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+The Project Gutenberg eBook of Le Journal de la Belle Meunière, by Marie Quinton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le Journal de la Belle Meunière
+ Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus
+
+Author: Marie Quinton
+
+Release Date: October 5, 2007 [eBook #22889]
+[Most recently updated: October 19, 2023]
+
+Language: French
+
+Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***
+
+
+
+
+LE JOURNAL
+
+DE LA
+
+Belle Meunière
+
+Le Général Boulanger et son Amie
+
+SOUVENIRS VÉCUS
+
+151e mille
+
+IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS
+
+57, Rue Blatin, 57 CLERMONT-FERRAND
+
+[Illustration: Général Boulanger]
+
+[Illustration: MADAME MARGUERITE]
+
+
+
+
+Table des Matières
+
+_Préface_
+
+CHAPITRE I. (1-17) Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers.
+
+--II.(18-24) Premier séjour.
+
+--III. (25-26) Du premier au second séjour.
+
+--IV. (27-37) Second séjour.
+
+--V. (38-67) Du second au troisième séjour.
+
+--VI. (68-73) Troisième séjour.
+
+--VII. (74-119) Du troisième au quatrième séjour.
+
+--VIII. (120-124) Quatrième séjour.
+
+--IX. (125-161) Du quatrième séjour au voyage de Londres.
+
+--X. (162) Portland-Place.
+
+--XI. (163-176) Du retour au premier voyage de Jersey.
+
+--XII. (177) L'Hôtel de la Pomme-d'Or
+
+--XIII. (178-201) Du retour au second voyage de Jersey.
+
+--XIV. (202) Saint-Brelade.
+
+--XV. (203-229) Leur fin.
+
+--XVI. (230) Ixelles.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE, édité en 1895 par E. Dentu, avait été
+cliché pour faciliter les réimpressions ultérieures, qui se sont succédé
+au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cessé d'être et un
+incendie a détruit son dépôt de formes.
+
+L'auteur, par suite, a pu reprendre toute liberté de procéder à une
+réédition personnelle.
+
+Il en a profité pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches
+consistant surtout en coupures. Il a pensé que les souvenirs vécus se
+rapportant au général Boulanger et à son Amie gagneraient à être dégagés
+de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intéressant pas
+directement les personnages principaux du récit, enfin, de nombreux
+passages consacrés aux polémiques des années 1888 à 1891.
+
+L'auteur n'a pas hésité à alléger ainsi de plus de 150 pages son
+Journal, afin d'en présenter une édition refondue, réduite et condensée
+au possible.
+
+MARIE QUINTON.
+
+Nice, Novembre 1910.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Qu'on me pardonne de me présenter moi-même sous ce nom de «Belle
+Meunière». Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les
+années ensoleillées où je jouais, fillette, parmi les rochers et les
+sources de mon adorable vallée de Royat, tout le monde m'appelait ainsi,
+les compères aux lourds chapeaux de feutre et les commères aux coiffes
+plissées._
+
+«_La Zenta Mounira». Méritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue
+s'il m'avait plu de prêter l'oreille à tous ceux qui auraient voulu m'en
+faire compliment. Aujourd'hui, les belles années s'en sont allées, mais
+mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le
+sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y résigner:
+il me le faudra porter jusqu'à la fin._
+
+_De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseignée:
+écrire le journal de ma vie. Je lui ai confié, à ce cher journal, et à
+lui seul, toutes les angoisses ignorées de l'existence d'une pauvre
+femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vécues dégageaient
+une telle tristesse que le cœur me défaillait de les écrire. Bien des
+pages sont restées blanches, tant étaient noires les impressions que
+j'eusse dû tracer dessus._
+
+_Cependant, une clarté est venue traverser quelques années de mon
+existence. Le hasard m'a fait approcher le général Boulanger à l'époque
+la plus passionnante de sa carrière. J'ai vu de près, comme je crois que
+personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour
+surhumain qui l'a étreinte jusqu'à l'étouffer._
+
+_On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que
+je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je détache ces
+pages de mon livre. Les voici_:
+
+Marie Quinton
+
+_Royat, Mai 1895._
+
+
+
+
+Le Journal de la Belle Meunière
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers
+
+
+* * *
+
+1.--_Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887_
+
+On ne fait que parler de l'arrivée du général Boulanger, forcé hier
+soir, à Paris, de s'échapper sur une locomotive pour quitter la gare de
+Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'être pas emporté,
+étouffé par le peuple qui l'idolâtre.
+
+Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant à Clermont,
+commandant du 13e corps d'armée. Il va nous rester trois ans et, qui
+sait, c'est peut-être de Clermont que lui, le brave général Revanche,
+partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces
+perdues.
+
+C'est demain qu'il doit faire son entrée en ville, à la tête des
+troupes, et qu'il doit aller au quartier général prendre possession de
+son commandement.
+
+Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes à qui j'ai
+causé n'ont qu'un désir, un souhait, un seul but de promenade pour
+demain: aller voir et acclamer le général Boulanger!
+
+* * *
+
+2.--_Dimanche 10 juillet._
+
+Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et
+docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la «Boulangite»? Dès mon
+lever, j'étais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je
+prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je
+m'échappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus
+fait depuis que j'étais toute fillette!
+
+Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus
+de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte
+se porte vers Clermont.
+
+Bientôt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des
+prodiges de souplesse pour me glisser à travers tous ces hommes pressés
+les uns contre les autres.
+
+J'arrive, luttant pied à pied, jusqu'à l'octroi. Mais là, impossible de
+faire un pas de plus. À partir de ce point jusqu'à la place de Jaude, ce
+n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le
+département du Puy-de-Dôme,--toute l'Auvergne est là à l'attendre.
+
+J'entends des patois, j'aperçois des coiffes qui viennent d'au moins
+quinze à vingt lieues à la ronde.
+
+Un vieux paysan, placé près de moi, déclare qu'il n'a jamais vu telle
+affluence, même au temps où l'Empereur est venu dans le pays. Il paraît
+que, passé la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout
+le trajet, jusque bien au delà du quartier général.
+
+Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleillé. La gaîté de
+la nature se reflète dans la foule. Personne n'est dans son état normal,
+on est enfiévré, on palpite. À tout moment éclatent, répétés par des
+milliers de poitrines, les refrains d'_En revenant d'la Revue_. Et quand
+on arrive aux mots:
+
+ «Moi, je n'faisais qu'admirer
+ Le brav' général Boulanger!»
+
+un seul cri s'échappe de toutes les bouches: «Vive Boulanger!»
+
+Tout à coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu'à nous, suivies
+du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours
+qui battent aux champs. Et, au même instant, au milieu du silence absolu
+qui vient de se faire, les musiques des régiments entonnent la
+_Marseillaise_.
+
+Ainsi que tous en ce moment, je penche la tête et je fixe les yeux dans
+la direction de Chamalières, d'où va déboucher le cortège. Une poussée
+se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empêche,
+pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les
+épaules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois très bien.
+Toute la largeur de la route est prise par une armée d'officiers de
+toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent
+comme s'ils étaient pailletés d'or. Plus près, plusieurs généraux à
+culottes blanches et coiffés d'un bicorne à plumes noires; enfin, à
+quelques mètres seulement de moi, très droit sur un superbe cheval noir,
+le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constellée de
+décorations, le bicorne étincelant sous la plume blanche, c'est Lui!
+
+C'est bien Lui, tel que le représentent les images qui ornent jusqu'aux
+plus humbles de nos chaumières, Lui, le jeune général à la barbe blonde,
+aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de
+toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappée. Sur ce
+visage de l'homme adoré des foules, en cette minute de triomphe où tout
+un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse
+infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont
+abaissés de mon côté; et ces yeux étaient infiniment mornes, et la face
+tout entière était pâle, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais,
+déjà, il m'avait dépassée, tandis que le cri populaire, jusque-là retenu
+dans toutes les poitrines, ébranlait de nouveau l'espace de son nom.
+
+Je suis remontée à Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les
+impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans
+mon cerveau. Mais la dernière, celle de sa tristesse à Lui au moment de
+notre enthousiasme à tous, celle-là dominait toutes les autres.
+
+* * *
+
+4.--_Mercredi 13 juillet._
+
+Demain, jour de la Fête Nationale, les troupes seront passées en revue
+par le général Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai
+donc,--car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage...
+
+* * *
+
+5.--_Jeudi 14 juillet._
+
+La revue s'est faite, mais Il n'y était pas. C'est un général à plume
+noire qui commandait. La foule était plus grande encore que ce dimanche,
+et cela a été pour tous une immense déception.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+13.--_Lundi 10 octobre._
+
+Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, décidément, la saison et
+l'arrière-saison sont bien finies. Je congédie pour le 15 les extras que
+j'avais encore retenus à mon service passé le 1er octobre.
+
+J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai réduit au strict minimum
+les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer
+maintenant au travaux d'hiver, à commencer par les soins à donner au vin
+nouveau.
+
+* * *
+
+14.--_Jeudi 13 octobre._
+
+Que vient-on de m'apprendre? Le général Boulanger mis aux arrêts de
+rigueur pendant trente jours pour avoir flétri les scandales dont le
+flot boueux monte sans cesse.
+
+* * *
+
+16.--_Samedi 22 octobre._
+
+Ce soir sont venus dîner deux messieurs, visiblement des officiers en
+civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse
+moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince
+moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée.
+
+Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur
+tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire
+lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle:
+«Avez-vous été satisfaits, Messieurs?»
+
+Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus
+âgé prend la parole, me complimente sur le dîner, puis me demande s'il
+m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et
+quels appartements je pourrais leur donner?
+
+Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au
+premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle
+à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin,
+les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la
+distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille
+détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que
+je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de
+toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout
+mettre en état.
+
+Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la
+maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir
+oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se
+demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous
+restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à
+voix basse: «Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à
+fait en particulier.»
+
+Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte
+refermée, je leur fais signe de s'expliquer.
+
+«Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur
+exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous
+après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour
+n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais,
+puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous
+fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se
+douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de
+vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les
+couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en
+un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient
+servis exclusivement par vous...»
+
+La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle,
+que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous
+deux:
+
+«Nous vous le demandons instamment, Madame...»
+
+Alors, je leur ait dit: «Oui», et ils sont partis. De la part de qui
+venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher
+aux yeux du monde?
+
+* * *
+
+17.--_Dimanche 23 octobre._
+
+J'ai longuement réfléchi aux dispositions à prendre pour bien recevoir
+le couple annoncé avec tant de mystère par ces deux officiers en civil
+et surtout pour qu'il se sente en pleine sécurité. Il m'est venu
+subitement une réflexion singulière: ce visiteur, qui a tant intérêt à
+ce que personne au monde ne puisse soupçonner sa présence sous mon toit,
+ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13e corps, le général
+Boulanger lui-même?
+
+Je me suis dit aussitôt que c'était impossible, puisque les arrêts de
+rigueur ont transformé sa résidence de Clermont en une prison dont il
+lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me
+répéter encore que cela n'est pas, il y a une idée fixe qui me hante en
+m'affirmant le contraire.
+
+Décidément, la boulangite me tourne la tête! Elle me fait voir du
+Boulanger un peu partout.
+
+Du moins, mon idée fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple
+attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur
+logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. À défaut des dorures de
+nos grands hôtels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout
+plein de gaîté, de lumière et de fleurs.
+
+J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu.
+J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait
+s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maîtresse absolue
+d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes
+m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles
+n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile
+de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située
+au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise,
+mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière
+discrétion.
+
+Ce soir, sont venus dîner des journalistes et des messieurs du Conseil
+municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses:
+des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger.
+
+«Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire,
+vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant,
+confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a,
+par-dessus le marché, sa femme près de soi...»
+
+«Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler.
+On sait parfaitement que Mme Boulanger est une très digne et
+respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.»
+
+Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est
+engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de
+famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général
+était un «cascadeur», qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on
+l'avait assez vu avec la «dame blonde»...
+
+À ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au
+diable.
+
+«Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde
+qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en
+coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de
+même fini par démasquer son incognito...»
+
+«Son nom! son nom!» se sont-ils tous écriés.
+
+«Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la
+Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!»
+
+Françoise me rappelait, je me suis enfuie.
+
+Une actrice!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Premier Séjour
+
+
+* * *
+
+18.--_Lundi 24 octobre._
+
+ 3 HEURES DE L'APRÈS-MIDI
+
+Ce matin, je suis descendue à Clermont pour me procurer des plantes et
+des fleurs. Je suis entrée chez le plus grand photographe, et j'ai
+demandé le portrait de Mlle R..., de la Comédie-Française. Je l'ai là
+sous les yeux. Ce n'est pas une véritable beauté, mais on n'est pas plus
+mignonne, plus délicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard,
+dans ce sourire!... Sera-ce elle?
+
+J'aime mieux penser à autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes,
+en attendant qu'approche l'heure où se résoudra l'énigme: dans trois
+heures d'ici, à six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction,
+je mourrais d'impatience!
+
+Voyons, je vais faire le «voyage autour de ma chambre», décrire
+l'appartement, maintenant tout prêt.
+
+Il occupe le premier étage, au haut de l'escalier qui commence à la
+petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir
+sur lequel débouchent trois pièces: à gauche, la chambre à coucher; à
+droite, le cabinet de toilette; à droite, tout au fond, la salle à
+manger. On ne peut arriver à celle-ci que par le couloir, mais on peut
+passer de la chambre à coucher dans le cabinet de toilette directement,
+en traversant seulement une petite pièce intermédiaire, pratiquée aux
+dépens du cabinet de toilette par une cloison posée après coup.
+
+La salle à manger a trois fenêtres, dont deux donnant sur la terrasse de
+l'hôtel et la troisième sur la route de la Vallée. À part le buffet, le
+dressoir, la table, les fauteuils en chêne, j'y ai fait placer, à tout
+hasard, un piano.
+
+La fenêtre du cabinet de toilette et celle de la petite pièce
+intermédiaire donnent toutes deux sur la vallée de Royat elle-même, sur
+la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La
+chambre à coucher a deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur la vallée,
+l'autre lui faisant vis-à-vis et donnant sur le chemin de la Grotte.
+
+Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute
+l'ingéniosité dont je puis disposer, je l'ai employée à la rendre
+coquette et avenante. De toutes parts, j'ai placé des fleurs: ici des
+roses tout épanouies, là des œillets sur le point de s'ouvrir.
+
+Les rideaux du lit et des croisées sont en guipure crème doublée de
+satin rose. Les tentures sont en une étoffe qui n'a pas grande valeur,
+mais qui en prend sous la lumière, car elle est entre-semée de
+paillettes d'or. J'ai répandu la lumière à profusion, tout en ne lui
+laissant aucune crudité. J'ai suspendu au plafond une lampe à trois
+becs, surmontée d'un abat-jour rose que j'ai été longue à trouver.
+Sachant que les Parisiennes aiment à se coiffer, tout en causant, dans
+leur chambre, j'ai installé une table de toilette, aux deux côtés de
+laquelle j'ai appliqué deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses.
+Sur la cheminée, j'ai mis deux candélabres à six branches. Il y avait
+une pendule au milieu, mais je l'ai remplacée par des fleurs. Son
+tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses!
+
+Dans l'âtre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois.
+
+
+5 HEURES
+
+Je me suis interrompue pour descendre à la cuisine, puis placer une
+lumière dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui
+jette une clarté tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai
+poussé la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant à peine
+entrebâillée. Il fait, dehors, un temps épouvantable, une vraie tempête.
+Le vent hurle avec fureur.
+
+Je suis remontée glacée, à travers l'escalier sombre, et je me suis
+sentie aveuglée, étourdie, en me trouvant dans cette chambre tiède,
+parfumée et toute éblouissante de lumière.
+
+Au dernier moment, je viens de me rappeler un détail. Avec tant de
+lumières à l'intérieur, les volets à claire-voie des fenêtres ne peuvent
+pas suffire. Il ne faut même pas qu'on devine, au dehors, que la
+chambre est éclairée. Vite, j'ai saisi des tapis de table doublés de
+satinette, et je les ai interposés entre la vitre et le volet.
+Maintenant, que l'on observe les fenêtres tant qu'on voudra, impossible
+d'apercevoir le moindre filet de lumière.
+
+L'heure approche. Le cœur me bat à tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai
+jamais encore senti si violent ni si précipité. Je ne tiens plus en
+place. Dieu, que c'est long!
+
+
+MINUIT
+
+Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des
+moments où j'ai cru que ma pauvre tête allait éclater, tant j'ai éprouvé
+d'émotions diverses. En cet instant même, elle me fait mal comme si elle
+avait reçu des coups de marteau.
+
+Quand six heures ont sonné, je me suis mise à écouter les bruits du
+dehors, afin de guetter la voiture, et, dès qu'elle approcherait, de la
+faire avancer tout contre le pas de la porte, de manière à ce qu'il n'y
+eût même pas à mettre pied à terre sur la chaussée. Je n'entendais rien
+que le bourdonnement de mes oreilles...
+
+Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en
+tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de
+Paris? Le mauvais temps ne les arrêterait-il pas? Quel est
+l'empêchement?...
+
+Tout à coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir très doucement, et
+des pas étouffés qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une
+femme voilée passe devant moi, suivie d'un homme qui tient à la main
+deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans
+le cabinet de toilette l'une après l'autre, car elles sont bien lourdes.
+
+Ils sont entrés droit dans la chambre à coucher. J'y vais à mon tour.
+Tout éblouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes.
+
+Je débarrasse de son manteau,--un lourd manteau de loutre,--la dame, qui
+se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage à deux
+mains, je lève les yeux...
+
+Déception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux
+noirs, avec une longue barbe brune.
+
+J'étais désespérée et furieuse contre moi-même de m'être monté
+l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amèrement d'avoir
+promis de servir en personne ces gens-là, ces étrangers. J'en avais du
+dépit jusqu'à vouloir rompre ma promesse immédiatement.
+
+J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand
+j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de
+l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en
+chuchotant: «Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas
+entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans
+l'escalier moins de lumière encore, si possible.» Il est parti sans
+ajouter un mot.
+
+Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme
+parti, un autre allait donc venir?
+
+Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille
+son nom à Lui...
+
+Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute,
+l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des
+deux officiers qui avaient dîné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une
+inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaître sous sa barbe
+noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse
+barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il
+besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État?
+
+Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois
+marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une
+obscurité presque complète.
+
+Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en
+haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait
+oublié qu'il y avait là-haut une femme.
+
+Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond:
+«Entrez!» J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du
+premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai
+regardé le portrait.
+
+Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage,
+infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même
+temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a
+jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle
+est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en
+présence d'une grande, d'une très grande dame.
+
+Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux
+petites clefs: «Je vous prie de défaire les deux valises», dit-elle.
+
+Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en
+échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de
+linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au
+possible là-dedans.
+
+Pendant qu'agenouillée à terre je me livre à ce travail, avec une
+maladresse que mon énervement ne fait qu'accroître, la belle dame passe
+et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses.
+
+Le déballage terminé, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires.
+Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester?
+faut-il me retirer? Je n'ai jamais été aux ordres de personne, et mon
+nouveau métier de femme de chambre me rend toute perplexe.
+
+La même voix argentine se fait entendre à nouveau: «Voulez-vous venir un
+instant?...»
+
+Je pénètre dans la chambre. Elle est assise à sa toilette, en élégant
+peignoir blanc, ses cheveux blonds à moitié dénoués. Elle me montre d'un
+geste les vêtements de ville qu'elle vient d'ôter, manteau de loutre,
+chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutachée
+de noir. Je les emporte dans la pièce à côté.
+
+Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrête
+d'un signe de main, me regarde en souriant très doucement, puis me dit:
+«Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, près de vous pendant
+quelques jours... Plus tard, vous apprendrez à nous connaître. Vous
+saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des
+inconnus... Eh bien! malgré le mystère qui doit nous entourer, je veux
+vous dire une chose qui pourra vous paraître étrange,--mais croyez
+surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce
+que nous savons qui vous êtes. Ce que je viens de voir de vous me
+confirme que nous ne nous sommes pas trompés...»
+
+L'expression de ses traits était devenue plus grave pendant qu'elle
+parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement à sourire, me fixa bien
+en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit très
+doucement: «Voulez-vous être mon amie?»
+
+J'étais toute surprise et émue par la manière infiniment délicate dont
+elle venait de me parler.
+
+Sans trouver d'autre réponse, je baisai sa main et je me retirai.
+
+J'allais et venais dans ma maison, me répétant sans cesse: «Quelle femme
+exquise!» quand un nouveau coup de sonnette m'a rappelée près d'elle.
+
+En ouvrant la porte, je fus éblouie par le spectacle qui s'offrait à mes
+yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette
+de soirée satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, très
+décolleté, laissait à nu son cou, ses épaules, ses bras. Des diamants
+resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa
+chevelure blonde d'or. Elle était féerique à voir.
+
+Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les
+nuances des étoffes et l'éclat des bijoux s'accordaient merveilleusement
+avec la blancheur mate des chairs. Une rose thé était fixée au corsage
+et un œillet rouge dans les cheveux.
+
+Elle souriait à mon admiration muette. J'ai fini par laisser échapper ce
+cri: «Dieu, Madame, que vous êtes belle!»
+
+«IL faut être belle pour celui qu'on aime», a-t-elle répondu. Puis elle
+m'a demandé de lui apporter l'indication exacte de tous les départs de
+courriers pour Paris, et elle s'est mise à écrire une lettre.
+
+Pendant ce temps, je suis allée à la salle à manger préparer le couvert.
+Neuf heures ont sonné. La tempête du dehors redoublait de violence. Un
+chien du voisinage hurlait désespérément.
+
+J'étais énervée au plus haut degré, quand j'entends de nouveau la porte
+d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier où vient de
+s'engouffrer une rafale qui menace d'éteindre la veilleuse. J'aperçois
+deux silhouettes d'hommes barbus arrêtés au bas des marches et prêtant
+l'oreille du côté de la route. Au bout de quelques moments, le plus
+grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci
+portait, et lui dit à voix très basse: «À demain, neuf heures.» L'autre
+s'échappe aussitôt par la porte, qu'il referme après lui, tandis que le
+premier se met à monter.
+
+Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend.
+Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine répond.
+J'ouvre...
+
+Au même instant, l'homme qui me suivait se précipite dans la chambre, et
+deux cris, deux cris inoubliables, se croisent:
+
+«MARGUERITE!»
+
+«GEORGES!»
+
+Il s'est jeté dans ses bras, il la serre à la broyer, il la couvre de
+baisers avec une impétuosité sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la
+bouche de ses lèvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le
+front, les yeux, le cou, les épaules, les bras, les mains, partout où sa
+bouche rencontre la chair de sa bien-aimée.
+
+C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur
+surhumain.
+
+Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La
+violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et
+l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général
+Boulanger!
+
+Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de
+joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde!
+
+Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que
+je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en
+disant: «Mon général?»
+
+Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent
+pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance
+jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut
+qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux.
+
+Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je
+monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre.
+
+«Pouvons-nous dîner?» me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de
+son adorée. Et moi de répondre: «Oui, Monsieur.»
+
+À ces mots, ils s'embrassent comme si ce «Oui, Monsieur», les comblait
+de joie.
+
+Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon
+aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux,
+châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal,
+sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont
+très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les
+relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une
+nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et
+martial. Le torse paraît plus haut et plus large que ne le comporterait
+la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette
+bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu,
+porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant.
+
+Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les
+yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux
+que laisse la proéminence des sourcils,--des yeux toujours grands
+ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt
+inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les
+sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment
+caressants dès qu'ils se posent sur Elle.
+
+Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une
+voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et
+qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de
+physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout
+plein du bonheur de vivre.
+
+Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de
+manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: «Ma Marguerite,
+si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je
+t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à
+souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te
+réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu
+n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture,
+douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente
+d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été
+prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais
+bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé...
+J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre
+l'échelle posée contre le mur...»
+
+Pendant qu'il parlait avec une passion inouïe, pendant que ses yeux
+jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le
+grondait doucement: «Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de
+cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre
+amour...»
+
+Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir.
+
+Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans
+ma chambrette située juste au-dessus de leur nid.
+
+* * *
+
+19.--_Mardi 25 octobre._
+
+Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus
+étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu
+un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.
+
+Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu:
+«À demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. À neuf heures du
+matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.
+
+Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte
+avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine
+d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs
+qui avaient dîné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui
+aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général
+pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...
+
+Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le
+capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir
+une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à
+terre...
+
+En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la
+porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le
+plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un
+seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux
+me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.
+
+Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je
+ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au
+grand trot dans la direction de Clermont.
+
+Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: «Entrez!» Leur
+chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraîche et parfumée.
+
+Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été
+remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et
+d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis
+à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil.
+
+Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers
+un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui
+passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle
+est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu:
+une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets
+d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de
+larges rubans de soie rose noués de place en place.
+
+Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée
+pour déjeuner.
+
+Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle
+avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette
+d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une
+grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à
+mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes
+de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.
+
+Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute
+pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été
+durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du
+regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui
+couvrir les mains et les bras de baisers fous.
+
+Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris
+que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles
+qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues
+jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois:
+rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. À
+un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: «Voilà dix mois que je
+rêvais ce tête-à-tête!»
+
+Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui
+colportent la fable de l'actrice blonde!
+
+En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des
+deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas
+et je prévienne.
+
+Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. À huit heures du soir,
+l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans
+un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et
+je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant
+à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et
+Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu
+deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt.
+
+Une heure après, ils m'ont appelée pour le dîner. Elle avait
+l'éblouissante toilette d'hier.
+
+À peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont
+commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout
+occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique.
+Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne
+sur le général Boulanger.
+
+Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais
+qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne.
+
+«Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme
+s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu
+la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?»
+
+«Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la
+maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il
+aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou
+dîner...»
+
+Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé:
+
+«Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?»
+
+«Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!»
+
+«Vous en êtes sûre? Et pourquoi?»
+
+«Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but
+par-dessus tout!»
+
+À ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné
+les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je
+devais m'effacer un instant. À peine avais-je refermé la porte, que je
+l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent
+éperdu: «C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!»
+
+Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se
+tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux
+dans les yeux et ils se souriaient.
+
+Après dîner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis
+je leur ai fait ma révérence: «Bonsoir, monsieur et dame!»
+
+Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont
+dit, avec le plus affectueux sourire: «Merci, nous nous trouvons très
+heureux chez vous.»
+
+Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant
+qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par
+elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.
+
+Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir
+le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il
+remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays!
+
+* * *
+
+20.--_Mercredi 26 octobre_.
+
+Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par
+le même procédé.
+
+Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même
+qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses
+cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un
+peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si
+possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment
+vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des
+choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie...
+
+Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui
+ai remises. Au dîner, elle avait la même robe de soirée que la veille et
+l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces
+détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de
+roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une
+libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est
+pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle
+sera?...
+
+Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété
+qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi.
+
+Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le
+faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au
+général Boulanger:
+
+«Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.
+
+»On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se
+fie à son honneur.
+
+»Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils
+seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraînent, de ce
+fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves.
+
+»Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre.
+
+»On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une
+appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général
+Boulanger est homme d'honneur.»
+
+Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette
+femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu,
+d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!...
+
+Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus
+encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui
+équivaut à la rupture d'une parole d'honneur!
+
+Et elle l'a laissé faire!
+
+Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer.
+
+Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne
+le découvre pas!
+
+* * *
+
+21.--_Jeudi 27 octobre_.
+
+La journée s'est passée comme hier. À déjeuner, il a plusieurs fois
+essayé de me surprendre par des questions relatives au général
+Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.
+
+Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en
+civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dîné avec lui samedi
+dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.
+
+Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de
+le faire monter chez eux.
+
+Il est resté à dîner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il
+parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son
+adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur
+la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il
+semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été
+posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour
+assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par
+mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin,
+aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une
+charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture.
+Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au
+chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il
+avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier
+d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs
+jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en
+question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous
+les jours.
+
+La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au
+parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le
+reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits
+sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en
+passant par mon moulin, maintenant hors d'activité.
+
+C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues
+circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la
+première fois le récit détaillé.
+
+Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au
+quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide.
+Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux
+officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé...
+
+J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus
+qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai
+compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès
+lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi.
+
+Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées.
+
+* * *
+
+22.--_Vendredi 28 octobre_.
+
+Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. À la lecture de
+l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à
+causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris
+pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain.
+
+Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles
+si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes
+larmes.
+
+L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se
+faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait
+obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il
+essayait de lui donner la réplique.
+
+Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. À l'instant même où ils
+cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement
+graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.
+
+Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine
+écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant
+entre ses dents: «Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!» Il
+s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du
+mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que
+cela.
+
+Comme ils ne me sonnaient pas pour dîner, j'ai eu l'idée d'aller leur
+demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je
+les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite,
+près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui
+éclairait faiblement leurs deux visages.
+
+Ils ont accepté mon offre avec empressement.
+
+Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait
+signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me
+suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler
+dans leur rêverie.
+
+* * *
+
+23.--_Samedi 23 octobre._
+
+Ils sont partis ce soir!
+
+Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette âme endolorie.
+
+Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux,
+sans pouvoir prendre le moindre sommeil.
+
+Dans le secret de mon âme, je formais des vœux pour qu'ils ne partent
+pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore
+que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir
+de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au
+monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de
+son adorée... Et j'avais peur de cela.
+
+Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. À une
+heure, j'ai fini par devenir inquiète.
+
+Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient
+déjeuner dans un instant.
+
+J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu,
+qu'ils ont été longs à venir!
+
+Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle
+avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en
+face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il
+est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant
+contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre.
+
+Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée
+que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus
+les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat
+de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaîté. Mais ils ne se sont
+pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu
+constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits.
+
+Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se
+soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que
+j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils
+restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se
+redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de
+conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur.
+
+«Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me
+résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour
+me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la
+poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta
+volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au
+moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui
+pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le
+monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce
+que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je
+viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la
+popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je
+croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les
+honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu
+es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur
+d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne
+croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du
+jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus
+possible de vivre sans toi!...»
+
+Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle
+le regardait fixement de ses yeux clairs.
+
+Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les
+trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée.
+
+L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi,
+sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses
+deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf
+heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que
+l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours
+chez moi en attendant qu'on vînt la prendre, car elle était remplie
+d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs
+bagages...
+
+Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui
+m'ont appelée: «Belle Meunière!»
+
+Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir.
+
+«Nous voulons vous dire au revoir», me disent-ils.
+
+Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors,
+tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains
+sur les épaules, me grondent doucement.
+
+«Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous
+reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que
+notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés
+ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons
+pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...»
+
+En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux
+mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt,
+Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur
+les deux joues.
+
+Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui
+portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas
+dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre
+plus bas.
+
+Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion.
+
+Ils sont partis!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Du premier au second Séjour
+
+
+* * *
+
+25.--_Mercredi 16 novembre._
+
+Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et
+j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude
+d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a
+été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:
+
+_CAPITAINE GUIRAUD_
+
+_Officier d'ordonnance du Général Commandant
+le 13e Corps d'Armée_
+
+CLERMONT-FERRAND
+
+J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait.
+
+«Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché
+à Sa personne...»
+
+«Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!»
+
+Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le
+pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma
+déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je
+l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire,
+comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et
+quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour
+n'avoir pas l'air de le connaître, bien plus, pour déjouer toutes les
+questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre...
+
+Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... «Le diable
+m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette
+force-là!»
+
+«Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dîner où vous avez
+raconté à Mme Marguerite la manière dont le général s'était échappé
+de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez
+allé à dire: «Mon général...» Tous mes compliments, mon capitaine: cela
+ne vous est pas arrivé une seule fois.»
+
+Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit:
+
+«Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission
+pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont
+pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier
+d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre
+chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous
+êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire
+qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre
+ceci.»
+
+En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que Mme Marguerite
+avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni
+de sept perles et de deux diamants.
+
+Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et
+Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur
+moi d'une façon absolue, en toute circonstance.
+
+«Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si
+longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit
+bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa
+tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...»
+
+Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il
+est reparti.
+
+* * *
+
+26.--_Mardi 29 novembre._
+
+J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais
+me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands
+coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups
+redoublent, une voix crie: «Ouvrez, c'est une dépêche!...»
+
+Je descends, je prends en mains le télégramme...
+
+_Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres._
+
+Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils
+arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur
+chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le
+courage d'y toucher.
+
+Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une
+partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée
+de demain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Second Séjour
+
+
+* * *
+
+27.--_Mercredi 30 novembre._
+
+Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls.
+Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui,
+me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:
+
+«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous
+dîner au galop!»
+
+Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les
+paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée
+de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dîner.
+
+Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé
+aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant
+de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à
+manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la
+parole.
+
+Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins
+jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il
+avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en
+brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la
+raie trop bien faite...
+
+De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les
+sourcils.
+
+Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait
+le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils
+semblaient me témoigner.
+
+Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à
+Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.
+
+J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le
+tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon
+énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes
+me paraissaient des éternités.
+
+Enfin, il s'est mis à parler:
+
+«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez
+indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez
+menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve,
+et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore
+l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide
+Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons
+cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus
+ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le
+méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois
+de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à
+répondre...»
+
+Je ne savais que penser.
+
+«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que
+vous me reprochez?»
+
+«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la
+table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas...
+Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abîme de dissimulation
+que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que
+vous avez reconnu en moi le général Boulanger?»
+
+Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la
+tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon
+âme.
+
+«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde.
+
+Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui
+n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus
+s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...
+
+Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus
+doucement:
+
+«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.»
+
+Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui
+avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses
+officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception
+que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme
+Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en
+échangeant des regards et des sourires.
+
+«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le
+mobile!»
+
+«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une
+question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il
+fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...»
+
+Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous
+deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.
+
+«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte...
+L'audience est levée.»
+
+Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a
+conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de
+choses à nous dire.
+
+Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance,
+comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont
+encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu
+jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.
+
+Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir
+si tôt, le général s'est écrié:
+
+«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!»
+
+«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...»
+
+«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que,
+s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de
+décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M.
+Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise
+présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée,
+à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été
+tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le
+train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait
+descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et
+le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...
+
+Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un
+siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il
+est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière
+son fauteuil, doucement penchée sur Lui...
+
+C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin.
+Je leur ai souhaité le bonsoir.
+
+Le cher couple! comme je les aime!
+
+* * *
+
+28.--_Jeudi 1er décembre._
+
+Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois
+arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de
+la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau
+recommence comme au mois d'octobre.
+
+Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer
+énormément de choses.
+
+Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs
+lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent
+au dépouillement.
+
+Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:
+
+«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus,
+les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie
+partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à
+Paris...»
+
+Elle s'est mise à rire ironiquement:
+
+«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré
+d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à
+vos côtés.»
+
+Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se
+départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu
+flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la
+couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.
+
+Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette
+de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était
+tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant
+au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de
+plaisanter, de se câliner du geste et du regard.
+
+Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse
+inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant
+trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût
+jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en
+Elle.
+
+À trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est
+revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.
+
+Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:
+
+«La démission de Grévy!»
+
+Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.
+
+Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.
+
+«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée
+de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils
+finissaient de se parler à voix basse.
+
+Le général s'est tourné vers moi:
+
+«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»
+
+Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger,
+avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le
+capitaine n'était pas encore admis à la connaître.
+
+Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur
+eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le
+général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question
+tout le temps de Paris, de la guerre...
+
+Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier
+d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»
+
+Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par
+son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès
+qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au
+moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme
+Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les
+mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la
+chambre.
+
+«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.
+
+Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était
+descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé
+quelques-unes de ces enveloppes.
+
+Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle
+était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant:
+«Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère
+Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette
+folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»
+
+Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je
+suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le
+dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné
+(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant
+d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se
+retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut
+pas qu'on le fasse parler...
+
+Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris
+mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit
+son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser
+par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»
+
+Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès
+de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves
+venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de
+crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me
+glace de terreur.
+
+J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de
+sonnette a retenti.
+
+J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste
+provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.
+
+Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle
+se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de
+bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe
+avec le zèle d'un couturier.
+
+Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il
+nous faut des fleurs!»
+
+J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées
+dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où
+j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des
+camélias et des violettes.
+
+Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur
+son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui
+murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue
+aussi belle!...»
+
+«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente
+ans...»
+
+Il lui ferme la bouche d'un long baiser.
+
+«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que
+moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je
+portais déjà l'uniforme!»
+
+À huit heures, ils ont sonné pour dîner. Sa toilette et ses bijoux
+jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en
+était tout illuminée. À propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté
+à Paris, ils ont un instant parlé politique.
+
+«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy!
+Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau
+d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait
+perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et
+d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en
+France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards,
+parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne.
+Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre
+solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet,
+ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est
+Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est
+Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu,
+inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons
+rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.
+
+«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots,
+ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera
+plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je
+prendrai en main la bonne épée!...»
+
+Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a
+ajouté:
+
+«Je crois que ce sera Ferry!»
+
+Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches
+qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:
+
+«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!...
+N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»
+
+Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est
+éclairci subitement.
+
+Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà
+de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien
+ils s'aiment!
+
+C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir
+ainsi.
+
+Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à
+la veille d'une guerre civile...
+
+* * *
+
+29.--_Vendredi 2 décembre_.
+
+Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple
+soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un
+pli portant ces mots:
+
+_MADAME LA BELLE MEUNIÈRE_
+
+_Hôtel des Marronniers, Royat._
+
+«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.
+
+Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car
+elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait
+absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt.
+Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a
+duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer
+dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de
+volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par
+moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à
+la rendre suppliante.
+
+À déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé
+que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait
+pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.
+
+«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier
+général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris
+la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:
+
+«Tu ne partiras pas, dis!»
+
+Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine
+distincte: «Puisque tu le veux!...»
+
+Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de
+ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.
+
+Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après,
+elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de
+contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.
+
+«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un
+service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses
+pas, il faut m'avertir immédiatement.»
+
+J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis
+tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié
+refermés.
+
+J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle
+tenait à la main une lettre fraîchement cachetée. La bougie, à peine
+éteinte, fumait encore.
+
+«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un
+service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la
+portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que
+le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout,
+quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai
+expédié une lettre pendant son absence!...»
+
+En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un
+peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses
+mains: il y avait dessus:
+
+_P. M. L. P. S._
+
+_Poste Restante_
+
+PARIS.
+
+Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale
+sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce:
+
+«Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais
+cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!»
+
+Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.
+
+À cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a
+plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières
+nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de
+lui dire:
+
+«Voyons, Marguerite, riez un peu!» Et, comme elle ne se déridait pas
+assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui
+murmurant:
+
+«Allons, méchante, feras-tu risette!»
+
+À dîner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait
+substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise
+en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se
+l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction.
+
+Elle riait à en tomber par terre.
+
+Les enfants! Sont-ils fous!
+
+* * *
+
+30.--_Samedi 3 décembre._
+
+Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le
+général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à
+causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.
+
+Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans,
+je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et
+qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.
+
+Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie
+exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de
+chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à
+Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété
+de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du
+matin...»
+
+Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et
+m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se
+sont entretenus très longtemps.
+
+De toute la journée, le général n'est pas sorti.
+
+Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner,
+Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de
+fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le
+rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.
+
+Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'_En
+revenant d'la revue..._
+
+Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum
+exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette.
+Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première
+qualité, en flacons cerclés de paille.
+
+Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme
+avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche.
+En l'ouvrant, le général s'est écrié:
+
+«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a
+nommé M. Sadi Carnot.»
+
+Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry
+n'est pas élu!»
+
+Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a
+mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti
+aussitôt.
+
+Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle
+plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle
+son prénom de Sadi.
+
+Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû
+qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait
+pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des
+services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable
+au milieu des turpitudes de Wilson.
+
+«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera
+un bon président... _provisoire_?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot
+et il avait souri. Puis elle a ajouté:
+
+«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car
+je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon
+bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous
+continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et
+je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos
+jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché
+à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant,
+n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai
+malheureuse, le jour où vous serez le maître de la France!»
+
+Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun
+chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis
+Henri IV, aucun n'avait été assassiné.
+
+«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir
+toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme
+blanche ou par le pistolet...»
+
+Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces
+choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à
+leur bonheur.
+
+* * *
+
+31.--_Dimanche 4 décembre_.
+
+Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf
+heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle,
+un grand dîner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route
+dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a
+dû tout préparer.
+
+Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas
+voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence
+bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à
+la gare.
+
+Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture,
+j'ai failli pousser un cri.
+
+Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait
+creusé. Ses yeux étaient rouges.
+
+Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se
+passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?
+
+Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait
+simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que
+deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de
+bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...
+
+Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans
+vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas!
+Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage.
+Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:
+
+«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que
+vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va
+pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à
+mi-chemin... Voyons, mon général...»
+
+Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me
+remerciant du regard, et en répondant simplement:
+
+«Vous êtes dans le vrai!»
+
+Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup
+d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:
+
+«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»
+
+J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle
+prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dîner à sept!
+
+Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.
+
+Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à
+coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.
+
+Il m'en a parlé avant le dîner, pendant son repas, et après le dîner,
+longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter
+toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:
+
+«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus
+moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis
+depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble...
+Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme:
+celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une
+épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa
+faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés
+l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la
+précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous
+connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières
+années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais
+comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir
+par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de
+pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abîme qui
+allait sans cesse en s'élargissant...
