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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:55:36 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le Journal de la Belle Meunière + Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus + +Author: Marie Quinton + +Release Date: October 5, 2007 [eBook #22889] +[Most recently updated: October 19, 2023] + +Language: French + +Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE *** + + + + +LE JOURNAL + +DE LA + +Belle Meunière + +Le Général Boulanger et son Amie + +SOUVENIRS VÉCUS + +151e mille + +IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS + +57, Rue Blatin, 57 CLERMONT-FERRAND + +[Illustration: Général Boulanger] + +[Illustration: MADAME MARGUERITE] + + + + +Table des Matières + +_Préface_ + +CHAPITRE I. (1-17) Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers. + +--II.(18-24) Premier séjour. + +--III. (25-26) Du premier au second séjour. + +--IV. (27-37) Second séjour. + +--V. (38-67) Du second au troisième séjour. + +--VI. (68-73) Troisième séjour. + +--VII. (74-119) Du troisième au quatrième séjour. + +--VIII. (120-124) Quatrième séjour. + +--IX. (125-161) Du quatrième séjour au voyage de Londres. + +--X. (162) Portland-Place. + +--XI. (163-176) Du retour au premier voyage de Jersey. + +--XII. (177) L'Hôtel de la Pomme-d'Or + +--XIII. (178-201) Du retour au second voyage de Jersey. + +--XIV. (202) Saint-Brelade. + +--XV. (203-229) Leur fin. + +--XVI. (230) Ixelles. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE, édité en 1895 par E. Dentu, avait été +cliché pour faciliter les réimpressions ultérieures, qui se sont succédé +au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cessé d'être et un +incendie a détruit son dépôt de formes. + +L'auteur, par suite, a pu reprendre toute liberté de procéder à une +réédition personnelle. + +Il en a profité pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches +consistant surtout en coupures. Il a pensé que les souvenirs vécus se +rapportant au général Boulanger et à son Amie gagneraient à être dégagés +de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intéressant pas +directement les personnages principaux du récit, enfin, de nombreux +passages consacrés aux polémiques des années 1888 à 1891. + +L'auteur n'a pas hésité à alléger ainsi de plus de 150 pages son +Journal, afin d'en présenter une édition refondue, réduite et condensée +au possible. + +MARIE QUINTON. + +Nice, Novembre 1910. + + + + +PRÉFACE + + +_Qu'on me pardonne de me présenter moi-même sous ce nom de «Belle +Meunière». Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les +années ensoleillées où je jouais, fillette, parmi les rochers et les +sources de mon adorable vallée de Royat, tout le monde m'appelait ainsi, +les compères aux lourds chapeaux de feutre et les commères aux coiffes +plissées._ + +«_La Zenta Mounira». Méritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue +s'il m'avait plu de prêter l'oreille à tous ceux qui auraient voulu m'en +faire compliment. Aujourd'hui, les belles années s'en sont allées, mais +mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le +sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y résigner: +il me le faudra porter jusqu'à la fin._ + +_De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseignée: +écrire le journal de ma vie. Je lui ai confié, à ce cher journal, et à +lui seul, toutes les angoisses ignorées de l'existence d'une pauvre +femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vécues dégageaient +une telle tristesse que le cœur me défaillait de les écrire. Bien des +pages sont restées blanches, tant étaient noires les impressions que +j'eusse dû tracer dessus._ + +_Cependant, une clarté est venue traverser quelques années de mon +existence. Le hasard m'a fait approcher le général Boulanger à l'époque +la plus passionnante de sa carrière. J'ai vu de près, comme je crois que +personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour +surhumain qui l'a étreinte jusqu'à l'étouffer._ + +_On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que +je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je détache ces +pages de mon livre. Les voici_: + +Marie Quinton + +_Royat, Mai 1895._ + + + + +Le Journal de la Belle Meunière + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers + + +* * * + +1.--_Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887_ + +On ne fait que parler de l'arrivée du général Boulanger, forcé hier +soir, à Paris, de s'échapper sur une locomotive pour quitter la gare de +Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'être pas emporté, +étouffé par le peuple qui l'idolâtre. + +Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant à Clermont, +commandant du 13e corps d'armée. Il va nous rester trois ans et, qui +sait, c'est peut-être de Clermont que lui, le brave général Revanche, +partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces +perdues. + +C'est demain qu'il doit faire son entrée en ville, à la tête des +troupes, et qu'il doit aller au quartier général prendre possession de +son commandement. + +Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes à qui j'ai +causé n'ont qu'un désir, un souhait, un seul but de promenade pour +demain: aller voir et acclamer le général Boulanger! + +* * * + +2.--_Dimanche 10 juillet._ + +Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et +docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la «Boulangite»? Dès mon +lever, j'étais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je +prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je +m'échappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus +fait depuis que j'étais toute fillette! + +Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus +de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte +se porte vers Clermont. + +Bientôt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des +prodiges de souplesse pour me glisser à travers tous ces hommes pressés +les uns contre les autres. + +J'arrive, luttant pied à pied, jusqu'à l'octroi. Mais là, impossible de +faire un pas de plus. À partir de ce point jusqu'à la place de Jaude, ce +n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le +département du Puy-de-Dôme,--toute l'Auvergne est là à l'attendre. + +J'entends des patois, j'aperçois des coiffes qui viennent d'au moins +quinze à vingt lieues à la ronde. + +Un vieux paysan, placé près de moi, déclare qu'il n'a jamais vu telle +affluence, même au temps où l'Empereur est venu dans le pays. Il paraît +que, passé la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout +le trajet, jusque bien au delà du quartier général. + +Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleillé. La gaîté de +la nature se reflète dans la foule. Personne n'est dans son état normal, +on est enfiévré, on palpite. À tout moment éclatent, répétés par des +milliers de poitrines, les refrains d'_En revenant d'la Revue_. Et quand +on arrive aux mots: + + «Moi, je n'faisais qu'admirer + Le brav' général Boulanger!» + +un seul cri s'échappe de toutes les bouches: «Vive Boulanger!» + +Tout à coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu'à nous, suivies +du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours +qui battent aux champs. Et, au même instant, au milieu du silence absolu +qui vient de se faire, les musiques des régiments entonnent la +_Marseillaise_. + +Ainsi que tous en ce moment, je penche la tête et je fixe les yeux dans +la direction de Chamalières, d'où va déboucher le cortège. Une poussée +se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empêche, +pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les +épaules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois très bien. +Toute la largeur de la route est prise par une armée d'officiers de +toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent +comme s'ils étaient pailletés d'or. Plus près, plusieurs généraux à +culottes blanches et coiffés d'un bicorne à plumes noires; enfin, à +quelques mètres seulement de moi, très droit sur un superbe cheval noir, +le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constellée de +décorations, le bicorne étincelant sous la plume blanche, c'est Lui! + +C'est bien Lui, tel que le représentent les images qui ornent jusqu'aux +plus humbles de nos chaumières, Lui, le jeune général à la barbe blonde, +aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de +toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappée. Sur ce +visage de l'homme adoré des foules, en cette minute de triomphe où tout +un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse +infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont +abaissés de mon côté; et ces yeux étaient infiniment mornes, et la face +tout entière était pâle, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais, +déjà, il m'avait dépassée, tandis que le cri populaire, jusque-là retenu +dans toutes les poitrines, ébranlait de nouveau l'espace de son nom. + +Je suis remontée à Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les +impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans +mon cerveau. Mais la dernière, celle de sa tristesse à Lui au moment de +notre enthousiasme à tous, celle-là dominait toutes les autres. + +* * * + +4.--_Mercredi 13 juillet._ + +Demain, jour de la Fête Nationale, les troupes seront passées en revue +par le général Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai +donc,--car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage... + +* * * + +5.--_Jeudi 14 juillet._ + +La revue s'est faite, mais Il n'y était pas. C'est un général à plume +noire qui commandait. La foule était plus grande encore que ce dimanche, +et cela a été pour tous une immense déception. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +13.--_Lundi 10 octobre._ + +Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, décidément, la saison et +l'arrière-saison sont bien finies. Je congédie pour le 15 les extras que +j'avais encore retenus à mon service passé le 1er octobre. + +J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai réduit au strict minimum +les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer +maintenant au travaux d'hiver, à commencer par les soins à donner au vin +nouveau. + +* * * + +14.--_Jeudi 13 octobre._ + +Que vient-on de m'apprendre? Le général Boulanger mis aux arrêts de +rigueur pendant trente jours pour avoir flétri les scandales dont le +flot boueux monte sans cesse. + +* * * + +16.--_Samedi 22 octobre._ + +Ce soir sont venus dîner deux messieurs, visiblement des officiers en +civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse +moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince +moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée. + +Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur +tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire +lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle: +«Avez-vous été satisfaits, Messieurs?» + +Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus +âgé prend la parole, me complimente sur le dîner, puis me demande s'il +m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et +quels appartements je pourrais leur donner? + +Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au +premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle +à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin, +les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la +distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille +détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que +je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de +toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout +mettre en état. + +Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la +maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir +oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se +demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous +restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à +voix basse: «Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à +fait en particulier.» + +Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte +refermée, je leur fais signe de s'expliquer. + +«Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur +exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous +après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour +n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais, +puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous +fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se +douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de +vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les +couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en +un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient +servis exclusivement par vous...» + +La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle, +que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous +deux: + +«Nous vous le demandons instamment, Madame...» + +Alors, je leur ait dit: «Oui», et ils sont partis. De la part de qui +venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher +aux yeux du monde? + +* * * + +17.--_Dimanche 23 octobre._ + +J'ai longuement réfléchi aux dispositions à prendre pour bien recevoir +le couple annoncé avec tant de mystère par ces deux officiers en civil +et surtout pour qu'il se sente en pleine sécurité. Il m'est venu +subitement une réflexion singulière: ce visiteur, qui a tant intérêt à +ce que personne au monde ne puisse soupçonner sa présence sous mon toit, +ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13e corps, le général +Boulanger lui-même? + +Je me suis dit aussitôt que c'était impossible, puisque les arrêts de +rigueur ont transformé sa résidence de Clermont en une prison dont il +lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me +répéter encore que cela n'est pas, il y a une idée fixe qui me hante en +m'affirmant le contraire. + +Décidément, la boulangite me tourne la tête! Elle me fait voir du +Boulanger un peu partout. + +Du moins, mon idée fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple +attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur +logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. À défaut des dorures de +nos grands hôtels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout +plein de gaîté, de lumière et de fleurs. + +J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu. +J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait +s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maîtresse absolue +d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes +m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles +n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile +de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située +au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise, +mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière +discrétion. + +Ce soir, sont venus dîner des journalistes et des messieurs du Conseil +municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses: +des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger. + +«Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire, +vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant, +confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a, +par-dessus le marché, sa femme près de soi...» + +«Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler. +On sait parfaitement que Mme Boulanger est une très digne et +respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.» + +Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est +engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de +famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général +était un «cascadeur», qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on +l'avait assez vu avec la «dame blonde»... + +À ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au +diable. + +«Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde +qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en +coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de +même fini par démasquer son incognito...» + +«Son nom! son nom!» se sont-ils tous écriés. + +«Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la +Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!» + +Françoise me rappelait, je me suis enfuie. + +Une actrice! + + + + +CHAPITRE II + +Premier Séjour + + +* * * + +18.--_Lundi 24 octobre._ + + 3 HEURES DE L'APRÈS-MIDI + +Ce matin, je suis descendue à Clermont pour me procurer des plantes et +des fleurs. Je suis entrée chez le plus grand photographe, et j'ai +demandé le portrait de Mlle R..., de la Comédie-Française. Je l'ai là +sous les yeux. Ce n'est pas une véritable beauté, mais on n'est pas plus +mignonne, plus délicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard, +dans ce sourire!... Sera-ce elle? + +J'aime mieux penser à autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes, +en attendant qu'approche l'heure où se résoudra l'énigme: dans trois +heures d'ici, à six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction, +je mourrais d'impatience! + +Voyons, je vais faire le «voyage autour de ma chambre», décrire +l'appartement, maintenant tout prêt. + +Il occupe le premier étage, au haut de l'escalier qui commence à la +petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir +sur lequel débouchent trois pièces: à gauche, la chambre à coucher; à +droite, le cabinet de toilette; à droite, tout au fond, la salle à +manger. On ne peut arriver à celle-ci que par le couloir, mais on peut +passer de la chambre à coucher dans le cabinet de toilette directement, +en traversant seulement une petite pièce intermédiaire, pratiquée aux +dépens du cabinet de toilette par une cloison posée après coup. + +La salle à manger a trois fenêtres, dont deux donnant sur la terrasse de +l'hôtel et la troisième sur la route de la Vallée. À part le buffet, le +dressoir, la table, les fauteuils en chêne, j'y ai fait placer, à tout +hasard, un piano. + +La fenêtre du cabinet de toilette et celle de la petite pièce +intermédiaire donnent toutes deux sur la vallée de Royat elle-même, sur +la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La +chambre à coucher a deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur la vallée, +l'autre lui faisant vis-à-vis et donnant sur le chemin de la Grotte. + +Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute +l'ingéniosité dont je puis disposer, je l'ai employée à la rendre +coquette et avenante. De toutes parts, j'ai placé des fleurs: ici des +roses tout épanouies, là des œillets sur le point de s'ouvrir. + +Les rideaux du lit et des croisées sont en guipure crème doublée de +satin rose. Les tentures sont en une étoffe qui n'a pas grande valeur, +mais qui en prend sous la lumière, car elle est entre-semée de +paillettes d'or. J'ai répandu la lumière à profusion, tout en ne lui +laissant aucune crudité. J'ai suspendu au plafond une lampe à trois +becs, surmontée d'un abat-jour rose que j'ai été longue à trouver. +Sachant que les Parisiennes aiment à se coiffer, tout en causant, dans +leur chambre, j'ai installé une table de toilette, aux deux côtés de +laquelle j'ai appliqué deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses. +Sur la cheminée, j'ai mis deux candélabres à six branches. Il y avait +une pendule au milieu, mais je l'ai remplacée par des fleurs. Son +tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses! + +Dans l'âtre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois. + + +5 HEURES + +Je me suis interrompue pour descendre à la cuisine, puis placer une +lumière dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui +jette une clarté tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai +poussé la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant à peine +entrebâillée. Il fait, dehors, un temps épouvantable, une vraie tempête. +Le vent hurle avec fureur. + +Je suis remontée glacée, à travers l'escalier sombre, et je me suis +sentie aveuglée, étourdie, en me trouvant dans cette chambre tiède, +parfumée et toute éblouissante de lumière. + +Au dernier moment, je viens de me rappeler un détail. Avec tant de +lumières à l'intérieur, les volets à claire-voie des fenêtres ne peuvent +pas suffire. Il ne faut même pas qu'on devine, au dehors, que la +chambre est éclairée. Vite, j'ai saisi des tapis de table doublés de +satinette, et je les ai interposés entre la vitre et le volet. +Maintenant, que l'on observe les fenêtres tant qu'on voudra, impossible +d'apercevoir le moindre filet de lumière. + +L'heure approche. Le cœur me bat à tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai +jamais encore senti si violent ni si précipité. Je ne tiens plus en +place. Dieu, que c'est long! + + +MINUIT + +Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des +moments où j'ai cru que ma pauvre tête allait éclater, tant j'ai éprouvé +d'émotions diverses. En cet instant même, elle me fait mal comme si elle +avait reçu des coups de marteau. + +Quand six heures ont sonné, je me suis mise à écouter les bruits du +dehors, afin de guetter la voiture, et, dès qu'elle approcherait, de la +faire avancer tout contre le pas de la porte, de manière à ce qu'il n'y +eût même pas à mettre pied à terre sur la chaussée. Je n'entendais rien +que le bourdonnement de mes oreilles... + +Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en +tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de +Paris? Le mauvais temps ne les arrêterait-il pas? Quel est +l'empêchement?... + +Tout à coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir très doucement, et +des pas étouffés qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une +femme voilée passe devant moi, suivie d'un homme qui tient à la main +deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans +le cabinet de toilette l'une après l'autre, car elles sont bien lourdes. + +Ils sont entrés droit dans la chambre à coucher. J'y vais à mon tour. +Tout éblouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes. + +Je débarrasse de son manteau,--un lourd manteau de loutre,--la dame, qui +se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage à deux +mains, je lève les yeux... + +Déception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux +noirs, avec une longue barbe brune. + +J'étais désespérée et furieuse contre moi-même de m'être monté +l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amèrement d'avoir +promis de servir en personne ces gens-là, ces étrangers. J'en avais du +dépit jusqu'à vouloir rompre ma promesse immédiatement. + +J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand +j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de +l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en +chuchotant: «Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas +entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans +l'escalier moins de lumière encore, si possible.» Il est parti sans +ajouter un mot. + +Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme +parti, un autre allait donc venir? + +Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille +son nom à Lui... + +Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute, +l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des +deux officiers qui avaient dîné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une +inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaître sous sa barbe +noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse +barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il +besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État? + +Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois +marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une +obscurité presque complète. + +Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en +haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait +oublié qu'il y avait là-haut une femme. + +Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond: +«Entrez!» J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du +premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai +regardé le portrait. + +Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage, +infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même +temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a +jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle +est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en +présence d'une grande, d'une très grande dame. + +Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux +petites clefs: «Je vous prie de défaire les deux valises», dit-elle. + +Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en +échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de +linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au +possible là-dedans. + +Pendant qu'agenouillée à terre je me livre à ce travail, avec une +maladresse que mon énervement ne fait qu'accroître, la belle dame passe +et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses. + +Le déballage terminé, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires. +Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester? +faut-il me retirer? Je n'ai jamais été aux ordres de personne, et mon +nouveau métier de femme de chambre me rend toute perplexe. + +La même voix argentine se fait entendre à nouveau: «Voulez-vous venir un +instant?...» + +Je pénètre dans la chambre. Elle est assise à sa toilette, en élégant +peignoir blanc, ses cheveux blonds à moitié dénoués. Elle me montre d'un +geste les vêtements de ville qu'elle vient d'ôter, manteau de loutre, +chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutachée +de noir. Je les emporte dans la pièce à côté. + +Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrête +d'un signe de main, me regarde en souriant très doucement, puis me dit: +«Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, près de vous pendant +quelques jours... Plus tard, vous apprendrez à nous connaître. Vous +saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des +inconnus... Eh bien! malgré le mystère qui doit nous entourer, je veux +vous dire une chose qui pourra vous paraître étrange,--mais croyez +surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce +que nous savons qui vous êtes. Ce que je viens de voir de vous me +confirme que nous ne nous sommes pas trompés...» + +L'expression de ses traits était devenue plus grave pendant qu'elle +parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement à sourire, me fixa bien +en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit très +doucement: «Voulez-vous être mon amie?» + +J'étais toute surprise et émue par la manière infiniment délicate dont +elle venait de me parler. + +Sans trouver d'autre réponse, je baisai sa main et je me retirai. + +J'allais et venais dans ma maison, me répétant sans cesse: «Quelle femme +exquise!» quand un nouveau coup de sonnette m'a rappelée près d'elle. + +En ouvrant la porte, je fus éblouie par le spectacle qui s'offrait à mes +yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette +de soirée satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, très +décolleté, laissait à nu son cou, ses épaules, ses bras. Des diamants +resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa +chevelure blonde d'or. Elle était féerique à voir. + +Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les +nuances des étoffes et l'éclat des bijoux s'accordaient merveilleusement +avec la blancheur mate des chairs. Une rose thé était fixée au corsage +et un œillet rouge dans les cheveux. + +Elle souriait à mon admiration muette. J'ai fini par laisser échapper ce +cri: «Dieu, Madame, que vous êtes belle!» + +«IL faut être belle pour celui qu'on aime», a-t-elle répondu. Puis elle +m'a demandé de lui apporter l'indication exacte de tous les départs de +courriers pour Paris, et elle s'est mise à écrire une lettre. + +Pendant ce temps, je suis allée à la salle à manger préparer le couvert. +Neuf heures ont sonné. La tempête du dehors redoublait de violence. Un +chien du voisinage hurlait désespérément. + +J'étais énervée au plus haut degré, quand j'entends de nouveau la porte +d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier où vient de +s'engouffrer une rafale qui menace d'éteindre la veilleuse. J'aperçois +deux silhouettes d'hommes barbus arrêtés au bas des marches et prêtant +l'oreille du côté de la route. Au bout de quelques moments, le plus +grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci +portait, et lui dit à voix très basse: «À demain, neuf heures.» L'autre +s'échappe aussitôt par la porte, qu'il referme après lui, tandis que le +premier se met à monter. + +Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend. +Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine répond. +J'ouvre... + +Au même instant, l'homme qui me suivait se précipite dans la chambre, et +deux cris, deux cris inoubliables, se croisent: + +«MARGUERITE!» + +«GEORGES!» + +Il s'est jeté dans ses bras, il la serre à la broyer, il la couvre de +baisers avec une impétuosité sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la +bouche de ses lèvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le +front, les yeux, le cou, les épaules, les bras, les mains, partout où sa +bouche rencontre la chair de sa bien-aimée. + +C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur +surhumain. + +Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La +violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et +l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général +Boulanger! + +Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de +joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde! + +Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que +je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en +disant: «Mon général?» + +Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent +pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance +jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut +qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux. + +Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je +monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre. + +«Pouvons-nous dîner?» me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de +son adorée. Et moi de répondre: «Oui, Monsieur.» + +À ces mots, ils s'embrassent comme si ce «Oui, Monsieur», les comblait +de joie. + +Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon +aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux, +châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal, +sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont +très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les +relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une +nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et +martial. Le torse paraît plus haut et plus large que ne le comporterait +la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette +bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu, +porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant. + +Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les +yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux +que laisse la proéminence des sourcils,--des yeux toujours grands +ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt +inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les +sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment +caressants dès qu'ils se posent sur Elle. + +Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une +voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et +qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de +physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout +plein du bonheur de vivre. + +Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de +manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: «Ma Marguerite, +si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je +t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à +souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te +réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu +n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture, +douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente +d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été +prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais +bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé... +J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre +l'échelle posée contre le mur...» + +Pendant qu'il parlait avec une passion inouïe, pendant que ses yeux +jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le +grondait doucement: «Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de +cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre +amour...» + +Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir. + +Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans +ma chambrette située juste au-dessus de leur nid. + +* * * + +19.--_Mardi 25 octobre._ + +Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus +étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu +un monsieur et une dame que je ne connaissais pas. + +Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu: +«À demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. À neuf heures du +matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte. + +Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte +avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine +d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs +qui avaient dîné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui +aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général +pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée... + +Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le +capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir +une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à +terre... + +En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la +porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le +plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un +seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux +me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau. + +Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je +ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au +grand trot dans la direction de Clermont. + +Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: «Entrez!» Leur +chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraîche et parfumée. + +Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été +remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et +d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis +à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil. + +Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers +un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui +passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle +est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu: +une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets +d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de +larges rubans de soie rose noués de place en place. + +Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée +pour déjeuner. + +Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle +avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette +d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une +grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à +mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes +de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu. + +Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute +pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été +durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du +regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui +couvrir les mains et les bras de baisers fous. + +Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris +que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles +qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues +jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois: +rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. À +un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: «Voilà dix mois que je +rêvais ce tête-à-tête!» + +Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui +colportent la fable de l'actrice blonde! + +En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des +deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas +et je prévienne. + +Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. À huit heures du soir, +l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans +un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et +je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant +à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et +Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu +deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt. + +Une heure après, ils m'ont appelée pour le dîner. Elle avait +l'éblouissante toilette d'hier. + +À peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont +commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout +occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique. +Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne +sur le général Boulanger. + +Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais +qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne. + +«Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme +s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu +la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?» + +«Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la +maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il +aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou +dîner...» + +Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé: + +«Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?» + +«Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!» + +«Vous en êtes sûre? Et pourquoi?» + +«Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but +par-dessus tout!» + +À ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné +les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je +devais m'effacer un instant. À peine avais-je refermé la porte, que je +l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent +éperdu: «C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!» + +Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se +tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux +dans les yeux et ils se souriaient. + +Après dîner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis +je leur ai fait ma révérence: «Bonsoir, monsieur et dame!» + +Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont +dit, avec le plus affectueux sourire: «Merci, nous nous trouvons très +heureux chez vous.» + +Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant +qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par +elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra. + +Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir +le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il +remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays! + +* * * + +20.--_Mercredi 26 octobre_. + +Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par +le même procédé. + +Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même +qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses +cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un +peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si +possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment +vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des +choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie... + +Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui +ai remises. Au dîner, elle avait la même robe de soirée que la veille et +l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces +détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de +roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une +libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est +pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle +sera?... + +Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété +qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi. + +Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le +faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au +général Boulanger: + +«Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir. + +»On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se +fie à son honneur. + +»Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils +seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraînent, de ce +fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves. + +»Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre. + +»On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une +appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général +Boulanger est homme d'honneur.» + +Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette +femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu, +d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!... + +Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus +encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui +équivaut à la rupture d'une parole d'honneur! + +Et elle l'a laissé faire! + +Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer. + +Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne +le découvre pas! + +* * * + +21.--_Jeudi 27 octobre_. + +La journée s'est passée comme hier. À déjeuner, il a plusieurs fois +essayé de me surprendre par des questions relatives au général +Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups. + +Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en +civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dîné avec lui samedi +dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire. + +Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de +le faire monter chez eux. + +Il est resté à dîner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il +parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son +adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur +la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il +semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été +posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour +assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par +mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin, +aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une +charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture. +Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au +chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il +avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier +d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs +jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en +question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous +les jours. + +La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au +parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le +reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits +sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en +passant par mon moulin, maintenant hors d'activité. + +C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues +circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la +première fois le récit détaillé. + +Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au +quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide. +Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux +officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé... + +J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus +qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai +compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès +lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi. + +Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées. + +* * * + +22.--_Vendredi 28 octobre_. + +Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. À la lecture de +l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à +causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris +pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain. + +Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles +si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes +larmes. + +L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se +faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait +obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il +essayait de lui donner la réplique. + +Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. À l'instant même où ils +cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement +graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux. + +Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine +écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant +entre ses dents: «Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!» Il +s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du +mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que +cela. + +Comme ils ne me sonnaient pas pour dîner, j'ai eu l'idée d'aller leur +demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je +les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite, +près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui +éclairait faiblement leurs deux visages. + +Ils ont accepté mon offre avec empressement. + +Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait +signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me +suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler +dans leur rêverie. + +* * * + +23.--_Samedi 23 octobre._ + +Ils sont partis ce soir! + +Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette âme endolorie. + +Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux, +sans pouvoir prendre le moindre sommeil. + +Dans le secret de mon âme, je formais des vœux pour qu'ils ne partent +pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore +que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir +de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au +monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de +son adorée... Et j'avais peur de cela. + +Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. À une +heure, j'ai fini par devenir inquiète. + +Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient +déjeuner dans un instant. + +J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu, +qu'ils ont été longs à venir! + +Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle +avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en +face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il +est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant +contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre. + +Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée +que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus +les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat +de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaîté. Mais ils ne se sont +pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu +constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits. + +Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se +soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que +j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils +restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se +redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de +conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur. + +«Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me +résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour +me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la +poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta +volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au +moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui +pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le +monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce +que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je +viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la +popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je +croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les +honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu +es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur +d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne +croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du +jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus +possible de vivre sans toi!...» + +Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle +le regardait fixement de ses yeux clairs. + +Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les +trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée. + +L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi, +sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses +deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf +heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que +l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours +chez moi en attendant qu'on vînt la prendre, car elle était remplie +d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs +bagages... + +Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui +m'ont appelée: «Belle Meunière!» + +Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir. + +«Nous voulons vous dire au revoir», me disent-ils. + +Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors, +tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains +sur les épaules, me grondent doucement. + +«Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous +reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que +notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés +ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons +pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...» + +En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux +mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt, +Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur +les deux joues. + +Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui +portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas +dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre +plus bas. + +Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion. + +Ils sont partis! + + + + +CHAPITRE III + +Du premier au second Séjour + + +* * * + +25.--_Mercredi 16 novembre._ + +Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et +j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude +d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a +été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu: + +_CAPITAINE GUIRAUD_ + +_Officier d'ordonnance du Général Commandant +le 13e Corps d'Armée_ + +CLERMONT-FERRAND + +J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait. + +«Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché +à Sa personne...» + +«Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!» + +Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le +pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma +déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je +l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire, +comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et +quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour +n'avoir pas l'air de le connaître, bien plus, pour déjouer toutes les +questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre... + +Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... «Le diable +m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette +force-là!» + +«Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dîner où vous avez +raconté à Mme Marguerite la manière dont le général s'était échappé +de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez +allé à dire: «Mon général...» Tous mes compliments, mon capitaine: cela +ne vous est pas arrivé une seule fois.» + +Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit: + +«Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission +pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont +pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier +d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre +chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous +êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire +qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre +ceci.» + +En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que Mme Marguerite +avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni +de sept perles et de deux diamants. + +Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et +Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur +moi d'une façon absolue, en toute circonstance. + +«Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si +longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit +bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa +tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...» + +Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il +est reparti. + +* * * + +26.--_Mardi 29 novembre._ + +J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais +me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands +coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups +redoublent, une voix crie: «Ouvrez, c'est une dépêche!...» + +Je descends, je prends en mains le télégramme... + +_Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres._ + +Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils +arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur +chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le +courage d'y toucher. + +Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une +partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée +de demain. + + + + +CHAPITRE IV + +Second Séjour + + +* * * + +27.--_Mercredi 30 novembre._ + +Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls. +Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui, +me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit: + +«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous +dîner au galop!» + +Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les +paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée +de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dîner. + +Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé +aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant +de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à +manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la +parole. + +Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins +jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il +avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en +brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la +raie trop bien faite... + +De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les +sourcils. + +Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait +le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils +semblaient me témoigner. + +Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à +Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux. + +J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le +tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon +énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes +me paraissaient des éternités. + +Enfin, il s'est mis à parler: + +«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez +indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez +menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve, +et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore +l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide +Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons +cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus +ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le +méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois +de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à +répondre...» + +Je ne savais que penser. + +«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que +vous me reprochez?» + +«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la +table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas... +Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abîme de dissimulation +que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que +vous avez reconnu en moi le général Boulanger?» + +Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la +tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon +âme. + +«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde. + +Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui +n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus +s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi... + +Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus +doucement: + +«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.» + +Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui +avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses +officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception +que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme +Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en +échangeant des regards et des sourires. + +«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le +mobile!» + +«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une +question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il +fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...» + +Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous +deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues. + +«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte... +L'audience est levée.» + +Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a +conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de +choses à nous dire. + +Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance, +comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont +encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu +jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous. + +Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir +si tôt, le général s'est écrié: + +«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!» + +«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...» + +«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que, +s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de +décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M. +Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise +présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée, +à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été +tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le +train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait +descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et +le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur... + +Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un +siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il +est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière +son fauteuil, doucement penchée sur Lui... + +C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin. +Je leur ai souhaité le bonsoir. + +Le cher couple! comme je les aime! + +* * * + +28.--_Jeudi 1er décembre._ + +Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois +arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de +la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau +recommence comme au mois d'octobre. + +Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer +énormément de choses. + +Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs +lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent +au dépouillement. + +Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions: + +«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus, +les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie +partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à +Paris...» + +Elle s'est mise à rire ironiquement: + +«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré +d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à +vos côtés.» + +Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se +départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu +flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la +couvrant de baisers. Je me suis éclipsée. + +Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette +de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était +tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant +au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de +plaisanter, de se câliner du geste et du regard. + +Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse +inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant +trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût +jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en +Elle. + +À trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est +revenu, en civil, et m'a remis un autre pli. + +Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié: + +«La démission de Grévy!» + +Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait. + +Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues. + +«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée +de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils +finissaient de se parler à voix basse. + +Le général s'est tourné vers moi: + +«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.» + +Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger, +avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le +capitaine n'était pas encore admis à la connaître. + +Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur +eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le +général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question +tout le temps de Paris, de la guerre... + +Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier +d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.» + +Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par +son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès +qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au +moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme +Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les +mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la +chambre. + +«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé. + +Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était +descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé +quelques-unes de ces enveloppes. + +Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle +était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant: +«Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère +Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette +folie... Je n'irai pas aujourd'hui!» + +Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je +suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le +dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné +(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant +d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se +retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut +pas qu'on le fasse parler... + +Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris +mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit +son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser +par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!» + +Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès +de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves +venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de +crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me +glace de terreur. + +J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de +sonnette a retenti. + +J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste +provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux. + +Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle +se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de +bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe +avec le zèle d'un couturier. + +Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il +nous faut des fleurs!» + +J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées +dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où +j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des +camélias et des violettes. + +Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur +son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui +murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue +aussi belle!...» + +«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente +ans...» + +Il lui ferme la bouche d'un long baiser. + +«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que +moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je +portais déjà l'uniforme!» + +À huit heures, ils ont sonné pour dîner. Sa toilette et ses bijoux +jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en +était tout illuminée. À propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté +à Paris, ils ont un instant parlé politique. + +«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy! +Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau +d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait +perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et +d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en +France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards, +parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne. +Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre +solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet, +ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est +Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est +Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu, +inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons +rire...» Il s'est mis à rire nerveusement. + +«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots, +ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera +plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je +prendrai en main la bonne épée!...» + +Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a +ajouté: + +«Je crois que ce sera Ferry!» + +Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches +qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule: + +«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!... +N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...» + +Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est +éclairci subitement. + +Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà +de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien +ils s'aiment! + +C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir +ainsi. + +Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à +la veille d'une guerre civile... + +* * * + +29.--_Vendredi 2 décembre_. + +Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple +soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un +pli portant ces mots: + +_MADAME LA BELLE MEUNIÈRE_ + +_Hôtel des Marronniers, Royat._ + +«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil. + +Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car +elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait +absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt. +Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a +duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer +dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de +volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par +moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à +la rendre suppliante. + +À déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé +que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait +pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude. + +«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier +général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris +la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante: + +«Tu ne partiras pas, dis!» + +Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine +distincte: «Puisque tu le veux!...» + +Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de +ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers. + +Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après, +elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de +contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées. + +«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un +service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses +pas, il faut m'avertir immédiatement.» + +J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis +tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié +refermés. + +J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle +tenait à la main une lettre fraîchement cachetée. La bougie, à peine +éteinte, fumait encore. + +«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un +service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la +portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que +le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout, +quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai +expédié une lettre pendant son absence!...» + +En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un +peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses +mains: il y avait dessus: + +_P. M. L. P. S._ + +_Poste Restante_ + +PARIS. + +Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale +sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce: + +«Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais +cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!» + +Sans perdre un instant, j'ai fait la commission. + +À cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a +plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières +nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de +lui dire: + +«Voyons, Marguerite, riez un peu!» Et, comme elle ne se déridait pas +assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui +murmurant: + +«Allons, méchante, feras-tu risette!» + +À dîner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait +substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise +en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se +l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction. + +Elle riait à en tomber par terre. + +Les enfants! Sont-ils fous! + +* * * + +30.--_Samedi 3 décembre._ + +Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le +général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à +causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier. + +Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans, +je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et +qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter. + +Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie +exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de +chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à +Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété +de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du +matin...» + +Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et +m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se +sont entretenus très longtemps. + +De toute la journée, le général n'est pas sorti. + +Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner, +Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de +fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le +rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques. + +Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'_En +revenant d'la revue..._ + +Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum +exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette. +Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première +qualité, en flacons cerclés de paille. + +Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme +avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche. +En l'ouvrant, le général s'est écrié: + +«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a +nommé M. Sadi Carnot.» + +Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry +n'est pas élu!» + +Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a +mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti +aussitôt. + +Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle +plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle +son prénom de Sadi. + +Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû +qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait +pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des +services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable +au milieu des turpitudes de Wilson. + +«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera +un bon président... _provisoire_?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot +et il avait souri. Puis elle a ajouté: + +«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car +je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon +bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous +continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et +je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos +jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché +à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant, +n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai +malheureuse, le jour où vous serez le maître de la France!» + +Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun +chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis +Henri IV, aucun n'avait été assassiné. + +«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir +toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme +blanche ou par le pistolet...» + +Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces +choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à +leur bonheur. + +* * * + +31.--_Dimanche 4 décembre_. + +Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf +heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle, +un grand dîner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route +dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a +dû tout préparer. + +Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas +voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence +bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à +la gare. + +Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture, +j'ai failli pousser un cri. + +Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait +creusé. Ses yeux étaient rouges. + +Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se +passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point? + +Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait +simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que +deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de +bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?... + +Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans +vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas! +Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage. +Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons: + +«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que +vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va +pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à +mi-chemin... Voyons, mon général...» + +Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me +remerciant du regard, et en répondant simplement: + +«Vous êtes dans le vrai!» + +Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup +d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié: + +«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!» + +J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle +prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dîner à sept! + +Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont. + +Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à +coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle. + +Il m'en a parlé avant le dîner, pendant son repas, et après le dîner, +longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter +toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie: + +«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus +moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis +depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... +Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme: +celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une +épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa +faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés +l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la +précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous +connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières +années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais +comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir +par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de +pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abîme qui +allait sans cesse en s'élargissant... + +»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux +étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention +tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme +Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas +ensemble, sauf quand il s'agit de grands dîners invités... + +»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me +suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à +voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci, +davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise, +mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé +ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir +semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait +plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je +rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante +ans. + +»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et +aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière +était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé +d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la +résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier... +Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime +autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par +Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre +amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller +avec une volupté infinie, les yeux fermés...» + +Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors, +mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un +serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais: + +«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis +devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant, +qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer +contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un +soldat, sans demander pourquoi!» + +J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière. +Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit: + +«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est +minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...» + +«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est +de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit--et penser à Elle!» + +Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est +retiré. + +* * * + +32.--_Lundi 5 décembre._ + +Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. À la +première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à +la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je +me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général. + +En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu +tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt +qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est +une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à +lui et qu'Elle lui envoie mille baisers... + +À onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un +déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à +ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me +glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure... + +En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six. +J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement +arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait +plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a +dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche +main qui doit vous caresser!» + +Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux. + +À six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de +se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce +matin, à mon nom. + +Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le +ligoter. + +Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un +compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je +suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une +heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui +devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un +instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité +personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre +le mur. + +Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait +pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle +expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard. + +À un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était +fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de +quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles +qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je +pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à +se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils +pendaient, à les embrasser et à les mordre... + +Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il +a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le +tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour +aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à +cinq heures. + +J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même +pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une +voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de +maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point. + +À force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat: +c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi +qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit +bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures--puisqu'il n'y a +pas de réveil-matin dans la maison. + +Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment +l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le +suis? + +* * * + +33.--_Mardi 6 décembre_. + +À quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était +en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé +que la nuit d'avant! + +L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait +rendu sa gaîté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de +la scène d'hier. + +«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous, +ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle, +il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles +représentent de bonheur perdu!» + +Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque +lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui +ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit +jusqu'à la porte. + +Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une +horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma +lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence +effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit +est absolument noire, sans une lumière au ciel. + +Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de +Clermont et, vraiment, par un temps pareil... + +Mais il n'écoute rien. + +«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à +grandes enjambées. + +Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu, +je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur +arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre: +ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des +glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches. + +À peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant, +en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une +méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont +fini par la lâcher à mi-côte. + +«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle +Meunière... Nous faisons de même.» + +Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi. +Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans +leur chambre de quoi manger. + +À six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En +me voyant, il m'a demandé: + +«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?» + +Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la +première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est +donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que +divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté +d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une +couronne vicomtale. + +La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma +foi, une belle allure! + +À huit heures, pour dîner, ils se sont fait également servir chez eux. +Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante: + +«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et +vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et +d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous +n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.» + +* * * + +34.--_Mercredi 7 décembre_. + +Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu +arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe +d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui +répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris +connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les +mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du +général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout, +mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la +poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième +enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main +tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand +galop. + +Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose +d'important. + +À dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une +épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes, +mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai +établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un +feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme +Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois +lettres reçues. + +Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours, +le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras +nerveusement: + +«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!» + +«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous +pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...» + +«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer +d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de +sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier +général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de +temps pour la forte tête que vous êtes...» + +Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je +faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera +certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le +général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant +que flatteur. + +...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas +écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le +prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête +et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma +porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la +Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour +Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une +lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa +réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en +demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte +et à revenir de même. + +«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?» + +«Oui, mon général.» + +Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,--une toute petite +enveloppe avec cette adresse: + +_Monsieur le Capitaine Driant,_ + +_au Quartier Général._ + +_Très urgente._ + +«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien... +Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard, +car c'est très, très sérieux!» + +En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe. + +À midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le +capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général +où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul +là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu! + +Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains, +tandis que Mme Marguerite m'a dit: + +«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit +moment.» + +Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de +fleurs la table. + +«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir. +Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!» + +Et, s'adressant à Elle: + +«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle +peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher +petit coin de Royat qui a été le point de départ...» + +Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses +mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!... + +Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont. + +Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée: + +«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler +ensemble?» + +«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous +remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous +êtes à la campagnarde que je suis.» + +Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je +suis en train de faire pour ma mère--une surprise que je lui prépare. +Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de +tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché. +Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt +reconnu de petites brassières pour nouveau-nés. + +Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande +dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines +mains pour des œuvres charitables? + +Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine. +Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde, +elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans +laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas +trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications, +car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut +y songer le moins possible et n'en parler jamais. + +Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De +nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite. + +À huit heures, il m'a sonnée: + +«Vite, faites-nous dîner, car une voiture doit venir me prendre dans une +heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets +à vous pour que personne ne remarque ma sortie.» + +Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De +plus en plus intriguée, je les sers à dîner et, entre temps, je réduis +l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la +porte donnant sur le chemin de la Grotte. + +Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir +le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de +l'escalier. + +Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à +terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la +voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux +hautes épaules, emmitouflé de fourrures... + +La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la +campagne. + +C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte +entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire +avec émotion: + +«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!» + +À quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et +profonde: + +«À bientôt, Général... et à Paris!» + +Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé +la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde. + +...Un prince?--Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu +cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque +part! + +* * * + +35.--_Jeudi 8 décembre._ + +Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui. + +C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter +le pli contenant le courrier. + +À force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle +ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je +ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui +viennent faire leur cure à Royat. + +Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et Mme +Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie. + +De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou +du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières), +Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général +et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un +de l'autre: + +«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général +Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs +contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les +nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite, +d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de +valse, de dîner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si +encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait +vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le +général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait, +colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je +trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un +bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les +républicains. Je me félicitais du moins que l'armée--je dis: le cadre +des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité +qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà +un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met +à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles +horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et +décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le +général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace +de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade... + +»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon +aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je +disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une +réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger. + +»Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une sœur. Elle est à peine +plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous +nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un +officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la +campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne +sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez +différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de +plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un +régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il +fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était +faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut... +Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus +volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du +visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce +qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi, +jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet +égard...» + +«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je +interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!» + +Mme Marguerite sourit et reprit: + +«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en +soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne +l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras, +ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dîner +jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me +permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a +pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un +immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dîner +ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive! + +»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me +faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique +tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez +de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en +suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de +sa proposition: dîner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger... +Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle +folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que +deux! + +»Elle a paru sentir la justesse de cette observation. + +»Elle a changé ses batteries... + +«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si +j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service +que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à +devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des +autres invités...» + +«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de +ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...» + +«Alors, tu refuses même cette combinaison?» + +«Formellement.» + +«C'est ton dernier mot?» + +«Mon dernier.» + +«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général +Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et +singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard... +On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver... +Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton +secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te +trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de +toi...» + +«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures +précises, n'est-ce pas?» + +»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y +mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait +admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,--une +toilette à longue traîne, en velours noir constellé de paillettes de +jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père, +le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur... +Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais +en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite... +J'arrive: tout le monde était déjà là,--et ce tout le monde se composait +de la maîtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général. + +»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps +beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée +première d'une dînette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que +faire? Il était trop tard pour reculer! + +»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à +outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,--le général,--l'accabler de +coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux, +paraît-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de +coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le +général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais +superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de +paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que +le visage de la maîtresse de maison changeait!... + +»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur +un autre sujet, qui lui rappelait sa présence: + +«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en +est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien +ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en +venant ce soir à ma table!...» + +»La flagornerie me parut un peu vive. + +«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraît qu'il faut beaucoup +vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses +convives?» + +«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...» + +«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.» + +»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous +vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très +grand honneur de me convier un jour chez vous...» + +«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez +vous-même le jour.» + +«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.» + +«Eh bien! général, à demain!» + +»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général +Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à +moi, une vive amitié,--en attendant mieux... + +»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les +griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien +au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus +éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie +délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de +lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné +jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être +mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par +l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger +n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal +de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si +noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le +bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...» + +Mme Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un +rêve. Puis, elle a repris: + +«De ce premier dîner avec Georges date donc l'origine de notre +bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du +bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives: +deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un +pour me chérir, l'autre pour me...» + +Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée +sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit: + +«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette +héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.» + +Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope, +avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. Mme +Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui +de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche +garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière, +quelques œillets qui semblaient croître parmi cette chevelure blonde; au +milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle +a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou +six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire. + +Elle était féerique à voir ainsi. + +Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à +genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce +geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle. + +J'ai couru m'occuper du dîner... Ils ont dîné tard. Le général la +dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté +de sa toilette... + +«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire +en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous +rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...» + +«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de +mon entrée à Clermont!» + +Ces mots m'ont évoqué un souvenir. + +«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au +moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de +votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une +tristesse sur vos traits.» + +«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... À quoi je pensais? Parbleu, +ai-je besoin de le dire? À mon adorée!... Je pensais à elle et je me +disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie +d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque +je ne l'y apercevais pas!» + +Le dîner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas, +étroitement enlacés. + +* * * + +36.--_Vendredi 9 décembre._ + +Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y +avait pas d'ordres. Il n'apportait rien. + +«Pas de courrier?» lui dis-je. + +«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.» + +«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer +d'ouvrage, là-bas!» + +«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je +travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable +et indulgent...» + +On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de +petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons +meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que, +dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une +charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour. + +À déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur +œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un +homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de +comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise +d'une si adorable réalité! + +Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon +bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a +questionnée: + +«Comment appelez-vous votre maison?» + +Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en +grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu: + +«L'Hôtel des Marronniers, mon général.» + +«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en +bâtiments qui sache son métier?» + +«Certainement, mon général.» + +«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de +suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et +mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur +qu'on peut goûter sous ce toit!» + +Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait +d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules: + +HOTEL DU PARADIS + +«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à +ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais +comment les tenir.» + +L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue +pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis, +moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis +me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi +loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la +maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de +faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer, +ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de +voir la fin. + +Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait +du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères +qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le +petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et +remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez +nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises, +Mme Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers +d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner +vers la maison. + +Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et +voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la +vallée, des baisers avec la main... + +Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les +regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû +arracher Mme Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris +son chemin. + +Nous avons de nouveau travaillé ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle +s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur +Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime +tant! + +Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait +encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été: + +«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.» + +Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et +seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs +messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général +Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus +indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier. + +«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il +offre à dîner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je +crois que ce sont des officiers supérieurs.» + +Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret. + +Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont +arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir +à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général +Boulanger faisait dîner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus +de plusieurs points de la France... + +Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé +s'échapper de ma basse-cour. + +«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que +ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent +tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...» + +«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur. + +J'ai continué imperturbablement: + +«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...» + +Ils se sont regardés, fortement déçus. + +«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine +d'en parler!» + +Et ils se sont retirés. + +Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. À ce propos, il a +raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce +moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de +l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à +supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour +prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu, +alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on +avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train +depuis trois jours! + +Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y +en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent +retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique, +je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser! +Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec +terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général, +de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne +savais comment me l'expliquer... + +Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de +La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la +plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami +politique du général Boulanger. + +Grande niaise d'Auvergnate, va! + +* * * + +37.--_Samedi 10 décembre_. + +Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux. + +Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour +rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées. + +Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules: + +«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris... +Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés +ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et +quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq +jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous +n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de +revenir au plus tôt!» + +En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier +voyage! À déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général +est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec +Elle, à emballer ses effets. + +Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette, +j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se +roulait par terre en poussant des cris fous... + +«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, +permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme +ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie, +oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...» + +Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs, +et elle m'a répondu: + +«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon +devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable +pour deux!» + +Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils +m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et, +doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le +général qui a pris la parole: + +«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très +grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez +seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...» + +J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte, +elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en +douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate. +Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le +devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions +publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure +cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons +maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée, +vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de +vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner +une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où +nous vous le reprendrons...» + +Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés. +Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. +Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais +une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du +village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un +nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à +quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la +calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis +consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me +demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour +eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les +épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier? + +Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu! + +«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait +beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous +me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je +vous le rendrai.» + +Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas +quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout +heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils +m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!» + +Je suis allée m'occuper du dîner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit, +en parfaite gaîté d'esprit. À huit heures du soir, le capitaine Driant +est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux. + +Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec +médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme +gage de notre amitié.» + +Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la +garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons +que, chez vous, il sera en bonnes mains...» + +«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant. + +«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends, +une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...» + +Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont +embrassée encore une fois, et ils sont partis. + + + + +CHAPITRE V + +Du second au troisième Séjour + + +* * * + +38.--_Dimanche 11 décembre_. + +J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus +partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour. + +Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui +avaient vaguement entendu parler d'un grand dîner politico-militaire que +le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir. + +L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il +dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous, +vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et +la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes, +des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair +en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la +route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir +personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont +descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée... +Est-ce vrai?» + +Je lui ai répondu: + +«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès, +uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le +pied de grue!» + +Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du +Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit, +ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des +menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien +heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui, +hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry! + +* * * + +39.--_Dimanche 1er janvier 1888_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de +l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à +lui, diffèrent singulièrement. + +Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à +peu près inconnu. + +Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout +Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de +toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait +éperdument dès qu'il se montrait à elle... + +Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville +de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont. + +Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact +et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a +peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui +se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au +côté pour le service de la France... + +Quel magnifique rôle! + +À condition que... + +* * * + +40.--_Vendredi 13 janvier_. + +Un camelot a passé dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me +suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs +portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est +l'_Intransigeant_ qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de +lire la biographie du général. + +Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né +à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie +dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon; +blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un +coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé +une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé +capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la +bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles +contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après +vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux +citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant +de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé +d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et +commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu +Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion +d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère +avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt +au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci, +le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude, +par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand. + +Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu +que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette +même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant +un coup de botte à Jules Ferry?... + +* * * + +41.--_Lundi 27 février_. + +Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements, +plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général +Boulanger. + +On assure que le général--inéligible, puisqu'il est en activité--n'y est +pour rien. + +* * * + +42.--_Mardi 6 mars_. + +Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors, +et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval, +précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire +halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres +artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval +noir. + +Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et +me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre, +tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui +dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est +toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit: + +«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis +pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas +quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,--à cinq heures, +voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!» + +Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se +retourner, en descendant vers Clermont. + +* * * + +43.--_Mercredi 7 mars_. + +Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du +feu dans leur chambre. + +À cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans +clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil. + +Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son +fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée. + +Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement: + +«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous +sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient +maintenant passés!» + +Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son +silence. Puis il a continué: + +«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien +j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en +descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se +trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en +mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...» + +Il s'est tu de nouveau et il a repris: + +«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de +paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions +fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait +pas naître, avait déjà quatre mois!... + +»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler +tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même +temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de +gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre +la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils +m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon +bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout +cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces +derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à +la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé, +et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraîner des +conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle. +Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence, +m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus +m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais +depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de +corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus, +un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite +de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que +tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir. +Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour +même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission +de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son +refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse +par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre +heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner +ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine. +J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi +dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis +sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même. +C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la +triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du +bonheur que nous avons perdu!» + +J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait +fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion. + +Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix. + +Il a repris de nouveau: + +«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais +vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir +retourner ce soir à son chevet!» + +«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général, +ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur, +mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir +militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement +sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez, +et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà +commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant +passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à +Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris, +deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez +n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes, +vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera +vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour +comploter...» + +Le général m'a interrompue: + +«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens +encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller +à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui +que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...» + +«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à +ces voyages...» + +«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma +femme gravement malade...» + +«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à +servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire... +Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation +électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos +ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne +partez pas, mon général, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir +même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du +moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude +et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous +puissiez vous en absenter régulièrement.» + +Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis +il m'a dit: + +«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir +pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus +nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher +de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les +dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les +supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et +uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: +je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles +souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander +une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière +concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à +bout!!!» + +Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération +inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu +précipitamment. + +Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix +terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +45.--_Jeudi 15 mars._ + +Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée +toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq +heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par +l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux +qui annoncent: «La Révocation du général Boulanger» et je vois tous les +passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on +leur tend. + +La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est +révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité +par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la +défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi +10 mars dernier. + +* * * + +46.--_Vendredi 16 mars._ + +Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me +suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses +conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris: + +«Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de +corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade +de général de division et reste à la disposition du Ministre de la +Guerre. + +»Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes. + +»On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la +situation de l'officier général en non-activité n'entraîne pas de +sérieux inconvénients. + +»Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas +accepter de mandat politique.» + +Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci: + +«Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger, +qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et +supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis +trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit +l'empêcher de suivre.» + +Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux +mains! + +* * * + +47.--_Dimanche 18 mars._ + +Les amis du général continuent de plus belle. + +Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait +l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, _La Cocarde_ et un +«Comité de protestation nationale» s'est formé, pour poser sa +candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à +toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des +députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et +même le rouge des rouges, Henri Rochefort. + +Et il les laisse faire! + +* * * + +48.--_Lundi 19 mars._ + +Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par +un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du +quartier général. Son successeur est le général Warnet. + +Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou +jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont. + +* * * + +49.--_Vendredi 23 mars_. + +Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une +ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y +aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin, +j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui +venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait +grande foire à Clermont. À partir de dix heures, tout ce monde-là a +commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi. + +Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau, +comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles, +des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général. + +Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode: + + «Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre, + C'est là qu'on chant'ra! + C'est là qu'on dans'ra! + On fera la soupe dans la grande soupière, + Et pour la manger + On s'passera pas de Boulanger!» + +ou encore ils chantaient à tue-tête: + + «C'est Boulange, Boulange, Boulange, + C'est Boulanger qu'il nous faut!» + +Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est +continuée à toutes les stations du parcours. + +* * * + +50.--_Lundi 26 mars_. + +Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000 +voix. + +C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait +plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour +lui retirer sa qualité de soldat. + +Il doit comparaître aujourd'hui même. + +* * * + +51.--_Mercredi 28 mars_. + +C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée! + +Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la +retraite d'office pour fautes graves contre la discipline. + +Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par +les Chambres, même si la guerre éclatait demain! + +Que va-t-il devenir, maintenant? + +* * * + +52.--_Dimanche 1er avril_. + +Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle, +annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui. + +Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a +manifesté sa volonté de faire de la politique--et quelle politique! Dans +la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il +se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il +attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la +séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution, +la revision! + +C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui +existe actuellement. + +* * * + +53.--_Lundi 9 avril_. + +Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la +Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les +départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat. + +On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur. + +* * * + +54.--_Lundi 6 avril_. + +Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il +a été élu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent +gouvernemental! + +* * * + +55.--_Vendredi 20 avril_. + +Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il +s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la +foule. + +Ses partisans exultent. + +* * * + +56.--_Mercredi 25 avril_. + +J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une +manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai. +Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de +Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement. + +Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures +du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux: + + «Conspuez Boulanger! + Conspuez Boulanger! + Conspuez!» + +Ils s'interrompaient pour crier: «À bas Boulanger! Vive la République! À +bas le dictateur! À bas le césarisme! À bas les plébiscitaires! À bas la +Boulange!» + +L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui +pendait, la tête en bas, à moitié lacérée. + +En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était +resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes +gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et +de: «Vive la France!» + +* * * + +57.--_Dimanche 29 avril_. + +Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis +politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche, +pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur +Naquet, le père du divorce, fraîchement converti au boulangisme. On a +fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le +_Comité républicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule, +pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois +semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et +contre-manifestations à l'état chronique. + +* * * + +58.--_Dimanche 6 mai_. + +Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside... + +* * * + +59.--_Lundi 7 mai_. + +Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui: + +«Dimanche 6 mai. + +»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette +d'autrefois. + +»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le +20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs +qu'elle sera vacante à cette époque. + +»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous +ferai connaître la date exacte de notre arrivée. + +»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux. + +»Général BOULANGER. + +»Hôtel du Louvre.» + +Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir, +et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui +plaise d'en profiter! + +J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait +de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait +pas être reconnu. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +61.--_Dimanche 13 mai_. + +Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée. +Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département +du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe. + +Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer +dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville. + +* * * + +62.--_Samedi 19 mai_. + +Sa réponse est arrivée: + +«Vendredi 18. + +»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions +jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de +toute votre bonne volonté. + +»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre +mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours. + +»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la +gare avec une voiture. + +»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne +d'Orléans et nous arriverons par Limoges. + +»À bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux +souvenir. + +»G. B.» + +Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence! +Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de +descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de +Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil +vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour +dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de +villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous +chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup +blanc? Ce serait bien le comble! + +Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +63.--_Mercredi 30 mai_. + +Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut +descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin. + +Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général +pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il +doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si +impatiemment attendu par tout le monde? + +* * * + +64.--_Jeudi 31 mai_. + +Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher +envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un +contre-ordre: + +«Ma pauvre Belle Meunière, + +»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage +de quelques jours. + +»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4. +Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de +Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49. + +»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien +entendu. + +»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins. + +»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur +souvenir et vous dire: à bientôt. + +»Général B. + +»Mercredi 30 mai.» + +Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils +n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à +Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi +par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains. + +C'est ce que je lui ai écrit. + +Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille +de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du +15 juin. + +* * * + +65.--_Mardi 5 juin_. + +C'est hier que le général a prononcé--ou plutôt qu'il a lu, à la +Chambre, son grand discours-programme. + +D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé +d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise, +car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être +obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de +discussions contradictoires! + +Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant +député! + +* * * + +66.--_Mercredi 6 juin_. + +Le général accepte ma combinaison: + +«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de +Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13. + +»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre. + +»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours +chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous +les deux. + +»G... + +»Mardi 5.» + +Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai +plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai +signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain. + +Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais +bien faire le vide pour Eux! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +67.--_Mardi 12 juin_. + +C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés +ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets. + +Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les +garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a +plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de +rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les +antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la +fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!» + +C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns +soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde, +grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à +cet égard que l'année dernière. + +La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce +passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la +nature apparaît la plus belle. Jamais elle ne le fut plus +merveilleusement que cette année. + +Toutes les collines sont couvertes d'une fraîche verdure, tous les +gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui +embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis +terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en +foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis +un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre +aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en +empêchant qu'ils soient reconnus? + +Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu. +Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été +longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette +école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à +mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car, +ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: «Il faut parfois servir ses +amis malgré eux!» + + + + +CHAPITRE VI + +Troisième Séjour + + +* * * + +68.--_Mercredi 13 juin_. + +MIDI + +Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin: + +«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre +voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40. + +»À demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux. + +»G... + +»Mardi.» + +La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au +cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare, +et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, +d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y +charger les bagages. + +Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de +marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que +l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le +soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la +Tiretaine... + + +ONZE HEURES DU SOIR + +À deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai +entendu la voiture revenir. + +Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle +près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter +un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le +palier. Il suit à deux pas d'intervalle. + +Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue +depuis des années. + +Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens +auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne +Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?» + +Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner +est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en +mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi: + +«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons +quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela +pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons +rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni +surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous +n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, +sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va +avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui +nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous +rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit +à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous +remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera +tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous +saviez la vie que je mène à Paris...» + +«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!» + +«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de +suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, +Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par +Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et +nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dîner ce soir, +après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon +ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!» + +Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, +moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général. +Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur +gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise. +Elle en dépense de l'argent en toilettes! À chaque voyage, je ne +reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent. + +Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans +leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée +aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue: + +«_Auguste, 14, rue Lapérouse,_ + +»_Enfant se porte bien._ + +»PARAGE.» + +Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes +deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine +saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc +inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de +Paris.» + +Le soir, je leur ai porté leur dîner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont +trouvé excellent. + +Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir. + +C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi, +dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à +l'unisson... + +* * * + +69.--_Jeudi 14 juin_. + +Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me +prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait. + +Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire +spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et +il s'en va. + +Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison, +j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose. + +En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et +qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me +dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau +pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je +m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste, +m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à +me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les +épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au +poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis +par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de +devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner +d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer. + +Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le +Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus +aimablement du monde. + +«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est +l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir +aussi peu que possible,--à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir +me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant +la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...» + +«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance... +Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite +de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder +rancune de cet excès de zèle.» + +«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder +cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et +même parfois zélés à l'excès...» + +«À condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun +sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma +confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de +vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir +dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je +l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute +circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi +complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près +de vous...» + +«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.» + +«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre +livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce +mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se +félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...» + +«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à +quoi cela peut être dû.» + +«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident +passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le +1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me +trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?» + +«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.» + +«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements +dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?» + +Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers +arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire +tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me +posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux +personnes, et prenait quelques notes. + +Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus +gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me +retirer, quand il m'a dit subitement: + +«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux +pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils +vous paraissent être...» + +J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment +décisif. + +«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore +si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu +leurs noms sur mon livre...» + +«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaît?» + +«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde +dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande +pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à +plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est +très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...» + +Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements +de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui +lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil: + +«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures +tapageuses?» + +«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être +une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...» + +«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?» + +«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en +détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour +trait à celle du général Boulanger...» + +Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire. + +«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.» + +Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le +Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme +souriant: + +«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est +descendu pour dîner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont +trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a +bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en +rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès +qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, +mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont +laissé leurs bagages chez moi.» + +J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient +machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui, +et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées +vagabondaient ailleurs... + +«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis, +s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère +Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous +avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue +aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.» + +J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma +maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie. +Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce +moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de +rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le +général Boulanger n'est pas à Royat!» + +Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au +général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais +la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore +retenti. + +La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaîment du monde. +Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un +tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque +j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se +trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général +que mon cocher--le seul qu'il fût possible d'employer en toute +confiance--avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En +réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec +sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas +bon caractère? Ils sont si heureux! + +* * * + +70.--_Vendredi 15 juin_. + +Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des +journaux. J'avais là le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le +_Temps_, sans parler des gazettes locales. + +Mme Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux +passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un +entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais, +aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée +mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la +table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons +pas eu de peine à la faire revenir à elle. + +«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet +entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour +le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en +Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La +révélation livrant mon nom au public...» + +Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été +si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger. + +Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès +cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne +l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui +contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de +leur bonheur! + +J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce +petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher +les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à +l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à +mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou +réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine +campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand +il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on +croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets +n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu +prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le +danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me +voilà tranquille. + +À six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer +que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie. + +Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle +promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre +Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait +conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout +fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et +des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la +fraîcheur du soir. + +Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai +laissés. + +* * * + +71.--_Samedi 16 juin_. + +J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier +d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne +parlant du voyage du général. + +Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent +seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit +dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois +pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou +trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai +appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes +l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte +d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est +notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout +cela, pourquoi faire??? + +Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à +mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont causé à +déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance +extrêmement très coûteuse que Mme Marguerite, qui est très +pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église +l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu +ne pouvant pas lui suffire. À cette occasion, le général a fait allusion +à sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger. + +Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence +incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui +la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme +politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus +tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très +bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit +vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il +s'agit d'être indiscrets... + +À sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne +sont revenus dîner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans +la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les +a ravis autant que celle d'hier. + +À dîner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les +événements du mois de mars. + +Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé +son esprit. Il l'a exprimée aussitôt: + +«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne +la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la +politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien! +ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle +me ferait perdre!» + +Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un +instant, il m'a demandé: + +«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la +politique?» + +J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me +suis dit: à quoi bon? + +«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre +de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer +politique... Je ne connais que ma consigne, moi!» + +Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment, +ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se +sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le +général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait +indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte: + +_Indicateur des Chemins de fer.--Guides Joanne ou autres:_ + +_Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,_ + +_Italie et Sicile, Suisse._ + +Quel projet y a-t-il là-dessous? + +* * * + +72.--_Dimanche, 17 juin_. + +Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la +papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux +librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû +revenir sans les _Guides_ pour l'Espagne et pour le Maroc. + +Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette, +en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et, +tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs +projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois +prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à +la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y +séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile, +revenir enfin par l'Italie et la Suisse. + +L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage +militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée +leur apporter des fleurs fraîchement arrivées: je me suis arrêtée à les +regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise, +drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges +manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à +demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les +bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois +qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la +beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa +voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force, +lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers +lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se +donnait... + +Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au +moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit +être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée, +chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un +degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle? + +À six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture +attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau +dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas +encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le +cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance, +n'était pas encore là. + +Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu +écouter comme il avait écouté tantôt la lecture. + +À huit heures, ils ont accepté ma proposition de dîner de suite pour +sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dîner, ils +ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû +naître dans deux mois d'ici. + +Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit, +souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité +qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du +choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de +santé, de force et de fraîcheur... Puis je leur ai dit toute la +désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve... + +«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de +l'espoir que tout n'est pas perdu?...» + +À cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se +regardant: + +«Nous vous le promettons!» + +Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin +d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé +en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux. + +Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture +découverte par une nuit de toute beauté. + +* * * + +73.--_Lundi 18 juin._ + +Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom. +Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces +mots: + +_Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91_ + +N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier +coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques +indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant +connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient +combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins +rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat +conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat +opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de +ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête, +tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang! + +Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les +deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol +le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils +désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de +voyage à l'étranger. + +À onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce +temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez +légèrement. + +Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au +cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de +brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais, +pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger. + +Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus +oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi. +Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce +grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie... + +Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et +m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle +y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots: + +_S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et +l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins._ + +Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre, +qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour. + +Quand?... + + + + +CHAPITRE VII + +Du troisième au quatrième Séjour + + +* * * + +74.--_Mardi 19 juin._ + +Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de +compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime +et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats +complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions +d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et +dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins, +mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes +ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès +personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus, +défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux +électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!» + +Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement--il en est bien +temps!--de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine. + +Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage +secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur +allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que +le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami, +le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait +pour cela. + +Le _XIXe Siècle_ assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à +la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente. + +La _Cocarde_ et la _Presse_ déclarent qu'il a fait simplement un voyage +à Auch. + +Par contre, le _Figaro_ d'hier annonce que, parti de Paris, gare +d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse, +puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers. + +Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me +faire avouer qu'il était chez moi. + +Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai +ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait +si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se +faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +75.--_Mardi 3 juillet_. + +Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de Mme Marguerite: + +«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez +pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien +souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie +chambrette. Comptez donc toujours sur nous.» + +Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable +et avec quel plaisir j'y ai répondu! + +* * * + +76.--_Mardi 10 juillet_. + +Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays +natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme +un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à +Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie. +Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et +qu'il y atteindrait avant un an. + +* * * + +77.--_Vendredi 13 juillet_. + +Reçu ce matin un autre billet de Mme Marguerite: + +«Jeudi 12. + +»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous +de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de +notre sincère affection.» + +Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils +ont dû être écrits avant... + +Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le +général est venu sommer l'Assemblée de reconnaître son impuissance et de +réclamer elle-même sa dissolution. + +«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a +renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le +sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en +débris, en poussière!» + +Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout +entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans. + +Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente: +«Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez, +s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne +pourrez jamais lui faire de mal!» + +Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui +criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au +milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le +vote et il a jeté sa démission de député. + +Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait +qu'exalter de part et d'autre l'exaspération! + +* * * + +78.--_Samedi 14 juillet_. + +Son sang a coulé. + +Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond +coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,--peut-être +mortellement. + +* * * + +79.--_Dimanche 15 juillet_. + +Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre, +pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et +résonnaient les mirlitons... + +J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux +nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque +hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé +à sa blessure.» + +Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de +quelques millimètres! + +Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait +partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma +raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté +dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte +Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi... + +J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly, +près Paris, 6, boulevard d'Argenson. + +Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma +raison... + +* * * + +80.--_Lundi 16 juillet_. + +L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison. +Il a pu prendre un peu de nourriture. + +J'ai lu que Mme Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux +filles. + +J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la +rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est +évanouie au moment où le général est tombé... + +* * * + +81.--_Mardi 17 juillet._ + +L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont +pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée. + +* * * + +82.--_Mercredi 18 juillet._ + +Enfin, une lettre d'Elle! + +«Mardi 17 juillet. + +»Ma bonne Meunière, + +»Vous avez dû,--d'après l'affection que vous nous portez,--passer +quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne +ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de +guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos +bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous. + +»Encore et bien toujours à vous!» + +C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire +maintenant sans hésitation. + +C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez +le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites. + +* * * + +83.--_Vendredi 20 juillet._ + +Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et +il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le +mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la +congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger. + +* * * + +84.--_Samedi 21 juillet._ + +L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé +pendant quelques instants. + +Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui +prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le +siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a +malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on +pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité. + +* * * + +85.--_Dimanche 22 juillet._ + +Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il +rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville. + +Comme j'ai remercié Dieu, ce matin! + +* * * + +86.--_Lundi 23 juillet._ + +Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville. + +L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par +43.000 voix contre 27.000. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +87.--_Mercredi 8 août._ + +Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le +département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la +Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble, +de dimanche en huit. + +Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la +Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraît aussi +chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la +Somme. + +* * * + +88.--_Lundi 13 août._ + +Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec +ferveur dans le tréfonds de leur âme,--l'attentat contre la vie du +général Boulanger! Seulement, il a raté. + +Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély, +dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la +place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un +homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de +revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été +blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général, +admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe +qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le +meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à +arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les +citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traîner +eux-mêmes. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +89.--_Lundi 20 août_. + +C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait +cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois +départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme +par 76.000; dans le Nord par 142.000! + +Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en +survive le moindre vestige. Son étoile apparaît plus resplendissante que +jamais. + +* * * + +90.--_Vendredi 31 août._ + +Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de +quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en +Russie. + +Je n'en crois pas un traître mot. Le voyage que le Général est en train +d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici, +et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder +jusqu'à ce moment. + +Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une +fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège. +Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement, +gagnera le Midi. + +* * * + +91.--_Jeudi 20 septembre._ + +Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général. +Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les +journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en +Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les +correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le +Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir +aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de +Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi +en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le +prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a +vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui +prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans +l'île Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il +s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à +Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse. + +Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru +reconnaître le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être +là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des +interviewers et des politiciens. + +* * * + +92.--_Lundi 8 octobre._ + +Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal +qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est +dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être +chargé de ramener Mme Marguerite par un autre chemin. + +Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie +avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger». + +* * * + +93.--_Dimanche 14 octobre._ + +Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de +les revoir bientôt! + +«Samedi 13 octobre. + +»Ma bonne Meunière, + +»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très +mal à vous--car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de +vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... +Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, +nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus. +Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 +novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez +savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement +la fille cadette de qui vous savez. + +»À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous +retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant, +nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.» + +* * * + +94.--_Samedi 20 octobre._ + +Reçu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant +affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière +lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je +me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me +suis hâtée de lui demander, tout anxieuse. + +* * * + +95.--_Mardi 23 octobre._ + +Me voilà rassurée. + +«Ma bonne Meunière, + +»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, +nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant, +comptez toujours sur notre bonne affection.» + +* * * + +96.--_Dimanche 28 octobre._ + +Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue +Lowendal. Le Général a prononcé un discours. À la sortie, la Ligue des +Patriotes lui a fait une ovation endiablée. + +Demain, mariage du capitaine Driant. + +Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges +relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes. +Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre +princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux +millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, +sorti surtout de la poche des banquiers israélites. + +Je ne vois pas le Général jouant les Raton... + +* * * + +97.--_Mardi 30 octobre._ + +Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à +la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité. + +Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui. + +* * * + +98.--_Mercredi 31 octobre._ + +Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle +Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un +grand événement parisien. + +Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec +toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé +une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais +qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue... + +L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le +plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges», +devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés. +M. Laguerre donnait le bras à Mme la duchesse d'Uzès. Le général du +Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des +noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de +«Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de +ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation». + +Mme Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au +mariage. + +À la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue +Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher +général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme. + +Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de +féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs +envoyées de tous les coins de France. + +Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est +Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant. + +* * * + +99.--_Mercredi 7 novembre._ + +Un billet de Mme Marguerite: + +«Ma bonne Meunière, + +»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins +d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans +ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez, +comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos +bonnes amitiés.» + +Sera-ce pour ce mois-ci? + +* * * + +100.--_Mercredi 14 novembre._ + +Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain +matin. + +«Mardi. + +»Ma bonne Meunière, + +»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que +nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express +de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de +faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi +matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette +heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez +bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa +voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai, +afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la +peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez, +courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi +matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 +heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour +nous y conduire. + +»À bientôt donc, et comptez toujours sur nous.» + +* * * + +101.--_Jeudi 15 novembre._ + +Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un +bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à +Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des +fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me +suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me +disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!» + +À la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche: + +«_Impossible partir. Lettre suit._» + +Pauvre Meunière, une déception de plus! + +* * * + +102.--_Vendredi 16 novembre._ + +La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien: + +«Jeudi 15. + +»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons +partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous +espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons +dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous +promets que ce n'est qu'une chose remise. + +»Croyez à notre bonne affection.» + +Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +103.--_Lundi 3 décembre._ + +La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernière lettre est +révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus +pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, +d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de +me fixer au plus vite. + +Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +104.--_Mercredi 12 décembre._ + +Enfin, une lettre d'Elle: + +«Ma bonne Meunière, + +»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi? +Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en +prie, par retour du courrier. + +»Bons souvenirs.» + +Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien +comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas +reçu celle que j'ai fini par lui envoyer! + +Je crois bien que, maintenant, je comprends trop... + +* * * + +105.--_Samedi 22 décembre._ + +Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que +m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin. + +«Vendredi 21 décembre. + +«Ma bonne Meunière. + +»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de +retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il +s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous +sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous +devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le +vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise, +et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais. + +»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.» + +Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous +deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa +lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les +forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême +de ses vœux? + +* * * + +106.--_Lundi 31 décembre._ + +Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui +contenait cette lettre d'Elle: + +«Ma bonne Meunière, + +»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, +écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci: + +«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne +pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera +prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...» + +»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute +que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une +grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour +lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous +permettra de rester auprès de vous plus longtemps. + +»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En +plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir +de Riom. + +»Bons souvenirs. + +»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce +que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important, +faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai +sacrifice, mais c'est pour lui.» + +Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine, +et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence, +du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens... + +Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à +apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit +savoir mieux que moi... + +Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette +obligation de l'aider à Lui mentir,--à Lui, qui ne lui a jamais rien +caché... + +* * * + +107.--_Mardi 1er janvier 1889_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle +année et la précédente! + +Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre, +pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!... + +Il est homme politique. + +Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, +celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et +aussi les regards terrifiés de ses adversaires... + +Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement +nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des +millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui. + +Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise! + +* * * + +108.