+
+»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux
+étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention
+tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme
+Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas
+ensemble, sauf quand il s'agit de grands dîners invités...
+
+»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me
+suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à
+voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci,
+davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise,
+mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé
+ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir
+semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait
+plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je
+rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante
+ans.
+
+»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et
+aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière
+était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé
+d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la
+résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier...
+Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime
+autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par
+Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre
+amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller
+avec une volupté infinie, les yeux fermés...»
+
+Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors,
+mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un
+serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:
+
+«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis
+devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant,
+qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer
+contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un
+soldat, sans demander pourquoi!»
+
+J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière.
+Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:
+
+«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est
+minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»
+
+«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est
+de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit--et penser à Elle!»
+
+Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est
+retiré.
+
+* * *
+
+32.--_Lundi 5 décembre._
+
+Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. À la
+première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à
+la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je
+me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.
+
+En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu
+tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt
+qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est
+une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à
+lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...
+
+À onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un
+déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à
+ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me
+glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...
+
+En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six.
+J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement
+arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait
+plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a
+dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche
+main qui doit vous caresser!»
+
+Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.
+
+À six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de
+se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce
+matin, à mon nom.
+
+Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le
+ligoter.
+
+Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un
+compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je
+suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une
+heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui
+devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un
+instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité
+personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre
+le mur.
+
+Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait
+pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle
+expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.
+
+À un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était
+fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de
+quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles
+qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je
+pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à
+se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils
+pendaient, à les embrasser et à les mordre...
+
+Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il
+a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le
+tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour
+aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à
+cinq heures.
+
+J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même
+pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une
+voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de
+maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.
+
+À force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat:
+c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi
+qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit
+bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures--puisqu'il n'y a
+pas de réveil-matin dans la maison.
+
+Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment
+l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le
+suis?
+
+* * *
+
+33.--_Mardi 6 décembre_.
+
+À quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était
+en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé
+que la nuit d'avant!
+
+L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait
+rendu sa gaîté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de
+la scène d'hier.
+
+«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous,
+ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle,
+il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles
+représentent de bonheur perdu!»
+
+Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque
+lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui
+ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit
+jusqu'à la porte.
+
+Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une
+horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma
+lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence
+effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit
+est absolument noire, sans une lumière au ciel.
+
+Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de
+Clermont et, vraiment, par un temps pareil...
+
+Mais il n'écoute rien.
+
+«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à
+grandes enjambées.
+
+Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu,
+je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur
+arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre:
+ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des
+glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.
+
+À peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant,
+en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une
+méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont
+fini par la lâcher à mi-côte.
+
+«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle
+Meunière... Nous faisons de même.»
+
+Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi.
+Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans
+leur chambre de quoi manger.
+
+À six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En
+me voyant, il m'a demandé:
+
+«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»
+
+Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la
+première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est
+donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que
+divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté
+d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une
+couronne vicomtale.
+
+La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma
+foi, une belle allure!
+
+À huit heures, pour dîner, ils se sont fait également servir chez eux.
+Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:
+
+«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et
+vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et
+d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous
+n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»
+
+* * *
+
+34.--_Mercredi 7 décembre_.
+
+Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu
+arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe
+d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui
+répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris
+connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les
+mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du
+général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout,
+mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la
+poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième
+enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main
+tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand
+galop.
+
+Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose
+d'important.
+
+À dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une
+épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes,
+mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai
+établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un
+feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme
+Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois
+lettres reçues.
+
+Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours,
+le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras
+nerveusement:
+
+«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»
+
+«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous
+pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»
+
+«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer
+d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de
+sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier
+général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de
+temps pour la forte tête que vous êtes...»
+
+Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je
+faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera
+certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le
+général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant
+que flatteur.
+
+...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas
+écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le
+prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête
+et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma
+porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la
+Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour
+Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une
+lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa
+réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en
+demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte
+et à revenir de même.
+
+«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»
+
+«Oui, mon général.»
+
+Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,--une toute petite
+enveloppe avec cette adresse:
+
+_Monsieur le Capitaine Driant,_
+
+_au Quartier Général._
+
+_Très urgente._
+
+«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien...
+Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard,
+car c'est très, très sérieux!»
+
+En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.
+
+À midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le
+capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général
+où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul
+là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!
+
+Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains,
+tandis que Mme Marguerite m'a dit:
+
+«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit
+moment.»
+
+Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de
+fleurs la table.
+
+«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir.
+Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»
+
+Et, s'adressant à Elle:
+
+«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle
+peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher
+petit coin de Royat qui a été le point de départ...»
+
+Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses
+mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...
+
+Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.
+
+Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:
+
+«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler
+ensemble?»
+
+«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous
+remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous
+êtes à la campagnarde que je suis.»
+
+Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je
+suis en train de faire pour ma mère--une surprise que je lui prépare.
+Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de
+tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché.
+Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt
+reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.
+
+Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande
+dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines
+mains pour des œuvres charitables?
+
+Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine.
+Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde,
+elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans
+laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas
+trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications,
+car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut
+y songer le moins possible et n'en parler jamais.
+
+Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De
+nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite.
+
+À huit heures, il m'a sonnée:
+
+«Vite, faites-nous dîner, car une voiture doit venir me prendre dans une
+heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets
+à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»
+
+Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De
+plus en plus intriguée, je les sers à dîner et, entre temps, je réduis
+l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la
+porte donnant sur le chemin de la Grotte.
+
+Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir
+le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de
+l'escalier.
+
+Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à
+terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la
+voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux
+hautes épaules, emmitouflé de fourrures...
+
+La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la
+campagne.
+
+C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte
+entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire
+avec émotion:
+
+«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»
+
+À quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et
+profonde:
+
+«À bientôt, Général... et à Paris!»
+
+Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé
+la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.
+
+...Un prince?--Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu
+cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque
+part!
+
+* * *
+
+35.--_Jeudi 8 décembre._
+
+Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.
+
+C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter
+le pli contenant le courrier.
+
+À force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle
+ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je
+ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui
+viennent faire leur cure à Royat.
+
+Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et Mme
+Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.
+
+De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou
+du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières),
+Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général
+et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un
+de l'autre:
+
+«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général
+Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs
+contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les
+nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite,
+d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de
+valse, de dîner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si
+encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait
+vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le
+général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait,
+colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je
+trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un
+bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les
+républicains. Je me félicitais du moins que l'armée--je dis: le cadre
+des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité
+qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà
+un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met
+à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles
+horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et
+décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le
+général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace
+de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...
+
+»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon
+aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je
+disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une
+réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.
+
+»Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une sœur. Elle est à peine
+plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous
+nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un
+officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la
+campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne
+sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez
+différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de
+plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un
+régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il
+fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était
+faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut...
+Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus
+volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du
+visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce
+qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi,
+jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet
+égard...»
+
+«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je
+interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!»
+
+Mme Marguerite sourit et reprit:
+
+«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en
+soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne
+l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras,
+ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dîner
+jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me
+permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a
+pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un
+immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dîner
+ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!
+
+»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me
+faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique
+tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez
+de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en
+suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de
+sa proposition: dîner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger...
+Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle
+folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que
+deux!
+
+»Elle a paru sentir la justesse de cette observation.
+
+»Elle a changé ses batteries...
+
+«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si
+j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service
+que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à
+devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des
+autres invités...»
+
+«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de
+ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...»
+
+«Alors, tu refuses même cette combinaison?»
+
+«Formellement.»
+
+«C'est ton dernier mot?»
+
+«Mon dernier.»
+
+«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général
+Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et
+singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard...
+On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver...
+Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton
+secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te
+trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de
+toi...»
+
+«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures
+précises, n'est-ce pas?»
+
+»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y
+mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait
+admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,--une
+toilette à longue traîne, en velours noir constellé de paillettes de
+jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père,
+le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur...
+Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais
+en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite...
+J'arrive: tout le monde était déjà là,--et ce tout le monde se composait
+de la maîtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.
+
+»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps
+beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée
+première d'une dînette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que
+faire? Il était trop tard pour reculer!
+
+»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à
+outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,--le général,--l'accabler de
+coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux,
+paraît-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de
+coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le
+général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais
+superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de
+paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que
+le visage de la maîtresse de maison changeait!...
+
+»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur
+un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:
+
+«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en
+est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien
+ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en
+venant ce soir à ma table!...»
+
+»La flagornerie me parut un peu vive.
+
+«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraît qu'il faut beaucoup
+vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses
+convives?»
+
+«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...»
+
+«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.»
+
+»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous
+vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très
+grand honneur de me convier un jour chez vous...»
+
+«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez
+vous-même le jour.»
+
+«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.»
+
+«Eh bien! général, à demain!»
+
+»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général
+Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à
+moi, une vive amitié,--en attendant mieux...
+
+»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les
+griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien
+au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus
+éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie
+délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de
+lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné
+jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être
+mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par
+l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger
+n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal
+de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si
+noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le
+bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...»
+
+Mme Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un
+rêve. Puis, elle a repris:
+
+«De ce premier dîner avec Georges date donc l'origine de notre
+bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du
+bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives:
+deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un
+pour me chérir, l'autre pour me...»
+
+Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée
+sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:
+
+«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette
+héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.»
+
+Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope,
+avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. Mme
+Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui
+de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche
+garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière,
+quelques œillets qui semblaient croître parmi cette chevelure blonde; au
+milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle
+a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou
+six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.
+
+Elle était féerique à voir ainsi.
+
+Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à
+genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce
+geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.
+
+J'ai couru m'occuper du dîner... Ils ont dîné tard. Le général la
+dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté
+de sa toilette...
+
+«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire
+en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous
+rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...»
+
+«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de
+mon entrée à Clermont!»
+
+Ces mots m'ont évoqué un souvenir.
+
+«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au
+moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de
+votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une
+tristesse sur vos traits.»
+
+«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... À quoi je pensais? Parbleu,
+ai-je besoin de le dire? À mon adorée!... Je pensais à elle et je me
+disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie
+d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque
+je ne l'y apercevais pas!»
+
+Le dîner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas,
+étroitement enlacés.
+
+* * *
+
+36.--_Vendredi 9 décembre._
+
+Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y
+avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.
+
+«Pas de courrier?» lui dis-je.
+
+«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.»
+
+«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer
+d'ouvrage, là-bas!»
+
+«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je
+travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable
+et indulgent...»
+
+On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de
+petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons
+meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que,
+dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une
+charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.
+
+À déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur
+œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un
+homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de
+comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise
+d'une si adorable réalité!
+
+Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon
+bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a
+questionnée:
+
+«Comment appelez-vous votre maison?»
+
+Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en
+grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:
+
+«L'Hôtel des Marronniers, mon général.»
+
+«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en
+bâtiments qui sache son métier?»
+
+«Certainement, mon général.»
+
+«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de
+suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et
+mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur
+qu'on peut goûter sous ce toit!»
+
+Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait
+d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules:
+
+HOTEL DU PARADIS
+
+«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à
+ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais
+comment les tenir.»
+
+L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue
+pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis,
+moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis
+me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi
+loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la
+maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de
+faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer,
+ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de
+voir la fin.
+
+Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait
+du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères
+qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le
+petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et
+remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez
+nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises,
+Mme Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers
+d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner
+vers la maison.
+
+Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et
+voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la
+vallée, des baisers avec la main...
+
+Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les
+regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû
+arracher Mme Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris
+son chemin.
+
+Nous avons de nouveau travaillé ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle
+s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur
+Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime
+tant!
+
+Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait
+encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:
+
+«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.»
+
+Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et
+seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs
+messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général
+Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus
+indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.
+
+«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il
+offre à dîner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je
+crois que ce sont des officiers supérieurs.»
+
+Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.
+
+Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont
+arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir
+à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général
+Boulanger faisait dîner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus
+de plusieurs points de la France...
+
+Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé
+s'échapper de ma basse-cour.
+
+«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que
+ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent
+tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...»
+
+«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur.
+
+J'ai continué imperturbablement:
+
+«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...»
+
+Ils se sont regardés, fortement déçus.
+
+«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine
+d'en parler!»
+
+Et ils se sont retirés.
+
+Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. À ce propos, il a
+raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce
+moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de
+l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à
+supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour
+prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu,
+alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on
+avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train
+depuis trois jours!
+
+Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y
+en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent
+retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique,
+je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser!
+Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec
+terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général,
+de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne
+savais comment me l'expliquer...
+
+Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de
+La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la
+plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami
+politique du général Boulanger.
+
+Grande niaise d'Auvergnate, va!
+
+* * *
+
+37.--_Samedi 10 décembre_.
+
+Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.
+
+Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour
+rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.
+
+Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:
+
+«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris...
+Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés
+ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et
+quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq
+jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous
+n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de
+revenir au plus tôt!»
+
+En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier
+voyage! À déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général
+est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec
+Elle, à emballer ses effets.
+
+Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette,
+j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se
+roulait par terre en poussant des cris fous...
+
+«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance,
+permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme
+ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie,
+oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»
+
+Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs,
+et elle m'a répondu:
+
+«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon
+devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable
+pour deux!»
+
+Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils
+m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et,
+doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le
+général qui a pris la parole:
+
+«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très
+grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez
+seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»
+
+J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte,
+elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en
+douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate.
+Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le
+devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions
+publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure
+cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons
+maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée,
+vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de
+vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner
+une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où
+nous vous le reprendrons...»
+
+Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés.
+Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi.
+Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais
+une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du
+village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un
+nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à
+quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la
+calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis
+consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me
+demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour
+eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les
+épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?
+
+Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!
+
+«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait
+beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous
+me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je
+vous le rendrai.»
+
+Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas
+quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout
+heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils
+m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!»
+
+Je suis allée m'occuper du dîner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit,
+en parfaite gaîté d'esprit. À huit heures du soir, le capitaine Driant
+est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.
+
+Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec
+médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme
+gage de notre amitié.»
+
+Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la
+garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons
+que, chez vous, il sera en bonnes mains...»
+
+«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant.
+
+«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends,
+une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...»
+
+Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont
+embrassée encore une fois, et ils sont partis.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Du second au troisième Séjour
+
+
+* * *
+
+38.--_Dimanche 11 décembre_.
+
+J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus
+partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.
+
+Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui
+avaient vaguement entendu parler d'un grand dîner politico-militaire que
+le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.
+
+L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il
+dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous,
+vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et
+la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes,
+des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair
+en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la
+route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir
+personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont
+descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée...
+Est-ce vrai?»
+
+Je lui ai répondu:
+
+«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès,
+uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le
+pied de grue!»
+
+Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du
+Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit,
+ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des
+menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien
+heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui,
+hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!
+
+* * *
+
+39.--_Dimanche 1er janvier 1888_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de
+l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à
+lui, diffèrent singulièrement.
+
+Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à
+peu près inconnu.
+
+Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout
+Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de
+toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait
+éperdument dès qu'il se montrait à elle...
+
+Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville
+de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.
+
+Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact
+et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a
+peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui
+se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au
+côté pour le service de la France...
+
+Quel magnifique rôle!
+
+À condition que...
+
+* * *
+
+40.--_Vendredi 13 janvier_.
+
+Un camelot a passé dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me
+suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs
+portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est
+l'_Intransigeant_ qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de
+lire la biographie du général.
+
+Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né
+à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie
+dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon;
+blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un
+coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé
+une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé
+capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la
+bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles
+contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après
+vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux
+citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant
+de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé
+d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et
+commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu
+Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion
+d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère
+avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt
+au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci,
+le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude,
+par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.
+
+Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu
+que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette
+même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant
+un coup de botte à Jules Ferry?...
+
+* * *
+
+41.--_Lundi 27 février_.
+
+Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements,
+plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général
+Boulanger.
+
+On assure que le général--inéligible, puisqu'il est en activité--n'y est
+pour rien.
+
+* * *
+
+42.--_Mardi 6 mars_.
+
+Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors,
+et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval,
+précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire
+halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres
+artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval
+noir.
+
+Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et
+me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre,
+tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui
+dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est
+toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:
+
+«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis
+pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas
+quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,--à cinq heures,
+voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!»
+
+Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se
+retourner, en descendant vers Clermont.
+
+* * *
+
+43.--_Mercredi 7 mars_.
+
+Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du
+feu dans leur chambre.
+
+À cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans
+clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.
+
+Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son
+fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.
+
+Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:
+
+«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous
+sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient
+maintenant passés!»
+
+Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son
+silence. Puis il a continué:
+
+«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien
+j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en
+descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se
+trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en
+mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»
+
+Il s'est tu de nouveau et il a repris:
+
+«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de
+paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions
+fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait
+pas naître, avait déjà quatre mois!...
+
+»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler
+tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même
+temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de
+gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre
+la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils
+m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon
+bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout
+cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces
+derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à
+la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé,
+et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraîner des
+conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle.
+Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence,
+m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus
+m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais
+depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de
+corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus,
+un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite
+de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que
+tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir.
+Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour
+même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission
+de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son
+refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse
+par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre
+heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner
+ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine.
+J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi
+dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis
+sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même.
+C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la
+triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du
+bonheur que nous avons perdu!»
+
+J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait
+fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.
+
+Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.
+
+Il a repris de nouveau:
+
+«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais
+vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir
+retourner ce soir à son chevet!»
+
+«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général,
+ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur,
+mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir
+militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement
+sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez,
+et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà
+commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant
+passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à
+Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris,
+deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez
+n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes,
+vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera
+vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour
+comploter...»
+
+Le général m'a interrompue:
+
+«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens
+encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller
+à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui
+que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»
+
+«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à
+ces voyages...»
+
+«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma
+femme gravement malade...»
+
+«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à
+servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire...
+Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation
+électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos
+ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne
+partez pas, mon général, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir
+même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du
+moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude
+et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous
+puissiez vous en absenter régulièrement.»
+
+Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis
+il m'a dit:
+
+«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir
+pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus
+nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher
+de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les
+dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les
+supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et
+uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession:
+je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles
+souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander
+une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière
+concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à
+bout!!!»
+
+Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération
+inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu
+précipitamment.
+
+Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix
+terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+45.--_Jeudi 15 mars._
+
+Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée
+toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq
+heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par
+l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux
+qui annoncent: «La Révocation du général Boulanger» et je vois tous les
+passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on
+leur tend.
+
+La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est
+révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité
+par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la
+défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi
+10 mars dernier.
+
+* * *
+
+46.--_Vendredi 16 mars._
+
+Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me
+suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses
+conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris:
+
+«Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de
+corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade
+de général de division et reste à la disposition du Ministre de la
+Guerre.
+
+»Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes.
+
+»On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la
+situation de l'officier général en non-activité n'entraîne pas de
+sérieux inconvénients.
+
+»Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas
+accepter de mandat politique.»
+
+Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci:
+
+«Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger,
+qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et
+supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis
+trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit
+l'empêcher de suivre.»
+
+Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux
+mains!
+
+* * *
+
+47.--_Dimanche 18 mars._
+
+Les amis du général continuent de plus belle.
+
+Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait
+l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, _La Cocarde_ et un
+«Comité de protestation nationale» s'est formé, pour poser sa
+candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à
+toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des
+députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et
+même le rouge des rouges, Henri Rochefort.
+
+Et il les laisse faire!
+
+* * *
+
+48.--_Lundi 19 mars._
+
+Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par
+un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du
+quartier général. Son successeur est le général Warnet.
+
+Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou
+jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.
+
+* * *
+
+49.--_Vendredi 23 mars_.
+
+Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une
+ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y
+aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin,
+j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui
+venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait
+grande foire à Clermont. À partir de dix heures, tout ce monde-là a
+commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.
+
+Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau,
+comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles,
+des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.
+
+Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:
+
+ «Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,
+ C'est là qu'on chant'ra!
+ C'est là qu'on dans'ra!
+ On fera la soupe dans la grande soupière,
+ Et pour la manger
+ On s'passera pas de Boulanger!»
+
+ou encore ils chantaient à tue-tête:
+
+ «C'est Boulange, Boulange, Boulange,
+ C'est Boulanger qu'il nous faut!»
+
+Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est
+continuée à toutes les stations du parcours.
+
+* * *
+
+50.--_Lundi 26 mars_.
+
+Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000
+voix.
+
+C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait
+plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour
+lui retirer sa qualité de soldat.
+
+Il doit comparaître aujourd'hui même.
+
+* * *
+
+51.--_Mercredi 28 mars_.
+
+C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!
+
+Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la
+retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.
+
+Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par
+les Chambres, même si la guerre éclatait demain!
+
+Que va-t-il devenir, maintenant?
+
+* * *
+
+52.--_Dimanche 1er avril_.
+
+Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle,
+annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.
+
+Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a
+manifesté sa volonté de faire de la politique--et quelle politique! Dans
+la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il
+se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il
+attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la
+séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution,
+la revision!
+
+C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui
+existe actuellement.
+
+* * *
+
+53.--_Lundi 9 avril_.
+
+Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la
+Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les
+départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.
+
+On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.
+
+* * *
+
+54.--_Lundi 6 avril_.
+
+Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il
+a été élu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent
+gouvernemental!
+
+* * *
+
+55.--_Vendredi 20 avril_.
+
+Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il
+s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la
+foule.
+
+Ses partisans exultent.
+
+* * *
+
+56.--_Mercredi 25 avril_.
+
+J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une
+manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai.
+Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de
+Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.
+
+Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures
+du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:
+
+ «Conspuez Boulanger!
+ Conspuez Boulanger!
+ Conspuez!»
+
+Ils s'interrompaient pour crier: «À bas Boulanger! Vive la République! À
+bas le dictateur! À bas le césarisme! À bas les plébiscitaires! À bas la
+Boulange!»
+
+L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui
+pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.
+
+En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était
+resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes
+gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et
+de: «Vive la France!»
+
+* * *
+
+57.--_Dimanche 29 avril_.
+
+Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis
+politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche,
+pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur
+Naquet, le père du divorce, fraîchement converti au boulangisme. On a
+fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le
+_Comité républicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule,
+pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois
+semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et
+contre-manifestations à l'état chronique.
+
+* * *
+
+58.--_Dimanche 6 mai_.
+
+Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...
+
+* * *
+
+59.--_Lundi 7 mai_.
+
+Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:
+
+«Dimanche 6 mai.
+
+»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette
+d'autrefois.
+
+»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le
+20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs
+qu'elle sera vacante à cette époque.
+
+»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous
+ferai connaître la date exacte de notre arrivée.
+
+»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.
+
+»Général BOULANGER.
+
+»Hôtel du Louvre.»
+
+Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir,
+et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui
+plaise d'en profiter!
+
+J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait
+de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait
+pas être reconnu.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+61.--_Dimanche 13 mai_.
+
+Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée.
+Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département
+du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.
+
+Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer
+dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville.
+
+* * *
+
+62.--_Samedi 19 mai_.
+
+Sa réponse est arrivée:
+
+«Vendredi 18.
+
+»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions
+jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de
+toute votre bonne volonté.
+
+»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre
+mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.
+
+»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la
+gare avec une voiture.
+
+»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne
+d'Orléans et nous arriverons par Limoges.
+
+»À bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux
+souvenir.
+
+»G. B.»
+
+Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence!
+Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de
+descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de
+Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil
+vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour
+dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de
+villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous
+chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup
+blanc? Ce serait bien le comble!
+
+Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+63.--_Mercredi 30 mai_.
+
+Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut
+descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.
+
+Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général
+pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il
+doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si
+impatiemment attendu par tout le monde?
+
+* * *
+
+64.--_Jeudi 31 mai_.
+
+Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher
+envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un
+contre-ordre:
+
+«Ma pauvre Belle Meunière,
+
+»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage
+de quelques jours.
+
+»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4.
+Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de
+Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.
+
+»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien
+entendu.
+
+»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.
+
+»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur
+souvenir et vous dire: à bientôt.
+
+»Général B.
+
+»Mercredi 30 mai.»
+
+Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils
+n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à
+Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi
+par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.
+
+C'est ce que je lui ai écrit.
+
+Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille
+de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du
+15 juin.
+
+* * *
+
+65.--_Mardi 5 juin_.
+
+C'est hier que le général a prononcé--ou plutôt qu'il a lu, à la
+Chambre, son grand discours-programme.
+
+D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé
+d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise,
+car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être
+obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de
+discussions contradictoires!
+
+Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant
+député!
+
+* * *
+
+66.--_Mercredi 6 juin_.
+
+Le général accepte ma combinaison:
+
+«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de
+Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.
+
+»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.
+
+»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours
+chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous
+les deux.
+
+»G...
+
+»Mardi 5.»
+
+Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai
+plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai
+signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.
+
+Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais
+bien faire le vide pour Eux!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+67.--_Mardi 12 juin_.
+
+C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés
+ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.
+
+Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les
+garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a
+plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de
+rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les
+antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la
+fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!»
+
+C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns
+soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde,
+grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à
+cet égard que l'année dernière.
+
+La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce
+passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la
+nature apparaît la plus belle. Jamais elle ne le fut plus
+merveilleusement que cette année.
+
+Toutes les collines sont couvertes d'une fraîche verdure, tous les
+gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui
+embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis
+terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en
+foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis
+un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre
+aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en
+empêchant qu'ils soient reconnus?
+
+Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu.
+Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été
+longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette
+école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à
+mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car,
+ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: «Il faut parfois servir ses
+amis malgré eux!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Troisième Séjour
+
+
+* * *
+
+68.--_Mercredi 13 juin_.
+
+MIDI
+
+Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:
+
+«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre
+voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.
+
+»À demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.
+
+»G...
+
+»Mardi.»
+
+La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au
+cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare,
+et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit,
+d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y
+charger les bagages.
+
+Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de
+marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que
+l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le
+soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la
+Tiretaine...
+
+
+ONZE HEURES DU SOIR
+
+À deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai
+entendu la voiture revenir.
+
+Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle
+près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter
+un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le
+palier. Il suit à deux pas d'intervalle.
+
+Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue
+depuis des années.
+
+Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens
+auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne
+Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»
+
+Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner
+est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en
+mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:
+
+«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons
+quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela
+pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons
+rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni
+surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous
+n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage,
+sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va
+avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui
+nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous
+rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit
+à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous
+remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera
+tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous
+saviez la vie que je mène à Paris...»
+
+«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»
+
+«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de
+suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge,
+Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par
+Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et
+nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dîner ce soir,
+après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon
+ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»
+
+Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc,
+moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général.
+Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur
+gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise.
+Elle en dépense de l'argent en toilettes! À chaque voyage, je ne
+reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.
+
+Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans
+leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée
+aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:
+
+«_Auguste, 14, rue Lapérouse,_
+
+»_Enfant se porte bien._
+
+»PARAGE.»
+
+Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes
+deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine
+saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc
+inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de
+Paris.»
+
+Le soir, je leur ai porté leur dîner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont
+trouvé excellent.
+
+Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.
+
+C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi,
+dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à
+l'unisson...
+
+* * *
+
+69.--_Jeudi 14 juin_.
+
+Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me
+prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
+
+Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire
+spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et
+il s'en va.
+
+Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison,
+j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
+
+En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et
+qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me
+dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau
+pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je
+m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste,
+m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à
+me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les
+épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au
+poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis
+par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de
+devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner
+d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.
+
+Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le
+Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus
+aimablement du monde.
+
+«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est
+l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir
+aussi peu que possible,--à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir
+me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant
+la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»
+
+«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance...
+Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite
+de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder
+rancune de cet excès de zèle.»
+
+«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder
+cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et
+même parfois zélés à l'excès...»
+
+«À condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun
+sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma
+confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de
+vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir
+dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je
+l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute
+circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi
+complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près
+de vous...»
+
+«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»
+
+«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre
+livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce
+mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se
+félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»
+
+«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à
+quoi cela peut être dû.»
+
+«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident
+passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le
+1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me
+trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»
+
+«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»
+
+«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements
+dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»
+
+Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers
+arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire
+tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me
+posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux
+personnes, et prenait quelques notes.
+
+Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus
+gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me
+retirer, quand il m'a dit subitement:
+
+«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux
+pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils
+vous paraissent être...»
+
+J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment
+décisif.
+
+«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore
+si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu
+leurs noms sur mon livre...»
+
+«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaît?»
+
+«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde
+dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande
+pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à
+plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est
+très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»
+
+Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements
+de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui
+lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:
+
+«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures
+tapageuses?»
+
+«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être
+une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»
+
+«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»
+
+«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en
+détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour
+trait à celle du général Boulanger...»
+
+Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.
+
+«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»
+
+Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le
+Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme
+souriant:
+
+«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est
+descendu pour dîner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont
+trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a
+bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en
+rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès
+qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin,
+mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont
+laissé leurs bagages chez moi.»
+
+J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient
+machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui,
+et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées
+vagabondaient ailleurs...
+
+«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis,
+s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère
+Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous
+avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue
+aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»
+
+J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma
+maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie.
+Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce
+moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de
+rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le
+général Boulanger n'est pas à Royat!»
+
+Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au
+général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais
+la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore
+retenti.
+
+La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaîment du monde.
+Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un
+tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque
+j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se
+trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général
+que mon cocher--le seul qu'il fût possible d'employer en toute
+confiance--avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En
+réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec
+sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas
+bon caractère? Ils sont si heureux!
+
+* * *
+
+70.--_Vendredi 15 juin_.
+
+Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des
+journaux. J'avais là le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le
+_Temps_, sans parler des gazettes locales.
+
+Mme Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux
+passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un
+entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais,
+aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée
+mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la
+table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons
+pas eu de peine à la faire revenir à elle.
+
+«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet
+entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour
+le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en
+Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La
+révélation livrant mon nom au public...»
+
+Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été
+si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.
+
+Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès
+cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne
+l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui
+contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de
+leur bonheur!
+
+J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce
+petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher
+les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à
+l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à
+mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou
+réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine
+campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand
+il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on
+croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets
+n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu
+prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le
+danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me
+voilà tranquille.
+
+À six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer
+que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.
+
+Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle
+promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre
+Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait
+conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout
+fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et
+des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la
+fraîcheur du soir.
+
+Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai
+laissés.
+
+* * *
+
+71.--_Samedi 16 juin_.
+
+J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier
+d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne
+parlant du voyage du général.
+
+Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent
+seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit
+dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois
+pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou
+trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai
+appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes
+l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte
+d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est
+notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout
+cela, pourquoi faire???
+
+Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à
+mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont causé à
+déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance
+extrêmement très coûteuse que Mme Marguerite, qui est très
+pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église
+l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu
+ne pouvant pas lui suffire. À cette occasion, le général a fait allusion
+à sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger.
+
+Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence
+incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui
+la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme
+politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus
+tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très
+bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit
+vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il
+s'agit d'être indiscrets...
+
+À sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne
+sont revenus dîner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans
+la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les
+a ravis autant que celle d'hier.
+
+À dîner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les
+événements du mois de mars.
+
+Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé
+son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:
+
+«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne
+la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la
+politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien!
+ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle
+me ferait perdre!»
+
+Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un
+instant, il m'a demandé:
+
+«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la
+politique?»
+
+J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me
+suis dit: à quoi bon?
+
+«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre
+de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer
+politique... Je ne connais que ma consigne, moi!»
+
+Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment,
+ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se
+sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le
+général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait
+indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:
+
+_Indicateur des Chemins de fer.--Guides Joanne ou autres:_
+
+_Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,_
+
+_Italie et Sicile, Suisse._
+
+Quel projet y a-t-il là-dessous?
+
+* * *
+
+72.--_Dimanche, 17 juin_.
+
+Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la
+papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux
+librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû
+revenir sans les _Guides_ pour l'Espagne et pour le Maroc.
+
+Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette,
+en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et,
+tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs
+projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois
+prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à
+la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y
+séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile,
+revenir enfin par l'Italie et la Suisse.
+
+L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage
+militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée
+leur apporter des fleurs fraîchement arrivées: je me suis arrêtée à les
+regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise,
+drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges
+manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à
+demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les
+bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois
+qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la
+beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa
+voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force,
+lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers
+lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se
+donnait...
+
+Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au
+moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit
+être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée,
+chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un
+degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?
+
+À six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture
+attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau
+dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas
+encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le
+cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance,
+n'était pas encore là.
+
+Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu
+écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.
+
+À huit heures, ils ont accepté ma proposition de dîner de suite pour
+sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dîner, ils
+ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû
+naître dans deux mois d'ici.
+
+Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit,
+souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité
+qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du
+choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de
+santé, de force et de fraîcheur... Puis je leur ai dit toute la
+désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...
+
+«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de
+l'espoir que tout n'est pas perdu?...»
+
+À cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se
+regardant:
+
+«Nous vous le promettons!»
+
+Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin
+d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé
+en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.
+
+Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture
+découverte par une nuit de toute beauté.
+
+* * *
+
+73.--_Lundi 18 juin._
+
+Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom.
+Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces
+mots:
+
+_Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91_
+
+N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier
+coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques
+indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant
+connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient
+combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins
+rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat
+conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat
+opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de
+ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête,
+tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!
+
+Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les
+deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol
+le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils
+désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de
+voyage à l'étranger.
+
+À onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce
+temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez
+légèrement.
+
+Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au
+cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de
+brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais,
+pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.
+
+Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus
+oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi.
+Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce
+grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...
+
+Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et
+m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle
+y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:
+
+_S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et
+l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins._
+
+Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre,
+qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.
+
+Quand?...
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Du troisième au quatrième Séjour
+
+
+* * *
+
+74.--_Mardi 19 juin._
+
+Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de
+compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime
+et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats
+complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions
+d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et
+dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins,
+mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes
+ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès
+personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus,
+défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux
+électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!»
+
+Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement--il en est bien
+temps!--de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.
+
+Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage
+secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur
+allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que
+le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami,
+le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait
+pour cela.
+
+Le _XIXe Siècle_ assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à
+la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.
+
+La _Cocarde_ et la _Presse_ déclarent qu'il a fait simplement un voyage
+à Auch.
+
+Par contre, le _Figaro_ d'hier annonce que, parti de Paris, gare
+d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse,
+puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.
+
+Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me
+faire avouer qu'il était chez moi.
+
+Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai
+ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait
+si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se
+faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+75.--_Mardi 3 juillet_.
+
+Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de Mme Marguerite:
+
+«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez
+pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien
+souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie
+chambrette. Comptez donc toujours sur nous.»
+
+Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable
+et avec quel plaisir j'y ai répondu!
+
+* * *
+
+76.--_Mardi 10 juillet_.
+
+Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays
+natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme
+un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à
+Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie.
+Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et
+qu'il y atteindrait avant un an.
+
+* * *
+
+77.--_Vendredi 13 juillet_.
+
+Reçu ce matin un autre billet de Mme Marguerite:
+
+«Jeudi 12.
+
+»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous
+de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de
+notre sincère affection.»
+
+Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils
+ont dû être écrits avant...
+
+Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le
+général est venu sommer l'Assemblée de reconnaître son impuissance et de
+réclamer elle-même sa dissolution.
+
+«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a
+renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le
+sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en
+débris, en poussière!»
+
+Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout
+entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.
+
+Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente:
+«Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez,
+s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne
+pourrez jamais lui faire de mal!»
+
+Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui
+criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au
+milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le
+vote et il a jeté sa démission de député.
+
+Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait
+qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!
+
+* * *
+
+78.--_Samedi 14 juillet_.
+
+Son sang a coulé.
+
+Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond
+coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,--peut-être
+mortellement.
+
+* * *
+
+79.--_Dimanche 15 juillet_.
+
+Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre,
+pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et
+résonnaient les mirlitons...
+
+J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux
+nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque
+hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé
+à sa blessure.»
+
+Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de
+quelques millimètres!
+
+Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait
+partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma
+raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté
+dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte
+Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...
+
+J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly,
+près Paris, 6, boulevard d'Argenson.
+
+Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma
+raison...
+
+* * *
+
+80.--_Lundi 16 juillet_.
+
+L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison.
+Il a pu prendre un peu de nourriture.
+
+J'ai lu que Mme Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux
+filles.
+
+J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la
+rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est
+évanouie au moment où le général est tombé...
+
+* * *
+
+81.--_Mardi 17 juillet._
+
+L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont
+pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée.
+
+* * *
+
+82.--_Mercredi 18 juillet._
+
+Enfin, une lettre d'Elle!
+
+«Mardi 17 juillet.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Vous avez dû,--d'après l'affection que vous nous portez,--passer
+quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne
+ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de
+guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos
+bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous.
+
+»Encore et bien toujours à vous!»
+
+C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire
+maintenant sans hésitation.
+
+C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez
+le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites.
+
+* * *
+
+83.--_Vendredi 20 juillet._
+
+Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et
+il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le
+mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la
+congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.
+
+* * *
+
+84.--_Samedi 21 juillet._
+
+L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé
+pendant quelques instants.
+
+Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui
+prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le
+siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a
+malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on
+pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité.
+
+* * *
+
+85.--_Dimanche 22 juillet._
+
+Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il
+rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville.
+
+Comme j'ai remercié Dieu, ce matin!
+
+* * *
+
+86.--_Lundi 23 juillet._
+
+Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville.
+
+L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par
+43.000 voix contre 27.000.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+87.--_Mercredi 8 août._
+
+Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le
+département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la
+Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble,
+de dimanche en huit.
+
+Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la
+Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraît aussi
+chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la
+Somme.
+
+* * *
+
+88.--_Lundi 13 août._
+
+Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec
+ferveur dans le tréfonds de leur âme,--l'attentat contre la vie du
+général Boulanger! Seulement, il a raté.
+
+Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély,
+dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la
+place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un
+homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de
+revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été
+blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général,
+admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe
+qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le
+meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à
+arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les
+citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traîner
+eux-mêmes.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+89.--_Lundi 20 août_.
+
+C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait
+cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois
+départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme
+par 76.000; dans le Nord par 142.000!
+
+Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en
+survive le moindre vestige. Son étoile apparaît plus resplendissante que
+jamais.
+
+* * *
+
+90.--_Vendredi 31 août._
+
+Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de
+quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en
+Russie.
+
+Je n'en crois pas un traître mot. Le voyage que le Général est en train
+d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici,
+et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder
+jusqu'à ce moment.
+
+Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une
+fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège.
+Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement,
+gagnera le Midi.
+
+* * *
+
+91.--_Jeudi 20 septembre._
+
+Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général.
+Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les
+journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en
+Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les
+correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le
+Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir
+aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de
+Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi
+en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le
+prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a
+vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui
+prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans
+l'île Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il
+s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à
+Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.
+
+Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru
+reconnaître le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être
+là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des
+interviewers et des politiciens.
+
+* * *
+
+92.--_Lundi 8 octobre._
+
+Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal
+qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est
+dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être
+chargé de ramener Mme Marguerite par un autre chemin.
+
+Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie
+avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger».
+
+* * *
+
+93.--_Dimanche 14 octobre._
+
+Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de
+les revoir bientôt!
+
+«Samedi 13 octobre.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très
+mal à vous--car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de
+vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire...
+Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous,
+nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus.
+Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15
+novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez
+savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement
+la fille cadette de qui vous savez.
+
+»À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous
+retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant,
+nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.»
+
+* * *
+
+94.--_Samedi 20 octobre._
+
+Reçu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant
+affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière
+lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je
+me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me
+suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.
+
+* * *
+
+95.--_Mardi 23 octobre._
+
+Me voilà rassurée.
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines,
+nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant,
+comptez toujours sur notre bonne affection.»
+
+* * *
+
+96.--_Dimanche 28 octobre._
+
+Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue
+Lowendal. Le Général a prononcé un discours. À la sortie, la Ligue des
+Patriotes lui a fait une ovation endiablée.
+
+Demain, mariage du capitaine Driant.
+
+Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges
+relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes.
+Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre
+princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux
+millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent,
+sorti surtout de la poche des banquiers israélites.
+
+Je ne vois pas le Général jouant les Raton...
+
+* * *
+
+97.--_Mardi 30 octobre._
+
+Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à
+la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.
+
+Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.
+
+* * *
+
+98.--_Mercredi 31 octobre._
+
+Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle
+Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un
+grand événement parisien.
+
+Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec
+toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé
+une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais
+qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...
+
+L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le
+plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges»,
+devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés.
+M. Laguerre donnait le bras à Mme la duchesse d'Uzès. Le général du
+Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des
+noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de
+«Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de
+ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation».
+
+Mme Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au
+mariage.
+
+À la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue
+Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher
+général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.
+
+Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de
+féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs
+envoyées de tous les coins de France.
+
+Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est
+Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.
+
+* * *
+
+99.--_Mercredi 7 novembre._
+
+Un billet de Mme Marguerite:
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins
+d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans
+ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez,
+comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos
+bonnes amitiés.»
+
+Sera-ce pour ce mois-ci?
+
+* * *
+
+100.--_Mercredi 14 novembre._
+
+Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain
+matin.