--_Vendredi 4 janvier_. + +La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi: + +«Mercredi soir. + +»Ma bonne Meunière, + +»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous +m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous +connaissez le maître: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le +veut,--et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi +soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y +refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour +lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui +avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu +cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette +dépêche: + +«_Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse_, + +»_Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit +jours.»_ + +et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous +en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je +vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut. + +»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez +ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous +l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible, +mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... +D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais +être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver. + +»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer +cette année, je vous embrasse de tout cœur.» + +Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à +Clermont pour expédier la dépêche. + +Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente +actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que +vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au +27 de ce mois. + +* * * + +109.--_Samedi 5 janvier_. + +Elle est toujours encore dans l'angoisse! + +«Vendredi 4. + +»Ma bonne Meunière, + +»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est +pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver. +Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu +cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M. +Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder +au moins de huit jours. + +»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit +pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant +mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la +même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous +arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez. +Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais, +demain, une dépêche vous disant: + +«_Effet raté et prenez précautions_.» + +»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout +demain soir--(quelle imprudence et quelle folie!)--et que nous serions +dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous +attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage +quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester +plus longtemps. + +»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si +une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas +contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la +première heure. + +»Mes bonnes amitiés.» + +Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma +dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue +peu après l'envoi de cette lettre. + +Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en +arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment +pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait +qu'à contre-cœur. + +* * * + +110.--_Dimanche 6 janvier_. + +Dieu merci! la chose est enfin arrangée: + +«Samedi. + +»Ma bonne Meunière, + +»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous +écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps. + +»Merci et amitiés. + +»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce +qu'il faudra que vous écriviez.» + +* * * + +111.--_Vendredi 11 janvier_. + +Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée: + +«Jeudi 10 janvier 1889. + +»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma +bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est +que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté +vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée +par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons +traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais +et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à +qui vous savez: + +»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an +et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été +désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus +dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule +chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, +maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...» + +»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous +le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois, +quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence +pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaître, car, hier, il +me disait: + +«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous +recevoir.» + +»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons +et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre +réponse... _Ne parlez absolument_ que des empêchements que vous aviez et +de vos regrets. + +»Encore merci et mes bonnes amitiés. + +»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le +télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.» + +Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un +moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait +écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est +bien pénible. + +Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne +venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car +si vraiment Il était élu à Paris,--ce dont on ne paraît pas aussi sûr +qu'Elle l'est,--les conséquences de sa victoire seraient incalculables, +et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre +un instant... + +Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de +faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui +auraient mis leur appartement sens dessus dessous... + +* * * + +112.--_Lundi 21 janvier_. + +Une lettre recommandée d'Elle: + +«Dimanche, + +»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre +lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je +me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous +allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez +l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, +j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie +infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans +crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi +31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er février. +Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère +chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons +bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute +petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra +complètement. + +»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé. +Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas +bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou +qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le +succès est sûr. + +»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1er au +matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y +être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le +1er.» + +Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1er +février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il +me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées +en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de +rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations +possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse, +dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, _La +Bataille_. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en +galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à +Paris et dans toute la France... + +Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de +modifier leur projet... + +En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble +leur appartement. + +* * * + +113.--_Vendredi 25 janvier_. + +Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, +auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il +a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il +a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger. + +Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de +faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne +remontaient même pas à un an et demi! + +Maintenant, au tapissier! + +* * * + +114.--_Samedi 26 janvier_. + +C'est demain le grand jour. + +Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de +Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, +vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la +République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer? + +Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux +partis aux prises cherchent à s'étouffer? + +Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain, +quelle sera ta décision souveraine?... + +* * * + +115.--_Dimanche 27 janvier_. + +Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce +qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la +vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce +même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas. + +* * * + +116.--_Lundi 28 janvier_. + +À la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche +qu'elle m'a promise. + +«_Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m._ + +»_Santé absolument parfaite. Suis heureuse. À bientôt. Lettre suit._ + +»_Marguerite._» + +Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable. + +Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des +journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques! + +C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus +enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie. + +* * * + +117.--_Mardi 29 janvier_. + +Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la +journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains +le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,--et qu'il ne l'a pas fait! + +Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant +vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il +était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le +moment où Il sortirait pour le porter en triomphe. + +Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux +reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se +tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé. +La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la +tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule +enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu +résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de +sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa +première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime +nouveau! + +Et Il ne l'a pas voulu! + +Des amis, paraît-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien +voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il +s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations. + +Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu +assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt +personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié +à une majorité écrasante? + +Oui, qui donc? + +* * * + +118.--_Mercredi 30 janvier_. + +J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante: + +«Mardi. + +»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et +vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien +mérité! + +»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain +soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je +crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à +Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous +attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas +retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais +j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement +aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que +vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste +encore demain. + +»À vendredi et nos bonnes amitiés.» + +Ne pas répondre!--J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à +Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez +pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne +permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant, +en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une +femme!» + +Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise... + +* * * + +119.--_Jeudi 31 janvier._ + +La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais +comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre +jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à +la gare de Clermont demain matin. Le cocher--celui-là même qui nous a si +bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,--doit venir me +prendre à quatre heures et demie. + +Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est +maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient +leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a +remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les +portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la +place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus +coquette et plus gaie. + +J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas. +J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui +pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la +locomotive m'amène à travers la nuit... + + + + +CHAPITRE VIII + +Quatrième Séjour + + +* * * + +120.--_Vendredi 1er février_. + +À quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le +ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues +faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient +seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares +voyageurs de commerce qui circulent en cette saison. + +J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je +me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant +les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de +prudence que j'avais cru bon d'adresser à Mme Marguerite: s'il aurait +soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins +attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la +figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son +grand pardessus de voyage. + +Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée +en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui +vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des +yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant +moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air +heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire +tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau +sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules, +comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre. +Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons +échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!» + +Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai +fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les +bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac +de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le +tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher, +pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes +retournés à Rayat en moins de vingt minutes. + +Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence +du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de +venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se +rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir, +pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans +la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui +forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de +princesse voyageant incognito. + +Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi +grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand +imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de +tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement... + +Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il +voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues! + +Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise +glaciale qui cinglait cruellement. + +«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la +voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur +chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je +m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui, +tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est +mis à pousser des exclamations: + +«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes +compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir, +il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se +sentir heureux, ici!» + +Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle +me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait +omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de +complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été +en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans +l'appartement? + +Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa +voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de +loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux. +Elle est admirablement portante, mais Lui paraît réellement fatigué. +Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez +paraît agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont +très creusés, la face est pâle. + +En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à +Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de +journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son +hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier +encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait +recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la +soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les +nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation +presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa +présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à +une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de +Berry! + +Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller +se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait +prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils +ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en +venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la +seconde au nom de Pacage. + +Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. À midi, +j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je +leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils +ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais +déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine +marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages +richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, +car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je +crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le +même verre. + +«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les +fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus +de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre +d'avant-hier?» + +J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de +nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était +compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras, +ai-je répondu: + +«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si +peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de +ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... +Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en +la précisant...» + +«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû +lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois +que je l'ai sur moi...» + +Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après, +profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue +moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais +tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait +certain maintenant que le général était découvert. + +Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais +de vue seulement, s'est approché de moi en saluant: + +«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle +du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...» + +J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air +entendu: + +«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la +discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au +général...» + +Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée. +Mais d'où savait-on la nouvelle? + +Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine +insouciante quand ils ont passé à table. + +Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à +petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse +d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à +triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs +venues aujourd'hui de Nice. + +Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les +contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir +découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils +ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la +gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand +mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de +leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont +plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres +policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le +froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général +disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé: + +«À propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?» + +J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis: + +«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous +permettait de coucher le soir même à l'Élysée--et tout le monde se +demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.» + +Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient +avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme +Marguerite. + +Enfin, éclatant de rire: + +«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!» + +Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive +contrariété, elle a dit doucement: + +«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je +ne veux que ce que vous voulez...» + +Alors, lui, comme pris de repentir: + +«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu +et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon +triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de +posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour +arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux +élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit +millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le +chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus +formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le +comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot... +Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait +à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore +en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une +manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une +élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de +faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ +de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule +qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête +Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en +uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de +mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes +ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux. +J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je +venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy, +j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le +vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: +j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur +profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je +le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de +Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser +de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient... + +»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si +240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se +sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même +qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était +donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien +que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises. +Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée +sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre +avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait +fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh +bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne +sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme +absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur +la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me +coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité +terrible, le soir du 27 janvier...» + +Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des +éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton: + +«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à +l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez +Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!» + +Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir. +Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras, +Il lui a dit d'un ton câlin: + +«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me +serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y +excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine, +qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir +entraîné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...» + +À petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant +le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux +toujours baissés. + +Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en +avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dîner: ils ne +contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai +portés. + +J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la _Gazette +d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation: + +«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5 +heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture, +aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.» + +Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques +dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des +visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à +échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne, +c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de +journalistes. + +Il est vrai qu'il neige si dru dehors! + +Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour +m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons! + +* * * + +121.--_Samedi 2 février_. + +La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la +première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double +mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de +clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même +temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit... + +À neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient +encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les +volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que +ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison. +Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si +vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur +dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant +que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se +frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches +sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux +de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des +brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de +neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce +n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses, +sombre verdure infiniment triste aussi. + +Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements +clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de +roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui +descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraîchement +abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au +pelage fauve les traînent péniblement. Les paysans qui marchent auprès +portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en +peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille +enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige +dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux. + +J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de +surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un +peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaître messieurs les +agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns +circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines +suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste +fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second +fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le +long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est +perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le +tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la +maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis +quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros +flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa +pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment +pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette... + +Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement +inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la +ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de +Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraîtrait qu'il a été +reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la +_Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le même train, et qui +s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave, +la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la +nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage +d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin. + +Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter +d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général. +Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon +habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que +sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés +devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible! + +L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le +couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à +coup me trouver. + +Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui +tremblait un peu d'émotion contenue: + +«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la +peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que +s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est +que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une +plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se +renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois +pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien: +_aucune_--sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de +tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est +pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma +propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le +général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la +conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre +affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne +pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont +pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et +comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous +demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels +que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.» + +Je lui ai répondu, émue moi aussi: + +«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la +peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me +demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.» + +Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour +retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore. + +Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont +informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il +ne leur prît fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils +entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se +reposer en faisant de la lecture et en causant. + +À peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en +m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver +un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave +cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de +questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général +chez moi... + +«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire... +Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire +la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le +connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je +venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui +vous avons amené le général!» + +Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité, +savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger, +puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé +d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre +les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet +instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir +de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit +verre pour le stimuler dans son indignation. + +Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la +robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait +d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce +temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai +fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire +parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur +demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés. + +À la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai +trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et +fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant +l'échappée du moindre filet de lumière. + +Il est venu d'autres visiteurs encore. + +Vers neuf heures, le général a sonné pour dîner. Je venais justement de +me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette +qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle +qu'il me faut soigner un peu ma propre mise. + +Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se +rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble: +l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce +terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale, +où ses amis auraient voulu qu'il se rendît en grand uniforme; les soins +dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin +d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient +prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce +délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec +Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur +cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière +unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général. + +Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur +remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du +clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin... +Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis +descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle +commune. + +Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des +journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart +reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ était +de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. +Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir. + +* * * + +122.--_Dimanche 3 février_. + +J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma +vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied, +sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui +voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à +l'hôtel plus de deux cents personnes. + +Mais, procédons par ordre. + +Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de +Clermont. + +À neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont +plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans +hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au +facteur: + +«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise +plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger, +à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.» + +D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de +police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il +n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier. +L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le +regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en +chantant. + +Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée +qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans +le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri +aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre +révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée, +des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent +observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des +arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais +il paraîtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil +photographique... Bien du plaisir, Messieurs! + +Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maître s'est arrêté +devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute +mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais +occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On +l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre +quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le +monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui +portait cette adresse: + +_Madame Marie Quinton_, + +_Hôtel des Marronniers._ + +Il ajoute en chuchotant: + +«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.» + +J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre +adresse: + +_Urgente très pressée,_ + +_Monsieur le Général Boulanger, + +_Royat._ + +Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui +réponds: + +«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur... +Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas +ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une +année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11 +bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous +l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier +courrier du matin...» + +Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au +monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en +saluant, la mine longue, longue... À midi, quinze messieurs étaient à +table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux, +plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire +en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je +me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont +le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille +bruits semblables. + +Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en +bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur +visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui +les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de +remonter jusqu'à eux. + +Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette +ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus +des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches +avec du vinaigre... + +À trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de +place alignées le long de la route, formant une file longue de deux +cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien +que pour regarder les fiacres. + +La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges +à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le +mauvais temps. + +Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. À peine +avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire +front à celles de l'autre. + +Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des +messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très +difficilement, avec un fort accent étranger. + +Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire +contresigner son livret par le général Boulanger, «son général, +sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons, +à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du +monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et +qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, +pour toucher la main au général de ses rêves... + +Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû +leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des +journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au +grenier. + +Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une +saison! + +Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général +s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait +confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce +dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez +moi. + +Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces +se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne +m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien +trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois +jours! + +À six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en +uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par +le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois +heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés +jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de +disparaître afin de servir le général à table. + +Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti +une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter +la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à +neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dîner! + +Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il +était grand temps de dîner. Elle et lui n'y songeaient même pas! + +Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour +n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le +repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune, +toujours encore pleine de monde. + +Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je +lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième +fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas +eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les +leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris! +Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du +séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez +eux les mains vides et l'air navré: + +«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de +Paris n'est pas encore arrivé...» + +Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il +s'est mis à pester comme un beau diable: + +«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là +l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous +plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures +élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on +n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je +me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...» + +J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le +général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout +autre préoccupation. + +Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé +ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus +fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que +d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait +fait absorber aujourd'hui! + +123.--_Lundi 4 février_. + +Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient +poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a +neigé, du reste, sans discontinuer. + +J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes +locales. + +Le facteur ne m'a plus apporté de lettres à l'adresse du général, +attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il +m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il +m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème +incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes +cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre +enveloppe qui portait: + +_Monsieur Parage--Personnelle._ + +Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis +aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après +avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit: + +«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous +nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.» + +«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente +que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places +seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six +heures.» + +Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en +aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment, +c'était s'exposer à des mésaventures certaines. + +J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne +pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient. + +À déjeuner le général et Mme Marguerite ont été de fort belle humeur. +L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de +visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur +blond, genre anglais, qui était, paraît-il, un explorateur suédois très +connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il +avait compté sans la sœur tourière... + +Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de +fraîcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai +apportées. Mme Marguerite était en train de mettre sa grande +toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres +mains. Ils ont dîné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur +remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne +parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment +embarrassée. + +Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore +attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui +n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement +inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors +sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en +arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La +seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de +Clermont. + +«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie +jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée +d'une semelle... À Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture; +mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne +nous a plus lâchés...» + +Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de +faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis +dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand +j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma +porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu! + +J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et +tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez +pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le +moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde +des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la +rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques +années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes +vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont +entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les +cylindres à bluter la farine. À l'étage au-dessus se trouvent les +meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière, +qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où +part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier +menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne +reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à +la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut +en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des +individus sont en train de faire. + +* * * + +Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance: +j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence +du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil, +glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la +farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes +qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traînait sur l'évier: je +l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec +la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante, +j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le +long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma +sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas, +je me suis écriée: + +«Halte-là! ou je coupe!...» + +La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois +étages, sans salut possible pour lui. + +Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter. + +J'étais dès lors maîtresse de la situation, et le sentiment que j'en +avais me donnait un calme presque souriant. + +J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors +aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux +d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait +encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position +était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné +vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires: +de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire: + +«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaît?» + +Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on +remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire +sans mettre en péril, du même coup, l'_incognito_ du général? Il n'y +fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans +bruit, en gardant l'aventure secrète. + +Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans +causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux. + +Ils ne se le sont pas fait dire deux fois. + +Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde, +pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne +suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de +toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai +consolider, dès demain, celles qui ferment mal. + +Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever? +Essayer de le surprendre seulement?... + +* * * + +124.--_Mardi 5 février._ + +Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure +d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le +cerveau. + +Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu. + +La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. À onze heures, le +général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est +bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux +sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier +d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le +général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se +serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maîtresse morte. Ils +ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne +pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une +vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge +l'heure venue.... + +Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir: + +«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée +au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, +dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours +le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le +garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci +de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir +avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas +vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que +je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la +cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à +une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si +j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui +m'attache à la vie: de te perdre, toi!...» + +Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé: +la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient +autant que ses paroles. + +Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se +laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit: + +«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en +supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera +jamais...» + +Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient +apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers... + +...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les +valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en +divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une +solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande +d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait +bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une +observation: + +«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous +serez devenu maître du pouvoir...» + +Le général s'est mis à rire: + +«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se +termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est +infaillible!» + +Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le +courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité +était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures, +il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à +dîner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa +voiture attendait devant la porte. + +Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est +tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai +donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en +face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six +heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans +attendre qu'on le lui répétât. + +Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dîner et, tandis qu'ils +mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre +voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de +plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue. + +En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont +levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement +des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit. + +«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous +reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et +l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril +sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous +prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez +constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence +et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi, +promettez-nous de venir de suite...» + +«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi +distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils +m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse. + +La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder. +Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture, +dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est +arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les +chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture +était déjà loin. + +...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont +été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour +se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait +défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses +passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur +bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des +curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu +tant de mal à les défendre. + + + + +CHAPITRE IX + +Du quatrième Séjour au Voyage de Londres + + +* * * + +125.--_Mercredi 6 février._ + +Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais +aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois, +j'ai été réveillée par un grand cri de: «À bas Boulanger!» poussé d'une +voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que +je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos! +Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de +volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je +m'alitais. + +Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du +général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le +mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre. + +Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui, +m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on +les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20 +kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une +voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se +relayent, paraît-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout +attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois +par jour. Des clients même--car il en est encore revenu plusieurs +aujourd'hui,--se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en +sortant de chez moi. + +Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents, +envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid, +par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour +surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?... + +Si, au moins, cela pouvait les réchauffer! + +...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir +du linge que Mme Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à +grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant +étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une +toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile +festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq +fleurons,--du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs +en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main... + +* * * + +126.--_Jeudi 7 février._ + +Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le +général chez moi, ne se doute encore de son départ. + +* * * + +127.--_Vendredi 8 février._ + +Reçu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet +de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée: + +«Ma bonne Meunière, + +»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous +portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et +bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit +jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais +vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que +j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans +restriction... + +»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de +vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est +égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et +faites-les bien mettre à la gare. + +»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez +vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux +de vous le prouver.» + +* * * + +Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au +moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me +réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue +dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui +vaille! + +Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général +parti de Royat. + +Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu. +À ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait +pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si +peu réussi au mois de juin! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +128.--_Dimanche 10 février_. + +Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue +Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice. +Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il +se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux, +et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de +Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante: + +«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du +1er au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le +général a reçu secrètement diverses visites de personnalités +boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années +dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la +Comédie-Française... + +»Le fait est absolument certain.» + +Comment donc! + +* * * + +130.--_Mardi 12 février_. + +Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas. +Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis +de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a +décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin +que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de +milliers de suffrages au général. + +Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont +prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au +renouvellement de la Chambre entière. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +131.--_Vendredi 15 février_. + +Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le +Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que +le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte. + +132.--_Samedi 23 février_. + +Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant +que la précédente, la trace d'une violation du secret postal: + +«Vendredi, 2 h. + +«Ma bonne Meunière, + +»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense +souvent, c'est-à-dire _nous_ pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant +de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus +tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais +pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce +sera pour le 7. + +»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire +plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous +les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.» + +À part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus! +Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc... + +* * * + +133.--_Vendredi 1er mars_. + +À peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de +théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de +l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver, +les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la +Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le +coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie. + +En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se +demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se +trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au +Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y +côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle +du prince de Polignac et du duc de Montmorency. + +* * * + +134.--_Samedi 9 mars_. + +Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de +rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt +par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dîner que Mme la +duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de +France se pressaient dans les salons. + +La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de +chasse ont sonné les _Pioupious d'Auvergne_. + +* * * + +135.--_Vendredi 15 mars_. + +Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du +monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du +Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés +boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de +la Ligue des Patriotes. + +Le Sénat a fait de même pour M. Naquet. + +On commence à parler de poursuites possibles contre le général en +personne. + +Je suis inquiète et je l'ai écrit à Mme Marguerite. + +* * * + +136.--_Lundi 18 mars_. + +Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M. +Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à +prononcer les paroles suivantes: + +«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche +que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je +dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce +que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et +je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!» + +Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un +geste de menace et de défi. + +* * * + +137.--_Lundi 25 mars_. + +Mme Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante: + +«Ma bonne Meunière, + +»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous +vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai +dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été +fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche +de vous écrire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va très bien. Il +y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que +mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les +vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne +peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous +est si chère. + +»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans +le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à +l'avance de ce grand plaisir. + +»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous +affectionnons bien.» + +Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà +par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa +demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de +réintégrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouvé cette +déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!» + +Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est +l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée. + +* * * + +138.--_Dimanche 31 mars_. + +Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se +serait trouvé mal à un dîner en ville; il aurait souffert de douleurs +telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que +le malaise est dû aux dîners trop répétés dans le grand monde. Les +autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont +d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement +rétabli. + +D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général +serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose +s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit +commencer après-demain au tribunal correctionnel. + +* * * + +139.--_Lundi 1er avril_. + +Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur +général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué +et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre +sur lui, paraît-il, d'intenter des poursuites au général. + +* * * + +140.--_Mardi 2 avril_. + +J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procès +de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui. + +J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit +courait à Paris que le général a pris la fuite... + +Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'était hier. Vous retardez! + +* * * + +141.--_Mercredi 3 avril_. + +La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux +venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de +leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son +secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un +agent secret l'aurait filé, paraît-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la +rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute +de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le +couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45, +l'express de Bruxelles. + +La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau +enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition! +Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues? + +Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général +aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours +de repos, en dépistant tous les indiscrets. + +Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient +passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à +l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de +Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine +venue?... + +Je cours, de ce pas, préparer leur chambre... + +* * * + +142.--_Mardi 9 avril._ + +J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible +encore. + +Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un +peu. + +Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45 +qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est +descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est +seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été +chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le +comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les +uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de +journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce +qu'il se savait à la veille d'être arrêté. + +Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première +s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au +général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite, +c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour +crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui +semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre. + +C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le +général. + +...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en +songeant à elle! + +Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure? + +Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas +compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne +se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il +qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la +fuite devait fatalement entraîner pour sa propre vie: le scandale +public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les +journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de +toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier +des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler +dans l'exil? + +Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos +yeux clairs, pour y découvrir la vérité... + +* * * + +143.--_Lundi 15 avril._ + +Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police +perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On +assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et +d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au +général. + +Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone +entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va +décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer, +avenue Louise. + +Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin +plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général +sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que, +malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle +amie. + +* * * + +144.--_Dimanche 21 avril._ + +On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour +n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres. + +Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de +ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les +gens--ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent, +hélas!--couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est +intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente. +Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave +Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres +outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front. + +* * * + +145.--_Vendredi 26 avril._ + +Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier +matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres +s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du _Victoria_, frété +exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été +hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol. +Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres. + +* * * + +146.--_Mercredi 1er mai._ + +Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison +toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques +de Londres, 51, Portland Place. + +À Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52e anniversaire de sa +naissance. On a lu une lettre de lui où il disait: + +«Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai +depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.» + +Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois, +qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle +qui va s'ouvrir? + +* * * + +147.--_Samedi 19 mai._ + +Voici plus d'un mois que j'ai écrit à Mme Marguerite, et pas de +réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres. + +Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne +parlent presque plus de Lui. + +* * * + +148.--_Samedi 22 juin._ + +Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de Mme Marguerite, +ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois. + +Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la +haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +149.--_Dimanche 14 juillet._ + +L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi, +devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort. + +* * * + +150.--_Mercredi 17 juillet._ + +Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses +que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres, +pour la sainte Marguerite. + +Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui +vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue +les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500 +cantons de France appelés au vote. + +* * * + +151.--_Dimanche 28 juillet._ + +Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on +affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte +Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour +sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute +de quoi ils seront jugés par contumace. + +J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La +candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans +Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud. + +* * * + +152.--_Lundi 29 juillet._ + +On ne connaît encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le +général n'a passé que dans six. + +* * * + +153.--_Mardi 30 juillet_. + +Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne +n'osait le prévoir. + +Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans +sont consternés. + +* * * + +154.--_Vendredi 9 août_. + +Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire +commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du +Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé +hier à lire son réquisitoire. + +La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans +doute encore deux grandes audiences. + +* * * + +155.--_Samedi 10 août_. + +Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du +réquisitoire. + +De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à +moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait écrit de +télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du +général,--une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle, +surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se +tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse? + +Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée +des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger: +1.275 en seize mois! + +M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre +celle de toutes les missives que la poste a _oublié_ de transmettre... +Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience +supplémentaire! + +* * * + +156.--_Dimanche 11 août_. + +C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du +réquisitoire s'est achevée. + +Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un +gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout, +n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres +complètes de Lucie Herpin! + +Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel +on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une +conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans: + +_Che vôl batre mo bourriquo, Troubaré be tourzou no triquo_[1]. + +[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours +une trique.] + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +157.--_Jeudi 15 août_. + +_Consummatum est_. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé +hier soir à six heures. + +Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes +et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte +fortifiée. + +L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits +de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous +séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la +Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. À moins qu'il +ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès... + +Mais, alors, pourquoi être parti? + +* * * + +158.--_Jeudi 5 septembre_. + +Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite! + +«Jeudi 29 août. + +»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de +très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car, +depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris... +nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle +est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit +l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre. +J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera +suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre +cœur à notre égard. + +»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie. +Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous +séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a +supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il +est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il +sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me +charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais +que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'êtes +pas devenue oublieuse!! + +»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre: +sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra, +vous mettrez dessus: + +_Mademoiselle Francine Molès,_ + +_39, rue de Berry,_ + +_Paris._ + +»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre +enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots: + +_Faire parvenir à Madame de B... + +De suite._ + +»J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me +parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours +aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours +les plus heureux. + +»Je vous embrasse, vilaine oublieuse. + +»B. B.» + +La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boîte de gare. +Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat! + +Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes +pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite? + +J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la +croisée d'un des séides de M. Constans! + +* * * + +159.--_Lundi 16 septembre_. + +On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de +théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette +semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes +élections de dimanche prochain. + +Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et +chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois. + +Du côté des brochures, voilà le _Boulangiste_ du mois d'août 1886, avec +les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en +petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les _Almanachs +Boulanger_ et plusieurs biographies du général, depuis la première, +parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp... + +Voilà aussi les diverses _proclamations_ et _déclarations_ du général, +puis un long panégyrique intitulé: _Celui que nous voulons!_ puis la +brochure de M. Laisant: _Pourquoi et comment je suis boulangiste_ et la +contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas. +Voilà, d'autre part, le placard: _Au peuple, mon seul juge!_ où le +général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la +brochure de propagande: _Qui a dit vrai?_ tout récemment parue, +laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations. + +Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'_En +revenant d'la revue_, les _Pioupious d'Auvergne_, le _Général Revanche_, +le _Prépare-toi, soldat de France_! l'hymne _Honneur au vaillant +Général!_ et celui qui a nom _Faut qu'il revienne!_ (sur l'air d'_En +revenant d'la revue_): + + Nous le voulons, la France entière, + Qui n'a pourtant pas froid aux yeux, + Mais qui regarde à la frontière, + Veut ce ministre valeureux. + La nation est assez forte, + Nous cherchons la paix, mais qu'importe + Qu'on fronce le sourcil là-bas: + Boulanger nous guide au combat! + À coup sûr, ce jour-là, + Le peuple et le soldat + Suivront leur brave général, + Avec un entrain général, + Sous les plis du drapeau, + Émules de Marceau, + Tous se mettront à crier: + «Vive la France et Boulanger!» + +(_Au refrain_.) + + Oui, Boulanger + À bien su relever + Le moral du troupier, + Qu'on s'en souvienne! + Le peuple entier, + Dont il s'est fait aimer, + Réclame Boulanger: + Faut qu'il revienne! + +Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre, +sont tout simplement idiots. Exemple: + + LA REVANCHE DE BOULANGER + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Comme une relique, + Notre général, + Néral! + + Aim' la République, + C'est un homme loyal, + Loyal! + + Gloire au patriote + Qui tient not' drapeau, + Drapeau! + + Gloire au sans-culotte, + Sans-culotte... de peau, + De peau! + +Je ne continue pas.--Voici l'image du général crucifié par la +Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: «Il +ressuscitera!» Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du +glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches +du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson: + + TOUS VONT DÉCAMPER + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Depuis longtemps la Chambre + Ne fait que dormir, + De janvier à décembre: + Il faut en finir!... + Paris, la province + Demandent promptement + Que l'on vous évince + Tous du Parlement! + + (_Au refrain_.) + + Les cinq cents rois fainéants de la Chambre + Vont tous décamper, + Grâce à Boulanger! + Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre, + La dissolution + Fera passer la revision! + + On verra la France, + Au premier signal, + Donner sa confiance + Au brav' général. + Tous, comme un seul homme, + Tous iront voter + Et l'on verra comme + On aim' Boulanger! + + (_Au refrain_.) + + Boulanger, le maître + D'une majorité, + Bientôt fera naître + La prospérité! + Alors notre France, + Vivant dans la paix, + Reprendra confiance, + Heureuse désormais! + + (_Au refrain_.) + +Il y a aussi la _Marseillaise boulangiste_ qui appelle au vote: + + Aux urnes, citoyens! + Échappons au danger! + Votons, + Votons, + Sur un seul nom! + Votons pour Boulanger! + +Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est +également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous +autres, femmes! Tel: l'_Œillet patriotique_, précédé d'une vignette qui +encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges: + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Quand le ciel se dore, + D'avril à juillet, + Aux feux de l'aurore, + Resplendit l'œillet!... + Ô fleur d'espérance, + Chante avec fierté + Le peuple de France + Et la liberté! (_Au refrain._) + + Acclamons tous l'œillet patriotique, + L'œillet parfumé + Qui fleurit en mai; + Qu'il soit l'emblème de la République + Et tout palpitants + Chantons cette fleur du printemps. + + Aux champs de l'histoire + Pour un front guerrier, + L'emblème de gloire + Sera le laurier! + + Laisse-lui son rôle, + Œillet si vanté! + Sois le grand symbole + De fraternité! + +Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été +fatal, ce premier lundi d'avril... + +* * * + +160.--_Dimanche 22 septembre_. + +Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée +de Mme Marguerite: + +«Vendredi. + +»Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par +Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous +faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre +dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont, +pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un +fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare +du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures); +vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous +reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et +retour, par _Calais_ et _Douvres_. C'est à Calais que vous prenez le +bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour +Londres, gare de _Charing-Cross_. Bien entendu, votre billet pris à +Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. À la gare de +Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures 1/2 du soir, vous +trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un +œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à +personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le +mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique +qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous +êtes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous +demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette +lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de +cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de: + +_Madame Abadie,_ + +_51, Portland-Place, Londres, Angleterre._ + +»Je l'écris de nouveau: + +_Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres_. + +»Dans une autre enveloppe, vous mettrez: + +_Pour Madame de B..._ + +»Est-ce bien compris? + +»Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer, +toujours au nom de Mme Abadie, une dépêche avec ces mots: «_Suis en +route_.» Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter +l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne +à qui vous l'adressez la lise. + +»C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et, +je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. À mardi, donc. Je vous +embrasse. + +»Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. À +Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le +train s'arrête dans Londres.» + +Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de +départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie +de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris! +Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens +que ce départ va plonger dans un véritable désespoir! + +N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera +d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières +paroles d'adieu: «d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de +moi!» + +MINUIT + +C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des +Députés. + +Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui +ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles. +Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. À Royat même, le candidat +du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien +passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est +la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à +Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M. +Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de +Riom. + +* * * + +161.--_Lundi 23 septembre_. + +108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16 +boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du +matin. + +Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma +mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations +comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma +promesse que je serais de retour dans deux semaines. + +L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal, +confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage, +à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux +chers êtres qui m'appellent là-bas. + + + + +CHAPITRE X + +Portland-Place + + +* * * + +162 + +_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_. + +Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions +de Mme Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai +lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219 +candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au +premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des +comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et +la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a +été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer +immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour +la première fois! + +L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée +contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de +l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est +gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous +sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre +dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs +qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et +qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je +dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a +le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas +tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur +donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les +premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle +aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre +trop au sérieux... + +Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à +Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers +Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y +scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des +deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers +de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes +clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une +première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est +franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se +reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans +la gare de Charing-Cross. + +La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un +domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui, +mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et +l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il +attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai +entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du +général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef. + +Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me +nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes +d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans +nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir +d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers +un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au +second étage. + +Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au +rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à +deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux... + +Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise +toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue +d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits, +la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou +découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une +causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés. + +J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je +n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est +fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si +saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir +mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement... + +En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi, +m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y +faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras, +me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles +comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte: +c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler! + +Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de +bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraînée dans la salle à +manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne +trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler: + +«Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection +vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci +d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel... +Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous +dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite +complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple +s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge: +il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les +gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le +plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me +reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec: +car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la +malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais +pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures +pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en +Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et +que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent +chaudement. Des sommes--et de très grosses sommes--me sont même +offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques +conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage +désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner +davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous +l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider +à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle: +ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais +Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle +a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette +diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent +donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un +dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons +partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en +toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une +amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente, +cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous +l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que +nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et +combien il pourra vous paraître douloureux de quitter pour un an, pour +deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous +connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et, +puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes, +que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez +pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur +nous...» + +Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement, +les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère +et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée +qu'il me faudrait «passer la mer» pour aller de Royat à Londres... Et je +me disais: «Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me +voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu +tant de peine à faire ce qu'elle est?» + +Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien +mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils +auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi, +quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai +répondu sans hésiter: «Vous avez raison d'être sûr de moi.» + +Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que +s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt +les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain +afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et +pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider +certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous +retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et +alors en avant pour la libre et grande Amérique! + +Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage +s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois. +Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si +elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas +et parlait toujours. + +Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats +auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous +étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa +tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires. + +Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois +messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M. +Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom. +Le général a donné ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi +nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la +salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la +masquait. + +Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter, +j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes +trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes +et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de +scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M. +Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage... +Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par +non. + +Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit, +d'une voix ferme, «qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas +continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi +qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée: +renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique». + +À ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable +explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps, +adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à +tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient +tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un +homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui +s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à +autre, très doucement: «Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est +inébranlable.» + +Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort. + +Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il +l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il +voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le +pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il +lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde +accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin +de ballottage,--de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le +sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps +perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses +adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur +les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur +confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa +fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front... + +Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait +par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de +prédicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait à chaque fois du +coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!» + +Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des +200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y +était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le +Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante +que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France. + +Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son +éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout, +de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en +ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des +sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes +deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci +s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous +faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son +regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme +j'aurais voulu que Mme Marguerite lui criât, en cet instant décisif: + +«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais +l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!» + +Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire +qui disait: Cédez, j'y consens!» + +Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux +et l'a relevé en lui disant: + +«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!» + +Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été +pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait +permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait +devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être +maintenant son séjour plus ou moins proche de France! + +Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec +effusion le général. + +Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé, +ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en +éprouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, décidément, n'avait +accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner +tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution. + +Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis +retirée. + +* * * + +Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de +Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure +seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble +dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le +chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond, +et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables +palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement +une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle, +et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle +descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se +trouvaient ailleurs. + +Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres +donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif +de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. À côté, la salle à +manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait +tenir tout au plus douze à quinze personnes. + +La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le +premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de +bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances, +de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de +Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze +verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano +long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un +salon anglais, loué tout meublé. + +Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce: +la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable. + +À l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de Mme +Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand +harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques. + +La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que +pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait +exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une +jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie +elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la +main de celle qui l'habitait. À quel point Mme Marguerite aime tout +ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à +admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en +argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en +colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues +resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires +de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un +blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons. + +Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et +différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement: +trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une +étoile à cinq pointes. + +Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent, +jusqu'à l'éteindre, une étoile... + +N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?... + +* * * + +La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu +somptueuse que la maison elle-même. + +Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en +tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi +mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud +et de M. Driant--un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un +brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à +l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park. + +À onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son +bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier +qui lui arrivait tous les jours. + +À midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se +mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à +déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais +extrêmement simple. + +Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M. +Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui +s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort +remontait dans sa voiture. + +Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général +les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné +sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les +élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont +les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il +était. + +Pendant que le général recevait ces visites, Mme Marguerite, qui +tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à +lire ou à écrire. + +Elle-même ne recevait guère que Mmes Driant et Guiraud. + +De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses +secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un +exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait +des monceaux de lettres. + +C'est seulement à la tombée de la nuit que Mme Marguerite sortait, en +voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux +heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre +promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est +qu'elle est immense. + +Au retour, ils dînaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule +fois, il a pris fantaisie à Mme Marguerite de faire comme s'il y +avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer, +pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très +chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que +l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de +l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle +avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait +si heureux, Lui! + +Après dîner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il +y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre +toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce +que pour prendre congé de la société de Londres. Mme Marguerite +attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour. +Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre. +Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en +laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand +manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui +était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a +laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri +d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout +entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une +magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications +d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une +étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi +fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation, +toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle! + +La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit, +par une pilule d'opium que Mme Marguerite était forcée de lui faire +avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant +quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient. + +* * * + +Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que Mme Marguerite +mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements +politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux +dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai +aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais. + +Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une +fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès +de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à +entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral +de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être, +comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait +suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites +combinaisons. À ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque +de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans +pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la +frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de +C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et +Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des +nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine. + +Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles +avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président +de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,--et aussi des malheureuses +élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M. +T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la +récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites +de la Haute-Cour. + +Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus +guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité +de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à +plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il +n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes +d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de +fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées +de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur +publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le +fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a +remis la clef de «la caisse», en me priant de lui apporter de suite le +nécessaire. «La caisse», c'était un tiroir du joli secrétaire à +appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme +Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir +contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus +français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques +centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or. + +Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait +jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un +jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là, +et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents... + +Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: «Ce n'est pas ça qui +les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la +caisse!» + +* * * + +Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus +aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs +mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue. + +Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes +les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner, +pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre +extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où +elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter +d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air +l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le +voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal +rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a +pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps +malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien. +Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même +pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était +si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour +se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en +velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au +mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer! + +Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la +respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle +montait les deux étages conduisant à sa chambre. + +Mme Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à +lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se +cachant du général, et c'était sa maîtresse d'anglais qui les portait. +J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune +personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui +avait déjà assez de soucis sans cela. + +Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne +de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien. + +«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre +mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et +celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...» + +Elle a ajouté: + +«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu +être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour +laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère +enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions +choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de +voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu +des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille, +valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le +lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait +aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000 +francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la +voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma +légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de +ne plus me connaître. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...» + +À part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait +beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attristée. +J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la +grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraître +plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaître, elle +n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût +marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une +éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et +de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le +général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre +femme, que lui reste-t-il?» + +Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle +emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne +l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que +maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une +fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et +se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste +dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui +le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur +amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se +noyer... + +* * * + +Deux questions ont occupé le général et Mme Marguerite pendant mon +séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la +recherche d'un autre lieu de résidence. + +Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter +certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai +bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par +conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté +cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du +général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le +capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi +dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses +chevaux qui étaient au nombre de sept. + +Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée +et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le +cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le +maître d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide +de cuisine. + +Mme Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant +Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine, +qu'il la laissât payer--«sur sa dot», comme elle le disait,--tous les +frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le +général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des +appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite +cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les +domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à +présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient +ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient. + +Après avoir examiné la situation, le général et Mme Marguerite se +sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux +secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le +fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et +les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donnés +l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le +valet de pied, le maître d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine. +L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le +capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait +un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise +nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est +chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais. +Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont Mme +Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au +général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de +contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable. + +En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de +solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne +pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France, +on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont +été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au +général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit +la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'île de Wight, renommée pour +la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces +dernières qui ont eu la préférence. Une amie de Mme Marguerite lui +avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de +Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible +des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y +trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race, +sinon de nationalité? + +Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la +Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de +ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de +séjour à Londres. + +* * * + +Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de +ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter +un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de +nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir, +comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la +pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent +peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu: + +«Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir +toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: «Mais voici mes bijoux les +plus précieux!» et vous avez montré les photographies du général, +rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque +vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus +précieux...» + +Ma réponse les a surpris et touchés. Mme Marguerite a hésité un +instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la +place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me +disant: «Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je +donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée +de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête +et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et +gardez-nous tous deux dans votre cœur!» + +Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis +partie. + +Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère +photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit +noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la +plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras +gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et +l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à +repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du +visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande +bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire +et de défaite dans l'avenir brumeux. + +Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours +d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps +pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du +candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M. +Blatin. + + + + +CHAPITRE XI + +Du Retour au premier Voyage de Jersey + + +* * * + +163.--_Mardi 8 octobre_. + +Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La +nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de +163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le +Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle +dont il disposait dans la dernière Chambre. + +M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils +se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards +boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses +nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton +moitié résigné, moitié déconfit: «Allons, plus ça change, plus c'est la +même chose!» + +* * * + +164.--_Vendredi 11 octobre_. + +Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le +général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour, +à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,--très modestement, disent les journaux. + +Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se +ferait appeler miss Florence. + +J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le +bonheur possible dans leur nouveau séjour. + +* * * + +165.--_Dimanche 13 octobre_. + +La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens +partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont +rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le +leur a dit fort galamment dans son _Gaulois_: «Bonsoir, Messieurs!» + +J'ai là sous les yeux une gazette satirique, _La Silhouette_, qui trouve +drôle d'offrir--en image--un revolver au général, comme seul moyen +honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé. + +* * * + +166.--_Mercredi 13 novembre_. + +À Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant +le Palais-Bourbon,--ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des +étourdissantes «journées» d'autrefois. + +C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de +vote. + +Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la +semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne +s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe +l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et +s'abattre. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +167.--_Vendredi 27 décembre_. + +Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hériter une +fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, Mme Dézoneaux, +veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers. + +Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, à peu +près seule de toute sa famille, lui voulait du bien. + +* * * + +168.--_Mercredi 1er janvier 1890_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe +dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de +son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa +fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa +défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares +amis. + +Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans +ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien +qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines. + +Il aurait pu devenir le maître de la France. Il a mieux aimé rester +l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui. +Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc +tant que cela à le plaindre? + +Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement... + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +169.--_Dimanche 9 février_. + +Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les +accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M. +Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre +dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée. + +Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc +d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les +conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il +est traduit devant le Tribunal correctionnel. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +170.--_Lundi 17 février_. + +Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc +d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie, +après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maître d'hôtel +délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise +plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle? +Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de +vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous: +laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre +de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans +l'art de bien manger. + +* * * + +171.--_Vendredi 21 février_. + +Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que Mme de +Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de +retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait «en clair» +plusieurs fois par jour inutilement. + +Mme Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour +cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel. + +* * * + +172.--_Jeudi 27 février_. + +Le jeune duc d'Orléans--le «petit La Gamelle», comme l'appellent +irrévérencieusement certains journaux de Paris,--a été transféré de la +Conciergerie à la prison de Clairvaux. + +* * * + +173.--_Mercredi 5 mars_. + +Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une +lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur +laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une +lettre de Mme Marguerite! Enfin!! + +«Lundi 3 mars. + +»Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous +ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre +horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous +demandant de me répondre courrier par courrier--et je n'ai encore rien +reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus +jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous +pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous +voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut +que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont +le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez +à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare +Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez +dîner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il +faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train +de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet, +mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un +billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le +train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin. +Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le +temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau +avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre +vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous +voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi. +J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre +arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel. + +»Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez +une dépêche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu. + +»Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très +fort.--En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois. + +»Vtesse DE B...» + +Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M. +Constans, voilà encore un tour de votre façon. + +Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire +longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur +depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai +expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse +et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses +reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante. + +* * * + +174.--_Lundi 10 mars_. + +Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les +préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui +m'attendait: + +_Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s._ + +_Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,_ + +_Royat (Puy-de-Dôme)._ + +_Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes +absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était +convenu. Je vous écris._ + +Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par Mme +Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure. + +Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme +toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère +s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi. + +* * * + +175.--_Mardi 11 mars_. + +Nouvelle dépêche ce soir: + +_Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s._ + +_Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._ + +_Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez +faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit._ + +Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était +furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu +qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries +auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me +répugne autant que ces façons détournées de procéder. + +Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches +m'annoncent. + +* * * + +176.--_Vendredi 14 mars_. + +La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout. + +«Mardi 11. + +»Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié. +Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous +télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que +vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il +faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc +vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous +deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là +seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu +de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville +qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un +quart d'heure de plus pour dîner. Le train part en haut également, comme +pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du +soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce +jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la +marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là, +vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et +toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez +ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous. + +»J'ai, en effet, été assez souffrante--mais pas comme on vous l'a dit, +et vous me trouverez mieux. + +»Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.» + +Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois +m'ingénier à expliquer mon retard au général. Mme Marguerite m'en +abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui +prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,--qui n'est +malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années. + + + + +CHAPITRE XII + +L'Hôtel de la Pomme-d'Or + + +177 + +_Lundi 17 mars.--Lundi 31 mars 1890_. + +Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite, +je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt +débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare +Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais +suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey. +J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne +de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à +observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M. +Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre. + +Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer +quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à +pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi +magnifique,--véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans +une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu. + +Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot +aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans +doute à cause de ma coiffe--et fut tout particulièrement aimable et +galant avec moi. + +Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et +confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais +plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui +s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en +face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur +le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà +qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser +passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent +quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une +sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent +les maisons de Saint-Hélier. + +Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la +Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé +sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est +une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de +renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans +une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques +plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique +l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second +étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long +couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a +rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de +là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux. + +Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux +côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer, +ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas +très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa +fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme +Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant +caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt: + +«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et +aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre +médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà +deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de +Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé +deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son +ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que +vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite +malade, jusqu'à ce qu'elle soit...» + +Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit +frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui +déchirait affreusement la poitrine. + +On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se +portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce +visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant +pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles +bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa +figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et +de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la +pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la +reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après +quoi elle restait abattue et sans forces. + +Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses +bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en +l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. +Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi +des filets argentés dans la barbe blonde. + +J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils +me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il +montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme +Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il +semblait s'être beaucoup attaché à l'île, à en juger par la description +enthousiaste qu'il se mit à m'en faire. + +Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dîner. J'aurais supposé +qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un +fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui +offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches +descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, +contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons +ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand +nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un +couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme +Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes +celles qui avaient précédé. + +À dîner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps +en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du +vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait +honneur au repas et continuait à me parler de Jersey. + +Après dîner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale. +Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement +sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge +et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement +que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait +cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter +davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme +Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il +lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé. + +Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours, +après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette +maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne +résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que +la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables +accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade +au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se +résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez +eux. + +Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de +temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient +déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur +convenance. + +Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à +habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de +toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les +curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le +docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la +cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme +Marguerite. + +En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils +m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en +passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison. + +Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs +modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce +éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur +l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au +fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables, +et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse +moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite. + +À côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et, +d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre +double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui +tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue +Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en +marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit +s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à +l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide. + +Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre, +et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en +dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la +chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du +secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant +de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une +chambre d'ami qui m'a été donnée. + +«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser +encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre +personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre, +Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener +toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable; +son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y +un garçon d'écurie engagé ici, un maître d'hôtel et une servante de la +Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum +au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune +dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à +atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous +dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!» + +Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé +quelque temps. À onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se +levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle +crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi +profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est +écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre +cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans +l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de +plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu +s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. +D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement: +Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!... + +Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais +rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux... + +Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien +de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement +si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois +pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de +dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver, +mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille +tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction +mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui +se couvre de gazon nouveau. + +Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie... + +Miséricorde! + +* * * + +Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle +apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier +soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit: + +«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je +viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de +retarder votre voyage... À part le plaisir qu'elle nous cause, votre +arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de +rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait +absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous +soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en +ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...» + +Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain +à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris: + +«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon +docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai +toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à +cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était +donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous +arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à +juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes +raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré +vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le +prétexte d'ajourner celui de Delphine... À propos, avez-vous songé à ce +que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de +votre retard? + +«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.» + +«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je +viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la +brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus +sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!» + +Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en +lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une +enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine +de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation: + +«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous +associer à ce secret.» + +Le rouge m'est monté à la figure. + +«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de +preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!» + +Elle a souri: + +«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute +blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant +cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas +chaud chez vous.» + +Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai +reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en +ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue +lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir +fiévreusement. + +C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le +plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non +seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'île de Jersey, qu'il +déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves +conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter +dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout +juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui +indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la +conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, +si le général tenait absolument à résider tout près de France. + +En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de +ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, +elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la +pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur +n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle +entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à +jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux. + +J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard +interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des +mains, puis elle me dit: + +«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, +regardez!» + +Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu. + +Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le +bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle +disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me +donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey +maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher +le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en +lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques +ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire +le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse +montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.» + +Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me +suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination +qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas +se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait +qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais +heureuse. + +Elle ne me laissa pas continuer. + +«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a +échoué, vous ne réussirez pas!» + +«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de +réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!» + +Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit: + +«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que +vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs, +pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, +tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général +y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins +tant que je serai vivante--et peut-être même plus tard... Le général a +actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres +pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande +bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain, +pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa +dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une +faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général +n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui +a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne +peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc +avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en +priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le +faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on +l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on +m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux +plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait +en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...» + +Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent +accès de toux la secoua, elle reprit: + +«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traîne mon boulet +jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je +suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand +j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car +ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son +existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui +revient!» + +Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence +d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un +air joyeux: + +«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de +m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.» + +Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux +meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir +parcourue, il demanda: + +«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?» + +Elle répondit, du ton le plus naturel du monde: + +«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.» + +«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes. +Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre +intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!» + +Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée. +Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous +sens, comme de vrais enfants. + +«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à +rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre +chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous +concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, +soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle +soit d'autant plus vite rétablie...» + +Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais! + +* * * + +On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça +de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à +remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait +violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un +violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit +la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en +voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs +jours. + +Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone, +soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle +devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau +découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'île. + +J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas +varié depuis. J'ai trouvé l'île extrêmement jolie, mais d'une joliesse +un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général, +les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent +ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre +artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et +de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de +pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les +arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraîches cascades +comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où +paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que +parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes +villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent +disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boîte à +jeu. + +Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui +tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière +quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel +merveilleusement clair. + +Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'île, +qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les +sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. +Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne +humeur. + +Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne +leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice +auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est +penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une +tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en +voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat, +et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la +toux rauque me rappelait à la réalité... + +Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le +désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le +médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine +de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia +avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer +jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le +landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une +carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraîche: Mme +Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui +retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième. + +Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a +enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est +venu quelques petites taches de sang. + +«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler. +C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!» + +Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a +fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute +vitesse sur Saint-Hélier. + +Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher, +et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de +réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux +vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait +lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des +bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et +d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire: + +«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel +que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain +avec ceux que vous aimez.» + +IL m'a regardée d'un air étonné: + +«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé +d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!» + +«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup, +vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!» + +C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû +dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il +entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et +aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur +le cœur de cette femme qui souffrait,--car ces vésicatoires l'ont fait +atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que +durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement +son cœur, à Lui, renfermait. + +Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé +doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner +tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées. +J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais +il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait +s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, +laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule +proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui +manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout. + +«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement, +quand le pansement fut terminé. + +Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions +de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par +cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le +ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaître le +gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et +compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans +une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il +avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait +constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était +pas prêt à l'heure dire. + +Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une +Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour +l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns +tendres, les autres gais, pour la rasséréner. + +Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle +garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit +le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même +régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au +ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait, +les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu +diminué. Pour se rendre le soir à dîner, on montait maintenant quelques +marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande +salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée +des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid +de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle +débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir +ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour +dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de +toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à +devenir plus rares. + +Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir, +tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une +surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient +venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la +journée. En attendant qu'ils revinssent pour dîner, Mme Marguerite +avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes +consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en +toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité +de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et +élargi séance tenante. + +Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de +tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout +récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussîmes par nos +efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas! +elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part +moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et +des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne +puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la +coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne +s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de +dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et +étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les +lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les +cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces +Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite +souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas +voulu me montrer à ce dîner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut +un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux +invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par +une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue. + +* * * + +Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir +plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les +promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la +visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'île. J'avais été +assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant +que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes, +pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu +un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse +catégorique: + +«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous +battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de +France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais +c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de +Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous +attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de +Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois +les côtes de France!» + +En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté: + +«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour +Montorgueil.» + +En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y +avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de +tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un +peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous +accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand +nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer +qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de +l'horizon, me dit: + +«Tenez, notre France!» + +Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à +vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette. +Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la +brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la +côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait +les yeux sous la main déployée et disait: + +«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la +cathédrale de Coutances!» + +Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il +voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue. + +Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de +Mme Marguerite. + +«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien +des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à +genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie +qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.» + +Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura +taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a +fait voir tous les autres sites renommés de l'île, le phare de Corbière, +où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves +de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise +et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les +submerge en montant... À chacune de ces promenades, conformément au +programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à +louer sur notre route. + +On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur +de l'île, à une demi-heure de Saint-Hélier,--une maison de campagne +plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,--quand le +hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, +tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions +vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une +élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec +d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre +grimpant partout. + +Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de +la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit +bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de +roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une +rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant +plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: +tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. +Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où +l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer. + +À l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie +extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il +rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui +suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre +toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des +vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus +belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux +promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. À +gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, +parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et +le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de +l'horizon, c'était la mer à perte de vue. + +Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. +Pourtant, le général exprima un regret: + +«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on +voit de Montorgueil!» + +Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais +là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, +qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas +disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de +pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent +plus d'autre aspiration que de les voir aboutir. + +Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner +là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au +delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour +idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se +réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour +le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: +ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui +_Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; +ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par +le clair de lune... + +Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse +s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que +lui répondre?... + +«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra +bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour +vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.» + +* * * + +Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, +prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait +dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M..., +recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de +lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils +causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à +l'heure du dîner, et ils reprenaient la causerie, après dîner, jusque +vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le +général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques +lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras +à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait +en promenade. + +En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout +avec celle que le général avait si longtemps menée. + +Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait +généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit, +mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un +peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie +insuffisamment actif. + +Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'île ou bien disait de +bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des +sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de +chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et +où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit +des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le +général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images +d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc +d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la +8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux. + +Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison +est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de +France!» + +Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec +cette inscription en lettres tricolores: + +«Le premier conscrit de France.» + +«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit. + +Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement, +les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les +jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole. + +Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin +aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais +j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au +moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme +Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse +boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux. + +La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la +prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. +Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine. + +En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes +ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces +élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours +d'avril en conférer avec lui. + +Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus +grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient +invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire +un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne +laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra +inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui +rappeler ce que lui avait demandé le docteur. + +Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude +secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un +dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique +aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, +située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour +regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était +vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui +se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment +je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme +Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire +suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue +de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un +mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, +rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée +dans sa dévotion. + +«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une +croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je +prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force +de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une +pécheresse...» + +Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de +chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire +aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme +l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser +à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée +en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du +Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu +se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi +n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi +celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans +dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet +de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir +légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage +religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans +cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait +aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice +n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême +but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de +leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à +confesse et à communion. + +Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant +au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, +chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette +entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris... + +Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se +confiait pas même au général. + +Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la +poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de +chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris +qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; +qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de +l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la +nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de +mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de +janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait +institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de +faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient +plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude... + +Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon +esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte +à lui de refuser?... + +Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui +m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux +avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour +réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé +par la vie... + +Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire +étrange: + +«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le +général n'aura besoin de rien, ni de personne.» + +* * * + +Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme +Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte +que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu +me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre +mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. +Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. +Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible. + +C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur +avais demandé la permission de ne pas dîner avec eux, et, mon repas +rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un +roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent +eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le +divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la +porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout +absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du +couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme +Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à +ce qui se disait. + +C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, +sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur +propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; +il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la +pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à +500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que +leurs âmes renfermaient à l'égard des maîtres. + +J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui +n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de +l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les +avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus +noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de +francs de linge et de toilettes à peine portées. À l'hôtel, elle leur +avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade +avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maîtres, et +même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des +gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, +Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le +général avait ajouté 150 louis d'or. + +Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils +apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, +qui auraient dû baiser les pieds de leurs maîtres, ne trouvaient que des +méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement +immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de +douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur +haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des +accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se +réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à +Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle. + +«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà +malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand +je l'entends qui crache sa poitrine...» + +Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son +ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me +manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me +faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les +mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au +même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre +d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû +comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle +ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin. + +Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont +emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être +de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme +une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que: + +«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...» + +Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que +ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le +général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie +de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais +pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal +parlé de lui. + +«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore +une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon +valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à +admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections +dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock +de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement +gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, +et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.» + +* * * + +Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur +faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait +agréable d'emporter comme souvenir. + +«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous +m'avez fait la joie de me donner à Londres.» + +Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit: + +«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai +enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous +sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à +Paris. + +Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!» + +Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet, +j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre. + +Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je +franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà +remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près +que je me retourne--juste à temps pour lui voir adresser un signe à un +monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un +commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde. + +Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà +attablés. + +Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de +moi, me dit doucement: + +«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé +remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.» + +N'en était-il pas lui-même? À tout hasard, je lui répondis d'un air +candide: + +«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais +vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez +filé.» + +Le monsieur prit une expression vaguement inquiète. + +Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de +cinq heures. + +À Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le +paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées, +adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire; +plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en +retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite +avait écrit: À remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry. + +Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement. + +La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus +pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de +Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une +toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son +second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux +soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont +nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase +à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires +à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale. +Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général. +Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est +éblouissante,--ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut! + +«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de +jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant +de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je +commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y +déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main. +Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui +sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la +Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je +trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de +La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux +de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles +et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme +Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier +office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me +mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. +J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me +conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières +lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher +et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au +fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant +vers lui, je lui demande carrément: + +«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaît?» + +Ahuri, il me répond qu'il ne connaît personne de ce nom. Mais je fais la +sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de +filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier: + +«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais +habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!» + +Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était +vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle +maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre +après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que +je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de +temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des +Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture--et, fouette, cocher, +pour la gare de Lyon! À neuf heures du matin, je partais pour Clermont, +et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y +attendait: ma pauvre mère est bien mal. + + + + +CHAPITRE XIII + +Du Retour au second Voyage de Jersey + + +* * * + +178.--_Vendredi 11 avril_. + +Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma +pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai +fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits +d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait +tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes. + +* * * + +179.--_Vendredi 18 avril_. + +Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite: + +«Mardi 15. + +»Ma bonne Meunière, + +»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en +tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous +écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre +mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence. + +»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez +si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire +dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel +et d'être chez nous. + +»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur +pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai. +C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très +avenante. Cela nous change. + +»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter +horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses... + +»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à +Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi. + +»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre +continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai +tout à fait. + +»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de +vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons +bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général +et moi, nous vous embrassons de tout cœur. + +»Vtesse DE B...» + +Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la +location de Saint-Brelade! + +À Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le +scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré +entre le boulangisme et ses adversaires. + +* * * + +180.--_Lundi 28 avril_. + +Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt, +pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un +boulangiste, un seul, d'élu! + +Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la +lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir +l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre! + +Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son île +d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre +de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la +fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi +qu'il disait avec orgueil! + +...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah! +la triste pendaison de crémaillère! + +* * * + +181.