+
+«Mardi.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que
+nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express
+de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de
+faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi
+matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette
+heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez
+bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa
+voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai,
+afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la
+peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez,
+courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi
+matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6
+heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour
+nous y conduire.
+
+»À bientôt donc, et comptez toujours sur nous.»
+
+* * *
+
+101.--_Jeudi 15 novembre._
+
+Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un
+bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à
+Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des
+fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me
+suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me
+disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!»
+
+À la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:
+
+«_Impossible partir. Lettre suit._»
+
+Pauvre Meunière, une déception de plus!
+
+* * *
+
+102.--_Vendredi 16 novembre._
+
+La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:
+
+«Jeudi 15.
+
+»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons
+partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous
+espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons
+dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous
+promets que ce n'est qu'une chose remise.
+
+»Croyez à notre bonne affection.»
+
+Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+103.--_Lundi 3 décembre._
+
+La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernière lettre est
+révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus
+pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie,
+d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de
+me fixer au plus vite.
+
+Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+104.--_Mercredi 12 décembre._
+
+Enfin, une lettre d'Elle:
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi?
+Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en
+prie, par retour du courrier.
+
+»Bons souvenirs.»
+
+Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien
+comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas
+reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!
+
+Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...
+
+* * *
+
+105.--_Samedi 22 décembre._
+
+Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que
+m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.
+
+«Vendredi 21 décembre.
+
+«Ma bonne Meunière.
+
+»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de
+retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il
+s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous
+sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous
+devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le
+vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise,
+et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.
+
+»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.»
+
+Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous
+deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa
+lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les
+forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême
+de ses vœux?
+
+* * *
+
+106.--_Lundi 31 décembre._
+
+Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui
+contenait cette lettre d'Elle:
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins,
+écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:
+
+«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne
+pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera
+prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...»
+
+»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute
+que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une
+grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour
+lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous
+permettra de rester auprès de vous plus longtemps.
+
+»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En
+plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir
+de Riom.
+
+»Bons souvenirs.
+
+»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce
+que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important,
+faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai
+sacrifice, mais c'est pour lui.»
+
+Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine,
+et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence,
+du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...
+
+Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à
+apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit
+savoir mieux que moi...
+
+Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette
+obligation de l'aider à Lui mentir,--à Lui, qui ne lui a jamais rien
+caché...
+
+* * *
+
+107.--_Mardi 1er janvier 1889_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle
+année et la précédente!
+
+Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre,
+pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...
+
+Il est homme politique.
+
+Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue,
+celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et
+aussi les regards terrifiés de ses adversaires...
+
+Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement
+nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des
+millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.
+
+Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!
+
+* * *
+
+108.--_Vendredi 4 janvier_.
+
+La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:
+
+«Mercredi soir.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous
+m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous
+connaissez le maître: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le
+veut,--et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi
+soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y
+refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour
+lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui
+avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu
+cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette
+dépêche:
+
+«_Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse_,
+
+»_Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit
+jours.»_
+
+et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous
+en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je
+vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.
+
+»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez
+ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous
+l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible,
+mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison...
+D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais
+être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.
+
+»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer
+cette année, je vous embrasse de tout cœur.»
+
+Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à
+Clermont pour expédier la dépêche.
+
+Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente
+actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que
+vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au
+27 de ce mois.
+
+* * *
+
+109.--_Samedi 5 janvier_.
+
+Elle est toujours encore dans l'angoisse!
+
+«Vendredi 4.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est
+pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver.
+Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu
+cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M.
+Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder
+au moins de huit jours.
+
+»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit
+pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant
+mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la
+même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous
+arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez.
+Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais,
+demain, une dépêche vous disant:
+
+«_Effet raté et prenez précautions_.»
+
+»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout
+demain soir--(quelle imprudence et quelle folie!)--et que nous serions
+dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous
+attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage
+quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester
+plus longtemps.
+
+»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si
+une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas
+contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la
+première heure.
+
+»Mes bonnes amitiés.»
+
+Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma
+dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue
+peu après l'envoi de cette lettre.
+
+Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en
+arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment
+pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait
+qu'à contre-cœur.
+
+* * *
+
+110.--_Dimanche 6 janvier_.
+
+Dieu merci! la chose est enfin arrangée:
+
+«Samedi.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous
+écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.
+
+»Merci et amitiés.
+
+»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce
+qu'il faudra que vous écriviez.»
+
+* * *
+
+111.--_Vendredi 11 janvier_.
+
+Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:
+
+«Jeudi 10 janvier 1889.
+
+»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma
+bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est
+que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté
+vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée
+par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons
+traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais
+et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à
+qui vous savez:
+
+»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an
+et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été
+désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus
+dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule
+chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que,
+maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...»
+
+»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous
+le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois,
+quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence
+pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaître, car, hier, il
+me disait:
+
+«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous
+recevoir.»
+
+»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons
+et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre
+réponse... _Ne parlez absolument_ que des empêchements que vous aviez et
+de vos regrets.
+
+»Encore merci et mes bonnes amitiés.
+
+»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le
+télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.»
+
+Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un
+moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait
+écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est
+bien pénible.
+
+Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne
+venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car
+si vraiment Il était élu à Paris,--ce dont on ne paraît pas aussi sûr
+qu'Elle l'est,--les conséquences de sa victoire seraient incalculables,
+et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre
+un instant...
+
+Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de
+faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui
+auraient mis leur appartement sens dessus dessous...
+
+* * *
+
+112.--_Lundi 21 janvier_.
+
+Une lettre recommandée d'Elle:
+
+«Dimanche,
+
+»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre
+lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je
+me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous
+allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez
+l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons,
+j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie
+infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans
+crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi
+31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er février.
+Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère
+chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons
+bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute
+petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra
+complètement.
+
+»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé.
+Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas
+bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou
+qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le
+succès est sûr.
+
+»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1er au
+matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y
+être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le
+1er.»
+
+Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1er
+février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il
+me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées
+en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de
+rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations
+possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse,
+dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, _La
+Bataille_. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en
+galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à
+Paris et dans toute la France...
+
+Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de
+modifier leur projet...
+
+En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble
+leur appartement.
+
+* * *
+
+113.--_Vendredi 25 janvier_.
+
+Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre,
+auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il
+a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il
+a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.
+
+Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de
+faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne
+remontaient même pas à un an et demi!
+
+Maintenant, au tapissier!
+
+* * *
+
+114.--_Samedi 26 janvier_.
+
+C'est demain le grand jour.
+
+Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de
+Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes,
+vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la
+République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?
+
+Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux
+partis aux prises cherchent à s'étouffer?
+
+Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain,
+quelle sera ta décision souveraine?...
+
+* * *
+
+115.--_Dimanche 27 janvier_.
+
+Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce
+qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la
+vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce
+même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.
+
+* * *
+
+116.--_Lundi 28 janvier_.
+
+À la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche
+qu'elle m'a promise.
+
+«_Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m._
+
+»_Santé absolument parfaite. Suis heureuse. À bientôt. Lettre suit._
+
+»_Marguerite._»
+
+Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.
+
+Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des
+journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!
+
+C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus
+enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.
+
+* * *
+
+117.--_Mardi 29 janvier_.
+
+Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la
+journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains
+le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,--et qu'il ne l'a pas fait!
+
+Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant
+vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il
+était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le
+moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.
+
+Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux
+reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se
+tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé.
+La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la
+tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule
+enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu
+résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de
+sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa
+première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime
+nouveau!
+
+Et Il ne l'a pas voulu!
+
+Des amis, paraît-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien
+voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il
+s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.
+
+Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu
+assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt
+personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié
+à une majorité écrasante?
+
+Oui, qui donc?
+
+* * *
+
+118.--_Mercredi 30 janvier_.
+
+J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:
+
+«Mardi.
+
+»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et
+vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien
+mérité!
+
+»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain
+soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je
+crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à
+Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous
+attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas
+retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais
+j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement
+aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que
+vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste
+encore demain.
+
+»À vendredi et nos bonnes amitiés.»
+
+Ne pas répondre!--J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à
+Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez
+pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne
+permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant,
+en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une
+femme!»
+
+Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...
+
+* * *
+
+119.--_Jeudi 31 janvier._
+
+La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais
+comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre
+jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à
+la gare de Clermont demain matin. Le cocher--celui-là même qui nous a si
+bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,--doit venir me
+prendre à quatre heures et demie.
+
+Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est
+maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient
+leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a
+remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les
+portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la
+place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus
+coquette et plus gaie.
+
+J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas.
+J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui
+pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la
+locomotive m'amène à travers la nuit...
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Quatrième Séjour
+
+
+* * *
+
+120.--_Vendredi 1er février_.
+
+À quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le
+ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues
+faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient
+seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares
+voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.
+
+J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je
+me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant
+les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de
+prudence que j'avais cru bon d'adresser à Mme Marguerite: s'il aurait
+soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins
+attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la
+figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son
+grand pardessus de voyage.
+
+Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée
+en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui
+vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des
+yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant
+moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air
+heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire
+tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau
+sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules,
+comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre.
+Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons
+échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!»
+
+Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai
+fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les
+bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac
+de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le
+tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher,
+pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes
+retournés à Rayat en moins de vingt minutes.
+
+Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence
+du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de
+venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se
+rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir,
+pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans
+la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui
+forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de
+princesse voyageant incognito.
+
+Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi
+grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand
+imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de
+tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...
+
+Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il
+voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!
+
+Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise
+glaciale qui cinglait cruellement.
+
+«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la
+voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur
+chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je
+m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui,
+tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est
+mis à pousser des exclamations:
+
+«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes
+compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir,
+il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se
+sentir heureux, ici!»
+
+Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle
+me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait
+omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de
+complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été
+en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans
+l'appartement?
+
+Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa
+voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de
+loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux.
+Elle est admirablement portante, mais Lui paraît réellement fatigué.
+Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez
+paraît agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont
+très creusés, la face est pâle.
+
+En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à
+Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de
+journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son
+hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier
+encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait
+recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la
+soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les
+nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation
+presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa
+présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à
+une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de
+Berry!
+
+Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller
+se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait
+prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils
+ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en
+venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la
+seconde au nom de Pacage.
+
+Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. À midi,
+j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je
+leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils
+ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais
+déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine
+marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages
+richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil,
+car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je
+crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le
+même verre.
+
+«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les
+fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus
+de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre
+d'avant-hier?»
+
+J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de
+nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était
+compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras,
+ai-je répondu:
+
+«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si
+peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de
+ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris...
+Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en
+la précisant...»
+
+«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû
+lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois
+que je l'ai sur moi...»
+
+Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après,
+profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue
+moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais
+tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait
+certain maintenant que le général était découvert.
+
+Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais
+de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:
+
+«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle
+du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...»
+
+J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air
+entendu:
+
+«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la
+discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au
+général...»
+
+Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée.
+Mais d'où savait-on la nouvelle?
+
+Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine
+insouciante quand ils ont passé à table.
+
+Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à
+petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse
+d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à
+triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs
+venues aujourd'hui de Nice.
+
+Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les
+contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir
+découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils
+ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la
+gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand
+mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de
+leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont
+plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres
+policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le
+froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général
+disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:
+
+«À propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?»
+
+J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:
+
+«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous
+permettait de coucher le soir même à l'Élysée--et tout le monde se
+demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»
+
+Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient
+avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme
+Marguerite.
+
+Enfin, éclatant de rire:
+
+«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»
+
+Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive
+contrariété, elle a dit doucement:
+
+«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je
+ne veux que ce que vous voulez...»
+
+Alors, lui, comme pris de repentir:
+
+«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu
+et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon
+triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de
+posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour
+arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux
+élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit
+millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le
+chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus
+formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le
+comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot...
+Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait
+à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore
+en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une
+manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une
+élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de
+faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ
+de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule
+qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête
+Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en
+uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de
+mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes
+ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux.
+J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je
+venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy,
+j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le
+vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait:
+j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur
+profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je
+le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de
+Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser
+de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...
+
+»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si
+240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se
+sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même
+qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était
+donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien
+que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises.
+Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée
+sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre
+avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait
+fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh
+bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne
+sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme
+absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur
+la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me
+coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité
+terrible, le soir du 27 janvier...»
+
+Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des
+éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:
+
+«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à
+l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez
+Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!»
+
+Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir.
+Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras,
+Il lui a dit d'un ton câlin:
+
+«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me
+serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y
+excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine,
+qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir
+entraîné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...»
+
+À petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant
+le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux
+toujours baissés.
+
+Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en
+avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dîner: ils ne
+contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai
+portés.
+
+J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la _Gazette
+d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:
+
+«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5
+heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture,
+aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.»
+
+Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques
+dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des
+visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à
+échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne,
+c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de
+journalistes.
+
+Il est vrai qu'il neige si dru dehors!
+
+Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour
+m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!
+
+* * *
+
+121.--_Samedi 2 février_.
+
+La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la
+première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double
+mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de
+clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même
+temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...
+
+À neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient
+encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les
+volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que
+ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison.
+Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si
+vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur
+dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant
+que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se
+frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches
+sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux
+de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des
+brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de
+neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce
+n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses,
+sombre verdure infiniment triste aussi.
+
+Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements
+clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de
+roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui
+descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraîchement
+abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au
+pelage fauve les traînent péniblement. Les paysans qui marchent auprès
+portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en
+peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille
+enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige
+dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.
+
+J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de
+surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un
+peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaître messieurs les
+agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns
+circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines
+suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste
+fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second
+fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le
+long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est
+perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le
+tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la
+maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis
+quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros
+flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa
+pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment
+pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...
+
+Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement
+inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la
+ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de
+Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraîtrait qu'il a été
+reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la
+_Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le même train, et qui
+s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave,
+la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la
+nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage
+d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.
+
+Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter
+d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général.
+Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon
+habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que
+sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés
+devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!
+
+L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le
+couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à
+coup me trouver.
+
+Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui
+tremblait un peu d'émotion contenue:
+
+«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la
+peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que
+s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est
+que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une
+plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se
+renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois
+pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien:
+_aucune_--sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de
+tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est
+pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma
+propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le
+général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la
+conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre
+affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne
+pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont
+pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et
+comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous
+demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels
+que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.»
+
+Je lui ai répondu, émue moi aussi:
+
+«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la
+peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me
+demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.»
+
+Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour
+retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.
+
+Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont
+informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il
+ne leur prît fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils
+entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se
+reposer en faisant de la lecture et en causant.
+
+À peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en
+m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver
+un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave
+cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de
+questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général
+chez moi...
+
+«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire...
+Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire
+la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le
+connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je
+venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui
+vous avons amené le général!»
+
+Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité,
+savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger,
+puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé
+d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre
+les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet
+instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir
+de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit
+verre pour le stimuler dans son indignation.
+
+Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la
+robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait
+d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce
+temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai
+fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire
+parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur
+demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.
+
+À la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai
+trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et
+fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant
+l'échappée du moindre filet de lumière.
+
+Il est venu d'autres visiteurs encore.
+
+Vers neuf heures, le général a sonné pour dîner. Je venais justement de
+me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette
+qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle
+qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.
+
+Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se
+rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble:
+l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce
+terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale,
+où ses amis auraient voulu qu'il se rendît en grand uniforme; les soins
+dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin
+d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient
+prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce
+délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec
+Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur
+cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière
+unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.
+
+Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur
+remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du
+clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin...
+Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis
+descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle
+commune.
+
+Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des
+journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart
+reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ était
+de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui.
+Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.
+
+* * *
+
+122.--_Dimanche 3 février_.
+
+J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma
+vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied,
+sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui
+voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à
+l'hôtel plus de deux cents personnes.
+
+Mais, procédons par ordre.
+
+Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de
+Clermont.
+
+À neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont
+plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans
+hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au
+facteur:
+
+«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise
+plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger,
+à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.»
+
+D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de
+police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il
+n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier.
+L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le
+regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en
+chantant.
+
+Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée
+qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans
+le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri
+aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre
+révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée,
+des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent
+observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des
+arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais
+il paraîtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil
+photographique... Bien du plaisir, Messieurs!
+
+Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maître s'est arrêté
+devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute
+mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais
+occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On
+l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre
+quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le
+monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui
+portait cette adresse:
+
+_Madame Marie Quinton_,
+
+_Hôtel des Marronniers._
+
+Il ajoute en chuchotant:
+
+«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.»
+
+J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre
+adresse:
+
+_Urgente très pressée,_
+
+_Monsieur le Général Boulanger,
+
+_Royat._
+
+Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui
+réponds:
+
+«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur...
+Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas
+ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une
+année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11
+bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous
+l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier
+courrier du matin...»
+
+Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au
+monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en
+saluant, la mine longue, longue... À midi, quinze messieurs étaient à
+table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux,
+plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire
+en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je
+me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont
+le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille
+bruits semblables.
+
+Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en
+bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur
+visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui
+les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de
+remonter jusqu'à eux.
+
+Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette
+ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus
+des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches
+avec du vinaigre...
+
+À trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de
+place alignées le long de la route, formant une file longue de deux
+cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien
+que pour regarder les fiacres.
+
+La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges
+à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le
+mauvais temps.
+
+Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. À peine
+avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire
+front à celles de l'autre.
+
+Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des
+messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très
+difficilement, avec un fort accent étranger.
+
+Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire
+contresigner son livret par le général Boulanger, «son général,
+sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons,
+à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du
+monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et
+qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris,
+pour toucher la main au général de ses rêves...
+
+Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû
+leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des
+journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au
+grenier.
+
+Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une
+saison!
+
+Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général
+s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait
+confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce
+dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez
+moi.
+
+Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces
+se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne
+m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien
+trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois
+jours!
+
+À six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en
+uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par
+le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois
+heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés
+jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de
+disparaître afin de servir le général à table.
+
+Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti
+une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter
+la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à
+neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dîner!
+
+Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il
+était grand temps de dîner. Elle et lui n'y songeaient même pas!
+
+Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour
+n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le
+repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune,
+toujours encore pleine de monde.
+
+Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je
+lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième
+fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas
+eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les
+leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris!
+Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du
+séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez
+eux les mains vides et l'air navré:
+
+«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de
+Paris n'est pas encore arrivé...»
+
+Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il
+s'est mis à pester comme un beau diable:
+
+«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là
+l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous
+plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures
+élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on
+n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je
+me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...»
+
+J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le
+général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout
+autre préoccupation.
+
+Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé
+ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus
+fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que
+d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait
+fait absorber aujourd'hui!
+
+123.--_Lundi 4 février_.
+
+Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient
+poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a
+neigé, du reste, sans discontinuer.
+
+J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes
+locales.
+
+Le facteur ne m'a plus apporté de lettres à l'adresse du général,
+attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il
+m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il
+m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème
+incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes
+cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre
+enveloppe qui portait:
+
+_Monsieur Parage--Personnelle._
+
+Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis
+aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après
+avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:
+
+«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous
+nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.»
+
+«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente
+que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places
+seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six
+heures.»
+
+Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en
+aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment,
+c'était s'exposer à des mésaventures certaines.
+
+J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne
+pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.
+
+À déjeuner le général et Mme Marguerite ont été de fort belle humeur.
+L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de
+visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur
+blond, genre anglais, qui était, paraît-il, un explorateur suédois très
+connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il
+avait compté sans la sœur tourière...
+
+Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de
+fraîcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai
+apportées. Mme Marguerite était en train de mettre sa grande
+toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres
+mains. Ils ont dîné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur
+remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne
+parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment
+embarrassée.
+
+Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore
+attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui
+n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement
+inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors
+sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en
+arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La
+seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de
+Clermont.
+
+«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie
+jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée
+d'une semelle... À Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture;
+mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne
+nous a plus lâchés...»
+
+Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de
+faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis
+dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand
+j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma
+porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!
+
+J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et
+tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez
+pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le
+moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde
+des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la
+rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques
+années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes
+vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont
+entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les
+cylindres à bluter la farine. À l'étage au-dessus se trouvent les
+meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière,
+qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où
+part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier
+menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne
+reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à
+la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut
+en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des
+individus sont en train de faire.
+
+* * *
+
+Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance:
+j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence
+du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil,
+glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la
+farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes
+qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traînait sur l'évier: je
+l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec
+la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante,
+j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le
+long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma
+sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas,
+je me suis écriée:
+
+«Halte-là! ou je coupe!...»
+
+La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois
+étages, sans salut possible pour lui.
+
+Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.
+
+J'étais dès lors maîtresse de la situation, et le sentiment que j'en
+avais me donnait un calme presque souriant.
+
+J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors
+aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux
+d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait
+encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position
+était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné
+vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires:
+de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:
+
+«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaît?»
+
+Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on
+remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire
+sans mettre en péril, du même coup, l'_incognito_ du général? Il n'y
+fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans
+bruit, en gardant l'aventure secrète.
+
+Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans
+causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.
+
+Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.
+
+Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde,
+pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne
+suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de
+toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai
+consolider, dès demain, celles qui ferment mal.
+
+Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever?
+Essayer de le surprendre seulement?...
+
+* * *
+
+124.--_Mardi 5 février._
+
+Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure
+d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le
+cerveau.
+
+Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.
+
+La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. À onze heures, le
+général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est
+bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux
+sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier
+d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le
+général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se
+serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maîtresse morte. Ils
+ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne
+pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une
+vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge
+l'heure venue....
+
+Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:
+
+«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée
+au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie,
+dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours
+le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le
+garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci
+de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir
+avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas
+vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que
+je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la
+cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à
+une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si
+j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui
+m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»
+
+Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé:
+la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient
+autant que ses paroles.
+
+Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se
+laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:
+
+«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en
+supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera
+jamais...»
+
+Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient
+apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...
+
+...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les
+valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en
+divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une
+solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande
+d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait
+bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une
+observation:
+
+«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous
+serez devenu maître du pouvoir...»
+
+Le général s'est mis à rire:
+
+«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se
+termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est
+infaillible!»
+
+Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le
+courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité
+était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures,
+il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à
+dîner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa
+voiture attendait devant la porte.
+
+Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est
+tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai
+donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en
+face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six
+heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans
+attendre qu'on le lui répétât.
+
+Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dîner et, tandis qu'ils
+mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre
+voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de
+plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.
+
+En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont
+levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement
+des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.
+
+«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous
+reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et
+l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril
+sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous
+prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez
+constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence
+et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi,
+promettez-nous de venir de suite...»
+
+«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi
+distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils
+m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.
+
+La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder.
+Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture,
+dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est
+arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les
+chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture
+était déjà loin.
+
+...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont
+été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour
+se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait
+défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses
+passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur
+bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des
+curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu
+tant de mal à les défendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Du quatrième Séjour au Voyage de Londres
+
+
+* * *
+
+125.--_Mercredi 6 février._
+
+Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais
+aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois,
+j'ai été réveillée par un grand cri de: «À bas Boulanger!» poussé d'une
+voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que
+je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos!
+Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de
+volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je
+m'alitais.
+
+Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du
+général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le
+mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre.
+
+Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui,
+m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on
+les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20
+kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une
+voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se
+relayent, paraît-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout
+attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois
+par jour. Des clients même--car il en est encore revenu plusieurs
+aujourd'hui,--se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en
+sortant de chez moi.
+
+Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents,
+envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid,
+par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour
+surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?...
+
+Si, au moins, cela pouvait les réchauffer!
+
+...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir
+du linge que Mme Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à
+grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant
+étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une
+toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile
+festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq
+fleurons,--du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs
+en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main...
+
+* * *
+
+126.--_Jeudi 7 février._
+
+Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le
+général chez moi, ne se doute encore de son départ.
+
+* * *
+
+127.--_Vendredi 8 février._
+
+Reçu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet
+de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous
+portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et
+bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit
+jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais
+vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que
+j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans
+restriction...
+
+»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de
+vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est
+égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et
+faites-les bien mettre à la gare.
+
+»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez
+vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux
+de vous le prouver.»
+
+* * *
+
+Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au
+moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me
+réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue
+dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui
+vaille!
+
+Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général
+parti de Royat.
+
+Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu.
+À ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait
+pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si
+peu réussi au mois de juin!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+128.--_Dimanche 10 février_.
+
+Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue
+Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice.
+Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il
+se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux,
+et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de
+Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:
+
+«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du
+1er au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le
+général a reçu secrètement diverses visites de personnalités
+boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années
+dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la
+Comédie-Française...
+
+»Le fait est absolument certain.»
+
+Comment donc!
+
+* * *
+
+130.--_Mardi 12 février_.
+
+Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas.
+Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis
+de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a
+décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin
+que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de
+milliers de suffrages au général.
+
+Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont
+prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au
+renouvellement de la Chambre entière.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+131.--_Vendredi 15 février_.
+
+Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le
+Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que
+le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.
+
+132.--_Samedi 23 février_.
+
+Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant
+que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:
+
+«Vendredi, 2 h.
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense
+souvent, c'est-à-dire _nous_ pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant
+de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus
+tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais
+pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce
+sera pour le 7.
+
+»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire
+plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous
+les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.»
+
+À part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus!
+Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...
+
+* * *
+
+133.--_Vendredi 1er mars_.
+
+À peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de
+théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de
+l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver,
+les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la
+Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le
+coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.
+
+En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se
+demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se
+trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au
+Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y
+côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle
+du prince de Polignac et du duc de Montmorency.
+
+* * *
+
+134.--_Samedi 9 mars_.
+
+Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de
+rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt
+par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dîner que Mme la
+duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de
+France se pressaient dans les salons.
+
+La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de
+chasse ont sonné les _Pioupious d'Auvergne_.
+
+* * *
+
+135.--_Vendredi 15 mars_.
+
+Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du
+monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du
+Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés
+boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de
+la Ligue des Patriotes.
+
+Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.
+
+On commence à parler de poursuites possibles contre le général en
+personne.
+
+Je suis inquiète et je l'ai écrit à Mme Marguerite.
+
+* * *
+
+136.--_Lundi 18 mars_.
+
+Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M.
+Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à
+prononcer les paroles suivantes:
+
+«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche
+que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je
+dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce
+que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et
+je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!»
+
+Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un
+geste de menace et de défi.
+
+* * *
+
+137.--_Lundi 25 mars_.
+
+Mme Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:
+
+«Ma bonne Meunière,
+
+»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous
+vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai
+dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été
+fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche
+de vous écrire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va très bien. Il
+y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que
+mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les
+vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne
+peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous
+est si chère.
+
+»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans
+le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à
+l'avance de ce grand plaisir.
+
+»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous
+affectionnons bien.»
+
+Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà
+par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa
+demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de
+réintégrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouvé cette
+déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!»
+
+Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est
+l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.
+
+* * *
+
+138.--_Dimanche 31 mars_.
+
+Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se
+serait trouvé mal à un dîner en ville; il aurait souffert de douleurs
+telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que
+le malaise est dû aux dîners trop répétés dans le grand monde. Les
+autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont
+d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement
+rétabli.
+
+D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général
+serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose
+s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit
+commencer après-demain au tribunal correctionnel.
+
+* * *
+
+139.--_Lundi 1er avril_.
+
+Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur
+général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué
+et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre
+sur lui, paraît-il, d'intenter des poursuites au général.
+
+* * *
+
+140.--_Mardi 2 avril_.
+
+J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procès
+de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.
+
+J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit
+courait à Paris que le général a pris la fuite...
+
+Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'était hier. Vous retardez!
+
+* * *
+
+141.--_Mercredi 3 avril_.
+
+La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux
+venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de
+leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son
+secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un
+agent secret l'aurait filé, paraît-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la
+rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute
+de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le
+couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45,
+l'express de Bruxelles.
+
+La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau
+enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition!
+Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?
+
+Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général
+aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours
+de repos, en dépistant tous les indiscrets.
+
+Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient
+passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à
+l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de
+Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine
+venue?...
+
+Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...
+
+* * *
+
+142.--_Mardi 9 avril._
+
+J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible
+encore.
+
+Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un
+peu.
+
+Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45
+qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est
+descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est
+seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été
+chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le
+comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les
+uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de
+journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce
+qu'il se savait à la veille d'être arrêté.
+
+Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première
+s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au
+général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite,
+c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour
+crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui
+semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.
+
+C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le
+général.
+
+...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en
+songeant à elle!
+
+Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?
+
+Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas
+compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne
+se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il
+qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la
+fuite devait fatalement entraîner pour sa propre vie: le scandale
+public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les
+journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de
+toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier
+des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler
+dans l'exil?
+
+Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos
+yeux clairs, pour y découvrir la vérité...
+
+* * *
+
+143.--_Lundi 15 avril._
+
+Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police
+perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On
+assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et
+d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au
+général.
+
+Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone
+entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va
+décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer,
+avenue Louise.
+
+Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin
+plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général
+sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que,
+malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle
+amie.
+
+* * *
+
+144.--_Dimanche 21 avril._
+
+On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour
+n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres.
+
+Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de
+ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les
+gens--ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent,
+hélas!--couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est
+intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente.
+Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave
+Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres
+outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.
+
+* * *
+
+145.--_Vendredi 26 avril._
+
+Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier
+matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres
+s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du _Victoria_, frété
+exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été
+hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol.
+Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres.
+
+* * *
+
+146.--_Mercredi 1er mai._
+
+Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison
+toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques
+de Londres, 51, Portland Place.
+
+À Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52e anniversaire de sa
+naissance. On a lu une lettre de lui où il disait:
+
+«Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai
+depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.»
+
+Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois,
+qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle
+qui va s'ouvrir?
+
+* * *
+
+147.--_Samedi 19 mai._
+
+Voici plus d'un mois que j'ai écrit à Mme Marguerite, et pas de
+réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres.
+
+Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne
+parlent presque plus de Lui.
+
+* * *
+
+148.--_Samedi 22 juin._
+
+Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de Mme Marguerite,
+ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois.
+
+Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la
+haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+149.--_Dimanche 14 juillet._
+
+L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi,
+devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort.
+
+* * *
+
+150.--_Mercredi 17 juillet._
+
+Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses
+que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres,
+pour la sainte Marguerite.
+
+Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui
+vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue
+les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500
+cantons de France appelés au vote.
+
+* * *
+
+151.--_Dimanche 28 juillet._
+
+Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on
+affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte
+Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour
+sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute
+de quoi ils seront jugés par contumace.
+
+J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La
+candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans
+Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud.
+
+* * *
+
+152.--_Lundi 29 juillet._
+
+On ne connaît encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le
+général n'a passé que dans six.
+
+* * *
+
+153.--_Mardi 30 juillet_.
+
+Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne
+n'osait le prévoir.
+
+Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans
+sont consternés.
+
+* * *
+
+154.--_Vendredi 9 août_.
+
+Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire
+commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du
+Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé
+hier à lire son réquisitoire.
+
+La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans
+doute encore deux grandes audiences.
+
+* * *
+
+155.--_Samedi 10 août_.
+
+Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du
+réquisitoire.
+
+De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à
+moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait écrit de
+télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du
+général,--une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle,
+surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se
+tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?
+
+Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée
+des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger:
+1.275 en seize mois!
+
+M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre
+celle de toutes les missives que la poste a _oublié_ de transmettre...
+Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience
+supplémentaire!
+
+* * *
+
+156.--_Dimanche 11 août_.
+
+C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du
+réquisitoire s'est achevée.
+
+Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un
+gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout,
+n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres
+complètes de Lucie Herpin!
+
+Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel
+on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une
+conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:
+
+_Che vôl batre mo bourriquo, Troubaré be tourzou no triquo_[1].
+
+[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours
+une trique.]
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+157.--_Jeudi 15 août_.
+
+_Consummatum est_. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé
+hier soir à six heures.
+
+Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes
+et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte
+fortifiée.
+
+L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits
+de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous
+séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la
+Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. À moins qu'il
+ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...
+
+Mais, alors, pourquoi être parti?
+
+* * *
+
+158.--_Jeudi 5 septembre_.
+
+Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite!
+
+«Jeudi 29 août.
+
+»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de
+très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car,
+depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris...
+nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle
+est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit
+l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre.
+J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera
+suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre
+cœur à notre égard.
+
+»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie.
+Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous
+séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a
+supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il
+est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il
+sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me
+charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais
+que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'êtes
+pas devenue oublieuse!!
+
+»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre:
+sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra,
+vous mettrez dessus:
+
+_Mademoiselle Francine Molès,_
+
+_39, rue de Berry,_
+
+_Paris._
+
+»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre
+enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:
+
+_Faire parvenir à Madame de B...
+
+De suite._
+
+»J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me
+parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours
+aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours
+les plus heureux.
+
+»Je vous embrasse, vilaine oublieuse.
+
+»B. B.»
+
+La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boîte de gare.
+Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat!
+
+Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes
+pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?
+
+J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la
+croisée d'un des séides de M. Constans!
+
+* * *
+
+159.--_Lundi 16 septembre_.
+
+On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de
+théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette
+semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes
+élections de dimanche prochain.
+
+Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et
+chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois.
+
+Du côté des brochures, voilà le _Boulangiste_ du mois d'août 1886, avec
+les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en
+petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les _Almanachs
+Boulanger_ et plusieurs biographies du général, depuis la première,
+parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...
+
+Voilà aussi les diverses _proclamations_ et _déclarations_ du général,
+puis un long panégyrique intitulé: _Celui que nous voulons!_ puis la
+brochure de M. Laisant: _Pourquoi et comment je suis boulangiste_ et la
+contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas.
+Voilà, d'autre part, le placard: _Au peuple, mon seul juge!_ où le
+général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la
+brochure de propagande: _Qui a dit vrai?_ tout récemment parue,
+laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations.
+
+Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'_En
+revenant d'la revue_, les _Pioupious d'Auvergne_, le _Général Revanche_,
+le _Prépare-toi, soldat de France_! l'hymne _Honneur au vaillant
+Général!_ et celui qui a nom _Faut qu'il revienne!_ (sur l'air d'_En
+revenant d'la revue_):
+
+ Nous le voulons, la France entière,
+ Qui n'a pourtant pas froid aux yeux,
+ Mais qui regarde à la frontière,
+ Veut ce ministre valeureux.
+ La nation est assez forte,
+ Nous cherchons la paix, mais qu'importe
+ Qu'on fronce le sourcil là-bas:
+ Boulanger nous guide au combat!
+ À coup sûr, ce jour-là,
+ Le peuple et le soldat
+ Suivront leur brave général,
+ Avec un entrain général,
+ Sous les plis du drapeau,
+ Émules de Marceau,
+ Tous se mettront à crier:
+ «Vive la France et Boulanger!»
+
+(_Au refrain_.)
+
+ Oui, Boulanger
+ À bien su relever
+ Le moral du troupier,
+ Qu'on s'en souvienne!
+ Le peuple entier,
+ Dont il s'est fait aimer,
+ Réclame Boulanger:
+ Faut qu'il revienne!
+
+Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre,
+sont tout simplement idiots. Exemple:
+
+ LA REVANCHE DE BOULANGER
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Comme une relique,
+ Notre général,
+ Néral!
+
+ Aim' la République,
+ C'est un homme loyal,
+ Loyal!
+
+ Gloire au patriote
+ Qui tient not' drapeau,
+ Drapeau!
+
+ Gloire au sans-culotte,
+ Sans-culotte... de peau,
+ De peau!
+
+Je ne continue pas.--Voici l'image du général crucifié par la
+Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: «Il
+ressuscitera!» Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du
+glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches
+du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:
+
+ TOUS VONT DÉCAMPER
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Depuis longtemps la Chambre
+ Ne fait que dormir,
+ De janvier à décembre:
+ Il faut en finir!...
+ Paris, la province
+ Demandent promptement
+ Que l'on vous évince
+ Tous du Parlement!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+ Les cinq cents rois fainéants de la Chambre
+ Vont tous décamper,
+ Grâce à Boulanger!
+ Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre,
+ La dissolution
+ Fera passer la revision!
+
+ On verra la France,
+ Au premier signal,
+ Donner sa confiance
+ Au brav' général.
+ Tous, comme un seul homme,
+ Tous iront voter
+ Et l'on verra comme
+ On aim' Boulanger!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+ Boulanger, le maître
+ D'une majorité,
+ Bientôt fera naître
+ La prospérité!
+ Alors notre France,
+ Vivant dans la paix,
+ Reprendra confiance,
+ Heureuse désormais!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+Il y a aussi la _Marseillaise boulangiste_ qui appelle au vote:
+
+ Aux urnes, citoyens!
+ Échappons au danger!
+ Votons,
+ Votons,
+ Sur un seul nom!
+ Votons pour Boulanger!
+
+Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est
+également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous
+autres, femmes! Tel: l'_Œillet patriotique_, précédé d'une vignette qui
+encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges:
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Quand le ciel se dore,
+ D'avril à juillet,
+ Aux feux de l'aurore,
+ Resplendit l'œillet!...
+ Ô fleur d'espérance,
+ Chante avec fierté
+ Le peuple de France
+ Et la liberté! (_Au refrain._)
+
+ Acclamons tous l'œillet patriotique,
+ L'œillet parfumé
+ Qui fleurit en mai;
+ Qu'il soit l'emblème de la République
+ Et tout palpitants
+ Chantons cette fleur du printemps.
+
+ Aux champs de l'histoire
+ Pour un front guerrier,
+ L'emblème de gloire
+ Sera le laurier!
+
+ Laisse-lui son rôle,
+ Œillet si vanté!
+ Sois le grand symbole
+ De fraternité!
+
+Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été
+fatal, ce premier lundi d'avril...
+
+* * *
+
+160.--_Dimanche 22 septembre_.
+
+Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée
+de Mme Marguerite:
+
+«Vendredi.
+
+»Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par
+Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous
+faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre
+dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont,
+pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un
+fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare
+du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures);
+vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous
+reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et
+retour, par _Calais_ et _Douvres_. C'est à Calais que vous prenez le
+bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour
+Londres, gare de _Charing-Cross_. Bien entendu, votre billet pris à
+Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. À la gare de
+Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures 1/2 du soir, vous
+trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un
+œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à
+personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le
+mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique
+qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous
+êtes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous
+demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette
+lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de
+cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de:
+
+_Madame Abadie,_
+
+_51, Portland-Place, Londres, Angleterre._
+
+»Je l'écris de nouveau:
+
+_Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres_.
+
+»Dans une autre enveloppe, vous mettrez:
+
+_Pour Madame de B..._
+
+»Est-ce bien compris?
+
+»Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer,
+toujours au nom de Mme Abadie, une dépêche avec ces mots: «_Suis en
+route_.» Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter
+l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne
+à qui vous l'adressez la lise.
+
+»C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et,
+je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. À mardi, donc. Je vous
+embrasse.
+
+»Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. À
+Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le
+train s'arrête dans Londres.»
+
+Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de
+départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie
+de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris!
+Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens
+que ce départ va plonger dans un véritable désespoir!
+
+N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera
+d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières
+paroles d'adieu: «d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de
+moi!»
+
+MINUIT
+
+C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des
+Députés.
+
+Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui
+ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles.
+Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. À Royat même, le candidat
+du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien
+passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est
+la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à
+Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M.
+Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de
+Riom.
+
+* * *
+
+161.--_Lundi 23 septembre_.
+
+108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16
+boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du
+matin.
+
+Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma
+mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations
+comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma
+promesse que je serais de retour dans deux semaines.
+
+L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal,
+confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage,
+à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux
+chers êtres qui m'appellent là-bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Portland-Place
+
+
+* * *
+
+162
+
+_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_.
+
+Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions
+de Mme Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai
+lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219
+candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au
+premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des
+comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et
+la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a
+été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer
+immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour
+la première fois!
+
+L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée
+contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de
+l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est
+gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous
+sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre
+dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs
+qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et
+qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je
+dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a
+le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas
+tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur
+donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les
+premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle
+aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre
+trop au sérieux...
+
+Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à
+Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers
+Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y
+scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des
+deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers
+de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes
+clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une
+première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est
+franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se
+reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans
+la gare de Charing-Cross.
+
+La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un
+domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui,
+mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et
+l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il
+attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai
+entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du
+général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.
+
+Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me
+nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes
+d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans
+nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir
+d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers
+un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au
+second étage.
+
+Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au
+rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à
+deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...
+
+Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise
+toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue
+d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits,
+la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou
+découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une
+causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.
+
+J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je
+n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est
+fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si
+saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir
+mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...
+
+En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi,
+m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y
+faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras,
+me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles
+comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte:
+c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!
+
+Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de
+bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraînée dans la salle à
+manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne
+trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler:
+
+«Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection
+vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci
+d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel...
+Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous
+dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite
+complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple
+s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge:
+il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les
+gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le
+plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me
+reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec:
+car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la
+malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais
+pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures
+pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en
+Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et
+que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent
+chaudement. Des sommes--et de très grosses sommes--me sont même
+offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques
+conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage
+désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner
+davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous
+l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider
+à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle:
+ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais
+Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle
+a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette
+diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent
+donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un
+dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons
+partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en
+toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une
+amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente,
+cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous
+l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que
+nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et
+combien il pourra vous paraître douloureux de quitter pour un an, pour
+deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous
+connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et,
+puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes,
+que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez
+pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur
+nous...»
+
+Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement,
+les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère
+et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée
+qu'il me faudrait «passer la mer» pour aller de Royat à Londres... Et je
+me disais: «Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me
+voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu
+tant de peine à faire ce qu'elle est?»
+
+Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien
+mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils
+auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi,
+quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai
+répondu sans hésiter: «Vous avez raison d'être sûr de moi.»
+
+Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que
+s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt
+les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain
+afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et
+pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider
+certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous
+retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et
+alors en avant pour la libre et grande Amérique!
+
+Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage
+s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois.
+Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si
+elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas
+et parlait toujours.
+
+Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats
+auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous
+étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa
+tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires.
+
+Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois
+messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M.
+Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom.
+Le général a donné ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi
+nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la
+salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la
+masquait.
+
+Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter,
+j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes
+trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes
+et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de
+scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M.
+Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage...
+Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par
+non.
+
+Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit,
+d'une voix ferme, «qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas
+continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi
+qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée:
+renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique».
+
+À ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable
+explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps,
+adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à
+tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient
+tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un
+homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui
+s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à
+autre, très doucement: «Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est
+inébranlable.»
+
+Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.
+
+Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il
+l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il
+voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le
+pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il
+lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde
+accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin
+de ballottage,--de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le
+sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps
+perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses
+adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur
+les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur
+confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa
+fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...
+
+Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait
+par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de
+prédicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait à chaque fois du
+coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!»
+
+Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des
+200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y
+était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le
+Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante
+que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.
+
+Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son
+éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout,
+de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en
+ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des
+sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes
+deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci
+s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous
+faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son
+regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme
+j'aurais voulu que Mme Marguerite lui criât, en cet instant décisif:
+
+«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais
+l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!»
+
+Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire
+qui disait: Cédez, j'y consens!»
+
+Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux
+et l'a relevé en lui disant:
+
+«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!»
+
+Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été
+pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait
+permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait
+devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être
+maintenant son séjour plus ou moins proche de France!
+
+Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec
+effusion le général.
+
+Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé,
+ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en
+éprouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, décidément, n'avait
+accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner
+tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution.
+
+Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis
+retirée.
+
+* * *
+
+Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de
+Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure
+seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble
+dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le
+chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond,
+et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables
+palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement
+une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle,
+et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle
+descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se
+trouvaient ailleurs.
+
+Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres
+donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif
+de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. À côté, la salle à
+manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait
+tenir tout au plus douze à quinze personnes.
+
+La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le
+premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de
+bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances,
+de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de
+Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze
+verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano
+long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un
+salon anglais, loué tout meublé.
+
+Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce:
+la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable.
+
+À l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de Mme
+Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand
+harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques.
+
+La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que
+pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait
+exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une
+jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie
+elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la
+main de celle qui l'habitait. À quel point Mme Marguerite aime tout
+ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à
+admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en
+argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en
+colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues
+resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires
+de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un
+blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons.
+
+Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et
+différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement:
+trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une
+étoile à cinq pointes.
+
+Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent,
+jusqu'à l'éteindre, une étoile...
+
+N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?...
+
+* * *
+
+La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu
+somptueuse que la maison elle-même.
+
+Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en
+tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi
+mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud
+et de M. Driant--un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un
+brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à
+l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park.
+
+À onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son
+bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier
+qui lui arrivait tous les jours.
+
+À midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se
+mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à
+déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais
+extrêmement simple.
+
+Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M.
+Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui
+s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort
+remontait dans sa voiture.
+
+Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général
+les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné
+sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les
+élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont
+les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il
+était.
+
+Pendant que le général recevait ces visites, Mme Marguerite, qui
+tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à
+lire ou à écrire.
+
+Elle-même ne recevait guère que Mmes Driant et Guiraud.
+
+De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses
+secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un
+exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait
+des monceaux de lettres.
+
+C'est seulement à la tombée de la nuit que Mme Marguerite sortait, en
+voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux
+heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre
+promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est
+qu'elle est immense.
+
+Au retour, ils dînaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule
+fois, il a pris fantaisie à Mme Marguerite de faire comme s'il y
+avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer,
+pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très
+chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que
+l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de
+l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle
+avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait
+si heureux, Lui!
+
+Après dîner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il
+y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre
+toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce
+que pour prendre congé de la société de Londres. Mme Marguerite
+attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour.
+Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre.
+Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en
+laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand
+manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui
+était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a
+laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri
+d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout
+entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une
+magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications
+d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une
+étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi
+fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation,
+toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!
+
+La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit,
+par une pilule d'opium que Mme Marguerite était forcée de lui faire
+avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant
+quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.
+
+* * *
+
+Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que Mme Marguerite
+mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements
+politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux
+dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai
+aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.
+
+Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une
+fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès
+de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à
+entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral
+de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être,
+comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait
+suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites
+combinaisons. À ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque
+de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans
+pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la
+frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de
+C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et
+Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des
+nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.
+
+Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles
+avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président
+de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,--et aussi des malheureuses
+élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M.
+T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la
+récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites
+de la Haute-Cour.
+
+Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus
+guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité
+de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à
+plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il
+n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes
+d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de
+fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées
+de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur
+publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le
+fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a
+remis la clef de «la caisse», en me priant de lui apporter de suite le
+nécessaire. «La caisse», c'était un tiroir du joli secrétaire à
+appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme
+Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir
+contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus
+français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques
+centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or.
+
+Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait
+jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un
+jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là,
+et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents...
+
+Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: «Ce n'est pas ça qui
+les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la
+caisse!»
+
+* * *
+
+Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus
+aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs
+mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue.
+
+Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes
+les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner,
+pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre
+extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où
+elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter
+d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air
+l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le
+voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal
+rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a
+pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps
+malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien.
+Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même
+pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était
+si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour
+se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en
+velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au
+mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!
+
+Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la
+respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle
+montait les deux étages conduisant à sa chambre.
+
+Mme Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à
+lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se
+cachant du général, et c'était sa maîtresse d'anglais qui les portait.
+J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune
+personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui
+avait déjà assez de soucis sans cela.
+
+Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne
+de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien.
+
+«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre
+mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et
+celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...»
+
+Elle a ajouté:
+
+«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu
+être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour
+laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère
+enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions
+choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de
+voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu
+des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille,
+valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le
+lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait
+aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000
+francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la
+voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma
+légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de
+ne plus me connaître. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...»
+
+À part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait
+beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attristée.
+J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la
+grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraître
+plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaître, elle
+n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût
+marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une
+éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et
+de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le
+général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre
+femme, que lui reste-t-il?»
+
+Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle
+emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne
+l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que
+maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une
+fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et
+se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste
+dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui
+le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur
+amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se
+noyer...
+
+* * *
+
+Deux questions ont occupé le général et Mme Marguerite pendant mon
+séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la
+recherche d'un autre lieu de résidence.
+
+Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter
+certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai
+bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par
+conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté
+cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du
+général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le
+capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi
+dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses
+chevaux qui étaient au nombre de sept.
+
+Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée
+et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le
+cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le
+maître d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide
+de cuisine.
+
+Mme Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant
+Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine,
+qu'il la laissât payer--«sur sa dot», comme elle le disait,--tous les
+frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le
+général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des
+appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite
+cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les
+domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à
+présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient
+ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.
+
+Après avoir examiné la situation, le général et Mme Marguerite se
+sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux
+secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le
+fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et
+les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donnés
+l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le
+valet de pied, le maître d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine.
+L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le
+capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait
+un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise
+nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est
+chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais.
+Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont Mme
+Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au
+général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de
+contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable.
+
+En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de
+solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne
+pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France,
+on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont
+été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au
+général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit
+la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'île de Wight, renommée pour
+la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces
+dernières qui ont eu la préférence. Une amie de Mme Marguerite lui
+avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de
+Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible
+des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y
+trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race,
+sinon de nationalité?
+
+Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la
+Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de
+ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de
+séjour à Londres.
+
+* * *
+
+Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de
+ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter
+un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de
+nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir,
+comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la
+pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent
+peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu:
+
+«Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir
+toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: «Mais voici mes bijoux les
+plus précieux!» et vous avez montré les photographies du général,
+rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque
+vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus
+précieux...»
+
+Ma réponse les a surpris et touchés. Mme Marguerite a hésité un
+instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la
+place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me
+disant: «Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je
+donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée
+de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête
+et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et
+gardez-nous tous deux dans votre cœur!»
+
+Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis
+partie.
+
+Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère
+photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit
+noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la
+plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras
+gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et
+l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à
+repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du
+visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande
+bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire
+et de défaite dans l'avenir brumeux.
+
+Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours
+d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps
+pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du
+candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M.
+Blatin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Du Retour au premier Voyage de Jersey
+
+
+* * *
+
+163.--_Mardi 8 octobre_.
+
+Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La
+nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de
+163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le
+Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle
+dont il disposait dans la dernière Chambre.
+
+M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils
+se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards
+boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses
+nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton
+moitié résigné, moitié déconfit: «Allons, plus ça change, plus c'est la
+même chose!»
+
+* * *
+
+164.--_Vendredi 11 octobre_.
+
+Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le
+général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour,
+à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,--très modestement, disent les journaux.
+
+Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se
+ferait appeler miss Florence.
+
+J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le
+bonheur possible dans leur nouveau séjour.
+
+* * *
+
+165.--_Dimanche 13 octobre_.
+
+La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens
+partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont
+rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le
+leur a dit fort galamment dans son _Gaulois_: «Bonsoir, Messieurs!»
+
+J'ai là sous les yeux une gazette satirique, _La Silhouette_, qui trouve
+drôle d'offrir--en image--un revolver au général, comme seul moyen
+honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé.
+
+* * *
+
+166.--_Mercredi 13 novembre_.
+
+À Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant
+le Palais-Bourbon,--ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des
+étourdissantes «journées» d'autrefois.
+
+C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de
+vote.
+
+Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la
+semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne
+s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe
+l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et
+s'abattre.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+167.--_Vendredi 27 décembre_.
+
+Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hériter une
+fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, Mme Dézoneaux,
+veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers.
+
+Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, à peu
+près seule de toute sa famille, lui voulait du bien.
+
+* * *
+
+168.--_Mercredi 1er janvier 1890_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe
+dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de
+son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa
+fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa
+défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares
+amis.
+
+Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans
+ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien
+qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.
+
+Il aurait pu devenir le maître de la France. Il a mieux aimé rester
+l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui.
+Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc
+tant que cela à le plaindre?
+
+Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement...
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+169.--_Dimanche 9 février_.
+
+Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les
+accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M.
+Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre
+dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée.
+
+Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc
+d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les
+conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il
+est traduit devant le Tribunal correctionnel.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+170.--_Lundi 17 février_.
+
+Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc
+d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie,
+après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maître d'hôtel
+délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise
+plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle?
+Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de
+vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous:
+laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre
+de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans
+l'art de bien manger.
+
+* * *
+
+171.--_Vendredi 21 février_.
+
+Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que Mme de
+Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de
+retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait «en clair»
+plusieurs fois par jour inutilement.
+
+Mme Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour
+cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel.
+
+* * *
+
+172.--_Jeudi 27 février_.
+
+Le jeune duc d'Orléans--le «petit La Gamelle», comme l'appellent
+irrévérencieusement certains journaux de Paris,--a été transféré de la
+Conciergerie à la prison de Clairvaux.
+
+* * *
+
+173.--_Mercredi 5 mars_.
+
+Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une
+lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur
+laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une
+lettre de Mme Marguerite! Enfin!!
+
+«Lundi 3 mars.
+
+»Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous
+ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre
+horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous
+demandant de me répondre courrier par courrier--et je n'ai encore rien
+reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus
+jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous
+pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous
+voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut
+que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont
+le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez
+à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare
+Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez
+dîner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il
+faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train
+de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet,
+mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un
+billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le
+train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin.
+Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le
+temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau
+avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre
+vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous
+voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi.
+J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre
+arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel.
+
+»Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez
+une dépêche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu.
+
+»Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très
+fort.--En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.
+
+»Vtesse DE B...»
+
+Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M.
+Constans, voilà encore un tour de votre façon.
+
+Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire
+longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur
+depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai
+expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse
+et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses
+reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante.
+
+* * *
+
+174.--_Lundi 10 mars_.
+
+Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les
+préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui
+m'attendait:
+
+_Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s._
+
+_Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,_
+
+_Royat (Puy-de-Dôme)._
+
+_Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes
+absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était
+convenu. Je vous écris._
+
+Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par Mme
+Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.
+
+Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme
+toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère
+s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi.
+
+* * *
+
+175.--_Mardi 11 mars_.
+
+Nouvelle dépêche ce soir:
+
+_Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s._
+
+_Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._
+
+_Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez
+faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit._
+
+Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était
+furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu
+qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries
+auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me
+répugne autant que ces façons détournées de procéder.
+
+Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches
+m'annoncent.
+
+* * *
+
+176.--_Vendredi 14 mars_.
+
+La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout.
+
+«Mardi 11.
+
+»Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié.
+Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous
+télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que
+vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il
+faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc
+vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous
+deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là
+seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu
+de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville
+qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un
+quart d'heure de plus pour dîner. Le train part en haut également, comme
+pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du
+soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce
+jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la
+marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là,
+vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et
+toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez
+ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.
+
+»J'ai, en effet, été assez souffrante--mais pas comme on vous l'a dit,
+et vous me trouverez mieux.
+
+»Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.»
+
+Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois
+m'ingénier à expliquer mon retard au général. Mme Marguerite m'en
+abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui
+prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,--qui n'est
+malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'Hôtel de la Pomme-d'Or
+
+
+177
+
+_Lundi 17 mars.--Lundi 31 mars 1890_.
+
+Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite,
+je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt
+débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare
+Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais
+suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey.
+J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne
+de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à
+observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M.
+Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.
+
+Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer
+quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à
+pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi
+magnifique,--véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans
+une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.
+
+Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot
+aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans
+doute à cause de ma coiffe--et fut tout particulièrement aimable et
+galant avec moi.
+
+Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et
+confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais
+plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui
+s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en
+face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur
+le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà
+qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser
+passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent
+quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une
+sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent
+les maisons de Saint-Hélier.
+
+Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la
+Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé
+sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est
+une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de
+renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans
+une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques
+plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique
+l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second
+étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long
+couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a
+rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de
+là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.
+
+Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux
+côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer,
+ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas
+très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa
+fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme
+Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant
+caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:
+
+«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et
+aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre
+médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà
+deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de
+Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé
+deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son
+ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que
+vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite
+malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»
+
+Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit
+frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui
+déchirait affreusement la poitrine.
+
+On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se
+portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce
+visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant
+pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles
+bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa
+figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et
+de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la
+pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la
+reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après
+quoi elle restait abattue et sans forces.
+
+Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses
+bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en
+l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine.
+Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi
+des filets argentés dans la barbe blonde.
+
+J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils
+me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il
+montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme
+Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il
+semblait s'être beaucoup attaché à l'île, à en juger par la description
+enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.
+
+Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dîner. J'aurais supposé
+qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un
+fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui
+offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches
+descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors,
+contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons
+ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand
+nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un
+couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme
+Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes
+celles qui avaient précédé.
+
+À dîner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps
+en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du
+vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait
+honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.
+
+Après dîner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale.
+Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement
+sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge
+et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement
+que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait
+cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter
+davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme
+Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il
+lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.
+
+Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours,
+après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette
+maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne
+résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que
+la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables
+accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade
+au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se
+résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez
+eux.
+
+Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de
+temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient
+déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur
+convenance.
+
+Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à
+habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de
+toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les
+curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le
+docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la
+cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme
+Marguerite.
+
+En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils
+m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en
+passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.
+
+Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs
+modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce
+éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur
+l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au
+fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables,
+et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse
+moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.
+
+À côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et,
+d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre
+double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui
+tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue
+Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en
+marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit
+s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à
+l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.
+
+Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre,
+et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en
+dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la
+chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du
+secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant
+de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une
+chambre d'ami qui m'a été donnée.
+
+«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser
+encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre
+personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre,
+Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener
+toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable;
+son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y
+un garçon d'écurie engagé ici, un maître d'hôtel et une servante de la
+Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum
+au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune
+dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à
+atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous
+dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»
+
+Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé
+quelque temps. À onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se
+levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle
+crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi
+profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est
+écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre
+cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans
+l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de
+plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu
+s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie.
+D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement:
+Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...
+
+Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais
+rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...
+
+Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien
+de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement
+si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois
+pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de
+dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver,
+mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille
+tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction
+mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui
+se couvre de gazon nouveau.
+
+Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...
+
+Miséricorde!
+
+* * *
+
+Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle
+apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier
+soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:
+
+«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je
+viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de
+retarder votre voyage... À part le plaisir qu'elle nous cause, votre
+arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de
+rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait
+absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous
+soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en
+ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»
+
+Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain
+à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:
+
+«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon
+docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai
+toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à
+cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était
+donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous
+arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à
+juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes
+raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré
+vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le
+prétexte d'ajourner celui de Delphine... À propos, avez-vous songé à ce
+que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de
+votre retard?
+
+«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»
+
+«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je
+viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la
+brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus
+sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»
+
+Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en
+lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une
+enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine
+de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:
+
+«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous
+associer à ce secret.»
+
+Le rouge m'est monté à la figure.
+
+«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de
+preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»
+
+Elle a souri:
+
+«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute
+blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant
+cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas
+chaud chez vous.»
+
+Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai
+reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en
+ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue
+lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir
+fiévreusement.
+
+C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le
+plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non
+seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'île de Jersey, qu'il
+déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves
+conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter
+dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout
+juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui
+indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la
+conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur,
+si le général tenait absolument à résider tout près de France.
+
+En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de
+ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets,
+elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la
+pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur
+n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle
+entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à
+jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.
+
+J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard
+interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des
+mains, puis elle me dit:
+
+«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie,
+regardez!»
+
+Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.
+
+Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le
+bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle
+disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me
+donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey
+maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher
+le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en
+lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques
+ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire
+le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse
+montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»
+
+Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me
+suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination
+qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas
+se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait
+qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais
+heureuse.
+
+Elle ne me laissa pas continuer.
+
+«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a
+échoué, vous ne réussirez pas!»
+
+«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de
+réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»
+
+Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:
+
+«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que
+vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs,
+pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi,
+tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général
+y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins
+tant que je serai vivante--et peut-être même plus tard... Le général a
+actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres
+pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande
+bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain,
+pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa
+dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une
+faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général
+n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui
+a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne
+peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc
+avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en
+priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le
+faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on
+l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on
+m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux
+plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait
+en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»
+
+Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent
+accès de toux la secoua, elle reprit:
+
+«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traîne mon boulet
+jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je
+suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand
+j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car
+ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son
+existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui
+revient!»
+
+Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence
+d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un
+air joyeux:
+
+«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de
+m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»
+
+Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux
+meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir
+parcourue, il demanda:
+
+«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»
+
+Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:
+
+«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»
+
+«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes.
+Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre
+intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»
+
+Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée.
+Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous
+sens, comme de vrais enfants.
+
+«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à
+rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre
+chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous
+concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant,
+soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle
+soit d'autant plus vite rétablie...»
+
+Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!
+
+* * *
+
+On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça
+de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à
+remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait
+violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un
+violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit
+la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en
+voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs
+jours.
+
+Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone,
+soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle
+devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau
+découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'île.
+
+J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas
+varié depuis. J'ai trouvé l'île extrêmement jolie, mais d'une joliesse
+un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général,
+les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent
+ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre
+artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et
+de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de
+pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les
+arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraîches cascades
+comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où
+paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que
+parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes
+villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent
+disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boîte à
+jeu.
+
+Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui
+tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière
+quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel
+merveilleusement clair.
+
+Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'île,
+qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les
+sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms.
+Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne
+humeur.
+
+Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne
+leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice
+auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est
+penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une
+tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en
+voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat,
+et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la
+toux rauque me rappelait à la réalité...
+
+Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le
+désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le
+médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine
+de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia
+avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer
+jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le
+landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une
+carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraîche: Mme
+Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui
+retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.
+
+Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a
+enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est
+venu quelques petites taches de sang.
+
+«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler.
+C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»
+
+Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a
+fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute
+vitesse sur Saint-Hélier.
+
+Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher,
+et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de
+réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux
+vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait
+lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des
+bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et
+d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
+
+«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel
+que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain
+avec ceux que vous aimez.»
+
+IL m'a regardée d'un air étonné:
+
+«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé
+d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»
+
+«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup,
+vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»
+
+C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû
+dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il
+entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et
+aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur
+le cœur de cette femme qui souffrait,--car ces vésicatoires l'ont fait
+atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que
+durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement
+son cœur, à Lui, renfermait.
+
+Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé
+doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner
+tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées.
+J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais
+il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait
+s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui,
+laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule
+proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui
+manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.
+
+«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement,
+quand le pansement fut terminé.
+
+Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions
+de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par
+cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le
+ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaître le
+gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et
+compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans
+une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il
+avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait
+constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était
+pas prêt à l'heure dire.
+
+Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une
+Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour
+l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns
+tendres, les autres gais, pour la rasséréner.
+
+Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle
+garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit
+le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même
+régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au
+ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait,
+les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu
+diminué. Pour se rendre le soir à dîner, on montait maintenant quelques
+marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande
+salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée
+des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid
+de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle
+débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir
+ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour
+dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de
+toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à
+devenir plus rares.
+
+Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir,
+tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une
+surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient
+venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la
+journée. En attendant qu'ils revinssent pour dîner, Mme Marguerite
+avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes
+consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en
+toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité
+de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et
+élargi séance tenante.
+
+Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de
+tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout
+récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussîmes par nos
+efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas!
+elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part
+moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et
+des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne
+puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la
+coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne
+s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de
+dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et
+étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les
+lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les
+cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces
+Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite
+souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas
+voulu me montrer à ce dîner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut
+un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux
+invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par
+une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.
+
+* * *
+
+Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir
+plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les
+promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la
+visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'île. J'avais été
+assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant
+que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes,
+pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu
+un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse
+catégorique:
+
+«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous
+battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de
+France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais
+c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de
+Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous
+attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de
+Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois
+les côtes de France!»
+
+En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:
+
+«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour
+Montorgueil.»
+
+En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y
+avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de
+tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un
+peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous
+accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand
+nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer
+qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de
+l'horizon, me dit:
+
+«Tenez, notre France!»
+
+Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à
+vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette.
+Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la
+brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la
+côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait
+les yeux sous la main déployée et disait:
+
+«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la
+cathédrale de Coutances!»
+
+Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il
+voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.
+
+Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de
+Mme Marguerite.
+
+«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien
+des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à
+genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie
+qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»
+
+Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura
+taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a
+fait voir tous les autres sites renommés de l'île, le phare de Corbière,
+où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves
+de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise
+et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les
+submerge en montant... À chacune de ces promenades, conformément au
+programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à
+louer sur notre route.
+
+On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur
+de l'île, à une demi-heure de Saint-Hélier,--une maison de campagne
+plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,--quand le
+hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir,
+tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions
+vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une
+élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec
+d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre
+grimpant partout.
+
+Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de
+la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit
+bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de
+roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une
+rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant
+plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges:
+tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre.
+Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où
+l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
+
+À l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie
+extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il
+rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui
+suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre
+toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des
+vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus
+belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux
+promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. À
+gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins,
+parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et
+le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de
+l'horizon, c'était la mer à perte de vue.
+
+Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement.
+Pourtant, le général exprima un regret:
+
+«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on
+voit de Montorgueil!»
+
+Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais
+là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien,
+qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas
+disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de
+pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent
+plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
+
+Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner
+là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au
+delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour
+idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se
+réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour
+le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux:
+ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui
+_Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer;
+ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par
+le clair de lune...
+
+Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse
+s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que
+lui répondre?...
+
+«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra
+bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour
+vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»
+
+* * *
+
+Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours,
+prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait
+dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M...,
+recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de
+lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils
+causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à
+l'heure du dîner, et ils reprenaient la causerie, après dîner, jusque
+vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le
+général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques
+lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras
+à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait
+en promenade.
+
+En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout
+avec celle que le général avait si longtemps menée.
+
+Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait
+généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit,
+mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un
+peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie
+insuffisamment actif.
+
+Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'île ou bien disait de
+bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des
+sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de
+chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et
+où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit
+des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le
+général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images
+d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc
+d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la
+8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.
+
+Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison
+est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de
+France!»
+
+Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec
+cette inscription en lettres tricolores:
+
+«Le premier conscrit de France.»
+
+«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit.
+
+Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement,
+les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les
+jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.
+
+Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin
+aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais
+j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au
+moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme
+Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse
+boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.
+
+La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la
+prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris.
+Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.
+
+En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes
+ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces
+élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours
+d'avril en conférer avec lui.
+
+Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus
+grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient
+invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire
+un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne
+laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra
+inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui
+rappeler ce que lui avait demandé le docteur.
+
+Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude
+secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un
+dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique
+aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre,
+située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour
+regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était
+vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui
+se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment
+je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme
+Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire
+suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue
+de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un
+mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva,
+rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée
+dans sa dévotion.
+
+«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une
+croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je
+prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force
+de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une
+pécheresse...»
+
+Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de
+chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire
+aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme
+l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser
+à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée
+en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du
+Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu
+se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi
+n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi
+celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans
+dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet
+de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir
+légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage
+religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans
+cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait
+aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice
+n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême
+but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de
+leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à
+confesse et à communion.
+
+Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant
+au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi,
+chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette
+entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...
+
+Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se
+confiait pas même au général.
+
+Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la
+poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de
+chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris
+qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante;
+qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de
+l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la
+nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de
+mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de
+janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait
+institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de
+faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient
+plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...
+
+Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon
+esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte
+à lui de refuser?...
+
+Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui
+m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux
+avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour
+réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé
+par la vie...
+
+Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire
+étrange:
+
+«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le
+général n'aura besoin de rien, ni de personne.»
+
+* * *
+
+Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme
+Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte
+que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu
+me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre
+mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents.
+Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi.
+Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.
+
+C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur
+avais demandé la permission de ne pas dîner avec eux, et, mon repas
+rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un
+roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent
+eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le
+divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la
+porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout
+absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du
+couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme
+Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à
+ce qui se disait.
+
+C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui,
+sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur
+propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré;
+il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la
+pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à
+500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que
+leurs âmes renfermaient à l'égard des maîtres.
+
+J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui
+n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de
+l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les
+avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus
+noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de
+francs de linge et de toilettes à peine portées. À l'hôtel, elle leur
+avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade
+avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maîtres, et
+même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des
+gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille,
+Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le
+général avait ajouté 150 louis d'or.
+
+Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils
+apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux,
+qui auraient dû baiser les pieds de leurs maîtres, ne trouvaient que des
+méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement
+immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de
+douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur
+haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des
+accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se
+réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à
+Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.
+
+«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà
+malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand
+je l'entends qui crache sa poitrine...»
+
+Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son
+ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me
+manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me
+faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les
+mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au
+même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre
+d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû
+comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle
+ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.
+
+Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont
+emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être
+de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme
+une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:
+
+«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»
+
+Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que
+ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le
+général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie
+de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais
+pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal
+parlé de lui.
+
+«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore
+une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon
+valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à
+admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections
+dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock
+de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement
+gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours,
+et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»
+
+* * *
+
+Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur
+faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait
+agréable d'emporter comme souvenir.
+
+«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous
+m'avez fait la joie de me donner à Londres.»
+
+Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:
+
+«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai
+enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous
+sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à
+Paris.
+
+Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!»
+
+Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet,
+j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.
+
+Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je
+franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà
+remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près
+que je me retourne--juste à temps pour lui voir adresser un signe à un
+monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un
+commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.
+
+Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà
+attablés.
+
+Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de
+moi, me dit doucement:
+
+«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé
+remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»
+
+N'en était-il pas lui-même? À tout hasard, je lui répondis d'un air
+candide:
+
+«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais
+vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez
+filé.»
+
+Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.
+
+Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de
+cinq heures.
+
+À Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le
+paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées,
+adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire;
+plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en
+retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite
+avait écrit: À remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.
+
+Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.
+
+La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus
+pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de
+Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une
+toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son
+second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux
+soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont
+nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase
+à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires
+à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale.
+Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général.
+Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est
+éblouissante,--ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!
+
+«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de
+jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant
+de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je
+commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y
+déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main.
+Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui
+sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la
+Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je
+trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de
+La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux
+de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles
+et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme
+Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier
+office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me
+mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse.
+J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me
+conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières
+lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher
+et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au
+fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant
+vers lui, je lui demande carrément:
+
+«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaît?»
+
+Ahuri, il me répond qu'il ne connaît personne de ce nom. Mais je fais la
+sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de
+filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:
+
+«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais
+habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»
+
+Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était
+vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle
+maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre
+après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que
+je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de
+temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des
+Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture--et, fouette, cocher,
+pour la gare de Lyon! À neuf heures du matin, je partais pour Clermont,
+et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y
+attendait: ma pauvre mère est bien mal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Du Retour au second Voyage de Jersey
+
+
+* * *
+
+178.--_Vendredi 11 avril_.
+
+Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma
+pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai
+fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits
+d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait
+tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.
+
+* * *
+
+179.--_Vendredi 18 avril_.
+
+Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite:
+
+«Mardi 15.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en
+tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous
+écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre
+mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.
+
+»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez
+si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire
+dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel
+et d'être chez nous.
+
+»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur
+pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai.
+C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très
+avenante. Cela nous change.
+
+»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter
+horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...
+
+»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à
+Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.
+
+»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre
+continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai
+tout à fait.
+
+»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de
+vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons
+bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général
+et moi, nous vous embrassons de tout cœur.
+
+»Vtesse DE B...»
+
+Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la
+location de Saint-Brelade!
+
+À Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le
+scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré
+entre le boulangisme et ses adversaires.
+
+* * *
+
+180.--_Lundi 28 avril_.
+
+Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt,
+pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un
+boulangiste, un seul, d'élu!
+
+Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la
+lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir
+l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!
+
+Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son île
+d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre
+de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la
+fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi
+qu'il disait avec orgueil!
+
+...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah!
+la triste pendaison de crémaillère!
+
+* * *
+
+181.--_Vendredi 2 mai_.
+
+Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le
+général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires
+pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la
+rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain
+au plus tard.
+
+* * *
+
+182.--_Lundi 5 mai_.
+
+Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre
+du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui
+porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant
+aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont
+antiboulangistes.
+
+Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles,
+je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace
+autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde
+tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de
+toréadors foulant aux pieds la bête abattue.
+
+Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de
+fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au
+général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon
+absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution
+d'une belle étoile.
+
+Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue,
+scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet.
+Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat
+aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle
+parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le
+soleil d'Austerlitz...
+
+Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir
+tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroître, à
+descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la
+défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux,
+consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les
+échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.
+
+Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+183.--_Jeudi 22 mai_.
+
+Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile
+existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer
+très chargées. _De Profundis_!
+
+La France n'aura pas une larme de regret.
+
+* * *
+
+184.--_Vendredi 6 juin_.
+
+La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à
+son papa.
+
+J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter
+le général d'être enfin débarrassé de son Comité.
+
+* * *
+
+185.--_Mercredi 25 juin_.
+
+Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite:
+
+«Dimanche 22 juin.
+
+»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux
+qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous
+agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence
+nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien
+vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.
+
+»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous
+nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait
+remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois.
+Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec
+nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec
+les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne
+sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières.
+Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.
+
+»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de
+bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans
+son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans
+l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux
+ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est
+sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé,
+qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera
+alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France
+entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus
+vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut
+que nous l'aidions tous.
+
+»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut
+faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraître d'ici
+peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du général. Nous vous
+en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi
+qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut,
+ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand
+nombre d'abonnés. Ce journal ne paraîtra qu'une fois par semaine et ne
+coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites
+bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même
+temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous
+aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce
+journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le
+faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est
+dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...
+
+»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que
+votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous
+espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est
+cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.
+
+»Nous vous embrassons de tout notre cœur.
+
+»B. B.
+
+» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre
+propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme.
+Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je
+ne le pensais.»
+
+Je lui ai répondu immédiatement,--par lettre chargée, puisque de nouveau
+mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je
+lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils
+voulaient bien me confier.
+
+Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la
+situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion
+absolue avec l'effort déployé...
+
+* * *
+
+186.--_Dimanche 6 juillet_.
+
+La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal,
+ou alors à une sorte de revue, comme il en paraît tant à Paris une fois
+par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique
+par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt
+local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!
+
+Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de
+crédit en pleine déconfiture!
+
+* * *
+
+187.--_Mercredi 16 juillet_.
+
+«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été
+atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après
+avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est
+maintenant tout à fait rassurant.»
+
+Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite,
+j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais
+justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.
+
+* * *
+
+188.--_Dimanche 24 août_.
+
+Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de
+savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de
+sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est
+sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses
+confidences et qui partagèrent ses secrets.
+
+De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux
+dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut
+bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à
+craindre du maître proscrit, il a porté tout cela au journal qui
+pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.
+
+Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme»,
+dans le _Figaro_, est sans nom.
+
+* * *
+
+189.--_Mardi 26 août_.
+
+Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du _Figaro_, introuvable depuis
+deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause
+des révélations qu'il contient sur Mme X...
+
+Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.
+
+Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces
+lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein
+cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en
+songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les
+yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maîtresses et
+les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme
+d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de
+n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au
+général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des
+sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir
+fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien
+plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui,
+prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en
+elle-même cette fuite a dû la réjouir!
+
+Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout
+l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose
+au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être
+souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations
+peuvent faire mourir...
+
+* * *
+
+190.--_Mardi 2 septembre_.
+
+Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal
+que Mme de B... aurait eu une rechute très grave.
+
+Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:
+
+_Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement_.
+
+* * *
+
+191.--_Samedi 6 septembre_.
+
+Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme
+vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même:
+
+«Mercredi 3 septembre.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela
+n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de
+juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à
+Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont
+bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument
+guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous
+voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois
+d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore
+beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant
+beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours
+bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très
+prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous
+espérons bien vous revoir bientôt.
+
+»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous
+pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce
+bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.
+
+»Bien à vous.»
+
+* * *
+
+192.--_Vendredi 3 octobre_.
+
+Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne
+semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De
+mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil
+entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations
+personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le
+tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer
+d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent
+tous les partis.
+
+* * *
+
+193.--_Lundi 27 octobre_.
+
+Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à
+Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre,
+pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs
+ordres.
+
+* * *
+
+194.--_Mardi 25 novembre_.
+
+L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il
+gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le
+bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids
+peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur
+récrire.
+
+* * *
+
+195.--_Samedi 6 décembre_.
+
+Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:
+
+«Mardi 2 décembre.
+
+»Ma bonne meunière,
+
+»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que
+nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous
+aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger
+pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de
+revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et
+d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux.
+J'ai été dernièrement à Paris--une des causes de mon long silence,--et,
+là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je
+n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient
+très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il
+est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures
+d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien
+entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous
+renseignerons comme pour les autres fois.
+
+»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze
+jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela...
+Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps
+très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas
+avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé
+ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons
+de bonne amitié.
+
+»Vtesse DE B...»
+
+* * *
+
+196.--_Jeudi 1er janvier 1891_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et
+cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était
+avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à
+Elle!
+
+Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de
+tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.
+
+Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!
+
+* * *
+
+197.--_Lundi 12 janvier_.
+
+J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le
+mois dernier et au jour de l'an:
+
+«Jeudi 8.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la
+dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre
+sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de
+vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous
+n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la
+date à laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en
+réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous
+avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à
+merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et
+le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce
+que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout
+savoir, tout connaître.
+
+»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous
+souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce
+que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre
+désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...
+
+»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.
+
+»B. B.»
+
+J'ai répondu sur-le-champ,--mais, quant à la politique, je me suis
+contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point
+que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des
+semaines.
+
+D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des
+mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire!
+La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans
+résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les
+scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne
+reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage
+historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.
+
+* * *
+
+198.--_Lundi 9 février_.
+
+Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon
+voyage, remis de mois en mois depuis octobre:
+
+«Jeudi 5 février.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir,
+pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour
+tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à
+reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est
+que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un
+mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons
+de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez
+plus rien?--Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand
+plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile.
+Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours,
+trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir!
+Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester
+le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?
+
+»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis.
+Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en
+n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que
+nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez
+pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.--Quel
+hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été
+terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...
+
+»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous
+embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.
+
+»B. B.»
+
+Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur
+son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas
+trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas
+encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres
+d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois,
+il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...
+
+* * *
+
+199.--_Jeudi 26 février_.
+
+On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à
+Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.
+
+J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient
+suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me
+rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de
+septembre.
+
+Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit
+est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé
+une lettre et une autre à Saint-Brelade.
+
+* * *
+
+200.--_Vendredi 13 mars_.
+
+Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée,
+puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux
+semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme
+Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée
+par les journaux.
+
+HOTEL DE BELLEVUE
+
+BRUXELLES
+
+«Mercredi 11.
+
+»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit
+afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des
+journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les
+probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous
+racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois
+semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le
+général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui.
+Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre,
+et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey.
+Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu
+faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.
+
+»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que,
+d'ici huit à dix jours, je pourrai--nous pourrons--rentrer à
+Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous
+pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous
+vous embrassons bien fort.
+
+»B. B.
+
+»Écrivez à _Monsieur Bertin,_
+
+_Hôtel de Bellevue, Bruxelles,_
+
+_Belgique_.
+
+»Mettez votre lettre au chemin de fer.»
+
+Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me
+sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que
+cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser
+retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque
+mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et
+déjà prêt à partir pour Paris...
+
+Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se
+faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On
+aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce
+dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de
+démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en
+quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.
+
+* * *
+
+201.--_Mercredi 25 mars_.
+
+Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:
+
+HOTEL DE BELLEVUE
+
+BRUXELLES
+
+«Dimanche 22 mars.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y
+serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous
+rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre
+mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps,
+car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire
+le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que
+mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris.
+Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse.
+Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et
+vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du
+matin.
+
+»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures 1/2 du matin (onze heures et
+demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée
+deux heures à Rennes pour y dîner.--Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo
+à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez
+conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du
+matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous
+coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de
+vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas
+de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous
+trouverez la voiture que vous reconnaîtrez bien, n'est-ce pas?...
+
+»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas?
+Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir.
+Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous
+enverrez cette dépêche:
+
+«Général Boulanger, Jersey.--Entendu.» C'est tout, nous nous
+comprendrons. À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de
+bon cœur,
+
+»B. B.»
+
+Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un
+vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien
+n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux
+à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à
+faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Saint-Brelade
+
+
+202
+
+_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_.
+
+À neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain
+jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. À Rennes,
+ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas
+tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe,
+enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas
+moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de
+la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner
+exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de
+temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est
+encore debout.
+
+À onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au
+port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà
+l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable
+sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé
+à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si
+ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un
+clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour
+comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de
+moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son
+dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir,
+butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements
+furieux du chien.
+
+Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux
+douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs
+bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir
+leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était
+là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée
+basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée
+vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais
+les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un
+coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du
+bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur
+l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.
+
+Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée,
+accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie
+traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.
+
+Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du
+port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous
+pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter
+cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures
+durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré,
+continue le tangage et le roulis du bateau!
+
+J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en
+même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns
+attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart
+aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y
+chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous
+avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on
+vient de jeter, apparaît le général...
+
+Mais il n'est pas seul. À son bras se traîne un pauvre être courbé, un
+spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où
+s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève
+un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible,
+grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!
+
+Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir
+de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en
+songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les
+choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de
+changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de
+vie.
+
+Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire
+quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous
+roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se
+détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà
+de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien
+qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle
+me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement
+de la face, et brûlants de fièvre.