--_Vendredi 2 mai_. + +Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le +général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires +pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la +rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain +au plus tard. + +* * * + +182.--_Lundi 5 mai_. + +Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre +du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui +porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant +aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont +antiboulangistes. + +Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles, +je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace +autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde +tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de +toréadors foulant aux pieds la bête abattue. + +Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de +fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au +général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon +absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution +d'une belle étoile. + +Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue, +scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. +Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat +aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle +parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le +soleil d'Austerlitz... + +Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir +tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroître, à +descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la +défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux, +consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les +échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris. + +Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +183.--_Jeudi 22 mai_. + +Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile +existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer +très chargées. _De Profundis_! + +La France n'aura pas une larme de regret. + +* * * + +184.--_Vendredi 6 juin_. + +La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à +son papa. + +J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter +le général d'être enfin débarrassé de son Comité. + +* * * + +185.--_Mercredi 25 juin_. + +Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite: + +«Dimanche 22 juin. + +»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux +qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous +agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence +nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien +vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons. + +»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous +nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait +remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois. +Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec +nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec +les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne +sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières. +Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti. + +»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de +bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans +son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans +l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux +ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est +sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé, +qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera +alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France +entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus +vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut +que nous l'aidions tous. + +»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut +faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraître d'ici +peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du général. Nous vous +en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi +qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut, +ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand +nombre d'abonnés. Ce journal ne paraîtra qu'une fois par semaine et ne +coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites +bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même +temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous +aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce +journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le +faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est +dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous... + +»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que +votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous +espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est +cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt. + +»Nous vous embrassons de tout notre cœur. + +»B. B. + +» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre +propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. +Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je +ne le pensais.» + +Je lui ai répondu immédiatement,--par lettre chargée, puisque de nouveau +mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je +lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils +voulaient bien me confier. + +Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la +situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion +absolue avec l'effort déployé... + +* * * + +186.--_Dimanche 6 juillet_. + +La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal, +ou alors à une sorte de revue, comme il en paraît tant à Paris une fois +par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique +par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt +local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton! + +Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de +crédit en pleine déconfiture! + +* * * + +187.--_Mercredi 16 juillet_. + +«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été +atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après +avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est +maintenant tout à fait rassurant.» + +Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite, +j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais +justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite. + +* * * + +188.--_Dimanche 24 août_. + +Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de +savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de +sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est +sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses +confidences et qui partagèrent ses secrets. + +De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux +dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut +bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à +craindre du maître proscrit, il a porté tout cela au journal qui +pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue. + +Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme», +dans le _Figaro_, est sans nom. + +* * * + +189.--_Mardi 26 août_. + +Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du _Figaro_, introuvable depuis +deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause +des révélations qu'il contient sur Mme X... + +Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier. + +Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces +lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein +cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en +songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les +yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maîtresses et +les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme +d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de +n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au +général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des +sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir +fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien +plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui, +prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en +elle-même cette fuite a dû la réjouir! + +Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout +l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose +au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être +souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations +peuvent faire mourir... + +* * * + +190.--_Mardi 2 septembre_. + +Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal +que Mme de B... aurait eu une rechute très grave. + +Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général: + +_Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement_. + +* * * + +191.--_Samedi 6 septembre_. + +Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme +vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même: + +«Mercredi 3 septembre. + +»Ma bonne Meunière, + +»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela +n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de +juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à +Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont +bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument +guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous +voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois +d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore +beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant +beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours +bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très +prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous +espérons bien vous revoir bientôt. + +»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous +pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce +bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur. + +»Bien à vous.» + +* * * + +192.--_Vendredi 3 octobre_. + +Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne +semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De +mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil +entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations +personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le +tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer +d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent +tous les partis. + +* * * + +193.--_Lundi 27 octobre_. + +Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à +Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre, +pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs +ordres. + +* * * + +194.--_Mardi 25 novembre_. + +L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il +gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le +bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids +peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur +récrire. + +* * * + +195.--_Samedi 6 décembre_. + +Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite: + +«Mardi 2 décembre. + +»Ma bonne meunière, + +»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que +nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous +aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger +pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de +revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et +d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux. +J'ai été dernièrement à Paris--une des causes de mon long silence,--et, +là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je +n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient +très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il +est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures +d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien +entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous +renseignerons comme pour les autres fois. + +»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze +jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... +Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps +très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas +avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé +ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons +de bonne amitié. + +»Vtesse DE B...» + +* * * + +196.--_Jeudi 1er janvier 1891_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et +cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était +avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à +Elle! + +Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de +tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie. + +Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain! + +* * * + +197.--_Lundi 12 janvier_. + +J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le +mois dernier et au jour de l'an: + +«Jeudi 8. + +»Ma bonne Meunière, + +»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la +dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre +sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de +vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous +n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la +date à laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en +réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous +avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à +merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et +le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce +que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout +savoir, tout connaître. + +»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous +souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce +que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre +désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!... + +»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons. + +»B. B.» + +J'ai répondu sur-le-champ,--mais, quant à la politique, je me suis +contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point +que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des +semaines. + +D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des +mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire! +La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans +résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les +scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne +reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage +historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé. + +* * * + +198.--_Lundi 9 février_. + +Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon +voyage, remis de mois en mois depuis octobre: + +«Jeudi 5 février. + +»Ma bonne Meunière, + +»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir, +pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour +tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à +reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est +que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un +mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons +de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez +plus rien?--Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand +plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile. +Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, +trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir! +Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester +le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas? + +»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. +Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en +n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que +nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez +pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.--Quel +hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été +terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir... + +»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous +embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps. + +»B. B.» + +Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur +son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas +trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas +encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres +d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, +il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin... + +* * * + +199.--_Jeudi 26 février_. + +On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à +Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie. + +J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient +suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me +rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de +septembre. + +Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit +est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé +une lettre et une autre à Saint-Brelade. + +* * * + +200.--_Vendredi 13 mars_. + +Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée, +puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux +semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme +Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée +par les journaux. + +HOTEL DE BELLEVUE + +BRUXELLES + +«Mercredi 11. + +»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit +afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des +journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les +probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous +racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois +semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le +général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui. +Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, +et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey. +Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu +faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici. + +»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que, +d'ici huit à dix jours, je pourrai--nous pourrons--rentrer à +Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous +pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous +vous embrassons bien fort. + +»B. B. + +»Écrivez à _Monsieur Bertin,_ + +_Hôtel de Bellevue, Bruxelles,_ + +_Belgique_. + +»Mettez votre lettre au chemin de fer.» + +Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me +sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que +cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser +retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque +mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et +déjà prêt à partir pour Paris... + +Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se +faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On +aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce +dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de +démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en +quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir. + +* * * + +201.--_Mercredi 25 mars_. + +Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi: + +HOTEL DE BELLEVUE + +BRUXELLES + +«Dimanche 22 mars. + +»Ma bonne Meunière, + +»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y +serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous +rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre +mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, +car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire +le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que +mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. +Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. +Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et +vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du +matin. + +»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures 1/2 du matin (onze heures et +demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée +deux heures à Rennes pour y dîner.--Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo +à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez +conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du +matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous +coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de +vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas +de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous +trouverez la voiture que vous reconnaîtrez bien, n'est-ce pas?... + +»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas? +Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. +Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous +enverrez cette dépêche: + +«Général Boulanger, Jersey.--Entendu.» C'est tout, nous nous +comprendrons. À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de +bon cœur, + +»B. B.» + +Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un +vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien +n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux +à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à +faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre. + + + + +CHAPITRE XIV + +Saint-Brelade + + +202 + +_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_. + +À neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain +jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. À Rennes, +ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas +tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe, +enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas +moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de +la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner +exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de +temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est +encore debout. + +À onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au +port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà +l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable +sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé +à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si +ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un +clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour +comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de +moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son +dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir, +butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements +furieux du chien. + +Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux +douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs +bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir +leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était +là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée +basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée +vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais +les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un +coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du +bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur +l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau. + +Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée, +accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie +traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible. + +Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du +port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous +pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter +cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures +durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré, +continue le tangage et le roulis du bateau! + +J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en +même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns +attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart +aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y +chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous +avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on +vient de jeter, apparaît le général... + +Mais il n'est pas seul. À son bras se traîne un pauvre être courbé, un +spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où +s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève +un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible, +grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle! + +Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir +de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en +songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les +choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de +changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de +vie. + +Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire +quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous +roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se +détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà +de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien +qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle +me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement +de la face, et brûlants de fièvre. + +«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien +changée?» + +Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui +répondis: + +«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous +deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet +instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout +à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille +morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre +traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien +mauvaise mine.» + +«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le +général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un +jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous +n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades +tous deux.» + +Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle +avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son +appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de +l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, +dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie, +qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait +écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé +étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un +désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, +grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, +le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles... + +Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le +timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne +discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus +que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le +général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son +récit: + +«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de +toutes mes forces à ce qu'elle fît ce voyage de Paris avant l'arrivée de +la belle saison. Je craignais qu'elle ne prît froid: vous voyez si mon +pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher +d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si +fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de +Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de +trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle +mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à +sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement +de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne +resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons +définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon +mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble, +depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il +ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous +avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de +main pour cette besogne...» + +Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était +sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le +visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé +resplendissante. + +Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le +général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!» + +La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise +et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants, +puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa, +profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte +couronnée de pins. + +Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille, +un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait +derrière la maison. + +Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui +dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraître moins éloignée, notre +France!» + +* * * + +Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et +Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient +assignée,--une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur +fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer. + +Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils +n'étaient même pas descendus dîner, tant le mal de mer de la traversée +leur avait enlevé toute envie de manger. + +Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui +m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier. +Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus +pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a +un an. + +Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec +les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques, +occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que +les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur +la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du +rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux +autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui +séparait les deux parties de la maison. + +La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La +lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de +bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une +console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une +jolie toile qui représentait _Tunis_ en liberté, dans la prairie, levant +sa fine tête de cheval pur sang. + +Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les +murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie +ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur +lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une +précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran +de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des +guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue +de Saint-Brelade. + +À côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et +enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand +meuble extrêmement riche, incrusté de nacre. + +Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande +véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée +par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits +points, par Mme Marguerite elle-même, à l'époque où une longue +maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables +rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la +véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes +le long desquelles des rosiers grimpaient. + +On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel +escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une +exquise lanterne en fer forgé. + +La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du +général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur +une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour +purifier l'air. + +La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à +laquelle menait un couloir étroit. + +Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait +habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle +où sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le +séjour de Mme Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin +qu'on m'avait donnée. + +Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une +façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages +et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et +d'armes; et le reste à l'avenant. + +Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste +à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la +jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de +floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des +amoureux. + +Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans +cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au +monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence +de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. +Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre +tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un +troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est +assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la +proie qu'il s'est marquée... + +* * * + +Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour +d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient +jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la +mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient +peut-être jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse +sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maître, et, comme lui, +ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par +semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les +visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement +longues. Une immense tristesse pesait sur la maison. + +Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse +augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traînant avec la plus +grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus +qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de +teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui +n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques +restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient +voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux +clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse. + +La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait +des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais +il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps +exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse. +Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était +tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une +petite vache du pays, ni même le Champagne. + +À l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général, +mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir. +Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes +sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de +quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces +causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la +consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur +écœurante--pour ne pas dire plus--qui imprégnait son linge, ses +vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits +étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte +transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le +général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que +quelques bribes de sommeil. + +Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret; +elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester +constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de +s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant +les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se +lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa +volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas +descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est +resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans +prendre aucune nourriture. + +* * * + +Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de +toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois +par jour et de dîner tous les soirs en grande toilette de bal, ne +quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de +soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient +d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine +si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à +Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en +fourrure autour du cou. + +* * * + +Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts +étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse +perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, +elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq +pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et +diamant. + +Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux +et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces +reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides, +parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se +souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui +grinçait des dents. + +* * * + +Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une +fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaîne d'or et à grains de +nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands +yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du +Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre +jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai +heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car, +maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la +science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour +prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois! + +Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle +finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même, +par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse: + +«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il +lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais +jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, +donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je +sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle. + +Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se +mettant à sangloter: + +«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!» + +Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte +éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le +mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si +tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te +rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne +parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas +encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à +ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons +tous deux, la main dans la main?...» + +En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus +admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si +étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée +de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se +mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne +s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son +adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours +belle comme autrefois. + +Un jour, Mme Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le +lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général +pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon +devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de Mme +Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa +serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable: + +«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous +de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!» + +Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever +et à me retirer. À peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a +rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui +pardonner son emportement. + +«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos +bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi +pénible pour moi!» + +Et aussitôt, comme pour me prouver--ou se prouver à lui-même--que mes +appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force +détails, comment Mme Marguerite avait traversé jadis des maladies +bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des +années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et +de redevenir florissante de santé. + +Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai +pas trouvé une seule à lui dire. + +* * * + +La maladie de Mme Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur. +D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue +changeante, impressionnable et prompte à s'agacer. + +Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à +coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général +avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le +remettre en marche chaque matin. + +Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à +papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière +et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui +le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet. + +C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre, +lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la +première sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les +boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire +depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils +avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide! + +Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous +avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en +vain. + +Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant +des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une +écriture féminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: «Bon +souvenir à Taty.» + +Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et +toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune +femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont +Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis, +l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de +mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se +sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir +de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes... +C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur +pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du +mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par +celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a +poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les +supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de +Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est +trop souffrir!...» + +Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les +angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et +expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de +Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au +secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants +une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois +par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au +général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient +pas adressées. + +Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en +chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent +possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville. + +* * * + +Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier +clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait +adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de +Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres +qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à +Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maîtresse avait +toute confiance--et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait +se passer, avait succédé à la perfide Delphine,--avait mission de +guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me +les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait +demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui +remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon. +J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais +sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du +général: mais je n'avais pas pu m'y refuser. + +Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour +qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait +faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus +grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je +les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien +dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder +parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune +manière. + +* * * + +Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était +d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le +plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et +qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un +secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers; +elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à +ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de +celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les +autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce +voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils +écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à +l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un +peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque +défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle +écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en +premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général +se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait +souvent embrasser Mme Marguerite. + +* * * + +Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le +matin, les jeter à une boîte aux lettres située tout près sur la route +de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles +qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait +pour les faire partir de Paris. + +Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir +mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je +n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté +qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite, +pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y +avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses +affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti. + +Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille +francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son +mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai +entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à +expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient, +cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je +demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent +devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche. + +Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots: + +«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de +suite.» + +Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le +quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille +étaient arrivés. + +Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en +cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations +malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le +général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, +qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre. +Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la +domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du +jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service, +du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner +ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des +lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des +explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres +lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant +maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade. +Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne +pouvait le regarder. + +Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à +passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier, +sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une +lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue: + +«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le +boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en +avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa +voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en +profiteront...» + +Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et +le général sortit. + +Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux +fixés à terre, livide comme une suppliciée. + +Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque +brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite: + +«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était +pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent +renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous +accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les +vous-même.» + +Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un +mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait. + +Finalement, il ne fut plus maître de sa colère. Il arracha les pains, et +se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à +terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le +quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis. + +Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup? + +Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son +poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa +avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un +fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant. + +Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla +la première: + +«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit, +si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord +cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me +perdre...» + +Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les +larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute +voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant +au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois. + +Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, +repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis. +Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances +qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un +secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue, +quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette, +qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré +de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul +était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. +Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en +fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir +causé une aussi violente émotion. + +Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général +en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre +qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. +Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre, +avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais +chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus +de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger. + +Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans +celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec +lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les +instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres +importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore +reçu le matin même, et il ajouta: + +«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré +Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se +venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette +femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans... +C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui +obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume +blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les +gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de +lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi, +je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le +faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers +de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres, +un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt +lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me +conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes +intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde +qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui +faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé +même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire +insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même +cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la +perdre!» + +Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa +manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et +renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite. + +Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en +répétant: + +«Toi, me trahir, allons donc!» + +Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui +de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait +une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par +hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert +dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute +jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup... + +* * * + +Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie +mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne +l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil. +À ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en +réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le +plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps; +elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie. + +Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère. +La _Cocarde_, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom +et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une +lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite. + +Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère +épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait +sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer! + +À ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha +la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur +ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea +une lettre à l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut, +la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit +par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis. + +Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il +m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir, +il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait +venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions +économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins +du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude, +mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le +sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions +malheureuses où elle s'était placée. + +Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui +l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances +atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je +l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel +ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, +Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers +lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y +accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là +était l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_. + +«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls, +Mme Marguerite étant restée couchée,--ne parlez jamais de ce livre +ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver +mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le +chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai +pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est +pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a +compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a +pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes +que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité; +des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme +que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de +mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance; +enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus +pur: voilà la recette des _Coulisses du Boulangisme_!» + +* * * + +Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui, +malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs +de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme +Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait +jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri +Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait +d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être +montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait +guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore +avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens +collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de +Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était +courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec +les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur +les épaules! + +Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour, +cependant, il exprima d'amers regrets: + +«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T... +m'a entraîné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt +qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon +commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, +fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû +m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant +rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en +place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des +élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans +avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante +départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de +Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois +d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de +compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout +honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire +de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des +faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des +milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me +compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement +nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers +moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition +que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui +voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser +le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me +reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma +popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis +prêt à travailler pour lui!» + +Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était +prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait +quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois +de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils +avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en +Afrique. + +En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts +de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière +du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en +dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens +étaient devenus bien plus favorables depuis un an. + +Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit +allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles, +qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière +moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. +Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un +seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en +personne, à Paris, avant un an. + +Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son +malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau +du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous +deux. + +Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. +Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur +la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La +mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient +débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le +sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion +indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps, +longtemps, il avait pleuré. + +Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été +rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait +passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme +sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des +grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se +trouvait! + +* * * + +J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour +après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage. +Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq, +contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à +l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général +et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de +jours. + +La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un +éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je +suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit +parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps, +j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme +Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle +aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général +était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils +s'embrassèrent! + +Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière +fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer +pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez +demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter +un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous +avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce +à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade +depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il +nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et +nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de +Marguerite...» + +Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui +était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire. + +Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher +Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme +Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible, +et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle, +j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante. +Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les +mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient. +Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes. + +Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à +pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le +général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit: + +«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir +à Bruxelles!» + +Elle répéta: + +«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!» + +Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés. +Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant +qu'on l'attelait devant la remise, nous fîmes quelques pas vers le +jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une +plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit. +Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au +revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient +les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte: + +«Adieu!» + +J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa +devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques +instants encore, à la fenêtre de Mme Marguerite, une hâve silhouette +de spectre qui me faisait signe de la main... + +* * * + +Le voyage de retour s'est accompli sans incidents. + +Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un +seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où +s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre +mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette +fraîche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser, +avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme +épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir... + +Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont +poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur +m'avaient vieillie de dix ans. + + + + +CHAPITRE XV + +Leur Fin + + +203.--_Vendredi 1er mai_. + +À la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me +parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un +monsieur décoré, à favoris grisonnants. + +«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face. + +«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.» + +«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute +personnelle.» + +Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui +fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir +quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au +monde du Palais. Mais il retire une petite boîte cachetée de rouge et me +la remet en disant: + +«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de +B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de +quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne +connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous +demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai +encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par +l'express de ce soir.» + +Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand +salut, était parti. + +J'ouvre la boîte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux +armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine... + +C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau! + +Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. +L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en +brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant +trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, +entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur +de lis. + +...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, +moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et +qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui! + +* * * + +204.--_Mardi 5 mai_. + +On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer +la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier. + +Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer. + +* * * + +205.--_Samedi 16 mai_. + +J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable +surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux +ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service +spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de +ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes +mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou +dans Royat qui n'eût été soigneusement observée. + +Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi +parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été +signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait +même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère +de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur +d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales. + +La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était +merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté: + +«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de +rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste, +puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,--et pas +seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...» + +L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le +résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent +qu'elle a dû vous coûter? + +* * * + +206.--_Mercredi 27 mai_. + +Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques +jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. À les en croire, cette demeure +serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier +monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition +de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas +vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin +anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans +les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe +mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde +high-life de Bruxelles. + +C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu! +qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade. + +* * * + +207.--_Jeudi 4 juin_. + +Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur +silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles, +encadrée de noir... + +N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un +peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon +inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa +véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits +d'Auvergne. + +* * * + +208.--_Mardi 9 juin_. + +La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai +eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du +général... + +Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne +puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe +sont encore de son écriture à Elle: + +«Dimanche 7. + +»Ma bonne Meunière, + +»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée +si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce +voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu +une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur +me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis +quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais +le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous +avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou +moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus +tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade. + +»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je +vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop +gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre +envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la +journée--c'est à peine si je le vois--m'a chargée de bien vous +embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur. + +»B. B. + +»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.» + +J'ai écrit sans tarder d'une heure. + +Elles comptent... + +* * * + +209.--_Mardi 7 juillet_. + +Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois +et demi, dans un état si voisin de l'agonie? + +J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra? + +* * * + +210.--_Samedi 11 juillet_. + +J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe +sont entièrement de la main du général: + +«Bruxelles, 79, rue Montoyer. + +Jeudi 9 juillet. + +»Ma bonne Meunière, + +»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à +celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique +allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire +sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont +donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire +pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les +transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les +forces reviendront. + +»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses +affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous. + +»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en +pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les +baigneurs ne vous manqueront pas. + +»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; +nous espérons donc qu'elles vont bien. + +»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos +souvenirs les plus affectueux. + +»Gral B...» + +Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin. + +Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des +miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est +de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là +où une douleur si immense se prépare... + +Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum +des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer +de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois! + +* * * + +213.--_Mercredi 15 juillet_. + +Maman est plus mal aujourd'hui. + +J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que +les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19. + +* * * + +214.--_Jeudi 16 juillet_. + +Elle est morte! + +À sept heures du soir est venue cette dépêche: + +_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._ + +_Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._ + +_Marguerite morte._ + +On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais +à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible +que si elle était morte en pleine santé. + +J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine +de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère +se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il +n'y a que moi pour les soigner. + +J'ai envoyé cette dépêche: + +_Général Boulanger, 79, rue Montoyer,_ + +_Bruxelles._ + +_Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre +douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous._ + +_Marie_. + +Demain, je veux lui écrire. + +Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer... + +* * * + +215.--_Vendredi 17 juillet_. + +Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la +force de vivre. + +Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une +nouvelle encore plus terrible... + +J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne +s'est pas tué dès qu'elle fut morte! + +* * * + +216.--_Samedi 18 juillet_. + +Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite. + +Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que +dans le courant de mai. Il s'est + + [Illustration: une carte écrite à main: + + Bruxelles, 79 rue Montoyer. + + Jeudi 9 juillet.-- + + Ma bonne meunière, + + C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois + et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet + quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait + pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les + soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de + Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux + a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura + repris un peu d'appétit, les forces reviendront.-- + + Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses + affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous. + + Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en + pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois + arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas-- + + Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; + nous espérons donc qu'elles vont bien.-- + + Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos + souvenirs les plus affectueux, + + Gal B. +] + +adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la +tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce +mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la +peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même. + +Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers +jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le +mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le +médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit: +«Préparez-vous, c'est fini.» + +Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze +heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle +ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, +s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant +longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais +elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernières: + +«À bientôt...» + +La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait +en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres. + +Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva +légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En +même temps, ses yeux tournèrent... + +Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée. +Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte. + +...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service +et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans +la trente-sixième année de son âge. + +J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme. +Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui... + +* * * + +217.--_Dimanche 19 juillet_. + +...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la +veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son +enterrement! + +* * * + +218.--_Lundi 20 juillet_. + +Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville +en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des +Belges et la grande kermesse de Bruxelles. + +Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il +l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée +dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la +poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche +des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser. + + [Illustration: une carte écrite à main: + + Bruxelles, 79 rue Montoyer. + + Samedi 1er août. + + C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette + créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que + j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout + seul; et au moment même où l'amélioration produite par un + traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était + sauvée.-- + + Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie + mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore + des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût + été trop attristée si elle avait compris que nous allions être + séparés; pas pour longtemps, je l'espère.-- + + Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je + la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est + d'aller toutes les après-midis au cimetière la voir et causer avec + elle. J'ai placé moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de + petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci + en son nom. + + Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en + paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle + m'attendra...-- + + Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, + qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, + de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que + j'appartiens à mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces; + mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher. + D'ailleurs je ne vis plus que matériellement; je suis sur corps + sans âme.-- + + Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle, + cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus + heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus + malheureux.-- + + J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur; + et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous + embrasse de plus profond de mon cœur, + + Gal Boulanger + + Écrivez-moi toujours à la même adresse.-- +] + +Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à +l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du +Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout +remplis de trophées, de mâts et de drapeaux. + +Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de +grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le +front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des +contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin, +Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles +du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques +dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Séverine. Sur tout le +parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait. + +Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des +marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne +bousculade, à l'entrée comme à la sortie. + +L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont +rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du +Sud-Est, au cimetière d'Ixelles. + +Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus +été maître de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le +soutenir. + +Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en +attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive. + +Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le +cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que +la tombe ne soit achevée. + +* * * + +219.--_Samedi 25 juillet._ + +Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte: + +_LE GÉNÉRAL BOULANGER_ + +_a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en +remercie bien vivement et va vous écrire._ + +_Bruxelles, le 23 juillet 91._ + +Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines +perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles. + +* * * + +220.--_Mercredi 29 juillet._ + +Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le +mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois +amies. Du Général, il ne fait aucune mention! + +L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais +c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté! + +* * * + +221.--_Lundi 3 août._ + +Le Général m'a écrit: + +«Bruxelles, 79, rue Montoyer. + +»Samedi 1er août. + +»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette +créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai +eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au +moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de +Paris me faisait croire qu'elle était sauvée. + +»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. +Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la +veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée +si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, +je l'espère. + +»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le +garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes +les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé +moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites +que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom. + +»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en +paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra... +Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on +ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur +et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon +pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je +pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus +que matériellement; je suis un corps sans âme. + +»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle, +cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus +heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux. + +»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et, +pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du +plus profond de mon cœur. + +»Gral BOULANGER. + +»Écrivez-moi toujours à la même adresse. + +* * * + +222.--_Samedi 8 août._ + +Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a été transporté du caveau +provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un +endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi. + +Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction. + +Tant mieux! Encore un délai. + +* * * + +223.--_Mardi 18 août._ + +Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à +lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi +d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives +auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos +de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth, +et à propos de la représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra. + +Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui? + +Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est +bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu +d'Elle, dès les premiers jours d'octobre. + +* * * + +224.--_Jeudi 17 septembre._ + +Je lui écris pour la troisième fois. + +* * * + +225.--_Samedi 26 septembre._ + +Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette +nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le +Général et Mme Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés. + +* * * + +226.--_Mercredi 30 septembre._ + +Il s'est tué. + +* * * + +227.--_Mercredi 7 octobre._ + +Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la +prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain +de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du +cœur, m'a paralysée. + +C'est le 30 septembre, à 11 heures 1/2 du matin, près de la tombe de +Mme Marguerite, que le général s'est tué d'un coup +de............................... + +C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui. + +* * * + +228.--_Samedi 10 octobre._ + +Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans +la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les +jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en +méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans +le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de +sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en +rêve sa voix qui l'appelait. + +Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses +papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il +a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la +fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique, +contenant ces lignes: + +«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti +auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux +malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et +demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y +parvenir. + +»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en +voudront pas de disparaître en raison d'une douleur telle que tout +travail m'est devenu impossible... + +»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de +bataille, en soldat, pour mon pays...» + +* * * + +Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à +sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ à un +ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le +caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite. + +Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté: + +_Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le +29 septembre 1891, veille de ma mort._ + + +Après quoi, il a signé. + +Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui +expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse +femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette +lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort. + +Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses +personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a +adressée ainsi: + +«_Madame Veuve Boulanger,_ + +_Rue de Satory, Versailles._» + +Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle +il a écrit: + +_Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort._ + +* * * + +À 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela +fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après +l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du +cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une +voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la +tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard. + +Le soir, à dîner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a +causé gaîment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son +hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une +tendresse particulière. + +Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son +coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été +presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue +depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, +tenant un revolver à la main. + +Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait +conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le +caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il +lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les +tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut +suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre, +devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il +était 11 heures 1/2. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis +du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la +pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il +a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a +appliqué contre la tempe droite et a fait feu. + +* * * + +La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se +perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la +détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé, +sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de +chaque tempe. + +Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps +tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à +l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur, +complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général +avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme +Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la +chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si +fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places. + +On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de +grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en +fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a +placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire. + +La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. À trois +heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle +courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et +Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la +désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme +un coup de massue. + +* * * + +Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du +général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la +boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le +cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur +laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.» + +Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de +Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu, +à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était +recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous +l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des +coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt. + +Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux +cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de +Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. À +l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de +nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours. +Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France. +Puis, le caveau des deux amants a été fermé. + +* * * + +229.--_Vendredi 1er janvier 1892._ + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Depuis des mois, ils ne sont plus. + +Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre, +jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière, +leurs cendres se confondront. + +Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même +de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent +avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout +pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé. + +Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres +êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur +nom survivront, enlacés... + + + + +CHAPITRE XVI + +Ixelles + + +* * * + +230.--_Lundi 25 avril 1892._ + +N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...» + +Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême +invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à +Saint-Brelade, quand je les ai quittés. + +Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir +aujourd'hui. + +Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes +les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au +delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel +Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue, +sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de +Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à +Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église +Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin, +allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue +aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes +cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en +briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à +niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79, +où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où +son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une +porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages +à cinq fenêtres chacun. + +Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix, +chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé. + +La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus +en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à +peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à +bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraîchement remuée, des +plants de culture maraîchère, des prés où paissent des moutons, et, +de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres +d'horticulteurs pour couronnes mortuaires. + +Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la +voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur +apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me +mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées +chacune de deux grands cyprès en forme de cônes. + +Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est +plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux +cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit +carrefour formé par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, à +gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la +droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur. + +Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux +marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne +brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre. + +Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits +espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres +en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante +couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de +verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques +minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques +fleurs desséchées. + +La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où +poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur +silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain. + +Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. À +droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui +a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la +bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de +l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale. + +Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand +bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté +là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je +m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une +douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis, +j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant +moi, afin de ne l'oublier jamais. + +Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et +me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin +de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de +troupeaux et, plus loin, la fraîche verdure printanière du bois de la +Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si +propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des +étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits. + +Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On +venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur +de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été +retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe +qui clôt l'histoire des deux amants: + + MARGUERITE + 19 DÉCEMBRE 1855 + 16 JUILLET 1891 + À BIENTÔT! + + GEORGES + 29 AVRIL 1837 + 30 SEPTEMBRE 1891 + AI-JE BIEN PU VIVRE DEUX MOIS ET DEMI SANS TOI? + +MONT-LOUIS.--CLERMONT-FERRAND + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Journal de la Belle Meunière<br /> + Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marie Quinton</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: October 5, 2007 [eBook #22889]<br /> +[Most recently updated: October 19, 2023]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***</div> + +<h1>LE JOURNAL</h1> + +<h2>DE LA</h2> + +<h1 style="font-size:250%">Belle Meunière</h1> + +<hr class="d" /> +<h3>Le Général Boulanger et son Amie</h3> +<hr class="d" /> +<p class="c">SOUVENIRS VÉCUS</p> + +<p class="c top"><img src="images/medal.png" alt="decoration" /></p> + +<p class="c top">151<sup>e</sup> mille</p> + +<p class="c">IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS</p> + +<p class="c">57, Rue Blatin,<br />57 CLERMONT-FERRAND</p> + +<table summary="ills" cellspacing="0" cellpadding="20" style="text-align:center; margin-top:10%;"> +<tr> +<td><img src="images/001.png" alt="Grl Boulanger" style="border: double black 6px;" /></td> +<td><img src="images/002.png" alt="Madame Marguerite" style="border: double black 6px;" /></td> +</tr> +<tr> +<td><img src="images/001a.png" alt="Signature du Grl Boulanger" /></td> +<td class="smcap">madame marguerite</td> +</tr> + +</table> + +<hr /> + +<h2>Table des Matières</h2> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="2"> + +<tr> +<td colspan="4"><a href="#PREFACE"><i>Préface</i></a></td></tr> + +<tr valign="top"> +<td align="center">CHAPITRE</td> +<td align="right">I.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(1-17)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_I">Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">II.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(18-24)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_II">Premier séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">III.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(25-26)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_III">Du premier au second séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">IV.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(27-37)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_IV">Second séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">V.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(38-67)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_V">Du second au troisième séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">VI.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(68-73)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VI">Troisième séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">VII.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(74-119)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VII">Du troisième au quatrième séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">VIII.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(120-124)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VIII">Quatrième séjour.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">IX.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(125-161)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_IX">Du quatrième séjour au voyage de Londres.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">X.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(162)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_X">Portland-Place.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XI.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(163-176)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XI">Du retour au premier voyage de Jersey.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XII.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(177)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XII">L'Hôtel de la Pomme-d'Or</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XIII.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(178-201)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XIII">Du retour au second voyage de Jersey.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XIV.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(202)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XIV">Saint-Brelade.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XV.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(203-229)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XV">Leur fin.</a></td></tr> + +<tr> +<td align="center">—</td> +<td align="right">XVI.</td> +<td align="right" style="padding-left:2%;">(230)</td> +<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XVI">Ixelles.</a></td></tr> +</table> + +<hr /> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<p>Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIèRE, édité en 1895 par E. Dentu, avait été +cliché pour faciliter les réimpressions ultérieures, qui se sont succédé +au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cessé d'être et un +incendie a détruit son dépôt de formes.</p> + +<p>L'auteur, par suite, a pu reprendre toute liberté de procéder à une +réédition personnelle.</p> + +<p>Il en a profité pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches +consistant surtout en coupures. Il a pensé que les souvenirs vécus se +rapportant au général Boulanger et à son Amie gagneraient à être dégagés +de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intéressant pas +directement les personnages principaux du récit, enfin, de nombreux +passages consacrés aux polémiques des années 1888 à 1891.</p> + +<p>L'auteur n'a pas hésité à alléger ainsi de plus de 150 pages son +Journal, afin d'en présenter une édition refondue, réduite et condensée +au possible.</p> + +<p><span class="smcap sev">Marie QUINTON</span>.</p> + +<p class="ind">Nice, Novembre 1910.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> + +<p><i>Qu'on me pardonne de me présenter moi-même sous ce nom de «Belle +Meunière». Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les +années ensoleillées où je jouais, fillette, parmi les rochers et les +sources de mon adorable vallée de Royat, tout le monde m'appelait ainsi, +les compères aux lourds chapeaux de feutre et les commères aux coiffes +plissées.</i></p> + +<p>«<i>La Zenta Mounira». Méritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue +s'il m'avait plu de prêter l'oreille à tous ceux qui auraient voulu m'en +faire compliment. Aujourd'hui, les belles années s'en sont allées, mais +mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le +sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y résigner: +il me le faudra porter jusqu'à la fin.</i></p> + +<p><i>De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseignée: +écrire le journal de ma vie. Je lui ai confié, à ce cher journal, et à +lui seul, toutes les angoisses ignorées de l'existence d'une pauvre +femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vécues dégageaient +une telle tristesse que le cœur me défaillait de les écrire. Bien des +pages sont restées blanches, tant étaient noires les impressions que +j'eusse dû tracer dessus.</i></p> + +<p><i>Cependant, une clarté est venue traverser quelques années de mon +existence. Le hasard m'a fait approcher le général Boulanger à l'époque +la plus passionnante de sa carrière. J'ai vu de près, comme je crois que +personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour +surhumain qui l'a étreinte jusqu'à l'étouffer.</i></p> + +<p><i>On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que +je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je détache ces +pages de mon livre. Les voici</i>:</p> + +<p class="mid"><img src="images/signature.png" alt="Marie Quinton" /></p> + +<p class="ind"><i>Royat, Mai 1895.</i></p> + +<hr /> + +<h2>Le Journal de la Belle Meunière</h2> + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">1.—<i>Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887</i></p> + +<p>On ne fait que parler de l'arrivée du général Boulanger, forcé hier +soir, à Paris, de s'échapper sur une locomotive pour quitter la gare de +Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'être pas emporté, +étouffé par le peuple qui l'idolâtre.</p> + +<p>Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant à Clermont, +commandant du 13<sup>e</sup> corps d'armée. Il va nous rester trois ans et, qui +sait, c'est peut-être de Clermont que lui, le brave général Revanche, +partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces +perdues.</p> + +<p>C'est demain qu'il doit faire son entrée en ville, à la tête des +troupes, et qu'il doit aller au quartier général prendre possession de +son commandement.</p> + +<p>Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes à qui j'ai +causé n'ont qu'un désir, un souhait, un seul but de promenade pour +demain: aller voir et acclamer le général Boulanger!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">2.—<i>Dimanche 10 juillet.</i></p> + +<p>Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et +docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la «Boulangite»? Dès mon +lever, j'étais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je +prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je +m'échappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus +fait depuis que j'étais toute fillette!</p> + +<p>Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus +de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte +se porte vers Clermont.</p> + +<p>Bientôt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des +prodiges de souplesse pour me glisser à travers tous ces hommes pressés +les uns contre les autres.</p> + +<p>J'arrive, luttant pied à pied, jusqu'à l'octroi. Mais là, impossible de +faire un pas de plus. à partir de ce point jusqu'à la place de Jaude, ce +n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le +département du Puy-de-Dôme,—toute l'Auvergne est là à l'attendre.</p> + +<p>J'entends des patois, j'aperçois des coiffes qui viennent d'au moins +quinze à vingt lieues à la ronde.</p> + +<p>Un vieux paysan, placé près de moi, déclare qu'il n'a jamais vu telle +affluence, même au temps où l'Empereur est venu dans le pays. Il paraìt +que, passé la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout +le trajet, jusque bien au delà du quartier général.</p> + +<p>Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleillé. La gaìté de +la nature se reflète dans la foule. Personne n'est dans son état normal, +on est enfiévré, on palpite. à tout moment éclatent, répétés par des +milliers de poitrines, les refrains d'<i>En revenant d'la Revue</i>. Et quand +on arrive aux mots:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">«Moi, je n'faisais qu'admirer</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Le brav' général Boulanger!»</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>un seul cri s'échappe de toutes les bouches: «Vive Boulanger!»</p> + +<p>Tout à coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu'à nous, suivies +du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours +qui battent aux champs. Et, au même instant, au milieu du silence absolu +qui vient de se faire, les musiques des régiments entonnent la +<i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Ainsi que tous en ce moment, je penche la tête et je fixe les yeux dans +la direction de Chamalières, d'où va déboucher le cortège. Une poussée +se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empêche, +pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les +épaules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois très bien. +Toute la largeur de la route est prise par une armée d'officiers de +toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent +comme s'ils étaient pailletés d'or. Plus près, plusieurs généraux à +culottes blanches et coiffés d'un bicorne à plumes noires; enfin, à +quelques mètres seulement de moi, très droit sur un superbe cheval noir, +le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constellée de +décorations, le bicorne étincelant sous la plume blanche, c'est Lui!</p> + +<p>C'est bien Lui, tel que le représentent les images qui ornent jusqu'aux +plus humbles de nos chaumières, Lui, le jeune général à la barbe blonde, +aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de +toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappée. Sur ce +visage de l'homme adoré des foules, en cette minute de triomphe où tout +un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse +infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont +abaissés de mon côté; et ces yeux étaient infiniment mornes, et la face +tout entière était pâle, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais, +déjà, il m'avait dépassée, tandis que le cri populaire, jusque-là retenu +dans toutes les poitrines, ébranlait de nouveau l'espace de son nom.</p> + +<p>Je suis remontée à Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les +impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans +mon cerveau. Mais la dernière, celle de sa tristesse à Lui au moment de +notre enthousiasme à tous, celle-là dominait toutes les autres.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">4.—<i>Mercredi 13 juillet.</i></p> + +<p>Demain, jour de la Fête Nationale, les troupes seront passées en revue +par le général Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai +donc,—car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">5.—<i>Jeudi 14 juillet.</i></p> + +<p>La revue s'est faite, mais Il n'y était pas. C'est un général à plume +noire qui commandait. La foule était plus grande encore que ce dimanche, +et cela a été pour tous une immense déception.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">13.—<i>Lundi 10 octobre.</i></p> + +<p>Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, décidément, la saison et +l'arrière-saison sont bien finies. Je congédie pour le 15 les extras que +j'avais encore retenus à mon service passé le 1<sup>er</sup> octobre.</p> + +<p>J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai réduit au strict minimum +les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer +maintenant au travaux d'hiver, à commencer par les soins à donner au vin +nouveau.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">14.—<i>Jeudi 13 octobre.</i></p> + +<p>Que vient-on de m'apprendre? Le général Boulanger mis aux arrêts de +rigueur pendant trente jours pour avoir flétri les scandales dont le +flot boueux monte sans cesse.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">16.—<i>Samedi 22 octobre.</i></p> + +<p>Ce soir sont venus dìner deux messieurs, visiblement des officiers en +civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse +moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince +moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée.</p> + +<p>Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur +tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire +lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle: +«Avez-vous été satisfaits, Messieurs?»</p> + +<p>Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus +âgé prend la parole, me complimente sur le dìner, puis me demande s'il +m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et +quels appartements je pourrais leur donner?</p> + +<p>Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au +premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle +à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin, +les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la +distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille +détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que +je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de +toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout +mettre en état.</p> + +<p>Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la +maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir +oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se +demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous +restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à +voix basse: «Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à +fait en particulier.»</p> + +<p>Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte +refermée, je leur fais signe de s'expliquer.</p> + +<p>«Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur +exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous +après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour +n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais, +puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous +fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se +douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de +vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les +couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en +un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient +servis exclusivement par vous...»</p> + +<p>La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle, +que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous +deux:</p> + +<p>«Nous vous le demandons instamment, Madame...»</p> + +<p>Alors, je leur ait dit: «Oui», et ils sont partis. De la part de qui +venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher +aux yeux du monde?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">17.—<i>Dimanche 23 octobre.</i></p> + +<p>J'ai longuement réfléchi aux dispositions à prendre pour bien recevoir +le couple annoncé avec tant de mystère par ces deux officiers en civil +et surtout pour qu'il se sente en pleine sécurité. Il m'est venu +subitement une réflexion singulière: ce visiteur, qui a tant intérêt à +ce que personne au monde ne puisse soupçonner sa présence sous mon toit, +ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13<sup>e</sup> corps, le général +Boulanger lui-même?</p> + +<p>Je me suis dit aussitôt que c'était impossible, puisque les arrêts de +rigueur ont transformé sa résidence de Clermont en une prison dont il +lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me +répéter encore que cela n'est pas, il y a une idée fixe qui me hante en +m'affirmant le contraire.</p> + +<p>Décidément, la boulangite me tourne la tête! Elle me fait voir du +Boulanger un peu partout.</p> + +<p>Du moins, mon idée fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple +attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur +logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. à défaut des dorures de +nos grands hôtels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout +plein de gaìté, de lumière et de fleurs.</p> + +<p>J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu. +J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait +s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maìtresse absolue +d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes +m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles +n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile +de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située +au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise, +mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière +discrétion.</p> + +<p>Ce soir, sont venus dìner des journalistes et des messieurs du Conseil +municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses: +des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger.</p> + +<p>«Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire, +vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant, +confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a, +par-dessus le marché, sa femme près de soi...»</p> + +<p>«Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler. +On sait parfaitement que M<sup>me</sup> Boulanger est une très digne et +respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.»</p> + +<p>Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est +engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de +famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général +était un «cascadeur», qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on +l'avait assez vu avec la «dame blonde»...</p> + +<p>à ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au +diable.</p> + +<p>«Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde +qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en +coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de +même fini par démasquer son incognito...»</p> + +<p>«Son nom! son nom!» se sont-ils tous écriés.</p> + +<p>«Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement M<sup>lle</sup> R..., de la +Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!»</p> + +<p>Françoise me rappelait, je me suis enfuie.</p> + +<p>Une actrice!</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h3>Premier Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">18.—<i>Lundi 24 octobre.</i></p> + +<p class="c"><span class="smcap"> 3 heures de l'après-midi</span></p> + +<p>Ce matin, je suis descendue à Clermont pour me procurer des plantes et +des fleurs. Je suis entrée chez le plus grand photographe, et j'ai +demandé le portrait de M<sup>lle</sup> R..., de la Comédie-Française. Je l'ai là +sous les yeux. Ce n'est pas une véritable beauté, mais on n'est pas plus +mignonne, plus délicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard, +dans ce sourire!... Sera-ce elle?</p> + +<p>J'aime mieux penser à autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes, +en attendant qu'approche l'heure où se résoudra l'énigme: dans trois +heures d'ici, à six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction, +je mourrais d'impatience!</p> + +<p>Voyons, je vais faire le «voyage autour de ma chambre», décrire +l'appartement, maintenant tout prêt.</p> + +<p>Il occupe le premier étage, au haut de l'escalier qui commence à la +petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir +sur lequel débouchent trois pièces: à gauche, la chambre à coucher; à +droite, le cabinet de toilette; à droite, tout au fond, la salle à +manger. On ne peut arriver à celle-ci que par le couloir, mais on peut +passer de la chambre à coucher dans le cabinet de toilette directement, +en traversant seulement une petite pièce intermédiaire, pratiquée aux +dépens du cabinet de toilette par une cloison posée après coup.</p> + +<p>La salle à manger a trois fenêtres, dont deux donnant sur la terrasse de +l'hôtel et la troisième sur la route de la Vallée. à part le buffet, le +dressoir, la table, les fauteuils en chêne, j'y ai fait placer, à tout +hasard, un piano.</p> + +<p>La fenêtre du cabinet de toilette et celle de la petite pièce +intermédiaire donnent toutes deux sur la vallée de Royat elle-même, sur +la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La +chambre à coucher a deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur la vallée, +l'autre lui faisant vis-à-vis et donnant sur le chemin de la Grotte.</p> + +<p>Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute +l'ingéniosité dont je puis disposer, je l'ai employée à la rendre +coquette et avenante. De toutes parts, j'ai placé des fleurs: ici des +roses tout épanouies, là des œillets sur le point de s'ouvrir.</p> + +<p>Les rideaux du lit et des croisées sont en guipure crème doublée de +satin rose. Les tentures sont en une étoffe qui n'a pas grande valeur, +mais qui en prend sous la lumière, car elle est entre-semée de +paillettes d'or. J'ai répandu la lumière à profusion, tout en ne lui +laissant aucune crudité. J'ai suspendu au plafond une lampe à trois +becs, surmontée d'un abat-jour rose que j'ai été longue à trouver. +Sachant que les Parisiennes aiment à se coiffer, tout en causant, dans +leur chambre, j'ai installé une table de toilette, aux deux côtés de +laquelle j'ai appliqué deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses. +Sur la cheminée, j'ai mis deux candélabres à six branches. Il y avait +une pendule au milieu, mais je l'ai remplacée par des fleurs. Son +tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses!</p> + +<p>Dans l'âtre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois.</p> + +<p class="smcap c top">5 heures</p> + +<p>Je me suis interrompue pour descendre à la cuisine, puis placer une +lumière dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui +jette une clarté tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai +poussé la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant à peine +entrebâillée. Il fait, dehors, un temps épouvantable, une vraie tempête. +Le vent hurle avec fureur.</p> + +<p>Je suis remontée glacée, à travers l'escalier sombre, et je me suis +sentie aveuglée, étourdie, en me trouvant dans cette chambre tiède, +parfumée et toute éblouissante de lumière.</p> + +<p>Au dernier moment, je viens de me rappeler un détail. Avec tant de +lumières à l'intérieur, les volets à claire-voie des fenêtres ne peuvent +pas suffire. Il ne faut même pas qu'on devine, au dehors, que la +chambre est éclairée. Vite, j'ai saisi des tapis de table doublés de +satinette, et je les ai interposés entre la vitre et le volet. +Maintenant, que l'on observe les fenêtres tant qu'on voudra, impossible +d'apercevoir le moindre filet de lumière.</p> + +<p>L'heure approche. Le cœur me bat à tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai +jamais encore senti si violent ni si précipité. Je ne tiens plus en +place. Dieu, que c'est long!</p> + +<p class="smcap c top">minuit</p> + +<p>Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des +moments où j'ai cru que ma pauvre tête allait éclater, tant j'ai éprouvé +d'émotions diverses. En cet instant même, elle me fait mal comme si elle +avait reçu des coups de marteau.</p> + +<p>Quand six heures ont sonné, je me suis mise à écouter les bruits du +dehors, afin de guetter la voiture, et, dès qu'elle approcherait, de la +faire avancer tout contre le pas de la porte, de manière à ce qu'il n'y +eût même pas à mettre pied à terre sur la chaussée. Je n'entendais rien +que le bourdonnement de mes oreilles...</p> + +<p>Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en +tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de +Paris? Le mauvais temps ne les arrêterait-il pas? Quel est +l'empêchement?...</p> + +<p>Tout à coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir très doucement, et +des pas étouffés qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une +femme voilée passe devant moi, suivie d'un homme qui tient à la main +deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans +le cabinet de toilette l'une après l'autre, car elles sont bien lourdes.</p> + +<p>Ils sont entrés droit dans la chambre à coucher. J'y vais à mon tour. +Tout éblouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes.</p> + +<p>Je débarrasse de son manteau,—un lourd manteau de loutre,—la dame, qui +se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage à deux +mains, je lève les yeux...</p> + +<p>Déception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux +noirs, avec une longue barbe brune.</p> + +<p>J'étais désespérée et furieuse contre moi-même de m'être monté +l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amèrement d'avoir +promis de servir en personne ces gens-là, ces étrangers. J'en avais du +dépit jusqu'à vouloir rompre ma promesse immédiatement.</p> + +<p>J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand +j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de +l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en +chuchotant: «Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas +entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans +l'escalier moins de lumière encore, si possible.» Il est parti sans +ajouter un mot.</p> + +<p>Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme +parti, un autre allait donc venir?</p> + +<p>Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille +son nom à Lui...</p> + +<p>Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute, +l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des +deux officiers qui avaient dìné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une +inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaìtre sous sa barbe +noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse +barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il +besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État?</p> + +<p>Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois +marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une +obscurité presque complète.</p> + +<p>Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en +haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait +oublié qu'il y avait là-haut une femme.</p> + +<p>Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond: +«Entrez!» J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du +premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai +regardé le portrait.</p> + +<p>Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage, +infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même +temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a +jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle +est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en +présence d'une grande, d'une très grande dame.</p> + +<p>Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux +petites clefs: «Je vous prie de défaire les deux valises», dit-elle.</p> + +<p>Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en +échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de +linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au +possible là-dedans.</p> + +<p>Pendant qu'agenouillée à terre je me livre à ce travail, avec une +maladresse que mon énervement ne fait qu'accroìtre, la belle dame passe +et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses.</p> + +<p>Le déballage terminé, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires. +Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester? +faut-il me retirer? Je n'ai jamais été aux ordres de personne, et mon +nouveau métier de femme de chambre me rend toute perplexe.</p> + +<p>La même voix argentine se fait entendre à nouveau: «Voulez-vous venir un +instant?...»</p> + +<p>Je pénètre dans la chambre. Elle est assise à sa toilette, en élégant +peignoir blanc, ses cheveux blonds à moitié dénoués. Elle me montre d'un +geste les vêtements de ville qu'elle vient d'ôter, manteau de loutre, +chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutachée +de noir. Je les emporte dans la pièce à côté.</p> + +<p>Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrête +d'un signe de main, me regarde en souriant très doucement, puis me dit: +«Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, près de vous pendant +quelques jours... Plus tard, vous apprendrez à nous connaìtre. Vous +saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des +inconnus... Eh bien! malgré le mystère qui doit nous entourer, je veux +vous dire une chose qui pourra vous paraìtre étrange,—mais croyez +surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce +que nous savons qui vous êtes. Ce que je viens de voir de vous me +confirme que nous ne nous sommes pas trompés...»</p> + +<p>L'expression de ses traits était devenue plus grave pendant qu'elle +parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement à sourire, me fixa bien +en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit très +doucement: «Voulez-vous être mon amie?»</p> + +<p>J'étais toute surprise et émue par la manière infiniment délicate dont +elle venait de me parler.</p> + +<p>Sans trouver d'autre réponse, je baisai sa main et je me retirai.</p> + +<p>J'allais et venais dans ma maison, me répétant sans cesse: «Quelle femme +exquise!» quand un nouveau coup de sonnette m'a rappelée près d'elle.</p> + +<p>En ouvrant la porte, je fus éblouie par le spectacle qui s'offrait à mes +yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette +de soirée satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, très +décolleté, laissait à nu son cou, ses épaules, ses bras. Des diamants +resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa +chevelure blonde d'or. Elle était féerique à voir.</p> + +<p>Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les +nuances des étoffes et l'éclat des bijoux s'accordaient merveilleusement +avec la blancheur mate des chairs. Une rose thé était fixée au corsage +et un œillet rouge dans les cheveux.</p> + +<p>Elle souriait à mon admiration muette. J'ai fini par laisser échapper ce +cri: «Dieu, Madame, que vous êtes belle!»</p> + +<p>«IL faut être belle pour celui qu'on aime», a-t-elle répondu. Puis elle +m'a demandé de lui apporter l'indication exacte de tous les départs de +courriers pour Paris, et elle s'est mise à écrire une lettre.</p> + +<p>Pendant ce temps, je suis allée à la salle à manger préparer le couvert. +Neuf heures ont sonné. La tempête du dehors redoublait de violence. Un +chien du voisinage hurlait désespérément.</p> + +<p>J'étais énervée au plus haut degré, quand j'entends de nouveau la porte +d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier où vient de +s'engouffrer une rafale qui menace d'éteindre la veilleuse. J'aperçois +deux silhouettes d'hommes barbus arrêtés au bas des marches et prêtant +l'oreille du côté de la route. Au bout de quelques moments, le plus +grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci +portait, et lui dit à voix très basse: «à demain, neuf heures.» L'autre +s'échappe aussitôt par la porte, qu'il referme après lui, tandis que le +premier se met à monter.</p> + +<p>Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend. +Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine répond. +J'ouvre...</p> + +<p>Au même instant, l'homme qui me suivait se précipite dans la chambre, et +deux cris, deux cris inoubliables, se croisent:</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">Marguerite</span>!»</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">Georges</span>!»</p> + +<p>Il s'est jeté dans ses bras, il la serre à la broyer, il la couvre de +baisers avec une impétuosité sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la +bouche de ses lèvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le +front, les yeux, le cou, les épaules, les bras, les mains, partout où sa +bouche rencontre la chair de sa bien-aimée.</p> + +<p>C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur +surhumain.</p> + +<p>Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La +violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et +l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général +Boulanger!</p> + +<p>Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de +joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde!</p> + +<p>Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que +je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en +disant: «Mon général?»</p> + +<p>Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent +pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance +jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut +qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux.</p> + +<p>Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je +monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre.</p> + +<p>«Pouvons-nous dìner?» me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de +son adorée. Et moi de répondre: «Oui, Monsieur.»</p> + +<p>à ces mots, ils s'embrassent comme si ce «Oui, Monsieur», les comblait +de joie.</p> + +<p>Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon +aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux, +châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal, +sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont +très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les +relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une +nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et +martial. Le torse paraìt plus haut et plus large que ne le comporterait +la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette +bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu, +porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant.</p> + +<p>Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les +yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux +que laisse la proéminence des sourcils,—des yeux toujours grands +ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt +inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les +sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment +caressants dès qu'ils se posent sur Elle.</p> + +<p>Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une +voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et +qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de +physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout +plein du bonheur de vivre.</p> + +<p>Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de +manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: «Ma Marguerite, +si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je +t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à +souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te +réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu +n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture, +douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente +d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été +prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais +bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé... +J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre +l'échelle posée contre le mur...»</p> + +<p>Pendant qu'il parlait avec une passion inouïe, pendant que ses yeux +jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le +grondait doucement: «Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de +cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre +amour...»</p> + +<p>Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir.</p> + +<p>Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans +ma chambrette située juste au-dessus de leur nid.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">19.—<i>Mardi 25 octobre.</i></p> + +<p>Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus +étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu +un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.</p> + +<p>Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu: +«à demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. à neuf heures du +matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.</p> + +<p>Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte +avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine +d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs +qui avaient dìné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui +aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général +pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...</p> + +<p>Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le +capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir +une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à +terre...</p> + +<p>En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la +porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le +plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un +seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux +me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.</p> + +<p>Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je +ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au +grand trot dans la direction de Clermont.</p> + +<p>Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: «Entrez!» Leur +chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraìche et parfumée.</p> + +<p>Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été +remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et +d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis +à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil.</p> + +<p>Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers +un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui +passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle +est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu: +une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets +d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de +larges rubans de soie rose noués de place en place.</p> + +<p>Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée +pour déjeuner.</p> + +<p>Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle +avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette +d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une +grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à +mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes +de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.</p> + +<p>Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute +pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été +durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du +regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui +couvrir les mains et les bras de baisers fous.</p> + +<p>Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris +que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles +qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues +jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois: +rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. à +un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: «Voilà dix mois que je +rêvais ce tête-à-tête!»</p> + +<p>Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui +colportent la fable de l'actrice blonde!</p> + +<p>En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des +deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas +et je prévienne.</p> + +<p>Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. à huit heures du soir, +l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans +un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et +je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant +à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et +Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu +deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt.</p> + +<p>Une heure après, ils m'ont appelée pour le dìner. Elle avait +l'éblouissante toilette d'hier.</p> + +<p>à peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont +commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout +occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique. +Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne +sur le général Boulanger.</p> + +<p>Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais +qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne.</p> + +<p>«Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme +s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu +la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?»</p> + +<p>«Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la +maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il +aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou +dìner...»</p> + +<p>Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé:</p> + +<p>«Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?»</p> + +<p>«Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!»</p> + +<p>«Vous en êtes sûre? Et pourquoi?»</p> + +<p>«Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but +par-dessus tout!»</p> + +<p>à ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné +les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je +devais m'effacer un instant. à peine avais-je refermé la porte, que je +l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent +éperdu: «C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!»</p> + +<p>Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se +tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux +dans les yeux et ils se souriaient.</p> + +<p>Après dìner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis +je leur ai fait ma révérence: «Bonsoir, monsieur et dame!»</p> + +<p>Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont +dit, avec le plus affectueux sourire: «Merci, nous nous trouvons très +heureux chez vous.»</p> + +<p>Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant +qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par +elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.</p> + +<p>Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir +le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il +remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">20.—<i>Mercredi 26 octobre</i>.</p> + +<p>Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par +le même procédé.</p> + +<p>Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même +qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses +cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un +peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si +possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment +vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des +choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie...</p> + +<p>Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui +ai remises. Au dìner, elle avait la même robe de soirée que la veille et +l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces +détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de +roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une +libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est +pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle +sera?...</p> + +<p>Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété +qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi.</p> + +<p>Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le +faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au +général Boulanger:</p> + +<p>«Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.</p> + +<p>»On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se +fie à son honneur.</p> + +<p>»Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils +seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraìnent, de ce +fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves.</p> + +<p>»Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre.</p> + +<p>»On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une +appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général +Boulanger est homme d'honneur.»</p> + +<p>Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette +femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu, +d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!...</p> + +<p>Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus +encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui +équivaut à la rupture d'une parole d'honneur!</p> + +<p>Et elle l'a laissé faire!</p> + +<p>Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer.</p> + +<p>Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne +le découvre pas!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">21.—<i>Jeudi 27 octobre</i>.</p> + +<p>La journée s'est passée comme hier. à déjeuner, il a plusieurs fois +essayé de me surprendre par des questions relatives au général +Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.</p> + +<p>Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en +civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dìné avec lui samedi +dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.</p> + +<p>Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de +le faire monter chez eux.</p> + +<p>Il est resté à dìner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il +parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son +adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur +la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il +semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été +posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour +assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par +mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin, +aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une +charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture. +Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au +chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il +avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier +d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs +jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en +question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous +les jours.</p> + +<p>La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au +parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le +reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits +sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en +passant par mon moulin, maintenant hors d'activité.</p> + +<p>C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues +circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la +première fois le récit détaillé.</p> + +<p>Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au +quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide. +Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux +officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé...</p> + +<p>J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus +qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai +compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès +lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi.</p> + +<p>Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">22.—<i>Vendredi 28 octobre</i>.</p> + +<p>Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. à la lecture de +l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à +causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris +pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain.</p> + +<p>Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles +si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes +larmes.</p> + +<p>L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se +faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait +obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il +essayait de lui donner la réplique.</p> + +<p>Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. à l'instant même où ils +cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement +graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.</p> + +<p>Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine +écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant +entre ses dents: «Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!» Il +s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du +mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que +cela.</p> + +<p>Comme ils ne me sonnaient pas pour dìner, j'ai eu l'idée d'aller leur +demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je +les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite, +près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui +éclairait faiblement leurs deux visages.</p> + +<p>Ils ont accepté mon offre avec empressement.</p> + +<p>Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait +signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me +suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler +dans leur rêverie.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">23.—<i>Samedi 23 octobre.</i></p> + +<p>Ils sont partis ce soir!</p> + +<p>Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette âme endolorie.</p> + +<p>Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux, +sans pouvoir prendre le moindre sommeil.</p> + +<p>Dans le secret de mon âme, je formais des vœux pour qu'ils ne partent +pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore +que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir +de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au +monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de +son adorée... Et j'avais peur de cela.</p> + +<p>Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. à une +heure, j'ai fini par devenir inquiète.</p> + +<p>Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient +déjeuner dans un instant.</p> + +<p>J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu, +qu'ils ont été longs à venir!</p> + +<p>Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle +avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en +face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il +est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant +contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre.</p> + +<p>Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée +que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus +les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat +de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaìté. Mais ils ne se sont +pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu +constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits.</p> + +<p>Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se +soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que +j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils +restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se +redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de +conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur.</p> + +<p>«Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me +résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour +me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la +poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta +volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au +moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui +pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le +monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce +que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je +viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la +popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je +croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les +honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu +es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur +d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne +croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du +jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus +possible de vivre sans toi!...»</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle +le regardait fixement de ses yeux clairs.</p> + +<p>Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les +trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée.</p> + +<p>L'<i>Angelus</i> avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi, +sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses +deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf +heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que +l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours +chez moi en attendant qu'on vìnt la prendre, car elle était remplie +d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs +bagages...</p> + +<p>Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui +m'ont appelée: «Belle Meunière!»</p> + +<p>Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir.</p> + +<p>«Nous voulons vous dire au revoir», me disent-ils.</p> + +<p>Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors, +tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains +sur les épaules, me grondent doucement.</p> + +<p>«Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous +reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que +notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés +ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons +pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...»</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux +mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt, +Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur +les deux joues.</p> + +<p>Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui +portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas +dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre +plus bas.</p> + +<p>Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion.</p> + +<p>Ils sont partis!</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h3>Du premier au second Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">25.—<i>Mercredi 16 novembre.</i></p> + +<p>Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et +j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude +d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a +été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:</p> + +<p class="c"><i>CAPITAINE GUIRAUD</i></p> + +<p class="c"><i>Officier d'ordonnance du Général Commandant +le 13<sup>e</sup> Corps d'Armée</i></p> + +<p class="sev"><span class="smcap">Clermont-Ferrand</span></p> + +<p>J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait.</p> + +<p>«Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché +à Sa personne...»</p> + +<p>«Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!»</p> + +<p>Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le +pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma +déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je +l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire, +comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et +quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour +n'avoir pas l'air de le connaìtre, bien plus, pour déjouer toutes les +questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre...</p> + +<p>Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... «Le diable +m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette +force-là!»</p> + +<p>«Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dìner où vous avez +raconté à M<sup>me</sup> Marguerite la manière dont le général s'était échappé +de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez +allé à dire: «Mon général...» Tous mes compliments, mon capitaine: cela +ne vous est pas arrivé une seule fois.»</p> + +<p>Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit:</p> + +<p>«Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission +pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont +pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier +d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre +chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous +êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire +qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre +ceci.»</p> + +<p>En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que M<sup>me</sup> Marguerite +avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni +de sept perles et de deux diamants.</p> + +<p>Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et +M<sup>me</sup> Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur +moi d'une façon absolue, en toute circonstance.</p> + +<p>«Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si +longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit +bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa +tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...»</p> + +<p>Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il +est reparti.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">26.—<i>Mardi 29 novembre.</i></p> + +<p>J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais +me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands +coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups +redoublent, une voix crie: «Ouvrez, c'est une dépêche!...»</p> + +<p>Je descends, je prends en mains le télégramme...</p> + +<p><i>Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres.</i></p> + +<p>Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils +arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur +chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le +courage d'y toucher.</p> + +<p>Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une +partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée +de demain.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>Second Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">27.—<i>Mercredi 30 novembre.</i></p> + +<p>Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls. +Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui, +me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:</p> + +<p>«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous +dìner au galop!»</p> + +<p>Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les +paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée +de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dìner.</p> + +<p>Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé +aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant +de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à +manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la +parole.</p> + +<p>Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins +jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il +avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en +brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la +raie trop bien faite...</p> + +<p>De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les +sourcils.</p> + +<p>Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait +le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils +semblaient me témoigner.</p> + +<p>Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à +Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.</p> + +<p>J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le +tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon +énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes +me paraissaient des éternités.</p> + +<p>Enfin, il s'est mis à parler:</p> + +<p>«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez +indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez +menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve, +et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore +l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide +Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons +cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus +ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le +méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois +de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à +répondre...»</p> + +<p>Je ne savais que penser.</p> + +<p>«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que +vous me reprochez?»</p> + +<p>«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la +table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas... +Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abìme de dissimulation +que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que +vous avez reconnu en moi le général Boulanger?»</p> + +<p>Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la +tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon +âme.</p> + +<p>«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde.</p> + +<p>Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui +n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus +s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...</p> + +<p>Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus +doucement:</p> + +<p>«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.»</p> + +<p>Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui +avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses +officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception +que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant M<sup>me</sup> +Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en +échangeant des regards et des sourires.</p> + +<p>«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le +mobile!»</p> + +<p>«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une +question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il +fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...»</p> + +<p>Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous +deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.</p> + +<p>«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte... +L'audience est levée.»</p> + +<p>Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a +conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de +choses à nous dire.</p> + +<p>Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance, +comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont +encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu +jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.</p> + +<p>Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir +si tôt, le général s'est écrié:</p> + +<p>«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!»</p> + +<p>«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...»</p> + +<p>«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que, +s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de +décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M. +Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise +présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée, +à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été +tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le +train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait +descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et +le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...</p> + +<p>Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un +siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il +est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière +son fauteuil, doucement penchée sur Lui...</p> + +<p>C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin. +Je leur ai souhaité le bonsoir.</p> + +<p>Le cher couple! comme je les aime!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">28.—<i>Jeudi 1<sup>er</sup> décembre.</i></p> + +<p>Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois +arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de +la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau +recommence comme au mois d'octobre.</p> + +<p>Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer +énormément de choses.</p> + +<p>Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs +lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent +au dépouillement.</p> + +<p>Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:</p> + +<p>«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus, +les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie +partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à +Paris...»</p> + +<p>Elle s'est mise à rire ironiquement:</p> + +<p>«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré +d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à +vos côtés.»</p> + +<p>Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se +départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu +flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la +couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.</p> + +<p>Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette +de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était +tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant +au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de +plaisanter, de se câliner du geste et du regard.</p> + +<p>Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse +inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant +trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût +jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en +Elle.</p> + +<p>à trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est +revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.</p> + +<p>Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:</p> + +<p>«La démission de Grévy!»</p> + +<p>Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.</p> + +<p>Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.</p> + +<p>«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée +de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils +finissaient de se parler à voix basse.</p> + +<p>Le général s'est tourné vers moi:</p> + +<p>«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»</p> + +<p>Au même instant, M<sup>me</sup> Marguerite s'était levée, et, de son pas léger, +avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le +capitaine n'était pas encore admis à la connaìtre.</p> + +<p>Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur +eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le +général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question +tout le temps de Paris, de la guerre...</p> + +<p>Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier +d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»</p> + +<p>Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par +son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès +qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au +moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. M<sup>me</sup> +Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les +mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la +chambre.</p> + +<p>«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.</p> + +<p>Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était +descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé +quelques-unes de ces enveloppes.</p> + +<p>Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle +était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant: +«Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère +Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette +folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»</p> + +<p>Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je +suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le +dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné +(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant +d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se +retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut +pas qu'on le fasse parler...</p> + +<p>Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris +mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit +son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser +par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»</p> + +<p>Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès +de M<sup>me</sup> Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves +venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de +crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me +glace de terreur.</p> + +<p>J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de +sonnette a retenti.</p> + +<p>J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste +provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.</p> + +<p>Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle +se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de +bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe +avec le zèle d'un couturier.</p> + +<p>Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il +nous faut des fleurs!»</p> + +<p>J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées +dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où +j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des +camélias et des violettes.</p> + +<p>Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur +son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui +murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue +aussi belle!...»</p> + +<p>«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente +ans...»</p> + +<p>Il lui ferme la bouche d'un long baiser.</p> + +<p>«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que +moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je +portais déjà l'uniforme!»</p> + +<p>à huit heures, ils ont sonné pour dìner. Sa toilette et ses bijoux +jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en +était tout illuminée. à propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté +à Paris, ils ont un instant parlé politique.</p> + +<p>«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy! +Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau +d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait +perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et +d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en +France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards, +parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne. +Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre +solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet, +ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est +Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est +Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu, +inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons +rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.</p> + +<p>«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots, +ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera +plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je +prendrai en main la bonne épée!...»</p> + +<p>Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a +ajouté:</p> + +<p>«Je crois que ce sera Ferry!»</p> + +<p>Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches +qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:</p> + +<p>«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!... +N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»</p> + +<p>Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est +éclairci subitement.</p> + +<p>Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà +de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien +ils s'aiment!</p> + +<p>C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir +ainsi.</p> + +<p>Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à +la veille d'une guerre civile...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">29.—<i>Vendredi 2 décembre</i>.</p> + +<p>Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple +soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un +pli portant ces mots:</p> + +<p class="c"><i>MADAME LA BELLE MEUNIèRE</i></p> + +<p class="mid"><i>Hôtel des Marronniers, Royat.</i></p> + +<p>«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.</p> + +<p>Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car +elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait +absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt. +Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a +duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer +dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de +volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par +moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à +la rendre suppliante.</p> + +<p>à déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé +que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait +pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.</p> + +<p>«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier +général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris +la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:</p> + +<p>«Tu ne partiras pas, dis!»</p> + +<p>Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine +distincte: «Puisque tu le veux!...»</p> + +<p>Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de +ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.</p> + +<p>Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après, +elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de +contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.</p> + +<p>«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un +service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses +pas, il faut m'avertir immédiatement.»</p> + +<p>J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis +tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié +refermés.</p> + +<p>J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle +tenait à la main une lettre fraìchement cachetée. La bougie, à peine +éteinte, fumait encore.</p> + +<p>«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un +service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la +portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que +le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout, +quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai +expédié une lettre pendant son absence!...»</p> + +<p>En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un +peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses +mains: il y avait dessus:</p> + +<p class="mid"><i>P. M. L. P. S.</i></p> + +<p class="c"><i>Poste Restante</i></p> + +<p class="sev"><span class="smcap">paris</span>.</p> + +<p class="top">Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale +sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce:</p> + +<p>«Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais +cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!»</p> + +<p>Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.</p> + +<p>à cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a +plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières +nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de +lui dire:</p> + +<p>«Voyons, Marguerite, riez un peu!» Et, comme elle ne se déridait pas +assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui +murmurant:</p> + +<p>«Allons, méchante, feras-tu risette!»</p> + +<p>à dìner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait +substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise +en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se +l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction.</p> + +<p>Elle riait à en tomber par terre.</p> + +<p>Les enfants! Sont-ils fous!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">30.—<i>Samedi 3 décembre.</i></p> + +<p>Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le +général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à +causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.</p> + +<p>Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans, +je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et +qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.</p> + +<p>Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie +exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de +chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à +Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété +de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du +matin...»</p> + +<p>Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et +m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se +sont entretenus très longtemps.</p> + +<p>De toute la journée, le général n'est pas sorti.</p> + +<p>Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner, +Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de +fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le +rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.</p> + +<p>Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'<i>En +revenant d'la revue...</i></p> + +<p>Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum +exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette. +Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première +qualité, en flacons cerclés de paille.</p> + +<p>Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme +avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche. +En l'ouvrant, le général s'est écrié:</p> + +<p>«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a +nommé M. Sadi Carnot.»</p> + +<p>Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry +n'est pas élu!»</p> + +<p>Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a +mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti +aussitôt.</p> + +<p>Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle +plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle +son prénom de Sadi.</p> + +<p>Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû +qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait +pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des +services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable +au milieu des turpitudes de Wilson.</p> + +<p>«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera +un bon président... <i>provisoire</i>?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot +et il avait souri. Puis elle a ajouté:</p> + +<p>«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car +je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon +bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous +continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et +je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos +jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché +à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant, +n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai +malheureuse, le jour où vous serez le maìtre de la France!»</p> + +<p>Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun +chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis +Henri IV, aucun n'avait été assassiné.</p> + +<p>«Va, va, a-t-il ajouté, M<sup>me</sup> Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir +toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme +blanche ou par le pistolet...»</p> + +<p>Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces +choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à +leur bonheur.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">31.—<i>Dimanche 4 décembre</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf +heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle, +un grand dìner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route +dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a +dû tout préparer.</p> + +<p>Malgré mes instances et celles de M<sup>me</sup> Marguerite, le général n'a pas +voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence +bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à +la gare.</p> + +<p>Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture, +j'ai failli pousser un cri.</p> + +<p>Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait +creusé. Ses yeux étaient rouges.</p> + +<p>Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se +passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?</p> + +<p>Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait +simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que +deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de +bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...</p> + +<p>Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans +vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas! +Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage. +Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:</p> + +<p>«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que +vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va +pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à +mi-chemin... Voyons, mon général...»</p> + +<p>Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me +remerciant du regard, et en répondant simplement:</p> + +<p>«Vous êtes dans le vrai!»</p> + +<p>Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup +d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:</p> + +<p>«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»</p> + +<p>J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle +prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dìner à sept!</p> + +<p>Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.</p> + +<p>Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à +coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.</p> + +<p>Il m'en a parlé avant le dìner, pendant son repas, et après le dìner, +longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter +toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:</p> + +<p>«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus +moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis +depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... +Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme: +celle qui est actuellement encore M<sup>me</sup> Boulanger. Elle a été une +épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa +faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés +l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la +précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous +connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières +années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais +comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir +par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de +pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abìme qui +allait sans cesse en s'élargissant...</p> + +<p>»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux +étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention +tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que M<sup>me</sup> +Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas +ensemble, sauf quand il s'agit de grands dìners invités...</p> + +<p>»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me +suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à +voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci, +davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise, +mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé +ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir +semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait +plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je +rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante +ans.</p> + +<p>»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... <i>Elle</i> est apparue! Et +aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière +était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé +d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la +résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier... +Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime +autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par +Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre +amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller +avec une volupté infinie, les yeux fermés...»</p> + +<p>Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors, +mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un +serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:</p> + +<p>«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis +devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant, +qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer +contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un +soldat, sans demander pourquoi!»</p> + +<p>J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière. +Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:</p> + +<p>«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est +minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»</p> + +<p>«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est +de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit—et penser à Elle!»</p> + +<p>Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est +retiré.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">32.—<i>Lundi 5 décembre.</i></p> + +<p>Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. à la +première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à +la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je +me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.</p> + +<p>En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu +tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt +qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est +une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à +lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...</p> + +<p>à onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un +déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à +ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me +glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...</p> + +<p>En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six. +J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement +arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait +plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a +dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche +main qui doit vous caresser!»</p> + +<p>Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.</p> + +<p>à six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de +se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce +matin, à mon nom.</p> + +<p>Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le +ligoter.</p> + +<p>Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un +compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je +suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une +heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui +devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un +instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité +personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre +le mur.</p> + +<p>Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait +pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle +expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.</p> + +<p>à un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était +fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de +quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles +qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je +pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à +se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils +pendaient, à les embrasser et à les mordre...</p> + +<p>Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il +a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le +tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour +aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à +cinq heures.</p> + +<p>J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même +pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une +voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de +maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.</p> + +<p>à force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat: +c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi +qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit +bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures—puisqu'il n'y a +pas de réveil-matin dans la maison.</p> + +<p>Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment +l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le +suis?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">33.—<i>Mardi 6 décembre</i>.</p> + +<p>à quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était +en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé +que la nuit d'avant!</p> + +<p>L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait +rendu sa gaìté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de +la scène d'hier.</p> + +<p>«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous, +ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle, +il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles +représentent de bonheur perdu!»</p> + +<p>Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque +lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui +ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit +jusqu'à la porte.</p> + +<p>Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une +horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma +lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence +effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit +est absolument noire, sans une lumière au ciel.</p> + +<p>Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de +Clermont et, vraiment, par un temps pareil...</p> + +<p>Mais il n'écoute rien.</p> + +<p>«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à +grandes enjambées.</p> + +<p>Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu, +je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur +arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre: +ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des +glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.</p> + +<p>à peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant, +en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une +méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont +fini par la lâcher à mi-côte.</p> + +<p>«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle +Meunière... Nous faisons de même.»</p> + +<p>Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi. +Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans +leur chambre de quoi manger.</p> + +<p>à six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En +me voyant, il m'a demandé:</p> + +<p>«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»</p> + +<p>Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la +première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est +donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que +divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté +d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une +couronne vicomtale.</p> + +<p>La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma +foi, une belle allure!</p> + +<p>à huit heures, pour dìner, ils se sont fait également servir chez eux. +Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:</p> + +<p>«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et +vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et +d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous +n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">34.—<i>Mercredi 7 décembre</i>.</p> + +<p>Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu +arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe +d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui +répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris +connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les +mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du +général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout, +mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la +poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième +enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main +tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand +galop.</p> + +<p>Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose +d'important.</p> + +<p>à dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une +épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes, +mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai +établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un +feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où M<sup>me</sup> +Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois +lettres reçues.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours, +le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras +nerveusement:</p> + +<p>«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»</p> + +<p>«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous +pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»</p> + +<p>«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer +d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de +sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier +général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de +temps pour la forte tête que vous êtes...»</p> + +<p>Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je +faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera +certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le +général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant +que flatteur.</p> + +<p>...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas +écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le +prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête +et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma +porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la +Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour +Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une +lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa +réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en +demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte +et à revenir de même.</p> + +<p>«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»</p> + +<p>«Oui, mon général.»</p> + +<p>Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,—une toute petite +enveloppe avec cette adresse:</p> + +<p class="ind"><i>Monsieur le Capitaine Driant,</i></p> + +<p class="ind2"><i>au Quartier Général.</i></p> + +<p class="ind1"><i>Très urgente.</i></p> + +<p>«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien... +Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard, +car c'est très, très sérieux!»</p> + +<p>En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.</p> + +<p>à midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le +capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général +où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul +là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!</p> + +<p>Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains, +tandis que M<sup>me</sup> Marguerite m'a dit:</p> + +<p>«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit +moment.»</p> + +<p>Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de +fleurs la table.</p> + +<p>«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir. +Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»</p> + +<p>Et, s'adressant à Elle:</p> + +<p>«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle +peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher +petit coin de Royat qui a été le point de départ...»</p> + +<p>Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses +mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...</p> + +<p>Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.</p> + +<p>Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:</p> + +<p>«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler +ensemble?»</p> + +<p>«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous +remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous +êtes à la campagnarde que je suis.»</p> + +<p>Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je +suis en train de faire pour ma mère—une surprise que je lui prépare. +Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de +tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché. +Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt +reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.</p> + +<p>Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande +dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines +mains pour des œuvres charitables?</p> + +<p>Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine. +Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde, +elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans +laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas +trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications, +car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut +y songer le moins possible et n'en parler jamais.</p> + +<p>Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De +nouveau, il s'est entretenu très longuement avec M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<p>à huit heures, il m'a sonnée:</p> + +<p>«Vite, faites-nous dìner, car une voiture doit venir me prendre dans une +heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets +à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»</p> + +<p>Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De +plus en plus intriguée, je les sers à dìner et, entre temps, je réduis +l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la +porte donnant sur le chemin de la Grotte.</p> + +<p>Neuf heures.—Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir +le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de +l'escalier.</p> + +<p>Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à +terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la +voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux +hautes épaules, emmitouflé de fourrures...</p> + +<p>La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la +campagne.</p> + +<p>C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte +entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire +avec émotion:</p> + +<p>«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»</p> + +<p>à quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et +profonde:</p> + +<p>«à bientôt, Général... et à Paris!»</p> + +<p>Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé +la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.</p> + +<p>...Un prince?—Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu +cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque +part!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">35.—<i>Jeudi 8 décembre.</i></p> + +<p>Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.</p> + +<p>C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter +le pli contenant le courrier.</p> + +<p>à force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle +ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu—je +ne sais quand, par exemple—parmi les grands personnages russes qui +viennent faire leur cure à Royat.</p> + +<p>Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et M<sup>me</sup> +Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.</p> + +<p>De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou +du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières), +Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général +et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un +de l'autre:</p> + +<p>«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général +Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs +contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les +nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite, +d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de +valse, de dìner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si +encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait +vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le +général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait, +colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je +trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un +bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les +républicains. Je me félicitais du moins que l'armée—je dis: le cadre +des officiers—maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité +qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà +un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met +à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles +horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et +décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le +général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace +de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...</p> + +<p>»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon +aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je +disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une +réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.</p> + +<p>»Or, j'avais une amie d'enfance—autant dire une sœur. Elle est à peine +plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous +nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un +officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la +campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne +sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez +différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de +plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un +régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il +fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était +faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut... +Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus +volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du +visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce +qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi, +jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet +égard...»</p> + +<p>«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je +interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite sourit et reprit:</p> + +<p>«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en +soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne +l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras, +ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dìner +jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me +permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a +pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un +immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dìner +ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!</p> + +<p>»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me +faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique +tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez +de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en +suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de +sa proposition: dìner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger... +Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle +folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que +deux!</p> + +<p>»Elle a paru sentir la justesse de cette observation.</p> + +<p>»Elle a changé ses batteries...</p> + +<p>«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si +j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service +que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à +devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des +autres invités...»</p> + +<p>«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de +ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...»</p> + +<p>«Alors, tu refuses même cette combinaison?»</p> + +<p>«Formellement.»</p> + +<p>«C'est ton dernier mot?»</p> + +<p>«Mon dernier.»</p> + +<p>«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général +Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et +singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard... +On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver... +Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton +secret—et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te +trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de +toi...»</p> + +<p>«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures +précises, n'est-ce pas?»</p> + +<p>»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y +mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait +admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,—une +toilette à longue traìne, en velours noir constellé de paillettes de +jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père, +le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur... +Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais +en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite... +J'arrive: tout le monde était déjà là,—et ce tout le monde se composait +de la maìtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.</p> + +<p>»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps +beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée +première d'une dìnette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que +faire? Il était trop tard pour reculer!</p> + +<p>»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à +outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,—le général,—l'accabler de +coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux, +paraìt-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de +coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le +général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais +superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de +paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que +le visage de la maìtresse de maison changeait!...</p> + +<p>»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur +un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:</p> + +<p>«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en +est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien +ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en +venant ce soir à ma table!...»</p> + +<p>»La flagornerie me parut un peu vive.</p> + +<p>«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraìt qu'il faut beaucoup +vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses +convives?»</p> + +<p>«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...»</p> + +<p>«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.»</p> + +<p>»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous +vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très +grand honneur de me convier un jour chez vous...»</p> + +<p>«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez +vous-même le jour.»</p> + +<p>«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.»</p> + +<p>«Eh bien! général, à demain!»</p> + +<p>»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général +Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à +moi, une vive amitié,—en attendant mieux...</p> + +<p>»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les +griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien +au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus +éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie +délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de +lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné +jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être +mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par +l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger +n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal +de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si +noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le +bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un +rêve. Puis, elle a repris:</p> + +<p>«De ce premier dìner avec Georges date donc l'origine de notre +bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du +bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives: +deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un +pour me chérir, l'autre pour me...»</p> + +<p>Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée +sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:</p> + +<p>«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette +héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.»</p> + +<p>Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope, +avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. M<sup>me</sup> +Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui +de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche +garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière, +quelques œillets qui semblaient croìtre parmi cette chevelure blonde; au +milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle +a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou +six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.</p> + +<p>Elle était féerique à voir ainsi.</p> + +<p>Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à +genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce +geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.</p> + +<p>J'ai couru m'occuper du dìner... Ils ont dìné tard. Le général la +dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté +de sa toilette...</p> + +<p>«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire +en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous +rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...»</p> + +<p>«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de +mon entrée à Clermont!»</p> + +<p>Ces mots m'ont évoqué un souvenir.</p> + +<p>«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au +moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de +votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une +tristesse sur vos traits.»</p> + +<p>«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... à quoi je pensais? Parbleu, +ai-je besoin de le dire? à mon adorée!... Je pensais à elle et je me +disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie +d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque +je ne l'y apercevais pas!»</p> + +<p>Le dìner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas, +étroitement enlacés.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">36.—<i>Vendredi 9 décembre.</i></p> + +<p>Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y +avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.</p> + +<p>«Pas de courrier?» lui dis-je.</p> + +<p>«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.»</p> + +<p>«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer +d'ouvrage, là-bas!»</p> + +<p>«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je +travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable +et indulgent...»</p> + +<p>On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de +petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons +meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que, +dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une +charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.</p> + +<p>à déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur +œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un +homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de +comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise +d'une si adorable réalité!</p> + +<p>Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon +bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a +questionnée:</p> + +<p>«Comment appelez-vous votre maison?»</p> + +<p>Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en +grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:</p> + +<p>«L'Hôtel des Marronniers, mon général.»</p> + +<p>«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en +bâtiments qui sache son métier?»</p> + +<p>«Certainement, mon général.»</p> + +<p>«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de +suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et +mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur +qu'on peut goûter sous ce toit!»</p> + +<p>Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait +d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules:</p> + +<p class="c top">HOTEL DU PARADIS</p> + +<p>«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à +ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais +comment les tenir.»</p> + +<p>L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue +pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis, +moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis +me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi +loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la +maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de +faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer, +ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de +voir la fin.</p> + +<p>Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait +du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères +qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le +petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et +remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez +nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises, +M<sup>me</sup> Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers +d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner +vers la maison.</p> + +<p>Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et +voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la +vallée, des baisers avec la main...</p> + +<p>Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les +regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû +arracher M<sup>me</sup> Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris +son chemin.</p> + +<p>Nous avons de nouveau travaillé ensemble, M<sup>me</sup> Marguerite et moi. Elle +s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur +Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime +tant!</p> + +<p>Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait +encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:</p> + +<p>«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.»</p> + +<p>Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et +seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs +messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général +Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus +indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.</p> + +<p>«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il +offre à dìner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je +crois que ce sont des officiers supérieurs.»</p> + +<p>Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.</p> + +<p>Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont +arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir +à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général +Boulanger faisait dìner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus +de plusieurs points de la France...</p> + +<p>Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé +s'échapper de ma basse-cour.</p> + +<p>«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que +ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent +tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...»</p> + +<p>«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur.</p> + +<p>J'ai continué imperturbablement:</p> + +<p>«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...»</p> + +<p>Ils se sont regardés, fortement déçus.</p> + +<p>«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine +d'en parler!»</p> + +<p>Et ils se sont retirés.</p> + +<p>Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. à ce propos, il a +raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce +moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de +l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à +supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour +prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu, +alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on +avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train +depuis trois jours!</p> + +<p>Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y +en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent +retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique, +je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser! +Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec +terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général, +de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne +savais comment me l'expliquer...</p> + +<p>Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de +La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la +plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami +politique du général Boulanger.</p> + +<p>Grande niaise d'Auvergnate, va!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">37.—<i>Samedi 10 décembre</i>.</p> + +<p>Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.</p> + +<p>Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour +rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.</p> + +<p>Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:</p> + +<p>«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris... +Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés +ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et +quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq +jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous +n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de +revenir au plus tôt!»</p> + +<p>En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier +voyage! à déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général +est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec +Elle, à emballer ses effets.</p> + +<p>Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette, +j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se +roulait par terre en poussant des cris fous...</p> + +<p>«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, +permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme +ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie, +oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»</p> + +<p>Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs, +et elle m'a répondu:</p> + +<p>«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon +devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable +pour deux!»</p> + +<p>Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils +m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et, +doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le +général qui a pris la parole:</p> + +<p>«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très +grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez +seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»</p> + +<p>J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte, +elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en +douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate. +Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le +devenions—ce qui ne saurait tarder—et que nous consacrions +publiquement notre union—il faut que l'existence de cet enfant demeure +cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons +maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée, +vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de +vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner +une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où +nous vous le reprendrons...»</p> + +<p>Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés. +Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. +Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais +une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du +village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un +nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à +quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la +calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis +consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me +demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour +eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les +épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?</p> + +<p>Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!</p> + +<p>«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait +beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous +me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je +vous le rendrai.»</p> + +<p>Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas +quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout +heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils +m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!»</p> + +<p>Je suis allée m'occuper du dìner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit, +en parfaite gaìté d'esprit. à huit heures du soir, le capitaine Driant +est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.</p> + +<p>Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec +médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme +gage de notre amitié.»</p> + +<p>Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la +garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons +que, chez vous, il sera en bonnes mains...»</p> + +<p>«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant.</p> + +<p>«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends, +une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...»</p> + +<p>Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont +embrassée encore une fois, et ils sont partis.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h3>Du second au troisième Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">38.—<i>Dimanche 11 décembre</i>.</p> + +<p>J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus +partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.</p> + +<p>Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui +avaient vaguement entendu parler d'un grand dìner politico-militaire que +le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.</p> + +<p>L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il +dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous, +vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et +la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes, +des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair +en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la +route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir +personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont +descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée... +Est-ce vrai?»</p> + +<p>Je lui ai répondu:</p> + +<p>«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès, +uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le +pied de grue!»</p> + +<p>Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du +Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit, +ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des +menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien +heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui, +hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">39.—<i>Dimanche 1<sup>er</sup> janvier 1888</i>.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de +l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à +lui, diffèrent singulièrement.</p> + +<p>Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à +peu près inconnu.</p> + +<p>Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout +Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de +toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait +éperdument dès qu'il se montrait à elle...</p> + +<p>Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville +de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.</p> + +<p>Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact +et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a +peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui +se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au +côté pour le service de la France...</p> + +<p>Quel magnifique rôle!</p> + +<p>à condition que...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">40.—<i>Vendredi 13 janvier</i>.</p> + +<p>Un camelot a passé dans Royat, criant l'<i>Almanach Boulanger</i>, que je me +suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs +portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est +l'<i>Intransigeant</i> qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de +lire la biographie du général.</p> + +<p>Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né +à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie +dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon; +blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un +coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé +une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé +capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la +bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles +contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après +vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux +citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant +de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé +d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et +commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu +Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion +d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère +avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt +au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci, +le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude, +par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.</p> + +<p>Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu +que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette +même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant +un coup de botte à Jules Ferry?...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">41.—<i>Lundi 27 février</i>.</p> + +<p>Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements, +plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général +Boulanger.</p> + +<p>On assure que le général—inéligible, puisqu'il est en activité—n'y est +pour rien.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">42.—<i>Mardi 6 mars</i>.</p> + +<p>Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors, +et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval, +précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire +halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres +artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval +noir.</p> + +<p>Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et +me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre, +tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui +dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est +toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:</p> + +<p>«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis +pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas +quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,—à cinq heures, +voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!»</p> + +<p>Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se +retourner, en descendant vers Clermont.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">43.—<i>Mercredi 7 mars</i>.</p> + +<p>Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du +feu dans leur chambre.</p> + +<p>à cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans +clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.</p> + +<p>Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son +fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.</p> + +<p>Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:</p> + +<p>«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous +sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient +maintenant passés!»</p> + +<p>Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son +silence. Puis il a continué:</p> + +<p>«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien +j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en +descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se +trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en +mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»</p> + +<p>Il s'est tu de nouveau et il a repris:</p> + +<p>«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de +paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions +fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait +pas naìtre, avait déjà quatre mois!...</p> + +<p>»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler +tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même +temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de +gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre +la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils +m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon +bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout +cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces +derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à +la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé, +et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraìner des +conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle. +Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence, +m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus +m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais +depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de +corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus, +un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite +de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que +tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir. +Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour +même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission +de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son +refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse +par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre +heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner +ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine. +J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi +dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis +sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même. +C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la +triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du +bonheur que nous avons perdu!»</p> + +<p>J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait +fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.</p> + +<p>Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.</p> + +<p>Il a repris de nouveau:</p> + +<p>«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais +vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir +retourner ce soir à son chevet!»</p> + +<p>«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général, +ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur, +mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir +militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement +sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez, +et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà +commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant +passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à +Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris, +deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez +n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes, +vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera +vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour +comploter...»</p> + +<p>Le général m'a interrompue:</p> + +<p>«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens +encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller +à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui +que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»</p> + +<p>«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à +ces voyages...»</p> + +<p>«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma +femme gravement malade...»</p> + +<p>«Malheureusement, comme M<sup>me</sup> Boulanger n'est ni malade, ni disposée à +servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire... +Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation +électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos +ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne +partez pas, mon général, laissez-moi partir—si vous le voulez, ce soir +même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du +moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude +et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous +puissiez vous en absenter régulièrement.»</p> + +<p>Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis +il m'a dit:</p> + +<p>«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir +pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus +nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher +de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les +dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les +supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et +uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: +je veux attendre quarante-huit heures encore—au prix de quelles +souffrances, moi seul je le sais!—et je veux encore une fois demander +une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière +concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à +bout!!!»</p> + +<p>Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération +inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu +précipitamment.</p> + +<p>Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix +terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">45.—<i>Jeudi 15 mars.</i></p> + +<p>Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée +toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq +heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par +l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux +qui annoncent: «La Révocation du général Boulanger» et je vois tous les +passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on +leur tend.</p> + +<p>La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est +révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité +par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la +défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi +10 mars dernier.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">46.—<i>Vendredi 16 mars.</i></p> + +<p>Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me +suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses +conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris:</p> + +<p>«Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de +corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade +de général de division et reste à la disposition du Ministre de la +Guerre.</p> + +<p>»Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes.</p> + +<p>»On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la +situation de l'officier général en non-activité n'entraìne pas de +sérieux inconvénients.</p> + +<p>»Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas +accepter de mandat politique.»</p> + +<p>Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci:</p> + +<p>«Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger, +qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et +supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis +trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit +l'empêcher de suivre.»</p> + +<p>Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux +mains!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">47.—<i>Dimanche 18 mars.</i></p> + +<p>Les amis du général continuent de plus belle.</p> + +<p>Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait +l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, <i>La Cocarde</i> et un +«Comité de protestation nationale» s'est formé, pour poser sa +candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à +toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des +députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et +même le rouge des rouges, Henri Rochefort.</p> + +<p>Et il les laisse faire!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">48.—<i>Lundi 19 mars.</i></p> + +<p>Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par +un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du +quartier général. Son successeur est le général Warnet.</p> + +<p>Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou +jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">49.—<i>Vendredi 23 mars</i>.</p> + +<p>Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une +ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y +aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin, +j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui +venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait +grande foire à Clermont. à partir de dix heures, tout ce monde-là a +commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.</p> + +<p>Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau, +comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles, +des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.</p> + +<p>Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 4em;">«Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">C'est là qu'on chant'ra!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">C'est là qu'on dans'ra!</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">On fera la soupe dans la grande soupière,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Et pour la manger</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">On s'passera pas de Boulanger!»</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>ou encore ils chantaient à tue-tête:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">«C'est Boulange, Boulange, Boulange,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est Boulanger qu'il nous faut!»</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est +continuée à toutes les stations du parcours.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">50.—<i>Lundi 26 mars</i>.</p> + +<p>Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000 +voix.</p> + +<p>C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait +plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour +lui retirer sa qualité de soldat.</p> + +<p>Il doit comparaìtre aujourd'hui même.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">51.—<i>Mercredi 28 mars</i>.</p> + +<p>C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!</p> + +<p>Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la +retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.</p> + +<p>Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par +les Chambres, même si la guerre éclatait demain!</p> + +<p>Que va-t-il devenir, maintenant?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">52.—<i>Dimanche 1<sup>er</sup> avril</i>.</p> + +<p>Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle, +annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.</p> + +<p>Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a +manifesté sa volonté de faire de la politique—et quelle politique! Dans +la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il +se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il +attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la +séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution, +la revision!</p> + +<p>C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui +existe actuellement.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">53.—<i>Lundi 9 avril</i>.</p> + +<p>Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la +Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les +départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.</p> + +<p>On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">54.—<i>Lundi 6 avril</i>.</p> + +<p>Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il +a été élu par 172.000 voix—100.000 voix de plus que son concurrent +gouvernemental!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">55.—<i>Vendredi 20 avril</i>.</p> + +<p>Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il +s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la +foule.</p> + +<p>Ses partisans exultent.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">56.—<i>Mercredi 25 avril</i>.</p> + +<p>J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une +manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai. +Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de +Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures +du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 4em;">«Conspuez Boulanger!</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">Conspuez Boulanger!</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Conspuez!»</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Ils s'interrompaient pour crier: «à bas Boulanger! Vive la République! à +bas le dictateur! à bas le césarisme! à bas les plébiscitaires! à bas la +Boulange!»</p> + +<p>L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui +pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.</p> + +<p>En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était +resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes +gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et +de: «Vive la France!»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">57.—<i>Dimanche 29 avril</i>.</p> + +<p>Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis +politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche, +pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur +Naquet, le père du divorce, fraìchement converti au boulangisme. On a +fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le +<i>Comité républicain national</i>. Dehors, sur les boulevards, la foule, +pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois +semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et +contre-manifestations à l'état chronique.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">58.—<i>Dimanche 6 mai</i>.</p> + +<p>Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">59.—<i>Lundi 7 mai</i>.</p> + +<p>Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:</p> + +<p class="r">«Dimanche 6 mai.</p> + +<p>»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette +d'autrefois.</p> + +<p>»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le +20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs +qu'elle sera vacante à cette époque.</p> + +<p>»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous +ferai connaìtre la date exacte de notre arrivée.</p> + +<p>»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.</p> + +<p class="r">»Général <span class="smcap">Boulanger</span>.</p> + +<p>»Hôtel du Louvre.»</p> + +<p class="top">Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir, +et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui +plaise d'en profiter!</p> + +<p>J'ai cru bon d'ajouter en <i>post-scriptum</i> que la prudence lui commandait +de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait +pas être reconnu.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">61.—<i>Dimanche 13 mai</i>.</p> + +<p>Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée. +Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département +du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.</p> + +<p>Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer +dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 <i>bis</i>, rue Dumont-d'Urville.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">62.—<i>Samedi 19 mai</i>.</p> + +<p>Sa réponse est arrivée:</p> + +<p class="r">«Vendredi 18.</p> + +<p>»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions +jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de +toute votre bonne volonté.</p> + +<p>»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre +mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.</p> + +<p>»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la +gare avec une voiture.</p> + +<p>»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne +d'Orléans et nous arriverons par Limoges.</p> + +<p>»à bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux +souvenir.</p> + +<p class="r">»G. B.»</p> + +<p>Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence! +Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de +descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de +Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil +vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour +dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de +villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous +chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup +blanc? Ce serait bien le comble!</p> + +<p>Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">63.—<i>Mercredi 30 mai</i>.</p> + +<p>Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut +descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.</p> + +<p>Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général +pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il +doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si +impatiemment attendu par tout le monde?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">64.—<i>Jeudi 31 mai</i>.</p> + +<p>Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur—le cher +envoyeur—a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un +contre-ordre:</p> + +<p class="ind">«Ma pauvre Belle Meunière,</p> + +<p>»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage +de quelques jours.</p> + +<p>»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4. +Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de +Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.</p> + +<p>»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien +entendu.</p> + +<p>»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.</p> + +<p>»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur +souvenir et vous dire: à bientôt.</p> + +<p class="r">»Général B.</p> + +<p class="ind">»Mercredi 30 mai.»</p> + +<p>Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils +n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à +Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi +par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.</p> + +<p>C'est ce que je lui ai écrit.</p> + +<p>Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille +de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du +15 juin.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">65.—<i>Mardi 5 juin</i>.</p> + +<p>C'est hier que le général a prononcé—ou plutôt qu'il a lu, à la +Chambre, son grand discours-programme.</p> + +<p>D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé +d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise, +car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être +obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de +discussions contradictoires!</p> + +<p>Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant +député!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">66.—<i>Mercredi 6 juin</i>.</p> + +<p>Le général accepte ma combinaison:</p> + +<p>«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de +Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.</p> + +<p>»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.</p> + +<p>»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours +chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous +les deux.</p> + +<p class="r">»G...</p> + +<p class="ind">»Mardi 5.»</p> + +<p>Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai +plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai +signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.</p> + +<p>Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais +bien faire le vide pour Eux!</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">67.—<i>Mardi 12 juin</i>.</p> + +<p>C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés +ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.</p> + +<p>Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les +garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a +plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de +rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les +antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la +fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!»</p> + +<p>C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns +soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde, +grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à +cet égard que l'année dernière.</p> + +<p>La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce +passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la +nature apparaìt la plus belle. Jamais elle ne le fut plus +merveilleusement que cette année.</p> + +<p>Toutes les collines sont couvertes d'une fraìche verdure, tous les +gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui +embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis +terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en +foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis +un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre +aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en +empêchant qu'ils soient reconnus?</p> + +<p>Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu. +Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été +longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette +école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à +mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car, +ainsi que l'a dit un jour M<sup>me</sup> Marguerite: «Il faut parfois servir ses +amis malgré eux!»</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>Troisième Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">68.—<i>Mercredi 13 juin</i>.</p> + +<p class="smcap c">midi</p> + +<p>Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:</p> + +<p>«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre +voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.</p> + +<p>»à demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.</p> + +<p class="r">»G...</p> + +<p class="ind">»Mardi.»</p> + +<p>La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au +cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare, +et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, +d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y +charger les bagages.</p> + +<p>Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de +marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que +l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le +soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la +Tiretaine...</p> + +<p class="c smcap">onze heures du soir</p> + +<p>à deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai +entendu la voiture revenir.</p> + +<p>Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle +près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter +un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le +palier. Il suit à deux pas d'intervalle.</p> + +<p>Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue +depuis des années.</p> + +<p>Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens +auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne +Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»</p> + +<p>Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner +est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en +mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:</p> + +<p>«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons +quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela +pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons +rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni +surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous +n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, +sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va +avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui +nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous +rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit +à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous +remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera +tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous +saviez la vie que je mène à Paris...»</p> + +<p>«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»</p> + +<p>«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de +suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, +Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par +Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et +nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dìner ce soir, +après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon +ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, +moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général. +Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur +gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise. +Elle en dépense de l'argent en toilettes! à chaque voyage, je ne +reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.</p> + +<p>Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans +leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée +aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:</p> + +<p class="c">«<i>Auguste, 14, rue Lapérouse,</i></p> + +<p class="c">»<i>Enfant se porte bien.</i></p> + +<p class="r">»<span class="smcap">Parage</span>.»</p> + +<p>Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes +deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine +saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc +inscrit séance tenante: «M. et M<sup>me</sup> Parage, rentiers, venant de +Paris.»</p> + +<p>Le soir, je leur ai porté leur dìner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont +trouvé excellent.</p> + +<p>Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.</p> + +<p>C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi, +dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à +l'unisson...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">69.—<i>Jeudi 14 juin</i>.</p> + +<p>Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me +prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.</p> + +<p>Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire +spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et +il s'en va.</p> + +<p>Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison, +j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.</p> + +<p>En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et +qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me +dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau +pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je +m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste, +m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à +me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les +épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au +poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis +par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de +devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner +d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.</p> + +<p>Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le +Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus +aimablement du monde.</p> + +<p>«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est +l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir +aussi peu que possible,—à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir +me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant +la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»</p> + +<p>«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance... +Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite +de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder +rancune de cet excès de zèle.»</p> + +<p>«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder +cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et +même parfois zélés à l'excès...»</p> + +<p>«à condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun +sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma +confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de +vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir +dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je +l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute +circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi +complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près +de vous...»</p> + +<p>«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»</p> + +<p>«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre +livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce +mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se +félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»</p> + +<p>«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à +quoi cela peut être dû.»</p> + +<p>«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident +passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le +1<sup>er</sup> juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me +trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»</p> + +<p>«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»</p> + +<p>«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements +dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»</p> + +<p>Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers +arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire +tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me +posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux +personnes, et prenait quelques notes.</p> + +<p>Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus +gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me +retirer, quand il m'a dit subitement:</p> + +<p>«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux +pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils +vous paraissent être...»</p> + +<p>J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment +décisif.</p> + +<p>«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore +si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu +leurs noms sur mon livre...»</p> + +<p>«Oui, M. et M<sup>me</sup> Parage... Leur signalement, s'il vous plaìt?»</p> + +<p>«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde +dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande +pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à +plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est +très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»</p> + +<p>Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements +de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui +lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:</p> + +<p>«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures +tapageuses?»</p> + +<p>«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être +une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»</p> + +<p>«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»</p> + +<p>«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en +détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour +trait à celle du général Boulanger...»</p> + +<p>Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.</p> + +<p>«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»</p> + +<p>Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le +Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme +souriant:</p> + +<p>«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est +descendu pour dìner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont +trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a +bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en +rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès +qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, +mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont +laissé leurs bagages chez moi.»</p> + +<p>J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient +machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui, +et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées +vagabondaient ailleurs...</p> + +<p>«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis, +s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère +Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous +avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue +aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»</p> + +<p>J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma +maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie. +Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce +moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de +rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le +général Boulanger n'est pas à Royat!»</p> + +<p>Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au +général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais +la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore +retenti.</p> + +<p>La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaìment du monde. +Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un +tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque +j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se +trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général +que mon cocher—le seul qu'il fût possible d'employer en toute +confiance—avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En +réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec +sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas +bon caractère? Ils sont si heureux!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">70.—<i>Vendredi 15 juin</i>.</p> + +<p>Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des +journaux. J'avais là le <i>Figaro</i>, le <i>Gaulois</i>, la <i>Cocarde</i>, le +<i>Temps</i>, sans parler des gazettes locales.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux +passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un +entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais, +aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée +mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la +table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons +pas eu de peine à la faire revenir à elle.</p> + +<p>«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet +entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour +le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en +Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La +révélation livrant mon nom au public...»</p> + +<p>Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été +si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.</p> + +<p>Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès +cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne +l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui +contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de +leur bonheur!</p> + +<p>J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce +petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher +les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à +l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à +mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou +réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine +campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand +il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on +croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets +n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu +prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le +danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me +voilà tranquille.</p> + +<p>à six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer +que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.</p> + +<p>Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle +promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre +Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait +conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout +fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et +des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la +fraìcheur du soir.</p> + +<p>Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai +laissés.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">71.—<i>Samedi 16 juin</i>.</p> + +<p>J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier +d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne +parlant du voyage du général.</p> + +<p>Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent +seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit +dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois +pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou +trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai +appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes +l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte +d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est +notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout +cela, pourquoi faire???</p> + +<p>Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à +mon nom, la seconde au nom de M<sup>me</sup> Marguerite. Ils ont causé à +déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance +extrêmement très coûteuse que M<sup>me</sup> Marguerite, qui est très +pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église +l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu +ne pouvant pas lui suffire. à cette occasion, le général a fait allusion +à sa propre instance en divorce contre M<sup>me</sup> Boulanger.</p> + +<p>Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence +incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui +la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme +politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus +tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très +bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit +vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il +s'agit d'être indiscrets...</p> + +<p>à sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne +sont revenus dìner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans +la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les +a ravis autant que celle d'hier.</p> + +<p>à dìner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les +événements du mois de mars.</p> + +<p>Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé +son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:</p> + +<p>«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne +la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la +politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien! +ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle +me ferait perdre!»</p> + +<p>Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un +instant, il m'a demandé:</p> + +<p>«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la +politique?»</p> + +<p>J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me +suis dit: à quoi bon?</p> + +<p>«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre +de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer +politique... Je ne connais que ma consigne, moi!»</p> + +<p>Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment, +ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se +sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le +général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait +indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:</p> + +<p class="c"><i>Indicateur des Chemins de fer.—Guides Joanne ou autres:</i></p> + +<p class="c"><i>Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,</i></p> + +<p class="c"><i>Italie et Sicile, Suisse.</i></p> + +<p>Quel projet y a-t-il là-dessous?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">72.—<i>Dimanche, 17 juin</i>.</p> + +<p>Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la +papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux +librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû +revenir sans les <i>Guides</i> pour l'Espagne et pour le Maroc.</p> + +<p>Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette, +en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et, +tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs +projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois +prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à +la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y +séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile, +revenir enfin par l'Italie et la Suisse.</p> + +<p>L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage +militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée +leur apporter des fleurs fraìchement arrivées: je me suis arrêtée à les +regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise, +drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges +manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à +demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les +bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois +qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la +beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa +voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force, +lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers +lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se +donnait...</p> + +<p>Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au +moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit +être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée, +chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un +degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?</p> + +<p>à six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture +attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau +dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas +encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le +cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance, +n'était pas encore là.</p> + +<p>Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu +écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.</p> + +<p>à huit heures, ils ont accepté ma proposition de dìner de suite pour +sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dìner, ils +ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû +naìtre dans deux mois d'ici.</p> + +<p>Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit, +souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité +qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du +choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de +santé, de force et de fraìcheur... Puis je leur ai dit toute la +désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...</p> + +<p>«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de +l'espoir que tout n'est pas perdu?...»</p> + +<p>à cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se +regardant:</p> + +<p>«Nous vous le promettons!»</p> + +<p>Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin +d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé +en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.</p> + +<p>Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture +découverte par une nuit de toute beauté.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">73.—<i>Lundi 18 juin.</i></p> + +<p>Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom. +Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces +mots:</p> + +<p class="c"><i>Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91</i></p> + +<p>N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier +coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques +indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant +connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient +combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins +rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat +conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat +opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de +ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête, +tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!</p> + +<p>Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les +deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol +le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils +désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de +voyage à l'étranger.</p> + +<p>à onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce +temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez +légèrement.</p> + +<p>Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au +cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de +brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais, +pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.</p> + +<p>Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus +oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi. +Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce +grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...</p> + +<p>Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et +m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle +y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:</p> + +<p><i>S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et +l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins.</i></p> + +<p>Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre, +qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.</p> + +<p>Quand?...</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>Du troisième au quatrième Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">74.—<i>Mardi 19 juin.</i></p> + +<p>Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de +compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime +et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats +complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions +d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et +dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins, +mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes +ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès +personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus, +défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux +électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!»</p> + +<p>Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement—il en est bien +temps!—de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.</p> + +<p>Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage +secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur +allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que +le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami, +le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait +pour cela.</p> + +<p>Le <i>XIX<sup>e</sup> Siècle</i> assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à +la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.</p> + +<p>La <i>Cocarde</i> et la <i>Presse</i> déclarent qu'il a fait simplement un voyage +à Auch.</p> + +<p>Par contre, le <i>Figaro</i> d'hier annonce que, parti de Paris, gare +d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse, +puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.</p> + +<p>Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me +faire avouer qu'il était chez moi.</p> + +<p>Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai +ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait +si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se +faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">75.—<i>Mardi 3 juillet</i>.</p> + +<p>Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p>«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez +pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien +souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie +chambrette. Comptez donc toujours sur nous.»</p> + +<p>Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable +et avec quel plaisir j'y ai répondu!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">76.—<i>Mardi 10 juillet</i>.</p> + +<p>Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays +natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme +un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à +Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie. +Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et +qu'il y atteindrait avant un an.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">77.—<i>Vendredi 13 juillet</i>.</p> + +<p>Reçu ce matin un autre billet de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="r">«Jeudi 12.</p> + +<p>»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous +de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de +notre sincère affection.»</p> + +<p>Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils +ont dû être écrits avant...</p> + +<p>Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le +général est venu sommer l'Assemblée de reconnaìtre son impuissance et de +réclamer elle-même sa dissolution.</p> + +<p>«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a +renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le +sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en +débris, en poussière!»</p> + +<p>Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout +entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.</p> + +<p>Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente: +«Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez, +s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne +pourrez jamais lui faire de mal!»</p> + +<p>Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui +criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au +milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le +vote et il a jeté sa démission de député.</p> + +<p>Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait +qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">78.—<i>Samedi 14 juillet</i>.</p> + +<p>Son sang a coulé.</p> + +<p>Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond +coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,—peut-être +mortellement.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">79.—<i>Dimanche 15 juillet</i>.</p> + +<p>Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre, +pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et +résonnaient les mirlitons...</p> + +<p>J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux +nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque +hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé +à sa blessure.»</p> + +<p>Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de +quelques millimètres!</p> + +<p>Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait +partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma +raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté +dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte +Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...</p> + +<p>J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly, +près Paris, 6, boulevard d'Argenson.</p> + +<p>Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma +raison...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">80.—<i>Lundi 16 juillet</i>.</p> + +<p>L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison. +Il a pu prendre un peu de nourriture.</p> + +<p>J'ai lu que M<sup>me</sup> Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux +filles.</p> + +<p>J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la +rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est +évanouie au moment où le général est tombé...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">81.—<i>Mardi 17 juillet.</i></p> + +<p>L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont +pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">82.—<i>Mercredi 18 juillet.</i></p> + +<p>Enfin, une lettre d'Elle!</p> + +<p class="r">«Mardi 17 juillet.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Vous avez dû,—d'après l'affection que vous nous portez,—passer +quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne +ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de +guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos +bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous.</p> + +<p>»Encore et bien toujours à vous!»</p> + +<p>C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire +maintenant sans hésitation.</p> + +<p>C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez +le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">83.—<i>Vendredi 20 juillet.</i></p> + +<p>Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et +il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le +mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la +congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">84.—<i>Samedi 21 juillet.</i></p> + +<p>L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé +pendant quelques instants.</p> + +<p>Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui +prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le +siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a +malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on +pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">85.—<i>Dimanche 22 juillet.</i></p> + +<p>Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il +rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville.</p> + +<p>Comme j'ai remercié Dieu, ce matin!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">86.—<i>Lundi 23 juillet.</i></p> + +<p>Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville.</p> + +<p>L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par +43.000 voix contre 27.000.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">87.—<i>Mercredi 8 août.</i></p> + +<p>Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le +département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la +Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble, +de dimanche en huit.</p> + +<p>Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la +Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraìt aussi +chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la +Somme.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">88.—<i>Lundi 13 août.</i></p> + +<p>Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec +ferveur dans le tréfonds de leur âme,—l'attentat contre la vie du +général Boulanger! Seulement, il a raté.</p> + +<p>Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély, +dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la +place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un +homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de +revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été +blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général, +admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe +qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le +meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à +arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les +citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traìner +eux-mêmes.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p class="mid">89.—<i>Lundi 20 août</i>.</p> + +<p>C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait +cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois +départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme +par 76.000; dans le Nord par 142.000!</p> + +<p>Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en +survive le moindre vestige. Son étoile apparaìt plus resplendissante que +jamais.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">90.—<i>Vendredi 31 août.</i></p> + +<p>Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de +quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en +Russie.</p> + +<p>Je n'en crois pas un traìtre mot. Le voyage que le Général est en train +d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici, +et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder +jusqu'à ce moment.</p> + +<p>Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une +fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège. +Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement, +gagnera le Midi.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">91.—<i>Jeudi 20 septembre.</i></p> + +<p>Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général. +Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les +journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en +Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les +correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le +Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir +aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de +Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi +en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le +prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a +vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui +prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans +l'ìle Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il +s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à +Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.</p> + +<p>Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru +reconnaìtre le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être +là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des +interviewers et des politiciens.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">92.—<i>Lundi 8 octobre.</i></p> + +<p>Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal +qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est +dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être +chargé de ramener M<sup>me</sup> Marguerite par un autre chemin.</p> + +<p>Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie +avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger».</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">93.—<i>Dimanche 14 octobre.</i></p> + +<p>Quelle joie! Une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite qui me donne l'espoir de +les revoir bientôt!</p> + +<p class="r">«Samedi 13 octobre.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très +mal à vous—car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de +vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... +Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, +nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus. +Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 +novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez +savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement +la fille cadette de qui vous savez.</p> + +<p>»à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous +retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant, +nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">94.—<i>Samedi 20 octobre.</i></p> + +<p>Reçu un aimable petit mot de M<sup>me</sup> Marguerite, me remerciant +affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière +lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je +me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me +suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">95.—<i>Mardi 23 octobre.</i></p> + +<p>Me voilà rassurée.</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, +nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant, +comptez toujours sur notre bonne affection.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">96.—<i>Dimanche 28 octobre.</i></p> + +<p>Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue +Lowendal. Le Général a prononcé un discours. à la sortie, la Ligue des +Patriotes lui a fait une ovation endiablée.</p> + +<p>Demain, mariage du capitaine Driant.</p> + +<p>Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges +relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes. +Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre +princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux +millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, +sorti surtout de la poche des banquiers israélites.</p> + +<p>Je ne vois pas le Général jouant les Raton...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">97.—<i>Mardi 30 octobre.</i></p> + +<p>Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à +la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.</p> + +<p>Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">98.—<i>Mercredi 31 octobre.</i></p> + +<p>Le mariage religieux du capitaine Driant et de M<sup>lle</sup> Marcelle +Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un +grand événement parisien.</p> + +<p>Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec +toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé +une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais +qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...</p> + +<p>L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le +plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges», +devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés. +M. Laguerre donnait le bras à M<sup>me</sup> la duchesse d'Uzès. Le général du +Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des +noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de +«M<sup>me</sup> la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de +ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation».</p> + +<p>M<sup>me</sup> Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au +mariage.</p> + +<p>à la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue +Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher +général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.</p> + +<p>Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de +féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs +envoyées de tous les coins de France.</p> + +<p>Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est +Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">99.—<i>Mercredi 7 novembre.</i></p> + +<p>Un billet de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins +d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans +ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez, +comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos +bonnes amitiés.»</p> + +<p>Sera-ce pour ce mois-ci?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">100.—<i>Mercredi 14 novembre.</i></p> + +<p>Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain +matin.</p> + +<p class="r">«Mardi.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que +nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express +de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de +faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi +matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette +heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez +bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa +voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai, +afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la +peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez, +courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi +matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 +heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour +nous y conduire.</p> + +<p>»à bientôt donc, et comptez toujours sur nous.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">101.—<i>Jeudi 15 novembre.</i></p> + +<p>Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un +bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à +Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des +fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me +suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me +disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!»</p> + +<p>à la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:</p> + +<p class="ind">«<i>Impossible partir. Lettre suit.</i>»</p> + +<p>Pauvre Meunière, une déception de plus!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">102.—<i>Vendredi 16 novembre.</i></p> + +<p>La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:</p> + +<p class="r">«Jeudi 15.</p> + +<p>»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons +partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous +espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons +dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous +promets que ce n'est qu'une chose remise.</p> + +<p>»Croyez à notre bonne affection.»</p> + +<p>Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">103.—<i>Lundi 3 décembre.</i></p> + +<p>La quinzaine dont parlait M<sup>me</sup> Marguerite dans sa dernière lettre est +révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus +pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, +d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de +me fixer au plus vite.</p> + +<p>Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p class="mid">104.—<i>Mercredi 12 décembre.</i></p> + +<p>Enfin, une lettre d'Elle:</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi? +Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en +prie, par retour du courrier.</p> + +<p class="ind">»Bons souvenirs.»</p> + +<p>Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien +comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas +reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!</p> + +<p>Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">105.—<i>Samedi 22 décembre.</i></p> + +<p>Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que +m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.</p> + +<p class="r">«Vendredi 21 décembre.</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière.</p> + +<p>»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de +retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il +s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous +sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous +devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le +vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise, +et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.</p> + +<p>»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.»</p> + +<p>Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous +deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa +lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les +forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême +de ses vœux?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">106.—<i>Lundi 31 décembre.</i></p> + +<p>Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui +contenait cette lettre d'Elle:</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, +écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:</p> + +<p>«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne +pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera +prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...»</p> + +<p>»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute +que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une +grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour +lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous +permettra de rester auprès de vous plus longtemps.</p> + +<p>»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En +plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir +de Riom.</p> + +<p class="ind">»Bons souvenirs.</p> + +<p>»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce +que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important, +faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai +sacrifice, mais c'est pour lui.»</p> + +<p>Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine, +et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence, +du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...</p> + +<p>Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à +apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit +savoir mieux que moi...</p> + +<p>Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette +obligation de l'aider à Lui mentir,—à Lui, qui ne lui a jamais rien +caché...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">107.—<i>Mardi 1<sup>er</sup> janvier 1889</i>.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle +année et la précédente!</p> + +<p>Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre, +pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...</p> + +<p>Il est homme politique.</p> + +<p>Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, +celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et +aussi les regards terrifiés de ses adversaires...</p> + +<p>Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement +nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des +millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.</p> + +<p>Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">108.—<i>Vendredi 4 janvier</i>.</p> + +<p>La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:</p> + +<p class="r">«Mercredi soir.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous +m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous +connaissez le maìtre: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le +veut,—et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi +soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y +refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour +lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui +avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu +cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette +dépêche:</p> + +<p class="ind">«<i>Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse</i>,</p> + +<p>»<i>Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit +jours.»</i></p> + +<p>et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous +en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je +vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.</p> + +<p>»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez +ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous +l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible, +mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... +D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais +être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.</p> + +<p>»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer +cette année, je vous embrasse de tout cœur.»</p> + +<p>Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à +Clermont pour expédier la dépêche.</p> + +<p>Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente +actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que +vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au +27 de ce mois.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">109.—<i>Samedi 5 janvier</i>.</p> + +<p>Elle est toujours encore dans l'angoisse!</p> + +<p class="r">«Vendredi 4.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est +pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver. +Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu +cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M. +Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder +au moins de huit jours.</p> + +<p>»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit +pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant +mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la +même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous +arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez. +Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais, +demain, une dépêche vous disant:</p> + +<p class="ind">«<i>Effet raté et prenez précautions</i>.»</p> + +<p>»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout +demain soir—(quelle imprudence et quelle folie!)—et que nous serions +dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous +attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage +quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester +plus longtemps.</p> + +<p>»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si +une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas +contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la +première heure.</p> + +<p>»Mes bonnes amitiés.»</p> + +<p>Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma +dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue +peu après l'envoi de cette lettre.</p> + +<p>Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en +arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment +pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait +qu'à contre-cœur.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">110.—<i>Dimanche 6 janvier</i>.</p> + +<p>Dieu merci! la chose est enfin arrangée:</p> + +<p class="r">«Samedi.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous +écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.</p> + +<p>»Merci et amitiés.</p> + +<p>»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce +qu'il faudra que vous écriviez.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">111.—<i>Vendredi 11 janvier</i>.</p> + +<p>Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:</p> + +<p class="sev">«Jeudi 10 janvier 1889.</p> + +<p>»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma +bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est +que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté +vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée +par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons +traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais +et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à +qui vous savez:</p> + +<p>»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an +et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été +désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus +dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule +chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, +maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...»</p> + +<p>»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous +le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois, +quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence +pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaìtre, car, hier, il +me disait:</p> + +<p>«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous +recevoir.»</p> + +<p>»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons +et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre +réponse... <i>Ne parlez absolument</i> que des empêchements que vous aviez et +de vos regrets.</p> + +<p>»Encore merci et mes bonnes amitiés.</p> + +<p>»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le +télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.»</p> + +<p>Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un +moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait +écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est +bien pénible.</p> + +<p>Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne +venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car +si vraiment Il était élu à Paris,—ce dont on ne paraìt pas aussi sûr +qu'Elle l'est,—les conséquences de sa victoire seraient incalculables, +et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre +un instant...</p> + +<p>Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de +faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui +auraient mis leur appartement sens dessus dessous...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">112.—<i>Lundi 21 janvier</i>.</p> + +<p>Une lettre recommandée d'Elle:</p> + +<p class="r">«Dimanche,</p> + +<p>»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre +lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je +me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous +allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez +l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, +j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie +infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans +crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi +31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1<sup>er</sup> février. +Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère +chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons +bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute +petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra +complètement.</p> + +<p>»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé. +Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas +bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou +qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le +succès est sûr.</p> + +<p>»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1<sup>er</sup> au +matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y +être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le +1<sup>er</sup>.»</p> + +<p>Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1<sup>er</sup> +février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il +me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées +en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de +rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations +possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse, +dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, <i>La +Bataille</i>. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en +galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à +Paris et dans toute la France...</p> + +<p>Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de +modifier leur projet...</p> + +<p>En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble +leur appartement.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">113.—<i>Vendredi 25 janvier</i>.</p> + +<p>Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, +auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il +a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il +a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.</p> + +<p>Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de +faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne +remontaient même pas à un an et demi!</p> + +<p>Maintenant, au tapissier!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">114.—<i>Samedi 26 janvier</i>.</p> + +<p>C'est demain le grand jour.</p> + +<p>Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de +Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, +vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la +République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?</p> + +<p>Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux +partis aux prises cherchent à s'étouffer?</p> + +<p>Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain, +quelle sera ta décision souveraine?...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">115.—<i>Dimanche 27 janvier</i>.</p> + +<p>Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce +qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la +vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce +même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">116.—<i>Lundi 28 janvier</i>.</p> + +<p>à la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche +qu'elle m'a promise.</p> + +<p class="ind">«<i>Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m.</i></p> + +<p>»<i>Santé absolument parfaite. Suis heureuse. à bientôt. Lettre suit.</i></p> + +<p class="sev">»<i>Marguerite.</i>»</p> + +<p>Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.</p> + +<p>Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des +journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!</p> + +<p>C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus +enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">117.—<i>Mardi 29 janvier</i>.</p> + +<p>Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la +journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains +le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,—et qu'il ne l'a pas fait!</p> + +<p>Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant +vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il +était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le +moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.</p> + +<p>Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux +reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se +tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé. +La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la +tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule +enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu +résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de +sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa +première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime +nouveau!</p> + +<p>Et Il ne l'a pas voulu!</p> + +<p>Des amis, paraìt-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien +voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il +s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.</p> + +<p>Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu +assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt +personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié +à une majorité écrasante?</p> + +<p>Oui, qui donc?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">118.—<i>Mercredi 30 janvier</i>.</p> + +<p>J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:</p> + +<p class="r">«Mardi.</p> + +<p>»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et +vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien +mérité!</p> + +<p>»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain +soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je +crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à +Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous +attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas +retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais +j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement +aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que +vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste +encore demain.</p> + +<p>»à vendredi et nos bonnes amitiés.»</p> + +<p>Ne pas répondre!—J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à +Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez +pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne +permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant, +en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une +femme!»</p> + +<p>Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">119.—<i>Jeudi 31 janvier.</i></p> + +<p>La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais +comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre +jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à +la gare de Clermont demain matin. Le cocher—celui-là même qui nous a si +bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,—doit venir me +prendre à quatre heures et demie.</p> + +<p>Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est +maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient +leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a +remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les +portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la +place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus +coquette et plus gaie.</p> + +<p>J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas. +J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui +pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la +locomotive m'amène à travers la nuit...</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>Quatrième Séjour</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">120.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> février</i>.</p> + +<p>à quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le +ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues +faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient +seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares +voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.</p> + +<p>J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je +me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant +les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de +prudence que j'avais cru bon d'adresser à M<sup>me</sup> Marguerite: s'il aurait +soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins +attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la +figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son +grand pardessus de voyage.</p> + +<p>Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée +en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui +vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des +yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant +moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air +heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire +tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau +sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules, +comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre. +Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons +échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!»</p> + +<p>Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai +fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les +bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac +de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le +tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher, +pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes +retournés à Rayat en moins de vingt minutes.</p> + +<p>Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence +du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de +venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se +rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir, +pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans +la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui +forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de +princesse voyageant incognito.</p> + +<p>Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi +grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand +imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de +tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...</p> + +<p>Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il +voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!</p> + +<p>Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise +glaciale qui cinglait cruellement.</p> + +<p>«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la +voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur +chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je +m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui, +tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est +mis à pousser des exclamations:</p> + +<p>«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes +compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir, +il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se +sentir heureux, ici!»</p> + +<p>Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle +me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait +omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de +complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été +en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans +l'appartement?</p> + +<p>Pendant ce temps, j'aide M<sup>me</sup> Marguerite à se débarrasser de sa +voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de +loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux. +Elle est admirablement portante, mais Lui paraìt réellement fatigué. +Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez +paraìt agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont +très creusés, la face est pâle.</p> + +<p>En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à +Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de +journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son +hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier +encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait +recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la +soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les +nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation +presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa +présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à +une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de +Berry!</p> + +<p>Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller +se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait +prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils +ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en +venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la +seconde au nom de Pacage.</p> + +<p>Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. à midi, +j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je +leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils +ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais +déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine +marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages +richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, +car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je +crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le +même verre.</p> + +<p>«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les +fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus +de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre +d'avant-hier?»</p> + +<p>J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de +nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était +compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras, +ai-je répondu:</p> + +<p>«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si +peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de +ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... +Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en +la précisant...»</p> + +<p>«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû +lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois +que je l'ai sur moi...»</p> + +<p>Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après, +profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue +moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais +tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait +certain maintenant que le général était découvert.</p> + +<p>Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais +de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:</p> + +<p>«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle +du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...»</p> + +<p>J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air +entendu:</p> + +<p>«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la +discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au +général...»</p> + +<p>Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée. +Mais d'où savait-on la nouvelle?</p> + +<p>Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine +insouciante quand ils ont passé à table.</p> + +<p>Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à +petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse +d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à +triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs +venues aujourd'hui de Nice.</p> + +<p>Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les +contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir +découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils +ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la +gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand +mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de +leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont +plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres +policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le +froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général +disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:</p> + +<p>«à propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?»</p> + +<p>J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:</p> + +<p>«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous +permettait de coucher le soir même à l'Élysée—et tout le monde se +demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»</p> + +<p>Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient +avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur M<sup>me</sup> +Marguerite.</p> + +<p>Enfin, éclatant de rire:</p> + +<p>«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»</p> + +<p>Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive +contrariété, elle a dit doucement:</p> + +<p>«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je +ne veux que ce que vous voulez...»</p> + +<p>Alors, lui, comme pris de repentir:</p> + +<p>«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu +et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon +triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de +posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour +arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux +élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit +millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le +chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus +formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le +comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot... +Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait +à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore +en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une +manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une +élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de +faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ +de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule +qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête +Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en +uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de +mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes +ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux. +J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je +venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy, +j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le +vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: +j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur +profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je +le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de +Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser +de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...</p> + +<p>»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si +240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se +sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même +qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était +donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien +que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises. +Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée +sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre +avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait +fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh +bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne +sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme +absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur +la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me +coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité +terrible, le soir du 27 janvier...»</p> + +<p>Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des +éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:</p> + +<p>«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à +l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez +Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!»</p> + +<p>Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir. +Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras, +Il lui a dit d'un ton câlin:</p> + +<p>«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me +serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y +excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine, +qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir +entraìné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...»</p> + +<p>à petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant +le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux +toujours baissés.</p> + +<p>Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en +avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dìner: ils ne +contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai +portés.</p> + +<p>J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la <i>Gazette +d'Auvergne</i> de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:</p> + +<p>«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5 +heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture, +aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.»</p> + +<p>Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques +dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des +visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à +échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne, +c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de +journalistes.</p> + +<p>Il est vrai qu'il neige si dru dehors!</p> + +<p>Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour +m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">121.—<i>Samedi 2 février</i>.</p> + +<p>La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la +première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double +mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de +clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même +temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...</p> + +<p>à neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient +encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les +volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que +ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison. +Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si +vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur +dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant +que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se +frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches +sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux +de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des +brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de +neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce +n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses, +sombre verdure infiniment triste aussi.</p> + +<p>Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements +clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de +roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui +descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraìchement +abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au +pelage fauve les traìnent péniblement. Les paysans qui marchent auprès +portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en +peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille +enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige +dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.</p> + +<p>J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de +surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un +peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaìtre messieurs les +agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns +circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines +suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste +fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second +fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le +long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est +perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le +tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la +maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis +quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros +flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa +pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment +pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...</p> + +<p>Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement +inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la +ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de +Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraìtrait qu'il a été +reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la +<i>Gazette d'Auvergne</i> qui attendait son fils par le même train, et qui +s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave, +la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la +nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage +d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.</p> + +<p>Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter +d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général. +Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon +habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que +sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés +devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!</p> + +<p>L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le +couvert dans la salle à manger, quand M<sup>me</sup> Marguerite est venue tout à +coup me trouver.</p> + +<p>Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui +tremblait un peu d'émotion contenue:</p> + +<p>«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la +peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que +s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est +que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une +plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se +renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois +pour toutes que je n'ai aucune influence—vous entendez bien: +<i>aucune</i>—sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de +tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est +pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma +propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le +général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la +conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre +affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne +pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont +pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et +comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous +demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels +que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.»</p> + +<p>Je lui ai répondu, émue moi aussi:</p> + +<p>«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la +peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me +demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.»</p> + +<p>Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour +retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.</p> + +<p>Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont +informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il +ne leur prìt fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils +entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se +reposer en faisant de la lecture et en causant.</p> + +<p>à peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en +m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver +un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave +cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de +questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général +chez moi...</p> + +<p>«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire... +Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire +la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le +connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je +venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui +vous avons amené le général!»</p> + +<p>Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité, +savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger, +puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé +d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre +les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet +instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir +de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit +verre pour le stimuler dans son indignation.</p> + +<p>Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la +robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait +d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce +temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai +fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire +parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur +demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.</p> + +<p>à la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai +trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et +fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant +l'échappée du moindre filet de lumière.</p> + +<p>Il est venu d'autres visiteurs encore.</p> + +<p>Vers neuf heures, le général a sonné pour dìner. Je venais justement de +me remettre en robe de soie. M<sup>me</sup> Marguerite avait la même toilette +qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle +qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.</p> + +<p>Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se +rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble: +l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce +terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale, +où ses amis auraient voulu qu'il se rendìt en grand uniforme; les soins +dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que M<sup>me</sup> Boulanger, loin +d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient +prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce +délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec +M<sup>lle</sup> Marcelle, dont M<sup>me</sup> Marguerite parlait comme d'une chère sœur +cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière +unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.</p> + +<p>Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur +remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du +clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin... +Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis +descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle +commune.</p> + +<p>Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des +journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart +reproduisent l'information de la <i>Gazette d'Auvergne</i>. Le <i>Figaro</i> était +de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. +Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">122.—<i>Dimanche 3 février</i>.</p> + +<p>J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma +vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied, +sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui +voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à +l'hôtel plus de deux cents personnes.</p> + +<p>Mais, procédons par ordre.</p> + +<p>Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de +Clermont.</p> + +<p>à neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont +plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans +hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au +facteur:</p> + +<p>«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise +plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger, +à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.»</p> + +<p>D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de +police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il +n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier. +L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le +regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en +chantant.</p> + +<p>Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée +qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans +le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri +aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre +révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée, +des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent +observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des +arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais +il paraìtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil +photographique... Bien du plaisir, Messieurs!</p> + +<p>Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maìtre s'est arrêté +devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute +mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais +occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On +l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre +quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le +monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui +portait cette adresse:</p> + +<p class="ind"><i>Madame Marie Quinton</i>,</p> + +<p class="ind1"><i>Hôtel des Marronniers.</i></p> + +<p>Il ajoute en chuchotant:</p> + +<p>«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.»</p> + +<p>J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre +adresse:</p> + +<p class="ind"><i>Urgente très pressée,</i></p> + +<p class="ind1"><i>Monsieur le Général Boulanger,</i></p> + +<p class="mid"><i>Royat.</i></p> + +<p>Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui +réponds:</p> + +<p>«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur... +Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas +ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une +année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11 +bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous +l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier +courrier du matin...»</p> + +<p>Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au +monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en +saluant, la mine longue, longue... à midi, quinze messieurs étaient à +table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux, +plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire +en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je +me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont +le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille +bruits semblables.</p> + +<p>Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en +bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur +visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui +les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de +remonter jusqu'à eux.</p> + +<p>Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette +ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus +des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches +avec du vinaigre...</p> + +<p>à trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de +place alignées le long de la route, formant une file longue de deux +cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien +que pour regarder les fiacres.</p> + +<p>La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges +à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le +mauvais temps.</p> + +<p>Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. à peine +avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire +front à celles de l'autre.</p> + +<p>Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des +messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très +difficilement, avec un fort accent étranger.</p> + +<p>Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire +contresigner son livret par le général Boulanger, «son général, +sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons, +à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du +monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et +qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, +pour toucher la main au général de ses rêves...</p> + +<p>Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû +leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des +journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au +grenier.</p> + +<p>Il est venu, enfin,—comble des combles,—un monsieur pour faire une +saison!</p> + +<p>Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général +s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait +confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce +dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez +moi.</p> + +<p>Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces +se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne +m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien +trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois +jours!</p> + +<p>à six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en +uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par +le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois +heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés +jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de +disparaìtre afin de servir le général à table.</p> + +<p>Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti +une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter +la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à +neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dìner!</p> + +<p>Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il +était grand temps de dìner. Elle et lui n'y songeaient même pas!</p> + +<p>Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour +n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le +repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune, +toujours encore pleine de monde.</p> + +<p>Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je +lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième +fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas +eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les +leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris! +Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du +séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez +eux les mains vides et l'air navré:</p> + +<p>«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de +Paris n'est pas encore arrivé...»</p> + +<p>Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il +s'est mis à pester comme un beau diable:</p> + +<p>«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là +l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous +plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures +élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on +n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je +me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...»</p> + +<p>J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de <i>La Guerre de Demain</i>, le +général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout +autre préoccupation.</p> + +<p>Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé +ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus +fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que +d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait +fait absorber aujourd'hui!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">123.—<i>Lundi 4 février</i>.</p> + +<p>Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient +poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a +neigé, du reste, sans discontinuer.</p> + +<p>J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes +locales.</p> + +<p>corté de lettres à l'adresse du général, +attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il +m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il +m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème +incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes +cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre +enveloppe qui portait:</p> + +<p class="c"><i>Monsieur Parage—Personnelle.</i></p> + +<p>Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis +aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après +avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:</p> + +<p>«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous +nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.»</p> + +<p>«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente +que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places +seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six +heures.»</p> + +<p>Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en +aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment, +c'était s'exposer à des mésaventures certaines.</p> + +<p>J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne +pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.</p> + +<p>à déjeuner le général et M<sup>me</sup> Marguerite ont été de fort belle humeur. +L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de +visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur +blond, genre anglais, qui était, paraìt-il, un explorateur suédois très +connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il +avait compté sans la sœur tourière...</p> + +<p>Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de +fraìcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai +apportées. M<sup>me</sup> Marguerite était en train de mettre sa grande +toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres +mains. Ils ont dìné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur +remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne +parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment +embarrassée.</p> + +<p>Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore +attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui +n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement +inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors +sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en +arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La +seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de +Clermont.</p> + +<p>«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie +jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée +d'une semelle... à Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture; +mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne +nous a plus lâchés...»</p> + +<p>Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de +faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis +dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand +j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma +porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!</p> + +<p>J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et +tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez +pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le +moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde +des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la +rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques +années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes +vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont +entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les +cylindres à bluter la farine. à l'étage au-dessus se trouvent les +meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière, +qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où +part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier +menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne +reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à +la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut +en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des +individus sont en train de faire.</p> + +<p class="top">Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance: +j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence +du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil, +glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la +farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes +qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traìnait sur l'évier: je +l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec +la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante, +j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le +long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma +sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas, +je me suis écriée:</p> + +<p>«Halte-là! ou je coupe!...»</p> + +<p>La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois +étages, sans salut possible pour lui.</p> + +<p>Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.</p> + +<p>J'étais dès lors maìtresse de la situation, et le sentiment que j'en +avais me donnait un calme presque souriant.</p> + +<p>J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors +aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux +d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait +encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position +était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné +vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires: +de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:</p> + +<p>«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaìt?»</p> + +<p>Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on +remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire +sans mettre en péril, du même coup, l'<i>incognito</i> du général? Il n'y +fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans +bruit, en gardant l'aventure secrète.</p> + +<p>Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans +causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.</p> + +<p>Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.</p> + +<p>Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde, +pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne +suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de +toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai +consolider, dès demain, celles qui ferment mal.</p> + +<p>Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever? +Essayer de le surprendre seulement?...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">124.—<i>Mardi 5 février.</i></p> + +<p>Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure +d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le +cerveau.</p> + +<p>Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.</p> + +<p>La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. à onze heures, le +général et M<sup>me</sup> Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est +bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux +sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier +d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le +général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se +serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maìtresse morte. Ils +ont discuté sur cette action. M<sup>me</sup> Marguerite a déclaré qu'elle ne +pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une +vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge +l'heure venue....</p> + +<p>Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:</p> + +<p>«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée +au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, +dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours +le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le +garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci +de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir +avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas +vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que +je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la +cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à +une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si +j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui +m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»</p> + +<p>Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé: +la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient +autant que ses paroles.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se +laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:</p> + +<p>«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en +supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera +jamais...»</p> + +<p>Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient +apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...</p> + +<p>...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les +valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en +divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une +solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande +d'annulation du mariage religieux de M<sup>me</sup> Marguerite, qui rencontrait +bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une +observation:</p> + +<p>«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous +serez devenu maìtre du pouvoir...»</p> + +<p>Le général s'est mis à rire:</p> + +<p>«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se +termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est +infaillible!»</p> + +<p>Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le +courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité +était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures, +il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à +dìner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa +voiture attendait devant la porte.</p> + +<p>Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est +tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai +donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en +face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six +heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans +attendre qu'on le lui répétât.</p> + +<p>Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dìner et, tandis qu'ils +mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre +voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de +plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.</p> + +<p>En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont +levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement +des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.</p> + +<p>«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous +reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et +l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril +sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous +prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez +constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence +et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi, +promettez-nous de venir de suite...»</p> + +<p>«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi +distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils +m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.</p> + +<p>La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder. +Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture, +dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est +arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les +chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture +était déjà loin.</p> + +<p>...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont +été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour +se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait +défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses +passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur +bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des +curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu +tant de mal à les défendre.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>Du quatrième Séjour au Voyage de Londres</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">125.—<i>Mercredi 6 février.</i></p> + +<p>Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais +aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois, +j'ai été réveillée par un grand cri de: «à bas Boulanger!» poussé d'une +voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que +je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos! +Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de +volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je +m'alitais.</p> + +<p>Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du +général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le +mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre.</p> + +<p>Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui, +m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on +les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20 +kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une +voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se +relayent, paraìt-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout +attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois +par jour. Des clients même—car il en est encore revenu plusieurs +aujourd'hui,—se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en +sortant de chez moi.</p> + +<p>Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents, +envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid, +par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour +surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?...</p> + +<p>Si, au moins, cela pouvait les réchauffer!</p> + +<p>...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir +du linge que M<sup>me</sup> Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à +grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant +étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une +toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile +festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq +fleurons,—du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs +en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">126.—<i>Jeudi 7 février.</i></p> + +<p>Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le +général chez moi, ne se doute encore de son départ.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">127.—<i>Vendredi 8 février.</i></p> + +<p>Reçu une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet +de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous +portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et +bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit +jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais +vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que +j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans +restriction...</p> + +<p>»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de +vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance—mais, c'est +égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et +faites-les bien mettre à la gare.</p> + +<p>»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez +vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux +de vous le prouver.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au +moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me +réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue +dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui +vaille!</p> + +<p>Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général +parti de Royat.</p> + +<p>Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu. +à ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait +pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si +peu réussi au mois de juin!</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">128.—<i>Dimanche 10 février</i>.</p> + +<p>Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue +Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice. +Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il +se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux, +et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de +Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:</p> + +<p>«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du +1<sup>er</sup> au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le +général a reçu secrètement diverses visites de personnalités +boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années +dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la +Comédie-Française...</p> + +<p>»Le fait est absolument certain.»</p> + +<p>Comment donc!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">130.—<i>Mardi 12 février</i>.</p> + +<p>Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas. +Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis +de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a +décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin +que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de +milliers de suffrages au général.</p> + +<p>Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont +prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au +renouvellement de la Chambre entière.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">131.—<i>Vendredi 15 février</i>.</p> + +<p>Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le +Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que +le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.</p> + +<p class="mid">132.—<i>Samedi 23 février</i>.</p> + +<p>Une nouvelle lettre de M<sup>me</sup> Marguerite m'est parvenue, portant, autant +que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:</p> + +<p class="r">«Vendredi, 2 h.</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense +souvent, c'est-à-dire <i>nous</i> pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant +de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus +tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais +pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce +sera pour le 7.</p> + +<p>»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire +plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous +les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.»</p> + +<p>à part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus! +Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">133.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> mars</i>.</p> + +<p>à peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de +théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de +l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver, +les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la +Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le +coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.</p> + +<p>En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se +demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se +trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au +Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y +côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle +du prince de Polignac et du duc de Montmorency.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">134.—<i>Samedi 9 mars</i>.</p> + +<p>Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de +rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt +par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dìner que M<sup>me</sup> la +duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de +France se pressaient dans les salons.</p> + +<p>La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de +chasse ont sonné les <i>Pioupious d'Auvergne</i>.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">135.—<i>Vendredi 15 mars</i>.</p> + +<p>Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du +monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du +Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés +boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de +la Ligue des Patriotes.</p> + +<p>Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.</p> + +<p>On commence à parler de poursuites possibles contre le général en +personne.</p> + +<p>Je suis inquiète et je l'ai écrit à M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">136.—<i>Lundi 18 mars</i>.</p> + +<p>Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M. +Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à +prononcer les paroles suivantes:</p> + +<p>«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche +que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je +dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce +que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et +je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!»</p> + +<p>Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un +geste de menace et de défi.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">137.—<i>Lundi 25 mars</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:</p> + +<p class="ind">«Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous +vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai +dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été +fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche +de vous écrire, afin de vous rassurer sur <i>tout</i>; tout va très bien. Il +y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que +mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les +vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne +peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous +est si chère.</p> + +<p>»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans +le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à +l'avance de ce grand plaisir.</p> + +<p>»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous +affectionnons bien.»</p> + +<p>Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà +par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa +demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de +réintégrer le domicile conjugal, M<sup>me</sup> Boulanger a trouvé cette +déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!»</p> + +<p>Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est +l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">138.—<i>Dimanche 31 mars</i>.</p> + +<p>Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se +serait trouvé mal à un dìner en ville; il aurait souffert de douleurs +telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que +le malaise est dû aux dìners trop répétés dans le grand monde. Les +autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont +d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement +rétabli.</p> + +<p>D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général +serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose +s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit +commencer après-demain au tribunal correctionnel.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">139.—<i>Lundi 1<sup>er</sup> avril</i>.</p> + +<p>Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur +général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué +et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre +sur lui, paraìt-il, d'intenter des poursuites au général.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">140.—<i>Mardi 2 avril</i>.</p> + +<p>J'ai parcouru la <i>Gazette d'Auvergne</i> pour voir ce qu'on dit du procès +de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.</p> + +<p>J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit +courait à Paris que le général a pris la fuite...</p> + +<p>Voyons, Messieurs, le 1<sup>er</sup> avril, c'était hier. Vous retardez!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">141.—<i>Mercredi 3 avril</i>.</p> + +<p>La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux +venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de +leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son +secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un +agent secret l'aurait filé, paraìt-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la +rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute +de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le +couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45, +l'express de Bruxelles.</p> + +<p>La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau +enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition! +Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?</p> + +<p>Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général +aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours +de repos, en dépistant tous les indiscrets.</p> + +<p>Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient +passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à +l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de +M<sup>me</sup> Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine +venue?...</p> + +<p>Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">142.—<i>Mardi 9 avril.</i></p> + +<p>J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible +encore.</p> + +<p>Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un +peu.</p> + +<p>Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45 +qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est +descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est +seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été +chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le +comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les +uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de +journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce +qu'il se savait à la veille d'être arrêté.</p> + +<p>Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première +s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au +général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite, +c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour +crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui +semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.</p> + +<p>C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le +général.</p> + +<p>...M<sup>me</sup> Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en +songeant à elle!</p> + +<p>Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?</p> + +<p>Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas +compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne +se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il +qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la +fuite devait fatalement entraìner pour sa propre vie: le scandale +public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les +journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de +toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier +des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler +dans l'exil?