+
+«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien
+changée?»
+
+Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui
+répondis:
+
+«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous
+deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet
+instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout
+à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille
+morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre
+traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien
+mauvaise mine.»
+
+«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le
+général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un
+jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous
+n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades
+tous deux.»
+
+Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle
+avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son
+appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de
+l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car,
+dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie,
+qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait
+écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé
+étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un
+désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin,
+grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir,
+le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...
+
+Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le
+timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne
+discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus
+que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le
+général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son
+récit:
+
+«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de
+toutes mes forces à ce qu'elle fît ce voyage de Paris avant l'arrivée de
+la belle saison. Je craignais qu'elle ne prît froid: vous voyez si mon
+pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher
+d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si
+fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de
+Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de
+trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle
+mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à
+sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement
+de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne
+resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons
+définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon
+mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble,
+depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il
+ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous
+avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de
+main pour cette besogne...»
+
+Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était
+sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le
+visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé
+resplendissante.
+
+Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le
+général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!»
+
+La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise
+et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants,
+puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa,
+profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte
+couronnée de pins.
+
+Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille,
+un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait
+derrière la maison.
+
+Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui
+dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraître moins éloignée, notre
+France!»
+
+* * *
+
+Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et
+Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient
+assignée,--une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur
+fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.
+
+Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils
+n'étaient même pas descendus dîner, tant le mal de mer de la traversée
+leur avait enlevé toute envie de manger.
+
+Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui
+m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier.
+Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus
+pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a
+un an.
+
+Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec
+les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques,
+occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que
+les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur
+la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du
+rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux
+autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui
+séparait les deux parties de la maison.
+
+La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La
+lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de
+bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une
+console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une
+jolie toile qui représentait _Tunis_ en liberté, dans la prairie, levant
+sa fine tête de cheval pur sang.
+
+Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les
+murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie
+ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur
+lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une
+précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran
+de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des
+guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue
+de Saint-Brelade.
+
+À côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et
+enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand
+meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.
+
+Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande
+véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée
+par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits
+points, par Mme Marguerite elle-même, à l'époque où une longue
+maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables
+rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la
+véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes
+le long desquelles des rosiers grimpaient.
+
+On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel
+escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une
+exquise lanterne en fer forgé.
+
+La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du
+général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur
+une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour
+purifier l'air.
+
+La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à
+laquelle menait un couloir étroit.
+
+Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait
+habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle
+où sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le
+séjour de Mme Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin
+qu'on m'avait donnée.
+
+Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une
+façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages
+et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et
+d'armes; et le reste à l'avenant.
+
+Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste
+à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la
+jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de
+floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des
+amoureux.
+
+Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans
+cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au
+monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence
+de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas.
+Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre
+tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un
+troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est
+assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la
+proie qu'il s'est marquée...
+
+* * *
+
+Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour
+d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient
+jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la
+mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient
+peut-être jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse
+sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maître, et, comme lui,
+ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par
+semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les
+visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement
+longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.
+
+Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse
+augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traînant avec la plus
+grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus
+qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de
+teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui
+n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques
+restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient
+voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux
+clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.
+
+La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait
+des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais
+il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps
+exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse.
+Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était
+tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une
+petite vache du pays, ni même le Champagne.
+
+À l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général,
+mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir.
+Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes
+sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de
+quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces
+causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la
+consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur
+écœurante--pour ne pas dire plus--qui imprégnait son linge, ses
+vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits
+étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte
+transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le
+général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que
+quelques bribes de sommeil.
+
+Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret;
+elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester
+constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de
+s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant
+les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se
+lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa
+volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas
+descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est
+resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans
+prendre aucune nourriture.
+
+* * *
+
+Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de
+toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois
+par jour et de dîner tous les soirs en grande toilette de bal, ne
+quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de
+soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient
+d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine
+si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à
+Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en
+fourrure autour du cou.
+
+* * *
+
+Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts
+étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse
+perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche,
+elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq
+pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et
+diamant.
+
+Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux
+et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces
+reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides,
+parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se
+souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui
+grinçait des dents.
+
+* * *
+
+Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une
+fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaîne d'or et à grains de
+nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands
+yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du
+Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre
+jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai
+heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car,
+maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la
+science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour
+prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!
+
+Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle
+finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même,
+par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:
+
+«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il
+lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais
+jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine,
+donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je
+sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.
+
+Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se
+mettant à sangloter:
+
+«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»
+
+Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte
+éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le
+mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si
+tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te
+rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne
+parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas
+encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à
+ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons
+tous deux, la main dans la main?...»
+
+En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus
+admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si
+étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée
+de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se
+mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne
+s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son
+adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours
+belle comme autrefois.
+
+Un jour, Mme Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le
+lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général
+pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon
+devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de Mme
+Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa
+serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:
+
+«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous
+de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!»
+
+Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever
+et à me retirer. À peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a
+rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui
+pardonner son emportement.
+
+«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos
+bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi
+pénible pour moi!»
+
+Et aussitôt, comme pour me prouver--ou se prouver à lui-même--que mes
+appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force
+détails, comment Mme Marguerite avait traversé jadis des maladies
+bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des
+années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et
+de redevenir florissante de santé.
+
+Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai
+pas trouvé une seule à lui dire.
+
+* * *
+
+La maladie de Mme Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur.
+D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue
+changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.
+
+Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à
+coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général
+avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le
+remettre en marche chaque matin.
+
+Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à
+papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière
+et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui
+le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.
+
+C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre,
+lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la
+première sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les
+boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire
+depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils
+avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!
+
+Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous
+avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en
+vain.
+
+Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant
+des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une
+écriture féminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: «Bon
+souvenir à Taty.»
+
+Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et
+toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune
+femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont
+Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis,
+l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de
+mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se
+sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir
+de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes...
+C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur
+pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du
+mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par
+celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a
+poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les
+supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de
+Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est
+trop souffrir!...»
+
+Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les
+angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et
+expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de
+Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au
+secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants
+une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois
+par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au
+général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient
+pas adressées.
+
+Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en
+chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent
+possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.
+
+* * *
+
+Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier
+clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait
+adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de
+Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres
+qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à
+Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maîtresse avait
+toute confiance--et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait
+se passer, avait succédé à la perfide Delphine,--avait mission de
+guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me
+les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait
+demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui
+remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon.
+J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais
+sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du
+général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.
+
+Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour
+qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait
+faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus
+grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je
+les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien
+dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder
+parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune
+manière.
+
+* * *
+
+Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était
+d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le
+plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et
+qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un
+secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers;
+elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à
+ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de
+celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les
+autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce
+voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils
+écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à
+l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un
+peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque
+défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle
+écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en
+premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général
+se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait
+souvent embrasser Mme Marguerite.
+
+* * *
+
+Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le
+matin, les jeter à une boîte aux lettres située tout près sur la route
+de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles
+qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait
+pour les faire partir de Paris.
+
+Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir
+mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je
+n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté
+qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite,
+pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y
+avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses
+affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.
+
+Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille
+francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son
+mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai
+entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à
+expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient,
+cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je
+demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent
+devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.
+
+Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:
+
+«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de
+suite.»
+
+Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le
+quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille
+étaient arrivés.
+
+Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en
+cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations
+malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le
+général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait,
+qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre.
+Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la
+domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du
+jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service,
+du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner
+ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des
+lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des
+explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres
+lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant
+maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade.
+Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne
+pouvait le regarder.
+
+Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à
+passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier,
+sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une
+lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:
+
+«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le
+boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en
+avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa
+voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en
+profiteront...»
+
+Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et
+le général sortit.
+
+Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux
+fixés à terre, livide comme une suppliciée.
+
+Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque
+brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:
+
+«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était
+pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent
+renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous
+accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les
+vous-même.»
+
+Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un
+mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.
+
+Finalement, il ne fut plus maître de sa colère. Il arracha les pains, et
+se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à
+terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le
+quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.
+
+Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?
+
+Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son
+poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa
+avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un
+fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.
+
+Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla
+la première:
+
+«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit,
+si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord
+cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me
+perdre...»
+
+Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les
+larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute
+voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant
+au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois.
+
+Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre,
+repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis.
+Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances
+qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un
+secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue,
+quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette,
+qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré
+de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul
+était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable.
+Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en
+fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir
+causé une aussi violente émotion.
+
+Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général
+en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre
+qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus.
+Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre,
+avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais
+chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus
+de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.
+
+Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans
+celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec
+lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les
+instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres
+importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore
+reçu le matin même, et il ajouta:
+
+«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré
+Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se
+venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette
+femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans...
+C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui
+obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume
+blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les
+gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de
+lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi,
+je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le
+faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers
+de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres,
+un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt
+lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me
+conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes
+intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde
+qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui
+faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé
+même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire
+insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même
+cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la
+perdre!»
+
+Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa
+manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et
+renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite.
+
+Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en
+répétant:
+
+«Toi, me trahir, allons donc!»
+
+Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui
+de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait
+une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par
+hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert
+dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute
+jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...
+
+* * *
+
+Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie
+mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne
+l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil.
+À ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en
+réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le
+plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps;
+elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.
+
+Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère.
+La _Cocarde_, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom
+et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une
+lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.
+
+Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère
+épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait
+sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!
+
+À ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha
+la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur
+ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea
+une lettre à l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut,
+la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit
+par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.
+
+Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il
+m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir,
+il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait
+venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions
+économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins
+du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude,
+mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le
+sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions
+malheureuses où elle s'était placée.
+
+Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui
+l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances
+atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je
+l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel
+ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple,
+Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers
+lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y
+accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là
+était l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_.
+
+«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls,
+Mme Marguerite étant restée couchée,--ne parlez jamais de ce livre
+ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver
+mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le
+chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai
+pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est
+pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a
+compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a
+pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes
+que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité;
+des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme
+que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de
+mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance;
+enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus
+pur: voilà la recette des _Coulisses du Boulangisme_!»
+
+* * *
+
+Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui,
+malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs
+de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme
+Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait
+jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri
+Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait
+d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être
+montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait
+guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore
+avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens
+collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de
+Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était
+courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec
+les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur
+les épaules!
+
+Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour,
+cependant, il exprima d'amers regrets:
+
+«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T...
+m'a entraîné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt
+qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon
+commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux,
+fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû
+m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant
+rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en
+place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des
+élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans
+avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante
+départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de
+Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois
+d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de
+compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout
+honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire
+de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des
+faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des
+milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me
+compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement
+nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers
+moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition
+que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui
+voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser
+le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me
+reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma
+popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis
+prêt à travailler pour lui!»
+
+Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était
+prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait
+quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois
+de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils
+avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en
+Afrique.
+
+En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts
+de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière
+du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en
+dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens
+étaient devenus bien plus favorables depuis un an.
+
+Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit
+allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles,
+qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière
+moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait.
+Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un
+seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en
+personne, à Paris, avant un an.
+
+Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son
+malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau
+du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous
+deux.
+
+Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune.
+Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur
+la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La
+mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient
+débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le
+sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion
+indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps,
+longtemps, il avait pleuré.
+
+Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été
+rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait
+passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme
+sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des
+grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se
+trouvait!
+
+* * *
+
+J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour
+après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage.
+Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq,
+contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à
+l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général
+et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de
+jours.
+
+La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un
+éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je
+suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit
+parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps,
+j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme
+Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle
+aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général
+était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils
+s'embrassèrent!
+
+Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière
+fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer
+pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez
+demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter
+un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous
+avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce
+à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade
+depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il
+nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et
+nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de
+Marguerite...»
+
+Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui
+était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.
+
+Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher
+Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme
+Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible,
+et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle,
+j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante.
+Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les
+mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient.
+Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.
+
+Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à
+pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le
+général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:
+
+«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir
+à Bruxelles!»
+
+Elle répéta:
+
+«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!»
+
+Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés.
+Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant
+qu'on l'attelait devant la remise, nous fîmes quelques pas vers le
+jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une
+plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit.
+Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au
+revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient
+les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:
+
+«Adieu!»
+
+J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa
+devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques
+instants encore, à la fenêtre de Mme Marguerite, une hâve silhouette
+de spectre qui me faisait signe de la main...
+
+* * *
+
+Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.
+
+Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un
+seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où
+s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre
+mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette
+fraîche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser,
+avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme
+épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...
+
+Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont
+poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur
+m'avaient vieillie de dix ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Leur Fin
+
+
+203.--_Vendredi 1er mai_.
+
+À la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me
+parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un
+monsieur décoré, à favoris grisonnants.
+
+«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.
+
+«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»
+
+«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute
+personnelle.»
+
+Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui
+fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir
+quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au
+monde du Palais. Mais il retire une petite boîte cachetée de rouge et me
+la remet en disant:
+
+«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de
+B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de
+quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne
+connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous
+demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai
+encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par
+l'express de ce soir.»
+
+Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand
+salut, était parti.
+
+J'ouvre la boîte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux
+armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...
+
+C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!
+
+Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes.
+L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en
+brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant
+trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles,
+entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur
+de lis.
+
+...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens,
+moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et
+qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!
+
+* * *
+
+204.--_Mardi 5 mai_.
+
+On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer
+la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.
+
+Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.
+
+* * *
+
+205.--_Samedi 16 mai_.
+
+J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable
+surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux
+ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service
+spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de
+ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes
+mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou
+dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.
+
+Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi
+parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été
+signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait
+même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère
+de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur
+d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.
+
+La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était
+merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:
+
+«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de
+rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste,
+puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,--et pas
+seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»
+
+L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le
+résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent
+qu'elle a dû vous coûter?
+
+* * *
+
+206.--_Mercredi 27 mai_.
+
+Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques
+jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. À les en croire, cette demeure
+serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier
+monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition
+de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas
+vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin
+anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans
+les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe
+mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde
+high-life de Bruxelles.
+
+C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu!
+qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.
+
+* * *
+
+207.--_Jeudi 4 juin_.
+
+Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur
+silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles,
+encadrée de noir...
+
+N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un
+peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon
+inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa
+véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits
+d'Auvergne.
+
+* * *
+
+208.--_Mardi 9 juin_.
+
+La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai
+eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du
+général...
+
+Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne
+puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe
+sont encore de son écriture à Elle:
+
+«Dimanche 7.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée
+si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce
+voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu
+une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur
+me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis
+quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais
+le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous
+avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou
+moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus
+tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.
+
+»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je
+vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop
+gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre
+envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la
+journée--c'est à peine si je le vois--m'a chargée de bien vous
+embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.
+
+»B. B.
+
+»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»
+
+J'ai écrit sans tarder d'une heure.
+
+Elles comptent...
+
+* * *
+
+209.--_Mardi 7 juillet_.
+
+Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois
+et demi, dans un état si voisin de l'agonie?
+
+J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?
+
+* * *
+
+210.--_Samedi 11 juillet_.
+
+J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe
+sont entièrement de la main du général:
+
+«Bruxelles, 79, rue Montoyer.
+
+Jeudi 9 juillet.
+
+»Ma bonne Meunière,
+
+»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à
+celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique
+allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire
+sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont
+donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire
+pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les
+transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les
+forces reviendront.
+
+»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses
+affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
+
+»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
+pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les
+baigneurs ne vous manqueront pas.
+
+»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
+nous espérons donc qu'elles vont bien.
+
+»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos
+souvenirs les plus affectueux.
+
+»Gral B...»
+
+Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.
+
+Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des
+miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est
+de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là
+où une douleur si immense se prépare...
+
+Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum
+des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer
+de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!
+
+* * *
+
+213.--_Mercredi 15 juillet_.
+
+Maman est plus mal aujourd'hui.
+
+J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que
+les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.
+
+* * *
+
+214.--_Jeudi 16 juillet_.
+
+Elle est morte!
+
+À sept heures du soir est venue cette dépêche:
+
+_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._
+
+_Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._
+
+_Marguerite morte._
+
+On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais
+à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible
+que si elle était morte en pleine santé.
+
+J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine
+de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère
+se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il
+n'y a que moi pour les soigner.
+
+J'ai envoyé cette dépêche:
+
+_Général Boulanger, 79, rue Montoyer,_
+
+_Bruxelles._
+
+_Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre
+douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous._
+
+_Marie_.
+
+Demain, je veux lui écrire.
+
+Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...
+
+* * *
+
+215.--_Vendredi 17 juillet_.
+
+Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la
+force de vivre.
+
+Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une
+nouvelle encore plus terrible...
+
+J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne
+s'est pas tué dès qu'elle fut morte!
+
+* * *
+
+216.--_Samedi 18 juillet_.
+
+Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite.
+
+Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que
+dans le courant de mai. Il s'est
+
+ [Illustration: une carte écrite à main:
+
+ Bruxelles, 79 rue Montoyer.
+
+ Jeudi 9 juillet.--
+
+ Ma bonne meunière,
+
+ C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois
+ et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet
+ quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait
+ pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les
+ soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de
+ Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux
+ a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura
+ repris un peu d'appétit, les forces reviendront.--
+
+ Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses
+ affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
+
+ Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
+ pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois
+ arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas--
+
+ Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
+ nous espérons donc qu'elles vont bien.--
+
+ Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos
+ souvenirs les plus affectueux,
+
+ Gal B.
+]
+
+adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la
+tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce
+mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la
+peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.
+
+Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers
+jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le
+mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le
+médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit:
+«Préparez-vous, c'est fini.»
+
+Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze
+heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle
+ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain,
+s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant
+longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais
+elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernières:
+
+«À bientôt...»
+
+La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait
+en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.
+
+Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva
+légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En
+même temps, ses yeux tournèrent...
+
+Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée.
+Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.
+
+...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service
+et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans
+la trente-sixième année de son âge.
+
+J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme.
+Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...
+
+* * *
+
+217.--_Dimanche 19 juillet_.
+
+...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la
+veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son
+enterrement!
+
+* * *
+
+218.--_Lundi 20 juillet_.
+
+Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville
+en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des
+Belges et la grande kermesse de Bruxelles.
+
+Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il
+l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée
+dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la
+poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche
+des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.
+
+ [Illustration: une carte écrite à main:
+
+ Bruxelles, 79 rue Montoyer.
+
+ Samedi 1er août.
+
+ C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette
+ créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que
+ j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout
+ seul; et au moment même où l'amélioration produite par un
+ traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était
+ sauvée.--
+
+ Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie
+ mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore
+ des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût
+ été trop attristée si elle avait compris que nous allions être
+ séparés; pas pour longtemps, je l'espère.--
+
+ Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je
+ la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est
+ d'aller toutes les après-midis au cimetière la voir et causer avec
+ elle. J'ai placé moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de
+ petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci
+ en son nom.
+
+ Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en
+ paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle
+ m'attendra...--
+
+ Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas,
+ qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce,
+ de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que
+ j'appartiens à mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces;
+ mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher.
+ D'ailleurs je ne vis plus que matériellement; je suis sur corps
+ sans âme.--
+
+ Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle,
+ cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus
+ heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus
+ malheureux.--
+
+ J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur;
+ et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous
+ embrasse de plus profond de mon cœur,
+
+ Gal Boulanger
+
+ Écrivez-moi toujours à la même adresse.--
+]
+
+Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à
+l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du
+Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout
+remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.
+
+Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de
+grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le
+front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des
+contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin,
+Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles
+du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques
+dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Séverine. Sur tout le
+parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.
+
+Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des
+marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne
+bousculade, à l'entrée comme à la sortie.
+
+L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont
+rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du
+Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.
+
+Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus
+été maître de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le
+soutenir.
+
+Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en
+attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.
+
+Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le
+cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que
+la tombe ne soit achevée.
+
+* * *
+
+219.--_Samedi 25 juillet._
+
+Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte:
+
+_LE GÉNÉRAL BOULANGER_
+
+_a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en
+remercie bien vivement et va vous écrire._
+
+_Bruxelles, le 23 juillet 91._
+
+Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines
+perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles.
+
+* * *
+
+220.--_Mercredi 29 juillet._
+
+Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le
+mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois
+amies. Du Général, il ne fait aucune mention!
+
+L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais
+c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté!
+
+* * *
+
+221.--_Lundi 3 août._
+
+Le Général m'a écrit:
+
+«Bruxelles, 79, rue Montoyer.
+
+»Samedi 1er août.
+
+»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette
+créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai
+eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au
+moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de
+Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.
+
+»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir.
+Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la
+veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée
+si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps,
+je l'espère.
+
+»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le
+garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes
+les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé
+moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites
+que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.
+
+»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en
+paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra...
+Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on
+ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur
+et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon
+pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je
+pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus
+que matériellement; je suis un corps sans âme.
+
+»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle,
+cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus
+heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.
+
+»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et,
+pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du
+plus profond de mon cœur.
+
+»Gral BOULANGER.
+
+»Écrivez-moi toujours à la même adresse.
+
+* * *
+
+222.--_Samedi 8 août._
+
+Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a été transporté du caveau
+provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un
+endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi.
+
+Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction.
+
+Tant mieux! Encore un délai.
+
+* * *
+
+223.--_Mardi 18 août._
+
+Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à
+lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi
+d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives
+auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos
+de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth,
+et à propos de la représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra.
+
+Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?
+
+Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est
+bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu
+d'Elle, dès les premiers jours d'octobre.
+
+* * *
+
+224.--_Jeudi 17 septembre._
+
+Je lui écris pour la troisième fois.
+
+* * *
+
+225.--_Samedi 26 septembre._
+
+Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette
+nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le
+Général et Mme Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés.
+
+* * *
+
+226.--_Mercredi 30 septembre._
+
+Il s'est tué.
+
+* * *
+
+227.--_Mercredi 7 octobre._
+
+Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la
+prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain
+de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du
+cœur, m'a paralysée.
+
+C'est le 30 septembre, à 11 heures 1/2 du matin, près de la tombe de
+Mme Marguerite, que le général s'est tué d'un coup
+de...............................
+
+C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.
+
+* * *
+
+228.--_Samedi 10 octobre._
+
+Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans
+la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les
+jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en
+méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans
+le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de
+sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en
+rêve sa voix qui l'appelait.
+
+Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses
+papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il
+a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la
+fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique,
+contenant ces lignes:
+
+«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti
+auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux
+malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et
+demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y
+parvenir.
+
+»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en
+voudront pas de disparaître en raison d'une douleur telle que tout
+travail m'est devenu impossible...
+
+»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de
+bataille, en soldat, pour mon pays...»
+
+* * *
+
+Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à
+sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ à un
+ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le
+caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.
+
+Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:
+
+_Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le
+29 septembre 1891, veille de ma mort._
+
+
+Après quoi, il a signé.
+
+Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui
+expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse
+femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette
+lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.
+
+Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses
+personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a
+adressée ainsi:
+
+«_Madame Veuve Boulanger,_
+
+_Rue de Satory, Versailles._»
+
+Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle
+il a écrit:
+
+_Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort._
+
+* * *
+
+À 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela
+fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après
+l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du
+cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une
+voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la
+tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.
+
+Le soir, à dîner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a
+causé gaîment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son
+hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une
+tendresse particulière.
+
+Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son
+coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été
+presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue
+depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant,
+tenant un revolver à la main.
+
+Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait
+conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le
+caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il
+lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les
+tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut
+suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre,
+devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il
+était 11 heures 1/2. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis
+du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la
+pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il
+a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a
+appliqué contre la tempe droite et a fait feu.
+
+* * *
+
+La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se
+perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la
+détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé,
+sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de
+chaque tempe.
+
+Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps
+tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à
+l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur,
+complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général
+avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme
+Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la
+chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si
+fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.
+
+On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de
+grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en
+fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a
+placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.
+
+La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. À trois
+heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle
+courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et
+Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la
+désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme
+un coup de massue.
+
+* * *
+
+Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du
+général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la
+boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le
+cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur
+laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»
+
+Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de
+Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu,
+à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était
+recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous
+l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des
+coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.
+
+Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux
+cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de
+Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. À
+l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de
+nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours.
+Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France.
+Puis, le caveau des deux amants a été fermé.
+
+* * *
+
+229.--_Vendredi 1er janvier 1892._
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Depuis des mois, ils ne sont plus.
+
+Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre,
+jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière,
+leurs cendres se confondront.
+
+Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même
+de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent
+avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout
+pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé.
+
+Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres
+êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur
+nom survivront, enlacés...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Ixelles
+
+
+* * *
+
+230.--_Lundi 25 avril 1892._
+
+N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...»
+
+Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême
+invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à
+Saint-Brelade, quand je les ai quittés.
+
+Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir
+aujourd'hui.
+
+Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes
+les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au
+delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel
+Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue,
+sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de
+Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à
+Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église
+Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin,
+allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue
+aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes
+cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en
+briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à
+niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79,
+où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où
+son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une
+porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages
+à cinq fenêtres chacun.
+
+Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix,
+chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.
+
+La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus
+en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à
+peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à
+bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraîchement remuée, des
+plants de culture maraîchère, des prés où paissent des moutons, et,
+de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres
+d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.
+
+Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la
+voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur
+apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me
+mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées
+chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.
+
+Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est
+plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux
+cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit
+carrefour formé par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, à
+gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la
+droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.
+
+Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux
+marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne
+brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.
+
+Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits
+espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres
+en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante
+couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de
+verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques
+minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques
+fleurs desséchées.
+
+La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où
+poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur
+silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.
+
+Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. À
+droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui
+a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la
+bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de
+l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.
+
+Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand
+bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté
+là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je
+m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une
+douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis,
+j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant
+moi, afin de ne l'oublier jamais.
+
+Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et
+me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin
+de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de
+troupeaux et, plus loin, la fraîche verdure printanière du bois de la
+Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si
+propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des
+étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.
+
+Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On
+venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur
+de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été
+retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe
+qui clôt l'histoire des deux amants:
+
+ MARGUERITE
+ 19 DÉCEMBRE 1855
+ 16 JUILLET 1891
+ À BIENTÔT!
+
+ GEORGES
+ 29 AVRIL 1837
+ 30 SEPTEMBRE 1891
+ AI-JE BIEN PU VIVRE DEUX MOIS ET DEMI SANS TOI?
+
+MONT-LOUIS.--CLERMONT-FERRAND
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***
+
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+without further opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
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+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™'s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+and official page at www.gutenberg.org/contact.
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+Literary Archive Foundation
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org.
+
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Journal de la Belle Meunière, by Marie Quinton</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Journal de la Belle Meunière<br />
+  Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marie Quinton</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: October 5, 2007 [eBook #22889]<br />
+[Most recently updated: October 19, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***</div>
+
+<h1>LE &nbsp;&nbsp; JOURNAL</h1>
+
+<h2>DE &nbsp;&nbsp; LA</h2>
+
+<h1 style="font-size:250%">Belle Meunière</h1>
+
+<hr class="d" />
+<h3>Le Général Boulanger et son Amie</h3>
+<hr class="d" />
+<p class="c">SOUVENIRS VÉCUS</p>
+
+<p class="c top"><img src="images/medal.png" alt="decoration" /></p>
+
+<p class="c top">151<sup>e</sup> mille</p>
+
+<p class="c">IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS</p>
+
+<p class="c">57, Rue Blatin,<br />57 CLERMONT-FERRAND</p>
+
+<table summary="ills" cellspacing="0" cellpadding="20" style="text-align:center; margin-top:10%;">
+<tr>
+<td><img src="images/001.png" alt="Grl Boulanger" style="border: double black 6px;" /></td>
+<td><img src="images/002.png" alt="Madame Marguerite" style="border: double black 6px;" /></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><img src="images/001a.png" alt="Signature du Grl Boulanger" /></td>
+<td class="smcap">madame marguerite</td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<hr />
+
+<h2>Table des Matières</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="2">
+
+<tr>
+<td colspan="4"><a href="#PREFACE"><i>Préface</i></a></td></tr>
+
+<tr valign="top">
+<td align="center">CHAPITRE</td>
+<td align="right">I.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(1-17)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_I">Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">II.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(18-24)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_II">Premier séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">III.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(25-26)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_III">Du premier au second séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">IV.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(27-37)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_IV">Second séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">V.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(38-67)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_V">Du second au troisième séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">VI.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(68-73)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VI">Troisième séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">VII.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(74-119)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VII">Du troisième au quatrième séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">VIII.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(120-124)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_VIII">Quatrième séjour.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">IX.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(125-161)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_IX">Du quatrième séjour au voyage de Londres.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">X.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(162)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_X">Portland-Place.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XI.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(163-176)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XI">Du retour au premier voyage de Jersey.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XII.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(177)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XII">L'Hôtel de la Pomme-d'Or</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XIII.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(178-201)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XIII">Du retour au second voyage de Jersey.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XIV.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(202)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XIV">Saint-Brelade.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XV.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(203-229)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XV">Leur fin.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="center">—</td>
+<td align="right">XVI.</td>
+<td align="right" style="padding-left:2%;">(230)</td>
+<td style="padding-left:3%;"><a href="#CHAPITRE_XVI">Ixelles.</a></td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<p>Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIèRE, édité en 1895 par E. Dentu, avait été
+cliché pour faciliter les réimpressions ultérieures, qui se sont succédé
+au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cessé d'être et un
+incendie a détruit son dépôt de formes.</p>
+
+<p>L'auteur, par suite, a pu reprendre toute liberté de procéder à une
+réédition personnelle.</p>
+
+<p>Il en a profité pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches
+consistant surtout en coupures. Il a pensé que les souvenirs vécus se
+rapportant au général Boulanger et à son Amie gagneraient à être dégagés
+de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intéressant pas
+directement les personnages principaux du récit, enfin, de nombreux
+passages consacrés aux polémiques des années 1888 à 1891.</p>
+
+<p>L'auteur n'a pas hésité à alléger ainsi de plus de 150 pages son
+Journal, afin d'en présenter une édition refondue, réduite et condensée
+au possible.</p>
+
+<p><span class="smcap sev">Marie QUINTON</span>.</p>
+
+<p class="ind">Nice, Novembre 1910.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
+
+<p><i>Qu'on me pardonne de me présenter moi-même sous ce nom de &laquo;Belle
+Meunière&raquo;. Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les
+années ensoleillées où je jouais, fillette, parmi les rochers et les
+sources de mon adorable vallée de Royat, tout le monde m'appelait ainsi,
+les compères aux lourds chapeaux de feutre et les commères aux coiffes
+plissées.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>La Zenta Mounira&raquo;. Méritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue
+s'il m'avait plu de prêter l'oreille à tous ceux qui auraient voulu m'en
+faire compliment. Aujourd'hui, les belles années s'en sont allées, mais
+mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le
+sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y résigner:
+il me le faudra porter jusqu'à la fin.</i></p>
+
+<p><i>De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseignée:
+écrire le journal de ma vie. Je lui ai confié, à ce cher journal, et à
+lui seul, toutes les angoisses ignorées de l'existence d'une pauvre
+femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vécues dégageaient
+une telle tristesse que le cœur me défaillait de les écrire. Bien des
+pages sont restées blanches, tant étaient noires les impressions que
+j'eusse dû tracer dessus.</i></p>
+
+<p><i>Cependant, une clarté est venue traverser quelques années de mon
+existence. Le hasard m'a fait approcher le général Boulanger à l'époque
+la plus passionnante de sa carrière. J'ai vu de près, comme je crois que
+personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour
+surhumain qui l'a étreinte jusqu'à l'étouffer.</i></p>
+
+<p><i>On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que
+je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je détache ces
+pages de mon livre. Les voici</i>:</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/signature.png" alt="Marie Quinton" /></p>
+
+<p class="ind"><i>Royat, Mai 1895.</i></p>
+
+<hr />
+
+<h2>Le Journal de la Belle Meunière</h2>
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>Avant leur premier séjour à l'Hôtel des Marronniers</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">1.—<i>Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887</i></p>
+
+<p>On ne fait que parler de l'arrivée du général Boulanger, forcé hier
+soir, à Paris, de s'échapper sur une locomotive pour quitter la gare de
+Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'être pas emporté,
+étouffé par le peuple qui l'idolâtre.</p>
+
+<p>Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant à Clermont,
+commandant du 13<sup>e</sup> corps d'armée. Il va nous rester trois ans et, qui
+sait, c'est peut-être de Clermont que lui, le brave général Revanche,
+partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces
+perdues.</p>
+
+<p>C'est demain qu'il doit faire son entrée en ville, à la tête des
+troupes, et qu'il doit aller au quartier général prendre possession de
+son commandement.</p>
+
+<p>Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes à qui j'ai
+causé n'ont qu'un désir, un souhait, un seul but de promenade pour
+demain: aller voir et acclamer le général Boulanger!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">2.—<i>Dimanche 10 juillet.</i></p>
+
+<p>Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et
+docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la &laquo;Boulangite&raquo;? Dès mon
+lever, j'étais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je
+prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je
+m'échappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus
+fait depuis que j'étais toute fillette!</p>
+
+<p>Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus
+de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte
+se porte vers Clermont.</p>
+
+<p>Bientôt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des
+prodiges de souplesse pour me glisser à travers tous ces hommes pressés
+les uns contre les autres.</p>
+
+<p>J'arrive, luttant pied à pied, jusqu'à l'octroi. Mais là, impossible de
+faire un pas de plus. à partir de ce point jusqu'à la place de Jaude, ce
+n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le
+département du Puy-de-Dôme,—toute l'Auvergne est là à l'attendre.</p>
+
+<p>J'entends des patois, j'aperçois des coiffes qui viennent d'au moins
+quinze à vingt lieues à la ronde.</p>
+
+<p>Un vieux paysan, placé près de moi, déclare qu'il n'a jamais vu telle
+affluence, même au temps où l'Empereur est venu dans le pays. Il paraìt
+que, passé la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout
+le trajet, jusque bien au delà du quartier général.</p>
+
+<p>Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleillé. La gaìté de
+la nature se reflète dans la foule. Personne n'est dans son état normal,
+on est enfiévré, on palpite. à tout moment éclatent, répétés par des
+milliers de poitrines, les refrains d'<i>En revenant d'la Revue</i>. Et quand
+on arrive aux mots:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">&laquo;Moi, je n'faisais qu'admirer</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Le brav' général Boulanger!&raquo;</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>un seul cri s'échappe de toutes les bouches: &laquo;Vive Boulanger!&raquo;</p>
+
+<p>Tout à coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu'à nous, suivies
+du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours
+qui battent aux champs. Et, au même instant, au milieu du silence absolu
+qui vient de se faire, les musiques des régiments entonnent la
+<i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Ainsi que tous en ce moment, je penche la tête et je fixe les yeux dans
+la direction de Chamalières, d'où va déboucher le cortège. Une poussée
+se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empêche,
+pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les
+épaules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois très bien.
+Toute la largeur de la route est prise par une armée d'officiers de
+toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent
+comme s'ils étaient pailletés d'or. Plus près, plusieurs généraux à
+culottes blanches et coiffés d'un bicorne à plumes noires; enfin, à
+quelques mètres seulement de moi, très droit sur un superbe cheval noir,
+le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constellée de
+décorations, le bicorne étincelant sous la plume blanche, c'est Lui!</p>
+
+<p>C'est bien Lui, tel que le représentent les images qui ornent jusqu'aux
+plus humbles de nos chaumières, Lui, le jeune général à la barbe blonde,
+aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de
+toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappée. Sur ce
+visage de l'homme adoré des foules, en cette minute de triomphe où tout
+un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse
+infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont
+abaissés de mon côté; et ces yeux étaient infiniment mornes, et la face
+tout entière était pâle, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais,
+déjà, il m'avait dépassée, tandis que le cri populaire, jusque-là retenu
+dans toutes les poitrines, ébranlait de nouveau l'espace de son nom.</p>
+
+<p>Je suis remontée à Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les
+impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans
+mon cerveau. Mais la dernière, celle de sa tristesse à Lui au moment de
+notre enthousiasme à tous, celle-là dominait toutes les autres.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">4.—<i>Mercredi 13 juillet.</i></p>
+
+<p>Demain, jour de la Fête Nationale, les troupes seront passées en revue
+par le général Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai
+donc,—car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">5.—<i>Jeudi 14 juillet.</i></p>
+
+<p>La revue s'est faite, mais Il n'y était pas. C'est un général à plume
+noire qui commandait. La foule était plus grande encore que ce dimanche,
+et cela a été pour tous une immense déception.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">13.—<i>Lundi 10 octobre.</i></p>
+
+<p>Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, décidément, la saison et
+l'arrière-saison sont bien finies. Je congédie pour le 15 les extras que
+j'avais encore retenus à mon service passé le 1<sup>er</sup> octobre.</p>
+
+<p>J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai réduit au strict minimum
+les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer
+maintenant au travaux d'hiver, à commencer par les soins à donner au vin
+nouveau.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">14.—<i>Jeudi 13 octobre.</i></p>
+
+<p>Que vient-on de m'apprendre? Le général Boulanger mis aux arrêts de
+rigueur pendant trente jours pour avoir flétri les scandales dont le
+flot boueux monte sans cesse.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">16.—<i>Samedi 22 octobre.</i></p>
+
+<p>Ce soir sont venus dìner deux messieurs, visiblement des officiers en
+civil, le plus âgé grand, très brun, fortement charpenté, grosse
+moustache noire, l'autre de taille plutôt petite, cheveux blonds, mince
+moustache blonde, une tête de vrai gentleman, toute fine et distinguée.</p>
+
+<p>Les voilà installés. Mon rôle est terminé pour l'instant, et je leur
+tire ma révérence, me promettant simplement d'aller les reconduire
+lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle:
+&laquo;Avez-vous été satisfaits, Messieurs?&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en étaient au dessert. Le plus
+âgé prend la parole, me complimente sur le dìner, puis me demande s'il
+m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et
+quels appartements je pourrais leur donner?</p>
+
+<p>Je prends aussitôt une lampe et les invite à me suivre. Nous montons au
+premier étage. Je leur fais voir les deux chambres à coucher et la salle
+à manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin,
+les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la
+distribution, se font ouvrir les fenêtres, m'interrogent sur mille
+détails, enfin, se déclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que
+je transforme l'une des deux chambres à coucher en un cabinet de
+toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout
+mettre en état.</p>
+
+<p>Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la
+maison, quand, tout à coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir
+oublié quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se
+demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon côté et nous
+restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus âgé se décide et me dit à
+voix basse: &laquo;Nous aurions encore quelque chose à vous demander, tout à
+fait en particulier.&raquo;</p>
+
+<p>Sans un mot, je les ramène dans leur salle à manger, et, la porte
+refermée, je leur fais signe de s'expliquer.</p>
+
+<p>&laquo;Ce que nous avons à vous demander, continue le même, est une faveur
+exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous
+après-demain soir, tiennent à prendre les plus grandes précautions pour
+n'être pas reconnus... Sans doute s'en exagèrent-ils la nécessité: mais,
+puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous
+fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se
+douter de leur présence ici... Il faudrait donc que personne, même de
+vos gens de service, ne puisse pénétrer dans l'escalier et dans les
+couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en
+un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient
+servis exclusivement par vous...&raquo;</p>
+
+<p>La demande m'a tellement surprise, c'était pour moi chose si nouvelle,
+que je suis restée un bon moment sans répondre. Ils ont insisté tous
+deux:</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous le demandons instamment, Madame...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, je leur ait dit: &laquo;Oui&raquo;, et ils sont partis. De la part de qui
+venaient-ils? Quel est ce couple mystérieux que ma maison devra cacher
+aux yeux du monde?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">17.—<i>Dimanche 23 octobre.</i></p>
+
+<p>J'ai longuement réfléchi aux dispositions à prendre pour bien recevoir
+le couple annoncé avec tant de mystère par ces deux officiers en civil
+et surtout pour qu'il se sente en pleine sécurité. Il m'est venu
+subitement une réflexion singulière: ce visiteur, qui a tant intérêt à
+ce que personne au monde ne puisse soupçonner sa présence sous mon toit,
+ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13<sup>e</sup> corps, le général
+Boulanger lui-même?</p>
+
+<p>Je me suis dit aussitôt que c'était impossible, puisque les arrêts de
+rigueur ont transformé sa résidence de Clermont en une prison dont il
+lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me
+répéter encore que cela n'est pas, il y a une idée fixe qui me hante en
+m'affirmant le contraire.</p>
+
+<p>Décidément, la boulangite me tourne la tête! Elle me fait voir du
+Boulanger un peu partout.</p>
+
+<p>Du moins, mon idée fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple
+attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur
+logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. à défaut des dorures de
+nos grands hôtels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout
+plein de gaìté, de lumière et de fleurs.</p>
+
+<p>J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu.
+J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait
+s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maìtresse absolue
+d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes
+m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles
+n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile
+de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située
+au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise,
+mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière
+discrétion.</p>
+
+<p>Ce soir, sont venus dìner des journalistes et des messieurs du Conseil
+municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses:
+des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger.</p>
+
+<p>&laquo;Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire,
+vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant,
+confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a,
+par-dessus le marché, sa femme près de soi...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler.