</p> + +<p>Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos +yeux clairs, pour y découvrir la vérité...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">143.—<i>Lundi 15 avril.</i></p> + +<p>Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police +perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On +assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et +d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au +général.</p> + +<p>Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone +entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va +décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer, +avenue Louise.</p> + +<p>Les journaux disent que M<sup>me</sup> de B... (quelques-uns prennent un malin +plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général +sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que, +malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle +amie.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">144.—<i>Dimanche 21 avril.</i></p> + +<p>On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour +n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres.</p> + +<p>Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de +ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les +gens—ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent, +hélas!—couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est +intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente. +Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave +Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres +outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">145.—<i>Vendredi 26 avril.</i></p> + +<p>Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier +matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres +s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du <i>Victoria</i>, frété +exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été +hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol. +Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">146.—<i>Mercredi 1<sup>er</sup> mai.</i></p> + +<p>Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison +toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques +de Londres, 51, Portland Place.</p> + +<p>à Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52<sup>e</sup> anniversaire de sa +naissance. On a lu une lettre de lui où il disait:</p> + +<p>«Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai +depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.»</p> + +<p>Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois, +qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle +qui va s'ouvrir?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">147.—<i>Samedi 19 mai.</i></p> + +<p>Voici plus d'un mois que j'ai écrit à M<sup>me</sup> Marguerite, et pas de +réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres.</p> + +<p>Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne +parlent presque plus de Lui.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">148.—<i>Samedi 22 juin.</i></p> + +<p>Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de M<sup>me</sup> Marguerite, +ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois.</p> + +<p>Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la +haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">149.—<i>Dimanche 14 juillet.</i></p> + +<p>L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi, +devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">150.—<i>Mercredi 17 juillet.</i></p> + +<p>Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses +que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres, +pour la sainte Marguerite.</p> + +<p>Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui +vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue +les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500 +cantons de France appelés au vote.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">151.—<i>Dimanche 28 juillet.</i></p> + +<p>Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on +affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte +Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour +sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute +de quoi ils seront jugés par contumace.</p> + +<p>J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La +candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans +Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">152.—<i>Lundi 29 juillet.</i></p> + +<p>On ne connaìt encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le +général n'a passé que dans six.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">153.—<i>Mardi 30 juillet</i>.</p> + +<p>Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne +n'osait le prévoir.</p> + +<p>Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans +sont consternés.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">154.—<i>Vendredi 9 août</i>.</p> + +<p>Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire +commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du +Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé +hier à lire son réquisitoire.</p> + +<p>La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans +doute encore deux grandes audiences.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">155.—<i>Samedi 10 août</i>.</p> + +<p>Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du +réquisitoire.</p> + +<p>De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à +moi, que le M. Auguste, auquel M<sup>me</sup> Marguerite m'avait écrit de +télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du +général,—une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle, +surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se +tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?</p> + +<p>Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée +des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger: +1.275 en seize mois!</p> + +<p>M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre +celle de toutes les missives que la poste a <i>oublié</i> de transmettre... +Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience +supplémentaire!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">156.—<i>Dimanche 11 août</i>.</p> + +<p>C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du +réquisitoire s'est achevée.</p> + +<p>Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un +gros roman,—si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout, +n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres +complètes de Lucie Herpin!</p> + +<p>Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel +on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une +conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 30%;"><i>Che vôl batre mo bourriquo</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 30%;"><i>Troubaré be tourzou no triquo</i><a name="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. +</span><br /> +</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">157.—<i>Jeudi 15 août</i>.</p> + +<p><i>Consummatum est</i>. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé +hier soir à six heures.</p> + +<p>Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes +et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte +fortifiée.</p> + +<p>L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits +de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous +séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la +Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. à moins qu'il +ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...</p> + +<p>Mais, alors, pourquoi être parti?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">158.—<i>Jeudi 5 septembre</i>.</p> + +<p>Enfin, enfin, une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite!</p> + +<p class="r">«Jeudi 29 août.</p> + +<p>»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de +très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car, +depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris... +nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle +est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit +l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre. +J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera +suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre +cœur à notre égard.</p> + +<p>»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie. +Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous +séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a +supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il +est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il +sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me +charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais +que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,—si vous n'êtes +pas devenue oublieuse!!</p> + +<p>»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre: +sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra, +vous mettrez dessus:</p> + +<p class="c"><i>Mademoiselle Francine Molès,</i></p> + +<p class="c"><i>39, rue de Berry,</i></p> + +<p class="sev"><i>Paris.</i></p> + +<p>»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre +enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:</p> + +<p class="c"><i>Faire parvenir à Madame de B...</i></p> + +<p class="sev"><i>De suite.</i></p> + +<p>»J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me +parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours +aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours +les plus heureux.</p> + +<p>»Je vous embrasse, vilaine oublieuse.</p> + +<p class="r">»B. B.»</p> + +<p>La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boìte de gare. +Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat!</p> + +<p>Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes +pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?</p> + +<p>J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la +croisée d'un des séides de M. Constans!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">159.—<i>Lundi 16 septembre</i>.</p> + +<p>On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de +théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette +semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes +élections de dimanche prochain.</p> + +<p>Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et +chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois.</p> + +<p>Du côté des brochures, voilà le <i>Boulangiste</i> du mois d'août 1886, avec +les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en +petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les <i>Almanachs +Boulanger</i> et plusieurs biographies du général, depuis la première, +parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...</p> + +<p>Voilà aussi les diverses <i>proclamations</i> et <i>déclarations</i> du général, +puis un long panégyrique intitulé: <i>Celui que nous voulons!</i> puis la +brochure de M. Laisant: <i>Pourquoi et comment je suis boulangiste</i> et la +contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas. +Voilà, d'autre part, le placard: <i>Au peuple, mon seul juge!</i> où le +général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la +brochure de propagande: <i>Qui a dit vrai?</i> tout récemment parue, +laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations.</p> + +<p>Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'<i>En +revenant d'la revue</i>, les <i>Pioupious d'Auvergne</i>, le <i>Général Revanche</i>, +le <i>Prépare-toi, soldat de France</i>! l'hymne <i>Honneur au vaillant +Général!</i> et celui qui a nom <i>Faut qu'il revienne!</i> (sur l'air d'<i>En +revenant d'la revue</i>):</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Nous le voulons, la France entière,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Qui n'a pourtant pas froid aux yeux,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Mais qui regarde à la frontière,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Veut ce ministre valeureux.</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">La nation est assez forte,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Nous cherchons la paix, mais qu'importe</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Qu'on fronce le sourcil là-bas:</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Boulanger nous guide au combat!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">à coup sûr, ce jour-là,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Le peuple et le soldat</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Suivront leur brave général,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Avec un entrain général,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Sous les plis du drapeau,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Émules de Marceau,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Tous se mettront à crier:</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">«Vive la France et Boulanger!»</span><br /> +<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br /> +<br /> +</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 22%;">Oui, Boulanger</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">à bien su relever</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Le moral du troupier,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Qu'on s'en souvienne!</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Le peuple entier,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Dont il s'est fait aimer,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Réclame Boulanger:</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Faut qu'il revienne!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre, +sont tout simplement idiots. Exemple:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">LA REVANCHE DE BOULANGER</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Comme une relique,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Notre général,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Néral!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Aim' la République,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">C'est un homme loyal,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Loyal!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Gloire au patriote</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Qui tient not' drapeau,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Drapeau!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Gloire au sans-culotte,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Sans-culotte... de peau,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">De peau!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Je ne continue pas.—Voici l'image du général crucifié par la +Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: «Il +ressuscitera!» Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du +glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches +du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">TOUS VONT DÉCAMPER</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Depuis longtemps la Chambre</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Ne fait que dormir,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">De janvier à décembre:</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Il faut en finir!...</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Paris, la province</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Demandent promptement</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Que l'on vous évince</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Tous du Parlement!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Les cinq cents rois fainéants de la Chambre</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Vont tous décamper,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Grâce à Boulanger!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">La dissolution</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Fera passer la revision!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">On verra la France,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Au premier signal,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Donner sa confiance</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Au brav' général.</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Tous, comme un seul homme,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Tous iront voter</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Et l'on verra comme</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">On aim' Boulanger!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Boulanger, le maìtre</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">D'une majorité,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Bientôt fera naìtre</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">La prospérité!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Alors notre France,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Vivant dans la paix,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Reprendra confiance,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Heureuse désormais!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Il y a aussi la <i>Marseillaise boulangiste</i> qui appelle au vote:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Aux urnes, citoyens!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Échappons au danger!</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Votons,</span><br /> +<span style="margin-left: 22%;">Votons,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Sur un seul nom!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Votons pour Boulanger!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est +également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous +autres, femmes! Tel: l'<i>Œillet patriotique</i>, précédé d'une vignette qui +encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Quand le ciel se dore,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">D'avril à juillet,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Aux feux de l'aurore,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Resplendit l'œillet!...</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Ô fleur d'espérance,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Chante avec fierté</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Le peuple de France</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Et la liberté!</span><span style="margin-left: 15%;">(<i>Au refrain.</i>)</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 16%;">Acclamons tous l'œillet patriotique,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">L'œillet parfumé</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Qui fleurit en mai;</span><br /> +<span style="margin-left: 16%;">Qu'il soit l'emblème de la République</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Et tout palpitants</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Chantons cette fleur du printemps.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Aux champs de l'histoire</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Pour un front guerrier,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">L'emblème de gloire</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Sera le laurier!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20%;">Laisse-lui son rôle,</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Œillet si vanté!</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">Sois le grand symbole</span><br /> +<span style="margin-left: 20%;">De fraternité!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été +fatal, ce premier lundi d'avril...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">160.—<i>Dimanche 22 septembre</i>.</p> + +<p>Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée +de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="r">«Vendredi.</p> + +<p>»Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par +Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous +faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre +dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont, +pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un +fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare +du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures); +vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous +reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et +retour, par <i>Calais</i> et <i>Douvres</i>. C'est à Calais que vous prenez le +bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour +Londres, gare de <i>Charing-Cross</i>. Bien entendu, votre billet pris à +Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. à la gare de +Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures ½ du soir, vous +trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un +œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à +personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le +mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique +qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous +êtes M<sup>me</sup> Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous +demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette +lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de +cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de:</p> + +<p class="c"><i>Madame Abadie,</i></p> + +<p class="c"><i>51, Portland-Place, Londres, Angleterre.</i></p> + +<p>»Je l'écris de nouveau:</p> + +<p class="c"><i>Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres</i>.</p> + +<p>»Dans une autre enveloppe, vous mettrez:</p> + +<p class="c"><i>Pour Madame de B...</i></p> + +<p>»Est-ce bien compris?</p> + +<p>»Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer, +toujours au nom de M<sup>me</sup> Abadie, une dépêche avec ces mots: «<i>Suis en +route</i>.» Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter +l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne +à qui vous l'adressez la lise.</p> + +<p>»C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et, +je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. à mardi, donc. Je vous +embrasse.</p> + +<p>»Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. à +Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le +train s'arrête dans Londres.»</p> + +<p>Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de +départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie +de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris! +Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens +que ce départ va plonger dans un véritable désespoir!</p> + +<p>N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera +d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières +paroles d'adieu: «d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de +moi!»</p> + +<p class="c smcap">Minuit</p> + +<p>C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des +Députés.</p> + +<p>Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui +ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles. +Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. à Royat même, le candidat +du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien +passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est +la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à +Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M. +Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de +Riom.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">161.—<i>Lundi 23 septembre</i>.</p> + +<p>108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16 +boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du +matin.</p> + +<p>Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma +mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations +comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma +promesse que je serais de retour dans deux semaines.</p> + +<p>L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal, +confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage, +à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux +chers êtres qui m'appellent là-bas.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<h3>Portland-Place</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="c">162</p> + +<p class="c"><i>Mardi 24 septembre.—Samedi 5 octobre 1889</i>.</p> + +<p>Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions +de M<sup>me</sup> Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai +lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219 +candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au +premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des +comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et +la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a +été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer +immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour +la première fois!</p> + +<p>L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée +contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de +l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est +gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous +sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre +dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs +qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et +qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je +dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a +le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas +tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur +donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les +premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle +aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre +trop au sérieux...</p> + +<p>Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à +Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers +Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y +scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des +deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers +de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes +clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une +première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est +franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se +reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans +la gare de Charing-Cross.</p> + +<p>La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un +domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui, +mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et +l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il +attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai +entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du +général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.</p> + +<p>Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me +nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes +d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans +nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir +d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers +un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au +second étage.</p> + +<p>Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au +rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à +deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...</p> + +<p>Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise +toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue +d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits, +la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou +découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une +causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.</p> + +<p>J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je +n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est +fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si +saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir +mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...</p> + +<p>En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi, +m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y +faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras, +me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles +comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte: +c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!</p> + +<p>Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de +bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraìnée dans la salle à +manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne +trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler:</p> + +<p>«Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection +vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci +d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel... +Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous +dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite +complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple +s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge: +il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les +gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le +plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me +reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec: +car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la +malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais +pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures +pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en +Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et +que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent +chaudement. Des sommes—et de très grosses sommes—me sont même +offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques +conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage +désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner +davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous +l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider +à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle: +ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais +Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle +a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette +diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent +donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un +dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons +partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en +toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une +amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente, +cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous +l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que +nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et +combien il pourra vous paraìtre douloureux de quitter pour un an, pour +deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous +connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et, +puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes, +que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez +pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur +nous...»</p> + +<p>Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement, +les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère +et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée +qu'il me faudrait «passer la mer» pour aller de Royat à Londres... Et je +me disais: «Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me +voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu +tant de peine à faire ce qu'elle est?»</p> + +<p>Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien +mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils +auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi, +quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai +répondu sans hésiter: «Vous avez raison d'être sûr de moi.»</p> + +<p>Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que +s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt +les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain +afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et +pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider +certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous +retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et +alors en avant pour la libre et grande Amérique!</p> + +<p>Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage +s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois. +Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si +elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas +et parlait toujours.</p> + +<p>Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats +auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous +étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa +tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires.</p> + +<p>Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois +messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M. +Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom. +Le général a donné ordre de les introduire. M<sup>me</sup> Marguerite et moi +nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la +salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la +masquait.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter, +j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes +trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes +et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de +scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M. +Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage... +Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par +non.</p> + +<p>Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit, +d'une voix ferme, «qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas +continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi +qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée: +renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique».</p> + +<p>à ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable +explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps, +adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à +tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient +tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un +homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui +s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à +autre, très doucement: «Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est +inébranlable.»</p> + +<p>Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.</p> + +<p>Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il +l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il +voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le +pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il +lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde +accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin +de ballottage,—de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le +sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps +perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses +adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur +les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur +confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa +fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...</p> + +<p>Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait +par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de +prédicateur ou d'avocat. M<sup>me</sup> Marguerite me poussait à chaque fois du +coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!»</p> + +<p>Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des +200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y +était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le +Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante +que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.</p> + +<p>Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son +éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout, +de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en +ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des +sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes +deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci +s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous +faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son +regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme +j'aurais voulu que M<sup>me</sup> Marguerite lui criât, en cet instant décisif:</p> + +<p>«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais +l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire +qui disait: Cédez, j'y consens!»</p> + +<p>Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux +et l'a relevé en lui disant:</p> + +<p>«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!»</p> + +<p>Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été +pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait +permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait +devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être +maintenant son séjour plus ou moins proche de France!</p> + +<p>Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec +effusion le général.</p> + +<p>Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé, +ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en +éprouve du regret. Mais M<sup>me</sup> Marguerite, qui, décidément, n'avait +accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner +tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution.</p> + +<p>Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis +retirée.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de +Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure +seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble +dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le +chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond, +et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables +palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement +une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle, +et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle +descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se +trouvaient ailleurs.</p> + +<p>Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres +donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif +de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. à côté, la salle à +manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait +tenir tout au plus douze à quinze personnes.</p> + +<p>La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le +premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de +bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances, +de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de +Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze +verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano +long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un +salon anglais, loué tout meublé.</p> + +<p>Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce: +la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable.</p> + +<p>à l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de M<sup>me</sup> +Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand +harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques.</p> + +<p>La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que +pour faire sa toilette. La chambre de M<sup>me</sup> Marguerite correspondait +exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une +jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie +elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la +main de celle qui l'habitait. à quel point M<sup>me</sup> Marguerite aime tout +ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à +admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en +argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en +colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues +resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires +de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un +blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons.</p> + +<p>Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et +différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement: +trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une +étoile à cinq pointes.</p> + +<p>Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent, +jusqu'à l'éteindre, une étoile...</p> + +<p>N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?...</p> + +<hr class="d" /> + +<p>La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu +somptueuse que la maison elle-même.</p> + +<p>Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en +tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi +mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud +et de M. Driant—un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un +brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à +l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park.</p> + +<p>à onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son +bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier +qui lui arrivait tous les jours.</p> + +<p>à midi, M<sup>me</sup> Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se +mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à +déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais +extrêmement simple.</p> + +<p>Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M. +Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui +s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort +remontait dans sa voiture.</p> + +<p>Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général +les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné +sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les +élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont +les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il +était.</p> + +<p>Pendant que le général recevait ces visites, M<sup>me</sup> Marguerite, qui +tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à +lire ou à écrire.</p> + +<p>Elle-même ne recevait guère que M<sup>mes</sup> Driant et Guiraud.</p> + +<p>De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses +secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un +exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait +des monceaux de lettres.</p> + +<p>C'est seulement à la tombée de la nuit que M<sup>me</sup> Marguerite sortait, en +voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux +heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre +promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est +qu'elle est immense.</p> + +<p>Au retour, ils dìnaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule +fois, il a pris fantaisie à M<sup>me</sup> Marguerite de faire comme s'il y +avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer, +pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très +chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que +l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de +l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle +avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait +si heureux, Lui!</p> + +<p>Après dìner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il +y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre +toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce +que pour prendre congé de la société de Londres. M<sup>me</sup> Marguerite +attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour. +Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre. +Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en +laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand +manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui +était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a +laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri +d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout +entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une +magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications +d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une +étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi +fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation, +toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!</p> + +<p>La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit, +par une pilule d'opium que M<sup>me</sup> Marguerite était forcée de lui faire +avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant +quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que M<sup>me</sup> Marguerite +mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements +politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux +dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai +aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.</p> + +<p>Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une +fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès +de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à +entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral +de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être, +comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait +suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites +combinaisons. à ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque +de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans +pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la +frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de +C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et +Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des +nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.</p> + +<p>Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles +avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président +de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,—et aussi des malheureuses +élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M. +T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la +récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites +de la Haute-Cour.</p> + +<p>Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus +guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité +de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à +plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il +n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes +d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de +fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées +de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur +publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le +fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a +remis la clef de «la caisse», en me priant de lui apporter de suite le +nécessaire. «La caisse», c'était un tiroir du joli secrétaire à +appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de M<sup>me</sup> +Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir +contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus +français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques +centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or.</p> + +<p>Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait +jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un +jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là, +et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents...</p> + +<p>Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: «Ce n'est pas ça qui +les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la +caisse!»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Pour ce qui est de M<sup>me</sup> Marguerite, elle ne se ressentait plus +aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs +mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue.</p> + +<p>Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes +les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner, +pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre +extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où +elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter +d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air +l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le +voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal +rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a +pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps +malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien. +Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même +pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était +si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour +se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en +velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au +mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!</p> + +<p>Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la +respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle +montait les deux étages conduisant à sa chambre.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à +lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se +cachant du général, et c'était sa maìtresse d'anglais qui les portait. +J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune +personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui +avait déjà assez de soucis sans cela.</p> + +<p>Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne +de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien.</p> + +<p>«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre +mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et +celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...»</p> + +<p>Elle a ajouté:</p> + +<p>«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu +être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour +laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère +enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions +choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de +voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu +des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille, +valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le +lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait +aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000 +francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la +voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma +légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de +ne plus me connaìtre. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...»</p> + +<p>à part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait +beaucoup souffrir, M<sup>me</sup> Marguerite ne se montrait jamais attristée. +J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la +grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraìtre +plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaìtre, elle +n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût +marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une +éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et +de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le +général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre +femme, que lui reste-t-il?»</p> + +<p>Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle +emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne +l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que +maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une +fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et +se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste +dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui +le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur +amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se +noyer...</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Deux questions ont occupé le général et M<sup>me</sup> Marguerite pendant mon +séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la +recherche d'un autre lieu de résidence.</p> + +<p>Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter +certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai +bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par +conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté +cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du +général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le +capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi +dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses +chevaux qui étaient au nombre de sept.</p> + +<p>Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée +et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le +cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le +maìtre d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide +de cuisine.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant +Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine, +qu'il la laissât payer—«sur sa dot», comme elle le disait,—tous les +frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le +général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des +appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, M<sup>me</sup> Marguerite +cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les +domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à +présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient +ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.</p> + +<p>Après avoir examiné la situation, le général et M<sup>me</sup> Marguerite se +sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux +secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le +fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et +les deux grands carrossiers bruns que M<sup>me</sup> Marguerite lui avait donnés +l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le +valet de pied, le maìtre d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine. +L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le +capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait +un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise +nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'en est +chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais. +Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont M<sup>me</sup> +Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au +général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de +contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable.</p> + +<p>En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de +solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne +pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France, +on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont +été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au +général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit +la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'ìle de Wight, renommée pour +la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces +dernières qui ont eu la préférence. Une amie de M<sup>me</sup> Marguerite lui +avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de +Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible +des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y +trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race, +sinon de nationalité?</p> + +<p>Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la +Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de +ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de +séjour à Londres.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de +ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter +un instant avec eux dans leur chambre, et M<sup>me</sup> Marguerite, ouvrant de +nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir, +comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la +pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent +peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu:</p> + +<p>«Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir +toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: «Mais voici mes bijoux les +plus précieux!» et vous avez montré les photographies du général, +rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque +vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus +précieux...»</p> + +<p>Ma réponse les a surpris et touchés. M<sup>me</sup> Marguerite a hésité un +instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la +place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me +disant: «Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je +donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée +de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête +et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et +gardez-nous tous deux dans votre cœur!»</p> + +<p>Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis +partie.</p> + +<p>Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère +photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit +noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la +plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras +gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et +l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à +repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du +visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande +bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire +et de défaite dans l'avenir brumeux.</p> + +<p>Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours +d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps +pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du +candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M. +Blatin.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>Du Retour au premier Voyage de Jersey</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">163.—<i>Mardi 8 octobre</i>.</p> + +<p>Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La +nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de +163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le +Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle +dont il disposait dans la dernière Chambre.</p> + +<p>M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils +se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards +boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses +nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton +moitié résigné, moitié déconfit: «Allons, plus ça change, plus c'est la +même chose!»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">164.—<i>Vendredi 11 octobre</i>.</p> + +<p>Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le +général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour, +à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,—très modestement, disent les journaux.</p> + +<p>Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se +ferait appeler miss Florence.</p> + +<p>J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le +bonheur possible dans leur nouveau séjour.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">165.—<i>Dimanche 13 octobre</i>.</p> + +<p>La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens +partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont +rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le +leur a dit fort galamment dans son <i>Gaulois</i>: «Bonsoir, Messieurs!»</p> + +<p>J'ai là sous les yeux une gazette satirique, <i>La Silhouette</i>, qui trouve +drôle d'offrir—en image—un revolver au général, comme seul moyen +honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">166.—<i>Mercredi 13 novembre</i>.</p> + +<p>à Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant +le Palais-Bourbon,—ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des +étourdissantes «journées» d'autrefois.</p> + +<p>C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de +vote.</p> + +<p>Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la +semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne +s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe +l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et +s'abattre.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">167.—<i>Vendredi 27 décembre</i>.</p> + +<p>Les journaux annoncent que M<sup>me</sup> de Bonnemain vient d'hériter une +fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, M<sup>me</sup> Dézoneaux, +veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers.</p> + +<p>Je devine que c'est cette vieille tante de M<sup>me</sup> Marguerite qui, à peu +près seule de toute sa famille, lui voulait du bien.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">168.—<i>Mercredi 1<sup>er</sup> janvier 1890</i>.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe +dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de +son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa +fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa +défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares +amis.</p> + +<p>Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans +ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien +qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.</p> + +<p>Il aurait pu devenir le maìtre de la France. Il a mieux aimé rester +l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui. +Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc +tant que cela à le plaindre?</p> + +<p>Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement...</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">169.—<i>Dimanche 9 février</i>.</p> + +<p>Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les +accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M. +Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre +dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée.</p> + +<p>Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc +d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les +conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il +est traduit devant le Tribunal correctionnel.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">170.—<i>Lundi 17 février</i>.</p> + +<p>Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc +d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie, +après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maìtre d'hôtel +délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise +plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle? +Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de +vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous: +laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre +de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans +l'art de bien manger.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">171.—<i>Vendredi 21 février</i>.</p> + +<p>Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que M<sup>me</sup> de +Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de +retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait «en clair» +plusieurs fois par jour inutilement.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour +cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">172.—<i>Jeudi 27 février</i>.</p> + +<p>Le jeune duc d'Orléans—le «petit La Gamelle», comme l'appellent +irrévérencieusement certains journaux de Paris,—a été transféré de la +Conciergerie à la prison de Clairvaux.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">173.—<i>Mercredi 5 mars</i>.</p> + +<p>Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une +lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur +laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une +lettre de M<sup>me</sup> Marguerite! Enfin!!</p> + +<p class="r">«Lundi 3 mars.</p> + +<p>»Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous +ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre +horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous +demandant de me répondre courrier par courrier—et je n'ai encore rien +reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus +jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous +pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous +voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut +que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont +le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez +à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare +Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez +dìner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il +faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train +de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet, +mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un +billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le +train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin. +Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le +temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau +avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre +vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous +voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi. +J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre +arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel.</p> + +<p>»Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez +une dépêche au nom de M<sup>me</sup> Abadie pour nous dire si c'est convenu.</p> + +<p>»Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très +fort.—En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.</p> + +<p class="r">»V<sup>tesse</sup> <span class="smcap">de</span> B...»</p> + +<p>Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M. +Constans, voilà encore un tour de votre façon.</p> + +<p>Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire +longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur +depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai +expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse +et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses +reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">174.—<i>Lundi 10 mars</i>.</p> + +<p>Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les +préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui +m'attendait:</p> + +<p class="c"><i>Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s.</i></p> + +<p class="c"><i>Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,</i></p> + +<p class="sev"><i>Royat (Puy-de-Dôme).</i></p> + +<p><i>Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes +absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était +convenu. Je vous écris.</i></p> + +<p>Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par M<sup>me</sup> +Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.</p> + +<p>Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme +toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère +s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">175.—<i>Mardi 11 mars</i>.</p> + +<p>Nouvelle dépêche ce soir:</p> + +<p class="c"><i>Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s.</i></p> + +<p class="c"><i>Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.</i></p> + +<p><i>Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez +faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit.</i></p> + +<p>Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était +furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu +qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries +auxquelles M<sup>me</sup> Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me +répugne autant que ces façons détournées de procéder.</p> + +<p>Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches +m'annoncent.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">176.—<i>Vendredi 14 mars</i>.</p> + +<p>La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout.</p> + +<p class="r">«Mardi 11.</p> + +<p>»Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié. +Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous +télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que +vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il +faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc +vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous +deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là +seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu +de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville +qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un +quart d'heure de plus pour dìner. Le train part en haut également, comme +pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du +soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce +jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la +marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là, +vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et +toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez +ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.</p> + +<p>»J'ai, en effet, été assez souffrante—mais pas comme on vous l'a dit, +et vous me trouverez mieux.</p> + +<p>»Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.»</p> + +<p>Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois +m'ingénier à expliquer mon retard au général. M<sup>me</sup> Marguerite m'en +abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui +prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,—qui n'est +malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>L'Hôtel de la Pomme-d'Or</h3> + +<p class="c">177</p> + +<p class="c"><i>Lundi 17 mars.—Lundi 31 mars 1890</i>.</p> + +<p>Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de M<sup>me</sup> Marguerite, +je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt +débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare +Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais +suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey. +J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne +de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à +observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M. +Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.</p> + +<p>Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer +quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à +pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi +magnifique,—véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans +une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.</p> + +<p>Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot +aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans +doute à cause de ma coiffe—et fut tout particulièrement aimable et +galant avec moi.</p> + +<p>Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et +confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais +plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui +s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en +face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur +le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà +qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser +passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent +quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une +sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent +les maisons de Saint-Hélier.</p> + +<p>Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la +Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé +sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est +une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de +renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans +une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques +plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique +l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second +étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long +couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a +rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de +là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.</p> + +<p>Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux +côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer, +ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas +très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa +fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de M<sup>me</sup> +Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant +caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:</p> + +<p>«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et +aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre +médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà +deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de +Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé +deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son +ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que +vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite +malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»</p> + +<p>Un accès de toux de M<sup>me</sup> Marguerite lui coupa la parole et me fit +frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui +déchirait affreusement la poitrine.</p> + +<p>On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se +portèrent sur M<sup>me</sup> Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce +visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant +pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles +bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa +figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et +de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la +pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la +reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après +quoi elle restait abattue et sans forces.</p> + +<p>Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses +bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en +l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. +Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi +des filets argentés dans la barbe blonde.</p> + +<p>J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils +me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il +montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de M<sup>me</sup> +Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il +semblait s'être beaucoup attaché à l'ìle, à en juger par la description +enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.</p> + +<p>Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dìner. J'aurais supposé +qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un +fichu de laine blanche sur les épaules de M<sup>me</sup> Marguerite et, lui +offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches +descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, +contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons +ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand +nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un +couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, M<sup>me</sup> +Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes +celles qui avaient précédé.</p> + +<p>à dìner, tout appétit m'avait passé. M<sup>me</sup> Marguerite toussait de temps +en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du +vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait +honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.</p> + +<p>Après dìner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale. +M<sup>me</sup> Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement +sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge +et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement +que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait +cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter +davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, M<sup>me</sup> +Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il +lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.</p> + +<p>Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours, +après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette +maudite cour tuait M<sup>me</sup> Marguerite, que la femme la mieux portante ne +résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que +la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables +accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade +au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se +résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez +eux.</p> + +<p>Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de +temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient +déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur +convenance.</p> + +<p>Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à +habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de +toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les +curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le +docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la +cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de M<sup>me</sup> +Marguerite.</p> + +<p>En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils +m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en +passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs +modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce +éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur +l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au +fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables, +et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse +moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.</p> + +<p>à côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et, +d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre +double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui +tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue +Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en +marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit +s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à +l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.</p> + +<p>Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre, +et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en +dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la +chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du +secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant +de débarras pour les innombrables robes de M<sup>me</sup> Marguerite et une +chambre d'ami qui m'a été donnée.</p> + +<p>«Vous voyez, m'a dit M<sup>me</sup> Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser +encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre +personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre, +Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener +toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable; +son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y +un garçon d'écurie engagé ici, un maìtre d'hôtel et une servante de la +Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum +au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune +dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à +atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous +dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»</p> + +<p>Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé +quelque temps. à onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se +levant pour m'embrasser, M<sup>me</sup> Marguerite a été saisie d'une nouvelle +crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi +profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est +écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre +cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans +l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de +plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu +s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. +D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement: +M<sup>me</sup> Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...</p> + +<p>Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais +rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...</p> + +<p>Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien +de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement +si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois +pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de +dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver, +mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille +tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction +mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui +se couvre de gazon nouveau.</p> + +<p>Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...</p> + +<p>Miséricorde!</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Vers onze heures du matin, M<sup>me</sup> Marguerite est entrée chez moi. Elle +apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier +soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:</p> + +<p>«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je +viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de +retarder votre voyage... à part le plaisir qu'elle nous cause, votre +arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de +rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait +absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous +soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en +ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»</p> + +<p>Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain +à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:</p> + +<p>«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon +docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai +toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à +cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était +donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous +arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à +juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes +raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré +vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le +prétexte d'ajourner celui de Delphine... à propos, avez-vous songé à ce +que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de +votre retard?</p> + +<p>«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»</p> + +<p>«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je +viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la +brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus +sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»</p> + +<p>Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en +lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une +enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine +de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:</p> + +<p>«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous +associer à ce secret.»</p> + +<p>Le rouge m'est monté à la figure.</p> + +<p>«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de +preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»</p> + +<p>Elle a souri:</p> + +<p>«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute +blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant +cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas +chaud chez vous.»</p> + +<p>Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai +reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en +ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue +lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir +fiévreusement.</p> + +<p>C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le +plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non +seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'ìle de Jersey, qu'il +déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves +conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter +dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout +juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui +indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la +conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, +si le général tenait absolument à résider tout près de France.</p> + +<p>En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de +ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, +elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la +pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur +n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle +entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à +jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.</p> + +<p>J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard +interrogea M<sup>me</sup> Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des +mains, puis elle me dit:</p> + +<p>«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, +regardez!»</p> + +<p>Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.</p> + +<p>Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le +bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle +disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me +donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey +maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher +le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en +lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques +ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire +le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse +montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»</p> + +<p>Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me +suis mise à supplier M<sup>me</sup> Marguerite de revenir sur une détermination +qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas +se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait +qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais +heureuse.</p> + +<p>Elle ne me laissa pas continuer.</p> + +<p>«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a +échoué, vous ne réussirez pas!»</p> + +<p>«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de +réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»</p> + +<p>Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:</p> + +<p>«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que +vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs, +pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, +tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général +y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins +tant que je serai vivante—et peut-être même plus tard... Le général a +actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres +pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande +bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain, +pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa +dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une +faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général +n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui +a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne +peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc +avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en +priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le +faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on +l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on +m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux +plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait +en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»</p> + +<p>Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent +accès de toux la secoua, elle reprit:</p> + +<p>«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traìne mon boulet +jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je +suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand +j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car +ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son +existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui +revient!»</p> + +<p>Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence +d'esprit étonnante, M<sup>me</sup> Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un +air joyeux:</p> + +<p>«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de +m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»</p> + +<p>Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux +meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir +parcourue, il demanda:</p> + +<p>«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»</p> + +<p>Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:</p> + +<p>«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»</p> + +<p>«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes. +Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre +intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»</p> + +<p>Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée. +Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous +sens, comme de vrais enfants.</p> + +<p>«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à +rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre +chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous +concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, +soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle +soit d'autant plus vite rétablie...»</p> + +<p>Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!</p> + +<hr class="d" /> + +<p>On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. M<sup>me</sup> Marguerite s'efforça +de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à +remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait +violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un +violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit +la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en +voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs +jours.</p> + +<p>Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone, +soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle +devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau +découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'ìle.</p> + +<p>J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas +varié depuis. J'ai trouvé l'ìle extrêmement jolie, mais d'une joliesse +un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général, +les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent +ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre +artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et +de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de +pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les +arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraìches cascades +comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où +paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que +parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes +villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent +disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boìte à +jeu.</p> + +<p>Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui +tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière +quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel +merveilleusement clair.</p> + +<p>Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'ìle, +qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les +sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. +M<sup>me</sup> Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne +humeur.</p> + +<p>Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne +leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice +auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est +penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une +tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en +voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat, +et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la +toux rauque me rappelait à la réalité...</p> + +<p>Tout à coup, M<sup>me</sup> Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le +désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le +médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine +de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia +avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer +jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le +landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une +carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraìche: M<sup>me</sup> +Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui +retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.</p> + +<p>Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a +enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est +venu quelques petites taches de sang.</p> + +<p>«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler. +C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»</p> + +<p>Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a +fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute +vitesse sur Saint-Hélier.</p> + +<p>Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher, +et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de +réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux +vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait +lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des +bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et +d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:</p> + +<p>«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel +que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain +avec ceux que vous aimez.»</p> + +<p>IL m'a regardée d'un air étonné:</p> + +<p>«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé +d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»</p> + +<p>«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup, +vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»</p> + +<p>C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû +dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il +entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et +aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur +le cœur de cette femme qui souffrait,—car ces vésicatoires l'ont fait +atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que +durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement +son cœur, à Lui, renfermait.</p> + +<p>Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé +doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner +tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées. +J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais +il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait +s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, +laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule +proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui +manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.</p> + +<p>«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement, +quand le pansement fut terminé.</p> + +<p>Ce même jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions +de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par +cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le +ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaìtre le +gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et +compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans +une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il +avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait +constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était +pas prêt à l'heure dire.</p> + +<p>Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une +Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour +l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns +tendres, les autres gais, pour la rasséréner.</p> + +<p>Au bout de trois jours, M<sup>me</sup> Marguerite fut autorisée à se lever. Elle +garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit +le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même +régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au +ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait, +les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu +diminué. Pour se rendre le soir à dìner, on montait maintenant quelques +marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande +salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée +des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid +de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle +débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir +ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour +dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de +toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à +devenir plus rares.</p> + +<p>Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir, +tant il était heureux et gai. Un soir, M<sup>me</sup> Marguerite lui prépara une +surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient +venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la +journée. En attendant qu'ils revinssent pour dìner, M<sup>me</sup> Marguerite +avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes +consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en +toilette,—elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité +de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et +élargi séance tenante.</p> + +<p>Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de +tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout +récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussìmes par nos +efforts combinés. J'aidai alors M<sup>me</sup> Marguerite à s'habiller. Hélas! +elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part +moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et +des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne +puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la +coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne +s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de +dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et +étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les +lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les +cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces +Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. M<sup>me</sup> Marguerite +souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas +voulu me montrer à ce dìner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut +un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux +invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par +une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Dès que M<sup>me</sup> Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir +plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les +promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la +visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'ìle. J'avais été +assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant +que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes, +pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu +un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse +catégorique:</p> + +<p>«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous +battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de +France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais +c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de +Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous +attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de +Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois +les côtes de France!»</p> + +<p>En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:</p> + +<p>«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour +Montorgueil.»</p> + +<p>En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y +avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de +tours, le tout perché sur une roche assez haute. M<sup>me</sup> Marguerite, un +peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous +accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand +nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer +qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de +l'horizon, me dit:</p> + +<p>«Tenez, notre France!»</p> + +<p>Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à +vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette. +Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la +brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la +côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait +les yeux sous la main déployée et disait:</p> + +<p>«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la +cathédrale de Coutances!»</p> + +<p>Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il +voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.</p> + +<p>Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de +M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<p>«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien +des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à +genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie +qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»</p> + +<p>Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura +taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a +fait voir tous les autres sites renommés de l'ìle, le phare de Corbière, +où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves +de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise +et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les +submerge en montant... à chacune de ces promenades, conformément au +programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à +louer sur notre route.</p> + +<p>On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur +de l'ìle, à une demi-heure de Saint-Hélier,—une maison de campagne +plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,—quand le +hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, +tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions +vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une +élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec +d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre +grimpant partout.</p> + +<p>Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de +la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit +bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de +roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une +rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant +plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: +tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. +Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où +l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.</p> + +<p>à l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie +extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il +rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui +suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre +toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des +vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus +belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux +promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. à +gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, +parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et +le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de +l'horizon, c'était la mer à perte de vue.</p> + +<p>Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. +Pourtant, le général exprima un regret:</p> + +<p>«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on +voit de Montorgueil!»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais +là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, +qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas +disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de +pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent +plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.</p> + +<p>Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner +là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au +delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour +idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se +réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour +le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: +ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant <i>Tunis</i> et Lui +<i>Jupiter</i>; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; +ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par +le clair de lune...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse +s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que +lui répondre?...</p> + +<p>«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra +bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour +vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, +prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait +dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M..., +recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de +lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre M<sup>me</sup> Marguerite. Ils +causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à +l'heure du dìner, et ils reprenaient la causerie, après dìner, jusque +vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le +général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques +lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras +à M<sup>me</sup> Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait +en promenade.</p> + +<p>En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout +avec celle que le général avait si longtemps menée.</p> + +<p>Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait +généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit, +mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un +peu—comment dirai-je?—un peu alourdi par ce genre de vie +insuffisamment actif.</p> + +<p>Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'ìle ou bien disait de +bonnes choses câlines à M<sup>me</sup> Marguerite, et il abordait rarement des +sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de +chevaux où il m'avait menée, où M<sup>me</sup> Marguerite avait tenu à parier et +où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit +des images qu'il vendait. M<sup>me</sup> Marguerite les prit pendant que le +général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images +d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc +d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la +8<sup>e</sup> Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.</p> + +<p>Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison +est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de +France!»</p> + +<p>Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec +cette inscription en lettres tricolores:</p> + +<p>«Le premier conscrit de France.»</p> + +<p>«Encore ce petit duc!» fit M<sup>me</sup> Marguerite, d'un ton de dépit.</p> + +<p>Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement, +les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les +jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.</p> + +<p>Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin +aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais +j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au +moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. M<sup>me</sup> +Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse +boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.</p> + +<p>La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la +prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. +Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.</p> + +<p>En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes +ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces +élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours +d'avril en conférer avec lui.</p> + +<p>Quant à M<sup>me</sup> Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus +grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient +invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire +un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne +laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra +inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui +rappeler ce que lui avait demandé le docteur.</p> + +<p>Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude +secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un +dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique +aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, +située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour +regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était +vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui +se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment +je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, M<sup>me</sup> +Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire +suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue +de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un +mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, +rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée +dans sa dévotion.</p> + +<p>«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une +croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je +prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force +de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une +pécheresse...»</p> + +<p>Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de +chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire +aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme +l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser +à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée +en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du +Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu +se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi +n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi +celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans +dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet +de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir +légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage +religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans +cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait +aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice +n'aurait semblé trop lourd à M<sup>me</sup> Marguerite pour atteindre le suprême +but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de +leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à +confesse et à communion.</p> + +<p>Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant +au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, +chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette +entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se +confiait pas même au général.</p> + +<p>Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la +poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de +chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris +qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; +qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de +l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la +nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de +mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de +janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait +institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de +faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient +plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...</p> + +<p>Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon +esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,—quitte +à lui de refuser?...</p> + +<p>Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui +m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux +avaient rapporté que M<sup>me</sup> Boulanger faisait des économies pour +réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé +par la vie...</p> + +<p>Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire +étrange:</p> + +<p>«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela—et alors le +général n'aura besoin de rien, ni de personne.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de M<sup>me</sup> +Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte +que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu +me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre +mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. +Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. +Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.</p> + +<p>C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur +avais demandé la permission de ne pas dìner avec eux, et, mon repas +rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un +roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent +eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le +divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la +porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout +absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du +couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de M<sup>me</sup> +Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à +ce qui se disait.</p> + +<p>C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, +sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur +propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; +il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la +pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à +500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que +leurs âmes renfermaient à l'égard des maìtres.</p> + +<p>J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui +n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de +l'affection, du moins un dévouement absolu à M<sup>me</sup> Marguerite. Elle les +avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus +noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de +francs de linge et de toilettes à peine portées. à l'hôtel, elle leur +avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade +avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maìtres, et +même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des +gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, +M<sup>me</sup> Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le +général avait ajouté 150 louis d'or.</p> + +<p>Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils +apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, +qui auraient dû baiser les pieds de leurs maìtres, ne trouvaient que des +méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement +immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de +douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur +haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des +accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se +réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à +M<sup>me</sup> Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.</p> + +<p>«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà +malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand +je l'entends qui crache sa poitrine...»</p> + +<p>Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son +ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me +manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, M<sup>me</sup> Marguerite me +faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les +mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au +même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre +d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû +comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle +ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.</p> + +<p>Quand je fus tout à fait remise, le général et M<sup>me</sup> Marguerite m'ont +emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être +de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme +une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:</p> + +<p>«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»</p> + +<p>Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que +ces misérables avaient proféré sur le compte de M<sup>me</sup> Marguerite, le +général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie +de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais +pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal +parlé de lui.</p> + +<p>«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore +une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon +valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à +admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections +dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock +de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement +gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, +et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur +faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait +agréable d'emporter comme souvenir.</p> + +<p>«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous +m'avez fait la joie de me donner à Londres.»</p> + +<p>Ils ont souri et M<sup>me</sup> Marguerite m'a dit:</p> + +<p>«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai +enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous +sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à +Paris.</p> + +<p>Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!»</p> + +<p>Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet, +j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.</p> + +<p>Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je +franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà +remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près +que je me retourne—juste à temps pour lui voir adresser un signe à un +monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un +commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.</p> + +<p>Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà +attablés.</p> + +<p>Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de +moi, me dit doucement:</p> + +<p>«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé +remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»</p> + +<p>N'en était-il pas lui-même? à tout hasard, je lui répondis d'un air +candide:</p> + +<p>«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais +vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez +filé.»</p> + +<p>Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.</p> + +<p>Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de +cinq heures.</p> + +<p>à Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le +paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées, +adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire; +plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en +retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle M<sup>me</sup> Marguerite +avait écrit: à remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.</p> + +<p>Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.</p> + +<p>La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus +pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de +Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une +toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son +second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux +soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont +nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase +à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires +à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale. +Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général. +Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est +éblouissante,—ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!</p> + +<p>«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de +jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant +de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je +commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y +déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main. +Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui +sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la +Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je +trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de +La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux +de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles +et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de M<sup>me</sup> +Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier +office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me +mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. +J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me +conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières +lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher +et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au +fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant +vers lui, je lui demande carrément:</p> + +<p>«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaìt?»</p> + +<p>Ahuri, il me répond qu'il ne connaìt personne de ce nom. Mais je fais la +sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de +filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:</p> + +<p>«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais +habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»</p> + +<p>Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était +vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle +maison, tout à fait digne de M<sup>me</sup> Marguerite. J'ai remis sa lettre +après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que +je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de +temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des +Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture—et, fouette, cocher, +pour la gare de Lyon! à neuf heures du matin, je partais pour Clermont, +et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y +attendait: ma pauvre mère est bien mal.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>Du Retour au second Voyage de Jersey</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">178.—<i>Vendredi 11 avril</i>.</p> + +<p>Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma +pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai +fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits +d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que M<sup>me</sup> Marguerite aimait +tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">179.—<i>Vendredi 18 avril</i>.</p> + +<p>Je viens de recevoir la réponse de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="r">«Mardi 15.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en +tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous +écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre +mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.</p> + +<p>»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez +si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire +dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel +et d'être chez nous.</p> + +<p>»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur +pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai. +C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très +avenante. Cela nous change.</p> + +<p>»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter +horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...</p> + +<p>»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à +Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.</p> + +<p>»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre +continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai +tout à fait.</p> + +<p>»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de +vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons +bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général +et moi, nous vous embrassons de tout cœur.</p> + +<p class="r">»V<sup>tesse</sup> DE B...»</p> + +<p>Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la +location de Saint-Brelade!</p> + +<p>à Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le +scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré +entre le boulangisme et ses adversaires.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">180.—<i>Lundi 28 avril</i>.</p> + +<p>Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt, +pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un +boulangiste, un seul, d'élu!</p> + +<p>Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la +lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir +l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!</p> + +<p>Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son ìle +d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre +de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la +fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi +qu'il disait avec orgueil!</p> + +<p>...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah! +la triste pendaison de crémaillère!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">181.—<i>Vendredi 2 mai</i>.</p> + +<p>Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le +général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires +pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la +rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain +au plus tard.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">182.—<i>Lundi 5 mai</i>.</p> + +<p>Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre +du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui +porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant +aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont +antiboulangistes.</p> + +<p>Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles, +je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace +autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde +tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de +toréadors foulant aux pieds la bête abattue.</p> + +<p>Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de +fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au +général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon +absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution +d'une belle étoile.</p> + +<p>Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue, +scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. +Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat +aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle +parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le +soleil d'Austerlitz...</p> + +<p>Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir +tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroìtre, à +descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la +défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux, +consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les +échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.</p> + +<p>Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">183.—<i>Jeudi 22 mai</i>.</p> + +<p>Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile +existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer +très chargées. <i>De Profundis</i>!</p> + +<p>La France n'aura pas une larme de regret.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">184.—<i>Vendredi 6 juin</i>.</p> + +<p>La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à +son papa.</p> + +<p>J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter +le général d'être enfin débarrassé de son Comité.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">185.—<i>Mercredi 25 juin</i>.</p> + +<p>Une longue et très curieuse lettre de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="r">«Dimanche 22 juin.</p> + +<p>»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux +qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous +agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence +nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien +vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.</p> + +<p>»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous +nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait +remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois. +Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec +nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec +les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne +sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières. +Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.</p> + +<p>»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de +bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans +son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans +l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux +ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est +sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé, +qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera +alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France +entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus +vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut +que nous l'aidions tous.</p> + +<p>»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut +faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraìtre d'ici +peu, <i>La Voix du Peuple</i>, et qui sera le journal du général. Nous vous +en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi +qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut, +ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand +nombre d'abonnés. Ce journal ne paraìtra qu'une fois par semaine et ne +coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites +bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même +temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous +aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce +journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le +faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est +dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...</p> + +<p>»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que +votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous +espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est +cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.</p> + +<p>»Nous vous embrassons de tout notre cœur.</p> + +<p class="r">»B. B.</p> + +<p>» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre +propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. +Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je +ne le pensais.»</p> + +<p>Je lui ai répondu immédiatement,—par lettre chargée, puisque de nouveau +mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je +lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils +voulaient bien me confier.</p> + +<p>Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la +situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion +absolue avec l'effort déployé...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">186.—<i>Dimanche 6 juillet</i>.</p> + +<p>La <i>Voix du Peuple</i> m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal, +ou alors à une sorte de revue, comme il en paraìt tant à Paris une fois +par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique +par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt +local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!</p> + +<p>Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de +crédit en pleine déconfiture!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">187.—<i>Mercredi 16 juillet</i>.</p> + +<p>«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été +atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de M<sup>me</sup> de Bonnemain, après +avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est +maintenant tout à fait rassurant.»</p> + +<p>Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite, +j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais +justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">188.—<i>Dimanche 24 août</i>.</p> + +<p>Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de +savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de +sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est +sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses +confidences et qui partagèrent ses secrets.</p> + +<p>De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux +dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut +bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à +craindre du maìtre proscrit, il a porté tout cela au journal qui +pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.</p> + +<p>Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme», +dans le <i>Figaro</i>, est sans nom.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">189.—<i>Mardi 26 août</i>.</p> + +<p>Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du <i>Figaro</i>, introuvable depuis +deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause +des révélations qu'il contient sur M<sup>me</sup> X...</p> + +<p>Pauvre M<sup>me</sup> X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.</p> + +<p>Ah! comme M<sup>me</sup> Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces +lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein +cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en +songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les +yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maìtresses et +les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme +d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de +n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au +général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des +sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir +fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien +plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui, +prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en +elle-même cette fuite a dû la réjouir!</p> + +<p>Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout +l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose +au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être +souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations +peuvent faire mourir...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">190.—<i>Mardi 2 septembre</i>.</p> + +<p>Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal +que M<sup>me</sup> de B... aurait eu une rechute très grave.</p> + +<p>Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:</p> + +<p><i>Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement</i>.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">191.—<i>Samedi 6 septembre</i>.</p> + +<p>Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme +vaine. Voici ce que m'écrit M<sup>me</sup> Marguerite elle-même:</p> + +<p class="r">«Mercredi 3 septembre.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela +n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de +juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à +Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont +bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument +guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous +voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois +d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde—nous en avons encore +beaucoup, du reste...—que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant +beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours +bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très +prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous +espérons bien vous revoir bientôt.</p> + +<p>»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous +pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce +bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.</p> + +<p class="r">»Bien à vous.»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">192.—<i>Vendredi 3 octobre</i>.</p> + +<p>Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne +semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De +mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil +entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations +personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le +tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer +d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent +tous les partis.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">193.—<i>Lundi 27 octobre</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à +Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre, +pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs +ordres.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">194.—<i>Mardi 25 novembre</i>.</p> + +<p>L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il +gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le +bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids +peuvent avoir pour la santé de M<sup>me</sup> Marguerite. Je viens de leur +récrire.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">195.—<i>Samedi 6 décembre</i>.</p> + +<p>Reçu, enfin, une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p class="r">«Mardi 2 décembre.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne meunière,</p> + +<p>»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que +nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous +aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger +pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de +revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et +d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux. +J'ai été dernièrement à Paris—une des causes de mon long silence,—et, +là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je +n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient +très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il +est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures +d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien +entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous +renseignerons comme pour les autres fois.</p> + +<p>»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze +jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... +Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps +très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas +avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé +ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons +de bonne amitié.</p> + +<p class="r">»V<sup>tesse</sup> DE B...»</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">196.—<i>Jeudi 1<sup>er</sup> janvier 1891</i>.</p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et +cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était +avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à +Elle!</p> + +<p>Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de +tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.</p> + +<p>Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">197.—<i>Lundi 12 janvier</i>.</p> + +<p>J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le +mois dernier et au jour de l'an:</p> + +<p class="r">«Jeudi 8.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la +dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre +sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de +vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous +n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la +date à laquelle nous aimerions vous voir arriver—et nous nous en +réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous +avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à +merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et +le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce +que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout +savoir, tout connaìtre.</p> + +<p>»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous +souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce +que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre +désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...</p> + +<p>»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.</p> + +<p class="r">»B. B.»</p> + +<p>J'ai répondu sur-le-champ,—mais, quant à la politique, je me suis +contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point +que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des +semaines.</p> + +<p>D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des +mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire! +La <i>Voix du Peuple</i> n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans +résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les +scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne +reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage +historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">198.—<i>Lundi 9 février</i>.</p> + +<p>Nouvelle lettre de M<sup>me</sup> Marguerite et nouvel ajournement de mon +voyage, remis de mois en mois depuis octobre:</p> + +<p class="r">«Jeudi 5 février.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir, +pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour +tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à +reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est +que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un +mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons +de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez +plus rien?—Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand +plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile. +Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, +trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir! +Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester +le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?</p> + +<p>»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. +Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en +n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que +nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez +pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.—Quel +hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été +terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...</p> + +<p>»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous +embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.</p> + +<p class="r">»B. B.»</p> + +<p>Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur +son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas +trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas +encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres +d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, +il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">199.—<i>Jeudi 26 février</i>.</p> + +<p>On m'a montré un journal qui annonce que M<sup>me</sup> de Bonnemain, venue à +Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.</p> + +<p>J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient +suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me +rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de +septembre.</p> + +<p>Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit +est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé +une lettre et une autre à Saint-Brelade.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">200.—<i>Vendredi 13 mars</i>.</p> + +<p>Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée, +puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux +semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de M<sup>me</sup> +Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée +par les journaux.</p> + +<p><span class="smcap">hotel de bellevue</span></p> + +<p><span class="smcap">bruxelles</span></p> + +<p class="r">«Mercredi 11.</p> + +<p>»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit +afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des +journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les +probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous +racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois +semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le +général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui. +Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, +et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey. +Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu +faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.</p> + +<p>»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que, +d'ici huit à dix jours, je pourrai—nous pourrons—rentrer à +Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous +pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous +vous embrassons bien fort.</p> + +<p class="r">»B. B.</p> + +<p class="ind">»Écrivez à <i>Monsieur Bertin,</i></p> + +<p class="ind1"><i>Hôtel de Bellevue, Bruxelles,</i></p> + +<p class="mid"><i>Belgique</i>.</p> + +<p>»Mettez votre lettre au chemin de fer.»</p> + +<p>Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me +sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que +cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser +retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque +mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et +déjà prêt à partir pour Paris...</p> + +<p>Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se +faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On +aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce +dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de +démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en +quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">201.—<i>Mercredi 25 mars</i>.</p> + +<p>Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:</p> + +<p><span class="smcap">hotel de bellevue</span></p> + +<p><span class="smcap">bruxelles</span></p> + +<p class="r">«Dimanche 22 mars.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y +serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous +rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre +mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, +car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire +le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que +mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. +Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. +Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et +vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du +matin.</p> + +<p>»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures ½ du matin (onze heures et +demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée +deux heures à Rennes pour y dìner.—Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo +à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez +conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du +matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous +coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de +vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas +de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous +trouverez la voiture que vous reconnaìtrez bien, n'est-ce pas?...</p> + +<p>»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas? +Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. +Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous +enverrez cette dépêche:</p> + +<p>«Général Boulanger, Jersey.—Entendu.» C'est tout, nous nous +comprendrons. à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de +bon cœur,</p> + +<p class="r">»B. B.»</p> + +<p>Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un +vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien +n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux +à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à +faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>Saint-Brelade</h3> + +<p class="c">202</p> + +<p class="c"><i>Vendredi 27 mars</i>.—<i>Samedi 25 avril 1891</i>.</p> + +<p>à neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain +jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. à Rennes, +ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas +tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe, +enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas +moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de +la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner +exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de +temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est +encore debout.</p> + +<p>à onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au +port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà +l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable +sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé +à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si +ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un +clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour +comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de +moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son +dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir, +butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements +furieux du chien.</p> + +<p>Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux +douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs +bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir +leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était +là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée +basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée +vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais +les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un +coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du +bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur +l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.</p> + +<p>Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée, +accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie +traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.</p> + +<p>Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du +port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous +pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter +cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures +durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré, +continue le tangage et le roulis du bateau!</p> + +<p>J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en +même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns +attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart +aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y +chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous +avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on +vient de jeter, apparaìt le général...</p> + +<p>Mais il n'est pas seul. à son bras se traìne un pauvre être courbé, un +spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où +s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève +un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible, +grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!</p> + +<p>Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir +de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en +songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les +choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de +changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de +vie.</p> + +<p>Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire +quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous +roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se +détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà +de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien +qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle +me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement +de la face, et brûlants de fièvre.</p> + +<p>«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien +changée?»</p> + +<p>Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui +répondis:</p> + +<p>«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous +deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet +instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout +à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille +morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre +traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien +mauvaise mine.»</p> + +<p>«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le +général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un +jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous +n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades +tous deux.»</p> + +<p>Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle +avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son +appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de +l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, +dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie, +qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait +écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé +étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un +désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, +grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, +le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...</p> + +<p>Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le +timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne +discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus +que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le +général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son +récit:</p> + +<p>«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de +toutes mes forces à ce qu'elle fìt ce voyage de Paris avant l'arrivée de +la belle saison. Je craignais qu'elle ne prìt froid: vous voyez si mon +pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher +d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si +fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de +Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de +trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle +mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à +sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement +de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne +resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons +définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon +mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble, +depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il +ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous +avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de +main pour cette besogne...»</p> + +<p>Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était +sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le +visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé +resplendissante.</p> + +<p>Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le +général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!»</p> + +<p>La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise +et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants, +puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa, +profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte +couronnée de pins.</p> + +<p>Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille, +un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait +derrière la maison.</p> + +<p>Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui +dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraìtre moins éloignée, notre +France!»</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et +M<sup>me</sup> Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient +assignée,—une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur +fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.</p> + +<p>Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils +n'étaient même pas descendus dìner, tant le mal de mer de la traversée +leur avait enlevé toute envie de manger.</p> + +<p>Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui +m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier. +Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus +pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a +un an.</p> + +<p>Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec +les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques, +occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que +les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur +la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du +rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux +autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui +séparait les deux parties de la maison.</p> + +<p>La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La +lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de +bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une +console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une +jolie toile qui représentait <i>Tunis</i> en liberté, dans la prairie, levant +sa fine tête de cheval pur sang.</p> + +<p>Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les +murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie +ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur +lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une +précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran +de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des +guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue +de Saint-Brelade.</p> + +<p>à côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et +enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand +meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.</p> + +<p>Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande +véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée +par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits +points, par M<sup>me</sup> Marguerite elle-même, à l'époque où une longue +maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables +rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la +véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes +le long desquelles des rosiers grimpaient.</p> + +<p>On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel +escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une +exquise lanterne en fer forgé.</p> + +<p>La Chambre de M<sup>me</sup> Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du +général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur +une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour +purifier l'air.</p> + +<p>La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à +laquelle menait un couloir étroit.</p> + +<p>Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait +habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle +où sa cousine, M<sup>lle</sup> Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le +séjour de M<sup>me</sup> Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin +qu'on m'avait donnée.</p> + +<p>Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une +façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages +et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et +d'armes; et le reste à l'avenant.</p> + +<p>Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste +à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la +jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de +floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des +amoureux.</p> + +<p>Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans +cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au +monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence +de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. +Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre +tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un +troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est +assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la +proie qu'il s'est marquée...</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour +d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient +jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la +mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient +peut-être jamais servi. <i>Jupiter et Tunis</i> paissaient sur la pelouse +sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maìtre, et, comme lui, +ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par +semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les +visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement +longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse +augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traìnant avec la plus +grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus +qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de +teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui +n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques +restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient +voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux +clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.</p> + +<p>La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait +des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais +il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps +exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse. +Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était +tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une +petite vache du pays, ni même le Champagne.</p> + +<p>à l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général, +mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir. +Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes +sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de +quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces +causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la +consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur +écœurante—pour ne pas dire plus—qui imprégnait son linge, ses +vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits +étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte +transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le +général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que +quelques bribes de sommeil.</p> + +<p>Ils se levaient fort tard. M<sup>me</sup> Marguerite ne le faisait qu'à regret; +elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester +constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de +s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant +les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se +lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa +volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas +descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est +resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans +prendre aucune nourriture.</p> + +<p class="top">Bien entendu, M<sup>me</sup> Marguerite ne se mettait plus en frais de +toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois +par jour et de dìner tous les soirs en grande toilette de bal, ne +quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de +soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient +d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine +si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à +Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en +fourrure autour du cou.</p> + +<p class="top">Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts +étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse +perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, +elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq +pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et +diamant.</p> + +<p>Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux +et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces +reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides, +parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se +souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui +grinçait des dents.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une +fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaìne d'or et à grains de +nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands +yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du +Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre +jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai +heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car, +maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la +science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour +prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!</p> + +<p>Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle +finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même, +par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:</p> + +<p>«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il +lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais +jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, +donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je +sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.</p> + +<p>Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se +mettant à sangloter:</p> + +<p>«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»</p> + +<p>Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte +éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le +mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si +tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te +rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne +parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas +encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à +ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons +tous deux, la main dans la main?...»</p> + +<p>En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus +admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si +étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée +de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se +mourait M<sup>me</sup> Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne +s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son +adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours +belle comme autrefois.</p> + +<p>Un jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le +lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général +pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon +devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de M<sup>me</sup> +Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa +serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:</p> + +<p>«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous +de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!»</p> + +<p>Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever +et à me retirer. à peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a +rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui +pardonner son emportement.</p> + +<p>«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos +bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi +pénible pour moi!»</p> + +<p>Et aussitôt, comme pour me prouver—ou se prouver à lui-même—que mes +appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force +détails, comment M<sup>me</sup> Marguerite avait traversé jadis des maladies +bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des +années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et +de redevenir florissante de santé.</p> + +<p>Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai +pas trouvé une seule à lui dire.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>La maladie de M<sup>me</sup> Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur. +D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue +changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.</p> + +<p>Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à +coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général +avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le +remettre en marche chaque matin.</p> + +<p>Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à +papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière +et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui +le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.</p> + +<p>C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre, +lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la +première sortie qu'ils avaient faite ensemble, <i>incognito</i>, sur les +boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire +depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils +avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!</p> + +<p>Pendant que M<sup>me</sup> Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous +avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en +vain.</p> + +<p>Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant +des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une +écriture féminine, qui portait en <i>post-scriptum</i> ces mots: «Bon +souvenir à Taty.»</p> + +<p>Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et +toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune +femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont +Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis, +l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de +mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se +sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir +de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes... +C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur +pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du +mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par +celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a +poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les +supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de +Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est +trop souffrir!...»</p> + +<p>Ce qui augmentait la nervosité de M<sup>me</sup> Marguerite, c'étaient les +angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et +expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de +Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au +secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants +une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois +par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au +général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient +pas adressées.</p> + +<p>Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en +chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent +possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.</p> + +<p class="top">M<sup>me</sup> Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier +clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait +adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de +Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres +qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à +Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maìtresse avait +toute confiance—et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait +se passer, avait succédé à la perfide Delphine,—avait mission de +guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me +les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait +demandé M<sup>me</sup> Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui +remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon. +J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais +sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du +général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour +qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait +faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus +grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je +les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien +dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder +parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune +manière.</p> + +<p class="top">Une autre difficulté, non moins grande, pour M<sup>me</sup> Marguerite, était +d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le +plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et +qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un +secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers; +elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à +ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de +celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les +autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce +voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils +écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à +l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un +peu, M<sup>me</sup> Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque +défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle +écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en +premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général +se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait +souvent embrasser M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<p class="top">Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le +matin, les jeter à une boìte aux lettres située tout près sur la route +de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles +qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait +pour les faire partir de Paris.</p> + +<p>Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir +mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je +n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté +qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais M<sup>me</sup> Marguerite, +pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y +avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses +affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.</p> + +<p>Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille +francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son +mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai +entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à +expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient, +cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je +demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent +devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.</p> + +<p>Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:</p> + +<p>«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de +suite.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le +quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille +étaient arrivés.</p> + +<p>Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en +cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations +malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le +général que M<sup>me</sup> Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, +qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre. +Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la +domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du +jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service, +du garçon d'écurie ou du cocher? M<sup>me</sup> Marguerite finit par soupçonner +ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des +lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des +explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres +lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant +maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade. +M<sup>me</sup> Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne +pouvait le regarder.</p> + +<p>Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à +passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier, +sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une +lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:</p> + +<p>«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le +boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en +avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa +voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en +profiteront...»</p> + +<p>Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et +le général sortit.</p> + +<p>Je regardai M<sup>me</sup> Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux +fixés à terre, livide comme une suppliciée.</p> + +<p>Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque +brutalement, sur les genoux de M<sup>me</sup> Marguerite:</p> + +<p>«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était +pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent +renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous +accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les +vous-même.»</p> + +<p>Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un +mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.</p> + +<p>Finalement, il ne fut plus maìtre de sa colère. Il arracha les pains, et +se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à +terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le +quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.</p> + +<p>Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?</p> + +<p>Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son +poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa +avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un +fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est M<sup>me</sup> Marguerite qui parla +la première:</p> + +<p>«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit, +si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord +cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me +perdre...»</p> + +<p>Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les +larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute +voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant +au collier de perles que M<sup>me</sup> Marguerite avait engagé autrefois.</p> + +<p>Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, +repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis. +Il fit reproche à M<sup>me</sup> Marguerite d'entretenir des correspondances +qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un +secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue, +quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette, +qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré +de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul +était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. +Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en +fin de compte, Lui qui demanda pardon à M<sup>me</sup> Marguerite de lui avoir +causé une aussi violente émotion.</p> + +<p>Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général +en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre +qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. +Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre, +avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais +chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus +de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.</p> + +<p>Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans +celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec +lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les +instances de M<sup>me</sup> Marguerite qui, sans doute, avait des lettres +importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore +reçu le matin même, et il ajouta:</p> + +<p>«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré +Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se +venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette +femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans... +C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui +obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume +blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les +gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de +lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi, +je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le +faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers +de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres, +un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt +lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me +conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes +intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde +qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui +faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé +même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire +insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même +cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la +perdre!»</p> + +<p>Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa +manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et +renfermant à l'intérieur la photographie de M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<p>Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en +répétant:</p> + +<p>«Toi, me trahir, allons donc!»</p> + +<p>Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui +de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait +une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par +hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert +dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute +jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie +mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne +l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil. +à ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en +réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le +plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps; +elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.</p> + +<p>Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère. +La <i>Cocarde</i>, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom +et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une +lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.</p> + +<p>Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère +épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait +sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!</p> + +<p>à ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha +la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur +ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea +une lettre à l'adresse de la <i>Cocarde</i>, la lut, la retoucha, la relut, +la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit +par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.</p> + +<p>Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il +m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir, +il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait +venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions +économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins +du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude, +mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le +sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions +malheureuses où elle s'était placée.</p> + +<p>Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui +l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances +atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je +l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel +ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, +Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers +lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y +accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là +était l'auteur des <i>Coulisses du Boulangisme</i>.</p> + +<p>«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls, +M<sup>me</sup> Marguerite étant restée couchée,—ne parlez jamais de ce livre +ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver +mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le +chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai +pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est +pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a +compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a +pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes +que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité; +des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme +que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de +mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance; +enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus +pur: voilà la recette des <i>Coulisses du Boulangisme</i>!»</p> + +<p class="top">Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui, +malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs +de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel M<sup>me</sup> +Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait +jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri +Rochefort. De même sur celui de M<sup>me</sup> Séverine, qu'il ne connaissait +d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être +montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait +guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore +avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens +collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de +Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était +courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec +les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur +les épaules!</p> + +<p>Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour, +cependant, il exprima d'amers regrets:</p> + +<p>«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T... +m'a entraìné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt +qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon +commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, +fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû +m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant +rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en +place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des +élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans +avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante +départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de +Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois +d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de +compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout +honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire +de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des +faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des +milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me +compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement +nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers +moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition +que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui +voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser +le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me +reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma +popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis +prêt à travailler pour lui!»</p> + +<p>Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était +prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait +quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois +de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils +avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en +Afrique.</p> + +<p>En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts +de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière +du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en +dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens +étaient devenus bien plus favorables depuis un an.</p> + +<p>Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit +allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles, +qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière +moins aisée. M<sup>me</sup> Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. +Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un +seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en +personne, à Paris, avant un an.</p> + +<p>Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son +malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau +du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous +deux.</p> + +<p>Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. +Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur +la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La +mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient +débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le +sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion +indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps, +longtemps, il avait pleuré.</p> + +<p>Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été +rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait +passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme +sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des +grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se +trouvait!</p> + +<hr class="d" /> + +<p>J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour +après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage. +Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq, +contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à +l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général +et M<sup>me</sup> Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de +jours.</p> + +<p>La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un +éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je +suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit +parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps, +j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de M<sup>me</sup> +Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle +aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général +était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils +s'embrassèrent!</p> + +<p>Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière +fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer +pour la sœur de lait de M<sup>me</sup> Marguerite), puisque vous retournez +demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter +un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous +avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce +à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade +depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il +nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et +nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de +Marguerite...»</p> + +<p>Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui +était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.</p> + +<p>Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher +Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. M<sup>me</sup> +Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible, +et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle, +j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante. +Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les +mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient. +Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.</p> + +<p>Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à +pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le +général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:</p> + +<p>«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir +à Bruxelles!»</p> + +<p>Elle répéta:</p> + +<p>«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!»</p> + +<p>Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés. +Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant +qu'on l'attelait devant la remise, nous fìmes quelques pas vers le +jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une +plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit. +Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au +revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient +les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:</p> + +<p>«Adieu!»</p> + +<p>J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa +devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques +instants encore, à la fenêtre de M<sup>me</sup> Marguerite, une hâve silhouette +de spectre qui me faisait signe de la main...</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.</p> + +<p>Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un +seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où +s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre +mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette +fraìche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser, +avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme +épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...</p> + +<p>Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont +poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur +m'avaient vieillie de dix ans.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>Leur Fin</h3> + +<p class="mid">203.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> mai</i>.</p> + +<p>à la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me +parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un +monsieur décoré, à favoris grisonnants.</p> + +<p>«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.</p> + +<p>«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»</p> + +<p>«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute +personnelle.»</p> + +<p>Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui +fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir +quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au +monde du Palais. Mais il retire une petite boìte cachetée de rouge et me +la remet en disant:</p> + +<p>«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de M<sup>me</sup> de +B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de +quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne +connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous +demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai +encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par +l'express de ce soir.»</p> + +<p>Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand +salut, était parti.</p> + +<p>J'ouvre la boìte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux +armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...</p> + +<p>C'est la parure aux trois perles, dont M<sup>me</sup> Marguerite me fait cadeau!</p> + +<p>Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. +L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en +brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant +trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, +entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur +de lis.</p> + +<p>...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, +moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et +qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">204.—<i>Mardi 5 mai</i>.</p> + +<p>On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer +la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.</p> + +<p>Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">205.—<i>Samedi 16 mai</i>.</p> + +<p>J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable +surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux +ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service +spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de +ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes +mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou +dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.</p> + +<p>Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi +parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été +signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait +même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère +de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur +d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.</p> + +<p>La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était +merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:</p> + +<p>«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de +rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste, +puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,—et pas +seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»</p> + +<p>L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le +résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent +qu'elle a dû vous coûter?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">206.—<i>Mercredi 27 mai</i>.</p> + +<p>Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques +jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. à les en croire, cette demeure +serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier +monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition +de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas +vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin +anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans +les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe +mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde +high-life de Bruxelles.</p> + +<p>C'est le <i>Gaulois</i> qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu! +qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">207.—<i>Jeudi 4 juin</i>.</p> + +<p>Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur +silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles, +encadrée de noir...</p> + +<p>N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un +peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon +inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa +véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits +d'Auvergne.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">208.—<i>Mardi 9 juin</i>.</p> + +<p>La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai +eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du +général...</p> + +<p>Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne +puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe +sont encore de son écriture à Elle:</p> + +<p class="r">«Dimanche 7.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée +si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce +voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu +une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur +me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis +quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais +le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous +avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou +moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus +tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.</p> + +<p>»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je +vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop +gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre +envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la +journée—c'est à peine si je le vois—m'a chargée de bien vous +embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.</p> + +<p class="r">»B. B.</p> + +<p class="ind">»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»</p> + +<p>J'ai écrit sans tarder d'une heure.</p> + +<p>Elles comptent...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">209.—<i>Mardi 7 juillet</i>.</p> + +<p>Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois +et demi, dans un état si voisin de l'agonie?</p> + +<p>J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">210.—<i>Samedi 11 juillet</i>.</p> + +<p>J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe +sont entièrement de la main du général:</p> + +<p class="mid">«Bruxelles, 79, rue Montoyer.</p> + +<p class="sev">Jeudi 9 juillet.</p> + +<p class="ind">»Ma bonne Meunière,</p> + +<p>»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à +celle que nous recevons aujourd'hui. M<sup>me</sup> de B..., en effet, quoique +allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire +sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont +donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire +pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les +transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les +forces reviendront.</p> + +<p>»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses +affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.</p> + +<p>»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en +pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les +baigneurs ne vous manqueront pas.</p> + +<p>»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; +nous espérons donc qu'elles vont bien.</p> + +<p>»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos +souvenirs les plus affectueux.</p> + +<p class="r">»G<sup>ral</sup> B...»</p> + +<p>Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.</p> + +<p>Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des +miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est +de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là +où une douleur si immense se prépare...</p> + +<p>Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum +des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer +de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">213.—<i>Mercredi 15 juillet</i>.</p> + +<p>Maman est plus mal aujourd'hui.</p> + +<p>J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que +les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">214.—<i>Jeudi 16 juillet</i>.</p> + +<p>Elle est morte!</p> + +<p>à sept heures du soir est venue cette dépêche:</p> + +<p class="c"><i>Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s.</i></p> + +<p class="c"><i>Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.</i></p> + +<p><i>Marguerite morte.</i></p> + +<p>On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais +à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible +que si elle était morte en pleine santé.</p> + +<p>J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine +de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère +se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il +n'y a que moi pour les soigner.</p> + +<p>J'ai envoyé cette dépêche:</p> + +<p class="c"><i>Général Boulanger, 79, rue Montoyer,</i></p> + +<p class="sev"><i>Bruxelles.</i></p> + +<p><i>Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre +douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous.</i></p> + +<p class="sev"><i>Marie</i>.</p> + +<p>Demain, je veux lui écrire.</p> + +<p>Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">215.—<i>Vendredi 17 juillet</i>.</p> + +<p>Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la +force de vivre.</p> + +<p>Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une +nouvelle encore plus terrible...</p> + +<p>J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne +s'est pas tué dès qu'elle fut morte!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">216.—<i>Samedi 18 juillet</i>.</p> + +<p>Les journaux donnent des détails sur la mort de M<sup>me</sup> Marguerite.</p> + +<p>Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que +dans le courant de mai. Il s'est</p> + +<p class="c"><a href="#lettre001" name="lettreref001"><span style="font-size:75%;">[Voir la texte de la lettre]</span></a></p> + +<p class="c"><img src="images/008.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> +<p class="c"><img src="images/009.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> +<p class="c"><img src="images/010.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> + +<p>adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la +tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce +mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la +peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.</p> + +<p>Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers +jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le +mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le +médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit: +«Préparez-vous, c'est fini.»</p> + +<p>Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze +heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle +ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, +s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant +longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais +elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,—les dernières:</p> + +<p>«à bientôt...»</p> + +<p>La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait +en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva +légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En +même temps, ses yeux tournèrent...</p> + +<p>Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée. +Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.</p> + +<p>...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service +et l'enterrement de M<sup>me</sup> Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans +la trente-sixième année de son âge.</p> + +<p>J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme. +Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">217.—<i>Dimanche 19 juillet</i>.</p> + +<p>...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la +veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son +enterrement!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">218.—<i>Lundi 20 juillet</i>.</p> + +<p>Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville +en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des +Belges et la grande kermesse de Bruxelles.</p> + +<p>Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il +l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée +dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la +poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche +des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.</p> + +<p class="c"><a href="#lettre002" name="lettreref002"><span style="font-size:75%;">[Voir la texte de la lettre]</span></a></p> + +<p class="c"><img src="images/004.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> +<p class="c"><img src="images/005.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> +<p class="c"><img src="images/006.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> +<p class="c"><img src="images/007.png" alt="une lettre écrite à main" /></p> + +<p>Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à +l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du +Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout +remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.</p> + +<p>Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de +grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le +front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des +contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin, +Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles +du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques +dames en grand deuil, parmi lesquelles M<sup>me</sup> Séverine. Sur tout le +parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.</p> + +<p>Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des +marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne +bousculade, à l'entrée comme à la sortie.</p> + +<p>L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont +rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du +Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.</p> + +<p>Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus +été maìtre de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le +soutenir.</p> + +<p>Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en +attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.</p> + +<p>Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le +cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que +la tombe ne soit achevée.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">219.—<i>Samedi 25 juillet.</i></p> + +<p>Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte:</p> + +<p class="c"><i>LE GÉNÉRAL BOULANGER</i></p> + +<p><i>a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en +remercie bien vivement et va vous écrire.</i></p> + +<p class="mid"><i>Bruxelles, le 23 juillet 91.</i></p> + +<p>Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines +perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">220.—<i>Mercredi 29 juillet.</i></p> + +<p>Le testament de M<sup>me</sup> Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le +mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois +amies. Du Général, il ne fait aucune mention!</p> + +<p>L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais +c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté!</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">221.—<i>Lundi 3 août.</i></p> + +<p>Le Général m'a écrit:</p> + +<p class="mid">«Bruxelles, 79, rue Montoyer.</p> + +<p class="r">»Samedi 1<sup>er</sup> août.</p> + +<p>»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette +créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai +eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au +moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de +Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.</p> + +<p>»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. +Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la +veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée +si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, +je l'espère.</p> + +<p>»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le +garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes +les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé +moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites +que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.</p> + +<p>»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en +paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra... +Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on +ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur +et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon +pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je +pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus +que matériellement; je suis un corps sans âme.</p> + +<p>»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle, +cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus +heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.</p> + +<p>»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et, +pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du +plus profond de mon cœur.</p> + +<p class="r">»G<sup>ral</sup> <span class="smcap">Boulanger</span>.</p> + +<p>»Écrivez-moi toujours à la même adresse.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">222.—<i>Samedi 8 août.</i></p> + +<p>Avant-hier, le cercueil de M<sup>me</sup> Marguerite a été transporté du caveau +provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un +endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi.</p> + +<p>Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction.</p> + +<p>Tant mieux! Encore un délai.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">223.—<i>Mardi 18 août.</i></p> + +<p>Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à +lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi +d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives +auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos +de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth, +et à propos de la représentation de <i>Lohengrin</i> à l'Opéra.</p> + +<p>Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?</p> + +<p>Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est +bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu +d'Elle, dès les premiers jours d'octobre.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">224.—<i>Jeudi 17 septembre.</i></p> + +<p>Je lui écris pour la troisième fois.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">225.—<i>Samedi 26 septembre.</i></p> + +<p>Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette +nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le +Général et M<sup>me</sup> Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">226.—<i>Mercredi 30 septembre.</i></p> + +<p>Il s'est tué.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">227.—<i>Mercredi 7 octobre.</i></p> + +<p>Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la +prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain +de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du +cœur, m'a paralysée.</p> + +<p>C'est le 30 septembre, à 11 heures ½ du matin, près de la tombe de +M<sup>me</sup> Marguerite, que le général s'est tué d'un coup +de<span style="letter-spacing:10px;font-size: 80%;"> * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * +* * * * * * * </span></p> + +<p>C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">228.—<i>Samedi 10 octobre.</i></p> + +<p>Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans +la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les +jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en +méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans +le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de +sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en +rêve sa voix qui l'appelait.</p> + +<p>Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses +papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il +a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la +fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique, +contenant ces lignes:</p> + +<p>«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti +auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux +malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et +demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y +parvenir.</p> + +<p>»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en +voudront pas de disparaìtre en raison d'une douleur telle que tout +travail m'est devenu impossible...</p> + +<p>»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de +bataille, en soldat, pour mon pays...»</p> + +<p class="top">Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à +sa cousine, M<sup>lle</sup> Mathilde Griffith, donnant son cheval <i>Tunis</i> à un +ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le +caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.</p> + +<p>Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:</p> + +<p><i>Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le +29 septembre 1891, veille de ma mort.</i></p> + +<p>Après quoi, il a signé.</p> + +<p>Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui +expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse +femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette +lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.</p> + +<p>Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses +personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a +adressée ainsi:</p> + +<p class="mid">«<i>Madame Veuve Boulanger,</i></p> + +<p class="sev"><i>Rue de Satory, Versailles.</i>»</p> + +<p>Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle +il a écrit:</p> + +<p><i>Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort.</i></p> + +<p class="top">à 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela +fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après +l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du +cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une +voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la +tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.</p> + +<p>Le soir, à dìner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a +causé gaìment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son +hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une +tendresse particulière.</p> + +<p>Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son +coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été +presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue +depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, +tenant un revolver à la main.</p> + +<p>Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait +conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le +caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il +lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les +tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut +suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre, +devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il +était 11 heures ½. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis +du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la +pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il +a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a +appliqué contre la tempe droite et a fait feu.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se +perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la +détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé, +sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de +chaque tempe.</p> + +<p>Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps +tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à +l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur, +complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général +avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de M<sup>me</sup> +Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la +chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si +fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.</p> + +<p>On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de +grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en +fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a +placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.</p> + +<p>La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. à trois +heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle +courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et +M<sup>me</sup> Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la +désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme +un coup de massue.</p> + +<hr class="d" /> + +<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du +général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la +boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le +cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur +laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»</p> + +<p>Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de +Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu, +à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était +recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous +l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des +coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.</p> + +<p>Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux +cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de +Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. à +l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de +nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours. +Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France. +Puis, le caveau des deux amants a été fermé.</p> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">229.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> janvier 1892.</i></p> + +<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Depuis des mois, ils ne sont plus.</p> + +<p>Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre, +jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière, +leurs cendres se confondront.</p> + +<p>Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même +de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent +avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout +pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé.</p> + +<p>Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres +êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur +nom survivront, enlacés...</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>Ixelles</h3> + +<hr class="d" /> + +<p class="mid">230.—<i>Lundi 25 avril 1892.</i></p> + +<p>N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...»</p> + +<p>Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême +invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à +Saint-Brelade, quand je les ai quittés.</p> + +<p>Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir +aujourd'hui.</p> + +<p>Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes +les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au +delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel +Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue, +sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de +Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à +Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église +Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin, +allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue +aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes +cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en +briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à +niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79, +où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où +son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une +porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages +à cinq fenêtres chacun.</p> + +<p>Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix, +chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.</p> + +<p>La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus +en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à +peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à +bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraìchement remuée, des +plants de culture maraìchère, des prés où paissent des moutons, et, +de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres +d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.</p> + +<p>Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la +voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur +apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me +mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées +chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.</p> + +<p>Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est +plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux +cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit +carrefour formé par l'entre-croisement de la 10<sup>e</sup> avenue, qui longe, à +gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la +droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.</p> + +<p>Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux +marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne +brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.</p> + +<p>Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits +espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres +en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante +couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de +verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques +minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques +fleurs desséchées.</p> + +<p>La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où +poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur +silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.</p> + +<p>Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. à +droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui +a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la +bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de +l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.</p> + +<p>Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand +bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté +là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je +m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une +douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis, +j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant +moi, afin de ne l'oublier jamais.</p> + +<p>Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et +me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin +de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de +troupeaux et, plus loin, la fraìche verdure printanière du bois de la +Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si +propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des +étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.</p> + +<p>Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On +venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur +de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été +retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe +qui clôt l'histoire des deux amants:</p> + +<p class="c smcap">marguerite<br /> +19 décembre 1855<br /> +16 juillet 1891<br /> +à bientôt!</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c smcap">georges<br /> +29 avril 1837<br /> +30 septembre 1891<br /> +ai-je bien pu vivre deux mois et demi sans toi?</p> + +<hr /> + +<p class="c">MONT-LOUIS.—CLERMONT-FERRAND</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTE:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours +une trique.</p></div> + +</div> + +<hr /> + +<p class="center"> +<a name="lettre001"></a> <a href="#lettreref001">lettre 1</a> +</p> + +<p>Bruxelles, 79 rue Montoyer.</p> + +<p>Jeudi 9 juillet.—</p> + +<p>Ma bonne meunière,</p> + +<p>C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois +et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B—- en effet +quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait +pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les +soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de +Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux +a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura +repris un peu d'appétit, les forces reviendront.—</p> + +<p>Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses +affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.</p> + +<p>écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en +pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois +arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas—</p> + +<p>Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; +nous espérons donc qu'elles vont bien.—</p> + +<p>Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos +souvenirs les plus affectueux,</p> + +<p>G<sup>al</sup> B. </p> + +<hr /> + +<p class="center"> +<a name="lettre002"></a> <a href="#lettreref002">lettre 2</a> +</p> + +<p>Bruxelles, 79 rue Montoyer.</p> + +<p>Samedi 1<sup>er</sup> août.</p> + +<p>C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette +créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai +eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul; et au +moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de +Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.—</p> + +<p>Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. +Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets +la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop +attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour +longtemps, je l'espère.—</p> + +<p>Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je la +garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes +les après-midis au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé +moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de petites marguerites +que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.</p> + +<p>Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en paix +au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle m'attendra...—</p> + +<p>Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on +ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur +et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon +pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars, +personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs je ne vis plus que +matériellement; je suis sur corps sans âme.—</p> + +<p>écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle, cela +me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des +hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.—</p> + +<p>J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur; et, +pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse de +plus profond de mon cœur,</p> + +<p>G<sup>al</sup> Boulanger</p> + +<p>écrivez-moi toujours à la même adresse.—</p> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + +</body> +</html> diff --git a/22889-h/images/001.png b/22889-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8551f46 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/001.png diff --git a/22889-h/images/001a.png b/22889-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91ec04b --- /dev/null +++ b/22889-h/images/001a.png diff --git a/22889-h/images/002.png b/22889-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a19c700 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/002.png diff --git a/22889-h/images/004.png b/22889-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f0744eb --- /dev/null +++ b/22889-h/images/004.png diff --git a/22889-h/images/005.png b/22889-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c25e927 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/005.png diff --git a/22889-h/images/006.png b/22889-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e02a54 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/006.png diff --git a/22889-h/images/007.png b/22889-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4611946 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/007.png diff --git a/22889-h/images/008.png b/22889-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d69fcec --- /dev/null +++ b/22889-h/images/008.png diff --git a/22889-h/images/009.png b/22889-h/images/009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9355ab4 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/009.png diff --git a/22889-h/images/010.png b/22889-h/images/010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..42d9210 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/010.png diff --git a/22889-h/images/medal.png b/22889-h/images/medal.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ee7b91 --- /dev/null +++ b/22889-h/images/medal.png diff --git a/22889-h/images/signature.png b/22889-h/images/signature.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..588f08e --- /dev/null +++ b/22889-h/images/signature.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..fe95cc2 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #22889 (https://www.gutenberg.org/ebooks/22889) diff --git a/old/22889-8.txt b/old/22889-8.txt new file mode 100644 index 0000000..da3e309 --- /dev/null +++ b/old/22889-8.txt @@ -0,0 +1,12040 @@ +Project Gutenberg's Le Journal de la Belle Meunire, by Marie Quinton + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Journal de la Belle Meunire + Le Gnral Boulanger et son amie; souvenirs vcus + +Author: Marie Quinton + +Release Date: October 5, 2007 [EBook #22889] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIRE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +LE JOURNAL + +DE LA + +Belle Meunire + +Le Gnral Boulanger et son Amie + +SOUVENIRS VCUS + +151e mille + +IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS + +57, Rue Blatin, 57 CLERMONT-FERRAND + +[Illustration: Gnral Boulanger] + +[Illustration: MADAME MARGUERITE] + + + + +Table des Matires + +_Prface_ + +CHAPITRE I. (1-17) Avant leur premier sjour l'Htel des Marronniers. + +--II.(18-24) Premier sjour. + +--III. (25-26) Du premier au second sjour. + +--IV. (27-37) Second sjour. + +--V. (38-67) Du second au troisime sjour. + +--VI. (68-73) Troisime sjour. + +--VII. (74-119) Du troisime au quatrime sjour. + +--VIII. (120-124) Quatrime sjour. + +--IX. (125-161) Du quatrime sjour au voyage de Londres. + +--X. (162) Portland-Place. + +--XI. (163-176) Du retour au premier voyage de Jersey. + +--XII. (177) L'Htel de la Pomme-d'Or + +--XIII. (178-201) Du retour au second voyage de Jersey. + +--XIV. (202) Saint-Brelade. + +--XV. (203-229) Leur fin. + +--XVI. (230) Ixelles. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIRE, dit en 1895 par E. Dentu, avait t +clich pour faciliter les rimpressions ultrieures, qui se sont succd +au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cess d'tre et un +incendie a dtruit son dpt de formes. + +L'auteur, par suite, a pu reprendre toute libert de procder une +rdition personnelle. + +Il en a profit pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches +consistant surtout en coupures. Il a pens que les souvenirs vcus se +rapportant au gnral Boulanger et son Amie gagneraient tre dgags +de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intressant pas +directement les personnages principaux du rcit, enfin, de nombreux +passages consacrs aux polmiques des annes 1888 1891. + +L'auteur n'a pas hsit allger ainsi de plus de 150 pages son +Journal, afin d'en prsenter une dition refondue, rduite et condense +au possible. + +MARIE QUINTON. + +Nice, Novembre 1910. + + + + +PRFACE + + +_Qu'on me pardonne de me prsenter moi-mme sous ce nom de Belle +Meunire. Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les +annes ensoleilles o je jouais, fillette, parmi les rochers et les +sources de mon adorable valle de Royat, tout le monde m'appelait ainsi, +les compres aux lourds chapeaux de feutre et les commres aux coiffes +plisses._ + +_La Zenta Mounira. Mritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue +s'il m'avait plu de prter l'oreille tous ceux qui auraient voulu m'en +faire compliment. Aujourd'hui, les belles annes s'en sont alles, mais +mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le +sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y rsigner: +il me le faudra porter jusqu' la fin._ + +_De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseigne: +crire le journal de ma vie. Je lui ai confi, ce cher journal, et +lui seul, toutes les angoisses ignores de l'existence d'une pauvre +femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vcues dgageaient +une telle tristesse que le coeur me dfaillait de les crire. Bien des +pages sont restes blanches, tant taient noires les impressions que +j'eusse d tracer dessus._ + +_Cependant, une clart est venue traverser quelques annes de mon +existence. Le hasard m'a fait approcher le gnral Boulanger l'poque +la plus passionnante de sa carrire. J'ai vu de prs, comme je crois que +personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour +surhumain qui l'a treinte jusqu' l'touffer._ + +_On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que +je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je dtache ces +pages de mon livre. Les voici_: + +Marie Quinton + +_Royat, Mai 1895._ + + + + +Le Journal de la Belle Meunire + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Avant leur premier sjour l'Htel des Marronniers + + +* * * + +1.--_Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887_ + +On ne fait que parler de l'arrive du gnral Boulanger, forc hier +soir, Paris, de s'chapper sur une locomotive pour quitter la gare de +Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'tre pas emport, +touff par le peuple qui l'idoltre. + +Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant Clermont, +commandant du 13e corps d'arme. Il va nous rester trois ans et, qui +sait, c'est peut-tre de Clermont que lui, le brave gnral Revanche, +partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces +perdues. + +C'est demain qu'il doit faire son entre en ville, la tte des +troupes, et qu'il doit aller au quartier gnral prendre possession de +son commandement. + +Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes qui j'ai +caus n'ont qu'un dsir, un souhait, un seul but de promenade pour +demain: aller voir et acclamer le gnral Boulanger! + +* * * + +2.--_Dimanche 10 juillet._ + +Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et +docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la Boulangite? Ds mon +lever, j'tais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je +prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je +m'chappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus +fait depuis que j'tais toute fillette! + +Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus +de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte +se porte vers Clermont. + +Bientt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des +prodiges de souplesse pour me glisser travers tous ces hommes presss +les uns contre les autres. + +J'arrive, luttant pied pied, jusqu' l'octroi. Mais l, impossible de +faire un pas de plus. partir de ce point jusqu' la place de Jaude, ce +n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le +dpartement du Puy-de-Dme,--toute l'Auvergne est l l'attendre. + +J'entends des patois, j'aperois des coiffes qui viennent d'au moins +quinze vingt lieues la ronde. + +Un vieux paysan, plac prs de moi, dclare qu'il n'a jamais vu telle +affluence, mme au temps o l'Empereur est venu dans le pays. Il parat +que, pass la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout +le trajet, jusque bien au del du quartier gnral. + +Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleill. La gat de +la nature se reflte dans la foule. Personne n'est dans son tat normal, +on est enfivr, on palpite. tout moment clatent, rpts par des +milliers de poitrines, les refrains d'_En revenant d'la Revue_. Et quand +on arrive aux mots: + + Moi, je n'faisais qu'admirer + Le brav' gnral Boulanger! + +un seul cri s'chappe de toutes les bouches: Vive Boulanger! + +Tout coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu' nous, suivies +du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours +qui battent aux champs. Et, au mme instant, au milieu du silence absolu +qui vient de se faire, les musiques des rgiments entonnent la +_Marseillaise_. + +Ainsi que tous en ce moment, je penche la tte et je fixe les yeux dans +la direction de Chamalires, d'o va dboucher le cortge. Une pousse +se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empche, +pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les +paules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois trs bien. +Toute la largeur de la route est prise par une arme d'officiers de +toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent +comme s'ils taient paillets d'or. Plus prs, plusieurs gnraux +culottes blanches et coiffs d'un bicorne plumes noires; enfin, +quelques mtres seulement de moi, trs droit sur un superbe cheval noir, +le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constelle de +dcorations, le bicorne tincelant sous la plume blanche, c'est Lui! + +C'est bien Lui, tel que le reprsentent les images qui ornent jusqu'aux +plus humbles de nos chaumires, Lui, le jeune gnral la barbe blonde, +aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de +toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappe. Sur ce +visage de l'homme ador des foules, en cette minute de triomphe o tout +un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse +infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont +abaisss de mon ct; et ces yeux taient infiniment mornes, et la face +tout entire tait ple, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais, +dj, il m'avait dpasse, tandis que le cri populaire, jusque-l retenu +dans toutes les poitrines, branlait de nouveau l'espace de son nom. + +Je suis remonte Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les +impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans +mon cerveau. Mais la dernire, celle de sa tristesse Lui au moment de +notre enthousiasme tous, celle-l dominait toutes les autres. + +* * * + +4.--_Mercredi 13 juillet._ + +Demain, jour de la Fte Nationale, les troupes seront passes en revue +par le gnral Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai +donc,--car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage... + +* * * + +5.--_Jeudi 14 juillet._ + +La revue s'est faite, mais Il n'y tait pas. C'est un gnral plume +noire qui commandait. La foule tait plus grande encore que ce dimanche, +et cela a t pour tous une immense dception. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +13.--_Lundi 10 octobre._ + +Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, dcidment, la saison et +l'arrire-saison sont bien finies. Je congdie pour le 15 les extras que +j'avais encore retenus mon service pass le 1er octobre. + +J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai rduit au strict minimum +les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer +maintenant au travaux d'hiver, commencer par les soins donner au vin +nouveau. + +* * * + +14.--_Jeudi 13 octobre._ + +Que vient-on de m'apprendre? Le gnral Boulanger mis aux arrts de +rigueur pendant trente jours pour avoir fltri les scandales dont le +flot boueux monte sans cesse. + +* * * + +16.--_Samedi 22 octobre._ + +Ce soir sont venus dner deux messieurs, visiblement des officiers en +civil, le plus g grand, trs brun, fortement charpent, grosse +moustache noire, l'autre de taille plutt petite, cheveux blonds, mince +moustache blonde, une tte de vrai gentleman, toute fine et distingue. + +Les voil installs. Mon rle est termin pour l'instant, et je leur +tire ma rvrence, me promettant simplement d'aller les reconduire +lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle: +Avez-vous t satisfaits, Messieurs? + +Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en taient au dessert. Le plus +g prend la parole, me complimente sur le dner, puis me demande s'il +m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et +quels appartements je pourrais leur donner? + +Je prends aussitt une lampe et les invite me suivre. Nous montons au +premier tage. Je leur fais voir les deux chambres coucher et la salle + manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin, +les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la +distribution, se font ouvrir les fentres, m'interrogent sur mille +dtails, enfin, se dclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que +je transforme l'une des deux chambres coucher en un cabinet de +toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout +mettre en tat. + +Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la +maison, quand, tout coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir +oubli quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se +demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon ct et nous +restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus g se dcide et me dit +voix basse: Nous aurions encore quelque chose vous demander, tout +fait en particulier. + +Sans un mot, je les ramne dans leur salle manger, et, la porte +referme, je leur fais signe de s'expliquer. + +Ce que nous avons vous demander, continue le mme, est une faveur +exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous +aprs-demain soir, tiennent prendre les plus grandes prcautions pour +n'tre pas reconnus... Sans doute s'en exagrent-ils la ncessit: mais, +puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous +fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se +douter de leur prsence ici... Il faudrait donc que personne, mme de +vos gens de service, ne puisse pntrer dans l'escalier et dans les +couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en +un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient +servis exclusivement par vous... + +La demande m'a tellement surprise, c'tait pour moi chose si nouvelle, +que je suis reste un bon moment sans rpondre. Ils ont insist tous +deux: + +Nous vous le demandons instamment, Madame... + +Alors, je leur ait dit: Oui, et ils sont partis. De la part de qui +venaient-ils? Quel est ce couple mystrieux que ma maison devra cacher +aux yeux du monde? + +* * * + +17.--_Dimanche 23 octobre._ + +J'ai longuement rflchi aux dispositions prendre pour bien recevoir +le couple annonc avec tant de mystre par ces deux officiers en civil +et surtout pour qu'il se sente en pleine scurit. Il m'est venu +subitement une rflexion singulire: ce visiteur, qui a tant intrt +ce que personne au monde ne puisse souponner sa prsence sous mon toit, +ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13e corps, le gnral +Boulanger lui-mme? + +Je me suis dit aussitt que c'tait impossible, puisque les arrts de +rigueur ont transform sa rsidence de Clermont en une prison dont il +lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me +rpter encore que cela n'est pas, il y a une ide fixe qui me hante en +m'affirmant le contraire. + +Dcidment, la boulangite me tourne la tte! Elle me fait voir du +Boulanger un peu partout. + +Du moins, mon ide fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple +attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur +logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. dfaut des dorures de +nos grands htels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout +plein de gat, de lumire et de fleurs. + +J'ai lev, ds ce matin, une grosse difficult qui m'inquitait un peu. +J'ai fait comprendre ma vieille mre et ma bonne soeur qu'il fallait +s'effacer, s'en remettre entirement moi, me laisser matresse absolue +d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes +m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimite qu'elles +n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile +de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre situe +au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Franoise, +mise au courant son tour, me secondera avec la plus entire +discrtion. + +Ce soir, sont venus dner des journalistes et des messieurs du Conseil +municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parl que de deux choses: +des scandales des dcorations et des arrts du gnral Boulanger. + +Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire, +vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant, +confortablement install, dot d'une bonne cuisine et qu'on a, +par-dessus le march, sa femme prs de soi... + +Oh! quant ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler. +On sait parfaitement que Mme Boulanger est une trs digne et +respectable dame, mais qu'elle n'est plus une pouse pour le gnral. + +Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est +engage. Les uns soutenaient que le gnral tait excellent pre de +famille, poux modle, quoi les autres ont rpondu que le gnral +tait un cascadeur, qu'il ne s'en cachait gure, du reste, et qu'on +l'avait assez vu avec la dame blonde... + + ce moment prcis, Franoise est venue me rclamer. Je l'ai envoye au +diable. + +Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde +qu'on a tant de fois aperue traversant avec lui le Bois de Boulogne en +coup ferm... Elle a beau mettre d'paisses voilettes, on a tout de +mme fini par dmasquer son incognito... + +Son nom! son nom! se sont-ils tous cris. + +Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la +Comdie-Franaise, la toujours jeune et mignonne ingnue! + +Franoise me rappelait, je me suis enfuie. + +Une actrice! + + + + +CHAPITRE II + +Premier Sjour + + +* * * + +18.--_Lundi 24 octobre._ + + 3 HEURES DE L'APRS-MIDI + +Ce matin, je suis descendue Clermont pour me procurer des plantes et +des fleurs. Je suis entre chez le plus grand photographe, et j'ai +demand le portrait de Mlle R..., de la Comdie-Franaise. Je l'ai l +sous les yeux. Ce n'est pas une vritable beaut, mais on n'est pas plus +mignonne, plus dlicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard, +dans ce sourire!... Sera-ce elle? + +J'aime mieux penser autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes, +en attendant qu'approche l'heure o se rsoudra l'nigme: dans trois +heures d'ici, six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction, +je mourrais d'impatience! + +Voyons, je vais faire le voyage autour de ma chambre, dcrire +l'appartement, maintenant tout prt. + +Il occupe le premier tage, au haut de l'escalier qui commence la +petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir +sur lequel dbouchent trois pices: gauche, la chambre coucher; +droite, le cabinet de toilette; droite, tout au fond, la salle +manger. On ne peut arriver celle-ci que par le couloir, mais on peut +passer de la chambre coucher dans le cabinet de toilette directement, +en traversant seulement une petite pice intermdiaire, pratique aux +dpens du cabinet de toilette par une cloison pose aprs coup. + +La salle manger a trois fentres, dont deux donnant sur la terrasse de +l'htel et la troisime sur la route de la Valle. part le buffet, le +dressoir, la table, les fauteuils en chne, j'y ai fait placer, tout +hasard, un piano. + +La fentre du cabinet de toilette et celle de la petite pice +intermdiaire donnent toutes deux sur la valle de Royat elle-mme, sur +la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La +chambre coucher a deux fentres, l'une s'ouvrant sur la valle, +l'autre lui faisant vis--vis et donnant sur le chemin de la Grotte. + +Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute +l'ingniosit dont je puis disposer, je l'ai employe la rendre +coquette et avenante. De toutes parts, j'ai plac des fleurs: ici des +roses tout panouies, l des oeillets sur le point de s'ouvrir. + +Les rideaux du lit et des croises sont en guipure crme double de +satin rose. Les tentures sont en une toffe qui n'a pas grande valeur, +mais qui en prend sous la lumire, car elle est entre-seme de +paillettes d'or. J'ai rpandu la lumire profusion, tout en ne lui +laissant aucune crudit. J'ai suspendu au plafond une lampe trois +becs, surmonte d'un abat-jour rose que j'ai t longue trouver. +Sachant que les Parisiennes aiment se coiffer, tout en causant, dans +leur chambre, j'ai install une table de toilette, aux deux cts de +laquelle j'ai appliqu deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses. +Sur la chemine, j'ai mis deux candlabres six branches. Il y avait +une pendule au milieu, mais je l'ai remplace par des fleurs. Son +tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses! + +Dans l'tre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois. + + +5 HEURES + +Je me suis interrompue pour descendre la cuisine, puis placer une +lumire dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui +jette une clart tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai +pouss la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant peine +entrebille. Il fait, dehors, un temps pouvantable, une vraie tempte. +Le vent hurle avec fureur. + +Je suis remonte glace, travers l'escalier sombre, et je me suis +sentie aveugle, tourdie, en me trouvant dans cette chambre tide, +parfume et toute blouissante de lumire. + +Au dernier moment, je viens de me rappeler un dtail. Avec tant de +lumires l'intrieur, les volets claire-voie des fentres ne peuvent +pas suffire. Il ne faut mme pas qu'on devine, au dehors, que la +chambre est claire. Vite, j'ai saisi des tapis de table doubls de +satinette, et je les ai interposs entre la vitre et le volet. +Maintenant, que l'on observe les fentres tant qu'on voudra, impossible +d'apercevoir le moindre filet de lumire. + +L'heure approche. Le coeur me bat tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai +jamais encore senti si violent ni si prcipit. Je ne tiens plus en +place. Dieu, que c'est long! + + +MINUIT + +Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des +moments o j'ai cru que ma pauvre tte allait clater, tant j'ai prouv +d'motions diverses. En cet instant mme, elle me fait mal comme si elle +avait reu des coups de marteau. + +Quand six heures ont sonn, je me suis mise couter les bruits du +dehors, afin de guetter la voiture, et, ds qu'elle approcherait, de la +faire avancer tout contre le pas de la porte, de manire ce qu'il n'y +et mme pas mettre pied terre sur la chausse. Je n'entendais rien +que le bourdonnement de mes oreilles... + +Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en +tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de +Paris? Le mauvais temps ne les arrterait-il pas? Quel est +l'empchement?... + +Tout coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir trs doucement, et +des pas touffs qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une +femme voile passe devant moi, suivie d'un homme qui tient la main +deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans +le cabinet de toilette l'une aprs l'autre, car elles sont bien lourdes. + +Ils sont entrs droit dans la chambre coucher. J'y vais mon tour. +Tout blouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes. + +Je dbarrasse de son manteau,--un lourd manteau de loutre,--la dame, qui +se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage deux +mains, je lve les yeux... + +Dception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux +noirs, avec une longue barbe brune. + +J'tais dsespre et furieuse contre moi-mme de m'tre mont +l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amrement d'avoir +promis de servir en personne ces gens-l, ces trangers. J'en avais du +dpit jusqu' vouloir rompre ma promesse immdiatement. + +J'en tais l de mes rflexions, et je me tenais sur le palier, quand +j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de +l'escalier. M'apercevant, il s'est avanc vers moi, et m'a dit en +chuchotant: Vous allez laisser, jusqu' neuf heures, la porte d'en bas +entr'ouverte comme je l'ai trouve, et vous tcherez qu'il y ait dans +l'escalier moins de lumire encore, si possible. Il est parti sans +ajouter un mot. + +Du mme coup, un poids crasant me tombait de la poitrine. Cet homme +parti, un autre allait donc venir? + +Mais qui? qui?? Et l'ide fixe me reprenait, me murmurait l'oreille +son nom Lui... + +Un dtail m'apparaissait maintenant trs clair: sans aucun doute, +l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des +deux officiers qui avaient dn ici avant-hier. Je ne sais quoi, une +inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnatre sous sa barbe +noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse +barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il +besoin de tout ce mystre, digne d'un secret d'tat? + +Toute proccupe, j'avais pris la veilleuse et je l'avais monte trois +marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plong dans une +obscurit presque complte. + +Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en +haut. Il me rappelait brusquement la ralit. J'avais tout fait +oubli qu'il y avait l-haut une femme. + +Je monte en toute hte, je frappe. Une voix argentine me rpond: +Entrez! J'entre et je me trouve en prsence de cette femme et, du +premier coup d'oeil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai +regard le portrait. + +Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage, +infiniment douce, trs simple, presque virginale et un peu grave en mme +temps, rvle, sans hsitation possible, la femme d'intrieur qui n'a +jamais eu affronter le public. Quant l'apparition tout entire, elle +est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitt en +prsence d'une grande, d'une trs grande dame. + +Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux +petites clefs: Je vous prie de dfaire les deux valises, dit-elle. + +Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum dlicieux s'en +chappe. Je me mets les vider, j'en retire une quantit incroyable de +linge fin, d'objets de toilette, de vtements, de falbalas comprims au +possible l-dedans. + +Pendant qu'agenouille terre je me livre ce travail, avec une +maladresse que mon nervement ne fait qu'accrotre, la belle dame passe +et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses. + +Le dballage termin, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires. +Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester? +faut-il me retirer? Je n'ai jamais t aux ordres de personne, et mon +nouveau mtier de femme de chambre me rend toute perplexe. + +La mme voix argentine se fait entendre nouveau: Voulez-vous venir un +instant?... + +Je pntre dans la chambre. Elle est assise sa toilette, en lgant +peignoir blanc, ses cheveux blonds moiti dnous. Elle me montre d'un +geste les vtements de ville qu'elle vient d'ter, manteau de loutre, +chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutache +de noir. Je les emporte dans la pice ct. + +Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrte +d'un signe de main, me regarde en souriant trs doucement, puis me dit: +Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, prs de vous pendant +quelques jours... Plus tard, vous apprendrez nous connatre. Vous +saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des +inconnus... Eh bien! malgr le mystre qui doit nous entourer, je veux +vous dire une chose qui pourra vous paratre trange,--mais croyez +surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce +que nous savons qui vous tes. Ce que je viens de voir de vous me +confirme que nous ne nous sommes pas tromps... + +L'expression de ses traits tait devenue plus grave pendant qu'elle +parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement sourire, me fixa bien +en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit trs +doucement: Voulez-vous tre mon amie? + +J'tais toute surprise et mue par la manire infiniment dlicate dont +elle venait de me parler. + +Sans trouver d'autre rponse, je baisai sa main et je me retirai. + +J'allais et venais dans ma maison, me rptant sans cesse: Quelle femme +exquise! quand un nouveau coup de sonnette m'a rappele prs d'elle. + +En ouvrant la porte, je fus blouie par le spectacle qui s'offrait mes +yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette +de soire satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, trs +dcollet, laissait nu son cou, ses paules, ses bras. Des diamants +resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa +chevelure blonde d'or. Elle tait ferique voir. + +Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les +nuances des toffes et l'clat des bijoux s'accordaient merveilleusement +avec la blancheur mate des chairs. Une rose th tait fixe au corsage +et un oeillet rouge dans les cheveux. + +Elle souriait mon admiration muette. J'ai fini par laisser chapper ce +cri: Dieu, Madame, que vous tes belle! + +IL faut tre belle pour celui qu'on aime, a-t-elle rpondu. Puis elle +m'a demand de lui apporter l'indication exacte de tous les dparts de +courriers pour Paris, et elle s'est mise crire une lettre. + +Pendant ce temps, je suis alle la salle manger prparer le couvert. +Neuf heures ont sonn. La tempte du dehors redoublait de violence. Un +chien du voisinage hurlait dsesprment. + +J'tais nerve au plus haut degr, quand j'entends de nouveau la porte +d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier o vient de +s'engouffrer une rafale qui menace d'teindre la veilleuse. J'aperois +deux silhouettes d'hommes barbus arrts au bas des marches et prtant +l'oreille du ct de la route. Au bout de quelques moments, le plus +grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci +portait, et lui dit voix trs basse: demain, neuf heures. L'autre +s'chappe aussitt par la porte, qu'il referme aprs lui, tandis que le +premier se met monter. + +Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend. +Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine rpond. +J'ouvre... + +Au mme instant, l'homme qui me suivait se prcipite dans la chambre, et +deux cris, deux cris inoubliables, se croisent: + +MARGUERITE! + +GEORGES! + +Il s'est jet dans ses bras, il la serre la broyer, il la couvre de +baisers avec une imptuosit sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la +bouche de ses lvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le +front, les yeux, le cou, les paules, les bras, les mains, partout o sa +bouche rencontre la chair de sa bien-aime. + +C'est une scne indescriptible de flicit, de dlire, de bonheur +surhumain. + +Je me retire, compltement tourdie de ce que je viens de voir. La +violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et +l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le gnral +Boulanger! + +Maintenant que j'en ai la certitude, mon coeur se gonfle d'orgueil et de +joie. Lui, sous mon toit! Lui, confi ma garde! + +Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que +je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en +disant: Mon gnral? + +Je discute avec moi-mme, et je dcide que non. Ils ne me connaissent +pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance +jusqu' me rvler ce qu'ils croient tre un secret pour moi. Il faut +qu'ils se croient ignors pour tre compltement tranquilles et heureux. + +Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laisss. Je +monte et les trouve debout, troitement enlacs l'un l'autre. + +Pouvons-nous dner? me demande-t-il par-dessus la blanche paule de +son adore. Et moi de rpondre: Oui, Monsieur. + + ces mots, ils s'embrassent comme si ce Oui, Monsieur, les comblait +de joie. + +Quand ils sont passs dans la salle manger, je puis les observer mon +aise. Le gnral ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux, +chtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal, +sont taills ras en arrire et laisss plus longs en avant. Ils sont +trs fournis et trs fins. Une raie les spare un peu de ct et les +relve lgrement gauche. La barbe, coupe en pointe, possde une +nuance peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et +martial. Le torse parat plus haut et plus large que ne le comporterait +la taille, plutt moyenne. Le vtement est trs simple: une jaquette +bleue sombre et un pantalon raies. La cravate, adapte au col rabattu, +porte comme pingle un oeillet en rubis orn d'un diamant. + +Mais, ce qui achve de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les +yeux, des yeux d'un bleu intense, profondment enfoncs dans le creux +que laisse la prominence des sourcils,--des yeux toujours grands +ouverts et fixes, tantt pntrants ainsi que des lames d'acier, tantt +inexpressifs et vides comme s'ils taient de cristal, tantt, sous les +sourcils froncs, lanant des clairs, tantt devenant infiniment +caressants ds qu'ils se posent sur Elle. + +Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une +voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et +qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de +physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout +plein du bonheur de vivre. + +Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de +manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: Ma Marguerite, +si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je +t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai t seul +souffrir, que toi tu as t pargne, que tu t'es endormie pour ne te +rveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre sparation, tu +n'as fait qu'un seul et beau rve... Laisse-moi tout ce qui est torture, +douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente +d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-tre t +prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais +bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en tais effray... +J'ai t sur le point de sauter du second tage plutt que de descendre +l'chelle pose contre le mur... + +Pendant qu'il parlait avec une passion inoue, pendant que ses yeux +jetaient des tincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le +grondait doucement: Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de +cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre +amour... + +Au dessert, je me suis retire, sans mme leur dire bonsoir. + +Les voil donc au comble du bonheur pendant que j'cris ces lignes, dans +ma chambrette situe juste au-dessus de leur nid. + +* * * + +19.--_Mardi 25 octobre._ + +Ma mre et ma soeur m'ont demand ce matin si les voyageurs attendus +taient arrivs et si je les connaissais. J'ai rpondu qu'il tait venu +un monsieur et une dame que je ne connaissais pas. + +Les mots qu'il avait dits hier soir l'homme avec lequel il tait venu: + demain, neuf heures! me trottaient par la tte. neuf heures du +matin, j'tais sur le qui-vive, prs de la porte. + +Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrte et frappe la porte +avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperois un capitaine +d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs +qui avaient dn ici samedi. Je devine maintenant qu'il tait venu, lui +aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son gnral +pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adore... + +Aprs m'avoir salue comme s'il me voyait pour la premire fois, le +capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir +une tasse de caf au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied +terre... + +En effet, quelques minutes plus tard, le voil qui repasse devant la +porte. Ds que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui prsente le +plateau et je verse ce qu'il a demand. Il prend la tasse, la vide d'un +seul trait, la repose sur le plateau. Au mme instant, je vois ses yeux +me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau. + +Je regarde: j'aperois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je +ne lui avais mme pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au +grand trot dans la direction de Clermont. + +Je monte frapper leur porte. Deux voix me rpondent: Entrez! Leur +chambre est plonge dans une demi-obscurit, toute frache et parfume. + +Je dpose la lettre prs d'eux en expliquant comment elle m'a t +remise. Je me hte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fentres et +d'ouvrir les volets. Voici la chambre inonde de lumire. Je m'accroupis + la chemine pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'oeil. + +Il est couch dans le fond du lit, en train de lire la lettre travers +un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui +passer. Appuye contre son paule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle +est enveloppe entirement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu: +une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets +d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant l'aide de +larges rubans de soie rose nous de place en place. + +Le feu allum, je me retire. C'est seulement midi qu'ils m'ont sonne +pour djeuner. + +Il portait un vtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle +avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette +d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une +grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu' +mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, runies seulement par des agrafes +de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu. + +Lui, un ambitieux, un Csar? On ne peut pas tre plus dgag de toute +pense srieuse, plus enjou, plus clin, plus enfant, qu'il ne l'a t +durant tout ce djeuner, oubliant de manger force de la couver du +regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prtexte pour lui +couvrir les mains et les bras de baisers fous. + +Des phrases entrecoupes de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris +que, jamais encore, ils n'avaient t aussi runis, aussi tranquilles +qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues +jusque-l, Paris, furtivement, la nuit... Il a rpt plusieurs fois: +rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'tait son domicile Elle. +un moment, il s'est cri, les yeux en feu: Voil dix mois que je +rvais ce tte--tte! + +Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informs qui +colportent la fable de l'actrice blonde! + +En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des +deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas +et je prvienne. + +Ils n'ont pas eu besoin de moi l'aprs-midi. huit heures du soir, +l'officier de ce matin est revenu, pied, cette fois, et en civil. Sans +un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pice du rez-de-chausse et +je suis monte prvenir. Je les ai trouvs prs de la chemine, causant + voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, prs de la lampe, et +Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonne contre Lui. Il m'a tendu +deux lettres. Je les ai portes l'officier, qui est reparti aussitt. + +Une heure aprs, ils m'ont appele pour le dner. Elle avait +l'blouissante toilette d'hier. + + peine table, comme s'ils s'taient donn un mot d'ordre, ils ont +commenc me parler, alors que, jusque-l, ils ne s'taient pas du tout +occups de moi. J'tais sur mes gardes. Il s'est mis causer politique. +Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voil qui me questionne +sur le gnral Boulanger. + +Je lui rponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le gnral, mais +qui est tout acquise la cause patriotique qu'il incarne. + +Mais enfin, a-t-il rpondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme +s'il voulait me percer jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu +la curiosit d'aller voir le gnral Boulanger de vos propres yeux? + +Monsieur, lui ai-je dit trs tranquillement, j'ai tant faire la +maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le gnral Boulanger, il +aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici djeuner ou +dner... + +Ma rponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demand: + +Croyez-vous que le gnral russira dans le but qu'il poursuit? + +Monsieur, j'en suis sre, et je ne suis pas seule de cet avis! + +Vous en tes sre? Et pourquoi? + +Parce que je suis sre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but +par-dessus tout! + + ces mots, elle s'est mise lui sourire singulirement. Il a tourn +les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des clairs. J'ai senti que je +devais m'effacer un instant. peine avais-je referm la porte, que je +l'ai entendu se jeter violemment ses pieds, et s'crier avec un accent +perdu: C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout! + +Au bout d'un instant, je suis rentre. Il avait repris sa place. Ils se +tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux +dans les yeux et ils se souriaient. + +Aprs dner, je suis entre dans leur chambre pour arranger le feu, puis +je leur ai fait ma rvrence: Bonsoir, monsieur et dame! + +Tous deux se sont avancs vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont +dit, avec le plus affectueux sourire: Merci, nous nous trouvons trs +heureux chez vous. + +Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant +qu'il est possible d'aimer. Il est tout elle, il ne vit plus que par +elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra. + +Puisse-t-elle tre bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir +le coeur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il +remplisse sa destine pour le bonheur de mon pays! + +* * * + +20.--_Mercredi 26 octobre_. + +Ce matin, le capitaine est revenu cheval et m'a gliss une lettre par +le mme procd. + +Ils se sont levs midi. Ils taient, djeuner, habills de mme +qu'hier. Elle tait vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses +cheveux d'or coiffs la vierge, son visage un peu ple, ses yeux un +peu cercls de bleu. Il tait plus amoureux, plus caressant encore si +possible. Il ne pouvait se tenir en place, se prcipitait tout moment +vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait l'oreille des +choses qui devaient tre dlicieuses, car elle dfaillait de joie... + +Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui +ai remises. Au dner, elle avait la mme robe de soire que la veille et +l'avant-veille, mais modifie du tout au tout par quelques-uns de ces +dtails dont les femmes de got ont seules le secret: une guirlande de +roses et d'oeillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une +libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trne n'est +pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle +sera?... + +Ils m'ont dit bonsoir de la mme manire affectueuse, et ils ont rpt +qu'ils se sentaient extrmement bien chez moi. + +Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le +faire. Voici ce que je lis au sujet des arrts de rigueur infligs au +gnral Boulanger: + +Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir. + +On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrts et l'on se +fie son honneur. + +Si la violation des arrts de rigueur tait dment constate, ils +seraient transforms en arrts de forteresse, qui entranent, de ce +fait, l'emprisonnement, sans prjudice de consquences plus graves. + +Avec un homme comme le gnral Boulanger, cela n'est pas craindre. + +On peut n'tre pas d'accord sur certains points, mais il est une +apprciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le gnral +Boulanger est homme d'honneur. + +Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette +femme, le gnral est sorti de chez lui, au risque d'tre reconnu, +d'tre arrt, conduit dans une forteresse, cass, peut-tre!... + +Lui, l'exemple de la discipline, il a viol la discipline!... Plus +encore! Lui, l'honneur militaire personnifi, il a commis un acte qui +quivaut la rupture d'une parole d'honneur! + +Et elle l'a laiss faire! + +Non, je ne veux rien blmer, rien supposer. + +Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne +le dcouvre pas! + +* * * + +21.--_Jeudi 27 octobre_. + +La journe s'est passe comme hier. djeuner, il a plusieurs fois +essay de me surprendre par des questions relatives au gnral +Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups. + +Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu sa place, en +civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dn avec lui samedi +dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire. + +Celui-l doit tre plus intime avec le gnral, car j'ai t charge de +le faire monter chez eux. + +Il est rest dner. Le gnral a beaucoup caus avec lui et, comme il +parlait voix bien plus haute que quand il est en tte tte avec son +adore, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur +la faon dont il avait quitt, lundi soir, le quartier gnral. Il +semble que cela n'a pas march tout seul. Une grande chelle avait t +pose contre une fentre donnant sur le jardin; on s'en tait servi pour +assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laisse l comme par +mgarde. Le gnral tait descendu par cette chelle dans le jardin, +aussitt la nuit tombe, et s'tait tenu prs d'une heure cach dans une +charmille. Puis il avait saut dehors par une brche du mur de clture. +Il avait march seul, dans la nuit, pendant deux kilomtres, jusqu'au +chemin de la Poudrire, le plus dsert des faubourgs de Clermont. L, il +avait trouv une voiture dans laquelle l'attendait son officier +d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier gnral dj plusieurs +jours auparavant et cache jusqu' ce moment chez l'officier en +question qui tait, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous +les jours. + +La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au +parc de l'tablissement thermal, en cette saison noir et dsert. Le +reste du chemin, ils l'avaient fait pied, travers les petits +sentiers qui longent le fond de la valle et aboutissent ma maison en +passant par mon moulin, maintenant hors d'activit. + +C'est surtout Elle qui s'informait avec intrt de toutes les menues +circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la +premire fois le rcit dtaill. + +Puis, ils en sont venus parler de ce qui se passait maintenant au +quartier gnral. Personne ne se doutait que la cage tait vide. +Personne n'tait admis auprs du gnral, l'exception de ses deux +officiers d'ordonnance, en sorte que le secret tait bien gard... + +J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus +qu'en rentrant, aprs tre alle chercher le caf et les liqueurs, j'ai +compris leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, ds +lors, ils se sont mis causer voix basse et je n'ai plus rien saisi. + +Le monsieur n'a pris cong d'eux qu' onze heures passes. + +* * * + +22.--_Vendredi 28 octobre_. + +Le capitaine m'a gliss plusieurs lettres ce matin. la lecture de +l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis +causer voix basse. J'ai compris qu'Elle devait tre rendue Paris +pour dimanche et qu'il leur fallait, par consquent, se quitter demain. + +Ils me l'ont annonc, d'ailleurs, djeuner. Ils l'ont fait en paroles +si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine retenir mes +larmes. + +L'angoisse de ce dpart a pes sur eux toute la journe. Ils se +faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pense y revenait +obstinment. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il +essayait de lui donner la rplique. + +Ils n'en taient dupes ni l'un ni l'autre. l'instant mme o ils +cherchaient faire les fous, leurs visages redevenaient subitement +graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux. + +Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine +criture Elle. Le capitaine a fait une drle de grimace, en disant +entre ses dents: Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour! Il +s'est fait servir un verre de liqueur, car il tait tout transi du +mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchant que +cela. + +Comme ils ne me sonnaient pas pour dner, j'ai eu l'ide d'aller leur +demander s'ils ne prfraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je +les ai trouvs silencieux et rvant dans l'ombre, leur place favorite, +prs de la chemine, sans autre lumire que la flamme mourante qui +clairait faiblement leurs deux visages. + +Ils ont accept mon offre avec empressement. + +Je leur ai apport le plateau, j'ai allum deux bougies: ils m'ont fait +signe que c'tait assez... J'ai jet des bches dans l'tre et je me +suis retire doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler +dans leur rverie. + +* * * + +23.--_Samedi 23 octobre._ + +Ils sont partis ce soir! + +Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette me endolorie. + +Toute la nuit d'hier aujourd'hui, je n'ai pas cess de songer eux, +sans pouvoir prendre le moindre sommeil. + +Dans le secret de mon me, je formais des voeux pour qu'ils ne partent +pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore +que de leur dpart: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout coup le dsir +de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au +monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de +son adore... Et j'avais peur de cela. + +Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonne. une +heure, j'ai fini par devenir inquite. + +Je suis alle frapper chez eux. Elle m'a rpondu qu'ils venaient +djeuner dans un instant. + +J'avais justement fait prparer un djeuner bien rconfortant. Dieu, +qu'ils ont t longs venir! + +Enfin, les voil. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle +avait en arrivant. Bien ples, tous deux. Ils se sont placs l'un en +face de l'autre. Mais il a trouv que ce n'tait pas assez prs, et il +est all s'asseoir sur de bord de son fauteuil Elle, en la serrant +contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main reste libre. + +Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en tais tellement dsole +que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croiss, sans plus +les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc clat +de rire, qui a t leur dernier mouvement de gat. Mais ils ne se sont +pas corrigs pour cela et, quand ils se furent levs de table, j'ai pu +constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux oeufs et trois biscuits. + +Je leur ai propos de tout emballer moi-mme, sans qu'ils eussent se +soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que +j'allais et venais d'une pice l'autre, tout occupe ma besogne, ils +restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se +redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de +conviction profonde o je sentais palpiter tout son coeur. + +Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me +rsoudre souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour +me sparer de toi, c'est--dire pour m'arracher le coeur tout vif de la +poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y rsigne! Car ta +volont seule peut me faire consentir ce sacrifice sans nom... Si, au +moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui +pourrait m'empcher d'tre partout o tu seras? Les convenances, le +monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce +que tout cela m'a donn une seule heure valant l'une de celles que je +viens de vivre prs de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la +popularit dont on m'a entour valent un seul de tes baisers?... Oui, je +croyais avoir touch au comble des jouissances humaines en gotant les +honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renomme... Tu +es venue, et tu m'as rvl que tout cela n'est rien auprs du bonheur +d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donn des joies que je ne +croyais pas ralisables sur cette terre, je n'ai commenc vivre que du +jour o je t'ai connue... Le sort en est jet: Il ne me sera plus +possible de vivre sans toi!... + +Pendant qu'il parlait, elle l'coutait toute pensive et, parfois, elle +le regardait fixement de ses yeux clairs. + +Mon travail d'emballage termin. Je les ai laisss. J'ai descendu les +trois valises au rez-de-chausse. La nuit est tombe. + +L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entr chez moi, +sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner la gare ses +deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf +heures. Il s'est mis m'expliquer d'une faon plutt embrouille que +l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours +chez moi en attendant qu'on vnt la prendre, car elle tait remplie +d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs +bagages... + +Huit heures. J'allais monter les prvenir, quand ce sont eux-mmes qui +m'ont appele: Belle Meunire! + +Je les trouve dans leur chambre, dj tout prts partir. + +Nous voulons vous dire au revoir, me disent-ils. + +Je suis si bouleverse que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors, +tout mus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains +sur les paules, me grondent doucement. + +Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas ce point... Nous +reviendrons, soyez-en sre... Nous avons t si heureux chez vous que +notre plus cher dsir sera de revivre les moments que nous avons passs +ici... Vous avez t pour nous une sincre amie, et nous ne l'oublierons +pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et bientt... + +En prononant ces derniers mots, il m'a pris la tte dans ses deux +mains, et m'a donn sur le front un long baiser fraternel, et, aussitt, +Elle, soulevant sa voilette, m'a embrasse, comme une vraie soeur, sur +les deux joues. + +Ils sont descendus trs vite et, accompagns par le grand brun qui +portait une valise dans chaque main, ils se sont loigns grands pas +dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre +plus bas. + +Je n'en puis plus, je suis brise d'motion. + +Ils sont partis! + + + + +CHAPITRE III + +Du premier au second Sjour + + +* * * + +25.--_Mercredi 16 novembre._ + +Ce matin, onze heures, une voiture s'est arrte devant ma maison, et +j'ai t toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude +d'appeler le grand brun. La premire chose qu'il a faite, en entrant, a +t de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu: + +_CAPITAINE GUIRAUD_ + +_Officier d'ordonnance du Gnral Commandant +le 13e Corps d'Arme_ + +CLERMONT-FERRAND + +J'ai lev les yeux sur lui. Il souriait. + +Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez tre un officier attach + Sa personne... + +Comment, s'est-il cri, vous vous doutiez de quelque chose! + +Alors, je lui ai tout racont, comment j'ai eu, ds le premier jour, le +pressentiment que l'hte annonc serait le gnral, quelle avait t ma +dception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je +l'avais dvisag, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire, +comment j'avais reconnu le gnral ds son entre dans la chambre, et +quelle contrainte j'avais d m'imposer durant tout son sjour pour +n'avoir pas l'air de le connatre, bien plus, pour djouer toutes les +questions qui m'taient poses dans l'intention de me surprendre... + +Il ouvrait de grands yeux tonns, il n'en revenait pas... Le diable +m'emporte! a-t-il fini par s'crier, si je vous aurais suppose de cette +force-l! + +Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dner o vous avez +racont Mme Marguerite la manire dont le gnral s'tait chapp +de Clermont, je n'ai cess de guetter le moment o vous vous laisseriez +all dire: Mon gnral... Tous mes compliments, mon capitaine: cela +ne vous est pas arriv une seule fois. + +Il s'est mis rire de bon coeur, puis il m'a dit: + +Chre madame, je suis justement charg par le gnral d'une commission +pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrts de rigueur ont +pris fin dimanche, et il est maintenant Paris avec son autre officier +d'ordonnance, mon camarade Driant. Le gnral m'a charg de reprendre +chez vous sa valise et il a tenu ce que je vous dclare que vous vous +tes fait de lui un vritable ami... Il m'a charg aussi de vous dire +qu'il comptait revenir bientt chez vous, et, enfin, de vous remettre +ceci. + +En prononant ces mots, il m'a prsent la broche que Mme Marguerite +avait porte tous les jours son peignoir: un fer cheval en or, garni +de sept perles et de deux diamants. + +Je l'ai pri de remercier chaleureusement, en mon nom, le gnral et +Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur +moi d'une faon absolue, en toute circonstance. + +Et, surtout, ai-je ajout, que le gnral me pardonne d'avoir fait si +longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit +bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa +tranquillit soit plus grande et son bonheur parfait... + +Il a pris la valise, il m'a salue de la faon la plus aimable, et il +est reparti. + +* * * + +26.--_Mardi 29 novembre._ + +J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'aprs onze heures du soir. J'allais +me coucher, l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands +coups contre la porte. Toute surprise, je prte l'oreille; les coups +redoublent, une voix crie: Ouvrez, c'est une dpche!... + +Je descends, je prends en mains le tlgramme... + +_Serons chez vous demain six heures soir. Prparez nos chambres._ + +Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout prparer d'ici qu'ils +arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur +chambre... Tout est rest tel qu'ils l'ont laiss. Je n'avais pas eu le +courage d'y toucher. + +Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une +partie de la nuit et que je continuerai faire flamber toute la journe +de demain. + + + + +CHAPITRE IV + +Second Sjour + + +* * * + +27.--_Mercredi 30 novembre._ + +Ils sont arrivs ce soir six heures, en voiture ferme, tout seuls. +Sans me dire un mot, Elle est monte droit dans sa chambre. Quant Lui, +me regardant avec un air svre et mme trs mchant, il m'a dit: + +Nous avons des comptes rgler ensemble... En attendant, faites-nous +dner au galop! + +Absolument dcontenance par cette attitude, qui m'avait coup net les +paroles de bienvenue que je m'apprtais leur dire, je me suis occupe +de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dner. + +Le potage une fois sur la table, je les ai prvenus. Ils ont pass +aussitt dans la salle manger, Elle, toujours silencieuse et vitant +de me regarder, Lui, l'air de plus en plus svre. Ils se sont mis +manger trs vite, comme des gens trs affams, et sans m'adresser la +parole. + +Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins +jeune. Je n'ai pas tard dcouvrir quoi ce changement tait d. Il +avait modifi son port de cheveux, et les portait maintenant taills en +brosse. Sans doute pour dsarmer les imbciles qui lui trouvaient la +raie trop bien faite... + +De temps autre, il jetait un coup d'oeil de mon ct, en fronant les +sourcils. + +Je devais tre assez ple, car je sentais une angoisse qui m'treignait +le coeur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrce qu'ils +semblaient me tmoigner. + +Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-tre leur arrive +Clermont, quelque calomnie ne m'et noircie leurs yeux. + +J'avais envie de tomber leurs pieds, de les supplier d'abrger le +tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon +nergie pour attendre qu'il lui plt d'ouvrir la bouche, et les minutes +me paraissaient des ternits. + +Enfin, il s'est mis parler: + +Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez +indignement tromps!... Nous vous avions crue sincre et vous nous avez +menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une nave, +et vous ne ftes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore +l'air de vous tonner du visage que nous vous montrons?... Perfide +Auvergnate que vous tes, sachez bien que nous nous repentons +cruellement d'tre venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus +ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le +mritez... Allons, essayez un peu de vous dfendre, de biaiser une fois +de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver +rpondre... + +Je ne savais que penser. + +Veuillez au moins me dire, ai-je rpondu d'une voix tremblante, ce que +vous me reprochez? + +La coquine! s'est-il cri en donnant un grand coup de poing sur la +table, elle a l'audace de continuer faire celle qui ne devine pas... +Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abme de dissimulation +que vous tes, avez-vous, oui ou non, confess au capitaine Guiraud que +vous avez reconnu en moi le gnral Boulanger? + +Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'tait la +tranquillit la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon +me. + +Mais oui, mon gnral, ai-je rpondu le plus naturellement du monde. + +Un clat de rire argentin s'est aussitt fait entendre: c'tait Elle qui +n'y tenait plus. Et lui, moiti figue, moiti raisin, ne savait plus +s'il devait continuer fulminer ou s'il allait rire aussi... + +Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, dj plus +doucement: + +Racontez-nous comment tout cela vous est venu l'esprit. + +Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui +avait t donne par les allures trangement mystrieuses de ses +officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la dception +que j'avais eue l'arrive du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme +Marguerite, la certitude qui tait venue ensuite... Ils m'coutaient en +changeant des regards et des sourires. + +Voil donc le crime avou, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le +mobile! + +Le mobile, mon gnral?... Permettez-moi de vous rpondre par une +question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il +fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?... + +Ils ne m'ont rien rpondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous +deux en mme temps, m'ont embrasse sur les joues. + +Accuse, a ajout le gnral, l'unanimit, le jury vous acquitte... +L'audience est leve. + +Ils se sont levs de table et le gnral, m'offrant son bras, m'a +conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de +choses nous dire. + +Ds cet instant, ils se sont mis me parler comme une amie d'enfance, +comme une parente de province qui leur serait bien chre. Ils m'ont +encore fait rpter les menus dtails de la comdie qu'il m'avait fallu +jouer avec eux, et ils s'en sont amuss comme des fous. + +Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir +si tt, le gnral s'est cri: + +Oui, nous devons une fire chandelle Wilson! + +Devoir quelque chose M. Wilson? Oh, mon gnral!... + +Mais si, mais si, a-t-il insist en riant. Et il m'a expliqu que, +s'il avait pu venir ds aujourd'hui, c'tait cause des affaires de +dcorations qui s'taient aggraves jusqu' rendre la dmission de M. +Grvy invitable d'une heure l'autre. En prvision de la crise +prsidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'arme, + ce moment runis Paris par un travail de classement, avaient t +tous renvoys leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le +train avec sa chre Marguerite... Toutes les aprs-midi, il comptait +descendre Clermont passer deux ou trois heures au quartier gnral, et +le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur... + +Nous causions ainsi prs du bon feu ptillant. Lui, allong dans un +sige, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il +est possible de l'tre, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrire +son fauteuil, doucement penche sur Lui... + +C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il tait une heure du matin. +Je leur ai souhait le bonsoir. + +Le cher couple! comme je les aime! + +* * * + +28.--_Jeudi 1er dcembre._ + +Ds neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois +arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le mange de +la tasse de caf prise cheval et de la lettre glisse sur le plateau +recommence comme au mois d'octobre. + +Cette fois, la lettre est un gros pli cachet qui doit renfermer +normment de choses. + +Je le porte au gnral qui l'ouvre aussitt. Il s'en chappe plusieurs +lettres sous enveloppes et divers papiers plis. Elle et Lui procdent +au dpouillement. + +Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces rflexions: + +Quel gchis, ma chre amie... Grvy qui se cramponne de plus en plus, +les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie +partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma prsence +Paris... + +Elle s'est mise rire ironiquement: + +Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gr +d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'tre maintenant +vos cts. + +Quel charme inou cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se +dpartissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu +flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serre contre lui en la +couvrant de baisers. Je me suis clipse. + +Ils ont sonn pour djeuner une heure. Elle avait une exquise toilette +de crpon blanc, avec ceinture et noeuds de soie bleu clair. Lui tait +tout habill pour sortir, mais trs simplement, comme toujours. Envoyant +au diable les affaires srieuses, ils n'ont cess de rire, de +plaisanter, de se cliner du geste et du regard. + +Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse +inpuisable que le gnral montrait, et qui lui faisait tout instant +trouver des attentions, des clineries nouvelles, sans qu'il y et +jamais de dfaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en +Elle. + + trois heures, ils taient encore table; le capitaine Driant est +revenu, en civil, et m'a remis un autre pli. + +Quand le gnral eut ouvert, au premier coup d'oeil, il s'est cri: + +La dmission de Grvy! + +Elle s'est leve pour mieux voir ce qu'il lisait. + +Ils se sont mis parcourir fivreusement les nouvelles reues. + +Dites au capitaine d'attendre! m'a-t-il command. Je me suis empresse +de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprs d'eux, ils +finissaient de se parler voix basse. + +Le gnral s'est tourn vers moi: + +Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immdiatement ici. + +Au mme instant, Mme Marguerite s'tait leve, et, de son pas lger, +avait pass dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'ide que le +capitaine n'tait pas encore admis la connatre. + +Je l'ai fait monter dans la salle manger, j'ai referm la porte sur +eux, et je suis reste attendre dans le couloir. C'est surtout le +gnral qui parlait. Par moments, sa voix s'levait. Il tait question +tout le temps de Paris, de la guerre... + +Tout coup, le gnral a ouvert la porte en criant son officier +d'ordonnance: Attendez-moi l! Un instant de rflexion et je reviens. + +Il s'est rendu de ce pas dans la chambre coucher pour rflchir... par +son cerveau Elle, comme j'ai dj cru remarquer qu'il le faisait ds +qu'il avait une dcision importante prendre. Un quart d'heure au +moins s'est coul. Un coup de sonnette nerveux m'a appele. Mme +Marguerite tait assise, le dos tourn de mon ct. Le gnral, les +mains dans les poches, les yeux terre, marchait grands pas dans la +chambre. + +Avez-vous des enveloppes de sret? m'a-t-il demand. + +Justement j'avais ce qu'il dsirait. M. le Prfet D..., qui tait +descendu chez moi pendant l'avant-dernire saison, avait laiss +quelques-unes de ces enveloppes. + +Je suis alle les chercher dans ma chambre et je les ai apportes. Elle +tait toujours assise de mme, et il continuait marcher en disant: +Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chre +Marguerite... Laissons la guerre de ct... Je ne ferai pas cette +folie... Je n'irai pas aujourd'hui! + +Il s'est mis crire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je +suis alle lui tenir compagnie. Je l'ai trouv, les mains derrire le +dos, en train de regarder les quelques mchants chromos dont j'ai orn +(?) la salle manger et qui ne mritent vraiment pas un instant +d'attention. Notre conversation n'a pas t trs nourrie, car il se +retenait comme un homme proccup ou encore comme un homme qui ne veut +pas qu'on le fasse parler... + +Enfin, le gnral est revenu, plusieurs lettres la main. J'ai repris +mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le gnral a reconduit +son officier d'ordonnance, en rptant: C'est cela, inutile de repasser +par le quartier gnral... Il n'y a pas une minute perdre! + +Le capitaine est descendu avec rapidit, le gnral est rentr auprs +de Mme Marguerite. J'ai compris que des dcisions trs graves +venaient d'tre arrtes. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de +crise? Ce mot de la guerre! la guerre! qui revenait sans cesse me +glace de terreur. + +J'tais en proie ces sombres penses. La nuit tait tombe. Un coup de +sonnette a retenti. + +J'ouvre leur porte et je suis cloue au sol par le violent contraste +provoqu entre mon tat d'me et le spectacle qui s'offre mes yeux. + +Dans la chambre tout inonde de lumire, toute tide et parfume, Elle +se tient debout, dans une blouissante robe de soire, ruisselante de +bijoux. Et Lui, genoux prs d'elle, il arrange les plis de sa robe +avec le zle d'un couturier. + +Il se tourne vers moi, la figure riante: Des fleurs, Belle Meunire, il +nous faut des fleurs! + +J'en ai bien reu tantt de Clermont, mais je ne les avais pas juges +dignes de leur tre prsentes. Je compte en recevoir demain de Nice, o +j'ai tlgraphi. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des +camlias et des violettes. + +Il les prend de mes mains et se met les fixer dans ses cheveux, sur +son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui +murmurer: Comme vous tes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue +aussi belle!... + +Georges! rpond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente +ans... + +Il lui ferme la bouche d'un long baiser. + +Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que +moi! Vous, mon adore, qui n'tiez pas encore de ce monde quand je +portais dj l'uniforme! + + huit heures, ils ont sonn pour dner. Sa toilette et ses bijoux +jetaient un tel clat autour d'Elle que ma modeste salle manger en +tait tout illumine. propos d'une lettre du capitaine Guiraud, rest + Paris, ils ont un instant parl politique. + +Les fous! s'est cri le gnral; avoir song moi pour sauver Grvy! +Moi, atteler mon cheval noir la remorque d'un tombereau +d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait +perdre deux soires en alles et venues couter leurs propositions et +d'autres plus saugrenues encore: l'enlvement de Ferry, la rentre en +France des Orlans... Aussi fous les uns que les autres, communards, +parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne. +Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrs? J'entrevois quatre +solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet, +ou, enfin, l'Imprvu, le candidat de la dernire heure... Si c'est +Floquet, je suis srement ministre de la Guerre demain... Si c'est +Freycinet, ce sera sans doute pour aprs-demain... Si c'est l'Imprvu, +inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons +rire... Il s'est mis rire nerveusement. + +Ferry, prsident de la Rpublique!... Ce ne seront plus les chassepots, +ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera +plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je +prendrai en main la bonne pe!... + +Il est rest silencieux un moment, les sourcils froncs. Puis il a +ajout: + +Je crois que ce sera Ferry! + +Elle ne l'a pas laiss continuer. Avec l'ventail en plumes blanches +qu'elle avait prs d'Elle, Elle l'a doucement frapp sur l'paule: + +Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!... +N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le prsent... N'est-ce pas?... + +Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jet, son visage s'est +clairci subitement. + +Il s'est mis embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voil +de nouveau se cliner, se cribler de baisers, se redire combien +ils s'aiment! + +C'est trange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir +ainsi. + +Je les aurais voulus autrement, l'instant o la France est peut-tre +la veille d'une guerre civile... + +* * * + +29.--_Vendredi 2 dcembre_. + +Encore du neuf! Ce matin, la place du capitaine, c'est un simple +soldat qui est venu, pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un +pli portant ces mots: + +_MADAME LA BELLE MEUNIRE_ + +_Htel des Marronniers, Royat._ + +C'est pour mon colonel, a-t-il ajout en clignant de l'oeil. + +Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car +elle est devenue toute soucieuse. J'ai devin qu'il lui fallait +absolument repartir pour Paris ce soir mme, quitte revenir aussitt. +Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a +dur pendant toute la matine, car, diverses reprises, j'ai d rentrer +dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de +volont, mais ne se dpartit jamais de son calme. Lui s'chauffait par +moments, levait la voix, puis, un instant aprs, l'adoucissait jusqu' +la rendre suppliante. + + djeuner, ils taient proccups tous deux, et ils ont aussi peu caus +que mang. Elle tenait les yeux baisss obstinment. Lui ne la quittait +pas du regard, et ce regard tait plein d'inquitude. + +Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier +gnral, a-t-il dit en se levant. Il s'est approch d'Elle, lui a pris +la tte dans ses deux mains et lui a murmur d'une voix suppliante: + +Tu ne partiras pas, dis! + +Elle a fait sa rponse en fermant les yeux, d'une voix peine +distincte: Puisque tu le veux!... + +Alors, il s'est mis l'embrasser follement, comme un homme au comble de +ses voeux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers. + +Elle s'est retire aussitt dans sa chambre; quelques minutes aprs, +elle m'a sonne. Sa figure m'a un peu effraye. Elle tait toute ple de +contrarit. Elle avait les lvres blanches et serres. + +Belle Meunire, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un +service... Regardez dehors et, si vous voyez le gnral revenir sur ses +pas, il faut m'avertir immdiatement. + +J'ai fait comme elle l'a demand. Enveloppe d'une fourrure, je me suis +tenue une fentre de la salle manger, derrire les volets moiti +referms. + +J'tais l depuis un bon moment quand elle m'a sonne de nouveau. Elle +tenait la main une lettre frachement cachete. La bougie, peine +teinte, fumait encore. + +Belle Meunire, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un +service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la +portiez vous-mme la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que +le poids: vous mettrez, tout hasard, trois timbres... Mais, surtout, +quand le gnral reviendra, gardez-vous de laisser chapper que j'ai +expdi une lettre pendant son absence!... + +En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un +peu. Je considrais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses +mains: il y avait dessus: + +_P. M. L. P. S._ + +_Poste Restante_ + +PARIS. + +Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale +sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement trs douce: + +Allez vite et ne vous tonnez de rien... C'est pour Lui que je fais +cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir mme malgr eux! + +Sans perdre un instant, j'ai fait la commission. + + cinq heures, le gnral est revenu, en excellente humeur. Il a +plaisant sur son passage au quartier gnral, sur les dernires +nouvelles reues de Paris. Il riait propos de tout et ne cessait de +lui dire: + +Voyons, Marguerite, riez un peu! Et, comme elle ne se dridait pas +assez vite son gr, il s'est mis la chatouiller, tout en lui +murmurant: + +Allons, mchante, feras-tu risette! + + dner, leur insouciance les avait compltement repris. Il avait +substitu sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise +en grosse toile de mnage qu'il avait chipe je ne sais o, et il se +l'tait gravement noue autour du cou, mon immense stupfaction. + +Elle riait en tomber par terre. + +Les enfants! Sont-ils fous! + +* * * + +30.--_Samedi 3 dcembre._ + +Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le +gnral m'a charge de le faire patienter. Nous nous sommes mis +causer, cette fois, avec plus de succs qu'avant-hier. + +Il m'a donn entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans, +je crois, comme officier d'ordonnance attach au gnral Boulanger, et +qu'il prouvait un gros chagrin de devoir le quitter. + +Il a fait allusion aussi l'Amie du gnral, mais sans une sympathie +exagre. Elle lui faisait faire, disait-il, un mtier de conducteur de +chemin de fer... Quitter Clermont neuf heures du soir, descendre +Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une proprit +de ces rgions, et revenir Clermont par le train de cinq heures du +matin... + +Un coup de sonnette m'a rappele auprs du gnral, qui tait lev et +m'a prie de faire monter le capitaine dans la salle manger. Ils se +sont entretenus trs longtemps. + +De toute la journe, le gnral n'est pas sorti. + +Il a fait, d'ailleurs, un temps pouvantable dehors. Aprs djeuner, +Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'coutait, le petit verre de +fine champagne prs de lui, le cigare la main, les yeux perdus dans le +rve, Elle jouait, de mmoire, des berceuses adorablement mlancoliques. + +Puis, s'interrompant tout coup, Elle s'est mise chanter l'_En +revenant d'la revue..._ + +Les fleurs de Nice sont arrives: rien que des violettes d'un parfum +exquis. Elle en a paru enchante. Je crois qu'elle adore la violette. +Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de premire +qualit, en flacons cercls de paille. + +Il tait en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soire, comme +avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dpche. +En l'ouvrant, le gnral s'est cri: + +Ferry n'est pas lu... Il s'est retir au second tour... Le Congrs a +nomm M. Sadi Carnot. + +Ils se sont jets dans les bras l'un de l'autre en rptant: Ferry +n'est pas lu! + +Il a vite griffonn quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a +mise sous enveloppe et que j'ai porte au capitaine, lequel est reparti +aussitt. + +Ils ont encore longtemps caus de cette lection, mme table. Elle +plaisantait sur le compte du nouvel lu, elle trouvait tout fait drle +son prnom de Sadi. + +Lui prenait la chose plus au srieux. Sans doute, ce choix n'tait d +qu' la peur qu'on a fini par avoir d'une lection Ferry: mais il aurait +pu tre plus mauvais... Il a rappel que Sadi Carnot avait rendu des +services en 1870 et qu'il s'tait montr d'une honntet irrprochable +au milieu des turpitudes de Wilson. + +Enfin, a-t-elle rpondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera +un bon prsident... _provisoire_? Elle avait appuy sur ce dernier mot +et il avait souri. Puis elle a ajout: + +Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutt que vous, car +je sais quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon +bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous +continuerez m'aimer quand mme... Mais vous serez si peu moi!... Et +je prvois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos +jours. Quel est le chef de l'tat, en France, que l'on n'ait pas cherch + assassiner... Pour M. Grvy lui-mme, si peu intressant cependant, +n'est-il pas venu des fous l'lyse... Oh! mon ami! comme je serai +malheureuse, le jour o vous serez le matre de la France! + +Il s'est mis la rassurer, lui a rappel que, depuis Louis XVI, aucun +chef d'tat franais n'avait mme reu une gratignure, et que, depuis +Henri IV, aucun n'avait t assassin. + +Va, va, a-t-il ajout, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir +toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme +blanche ou par le pistolet... + +Cette fois, c'est lui qui a fait dfense de parler davantage de ces +choses peu amusantes. Ils se sont remis rire et ne plus songer qu' +leur bonheur. + +* * * + +31.--_Dimanche 4 dcembre_. + +Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf +heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va l-bas offrir, chez elle, +un grand dner mondain, ce soir mme, et elle doit se remettre en route +ds demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose Paris, a +d tout prparer. + +Malgr mes instances et celles de Mme Marguerite, le gnral n'a pas +voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence +bien inutile de monter en voiture auprs d'elle, pour ne la quitter qu' +la gare. + +Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture, +j'ai failli pousser un cri. + +Son visage tait presque mconnaissable, tellement la douleur l'avait +creus. Ses yeux taient rouges. + +Il avait d pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se +passer entre eux pour qu'il revienne dsol ce point? + +Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait +simplement de s'tre spar d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que +deviendrait-il si jamais une catastrophe le sparait d'elle pour de +bon, si elle lui devenait infidle ou si la mort la foudroyait?... + +Il tait l, affaiss dans un fauteuil, l'oeil creus, le regard sans +vie. Je lui ai annonc que le djeuner tait prt. Il ne m'entend pas! +Il est comme en tat de lthargie. Je rpte, il n'entend pas davantage. +Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons: + +Mon gnral, le djeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que +vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va +pas tarder revenir! Demain, pareille heure, elle sera dj +mi-chemin... Voyons, mon gnral... + +Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est lev, en me +remerciant du regard, et en rpondant simplement: + +Vous tes dans le vrai! + +Mais, quand il s'est rendu dans la salle manger, son premier coup +d'oeil a t pour la pendule, et il s'est cri: + +Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures! + +J'tais navre. C'tait folie pure. Comment concevoir le dsir qu'elle +prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dner sept! + +Il a mang peine, puis il est descendu Clermont. + +Quand il est revenu, il m'a demand de rester un peu auprs de lui, +coudre, et il s'est mis me parler d'Elle. + +Il m'en a parl avant le dner, pendant son repas, et aprs le dner, +longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter +toute son histoire, jusqu'au moment o Elle tait entre dans sa vie: + +Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus +moi-mme!... L'homme que j'tais avant sa venue et l'homme que je suis +depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... +Avant cela, je n'avais donn de droits sur moi qu' une seule femme: +celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a t une +pouse irrprochable. Elle est la mre de mes enfants... Ce n'est pas sa +faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'tions pas crs +l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes pouss, avec la +prcipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous +connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premires +annes, j'ai t dupe de mes illusions. J'ai cru que je la faonnerais +comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai d finir +par m'avouer que je m'tais tromp, et que nos deux natures, loin de +pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abme qui +allait sans cesse en s'largissant... + +Et, de la sorte, nous avons fini par vivre cte cte comme deux +trangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention +tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme +Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons mme plus nos repas +ensemble, sauf quand il s'agit de grands dners invits... + +Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me +suis mis courir le cotillon, papillonner de la brune la blonde, +voltiger de fleur en fleur, en m'attardant peine celle-ci, +davantage celle-l, et en trouvant cette autre tout fait exquise, +mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspill +ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aim... Je croyais avoir +sem miette miette tout mon coeur, de telle sorte qu'il ne m'en restait +plus... Et je m'en flicitais, car je voyais approcher le moment o je +rentrerais dans la rserve de la territoriale... J'atteignais cinquante +ans. + +Alors, un jour, est tomb le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et +aussitt j'ai reconnu que ce coeur que je croyais tomb en poussire +tait intact, et qu'il tait aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiff +d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce coeur, dont elle a opr la +rsurrection comme par un miracle, je le lui ai donn tout entier... +Vous avez bien d vous en apercevoir, je l'aime perdument, je l'aime +autant qu'il est possible un homme d'aimer... Je ne vis plus que par +Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... O me conduira notre +amour? Je ne veux mme pas chercher le prvoir... Je me laisse aller +avec une volupt infinie, les yeux ferms... + +Il s'tait lev, le visage enfivr, les yeux tincelants, et, alors, +mettant une main sur le coeur, et tendant l'autre comme s'il prtait un +serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais: + +Voulez-vous savoir quel point je l'aime et quel point je suis +devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant, +qu'elle me tende un pistolet charg, qu'elle me dise de l'appliquer +contre la tempe et de faire feu... J'obirai sur l'heure, comme un +soldat, sans demander pourquoi! + +J'ai manqu de dfaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entire. +Je n'ai pas trouv un mot rpondre. Enfin, je lui ai dit: + +Mon gnral, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est +minuit, j'ai le devoir de vous engager aller prendre du sommeil... + +J'obis, a-t-il rpondu trs doucement... Puisque que la consigne est +de dormir, je vais aller m'tendre sur mon lit--et penser Elle! + +Avant que j'eusse pu l'en empcher, il m'a bais la main, et il s'est +retir. + +* * * + +32.--_Lundi 5 dcembre._ + +Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'tais proccupe. la +premire heure, c'est--dire la pointe du jour, on frappe trs fort +la porte de la maison. C'est une dpche. Elle m'est adresse, mais je +me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le gnral. + +En me voyant entrer, il saute bas du lit, sur lequel il tait tendu +tout habill. Il m'arrache la dpche des mains, il la dchire plutt +qu'il ne l'ouvre. Grce Dieu, son visage s'claircit aussitt: c'est +une dpche expdie par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense +lui et qu'Elle lui envoie mille baisers... + + onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le gnral pour un +djeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, +ses principaux officiers. Le gnral est parti tranquille en me +glissant dans l'oreille qu'il serait l bien avant l'heure... + +En effet, il tait l ds cinq heures, et Elle ne doit arriver qu' six. +J'avais rang la chambre et dispos partout des fleurs nouvellement +arrives de Nice. Il s'en est aperu de suite, et cela lui a fait +plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes plac sur la table, il a +dit, comme s'il parlait aux fleurs: Vous attendez comme moi la blanche +main qui doit vous caresser! + +Assis dans son fauteuil, prs du feu, il s'est mis lire des journaux. + + six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui dfends de +se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dpche, adresse, comme ce +matin, mon nom. + +Je la monte. J'aurais bien d, en mme temps, monter des cordes pour le +ligoter. + +Je ne suis jamais alle dans un asile d'alins. Je ne me rends pas un +compte trs exact de ce que peut tre un fou furieux. Mais, ce dont je +suis sre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une +heure, le spectacle d'un amoureux en proie une crise nerveuse qui +devait valoir un accs de folie, tel point que j'ai pu me croire un +instant dans la ncessit d'appeler l'aide, non pas pour ma scurit +personnelle, mais pour empcher cet homme de se broyer le crne contre +le mur. + +Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dpche annonait qu'elle n'avait +pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle +expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard. + + un moment donn, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'tait +fini, et je me suis loigne pour aller mettre le couvert. Au bout de +quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espces de rles +qui m'ont bouleverse... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je +pntre dans le cabinet de toilette: le malheureux est l, par terre, +se rouler dans ses vtements Elle, qu'il a arrachs du mur o ils +pendaient, les embrasser et les mordre... + +Cette seconde crise passe, un grand abattement s'est empar de lui. Il +a refus toute nourriture. Maintenant, c'tait une ide fixe qui le +tenait: il voulait partir demain matin, quatre heures, d'ici, pour +aller la recevoir la gare de Clermont quand arriverait le train, +cinq heures. + +J'ai eu beau lui parler raison, il est demeur inflexible. Il n'a mme +pas accept que je descende maintenant Clermont pour arrter une +voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un enttement de +maniaque, il m'a fait dfense absolue de le contrarier sur ce point. + + force d'insistance, j'ai fini tout de mme par obtenir un rsultat: +c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai russi +qu'en lui jurant que, moi-mme, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit +bien assur que je l'appellerai demain quatre heures--puisqu'il n'y a +pas de rveil-matin dans la maison. + +Me voici donc condamne ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment +l'aurais-je pu faire, bouleverse jusqu'au fond de l'me comme je le +suis? + +* * * + +33.--_Mardi 6 dcembre_. + + quatre heures du matin, je suis descendue auprs du gnral. Il tait +en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeill +que la nuit d'avant! + +L'ide qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait +rendu sa gat. Le plus gentiment du monde, il m'a prie de l'excuser de +la scne d'hier. + +J'tais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous, +ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore spar d'elle, +il faut les avoir vcues avec elle pour comprendre quelle somme elles +reprsentent de bonheur perdu! + +Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque +lui-mme n'avait pas ferm l'oeil. Je l'ai rassur de mon mieux, je lui +ai fait prendre un bol de lait chaud coup de rhum, et je l'ai reconduit +jusqu' la porte. + +Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une +horrible bourrasque de neige s'est engouffre du mme coup, a teint ma +lanterne et nous a glacs tous deux. Le vent souffle avec une violence +effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu' mi-genou, et la nuit +est absolument noire, sans une lumire au ciel. + +Je veux encore l'arrter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de +Clermont et, vraiment, par un temps pareil... + +Mais il n'coute rien. + +Il y a un Dieu pour les amoureux! me crie-t-il, et le voil parti +grandes enjambes. + +Je mets aussitt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu, +je bassine leur lit, je prpare du bon caf bien chaud pour leur +arrive. Le jour commence poindre quand on frappe la porte. J'ouvre: +ce sont eux, pied, blancs de neige et tremps jusqu'aux os. Elle a des +glaons sur la voilette, et lui, sur les moustaches. + + peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de caf bouillant, +en me racontant qu'ils n'ont trouv, la gare de Clermont, qu'une +mchante guimbarde attele d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont +fini par la lcher mi-cte. + +Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle +Meunire... Nous faisons de mme. + +Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu' midi. +Quand je suis redescendue prs d'eux, ils m'ont demand d'apporter dans +leur chambre de quoi manger. + + six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En +me voyant, il m'a demand: + +Madame de Bonnemain, est-elle de retour? + +Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la +premire fois, n'est pas tomb dans l'oreille d'une sourde. Elle est +donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqu que +divers objets lui appartenant taient marqus du chiffre M. B., surmont +d'une couronne cinq fleurons, c'est--dire, si je ne me trompe, d'une +couronne vicomtale. + +La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possde, ma +foi, une belle allure! + + huit heures, pour dner, ils se sont fait galement servir chez eux. +Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante: + +Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et +vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et +d'excuter au galop la commission qui lui est confie l-dedans... Vous +n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions. + +* * * + +34.--_Mercredi 7 dcembre_. + +Toute repose par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu +arriver le capitaine neuf heures du matin. Je lui ai fait signe +d'entrer dans la maison et je lui ai aussitt remis l'enveloppe, en lui +rptant la recommandation qui m'avait t faite. Aprs avoir pris +connaissance du pli, il a rflchi un instant, puis il s'est frott les +mains d'un air enchant. Il m'a alors donn deux lettres l'adresse du +gnral, qu'il a tires de son manteau. Je croyais que c'tait tout, +mais, aprs avoir cherch un instant, il s'est mis fouiller dans la +poche intrieure de son dolman, et il en a sorti une troisime +enveloppe, toute blanche et un peu froisse. En me la remettant, sa main +tremblait un peu. Puis il est remont en selle et il est parti au grand +galop. + +Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose +d'important. + + dix heures, le gnral a sonn. J'ai trouv leur chambre remplie d'une +paisse fume. Les tourtereaux avaient essay de faire du feu eux-mmes, +mais la tentative avait absolument avort. Je les ai gronds. J'ai +tabli un courant d'air en ouvrant les deux fentres; j'ai allum un +feu, bien flambant, celui-l. Je les ai laisss au moment o Mme +Marguerite ouvrait, pour la lire au gnral, la premire des trois +lettres reues. + +Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours, +le gnral est en proie une vive motion. Il me prend le bras +nerveusement: + +Le capitaine est-il encore l? voyons, parlez! + +Mais, mon gnral, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous +pas dit, hier, vous-mme, qu'il n'attende pas?... + +Sacrebleu! Si j'avais pu prvoir... Enfin, tant pis! vous de me tirer +d'affaire, ma bonne Meunire. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de +sr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier +gnral. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de +temps pour la forte tte que vous tes... + +Quelqu'un de sr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je +faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera +certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je prfrerais que le +gnral ne me croie pas si forte tte! C'est encore plus embarrassant +que flatteur. + +...On n'a pas ide d'une chance pareille: les cinq minutes n'taient pas +coules que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le +prtendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnte +et taciturne comme tous nos montagnards, a arrt sa carriole devant ma +porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la +Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confi des commissions pour +Clermont. Je n'ai eu qu' lui expliquer, en patois, qu'il y avait une +lettre porter chez un officier de l'tat-major de Clermont et sa +rponse me rapporter au plus vite, pour que le brave garon, sans m'en +demander davantage, se dclart prt me faire la course en toute hte +et revenir de mme. + +Eh bien! Belle Meunire, avez-vous trouv? + +Oui, mon gnral. + +Justement, le gnral a sonn et m'a remis la lettre,--une toute petite +enveloppe avec cette adresse: + +_Monsieur le Capitaine Driant,_ + +_au Quartier Gnral._ + +_Trs urgente._ + +J'en tais sr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien... +Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la rponse sans retard, +car c'est trs, trs srieux! + +En disant cela, il avait l'air la fois heureux, impatient et perplexe. + + midi, mon excellent montagnard tait de retour avec la rponse que le +capitaine avait crite devant lui, dans son bureau du quartier gnral +o il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul +l-bas pour recevoir, rpondre, et parer l'imprvu! + +Quand j'ai port la lettre au gnral, il me l'a arrache des mains, +tandis que Mme Marguerite m'a dit: + +Occupez-vous vite du djeuner. Nous n'en avons que pour un petit +moment. + +Le petit moment a dur une grande heure, j'en ai profit pour orner de +fleurs la table. + +Bravo! s'est cri le gnral quand ils sont enfin venus s'y asseoir. +Voil qui est une dlicieuse surprise pour un jour pareil! + +Et, s'adressant Elle: + +Oui, c'est une journe qui comptera, celle-l!... Quelle porte elle +peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher +petit coin de Royat qui a t le point de dpart... + +Brusquement, elle lui a coup la parole en lui fermant la bouche de ses +mains. Ils se sont embrasss... La belle conclusion, pour moi!... + +Le djeuner fini, le gnral est all Clermont. + +Je dbarrassais la table, quand elle m'a appele: + +Chre amie, voulez-vous que nous passions l'aprs-midi travailler +ensemble? + +Oh! madame, lui ai-je rpondu, c'est genoux que je devrais vous +remercier de l'honneur inespr qui est fait par la grande dame que vous +tes la campagnarde que je suis. + +Elle m'a remercie d'un gracieux sourire. J'ai apport la couture que je +suis en train de faire pour ma mre--une surprise que je lui prpare. +Elle a tal son ouvrage sur un fauteuil: il y avait l un travail de +tapisserie d'une trs grande difficult, mais elle n'y a pas touch. +Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientt +reconnu de petites brassires pour nouveau-ns. + +Je lui ai dj entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande +dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs travailler de ses fines +mains pour des oeuvres charitables? + +Tout en tricotant, elle s'est mise me parler de sa voix argentine. +Avec ce savoir-faire exquis que possdent seules les femmes du monde, +elle a voulu m'amener lui causer de moi, lui raconter ma vie dans +laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas +trompe, mais, mise sur ce chapitre, j'ai t bien sobre d'explications, +car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut +y songer le moins possible et n'en parler jamais. + +Le gnral est rentr la nuit tombe. Son visage rayonnait de joie. De +nouveau, il s'est entretenu trs longuement avec Mme Marguerite. + + huit heures, il m'a sonne: + +Vite, faites-nous dner, car une voiture doit venir me prendre dans une +heure d'ici. Ds que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets + vous pour que personne ne remarque ma sortie. + +Dcidment, il doit y avoir sous tout ce mystre une conspiration! De +plus en plus intrigue, je les sers dner et, entre temps, je rduis +l'clairage de l'escalier une simple veilleuse et j'entr'ouvre la +porte donnant sur le chemin de la Grotte. + +Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prvenir +le gnral. Mais, dj, envelopp dans une pelisse, il est au pied de +l'escalier. + +Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter +terre et tient la portire ouverte. Tandis que le gnral monte dans la +voiture, j'y aperois un autre personnage, une sorte de colosse aux +hautes paules, emmitoufl de fourrures... + +La voiture repart aussitt, au grand trot, dans la direction de la +campagne. + +C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Prs de la porte +entrebille, j'ai vu descendre le gnral et je lui ai entendu dire +avec motion: + +C'est le vrai langage d'un prince... Merci! + + quoi l'autre, lui tendant la main, a rpondu d'une voix trange et +profonde: + + bientt, Gnral... et Paris! + +Pendant que la voiture s'branlait, le personnage en question a avanc +la tte, et j'ai pu distinguer qu'il portait une paisse barbe blonde. + +...Un prince?--Un prince tranger, videmment. Mais o donc ai-je vu +cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperue quelque +part! + +* * * + +35.--_Jeudi 8 dcembre._ + +Le capitaine ne s'est pas montr aujourd'hui. + +C'est un soldat, le mme que la semaine dernire, qui est venu apporter +le pli contenant le courrier. + + force de m'tre creus l'esprit, j'ai fini par retrouver quelle +ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je +ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui +viennent faire leur cure Royat. + +Aprs djeuner, le gnral est redescendu Clermont et Mme +Marguerite m'a de nouveau invite lui tenir compagnie. + +De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou +du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassires), +Elle est arrive me raconter comment s'tait faite, entre le gnral +et Elle, la connaissance qui avait abouti les jeter dans les bras l'un +de l'autre: + +Figurez-vous, ma chre, que j'tais une grande ennemie du gnral +Boulanger, et cela l'anne dernire... Le monstre! j'avais trois griefs +contre lui... Le premier, c'est que sa popularit me portait sur les +nerfs et m'agaait au plus haut point. Impossible de faire une visite, +d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de th, de faire un tour de +valse, de dner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si +encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait +vulgaire, ridicule au possible. Le gnral Boulanger? Pourquoi pas le +gnral Charcutier ou le gnral Liquoriste?... Quant son portrait, +colport de toutes parts, il ne me rconciliait pas avec lui: je +trouvais ce port de barbe prtentieux, et je jugeais l'homme un +belltre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les +rpublicains. Je me flicitais du moins que l'arme--je dis: le cadre +des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorit +qui vont en dclinant dans notre pauvre France... Et, tout coup, voil +un officier, bien plus, un gnral, un ministre de la Guerre, qui se met + faire du radicalisme, de l'anti-clricalisme, et Dieu sait quelles +horreurs encore!... Troisime grief, celui-l absolument personnel et +dcisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le +gnral... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace +de me fixer comme si j'tais femme lui rendre oeillade pour oeillade... + +Je suis rentre chez moi rouge de dpit et, ds cet instant, mon +aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout o j'allais, je +disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientt une +rputation de la haine que je montrais l'gard du gnral Boulanger. + +Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une soeur. Elle est peine +plus ge que moi, nous avons t leves dans le mme couvent, nous +nous sommes maries la mme poque, et chacune de nous a pous un +officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver Paris, l't la +campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le rpte, deux soeurs ne +sont pas plus insparables que nous l'tions... Elle tait assez +diffrente de moi par le caractre: mais c'tait peut-tre une raison de +plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un +rgiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il +fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle tait +faite, il l'a laisse Paris, revenant prs d'elle ds qu'il le peut... +Elle reoit merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus +volontiers qu'elle est extrmement jolie... Du ct de l'harmonie du +visage, la nature ne lui a rien refus. Elle a t moins prodigue en ce +qui concerne le corps, qui est massif et dnu d'lgance... Aussi, +jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement doues cet +gard... + +Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je +interrompu, car cette lgance, vous la possdez au plus haut degr! + +Mme Marguerite sourit et reprit: + +J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en +soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcite, comme je ne +l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras, +ont t: Ma chre Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dner +jeudi soir chez moi! Ma rponse manquait d'enthousiasme: Tu me +permettras, chrie, de ne pas t'en faire mon compliment! Cela ne l'a +pas empche de me demander, l'instant suivant, de lui rendre un +immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dner +ce soir-l chez elle, moi, troisime et dernire convive! + +Sans aucun doute, la chre enfant n'avait plus la tte elle... Me +faire une semblable proposition, moi, l'ennemie intime et publique +tout la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez +de ce qu'a pu tre ma rponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en +suis pas contente, je l'ai vertement gronde de toute l'inconvenance de +sa proposition: dner, deux femmes seules, avec un homme, un tranger... +Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle +folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que +deux! + +Elle a paru sentir la justesse de cette observation. + +Elle a chang ses batteries... + +Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si +j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service +que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus expose +devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des +autres invits... + +Pendant que toi, ma chre, tu ne t'occuperas que de lui?... Dsole de +ne pouvoir t'abriter en cette circonstance... + +Alors, tu refuses mme cette combinaison? + +Formellement. + +C'est ton dernier mot? + +Mon dernier. + +Eh bien! mon dernier moi sera celui-l: tu as peur du gnral +Boulanger... Il y a longtemps dj qu'on trouve peu naturelle et +singulirement excessive l'aversion dont tu fais montre son gard... +On lui a cherch des motifs: il n'a pas t difficile de les trouver... +Les plus mchants disent que c'est un dpit dont la cause serait ton +secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te +trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sre de +toi... + +Trs bien, ma chre: je serai chez toi jeudi soir... sept heures +prcises, n'est-ce pas? + +Ce jeudi, il s'est trouv que, par hasard (car, quelque prix qu'on y +mette, on n'obtient jamais cela coup sr), ma couturire avait +admirablement russi la toilette que je lui avais commande,--une +toilette longue trane, en velours noir constell de paillettes de +jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon dfunt beau-pre, +le gnral de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur... +Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait merveille... J'tais +en retard, j'ordonne mon cocher de me conduire au plus vite... +J'arrive: tout le monde tait dj l,--et ce tout le monde se composait +de la matresse de la maison, d'un vieil oncle et du gnral. + +J'tais joue. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter temps +beaucoup de personnes, soit plutt qu'elle soit revenue son ide +premire d'une dnette intime, elle m'avait manqu de parole. Mais que +faire? Il tait trop tard pour reculer! + +Alors, j'ai pris le parti oppos, celui de l'attaque, de l'offensive +outrance! J'ai voulu craser mon ennemi,--le gnral,--l'accabler de +coups d'pingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux, +parat-il, un vritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de +coups ports et pars aussitt... J'avais pris got la lutte: le +gnral m'a redit depuis que je fus tonnante de verve et que j'tais +superbe voir... Lui, de son ct, piqu au vif, n'avait plus de +paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que +le visage de la matresse de maison changeait!... + +Elle voulut mettre fin notre dialogue en portant la conversation sur +un autre sujet, qui lui rappelait sa prsence: + +Gnral, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en +est d'autres qui vous portent un culte sincre et profond... Combien +ai-je d vous supplier pour que vous consentiez combler mes dsirs en +venant ce soir ma table!... + +La flagornerie me parut un peu vive. + +Gnral, ajoutai-je d'un ton ironique, il parat qu'il faut beaucoup +vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses +convives? + +C'est un dfaut de plus que vous me prtez, Madame... + +Je vous le donne, gnral, car il est bien vous. + +Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propritaire et, si vous +vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le trs +grand honneur de me convier un jour chez vous... + +Chez moi, gnral! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez +vous-mme le jour. + +Le plus tt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame. + +Eh bien! gnral, demain! + +Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le gnral +Boulanger chez moi... Ds cette seconde entrevue, naissait, de lui +moi, une vive amiti,--en attendant mieux... + +Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les +griefs qui me faisaient le dtester... Je ne lui en ai plus voulu, bien +au contraire, de m'avoir tant remarque un jour au Bois... Je n'ai plus +prouv de la haine pour sa popularit, mais je me suis sentie +dlicieusement berce par le bruit flatteur qui s'levait autour de +lui... Je me suis mis adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonn +jusqu' ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient tre +mieux connues... Quant son nom, j'ai compris qu'un nom valait par +l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger +n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom vgtal +de Racine. Et ce nom qu'il a reu de son pre, mon Georges l'a si +noblement port, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le +bien, le jour o je pourrai le prendre, moi aussi... + +Mme Marguerite s'est tue ces mots, comme quelqu'un qui caresse un +rve. Puis, elle a repris: + +De ce premier dner avec Georges date donc l'origine de notre +bonheur... Mais cette soire-l ne devait pas m'apporter seulement du +bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives: +deux d'entre eux ont gard le souvenir imprissable de ce jour, l'un +pour me chrir, l'autre pour me... + +Elle n'a pas achev sa pense, mais une profonde tristesse s'est montre +sur son visage. Elle s'est leve, a pli son ouvrage et m'a dit: + +Maintenant, assez caus, ma bonne Meunire. Apportez-moi la toilette +hliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges ador. + +Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours hliotrope, +avec, de chaque ct de la jupe, un panneau brod d'or. Mme +Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui +de Nice, et elle a fix cette guirlande au corsage l'aide d'une flche +garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a dispos, un peu en arrire, +quelques oeillets qui semblaient crotre parmi cette chevelure blonde; au +milieu des fleurs, une couronne cinq fleurons en diamants. Enfin, elle +a enroul autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou +six fois le tour et qui brillait d'un clat tout fait extraordinaire. + +Elle tait ferique voir ainsi. + +Le gnral, quand il l'a aperue en ouvrant la porte, s'est jet +genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce +geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle. + +J'ai couru m'occuper du dner... Ils ont dn tard. Le gnral la +dvorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'blouissante beaut +de sa toilette... + +Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire +en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous +rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme... + +Ma chre amie, s'est-il cri, pourquoi n'tiez-vous pas l, le jour de +mon entre Clermont! + +Ces mots m'ont voqu un souvenir. + +Mon gnral, lui ai-je demand, quoi pensiez-vous, ce jour-l, au +moment o je vous ai vu passer?... Je prcise: vous descendiez, suivi de +votre tat-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une +tristesse sur vos traits. + +Belle Meunire, vous tes physionomiste!... quoi je pensais? Parbleu, +ai-je besoin de le dire? mon adore!... Je pensais elle et je me +disais: Comme elle est loin!... Et j'avais beau voir l'avenue remplie +d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque +je ne l'y apercevais pas! + +Le dner fini, ils se sont retirs vers leur chambre, petits pas, +troitement enlacs. + +* * * + +36.--_Vendredi 9 dcembre._ + +Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y +avait pas d'ordres. Il n'apportait rien. + +Pas de courrier? lui dis-je. + +Non, hier et aujourd'hui, journes tranquilles... pour lui, du moins. + +Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer +d'ouvrage, l-bas! + +Oh! moi, c'est mon rle, et puis, pour lui, voyez-vous, je +travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable +et indulgent... + +On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de +petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons +meilleures encore pour aimer le travail au quartier gnral: c'est que, +dans le chef qu'il sert avec tant de zle, il voit aussi le pre d'une +charmante jeune fille qu'il a promesse d'pouser un jour. + + djeuner, ils n'ont fait que se cliner et se lancer oeillade sur +oeillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un +homme hypnotis, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de +comparer un individu qui s'enivre d'un rve cet amant qui se grise +d'une si adorable ralit! + +Tout coup, il m'a demand une feuille de papier et, avec son crayon +bleu, il s'est mis tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a +questionne: + +Comment appelez-vous votre maison? + +Un peu surprise qu'il pt l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en +grosses lettres sur le mur extrieur, je lui ai rpondu: + +L'Htel des Marronniers, mon gnral. + +Parfait. Une autre question: avez-vous, prs d'ici, un peintre en +btiments qui sache son mtier? + +Certainement, mon gnral. + +Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: Effacez-moi de +suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Htel des Marronniers, et +mettez sa place un nom qui donnera du moins un avant-got du bonheur +qu'on peut goter sous ce toit! + +Et, ce disant, le gnral a dpli la feuille sur laquelle il venait +d'crire. Elle portait ces mots, en caractres majuscules: + +HOTEL DU PARADIS + +Mon gnral, ai-je rpliqu, je ne me dciderai pas donner ce nom +ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais +comment les tenir. + +L'Htel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue +pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux lus et dont je suis, +moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis +me dissimuler que ma mre et ma soeur, tyranniquement relgues par moi +loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la +maison et dans les sous-sols, avec dfense absolue de se montrer, de +faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble un enfer, +ou tout au moins un purgatoire dont elles ne seraient pas fches de +voir la fin. + +Le gnral a voulu descendre Clermont aprs djeuner. Comme il y avait +du monde attroup sur la grande route, cause d'une vente aux enchres +qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai pri de passer par le +petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et +remonte de l'autre ct, le long des rochers, juste en face de chez +nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises, +Mme Marguerite et moi, le suivre des yeux. Mais, arriv aux rochers +d'en face, l'imprudent n'a pu rsister la tentation de se retourner +vers la maison. + +Elle, de son ct, sans couter mes cris, a entr'ouvert la fentre, et +voil mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord l'autre de la +valle, des baisers avec la main... + +Ils taient si gentils voir tous deux, que je serais bien reste les +regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai d +arracher Mme Marguerite de sa fentre. Alors, seulement, il a repris +son chemin. + +Nous avons de nouveau travaill ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle +s'est fait raconter par moi toutes sortes de dtails sur Royat, sur +Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime +tant! + +Le gnral est rentr de meilleure heure que d'habitude: il faisait +encore tout fait jour. Ses premiers mots ont t: + +J'ai t reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici. + +Je suis descendue aussitt la salle commune donnant sur la terrasse et +seule accessible au public. Je m'y suis trouve en prsence de plusieurs +messieurs de Clermont qui m'ont complimente d'avoir le gnral +Boulanger chez moi, et qui m'ont pos des tas de questions les unes plus +indiscrtes que les autres. Je n'ai pas essay de nier. + +C'est vrai, Messieurs, le gnral Boulanger vient d'entrer ici: il +offre dner, ce soir, chez moi, six de ses amis... Entre nous, je +crois que ce sont des officiers suprieurs. + +Ils sont partis, enchants de m'avoir arrach mon secret. + +Deux heures ne s'taient pas coules que d'autres consommateurs sont +arrivs, des journalistes ceux-l, monts exprs de Clermont pour savoir + quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au caf, que le gnral +Boulanger faisait dner chez moi, ce soir, quantit de gnraux accourus +de plusieurs points de la France... + +Dcidment, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laiss +s'chapper de ma basse-cour. + +Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagrer... Je ne suppose pas que +ces messieurs, qui sont l-haut, soient des gnraux, car ils disent +tous, en s'adressant leur amphitryon: Mon gnral... + +Oh! cela ne prouve rien! ont-ils interrompu en choeur. + +J'ai continu imperturbablement: + +Et le gnral leur rpond: Colonel, commandant, major... + +Ils se sont regards, fortement dus. + +Bah! si c'est du menu fretin, a opin l'un d'entre eux, pas la peine +d'en parler! + +Et ils se sont retirs. + +Le gnral s'est beaucoup amus de cette aventure. ce propos, il a +racont que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce +moment sur sa prtendue prsence Paris, la veille et le jour de +l'lection du Prsident de la Rpublique. N'allait-on pas jusqu' +supposer qu'il attendait, cach, l'instant de se montrer la foule pour +prendre la tte du mouvement populaire, au cas o Ferry serait lu, +alors qu'au contraire, coeur des conciliabules nocturnes auxquels on +avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train +depuis trois jours! + +Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces vnements de Paris, il y +en a une qui m'a bien fait rire de moi-mme, aprs qu'ils se fussent +retirs en me disant affectueusement bonsoir. Dcidment, en politique, +je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine se dniaiser! +Voici ce dont il s'agit. La semaine dernire, j'avais entendu avec +terreur qu'il tait tout le temps question, dans la bouche du gnral, +de la guerre. Puis, subitement, il n'en avait plus t parl, et je ne +savais comment me l'expliquer... + +Ce soir, j'ai eu la clef du problme. Pareille ce singe des fables de +La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la +plus affreuse des calamits publiques le nom d'un dput radical, ami +politique du gnral Boulanger. + +Grande niaise d'Auvergnate, va! + +* * * + +37.--_Samedi 10 dcembre_. + +Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux. + +Quand j'ai mont tout cela au gnral, il m'a demand d'attendre pour +rapporter de suite au capitaine toutes les pices signes. + +Une heure plus tard, le gnral m'a dit, sans prambules: + +Nous vous quittons, nous sommes obligs de partir ce soir pour Paris... +Mais, cette fois, Belle Meunire, il faut que nous ne soyons chagrins +ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et +quant vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq +jours que nous pensions rester, nous en sommes rests dix, et vous +n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense dsir de +revenir au plus tt! + +En effet, quelle journe de dpart diffrente de celle de leur premier +voyage! djeuner, ils ont t trs gais l'un et l'autre. Le gnral +est sorti, en sifflotant, pour descendre Clermont. Je suis reste avec +Elle, emballer ses effets. + +Quand j'ai dcroch ses robes de la muraille du cabinet de toilette, +j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du gnral qui se +roulait par terre en poussant des cris fous... + +Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, +permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme +ait jamais t plus aime que vous l'tes... Il vous aime la folie, +oui, la folie... jusqu' en inspirer de l'inquitude... + +Elle a devin mon arrire-pense. Elle m'a regarde de ses yeux clairs, +et elle m'a rpondu: + +Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon +devoir est alors tout trac, ma chre: il faut que je sois raisonnable +pour deux! + +Le gnral est rentr cinq heures. Je les ai laisss, mais bientt ils +m'ont rappele. Ils sont alls vers moi, m'ont pris chacun une main et, +doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le +gnral qui a pris la parole: + +Notre belle et surtout bonne Meunire, nous avons quelque chose de trs +grave vous dire... Nous avons vous confier un secret que vous serez +seule partager avec nous... Marguerite est enceinte... + +J'tais muette de surprise. Le gnral a continu: Elle est enceinte, +elle en est certaine, des indices vidents ne permettent plus d'en +douter... Or, en ce moment notre situation est trs dlicate. +Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le +devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions +publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure +cache... Nous avons song vous! Vous seule, que nous chrissons +maintenant comme si vous tiez une proche parente, une soeur dvoue, +vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de +vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner +une bonne nourrice, lui servir de mre, veiller sur lui jusqu'au jour o +nous vous le reprendrons... + +Il s'tait tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baisss. +Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. +Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hlas! o j'tais +une jeune pouse en puissance de mari, et o les plus mdisants du +village n'auraient rien pu trouver redire l'apparition d'un +nouveau-n chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, +quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois dj qui m'accable, la +calomnie, l'infme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis +consentir cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me +demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour +eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les +preuves douloureuses et si l'on hsite se sacrifier? + +Allons, je n'hsite plus: la grce de Dieu! + +Mon gnral, ai-je rpondu non sans peine, car ma voix tremblait +beaucoup... Mon gnral, c'est vraiment un trs grand service que vous +me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je +vous le rendrai. + +Trs mu lui-mme, il a serr trs fort ma main, qu'il n'avait pas +quitte, et il l'a porte ses lvres. En mme temps, Elle, tout +heureuse de mon consentement, m'a embrasse. Puis, me faisant lever, ils +m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me rptant: Merci! + +Je suis alle m'occuper du dner. Ils l'ont mang de fort grand apptit, +en parfaite gat d'esprit. huit heures du soir, le capitaine Driant +est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux. + +Le gnral m'a pass autour du poignet une lourde gourmette d'or avec +mdaille de saint Georges et il m'a embrasse en disant: Ceci, comme +gage de notre amiti. + +Elle m'a embrasse son tour et m'a dit: Merci encore d'accepter la +garde du petit dauphin, dont je prpare dj les layettes... Nous savons +que, chez vous, il sera en bonnes mains... + +a ne le changera pas! s'est cri le gnral en riant. + +Georges! a-t-elle rpondu avec un regard courrouc, je vous dfends, +une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi dlicat... + +Il lui a bais les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont +embrasse encore une fois, et ils sont partis. + + + + +CHAPITRE V + +Du second au troisime Sjour + + +* * * + +38.--_Dimanche 11 dcembre_. + +J'ai ferm leur appartement. Je le considre comme ne faisant plus +partie de mon htel. Je le garderai intact jusqu' leur retour. + +Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui +avaient vaguement entendu parler d'un grand dner politico-militaire que +le gnral Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir. + +L'un d'eux, un vieux client, m'as pris part: Savez-vous, m'a-t-il +dit, ce qu'on raconte Clermont? Le gnral aurait runi chez vous, +vendredi soir, un tas de gnraux avec lesquels il aurait conspir. Et +la preuve qu'il y avait un mystre sous roche, c'est que des personnes, +des journalistes, je crois, qui avaient pari de tirer la chose au clair +en attendant la sortie de ces messieurs, sont rests longtemps sur la +route de la Valle sans apercevoir de lumires chez vous ni voir venir +personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos htes sont +descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la valle... +Est-ce vrai? + +Je lui ai rpondu: + +C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprs, +uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqus, faisant le +pied de grue! + +Que pouvais-je rpondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du +Paradis que le gnral n'a pas conspir un seul instant sous mon toit, +ce qui est la vrit la plus vraie du monde, ils sont tous voir des +menes et des complots dans la moindre de ses dmarches. Il est bien +heureux encore qu'on ne le souponne pas d'avoir soudoy l'individu qui, +hier la Chambre, a tent d'assassiner M. Ferry! + +* * * + +39.--_Dimanche 1er janvier 1888_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Si le gnral fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de +l'anne coule, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, +lui, diffrent singulirement. + +Il y a deux ans, pareille date, il n'tait qu'un gnral de division +peu prs inconnu. + +Il y a un an, il tait le Ministre de la Guerre la mode, couru de tout +Paris, ft par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de +toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait +perdument ds qu'il se montrait elle... + +Aujourd'hui, le voil simple commandant de corps d'arme, dans une ville +de province qui n'est mme pas une grande ville, Clermont. + +Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact +et riche d'espoirs? Il a des prfrences politiques, sans doute. Il en a +peut-tre trop... Mais il n'en reste pas moins le gnral populaire qui +se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une pe au +ct pour le service de la France... + +Quel magnifique rle! + + condition que... + +* * * + +40.--_Vendredi 13 janvier_. + +Un camelot a pass dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me +suis empresse de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs +portraits de gnral et celui de Henri Rochefort, car c'est +l'_Intransigeant_ qui dite cet almanach. J'ai t bien intresse de +lire la biographie du gnral. + +Quelle superbe carrire, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! N + Rennes, le 29 avril 1837, entr Saint-Cyr en 1855, envoy en Kabylie +ds sa sortie de l'cole, sous les ordres du brave marchal Randon; +bless une premire fois Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un +coup de feu en pleine poitrine, guri comme par miracle, dcor, bless +une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nomm +capitaine-instructeur Saint-Cyr, bless une troisime fois la +bataille de Champigny, une quatrime fois dans l'arme de Versailles +contre la Commune, nomm enfin gnral de brigade en 1880, aprs +vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux +citations l'ordre de l'arme! L-dessus, dlgu comme reprsentant +de l'arme franaise aux ftes du Centenaire des tats-Unis, charg +d'une direction au Ministre de la Guerre, nomm gnral de division et +commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu +Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Lgion +d'honneur aprs l'inoubliable revue du 14 juillet, tomb du Ministre +avec le cabinet de Freycinet, le 2 dcembre 1886, mais revenu aussitt +au pouvoir dans le cabinet Goblet; tomb une seconde fois avec celui-ci, +le 17 mai 1887, remplac, aprs treize jours de crise et d'incertitude, +par un autre gnral, et envoy, en fin de compte, Clermont-Ferrand. + +Avec une telle biographie, si loquente en sa simplicit, j'aurais voulu +que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette +mme couverture, une mchante vignette qui reprsente le gnral donnant +un coup de botte Jules Ferry?... + +* * * + +41.--_Lundi 27 fvrier_. + +Aux lections de dputs qui ont eu lieu hier, dans sept dpartements, +plus de cinquante mille suffrages se sont ports sur le nom du gnral +Boulanger. + +On assure que le gnral--inligible, puisqu'il est en activit--n'y est +pour rien. + +* * * + +42.--_Mardi 6 mars_. + +Sur les deux heures, j'entends frapper la porte de la maison. Je sors, +et me trouve en prsence du capitaine G..., en uniforme et cheval, +prcd de deux artilleurs cheval, auxquels il commande de faire +halte. Quelques mtres plus loin, j'aperois, suivi de deux autres +artilleurs, le gnral, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval +noir. + +Arriv jusqu' moi, il arrte sa monture, me fait signe d'approcher, et +me tend affectueusement la main. J'ai peine la force de la prendre, +tant je suis mue de surprise, et je ne trouve pas une parole lui +dire. Il me regarde un instant; je m'aperois alors que sa figure est +toute ple et triste, sous le kpi brod d'or. Enfin, il me dit: + +J'ai fait ma promenade de ce ct exprs pour vous parler... Je ne puis +pas mettre pied terre maintenant, d'autant plus qu'il y a l-bas +quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,-- cinq heures, +voulez-vous?... Oui, j'ai vous parler d'Elle... Allons, au revoir! + +Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se +retourner, en descendant vers Clermont. + +* * * + +43.--_Mercredi 7 mars_. + +Dans l'attente du gnral, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du +feu dans leur chambre. + + cinq heures, son coup, attel de deux superbes chevaux alezans +clairs, s'est arrt devant la maison. Le gnral tait en civil. + +Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laiss tomber dans son +fauteuil, leur place favorite, prs de la chemine. + +Il a promen un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement: + +Ma pauvre Meunire, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous +sommes partis d'ici?... Hlas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient +maintenant passs! + +Il est rest silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son +silence. Puis il a continu: + +Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien +j'ai pass de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en +descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se +trouvait... La chute a provoqu un avortement, et Marguerite a failli en +mourir!... Aujourd'hui encore, son tat est grave... + +Il s'est tu de nouveau et il a repris: + +Par consquent, adieu nos belles esprances! Adieu le cher rve de +paternit dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions +fait avec vous, notre fidle confidente... Dire que lui, qui ne devait +pas natre, avait dj quatre mois!... + +Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'crouler +tout cela, la voir, elle, deux doigts de la mort, et subir en mme +temps les coups d'pingle, les vexations sans piti des gens de +gouvernement! Car, vous n'avez pas ide de ce qu'ils font pour me rendre +la situation intolrable! ils dcachtent ma correspondance, ils +m'entourent d'espions, ils cherchent crocheter la serrure de mon +bureau, ils sont alls jusqu' corrompre mon valet de chambre!... Tout +cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces +derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, +la premire nouvelle que j'ai reue de l'accident qui lui tait arriv, +et qui, ce moment-l, ne paraissait pas encore devoir entraner des +consquences aussi terribles, je me suis rendu aussitt auprs d'Elle. +Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, inform de ma prsence, +m'a immdiatement intim l'ordre de retourner Clermont et de ne plus +m'absenter sans permission... C'est la rgle stricte, il est vrai, mais +depuis longtemps tombe en dsutude; aucun des autres commandants de +corps d'arme ne l'observe. On l'a ressuscite pour moi!... L-dessus, +un vendredi soir, je reois une dpche m'annonant l'aggravation subite +de son tat. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que +tout juste celui de courir la gare prendre le train qui allait partir. +Je la trouve trs mal, mais je retourne cependant Clermont le jour +mme, pour me mettre en rgle, et je demande au Ministre la permission +de venir Paris pendant quatre jours. Il refuse. En mme temps que son +refus, je reois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse +par tlgramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre +heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me rvolter, donner +ma dmission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calm, non sans peine. +J'ai pris le parti de me rendre auprs d'Elle en cachette, vendredi +dernier: je suis descendu Charenton, o m'attendait son coup. Je suis +sr de n'avoir pas t vu... Je l'ai de nouveau quitte le soir mme. +C'est alors qu'il a t convenu entre nous que j'irais vous porter la +triste nouvelle, vous qui tiez seule au monde avoir connaissance du +bonheur que nous avons perdu! + +J'coutais son rcit, mue au plus haut point. Je crois qu'il aurait +fallu avoir un coeur de pierre pour n'en pas ressentir de l'motion. + +Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix. + +Il a repris de nouveau: + +Ma pauvre Meunire, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais +vous quitter, car j'ai encore des dispositions prendre pour pouvoir +retourner ce soir son chevet! + +Repartir ce soir! me suis-je crie. Pour l'amour de Dieu, mon gnral, +ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon coeur, +mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrire, votre avenir +militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement +sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous reprsentez, +et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez dj +commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant +passer une semaine ici l'poque de vos arrts de rigueur. Grce +Dieu, personne ne s'en est dout. Vous tes all maintenant Paris, +deux fois, malgr la dfense qui vous en a t faite. Vous croyez +n'avoir pas t aperu; mais, espionn comme vous savez que vous l'tes, +vous ne pouvez pas chapper davantage la dnonciation... On signalera +vos secrets dplacements et l'on vous accusera d'tre all Paris pour +comploter... + +Le gnral m'a interrompue: + +M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens +encore de rpondre Non! au dput Laisant venu exprs me prier d'aller + Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au dfi qui +que ce soit de prouver que je sois jamais all comploter... + +Mais on vous mettra au dfi vous-mme de donner un motif plausible +ces voyages... + +Allons donc! Je n'aurais qu' dire que je me suis rendu au chevet de ma +femme gravement malade... + +Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni dispose +servir vos desseins, on n'aurait pas de peine prouver le contraire... +Je vous en supplie, mon gnral, coutez-moi. La manifestation +lectorale qui s'est faite dernirement sur votre nom exaspre vos +ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne +partez pas, mon gnral, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir +mme! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprs d'Elle, mais, du +moins, je la soignerai avec un dvouement qui attnuera votre inquitude +et qui vous permettra de rester votre poste jusqu' ce que vous +puissiez vous en absenter rgulirement. + +Il m'a regarde de son oeil gris, o passaient des lueurs sombres. Puis +il m'a dit: + +Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir +pas song plus tt, mais maintenant votre prsence ne serait plus +ncessaire... Quant moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empcher +de me rendre auprs d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les +dangers qui me menacent, ni l'intrt de mon avenir, ni mme les +supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et +uniquement cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: +je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles +souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander +une permission au Ministre... Mais c'est l, voyez-vous, ma dernire +concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis +bout!!! + +Ces dernires paroles, il les a prononces avec un accent d'exaspration +inoue. Il m'a serr les deux mains avec violence, et il est descendu +prcipitamment. + +Le malheureux! Il me semble qu'il est condamn payer d'un prix +terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +45.--_Jeudi 15 mars._ + +Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis reste +toute la journe, extrmement occupe par mes affaires jusqu'aprs cinq +heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer Clermont par +l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux +qui annoncent: La Rvocation du gnral Boulanger et je vois tous les +passants s'arrter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on +leur tend. + +La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le gnral est +rvoqu en tant que commandant de corps d'arme et mis en non-activit +par retrait d'emploi pour tre secrtement venu Paris, malgr la +dfense qui lui en avait t faite, le 24 fvrier, le 2 mars et samedi +10 mars dernier. + +* * * + +46.--_Vendredi 16 mars._ + +Le malheureux vnement ne quitte pas un seul instant ma pense. Je me +suis inquite de savoir quelles pouvaient tre exactement ses +consquences et voici ce que les journaux m'ont appris: + +Le gnral Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de +corps d'arme qui lui avaient t confies, mais il conserve son grade +de gnral de division et reste la disposition du Ministre de la +Guerre. + +Le traitement affrent au grade se trouve rduit de deux cinquimes. + +On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pcuniaire, la +situation de l'officier gnral en non-activit n'entrane pas de +srieux inconvnients. + +Mais, tant la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas +accepter de mandat politique. + +Parmi les commentaires relatifs l'vnement, je relve celui-ci: + +Il n'est souhaiter, ni pour la France, ni pour le gnral Boulanger, +qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et +supporter sa mise en disponibilit avec calme. Ses ennemis et ses amis +trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit +l'empcher de suivre. + +Je ne sais pas qui a crit ces lignes. Comme je les signerais des deux +mains! + +* * * + +47.--_Dimanche 18 mars._ + +Les amis du gnral continuent de plus belle. + +Pendant que la foule l'acclamait Paris, partout o elle pouvait +l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fond, _La Cocarde_ et un +Comit de protestation nationale s'est form, pour poser sa +candidature en signe de dfi, quoiqu'il soit toujours inligible, +toutes les lections qui vont se prsenter! Il y a dans ce Comit des +dputs radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et +mme le rouge des rouges, Henri Rochefort. + +Et il les laisse faire! + +* * * + +48.--_Lundi 19 mars._ + +Il est revenu ce matin Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par +un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout dmnager du +quartier gnral. Son successeur est le gnral Warnet. + +Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou +jeudi, quand le gnral quittera dfinitivement Clermont. + +* * * + +49.--_Vendredi 23 mars_. + +Le gnral est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une +ovation comme on n'en avait jamais vu Clermont. Je n'ai pas pu y +aller, ne voulant pas quitter ma mre malade. Ds six heures du matin, +j'ai vu des groupes descendre la route de la Valle, des gars qui +venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait +grande foire Clermont. partir de dix heures, tout ce monde-l a +commenc revenir. Beaucoup se sont arrts chez moi. + +Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau, +comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des mdailles, +des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave gnral. + +Les groupes reprenaient en choeur le refrain la mode: + + Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre, + C'est l qu'on chant'ra! + C'est l qu'on dans'ra! + On fera la soupe dans la grande soupire, + Et pour la manger + On s'passera pas de Boulanger! + +ou encore ils chantaient tue-tte: + + C'est Boulange, Boulange, Boulange, + C'est Boulanger qu'il nous faut! + +Les dernires nouvelles publies le soir annoncent que l'ovation s'est +continue toutes les stations du parcours. + +* * * + +50.--_Lundi 26 mars_. + +Le gnral a t lu hier, dans le dpartement de l'Aisne, par 45.000 +voix. + +C'est nul, puisqu'il est inligible: mais le Gouvernement n'attendait +plus que cela. Il l'a cit devant un Conseil d'enqute militaire, pour +lui retirer sa qualit de soldat. + +Il doit comparatre aujourd'hui mme. + +* * * + +51.--_Mercredi 28 mars_. + +C'est fait. Il n'appartient plus l'arme! + +Conformment l'avis du Conseil d'enqute, le Gouvernement l'a mis la +retraite d'office pour fautes graves contre la discipline. + +Ds ce jour, pour qu'il reprenne son pe, il faudrait une loi vote par +les Chambres, mme si la guerre clatait demain! + +Que va-t-il devenir, maintenant? + +* * * + +52.--_Dimanche 1er avril_. + +Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle, +annonce ds hier, s'est confirme aujourd'hui. + +Pendant que ses amis aidaient renverser le Ministre, le gnral a +manifest sa volont de faire de la politique--et quelle politique! Dans +la proclamation qu'il adresse aux lecteurs du dpartement du Nord, il +se dclare rpublicain, mais il rpudie tous les partis existants, il +attaque avec violence la Chambre des Dputs, le parlementarisme, la +squelle gouvernementale, la Constitution... Il rclame la dissolution, +la revision! + +C'est la guerre qu'il vient de dclarer tout l'tat de choses qui +existe actuellement. + +* * * + +53.--_Lundi 9 avril_. + +Le gnral a t lu, hier, par 59.000 voix, dans le dpartement de la +Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les +dpartements de l'Aisne et de l'Aude, o il n'tait pas candidat. + +On l'accuse de se faire plbisciter comme autrefois l'empereur. + +* * * + +54.--_Lundi 6 avril_. + +Le gnral a remport un succs clatant dans le dpartement du Nord. Il +a t lu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent +gouvernemental! + +* * * + +55.--_Vendredi 20 avril_. + +Hier jeudi, le gnral a fait son entre la Chambre des Dputs. Il +s'y est rendu dans un landau dcouvert, au milieu des acclamations de la +foule. + +Ses partisans exultent. + +* * * + +56.--_Mercredi 25 avril_. + +J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la premire fois, une +manifestation antiboulangiste. C'tait peu de chose, il est vrai. +Quelques tudiants de Clermont, manifestant l'instar des tudiants de +Paris qui viennent de prendre la tte de ce mouvement. + +Je ne sais pourquoi, ils sont remonts jusqu' Royat, vers cinq heures +du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient qui mieux mieux: + + Conspuez Boulanger! + Conspuez Boulanger! + Conspuez! + +Ils s'interrompaient pour crier: bas Boulanger! Vive la Rpublique! +bas le dictateur! bas le csarisme! bas les plbiscitaires! bas la +Boulange! + +L'un d'eux brandissait, au bout d'un bton, une image du gnral qui +pendait, la tte en bas, moiti lacre. + +En les voyant passer, une tristesse m'a treint le coeur. S'il tait +rest le soldat patriote, s'il tait rest lui-mme, comme ces jeunes +gens-l seraient unanimes confondre les cris de: Vive Boulanger! et +de: Vive la France! + +* * * + +57.--_Dimanche 29 avril_. + +Les journaux mnent grand bruit autour du banquet que les amis +politiques du gnral lui ont offert avant-hier soir, au Caf Riche, +pour fter l'lection du Nord. Le hros de la fte a t le snateur +Naquet, le pre du divorce, frachement converti au boulangisme. On a +fait de lui le Vice-Prsident du Comit lectoral, devenu maintenant le +_Comit rpublicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule, +pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois +semaines, ce ne sont, Paris, que manifestations et +contre-manifestations l'tat chronique. + +* * * + +58.--_Dimanche 6 mai_. + +Je viens de lui crire, l'Htel du Louvre, o il rside... + +* * * + +59.--_Lundi 7 mai_. + +Nos lettres se sont croises. Je reois ce matin la suivante de Lui: + +Dimanche 6 mai. + +Nous dsirons beaucoup revoir notre chre petite chambrette +d'autrefois. + +Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le +20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions compltement srs +qu'elle sera vacante cette poque. + +Je vous prie de me rpondre de suite, et, dans quelques jours, je vous +ferai connatre la date exacte de notre arrive. + +Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux. + +Gnral BOULANGER. + +Htel du Louvre. + +Je me suis hte de rpondre que ma maison tait prte les recevoir, +et non seulement maintenant, mais toujours, quelque moment qu'il lui +plaise d'en profiter! + +J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait +de s'arranger de manire ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait +pas tre reconnu. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +61.--_Dimanche 13 mai_. + +Je n'ai pas encore sa rponse, mais je n'en suis pas autrement tonne. +Depuis trois jours, il est en train de faire, travers le dpartement +du Nord, un voyage qui n'est qu'un perptuel triomphe. + +Les journaux annoncent qu'aussitt revenu Paris, il va s'installer +dans un coquet htel qu'il a lou, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville. + +* * * + +62.--_Samedi 19 mai_. + +Sa rponse est arrive: + +Vendredi 18. + +Merci de votre lettre. Nous avions dj reu la premire. Nous n'avions +jamais dout tous les deux de vos sentiments et nous tions assurs de +toute votre bonne volont. + +Donc, nous comptons sur vous, afin d'tre bien tranquilles dans notre +mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours. + +Nous arriverons Royat le lundi 4 juin, midi 49. Trouvez-vous la +gare avec une voiture. + +Vous voyez que, pour ne pas passer Clermont, nous prendrons la ligne +d'Orlans et nous arriverons par Limoges. + + bientt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux +souvenir. + +G. B. + +Mon gnral, quoique stratgiste consomm, vous tes d'une imprudence! +Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de +descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, la gare de +Royat-les-Bains, c'est--dire deux pas des grands htels et sous l'oeil +vigilant de M. le Commissaire de police, tabli l en permanence pour +dvisager, ds leur arrive, messieurs les grecs et autres cumeurs de +villes d'eaux! Et, par-dessus le march, me convier aller vous +chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup +blanc? Ce serait bien le comble! + +Dcidment, il faudra que j'avise trouver autre chose. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +63.--_Mercredi 30 mai_. + +Je viens encore de rpondre: Non une famille de Lyon, qui veut +descendre chez moi pendant la premire quinzaine de juin. + +Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le gnral +pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il +doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si +impatiemment attendu par tout le monde? + +* * * + +64.--_Jeudi 31 mai_. + +Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher +envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prvoyais, c'est un +contre-ordre: + +Ma pauvre Belle Meunire, + +Nous sommes dsols absolument, mais il nous faut retarder notre voyage +de quelques jours. + +Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4. +Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons la gare de +Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, midi 49. + +Rpondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien +entendu. + +Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins. + +Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur +souvenir et vous dire: bientt. + +Gnral B. + +Mercredi 30 mai. + +Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouv mieux. Ils +n'auront qu' descendre une petite station des environs, par exemple +Durtol, o j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi +par le haut de la valle, sans traverser Royat-les-Bains. + +C'est ce que je lui ai crit. + +Il me reste maintenant donner, mon tour, contre-ordre la famille +de Paris laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison partir du +15 juin. + +* * * + +65.--_Mardi 5 juin_. + +C'est hier que le gnral a prononc--ou plutt qu'il a lu, la +Chambre, son grand discours-programme. + +D'un bout l'autre de sa lecture, le gnral n'a cess d'tre accabl +d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal l'aise, +car, lorsqu'on a t habitu, comme lui, pendant toute une vie, tre +obi sans rplique, on ne doit pas du tout tre prpar ce genre de +discussions contradictoires! + +Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant +dput! + +* * * + +66.--_Mercredi 6 juin_. + +Le gnral accepte ma combinaison: + +Vous avez parfaitement raison, ma chre Meunire, et c'est la gare de +Durtol que nous arriverons, midi 40, le mercredi 13. + +C'est donc l qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre. + +Nous nous faisons une grande fte d'aller passer quelques bons jours +chez vous, o nous avons t si heureux, et nous vous embrassons tous +les deux. + +G... + +Mardi 5. + +Avec tout ce que j'ai refus de monde depuis trois semaines, je n'ai +plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai +signifi que je ne pouvais pas les garder au del de lundi prochain. + +Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais +bien faire le vide pour Eux! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +67.--_Mardi 12 juin_. + +C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont dmnags +ce matin pour un autre htel, non sans m'avoir exprim leurs regrets. + +Je suis tout inquite, car la grande affaire va tre maintenant de les +garder, Elle et Lui, l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a +plus trembler pour Lui comme la premire fois, lors de ses arrts de +rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'apert, ce dont les +antiboulangistes profiteraient aussitt pour clamer: Il est faire la +fte dans les villes d'eaux, au lieu de faire son mtier de dput! + +C'est surtout pour Elle que je suis inquite. Jusqu'ici, quelques-uns +souponnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde, +grce Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est gure plus renseign +cet gard que l'anne dernire. + +La principale difficult sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce +passage du printemps l't est, dans nos montagnes, la saison o la +nature apparat la plus belle. Jamais elle ne le fut plus +merveilleusement que cette anne. + +Toutes les collines sont couvertes d'une frache verdure, tous les +gazons sont constells de fleurs d'o s'chappe un parfum pntrant, qui +embaume dlicieusement l'air la tombe du soir. C'est un vrai paradis +terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en +foule, cette anne, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis +un mois dj. C'est l justement ce que je redoute. Comment permettre +aux deux amoureux de goter, eux aussi, le charme de la nature, tout en +empchant qu'ils soient reconnus? + +Le choix du cocher tait un problme important. Je crois l'avoir rsolu. +Le cocher dont je me suis assur est de toute confiance; il a t +longtemps au service d'un prlat, et il a appris la discrtion cette +cole. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis +mes ordres, tout en ayant l'air de l'tre ceux du gnral... car, +ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: Il faut parfois servir ses +amis malgr eux! + + + + +CHAPITRE VI + +Troisime Sjour + + +* * * + +68.--_Mercredi 13 juin_. + +MIDI + +Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reu ce matin: + +Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre +voiture Durtol demain mercredi, midi 40. + + demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux. + +G... + +Mardi. + +La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donn au +cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre la gare, +et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, +d'abord, les conduire droit la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y +charger les bagages. + +Ici, tout est prt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de +marguerites et de roses, et d'oeillets rouges comme le sang. Bien que +l'air soit trs tide dehors, un tout petit feu ptille dans l'tre. Le +soleil entre pleins flots par les fentres donnant sur la +Tiretaine... + + +ONZE HEURES DU SOIR + + deux heures et demie, j'tais dans leur salle manger, quand j'ai +entendu la voiture revenir. + +Le coeur me battait qu'elle ne ft vide... Mais non, j'aperois une malle +prs du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter +un pas lger, et je La reois dans mes bras au moment o Elle atteint le +palier. Il suit deux pas d'intervalle. + +Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue +depuis des annes. + +Je m'chappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens +auprs d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: Chre bonne +Meunire, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver? + +Vite, vite, je les fais passer dans la salle manger. Un bon djeuner +est servi, qu'ils dvorent du meilleur apptit du monde. Tout en +mangeant les bouches doubles, Il s'adresse moi: + +Ma pauvre Meunire, hein! que d'vnements depuis que nous vous avons +quitte?... Mais nous nous sommes jur de ne pas parler de tout cela +pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons +rester jusqu' lundi... D'ici l, pas un mot d'affaires srieuses, ni +surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous +n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, +sauf peut-tre des nouvelles de l'lection de mon ami Droulde, qui va +avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dpches qui +nous arriveront seront adresses votre nom... Il faudra que vous nous +rendiez le service de porter vous-mme nos lettres et nos dpches, soit + la poste de Royat, soit celle de Clermont... Nous allons vous +remettre une dpche tantt... J'espre bien qu'on nous laissera +tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me dtendre... Si vous +saviez la vie que je mne Paris... + +Georges, a-t-Elle interrompu, je vous dfends de vous en souvenir! + +C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de +suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, +Belle Meunire, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par +Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et +nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dner ce soir, +aprs neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon +ragot aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux! + +Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, +moins hl, plus citadin, en un mot, qu' l'poque o il tait gnral. +Elle tait plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur +gris-perle, trs simple, mais, comme toujours, d'une lgance exquise. +Elle en dpense de l'argent en toilettes! chaque voyage, je ne +reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage prcdent. + +Ils se sont bientt levs de table. Cinq minutes aprs tre rentrs dans +leur chambre, ils m'ont remis une dpche expdier, que j'ai porte +aussitt la poste de Royat. Elle tait ainsi conue: + +_Auguste, 14, rue Laprouse,_ + +_Enfant se porte bien._ + +PARAGE. + +Aussitt revenue de ma course, j'ai song qu'il fallait que je porte mes +deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine +saison, et il s'agit d'tre en rgle avec les autorits. J'ai donc +inscrit sance tenante: M. et Mme Parage, rentiers, venant de +Paris. + +Le soir, je leur ai port leur dner, avec le ragot demand, qu'ils ont +trouv excellent. + +Aprs quoi, je leur ai souhait le bonsoir. + +C'est gal! Je me sens bien heureuse de les savoir l, tout prs de moi, +dans une paix profonde, o rien ne trouble ces deux coeurs qui battent +l'unisson... + +* * * + +69.--_Jeudi 14 juin_. + +Ce matin, huit heures, j'tais peine leve quand on est venue me +prvenir qu'un agent de police en uniforme me demandait. + +Je descends. Cet homme me rclame, de la part de M. le Commissaire +spcial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitt et +il s'en va. + +Bien que cette formalit se rpte assez souvent au cours de la saison, +j'tais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose. + +En effet, onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et +qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hte de m'y rendre. Il me +dit que M. le Commissaire de police me demande de passer son bureau +pour une communication importante qu'il a me faire. Je rponds que je +m'empresserai d'y aller de suite aprs djeuner. Mais cet homme insiste, +m'invitant l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a +me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les +paules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au +poste. Nous descendons vers le parc de l'tablissement thermal, suivis +par quelques regards curieux. Je me sentais tout la fois contrarie de +devoir m'absenter de la maison, une heure o Ils pouvaient me sonner +d'un moment l'autre, et vaguement inquite de ce qui allait se passer. + +Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le +Commissaire se lve avec empressement et m'avance un sige le plus +aimablement du monde. + +Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est +l'heure du djeuner, et je vous serais trs reconnaissante de me retenir +aussi peu que possible,-- moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir +me garder tout fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant +la manire dont votre agent m'a escorte jusque chez vous... + +Oh! le monstre! a-t-il rpondu, je vais le rprimander d'importance... +Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite +de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder +rancune de cet excs de zle. + +Je vous prie, mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder +cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zls, et +mme parfois zls l'excs... + + condition, Madame, que ces excs de zle ne puissent donner aucun +sujet de plainte des personnes mritant, comme vous, toute ma +confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de +vous une aide prcieuse laquelle il m'est indispensable de recourir +dans l'accomplissement de la tche qui m'est confie... Aussi ai-je +l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tche en toute +circonstance par la bonne volont que vous mettez me renseigner, aussi +compltement que possible, sur les points dont j'aurai m'informer prs +de vous... + +Monsieur le Commissaire, soyez assur de mon concours le plus dvou. + +Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre +livre, j'ai t pniblement surpris de constater que vous aviez reu, ce +mois, moins de monde qu' l'ordinaire, alors que les autres htels se +flicitent plutt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs... + +C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas m'expliquer +quoi cela peut tre d. + +Il ne faut pas vous en inquiter. Je suis sr que c'est un accident +passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le +1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me +trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier? + +C'est cela mme, Monsieur le Commissaire. + +Voulez-vous tre assez aimable pour me donner tous les renseignements +dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12? + +Je respirais! C'tait donc cause de ceux-l, et non de mes chers +arrivants d'hier, que j'tais convoque! Je me suis empresse de dire +tout ce que je savais. Il m'coutait avec la plus grande attention, me +posait diverses questions pour prciser le signalement de ces deux +personnes, et prenait quelques notes. + +Quand j'eus tout dit, il s'est lev en me remerciant de la faon la plus +gracieuse. Toute heureuse d'en tre quitte si bon march, j'allais me +retirer, quand il m'a dit subitement: + +Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux +pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils +vous paraissent tre... + +J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'tait le moment +dcisif. + +Monsieur le Commissaire, ai-je rpondu, que vous dire? Je les ai encore +si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu +leurs noms sur mon livre... + +Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plat? + +La dame est une trs jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde +dore, l'air dlicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande +pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille +plumes noires et une paisse voilette noire petits pois... Elle est +trs lgante. Je serais presque tente de dire qu'elle l'est trop... + +Pendant que je lui parlais ainsi, il coutait avec de petits hochements +de tte, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des dtails qui +lui ont dj t signals. Il m'a demand, en clignant de l'oeil: + +Trop lgante? Alors, vous supposez que c'est une... personne allures +tapageuses? + +Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutt l'effet d'tre +une actrice, une de ces actrices des grands thtres de Paris... + +Bien! Trs bien!... Et le Monsieur? + +Le Monsieur?... Oh! celui-l, je n'ai pas besoin de vous le dcrire en +dtail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour +trait celle du gnral Boulanger... + +Un clair de joie triomphante a illumin le visage du commissaire. + +...Sauf, toutefois, ai-je ajout, qu'elle accuse dix ans de moins. + +Patatras! Impossible d'imaginer mine plus due que celle que M. le +Commissaire a faite ces mots! J'ai continu, avec le mme calme +souriant: + +Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est +descendu pour dner avec sa dame, les personnes prsentes s'y sont +trompes sur le premier moment. Lui-mme s'en est aperu, et il en a +bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en +rendre compte par vous-mme, j'aurais plaisir vous le montrer ds +qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, +mais ils ne tarderont pas revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont +laiss leurs bagages chez moi. + +J'avais beau parler, il n'y tait plus. Ses yeux se fixaient +machinalement sur une grande feuille de papier qui tait l, devant lui, +et sur laquelle se trouvait pingle une dpche. Ses penses +vagabondaient ailleurs... + +Oui, nous verrons... a-t-il murmur d'un air distrait. Puis, +s'arrachant brusquement ses proccupations: Merci encore, chre +Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grce avec laquelle vous +avez bien voulu me renseigner... Je suis dsol de vous avoir retenue +aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses. + +J'ai rpondu par ma plus belle rvrence, et me voil courant vers ma +maison, avec l'immense contentement intrieur d'avoir gagn la partie. +Des bouffes de joie me montaient au visage quand je songeais qu' ce +moment mme, M. le Commissaire spcial de police devait tre en train de +rdiger son rapport: Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le +gnral Boulanger n'est pas Royat! + +Je rflchissais en mme temps quel prtexte inventer pour expliquer au +gnral mon absence, dans le cas o il m'aurait vainement sonne. Mais +la prcaution n'a pas t ncessaire: le petit grelot n'avait pas encore +retenti. + +La journe s'est passe sans autre incident, le plus gament du monde. +Vers les cinq heures, le gnral m'a exprim le dsir d'aller faire un +tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque +j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se +trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqu au gnral +que mon cocher--le seul qu'il ft possible d'employer en toute +confiance--avait malheureusement t empch de venir aujourd'hui... En +ralit, le brave homme se morfondait la porte depuis le matin, avec +sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas +bon caractre? Ils sont si heureux! + +* * * + +70.--_Vendredi 15 juin_. + +Aujourd'hui midi, en allant se mettre table, ils m'ont demand des +journaux. J'avais l le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le +_Temps_, sans parler des gazettes locales. + +Mme Marguerite les a dplis et s'est mise en lire les principaux +passages haute voix. Tout coup, ses yeux sont tombs sur un +entrefilet o le Gnral tait cit: elle a commenc le lire, mais, +aussitt, elle s'est arrte, et, devenue toute ple, elle s'est trouve +mal. Le Gnral s'est prcipit vers elle en renversant presque la +table. Je me suis empresse de mon ct, et, grce Dieu, nous n'avons +pas eu de peine la faire revenir elle. + +Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet +entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Gnral est parti pour +le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en +Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La +rvlation livrant mon nom au public... + +Lui et moi, nous la rassurions qui mieux mieux. Mais ils avaient t +si bouleverss tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger. + +Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leon! Ds +cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne +l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans piti, tous ceux qui +contiendraient ne ft-ce qu'un seul mot de nature troubler la paix de +leur bonheur! + +J'ai pens qu'une bonne promenade en voiture achverait de dissiper ce +petit nuage qui s'tait montr dans leur ciel bleu. J'ai donn au cocher +les instructions les plus compltes: se ranger, tant au dpart qu' +l'arrive, tellement prs du seuil de la porte qu'il n'y ait pas +mettre le pied dans la rue pour passer de la maison la voiture ou +rciproquement; ne dcouvrir la voiture qu'en atteignant la pleine +campagne et la refermer l'approche de Royat; marcher doucement quand +il n'y aurait personne en vue, mais filer toute vitesse ds que l'on +croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets +n'aient pas le temps de dvisager; si le Gnral donnait des ordres peu +prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu' ce que le +danger viter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me +voil tranquille. + + six heures, jugeant le moment opportun, je suis monte leur annoncer +que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie. + +Ils sont revenus neuf heures seulement, enchants de cette belle +promenade, la premire qu'ils eussent faite ensemble dans notre +Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait +conduits par del Gravenoire, travers des sites adorables et tout +fleuris. Ils se dclaraient merveills de la richesse de la flore et +des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dgageaient dans la +fracheur du soir. + +Ils changeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai +laisss. + +* * * + +71.--_Samedi 16 juin_. + +J'ai commenc ma journe en faisant consciencieusement mon mtier +d'Anastasie, mais je n'ai eu condamner aucun journal, pas un seul ne +parlant du voyage du gnral. + +Dans le pays mme, on ne se doute de rien. Les mieux informs savent +seulement que le gnral a quitt Paris et se trouve en excursion soit +dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois +pas me tromper en devinant des agents de police secrte dans deux ou +trois individus que je vois depuis hier rdant autour de la maison. J'ai +appris avec tonnement qu'il existe plusieurs polices indpendantes +l'une de l'autre: peut-tre que ceux-l travaillent pour le compte +d'autres chefs que le commissaire spcial de Royat. En tout cas, c'est +notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout +cela, pourquoi faire??? + +Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la premire +mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont caus +djeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'tait relatif une instance +extrmement trs coteuse que Mme Marguerite, qui est trs +pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'glise +l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu +ne pouvant pas lui suffire. cette occasion, le gnral a fait allusion + sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger. + +Aprs djeuner, ils m'ont mise en colre par leur imprudence +incorrigible. Les voil qui se mettent la fentre grande ouverte, lui +la tenant par la taille. Or, au mme instant, M. Charles Dilke, l'homme +politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus +tous trois djeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le gnral a trs +bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la rciproque ne soit +vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, ds qu'il +s'agit d'tre indiscrets... + + sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne +sont revenus dner que vers dix heures. Ils sont alls, cette fois, dans +la valle de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dme. Leur promenade les +a ravis autant que celle d'hier. + + dner, je ne sais comment, la conversation est tombe sur les +vnements du mois de mars. + +Le gnral est devenu grave, sous le coup d'une pense qui a travers +son esprit. Il l'a exprime aussitt: + +Ah! ils m'ont arrach mon pe!... Ils savaient bien que jamais je ne +la dposerais de mon propre gr!... Sous prtexte qu'on faisait de la +politique sur mon nom, ils m'ont forc en faire moi-mme... Eh bien! +ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle +me ferait perdre! + +Il a prononc ces paroles avec une puissante nergie. Au bout d'un +instant, il m'a demand: + +Et vous, Belle Meunire, que pensez-vous de mon entre dans la +politique? + +J'ai eu envie de lui rpondre que je la trouvais dplorable. Mais je me +suis dit: quoi bon? + +Mon gnral, ai-je rpondu, je pense... que vous m'avez donn l'ordre +de vous couper la parole net, ds que vous vous mettriez causer +politique... Je ne connais que ma consigne, moi! + +Il a ri de bon coeur du biais que je venais de prendre. Ds ce moment, +ils ont caus de choses quelconques. Il tait minuit pass quand ils se +sont retirs dans leur chambre. Presque aussitt, ils m'ont sonne. Le +gnral m'a prie de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait +indiqu sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte: + +_Indicateur des Chemins de fer.--Guides Joanne ou autres:_ + +_Espagne et Balares, Maroc, Tunisie,_ + +_Italie et Sicile, Suisse._ + +Quel projet y a-t-il l-dessous? + +* * * + +72.--_Dimanche, 17 juin_. + +Mon premier soin a t d'aller chercher les livres demands la +papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouv tout ce qu'il fallait, aux +librairies de Clermont. Comme la plupart taient fermes, j'ai d +revenir sans les _Guides_ pour l'Espagne et pour le Maroc. + +Quand ils m'ont sonne pour le djeuner, je leur ai remis mon emplette, +en promettant de la complter demain. Ils l'ont apporte table, et, +tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis causer de leurs +projets: partir de Paris pour un grand voyage ds la fin du mois +prochain, quand les dbats o il devait intervenir seraient termins +la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-tre Tunis, y +sjourner quelques jours pour se reposer, de l, aller en Sicile, +revenir enfin par l'Italie et la Suisse. + +L'aprs-midi, ils se sont mis lire le manuscrit d'un grand ouvrage +militaire que le capitaine Driant est en train d'crire. J'tais entre +leur apporter des fleurs frachement arrives: je me suis arrte les +regarder, tant ils taient beaux voir. C'est Elle qui lisait, assise, +drape dans un dlicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges +manches garnies de point d'Alenon, laissaient s'chapper ses bras, +demi nus. Lui se tenait ses pieds, sur un coussin enlev du divan, les +bras passs autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois +qu'il la regardait lire plutt qu'il ne l'coutait, n'en retenant que la +beaut de ses lvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa +voix qui le berait dlicieusement. Parfois, il l'interrompait de force, +lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers +lui pour mettre sur ses lvres un long baiser o toute son me se +donnait... + +Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au +moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit +tre humainement impossible de dpasser. Eh bien! je me suis trompe, +chaque jour je constate que la violence de cette passion a augment d'un +degr. Et je me demande avec anxit: o s'arrtera-t-elle? + + six heures, ils m'ont sonne pour leur promenade. La voiture +attendait, mais, cause du grand nombre de Clermontois que ce beau +dimanche d't a attirs la campagne, j'ai jug qu'il n'tait pas +encore prudent de sortir. Je leur ai donc rpondu d'un air dsol que le +cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance, +n'tait pas encore l. + +Un peu contrarie, Elle s'est mise faire de la musique, qu'il est venu +couter comme il avait cout tantt la lecture. + + huit heures, ils ont accept ma proposition de dner de suite pour +sortir aprs, au cas o ce monstre de cocher reviendrait! Au dner, ils +ont eu un moment de tristesse, en songeant l'enfant qui aurait d +natre dans deux mois d'ici. + +Je leur ai racont avec quelle joie intime je mrissais dans mon esprit, +souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternit +qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais dj du +choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de +sant, de force et de fracheur... Puis je leur ai dit toute la +dsolation que j'avais prouve en voyant s'crouler mon rve... + +Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de +l'espoir que tout n'est pas perdu?... + + cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se +regardant: + +Nous vous le promettons! + +Vers les dix heures, je leur ai annonc que le cocher venait enfin +d'arriver, que je l'avais secou d'importance, mais qu'il s'tait excus +en raison d'un accident survenu l'un de ses chevaux. + +Ils ne sont revenus qu'aprs minuit de leur promenade, faite en voiture +dcouverte par une nuit de toute beaut. + +* * * + +73.--_Lundi 18 juin._ + +Ds la premire heure du matin, une dpche a t apporte mon nom. +Elle venait d'Angoulme, n'tait pas signe, et contenait seulement ces +mots: + +_Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91_ + +N'y comprenant rien, j'ai port la dpche au gnral, son premier +coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexit. Les barriques +indiquaient le nombre de sections dont le vote tait ds maintenant +connu, dans l'lection de la Charente. Les autres chiffres disaient +combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins +rouges, c'tait Droulde; les vins blancs, c'tait le candidat +conservateur Glibert des Sguins; la piquette, c'tait le candidat +opportuniste, un nomm M. Weiller. Le gnral se dclarait enchant de +ces premiers rsultats partiels, puisque Droulde tenait la tte, +tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisime rang! + +L-dessus le gnral m'a presse d'aller Clermont lui rapporter les +deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre Durtol +le train qui les amnerait Limoges pour huit heures du soir, et ils +dsiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de +voyage l'tranger. + + onze heures, j'tais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce +temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors djeun, assez +lgrement. + +Ils m'ont fait une drle de confession: c'est qu' diverses reprises, au +cours de leurs sjours chez moi, il leur est arriv de cacher et de +brler ensuite dans la chemine une partie de ce que je leur servais, +pour que je ne fusse pas trop peine de les voir si peu manger. + +Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus +oppresse et la plus chagrine de nous trois, c'tait certainement moi. +Eux taient tout heureux des beaux jours sans nuages passs ici et de ce +grand projet dont ils rvent en s'en promettant une volupt infinie... + +Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laiss passer en avant, et +m'a gliss dans la main, sans prononcer une parole, un papier pli. Elle +y avait trac, de sa fine criture d'lve d'un grand couvent, ces mots: + +_S'il arrive une dpche, l'ouvrir, la copier textuellement et +l'adresser M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bndictins._ + +Mais aucune dpche n'est venue. Bien entendu, j'ai ferm leur chambre, +qui ne s'ouvrira plus qu' leur retour. + +Quand?... + + + + +CHAPITRE VII + +Du troisime au quatrime Sjour + + +* * * + +74.--_Mardi 19 juin._ + +Le gnral a d prouver une bien vive contrarit, puisqu'en fin de +compte les vins rouges ont flchi tandis que les blancs faisaient prime +et que la piquette elle-mme amliorait son cours! Les rsultats +complets, connus aujourd'hui, ont cruellement dmenti les prvisions +d'hier. Loin de tenir la tte, Droulde n'arrive que troisime et +dernier au ballottage, distanc non seulement par Glibert des Sguins, +mais par Weiller lui-mme! Et dj les journaux antiboulangistes +ricanent: Preuve absolue que le gnral, en dpit de ses succs +personnels, n'est pas en tat de faire lire ses partisans... Bien plus, +dfaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux +lecteurs: Voter pour Droulde, c'est voter pour moi! + +Les journaux commencent s'inquiter srieusement--il en est bien +temps!--de ce qu'a bien pu devenir le gnral depuis une semaine. + +Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parl d'un voyage +secret du gnral Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur +allemand sur ses intentions pacifiques. On a prtendu, d'autre part, que +le gnral tait compromis dans le drame de la Boissire, o son ami, +le commandant Hriot, a t bless d'un coup de feu et qu'il se cachait +pour cela. + +Le _XIXe Sicle_ assure que le gnral a t aperu Agen, bless +la jambe et voyageant en compagnie d'une dame trs corpulente. + +La _Cocarde_ et la _Presse_ dclarent qu'il a fait simplement un voyage + Auch. + +Par contre, le _Figaro_ d'hier annonce que, parti de Paris, gare +d'Orlans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord Toulouse, +puis en Auvergne chez un ami, dans un chteau aux environs de Thiers. + +Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tcher de me +faire avouer qu'il tait chez moi. + +Je lui ai tenu le mme langage qu'au commissaire de police, et j'ai +ajout en riant que le monsieur qui tait descendu chez moi ressemblait +si outrageusement au gnral que j'avais cru devoir lui conseiller de se +faire couper la barbe s'il voulait viter d'autres msaventures. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +75.--_Mardi 3 juillet_. + +Reu aujourd'hui la premire lettre qui me vienne de Mme Marguerite: + +Ne croyez pas, ma bonne Meunire, que nous vous oublions. Ne le pensez +pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien +souvent aux heures heureuses que nous avons passes dans votre jolie +chambrette. Comptez donc toujours sur nous. + +Ce n'est qu'un petit mot, crit la hte. Mais qu'il m'a t agrable +et avec quel plaisir j'y ai rpondu! + +* * * + +76.--_Mardi 10 juillet_. + +Le gnral fait en ce moment un voyage travers la Bretagne, son pays +natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme +un compatriote dont elles sont glorieuses et fires. Hier, +Saint-Servan, il a prononc des paroles qui m'ont caus bien de la joie. +Il a dclar qu'il ne poursuivait qu'un but: reprendre son pe et +qu'il y atteindrait avant un an. + +* * * + +77.--_Vendredi 13 juillet_. + +Reu ce matin un autre billet de Mme Marguerite: + +Jeudi 12. + +Ma bonne Meunire, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous +de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assure de +notre sincre affection. + +Dans ces quelques mots aucune proccupation ne se trahit. Srement, ils +ont d tre crits avant... + +Car, hier aprs-midi, il y a eu une sance pouvantable la Chambre. Le +gnral est venu sommer l'Assemble de reconnatre son impuissance et de +rclamer elle-mme sa dissolution. + +La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a +renvers, pour les motifs les plus futiles, cinq ministres, et le +sixime est une dception de plus... La Chambre est en fragments, en +dbris, en poussire! + +Un tumulte sans nom a accompagn ces paroles. La majorit, debout tout +entire, a couvert d'invectives le gnral et ses quelques partisans. + +Le Prsident du Conseil a rpondu au gnral par une attaque violente: +Le plus modeste de ces reprsentants du peuple que vous insultez, +s'est-il cri, a rendu la Rpublique plus de services que vous ne +pourrez jamais lui faire de mal! + +Le gnral a bondi de son sige, s'est lanc vers M. Floquet, lui +criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a vot la censure, au +milieu d'un vacarme sans prcdent: mais le gnral n'a pas attendu le +vote et il a jet sa dmission de dput. + +Voil donc o nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait +qu'exalter de part et d'autre l'exaspration! + +* * * + +78.--_Samedi 14 juillet_. + +Son sang a coul. + +Il s'est battu avec M. Floquet, mort, hier matin. Il a reu un profond +coup d'pe dans le cou. Il est tomb bless grivement,--peut-tre +mortellement. + +* * * + +79.--_Dimanche 15 juillet_. + +Oh! la triste veille que j'ai faite hier, seule dans leur chambre, +pendant qu'au dehors clataient les ptards de la Fte Nationale et +rsonnaient les mirlitons... + +J'ai attendu avec impatience l'arrive du matin pour courir aux +nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque +hsit le dplier, tant j'avais peur d'y lire: Le Gnral a succomb + sa blessure. + +Grce Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de +quelques millimtres! + +Je me suis demand ce qu'il fallait faire. Mon coeur disait qu'il fallait +partir de suite, aller Paris, auprs de Lui, son chevet. Mais ma +raison rpondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il tait rest +dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte +Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi... + +J'ai donc simplement envoy une dpche chez le comte Dillon, Neuilly, +prs Paris, 6, boulevard d'Argenson. + +Par moments, mon coeur me reproche tout de mme d'avoir obi ma +raison... + +* * * + +80.--_Lundi 16 juillet_. + +L'tat du cher bless s'amliore. La blessure entre en voie de gurison. +Il a pu prendre un peu de nourriture. + +J'ai lu que Mme Boulanger s'tait rendue auprs de lui avec ses deux +filles. + +J'ai lu aussi qu'une lgante dame blonde, qui suivait des yeux la +rencontre dans une voiture arrte prs de la grille du jardin, s'est +vanouie au moment o le gnral est tomb... + +* * * + +81.--_Mardi 17 juillet._ + +L'angoisse me reprend. Son tat s'est aggrav. Des bulles d'air ont +pntr dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est dclare. + +* * * + +82.--_Mercredi 18 juillet._ + +Enfin, une lettre d'Elle! + +Mardi 17 juillet. + +Ma bonne Meunire, + +Vous avez d,--d'aprs l'affection que vous nous portez,--passer +quelques jours bien pnibles... Mais, grce Dieu, je vous griffonne +ces mots pour vous dire que notre cher Gnral est en pleine voie de +gurison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos +bonnes nouvelles. Vous savez quel point nous nous intressons vous. + +Encore et bien toujours vous! + +C'est donc Elle qui est son chevet! Tant mieux, je puis leur crire +maintenant sans hsitation. + +C'est justement la Sainte-Marguerite aprs-demain. Je vais envoyer, chez +le comte Dillon, une jardinire pleine de marguerites. + +* * * + +83.--_Vendredi 20 juillet._ + +Il y a amlioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mang et +il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le +mieux a continu. La blessure s'est cicatrise. Il ne reste plus que la +congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger. + +* * * + +84.--_Samedi 21 juillet._ + +L'tat devient tout fait rassurant. Le Gnral a pu se tenir lev +pendant quelques instants. + +Demain aura lieu, dans le dpartement de l'Ardche, une lection qui +prend une importance exceptionnelle, puisque le Gnral en attend le +sige de dput que sa dmission lui a fait perdre. Le duel l'a +malheureusement empch de se rendre auprs de ses lecteurs, mais on +pense, cependant, qu'il passera une grosse majorit. + +* * * + +85.--_Dimanche 22 juillet._ + +Le Gnral est guri. Il a pu se lever pendant des heures entires. Il +rentrera peut-tre aujourd'hui mme chez lui, rue Dumont-d'Urville. + +Comme j'ai remerci Dieu, ce matin! + +* * * + +86.--_Lundi 23 juillet._ + +Le Gnral est rentr dans son htel de la rue Dumont-d'Urville. + +L'lection de l'Ardche est une dfaite: il est mis en minorit par +43.000 voix contre 27.000. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +87.--_Mercredi 8 aot._ + +Le Gnral a repris la lutte lectorale. Il s'est reprsent dans le +dpartement du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la +Charente-Infrieure. Les trois lections doivent avoir lieu ensemble, +de dimanche en huit. + +Il accomplit en ce moment sa tourne de candidat dans la +Charente-Infrieure. L'accueil que lui font les populations parat aussi +chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la +Somme. + +* * * + +88.--_Lundi 13 aot._ + +Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-tre avec +ferveur dans le trfonds de leur me,--l'attentat contre la vie du +gnral Boulanger! Seulement, il a rat. + +Hier aprs-midi, Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angly, +dans la Charente-Infrieure, le landau du gnral dbouchait sur la +place de l'glise, au milieu des acclamations de la foule, quand un +homme s'est lanc vers le gnral, dchargeant sur lui cinq coups de +revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont t +blesss. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le gnral, +admirable de sang-froid, s'est lev droit dans la voiture, faisant signe +qu'il n'tait pas atteint. Mais dj la foule en fureur se ruait sur le +meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine +arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynch sur place. Les +citoyens indigns ont alors dtel le landau et se sont mis le traner +eux-mmes. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +89.--_Lundi 20 aot_. + +C'est un succs complet, crasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait +cess de le prdire, il est lu au premier tour dans les trois +dpartements: dans la Charente-Infrieure par 57.000 voix; dans la Somme +par 76.000; dans le Nord par 142.000! + +Les checs du mois dernier sont effacs du mme coup, sans qu'il en +survive le moindre vestige. Son toile apparat plus resplendissante que +jamais. + +* * * + +90.--_Vendredi 31 aot._ + +Les journaux annoncent que le Gnral est parti pour un voyage de +quelques semaines qui le conduira en Sude et Norvge et peut-tre en +Russie. + +Je n'en crois pas un tratre mot. Le voyage que le Gnral est en train +d'entreprendre doit tre celui-l mme dont ils ont caus tous deux ici, +et que le duel, ainsi que la triple lection, auront forc de retarder +jusqu' ce moment. + +Le Gnral a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une +fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvge. +Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement, +gagnera le Midi. + +* * * + +91.--_Jeudi 20 septembre._ + +Rien de plus drle que le bruit qui se mne autour du voyage du Gnral. +Tous les journaux en parlent et chacun donne une version diffrente. Les +journaux du parti persistent affirmer que le gnral s'est rendu en +Norvge et dtaillent ses faits et gestes Christiania. Mais les +correspondants d'autres journaux leur tlgraphient que jamais le +Gnral n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir +aperu en Allemagne, Hambourg, Dresde, Gastein, dans un couvent de +Bavire; on parle mme d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi +en Suisse, Lucerne, Prangins o l'on suppose qu'il est all voir le +prince Napolon. On l'a vu en Belgique, Anvers et Bruxelles. On l'a +vu en Italie, Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui +prtendent que le Gnral voyage en Bretagne, Nantes, Pornic et dans +l'le Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il +s'est tout bonnement et bourgeoisement retir aux environs de Paris, +Ville-d'Avray, ou dans la valle de Chevreuse. + +Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru +reconnatre le Gnral Barcelone, Madrid, Grenade. Il doit tre +l, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des +interviewers et des politiciens. + +* * * + +92.--_Lundi 8 octobre._ + +Le Gnral est rentr Paris, venant de Baie, par un train si matinal +qu'il a devanc la foule accourue un peu plus tard la gare de l'Est +dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a d tre +charg de ramener Mme Marguerite par un autre chemin. + +Malheureux journaux, les voil fixs! Plus moyen de faire de la copie +avec le Mystrieux voyage du gnral Boulanger. + +* * * + +93.--_Dimanche 14 octobre._ + +Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de +les revoir bientt! + +Samedi 13 octobre. + +Ma bonne Meunire, + +Je suis sre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait trs +mal vous--car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de +vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... +crivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, +nous le sommes toujours beaucoup, peut-tre toujours de plus en plus. +Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 +novembre, ds que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez +savoir que M. Driant est au comble de ses voeux et pouse prochainement +la fille cadette de qui vous savez. + + bientt donc, ma bonne Meunire. Nous vous reverrons et nous vous +retrouverons, je l'espre, tout fait gaie et contente. En attendant, +nous vous redisons que nous vous affectionnons bien. + +* * * + +94.--_Samedi 20 octobre._ + +Reu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant +affectueusement de ce que je lui avais crit en rponse sa dernire +lettre, mais ne faisant aucune allusion leur prochaine venue, dont je +me rjouissais tant. Le projet serait-il abandonn? C'est ce que je me +suis hte de lui demander, tout anxieuse. + +* * * + +95.--_Mardi 23 octobre._ + +Me voil rassure. + +Ma bonne Meunire, + +Il ne faut pas vous dsoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, +nous irons chez vous et pourrons tre tout la joie. En attendant, +comptez toujours sur notre bonne affection. + +* * * + +96.--_Dimanche 28 octobre._ + +Hier, Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue +Lowendal. Le Gnral a prononc un discours. la sortie, la Ligue des +Patriotes lui a fait une ovation endiable. + +Demain, mariage du capitaine Driant. + +Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars tranges +relativement une alliance conclue entre le Gnral et les royalistes. +Le Gnral se serait engag restaurer la monarchie moyennant un titre +princier, la dignit de conntable et une honnte rente de deux +millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, +sorti surtout de la poche des banquiers isralites. + +Je ne vois pas le Gnral jouant les Raton... + +* * * + +97.--_Mardi 30 octobre._ + +Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, quatre heures, +la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicit. + +Le mariage religieux a d tre clbr aujourd'hui. + +* * * + +98.--_Mercredi 31 octobre._ + +Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle +Boulanger, clbr hier, en l'glise Saint-Pierre de Chaillot, a t un +grand vnement parisien. + +Le gnral a revtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec +toutes ses dcorations. J'avoue que la lecture de ce dtail m'a caus +une vritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais +qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue... + +L'glise, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le +plus lgant, le plus aristocratique, auquel les anciens rouges, +devenus partisans du gnral, ne semblent pas fchs d'avoir t mls. +M. Laguerre donnait le bras Mme la duchesse d'Uzs. Le gnral du +Barrail reprsentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des +noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de +Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de +ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation. + +Mme Boulanger, la mre trs ge du gnral, assistait galement au +mariage. + + la sortie, et pendant tout le trajet de l'glise la rue +Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible son cher +gnral, qu'elle tait enthousiasme de revoir en uniforme. + +Un lunch et une rception ont eu lieu chez le gnral. Des centaines de +fliciteurs ont dfil devant lui. La maison dbordait de fleurs +envoyes de tous les coins de France. + +Les nouveaux poux sont partis pour un voyage dont le but final est +Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant. + +* * * + +99.--_Mercredi 7 novembre._ + +Un billet de Mme Marguerite: + +Ma bonne Meunire, + +Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, moins +d'un cas extraordinaire que nous ne prvoyons pourtant pas. Mais, dans +ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 dcembre. Vous voyez, +comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez nos +bonnes amitis. + +Sera-ce pour ce mois-ci? + +* * * + +100.--_Mercredi 14 novembre._ + +Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront l aprs-demain +matin. + +Mardi. + +Ma bonne Meunire, + +Dans trois jours, nous serons auprs de vous. C'est vendredi 16 que +nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express +de Clermont, partant et arrivant la nuit. C'est prfrable que de +faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons Clermont vendredi +matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est cette +heure-l que le train arrive. Peut-tre est-ce plus tt? Mais vous devez +bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa +voiture et qu'il nous attende la sortie des voyageurs, sur le quai, +afin qu'il nous conduise la voiture, autrement nous aurions de la +peine la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunire? Rpondez, +courrier par courrier, un mot qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi +matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 +heures, Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour +nous y conduire. + + bientt donc, et comptez toujours sur nous. + +* * * + +101.--_Jeudi 15 novembre._ + +Ds l'aube, j'tais leve. J'avais ouvert leur appartement et allum un +bon feu, car les froids commencent venir. Puis je suis descendue +Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des +fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me +suis mise disposer dans leur chambre. J'tais tout heureuse. Je me +disais de temps autre: Tant d'heures encore, et ils vont tre l! + + la nuit tombe, j'ai entendu frapper la porte. C'tait une dpche: + +_Impossible partir. Lettre suit._ + +Pauvre Meunire, une dception de plus! + +* * * + +102.--_Vendredi 16 novembre._ + +La lettre annonce confirme la dpche, mais n'explique rien: + +Jeudi 15. + +Comme je vous l'ai tlgraphi, ma pauvre Meunire, nous ne pouvons +partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sre. Nous +esprons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons +dans une quinzaine. Ne vous dsolez pas trop de notre non-venue. Je vous +promets que ce n'est qu'une chose remise. + +Croyez notre bonne affection. + +Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous esprer! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +103.--_Lundi 3 dcembre._ + +La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernire lettre est +rvolue, et point d'annonce de leur arrive! Je ne sais rien de plus +pnible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, +d'esprance, d'incertitude et de dception. J'ai crit, les suppliant de +me fixer au plus vite. + +Les boulangistes ont offert au gnral un grand banquet Nevers. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +104.--_Mercredi 12 dcembre._ + +Enfin, une lettre d'Elle: + +Ma bonne Meunire, + +Voici trois lettres que je vous cris sans rponse de vous... Pourquoi? +tes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Rpondez, je vous en +prie, par retour du courrier. + +Bons souvenirs. + +Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien +comprendre, trois lettres m'ont t crites par Elle, et Elle n'a pas +reu celle que j'ai fini par lui envoyer! + +Je crois bien que, maintenant, je comprends trop... + +* * * + +105.--_Samedi 22 dcembre._ + +Dcidment, leur arrive ne sera plus pour cette anne. C'est ce que +m'apprend la lettre recommande que j'ai reue d'Elle ce matin. + +Vendredi 21 dcembre. + +Ma bonne Meunire. + +Il y a une fatalit, un sort jet sur nous. Nous voil encore forcs de +retarder notre arrive. Soyez persuade que nous en souffrons. Mais il +s'agit d'intrts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous +sommes forcs de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous +devinez, ne parlez pas de cela dans votre rponse et dites-nous si le +vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernire remise, +et nous vous arriverons, je l'espre, bien heureux et bien gais. + +Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection. + +Bien sr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentes tous +deux pour devenir libres et pouvoir s'pouser que fait allusion sa +lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les +forces de mon me, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprme +de ses voeux? + +* * * + +106.--_Lundi 31 dcembre._ + +Que se passe-t-il? Le facteur m'a apport un pli recommand, qui +contenait cette lettre d'Elle: + +Ma bonne Meunire, + +Voulez-vous m'aider faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, +crivez de suite, par le retour du courrier, peu prs ceci: + +J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne +pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera +prte vous recevoir qu' partir du 19, etc... + +Ma bonne Meunire, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute +que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une +grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour +lui. Faites ce que je vous cris aussi un peu pour moi. Ce retard nous +permettra de rester auprs de vous plus longtemps. + +Vous m'avez bien comprise. En grce, faites ce que je vous demande. En +plus, renvoyez votre rponse par retour du courrier et faites-la partir +de Riom. + +Bons souvenirs. + +J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce +que je vous cris. Pour lui, et encore une fois, c'est trs important, +faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en cote. C'est un vrai +sacrifice, mais c'est pour lui. + +Je devine qu'il veut absolument venir ici ds la fin de cette semaine, +et que, devant son dsir imprieux, elle a d s'incliner, en apparence, +du moins, et feindre comme si elle m'avait crit dans ce sens... + +Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout trac. Je n'ai pas +apprcier: je n'ai qu' faire ce qu'elle me demande, car elle doit +savoir mieux que moi... + +Mais, tout de mme, il y a quelque chose qui me met mal l'aise: cette +obligation de l'aider Lui mentir,-- Lui, qui ne lui a jamais rien +cach... + +* * * + +107.--_Mardi 1er janvier 1889_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Quelle diffrence encore, dans sa situation Lui, entre cette nouvelle +anne et la prcdente! + +Il n'est plus le gnral plume blanche qui, d'un moment l'autre, +pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hlas!... + +Il est homme politique. + +Mais l, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, +celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'esprance du peuple et +aussi les regards terrifis de ses adversaires... + +N pour tre chef, il l'est devenu d'une nouvelle arme, autrement +nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des +millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui. + +Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise! + +* * * + +108.--_Vendredi 4 janvier_. + +La lettre qu'Elle m'avait demande n'a pas suffi: + +Mercredi soir. + +Ma bonne Meunire, + +Merci de votre lettre. Elle tait parfaitement ce qu'il fallait et vous +m'aviez trs bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous +connaissez le matre: quand il a mis quelque chose dans sa tte, il le +veut,--et, malgr votre lettre, il veut encore que nous partions samedi +soir. Hlas! tout mon coeur le dsirerait, mais toute ma raison s'y +refuse, car, l'heure actuelle, la chose serait trs imprudente pour +lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui +avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, ds que vous aurez reu +cette lettre, c'est--dire ds demain vendredi, vous envoyiez cette +dpche: + +_Monsieur Auguste, 14, rue Laprouse_, + +_Quoiqu'il m'en cote, vous supplie de retarder au moins de huit +jours._ + +et vous signerez de votre prnom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous +en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je +vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut. + +Je vous crirai demain, ds votre dpche reue, ce que vous aurez +ensuite crire, mais envoyez cette dpche de suite et comme je vous +l'indique. Merci de m'aider travailler pour lui, cela m'est pnible, +mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... +D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais +tre au jour o nous pourrons, sans danger, vous arriver. + +Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer +cette anne, je vous embrasse de tout coeur. + +Cette lettre ne m'a t remise qu' midi. Je suis aussitt descendue +Clermont pour expdier la dpche. + +Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente +actuellement de Paris. Il est candidat Paris mme, pour le sige que +vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'lection est fixe au +27 de ce mois. + +* * * + +109.--_Samedi 5 janvier_. + +Elle est toujours encore dans l'angoisse! + +Vendredi 4. + +Ma bonne Meunire, + +Il est 4 heures et la dpche que je vous ai demand d'envoyer n'est +pas encore arrive. J'en suis tout ennuye. J'espre qu'elle va arriver. +Mais, dans le cas o vous n'auriez rien envoy quand vous aurez reu +cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqu, M. +Auguste, 14, rue Laprouse, et disant que vous nous demandez de retarder +au moins de huit jours. + +Je vous cris la vapeur, toute contrarie que votre dpche ne soit +pas encore arrive. Ma lettre d'hier n'tait pas recommande, l'ayant +mise trop tard la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la +mme raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous +arrivions pas, je vous en prie. C'est la ncessit, pour qui vous savez. +Mais, dans le cas o il voudrait quand mme partir, je vous enverrais, +demain, une dpche vous disant: + +_Effet rat et prenez prcautions_. + +Si vous recevez cette dpche, c'est que nous partirions malgr tout +demain soir--(quelle imprudence et quelle folie!)--et que nous serions +dimanche matin, par l'express, Clermont; que votre cocher nous +attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage +quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester +plus longtemps. + +Ma bonne Meunire, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si +une dpche a t envoye, ne le faites plus. Mais, dans le cas +contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, ds demain matin la +premire heure. + +Mes bonnes amitis. + +Je suis retourne au tlgraphe de Clermont. On m'a affirm que ma +dpche d'hier avait t dment transmise. Elle doit donc l'avoir reue +peu aprs l'envoi de cette lettre. + +Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrive, j'en +arrive former des voeux pour qu'elle soit retarde. Comment +pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait +qu' contre-coeur. + +* * * + +110.--_Dimanche 6 janvier_. + +Dieu merci! la chose est enfin arrange: + +Samedi. + +Ma bonne Meunire, + +Votre dpche est enfin arrive hier soir, 7 heures. Merci. Je vous +crirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps. + +Merci et amitis. + +N'crivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce +qu'il faudra que vous criviez. + +* * * + +111.--_Vendredi 11 janvier_. + +Aujourd'hui, seulement, m'est arrive la lettre annonce: + +Jeudi 10 janvier 1889. + +Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoy plus tt, ma +bonne Meunire, la lettre annonce, afin que vous puissiez crire. C'est +que je viens d'tre un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regrett +vivement de n'tre pas auprs de vous. Il me semble que, bien soigne +par vous, j'aurais t si bien. Enfin, bientt, quand nous aurons +travers cette lection, et une autre chose, nous vous arriverons gais +et heureux. Pour le moment, il faut que vous criviez peu prs ceci +qui vous savez: + +Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si prs du jour de l'an +et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez t +dsole, car cela pouvait faire croire que vous ne nous tiez plus +dvous, quand c'tait le contraire, mais que, justement, la seule +chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, +maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc... + +Dieu! Ce qu'il m'en a cot de faire cela et de ne pas partir! Je vous +le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunire. Mais, encore une fois, +quitter Paris l'heure prsente tait une grosse et terrible imprudence +pour lui, et lui-mme commence peut-tre le reconnatre, car, hier, il +me disait: + +Enfin, cela vaut peut-tre mieux que notre Meunire n'ait pas pu nous +recevoir. + +Vous m'avez aide participer au grand succs sur lequel nous comptons +et sommes srs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre +rponse... _Ne parlez absolument_ que des empchements que vous aviez et +de vos regrets. + +Encore merci et mes bonnes amitis. + +Si vous voulez, ds que je saurai le rsultat du 27, je vous le +tlgraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre. + +Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a prouv un +moment de grosse contrarit en recevant les missives qu'Elle m'a fait +crire, et peut-tre mme qu'il a dout de moi... Et cette pense m'est +bien pnible. + +Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne +venir qu'aprs le 27: seulement quelques semaines aprs, j'imagine. Car +si vraiment Il tait lu Paris,--ce dont on ne parat pas aussi sr +qu'Elle l'est,--les consquences de sa victoire seraient incalculables, +et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre +un instant... + +Il faudra que je me mette maintenant combiner ce qu'il convient de +faire pour donner un air de vraisemblance la fable des rparations qui +auraient mis leur appartement sens dessus dessous... + +* * * + +112.--_Lundi 21 janvier_. + +Une lettre recommande d'Elle: + +Dimanche, + +Bravo! ma bonne Meunire, vous avez parfaitement compris, et votre +lettre tait trs bien crite. De tout coeur je vous en remercie et je +me fais une fte de vous dire que bientt, sans danger pour lui, nous +allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez +l'tre aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, +j'en suis sre. Je rve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie +infernale qu'il mne dans ce moment sera termine, et cette fois sans +crainte. J'ai pu fixer avec lui irrvocablement notre dpart au jeudi +31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er fvrier. +Cela lui fera du bien de passer quatre cinq jours dans notre chre +chambrette. Nous le gterons, nous le reposerons, nous le soignerons +bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute +petite figure un peu tire. Mais son sjour auprs de vous le remettra +compltement. + +Lundi 28, matin, je vous enverrai une dpche vous parlant de sant. +Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: trs bonne, bonne ou pas +bonne, cela voudra dire que le succs du 27 est trs bien, bien... ou +qu'il aura chou. Mais cette dernire hypothse est impossible, car le +succs est sr. + +crivez-lui vite que vous nous attendez srement vendredi 1er au +matin. Que votre cocher soit la gare, etc... Comme je voudrais y +tre!! Encore merci, ma bonne Meunire. Je vous embrasse en attendant le +1er. + +Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrive pour le 1er +fvrier, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il +me semble que c'est trop tt... Et puis, avec ces lettres interceptes +en novembre et dcembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de +rester ignors chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des dmonstrations +possibles sous leurs fentres, et surtout du bruit men dans la presse, +dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, _La +Bataille_. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en +galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire +Paris et dans toute la France... + +Mais j'espre bien que les vnements se chargeront tout seuls de +modifier leur projet... + +En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble +leur appartement. + +* * * + +113.--_Vendredi 25 janvier_. + +Le peintre a achev sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, +auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il +a badigeonn en blanc la cimaise des murs, qui tait couleur de bois. Il +a chang aussi la couleur des boiseries de la salle manger. + +Le brave homme paraissait assez tonn de la lubie qui m'avait prise de +faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne +remontaient mme pas un an et demi! + +Maintenant, au tapissier! + +* * * + +114.--_Samedi 26 janvier_. + +C'est demain le grand jour. + +Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de +Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, +vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le candidat de la +Rpublique, ou du glorieux gnral que tu fus jadis unanime acclamer? + +Qui des deux surnagera dans ce dluge d'affiches sous lequel les deux +partis aux prises cherchent s'touffer? + +Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixs demain, +quelle sera ta dcision souveraine?... + +* * * + +115.--_Dimanche 27 janvier_. + +Durant toute la journe, je n'ai cess un seul instant de songer ce +qui se passait Paris. Il s'est mis neiger. Le front coll contre la +vitre, j'ai regard tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce +mme instant il neigeait des bulletins de vote l-bas. + +* * * + +116.--_Lundi 28 janvier_. + + la pointe du jour, on frappe. C'est une dpche. C'est la dpche +qu'elle m'a promise. + +_Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m._ + +_Sant absolument parfaite. Suis heureuse. bientt. Lettre suit._ + +_Marguerite._ + +Il est lu, lu une majorit qui doit tre formidable. + +Vite, je m'apprte et je cours Clermont, pour me procurer des +journaux. Il est lu par 244.000 voix contre 162.000 M. Jacques! + +C'est un triomphe qui dpasse tout ce que ses partisans les plus +enthousiastes pouvaient rver. J'en suis littralement grise de joie. + +* * * + +117.--_Mardi 29 janvier_. + +Les journaux de Paris sont venus, donnant les dtails complets de la +journe. J'ai appris avec tonnement et avec peine qu'il a tenu en mains +le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,--et qu'il ne l'a pas fait! + +Tout le peuple de Paris tait mass sur les boulevards, se bousculant +vers le restaurant de la place de la Madeleine o l'on savait qu'Il +tait venu apprendre les rsultats, et tout ce peuple n'attendait que le +moment o Il sortirait pour le porter en triomphe. + +Il Lui suffisait, Lui, de mettre son uniforme afin d'tre mieux +reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se +tendaient vers Lui. Au mme instant, un immense cortge se serait form. +La Ligue des Patriotes, dvoue corps et me sa cause, aurait pris la +tte, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule +enthousiasme, l'lan de laquelle aucune arme au monde aurait pu +rsister, serait entre l'lyse sans coup frir, sans une goutte de +sang verse! Lui, il aurait pu y coucher le soir mme et y signer sa +premire proclamation annonant au peuple franais l'avnement du rgime +nouveau! + +Et Il ne l'a pas voulu! + +Des amis, parat-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien +voulu entendre. Aussitt le rsultat du vote dfinitivement connu, il +s'est chapp en voiture, se drobant aux ovations. + +Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre ses amis, qui donc a eu +assez d'action sur Lui pour l'empcher de faire ce que son intrt +personnel lui criait de hter et ce que la France entire aurait ratifi + une majorit crasante? + +Oui, qui donc? + +* * * + +118.--_Mercredi 30 janvier_. + +J'ai reu, sous pli recommand, la lettre suivante: + +Mardi. + +Vous avez bien reu ma dpche, n'est-ce pas, ma bonne Meunire, et +vous avez d en tre bien heureuse. C'est un beau succs, mais bien +mrit! + +Enfin, c'est bien convenu et bien arrt: nous partons aprs-demain +soir, c'est--dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je +crois, vers les cinq heures du matin Clermont. Nous descendrons +Clermont. Que votre cocher soit la sortie des voyageurs nous +attendre et pour nous conduire sa voiture, que nous ne pourrions pas +retrouver autrement. J'aurais voulu vous crire plus longuement, mais +j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte srement +aujourd'hui. Ne rpondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes srs que +vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous crirai du reste +encore demain. + + vendredi et nos bonnes amitis. + +Ne pas rpondre!--J'ai eu des envies folles de lui crire directement, +Lui, de lui dire: Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez +pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne +permettez pas vos adversaires de la rendre strile en se concertant, +en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une +femme! + +Mais, venant de moi, c'tait inutile. Il ne m'aurait pas comprise... + +* * * + +119.--_Jeudi 31 janvier._ + +La lettre qu'Elle m'a annonce pour aujourd'hui n'est pas arrive. Mais +comme, d'autre part, il n'est venu aucune dpche, aucun contre-ordre +jusqu' ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc +la gare de Clermont demain matin. Le cocher--celui-l mme qui nous a si +bien servis pendant leur dernier sjour du mois de juin,--doit venir me +prendre quatre heures et demie. + +Aujourd'hui, le tapissier a termin son oeuvre. L'appartement est +maintenant mconnaissable. Les tentures pailletes d'or qui garnissaient +leur chambre ont migr la salle manger, et un papier fleurs les a +remplaces. Des rideaux du mme dessin encadrent les fentres, les +portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la +place des anciens meubles en noyer. La chambre entire est devenue plus +coquette et plus gaie. + +J'tais dj remonte pour me coucher. Mais le coeur ne m'en dit pas. +J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui +ptille dans la chemine, et en songeant aux chers amoureux que la +locomotive m'amne travers la nuit... + + + + +CHAPITRE VIII + +Quatrime Sjour + + +* * * + +120.--_Vendredi 1er fvrier_. + + quatre heures et demie prcises, la voiture est venue me chercher. Le +ciel tait noir, sans une toile, le temps sec et froid. Les roues +faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient +seulement deux ou trois omnibus d'htel de Clermont, l'afft des rares +voyageurs de commerce qui circulent en cette saison. + +J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je +me suis poste dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant +les minutes, je me demandais si le gnral observerait les conseils de +prudence que j'avais cru bon d'adresser Mme Marguerite: s'il aurait +soin de marcher sur le quai quelque distance d'Elle, pour moins +attirer l'attention, et s'il prendrait la prcaution de se dissimuler la +figure en enfonant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son +grand pardessus de voyage. + +Voil le train signal, le long coup de sifflet de l'arrive, l'entre +en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui +vont s'arrter... Le coeur me bat tout rompre... Je Les cherche des +yeux. Je n'aperois d'abord personne. Puis tout coup, dix pas devant +moi, je les vois s'avancer cte cte, en se souriant d'un air +heureux. Elle, radieuse d'lgance, de distinction et de beaut faire +tourner toutes les ttes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau +sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement tal sur les paules, +comme s'il flnait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre. +Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont t tout contre moi. Nous avons +chang un coup d'oeil. Il ne m'a dit qu'un mot: Enfin! + +Vite, je les ai conduits la voiture, je les y ai installs, je leur ai +fait baisser les stores, et, aide du cocher, je suis alle chercher les +bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac +de voyage, empils dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitt le +tout charg sur la voiture, je suis monte moi-mme ct du cocher, +pour ne pas troubler leur tte--tte, et, au triple galop, nous sommes +retourns Rayat en moins de vingt minutes. + +Le long de la route, je n'ai cess de maudire l'incorrigible imprudence +du gnral. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de +venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager sparment jusqu'au moment de se +rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir, +pourquoi, du moins, ne pas se tenir distance tant qu'ils taient dans +la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui +forcment, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de +princesse voyageant incognito. + +Pourquoi s'attirer plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi +grave, de s'amuser de petit voyages en galante compagnie... Grand +imprudent! Ne pas mme daigner relever son col, tant il avait horreur de +tout ce qui pouvait ressembler un dguisement... + +Et c'est ce mme homme dont les rapports de police ont racont qu'il +voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues! + +Nous voici arrivs. Je descends du sige, moiti gele par la brise +glaciale qui cinglait cruellement. + +Entte! me disent-ils, pourquoi n'tre pas entre avec nous dans la +voiture! Mais sans leur rpondre, je les conduis droit vers leur +chambre, toute tide, toute parfume, tout inonde de lumire. Comme je +m'y attendais, l'impression du contraste a t trs forte sur eux. Lui, +tout en clignant des yeux, un peu aveugl par l'clat des lampes, s'est +mis pousser des exclamations: + +Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes +compliments, Belle Meunire. Vos ouvriers, s'ils m'ont empch de venir, +il y a un mois, ont fait tout de mme de la bonne besogne!... Va-t-on se +sentir heureux, ici! + +Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle +me savait gr de lui avoir fait la surprise d'un dtail qu'elle avait +omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de +complications. Car enfin, quels soupons le gnral n'aurait-il pas t +en droit de concevoir s'il n'avait rien trouv de chang dans +l'appartement? + +Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite se dbarrasser de sa +voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de +loutre. Lui-mme te son manteau de voyage. Je les dvisage tous deux. +Elle est admirablement portante, mais Lui parat rellement fatigu. +Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tire. Le nez +parat agrandi cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont +trs creuss, la face est ple. + +En quelques mots, ils me dcrivent la vie infernale qu'il a d mener +Paris pendant un mois: les centaines de dlgus, de visiteurs, de +journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son +htel, du rez-de-chausse au troisime tage, qui encombraient hier +encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait +recevoir depuis la premire heure du matin jusque fort avant dans la +soire, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les +nuits, par deux et par trois, passes dans l'insomnie! Et la privation +presque absolue de la seule chose qui pt lui donner du bonheur, de sa +prsence Elle: l'impossibilit de s'entrevoir autrement que la nuit, +une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de +Berry! + +Je venais de leur servir du caf bien chaud. Je les ai invits aller +se reposer et rester couchs toute la journe. Ils ne se sont pas fait +prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils +ne comptaient gure recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en +venait, ce serait sous double enveloppe, la premire mon nom, la +seconde au nom de Pacage. + +Il faisait nuit encore. Je suis monte dormir moi aussi. midi, +j'tais sur pied, peu prs repose. Ils n'ont pas tard sonner. Je +leur ai apport un djeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils +ont resonn nouveau. Ils taient assis devant la table o j'avais +dpos le plateau, Lui, habill de son vtement d'intrieur en laine +marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel grand ramages +richement tisss dans l'toffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, +car elle se tenait sur ses genoux, le bras pass autour de son cou. Je +crois bien qu'ils mangeaient dans la mme assiette et buvaient dans le +mme verre. + +Eh bien! Belle Meunire, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les +fortifiants que je vous avais demands, qu'en avez-vous fait? Et le jus +de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre +d'avant-hier? + +J'tais frappe de surprise, mais j'ai compris aussitt qu'il y avait de +nouveau une lettre intercepte... Le laisser deviner, c'tait +compromettre, ds le dbut, leur quitude. Aussi, feignant l'embarras, +ai-je rpondu: + +Veuillez pardonner une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'tre si +peu savante et d'avoir si mal excut vos ordres... J'avais pris note de +ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... +Alors, j'ai mieux aim vous prier de me rcrire la liste vous-mme, en +la prcisant... + +Parbleu! s'est-il cri, la Belle Meunire a raison, et nous aurions d +lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois +que je l'ai sur moi... + +Il l'a trouve, en effet, dans son calepin. Cinq minutes aprs, +profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue +moi-mme Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'tais +tourmente par l'ide de cette lettre intercepte: il me semblait +certain maintenant que le gnral tait dcouvert. + +Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais +de vue seulement, s'est approch de moi en saluant: + +Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle +du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin... + +J'esquissai un geste de dngation. Il s'est mis sourire d'un air +entendu: + +Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous tes la +discrtion mme... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au +gnral... + +Avant que j'eusse pu rpondre, l'autre avait dcamp. J'tais navre. +Mais d'o savait-on la nouvelle? + +Rentre la maison, j'ai eu bien de la peine affecter une mine +insouciante quand ils ont pass table. + +Elle s'tait mise en grande toilette: une robe de soie noire broche, +petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse +d'toffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, +triple range. Dans les cheveux, une rose th prise parmi les fleurs +venues aujourd'hui de Nice. + +Par une singulire ironie des choses, au moment mme o je les +contemplais en silence, toute proccupe du souci de les savoir +dcouverts, ils taient en train de se fliciter de leur incognito. Ils +ont fait allusion l'amiti sre de l'un des principaux chefs de la +gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand +mystre. Ils se sont rappel le bon tour jou aux journalistes, lors de +leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l't dernier, et ils n'ont +plus tari de plaisanteries quand leur pense est tombe sur ces pauvres +policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le +froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le gnral +disparu... Subitement, le gnral, levant les yeux sur moi, m'a demand: + + propos, Belle Meunire, que dit le pays de mon lection Paris? + +J'ai rpondu sans hsiter, comme je me l'tais promis: + +Mon gnral, le pays dit que c'est un succs sans prcdent, qui vous +permettait de coucher le soir mme l'lyse--et tout le monde se +demande pourquoi vous ne l'avez pas fait. + +Il ne s'attendait certainement pas cette rponse. Ses yeux me fixaient +avec une expression indfinissable. Puis ils se sont abaisss sur Mme +Marguerite. + +Enfin, clatant de rire: + +Parbleu, s'est-il cri, c'est Marguerite qui n'a pas voulu! + +Elle avait pli. Les yeux baisss, ce qui, chez elle, est signe de vive +contrarit, elle a dit doucement: + +Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je +ne veux que ce que vous voulez... + +Alors, lui, comme pris de repentir: + +Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu +et voulu de la mme manire... Comme moi, vous avez pens que mon +triomphe devait tre pacifique et qu'un homme aussi sr que moi de +possder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour +arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux +lections gnrales, il donnera la victoire mon parti par huit +millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite nommer le +chef de l'tat comme en Amrique, il me dsignera une majorit plus +formidable encore, dt-on m'opposer tous les candidats imaginables, le +comte de Paris, le prince Napolon, le prince Victor et M. Carnot... +Faire un coup d'tat? Ce n'est pas la premire occasion qui s'en offrait + moi. En mai 1887, ma chute du Ministre, alors que je tenais encore +en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une +manifestation imprvue de tous, dposait spontanment, lors d'une +lection lgislative, 38.000 suffrages mon nom, il m'et t facile de +faire un coup d'tat... Au mois de juillet suivant, lors de mon dpart +de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu' me laisser porter par la foule +qui voulait marcher sur l'lyse... Quelques jours aprs, la Fte +Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me prsenter en +uniforme la revue de Longchamp: l'arme tout entire aurait pass de +mon ct. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes +ennemis ont prtendu que je suis all Paris ce jour-l: c'est faux. +J'tais tranquillement au quartier gnral soigner une foulure que je +venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grvy, +j'aurais pu rester Paris, prter l'oreille aux complots, empcher le +vote de l'Assemble de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: +j'tais ici... Toute ma carrire, tous mes actes ont affirm l'horreur +profonde que m'inspirent les coups d'tat, et il n'y a pas deux mois je +le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de +Nevers... Ce qui n'empchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser +de menes csariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient... + +Pour en revenir l'lection de dimanche, avez-vous rflchi que, si +240.000 lecteurs ont vot en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se +sont prononcs contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de mme +qui n'auraient pas hsit agir pour m'empcher d'arriver? C'tait +donc, presque coup sr, la guerre civile le soir mme... Je sais bien +que les troupes, la garde rpublicaine, la police me sont acquises. +Admettons que j'en eusse profit et que je me sois install l'lyse +sans trop de mal. Une chose tait certaine: nous aurions eu la guerre +avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'tat accompli par moi l'aurait +fait clater, sur-le-champ: je le sais n'en pas pouvoir douter... Eh +bien! moi qui ai t le ministre charg de prparer cette guerre, je ne +sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme +absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur +la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dt-il me +coter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilit +terrible, le soir du 27 janvier... + +Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lanaient des +clairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton: + +Et voil pourquoi, Belle Meunire, au lieu de coucher ce soir-l +l'lyse, je suis all, en sortant de chez Durand, droit chez +Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change! + +Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorge sa tasse de caf noir. +Ils se sont levs de table. Alors lui entourant la taille de son bras, +Il lui a dit d'un ton clin: + +Mais tout de mme, si vous n'aviez pas t l-bas, m'attendre, je me +serais peut-tre laiss aller commettre cette folie... Ils m'y +excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine, +qui m'appelait... Il y a eu un moment o j'ai failli me sentir +entran... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud... + + petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant +le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux +toujours baisss. + +Au bout d'un instant, ils ont sonn et m'ont demand des journaux. J'en +avais prcisment passs quelques-uns la visite, avant dner: ils ne +contenaient aucune mention de la fugue du gnral. Je les leur ai +ports. + +J'avais pris peine cong d'eux qu'on me remettait la _Gazette +d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle sensation: + +Le gnral Boulanger est arriv Clermont ce matin par l'express de 5 +heures 23. Il a pass la journe Clermont et Royat, La Prfecture, +aussitt prvenue, a fait surveiller l'htel o il est descendu. + +a y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polmiques +dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des +visiteurs de toute espce, et sans doute aussi de nouvelles amabilits +changer avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'tonne, +c'est qu'il ne soit pas accouru, ds ce soir, une bonne demi-douzaine de +journalistes. + +Il est vrai qu'il neige si dru dehors! + +Mais je ne perdrai pas attendre. Demain commencera la lutte pre pour +m'arracher mon secret. La lutte? Trs bien, nous lutterons! + +* * * + +121.--_Samedi 2 fvrier_. + +La journe a t plus calme que je n'avais os l'esprer. Ds la +premire heure du matin, j'ai envoy ma soeur Clermont avec une double +mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de +clients que la curiosit attirerait forcment chez moi, et en mme +temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit... + + neuf heures, je suis entre chez eux pour faire du feu. Ils avaient +encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont prie de ne pas ouvrir les +volets. Je me suis retire sur la pointe des pieds, et, en attendant que +ma soeur revienne, je me suis mise observer les alentours de la maison. +Combien il est diffrent, ce triste tableau hivernal, du paysage si +vert, si fleuri, si ensoleill dont ils avaient tant joui pendant leur +dernier sjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant +que la carcasse de leurs branchages dnuds dont la fine dentelure se +frange de la neige qui s'y est glace. Toutes les saillies des roches +sont saupoudres de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux +de la pierre se dtache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des +brumes laiteuses flottent lourdement sur la valle et le ciel charg de +neige est blanc perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce +n'est la verdure ternelle des sapins, des lierres et des mousses, +sombre verdure infiniment triste aussi. + +Sur la route, parcourue en t par tant de touristes aux vtements +clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de +roues: ce sont de longues et frles charrettes claire-voie qui +descendent de la montagne, surcharge de troncs d'arbres frachement +abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits boeufs montagnards au +pelage fauve les tranent pniblement. Les paysans qui marchent auprs +portent des bonnets de fourrure enfoncs sur les yeux, des manteaux en +peau de bique, le poil tourn en dehors, et souvent de la paille +enroule autour des jambes, afin de mieux les protger contre la neige +dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux. + +J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de +surveillance policire qu'a bien voulu organiser la Prfecture. Avec un +peu d'attention, je n'ai pas eu de peine reconnatre messieurs les +agents secrets. Il y en a toute une nue autour de l'htel. Les uns +circulent sur les diffrentes voies avoisinant la maison, avec des mines +suspectes qui suffiraient les dnoncer. D'autres se tiennent poste +fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second +fait le guet au bord oppos de la valle, sur le sentier qui remonte le +long des rochers. Mais le plus curieux observer est celui qui s'est +perch entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le +tronc noir se dresse au haut de la cte rocheuse, juste vis--vis de la +maison, de l'autre ct de la grande route. Je le regardais depuis +quelques instants peine quand la neige s'est remise tomber gros +flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa +plerine et ouvert un parapluie avec rsignation. Il me faisait vraiment +piti. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette... + +Ma soeur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement +inquitantes que ce dploiement de forces policires. Dans toute la +ville, ce n'est qu'un cri: le gnral Boulanger, arriv hier matin de +Paris, se trouve l'Htel des Marronniers! Il paratrait qu'il a t +reconnu la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonn de la +_Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le mme train, et qui +s'est empress d'informer le journal de sa dcouverte. Chose plus grave, +la rdaction aurait, le soir mme, expdi 127 dpches communiquant la +nouvelle tous les journaux de France. Dj, on annonait l'arrivage +d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin. + +Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter +d'adresse pour empcher que personne ne dcouvre la retraite du gnral. +Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon +habilet pour que le gnral ne puisse pas deviner un seul instant que +sa retraite est dcouverte... Pourvu que des cris indiscrets, pousss +devant ses fentres, ne me rendent pas la tche impossible! + +L'esprit tout plein de ces rflexions, j'tais occupe mettre le +couvert dans la salle manger, quand Mme Marguerite est venue tout +coup me trouver. + +Elle m'a regarde d'un air svre, puis elle m'a dit, avec une voix qui +tremblait un peu d'motion contenue: + +Belle Meunire, j'ai deux mots vous dire... Vous m'avez fait de la +peine, hier soir... Vous avez t cause que le gnral a dit table que +s'il n'tait pas all coucher l'lyse le soir de l'lection, c'est +que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'tait sans doute qu'une +plaisanterie, mais elle m'a t douloureuse et je souhaite qu'elle ne se +renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois +pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien: +_aucune_--sur les actes politiques du gnral. Il a beau m'informer de +tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est +pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma +propre faon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le +gnral, et mme de ne jamais lui rpondre quand il porte la +conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas l notre +affaire, nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne +pouvez apprcier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont +pu dterminer les actes dont vous vous tonnez... Comme condition et +comme gage de l'amiti que je dsire maintenir entre nous, je vous +demande de me donner votre parole d'honnte femme que jamais plus, quels +que soient les vnements, vous ne parlerez politique au gnral. + +Je lui ai rpondu, mue moi aussi: + +Je ne croyais pas mal faire. Je suis dsole de vous avoir caus de la +peine. Je tiens votre bonne amiti plus qu' tout au monde. Vous me +demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction. + +Elle m'a embrasse, trs contente, puis elle s'est chappe pour +retourner pas de loup auprs du gnral qui dormait encore. + +Ils ont djeun trs tard, vers deux heures seulement. Ils se sont +informs du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il +ne leur prt fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont dclar qu'ils +entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, se +reposer en faisant de la lecture et en causant. + + peine taient-ils rentrs dans leur chambre qu'on m'a appele en +m'annonant qu'un homme demandait me parler. Je m'attendais trouver +un policier: ce n'tait qu'une innocente victime de la police, un brave +cocher de fiacre qui s'tait vu mand chez le commissaire et agonis de +questions, parce qu'on le souponnait d'avoir conduit hier le gnral +chez moi... + +Mmement, qu'il n'a pas t poli du tout avec moi, M. le Commissaire... +Mmement, qu'il m'a menac de me mettre pied si je continuais faire +la bte... Le gnral Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le +connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je +venons vous demander, comme a, de tmoigner que a n'est pas moi qui +vous avons amen le gnral! + +Je l'ai assur que, ds qu'on m'interrogerait, je rpondrais la vrit, +savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amen le gnral Boulanger, +puisque celui-ci n'tait pas venu chez moi. Cette rvlation a achev +d'exasprer mon homme, qui s'est mis pousser d'horribles jurons contre +les procds de la police et qui a fini par me dclarer que, ds cet +instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir +de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit +verre pour le stimuler dans son indignation. + +Le cocher parti, je suis vite monte changer de robe, me disant que la +robe de soie que j'avais mise pour les servir table risquerait +d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce +temps, la salle commune commenait se remplir de consommateurs. J'y ai +fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essay de me faire +parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur +demandais, de mon ct, s'ils taient mystificateurs ou mystifis. + + la nuit tombante, je suis remonte auprs des deux amoureux, que j'ai +trouvs causant doucement au coin du feu. J'ai allum les lampes et +ferm les volets hermtiquement, l'aide de tapis interposs empchant +l'chappe du moindre filet de lumire. + +Il est venu d'autres visiteurs encore. + +Vers neuf heures, le gnral a sonn pour dner. Je venais justement de +me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la mme toilette +qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon ct d'elle +qu'il me faut soigner un peu ma propre mise. + +Sont-ils envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se +rappelant avec motion les heures de joie et de douleur vcues ensemble: +l'angoisse mortelle qu'elle avait prouve, lorsqu'il eut reu ce +terrible coup d'pe, la veille du jour de la dernire Fte Nationale, +o ses amis auraient voulu qu'il se rendt en grand uniforme; les soins +dvous qu'elle lui avait prodigus, alors que Mme Boulanger, loin +d'tre venue en personne son chevet, ainsi que les journaux l'avaient +prtendu, s'tait seulement contente d'envoyer son mdecin; enfin, ce +dlicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l't, avec +Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chre soeur +cadette et qu'elle a mme appele sa fille adoptive, son hritire +unique, ce qui lui a valu un regard de reproche du gnral. + +Comme pour traduire en d'autres accents la douce rverie qui leur +remplissait le coeur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du +clavier une de ces mlodies exquises dont on se bercerait sans fin... +Force, hlas! de ne jamais perdre de vue le ct terre terre, je suis +descendue avec la crainte que la musique ne ft remarque dans la salle +commune. + +Lorsque je suis remonte auprs d'eux, le gnral m'a demand des +journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart +reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ tait +de ceux-l: j'ai prtext que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. +Ils m'en ont un peu gronde, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir. + +* * * + +122.--_Dimanche 3 fvrier_. + +J'ai vcu aujourd'hui la journe peut-tre la plus mouvemente de ma +vie. Depuis la premire heure du matin, il m'a fallu lutter pied pied, +sans un instant de relche, contre les efforts runis de tous ceux qui +voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succd +l'htel plus de deux cents personnes. + +Mais, procdons par ordre. + +Aussitt leve, j'ai parcouru les journaux du matin, apports de +Clermont. + + neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont +plusieurs recommandes. Tout cela tait adress au nom du gnral. Sans +hsiter une seconde, j'ai repouss le tout de la main et j'ai dit au +facteur: + +Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise +plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Gnral Boulanger, + Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville. + +D'un moment l'autre, je m'attendais l'apparition d'un agent de +police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il +n'en a rien t. En revanche, il y a encore plus de dtectives qu'hier. +L'homme perch dans l'arbre est toujours son poste. Des gamins le +regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en +chantant. + +Franoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attele +qui, depuis avant-hier soir, n'a cess de stationner nuit et jour dans +le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri +aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer tour de rle. Autre +rvlation: dans une villa situe en face, l'autre bord de la valle, +des journalistes auraient lou fort cher une chambrette d'o ils peuvent +observer mon htel tout l'aise, grce l'absence de feuillage des +arbres. Je n'aperois dans cette direction qu'une fentre bante: mais +il paratrait qu'ils y ont plac une longue-vue, ainsi qu'un appareil +photographique... Bien du plaisir, Messieurs! + +Dix heures sonnaient, quand un superbe quipage de matre s'est arrt +devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute +mine, envelopp d'une grande fourrure noire. Il m'a demande; j'tais +occupe, en ce moment, mettre le couvert dans leur salle manger. On +l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a pri d'attendre +quelques instants, car je ne saurais tarder rentrer. Je descends, le +monsieur se lve, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui +portait cette adresse: + +_Madame Marie Quinton_, + +_Htel des Marronniers._ + +Il ajoute en chuchotant: + +Je vous prie de dchirer la premire enveloppe. + +J'obis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre +adresse: + +_Urgente trs presse,_ + +_Monsieur le Gnral Boulanger, + +_Royat._ + +Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui +rponds: + +Voici une lettre qui me semble trs presse, Monsieur... +Qu'attendez-vous pour la faire partir son adresse? Vous ne devez pas +ignorer que M. le Gnral Boulanger a quitt Clermont depuis prs d'une +anne dj et qu'il n'a jamais habit Royat? Son adresse Paris est: 11 +bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous +l'expdiez maintenant, elle sera distribue demain, par le premier +courrier du matin... + +Et l-dessus, avec un salut trs respectueux, j'ai fait comprendre au +monsieur que je n'avais plus rien lui dire. Il s'est retir en +saluant, la mine longue, longue... midi, quinze messieurs taient +table, plus occups carquiller les yeux qu' manger. Parmi eux, +plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire +en rgle et n'ont cess de me tendre pige sur pige, jusqu' ce que je +me sois enfin chappe pour avoir entendu la sonnette du gnral, dont +le tintement, moi seule connu, et frapp mes oreilles entre mille +bruits semblables. + +Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en +bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur +visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune ide de l'agitation qui +les environne et dont j'ai tant de peine empcher les rumeurs de +remonter jusqu' eux. + +Aussitt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette +ne risquait d'tonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reus +des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches +avec du vinaigre... + + trois heures de l'aprs-midi, il y avait plus de trente voitures de +place alignes le long de la route, formant une file longue de deux +cents mtres. Jamais cela ne s'tait vu. Tout Royat tait dehors, rien +que pour regarder les fiacres. + +La maison tait tellement pleine de monde que je n'avais plus de siges + offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgr le +mauvais temps. + +Constamment, sans un instant de rpit, j'tais sur le qui-vive. peine +avais-je par les questions indiscrtes de l'un qu'il me fallait faire +front celles de l'autre. + +Il est venu des gens de toute espce: des civils, des militaires, des +messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler trs +difficilement, avec un fort accent tranger. + +Il est venu un ancien militaire qui voulait tout prix faire +contresigner son livret par le gnral Boulanger, son gnral, +sacrebleu! L'homme tait moiti ivre et insistait avec force jurons, + la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du +monde me dbarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'tait tromp et +qu'il n'aurait qu' prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, +pour toucher la main au gnral de ses rves... + +Il est venu des messieurs me demandant louer des chambres. J'ai d +leur rpondre que tout tait dj lou, depuis la veille, des +journalistes auxquels j'avais mme fait visiter ma maison de la cave au +grenier. + +Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une +saison! + +Quand, la nuit tombante, je suis remonte auprs d'eux, le gnral +s'est inform de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait +confusment dans la maison. Je lui ai rpondu qu'il y avait une noce +dans le village et que tout le cortge se trouvait en ce moment chez +moi. + +Je m'en suis aussitt mordu les lvres: o a se voit-il que des noces +se clbrent le dimanche? Mais eux, tout leur bonheur sans nuages, ne +m'ont rien demand de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien +trouv rpondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois +jours! + + six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en +uniforme. Ils se sont empars d'une table laisse vide la minute par +le dpart d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas boug pendant trois +heures. Je les observais du coin de l'oeil: ceux-l taient monts +jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment o je serais oblige de +disparatre afin de servir le gnral table. + +Par bonheur, la sonnette qui rclame ma prsence l-haut n'a pas retenti +une seule fois pendant qu'ils taient l. Je n'ai donc pas eu quitter +la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer +neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester dner! + +Aussitt qu'ils furent partis, je suis monte rappeler au gnral qu'il +tait grand temps de dner. Elle et lui n'y songeaient mme pas! + +Les heures avaient fil pour eux sans qu'ils s'en aperussent. Pour +n'avoir pas faire de toilette, ils m'ont prie de leur apporter le +repas. Cela m'a permis de retourner prestement la salle commune, +toujours encore pleine de monde. + +Un coup de sonnette m'a rappele. Le gnral demandait les journaux. Je +lui ai rpondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisime +fois Clermont. En ralit, ils taient l: seulement, je n'avais pas +eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les +leur livrer avant cette mesure de prcaution. Grand bien m'en a pris! +Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitt, parlaient du +sjour du gnral Royat. La constatation faite, je suis remonte chez +eux les mains vides et l'air navr: + +Pas de journaux, mon gnral!... Les neiges sont cause que le train de +Paris n'est pas encore arriv... + +Le gnral eut un moment de franche colre. Me foudroyant du regard, il +s'est mis pester comme un beau diable: + +Le train en retard cause des neiges! Je reconnais bien l +l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingnieurs! tre tous +plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver prendre les mesures +lmentaires qui permettent en Amrique, avec six mois de neige comme on +n'en a pas ide ici, de faire arriver tous les trains heure fixe... Je +me demande ce que ce serait en cas de mobilisation... + +J'tais sauve: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le +gnral ne manque jamais de s'y enferrer jusqu' la garde, oubliant tout +autre proccupation. + +Les derniers consommateurs ne sont partis qu'aprs minuit. J'ai termin +ma journe en faisant ma caisse: le rsultat dpassait celui des plus +fortes journes de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que +d'apritifs et de petits verres l'insatiable curiosit humaine avait +fait absorber aujourd'hui! + +123.--_Lundi 4 fvrier_. + +Toute la nuit, j'ai t tourmente par la crainte que des cris ne soient +pousss sous leurs fentres. Grce Dieu, il n'en a rien t. Il a +neig, du reste, sans discontinuer. + +J'ai commenc ma journe, comme hier, par la lecture des gazettes +locales. + +Le facteur ne m'a plus apport de lettres l'adresse du gnral, +attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer Paris: il +m'a dit seulement qu'il en tait arriv autant, si pas plus, qu'hier. Il +m'a laiss deux lettres moi adresses. L'une contenait un long pome +incohrent, o il tait parl de la barbe blonde du gnral et de mes +cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai dcouvert une autre +enveloppe qui portait: + +_Monsieur Parage--Personnelle._ + +Il n'y avait pas de doute possible, elle tait pour lui! Je suis +aussitt monte la lui remettre et allumer le feu en mme temps. Aprs +avoir pris connaissance de la lettre, le gnral m'a dit: + +Belle Meunire, comme je le prvoyais en arrivant, il faut que vous +nous reteniez, ds aujourd'hui, deux fauteuils-lits Clermont. + +Mon gnral, lui ai-je rpondu, vous me permettrez d'tre plus prudente +que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places +seront retenues cette aprs-midi et la voiture commande pour demain six +heures. + +Le gnral n'a pas protest. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en +aurais pas moins agi ma tte, car, partir par Clermont, en ce moment, +c'tait s'exposer des msaventures certaines. + +J'ai aussitt envoy ma soeur Riom, ne pouvant y aller moi-mme pour ne +pas tonner, par mon absence, les personnes qui se prsenteraient. + + djeuner le gnral et Mme Marguerite ont t de fort belle humeur. +L'aprs-midi, malgr la neige, il est encore venu une cinquantaine de +visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur +blond, genre anglais, qui tait, parat-il, un explorateur sudois trs +connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du gnral, mais il +avait compt sans la soeur tourire... + +Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui taient exquises de +fracheur. Le gnral en a t merveill quand je les leur ai +apportes. Mme Marguerite tait en train de mettre sa grande +toilette: le gnral y a adapt des oeillets et des roses de ses propres +mains. Ils ont dn huit heures d'un excellent apptit. J'ai pu leur +remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne +parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais t joliment +embarrasse. + +Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'taient encore +attards la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma soeur qui +n'tait pas encore revenue de Riom! Je commenais tre srieusement +inquite. Tout coup, j'entends une voiture qui monte la cte, je sors +sur la terrasse et j'en aperois encore une autre dix mtres en +arrire. La premire s'arrte devant la maison et ma soeur en descend. La +seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de +Clermont. + +Tu vois, m'a dit ma soeur, tout motionne, ils m'ont suivie +jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quitte +d'une semelle... Riom, pour les dpister, j'ai saut dans une voiture; +mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne +nous a plus lchs... + +Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse ma soeur le soin de +faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y tais pas depuis +dix minutes et j'avais peine eu le temps de dfaire ma coiffure quand +j'entends des pas prcipits dans l'escalier, des coups frapps ma +porte et la voix de ma soeur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu! + +J'ouvre. Je vois entrer ma soeur toute ple, un flambeau la main et +tellement bouleverse qu'elle peut peine parler... Elle m'en dit assez +pour que je comprenne que des individus viennent de pntrer dans le +moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde +des monte-sacs. Ces individus s'taient posts en bas, du ct de la +rivire, devant la partie de la maison o fonctionnait, il y a quelques +annes encore, notre moulin. De ce ct, il n'y a que de vieilles portes +vermoulues qui joignent mal: ils ont bris l'une d'elles et ils sont +entrs au rez-de-chausse du moulin, dans les bluteries o sont les +cylindres bluter la farine. l'tage au-dessus se trouvent les +meules, l'tage suivant les engrenages, plus haut encore la farinire, +qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chausse de l'htel et d'o +part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accs de l'troit escalier +menant des bluteries la farinire est fortement verrouille. Il ne +reste donc aucun moyen de monter, moins d'avoir l'audace de grimper +la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut +en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des +individus sont en train de faire. + +* * * + +Je ne sais ce que j'eusse fait moi-mme en toute autre circonstance: +j'eusse sans doute appel au secours, ameut les voisins... La prsence +du gnral m'a inspir une tout autre rsolution. En un clin d'oeil, +glissant mon revolver dans la poche de ct, je suis descendue vers la +farinire. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes +qui retombaient. Un grand coutelas trs effil tranait sur l'vier: je +l'ai saisi et nous voici dans la farinire. Tout cela s'tait fait avec +la plus grande rapidit. En avanant la lumire sur la trappe bante, +j'ai aperu, un ou deux mtres au-dessous, un homme qui montait le +long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai pass le flambeau ma +soeur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas, +je me suis crie: + +Halte-l! ou je coupe!... + +La corde coupe, c'tait l'homme prcipit d'une hauteur de trois +tages, sans salut possible pour lui. + +Il l'a bien compris, car il a aussitt cess de monter. + +J'tais ds lors matresse de la situation, et le sentiment que j'en +avais me donnait un calme presque souriant. + +J'ai ordonn ma soeur d'avancer de nouveau la lumire: j'ai alors +aperu plus bas d'autres hommes accrochs cette mme corde. Un ou deux +d'entre eux venaient de se laisser glisser terre, mais il en restait +encore deux, monts trop haut pour oser descendre et dont la position +tait aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourn +vers moi sa figure, une figure de brigand longues moustaches noires: +de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire: + +Laissez-nous redescendre, s'il vous plat? + +Je n'aurais pas hsit faire appeler les voisins mon aide pour qu'on +remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire +sans mettre en pril, du mme coup, l'_incognito_ du gnral? Il n'y +fallait pas songer. Il n'y avait qu' laisser filer ces individus sans +bruit, en gardant l'aventure secrte. + +Je leur ai donc enjoint de filer immdiatement par la grande route sans +causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux. + +Ils ne se le sont pas fait dire deux fois. + +Aussitt que le dernier fut saut terre, j'ai remont la corde, +pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne +suis pas rentre dans ma chambre avant d'avoir pass l'inspection de +toutes les serrures et verrouill toutes les portes. Je ferai +consolider, ds demain, celles qui ferment mal. + +Que pouvaient vouloir ces gens-l? Assassiner le gnral? L'enlever? +Essayer de le surprendre seulement?... + +* * * + +124.--_Mardi 5 fvrier._ + +Encore une nuit passe presque sans sommeil, tant l'trange aventure +d'hier soir m'motionnait, me faisait battre le coeur et me hantait le +cerveau. + +Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu. + +La matine s'est coule tranquille. Pas de visiteurs. onze heures, le +gnral et Mme Marguerite se sont mis table. Leur conversation est +bientt tombe sur l'vnement de la semaine dernire dont les journaux +sont quotidiennement remplis: la mort mystrieuse du prince hritier +d'Autriche. Ils ont envisag les diffrentes versions qu'on donne: le +gnral s'est prononc pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se +serait tir un coup de pistolet en apercevant sa matresse morte. Ils +ont discut sur cette action. Mme Marguerite a dclar qu'elle ne +pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une +vie que Dieu a donne et que lui seul peut reprendre quand il juge +l'heure venue.... + +Le gnral a dfendu avec chaleur une tout autre faon de voir: + +Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut tre impose +au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, +dites-vous, et l'homme n'en est que dpositaire: eh bien! on a toujours +le droit de restituer un dpt quand on ne se sent plus la force de le +garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci +de ses proches, avait donc, mon sens, la libert absolue d'en finir +avec l'existence, et je l'approuve, car je conois qu'on ne puisse pas +vivre quand est morte la femme aime.... Je sais bien, quant moi, que +je n'hsiterais pas plus que lui, dans certains cas, me brler la +cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient +une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si +j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui +m'attache la vie: de te perdre, toi!... + +Il l'aurait fait l'instant mme si semblable malheur lui tait arriv: +la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient +autant que ses paroles. + +Mme Marguerite avait pli en le regardant. Elle s'est leve et, se +laissant glisser ses genoux, elle lui a dit: + +Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en +supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera +jamais... + +Il l'a releve. Ils se sont embrasss perdument. Des larmes avaient +apparu dans ses yeux, Lui. Elle les a sches avec ses baisers... + +...Aprs djeuner, je les ai aids ranger leurs affaires dans les +valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion l'instance en +divorce que le gnral a intente et pour laquelle ils esprent une +solution le 14 de ce mois. Ils ont caus aussi de la demande +d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait +bien des difficults Rome. Je me suis hasarde faire une +observation: + +Mon gnral, j'ai ide que tout cela avancera rondement ds que vous +serez devenu matre du pouvoir... + +Le gnral s'est mis rire: + +Belle Meunire, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procs se +termine vite votre profit? Devenez puissant: la recette est +infaillible! + +Les valises boucles, je les ai laisss. Il est encore venu, dans le +courant de l'aprs-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosit +tait si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures, +il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis +dner dans la petite salle manger du rez-de-chausse, pendant que sa +voiture attendait devant la porte. + +Celle qui devait emmener le gnral, arrive l'instant, s'est +tranquillement range derrire. Le cocher de la premire me gnait: j'ai +donn ordre au mien de lui payer boire chez le petit traitant situ en +face, mais condition de rintgrer son sige ds qu'il entendrait six +heures et demie sonner l'glise, et de partir aussitt pour Riom, sans +attendre qu'on le lui rptt. + +Remonte auprs d'eux, je leur ai servi un lger dner et, tandis qu'ils +mangeaient, j'ai port moi-mme les valises dans leur berline. L'autre +voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrire, et, de +plus, la nuit tait si noire que je ne pouvais pas tre aperue. + +En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont +levs, m'ont pris les deux mains et m'ont remercie bien affectueusement +des bonnes journes vcues une fois de plus sous mon toit. + +Ma bonne Meunire, a dit le gnral, avant trois mois nous vous +reviendrons... Nous sommes dj venus chez vous l't, l'automne et +l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril +srement... Quant vous, nous vous demandons une chose qui nous +prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez +constamment montre: si jamais nous sentions le besoin de votre prsence +et que nous vous appelions, mme sans vous expliquer pourquoi, +promettez-nous de venir de suite... + +De tout mon coeur, je vous le promets! ai-je rpondu aussi +distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'touffaient. Ils +m'ont embrasse alors avec une vritable tendresse. + +La pendule a sonn la demie: l'horloge de l'glise n'allait pas tarder. +Vite, je les ai presss de descendre, et les ai conduits leur voiture, +dont ils ont aussitt baiss les stores. La demie sonnait: le cocher est +arriv en courant, a saut sur son sige et fouett prestement les +chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture +tait dj loin. + +...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont +t pleinement heureux chez moi. Le gnral avait choisi ma maison pour +se reposer de sa grande victoire: il n'a pas t du. Il partait +dfatigu, l'me tranquille, le coeur retremp par les heures dlicieuses +passes auprs de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troubl leur +bonheur. Jusqu'au bout, ils taient rests dans l'ignorance complte des +curiosits qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu +tant de mal les dfendre. + + + + +CHAPITRE IX + +Du quatrime Sjour au Voyage de Londres + + +* * * + +125.--_Mercredi 6 fvrier._ + +Voici la premire nuit, depuis jeudi, o j'ai pu dormir tranquille. Mais +aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois, +j'ai t rveille par un grand cri de: bas Boulanger! pouss d'une +voix avine... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la rflexion que +je me suis faite en me rendormant aussitt. Ah! j'avais besoin de repos! +Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de +volont. Un ou deux jours encore de cette existence, et, srement, je +m'alitais. + +Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du dpart du +gnral, car je ne vois rien de chang aux mesures de surveillance. Le +mouchard qui me fait tant piti est toujours l-haut dans son arbre. + +Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai solds aujourd'hui, +m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on +les fait filer. Des garons livreurs qui avaient des courses de 20 +kilomtres faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une +voiture ferme. Les agents en faction aux alentours de la maison se +relayent, parat-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout +attel qui attend dans le haut de la grande route sont changs deux fois +par jour. Des clients mme--car il en est encore revenu plusieurs +aujourd'hui,--se sont plaints d'avoir t fils jusqu' leur porte, en +sortant de chez moi. + +Voil donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantits d'agents, +envoys exprs de Paris, qu'on laisse exposs la neige et au froid, +par un temps ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour +surveiller quoi? La fume qui sort de mes chemines?... + +Si, au moins, cela pouvait les rchauffer! + +...J'ai rang, aujourd'hui, leur chambre. J'ai dcouvert dans un tiroir +du linge que Mme Marguerite y a oubli: de ces chemises de nuit +grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant +tonne jadis; des chemises de jour trs simples, mais faites en une +toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile +festonne, avec les initiales B. B. surmontes de la couronne cinq +fleurons,--du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs +en batiste, orns d'une marguerite brode la main... + +* * * + +126.--_Jeudi 7 fvrier._ + +Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient croire le +gnral chez moi, ne se doute encore de son dpart. + +* * * + +127.--_Vendredi 8 fvrier._ + +Reu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgr le cachet +de cire, a t visiblement ouverte, puis recolle: + +Ma bonne Meunire, + +Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivs, nous nous +portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chre et +bonne htesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit +jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais +vieillir et tre la fin de ce mois, car il faut maintenant que +j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour tre heureuse sans +restriction... + +Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parl de +vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est +gal, prenez des prcautions pour les lettres que vous m'crivez et +faites-les bien mettre la gare. + +Encore merci, ma bonne Meunire, des bonnes heures passes chez +vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux +de vous le prouver. + +* * * + +Allons, tout est merveille, puisqu'ils n'ont connu la vrit qu'au +moment o elle ne pouvait plus leur causer d'inquitude. Mais ce qui me +rjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue +dans l'instance en divorce du gnral. Vraiment, cela ne me dit rien qui +vaille! + +Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le gnral +parti de Royat. + +Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu. + ce propos, j'en suis encore m'tonner que M. le Commissaire ne m'ait +pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si +peu russi au mois de juin! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +128.--_Dimanche 10 fvrier_. + +Les journaux de Paris annoncent tous la rentre du gnral chez lui, rue +Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment Nice. +Des rdacteurs ont eu la navet de lui demander s'il tait vrai qu'il +se ft retir Royat? Il leur a naturellement rpondu que c'tait faux, +et qu'il s'tait content de passer quelques jours aux environs de +Paris. Je lis, entre autres, une information bien intressante: + +Le gnral Boulanger est rellement venu Clermont. Il y a sjourn du +1er au 5 fvrier. Il est descendu chez la Belle Meunire. Le +gnral a reu secrtement diverses visites de personnalits +boulangistes. Il tait accompagn d'une dame d'une quarantaine d'annes +dont le signalement rpond assez celui d'une socitaire de la +Comdie-Franaise... + +Le fait est absolument certain. + +Comment donc! + +* * * + +130.--_Mardi 12 fvrier_. + +Les craintes que j'avais avant leur arrive ne me trompaient pas. +Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis +de leur dsarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'tre encore l, a +dcid de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin +que des dpartements entiers ne puissent plus donner des centaines de +milliers de suffrages au gnral. + +Nos dputs ont donc rtabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont +prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'lection partielle jusqu'au +renouvellement de la Chambre entire. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +131.--_Vendredi 15 fvrier_. + +Dcidment, les vnements ont l'air de vouloir se prcipiter. Le +Ministre Floquet a t renvers hier, comme si on n'avait attendu que +le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre la porte. + +132.--_Samedi 23 fvrier_. + +Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant +que la prcdente, la trace d'une violation du secret postal: + +Vendredi, 2 h. + +Ma bonne Meunire, + +Malgr mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense +souvent, c'est--dire _nous_ pensons souvent vous. Mais j'ai eu tant +de choses faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous crire plus +tt. Tout va bien de toutes faons et, si le rsultat que j'esprais +pour le 14 n'est pas encore arriv, ce n'est que partie remise et ce +sera pour le 7. + +Et vous, ma bonne Meunire? crivez-moi. Je vous promets de le faire +plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part tous +les deux, je vous dis notre bonne et grande affection. + + part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministre de plus! +Celui-l est form de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc... + +* * * + +133.--_Vendredi 1er mars_. + + peine installs, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de +thtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, deux heures de +l'aprs-midi, sans que personne ne se doutt de ce qui allait arriver, +les gens de police se sont prsents au sige de la Ligue, place de la +Bourse, ont pntr dans les bureaux, forc les tiroirs, ventr le +coffre-fort. Une liasse immense de papiers a t saisie. + +En voyant cet clat de foudre tomber si prs du gnral, chacun se +demande: Que va-t-il faire? Mais lui, souriant et tranquille, se +trouvait le soir mme une fte que M. Millevoye lui offrait au +Grand-Htel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y +ctoyaient les blancs. La prsence de M. Rochefort n'excluait pas celle +du prince de Polignac et du duc de Montmorency. + +* * * + +134.--_Samedi 9 mars_. + +Les orages ont beau s'amonceler sur sa tte, le gnral fait comme si de +rien n'tait et se laisse tranquillement fter tantt par l'un, tantt +par l'autre. On mne grand grand bruit autour du dner que Mme la +duchesse d'Uzs a donn jeudi en son honneur. Les plus grands noms de +France se pressaient dans les salons. + +La duchesse portait des oeillets rouges au corsage; ses fanfares de +chasse ont sonn les _Pioupious d'Auvergne_. + +* * * + +135.--_Vendredi 15 mars_. + +Pendant que le gnral, comme disent les journaux, fait le tour du +monde parisien en 90 jours ou davantage, la Chambre, sur la demande du +Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les dputs +boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualit de chefs de +la Ligue des Patriotes. + +Le Snat a fait de mme pour M. Naquet. + +On commence parler de poursuites possibles contre le gnral en +personne. + +Je suis inquite et je l'ai crit Mme Marguerite. + +* * * + +136.--_Lundi 18 mars_. + +Avant-hier, la Chambre, chaude sance. Rpondant aux attaques de M. +Laguerre, le Ministre de l'Intrieur, M. Constans, en est venu jusqu' +prononcer les paroles suivantes: + +Il se peut qu'on ait suppos qu'on pourrait m'arrter dans la marche +que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai o je +dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce +que vous voudrez, je mprise absolument vos paroles, vos accusations, et +je ne veux pas dire jusqu'o j'irai! + +Le Ministre, en descendant de la tribune, a achev sa pense par un +geste de menace et de dfi. + +* * * + +137.--_Lundi 25 mars_. + +Mme Marguerite m'a envoy une bonne lettre rassurante: + +Ma bonne Meunire, + +Vous devez tre tout tonne de mon silence et mme croire que nous +vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai +d d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai t +fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dpche +de vous crire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va trs bien. Il +y a certaine chose qu'on a d remettre un peu, mais qui n'en ira que +mieux d'ici quelque temps. Ne vous proccupez pas de tout ce que les +vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grce Dieu, ne +peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous +est si chre. + +Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans +le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous rjouissons +l'avance de ce grand plaisir. + +crivez-moi vite, ma bonne Meunire, et soyez sre que nous vous +affectionnons bien. + +Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais dj +par les journaux. Quand le gnral s'est prsent pour soutenir sa +demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de +rintgrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouv cette +dconcertante rponse: Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons! + +Bref, la certaine chose qu'on a d remettre un peu..., c'est +l'instance en divorce qui se trouve dfinitivement rejete. + +* * * + +138.--_Dimanche 31 mars_. + +Il court des bruits tranges. Le gnral aurait t indispos, il se +serait trouv mal un dner en ville; il aurait souffert de douleurs +telles qu'on a t oblig de le piquer la morphine Les uns disent que +le malaise est d aux dners trop rpts dans le grand monde. Les +autres parlent d'empoisonnement... Grce Dieu, tous les journaux sont +d'accord pour dclarer que le gnral est d'ores et dj entirement +rtabli. + +D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du gnral +serait imminente. M. Constans y serait absolument dcid et la chose +s'effectuerait avant mme le procs de la Ligue des Patriotes, qui doit +commencer aprs-demain au tribunal correctionnel. + +* * * + +139.--_Lundi 1er avril_. + +Les dpches du soir annoncent une nouvelle sensation: le Procureur +gnral de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement rvoqu +et remplac par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre +sur lui, parat-il, d'intenter des poursuites au gnral. + +* * * + +140.--_Mardi 2 avril_. + +J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procs +de la Ligue des Patriotes, qui a commenc aujourd'hui. + +J'ai trouv en dernire heure une information grotesque: le bruit +courait Paris que le gnral a pris la fuite... + +Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'tait hier. Vous retardez! + +* * * + +141.--_Mercredi 3 avril_. + +La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux +venus ce soir de Paris regorgent de dtails sur les courses perdues de +leurs reporters la recherche du gnral introuvable. Ses amis, son +secrtaire, ses domestiques, ont affirm qu'il tait Paris. Mais un +agent secret l'aurait fil, parat-il, lundi soir, jusqu'au n 39 de la +rue de Berry, d'o il l'aurait vu ressortir accompagn d'une dame toute +de noir vtue et voile; aprs avoir chang deux fois de fiacre, le +couple serait arriv la gare du Nord et y aurait pris, 9h. 45, +l'express de Bruxelles. + +La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relev et le chapeau +enfonc sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition! +Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues? + +Et puis, si mme le fait tait exact, quoi de plus naturel? Le gnral +aura simplement prouv le besoin de prendre de nouveau quelques jours +de repos, en dpistant tous les indiscrets. + +Oh! une ide vient de me jaillir... Si c'tait cela!... S'ils avaient +pass de la ligne du Nord celle d'Auvergne: s'ils taient en route, +l'heure qu'il est, et dj tout prs d'arriver!... La dernire lettre de +Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine +venue?... + +Je cours, de ce pas, prparer leur chambre... + +* * * + +142.--_Mardi 9 avril._ + +J'ai t bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible +encore. + +Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorise lire et crire un +peu. + +Donc, ils ont quitt tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45 +qui les a amens Bruxelles 5 heures du matin. Le gnral est +descendu l'htel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est +seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons o il avait t +chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le +comte Dillon) que le gnral a t reconnu Bruxelles, acclam par les +uns, siffl par les autres et interview bien entendu par quantit de +journalistes, auxquels il a dclar qu'il s'tait mis en sret parce +qu'il se savait la veille d'tre arrt. + +Voil les faits. Quelles en vont tre les consquences? La premire +s'est produite aussitt, et elle devrait suffire ouvrir les yeux au +gnral: c'est la joie froce de ses ennemis en prsence de sa fuite, +c'est la prcipitation qu'ils ont mise dcrter d'accusation, pour +crime de complot et d'attentat contre la sret de l'tat, celui qui +semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant se dfendre. + +C'est le Snat, form en Haute-Cour de justice, qui va avoir juger le +gnral. + +...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en +songeant elle! + +Quelle a t sa conduite dans cette navrante aventure? + +Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas +compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne +se rparent jamais? Et, chose plus dconcertante encore, se peut-il +qu'elle n'ait mme pas hsit devant les consquences navrantes que la +fuite devait fatalement entraner pour sa propre vie: le scandale +public ds maintenant consomm par l'apparition de son nom dans les +journaux, la perte irrmdiable de sa situation mondaine, la rupture de +toutes ses relations, la rigueur ddaigneuse des uns, le mpris grossier +des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler +dans l'exil? + +Oh! Marguerite! Comme je voudrais tre prs de vous, pour lire dans vos +yeux clairs, pour y dcouvrir la vrit... + +* * * + +143.--_Lundi 15 avril._ + +Le procs du gnral s'instruit activement Paris. La police +perquisitionne avec ardeur, la recherche de papiers compromettants. On +assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et +d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoy un mot au +gnral. + +Le va-et-vient de personnalits boulangistes et les coups de tlphone +entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le gnral va +dcidment s'installer Bruxelles, dans un htel qu'il vient de louer, +avenue Louise. + +Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin +plaisir crire le nom en toutes lettres) se trouve auprs du gnral +sous le nom de miss Erable. Je viens de lui crire pour l'assurer que, +malgr toute la douleur que leur dpart m'a cause, je reste leur fidle +amie. + +* * * + +144.--_Dimanche 21 avril._ + +On assure que le gnral va, de son propre gr, quitter la Belgique pour +n'en tre pas expuls: il se fixerait Londres. + +Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empcher de +ressentir un coup d'aiguillon au coeur chaque fois que j'entends les +gens--ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent, +hlas!--couvrir le nom du gnral d'insultes! Leur cruaut est +intarissable, ce sont chaque fois des pithtes nouvelles qu'on invente. +Ses ennemis ne l'appellent plus que le gnral La Frousse, ou le brave +Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres +outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front. + +* * * + +145.--_Vendredi 26 avril._ + +Le gnral est pass en Angleterre. Il a quitt Bruxelles avant-hier +matin, par train spcial pour Ostende. La traverse d'Ostende Douvres +s'est accomplie par un temps magnifique, bord du _Victoria_, frt +exprs. En approchant de la cte anglaise, le drapeau tricolore a t +hiss. Arriv Londres, le gnral est descendu l'Htel Bristol. +Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'tablir Londres. + +* * * + +146.--_Mercredi 1er mai._ + +Les journaux annoncent que le gnral s'est install dans une maison +toute meuble qu'il a loue dans une des rues les plus aristocratiques +de Londres, 51, Portland Place. + + Paris, ses amis ont ft avant-hier le 52e anniversaire de sa +naissance. On a lu une lettre de lui o il disait: + +Assurez bien nos amis que l'anne prochaine, pareille date, je serai +depuis longtemps prs d'eux, car le pays aura vot. + +Hlas! Les boulangistes n'annonaient-ils pas, il y a quelques mois, +qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle +qui va s'ouvrir? + +* * * + +147.--_Samedi 19 mai._ + +Voici plus d'un mois que j'ai crit Mme Marguerite, et pas de +rponse! Je lui cris de nouveau, l'adresse du gnral, Londres. + +Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne +parlent presque plus de Lui. + +* * * + +148.--_Samedi 22 juin._ + +Encore un long mois coul sans aucune lettre ni de Mme Marguerite, +ni du gnral. Je viens d'crire pour la troisime fois. + +Les journaux racontent que le gnral vit Londres, trs ft par la +haute socit anglaise qui le choie comme un vritable prtendant. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +149.--_Dimanche 14 juillet._ + +L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononc le renvoi, +devant la Haute-Cour, des accuss Boulanger, Dillon et Rochefort. + +* * * + +150.--_Mercredi 17 juillet._ + +Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses +que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinire pleine, Londres, +pour la sainte Marguerite. + +Il n'est bruit, dans le pays, que des lections au Conseil gnral qui +vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre ide qu'ont eue +les boulangistes de poser la candidature du gnral dans 80 des 1.500 +cantons de France appels au vote. + +* * * + +151.--_Dimanche 28 juillet._ + +Le vote pour le Conseil gnral a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on +affichait Paris, la porte des domiciles vides du gnral, du comte +Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du prsident de la Haute-Cour +sommant les trois accuss de se livrer dans un dlai de dix jours, faute +de quoi ils seront jugs par contumace. + +J'apprends l'instant les rsultats du vote dans le pays. La +candidature du gnral a misrablement chou. M. Pommerol est lu dans +Clermont-Est et notre dput, M. Blatin, dans Clermont-Sud. + +* * * + +152.--_Lundi 29 juillet._ + +On ne connat encore que les rsultats d'environ trois cents cantons. Le +gnral n'a pass que dans six. + +* * * + +153.--_Mardi 30 juillet_. + +Les rsultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne +n'osait le prvoir. + +Le gnral n'est lu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans +sont consterns. + +* * * + +154.--_Vendredi 9 aot_. + +Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frapps, la comdie judiciaire +commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemble sous la coupole du +Luxembourg, M. le Procureur gnral Quesnay de Beaurepaire a commenc +hier lire son rquisitoire. + +La lecture a dur pendant toute l'aprs-midi, et elle doit occuper sans +doute encore deux grandes audiences. + +* * * + +155.--_Samedi 10 aot_. + +Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du +rquisitoire. + +De plus en plus instructif, ce rquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, +moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait crit de +tlgraphier en janvier dernier, appartenait la garde du corps du +gnral,--une poigne de solides gaillards dont deux, tour de rle, +surveillaient les abords de son htel, tandis que les autres se +tenaient, en permanence, 14, rue Laprouse? + +Un bon point M. le Procureur gnral pour la statistique si dtaille +des lettres charges que la poste a transmises l'accus Boulanger: +1.275 en seize mois! + +M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien d, pendant qu'il y tait, joindre +celle de toutes les missives que la poste a _oubli_ de transmettre... +Il est vrai que cela aurait peut-tre demand une audience +supplmentaire! + +* * * + +156.--_Dimanche 11 aot_. + +C'est seulement hier, l'approche de la nuit, que la lecture du +rquisitoire s'est acheve. + +Ouf! quel morceau d'loquence! Imprim en volume, cela ferait bien un +gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout bout, +n'taient trop invraisemblables pour prendre place mme dans les oeuvres +compltes de Lucie Herpin! + +Voil donc quoi se rduit le colossal amas d'accusations sous lequel +on a menac d'ensevelir, jamais, l'honneur du gnral! Il n'y a qu'une +conclusion en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans: + +_Che vl batre mo bourriquo, Troubar be tourzou no triquo_[1]. + +[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours +une trique.] + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +157.--_Jeudi 15 aot_. + +_Consummatum est_. L'arrt de la Haute-Cour est rendu. Il a t prononc +hier soir six heures. + +Les trois accuss sont dclars coupables sans circonstances attnuantes +et condamns par contumace la dportation vie dans une enceinte +fortifie. + +L'arrt aura pour consquences de priver les condamns de leurs droits +de citoyens, de les rendre inligibles, de placer leurs biens sous +squestres, d'arracher au gnral cette plaque de grand-officier de la +Lgion d'honneur qui brille si firement sur sa poitrine. moins qu'il +ne rentre pour faire tomber l'arrt et recommencer le procs... + +Mais, alors, pourquoi tre parti? + +* * * + +158.--_Jeudi 5 septembre_. + +Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite! + +Jeudi 29 aot. + +Savez-vous, ma bonne Meunire, que nous avons depuis plusieurs mois de +trs grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car, +depuis cinq mois, c'est--dire depuis que nous avons d quitter Paris... +nous n'avons rien reu de vous... et, vrai, cela nous tonne... Quelle +est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit +l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manire sre. +J'espre donc qu'elle vous parviendra et j'espre surtout qu'elle sera +suivie d'une prompte rponse... qui nous rassurera sur l'tat de votre +coeur notre gard. + +Depuis cinq mois, j'ai t trs malade d'une trs grave pleursie. +Maintenant, je suis tout fait gurie et je compte les jours qui nous +sparent du retour dans notre chre France... Celui que j'aime tant a +support vaillamment et courageusement ce temps si pnible de l'exil. Il +est sr du succs prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il +sait que je vous cris, mais, comme il est extrmement pris, il me +charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot cette lettre, mais +que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'tes +pas devenue oublieuse!! + +Voil comment et quel nom il faut me faire parvenir votre lettre: +sous double enveloppe, la premire, c'est--dire celle qui se verra, +vous mettrez dessus: + +_Mademoiselle Francine Mols,_ + +_39, rue de Berry,_ + +_Paris._ + +Puis, dans l'intrieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre +enveloppe cachete, avec, sur l'enveloppe, ces mots: + +_Faire parvenir Madame de B... + +De suite._ + +J'espre, de cette faon, que, si vous m'crivez, votre lettre me +parviendra srement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours +aims, dans ce petit coin de France... o j'ai certes pass mes jours +les plus heureux. + +Je vous embrasse, vilaine oublieuse. + +B. B. + +La lettre a t jete hier seulement Paris, dans une bote de gare. +Elle aura mis huit jours aller de Londres Royat! + +Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyes? Et mes +pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite? + +J'enrage la pense qu'elles sont peut-tre en train de fleurir la +croise d'un des sides de M. Constans! + +* * * + +159.--_Lundi 16 septembre_. + +On murmure tout bas, avec des airs mystrieux, qu'un nouveau coup de +thtre va peut-tre se produire: la rentre du gnral en France, cette +semaine, juste temps pour impressionner le pays avant les grandes +lections de dimanche prochain. + +Je me suis amuse aujourd'hui ranger la collection de brochures et +chansons boulangistes que j'ai patiemment forme depuis de longs mois. + +Du ct des brochures, voil le _Boulangiste_ du mois d'aot 1886, avec +les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en +petite, en nglig, debout, assis, genoux, etc... Voil les _Almanachs +Boulanger_ et plusieurs biographies du gnral, depuis la premire, +parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp... + +Voil aussi les diverses _proclamations_ et _dclarations_ du gnral, +puis un long pangyrique intitul: _Celui que nous voulons!_ puis la +brochure de M. Laisant: _Pourquoi et comment je suis boulangiste_ et la +contrepartie de M. Yves Guyot, o il explique pourquoi il ne l'est pas. +Voil, d'autre part, le placard: _Au peuple, mon seul juge!_ o le +gnral se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la +brochure de propagande: _Qui a dit vrai?_ tout rcemment parue, +laquelle met en regard le texte du rquisitoire et les rfutations. + +Voici, maintenant, le ct des chansons parues depuis 1886: l'_En +revenant d'la revue_, les _Pioupious d'Auvergne_, le _Gnral Revanche_, +le _Prpare-toi, soldat de France_! l'hymne _Honneur au vaillant +Gnral!_ et celui qui a nom _Faut qu'il revienne!_ (sur l'air d'_En +revenant d'la revue_): + + Nous le voulons, la France entire, + Qui n'a pourtant pas froid aux yeux, + Mais qui regarde la frontire, + Veut ce ministre valeureux. + La nation est assez forte, + Nous cherchons la paix, mais qu'importe + Qu'on fronce le sourcil l-bas: + Boulanger nous guide au combat! + coup sr, ce jour-l, + Le peuple et le soldat + Suivront leur brave gnral, + Avec un entrain gnral, + Sous les plis du drapeau, + mules de Marceau, + Tous se mettront crier: + Vive la France et Boulanger! + +(_Au refrain_.) + + Oui, Boulanger + bien su relever + Le moral du troupier, + Qu'on s'en souvienne! + Le peuple entier, + Dont il s'est fait aimer, + Rclame Boulanger: + Faut qu'il revienne! + +Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice leur rendre, +sont tout simplement idiots. Exemple: + + LA REVANCHE DE BOULANGER + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Comme une relique, + Notre gnral, + Nral! + + Aim' la Rpublique, + C'est un homme loyal, + Loyal! + + Gloire au patriote + Qui tient not' drapeau, + Drapeau! + + Gloire au sans-culotte, + Sans-culotte... de peau, + De peau! + +Je ne continue pas.--Voici l'image du gnral crucifi par la +Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: Il +ressuscitera! Voici une autre gravure, o l'on voit le gnral, arm du +glaive de la volont populaire, chasser les parlementaires des marches +du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson: + + TOUS VONT DCAMPER + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Depuis longtemps la Chambre + Ne fait que dormir, + De janvier dcembre: + Il faut en finir!... + Paris, la province + Demandent promptement + Que l'on vous vince + Tous du Parlement! + + (_Au refrain_.) + + Les cinq cents rois fainants de la Chambre + Vont tous dcamper, + Grce Boulanger! + Mais ce n'est pas le coup du Deux-Dcembre, + La dissolution + Fera passer la revision! + + On verra la France, + Au premier signal, + Donner sa confiance + Au brav' gnral. + Tous, comme un seul homme, + Tous iront voter + Et l'on verra comme + On aim' Boulanger! + + (_Au refrain_.) + + Boulanger, le matre + D'une majorit, + Bientt fera natre + La prosprit! + Alors notre France, + Vivant dans la paix, + Reprendra confiance, + Heureuse dsormais! + + (_Au refrain_.) + +Il y a aussi la _Marseillaise boulangiste_ qui appelle au vote: + + Aux urnes, citoyens! + chappons au danger! + Votons, + Votons, + Sur un seul nom! + Votons pour Boulanger! + +Mais, ct de ces chansons politiques et lectorales, il en est +galement qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient nous +autres, femmes! Tel: l'_OEillet patriotique_, prcd d'une vignette qui +encadre le portrait du gnral d'une branche d'oeillets rouges: + + (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.) + + Quand le ciel se dore, + D'avril juillet, + Aux feux de l'aurore, + Resplendit l'oeillet!... + fleur d'esprance, + Chante avec fiert + Le peuple de France + Et la libert! (_Au refrain._) + + Acclamons tous l'oeillet patriotique, + L'oeillet parfum + Qui fleurit en mai; + Qu'il soit l'emblme de la Rpublique + Et tout palpitants + Chantons cette fleur du printemps. + + Aux champs de l'histoire + Pour un front guerrier, + L'emblme de gloire + Sera le laurier! + + Laisse-lui son rle, + OEillet si vant! + Sois le grand symbole + De fraternit! + +Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura t +fatal, ce premier lundi d'avril... + +* * * + +160.--_Dimanche 22 septembre_. + +Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommande +de Mme Marguerite: + +Vendredi. + +Ma bonne Meunire, je vous envoie cette lettre recommande et par +Paris... Elle vous arrivera donc srement. Arrivez-nous, venez-nous +faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre +dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures Clermont, +pour arriver Paris 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. L, vous prenez un +fiacre, c'est--dire une voiture, et vous vous faites conduire la gare +du Nord. Le train pour Londres part 11 heures du matin (onze heures); +vous aurez donc quelques heures attendre. Vous en profiterez pour vous +reposer et djeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et +retour, par _Calais_ et _Douvres_. C'est Calais que vous prenez le +bateau; vous dbarquez Douvres et l vous prenez le train pour +Londres, gare de _Charing-Cross_. Bien entendu, votre billet pris +Paris, vous n'avez plus rien renouveler jusqu' Londres. la gare de +Londres, o vous arriverez mardi vers 7 heures 1/2 du soir, vous +trouverez un domestique votre rencontre qui aura la boutonnire un +oeillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire +personne o vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du gnral ni le +mien; de tenir le but de votre voyage absolument cach. Au domestique +qui ira vous chercher la gare, vous direz tout simplement que vous +tes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous +demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prte. Ds cette +lettre reue, c'est--dire dimanche, crivez-moi ici directement de +cette manire-l: la premire enveloppe l'adresse de: + +_Madame Abadie,_ + +_51, Portland-Place, Londres, Angleterre._ + +Je l'cris de nouveau: + +_Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres_. + +Dans une autre enveloppe, vous mettrez: + +_Pour Madame de B..._ + +Est-ce bien compris? + +Puis, Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez envoyer, +toujours au nom de Mme Abadie, une dpche avec ces mots: _Suis en +route_. Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter +l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne + qui vous l'adressez la lise. + +C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, trs bien portante, et, +je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. mardi, donc. Je vous +embrasse. + +Il faut que vous descendiez Londres, la gare de Charing-Cross. +Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare o le +train s'arrte dans Londres. + +Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de +dpart subit. Aller ds demain Londres, moi qui ne suis encore sortie +de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris! +Quitter ainsi l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens +que ce dpart va plonger dans un vritable dsespoir! + +N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empchera +d'accomplir ce qu'ils m'ont demand, en fvrier, dans leurs dernires +paroles d'adieu: d'accourir auprs d'eux ds qu'ils auraient besoin de +moi! + +MINUIT + +C'est aujourd'hui que le pays a vot pour la nouvelle Chambre des +Dputs. + +Ils viennent seulement de partir, les membres du Comit lectoral qui +ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premires nouvelles. +Je leur dois d'avoir t renseigne de suite. Royat mme, le candidat +du gnral, M. Mge, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien +passer au deuxime tour, Mais, dans tout le reste du dpartement, c'est +la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, +Clermont, M. Farjon, Ambert, M. Bony-Cisternes, Issoire, M. +Duchasseint, Thiers, sont lus. Il ne manque plus que les rsultats de +Riom. + +* * * + +161.--_Lundi 23 septembre_. + +108 candidats du Gouvernement lus, 77 conservateurs et seulement 16 +boulangistes, voil les premiers rsultats apports par les journaux du +matin. + +Ma malle est boucle. J'ai pass toute ma journe en prparatifs. Ma +mre et ma soeur, aprs avoir rempli la maison de leurs lamentations +comme si je m'en allais ma perte, se sont enfin un peu calmes, sur ma +promesse que je serais de retour dans deux semaines. + +L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal, +confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage, + mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux +chers tres qui m'appellent l-bas. + + + + +CHAPITRE X + +Portland-Place + + +* * * + +162 + +_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_. + +Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions +de Mme Marguerite. Pendant mon passage Paris, le 24 au matin, j'ai +lu dans les journaux les rsultats presque complets des lections: 219 +candidats du Gouvernement, 138 ractionnaires et 21 boulangistes lus au +premier tour. Le trajet de Paris Calais m'a permis de faire des +comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et +la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aime! Puis a a +t un grand cri qui s'est chapp de ma poitrine: la mer, la mer +immense qui s'tendait l, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour +la premire fois! + +L'impression a t si forte que j'en tais toute grise et que, appuye +contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas dtacher les yeux de +l'infinie nappe verdtre frange d'argent. Mais, bientt, le temps s'est +gt, les grosses lames se sont mises soulever l'embarcation en tous +sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre +dans le salon d'en bas: je m'y suis trouve ct de trois messieurs +qui avaient fait le trajet dans le mme train que moi depuis Paris et +qui causaient des lections. Des journalistes, sans doute, me suis-je +dit. Eux se sont arrts net en apercevant ma coiffe, qui, dcidment, a +le don d'intriguer tout le monde. La curiosit aidant, ils n'ont pas +tard m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas leur +donner la rplique, j'ai fait celle qui commence ressentir les +premires affres du hideux mal de mer... La ruse tait bonne: elle +aurait t meilleure encore, si je n'avais fini moi-mme par la prendre +trop au srieux... + +Grce Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes peine d'arrt +Douvres, et le train nous emporte avec une rapidit vertigineuse vers +Londres. La nuit est tombe. Tout coup, des lumires commencent y +scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapproches. Des +deux cts de la voie, perte de vue, ce sont maintenant des milliers +de points lumineux qui trouent l'obscurit. Bientt d'aveuglantes +clarts lectriques se mlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une +premire gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est +franchi une grande hauteur au-dessus du fleuve trs large o se +refltent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrte dans +la gare de Charing-Cross. + +La premire personne que j'aperoive sur le quai d'arrive est un +domestique portant l'oeillet rouge la boutonnire. Je vais vers lui, +mais les trois messieurs de tout l'heure l'ont galement aperu et +l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il +attend. Ils changent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai +entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du +gnral, arrivs Londres pour confrer avec leur chef. + +Il tait prs de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me +nommer, me mne immdiatement la voiture du gnral. Dix minutes +d'une course rapide travers des rues sillonnes de vhicules sans +nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon dsir +d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite travers +un vestibule orn de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au +second tage. + +Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au +rez-de-chausse. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte +deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux... + +Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise +toute droite sur un sige trs lev, blouissante de beaut, vtue +d'une robe de mousseline de soie rouge sang, tout petits plis droits, +la taille serre par une ceinture trs large en surah noir, le cou +dcouvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi ses pieds, sur une +causeuse basse, le visage trs ple et les yeux profondment creuss. + +J'ai t tellement saisie de les voir, l'motion a t si forte que je +n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est +fix sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une faon si +saisissante combien cet homme tait malheureux, je n'ai plus pu retenir +mes larmes, qui se sont mises couler silencieusement... + +En me voyant dans cet tat, ils se sont levs, sont venus vers moi, +m'ont embrasse bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y +faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras, +me clinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles +comme on fait pour un enfant qui s'obstine pleurer. J'en avait honte: +c'taient Eux, maintenant, qui s'efforaient de me consoler! + +Enfin, la crise a pass et le gnral, feignant un brusque accs de +bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entrane dans la salle +manger. Nous nous sommes assis table. J'tais encore si mue que je ne +trouvais rien dire. Il s'est alors mis parler: + +Ma bonne Meunire, vos larmes nous ont assez rvl quelle affection +vous nous portez et quelle part vous prenez nos dceptions. Merci +d'tre venue, comme vous nous l'aviez promis, notre premier appel... +Pourquoi nous vous avons appele? C'est ce que je vais maintenant vous +dire... Vous connaissez le rsultat des lections. C'est la dfaite +complte pour moi. Inutile mme que je prolonge la lutte. Le peuple +s'est dtourn de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge: +il m'a rpondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les +gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le +plus pnible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me +reste faire. C'est ce que je redoutais, dans la prvision d'un chec: +car je dois vous dire que, depuis prs de deux mois, depuis la +malheureuse affaire des Conseils gnraux, j'avais de mauvais +pressentiments... Aussi ai-je employ ce temps prendre mes mesures +pour le cas o viendrait la dfaite. Vous savez que j'ai t en +Amrique? C'est le pays au monde, aprs ma chre France, que j'aime et +que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai crit, m'y invitent +chaudement. Des sommes--et de trs grosses sommes--me sont mme +offertes si je veux y profiter de mon sjour pour faire quelques +confrences... Bref, tout ce qui peut contribuer rendre un voyage +dsirable se trouve runi l-bas... Sans doute, ce sera s'loigner +davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous +l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider + d'autant mieux prparer ma rentre en France... Restait un obstacle: +ma chre Marguerite, pour qui l'Amrique paraissait bien lointaine! Mais +Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle +a compris que rien ne pourra attnuer ma peine, si ce n'est cette +diversion violente toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent +donc aujourd'hui ce que nous allions ensemble New-York... Reste un +dernier point rsoudre, et celui-l dpend de vous. Nous ne pouvons +partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en +toute circonstance, une confidente qui nous puissions tout dire, une +amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente, +cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'tre: vous +l'avez devin? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunire, c'est vous que +nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et +combien il pourra vous paratre douloureux de quitter pour un an, pour +deux, peut-tre, votre cher Royat et vos proches... Mais nous +connaissons aussi la place que nous occupons dans votre coeur, et, +puisque c'est vous que nous devons les jours les plus heureux, certes, +que nous ayons vcus ici-bas, nous sommes srs que vous ne refuserez +pas de nous assister encore pendant les preuves qui sont venues sur +nous... + +Pendant que le gnral parlait et qu'elle coutait, sans un mouvement, +les yeux baisss, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mre +et de ma pauvre soeur, pleurant toutes les larmes de leur corps l'ide +qu'il me faudrait passer la mer pour aller de Royat Londres... Et je +me disais: Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me +voient partir pour l'Amrique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu +tant de peine faire ce qu'elle est? + +Mais cela n'a t qu'une rflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien +mon ide dominante: la volont de les servir, chaque fois qu'ils +auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi, +quand le gnral, s'tant tu, m'a interroge du regard, je lui ai +rpondu sans hsiter: Vous avez raison d'tre sr de moi. + +Il m'a remerci en me pressant les mains avec chaleur, tandis que +s'claircissait sa figure jusque-l attriste. Il a envisag aussitt +les dtails d'excution: je devais retourner chez moi ds le lendemain +afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes prparatifs et +pour dire adieu aux miens; lui-mme emploierait une semaine liquider +certains comptes et prendre cong de certaines personnes; nous nous +retrouverions enfin Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et +alors en avant pour la libre et grande Amrique! + +Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage +s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois. +Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si +elle prouvait une contrarit secrte. Mais il ne s'en apercevait pas +et parlait toujours. + +Notre repas tait termin, si l'on peut appeler ainsi un dfil de plats +auxquels nous n'avions eu le coeur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous +tions revenus dans le bureau du gnral, o il s'tait fait apporter sa +tasse de caf, son petit verre et ses deux cigares rglementaires. + +Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois +messieurs demandaient si le gnral pouvait les recevoir de suite: M. +Laguerre, M. Elie May, et un troisime dont je n'ai pas entendu le nom. +Le gnral a donn ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi +nous n'avons eu que le temps de nous chapper par la porte ouverte de la +salle manger, en laissant retomber derrire nous le rideau qui la +masquait. + +Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprs d'elle couter, +j'ai jet un regard travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes +trois messieurs de tout l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes +et beaucoup de vhmence, de la situation faite par le premier tour de +scrutin, de la honteuse pression lectorale qu'avait exerce M. +Constans, des dispositions prendre en vue du scrutin de ballottage... +Le gnral les coutait froidement, rpondant peine par oui et par +non. + +Tout coup, comme s'il en avait assez, il s'est lev et il leur a dit, +d'une voix ferme, qu'il entendait en rester l, qu'il ne voulait pas +continuer une agitation dsormais inutile et que sa rsolution, ainsi +qu'il l'avait dclar d'ailleurs la veille Naquet, tait bien arrte: +renoncer aux luttes lectorales et se retirer en Amrique. + + ces mots, cela a t, de la part de ces messieurs, une vritable +explosion de cris indigns. Tous trois protestaient en mme temps, +adjuraient le gnral de revenir sur sa dcision, s'adressaient tour +tour l'intrt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient +tous les moyens de conviction qui peuvent flchir la volont d'un +homme... Mais leur loquence se dpensait en pure perte. Le gnral, qui +s'tait de nouveau assis, se contentait de leur rpter, de temps +autre, trs doucement: Inutile d'insister, mes amis. Ma volont est +inbranlable. + +Alors, le plus loquent des trois a tent un dernier effort. + +Debout devant le gnral, il s'est mis lui adresser un discours. Il +l'a pri de rflchir une dernire fois la gravit de l'acte qu'il +voulait commettre, la responsabilit qu'il allait encourir devant le +pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il +lui a trac un tableau navrant de la stupfaction avec laquelle le monde +accueillerait son dpart, ou plutt sa dsertion la veille du scrutin +de ballottage,--de cette lutte dcisive o se trouvait en suspens le +sort de tant des siens, qui s'taient jets dans la mle, corps +perdu, pour lui... Il lui a reprsent la joie sans nom de ses +adversaires, le dsespoir de ses amis, l'effet dplorable produit sur +les 1.500.000 Franais qui lui avaient, malgr tout, maintenu leur +confiance, et les maldictions populaires qui le suivraient dans sa +fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front... + +Sa voix, tantt modre et froide, tantt incisive et mordante, prenait +par moments des inflexions dclamatoires d'orateur professionnel, de +prdicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait chaque fois du +coude en me chuchotant: Regardez comme il plaide! + +Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'tat des esprits Paris, des +200.000 lecteurs qui y taient rests fidles, de la majorit qui y +tait assure aux amis du gnral lorsque, au printemps prochain, le +Conseil municipal devrait tre renouvel, et de la revanche clatante +que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France. + +Enfin est venue la proraison, dans laquelle, faisant appel toute son +loquence, il a suppli le gnral d'accomplir son devoir jusqu'au bout, +de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en +ira pas au loin... En prononant ces dernires paroles, il avait des +sanglots dans la voix. Saisies par l'motion, nous avons avanc toutes +deux nos ttes et nous l'avons vu tomber aux genoux du gnral. Celui-ci +s'tait lev trs ple. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous +faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son +regard a crois le ntre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme +j'aurais voulu que Mme Marguerite lui crit, en cet instant dcisif: + +Ne cdez pas! C'est leur intrt immdiat qui les inspire, mais +l'intrt suprieur de l'avenir vous commande d'excuter votre projet! + +Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tte avec un sourire +qui disait: Cdez, j'y consens! + +Le gnral a tendu ses deux mains celui qui s'tait jet ses genoux +et l'a relev en lui disant: + +Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir! + +Et c'est ainsi qu'il a renonc ce voyage d'Amrique, qui aurait t +pour lui le bonheur dans les circonstances prsentes et qui lui aurait +permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait +devenue, plus tard, autrement utile sa cause que ne peut l'tre +maintenant son sjour plus ou moins proche de France! + +Les trois messieurs s'taient retirs, aprs avoir remerci avec +effusion le gnral. + +Nous sommes rentres aussitt dans son bureau. Il avait l'air accabl, +ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en +prouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, dcidment, n'avait +accept ce grand voyage qu' contre-coeur, s'est mise le cliner +tendrement, en le flicitant d'avoir chang de rsolution. + +Il se faisait dj trs tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis +retire. + +* * * + +Le lendemain, j'ai pu examiner tout loisir cette fameuse maison de +Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure +seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble +dans l'une des plus belles rues de Londres, main gauche, sur le +chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond, +et parmi d'autres constructions, qui, elles, taient de vritables +palais colonnades. Quant la maison elle-mme, c'tait tout bonnement +une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni pristyle, +et prcde seulement d'une grille la mode anglaise, derrire laquelle +descendait un escalier extrieur menant aux cuisines. Les curies se +trouvaient ailleurs. + +Au rez-de-chausse, le bureau du gnral, clair par deux fentres +donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif +de siges, de bronzes et de bibelots de toute espce. ct, la salle +manger, garnie de meubles trs simples en vieux noyer cir, pouvait +tenir tout au plus douze quinze personnes. + +La seule pice un peu vaste tait le salon, qui occupait presque tout le +premier tage. Il y avait l, galement, un vritable bris--brac de +bibelots et de meubles, de siges de tous styles et de toutes nuances, +de vitrines, de glaces, de petites tagres formant rayons, de vases de +Svres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze +verdtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano +long. Comme on sentait, l'arrangement des choses, que c'tait l un +salon anglais, lou tout meubl. + +Outre le salon, il n'y avait plus au premier tage qu'une seule pice: +la salle de bains... Bizarrement situe, mais confortable. + + l'tage au-dessus se trouvaient la chambre du gnral, celle de Mme +Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand +harmonium. Enfin, au troisime, les logis mansards des domestiques. + +La chambre du gnral tait surtout honoraire: il n'y apparaissait que +pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait +exactement au bureau du gnral, situ deux tages plus bas. C'tait une +jolie chambre, tendue de percale fleurs rouges sur fond crme, remplie +elle aussi de bibelots, mais arrange avec une lgance exquise par la +main de celle qui l'habitait. quel point Mme Marguerite aime tout +ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passes +admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyengeux en +argent cisel pour les taler devant mes yeux blouis! Quelle fortune en +colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues +resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires +de toilette du mme mtal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un +blason form de deux cus surmonts de la couronne cinq fleurons. + +Sur l'cu de gauche, quatre compartiments, avec une barre incline et +diffrents symboles. Sur l'cu de droite, deux compartiments seulement: +trois barres inclines, et, au-dessous, des crneaux surplombant une +toile cinq pointes. + +Les crneaux, symboles de l'aristocratique chtelaine, qui dominent, +jusqu' l'teindre, une toile... + +N'y a-t-il pas l quelque chose de fatidique?... + +* * * + +La vie qu'Elle et Lui menaient Portland-Place tait aussi peu +somptueuse que la maison elle-mme. + +Tous les matins, neuf heures, le gnral tait lev et descendait en +tenue de cavalier, coiff d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi +mal que possible, pour sortir cheval en compagnie du capitaine Guiraud +et de M. Driant--un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un +brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de prfrence +l'alle de Rotten-Row, dans Hyde-Park. + + onze heures, le gnral tait de retour et travaillait, dans son +bureau, avec ses deux secrtaires, au dpouillement de l'norme courrier +qui lui arrivait tous les jours. + + midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se +mettait table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invits +djeuner, et seulement des intimes. La table tait bonne, mais +extrmement simple. + +Vers deux heures, une victoria s'arrtait devant la maison. C'tait M. +Rochefort qui venait faire sa visite journalire. Le gnral et lui +s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort +remontait dans sa voiture. + +Il se prsentait pas mal de visiteurs durant l'aprs-midi. Le gnral +les recevait dans son bureau. Les journaux ont prtendu qu'il a consign +sa porte tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les +lections. C'est inexact: il l'a consigne aux seuls journalistes, dont +les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'tat d'esprit o il +tait. + +Pendant que le gnral recevait ces visites, Mme Marguerite, qui +tenait n'tre vue ni connue de personne, restait dans sa chambre +lire ou crire. + +Elle-mme ne recevait gure que Mmes Driant et Guiraud. + +De cinq six heures, le gnral travaillait nouveau avec ses +secrtaires: c'tait la correspondance qu'on expdiait. Il y avait un +exprs qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait +des monceaux de lettres. + +C'est seulement la tombe de la nuit que Mme Marguerite sortait, en +voiture ferme, avec le gnral. Ils parcouraient ainsi, pendant deux +heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-mme aucune autre +promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est +qu'elle est immense. + +Au retour, ils dnaient. Ils n'ont jamais eu personne table. Une seule +fois, il a pris fantaisie Mme Marguerite de faire comme s'il y +avait des invits, de se mettre en toilette dcollete et de passer, +pour prendre le caf, dans le salon du premier tage. J'ai mme t trs +chagrine de lui voir les paules nues dans ce grand salon glacial, que +l'on chauffait peut-tre pour la premire fois depuis que la fin de +l'automne avait ramen Londres un temps humide et froid. Mais elle +avait tant de plaisir montrer ses belles paules, et cela le rendait +si heureux, Lui! + +Aprs dner, le gnral allait presque tous les soirs dans le monde. Il +y allait sans enthousiasme, par devoir et mme en pestant pas mal contre +toutes les corves mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne ft-ce +que pour prendre cong de la socit de Londres. Mme Marguerite +attendait, en lisant ou en crivant, jusqu' ce qu'il ft de retour. +Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au thtre. +Elle ne nous avait pas permis d'assister sa toilette, afin de nous en +laisser la surprise. Elle tait descendue, enveloppe dans un grand +manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui +tait lui-mme une merveille. Mais quand, arrive dans la loge, elle l'a +laiss tomber, ni le gnral, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri +d'admiration auquel a rpondu un long frmissement de la salle tout +entire. Elle tait blouissante dfier toute description, dans une +magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications +d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une +tincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi +fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeure la reprsentation, +toutes les jumelles sont restes obstinment braques sur elle! + +La journe se terminait, pour le gnral, le plus souvent aprs minuit, +par une pilule d'opium que Mme Marguerite tait force de lui faire +avaler tous les soirs, afin qu'il pt se soustraire, du moins pendant +quelques heures de sommeil, aux proccupations qui le hantaient. + +* * * + +Quelles taient ces proccupations? Le soin que Mme Marguerite +mettait ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers vnements +politiques, le disait assez clairement. C'tait l le point douloureux +dont cette me souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai +aussitt devin et partag, elle vitait de le toucher jamais. + +Lui-mme n'a abord que rarement ces sujets si pnibles pour lui. Une +fois, il a parl des dmarches pressantes qu'on avait multiplies auprs +de lui, huit jours avant les lections, dans le but de le dcider +entrer en France et s'offrir en holocauste pour le triomphe lectoral +de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-tre, +comme d'un atout dcisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait +suffisamment qu'il n'avait jamais arrt sa pense ces petites +combinaisons. ce propos, il a rappel quelques souvenirs de l'poque +de son dpart pour la Belgique: les efforts qu'avait tents M. Constans +pour amener d'autres dputs boulangistes franchir galement la +frontire, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de +C..., avait essay d'inspirer quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et +Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait mme fait passer des +nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine. + +Un autre jour, il a touch un mot des grandes lections qui, si elles +avaient russi, lui auraient permis de revenir Paris comme Prsident +de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,--et aussi des malheureuses +lections aux Conseils gnraux dans lesquelles, induit en erreur par M. +T..., il avait cru voir la meilleure rponse qu'il dt opposer la +rcente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites +de la Haute-Cour. + +Le gnral parlait de ces choses la manire d'un homme qui n'a plus +gure d'illusions ni sur les esprances de son parti, ni sur la fidlit +de ses lieutenants. Dans son bureau, aprs djeuner, je l'ai vu +plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il +n'avait pas voulu laisser ses secrtaires et qui taient des demandes +d'argent venant soit de membres du Comit boulangiste, soit de +fonctionnaires rvoqus. Il y avait l de suppliantes missives signes +de gros bonnets du parti qui eussent t joliment embarrasss par leur +publication... Chaque fois, le gnral, aprs avoir dml, dans le +fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demande, m'a +remis la clef de la caisse, en me priant de lui apporter de suite le +ncessaire. La caisse, c'tait un tiroir du joli secrtaire +appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme +Marguerite, entre les deux fentres donnant sur la rue. Ce tiroir +contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus +franais et un sac en grosse toile grise o s'empilaient quelques +centaines de guines anglaises, plus grosses que nos louis d'or. + +Quand j'avais rapport au gnral l'argent et la clef, il ne manquait +jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empcher un +jour de lui faire remarquer que c'tait imprudent, ce qu'il faisait l, +et qu'il valait peut-tre mieux garder certains documents... + +Le gnral a hauss les paules. Puis il m'a dit: Ce n'est pas a qui +les empchera de me lcher le jour o ils auront racl le fond de la +caisse! + +* * * + +Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus +aucunement de la pleursie dont elle avait souffert pendant de si longs +mois. Elle m'a racont comment la maladie lui tait venue. + +Partie avec le gnral trop prcipitamment pour avoir pu prendre toutes +les dispositions ncessaires, elle s'est vue force de retourner, +pendant quelques jours, Paris. Elle y portait un manteau de loutre +extrmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une aprs-midi o +elle tait entre dans le couloir d'une porte cochre pour s'y abriter +d'un orage, qu'elle n'a pu se dfendre de le dgrafer. Un courant d'air +l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est dclare le soir mme. Le +voyage de Paris Bruxelles l'a aggrave, et elle tait encore mal +rtablie quand le gnral a d quitter Bruxelles pour Londres. Elle a +pris froid de nouveau pendant la traverse et elle a t longtemps +malade Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien. +Elle tait plus resplendissante de sant que jamais... Elle avait mme +pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle tait +si fire ne lui allait plus. Le soir o elle s'est faite si belle pour +se rendre au thtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en +velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait porte au +mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer! + +Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqu qu'elle avait la +respiration un peu courte et qu'elle tait tout essouffle quand elle +montait les deux tages conduisant sa chambre. + +Mme Marguerite passait son temps faire sa toilette, crire, +lire, apprendre l'anglais. Elle crivait beaucoup de lettres en se +cachant du gnral, et c'tait sa matresse d'anglais qui les portait. +J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune +personnelle, auxquelles elle prfrait ne pas initier le gnral qui +avait dj assez de soucis sans cela. + +Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne +de sa famille, une tante trs ge qui lui voulait beaucoup de bien. + +Vous tes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre +mre... Moi, je n'ai plus ni pre, ni mre depuis vingt ans dj et +celle qui m'a tenu lieu de mre est comme morte pour moi!... + +Elle a ajout: + +Moi-mme, puisque Dieu ne m'a pas accord d'enfants, j'aurais voulu +tre la mre adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour +laquelle j'ai eu toutes les bonts, toutes les gteries... La chre +enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions +choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un ncessaire de +voyage, garni de flacons de cristal bouchons d'argent: elle a voulu +des bouchons d'or... Elle a aperu un livre de messe, une merveille, +valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu' ce que je le +lui eusse achet... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en dsirait +aussitt la pareille... J'ai satisfait tous ses caprices: 60.000 +francs y ont pass en quelques jours. Mais j'tais si heureuse de la +voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai institue ma +lgataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oublie et elle feint de +ne plus me connatre. Plus une lettre, plus un mot mon intention!... + + part cette pense qui lui venait de temps autre et la faisait +beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attriste. +J'ai mme t surprise du grand courage avec lequel elle supporte la +grise monotonie de sa vie d'exile et de paria, qui devrait lui paratre +plus douloureuse qu' toute autre femme. Car, bien la connatre, elle +n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intrieur. Elle n'a de got +marqu pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une +prise d'lgance et de luxe, une passionne de toilettes, de visites et +de rceptions. Or, c'est prcisment tout cela que sa fuite avec le +gnral lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: La pauvre +femme, que lui reste-t-il? + +Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle +emploie maintenant lui adoucir l'amertume de la dfaite. Jamais je ne +l'avais vue aussi aimante, aussi cline, aussi caressante que +maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnment que jamais. Plus d'une +fois, ils se sont enferms chez eux, en plein jour, pour se le dire et +se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste +dans cette exaspration que cet homme qui souffrait et cette femme qui +le voyait cruellement souffrir, mettaient se donner perdument leur +amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se +noyer... + +* * * + +Deux questions ont occup le gnral et Mme Marguerite pendant mon +sjour auprs d'eux: la rduction de leur train de maison et la +recherche d'un autre lieu de rsidence. + +Le train de maison qu'ils menaient Portland-Place devait leur coter +certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer tait, si j'ai +bien compris, de mille livres sterling pour l'anne: perte sche, par +consquent, puisque le gnral tait dcid partir aprs y tre rest +cinq mois seulement. Douze personnes taient appointes sur la bourse du +gnral. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrtaires et le +capitaine G..., auquel le gnral, pour le ddommager de l'avoir suivi +dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses +chevaux qui taient au nombre de sept. + +Puis, l'interprte qui se tenait constamment dans le vestibule d'entre +et l'exprs qui portait les lettres Paris. Enfin sept domestiques: le +cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le +matre d'htel charg de servir table, le cuisinier-chef et son aide +de cuisine. + +Mme Marguerite, qui se considrait comme pouse du gnral devant +Dieu et comme unie lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine, +qu'il la laisst payer--sur sa dot, comme elle le disait,--tous les +frais intrieurs de la maison: cuisine, chauffage, clairage, etc... Le +gnral gardait la dpense, de beaucoup la plus lourde, des +appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite +cherchait allger ses dbours: elle s'arrangeait secrtement avec les +domestiques pour qu'ils rduisissent les notes qu'ils avaient +prsenter au gnral, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient +ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient. + +Aprs avoir examin la situation, le gnral et Mme Marguerite se +sont dcids se sparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux +secrtaires, vendre trois chevaux (de faon ne garder que Tunis, le +fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du gnral, et +les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donns +l'an dernier pour sa fte), enfin congdier l'interprte, l'exprs, le +valet de pied, le matre d'htel, le cuisinier et l'aide de cuisine. +L'opration s'est effectue sans incidents, sauf en ce qui concerne le +capitaine G... Le gnral, qui le considrait comme un ami, ressentait +un vritable crve-coeur l'ide de devoir lui annoncer cette mauvaise +nouvelle. Comme il hsitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est +charge. Qu'a-t-elle dit et que lui a rpondu le capitaine? Je ne sais. +Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs changs, dont Mme +Marguerite a paru trs affecte quand elle est alle les redire au +gnral. Lui, qui tressaille de douleur ds qu'on fait mine de +contrarier sa Marguerite, en a eu un accs de colre pouvantable. + +En ce qui concerne le changement de rsidence, toutes sortes de +solutions ont t envisages. Puisque le gnral, en promettant de ne +pas partir pour l'Amrique, s'tait engag rester non loin de France, +on a pass en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont +t cartes pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au +gnral, si elle avait t plus hospitalire. Restait l'Angleterre: soit +la cte anglaise du ct de Brighton, soit l'le de Wight, renomme pour +la douceur de son climat, soit les les Normandes. Ce sont ces +dernires qui ont eu la prfrence. Une amie de Mme Marguerite lui +avait vant le charme de Jersey et le bon march des htels de +Saint-Hlier. Et puis, Jersey, n'tait-on pas aussi prs que possible +des ctes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y +trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Franais de race, +sinon de nationalit? + +Jersey a donc t adopt, et un appartement a t retenu l'Htel de la +Pomme-d'Or. Le dpart devait s'effectuer aussitt aprs le scrutin de +ballottage, moins que ses rsultats ne ncessitent une prolongation de +sjour Londres. + +* * * + +Je les ai quitts le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de +ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont prie de monter +un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de +nouveau devant moi son magnifique coffret bijoux, m'a dit de choisir, +comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, ce moment, la +pense m'est venue des temps de gne vers lesquels ils marchent +peut-tre tous deux grands pas, et je leur ai rpondu: + +Vous souvenez-vous, Madame, qu'aprs que vous m'eussiez fait voir +toutes ces merveilles, vous vous tes crie: Mais voici mes bijoux les +plus prcieux! et vous avez montr les photographies du gnral, +ranges par vous avec tant d'amour sur cette chemine. Eh bien! puisque +vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus +prcieux... + +Ma rponse les a surpris et touchs. Mme Marguerite a hsit un +instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la +place d'honneur et elle me l'a donne avec deux bons baisers, en me +disant: Ma bonne Meunire, je vous remets l une chose pour laquelle je +donnerais sans hsiter tous mes bijoux... C'est ma photographie prfre +de Georges, celle qu'il a fait faire Londres pour le jour de ma fte +et qu'il a signe pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunire, et +gardez-nous tous deux dans votre coeur! + +Nous nous sommes embrasss une dernire fois, avec tendresse, et je suis +partie. + +Tout le long de la route, je n'ai cess de la contempler, cette chre +photographie, qui le reprsente debout, tourn de trois quarts, en habit +noir avec chemise col rabattu, l'charpe tricolore de dput et la +plaque de grand-officier de la Lgion d'honneur sur la poitrine. Le bras +gauche pend, le poing ferm; la main droite s'appuie sur un meuble et +l'annulaire porte la bague favorite du gnral, en forme de fer +repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du +visage svre et concentre. C'est le gnral la veille de la grande +bataille politique, scrutant de son oeil d'aigle les chances de victoire +et de dfaite dans l'avenir brumeux. + +Dimanche soir, j'tais de retour auprs des miens auxquels mes jours +d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste temps +pour apprendre le rsultat du vote de ballottage Royat: l'lection du +candidat du gnral, M. Mge, nomm par 10.383 voix contre 8.351 M. +Blatin. + + + + +CHAPITRE XI + +Du Retour au premier Voyage de Jersey + + +* * * + +163.--_Mardi 8 octobre_. + +Les rsultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La +nouvelle Chambre va se composer de 366 rpublicains antiboulangistes, de +163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le +Gouvernement, une majorit de plus de 150 voix, aussi forte que celle +dont il disposait dans la dernire Chambre. + +M. Constans peut se frotter les mains. Quant nos braves paysans, ils +se grattent la tte, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards +boulangistes, s'attendaient dj voir Dieu sait quel tat de choses +nouveau surgir des lections gnrales, s'en vont rptant d'un ton +moiti rsign, moiti dconfit: Allons, plus a change, plus c'est la +mme chose! + +* * * + +164.--_Vendredi 11 octobre_. + +Tandis que Rochefort et Dillon restent dfinitivement Londres, le +gnral est parti mardi, et il se trouve install, depuis ce mme jour, + l'Htel de la Pomme-d'Or,--trs modestement, disent les journaux. + +Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du gnral se +ferait appeler miss Florence. + +J'ai crit M. Ducheyne et miss Florence en leur souhaitant tout le +bonheur possible dans leur nouveau sjour. + +* * * + +165.--_Dimanche 13 octobre_. + +La dislocation de la grande arme est chose accomplie. Les anciens +partis, si troitement allis aux boulangistes pendant la lutte, ont +rompu avec eux ds que la dfaite a t consomme. M. Arthur Meyer le +leur a dit fort galamment dans son _Gaulois_: Bonsoir, Messieurs! + +J'ai l sous les yeux une gazette satirique, _La Silhouette_, qui trouve +drle d'offrir--en image--un revolver au gnral, comme seul moyen +honorable de sortir de l'aventure o il s'est plong. + +* * * + +166.--_Mercredi 13 novembre_. + + Paris, hier, rentre des Chambres et manifestation boulangiste devant +le Palais-Bourbon,--ou plutt essai de manifestation, ple reflet des +tourdissantes journes d'autrefois. + +C'est l'enterrement final des succs de la rue aprs ceux du bulletin de +vote. + +Durant les quelques jours que j'ai passs l'Exposition de Paris, la +semaine dernire, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne +s'occupaient plus du boulangisme qu' la manire dont un chasseur fixe +l'oiseau mortellement bless pour le voir tournoyer, descendre et +s'abattre. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +167.--_Vendredi 27 dcembre_. + +Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hriter une +fortune de trois millions que lui a laisse sa tante, Mme Dzoneaux, +veuve d'un notaire, dcde ces jours derniers. + +Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, peu +prs seule de toute sa famille, lui voulait du bien. + +* * * + +168.--_Mercredi 1er janvier 1890_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe +dans sa vie cette anne 1889 qui a commenc si rayonnante, au seuil de +son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continue brusquement par sa +fuite, par son procs, par sa condamnation, pour s'achever par sa +dfaite, maintenant irrparable, quoi qu'en puissent dire ses rares +amis. + +Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans +ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien +qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines. + +Il aurait pu devenir le matre de la France. Il a mieux aim rester +l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui. +Il l'a prs de lui, plus rien ne peut le sparer d'elle. Y a-t-il donc +tant que cela le plaindre? + +Peut-tre pas. Mais, pour sr, il y a regretter amrement... + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +169.--_Dimanche 9 fvrier_. + +Quatre mois couls sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les +accuser d'oubli? Faut-il plutt souponner le cabinet noir de M. +Constans? Nous verrons bien: je leur ai expdi cette fois ma lettre +dans un gros pli charg, avec valeur dclare. + +Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprvue du jeune duc +d'Orlans, arriv avant-hier Paris pour rclamer sa place parmi les +conscrits de cette anne et sa part leur gamelle. Arrt aussitt, il +est traduit devant le Tribunal correctionnel. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +170.--_Lundi 17 fvrier_. + +Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc +d'Orlans commande un grand restaurant voisin de la Conciergerie, +aprs en avoir mrement confr, chaque matin, avec un matre d'htel +dlgu auprs de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise +plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est a votre gamelle? +Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau la bouche de +vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous: +laissez-les rire. Moi, qui me pique d'tre cordon bleu, cela me pntre +de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert dj dans +l'art de bien manger. + +* * * + +171.--_Vendredi 21 fvrier_. + +Quels sont ces bruits tranges? Je viens d'entendre que Mme de +Bonnemain serait Paris depuis prs d'un mois, qu'elle refuserait de +retourner Jersey et que le gnral lui tlgraphierait en clair +plusieurs fois par jour inutilement. + +Mme Marguerite Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, videmment, pour +cet hritage de trois millions qui lui est tomb du ciel. + +* * * + +172.--_Jeudi 27 fvrier_. + +Le jeune duc d'Orlans--le petit La Gamelle, comme l'appellent +irrvrencieusement certains journaux de Paris,--a t transfr de la +Conciergerie la prison de Clairvaux. + +* * * + +173.--_Mercredi 5 mars_. + +Dieu, quelle motion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonant une +lettre recommande, m'a tendu une enveloppe encadre de noir sur +laquelle j'ai reconnu son criture et son cachet blasonn, Elle! Une +lettre de Mme Marguerite! Enfin!! + +Lundi 3 mars. + +Vraiment, ma bonne Meunire, vous tes une odieuse crature et, si nous +ne vous aimions pas bien, nous vous dtesterions cause de votre +horrible paresse. Je vous ai crit, il y a plus de quinze jours, en vous +demandant de me rpondre courrier par courrier--et je n'ai encore rien +reu. Vrai, c'est trs mal vous. Nous devrions bouder, et ne plus +jamais vous crire. Je vous demandais dans ma dernire lettre si vous +pouviez venir bientt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous +voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut +que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez Clermont +le train express du matin qui arrive Paris six heures. Vous prendrez + la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite la gare +Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. L, vous pourrez +dner, mais vous n'aurez pas normment de temps devant vous, car il +faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train +de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, o il y a le buffet, +mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un +billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le +train 8 heures 45. Vous arriverez Saint-Malo 6 heures 45 du matin. +Le bateau ne part qu' 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le +temps de djeuner, mais je vous engage vous faire conduire au bateau +avant par un des omnibus que vous trouverez la gare. Vous ferez mettre +vos bagages sur le bateau et, aprs cela, vous pourrez faire ce que vous +voudrez jusqu' 9 heures. Vous arriverez Jersey midi et demi. +J'espre que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un votre +arrive qui vous conduira ici l'htel. + +Est-ce bien compris?... Ds que vous aurez reu cette lettre, envoyez +une dpche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu. + +Allons, bientt, ma bonne Meunire. Attendez-vous tre gronde trs +fort.--En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois. + +Vtesse DE B... + +Comment, elle m'aurait crit il y a plus de quinze jours? Oh! M. +Constans, voil encore un tour de votre faon. + +Bien entendu, j'ai envoy ma dpche de suite. J'aurais voulu la faire +longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le coeur +depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre o j'ai +expliqu combien de fois je leur ai crit sans recevoir aucune rponse +et o je me suis enquise avec insistance de sa sant, puisqu' diverses +reprises j'ai entendu dire qu'elle tait souffrante. + +* * * + +174.--_Lundi 10 mars_. + +Je suis encore retourne Clermont aujourd'hui, pour activer les +prparatifs de mon dpart. En rentrant, j'ai trouv une dpche qui +m'attendait: + +_Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s._ + +_Madame veuve Quinton, Htel des Marronniers,_ + +_Royat (Puy-de-Dme)._ + +_Tlgraphiez-moi de suite qu' votre grand regret vous tes +absolument force de retarder de quelques jours ce qui tait +convenu. Je vous cris._ + +Que penser? Que faire? Expdier le tlgramme demand par Mme +Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure. + +Elle voit sans doute quelque inconvnient mon arrive, et, comme +toujours, au lieu de le dclarer elle-mme au gnral, elle prfre +s'arranger de manire ce que l'empchement semble venir de moi. + +* * * + +175.--_Mardi 11 mars_. + +Nouvelle dpche ce soir: + +_Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s._ + +_Madame Quinton, Htel Marronniers, Royat._ + +_Trs contrari. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez +faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit._ + +Celle-l est du gnral, et je n'ai pas de peine deviner qu'il tait +furieux en la rdigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu +qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries +auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgr moi, car rien ne me +rpugne autant que ces faons dtournes de procder. + +Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dpches +m'annoncent. + +* * * + +176.--_Vendredi 14 mars_. + +La lettre explicative est arrive. Elle n'explique rien du tout. + +Mardi 11. + +Merci, ma bonne Meunire, d'avoir fait ce que je vous ai tlgraphi. +Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous +tlgraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que +vous partirez dimanche et que vous nous arriverez srement lundi. Il +faudra que vous trouviez un prtexte pour lui expliquer ce retard. Donc +vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous +deviez partir jeudi. Une fois Paris, vous irez gare Montparnasse. L +seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu +de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville +qui part 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un +quart d'heure de plus pour dner. Le train part en haut galement, comme +pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche 9 heures du +soir. Vous arriverez Granville 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce +jour-l, ne part qu' 2 heures un quart de l'aprs-midi, cause de la +mare. Vous prendrez donc la gare l'omnibus pour l'Htel du Nord. L, +vous pourrez djeuner, vous reposer jusqu' midi, djeuner de nouveau et +toujours l'omnibus de l'htel vous conduira au bateau. Vous arriverez +ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous. + +J'ai, en effet, t assez souffrante--mais pas comme on vous l'a dit, +et vous me trouverez mieux. + +Donc, lundi, et, en attendant, nous vous embrassons. + +Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois +m'ingnier expliquer mon retard au gnral. Mme Marguerite m'en +abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver lui +prtexter? Sans doute la sant de ma pauvre mre,--qui n'est +malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques annes. + + + + +CHAPITRE XII + +L'Htel de la Pomme-d'Or + + +177 + +_Lundi 17 mars.--Lundi 31 mars 1890_. + +Excutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite, +je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitt +dbarque la gare de Lyon, je me suis fait conduire la gare +Montparnasse. C'est alors que j'ai commenc m'apercevoir que j'tais +suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu' Jersey. +J'en ai t trs effraye d'abord, et cela m'a gt mon trajet nocturne +de Paris Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise +observer avec curiosit les alles et venues du garde du corps que M. +Constans m'avait fait le trs grand honneur de m'adjoindre. + +Arrive Granville 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer +quelques bonnes heures l'Htel du Nord, de djeuner et de me rendre +pied au bateau. La traverse s'est effectue par une aprs-midi +magnifique,--vritable promenade de plaisance o le bateau glissait sans +une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu. + +Le capitaine circulait parmi les passagers, disant chacun un mot +aimable. Il parut me remarquer d'une faon toute particulire, sans +doute cause de ma coiffe--et fut tout particulirement aimable et +galant avec moi. + +Tout coup, voici la terre qui s'aperoit, d'abord lointaine et +confuse, puis de plus en plus distinctement. La cte est rocheuse, mais +plus l'intrieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui +s'tendent perte de vue. Une ruine, surmonte d'une tour, se dresse en +face de nous. Le bateau la laisse droite et file toute vitesse sur +le port de Saint-Hlier dont les jetes deviennent visibles. Le voil +qui s'engage dans un goulet peine assez large pour lui laisser +passage, puis qui dbouche dans un bassin trs vaste, o stationnent +quantit de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'lve une +sorte de fortin surmont du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent +les maisons de Saint-Hlier. + +Ds que j'eus franchi la passerelle, j'aperois l'omnibus de la +Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me dsigne l'htel, situ +sur le quai mme presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est +une maison sans apparence, pas trs haute, donnant sur une sorte de +renfoncement. Je franchis une profonde porte cochre et me trouve dans +une petite cour intrieure, plutt triste, qu'gayent peine quelques +plantes vives alignes le long d'un mur. Une servante m'indique +l'appartement du gnral: L'escalier dans le coin, droite, au second +tage, au fond du couloir. Je monte l'escalier sombre, je suis un long +couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a +rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pntre dans une antichambre, de +l dans une autre pice et me voici auprs d'eux. + +Le soir tombait, et, dans la pnombre, ils se tenaient assis aux deux +cts de la chemine, auprs du feu qui se mourait. En me voyant entrer, +ils se sont levs et m'ont embrasse affectueusement. Je ne pouvais pas +trs bien distinguer leurs traits, mais la premire chose qui me frappa +fut un embonpoint trs prononc qui dformait la silhouette de Mme +Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rve tant +caress allait enfin s'accomplir... Le gnral me dtrompa aussitt: + +Vous voyez ma chre Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et +aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre +mdecin de Saint-Hlier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait dj +deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de +Paris le docteur qui a soign Marguerite depuis son enfance. Il a pass +deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son +ordonnance avec les mdicaments ncessaires. Je suis bien heureux que +vous soyez l: nous deux, nous la soignerons bien, notre chre petite +malade, jusqu' ce qu'elle soit... + +Un accs de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit +frissonner: c'tait une toux mauvaise, sche et rauque, qui lui +dchirait affreusement la poitrine. + +On vint allumer les lampes gaz, et aussitt mes regards effrays se +portrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait change! Ce +visage, que j'avais laiss Londres si florissant, tait maintenant +ple et amaigri. Les lvres taient toutes blanches et des cercles +bleutres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa +figure. Sous la robe de chambre en crpon noir, garnie de dentelles et +de rubans, le ballonnement du ventre tait tel qu'on et pu croire la +pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps autre, sa toux la +reprenait, la secouant tout entire, lui congestionnant la figure, aprs +quoi elle restait abattue et sans forces. + +Chaque fois le gnral se levait de son fauteuil, la prenait dans ses +bras, la clinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en +l'observant lui-mme. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. +Toutefois, j'aperus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi +des filets argents dans la barbe blonde. + +J'tais si oppresse que j'avais peine rpondre aux questions qu'ils +me posaient. Heureusement que le gnral tait en veine de causerie. Il +montrait une confiance absolue dans le prompt rtablissement de Mme +Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il +semblait s'tre beaucoup attach l'le, en juger par la description +enthousiaste qu'il se mit m'en faire. + +Huit heures sonnaient. On s'est lev pour aller dner. J'aurais suppos +qu'on les servait chez eux. Il n'en tait rien. Le gnral a jet un +fichu de laine blanche sur les paules de Mme Marguerite et, lui +offrant le bras, l'a mene vers l'escalier. Ds les premires marches +descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, +contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons +ensuite traverse, m'a paru une vraie glacire. Je frissonnais quand +nous sommes arrivs leur petite salle manger situe au fond d'un +couloir, l'autre extrmit de cette cour. Au mme instant, Mme +Marguerite a t saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes +celles qui avaient prcd. + + dner, tout apptit m'avait pass. Mme Marguerite toussait de temps +en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du +vin blanc du Rhin trs tendu d'eau. Quant au gnral, il faisait +honneur au repas et continuait me parler de Jersey. + +Aprs dner, nous avons refait la traverse de la petite cour glaciale. +Mme Marguerite a mont l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement +sur le bras du gnral et s'arrtant plusieurs fois en route, trs rouge +et essouffle. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement +que j'avais dj remarqu chez elle, Londres, alors qu'elle paraissait +cependant en si belle sant... Je n'ai pas eu le temps d'y arrter +davantage ma pense, car, peine arrive dans sa chambre, Mme +Marguerite a t reprise d'un affreux accs de toux, si violent qu'il +lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorb. + +Le gnral m'a navement avou que cela se passait ainsi tous les jours, +aprs chaque repas. J'tais outre. Je leur ai reprsent que cette +maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne +rsisterait pas au coup de froid qu'on prouvait en la traversant, que +la monte de cet escalier aggravait la toux et que les dplorables +accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade +au plus haut degr. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se +rsoudre, comme je les en suppliais, se faire servir dornavant chez +eux. + +Ils trouvaient que cela prsentait trop d'incommodit pour le peu de +temps qu'ils passeraient encore la Pomme-d'Or: car ils taient +dtermins la quitter ds qu'ils auraient trouv une villa leur +convenance. + +Autant cet htel, le meilleur de Saint-Hlier, pouvait tre agrable +habiter pour un touriste, autant il leur prsentait d'inconvnients de +toute espce. Le gnral s'y sentait trop regard, trop observ par les +curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le +docteur les avait compltement dcids partir en leur dclarant que la +cuisine d'htel n'tait pas ce qu'il fallait l'tat de sant de Mme +Marguerite. + +En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils +m'assurrent que, le soir, on ne se rendrait plus la salle manger en +passant par la cour, mais par l'intrieur de la maison. + +Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs +modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pice +claire par deux fentres anglaises, chssis glissant l'un sur +l'autre. Ces fentres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au +fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, trs confortables, +et de petits meubles anglais tiroirs se dtachent sur la moelleuse +moquette rouge. Dans un coin, le buste du gnral, en terre cuite. + + ct, d'une part, la chambre du gnral, o il ne reste jamais, et, +d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fentre +double. Aux murs, l'toffe fleurons d'or sur un fond grenat qui +tapissait, m'ont-ils expliqu, son cabinet de travail de la rue +Dumont-d'Urville. Beaucoup de siges, un autre buste du gnral, en +marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit +s'tre cogn un jour trs fort, ce qui avait fait courir le bruit, +l'htel, qu'il y avait eu tentative de suicide. + +Du bureau du gnral on passe dans une longue pice formant antichambre, +et l se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pices en +dpendent: en sortant dans le couloir, de suite main droite, la +chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du +secrtaire; puis, en tournant le coin, main gauche, une pice servant +de dbarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une +chambre d'ami qui m'a t donne. + +Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser +encore le gnral d'habiter des palais fastueux... Quant notre +personnel de service, il est tout aussi rduit: ma femme de chambre, +Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'o elle va nous ramener +toutes sortes d'objets qui rendront notre intrieur plus confortable; +son mari, valet de chambre du gnral, et enfin notre cocher. Ajoutez-y +un garon d'curie engag ici, un matre d'htel et une servante de la +Pomme-d'Or attachs exprs nos ordres, et voil un strict minimum +au-dessous duquel il tait impossible de descendre... Avec cela, aucune +dpense extraordinaire, sauf, dernirement, l'achat d'un petit cheval +atteler au tilbury... Eh bien! malgr toutes ces conomies, nous +dpensons cependant deux fois plus que nous ne le prsumions! + +Nous tions rentrs dans leur chambre et nous y avons encore caus +quelque temps. onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se +levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a t saisie d'une nouvelle +crise de toux, dchirante fendre l'me. Je me suis retire chez moi +profondment angoisse, et la plus grande partie de la nuit s'est +coule sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre +cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans +l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de +plusieurs annes, ressuscitaient en moi. J'ai soign, hlas! et j'ai vu +s'en aller, malgr tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. +D'instant en instant, l'effroyable vrit m'apparaissait plus nettement: +Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!... + +Le gnral ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais +rien, jusqu' ce que la ralit m'et enfin ouvert les yeux... + +Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien +de temps cela durera-t-il? Dans l'tat o je la vois, avec ce changement +si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois +pas qu'il soit possible que cela se prolonge au del d'une anne, de +dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-tre encore un hiver, +mais c'est le printemps qui est craindre, le printemps o se rveille +tout ce qui doit vivre et o, en vertu de je ne sais quelle attraction +mystrieuse, les tres condamns mort s'en vont vers le cimetire qui +se couvre de gazon nouveau. + +Et alors, un jour le gnral se trouvera seul dans la vie... + +Misricorde! + +* * * + +Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entre chez moi. Elle +apparaissait encore plus ple et dfaite, la clart du jour, que hier +soir aux lumires. Elle s'est assise et elle m'a dit: + +Ma bonne Meunire, pendant que le gnral a t forc de sortir, je +viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demand de +retarder votre voyage... part le plaisir qu'elle nous cause, votre +arrive devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de +rester auprs de moi pendant tout le temps o ma femme de chambre serait +absente, afin qu'en cas de complications dans mon tat de sant vous +soyez l pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en +ce moment, il faut, voyez-vous, songer tout cela... + +Elle s'est arrte, saisie d'un accs de toux qu'elle a cherch en vain + touffer dans son mouchoir. Quand il se fut apais, elle a repris: + +De plus, je voulais vous avoir prs de moi lors de la visite de mon +docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre vous, en qui j'ai +toute confiance, au cas o il y aurait eu quelque chose faire ou +cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il tait +donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous +arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai t amene +juger prfrable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes +raisons auraient t trop longues expliquer au gnral: j'ai prfr +vous demander de retarder vous-mme votre voyage, ce qui m'offrait le +prtexte d'ajourner celui de Delphine... propos, avez-vous song ce +que vous rpondriez au gnral s'il vous questionnait sur les motifs de +votre retard? + +Oui, Madame, mais il ne m'a rien demand jusqu'ici. + +Tant mieux, esprons qu'il aura oubli... Maintenant, autre chose, je +viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la +brler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus +sacre que vous n'en toucherez jamais un mot au gnral! + +Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en +lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tir de son sein une +enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine +de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hsitation: + +C'est peut-tre bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous +associer ce secret. + +Le rouge m'est mont la figure. + +Oh! Madame, me suis-je crie, je crois vous avoir fourni assez de +preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder! + +Elle a souri: + +Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunire, et je n'ai aucun doute +blessant votre gard... Eh bien! je vais vous la donner l'instant +cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas +chaud chez vous. + +Elle a recommenc tousser. La soutenant par le bras, je l'ai +reconduite sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en +ai tir une ordonnance de mdecin que je lui ai rendue et une longue +lettre de la mme criture, que je me suis mise parcourir +fivreusement. + +C'tait une lettre suppliante, o le docteur lui parlait le langage le +plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tt non +seulement l'Htel de la Pomme-d'Or, mais l'le de Jersey, qu'il +dclarait meurtrire pour elle. Il lui reprsentait que les plus graves +consquences l'attendaient si elle hsitait davantage se transporter +dans un climat plus ensoleill. Il en tait temps encore, mais tout +juste: dans quelques mois, il serait peut-tre trop tard. Il lui +indiquait la Sicile ou Naples comme le sjour le plus appropri la +conservation de sa sant, ou tout au moins San-Remo, sur la Cte d'Azur, +si le gnral tenait absolument rsider tout prs de France. + +En terminant, il invoquait un suprme argument: si elle faisait fi de +ses conseils, si, pour ne pas contrarier le gnral dans ses projets, +elle se sacrifiait lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la +pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-tre, puis, aucune douleur +n'tant ternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle +entreprenait le ncessaire pour se soigner, elle et lui continueraient +jouir de cet amour qui faisait leur bonheur tous deux. + +J'avais achev cette lecture et j'en tais tout mue, Mon regard +interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des +mains, puis elle me dit: + +Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, +regardez! + +Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu. + +Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empcha en me serrant le +bras nerveusement: Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle +disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me +donne et que je suis bien dtermine ne pas suivre... Quitter Jersey +maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde empcher +le docteur d'en parler personnellement Georges! Je n'y ai russi qu'en +lui exposant que la chose avait besoin d'tre amene avec quelques +mnagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire +le ncessaire et en le priant de m'crire une lettre que je puisse +montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait. + +Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me +suis mise supplier Mme Marguerite de revenir sur une dtermination +qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de sjour et de ne pas +se condamner volontairement une issue fatale, alors qu'elle n'avait +qu' couter les recommandations du docteur pour vivre jamais +heureuse. + +Elle ne me laissa pas continuer. + +Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. L o il a +chou, vous ne russirez pas! + +Eh bien! Madame, rpliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de +russir et de vous sauver malgr vous... Je vais tout dire au gnral! + +Elle plit et me fixa, les sourcils froncs, puis elle me dit: + +Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout l'heure encore que +vous tiez incapable de manquer votre parole... D'ailleurs, +pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, +tout s'oppose ce que j'aille en Italie, ou plutt ce que le gnral +y aille, puisque rien au monde ne saurait le a sparer de moi, du moins +tant que je serai vivante--et peut-tre mme plus tard... Le gnral a +actuellement mille raisons pour rester Jersey, et il en a mille autres +pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande +bataille lectorale qui va se livrer Paris, la fin du mois prochain, +pour les lections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa +dernire carte. S'loigner davantage de Paris, en ce moment, serait une +faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le gnral +n'aime pas l'Italie, ou plutt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui +a reu sa premire blessure et gagn sa croix dans la guerre de 1859 ne +peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oubli... Vous voyez donc +avec quelle rpugnance il m'accompagnerait l-bas. Certes, si je l'en +priais, il y consentirait. Mais, srement aussi, je l'exposerais, en le +faisant, de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on +l'accuserait de nouveau d'avoir cd au caprice d'une femme, et l'on +m'accuserait, moi... Ah! duss-je le payer du prix de ma vie, je ne veux +plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait +en insinuant que j'avais dtourn le gnral de son devoir... + +Elle dit ces dernires paroles avec des larmes dans la voix. Un violent +accs de toux la secoua, elle reprit: + +Voyez-vous, ma pauvre Meunire, il faut que je trane mon boulet +jusqu'au bout. J'aurai beau demander grce, j'aurai beau crier que je +suis mortellement malade, on ne voudra croire ma maladie que quand +j'en serai morte... Et puis, je n'ai mme pas le droit d'en parler, car +ce serait jeter ds maintenant une douleur pouvantable sur son +existence lui, dj si prouv... Mais halte-l, le voil qui +revient! + +Le gnral rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une prsence +d'esprit tonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un +air joyeux: + +Georges, ma gurison est arrive... La Belle Meunire vient de +m'apporter l'ordonnance du docteur et les mdicaments venus de Paris. + +Cela lui causa une joie vritable. Ils s'embrassrent comme aux +meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Aprs l'avoir +parcourue, il demanda: + +C'est tout? Le docteur n'a rien crit avec cela? + +Elle rpondit, du ton le plus naturel du monde: + +Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot. + +Allons, dit le gnral en riant, ces mdecins sont tous les mmes. +Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes votre +intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes! + +Le petit colis contenant les mdicaments se trouvait sur la chemine. +Ils se mirent le dballer, tous deux, retournant chaque objet en tous +sens, comme de vrais enfants. + +Eh bien! Belle Meunire, finit par me crier le gnral, qu'avez-vous +rester toute morose dans votre coin, l'instant o le bonheur rentre +chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous +concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, +soigner notre chre petite Marguerite, et cela ds ce soir, pour qu'elle +soit d'autant plus vite rtablie... + +Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais! + +* * * + +On ne tarda pas descendre pour djeuner. Mme Marguerite s'effora +de montrer plus d'apptit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine +remarquer qu'elle buvait avec avidit, tandis qu'elle se faisait +violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un +violent accs de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit +la courageuse et dclara qu'elle voulait absolument se promener en +voiture avant de se rsigner garder la chambre pendant plusieurs +jours. + +Je l'ai aide mettre une robe forme peignoir en drap amazone, +soutache de noir, largie la taille exprs pour elle, comme si elle +devait tre mre brve chance... Nous sommes monts dans le landau +dcouvert et nous avons fait un grand tour travers l'le. + +J'ai pu me faire une premire impression sur Jersey, laquelle n'a pas +vari depuis. J'ai trouv l'le extrmement jolie, mais d'une joliesse +un peu mivre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le gnral, +les plantes les plus mridionales, les agaves et les camlias, poussent +ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre +artificiellement chauffe. La vgtation a je ne sais quoi d'anmique et +de plot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de +pittoresque ma chre Auvergne, font presque compltement dfaut; les +arbres mme sont rares; point de ruisselets ni de fraches cascades +comme dans ma valle de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondules, o +paissent des vaches maigres cornes rabattues vers le museau, et que +parsment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes +villas pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent +disposes l comme si un enfant-gant les avait sorties de sa bote +jeu. + +Ce qui m'a sembl le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui +tantt apparaissait dans une troue, tantt disparaissait derrire +quelque roche, et qui s'tendait, tout argente, sous le ciel +merveilleusement clair. + +Pendant que nous roulions, le gnral me faisait les honneurs de l'le, +qu'il connaissait maintenant par coeur, m'indiquait du doigt tous les +sites intressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. +Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne +humeur. + +Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulire que je ne +leur avais jamais vue, et o il me semblait lire la volupt du sacrifice +auquel elle s'tait dcide ce matin. Plus d'une fois, elle s'est +penche sur ses paules et elle l'a bais sur les lvres avec une +tendresse perdue. Ma pense se reportait alors ces promenades en +voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la valle de Royat, +et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitt la +toux rauque me rappelait la ralit... + +Tout coup, Mme Marguerite se sentit si altre qu'elle exprima le +dsir imprieux de boire. Le gnral ne voulut pas cder d'abord, car le +mdecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine +de ne pas se gurir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia +avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer +jamais et d'tre bien sage dans la suite, qu'il finit par arrter le +landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une +carafe pleine, toute couverte de bue, tant l'eau tait frache: Mme +Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui +retirer la carafe pour l'empcher d'en boire un troisime. + +Elle fut saisie aussitt d'une quinte de toux terrible. Le gnral l'a +enveloppe de ses bras et lui a port son mouchoir aux lvres. Il y est +venu quelques petites taches de sang. + +Ce n'est rien! a-t-elle dit ds qu'il lui a t possible de parler. +C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge! + +Le gnral l'a gronde d'avoir bu si avidement cette eau glace. Il a +fait refermer le landau et il a ordonn au cocher de revenir toute +vitesse sur Saint-Hlier. + +Aussitt rentrs l'htel, nous avons oblig la malade se coucher, +et, le soir mme, le traitement a commenc. Il s'agissait d'abord de +ragir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux +vsicatoires qui devaient tre gards toute la nuit. Le gnral l'a fait +lui-mme avec des prcautions infimes, et il a enroul ensuite des +bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et +d'adresse que je n'ai pu m'empcher de lui dire: + +Vrai, mon gnral, il fait bon tre souffrante avec un garde-malade tel +que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain +avec ceux que vous aimez. + +IL m'a regarde d'un air tonn: + +Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arriv +d'administrer, qui que ce soit, la moindre pilule! + +Eh bien! mon gnral, je vous flicite et vous admire. Du premier coup, +vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmire la plus accomplie! + +C'est plutt de la soeur de charit la plus exquise que j'aurais d +dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il +entourait sa chre malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et +aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur +le coeur de cette femme qui souffrait,--car ces vsicatoires l'ont fait +atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que +durant cette nuit de veille quels trsors de tendresse et de dvouement +son coeur, Lui, renfermait. + +Le matin, quand nous emes droul les bandes de toile et dcoll +doucement les vsicatoires, j'ai vu le moment o il faudrait les soigner +tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'taient formes. +J'ai pass au gnral de petits ciseaux d'argent: il les a levs, mais +il est devenu en mme temps si ple que j'ai cru qu'il allait +s'vanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, +laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps ador! Ma seule +proposition a suffi lui rendre le courage qui avait failli lui +manquer, et il a bravement accompli l'opration jusqu'au bout. + +Ah! j'ai eu rudement chaud! a-t-il dit avec un soupir de soulagement, +quand le pansement fut termin. + +Ce mme jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions +de son traitement, fort compliqu. Il y avait une potion prendre par +cuilleres d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le +ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparatre le +gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et +compotes. Tout cela, le gnral l'administrait l'heure militaire, sans +une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il +avait affich l'ordonnance prs du lit de la malade et il s'y rfrait +constamment, se mettant dans des colres pouvantables si tout n'tait +pas prt l'heure dire. + +Mais, ds qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une +Sainte Vierge, la berant dans ses bras ainsi qu'elle a d le faire pour +l'Enfant Jsus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns +tendres, les autres gais, pour la rassrner. + +Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorise se lever. Elle +garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit petit +le train de vie ordinaire, tout en continuant sa mdication avec la mme +rgularit. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au +ventre, dont le gonflement diminuait vue d'oeil. L'apptit revenait, +les lvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu +diminu. Pour se rendre le soir dner, on montait maintenant quelques +marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande +salle manger de l'htel. Mais cela ne valait gure mieux, car la fume +des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid +de la cour. Plusieurs fois, les accs la saisirent au moment o elle +dbouchait dans la grande salle commune, et c'tait navrant de la voir +ainsi, sous les yeux de tous ces trangers en train de manger. Au retour +dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de +toux amenant de fcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient +devenir plus rares. + +Ce mieux relatif comblait de joie le gnral. Il faisait plaisir voir, +tant il tait heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prpara une +surprise qui devait mettre le comble son bonheur. Deux amis taient +venus de Paris et le gnral les avait promens pendant toute la +journe. En attendant qu'ils revinssent pour dner, Mme Marguerite +avait fait appeler sa couturire et, nous trois, nous nous sommes +consultes sur ce qu'il y avait faire pour qu'elle pt se mettre en +toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait t dans l'impossibilit +de prendre un corset. Celui-ci gnait bien un peu: il fut coup et +largi sance tenante. + +Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de +tulle noir brod de jais, qu'elle avait d rapporter de Paris tout +rcemment. Il y avait modifier la taille: nous y russmes par nos +efforts combins. J'aidai alors Mme Marguerite s'habiller. Hlas! +elle n'avait plus ses belles paules d'autrefois, et je jugeais, part +moi-mme, qu'il tait prfrable de les voiler. Je pris donc du tulle et +des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne +puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la +coquetterie ne m'aurait certainement pas accord, car la pauvre femme ne +s'apercevait pas quel point elle tait change. Avec un flot de +dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et +taient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les +lvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les +cheveux, et nous emes un ensemble tout fait sduisant. Justement, ces +Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du gnral. Mme Marguerite +souleva la portire, derrire laquelle je me cachais (car je n'avais pas +voulu me montrer ce dner) et pntra vivement auprs d'eux... Ce fut +un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux +invits. Quant au gnral, il ne disait rien: mais, l'ayant regard par +une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue. + +* * * + +Ds que Mme Marguerite eut paru suffisamment rtablie pour n'avoir +plus garder la chambre, le gnral avait propos de reprendre les +promenades en voiture de l'aprs-midi, en leur donnant pour but la +visite de toutes les villas qui taient louer dans l'le. J'avais t +assez imprudente, ce jour-l, pour lui demander pourquoi il tenait tant +que cela rester Jersey, alors que d'autres pays, plus tides, +pourraient leur offrir un sjour autrement agrable; cela m'avait valu +un regard de reproche d'Elle et, de la part du gnral, cette rponse +catgorique: + +Belle Meunire, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous +battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi prs de +France, un pays plus tide et plus sain que celui-l... Jersey? Mais +c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de +Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous +attachent ici. J'ai un lieu de promenade prfr: le chteau de +Montorgueil, et du haut de ce chteau, quand le temps est clair, je vois +les ctes de France! + +En prononant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajout: + +D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre premire sortie sera pour +Montorgueil. + +En effet, nous y sommes alls le lendemain. En fait de chteau, il n'y +avait plus gure que des ruines, des murs crouls, des vestiges de +tours, le tout perch sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un +peu fatigue, s'tait assise chez le gardien, renonant nous +accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du gnral. Quand +nous fmes arrivs, le gnral laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer +qui s'tendait nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de +l'horizon, me dit: + +Tenez, notre France! + +Je portai les regards de ce ct. Je ne voyais que la mer et un bateau +vapeur qui disparaissait, au loin. Le gnral me tendit une lorgnette. +Aprs avoir longuement fix l'horizon, je finis par distinguer, dans la +brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait tre la +cte normande. Le gnral, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait +les yeux sous la main dploye et disait: + +Tenez, je les aperois maintenant, je les distingue, les flches de la +cathdrale de Coutances! + +Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotis par ce qu'il +voyait. Une larme se mit descendre le long de sa joue. + +Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprs de +Mme Marguerite. + +Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien +des fois, je l'ai vu pleurer chaudes larmes, et un jour mme tomber +genoux, la face inonde de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie +qu'il aime si perdument et qui l'a proscrit. + +Le gnral nous rejoignit bientt, l'air proccup, et il demeura +taciturne pendant le reste de la journe. Les jours suivants, il m'a +fait voir tous les autres sites renomms de l'le, le phare de Corbire, +o la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grves +de Lecq, les grottes de Plmont, profondment entailles dans la falaise +et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les +submerge en montant... chacune de ces promenades, conformment au +programme arrt, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient +louer sur notre route. + +On s'tait peu prs dcid pour une proprit situe vers l'intrieur +de l'le, une demi-heure de Saint-Hlier,--une maison de campagne +plutt rustique, mais entoure d'un immense et superbe jardin,--quand le +hasard d'une excursion la baie de Saint-Brelade nous fit dcouvrir, +tout auprs, une villa qui surpassait en beaut tout ce que nous avions +vu. C'tait une sorte de pavillon d't, en briques rouges, d'une +lgance et d'une lgret de construction vraiment exquises, avec +d'immenses vrandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre +grimpant partout. + +Devant la maison s'tendait un bout de prairie qui, seul, la sparait de +la plage. Derrire, le terrain s'levait assez fort, jusqu' un petit +bois de pins. Le jardin, o il devait y avoir, en t, des milliers de +roses couper par jour, occupait cette monte; un chemin, bord par une +rampe pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en dcrivant +plusieurs lacets parsems de bancs de charmilles formes tranges: +tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. +Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades moiti brises, d'o +l'on avait un coup d'oeil superbe sur le jardin, la maison et la mer. + + l'intrieur, la villa tait installe et meuble avec une coquetterie +extrme. C'tait flambant neuf et d'un got parfait. Mais, n'y aurait-il +rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait l une merveille qui +suffisait, elle seule, rendre cette habitation dsirable entre +toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fentres et des +vrandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus +belle de Jersey, qui se dcoupait en anse sablonneuse, termine par deux +promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de chteau fort. +gauche, droite, la cte s'tendait, couverte de prs et de jardins, +parmi la verdure desquels mergeaient quelques maisonnettes blanches et +le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de +l'horizon, c'tait la mer perte de vue. + +Nous tions blouis. Nous ne pouvions nous dtacher de cet enchantement. +Pourtant, le gnral exprima un regret: + +Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on +voit de Montorgueil! + +Mme Marguerite aurait voulu arrter la location immdiatement, mais +l tait la difficult: la villa venait d'tre achete par un Parisien, +qui ne l'avait mme pas encore habite et qui n'tait peut-tre pas +dispos la louer. Cette incertitude les dsola. Ils entamrent de +pressants pourparlers le jour mme, et, ds cet instant, ils n'eurent +plus d'autre aspiration que de les voir aboutir. + +Un matin, par un temps splendide, ils s'en allrent, tous deux, djeuner +l-bas. Ils ne revinrent qu' la tombe de la nuit, heureux et ravis au +del de toute expression. Ils me dclarrent que c'tait un sjour +idal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rve. Ils se +rjouissaient la pense que la location se conclurait sans doute pour +le premier mai. Et, dj, ils faisaient les projets les plus dlicieux: +ils reprendraient leurs promenades cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui +_Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; +ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argents par +le clair de lune... + +Mme Marguerite eut un mauvais accs de toux. Une grande tristesse +s'empara de moi. Le gnral s'en aperut et m'en demanda la cause. Que +lui rpondre?... + +Mon gnral, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra +bientt partir, et j'aurais eu tant de bonheur tre encore l pour +vous installer tous deux dans le nid que vous vous tes choisi. + +* * * + +Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, +prenaient le meilleur de la journe. En rentrant, le gnral passait +dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrtaire, M. M..., +recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes dsireux de +lui tre prsents, puis se htait de rejoindre Mme Marguerite. Ils +causaient ensemble et lisaient, aux deux cts de la chemine, jusqu' +l'heure du dner, et ils reprenaient la causerie, aprs dner, jusque +vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le +gnral restait son bureau une heure ou deux, expdiait quelques +lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras + Mme Marguerite pour la conduire djeuner. Aprs quoi, on partait +en promenade. + +En somme, existence d'officier retrait qui contrastait du tout au tout +avec celle que le gnral avait si longtemps mene. + +Ce changement n'tait pas sans ragir sur son tat d'esprit. Il avait +gnralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent apptit, +mais, n'empche qu' l'observer de plus prs, il apparaissait un +peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie +insuffisamment actif. + +Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'le ou bien disait de +bonnes choses clines Mme Marguerite, et il abordait rarement des +sujets plus srieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de +chevaux o il m'avait mene, o Mme Marguerite avait tenu parier et +o elle avait perdu, un colporteur courut notre voiture et nous tendit +des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le +gnral jetait une pice blanche cet homme. C'taient des images +d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc +d'Orlans et divers pisodes de leur vie, y compris l'audience de la +8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux. + +Un portrait du jeune duc tait accompagn de cette phrase: La prison +est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de +France! + +Un autre portrait le reprsentait en pioupiou, l'arme au pied, avec +cette inscription en lettres tricolores: + +Le premier conscrit de France. + +Encore ce petit duc! fit Mme Marguerite, d'un ton de dpit. + +Le gnral lui prit les gravures des mains, les considra longuement, +les sourcils un peu froncs, puis, les ayant froisses en boule, les +jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole. + +Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le gnral y mit fin +aussitt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui tait pnible. Mais +j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'tait brouill au +moment o M. D... avait t invit fournir ses comptes. Mme +Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse +boulangiste, un coulage d'un million ou deux. + +La seule entreprise dont le gnral se proccupt vivement tait la +prochaine lection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. +Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine. + +En vue du rsultat qu'il entrevoyait, il se disposait mobiliser toutes +ses ressources: car il entendait faire lui-mme les frais de ces +lections. Le Comit boulangiste devait venir dans les premiers jours +d'avril en confrer avec lui. + +Quant Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus +grande srnit cette vie de Jersey, o les journes se passaient +invariablement, pour elle, causer avec le gnral et avec moi, faire +un peu de broderie, un peu de lecture, et crire des lettres. Elle ne +laissait voir aucun dsir d'y rien changer et elle se montra +inbranlable chaque fois qu'il m'arriva, tant seule avec elle, de lui +rappeler ce que lui avait demand le docteur. + +Cependant, elle n'tait pas sans prouver quelquefois une inquitude +secrte pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperue qu'un +dimanche o je fus assourdie par des litanies entrecoupes d'une musique +aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, +situe pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour +regarder par une fentre ce qui se passait. Le bureau du gnral tait +vide: je me mis la croise ouverte, et j'aperus l'Arme du Salut qui +se dmenait sur le quai, devant l'htel. Je me retournai, et ce moment +je vis, travers la porte dont le rideau tait un peu cart, Mme +Marguerite, dans sa chambre, agenouille devant le crucifix d'ivoire +suspendu prs de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue +de cire, le regard fixe et les yeux tout dbordants de larmes. Je fis un +mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperut et se leva, +rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement trouble +dans sa dvotion. + +Vous tes toute pardonne, fit-elle. Je suis, comme vous, une +croyante... Hlas! ne suis-je pas en tat de pch mortel?... Alors, je +prie Dieu et je demande sa misricorde de m'accorder encore la force +de vivre du moins jusqu'au jour o j'aurai cess d'tre une +pcheresse... + +Ce souci de mettre son coeur d'amante en rgle avec sa conscience de +chrtienne la proccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire +aboutir la procdure qu'elle avait intente en cour de Rome. Comme +l'instruction de l'affaire s'ternisait, elle avait fini par s'adresser + un personnage de l-bas dont on lui avait vant l'habilet consomme +en cette matire et l'influence trs grande sur les dcisions du +Vatican. Aprs mr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu +se charger de la soutenir auprs de Notre Saint-Pre. Le but poursuivi +n'tait plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi +celle de l'union du gnral, sous prtexte qu'il avait pous, sans +dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet +de l'instance en divorce du gnral ne leur avait pas permis de s'unir +lgalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage +religieux l'tranger. Des dpches chiffres s'changeaient sans +cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait +aussi de gros, de trs gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice +n'aurait sembl trop lourd Mme Marguerite pour atteindre le suprme +but de ses dsirs: cette bndiction du prtre, cette sanctification de +leur amour qui lui permettrait de retourner, l'me tranquille, +confesse et communion. + +Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant +au gnral, il prfrait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, +chacun d'eux caressait son illusion: elle, la russite de cette +entreprise, lui, le triomphe aux lections municipales de Paris... + +Mme Marguerite avait encore d'autres proccupations, dont elle ne se +confiait pas mme au gnral. + +Elle crivit, son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter la +poste, et elle en reut quelques-unes adresses au nom de sa femme de +chambre. Bien qu'elle ne ft gure loquace sur ces sujets, je compris +qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; +qu'il fallait compter avec deux co-hritiers; que la majeure partie de +l'hritage tait en rente inalinable, d'o ncessit d'en revendre la +nue proprit perte pour se procurer immdiatement une centaine de +mille francs. Je devinai quelque chose de plus: tant alle Paris, de +janvier fvrier, elle y a dchir le testament par lequel elle avait +institu lgataire universelle la jeune femme dont elle aurait rv de +faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le gnral ne prononaient +plus le nom, tant ils avaient eu souffrir de son ingratitude... + +Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon +esprit... Son devoir, elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte + lui de refuser?... + +Sur ce point, elle ne m'a rien rvl, mais un jour elle a eu un mot qui +m'a beaucoup frappe. Je venais de lui raconter comment les journaux +avaient rapport que Mme Boulanger faisait des conomies pour +rserver un morceau de pain son mari quand il lui reviendrait, bris +par la vie... + +Elle m'a regarde singulirement, puis elle a dit, avec un sourire +trange: + +Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le +gnral n'aura besoin de rien, ni de personne. + +* * * + +Les jours s'taient vite couls. La femme de chambre de Mme +Marguerite tait revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte +que ma prsence ne leur offrait plus d'utilit. Ils auraient bien voulu +me retenir quand mme; malheureusement, ma soeur m'crivait que notre +mre tait retombe malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. +Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. +Mais, avant de m'en aller, je devais prouver une motion terrible. + +C'tait l'avant-veille de mon dpart. Ils avaient des invits. Je leur +avais demand la permission de ne pas dner avec eux, et, mon repas +rapidement termin, j'tais remonte dans leur appartement pour lire un +roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent +eux-mmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'tais place sur le +divan de l'antichambre, un coussin sous la tte et le dos tourn la +porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas referme. J'tais tout +absorbe dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du +couloir, j'entendis prononcer le nom du gnral et celui de Mme +Marguerite, ce qui me forait, presque malgr moi, de prter l'oreille +ce qui se disait. + +C'taient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, +sans se douter de ma prsence, causaient tranquillement chez eux, leur +propre porte demi ouverte. Le mari tait phtisique au dernier degr; +il se plaignait amrement sa femme de ce que Madame avait eu la +pingrerie de ne pas lui payer sa dernire note de mdecin, se montant +500 francs. L-dessus, les voil qui se sont mis dgorger tout ce que +leurs mes renfermaient l'gard des matres. + +J'avais eu, jusqu'alors, la navet de croire que ces gens-l, qui +n'taient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de +l'affection, du moins un dvouement absolu Mme Marguerite. Elle les +avait combls de bienfaits. Elle les avait tirs de la misre la plus +noire. Elle ne cessait d'abandonner sa Delphine pour des milliers de +francs de linge et de toilettes peine portes. l'htel, elle leur +avait assign, ct de leur propre appartement, une chambre de faade +avec vue sur la mer. Ils taient servis aussi bien que leurs matres, et +mme mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des +gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient mari leur fille, +Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le +gnral avait ajout 150 louis d'or. + +Ah! dans ce qu'ils taient en train de se communiquer, ils +apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, +qui auraient d baiser les pieds de leurs matres, ne trouvaient que des +mchancets en dire: pis que des mchancets, des objections tellement +immondes que le coeur m'en battait tout rompre de surprise et de +douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie clatait, plus leur +haine s'exasprait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des +accents d'une frocit qui me glaait jusqu' la moelle. Ils se +rjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au gnral et +Mme Marguerite, de ses dfaites lui, de sa maladie elle. + +Ah! la Margot, profra le valet avec un rire dmoniaque, la voil +malade comme moi maintenant!... Tiens, a me fait rire aux larmes quand +je l'entends qui crache sa poitrine... + +Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son +ignominie... Mais le coeur me battait trop violemment... La force me +manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Quand je revins moi, j'tais cette mme place, Mme Marguerite me +faisait respirer un flacon de sels et le gnral me tapait dans les +mains. Ils poussrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au +mme instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre +d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a d +comprendre, car, devenue trs ple, elle s'est retire aussitt et elle +ne s'est plus, ds lors, montre sur mon chemin. + +Quand je fus tout fait remise, le gnral et Mme Marguerite m'ont +emmene dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'tre +de cet vanouissement dans lequel ils m'avaient trouve, exsangue comme +une morte. Je ne pus d'abord rien leur rpondre d'autre que: + +Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!... + +Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur rvler ce que +ces misrables avaient profr sur le compte de Mme Marguerite, le +gnral les aurait tus. Si j'avais seulement rpt la centime partie +de leurs propos infmes, ils eussent t chasss sur l'heure. Je n'osais +pas... Je finis par dclarer au gnral que ces gens-l avaient mal +parl de lui. + +Bon! s'cria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore +une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon +valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu' +admettre son frre sur la liste de mes candidats investis, aux lections +dernires!... Dire que j'allais encore l'envoyer Paris avec un stock +de lettres pour les lections municipales!... Je vous sais fameusement +gr de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, +et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres. + +* * * + +Le lundi 31 mars, au matin, je suis entre dans leur chambre pour leur +faire mes adieux. Ils m'ont demand affectueusement ce qu'il me serait +agrable d'emporter comme souvenir. + +Un bijou, leur ai-je rpondu. J'entends, le pendant du bijou que vous +m'avez fait la joie de me donner Londres. + +Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit: + +Voyez comme nos penses se rencontrent... J'y avais song et j'ai +envelopp hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous +sont confies par le gnral pour que vous les jetiez la poste +Paris. + +Et maintenant, dpchez-vous, le bateau siffle pour le dpart! + +Ils m'ont embrasse et, serrant dans mon sac main le prcieux paquet, +j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre. + +Nous voici Granville. Le bateau est amarr, on va descendre. Je +franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais dj +remarqu les regards obstinment fixs sur moi. Il me serre de si prs +que je me retourne--juste temps pour lui voir adresser un signe un +monsieur occup dvisager les arrivants et dans lequel j'ai devin un +commissaire de police. Je me rends la douane avec tout le monde. + +Puis, en toute hte l'htel, les passagers du bateau taient dj +attabls. + +Vers la fin du repas, un monsieur barbe grisonnante, plac prs de +moi, me dit doucement: + +Madame, vous avez d sans doute vous en apercevoir... Il m'a sembl +remarquer que vous tiez suivie par des agents secrets. + +N'en tait-il pas lui-mme? tout hasard, je lui rpondis d'un air +candide: + +Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutt vous. J'allais +vous faire la mme remarque. Il nous a bien sembl tous que vous tiez +fil. + +Le monsieur prit une expression vaguement inquite. + +Aprs djeuner, je me promenai travers la ville, jusqu'au train de +cinq heures. + + Mantes, tant enfin reste seule dans mon coup, je dballai le +paquet. Il contenait exactement 70 lettres dj toutes timbres, +adresses soit de la main du gnral, soit de celle de son secrtaire; +plus une grande enveloppe blanche cachete. L'ayant ouverte, j'en +retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite +avait crit: remettre de suite ma concierge, 39, rue de Berry. + +Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement. + +La voil telle qu'Elle tait il y a deux ans et demi, quand je l'aperus +pour la premire fois, et mme il n'y a que six mois, mon dpart de +Londres! Son buste de desse se trouve merveilleusement moul dans une +toilette de soire que je me souviens lui avoir vue Royat, lors de son +second voyage: une toilette en velours hliotrope, avec panneaux +soutachs d'or et garnis de pampilles dores. Ses magnifiques bras sont +nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase + fleurs, la main gauche tient un ventail en plumes d'autruches noires + manche d'bne et ferrure d'or surmonte de la couronne vicomtale. +Au corsage, un immense saphir entour de diamants, cadeau du gnral. +Dans les cheveux, un diadme en brillants. Dieu, quel point elle est +blouissante,--ou plutt, hlas! quel point elle le fut! + +Paris, gare Montparnasse! Il est quatre heures du matin. Je dcide de +jeter immdiatement la poste les lettres du gnral, mais en me jurant +de rendre fameusement dure la tche de quiconque voudrait me suivre. Je +commence par me faire conduire directement la gare de Lyon et par y +dposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac main. +Le jour va bientt poindre. Rassure par les quipes de balayeurs qui +sillonnent la chausse, je descends pied jusqu' la place de la +Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la premire crmerie que je +trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de +La Rochelle, je hle un second fiacre. Il m'arrte plusieurs bureaux +de poste o je jette une partie de mes lettres. Je le lche aux Halles +et j'y achte une splendide gerbe d'oeillets l'intention de Mme +Marguerite. Je me rends de ce pas Notre-Dame; j'assiste au premier +office du matin. En sortant, je retiens une troisime voiture, qui me +mne d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. +J'en prends une quatrime sur le boulevard en donnant ordre de me +conduire 25, rue de Berry. Je mets la poste, en route, les dernires +lettres qui me fussent restes. Arrive destination, je paye le cocher +et je me glisse travers la porte peine entr'ouverte. J'aperois, au +fond d'une cour, un domestique favoris, le plumeau la main. Allant +vers lui, je lui demande carrment: + +Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plat? + +Ahuri, il me rpond qu'il ne connat personne de ce nom. Mais je fais la +sourde oreille et j'insiste, afin de laisser la voiture le temps de +filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier: + +Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... a n'a jamais +habit par ici: c'est ce que nous appelons, Paris, le coup du lapin! + +Le laissant ricaner tout son aise, je suis ressortie. La rue tait +vide. Au bout d'un instant, j'tais au numro 39, une grande et belle +maison, tout fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre +aprs avoir caus avec la concierge assez longtemps pour tre sre que +je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de +temps perdre: j'ai vite pris une rue conduisant l'avenue des +Champs-lyses, o j'ai saut dans une voiture--et, fouette, cocher, +pour la gare de Lyon! neuf heures du matin, je partais pour Clermont, +et sept heures du soir j'tais rentre chez moi. Un chagrin m'y +attendait: ma pauvre mre est bien mal. + + + + +CHAPITRE XIII + +Du Retour au second Voyage de Jersey + + +* * * + +178.--_Vendredi 11 avril_. + +Faut-il que j'ai t angoisse par la crise que vient de traverser ma +pauvre mre, pour avoir nglig jusqu' ce jour de leur crire! Je l'ai +fait aujourd'hui, et je leur ai envoy aussi de nos fruits confits +d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait +tant croquer, aux jours, lointains dj, o ils taient mes htes. + +* * * + +179.--_Vendredi 18 avril_. + +Je viens de recevoir la rponse de Mme Marguerite: + +Mardi 15. + +Ma bonne Meunire, + +Nous commencions trouver votre silence bien long et nous nous en +tourmentions. C'tait, en effet, pour une triste raison que vous ne nous +criviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voil votre +mre, j'en suis sre, en pleine convalescence. + +Oui, ma bonne Meunire, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez +si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est--dire +dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hte de quitter cet htel +et d'tre chez nous. + +Ces infmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur +pour moi. Je suis enchante de la nouvelle femme de chambre que j'ai. +C'est une travailleuse, trs soigneuse, trs attentionne, trs +avenante. Cela nous change. + +Savez-vous, ma bonne Meunire, que vous venez de nous gter +horriblement. Nous avons reu hier une caisse pleine de bonnes choses... + +J'ai dclar qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait +Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi. + +Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre +continue diminuer. Je suis sre qu'une fois l-bas, je me gurirai +tout fait. + +Au revoir, ma bonne Meunire, nous avons t bien, bien contents de +vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons +bien. Vous nous reviendrez ds que votre saison sera finie. Le gnral +et moi, nous vous embrassons de tout coeur. + +Vtesse DE B... + +Voil de bonnes nouvelles: la disparition des deux misrables, la +location de Saint-Brelade! + + Paris, la lutte lectorale devient de plus en plus ardente pour le +scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps corps dsespr +entre le boulangisme et ses adversaires. + +* * * + +180.--_Lundi 28 avril_. + +Quel dsastre! Qui aurait pu prvoir qu'ils ne seraient mme pas vingt, +pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un +boulangiste, un seul, d'lu! + +Et c'est pour aboutir cela que le Comit boulangiste a retenu dans la +lutte, malgr lui, le gnral qui avait eu la sagesse de vouloir +l'abandonner ds l'chec des grandes lections de septembre! + +Malheureux gnral! Ils lui en avait cont tant et tant, dans son le +d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre +de l'espoir... Quelle confiance on tait arriv lui inspirer dans la +fidlit de ses lecteurs parisiens, de ses meilleures troupes, ainsi +qu'il disait avec orgueil! + +...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installs Saint-Brelade. Ah! +la triste pendaison de crmaillre! + +* * * + +181.--_Vendredi 2 mai_. + +Le Comit boulangiste s'est rendu Jersey afin de tenir conseil avec le +gnral. On donne entendre que des dcisions extraordinaires +pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la +rentre du gnral avant le second tour de scrutin, c'est--dire demain +au plus tard. + +* * * + +182.--_Lundi 5 mai_. + +Le dsastre est complet. Le second tour de scrutin a parachev l'oeuvre +du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste lu, ce qui +porte le total deux. Voil pour le Conseil municipal de Paris: quant +aux conseillers gnraux de la banlieue, tous les lus sont +antiboulangistes. + +Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurs fidles, +je ne sais mme pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace +autour de moi. C'est maintenant le lchage universel: tout le monde +tourne casaque, tandis que les ennemis du gnral affectent des airs de +toradors foulant aux pieds la bte abattue. + +Quant moi, qui ai la navet de ne pas comprendre que les revers de +fortune puissent rien changer l'amiti, et qui viens d'crire au +gnral qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon +absolu dvouement, je comparerai son histoire politique l'volution +d'une belle toile. + +Elle gravitait dans la nuit quand tout coup elle est apparue, +scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. +Elle a rapidement grandi, inquitant bientt ceux que son clat +aveuglait, mais merveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle +parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le +soleil d'Austerlitz... + +Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comte est arrive remplir +tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise dcrotre, +descendre rapidement vers le nant. La fuite, la Haute-Cour, puis la +dfaite en province, commence par les lections des Conseils gnraux, +consomme par les grandes lections du mois de septembre: voil les +chelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris. + +Adieu, belle toile! Ta descente est acheve! + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +* * * + +183.--_Jeudi 22 mai_. + +Le Comit boulangiste n'est plus. Il a termin hier son inutile +existence, remplie surtout de manifestes trs creux et de notes payer +trs charges. _De Profundis_! + +La France n'aura pas une larme de regret. + +* * * + +184.--_Vendredi 6 juin_. + +La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orlans a t rendu +son papa. + +J'ai de nouveau crit, aujourd'hui, Saint-Brelade, non sans fliciter +le gnral d'tre enfin dbarrass de son Comit. + +* * * + +185.--_Mercredi 25 juin_. + +Une longue et trs curieuse lettre de Mme Marguerite: + +Dimanche 22 juin. + +Vous n'tes pourtant pas, j'en suis sre, ma bonne Meunire, dans ceux +qui abandonnent quand le succs tarde venir... et pourtant, vous +agissez un peu comme si vous n'tiez plus boulangiste... Votre silence +nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien +vilaines choses. crivez-nous vite et nous vous pardonnerons. + +Nous sommes installs Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous +nous y trouvons merveille. Ma sant, ce bon air, s'est tout fait +remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouv ma taille d'autrefois. +Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte merveille. Nous avons avec +nous la mre et la cousine du gnral. Nous sommes donc entours, avec +les bons amis qui viennent nous voir, d'une faon trs douce. Nous ne +sommes donc ni malheureux, ni dcourags par les trahisons dernires. +Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti. + +Le gnral n'ayant plus son Comit qui lui a fait plus de mal que de +bien, va reprendre toute sa popularit, popularit qu'il a acquise sans +son Comit... Il travaille donc beaucoup et espre trs fort dans +l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux +ennemis. Dites-leur que le gnral a gard toute sa confiance, qu'il est +sr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a t tromp, +qu'il l'est encore, comme il est affreusement vol. Il se rappellera +alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospre et la France +entire demandera le gnral grands cris. Pour que cela arrive le plus +vite possible, il ne faut pas que le gnral travaille seul. Il faut +que nous l'aidions tous. + +Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut +faire beaucoup de propagande un nouveau journal qui va paratre d'ici +peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du gnral. Nous vous +en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi +qu'une lettre du gnral crite la direction de ce journal. Il faut, +ma bonne Meunire, vous atteler cette propagande et trouver un grand +nombre d'abonns. Ce journal ne paratra qu'une fois par semaine et ne +cotera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites +bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en mme +temps trs intressant. Vous tes trs intelligente, trs dvoue, vous +aimez de tout coeur notre gnral: travaillez donc beaucoup pour ce +journal. Vous tes mme, surtout pendant la saison de Royat, de le +faire avec succs. Faites de la propagande galement Clermont. C'est +dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous... + +Le gnral se porte merveille, il engraisse mme beaucoup. Ds que +votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-mme. Nous +esprons que votre mre va bien et que ce n'est pas sa sant qui est +cause de votre silence. Allons, crivez-nous vite, et bientt. + +Nous vous embrassons de tout notre coeur. + +B. B. + + Le gnral fait envoyer galement des exemplaires M. B... Dans votre +propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. +Hlas! ces malheureuses lections ont cot deux fois plus cher que je +ne le pensais. + +Je lui ai rpondu immdiatement,--par lettre charge, puisque de nouveau +mes deux dernires missives ne leur sont pas arrives en mains... Je +lui ai promis de m'employer de toutes mes forces la propagande qu'ils +voulaient bien me confier. + +Je n'attends plus que le journal annonc. Mais je tremble que, dans la +situation actuelle, les rsultats possibles ne soient en disproportion +absolue avec l'effort dploy... + +* * * + +186.--_Dimanche 6 juillet_. + +La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais un grand journal, +ou alors une sorte de revue, comme il en parat tant Paris une fois +par semaine. Quelle dception en recevant cette mince gazette, identique +par le format et l'apparence la plus modeste des feuilles d'intrt +local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton! + +Je suis dsole. Autant vouloir placer les actions d'une maison de +crdit en pleine dconfiture! + +* * * + +187.--_Mercredi 16 juillet_. + +On nous informe, de Jersey, que l'amie du gnral Boulanger a t +atteinte d'une fluxion de poitrine. L'tat de Mme de Bonnemain, aprs +avoir inspir d'assez vives inquitudes aux htes de Saint-Brelade, est +maintenant tout fait rassurant. + +Quand cet entrefilet m'est tomb sous les yeux, cette aprs-midi, vite, +j'ai crit au gnral, le suppliant de me tranquilliser. Je venais +justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite. + +* * * + +188.--_Dimanche 24 aot_. + +Aprs la dfaite, la trahison: c'tait fatal. Il s'agissait seulement de +savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de +sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est +srement un de ceux qui formrent le Comit du gnral, qui reurent ses +confidences et qui partagrent ses secrets. + +De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux +dernires miettes: puis, quand les revers furent arrivs, quand il fut +bien sr qu'il n'aurait plus rien retirer de l'entreprise, ni rien +craindre du matre proscrit, il a port tout cela au journal qui +pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue. + +Le scandale produit par l'apparition de ces Coulisses du Boulangisme, +dans le _Figaro_, est sans nom. + +* * * + +189.--_Mardi 26 aot_. + +Enfin, j'ai pu me procurer le numro du _Figaro_, introuvable depuis +deux jours, autour duquel tous les journaux mnent un tel tapage cause +des rvlations qu'il contient sur Mme X... + +Pauvre Mme X...! Il lui a t fait la faveur d'un chapitre entier. + +Ah! comme Mme Marguerite a d cruellement souffrir en lisant ces +lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein +coeur! Quels tourments affreux elle doit prouver cette heure mme, en +songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les +yeux cet article infme qui la classe sans faon parmi les matresses et +les bonnes fortunes du gnral, qui parle de leur amour si sacr comme +d'une liaison publique et affiche, qui lui reproche textuellement de +n'avoir pas t le conseiller clair et nergique qu'il et fallu au +gnral, de n'avoir pas t ambitieuse pour lui, d'avoir obi des +sentiments ordinaires, d'avoir t une amoureuse goste, de lui avoir +fait tout sacrifier et d'avoir t l'obstacle sa fortune; qui, bien +plus, l'accuse d'avoir prpar et excit le gnral la fuite, et qui, +prtendant pntrer dans le secret de son me, ose insinuer qu'en +elle-mme cette fuite a d la rjouir! + +Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout +l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas crire! Une chose +au moins aurait d vous toucher: un peu de piti envers un pauvre tre +souffrant, min dj par une maladie terrible, et que vos rvlations +peuvent faire mourir... + +* * * + +190.--_Mardi 2 septembre_. + +Ce que je redoutais tant se ralise. Je viens de lire dans un journal +que Mme de B... aurait eu une rechute trs grave. + +Affole, j'ai couru Clermont et j'ai tlgraphi au gnral: + +_Vous supplie envoyer nouvelle sant. Attends rponse anxieusement_. + +* * * + +191.--_Samedi 6 septembre_. + +Grces soient rendues au ciel! La nouvelle tait fausse et mon alarme +vaine. Voici ce que m'crit Mme Marguerite elle-mme: + +Mercredi 3 septembre. + +Ma bonne Meunire, + +Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela +n'est pas tout fait notre faute. J'ai t bien malade tout le mois de +juillet, ayant btement attrap une grosse pleursie. Mais, grce +Dieu, cela n'tait pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont +bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument +gurie et mme mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous +voir, ma bonne Meunire. Si, ensuite, je ne vous ai pas crit au mois +d'aot, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore +beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant +beaucoup, trouv le temps de vous dire que nous vous aimons toujours +bien. Hier, nous avons reu votre dpche, et, vous voyez, quoique trs +prise, trs occupe, nous y rpondons, car nous vous aimons bien et nous +esprons bien vous revoir bientt. + +Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous +pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce +bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout coeur. + +Bien vous. + +* * * + +192.--_Vendredi 3 octobre_. + +Le mois de septembre s'est achev, mais la lessive boulangiste ne +semble pas vouloir toucher sa fin. Quelle lessive, bont divine! De +mmoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assist pareil +entre-croisement de polmiques, de dmentis, d'altercations +personnelles, de duels, de procs-verbaux, de lettres de tmoins, le +tout agrment de la collection la plus complte qui se puisse imaginer +d'outrages de toute espce. C'est une mle gnrale o se confondent +tous les partis. + +* * * + +193.--_Lundi 27 octobre_. + +Mme Marguerite ne m'ayant pas encore rpondu au sujet de mon voyage +Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait esprer, dans sa dernire lettre, +pour le 15 de ce mois, je viens de leur crire que j'attends leurs +ordres. + +* * * + +194.--_Mardi 25 novembre_. + +L'hiver est prcoce cette anne. Nous avons eu de la neige en masse. Il +gle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire l-bas, sur le +bord de l'Ocan, Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids +peuvent avoir pour la sant de Mme Marguerite. Je viens de leur +rcrire. + +* * * + +195.--_Samedi 6 dcembre_. + +Reu, enfin, une lettre de Mme Marguerite: + +Mardi 2 dcembre. + +Ma bonne meunire, + +Pour sr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que +nous ne pensons plus vous... Voil qui serait mal vous... Nous vous +aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger +pour nous venir bientt. Je suis sre que cela vous fera plaisir de +revoir le gnral bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et +d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez galement beaucoup mieux. +J'ai t dernirement Paris--une des causes de mon long silence,--et, +l, j'ai consult les plus grands mdecins. Ils ont tous dclar que je +n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons taient +trs bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand mon estomac, il +est remis et j'ai repris, avec mme un peu de maigreur, mes mesures +d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien +entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous +renseignerons comme pour les autres fois. + +Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze +jours Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... +Nous y avons fait un trs agrable sjour. Nous venons d'avoir un temps +trs froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas +avoir trs chaud chez vous. Comment va votre mre? J'espre que sa sant +ne vous empchera pas de venir. Le gnral et moi nous vous embrassons +de bonne amiti. + +Vtesse DE B... + +* * * + +196.--_Jeudi 1er janvier 1891_. + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Le premier janvier de l'anne passe tait dj bien triste pour lui, et +cependant c'tait avant le dsastre des lections municipales, c'tait +avant les Coulisses du Boulangisme, et c'tait avant sa maladie, +Elle! + +Elle! Voil tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'croulement de +tout ce qu'il rvait. Voil le seul lien qui l'attache encore la vie. + +Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain! + +* * * + +197.--_Lundi 12 janvier_. + +J'ai reu la rponse aux deux lettres que je leur avais envoyes, le +mois dernier et au jour de l'an: + +Jeudi 8. + +Ma bonne Meunire, + +Nous avons t bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la +dernire qui nous dit que vous tes rassure sur la sant de votre +soeur... Nous pensons bien souvent vous et nous avons grand dsir de +vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous +n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous crirai la +date laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en +rjouissons l'avance. Malgr l'hiver absolument rigoureux que nous +avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au gnral, il se porte +merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et +le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. crivez-nous, dites-nous ce +que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout +savoir, tout connatre. + +Nous dsirons que votre mre aille le mieux possible. Nous vous +souhaitons ce que vous dsirez, d'autant plus que mon coeur me dit que ce +que vous dsirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre +dsir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sre!... + +Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons. + +B. B. + +J'ai rpondu sur-le-champ,--mais, quant la politique, je me suis +contente d'crire que la sant des miens m'avait proccupe tel point +que je n'ai plus caus avec personne, ni lu aucun journal, depuis des +semaines. + +D'ailleurs, qu'aurais-je eu leur dire qui pt les intresser? Des +mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vrit? Ce serait encore pire! +La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans +rsurrection possible. Le regain d'actualit que lui avaient donn les +scandales est lui-mme tomb. Les polmiques se sont teintes et l'on ne +reparle plus du gnral que de loin en loin, comme d'un personnage +historique dont l'aventure se voile dj dans la brume du pass. + +* * * + +198.--_Lundi 9 fvrier_. + +Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon +voyage, remis de mois en mois depuis octobre: + +Jeudi 5 fvrier. + +Ma bonne Meunire, + +Si je ne vous ai pas crit plus tt, c'est que nous venons d'avoir, +pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour +tout ce mois-ci. Cela nous dsole beaucoup parce que cela nous force +reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est +que, puisque nous sommes malheureusement forcs de vous retarder d'un +mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons +de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez +plus rien?--Voil: c'est que, venant cette poque, outre le grand +plaisir que nous aurons vous revoir, vous pourrez nous tre utile. +Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, +trois semaines, peut-tre plus... Voil ce qui nous fait plaisir! +Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester +le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas? + +Le gnral a t, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. +Mais il est, maintenant, tout fait guri. Moi, je vais mieux, tout en +n'ayant pas encore une sant bien robuste. crivez-nous bien vite que +nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez +pour laisser votre maison le long temps que nous vous rclamerons.--Quel +hiver affreux vous avez d avoir... Ici, pour le pays, il a t +terrible: mais, chez vous, quelles misres il y a d avoir... + +Au revoir, ma bonne Meunire, nous vous affectionnons bien, nous vous +embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps. + +B. B. + +Je suis de plus en plus inquite par les nouvelles qu'elle m'envoie sur +son tat. Dans sa dernire lettre, elle me disait: Je ne me porte pas +trop mal. Maintenant, elle m'crit: Je vais mieux, tout en n'ayant pas +encore une sant bien robuste. J'ai relu un vieux paquet de lettres +d'un parent qui s'en est all de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, +il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu' la fin... + +* * * + +199.--_Jeudi 26 fvrier_. + +On m'a montr un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue +Paris il y a quelques jours, a t atteinte d'une pneumonie. + +J'allais courir la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient +supplie d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me +rappelant les faux bruits qui m'avaient dj alarme au dbut de +septembre. + +Je me suis donc rsigne crire seulement. Mais o? En quel endroit +est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoy +une lettre et une autre Saint-Brelade. + +* * * + +200.--_Vendredi 13 mars_. + +Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journe, +puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux +semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reue de Mme +Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publie +par les journaux. + +HOTEL DE BELLEVUE + +BRUXELLES + +Mercredi 11. + +Ma belle Meunire, il y a une dizaine de jours, nous vous avons crit +afin que vous ne soyez pas trop tourmente par la lecture des +journaux!... Avez-vous reu cette lettre?... Selon toutes les +probabilits, nous croyons qu'elle n'a pas d vous parvenir. Je vous +racontais qu'ayant t oblige d'aller Paris, il y a maintenant trois +semaines, j'ai t prise, Paris, d'une congestion pulmonaire. Le +gnral, vous comprenez, s'est affol de me sentir malade loin de lui. +Moi galement, j'en tais si malheureuse que cela augmentait ma fivre, +et les mdecins ne voulaient pas me laisser retourner Jersey. +Heureusement, le gnral a eu la bonne pense de Bruxelles. J'ai pu +faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvs ici. + +Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soigne et je pense que, +d'ici huit dix jours, je pourrai--nous pourrons--rentrer +Saint-Brelade. Ds que nous y serons, nous vous en prviendrons et vous +pourrez nous arriver. Donc, bientt, ma belle et bonne Meunire. Nous +vous embrassons bien fort. + +B. B. + +crivez _Monsieur Bertin,_ + +_Htel de Bellevue, Bruxelles,_ + +_Belgique_. + +Mettez votre lettre au chemin de fer. + +Quel drame rvlent ces quelques lignes: Le gnral s'est affol de me +sentir malade loin de lui. Moi, galement, j'en tais si malheureuse que +cela augmentait ma fivre, et les mdecins ne voulaient pas me laisser +retourner Jersey!... Il me semble y assister: Elle, couche, presque +mourante, Lui, fou de douleur, l-bas, envoyant dpche sur dpche et +dj prt partir pour Paris... + +Que serait-il arriv, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se +faire transporter Bruxelles! Il serait accouru auprs d'Elle. On +aurait eu la frocit de l'emprisonner, et l'univers aurait assist ce +dnouement effroyable: l'amante tue par le chagrin et l'amant frapp de +dmence par le dsespoir ou se tuant lui-mme, aprs avoir puis en +quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir. + +* * * + +201.--_Mercredi 25 mars_. + +Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reu cette lettre midi: + +HOTEL DE BELLEVUE + +BRUXELLES + +Dimanche 22 mars. + +Ma bonne Meunire, + +Je vais mieux et nous partons aprs-demain, mardi, pour Jersey. Nous y +serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous +rejoindre ds le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre +mardi ou peut-tre seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, +car il faut que vous quittiez Clermont ds mercredi soir, c'est--dire +le soir du mme jour o vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que +mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. +Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. +L, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, djeuner, et +vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part 11 heures 30 du +matin. + +Donc, vous prenez, jeudi 26, 11 heures 1/2 du matin (onze heures et +demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez aprs tre reste +deux heures Rennes pour y dner.--Vous arriverez, dis-je, Saint-Malo + 10 heures 42 du soir. L, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez +conduire directement au bateau partant pour Jersey 5 heures 45 du +matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et l vous vous +coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller l'htel et de +vous lever 4 heures du matin, et ainsi, galement, vous ne risquez pas +de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures Jersey et l vous +trouverez la voiture que vous reconnatrez bien, n'est-ce pas?... + +Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunire? Oui, n'est-ce pas? +Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. +Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous +enverrez cette dpche: + +Gnral Boulanger, Jersey.--Entendu. C'est tout, nous nous +comprendrons. bientt donc, ma bonne Meunire. Nous vous embrassons de +bon coeur, + +B. B. + +Quand la lettre m'a t apporte, j'tais encore couche, avec un +vsicatoire sur l'paule droite. Ma soeur aussi est alite, et rien +n'tait prt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai prs d'eux + l'heure dite! Je me suis aussitt prcipite aux mille prparatifs +faire. Tout a t men tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre. + + + + +CHAPITRE XIV + +Saint-Brelade + + +202 + +_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_. + + neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain +jeudi, onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. Rennes, +ayant une grande heure moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas +tard remarquer que j'tais suivie par une sorte de grand escogriffe, +envelopp dans un ulster et flanqu d'un gros dogue. Je n'en ai pas +moins continu ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de +la maison o le gnral Boulanger tait n. On n'a pas su me renseigner +exactement. J'ai d repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de +temps m'en enqurir: je l'aurais bien retrouve, si toutefois elle est +encore debout. + + onze heures du soir, j'tais Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au +port. Je suis descendue, on a dpos mes bagages prs de moi et voil +l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agrable +sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demand + tre mene, impossible de ne rien distinguer travers l'obscurit, si +ce n'est, de-ci de-l, quelques lanternes lointaines et, mes pieds, un +clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour +comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre deux pas de +moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout l'heure avec son +dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets courir, +butant chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements +furieux du chien. + +Je me serais immanquablement noye dans quelque bassin, si deux +douaniers n'avaient surgi juste temps pour me recevoir dans leurs +bras. J'tais si effraye qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir +leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assure que le bateau tait +l, l'ancre: si je ne l'avais pas aperu, c'est qu'tant mare +basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramene +vers l'endroit d'o je m'tais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais +les bagages, grce Dieu, taient rests en place. Ils ont donn un +coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du +bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu' le suivre, sur +l'chelle qu'il s'est mis redescendre, pour parvenir au bateau. + +Au petit jour, le temps s'est gt, une bourrasque s'est leve, +accompagne d'une violente giboule. Cela promettait une jolie +traverse. Elle a t, en effet, aussi mauvaise que possible. + +Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du +port de Saint-Hlier, suivi, courte distance, d'un autre vapeur, sous +pavillon anglais. Aussitt la passerelle jete, je me hte de quitter +cette coque de noix o j'ai t si affreusement secoue cinq heures +durant. Horreur! La terre ferme elle-mme, sous mon pied mal assur, +continue le tangage et le roulis du bateau! + +J'aperois le tilbury du gnral, amen pour prendre mes bagages, et en +mme temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns +attels au landau ferm et vide. Je monte dans la voiture qui repart +aussitt vers l'autre extrmit du port. Je me demande ce qu'elle va y +chercher: mais dj je me trouve en face du bateau anglais que nous +avions devanc tout l'heure. Au mme instant, sur la passerelle qu'on +vient de jeter, apparat le gnral... + +Mais il n'est pas seul. son bras se trane un pauvre tre courb, un +spectre de femme drap dans un grand manteau de fourrure d'o +s'chappent des falbalas frips. Mon regard hsite... La voil qui lve +un peu la tte, montrant un visage livide et dcharn. Est-ce possible, +grand Dieu?... Jsus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle! + +Je les regardais s'approcher, terrifie comme si je voyais Lazare sortir +de son tombeau. Je n'avais cess de trembler, pendant tout le voyage, en +songeant l'tat o je la trouverais. Mais jamais, en mettant les +choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit ralisable de +changer d'une faon si affreuse, tout en gardant encore un reste de +vie. + +Je ne sais o j'ai trouv la force de les embrasser, de leur dire +quelques mots de bienvenue, quand ils sont monts dans la voiture. Nous +roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se +dtacher d'Elle, de cette pauvre figure mconnaissable, amaigrie au del +de toute expression, de ces joues creuses, de ces lvres rduites rien +qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et dchausses. Elle +me fixait de ses yeux caves, dmesurment agrandis par le rapetissement +de la face, et brlants de fivre. + +Vous paraissez mue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien +change? + +Je fis un effort surhumain pour ne pas clater en larmes, et je lui +rpondis: + +Comment n'aurais-je pas de l'motion: vous revoir, vous retrouver tous +deux, aprs une anne entire passe loin de vous!... Vivre enfin cet +instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout + l'heure encore, pendant cette traverse maudite o j'ai souffert mille +morts, je dsesprais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre +traverse n'a pas t meilleure, car nous sommes trois ici avoir bien +mauvaise mine. + +C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le +gnral, qui la craint tant, avait cependant retard notre dpart d'un +jour parce que les dpches la reprsentaient comme mauvaise... Nous +n'avons rien perdu pour attendre et nous avons t horriblement malades +tous deux. + +L-dessus, elle se mit me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle +avait entrepris en fvrier parce qu'elle avait donn cong pour son +appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-mme de +l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, +ds son arrive, elle tait tombe malade d'une dangereuse pleursie, +qui l'avait cloue au lit l'Htel Continental. Comme elle me l'avait +crit, il s'tait pass l quelques journes atroces, le gnral affol +tant dj sur le point d'accourir Paris et elle-mme prouvant un +dsespoir sans nom la pense de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, +grce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, +le 26 fvrier au soir, et rejoindre le gnral Bruxelles... + +Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le +timbre d'autrefois n'tait qu' peine voil. En revanche, la toux ne +discontinuait pas, et il y eut finalement un accs terrible o je crus +que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le +gnral lui fit dfense d'ouvrir la bouche et il continua lui-mme son +rcit: + +Ce que Marguerite a oubli de vous dire, c'est que je me suis oppos de +toutes mes forces ce qu'elle ft ce voyage de Paris avant l'arrive de +la belle saison. Je craignais qu'elle ne prt froid: vous voyez si mon +pressentiment m'a tromp... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empcher +d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles Jersey, si long, si +fatigant: pensez donc, de Bruxelles Ostende, d'Ostende Douvres, de +Douvres Southampton, de Southampton Jersey, vingt-quatre heures de +trajet, moiti en chemin de fer, moiti en bateau, et par quelle +mer!... Mais, Madame est une enfant gte qui ne veut plus en faire qu' +sa tte: elle a absolument tenu prsider en personne au dmnagement +de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne +resterons pas davantage Saint-Brelade et que nous nous tablissons +dfinitivement Bruxelles, o j'ai lou un htel, rue Montoyer. Mon +mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend dj l-bas en garde-meuble, +depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il +ne reste plus y expdier que les quelques caisses d'objets que nous +avons Saint-Brelade. Et vous allez mme nous donner un fameux coup de +main pour cette besogne... + +Pendant que le gnral parlait, sa figure, trs ple lorsqu'il tait +sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le +visage plein, les mains grasses, le corps pais accusaient une sant +resplendissante. + +Nous tions en train de traverser un gros bourg: Saint-Aubin! dit le +gnral. Dans dix minutes, nous sommes chez nous! + +La route longeait maintenant la mer qui s'tendait main gauche, grise +et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants, +puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa, +profilant son lgante silhouette sur le fond plus sombre de la cte +couronne de pins. + +Au moment o la voiture s'engagea dans le chemin conduisant la grille, +un drapeau tricolore fut hiss le long du grand mt blanc qui s'levait +derrire la maison. + +Le gnral eut un mouvement de joie: Notre drapeau!... Combien je lui +dois, celui-l! Combien il me l'a fait paratre moins loigne, notre +France! + +* * * + +Ce jour-l, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le gnral et +Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient +assigne,--une jolie chambre tendue de cretonne fleurettes roses sur +fond crme et bleu de ciel, dont la triple fentre donnait sur la mer. + +Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils +n'taient mme pas descendus dner, tant le mal de mer de la traverse +leur avait enlev toute envie de manger. + +Ds le lendemain matin, je me mis ma besogne de dmnageuse, ce qui +m'obligea parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier. +Mais loin de lui dcouvrir des dfauts cachs, je la trouvai plus +pimpante encore, vue de prs, que lors de notre premire visite, il y a +un an. + +Elle tait construite sur un plan parfaitement conu. Les communs, avec +les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques, +occupaient tout l'arrire du btiment, regardant le jardin, tandis que +les chambres d'habitation donnaient toutes sur la faade, avec vue sur +la mer. Elles taient au nombre de quatre chaque tage. Celles du +rez-de-chausse communiquaient seules entre elles; celles des deux +autres tages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui +sparait les deux parties de la maison. + +La plus vaste pice tait, au rez-de-chausse, le bureau du gnral. La +lumire y entrait flots par une grande vranda vitre. Beaucoup de +bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une +console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une +jolie toile qui reprsentait _Tunis_ en libert, dans la prairie, levant +sa fine tte de cheval pur sang. + +Deux portes, spares par la chemine, conduisaient au salon, dont les +murs taient tapisss d'un treillis de bois dor sous-tendu de soie +ponceau, et dont le plafond tait tout revtu de glaces plates, sur +lesquelles taient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une +prcieuse pendule ancienne sur l'imposante chemine, un admirable cran +de soie brod la main, deux grandes lampes pied, des fauteuils, des +guridons, dont un muni de papier lettres ayant pour en-tte une vue +de Saint-Brelade. + + ct du salon, la salle manger contenant de trs beaux meubles, et +enfin la bibliothque, encombre de livres, o se trouvait un grand +meuble extrmement riche, incrust de nacre. + +Le salon et la salle manger dbouchaient tous deux sur la grande +vranda centrale, faisant face la mer. La porte du salon tait masque +par un magnifique rideau en soie olivtre, brod en zigzags, petits +points, par Mme Marguerite elle-mme, l'poque o une longue +maladie l'avait retenue alite pendant plus de deux ans. Des tables +rustiques et des fauteuils d'osier, draps de cretonne, garnissaient la +vranda qui s'ouvrait sous une toiture vitre soutenue par des colonnes +le long desquelles des rosiers grimpaient. + +On montait du rez-de-chausse aux deux tages suprieurs par un bel +escalier trs clair, orn de vieilles tapisseries images et d'une +exquise lanterne en fer forg. + +La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du +gnral. Les tentures et les meubles taient en peluche verdtre. Sur +une table, un objet de forme trange: un moulin goudron, plac l pour +purifier l'air. + +La chambre du gnral tait reprsente par une petite pice attenante +laquelle menait un couloir troit. + +Ce premier tage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait +habite, l'anne dernire, la mre plus qu'octognaire du gnral; celle +o sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait rsid pendant tout le +sjour de Mme Boulanger mre, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin +qu'on m'avait donne. + +Au second tage se trouvaient des pices mansardes, meubles d'une +faon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages +et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophes et +d'armes; et le reste l'avenant. + +Dehors, sous les fentres, le printemps venait. Le jardin, assez triste + notre arrive, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la +jeune verdure poussait et quelques arbustes commenaient se couvrir de +floraison blanche ou rose. L'air devenait tide. C'tait la saison des +amoureux. + +Il semble qu'on n'aurait d entendre que rires, chansons et baisers dans +cette villa dlicieuse, o deux amoureux comme il n'y en a gure au +monde avaient tabli leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence +de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. +Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre +tte--tte divin: mais derrire vous s'est gliss, invisible, un +troisime hte. Il a franchi le seuil en mme temps que vous; il s'est +assis votre foyer et il ne lchera prise que lorsqu'il tiendra la +proie qu'il s'est marque... + +* * * + +Hlas! Rien de plus triste que l'existence vcue par eux dans ce sjour +d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir rien, ne sortaient +jamais dans le jardin, n'allaient mme pas sur la vranda. Au bord de la +mer se dressaient, abandonnes, deux cabines qui ne leur avaient +peut-tre jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse +sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur matre, et, comme lui, +ils s'panouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par +semaine, des sorties en voiture, mais en voiture troitement ferme. Les +visiteurs taient rares. Les aprs-midi s'coulaient mortellement +longues. Une immense tristesse pesait sur la maison. + +Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse +augmentait: elle ne se dplaait plus qu'en se tranant avec la plus +grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'tait plus +qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de +teinture d'iode ce qui avait t autrefois un torse de Vnus et ce qui +n'tait plus maintenant qu'une cage osseuse, o pendillaient quelques +restes de chairs brles par les pointes de feu. Les paules s'taient +votes en arc de cercle. Deux profondes salires se creusaient aux +clavicules. Les bras taient d'une maigreur affreuse. + +La toux tait continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait +des accs si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais +il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps +exsangue n'en avait plus donner. L'apptit dcroissait sans cesse. +Elle n'arrivait plus rien supporter, ni le lait, qui lui tait +tellement recommand que le gnral avait achet, exprs pour elle, une +petite vache du pays, ni mme le Champagne. + + l'heure des repas, elle se rendait table, soutenue par le gnral, +mais elle ne touchait presque rien et elle faisait peine voir. +Souvent, des nauses la prenaient, et elle avait aussi des pertes +sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle tait atteinte de +quelque autre drangement interne en mme temps que de la phtisie. Ces +causes runies prcipitaient l'aggravation de son tat et htaient la +consomption de son pauvre corps, d'o se dgageait une senteur +coeurante--pour ne pas dire plus--qui imprgnait son linge, ses +vtements et se rpandait dans les chambres o elle passait. Les nuits +taient encore pires que les journes. Elle avait la fivre, une forte +transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le +gnral ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-mme que +quelques bribes de sommeil. + +Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu' regret; +elle aurait prfr cder l'alanguissement de sa faiblesse et rester +constamment couche. Mais les docteurs avaient recommand au gnral de +s'y opposer, un trop long sjour au lit dprimant l'nergie et diminuant +les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger se +lever. Un jour, elle s'entta n'y pas consentir. Pour flchir sa +volont, il dclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas +descendue table. Elle ne voulut pas cder et c'est ainsi qu'il est +rest toute une journe son chevet sans la quitter des yeux et sans +prendre aucune nourriture. + +* * * + +Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de +toilettes. Elle, si fire jadis de changer de robe trois ou quatre fois +par jour et de dner tous les soirs en grande toilette de bal, ne +quittait plus maintenant son peignoir ouat en pkin lilas raies de +soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient +d'une faon navrante avec ce cou et ce visage dcharns. C'est peine +si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire +Saint-Hlier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en +fourrure autour du cou. + +* * * + +Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts +taient surchargs de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse +perle noire entoure de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, +elle avait cinq anneaux monts de la mme faon, mais enchssant cinq +pierres de couleurs diffrentes: topaze, rubis, meraude, saphir et +diamant. + +Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret bijoux +et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces +reines d'gypte dont on a trouv les corps momifis dans les pyramides, +pars comme pour un couronnement. Elle se plaait devant une glace et se +souriait. Et il me semble voir se reflter l'image de la Mort qui +grinait des dents. + +* * * + +Mme Marguerite prvoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une +fois, je l'ai surprise tournant un chapelet chane d'or et grains de +nacre perlire, taills en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands +yeux dsesprment levs au ciel, que demandait-elle la misricorde du +Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: Pourvu que je puisse vivre +jusqu' ce qu'il me soit permis de me marier chrtiennement, je mourrai +heureuse! Pauvre infortune! C'est un miracle qu'elle implorait: car, +maintenant qu'elle a puis sans succs toutes les ressources de la +science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle cleste pour +prolonger sa vie, ne ft-ce mme que de quelques mois! + +Parfois, il lui arriva de faire allusion sa mort. Un jour, comme Elle +finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait faire elle-mme, +par clinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse: + +Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus? D'autres fois, il +lui prenait des lans subits de tendresse comme je ne lui en avais +jamais vus. Elle l'enlaait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, +donnait toute son me dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je +sentais qu'une pense de mort venait de passer sur elle. + +Un soir mme, aprs une crise de toux terrible, elle s'cria, en se +mettant sangloter: + +Georges, mon Georges, je crois que bientt nous allons tre spars! + +Il la saisit bras le corps, la serra contre lui d'une treinte +perdue, et, sanglotant lui-mme, lui dfendit de prononcer encore le +mot de sparation: Me sparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si +tu pars la premire, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te +rejoindrai aussitt l o tu seras alle... Et puis, je t'en supplie, ne +parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas +encore de belles annes vivre, une fois que tu seras gurie, jusqu' +ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, o nous partirons +tous deux, la main dans la main?... + +En parlant ainsi, le gnral tait sincre. Il ne pouvait pas plus +admettre la disparition de cette vie laquelle la sienne tait si +troitement lie, qu'un homme en pleine force ne peut se faire l'ide +de sa mort. Il n'avait mme pas la notion de la gravit du mal dont se +mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce ft la phtisie. Il ne +s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son +adore une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours +belle comme autrefois. + +Un jour, Mme Marguerite s'tant trouve plus mal et ayant gard le +lit, j'ai voulu profiter de ce que je djeunais seul avec le gnral +pour tcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon +devoir d'attirer son attention sur la gravit de la maladie de Mme +Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa +serviette, il s'est mis dans une colre pouvantable: + +Je vous dfends, a-t-il cri, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous +de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur! + +Il avait tellement dpass la mesure que je n'avais plus qu' me lever +et me retirer. peine tais-je dans ma chambre que le gnral m'y a +rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a prie de lui +pardonner son emportement. + +Seulement, a-t-il ajout, je vous en supplie, quelles que soient vos +bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi +pnible pour moi! + +Et aussitt, comme pour me prouver--ou se prouver lui-mme--que mes +apprhensions taient sans motif, il s'est mis me raconter, avec force +dtails, comment Mme Marguerite avait travers jadis des maladies +bien autrement dangereuses, qui l'avaient cloue au lit pendant des +annes, ce qui ne l'avait pas empche de s'en remettre compltement et +de redevenir florissante de sant. + +Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai +pas trouv une seule lui dire. + +* * * + +La maladie de Mme Marguerite n'tait pas sans influer sur son humeur. +D'gale et de calme qu'elle tait autrefois, elle tait devenue +changeante, impressionnable et prompte s'agacer. + +Ainsi, le tic-tac de la pendule place sur la chemine de leur chambre +coucher lui avait caus de telles crises d'nervement que le gnral +avait pris le parti d'arrter le mouvement tous les soirs, quitte le +remettre en marche chaque matin. + +Un jour, elle prouva une dsolation sans nom parce que son couteau +papier tait perdu. Il est vrai que ce couteau, lame de nacre perlire +et manche de vieil argent fleuronn d'or, avait toute une histoire qui +le rendait plus prcieux pour elle que n'importe quel autre objet. + +C'tait le premier souvenir que le gnral, alors ministre de la Guerre, +lui et offert, dans un magasin devant lequel ils s'taient arrts la +premire sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les +boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le mme toit, c'est--dire +depuis la fuite, il leur servait tous deux: combien de livres ils +avaient coups et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide! + +Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous +avons boulevers toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en +vain. + +Une autre fois, elle faillit s'vanouir de douleur parce qu'en rangeant +des papiers elle tait tombe sur une vieille lettre, trace d'une +criture fminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: Bon +souvenir Taty. + +Cela avait suffi rouvrir dans son coeur une blessure cruelle et +toujours saignante. Celle qui avait trac ces lignes tait la jeune +femme qu'Elle avait comble de dons lorsqu'elle s'tait marie, dont +Elle avait rv de faire sa fille, son hritire, et qui, depuis, +l'avait oublie. Mon Dieu, mon Dieu, gmissait-elle, qu'ai-je fait de +mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aim, toutes les portes se +sont fermes devant moi, on m'a accable d'outrages, on a voulu me salir +de toutes les faons, on a publi sur moi des choses infmes... +C'taient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur +pardonner, car les plus mchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du +mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir t abandonne et renie par +celle-l mme laquelle j'avais donn toute mon affection et qui a +pouss son mpris pour moi jusqu' ne plus vouloir, malgr les +supplications du gnral, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de +Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est +trop souffrir!... + +Ce qui augmentait la nervosit de Mme Marguerite, c'taient les +angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et +expdiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres destination de +Saint-Brelade taient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au +secrtaire du gnral, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants +une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois +par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au +gnral, lequel, son tour, distribuait les lettres qui ne lui taient +pas adresses. + +Quant aux lettres expdier, c'tait encore le secrtaire qui s'en +chargeait. On s'arrangeait de manire les faire porter le plus souvent +possible jusqu' Paris, car on se mfiait de la poste de Granville. + +* * * + +Mme Marguerite avait des raisons secrtes pour recevoir et expdier +clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait +adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de +Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres +qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, +Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa matresse avait +toute confiance--et qui, dans ce rle de confidente dont elle ne pouvait +se passer, avait succd la perfide Delphine,--avait mission de +guetter l'arrive du garon boulanger et de retirer les lettres. Elle me +les donnait et c'tait alors moi, conformment ce que m'avait +demand Mme Marguerite ds le lendemain de mon arrive, de les lui +remettre, soit de la main la main, soit de quelque autre faon. +J'avoue que cette besogne me rpugnait l'extrme, car je tremblais +sans cesse d'tre surprise et de m'aliner, bien malgr moi, l'estime du +gnral: mais je n'avais pas pu m'y refuser. + +Mme Marguerite m'avait prie d'enlever moi-mme les enveloppes, pour +qu'elle n'et plus les dchirer, ce qui prenait du temps et pouvait +faire du bruit. Le gnral la quittait si peu que j'avais les plus +grandes peines du monde lui faire parvenir ces missives. Souvent, je +les glissais dans la poche de son peignoir, pendu la patre, ou bien +dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder +parfois pendant quatre ou cinq jours sans russir les passer d'aucune +manire. + +* * * + +Une autre difficult, non moins grande, pour Mme Marguerite, tait +d'crire les rponses ces lettres secrtes. Elle n'y parvenait, le +plus souvent, que lorsque le gnral travaillait dans son bureau et +qu'elle se trouvait elle-mme au salon. Elle s'asseyait alors un +secrtaire qu'elle avait encombr dessein de livres et de papiers; +elle me faisait asseoir prs d'elle, avec un livre en mains, de faon +ce que je la masque un peu. Elle commenait une lettre quelconque, de +celles qu'elle n'avait pas cacher; puis elle se mettait crire les +autres, tout en prtant l'oreille au moindre bruissement de la pice +voisine. Le gnral et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils +crivaient tous deux: mais on entendait merveille, d'une pice +l'autre, la plume courir sur le papier. Ds que le gnral bougeait un +peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute plissante, presque +dfaillante, elle glissait sous les papiers amoncels la lettre qu'elle +crivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commence en +premier lieu. Ce mange se rptait vingt fois par heure, car le gnral +se remuait beaucoup, marchait grands pas dans son bureau et venait +souvent embrasser Mme Marguerite. + +* * * + +Une fois ses lettres acheves, elle me les remettait et je courais, le +matin, les jeter une bote aux lettres situe tout prs sur la route +de Saint-Aubin. La femme de chambre portait Saint-Aubin mme celles +qui taient recommander. De temps autre, une occasion se prsentait +pour les faire partir de Paris. + +Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir +mieux que personne si je n'avais pens que, moins que quiconque, je +n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est ma loyaut +qu'elle tait confie. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite, +pour obtenir mon aide, m'avait donn sa parole la plus sacre qu'il n'y +avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses +affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti. + +Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille +francs. Un autre jour, tant djeuner, elle feignit d'avoir oubli son +mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai +entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonn: Dpche +expdier par Saint-Hlier, au plus vite. Justement, ils se disposaient, +cette mme aprs-midi, aller voir quelqu'un Saint-Hlier. Je +demandai les accompagner pour faire quelques achats. Ils me dposrent +devant un magasin de nouveauts et je pus envoyer la dpche. + +Elle tait adresse un M. Martin, Paris, et elle contenait ces mots: + +Au nom de notre ancienne amiti, vous supplie envoyer vingt mille, de +suite. + +Mme Marguerite eut une grande inquitude pendant trois jours. Le +quatrime, elle reut une lettre qui la rassrna. Les vingt mille +taient arrivs. + +Malheureusement, quelque innocente qu'elle ft, cette correspondance en +cachette prtait des suppositions et des dnonciations +malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le +gnral que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, +qu'elle tait une vendue, place auprs de lui pour le perdre. +Quelques-unes renfermaient des dtails si prcis qu'une personne de la +domesticit pouvait seule les avoir rvls. Mais qui souponner, du +jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garon de service, +du garon d'curie ou du cocher? Mme Marguerite finit par souponner +ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des +lettres Saint-Hlier. Le gnral l'ayant appel pour lui demander des +explications, cet homme avait rpondu que Madame recevait bien d'autres +lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son cong, tout en restant +maintenu son poste jusqu'au jour o l'on quitterait Saint-Brelade. +Mme Marguerite lui portait prsent une telle aversion qu'elle ne +pouvait le regarder. + +Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prte +passer table ds que le gnral, qui venait de recevoir son courrier, +sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le gnral apparut, une +lettre la main, et dit d'une voix tremblante d'motion contenue: + +Ma chre amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le +boulanger doit passer d'un moment l'autre. J'ai donn ordre qu'on m'en +avertisse. Je suis dcid lacrer tous les pains qu'il aura dans sa +voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en +profiteront... + +Au mme instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et +le gnral sortit. + +Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux +fixs terre, livide comme une supplicie. + +Le gnral rentra, les quatre pains la main et les jeta, presque +brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite: + +Tenez, fit-il, voil les pains qui nous taient destins! Ce n'tait +pas la peine de lacrer les autres, puisque ceux-l seuls peuvent +renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous +accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les +vous-mme. + +Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un +mouvement, pendant que le gnral, trs ple lui-mme, la contemplait. + +Finalement, il ne fut plus matre de sa colre. Il arracha les pains, et +se mit les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient dj +terre et je commenais respirer, quand, ayant port le couteau sur le +quatrime, il en fit s'chapper une lettre qui tomba sur le tapis. + +Comment ne l'a-t-il pas tue sur le coup? + +Le poing lev, la face injecte de sang, il tait terrible voir. Son +poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa +avec fracas. Mais dj sa fureur tait tombe, et, s'effondrant dans un +fauteuil, il se mit pleurer comme un enfant. + +Ils restrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla +la premire: + +Georges, sans m'avoir frappe, vous me tuez... Vous en avez le droit, +si je suis une misrable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord +cette lettre, qui est peut-tre une infamie, prpare exprs pour me +perdre... + +Il leva la tte et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les +larmes. Puis il ramassa la lettre, dchira l'enveloppe et lut haute +voix. C'tait une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant +au collier de perles que Mme Marguerite avait engag autrefois. + +Quand il eut fini, il se mit marcher grands pas dans la chambre, +repoussant du pied les clats de porcelaine qui encombraient le tapis. +Il fit reproche Mme Marguerite d'entretenir des correspondances +qu'elle ne lui montrait pas, lui qui cependant n'avait jamais eu un +secret pour elle. Il lui rappela que dj, l'Htel de Bellevue, +quelques semaines auparavant, il l'avait surprise crivant en cachette, +qu'ils avaient eu une scne des plus pnibles et qu'elle lui avait jur +de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procd seul +tait blmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. +Il se radoucissait de plus en plus mesure qu'il parlait. Ce fut, en +fin de compte, Lui qui demanda pardon Mme Marguerite de lui avoir +caus une aussi violente motion. + +Quant au boulanger, il fut vertement tanc, le lendemain, par le gnral +en personne. Il protesta ses grands dieux que c'tait la premire lettre +qu'il et transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. +Mais il avait dj t mis au courant de tout par la femme de chambre, +avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient dsormais +chez lui jusqu' ce qu'elle pt venir les chercher. Il n'y eut donc plus +de missives secrtes introduites dans les pains du boulanger. + +Malgr cet incident, le gnral conserva une entire confiance dans +celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour o je fis avec +lui une promenade en voiture, laquelle je l'avais dcid sur les +instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres +importantes crire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore +reu le matin mme, et il ajouta: + +C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontr +Marguerite pour la premire fois et qui ne sait qu'inventer pour se +venger de ce que nous nous sommes aims... J'ai reconnu la main de cette +femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivs depuis quatre ans... +C'est elle qui corrompait mes domestiques Clermont-Ferrand et qui +obtenait d'eux des dnonciations que j'ai fini par payer de ma plume +blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les +gazettes, qui m'entoure d'un rseau d'espions et qui m'accable de +lettres anonymes, les unes menaantes, les autres infmes... Mais aussi, +je crache l-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le +faire la face du dmon dont la haine ne dsarme ni devant mes revers +de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, Londres, +un de ses missaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt +lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me +conduisait ma perte... Elle, me trahir! Mais c'tait absurde! Mes +intrts n'taient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde +qui pt lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui +faire si j'tais arriv?... Je ne me serais jamais pardonn d'avoir cd +mme une curiosit: j'ai donc refus net... Comme l'missaire +insistait, je l'ai mis la porte avec cette rponse: Et quand mme +cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la +perdre! + +Sur ces mots, le gnral ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa +manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et +renfermant l'intrieur la photographie de Mme Marguerite. + +Il contempla le portrait avec amour, puis se mit l'embrasser en +rptant: + +Toi, me trahir, allons donc! + +Le gnral ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais celui +de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrtaient, il y passait +une lueur de tristesse et de dpit. Un jour, le bouton se dtacha, par +hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'tait entr'ouvert +dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute +jeune femme dont la fine tte blonde lui ressemblait beaucoup... + +* * * + +Les jours dignes de piti que le gnral vivait auprs de son amie +mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne +l'empchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait vue d'oeil. + ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en +ralit, cette faon de vivre finissait la longue par lui causer le +plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigu son corps; +elle alourdissait son intelligence et elle dprimait son nergie. + +Un incident me donna la mesure du changement opr dans son caractre. +La _Cocarde_, au cours d'une polmique de presse, avait abus de son nom +et imprim en premire page, en caractres normes, des extraits d'une +lettre confidentielle qu'il avait anciennement crite. + +Le gnral, tel que je l'avais connu jadis, serait entr dans une colre +pouvantable, aprs quoi il se serait assis son bureau et vous aurait +sabr une de ces rponses comme il savait les envoyer! + + ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha +la tte, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur +ce que nous en pensions, remit toute dcision aprs djeuner, rdigea +une lettre l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut, +la jeta au panier, en refit une seconde, la dchira galement et finit +par crire son conseiller et ami, Pierre Denis. + +Il montrait la mme apathie pour tout ce qui touchait la politique. Il +m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas t l pour le retenir, +il y a beau temps qu'il aurait envoy tout au diable. Il avait fait +venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions +conomiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins +du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler cette tude, +mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le +sentiment d'une belle et grande force rduite rien par les conditions +malheureuses o elle s'tait place. + +Il parlait sans passion de ses adversaires et mme des lieutenants qui +l'avaient abandonn. Il allait jusqu' chercher des circonstances +attnuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je +l'ai entendu citer avec impartialit, bien plus, avec loge, tel ou tel +ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, +Paul Droulde. Mais il en tait quelques-uns dont la conduite envers +lui avait t si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y +accoler l'expression de son plus profond mpris. En tte de ceux-l +tait l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_. + +Je vous en prie, me dit le gnral, un jour que nous djeunions seuls, +Mme Marguerite tant reste couche,--ne parlez jamais de ce livre +ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver +mal. Elle a failli mourir de douleur l'poque o a t publi le +chapitre qui la met en cause. Elle s'est vanouie en le lisant. J'ai +pens la perdre, et, certes, si elle n'a pas t tue du coup, ce n'est +pas la faute de celui qui a crit cette vilenie... Le misrable a +compuls son livre comme les sorcires mlangent leurs poisons: il y a +pil des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes +que les autres. Des dtails confidentiels cueillis l'ancien Comit; +des potins royalistes; des mdisances haineuses rpandues par la femme +que vous savez; des racontars dus des personnes ayant fait partie de +mon entourage, et surtout un de mes anciens officiers d'ordonnance; +enfin, des dcoupures de journaux, le tout assaisonn du venin le plus +pur: voil la recette des _Coulisses du Boulangisme_! + +* * * + +Le gnral citait avec une gratitude particulire les noms de ceux qui, +malgr la dfaite et la calomnie, n'taient pas alls grossir les rangs +de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme +Marguerite et lui prouvaient une vritable affection, il ne s'exprimait +jamais qu'avec la plus grande dfrence sur le compte de Henri +Rochefort. De mme sur celui de Mme Sverine, qu'il ne connaissait +d'ailleurs que par ses articles, mais laquelle il savait gr de s'tre +montre pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait +gure t enthousiaste tant que son toile montait. Il prononait encore +avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens +collaborateurs: Paulin Mry, Lveill, Millevoye, Pierre Richard, de +Susini, Dumonteil, Castelin, Thodore Cahu. Combien leur liste tait +courte en comparaison de l'norme volume que l'on aurait pu former avec +les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'tait retourne sur +les paules! + +Il lui arrivait rarement de faire allusion ses succs passs. Un jour, +cependant, il exprima d'amers regrets: + +Thibaud et Dillon, s'cria-t-il, ont t mes deux mauvais gnies! T... +m'a entran dans les campagnes lectorales un an et demi plus tt +qu'il n'et fallu. J'aurais d rester tranquille, faire le mort dans mon +commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, +fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais d +m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiter les gouvernants. N'ayant +rien me reprocher, ils auraient bien t forcs de me laisser en +place. Le scrutin de liste aussi aurait t maintenu, et, au moment des +lections gnrales, je n'aurais eu qu' me prsenter tout seul, sans +avoir besoin d'aucun Comit, pour passer en tte de liste dans soixante +dpartements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de +Thibaud m'a men o je suis. Quant Dillon, c'est lui que je dois +d'avoir t emptr dans un tas de sales affaires d'argent et de +compromissions de toute espce, au milieu desquelles j'tais tout +honteux de me dbattre. Mais ne m'avait-il pas persuad que, pour faire +de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des +famliques comme ceux qui se sont alors rus sur la caisse, des +milliards n'auraient pas t suffisants! Je n'avais besoin de me +compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement +ncessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu' affluer vers +moi auraient suffi... Ma popularit m'assurait le succs, condition +que je ne sorte pas de mon pass de gnral patriote: les aigrefins qui +voulaient en faire leur vache lait m'ont perdu en m'amenant endosser +le faux rle de spculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me +reste plus qu'une dernire ressource: tcher de reconqurir, sinon ma +popularit, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis +prt travailler pour lui! + +Le gnral parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il tait +prt profiter de la premire guerre un peu srieuse qui claterait +quelque part pour aller se drouiller. Dj, il avait song, au mois +de fvrier, mettre son pe la disposition des Portugais, s'ils +avaient dclar la guerre aux Anglais pour leurs empitements en +Afrique. + +En attendant, il comptait, tant Bruxelles, tudier de prs les forts +de la Meuse et la question de la pntration en France par la frontire +du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en +dit devant moi me prouva que ses sentiments l'gard des Italiens +taient devenus bien plus favorables depuis un an. + +Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit +allusion qu'une seule fois, propos de leur installation Bruxelles, +qui devait en faciliter l'excution en rendant la surveillance policire +moins aise. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. +Ils en parlrent tellement mots couverts que je ne pus saisir qu'un +seul fait: c'est que ses fidles auraient la surprise de le revoir en +personne, Paris, avant un an. + +Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son +malheureux dpart pour la Belgique, car ils m'ont racont, sous le sceau +du secret le plus absolu, comment ils y taient venus une fois dj tous +deux. + +Cela s'tait pass en t 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. +Ils s'taient chapps secrtement de la villa et avaient rejoint, sur +la plage, une barque de pcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La +mer tait absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient +dbarqu sur la cte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le +sol de la patrie, le gnral avait t saisi d'une motion +indescriptible. Il l'avait bais pleine bouche, et longtemps, +longtemps, il avait pleur. + +Ils taient repartis quand le soleil se fut lev, sans avoir t +rencontrs par personne, si ce n'est par un jeune ptre breton qui avait +pass prs d'eux au petit jour. Celui-l, certes, en voyant cet homme +sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des +grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune o il se +trouvait! + +* * * + +J'ai quitt Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour +aprs mon arrive. J'avais termin mon travail de triage et d'emballage. +Vingt grandes caisses pleines taient parties, dont quatre ou cinq, +contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, +l'adresse de l'htel lou par le gnral: 79, rue Montoyer. Le gnral +et Mme Marguerite se disposaient eux-mmes s'en aller dans peu de +jours. + +La veille de mon dpart, la pauvre malade a eu une grande joie. Un +ventail m'tant tomb des mains pendant que j'tais ma fentre, je +suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouv dans le petit +parterre de fleurs plant au pied de la vranda; mais, en mme temps, +j'ai aperu, fich en terre, le fameux couteau papier de Mme +Marguerite. Quand je le lui ai apport, elle m'a saut au cou. Elle +aurait dans d'allgresse, si elle n'avait t aussi faible. Le gnral +tait accouru au bruit que nous faisions. De quel bon coeur ils +s'embrassrent! + +Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernire +fois, le gnral m'a dit: Notre soeur de lait (ils m'avaient fait passer +pour la soeur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez +demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter +un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous +avons dcid de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grce + vous, les seuls moments heureux que nous ayons vcus Saint-Brelade +depuis longtemps: prenez ce couteau papier... Vous savez combien il +nous est prcieux... Cependant, il n'a gure de valeur par lui-mme et +nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de +Marguerite... + +Je l'arrtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter un cadeau qui +tait le plus touchant qu'ils eussent pu me faire. + +Le lendemain, aprs avoir donn un dernier morceau de sucre mon cher +Tunis, je revins auprs d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme +Marguerite venait de se lever. Elle avait pass une nuit trs pnible, +et sa mine tait plus mauvaise que jamais. En m'avanant vers elle, +j'eus le pressentiment trs net que je ne la reverrais plus vivante. +Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en prouve devant les +mourants, me passa travers tout le corps. Mes jambes flchissaient. +Sans une parole, je tombai genoux et je fondis en larmes. + +Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit +pleurer, avec de grands hoquets qui taient presque des rles. Seul, le +gnral s'efforait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit: + +Allons, ne vous dsolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir + Bruxelles! + +Elle rpta: + +Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons l-bas! + +Nous nous embrassmes une dernire fois, nous tenant tous trois enlacs. +Le gnral descendit avec moi. La voiture n'tait pas encore l. Pendant +qu'on l'attelait devant la remise, nous fmes quelques pas vers le +jardin, jusqu'auprs du mt au drapeau. Le gnral, se baissant vers une +plate-bande, cueillit une pense et quelques violettes qu'il me remit. +Mais dj on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: Au +revoir! Lui, debout, ce moment, au pied du grand mt o flottaient +les trois couleurs de France, se dcouvrit et dit d'une voix forte: + +Adieu! + +J'avais tourn le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa +devant le perron, je levai les yeux et j'aperus, pendant quelques +instants encore, la fentre de Mme Marguerite, une hve silhouette +de spectre qui me faisait signe de la main... + +* * * + +Le voyage de retour s'est accompli sans incidents. + +Triste voyage, pendant lequel les ides de mort ne me quittrent pas un +seul instant. Le train filait travers des campagnes ensoleilles, o +s'panouissait le printemps. Mais ma pense tait auprs de la pauvre +mourante et, quand mes yeux s'arrtaient par hasard sur toute cette +frache verdure nouvelle, je me disais: Feuilles qui venez de pousser, +avant que vous ne tombiez, elle sera morte! Et, alors, mon me +pouvante tchait de pntrer l'avenir... + +Quand je suis rentre dans ma maison, la tombe du jour, les miens ont +pouss un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur +m'avaient vieillie de dix ans. + + + + +CHAPITRE XV + +Leur Fin + + +203.--_Vendredi 1er mai_. + + la tombe de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un dsire me +parler. Je descends la salle commune et me trouve en prsence d'un +monsieur dcor, favoris grisonnants. + +Madame Marie Quinton? me demande-t-il en me regardant bien en face. + +C'est moi, Monsieur, pour vous servir. + +Madame, je suis charg de vous faire une communication toute +personnelle. + +Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voil qui +fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais en voir sortir +quelque papier procs, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au +monde du Palais. Mais il retire une petite bote cachete de rouge et me +la remet en disant: + +Voici ce que j'ai t charg de vous apporter de la part de Mme de +B..., qui m'a confi cette mission, entre plusieurs autres, au moment de +quitter elle-mme Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne +connaissant, quant moi, aucun autre dtail. Et, sur ce, je vous +demande la permission de rebrousser chemin en toute hte, car j'ai +encore une commission Clermont, et il faut que je sois Nevers par +l'express de ce soir. + +Avant que j'eusse eu le temps de rpondre, le monsieur, avec un grand +salut, tait parti. + +J'ouvre la bote, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachete aux +armes des B... Un cri s'chappe de ma poitrine... + +C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau! + +Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. +L'une des perles forme agrafe, monte sur trois fleurs de lis en +brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant +trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, +entoures chacune d'un fer cheval en brillants que surmonte une fleur +de lis. + +...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, +moi que cette magnifique surprise et autrefois enivre de joie, et +qu'elle pntre de tristesse aujourd'hui! + +* * * + +204.--_Mardi 5 mai_. + +On annonce que le gnral, aprs avoir pass par Londres pour y serrer +la main Henri Rochefort, est arriv Bruxelles avant-hier. + +Je viens de leur crire, leur htel de la rue Montoyer. + +* * * + +205.--_Samedi 16 mai_. + +J'en ai appris de bien drles, aujourd'hui, sur la vritable +surveillance de haute police dont j'ai t l'objet pendant plus de deux +ans. Ds le dbut de 1889, on a organis, mon intention, un service +spcial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont t charges de +ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes +mes alles et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou +dans Royat qui n'et t soigneusement observe. + +Cependant, quelque serre que fut cette surveillance, j'avais russi +parfois glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait t +signal qu'aprs coup, alors que j'tais dj de retour, ce qui avait +mme valu plusieurs d'avoir la tte fortement lave par le Ministre +de l'Intrieur, qui supposait que je pouvais avoir t porteur +d'instructions pour le scrutin de ballottage des lections gnrales. + +La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui tait +merveilleusement place pour les fournir, a ajout: + +C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourr de +rapports vous concernant... Dossier tout votre honneur, du reste, +puisqu'il montre qu'il n'y a rien relever dans votre conduite,--et pas +seulement au point de vue politique: tous les points de vue... + +L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le +rsultat auquel a abouti votre enqute peut-il valoir tout l'argent +qu'elle a d vous coter? + +* * * + +206.--_Mercredi 27 mai_. + +Les journaux font savoir que le gnral s'est install, depuis quelques +jours, dans son htel de la rue Montoyer. les en croire, cette demeure +serait tout simplement princire: porte cochre magistrale, escalier +monumental, rampe en bois sculpt digne de figurer dans une exposition +de chefs-d'oeuvre, salons de rception nombreux et immenses, vrandas +vitres pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin +anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans +les curies, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe +mail-coach avec lequel le gnral ferait sensation dans le grand monde +high-life de Bruxelles. + +C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a cont ces belles choses. Mon Dieu! +qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu Saint-Brelade. + +* * * + +207.--_Jeudi 4 juin_. + +Je suis tourmente au dernier degr par l'angoisse o me plonge leur +silence. Sans cesse, je m'attends recevoir une lettre de Bruxelles, +encadre de noir... + +N'y tenant plus, je leur ai crit en les suppliant de me rassurer un +peu. Ma lettre prte, je l'ai dchire: elle trahissait trop mon +inquitude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa +vritable raison d'tre, j'ai envoy l-bas de nos fruits confits +d'Auvergne. + +* * * + +208.--_Mardi 9 juin_. + +La lettre de Bruxelles est arrive. L'enveloppe tait blanche, mais j'ai +eu un serrement de coeur tout de mme, car l'adresse tait de la main du +gnral... + +Grand Dieu! Ses forces auraient-elles dj baiss au point qu'elle ne +puisse plus crire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe +sont encore de son criture Elle: + +Dimanche 7. + +Ma bonne Meunire, + +Je comprends vos tourments, et vraiment je suis dsole d'tre reste +si longtemps sans vous crire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce +voyage trs fatigant, l'installation de l'htel faire, je n'ai pas eu +une minute moi. Aujourd'hui, je vous cris de mon lit, o le docteur +me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est--dire depuis +quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais +le docteur me promet une prompte et complte et prochaine gurison. Nous +avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a t plus ou +moins malade... Notre installation est trs jolie, vous verrez cela plus +tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade. + +Ma bonne Meunire, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je +vous cris, on m'apporte un tas de gteries. Vous tes vraiment trop +gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre +envoi en pensant vous. Le gnral qui, ici, a du monde toute la +journe--c'est peine si je le vois--m'a charge de bien vous +embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout coeur. + +B. B. + +crivez au nom du gnral, 79, rue Montoyer. + +J'ai crit sans tarder d'une heure. + +Elles comptent... + +* * * + +209.--_Mardi 7 juillet_. + +Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quitte, il y a deux mois +et demi, dans un tat si voisin de l'agonie? + +J'ai de nouveau crit Bruxelles. Qui me rpondra? + +* * * + +210.--_Samedi 11 juillet_. + +J'ai reu la rponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe +sont entirement de la main du gnral: + +Bruxelles, 79, rue Montoyer. + +Jeudi 9 juillet. + +Ma bonne Meunire, + +C'est moi qui rponds aujourd'hui votre lettre d'il y a un mois et +celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique +allant beaucoup mieux, est toujours alite et ne pourrait pas crire +sans fatigue. Elle a t fortement prouve, mais les soins qui lui sont +donns par un mdecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prdire +pour bientt la convalescence. La toux a presque disparu, les +transpirations galement. Quand elle aura repris un peu d'apptit, les +forces reviendront. + +Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses +affectueuses: nous pensons vous et nous parlons souvent de vous. + +crivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous tes maintenant en +pleine saison et il faut esprer que, le beau temps une fois arriv, les +baigneurs ne vous manqueront pas. + +Vous ne nous dites rien de la sant de votre mre et de votre soeur; +nous esprons donc qu'elles vont bien. + +Au revoir, ma bonne Meunire. Tous les deux, nous vous envoyons nos +souvenirs les plus affectueux. + +Gral B... + +Elle n'a plus eu la force d'crire! Plus de doute, c'est la fin. + +Je leur ai rpondu de suite, mais en gardant le silence sur la sant des +miens. Qu'irai-je leur raconter quel point ma pauvre vieille mre est +de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes l +o une douleur si immense se prpare... + +Si du moins, avant de s'teindre, Elle pouvait encore respirer le parfum +des rouges oeillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer +de Nice, pour son jour de fte du 20 de ce mois! + +* * * + +213.--_Mercredi 15 juillet_. + +Maman est plus mal aujourd'hui. + +J'ai reu avis de Nice que tout avait t fait selon mes ordres et que +les fleurs commandes arriveraient destination pour le 19. + +* * * + +214.--_Jeudi 16 juillet_. + +Elle est morte! + + sept heures du soir est venue cette dpche: + +_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._ + +_Quinton, Htel Marronniers, Royat._ + +_Marguerite morte._ + +On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais + la fatale nouvelle. Quand je l'ai reue, le coup a t aussi terrible +que si elle tait morte en pleine sant. + +J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empche. Ma maison est pleine +de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, l-haut, ma mre +se dbat dans la fivre; ma soeur aussi s'est alite de fatigue, et il +n'y a que moi pour les soigner. + +J'ai envoy cette dpche: + +_Gnral Boulanger, 79, rue Montoyer,_ + +_Bruxelles._ + +_Quelle affreuse et dsesprante nouvelle! Suis avec vous dans votre +douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir tre prs de vous._ + +_Marie_. + +Demain, je veux lui crire. + +Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer... + +* * * + +215.--_Vendredi 17 juillet_. + +Je lui ai crit, je lui ai parl d'Elle, je l'ai suppli de trouver la +force de vivre. + +Car, depuis la dpche d'hier, je redoutais d'un moment l'autre une +nouvelle encore plus terrible... + +J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit lou. Il ne +s'est pas tu ds qu'elle fut morte! + +* * * + +216.--_Samedi 18 juillet_. + +Les journaux donnent des dtails sur la mort de Mme Marguerite. + +Le gnral n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravit de son tat que +dans le courant de mai. Il s'est + + [Illustration: une carte crite main: + + Bruxelles, 79 rue Montoyer. + + Jeudi 9 juillet.-- + + Ma bonne meunire, + + C'est moi qui rponds aujourd'hui votre lettre d'il y a un mois + et celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet + quoique allant beaucoup mieux, est toujours alite et ne pourrait + pas crire sans fatigue. Elle a t fortement prouve; mais les + soins qui lui sont donns par un mdecin que j'ai fait venir de + Paris permettent de prdire pour bientt la convalescence. La toux + a presque disparu, les transpirations galement. Quand elle aura + repris un peu d'apptit, les forces reviendront.-- + + Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses + affectueuses; nous pensons vous et nous parlons souvent de vous. + + crivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous tes maintenant en + pleine saison et il faut esprer que les beaux temps une fois + arrivs, les baigneurs ne vous manqueront pas-- + + Vous ne nous dites rien de la sant de votre mre et de votre soeur; + nous esprons donc qu'elles vont bien.-- + + Au revoir, ma bonne meunire. Tous les deux nous vous envoyons nos + souvenirs les plus affectueux, + + Gal B. +] + +adress aux spcialistes les plus renomms pour le traitement de la +tuberculose. On a essay de la crosote, puis, depuis le dbut de ce +mois, d'un remde nouveau, le gaacol, administr en injections sous la +peau. En dernier lieu, le gnral faisait ces injections lui-mme. + +Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers +jours de la semaine, et le gnral se serait repris esprer. Mais, le +mercredi, la malade a t saisie d'une sorte de vertige. On a appel le +mdecin. En descendant, il a pris le gnral part et lui a dit: +Prparez-vous, c'est fini. + +Le gnral n'a plus quitt le chevet de la mourante. Il est rest douze +heures prs d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaaient. Elle +ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, +s'veillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant +longuement, tandis que ses lvres remuaient et voulaient parler. Mais +elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernires: + + bientt... + +La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait +en un rle effrayant. L'cume lui montait aux lvres. + +Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva +lgrement la tte et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En +mme temps, ses yeux tournrent... + +Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix dsespre. +Mais dj sa tte tait retombe sur l'oreiller. Elle tait morte. + +...C'est demain, deux heures, qu'auront lieu, Bruxelles, le service +et l'enterrement de Mme Marguerite, dcde le 16 juillet 1891, dans +la trente-sixime anne de son ge. + +J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son me. +Pendant que le prtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui... + +* * * + +217.--_Dimanche 19 juillet_. + +...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la +veille de sa fte, et qui arrivez Bruxelles aujourd'hui, jour de son +enterrement! + +* * * + +218.--_Lundi 20 juillet_. + +Les obsques, par un navrant contraste, ont eu lieu travers une ville +en pleine liesse populaire, car c'tait hier la fte nationale des +Belges et la grande kermesse de Bruxelles. + +Le gnral avait fait lui-mme la toilette funbre de la dfunte. Il +l'avait enveloppe d'une longue robe blanche, puis il l'avait couche +dans son cercueil avec un bouquet d'oeillets et de marguerites sur la +poitrine. Avant qu'on refermt le couvercle, il avait coup une mche +des cheveux blonds de la morte et lui avait donn un dernier baiser. + + [Illustration: une carte crite main: + + Bruxelles, 79 rue Montoyer. + + Samedi 1er aot. + + C'est bien vrai ma pauvre bonne meunire, elle n'est plus, cette + crature adorable qui m'a donn les seules annes de bonheur que + j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout + seul; et au moment mme o l'amlioration produite par un + traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle tait + sauve.-- + + Heureusement la chre crature tant aime ne s'est pas sentie + mourir. Elle s'est teinte sans aucune souffrance, faisant encore + des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle et + t trop attriste si elle avait compris que nous allions tre + spars; pas pour longtemps, je l'espre.-- + + Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refus, et je le garde, je + la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est + d'aller toutes les aprs-midis au cimetire la voir et causer avec + elle. J'ai plac moi-mme dans son cercueil le charmant bouquet de + petites marguerites que vous et votre soeur lui avez envoy. Merci + en son nom. + + Je lui fais en ce moment construire un caveau, o elle reposera en + paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et o elle + m'attendra...-- + + Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, + qu'on ne peut survivre la perte de cet ange de beaut, de grce, + de douceur et de bont. Je sais que je ne m'appartiens pas, que + j'appartiens mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces; + mais aprs, si je pars, personne n'aura rien me reprocher. + D'ailleurs je ne vis plus que matriellement; je suis sur corps + sans me.-- + + crivez-moi de temps en temps, ma bonne meunire Parlez-moi d'elle, + cela me fera du bien. Et pensez souvent moi, qui ai t le plus + heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus + malheureux.-- + + J'espre que vous allez bien, ainsi que votre mre et votre soeur; + et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aime, je vous + embrasse de plus profond de mon coeur, + + Gal Boulanger + + crivez-moi toujours la mme adresse.-- +] + +Aprs la leve du corps la maison mortuaire, le cortge s'est rendu +l'glise Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du +Rgent, la place du Trne, la place des Palais, la place Royale, tout +remplis de trophes, de mts et de drapeaux. + +Derrire le corbillard marchait le gnral, en habit, la plaque de +grand-officier de la Lgion d'honneur sur la poitrine, trs droit, le +front lev, mais le visage affreusement ple et parfois convuls par des +contractions. Cinq dputs boulangistes le suivaient: Castelin, +Droulde, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidles +du parti comme Thodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques +dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Sverine. Sur tout le +parcours du cortge, le peuple, en habits de dimanche, s'crasait. + +Place Royale, devant la faade de l'glise, et jusqu'au haut des +marches, sous les colonnes du pristyle, il s'est produit une indigne +bousculade, l'entre comme la sortie. + +L'absoute donne, on est mont dans les voitures de deuil qui se sont +rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, travers les faubourgs du +Sud-Est, au cimetire d'Ixelles. + +Au moment o le corps a t enferm dans le caveau, le gnral n'a plus +t matre de sa douleur. Il a t pris d'une dfaillance. On a d le +soutenir. + +Ce n'est encore qu'un caveau provisoire o le cercueil a t dpos, en +attendant que le gnral lui fasse riger une tombe dfinitive. + +Cette dernire information m'a diminu un peu l'angoisse qui me broie le +coeur, car elle me donne la certitude qu'il ne se dtruira pas avant que +la tombe ne soit acheve. + +* * * + +219.--_Samedi 25 juillet._ + +Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, trac sur sa carte: + +_LE GNRAL BOULANGER_ + +_a t trs sensible votre dpche et votre lettre; il vous en +remercie bien vivement et va vous crire._ + +_Bruxelles, le 23 juillet 91._ + +Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imit en fines +perles de verre, que j'envoie au Gnral pour la tombe d'Ixelles. + +* * * + +220.--_Mercredi 29 juillet._ + +Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a t rdig Paris, le +mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois +amies. Du Gnral, il ne fait aucune mention! + +L'une de ces dames reoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais +c'est tout ce qui reste encore d'Elle, celui qu'elle a quitt! + +* * * + +221.--_Lundi 3 aot._ + +Le Gnral m'a crit: + +Bruxelles, 79, rue Montoyer. + +Samedi 1er aot. + +C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunire, elle n'est plus, cette +crature adorable qui m'a donn les seules annes de bonheur que j'ai +eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au +moment mme o l'amlioration produite par un traitement nouveau de +Paris me faisait croire qu'elle tait sauve. + +Heureusement, la chre crature tant aime ne s'est pas sentie mourir. +Elle s'est teinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la +veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle et t trop attriste +si elle avait compris que nous allions tre spars; pas pour longtemps, +je l'espre. + +Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refus, et je le garde, je le +garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes +les aprs-midi au cimetire la voir et causer avec elle. J'ai plac +moi-mme, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites +que vous et votre soeur lui avez envoy. Merci en son nom. + +Je lui fais, en ce moment, construire un caveau o elle reposera en +paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et o elle m'attendra... +Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on +ne peut survivre la perte de cet ange de beaut, de grce, de douceur +et de bont. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens mon +pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais aprs, si je +pars, personne n'aura rien me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus +que matriellement; je suis un corps sans me. + +crivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunire. Parlez-moi d'Elle, +cela me fera du bien. Et pensez souvent moi, qui ai t le plus +heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux. + +J'espre que vous allez bien, ainsi que votre mre et votre soeur, et, +pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aime, je vous embrasse du +plus profond de mon coeur. + +Gral BOULANGER. + +crivez-moi toujours la mme adresse. + +* * * + +222.--_Samedi 8 aot._ + +Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a t transport du caveau +provisoire dans le caveau dfinitif, que le Gnral a fait creuser en un +endroit du cimetire qu'il a lui-mme choisi. + +Le caveau seul est achev. Le reste de la tombe est en construction. + +Tant mieux! Encore un dlai. + +* * * + +223.--_Mardi 18 aot._ + +Les journaux reparlent du Gnral. Le prince Napolon aurait song +lui, comme tmoin dans le mariage de sa fille avec le frre du roi +d'Italie. Le Gnral dsapprouve les manifestations excessives +auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer propos +de l'ordre donn notre escadre de se rendre de Cronstadt Portsmouth, +et propos de la reprsentation de _Lohengrin_ l'Opra. + +Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui? + +Je lui cris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma rsolution est +bien prise maintenant. J'irai auprs de Lui, pour lui parler un peu +d'Elle, ds les premiers jours d'octobre. + +* * * + +224.--_Jeudi 17 septembre._ + +Je lui cris pour la troisime fois. + +* * * + +225.--_Samedi 26 septembre._ + +Je suis horriblement angoisse. J'ai eu un cauchemar affreux, cette +nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetire, le +Gnral et Mme Marguerite qui se tenaient troitement embrasss. + +* * * + +226.--_Mercredi 30 septembre._ + +Il s'est tu. + +* * * + +227.--_Mercredi 7 octobre._ + +Depuis trois jours, depuis que je commence me relever lentement de la +prostration o cet pouvantable malheur m'a jete, j'ai essay en vain +de tracer une seule ligne. Chaque fois, le dsespoir, me dbordant du +coeur, m'a paralyse. + +C'est le 30 septembre, 11 heures 1/2 du matin, prs de la tombe de +Mme Marguerite, que le gnral s'est tu d'un coup +de............................... + +C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui. + +* * * + +228.--_Samedi 10 octobre._ + +Depuis que son Amie l'avait quitt, le gnral ne vivait plus que dans +la pense de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetire tous les +jours, 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en +mditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans +le lit o elle tait morte, et la nuit, pendant les rares instants de +sommeil qu'il parvenait trouver, il lui parlait et il entendait en +rve sa voix qui l'appelait. + +Quand la tombe fut compltement acheve, il s'est mis trier ses +papiers, dont il a jet au feu, tous les jours, une grande quantit. Il +a rgl les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la +fin du mois. Le 29 septembre, il a crit son testament politique, +contenant ces lignes: + +Je me tuerai demain, non pas que je dsespre de l'avenir du parti +auquel j'ai donn mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux +malheur qui m'a frapp il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et +demi, j'ai lutt. J'ai essay de prendre le dessus. Je n'ai pu y +parvenir. + +Je suis convaincu que mes partisans si dvous, si nombreux, ne m'en +voudront pas de disparatre en raison d'une douleur telle que tout +travail m'est devenu impossible... + +En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de +bataille, en soldat, pour mon pays... + +* * * + +Il a crit en mme temps son testament priv, lguant tout son avoir +sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ un +ami, M. Barbier, et exprimant la volont formelle d'tre enterr dans le +caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite. + +Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajout: + +_Ceci est crit en entier de ma main, Bruxelles, 79, rue Montoyer, le +29 septembre 1891, veille de ma mort._ + + +Aprs quoi, il a sign. + +Il a rdig ensuite une lettre destine sa vieille mre, o il lui +expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse +femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette +lettre devait servir lui cacher que son fils tait mort. + +Il a libell de sa propre main des dpches annonant sa mort diverses +personnes, une, entre autres, pour la gnrale, sa femme, qu'il a +adresse ainsi: + +_Madame Veuve Boulanger,_ + +_Rue de Satory, Versailles._ + +Ces dpches, il les a places dans une grande enveloppe, sur laquelle +il a crit: + +_Tlgrammes expdier immdiatement aprs ma mort._ + +* * * + + 4 heures, il est all dposer les testaments chez son notaire. Cela +fait, il a accompli son plerinage quotidien la tombe d'Ixelles. Aprs +l'avoir longtemps contemple, il est entr chez le conservateur du +cimetire, M. Marchal, lui a serr la main et lui a recommand d'une +voix mue les frles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la +tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard. + +Le soir, dner, il s'est montr d'une bonne humeur inaccoutume. Il a +caus gament avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son +hte, M. Dutens. En se levant, il a embrass sa vieille maman avec une +tendresse particulire. + +Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son +coup et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a t +presque aussitt remarque par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue +depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, +tenant un revolver la main. + +Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est saut en fiacre et s'est fait +conduire au cimetire. Le gnral s'y trouvait, en effet, devant le +caveau. En voyant la mine inquite de son ami, il a eu un sourire. Il +lui a pris le bras et s'est mis se promener avec lui travers les +tombes, tout en le rassurant d'un ton enjou. Quand il l'eut +suffisamment tranquillis, il l'a invit aller renvoyer son fiacre, +devenu inutile puisque le coup tait l pour les ramener tous deux. Il +tait 11 heures 1/2. Le gnral a fait le tour du tombeau et s'est assis +du ct droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuy contre la +pierre tombale, les jambes tendues vers le lilas plant tout auprs. Il +a pos son chapeau terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a +appliqu contre la tempe droite et a fait feu. + +* * * + +La balle a trou le cerveau de part en part, puis elle est alle se +perdre par del le mur du cimetire. On est accouru au bruit de la +dtonation, mais dj le gnral expirait. Son corps n'avait pas boug, +sa tte pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'chappait de +chaque tempe. + +Le revolver tait rest dans sa main crispe, on l'a retir. Le corps +tout ensanglant, tendu dans le coup, a t ramen par M. Dutens +l'htel de la rue Montoyer. En le dshabillant, on a trouv sur le coeur, +compltement dtrempe de sang, la boucle de cheveux que le gnral +avait coupe son Amie morte. La grande photographie de Mme +Marguerite, semblable celle qu'elle m'a donne, occupait, sous la +chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang dessch la collait si +fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la dchirer par places. + +On a revtu le corps d'un habit de soire avec la plaque de +grand-officier de la Lgion d'honneur. On a laiss au doigt la bague en +fer repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a +plac un crucifix entre deux candlabres, prs du lit mortuaire. + +La nouvelle du suicide s'tait rapidement rpandue en ville. trois +heures de l'aprs-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle +courait dans toutes les bouches la brillante garden-party que M. et +Mme Carnot offraient l'lyse. Sur les six heures, je recevais la +dsesprante dpche qui me l'apprenait et qui m'tendait terre comme +un coup de massue. + +* * * + +Le 1er octobre, 9 heures du soir, on a mis en bire le corps du +gnral, aprs avoir replac sur sa poitrine la photographie et la +boucle de cheveux, et aprs avoir mis ses pieds des oeillets rouges. Le +cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur +laquelle on avait grav: Gnral Boulanger. + +Les funrailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevque de +Malines ayant refus l'assistance de l'glise, le cortge s'est rendu, + 4 heures, directement de la maison au cimetire. Le cercueil tait +recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous +l'amoncellement des couronnes. Derrire lui, taient ports, sur des +coussins, tous les insignes et toutes les dcorations du gnral dfunt. + +Henri Rochefort, Paul Droulde, une vingtaine de dputs, plus de deux +cents dlgus venus de France, marchaient ensuite. Une moiti de +Bruxelles accompagnait le cortge, et l'autre le regardait passer. +l'entre du cimetire, il y a eu une bousculade si pouvantable que de +nombreuses personnes ont t blesses. Il n'y a pas eu de discours. +Droulde a jet sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France. +Puis, le caveau des deux amants a t ferm. + +* * * + +229.--_Vendredi 1er janvier 1892._ + +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * + +Depuis des mois, ils ne sont plus. + +Leurs dpouilles charnelles se dsagrgent dans un mme spulcre, +jusqu'au jour o, s'chappant de leurs cercueils tombs en poussire, +leurs cendres se confondront. + +Mais leurs mes vivent, et, en dpit des prjugs sociaux, en dpit mme +de la svrit qu'a pu montrer un prince de l'glise, elles doivent +avoir trouv, dans l'au-del, une piti sans bornes qui leur a tout +pardonn, parce qu'elles ont immensment aim. + +Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est--dire de pauvres +tres destins aimer, souffrir et mourir, leur souvenir et leur +nom survivront, enlacs... + + + + +CHAPITRE XVI + +Ixelles + + +* * * + +230.--_Lundi 25 avril 1892._ + +N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons l-bas!... + +Elles n'ont pas cess de rsonner dans ma mmoire, ainsi qu'une suprme +invite, ces paroles, les dernires qu'Elle m'et adresses, +Saint-Brelade, quand je les ai quitts. + +Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir +aujourd'hui. + +Arrive Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visit toutes +les stations de leur calvaire. D'abord, trs haut dans la rue Royale, au +del de la colonne du Congrs, au n 103, sur la droite, cet htel +Mengelle, leur premire tape aprs la fuite. Au dbut de la mme rue, +sur la place Royale, l'htel de Bellevue, o elle s'est fait amener de +Paris, presque mourante dj, avant les dernires semaines passes +Jersey, et dont les fentres de faade donnent sur l'glise +Saint-Jacques en laquelle son cercueil a t bni. Un peu plus loin, +allant du Parc Royal au Parc Lopold, la rue Montoyer, une belle rue +aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes +cochres fermes. Tout au bout, les dpendances d'une gare: des murs en +briques noircies par la fume, des palissades de bois, un passage +niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, droite, le n 79, +o ils ont pass les derniers mois de leur vie, o Elle est morte, et o +son cadavre Lui a t ramen, couvert de sang. Une faade blanche, une +porte cochre, quatre fentres de rez-de-chausse, et deux autres tages + cinq fentres chacun. + +Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix, +chausse d'Ixelles: c'est l'itinraire qu'a suivi le cortge du suicid. + +La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus +en plus clairsemes, les unes vieilles, basses et noires, les autres +peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains +btir, des carrs rougetres de terre argileuse frachement remue, des +plants de culture marachre, des prs o paissent des moutons, et, +de-ci de-l, des hangars de marchands de tombes et des serres +d'horticulteurs pour couronnes mortuaires. + +Une petite place ronde: voici l'entre du cimetire. Je quitte la +voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur +apporte de Royat, pouss en bonne terre de France. Une courte avenue me +mne un rond-point, d'o rayonnent cinq autres avenues, prcdes +chacune de deux grands cyprs en forme de cnes. + +Laquelle prendre? On me montre la troisime, juste en face. Elle est +plante de jeunes acacias, et entirement garnie de tombes des deux +cots. Elle se termine, au bout d'une centaine de mtres, un petit +carrefour form par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, +gauche, le mur du cimetire, et de l'alle n 6, qui descend vers la +droite. La dernire tombe, gauche, au coin, est la leur. + +Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement prcd, en avant, de deux +marches, une pierre tombale incline, et, son sommet, une colonne +brise. Le tout en pierre grise, blanchtre. + +Une grille basse, glands dors, entoure le caveau et les deux petits +espaces laisss libres de chaque ct. Elle n'a pas plus de cinq mtres +en longueur sur trois quatre en profondeur. Plus de cinquante +couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de +verre, envoyes par les Comits rvisionnistes. Parmi elles, quelques +minces couronnes en pltre, offertes par des pauvres et aussi quelques +fleurs dessches. + +La grille est prcde d'une bande de terre large d'un mtre, o +poussent des penses et des myosotis. Au fond, des cyprs dressent leur +silhouette sombre et droite, tout au coin, s'lve un sapin nain. + +Dans l'intrieur de l'enclos, des rosiers vont bientt fleurir. +droite, un mtre et demi de la tombe, on a laiss debout le lilas qui +a t tmoin du suicide. La place o le gnral s'tait assis, sur la +bordure du soubassement, se trouve peu prs la hauteur de +l'avant-dernire ligne de l'inscription grave sur la pierre tombale. + +Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand +bouquet de marguerites, li avec des rubans tricolores, se trouvait jet +l et la couvrait. J'avais dpos mes marguerites au pied du tombeau, je +m'tais agenouille sur le bord du chemin et, le coeur gonfl d'une +douleur sans nom qui ne voulait pas clater en larmes, j'ai pri. Puis, +j'ai fix longuement jusqu'aux moindres dtails de ce que j'avais devant +moi, afin de ne l'oublier jamais. + +Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis releve et +me suis mise marcher travers le cimetire. Du petit carrefour voisin +de la tombe, j'ai contempl la campagne, les vertes prairies pleines de +troupeaux et, plus loin, la frache verdure printanire du bois de la +Cambre. Le site tait si champtre et le petit cimetire si blanc, si +propre, que l'aspect en tait presque gai. Le soleil semait des +tincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits. + +Je revins vers leur spulture pour lui jeter un dernier regard. On +venait d'y toucher. Mes marguerites taient maintenant dans l'intrieur +de l'enclos et le bouquet jet sur la pierre tombale en avait t +retir. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'pitaphe +qui clt l'histoire des deux amants: + + MARGUERITE + 19 DCEMBRE 1855 + 16 JUILLET 1891 + BIENTT! + + GEORGES + 29 AVRIL 1837 + 30 SEPTEMBRE 1891 + AI-JE BIEN PU VIVRE DEUX MOIS ET DEMI SANS TOI? + +MONT-LOUIS.--CLERMONT-FERRAND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Journal de la Belle Meunire, by Marie Quinton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIRE *** + +***** This file should be named 22889-8.txt or 22889-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/8/8/22889/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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