+On sait parfaitement que M<sup>me</sup> Boulanger est une très digne et
+respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.&raquo;</p>
+
+<p>Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est
+engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de
+famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général
+était un &laquo;cascadeur&raquo;, qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on
+l'avait assez vu avec la &laquo;dame blonde&raquo;...</p>
+
+<p>à ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au
+diable.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde
+qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en
+coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de
+même fini par démasquer son incognito...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Son nom! son nom!&raquo; se sont-ils tous écriés.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement M<sup>lle</sup> R..., de la
+Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!&raquo;</p>
+
+<p>Françoise me rappelait, je me suis enfuie.</p>
+
+<p>Une actrice!</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>Premier Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">18.—<i>Lundi 24 octobre.</i></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap"> 3 heures de l'après-midi</span></p>
+
+<p>Ce matin, je suis descendue à Clermont pour me procurer des plantes et
+des fleurs. Je suis entrée chez le plus grand photographe, et j'ai
+demandé le portrait de M<sup>lle</sup> R..., de la Comédie-Française. Je l'ai là
+sous les yeux. Ce n'est pas une véritable beauté, mais on n'est pas plus
+mignonne, plus délicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard,
+dans ce sourire!... Sera-ce elle?</p>
+
+<p>J'aime mieux penser à autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes,
+en attendant qu'approche l'heure où se résoudra l'énigme: dans trois
+heures d'ici, à six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction,
+je mourrais d'impatience!</p>
+
+<p>Voyons, je vais faire le &laquo;voyage autour de ma chambre&raquo;, décrire
+l'appartement, maintenant tout prêt.</p>
+
+<p>Il occupe le premier étage, au haut de l'escalier qui commence à la
+petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir
+sur lequel débouchent trois pièces: à gauche, la chambre à coucher; à
+droite, le cabinet de toilette; à droite, tout au fond, la salle à
+manger. On ne peut arriver à celle-ci que par le couloir, mais on peut
+passer de la chambre à coucher dans le cabinet de toilette directement,
+en traversant seulement une petite pièce intermédiaire, pratiquée aux
+dépens du cabinet de toilette par une cloison posée après coup.</p>
+
+<p>La salle à manger a trois fenêtres, dont deux donnant sur la terrasse de
+l'hôtel et la troisième sur la route de la Vallée. à part le buffet, le
+dressoir, la table, les fauteuils en chêne, j'y ai fait placer, à tout
+hasard, un piano.</p>
+
+<p>La fenêtre du cabinet de toilette et celle de la petite pièce
+intermédiaire donnent toutes deux sur la vallée de Royat elle-même, sur
+la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La
+chambre à coucher a deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur la vallée,
+l'autre lui faisant vis-à-vis et donnant sur le chemin de la Grotte.</p>
+
+<p>Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute
+l'ingéniosité dont je puis disposer, je l'ai employée à la rendre
+coquette et avenante. De toutes parts, j'ai placé des fleurs: ici des
+roses tout épanouies, là des œillets sur le point de s'ouvrir.</p>
+
+<p>Les rideaux du lit et des croisées sont en guipure crème doublée de
+satin rose. Les tentures sont en une étoffe qui n'a pas grande valeur,
+mais qui en prend sous la lumière, car elle est entre-semée de
+paillettes d'or. J'ai répandu la lumière à profusion, tout en ne lui
+laissant aucune crudité. J'ai suspendu au plafond une lampe à trois
+becs, surmontée d'un abat-jour rose que j'ai été longue à trouver.
+Sachant que les Parisiennes aiment à se coiffer, tout en causant, dans
+leur chambre, j'ai installé une table de toilette, aux deux côtés de
+laquelle j'ai appliqué deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses.
+Sur la cheminée, j'ai mis deux candélabres à six branches. Il y avait
+une pendule au milieu, mais je l'ai remplacée par des fleurs. Son
+tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses!</p>
+
+<p>Dans l'âtre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois.</p>
+
+<p class="smcap c top">5 heures</p>
+
+<p>Je me suis interrompue pour descendre à la cuisine, puis placer une
+lumière dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui
+jette une clarté tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai
+poussé la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant à peine
+entrebâillée. Il fait, dehors, un temps épouvantable, une vraie tempête.
+Le vent hurle avec fureur.</p>
+
+<p>Je suis remontée glacée, à travers l'escalier sombre, et je me suis
+sentie aveuglée, étourdie, en me trouvant dans cette chambre tiède,
+parfumée et toute éblouissante de lumière.</p>
+
+<p>Au dernier moment, je viens de me rappeler un détail. Avec tant de
+lumières à l'intérieur, les volets à claire-voie des fenêtres ne peuvent
+pas suffire. Il ne faut même pas qu'on devine, au dehors, que la
+chambre est éclairée. Vite, j'ai saisi des tapis de table doublés de
+satinette, et je les ai interposés entre la vitre et le volet.
+Maintenant, que l'on observe les fenêtres tant qu'on voudra, impossible
+d'apercevoir le moindre filet de lumière.</p>
+
+<p>L'heure approche. Le cœur me bat à tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai
+jamais encore senti si violent ni si précipité. Je ne tiens plus en
+place. Dieu, que c'est long!</p>
+
+<p class="smcap c top">minuit</p>
+
+<p>Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des
+moments où j'ai cru que ma pauvre tête allait éclater, tant j'ai éprouvé
+d'émotions diverses. En cet instant même, elle me fait mal comme si elle
+avait reçu des coups de marteau.</p>
+
+<p>Quand six heures ont sonné, je me suis mise à écouter les bruits du
+dehors, afin de guetter la voiture, et, dès qu'elle approcherait, de la
+faire avancer tout contre le pas de la porte, de manière à ce qu'il n'y
+eût même pas à mettre pied à terre sur la chaussée. Je n'entendais rien
+que le bourdonnement de mes oreilles...</p>
+
+<p>Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en
+tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de
+Paris? Le mauvais temps ne les arrêterait-il pas? Quel est
+l'empêchement?...</p>
+
+<p>Tout à coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir très doucement, et
+des pas étouffés qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une
+femme voilée passe devant moi, suivie d'un homme qui tient à la main
+deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans
+le cabinet de toilette l'une après l'autre, car elles sont bien lourdes.</p>
+
+<p>Ils sont entrés droit dans la chambre à coucher. J'y vais à mon tour.
+Tout éblouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes.</p>
+
+<p>Je débarrasse de son manteau,—un lourd manteau de loutre,—la dame, qui
+se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage à deux
+mains, je lève les yeux...</p>
+
+<p>Déception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux
+noirs, avec une longue barbe brune.</p>
+
+<p>J'étais désespérée et furieuse contre moi-même de m'être monté
+l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amèrement d'avoir
+promis de servir en personne ces gens-là, ces étrangers. J'en avais du
+dépit jusqu'à vouloir rompre ma promesse immédiatement.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand
+j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de
+l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en
+chuchotant: &laquo;Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas
+entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans
+l'escalier moins de lumière encore, si possible.&raquo; Il est parti sans
+ajouter un mot.</p>
+
+<p>Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme
+parti, un autre allait donc venir?</p>
+
+<p>Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille
+son nom à Lui...</p>
+
+<p>Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute,
+l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des
+deux officiers qui avaient dìné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une
+inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaìtre sous sa barbe
+noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse
+barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il
+besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État?</p>
+
+<p>Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois
+marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une
+obscurité presque complète.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en
+haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait
+oublié qu'il y avait là-haut une femme.</p>
+
+<p>Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond:
+&laquo;Entrez!&raquo; J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du
+premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai
+regardé le portrait.</p>
+
+<p>Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage,
+infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même
+temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a
+jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle
+est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en
+présence d'une grande, d'une très grande dame.</p>
+
+<p>Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux
+petites clefs: &laquo;Je vous prie de défaire les deux valises&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en
+échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de
+linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au
+possible là-dedans.</p>
+
+<p>Pendant qu'agenouillée à terre je me livre à ce travail, avec une
+maladresse que mon énervement ne fait qu'accroìtre, la belle dame passe
+et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses.</p>
+
+<p>Le déballage terminé, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires.
+Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester?
+faut-il me retirer? Je n'ai jamais été aux ordres de personne, et mon
+nouveau métier de femme de chambre me rend toute perplexe.</p>
+
+<p>La même voix argentine se fait entendre à nouveau: &laquo;Voulez-vous venir un
+instant?...&raquo;</p>
+
+<p>Je pénètre dans la chambre. Elle est assise à sa toilette, en élégant
+peignoir blanc, ses cheveux blonds à moitié dénoués. Elle me montre d'un
+geste les vêtements de ville qu'elle vient d'ôter, manteau de loutre,
+chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutachée
+de noir. Je les emporte dans la pièce à côté.</p>
+
+<p>Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrête
+d'un signe de main, me regarde en souriant très doucement, puis me dit:
+&laquo;Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, près de vous pendant
+quelques jours... Plus tard, vous apprendrez à nous connaìtre. Vous
+saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des
+inconnus... Eh bien! malgré le mystère qui doit nous entourer, je veux
+vous dire une chose qui pourra vous paraìtre étrange,—mais croyez
+surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce
+que nous savons qui vous êtes. Ce que je viens de voir de vous me
+confirme que nous ne nous sommes pas trompés...&raquo;</p>
+
+<p>L'expression de ses traits était devenue plus grave pendant qu'elle
+parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement à sourire, me fixa bien
+en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit très
+doucement: &laquo;Voulez-vous être mon amie?&raquo;</p>
+
+<p>J'étais toute surprise et émue par la manière infiniment délicate dont
+elle venait de me parler.</p>
+
+<p>Sans trouver d'autre réponse, je baisai sa main et je me retirai.</p>
+
+<p>J'allais et venais dans ma maison, me répétant sans cesse: &laquo;Quelle femme
+exquise!&raquo; quand un nouveau coup de sonnette m'a rappelée près d'elle.</p>
+
+<p>En ouvrant la porte, je fus éblouie par le spectacle qui s'offrait à mes
+yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette
+de soirée satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, très
+décolleté, laissait à nu son cou, ses épaules, ses bras. Des diamants
+resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa
+chevelure blonde d'or. Elle était féerique à voir.</p>
+
+<p>Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les
+nuances des étoffes et l'éclat des bijoux s'accordaient merveilleusement
+avec la blancheur mate des chairs. Une rose thé était fixée au corsage
+et un œillet rouge dans les cheveux.</p>
+
+<p>Elle souriait à mon admiration muette. J'ai fini par laisser échapper ce
+cri: &laquo;Dieu, Madame, que vous êtes belle!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;IL faut être belle pour celui qu'on aime&raquo;, a-t-elle répondu. Puis elle
+m'a demandé de lui apporter l'indication exacte de tous les départs de
+courriers pour Paris, et elle s'est mise à écrire une lettre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je suis allée à la salle à manger préparer le couvert.
+Neuf heures ont sonné. La tempête du dehors redoublait de violence. Un
+chien du voisinage hurlait désespérément.</p>
+
+<p>J'étais énervée au plus haut degré, quand j'entends de nouveau la porte
+d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier où vient de
+s'engouffrer une rafale qui menace d'éteindre la veilleuse. J'aperçois
+deux silhouettes d'hommes barbus arrêtés au bas des marches et prêtant
+l'oreille du côté de la route. Au bout de quelques moments, le plus
+grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci
+portait, et lui dit à voix très basse: &laquo;à demain, neuf heures.&raquo; L'autre
+s'échappe aussitôt par la porte, qu'il referme après lui, tandis que le
+premier se met à monter.</p>
+
+<p>Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend.
+Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine répond.
+J'ouvre...</p>
+
+<p>Au même instant, l'homme qui me suivait se précipite dans la chambre, et
+deux cris, deux cris inoubliables, se croisent:</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">Marguerite</span>!&raquo;</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">Georges</span>!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est jeté dans ses bras, il la serre à la broyer, il la couvre de
+baisers avec une impétuosité sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la
+bouche de ses lèvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le
+front, les yeux, le cou, les épaules, les bras, les mains, partout où sa
+bouche rencontre la chair de sa bien-aimée.</p>
+
+<p>C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur
+surhumain.</p>
+
+<p>Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La
+violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et
+l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général
+Boulanger!</p>
+
+<p>Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de
+joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde!</p>
+
+<p>Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que
+je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en
+disant: &laquo;Mon général?&raquo;</p>
+
+<p>Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent
+pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance
+jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut
+qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux.</p>
+
+<p>Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je
+monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Pouvons-nous dìner?&raquo; me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de
+son adorée. Et moi de répondre: &laquo;Oui, Monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>à ces mots, ils s'embrassent comme si ce &laquo;Oui, Monsieur&raquo;, les comblait
+de joie.</p>
+
+<p>Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon
+aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux,
+châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal,
+sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont
+très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les
+relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une
+nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et
+martial. Le torse paraìt plus haut et plus large que ne le comporterait
+la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette
+bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu,
+porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant.</p>
+
+<p>Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les
+yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux
+que laisse la proéminence des sourcils,—des yeux toujours grands
+ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt
+inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les
+sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment
+caressants dès qu'ils se posent sur Elle.</p>
+
+<p>Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une
+voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et
+qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de
+physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout
+plein du bonheur de vivre.</p>
+
+<p>Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de
+manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: &laquo;Ma Marguerite,
+si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je
+t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à
+souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te
+réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu
+n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture,
+douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente
+d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été
+prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais
+bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé...
+J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre
+l'échelle posée contre le mur...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait avec une passion inou&iuml;e, pendant que ses yeux
+jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le
+grondait doucement: &laquo;Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de
+cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre
+amour...&raquo;</p>
+
+<p>Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir.</p>
+
+<p>Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans
+ma chambrette située juste au-dessus de leur nid.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">19.—<i>Mardi 25 octobre.</i></p>
+
+<p>Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus
+étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu
+un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu:
+&laquo;à demain, neuf heures!&raquo; me trottaient par la tête. à neuf heures du
+matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.</p>
+
+<p>Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte
+avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine
+d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs
+qui avaient dìné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui
+aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général
+pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...</p>
+
+<p>Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le
+capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir
+une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à
+terre...</p>
+
+<p>En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la
+porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le
+plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un
+seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux
+me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.</p>
+
+<p>Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je
+ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au
+grand trot dans la direction de Clermont.</p>
+
+<p>Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: &laquo;Entrez!&raquo; Leur
+chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraìche et parfumée.</p>
+
+<p>Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été
+remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et
+d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis
+à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil.</p>
+
+<p>Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers
+un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui
+passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle
+est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu:
+une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets
+d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de
+larges rubans de soie rose noués de place en place.</p>
+
+<p>Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée
+pour déjeuner.</p>
+
+<p>Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle
+avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette
+d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une
+grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à
+mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes
+de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.</p>
+
+<p>Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute
+pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été
+durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du
+regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui
+couvrir les mains et les bras de baisers fous.</p>
+
+<p>Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris
+que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles
+qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues
+jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois:
+rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. à
+un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: &laquo;Voilà dix mois que je
+rêvais ce tête-à-tête!&raquo;</p>
+
+<p>Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui
+colportent la fable de l'actrice blonde!</p>
+
+<p>En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des
+deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas
+et je prévienne.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. à huit heures du soir,
+l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans
+un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et
+je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant
+à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et
+Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu
+deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt.</p>
+
+<p>Une heure après, ils m'ont appelée pour le dìner. Elle avait
+l'éblouissante toilette d'hier.</p>
+
+<p>à peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont
+commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout
+occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique.
+Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne
+sur le général Boulanger.</p>
+
+<p>Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais
+qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme
+s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu
+la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la
+maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il
+aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou
+dìner...&raquo;</p>
+
+<p>Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé:</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous en êtes sûre? Et pourquoi?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but
+par-dessus tout!&raquo;</p>
+
+<p>à ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné
+les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je
+devais m'effacer un instant. à peine avais-je refermé la porte, que je
+l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent
+éperdu: &laquo;C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!&raquo;</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se
+tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux
+dans les yeux et ils se souriaient.</p>
+
+<p>Après dìner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis
+je leur ai fait ma révérence: &laquo;Bonsoir, monsieur et dame!&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont
+dit, avec le plus affectueux sourire: &laquo;Merci, nous nous trouvons très
+heureux chez vous.&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant
+qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par
+elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.</p>
+
+<p>Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir
+le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il
+remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">20.—<i>Mercredi 26 octobre</i>.</p>
+
+<p>Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par
+le même procédé.</p>
+
+<p>Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même
+qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses
+cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un
+peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si
+possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment
+vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des
+choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie...</p>
+
+<p>Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui
+ai remises. Au dìner, elle avait la même robe de soirée que la veille et
+l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces
+détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de
+roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une
+libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est
+pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle
+sera?...</p>
+
+<p>Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété
+qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi.</p>
+
+<p>Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le
+faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au
+général Boulanger:</p>
+
+<p>&laquo;Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.</p>
+
+<p>&raquo;On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se
+fie à son honneur.</p>
+
+<p>&raquo;Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils
+seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraìnent, de ce
+fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves.</p>
+
+<p>&raquo;Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre.</p>
+
+<p>&raquo;On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une
+appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général
+Boulanger est homme d'honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette
+femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu,
+d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!...</p>
+
+<p>Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus
+encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui
+équivaut à la rupture d'une parole d'honneur!</p>
+
+<p>Et elle l'a laissé faire!</p>
+
+<p>Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer.</p>
+
+<p>Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne
+le découvre pas!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">21.—<i>Jeudi 27 octobre</i>.</p>
+
+<p>La journée s'est passée comme hier. à déjeuner, il a plusieurs fois
+essayé de me surprendre par des questions relatives au général
+Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.</p>
+
+<p>Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en
+civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dìné avec lui samedi
+dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.</p>
+
+<p>Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de
+le faire monter chez eux.</p>
+
+<p>Il est resté à dìner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il
+parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son
+adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur
+la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il
+semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été
+posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour
+assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par
+mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin,
+aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une
+charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture.
+Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au
+chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il
+avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier
+d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs
+jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en
+question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous
+les jours.</p>
+
+<p>La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au
+parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le
+reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits
+sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en
+passant par mon moulin, maintenant hors d'activité.</p>
+
+<p>C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues
+circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la
+première fois le récit détaillé.</p>
+
+<p>Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au
+quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide.
+Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux
+officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé...</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus
+qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai
+compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès
+lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi.</p>
+
+<p>Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">22.—<i>Vendredi 28 octobre</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. à la lecture de
+l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à
+causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris
+pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain.</p>
+
+<p>Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles
+si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes
+larmes.</p>
+
+<p>L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se
+faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait
+obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il
+essayait de lui donner la réplique.</p>
+
+<p>Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. à l'instant même où ils
+cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement
+graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.</p>
+
+<p>Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine
+écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant
+entre ses dents: &laquo;Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!&raquo; Il
+s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du
+mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que
+cela.</p>
+
+<p>Comme ils ne me sonnaient pas pour dìner, j'ai eu l'idée d'aller leur
+demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je
+les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite,
+près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui
+éclairait faiblement leurs deux visages.</p>
+
+<p>Ils ont accepté mon offre avec empressement.</p>
+
+<p>Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait
+signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me
+suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler
+dans leur rêverie.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">23.—<i>Samedi 23 octobre.</i></p>
+
+<p>Ils sont partis ce soir!</p>
+
+<p>Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette âme endolorie.</p>
+
+<p>Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux,
+sans pouvoir prendre le moindre sommeil.</p>
+
+<p>Dans le secret de mon âme, je formais des v&oelig;ux pour qu'ils ne partent
+pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore
+que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir
+de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au
+monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de
+son adorée... Et j'avais peur de cela.</p>
+
+<p>Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. à une
+heure, j'ai fini par devenir inquiète.</p>
+
+<p>Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient
+déjeuner dans un instant.</p>
+
+<p>J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu,
+qu'ils ont été longs à venir!</p>
+
+<p>Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle
+avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en
+face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il
+est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant
+contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre.</p>
+
+<p>Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée
+que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus
+les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat
+de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaìté. Mais ils ne se sont
+pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu
+constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits.</p>
+
+<p>Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se
+soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que
+j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils
+restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se
+redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de
+conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me
+résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour
+me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la
+poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta
+volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au
+moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui
+pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le
+monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce
+que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je
+viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la
+popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je
+croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les
+honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu
+es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur
+d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne
+croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du
+jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus
+possible de vivre sans toi!...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle
+le regardait fixement de ses yeux clairs.</p>
+
+<p>Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les
+trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée.</p>
+
+<p>L'<i>Angelus</i> avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi,
+sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses
+deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf
+heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que
+l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours
+chez moi en attendant qu'on vìnt la prendre, car elle était remplie
+d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs
+bagages...</p>
+
+<p>Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui
+m'ont appelée: &laquo;Belle Meunière!&raquo;</p>
+
+<p>Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voulons vous dire au revoir&raquo;, me disent-ils.</p>
+
+<p>Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors,
+tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains
+sur les épaules, me grondent doucement.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous
+reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que
+notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés
+ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons
+pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...&raquo;</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux
+mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt,
+Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur
+les deux joues.</p>
+
+<p>Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui
+portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas
+dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre
+plus bas.</p>
+
+<p>Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion.</p>
+
+<p>Ils sont partis!</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>Du premier au second Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">25.—<i>Mercredi 16 novembre.</i></p>
+
+<p>Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et
+j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude
+d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a
+été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:</p>
+
+<p class="c"><i>CAPITAINE GUIRAUD</i></p>
+
+<p class="c"><i>Officier d'ordonnance du Général Commandant
+le 13<sup>e</sup> Corps d'Armée</i></p>
+
+<p class="sev"><span class="smcap">Clermont-Ferrand</span></p>
+
+<p>J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait.</p>
+
+<p>&laquo;Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché
+à Sa personne...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le
+pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma
+déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je
+l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire,
+comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et
+quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour
+n'avoir pas l'air de le connaìtre, bien plus, pour déjouer toutes les
+questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre...</p>
+
+<p>Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... &laquo;Le diable
+m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette
+force-là!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dìner où vous avez
+raconté à M<sup>me</sup> Marguerite la manière dont le général s'était échappé
+de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez
+allé à dire: &laquo;Mon général...&raquo; Tous mes compliments, mon capitaine: cela
+ne vous est pas arrivé une seule fois.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission
+pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont
+pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier
+d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre
+chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous
+êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire
+qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre
+ceci.&raquo;</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que M<sup>me</sup> Marguerite
+avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni
+de sept perles et de deux diamants.</p>
+
+<p>Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et
+M<sup>me</sup> Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur
+moi d'une façon absolue, en toute circonstance.</p>
+
+<p>&laquo;Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si
+longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit
+bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa
+tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...&raquo;</p>
+
+<p>Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il
+est reparti.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">26.—<i>Mardi 29 novembre.</i></p>
+
+<p>J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais
+me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands
+coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups
+redoublent, une voix crie: &laquo;Ouvrez, c'est une dépêche!...&raquo;</p>
+
+<p>Je descends, je prends en mains le télégramme...</p>
+
+<p><i>Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres.</i></p>
+
+<p>Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils
+arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur
+chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le
+courage d'y toucher.</p>
+
+<p>Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une
+partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée
+de demain.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>Second Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">27.—<i>Mercredi 30 novembre.</i></p>
+
+<p>Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls.
+Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui,
+me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous
+dìner au galop!&raquo;</p>
+
+<p>Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les
+paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée
+de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dìner.</p>
+
+<p>Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé
+aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant
+de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à
+manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la
+parole.</p>
+
+<p>Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins
+jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il
+avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en
+brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la
+raie trop bien faite...</p>
+
+<p>De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les
+sourcils.</p>
+
+<p>Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait
+le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils
+semblaient me témoigner.</p>
+
+<p>Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à
+Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.</p>
+
+<p>J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le
+tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon
+énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes
+me paraissaient des éternités.</p>
+
+<p>Enfin, il s'est mis à parler:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez
+indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez
+menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une na&iuml;ve,
+et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore
+l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide
+Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons
+cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus
+ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le
+méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois
+de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à
+répondre...&raquo;</p>
+
+<p>Je ne savais que penser.</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que
+vous me reprochez?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la
+table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas...
+Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abìme de dissimulation
+que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que
+vous avez reconnu en moi le général Boulanger?&raquo;</p>
+
+<p>Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la
+tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon
+âme.</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui, mon général&raquo;, ai-je répondu le plus naturellement du monde.</p>
+
+<p>Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui
+n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus
+s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...</p>
+
+<p>Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus
+doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui
+avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses
+officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception
+que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant M<sup>me</sup>
+Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en
+échangeant des regards et des sourires.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le
+mobile!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une
+question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il
+fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...&raquo;</p>
+
+<p>Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous
+deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.</p>
+
+<p>&laquo;Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte...
+L'audience est levée.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a
+conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de
+choses à nous dire.</p>
+
+<p>Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance,
+comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont
+encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu
+jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.</p>
+
+<p>Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir
+si tôt, le général s'est écrié:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais si, mais si&raquo;, a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que,
+s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de
+décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M.
+Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise
+présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée,
+à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été
+tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le
+train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait
+descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et
+le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...</p>
+
+<p>Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un
+siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il
+est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière
+son fauteuil, doucement penchée sur Lui...</p>
+
+<p>C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin.
+Je leur ai souhaité le bonsoir.</p>
+
+<p>Le cher couple! comme je les aime!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">28.—<i>Jeudi 1<sup>er</sup> décembre.</i></p>
+
+<p>Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois
+arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de
+la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau
+recommence comme au mois d'octobre.</p>
+
+<p>Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer
+énormément de choses.</p>
+
+<p>Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs
+lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent
+au dépouillement.</p>
+
+<p>Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:</p>
+
+<p>&laquo;Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus,
+les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie
+partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à
+Paris...&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'est mise à rire ironiquement:</p>
+
+<p>&laquo;Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré
+d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à
+vos côtés.&raquo;</p>
+
+<p>Quel charme inou&iuml; cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se
+départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu
+flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la
+couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.</p>
+
+<p>Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette
+de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était
+tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant
+au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de
+plaisanter, de se câliner du geste et du regard.</p>
+
+<p>Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse
+inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant
+trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût
+jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en
+Elle.</p>
+
+<p>à trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est
+revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.</p>
+
+<p>Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:</p>
+
+<p>&laquo;La démission de Grévy!&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.</p>
+
+<p>Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.</p>
+
+<p>&laquo;Dites au capitaine d'attendre!&raquo; m'a-t-il commandé. Je me suis empressée
+de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils
+finissaient de se parler à voix basse.</p>
+
+<p>Le général s'est tourné vers moi:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.&raquo;</p>
+
+<p>Au même instant, M<sup>me</sup> Marguerite s'était levée, et, de son pas léger,
+avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le
+capitaine n'était pas encore admis à la connaìtre.</p>
+
+<p>Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur
+eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le
+général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question
+tout le temps de Paris, de la guerre...</p>
+
+<p>Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier
+d'ordonnance: &laquo;Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par
+son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès
+qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au
+moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. M<sup>me</sup>
+Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les
+mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous des enveloppes de sûreté?&raquo; m'a-t-il demandé.</p>
+
+<p>Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était
+descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé
+quelques-unes de ces enveloppes.</p>
+
+<p>Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle
+était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant:
+&laquo;Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère
+Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette
+folie... Je n'irai pas aujourd'hui!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je
+suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le
+dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné
+(?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant
+d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se
+retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut
+pas qu'on le fasse parler...</p>
+
+<p>Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris
+mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit
+son officier d'ordonnance, en répétant: &laquo;C'est cela, inutile de repasser
+par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès
+de M<sup>me</sup> Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves
+venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de
+crise? Ce mot de &laquo;la guerre! la guerre!&raquo; qui revenait sans cesse me
+glace de terreur.</p>
+
+<p>J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de
+sonnette a retenti.</p>
+
+<p>J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste
+provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.</p>
+
+<p>Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle
+se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de
+bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe
+avec le zèle d'un couturier.</p>
+
+<p>Il se tourne vers moi, la figure riante: &laquo;Des fleurs, Belle Meunière, il
+nous faut des fleurs!&raquo;</p>
+
+<p>J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées
+dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où
+j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des
+camélias et des violettes.</p>
+
+<p>Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur
+son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui
+murmurer: &laquo;Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue
+aussi belle!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente
+ans...&raquo;</p>
+
+<p>Il lui ferme la bouche d'un long baiser.</p>
+
+<p>&laquo;Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que
+moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je
+portais déjà l'uniforme!&raquo;</p>
+
+<p>à huit heures, ils ont sonné pour dìner. Sa toilette et ses bijoux
+jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en
+était tout illuminée. à propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté
+à Paris, ils ont un instant parlé politique.</p>
+
+<p>&laquo;Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy!
+Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau
+d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait
+perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et
+d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en
+France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards,
+parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne.
+Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre
+solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet,
+ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est
+Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est
+Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu,
+inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons
+rire...&raquo; Il s'est mis à rire nerveusement.</p>
+
+<p>&laquo;Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots,
+ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera
+plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je
+prendrai en main la bonne épée!...&raquo;</p>
+
+<p>Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a
+ajouté:</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que ce sera Ferry!&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches
+qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!...
+N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...&raquo;</p>
+
+<p>Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est
+éclairci subitement.</p>
+
+<p>Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà
+de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien
+ils s'aiment!</p>
+
+<p>C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir
+ainsi.</p>
+
+<p>Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à
+la veille d'une guerre civile...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">29.—<i>Vendredi 2 décembre</i>.</p>
+
+<p>Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple
+soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un
+pli portant ces mots:</p>
+
+<p class="c"><i>MADAME LA BELLE MEUNIèRE</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Hôtel des Marronniers, Royat.</i></p>
+
+<p>&laquo;C'est pour mon colonel&raquo;, a-t-il ajouté en clignant de l'œil.</p>
+
+<p>Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car
+elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait
+absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt.
+Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a
+duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer
+dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de
+volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par
+moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à
+la rendre suppliante.</p>
+
+<p>à déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé
+que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait
+pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier
+général&raquo;, a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris
+la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne partiras pas, dis!&raquo;</p>
+
+<p>Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine
+distincte: &laquo;Puisque tu le veux!...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de
+ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.</p>
+
+<p>Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après,
+elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de
+contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un
+service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses
+pas, il faut m'avertir immédiatement.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis
+tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié
+refermés.</p>
+
+<p>J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle
+tenait à la main une lettre fraìchement cachetée. La bougie, à peine
+éteinte, fumait encore.</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un
+service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la
+portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que
+le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout,
+quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai
+expédié une lettre pendant son absence!...&raquo;</p>
+
+<p>En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un
+peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses
+mains: il y avait dessus:</p>
+
+<p class="mid"><i>P. M. L. P. S.</i></p>
+
+<p class="c"><i>Poste Restante</i></p>
+
+<p class="sev"><span class="smcap">paris</span>.</p>
+
+<p class="top">Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale
+sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce:</p>
+
+<p>&laquo;Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais
+cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!&raquo;</p>
+
+<p>Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.</p>
+
+<p>à cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a
+plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières
+nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de
+lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Marguerite, riez un peu!&raquo; Et, comme elle ne se déridait pas
+assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui
+murmurant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, méchante, feras-tu risette!&raquo;</p>
+
+<p>à dìner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait
+substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise
+en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se
+l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction.</p>
+
+<p>Elle riait à en tomber par terre.</p>
+
+<p>Les enfants! Sont-ils fous!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">30.—<i>Samedi 3 décembre.</i></p>
+
+<p>Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le
+général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à
+causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.</p>
+
+<p>Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans,
+je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et
+qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.</p>
+
+<p>Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie
+exagérée. &laquo;Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de
+chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à
+Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété
+de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du
+matin...&raquo;</p>
+
+<p>Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et
+m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se
+sont entretenus très longtemps.</p>
+
+<p>De toute la journée, le général n'est pas sorti.</p>
+
+<p>Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner,
+Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de
+fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le
+rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'<i>En
+revenant d'la revue...</i></p>
+
+<p>Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum
+exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette.
+Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première
+qualité, en flacons cerclés de paille.</p>
+
+<p>Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme
+avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche.
+En l'ouvrant, le général s'est écrié:</p>
+
+<p>&laquo;Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a
+nommé M. Sadi Carnot.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: &laquo;Ferry
+n'est pas élu!&raquo;</p>
+
+<p>Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a
+mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti
+aussitôt.</p>
+
+<p>Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle
+plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle
+son prénom de Sadi.</p>
+
+<p>Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû
+qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait
+pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des
+services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable
+au milieu des turpitudes de Wilson.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera
+un bon président... <i>provisoire</i>?&raquo; Elle avait appuyé sur ce dernier mot
+et il avait souri. Puis elle a ajouté:</p>
+
+<p>&laquo;Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car
+je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon
+bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous
+continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et
+je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos
+jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché
+à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant,
+n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai
+malheureuse, le jour où vous serez le maìtre de la France!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun
+chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis
+Henri IV, aucun n'avait été assassiné.</p>
+
+<p>&laquo;Va, va, a-t-il ajouté, M<sup>me</sup> Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir
+toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme
+blanche ou par le pistolet...&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces
+choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à
+leur bonheur.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">31.—<i>Dimanche 4 décembre</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf
+heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle,
+un grand dìner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route
+dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a
+dû tout préparer.</p>
+
+<p>Malgré mes instances et celles de M<sup>me</sup> Marguerite, le général n'a pas
+voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence
+bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à
+la gare.</p>
+
+<p>Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture,
+j'ai failli pousser un cri.</p>
+
+<p>Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait
+creusé. Ses yeux étaient rouges.</p>
+
+<p>Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se
+passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?</p>
+
+<p>Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait
+simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que
+deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de
+bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...</p>
+
+<p>Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans
+vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas!
+Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage.
+Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que
+vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va
+pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à
+mi-chemin... Voyons, mon général...&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me
+remerciant du regard, et en répondant simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes dans le vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup
+d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:</p>
+
+<p>&laquo;Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!&raquo;</p>
+
+<p>J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle
+prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dìner à sept!</p>
+
+<p>Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.</p>
+
+<p>Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à
+coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.</p>
+
+<p>Il m'en a parlé avant le dìner, pendant son repas, et après le dìner,
+longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter
+toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:</p>
+
+<p>&laquo;Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus
+moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis
+depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble...
+Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme:
+celle qui est actuellement encore M<sup>me</sup> Boulanger. Elle a été une
+épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa
+faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés
+l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la
+précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous
+connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières
+années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais
+comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir
+par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de
+pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abìme qui
+allait sans cesse en s'élargissant...</p>
+
+<p>&raquo;Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux
+étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention
+tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que M<sup>me</sup>
+Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas
+ensemble, sauf quand il s'agit de grands dìners invités...</p>
+
+<p>&raquo;Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me
+suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à
+voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci,
+davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise,
+mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé
+ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir
+semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait
+plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je
+rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante
+ans.</p>
+
+<p>&raquo;Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... <i>Elle</i> est apparue! Et
+aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière
+était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé
+d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la
+résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier...
+Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime
+autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par
+Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre
+amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller
+avec une volupté infinie, les yeux fermés...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors,
+mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un
+serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis
+devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant,
+qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer
+contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un
+soldat, sans demander pourquoi!&raquo;</p>
+
+<p>J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière.
+Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est
+minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est
+de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit—et penser à Elle!&raquo;</p>
+
+<p>Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est
+retiré.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">32.—<i>Lundi 5 décembre.</i></p>
+
+<p>Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. à la
+première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à
+la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je
+me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.</p>
+
+<p>En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu
+tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt
+qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est
+une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à
+lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...</p>
+
+<p>à onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un
+déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à
+ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me
+glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...</p>
+
+<p>En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six.
+J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement
+arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait
+plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a
+dit, comme s'il parlait aux fleurs: &laquo;Vous attendez comme moi la blanche
+main qui doit vous caresser!&raquo;</p>
+
+<p>Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.</p>
+
+<p>à six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de
+se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce
+matin, à mon nom.</p>
+
+<p>Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le
+ligoter.</p>
+
+<p>Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un
+compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je
+suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une
+heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui
+devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un
+instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité
+personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre
+le mur.</p>
+
+<p>Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait
+pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle
+expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.</p>
+
+<p>à un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était
+fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de
+quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles
+qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je
+pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à
+se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils
+pendaient, à les embrasser et à les mordre...</p>
+
+<p>Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il
+a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le
+tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour
+aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à
+cinq heures.</p>
+
+<p>J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même
+pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une
+voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de
+maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.</p>
+
+<p>à force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat:
+c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi
+qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit
+bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures—puisqu'il n'y a
+pas de réveil-matin dans la maison.</p>
+
+<p>Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment
+l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le
+suis?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">33.—<i>Mardi 6 décembre</i>.</p>
+
+<p>à quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était
+en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé
+que la nuit d'avant!</p>
+
+<p>L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait
+rendu sa gaìté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de
+la scène d'hier.</p>
+
+<p>&laquo;J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous,
+ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle,
+il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles
+représentent de bonheur perdu!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque
+lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui
+ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit
+jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une
+horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma
+lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence
+effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit
+est absolument noire, sans une lumière au ciel.</p>
+
+<p>Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de
+Clermont et, vraiment, par un temps pareil...</p>
+
+<p>Mais il n'écoute rien.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a un Dieu pour les amoureux!&raquo; me crie-t-il, et le voilà parti à
+grandes enjambées.</p>
+
+<p>Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu,
+je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur
+arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre:
+ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des
+glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.</p>
+
+<p>à peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant,
+en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une
+méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont
+fini par la lâcher à mi-côte.</p>
+
+<p>&laquo;Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle
+Meunière... Nous faisons de même.&raquo;</p>
+
+<p>Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi.
+Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans
+leur chambre de quoi manger.</p>
+
+<p>à six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En
+me voyant, il m'a demandé:</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Bonnemain, est-elle de retour?&raquo;</p>
+
+<p>Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la
+première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est
+donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que
+divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté
+d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une
+couronne vicomtale.</p>
+
+<p>La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma
+foi, une belle allure!</p>
+
+<p>à huit heures, pour dìner, ils se sont fait également servir chez eux.
+Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et
+vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et
+d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous
+n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">34.—<i>Mercredi 7 décembre</i>.</p>
+
+<p>Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu
+arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe
+d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui
+répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris
+connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les
+mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du
+général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout,
+mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la
+poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième
+enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main
+tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand
+galop.</p>
+
+<p>Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose
+d'important.</p>
+
+<p>à dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une
+épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes,
+mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai
+établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un
+feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où M<sup>me</sup>
+Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois
+lettres reçues.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours,
+le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras
+nerveusement:</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous
+pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer
+d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de
+sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier
+général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de
+temps pour la forte tête que vous êtes...&raquo;</p>
+
+<p>Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je
+faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera
+certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le
+général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant
+que flatteur.</p>
+
+<p>...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas
+écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le
+prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête
+et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma
+porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la
+Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour
+Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une
+lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa
+réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en
+demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte
+et à revenir de même.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon général.&raquo;</p>
+
+<p>Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,—une toute petite
+enveloppe avec cette adresse:</p>
+
+<p class="ind"><i>Monsieur le Capitaine Driant,</i></p>
+
+<p class="ind2"><i>au Quartier Général.</i></p>
+
+<p class="ind1"><i>Très urgente.</i></p>
+
+<p>&laquo;J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien...
+Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard,
+car c'est très, très sérieux!&raquo;</p>
+
+<p>En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.</p>
+
+<p>à midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le
+capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général
+où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul
+là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!</p>
+
+<p>Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains,
+tandis que M<sup>me</sup> Marguerite m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit
+moment.&raquo;</p>
+
+<p>Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de
+fleurs la table.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir.
+Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Elle:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle
+peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher
+petit coin de Royat qui a été le point de départ...&raquo;</p>
+
+<p>Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses
+mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.</p>
+
+<p>Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:</p>
+
+<p>&laquo;Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler
+ensemble?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous
+remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous
+êtes à la campagnarde que je suis.&raquo;</p>
+
+<p>Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je
+suis en train de faire pour ma mère—une surprise que je lui prépare.
+Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de
+tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché.
+Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt
+reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.</p>
+
+<p>Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande
+dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines
+mains pour des œuvres charitables?</p>
+
+<p>Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine.
+Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde,
+elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans
+laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas
+trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications,
+car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut
+y songer le moins possible et n'en parler jamais.</p>
+
+<p>Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De
+nouveau, il s'est entretenu très longuement avec M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<p>à huit heures, il m'a sonnée:</p>
+
+<p>&laquo;Vite, faites-nous dìner, car une voiture doit venir me prendre dans une
+heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets
+à vous pour que personne ne remarque ma sortie.&raquo;</p>
+
+<p>Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De
+plus en plus intriguée, je les sers à dìner et, entre temps, je réduis
+l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la
+porte donnant sur le chemin de la Grotte.</p>
+
+<p>Neuf heures.—Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir
+le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de
+l'escalier.</p>
+
+<p>Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à
+terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la
+voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux
+hautes épaules, emmitouflé de fourrures...</p>
+
+<p>La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la
+campagne.</p>
+
+<p>C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte
+entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire
+avec émotion:</p>
+
+<p>&laquo;C'est le vrai langage d'un prince... Merci!&raquo;</p>
+
+<p>à quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et
+profonde:</p>
+
+<p>&laquo;à bientôt, Général... et à Paris!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé
+la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.</p>
+
+<p>...Un prince?—Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu
+cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque
+part!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">35.—<i>Jeudi 8 décembre.</i></p>
+
+<p>Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.</p>
+
+<p>C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter
+le pli contenant le courrier.</p>
+
+<p>à force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle
+ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu—je
+ne sais quand, par exemple—parmi les grands personnages russes qui
+viennent faire leur cure à Royat.</p>
+
+<p>Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et M<sup>me</sup>
+Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.</p>
+
+<p>De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou
+du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières),
+Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général
+et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un
+de l'autre:</p>
+
+<p>&laquo;Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général
+Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs
+contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les
+nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite,
+d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de
+valse, de dìner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si
+encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait
+vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le
+général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait,
+colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je
+trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un
+bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les
+républicains. Je me félicitais du moins que l'armée—je dis: le cadre
+des officiers—maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité
+qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà
+un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met
+à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles
+horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et
+décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le
+général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace
+de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...</p>
+
+<p>&raquo;Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon
+aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je
+disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une
+réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.</p>
+
+<p>&raquo;Or, j'avais une amie d'enfance—autant dire une sœur. Elle est à peine
+plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous
+nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un
+officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la
+campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne
+sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez
+différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de
+plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un
+régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il
+fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était
+faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut...
+Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus
+volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du
+visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce
+qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi,
+jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet
+égard...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je
+interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite sourit et reprit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en
+soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne
+l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras,
+ont été: &laquo;Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dìner
+jeudi soir chez moi!&raquo; Ma réponse manquait d'enthousiasme: &laquo;Tu me
+permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!&raquo; Cela ne l'a
+pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un
+immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dìner
+ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!</p>
+
+<p>&raquo;Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me
+faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique
+tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez
+de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en
+suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de
+sa proposition: dìner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger...
+Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle
+folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que
+deux!</p>
+
+<p>&raquo;Elle a paru sentir la justesse de cette observation.</p>
+
+<p>&raquo;Elle a changé ses batteries...</p>
+
+<p>&laquo;Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si
+j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service
+que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à
+devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des
+autres invités...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de
+ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Alors, tu refuses même cette combinaison?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Formellement.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est ton dernier mot?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon dernier.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général
+Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et
+singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard...
+On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver...
+Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton
+secret—et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te
+trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de
+toi...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures
+précises, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y
+mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait
+admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,—une
+toilette à longue traìne, en velours noir constellé de paillettes de
+jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père,
+le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur...
+Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais
+en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite...
+J'arrive: tout le monde était déjà là,—et ce tout le monde se composait
+de la maìtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.</p>
+
+<p>&raquo;J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps
+beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée
+première d'une dìnette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que
+faire? Il était trop tard pour reculer!</p>
+
+<p>&raquo;Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à
+outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,—le général,—l'accabler de
+coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux,
+paraìt-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de
+coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le
+général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais
+superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de
+paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que
+le visage de la maìtresse de maison changeait!...</p>
+
+<p>&raquo;Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur
+un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:</p>
+
+<p>&laquo;Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en
+est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien
+ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en
+venant ce soir à ma table!...&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;La flagornerie me parut un peu vive.</p>
+
+<p>&laquo;Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraìt qu'il faut beaucoup
+vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses
+convives?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vous le donne, général, car il est bien à vous.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous
+vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très
+grand honneur de me convier un jour chez vous...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez
+vous-même le jour.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! général, à demain!&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général
+Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à
+moi, une vive amitié,—en attendant mieux...</p>
+
+<p>&raquo;Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les
+griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien
+au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus
+éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie
+délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de
+lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné
+jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être
+mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par
+l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger
+n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal
+de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si
+noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le
+bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un
+rêve. Puis, elle a repris:</p>
+
+<p>&laquo;De ce premier dìner avec Georges date donc l'origine de notre
+bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du
+bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives:
+deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un
+pour me chérir, l'autre pour me...&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée
+sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette
+héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.&raquo;</p>
+
+<p>Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope,
+avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. M<sup>me</sup>
+Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui
+de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche
+garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière,
+quelques œillets qui semblaient croìtre parmi cette chevelure blonde; au
+milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle
+a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou
+six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.</p>
+
+<p>Elle était féerique à voir ainsi.</p>
+
+<p>Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à
+genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce
+geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.</p>
+
+<p>J'ai couru m'occuper du dìner... Ils ont dìné tard. Le général la
+dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté
+de sa toilette...</p>
+
+<p>&laquo;Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire
+en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous
+rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de
+mon entrée à Clermont!&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots m'ont évoqué un souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au
+moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de
+votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une
+tristesse sur vos traits.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... à quoi je pensais? Parbleu,
+ai-je besoin de le dire? à mon adorée!... Je pensais à elle et je me
+disais: &laquo;Comme elle est loin!...&raquo; Et j'avais beau voir l'avenue remplie
+d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque
+je ne l'y apercevais pas!&raquo;</p>
+
+<p>Le dìner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas,
+étroitement enlacés.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">36.—<i>Vendredi 9 décembre.</i></p>
+
+<p>Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y
+avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.</p>
+
+<p>&laquo;Pas de courrier?&raquo; lui dis-je.</p>
+
+<p>&laquo;Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer
+d'ouvrage, là-bas!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je
+travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable
+et indulgent...&raquo;</p>
+
+<p>On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de
+petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons
+meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que,
+dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une
+charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.</p>
+
+<p>à déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur
+œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un
+homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de
+comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise
+d'une si adorable réalité!</p>
+
+<p>Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon
+bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a
+questionnée:</p>
+
+<p>&laquo;Comment appelez-vous votre maison?&raquo;</p>
+
+<p>Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en
+grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:</p>
+
+<p>&laquo;L'Hôtel des Marronniers, mon général.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en
+bâtiments qui sache son métier?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Certainement, mon général.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: &laquo;Effacez-moi de
+suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et
+mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur
+qu'on peut goûter sous ce toit!&raquo;</p>
+
+<p>Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait
+d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules:</p>
+
+<p class="c top">HOTEL DU PARADIS</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à
+ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais
+comment les tenir.&raquo;</p>
+
+<p>L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue
+pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis,
+moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis
+me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi
+loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la
+maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de
+faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer,
+ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de
+voir la fin.</p>
+
+<p>Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait
+du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères
+qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le
+petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et
+remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez
+nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises,
+M<sup>me</sup> Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers
+d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner
+vers la maison.</p>
+
+<p>Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et
+voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la
+vallée, des baisers avec la main...</p>
+
+<p>Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les
+regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû
+arracher M<sup>me</sup> Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris
+son chemin.</p>
+
+<p>Nous avons de nouveau travaillé ensemble, M<sup>me</sup> Marguerite et moi. Elle
+s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur
+Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime
+tant!</p>
+
+<p>Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait
+encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et
+seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs
+messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général
+Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus
+indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il
+offre à dìner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je
+crois que ce sont des officiers supérieurs.&raquo;</p>
+
+<p>Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.</p>
+
+<p>Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont
+arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir
+à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général
+Boulanger faisait dìner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus
+de plusieurs points de la France...</p>
+
+<p>Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé
+s'échapper de ma basse-cour.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que
+ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent
+tous, en s'adressant à leur amphitryon: &laquo;Mon général...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! cela ne prouve rien!&raquo; ont-ils interrompu en chœur.</p>
+
+<p>J'ai continué imperturbablement:</p>
+
+<p>&laquo;Et le général leur répond: &laquo;Colonel, commandant, major...&raquo;</p>
+
+<p>Ils se sont regardés, fortement déçus.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine
+d'en parler!&raquo;</p>
+
+<p>Et ils se sont retirés.</p>
+
+<p>Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. à ce propos, il a
+raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce
+moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de
+l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à
+supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour
+prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu,
+alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on
+avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train
+depuis trois jours!</p>
+
+<p>Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y
+en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent
+retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique,
+je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser!
+Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec
+terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général,
+de &laquo;la guerre&raquo;. Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne
+savais comment me l'expliquer...</p>
+
+<p>Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de
+La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la
+plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami
+politique du général Boulanger.</p>
+
+<p>Grande niaise d'Auvergnate, va!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">37.—<i>Samedi 10 décembre</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.</p>
+
+<p>Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour
+rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris...
+Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés
+ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et
+quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq
+jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous
+n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de
+revenir au plus tôt!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier
+voyage! à déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général
+est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec
+Elle, à emballer ses effets.</p>
+
+<p>Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette,
+j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se
+roulait par terre en poussant des cris fous...</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance,
+permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme
+ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie,
+oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...&raquo;</p>
+
+<p>Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs,
+et elle m'a répondu:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon
+devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable
+pour deux!&raquo;</p>
+
+<p>Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils
+m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et,
+doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le
+général qui a pris la parole:</p>
+
+<p>&laquo;Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très
+grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez
+seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...&raquo;</p>
+
+<p>J'étais muette de surprise. Le général a continué: &laquo;Elle est enceinte,
+elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en
+douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate.
+Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le
+devenions—ce qui ne saurait tarder—et que nous consacrions
+publiquement notre union—il faut que l'existence de cet enfant demeure
+cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons
+maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée,
+vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de
+vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner
+une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où
+nous vous le reprendrons...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés.
+Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi.
+Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais
+une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du
+village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un
+nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à
+quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la
+calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis
+consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me
+demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour
+eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les
+épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?</p>
+
+<p>Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait
+beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous
+me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je
+vous le rendrai.&raquo;</p>
+
+<p>Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas
+quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout
+heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils
+m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: &laquo;Merci!&raquo;</p>
+
+<p>Je suis allée m'occuper du dìner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit,
+en parfaite gaìté d'esprit. à huit heures du soir, le capitaine Driant
+est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.</p>
+
+<p>Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec
+médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: &laquo;Ceci, comme
+gage de notre amitié.&raquo;</p>
+
+<p>Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: &laquo;Merci encore d'accepter la
+garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons
+que, chez vous, il sera en bonnes mains...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a ne le changera pas!&raquo; s'est écrié le général en riant.</p>
+
+<p>&laquo;Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends,
+une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...&raquo;</p>
+
+<p>Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont
+embrassée encore une fois, et ils sont partis.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>Du second au troisième Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">38.—<i>Dimanche 11 décembre</i>.</p>
+
+<p>J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus
+partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.</p>
+
+<p>Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui
+avaient vaguement entendu parler d'un grand dìner politico-militaire que
+le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.</p>
+
+<p>L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: &laquo;Savez-vous, m'a-t-il
+dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous,
+vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et
+la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes,
+des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair
+en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la
+route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir
+personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont
+descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée...
+Est-ce vrai?&raquo;</p>
+
+<p>Je lui ai répondu:</p>
+
+<p>&laquo;C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès,
+uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le
+pied de grue!&raquo;</p>
+
+<p>Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du
+Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit,
+ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des
+menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien
+heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui,
+hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">39.—<i>Dimanche 1<sup>er</sup> janvier 1888</i>.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de
+l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à
+lui, diffèrent singulièrement.</p>
+
+<p>Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à
+peu près inconnu.</p>
+
+<p>Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout
+Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de
+toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait
+éperdument dès qu'il se montrait à elle...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville
+de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.</p>
+
+<p>Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact
+et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a
+peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui
+se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au
+côté pour le service de la France...</p>
+
+<p>Quel magnifique rôle!</p>
+
+<p>à condition que...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">40.—<i>Vendredi 13 janvier</i>.</p>
+
+<p>Un camelot a passé dans Royat, criant l'<i>Almanach Boulanger</i>, que je me
+suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs
+portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est
+l'<i>Intransigeant</i> qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de
+lire la biographie du général.</p>
+
+<p>Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né
+à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie
+dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon;
+blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un
+coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé
+une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé
+capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la
+bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles
+contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après
+vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux
+citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant
+de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé
+d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et
+commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu
+Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion
+d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère
+avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt
+au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci,
+le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude,
+par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.</p>
+
+<p>Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu
+que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette
+même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant
+un coup de botte à Jules Ferry?...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">41.—<i>Lundi 27 février</i>.</p>
+
+<p>Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements,
+plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général
+Boulanger.</p>
+
+<p>On assure que le général—inéligible, puisqu'il est en activité—n'y est
+pour rien.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">42.—<i>Mardi 6 mars</i>.</p>
+
+<p>Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors,
+et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval,
+précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire
+halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres
+artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval
+noir.</p>
+
+<p>Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et
+me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre,
+tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui
+dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est
+toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis
+pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas
+quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,—à cinq heures,
+voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!&raquo;</p>
+
+<p>Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se
+retourner, en descendant vers Clermont.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">43.—<i>Mercredi 7 mars</i>.</p>
+
+<p>Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du
+feu dans leur chambre.</p>
+
+<p>à cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans
+clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.</p>
+
+<p>Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son
+fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.</p>
+
+<p>Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:</p>
+
+<p>&laquo;Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous
+sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient
+maintenant passés!&raquo;</p>
+
+<p>Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son
+silence. Puis il a continué:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien
+j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en
+descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se
+trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en
+mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est tu de nouveau et il a repris:</p>
+
+<p>&laquo;Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de
+paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions
+fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait
+pas naìtre, avait déjà quatre mois!...</p>
+
+<p>&raquo;Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler
+tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même
+temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de
+gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre
+la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils
+m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon
+bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout
+cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces
+derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à
+la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé,
+et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraìner des
+conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle.
+Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence,
+m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus
+m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais
+depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de
+corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus,
+un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite
+de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que
+tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir.
+Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour
+même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission
+de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son
+refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse
+par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre
+heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner
+ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine.
+J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi
+dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis
+sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même.
+C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la
+triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du
+bonheur que nous avons perdu!&raquo;</p>
+
+<p>J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait
+fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.</p>
+
+<p>Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.</p>
+
+<p>Il a repris de nouveau:</p>
+
+<p>&laquo;Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais
+vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir
+retourner ce soir à son chevet!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général,
+ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur,
+mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir
+militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement
+sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez,
+et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà
+commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant
+passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à
+Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris,
+deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez
+n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes,
+vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera
+vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour
+comploter...&raquo;</p>
+
+<p>Le général m'a interrompue:</p>
+
+<p>&laquo;M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens
+encore de répondre &laquo;Non!&raquo; au député Laisant venu exprès me prier d'aller
+à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui
+que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à
+ces voyages...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma
+femme gravement malade...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Malheureusement, comme M<sup>me</sup> Boulanger n'est ni malade, ni disposée à
+servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire...
+Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation
+électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos
+ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne
+partez pas, mon général, laissez-moi partir—si vous le voulez, ce soir
+même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du
+moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude
+et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous
+puissiez vous en absenter régulièrement.&raquo;</p>
+
+<p>Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis
+il m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir
+pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus
+nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher
+de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les
+dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les
+supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et
+uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession:
+je veux attendre quarante-huit heures encore—au prix de quelles
+souffrances, moi seul je le sais!—et je veux encore une fois demander
+une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière
+concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à
+bout!!!&raquo;</p>
+
+<p>Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération
+inou&iuml;e. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu
+précipitamment.</p>
+
+<p>Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix
+terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">45.—<i>Jeudi 15 mars.</i></p>
+
+<p>Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée
+toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq
+heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par
+l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux
+qui annoncent: &laquo;La Révocation du général Boulanger&raquo; et je vois tous les
+passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on
+leur tend.</p>
+
+<p>La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est
+révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité
+par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la
+défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi
+10 mars dernier.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">46.—<i>Vendredi 16 mars.</i></p>
+
+<p>Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me
+suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses
+conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris:</p>
+
+<p>&laquo;Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de
+corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade
+de général de division et reste à la disposition du Ministre de la
+Guerre.</p>
+
+<p>&raquo;Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes.</p>
+
+<p>&raquo;On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la
+situation de l'officier général en non-activité n'entraìne pas de
+sérieux inconvénients.</p>
+
+<p>&raquo;Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas
+accepter de mandat politique.&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger,
+qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et
+supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis
+trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit
+l'empêcher de suivre.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux
+mains!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">47.—<i>Dimanche 18 mars.</i></p>
+
+<p>Les amis du général continuent de plus belle.</p>
+
+<p>Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait
+l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, <i>La Cocarde</i> et un
+&laquo;Comité de protestation nationale&raquo; s'est formé, pour poser sa
+candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à
+toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des
+députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et
+même le rouge des rouges, Henri Rochefort.</p>
+
+<p>Et il les laisse faire!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">48.—<i>Lundi 19 mars.</i></p>
+
+<p>Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par
+un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du
+quartier général. Son successeur est le général Warnet.</p>
+
+<p>Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou
+jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">49.—<i>Vendredi 23 mars</i>.</p>
+
+<p>Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une
+ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y
+aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin,
+j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui
+venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait
+grande foire à Clermont. à partir de dix heures, tout ce monde-là a
+commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.</p>
+
+<p>Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau,
+comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles,
+des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.</p>
+
+<p>Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;">&laquo;Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">C'est là qu'on chant'ra!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">C'est là qu'on dans'ra!</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">On fera la soupe dans la grande soupière,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Et pour la manger</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">On s'passera pas de Boulanger!&raquo;</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>ou encore ils chantaient à tue-tête:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">&laquo;C'est Boulange, Boulange, Boulange,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est Boulanger qu'il nous faut!&raquo;</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est
+continuée à toutes les stations du parcours.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">50.—<i>Lundi 26 mars</i>.</p>
+
+<p>Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000
+voix.</p>
+
+<p>C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait
+plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour
+lui retirer sa qualité de soldat.</p>
+
+<p>Il doit comparaìtre aujourd'hui même.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">51.—<i>Mercredi 28 mars</i>.</p>
+
+<p>C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!</p>
+
+<p>Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la
+retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.</p>
+
+<p>Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par
+les Chambres, même si la guerre éclatait demain!</p>
+
+<p>Que va-t-il devenir, maintenant?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">52.—<i>Dimanche 1<sup>er</sup> avril</i>.</p>
+
+<p>Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle,
+annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a
+manifesté sa volonté de faire de la politique—et quelle politique! Dans
+la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il
+se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il
+attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la
+séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution,
+la revision!</p>
+
+<p>C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui
+existe actuellement.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">53.—<i>Lundi 9 avril</i>.</p>
+
+<p>Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la
+Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les
+départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.</p>
+
+<p>On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">54.—<i>Lundi 6 avril</i>.</p>
+
+<p>Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il
+a été élu par 172.000 voix—100.000 voix de plus que son concurrent
+gouvernemental!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">55.—<i>Vendredi 20 avril</i>.</p>
+
+<p>Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il
+s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la
+foule.</p>
+
+<p>Ses partisans exultent.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">56.—<i>Mercredi 25 avril</i>.</p>
+
+<p>J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une
+manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai.
+Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de
+Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures
+du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;">&laquo;Conspuez Boulanger!</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">Conspuez Boulanger!</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Conspuez!&raquo;</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Ils s'interrompaient pour crier: &laquo;à bas Boulanger! Vive la République! à
+bas le dictateur! à bas le césarisme! à bas les plébiscitaires! à bas la
+Boulange!&raquo;</p>
+
+<p>L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui
+pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.</p>
+
+<p>En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était
+resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes
+gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: &laquo;Vive Boulanger!&raquo; et
+de: &laquo;Vive la France!&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">57.—<i>Dimanche 29 avril</i>.</p>
+
+<p>Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis
+politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche,
+pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur
+Naquet, le père du divorce, fraìchement converti au boulangisme. On a
+fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le
+<i>Comité républicain national</i>. Dehors, sur les boulevards, la foule,
+pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois
+semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et
+contre-manifestations à l'état chronique.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">58.—<i>Dimanche 6 mai</i>.</p>
+
+<p>Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">59.—<i>Lundi 7 mai</i>.</p>
+
+<p>Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Dimanche 6 mai.</p>
+
+<p>&raquo;Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette
+d'autrefois.</p>
+
+<p>&raquo;Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le
+20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs
+qu'elle sera vacante à cette époque.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous
+ferai connaìtre la date exacte de notre arrivée.</p>
+
+<p>&raquo;Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.</p>
+
+<p class="r">&raquo;Général <span class="smcap">Boulanger</span>.</p>
+
+<p>&raquo;Hôtel du Louvre.&raquo;</p>
+
+<p class="top">Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir,
+et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui
+plaise d'en profiter!</p>
+
+<p>J'ai cru bon d'ajouter en <i>post-scriptum</i> que la prudence lui commandait
+de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait
+pas être reconnu.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">61.—<i>Dimanche 13 mai</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée.
+Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département
+du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.</p>
+
+<p>Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer
+dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 <i>bis</i>, rue Dumont-d'Urville.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">62.—<i>Samedi 19 mai</i>.</p>
+
+<p>Sa réponse est arrivée:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Vendredi 18.</p>
+
+<p>&raquo;Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions
+jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de
+toute votre bonne volonté.</p>
+
+<p>&raquo;Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre
+mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.</p>
+
+<p>&raquo;Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la
+gare avec une voiture.</p>
+
+<p>&raquo;Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne
+d'Orléans et nous arriverons par Limoges.</p>
+
+<p>&raquo;à bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux
+souvenir.</p>
+
+<p class="r">&raquo;G. B.&raquo;</p>
+
+<p>Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence!
+Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de
+descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de
+Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil
+vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour
+dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de
+villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous
+chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup
+blanc? Ce serait bien le comble!</p>
+
+<p>Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">63.—<i>Mercredi 30 mai</i>.</p>
+
+<p>Je viens encore de répondre: &laquo;Non&raquo; à une famille de Lyon, qui veut
+descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.</p>
+
+<p>Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général
+pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il
+doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si
+impatiemment attendu par tout le monde?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">64.—<i>Jeudi 31 mai</i>.</p>
+
+<p>Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur—le cher
+envoyeur—a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un
+contre-ordre:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma pauvre Belle Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage
+de quelques jours.</p>
+
+<p>&raquo;Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4.
+Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de
+Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.</p>
+
+<p>&raquo;Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien
+entendu.</p>
+
+<p>&raquo;Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.</p>
+
+<p>&raquo;Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur
+souvenir et vous dire: à bientôt.</p>
+
+<p class="r">&raquo;Général B.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Mercredi 30 mai.&raquo;</p>
+
+<p>Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils
+n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à
+Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi
+par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.</p>
+
+<p>C'est ce que je lui ai écrit.</p>
+
+<p>Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille
+de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du
+15 juin.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">65.—<i>Mardi 5 juin</i>.</p>
+
+<p>C'est hier que le général a prononcé—ou plutôt qu'il a lu, à la
+Chambre, son grand discours-programme.</p>
+
+<p>D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé
+d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise,
+car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être
+obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de
+discussions contradictoires!</p>
+
+<p>Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant
+député!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">66.—<i>Mercredi 6 juin</i>.</p>
+
+<p>Le général accepte ma combinaison:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de
+Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.</p>
+
+<p>&raquo;C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.</p>
+
+<p>&raquo;Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours
+chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous
+les deux.</p>
+
+<p class="r">&raquo;G...</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Mardi 5.&raquo;</p>
+
+<p>Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai
+plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai
+signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.</p>
+
+<p>Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais
+bien faire le vide pour Eux!</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">67.—<i>Mardi 12 juin</i>.</p>
+
+<p>C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés
+ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.</p>
+
+<p>Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les
+garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a
+plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de
+rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les
+antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: &laquo;Il est à faire la
+fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!&raquo;</p>
+
+<p>C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns
+soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde,
+grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à
+cet égard que l'année dernière.</p>
+
+<p>La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce
+passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la
+nature apparaìt la plus belle. Jamais elle ne le fut plus
+merveilleusement que cette année.</p>
+
+<p>Toutes les collines sont couvertes d'une fraìche verdure, tous les
+gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui
+embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis
+terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en
+foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis
+un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre
+aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en
+empêchant qu'ils soient reconnus?</p>
+
+<p>Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu.
+Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été
+longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette
+école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à
+mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car,
+ainsi que l'a dit un jour M<sup>me</sup> Marguerite: &laquo;Il faut parfois servir ses
+amis malgré eux!&raquo;</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>Troisième Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">68.—<i>Mercredi 13 juin</i>.</p>
+
+<p class="smcap c">midi</p>
+
+<p>Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:</p>
+
+<p>&laquo;Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre
+voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.</p>
+
+<p>&raquo;à demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.</p>
+
+<p class="r">&raquo;G...</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Mardi.&raquo;</p>
+
+<p>La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au
+cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare,
+et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit,
+d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y
+charger les bagages.</p>
+
+<p>Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de
+marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que
+l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le
+soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la
+Tiretaine...</p>
+
+<p class="c smcap">onze heures du soir</p>
+
+<p>à deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai
+entendu la voiture revenir.</p>
+
+<p>Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle
+près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter
+un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le
+palier. Il suit à deux pas d'intervalle.</p>
+
+<p>Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue
+depuis des années.</p>
+
+<p>Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens
+auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: &laquo;Chère bonne
+Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?&raquo;</p>
+
+<p>Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner
+est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en
+mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:</p>
+
+<p>&laquo;Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons
+quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela
+pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons
+rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni
+surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous
+n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage,
+sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va
+avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui
+nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous
+rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit
+à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous
+remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera
+tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous
+saviez la vie que je mène à Paris...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de
+suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge,
+Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par
+Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et
+nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dìner ce soir,
+après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon
+ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc,
+moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général.
+Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur
+gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise.
+Elle en dépense de l'argent en toilettes! à chaque voyage, je ne
+reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.</p>
+
+<p>Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans
+leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée
+aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p class="c">&laquo;<i>Auguste, 14, rue Lapérouse,</i></p>
+
+<p class="c">&raquo;<i>Enfant se porte bien.</i></p>
+
+<p class="r">&raquo;<span class="smcap">Parage</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes
+deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine
+saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc
+inscrit séance tenante: &laquo;M. et M<sup>me</sup> Parage, rentiers, venant de
+Paris.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir, je leur ai porté leur dìner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont
+trouvé excellent.</p>
+
+<p>Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.</p>
+
+<p>C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi,
+dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à
+l'unisson...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">69.—<i>Jeudi 14 juin</i>.</p>
+
+<p>Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me
+prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.</p>
+
+<p>Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire
+spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et
+il s'en va.</p>
+
+<p>Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison,
+j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.</p>
+
+<p>En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et
+qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me
+dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau
+pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je
+m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste,
+m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à
+me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les
+épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au
+poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis
+par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de
+devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner
+d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le
+Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus
+aimablement du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est
+l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir
+aussi peu que possible,—à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir
+me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant
+la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance...
+Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite
+de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder
+rancune de cet excès de zèle.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder
+cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et
+même parfois zélés à l'excès...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;à condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun
+sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma
+confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de
+vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir
+dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je
+l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute
+circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi
+complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près
+de vous...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre
+livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce
+mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se
+félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à
+quoi cela peut être dû.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident
+passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le
+1<sup>er</sup> juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me
+trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est cela même, Monsieur le Commissaire.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements
+dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?&raquo;</p>
+
+<p>Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers
+arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire
+tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me
+posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux
+personnes, et prenait quelques notes.</p>
+
+<p>Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus
+gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me
+retirer, quand il m'a dit subitement:</p>
+
+<p>&laquo;Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux
+pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils
+vous paraissent être...&raquo;</p>
+
+<p>J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment
+décisif.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore
+si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu
+leurs noms sur mon livre...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, M. et M<sup>me</sup> Parage... Leur signalement, s'il vous plaìt?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde
+dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande
+pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à
+plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est
+très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements
+de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui
+lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:</p>
+
+<p>&laquo;Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures
+tapageuses?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être
+une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Bien! Très bien!... Et le Monsieur?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en
+détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour
+trait à celle du général Boulanger...&raquo;</p>
+
+<p>Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.</p>
+
+<p>&laquo;...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.&raquo;</p>
+
+<p>Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le
+Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme
+souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est
+descendu pour dìner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont
+trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a
+bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en
+rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès
+qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin,
+mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont
+laissé leurs bagages chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient
+machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui,
+et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées
+vagabondaient ailleurs...</p>
+
+<p>&laquo;Oui, nous verrons...&raquo; a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis,
+s'arrachant brusquement à ses préoccupations: &laquo;Merci encore, chère
+Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous
+avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue
+aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma
+maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie.
+Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce
+moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de
+rédiger son rapport: &laquo;Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le
+général Boulanger n'est pas à Royat!&raquo;</p>
+
+<p>Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au
+général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais
+la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore
+retenti.</p>
+
+<p>La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaìment du monde.
+Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un
+tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque
+j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se
+trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général
+que mon cocher—le seul qu'il fût possible d'employer en toute
+confiance—avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En
+réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec
+sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas
+bon caractère? Ils sont si heureux!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">70.—<i>Vendredi 15 juin</i>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des
+journaux. J'avais là le <i>Figaro</i>, le <i>Gaulois</i>, la <i>Cocarde</i>, le
+<i>Temps</i>, sans parler des gazettes locales.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux
+passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un
+entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais,
+aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée
+mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la
+table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons
+pas eu de peine à la faire revenir à elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet
+entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour
+le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en
+Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La
+révélation livrant mon nom au public...&raquo;</p>
+
+<p>Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été
+si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.</p>
+
+<p>Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès
+cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne
+l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui
+contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de
+leur bonheur!</p>
+
+<p>J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce
+petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher
+les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à
+l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à
+mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou
+réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine
+campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand
+il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on
+croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets
+n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu
+prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le
+danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me
+voilà tranquille.</p>
+
+<p>à six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer
+que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.</p>
+
+<p>Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle
+promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre
+Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait
+conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout
+fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et
+des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la
+fraìcheur du soir.</p>
+
+<p>Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai
+laissés.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">71.—<i>Samedi 16 juin</i>.</p>
+
+<p>J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier
+d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne
+parlant du voyage du général.</p>
+
+<p>Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent
+seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit
+dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois
+pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou
+trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai
+appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes
+l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte
+d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est
+notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout
+cela, pourquoi faire???</p>
+
+<p>Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à
+mon nom, la seconde au nom de M<sup>me</sup> Marguerite. Ils ont causé à
+déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance
+extrêmement très coûteuse que M<sup>me</sup> Marguerite, qui est très
+pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église
+l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu
+ne pouvant pas lui suffire. à cette occasion, le général a fait allusion
+à sa propre instance en divorce contre M<sup>me</sup> Boulanger.</p>
+
+<p>Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence
+incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui
+la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme
+politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus
+tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très
+bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit
+vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il
+s'agit d'être indiscrets...</p>
+
+<p>à sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne
+sont revenus dìner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans
+la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les
+a ravis autant que celle d'hier.</p>
+
+<p>à dìner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les
+événements du mois de mars.</p>
+
+<p>Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé
+son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne
+la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la
+politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien!
+ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle
+me ferait perdre!&raquo;</p>
+
+<p>Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un
+instant, il m'a demandé:</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la
+politique?&raquo;</p>
+
+<p>J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me
+suis dit: à quoi bon?</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre
+de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer
+politique... Je ne connais que ma consigne, moi!&raquo;</p>
+
+<p>Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment,
+ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se
+sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le
+général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait
+indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:</p>
+
+<p class="c"><i>Indicateur des Chemins de fer.—Guides Joanne ou autres:</i></p>
+
+<p class="c"><i>Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,</i></p>
+
+<p class="c"><i>Italie et Sicile, Suisse.</i></p>
+
+<p>Quel projet y a-t-il là-dessous?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">72.—<i>Dimanche, 17 juin</i>.</p>
+
+<p>Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la
+papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux
+librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû
+revenir sans les <i>Guides</i> pour l'Espagne et pour le Maroc.</p>
+
+<p>Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette,
+en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et,
+tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs
+projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois
+prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à
+la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y
+séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile,
+revenir enfin par l'Italie et la Suisse.</p>
+
+<p>L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage
+militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée
+leur apporter des fleurs fraìchement arrivées: je me suis arrêtée à les
+regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise,
+drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges
+manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à
+demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les
+bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois
+qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la
+beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa
+voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force,
+lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers
+lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se
+donnait...</p>
+
+<p>Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au
+moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit
+être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée,
+chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un
+degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?</p>
+
+<p>à six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture
+attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau
+dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas
+encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le
+cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance,
+n'était pas encore là.</p>
+
+<p>Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu
+écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.</p>
+
+<p>à huit heures, ils ont accepté ma proposition de dìner de suite pour
+sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dìner, ils
+ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû
+naìtre dans deux mois d'ici.</p>
+
+<p>Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit,
+souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité
+qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du
+choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de
+santé, de force et de fraìcheur... Puis je leur ai dit toute la
+désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...</p>
+
+<p>&laquo;Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de
+l'espoir que tout n'est pas perdu?...&raquo;</p>
+
+<p>à cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se
+regardant:</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous le promettons!&raquo;</p>
+
+<p>Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin
+d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé
+en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.</p>
+
+<p>Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture
+découverte par une nuit de toute beauté.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">73.—<i>Lundi 18 juin.</i></p>
+
+<p>Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom.
+Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces
+mots:</p>
+
+<p class="c"><i>Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91</i></p>
+
+<p>N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier
+coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques
+indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant
+connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient
+combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins
+rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat
+conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat
+opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de
+ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête,
+tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!</p>
+
+<p>Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les
+deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol
+le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils
+désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de
+voyage à l'étranger.</p>
+
+<p>à onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce
+temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez
+légèrement.</p>
+
+<p>Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au
+cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de
+brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais,
+pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.</p>
+
+<p>Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus
+oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi.
+Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce
+grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...</p>
+
+<p>Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et
+m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle
+y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:</p>
+
+<p><i>S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et
+l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins.</i></p>
+
+<p>Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre,
+qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.</p>
+
+<p>Quand?...</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>Du troisième au quatrième Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">74.—<i>Mardi 19 juin.</i></p>
+
+<p>Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de
+compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime
+et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats
+complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions
+d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et
+dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins,
+mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes
+ricanent: &laquo;Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès
+personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus,
+défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux
+électeurs: &laquo;Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!&raquo;</p>
+
+<p>Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement—il en est bien
+temps!—de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.</p>
+
+<p>Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage
+secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur
+allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que
+le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami,
+le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait
+pour cela.</p>
+
+<p>Le <i>XIX<sup>e</sup> Siècle</i> assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à
+la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.</p>
+
+<p>La <i>Cocarde</i> et la <i>Presse</i> déclarent qu'il a fait simplement un voyage
+à Auch.</p>
+
+<p>Par contre, le <i>Figaro</i> d'hier annonce que, parti de Paris, gare
+d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse,
+puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.</p>
+
+<p>Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me
+faire avouer qu'il était chez moi.</p>
+
+<p>Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai
+ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait
+si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se
+faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">75.—<i>Mardi 3 juillet</i>.</p>
+
+<p>Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p>&laquo;Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez
+pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien
+souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie
+chambrette. Comptez donc toujours sur nous.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable
+et avec quel plaisir j'y ai répondu!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">76.—<i>Mardi 10 juillet</i>.</p>
+
+<p>Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays
+natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme
+un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à
+Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie.
+Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: &laquo;reprendre son épée&raquo; et
+qu'il y atteindrait avant un an.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">77.—<i>Vendredi 13 juillet</i>.</p>
+
+<p>Reçu ce matin un autre billet de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Jeudi 12.</p>
+
+<p>&raquo;Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous
+de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de
+notre sincère affection.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils
+ont dû être écrits avant...</p>
+
+<p>Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le
+général est venu sommer l'Assemblée de reconnaìtre son impuissance et de
+réclamer elle-même sa dissolution.</p>
+
+<p>&laquo;La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a
+renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le
+sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en
+débris, en poussière!&raquo;</p>
+
+<p>Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout
+entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.</p>
+
+<p>Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente:
+&laquo;Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez,
+s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne
+pourrez jamais lui faire de mal!&raquo;</p>
+
+<p>Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui
+criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au
+milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le
+vote et il a jeté sa démission de député.</p>
+
+<p>Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait
+qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">78.—<i>Samedi 14 juillet</i>.</p>
+
+<p>Son sang a coulé.</p>
+
+<p>Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond
+coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,—peut-être
+mortellement.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">79.—<i>Dimanche 15 juillet</i>.</p>
+
+<p>Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre,
+pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et
+résonnaient les mirlitons...</p>
+
+<p>J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux
+nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque
+hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: &laquo;Le Général a succombé
+à sa blessure.&raquo;</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de
+quelques millimètres!</p>
+
+<p>Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait
+partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma
+raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté
+dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte
+Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...</p>
+
+<p>J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly,
+près Paris, 6, boulevard d'Argenson.</p>
+
+<p>Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma
+raison...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">80.—<i>Lundi 16 juillet</i>.</p>
+
+<p>L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison.
+Il a pu prendre un peu de nourriture.</p>
+
+<p>J'ai lu que M<sup>me</sup> Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux
+filles.</p>
+
+<p>J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la
+rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est
+évanouie au moment où le général est tombé...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">81.—<i>Mardi 17 juillet.</i></p>
+
+<p>L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont
+pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">82.—<i>Mercredi 18 juillet.</i></p>
+
+<p>Enfin, une lettre d'Elle!</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi 17 juillet.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Vous avez dû,—d'après l'affection que vous nous portez,—passer
+quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne
+ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de
+guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos
+bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous.</p>
+
+<p>&raquo;Encore et bien toujours à vous!&raquo;</p>
+
+<p>C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire
+maintenant sans hésitation.</p>
+
+<p>C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez
+le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">83.—<i>Vendredi 20 juillet.</i></p>
+
+<p>Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et
+il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le
+mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la
+congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">84.—<i>Samedi 21 juillet.</i></p>
+
+<p>L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé
+pendant quelques instants.</p>
+
+<p>Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui
+prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le
+siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a
+malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on
+pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">85.—<i>Dimanche 22 juillet.</i></p>
+
+<p>Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il
+rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville.</p>
+
+<p>Comme j'ai remercié Dieu, ce matin!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">86.—<i>Lundi 23 juillet.</i></p>
+
+<p>Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville.</p>
+
+<p>L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par
+43.000 voix contre 27.000.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">87.—<i>Mercredi 8 août.</i></p>
+
+<p>Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le
+département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la
+Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble,
+de dimanche en huit.</p>
+
+<p>Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la
+Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraìt aussi
+chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la
+Somme.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">88.—<i>Lundi 13 août.</i></p>
+
+<p>Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec
+ferveur dans le tréfonds de leur âme,—l'attentat contre la vie du
+général Boulanger! Seulement, il a raté.</p>
+
+<p>Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély,
+dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la
+place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un
+homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de
+revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été
+blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général,
+admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe
+qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le
+meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à
+arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les
+citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traìner
+eux-mêmes.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p class="mid">89.—<i>Lundi 20 août</i>.</p>
+
+<p>C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait
+cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois
+départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme
+par 76.000; dans le Nord par 142.000!</p>
+
+<p>Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en
+survive le moindre vestige. Son étoile apparaìt plus resplendissante que
+jamais.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">90.—<i>Vendredi 31 août.</i></p>
+
+<p>Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de
+quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en
+Russie.</p>
+
+<p>Je n'en crois pas un traìtre mot. Le voyage que le Général est en train
+d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici,
+et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder
+jusqu'à ce moment.</p>
+
+<p>Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une
+fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège.
+Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement,
+gagnera le Midi.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">91.—<i>Jeudi 20 septembre.</i></p>
+
+<p>Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général.
+Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les
+journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en
+Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les
+correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le
+Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir
+aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de
+Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi
+en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le
+prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a
+vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui
+prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans
+l'ìle Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il
+s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à
+Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.</p>
+
+<p>Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru
+reconnaìtre le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être
+là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des
+interviewers et des politiciens.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">92.—<i>Lundi 8 octobre.</i></p>
+
+<p>Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal
+qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est
+dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être
+chargé de ramener M<sup>me</sup> Marguerite par un autre chemin.</p>
+
+<p>Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie
+avec le &laquo;Mystérieux voyage du général Boulanger&raquo;.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">93.—<i>Dimanche 14 octobre.</i></p>
+
+<p>Quelle joie! Une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite qui me donne l'espoir de
+les revoir bientôt!</p>
+
+<p class="r">&laquo;Samedi 13 octobre.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très
+mal à vous—car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de
+vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire...
+Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous,
+nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus.
+Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15
+novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez
+savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement
+la fille cadette de qui vous savez.</p>
+
+<p>&raquo;à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous
+retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant,
+nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">94.—<i>Samedi 20 octobre.</i></p>
+
+<p>Reçu un aimable petit mot de M<sup>me</sup> Marguerite, me remerciant
+affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière
+lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je
+me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me
+suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">95.—<i>Mardi 23 octobre.</i></p>
+
+<p>Me voilà rassurée.</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines,
+nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant,
+comptez toujours sur notre bonne affection.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">96.—<i>Dimanche 28 octobre.</i></p>
+
+<p>Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue
+Lowendal. Le Général a prononcé un discours. à la sortie, la Ligue des
+Patriotes lui a fait une ovation endiablée.</p>
+
+<p>Demain, mariage du capitaine Driant.</p>
+
+<p>Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges
+relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes.
+Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre
+princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux
+millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent,
+sorti surtout de la poche des banquiers israélites.</p>
+
+<p>Je ne vois pas le Général jouant les Raton...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">97.—<i>Mardi 30 octobre.</i></p>
+
+<p>Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à
+la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.</p>
+
+<p>Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">98.—<i>Mercredi 31 octobre.</i></p>
+
+<p>Le mariage religieux du capitaine Driant et de M<sup>lle</sup> Marcelle
+Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un
+grand événement parisien.</p>
+
+<p>Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec
+toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé
+une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais
+qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...</p>
+
+<p>L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le
+plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens &laquo;rouges&raquo;,
+devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés.
+M. Laguerre donnait le bras à M<sup>me</sup> la duchesse d'Uzès. Le général du
+Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des
+noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de
+&laquo;M<sup>me</sup> la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de
+ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation&raquo;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au
+mariage.</p>
+
+<p>à la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue
+Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher
+général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.</p>
+
+<p>Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de
+féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs
+envoyées de tous les coins de France.</p>
+
+<p>Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est
+Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">99.—<i>Mercredi 7 novembre.</i></p>
+
+<p>Un billet de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins
+d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans
+ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez,
+comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos
+bonnes amitiés.&raquo;</p>
+
+<p>Sera-ce pour ce mois-ci?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">100.—<i>Mercredi 14 novembre.</i></p>
+
+<p>Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain
+matin.</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que
+nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express
+de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de
+faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi
+matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette
+heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez
+bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa
+voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai,
+afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la
+peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez,
+courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi
+matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6
+heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour
+nous y conduire.</p>
+
+<p>&raquo;à bientôt donc, et comptez toujours sur nous.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">101.—<i>Jeudi 15 novembre.</i></p>
+
+<p>Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un
+bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à
+Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des
+fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me
+suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me
+disais de temps à autre: &laquo;Tant d'heures encore, et ils vont être là!&raquo;</p>
+
+<p>à la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;<i>Impossible partir. Lettre suit.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Pauvre Meunière, une déception de plus!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">102.—<i>Vendredi 16 novembre.</i></p>
+
+<p>La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Jeudi 15.</p>
+
+<p>&raquo;Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons
+partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous
+espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons
+dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous
+promets que ce n'est qu'une chose remise.</p>
+
+<p>&raquo;Croyez à notre bonne affection.&raquo;</p>
+
+<p>Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">103.—<i>Lundi 3 décembre.</i></p>
+
+<p>La quinzaine dont parlait M<sup>me</sup> Marguerite dans sa dernière lettre est
+révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus
+pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie,
+d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de
+me fixer au plus vite.</p>
+
+<p>Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p class="mid">104.—<i>Mercredi 12 décembre.</i></p>
+
+<p>Enfin, une lettre d'Elle:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi?
+Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en
+prie, par retour du courrier.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Bons souvenirs.&raquo;</p>
+
+<p>Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien
+comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas
+reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!</p>
+
+<p>Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">105.—<i>Samedi 22 décembre.</i></p>
+
+<p>Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que
+m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.</p>
+
+<p class="r">&laquo;Vendredi 21 décembre.</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière.</p>
+
+<p>&raquo;Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de
+retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il
+s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous
+sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous
+devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le
+vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise,
+et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.</p>
+
+<p>&raquo;Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.&raquo;</p>
+
+<p>Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous
+deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa
+lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les
+forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême
+de ses vœux?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">106.—<i>Lundi 31 décembre.</i></p>
+
+<p>Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui
+contenait cette lettre d'Elle:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins,
+écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne
+pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera
+prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute
+que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une
+grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour
+lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous
+permettra de rester auprès de vous plus longtemps.</p>
+
+<p>&raquo;Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En
+plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir
+de Riom.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Bons souvenirs.</p>
+
+<p>&raquo;J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce
+que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important,
+faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai
+sacrifice, mais c'est pour lui.&raquo;</p>
+
+<p>Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine,
+et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence,
+du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...</p>
+
+<p>Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à
+apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit
+savoir mieux que moi...</p>
+
+<p>Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette
+obligation de l'aider à Lui mentir,—à Lui, qui ne lui a jamais rien
+caché...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">107.—<i>Mardi 1<sup>er</sup> janvier 1889</i>.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle
+année et la précédente!</p>
+
+<p>Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre,
+pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...</p>
+
+<p>Il est homme politique.</p>
+
+<p>Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue,
+celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et
+aussi les regards terrifiés de ses adversaires...</p>
+
+<p>Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement
+nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des
+millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.</p>
+
+<p>Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">108.—<i>Vendredi 4 janvier</i>.</p>
+
+<p>La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mercredi soir.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous
+m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous
+connaissez le maìtre: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le
+veut,—et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi
+soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y
+refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour
+lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui
+avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu
+cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette
+dépêche:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;<i>Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse</i>,</p>
+
+<p>&raquo;<i>Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit
+jours.&raquo;</i></p>
+
+<p>et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous
+en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je
+vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez
+ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous
+l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible,
+mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison...
+D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais
+être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.</p>
+
+<p>&raquo;Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer
+cette année, je vous embrasse de tout cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à
+Clermont pour expédier la dépêche.</p>
+
+<p>Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente
+actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que
+vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au
+27 de ce mois.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">109.—<i>Samedi 5 janvier</i>.</p>
+
+<p>Elle est toujours encore dans l'angoisse!</p>
+
+<p class="r">&laquo;Vendredi 4.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est
+pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver.
+Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu
+cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M.
+Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder
+au moins de huit jours.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit
+pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant
+mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la
+même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous
+arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez.
+Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais,
+demain, une dépêche vous disant:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;<i>Effet raté et prenez précautions</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout
+demain soir—(quelle imprudence et quelle folie!)—et que nous serions
+dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous
+attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage
+quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester
+plus longtemps.</p>
+
+<p>&raquo;Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si
+une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas
+contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la
+première heure.</p>
+
+<p>&raquo;Mes bonnes amitiés.&raquo;</p>
+
+<p>Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma
+dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue
+peu après l'envoi de cette lettre.</p>
+
+<p>Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en
+arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment
+pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait
+qu'à contre-c&oelig;ur.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">110.—<i>Dimanche 6 janvier</i>.</p>
+
+<p>Dieu merci! la chose est enfin arrangée:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Samedi.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous
+écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.</p>
+
+<p>&raquo;Merci et amitiés.</p>
+
+<p>&raquo;N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce
+qu'il faudra que vous écriviez.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">111.—<i>Vendredi 11 janvier</i>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:</p>
+
+<p class="sev">&laquo;Jeudi 10 janvier 1889.</p>
+
+<p>&raquo;Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma
+bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est
+que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté
+vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée
+par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons
+traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais
+et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à
+qui vous savez:</p>
+
+<p>&raquo;Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an
+et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été
+désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus
+dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule
+chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que,
+maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous
+le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois,
+quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence
+pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaìtre, car, hier, il
+me disait:</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous
+recevoir.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons
+et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre
+réponse... <i>Ne parlez absolument</i> que des empêchements que vous aviez et
+de vos regrets.</p>
+
+<p>&raquo;Encore merci et mes bonnes amitiés.</p>
+
+<p>&raquo;Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le
+télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.&raquo;</p>
+
+<p>Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un
+moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait
+écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est
+bien pénible.</p>
+
+<p>Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne
+venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car
+si vraiment Il était élu à Paris,—ce dont on ne paraìt pas aussi sûr
+qu'Elle l'est,—les conséquences de sa victoire seraient incalculables,
+et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre
+un instant...</p>
+
+<p>Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de
+faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui
+auraient mis leur appartement sens dessus dessous...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">112.—<i>Lundi 21 janvier</i>.</p>
+
+<p>Une lettre recommandée d'Elle:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Dimanche,</p>
+
+<p>&raquo;Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre
+lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je
+me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous
+allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez
+l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons,
+j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie
+infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans
+crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi
+31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1<sup>er</sup> février.
+Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère
+chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons
+bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute
+petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra
+complètement.</p>
+
+<p>&raquo;Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé.
+Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas
+bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou
+qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le
+succès est sûr.</p>
+
+<p>&raquo;Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1<sup>er</sup> au
+matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y
+être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le
+1<sup>er</sup>.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1<sup>er</sup>
+février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il
+me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées
+en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de
+rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations
+possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse,
+dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, <i>La
+Bataille</i>. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en
+galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à
+Paris et dans toute la France...</p>
+
+<p>Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de
+modifier leur projet...</p>
+
+<p>En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble
+leur appartement.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">113.—<i>Vendredi 25 janvier</i>.</p>
+
+<p>Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre,
+auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il
+a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il
+a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.</p>
+
+<p>Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de
+faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne
+remontaient même pas à un an et demi!</p>
+
+<p>Maintenant, au tapissier!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">114.—<i>Samedi 26 janvier</i>.</p>
+
+<p>C'est demain le grand jour.</p>
+
+<p>Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de
+Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes,
+vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le &laquo;candidat de la
+République&raquo;, ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?</p>
+
+<p>Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux
+partis aux prises cherchent à s'étouffer?</p>
+
+<p>Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain,
+quelle sera ta décision souveraine?...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">115.—<i>Dimanche 27 janvier</i>.</p>
+
+<p>Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce
+qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la
+vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce
+même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">116.—<i>Lundi 28 janvier</i>.</p>
+
+<p>à la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche
+qu'elle m'a promise.</p>
+
+<p class="ind">&laquo;<i>Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m.</i></p>
+
+<p>&raquo;<i>Santé absolument parfaite. Suis heureuse. à bientôt. Lettre suit.</i></p>
+
+<p class="sev">&raquo;<i>Marguerite.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.</p>
+
+<p>Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des
+journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!</p>
+
+<p>C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus
+enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">117.—<i>Mardi 29 janvier</i>.</p>
+
+<p>Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la
+journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains
+le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,—et qu'il ne l'a pas fait!</p>
+
+<p>Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant
+vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il
+était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le
+moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.</p>
+
+<p>Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux
+reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se
+tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé.
+La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la
+tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule
+enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu
+résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de
+sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa
+première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime
+nouveau!</p>
+
+<p>Et Il ne l'a pas voulu!</p>
+
+<p>Des amis, paraìt-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien
+voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il
+s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.</p>
+
+<p>Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu
+assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt
+personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié
+à une majorité écrasante?</p>
+
+<p>Oui, qui donc?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">118.—<i>Mercredi 30 janvier</i>.</p>
+
+<p>J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi.</p>
+
+<p>&raquo;Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et
+vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien
+mérité!</p>
+
+<p>&raquo;Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain
+soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je
+crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à
+Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous
+attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas
+retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais
+j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement
+aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que
+vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste
+encore demain.</p>
+
+<p>&raquo;à vendredi et nos bonnes amitiés.&raquo;</p>
+
+<p>Ne pas répondre!—J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à
+Lui, de lui dire: &laquo;Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez
+pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne
+permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant,
+en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une
+femme!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">119.—<i>Jeudi 31 janvier.</i></p>
+
+<p>La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais
+comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre
+jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à
+la gare de Clermont demain matin. Le cocher—celui-là même qui nous a si
+bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,—doit venir me
+prendre à quatre heures et demie.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est
+maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient
+leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a
+remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les
+portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la
+place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus
+coquette et plus gaie.</p>
+
+<p>J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas.
+J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui
+pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la
+locomotive m'amène à travers la nuit...</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>Quatrième Séjour</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">120.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> février</i>.</p>
+
+<p>à quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le
+ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues
+faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient
+seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares
+voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.</p>
+
+<p>J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je
+me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant
+les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de
+prudence que j'avais cru bon d'adresser à M<sup>me</sup> Marguerite: s'il aurait
+soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins
+attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la
+figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son
+grand pardessus de voyage.</p>
+
+<p>Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée
+en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui
+vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des
+yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant
+moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air
+heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire
+tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau
+sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules,
+comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre.
+Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons
+échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: &laquo;Enfin!&raquo;</p>
+
+<p>Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai
+fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les
+bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac
+de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le
+tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher,
+pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes
+retournés à Rayat en moins de vingt minutes.</p>
+
+<p>Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence
+du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de
+venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se
+rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir,
+pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans
+la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui
+forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de
+princesse voyageant incognito.</p>
+
+<p>Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi
+grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand
+imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de
+tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...</p>
+
+<p>Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il
+voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!</p>
+
+<p>Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise
+glaciale qui cinglait cruellement.</p>
+
+<p>&laquo;Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la
+voiture!&raquo; Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur
+chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je
+m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui,
+tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est
+mis à pousser des exclamations:</p>
+
+<p>&laquo;Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes
+compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir,
+il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se
+sentir heureux, ici!&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle
+me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait
+omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de
+complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été
+en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans
+l'appartement?</p>
+
+<p>Pendant ce temps, j'aide M<sup>me</sup> Marguerite à se débarrasser de sa
+voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de
+loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux.
+Elle est admirablement portante, mais Lui paraìt réellement fatigué.
+Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez
+paraìt agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont
+très creusés, la face est pâle.</p>
+
+<p>En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à
+Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de
+journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son
+hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier
+encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait
+recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la
+soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les
+nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation
+presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa
+présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à
+une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de
+Berry!</p>
+
+<p>Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller
+se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait
+prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils
+ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en
+venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la
+seconde au nom de Pacage.</p>
+
+<p>Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. à midi,
+j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je
+leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils
+ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais
+déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine
+marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages
+richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil,
+car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je
+crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le
+même verre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les
+fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus
+de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre
+d'avant-hier?&raquo;</p>
+
+<p>J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de
+nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était
+compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras,
+ai-je répondu:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si
+peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de
+ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris...
+Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en
+la précisant...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû
+lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois
+que je l'ai sur moi...&raquo;</p>
+
+<p>Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après,
+profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue
+moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais
+tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait
+certain maintenant que le général était découvert.</p>
+
+<p>Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais
+de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle
+du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...&raquo;</p>
+
+<p>J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air
+entendu:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la
+discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au
+général...&raquo;</p>
+
+<p>Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée.
+Mais d'où savait-on la nouvelle?</p>
+
+<p>Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine
+insouciante quand ils ont passé à table.</p>
+
+<p>Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à
+petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse
+d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à
+triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs
+venues aujourd'hui de Nice.</p>
+
+<p>Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les
+contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir
+découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils
+ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la
+gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand
+mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de
+leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont
+plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres
+policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le
+froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général
+disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:</p>
+
+<p>&laquo;à propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?&raquo;</p>
+
+<p>J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous
+permettait de coucher le soir même à l'Élysée—et tout le monde se
+demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient
+avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur M<sup>me</sup>
+Marguerite.</p>
+
+<p>Enfin, éclatant de rire:</p>
+
+<p>&laquo;Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!&raquo;</p>
+
+<p>Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive
+contrariété, elle a dit doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je
+ne veux que ce que vous voulez...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, lui, comme pris de repentir:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu
+et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon
+triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de
+posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour
+arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux
+élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit
+millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le
+chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus
+formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le
+comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot...
+Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait
+à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore
+en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une
+manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une
+élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de
+faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ
+de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule
+qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête
+Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en
+uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de
+mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes
+ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux.
+J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je
+venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy,
+j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le
+vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait:
+j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur
+profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je
+le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de
+Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser
+de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...</p>
+
+<p>&raquo;Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si
+240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se
+sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même
+qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était
+donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien
+que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises.
+Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée
+sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre
+avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait
+fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh
+bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne
+sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme
+absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur
+la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me
+coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité
+terrible, le soir du 27 janvier...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des
+éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:</p>
+
+<p>&laquo;Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à
+l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez
+Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir.
+Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras,
+Il lui a dit d'un ton câlin:</p>
+
+<p>&laquo;Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me
+serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y
+excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine,
+qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir
+entraìné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...&raquo;</p>
+
+<p>à petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant
+le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux
+toujours baissés.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en
+avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dìner: ils ne
+contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai
+portés.</p>
+
+<p>J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la <i>Gazette
+d'Auvergne</i> de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:</p>
+
+<p>&laquo;Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5
+heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture,
+aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.&raquo;</p>
+
+<p>&Ccedil;a y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques
+dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des
+visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à
+échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne,
+c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de
+journalistes.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il neige si dru dehors!</p>
+
+<p>Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour
+m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">121.—<i>Samedi 2 février</i>.</p>
+
+<p>La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la
+première heure du matin, j'ai envoyé ma s&oelig;ur à Clermont avec une double
+mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de
+clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même
+temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...</p>
+
+<p>à neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient
+encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les
+volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que
+ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison.
+Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si
+vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur
+dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant
+que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se
+frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches
+sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux
+de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des
+brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de
+neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce
+n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses,
+sombre verdure infiniment triste aussi.</p>
+
+<p>Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements
+clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de
+roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui
+descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraìchement
+abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au
+pelage fauve les traìnent péniblement. Les paysans qui marchent auprès
+portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en
+peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille
+enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige
+dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.</p>
+
+<p>J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de
+surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un
+peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaìtre messieurs les
+agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns
+circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines
+suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste
+fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second
+fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le
+long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est
+perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le
+tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la
+maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis
+quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros
+flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa
+pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment
+pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...</p>
+
+<p>Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement
+inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la
+ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de
+Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraìtrait qu'il a été
+reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la
+<i>Gazette d'Auvergne</i> qui attendait son fils par le même train, et qui
+s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave,
+la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la
+nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage
+d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.</p>
+
+<p>Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter
+d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général.
+Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon
+habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que
+sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés
+devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!</p>
+
+<p>L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le
+couvert dans la salle à manger, quand M<sup>me</sup> Marguerite est venue tout à
+coup me trouver.</p>
+
+<p>Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui
+tremblait un peu d'émotion contenue:</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la
+peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que
+s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est
+que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une
+plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se
+renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois
+pour toutes que je n'ai aucune influence—vous entendez bien:
+<i>aucune</i>—sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de
+tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est
+pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma
+propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le
+général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la
+conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre
+affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne
+pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont
+pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et
+comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous
+demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels
+que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui ai répondu, émue moi aussi:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la
+peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me
+demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.&raquo;</p>
+
+<p>Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour
+retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.</p>
+
+<p>Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont
+informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il
+ne leur prìt fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils
+entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se
+reposer en faisant de la lecture et en causant.</p>
+
+<p>à peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en
+m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver
+un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave
+cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de
+questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général
+chez moi...</p>
+
+<p>&laquo;Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire...
+Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire
+la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le
+connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je
+venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui
+vous avons amené le général!&raquo;</p>
+
+<p>Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité,
+savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger,
+puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé
+d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre
+les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet
+instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir
+de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit
+verre pour le stimuler dans son indignation.</p>
+
+<p>Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la
+robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait
+d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce
+temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai
+fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire
+parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur
+demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.</p>
+
+<p>à la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai
+trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et
+fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant
+l'échappée du moindre filet de lumière.</p>
+
+<p>Il est venu d'autres visiteurs encore.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, le général a sonné pour dìner. Je venais justement de
+me remettre en robe de soie. M<sup>me</sup> Marguerite avait la même toilette
+qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle
+qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.</p>
+
+<p>Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se
+rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble:
+l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce
+terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale,
+où ses amis auraient voulu qu'il se rendìt en grand uniforme; les soins
+dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que M<sup>me</sup> Boulanger, loin
+d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient
+prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce
+délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec
+M<sup>lle</sup> Marcelle, dont M<sup>me</sup> Marguerite parlait comme d'une chère sœur
+cadette et qu'elle a même appelée &laquo;sa fille adoptive, son héritière
+unique&raquo;, ce qui lui a valu un regard de reproche du général.</p>
+
+<p>Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur
+remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du
+clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin...
+Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis
+descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle
+commune.</p>
+
+<p>Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des
+journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart
+reproduisent l'information de la <i>Gazette d'Auvergne</i>. Le <i>Figaro</i> était
+de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui.
+Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">122.—<i>Dimanche 3 février</i>.</p>
+
+<p>J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma
+vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied,
+sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui
+voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à
+l'hôtel plus de deux cents personnes.</p>
+
+<p>Mais, procédons par ordre.</p>
+
+<p>Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de
+Clermont.</p>
+
+<p>à neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont
+plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans
+hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au
+facteur:</p>
+
+<p>&laquo;Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise
+plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger,
+à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.&raquo;</p>
+
+<p>D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de
+police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il
+n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier.
+L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le
+regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en
+chantant.</p>
+
+<p>Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée
+qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans
+le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri
+aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre
+révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée,
+des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent
+observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des
+arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais
+il paraìtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil
+photographique... Bien du plaisir, Messieurs!</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maìtre s'est arrêté
+devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute
+mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais
+occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On
+l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre
+quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le
+monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui
+portait cette adresse:</p>
+
+<p class="ind"><i>Madame Marie Quinton</i>,</p>
+
+<p class="ind1"><i>Hôtel des Marronniers.</i></p>
+
+<p>Il ajoute en chuchotant:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous prie de déchirer la première enveloppe.&raquo;</p>
+
+<p>J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre
+adresse:</p>
+
+<p class="ind"><i>Urgente très pressée,</i></p>
+
+<p class="ind1"><i>Monsieur le Général Boulanger,</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Royat.</i></p>
+
+<p>Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui
+réponds:</p>
+
+<p>&laquo;Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur...
+Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas
+ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une
+année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11
+bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous
+l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier
+courrier du matin...&raquo;</p>
+
+<p>Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au
+monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en
+saluant, la mine longue, longue... à midi, quinze messieurs étaient à
+table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux,
+plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire
+en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je
+me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont
+le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille
+bruits semblables.</p>
+
+<p>Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en
+bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur
+visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui
+les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de
+remonter jusqu'à eux.</p>
+
+<p>Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette
+ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus
+des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches
+avec du vinaigre...</p>
+
+<p>à trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de
+place alignées le long de la route, formant une file longue de deux
+cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien
+que pour regarder les fiacres.</p>
+
+<p>La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges
+à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le
+mauvais temps.</p>
+
+<p>Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. à peine
+avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire
+front à celles de l'autre.</p>
+
+<p>Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des
+messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très
+difficilement, avec un fort accent étranger.</p>
+
+<p>Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire
+contresigner son livret par le général Boulanger, &laquo;son général,
+sacrebleu!&raquo; L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons,
+à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du
+monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et
+qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris,
+pour toucher la main au général de ses rêves...</p>
+
+<p>Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû
+leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des
+journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au
+grenier.</p>
+
+<p>Il est venu, enfin,—comble des combles,—un monsieur pour faire une
+saison!</p>
+
+<p>Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général
+s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait
+confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce
+dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez
+moi.</p>
+
+<p>Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces
+se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne
+m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien
+trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois
+jours!</p>
+
+<p>à six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en
+uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par
+le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois
+heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés
+jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de
+disparaìtre afin de servir le général à table.</p>
+
+<p>Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti
+une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter
+la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à
+neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dìner!</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il
+était grand temps de dìner. Elle et lui n'y songeaient même pas!</p>
+
+<p>Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour
+n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le
+repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune,
+toujours encore pleine de monde.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je
+lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième
+fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas
+eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les
+leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris!
+Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du
+séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez
+eux les mains vides et l'air navré:</p>
+
+<p>&laquo;Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de
+Paris n'est pas encore arrivé...&raquo;</p>
+
+<p>Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il
+s'est mis à pester comme un beau diable:</p>
+
+<p>&laquo;Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là
+l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous
+plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures
+élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on
+n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je
+me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...&raquo;</p>
+
+<p>J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de <i>La Guerre de Demain</i>, le
+général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout
+autre préoccupation.</p>
+
+<p>Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé
+ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus
+fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que
+d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait
+fait absorber aujourd'hui!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">123.—<i>Lundi 4 février</i>.</p>
+
+<p>Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient
+poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a
+neigé, du reste, sans discontinuer.</p>
+
+<p>J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes
+locales.</p>
+
+<p>corté de lettres à l'adresse du général,
+attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il
+m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il
+m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème
+incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes
+cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre
+enveloppe qui portait:</p>
+
+<p class="c"><i>Monsieur Parage—Personnelle.</i></p>
+
+<p>Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis
+aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après
+avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous
+nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente
+que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places
+seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six
+heures.&raquo;</p>
+
+<p>Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en
+aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment,
+c'était s'exposer à des mésaventures certaines.</p>
+
+<p>J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne
+pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.</p>
+
+<p>à déjeuner le général et M<sup>me</sup> Marguerite ont été de fort belle humeur.
+L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de
+visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur
+blond, genre anglais, qui était, paraìt-il, un explorateur suédois très
+connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il
+avait compté sans la sœur tourière...</p>
+
+<p>Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de
+fraìcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai
+apportées. M<sup>me</sup> Marguerite était en train de mettre sa grande
+toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres
+mains. Ils ont dìné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur
+remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne
+parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment
+embarrassée.</p>
+
+<p>Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore
+attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui
+n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement
+inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors
+sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en
+arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La
+seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de
+Clermont.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie
+jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée
+d'une semelle... à Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture;
+mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne
+nous a plus lâchés...&raquo;</p>
+
+<p>Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de
+faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis
+dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand
+j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma
+porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!</p>
+
+<p>J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et
+tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez
+pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le
+moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde
+des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la
+rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques
+années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes
+vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont
+entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les
+cylindres à bluter la farine. à l'étage au-dessus se trouvent les
+meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière,
+qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où
+part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier
+menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne
+reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à
+la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut
+en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des
+individus sont en train de faire.</p>
+
+<p class="top">Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance:
+j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence
+du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'&oelig;il,
+glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la
+farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes
+qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traìnait sur l'évier: je
+l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec
+la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante,
+j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le
+long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma
+sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas,
+je me suis écriée:</p>
+
+<p>&laquo;Halte-là! ou je coupe!...&raquo;</p>
+
+<p>La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois
+étages, sans salut possible pour lui.</p>
+
+<p>Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.</p>
+
+<p>J'étais dès lors maìtresse de la situation, et le sentiment que j'en
+avais me donnait un calme presque souriant.</p>
+
+<p>J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors
+aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux
+d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait
+encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position
+était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné
+vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires:
+de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-nous redescendre, s'il vous plaìt?&raquo;</p>
+
+<p>Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on
+remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire
+sans mettre en péril, du même coup, l'<i>incognito</i> du général? Il n'y
+fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans
+bruit, en gardant l'aventure secrète.</p>
+
+<p>Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans
+causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.</p>
+
+<p>Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.</p>
+
+<p>Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde,
+pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne
+suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de
+toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai
+consolider, dès demain, celles qui ferment mal.</p>
+
+<p>Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever?
+Essayer de le surprendre seulement?...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">124.—<i>Mardi 5 février.</i></p>
+
+<p>Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure
+d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le
+cerveau.</p>
+
+<p>Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.</p>
+
+<p>La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. à onze heures, le
+général et M<sup>me</sup> Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est
+bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux
+sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier
+d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le
+général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se
+serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maìtresse morte. Ils
+ont discuté sur cette action. M<sup>me</sup> Marguerite a déclaré qu'elle ne
+pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une
+vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge
+l'heure venue....</p>
+
+<p>Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:</p>
+
+<p>&laquo;Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée
+au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie,
+dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours
+le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le
+garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci
+de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir
+avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas
+vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que
+je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la
+cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à
+une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si
+j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui
+m'attache à la vie: de te perdre, toi!...&raquo;</p>
+
+<p>Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé:
+la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient
+autant que ses paroles.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se
+laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en
+supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera
+jamais...&raquo;</p>
+
+<p>Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient
+apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...</p>
+
+<p>...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les
+valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en
+divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une
+solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande
+d'annulation du mariage religieux de M<sup>me</sup> Marguerite, qui rencontrait
+bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une
+observation:</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous
+serez devenu maìtre du pouvoir...&raquo;</p>
+
+<p>Le général s'est mis à rire:</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se
+termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est
+infaillible!&raquo;</p>
+
+<p>Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le
+courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité
+était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures,
+il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à
+dìner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa
+voiture attendait devant la porte.</p>
+
+<p>Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est
+tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai
+donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en
+face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six
+heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans
+attendre qu'on le lui répétât.</p>
+
+<p>Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dìner et, tandis qu'ils
+mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre
+voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de
+plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.</p>
+
+<p>En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont
+levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement
+des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.</p>
+
+<p>&laquo;Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous
+reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et
+l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril
+sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous
+prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez
+constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence
+et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi,
+promettez-nous de venir de suite...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;De tout mon cœur, je vous le promets!&raquo; ai-je répondu aussi
+distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils
+m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.</p>
+
+<p>La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder.
+Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture,
+dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est
+arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les
+chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture
+était déjà loin.</p>
+
+<p>...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont
+été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour
+se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait
+défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses
+passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur
+bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des
+curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu
+tant de mal à les défendre.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>Du quatrième Séjour au Voyage de Londres</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">125.—<i>Mercredi 6 février.</i></p>
+
+<p>Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais
+aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois,
+j'ai été réveillée par un grand cri de: &laquo;à bas Boulanger!&raquo; poussé d'une
+voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que
+je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos!
+Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de
+volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je
+m'alitais.</p>
+
+<p>Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du
+général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le
+mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre.</p>
+
+<p>Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui,
+m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on
+les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20
+kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une
+voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se
+relayent, paraìt-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout
+attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois
+par jour. Des clients même—car il en est encore revenu plusieurs
+aujourd'hui,—se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en
+sortant de chez moi.</p>
+
+<p>Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents,
+envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid,
+par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour
+surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?...</p>
+
+<p>Si, au moins, cela pouvait les réchauffer!</p>
+
+<p>...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir
+du linge que M<sup>me</sup> Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à
+grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant
+étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une
+toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile
+festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq
+fleurons,—du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs
+en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">126.—<i>Jeudi 7 février.</i></p>
+
+<p>Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le
+général chez moi, ne se doute encore de son départ.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">127.—<i>Vendredi 8 février.</i></p>
+
+<p>Reçu une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet
+de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous
+portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et
+bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit
+jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais
+vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que
+j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans
+restriction...</p>
+
+<p>&raquo;Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de
+vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance—mais, c'est
+égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et
+faites-les bien mettre à la gare.</p>
+
+<p>&raquo;Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez
+vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux
+de vous le prouver.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au
+moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me
+réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue
+dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui
+vaille!</p>
+
+<p>Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général
+parti de Royat.</p>
+
+<p>Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu.
+à ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait
+pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si
+peu réussi au mois de juin!</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">128.—<i>Dimanche 10 février</i>.</p>
+
+<p>Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue
+Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice.
+Des rédacteurs ont eu la na&iuml;veté de lui demander s'il était vrai qu'il
+se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux,
+et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de
+Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:</p>
+
+<p>&laquo;Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du
+1<sup>er</sup> au 5 février. Il est descendu chez la &laquo;Belle Meunière&raquo;. Le
+général a reçu secrètement diverses visites de personnalités
+boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années
+dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la
+Comédie-Française...</p>
+
+<p>&raquo;Le fait est absolument certain.&raquo;</p>
+
+<p>Comment donc!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">130.—<i>Mardi 12 février</i>.</p>
+
+<p>Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas.
+Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis
+de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a
+décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin
+que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de
+milliers de suffrages au général.</p>
+
+<p>Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont
+prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au
+renouvellement de la Chambre entière.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">131.—<i>Vendredi 15 février</i>.</p>
+
+<p>Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le
+Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que
+le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.</p>
+
+<p class="mid">132.—<i>Samedi 23 février</i>.</p>
+
+<p>Une nouvelle lettre de M<sup>me</sup> Marguerite m'est parvenue, portant, autant
+que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Vendredi, 2 h.</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense
+souvent, c'est-à-dire <i>nous</i> pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant
+de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus
+tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais
+pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce
+sera pour le 7.</p>
+
+<p>&raquo;Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire
+plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous
+les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.&raquo;</p>
+
+<p>à part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus!
+Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">133.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> mars</i>.</p>
+
+<p>à peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de
+théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de
+l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver,
+les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la
+Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le
+coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.</p>
+
+<p>En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se
+demande: &laquo;Que va-t-il faire?&raquo; Mais lui, souriant et tranquille, se
+trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au
+Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y
+côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle
+du prince de Polignac et du duc de Montmorency.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">134.—<i>Samedi 9 mars</i>.</p>
+
+<p>Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de
+rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt
+par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dìner que M<sup>me</sup> la
+duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de
+France se pressaient dans les salons.</p>
+
+<p>La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de
+chasse ont sonné les <i>Pioupious d'Auvergne</i>.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">135.—<i>Vendredi 15 mars</i>.</p>
+
+<p>Pendant que le général, comme disent les journaux, &laquo;fait le tour du
+monde parisien en 90 jours ou davantage&raquo;, la Chambre, sur la demande du
+Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés
+boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de
+la Ligue des Patriotes.</p>
+
+<p>Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.</p>
+
+<p>On commence à parler de poursuites possibles contre le général en
+personne.</p>
+
+<p>Je suis inquiète et je l'ai écrit à M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">136.—<i>Lundi 18 mars</i>.</p>
+
+<p>Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M.
+Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à
+prononcer les paroles suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche
+que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je
+dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce
+que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et
+je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!&raquo;</p>
+
+<p>Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un
+geste de menace et de défi.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">137.—<i>Lundi 25 mars</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:</p>
+
+<p class="ind">&laquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous
+vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai
+dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été
+fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche
+de vous écrire, afin de vous rassurer sur <i>tout</i>; tout va très bien. Il
+y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que
+mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les
+vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne
+peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous
+est si chère.</p>
+
+<p>&raquo;Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans
+le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à
+l'avance de ce grand plaisir.</p>
+
+<p>&raquo;Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous
+affectionnons bien.&raquo;</p>
+
+<p>Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà
+par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa
+demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de
+réintégrer le domicile conjugal, M<sup>me</sup> Boulanger a trouvé cette
+déconcertante réponse: &laquo;Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!&raquo;</p>
+
+<p>Bref, la &laquo;certaine chose qu'on a dû remettre un peu...&raquo;, c'est
+l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">138.—<i>Dimanche 31 mars</i>.</p>
+
+<p>Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se
+serait trouvé mal à un dìner en ville; il aurait souffert de douleurs
+telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que
+le malaise est dû aux dìners trop répétés dans le grand monde. Les
+autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont
+d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement
+rétabli.</p>
+
+<p>D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général
+serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose
+s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit
+commencer après-demain au tribunal correctionnel.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">139.—<i>Lundi 1<sup>er</sup> avril</i>.</p>
+
+<p>Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur
+général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué
+et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre
+sur lui, paraìt-il, d'intenter des poursuites au général.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">140.—<i>Mardi 2 avril</i>.</p>
+
+<p>J'ai parcouru la <i>Gazette d'Auvergne</i> pour voir ce qu'on dit du procès
+de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.</p>
+
+<p>J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit
+courait à Paris que le général a pris la fuite...</p>
+
+<p>Voyons, Messieurs, le 1<sup>er</sup> avril, c'était hier. Vous retardez!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">141.—<i>Mercredi 3 avril</i>.</p>
+
+<p>La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux
+venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de
+leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son
+secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un
+agent secret l'aurait filé, paraìt-il, lundi soir, jusqu'au n&ordm; 39 de la
+rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute
+de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le
+couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45,
+l'express de Bruxelles.</p>
+
+<p>La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau
+enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition!
+Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?</p>
+
+<p>Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général
+aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours
+de repos, en dépistant tous les indiscrets.</p>
+
+<p>Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient
+passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à
+l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de
+M<sup>me</sup> Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine
+venue?...</p>
+
+<p>Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">142.—<i>Mardi 9 avril.</i></p>
+
+<p>J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible
+encore.</p>
+
+<p>Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un
+peu.</p>
+
+<p>Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45
+qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est
+descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est
+seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été
+chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le
+comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les
+uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de
+journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce
+qu'il se savait à la veille d'être arrêté.</p>
+
+<p>Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première
+s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au
+général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite,
+c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour
+crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui
+semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.</p>
+
+<p>C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le
+général.</p>
+
+<p>...M<sup>me</sup> Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en
+songeant à elle!</p>
+
+<p>Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?</p>
+
+<p>Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas
+compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne
+se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il
+qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la
+fuite devait fatalement entraìner pour sa propre vie: le scandale
+public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les
+journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de
+toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier
+des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler
+dans l'exil?</p>
+
+<p>Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos
+yeux clairs, pour y découvrir la vérité...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">143.—<i>Lundi 15 avril.</i></p>
+
+<p>Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police
+perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On
+assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et
+d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au
+général.</p>
+
+<p>Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone
+entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va
+décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer,
+avenue Louise.</p>
+
+<p>Les journaux disent que M<sup>me</sup> de B... (quelques-uns prennent un malin
+plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général
+sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que,
+malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle
+amie.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">144.—<i>Dimanche 21 avril.</i></p>
+
+<p>On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour
+n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres.</p>
+
+<p>Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de
+ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les
+gens—ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent,
+hélas!—couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est
+intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente.
+Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave
+Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres
+outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">145.—<i>Vendredi 26 avril.</i></p>
+
+<p>Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier
+matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres
+s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du <i>Victoria</i>, frété
+exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été
+hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol.
+Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">146.—<i>Mercredi 1<sup>er</sup> mai.</i></p>
+
+<p>Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison
+toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques
+de Londres, 51, Portland Place.</p>
+
+<p>à Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52<sup>e</sup> anniversaire de sa
+naissance. On a lu une lettre de lui où il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai
+depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.&raquo;</p>
+
+<p>Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois,
+qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle
+qui va s'ouvrir?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">147.—<i>Samedi 19 mai.</i></p>
+
+<p>Voici plus d'un mois que j'ai écrit à M<sup>me</sup> Marguerite, et pas de
+réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres.</p>
+
+<p>Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne
+parlent presque plus de Lui.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">148.—<i>Samedi 22 juin.</i></p>
+
+<p>Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de M<sup>me</sup> Marguerite,
+ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois.</p>
+
+<p>Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la
+haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">149.—<i>Dimanche 14 juillet.</i></p>
+
+<p>L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi,
+devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">150.—<i>Mercredi 17 juillet.</i></p>
+
+<p>Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses
+que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres,
+pour la sainte Marguerite.</p>
+
+<p>Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui
+vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue
+les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500
+cantons de France appelés au vote.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">151.—<i>Dimanche 28 juillet.</i></p>
+
+<p>Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on
+affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte
+Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour
+sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute
+de quoi ils seront jugés par contumace.</p>
+
+<p>J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La
+candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans
+Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">152.—<i>Lundi 29 juillet.</i></p>
+
+<p>On ne connaìt encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le
+général n'a passé que dans six.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">153.—<i>Mardi 30 juillet</i>.</p>
+
+<p>Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne
+n'osait le prévoir.</p>
+
+<p>Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans
+sont consternés.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">154.—<i>Vendredi 9 août</i>.</p>
+
+<p>Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire
+commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du
+Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé
+hier à lire son réquisitoire.</p>
+
+<p>La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans
+doute encore deux grandes audiences.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">155.—<i>Samedi 10 août</i>.</p>
+
+<p>Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du
+réquisitoire.</p>
+
+<p>De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à
+moi, que le M. Auguste, auquel M<sup>me</sup> Marguerite m'avait écrit de
+télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du
+général,—une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle,
+surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se
+tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?</p>
+
+<p>Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée
+des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger:
+1.275 en seize mois!</p>
+
+<p>M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre
+celle de toutes les missives que la poste a <i>oublié</i> de transmettre...
+Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience
+supplémentaire!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">156.—<i>Dimanche 11 août</i>.</p>
+
+<p>C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du
+réquisitoire s'est achevée.</p>
+
+<p>Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un
+gros roman,—si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout,
+n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres
+complètes de Lucie Herpin!</p>
+
+<p>Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel
+on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une
+conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 30%;"><i>Che vôl batre mo bourriquo</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 30%;"><i>Troubaré be tourzou no triquo</i><a name="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+</span><br />
+</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">157.—<i>Jeudi 15 août</i>.</p>
+
+<p><i>Consummatum est</i>. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé
+hier soir à six heures.</p>
+
+<p>Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes
+et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte
+fortifiée.</p>
+
+<p>L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits
+de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous
+séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la
+Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. à moins qu'il
+ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...</p>
+
+<p>Mais, alors, pourquoi être parti?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">158.—<i>Jeudi 5 septembre</i>.</p>
+
+<p>Enfin, enfin, une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite!</p>
+
+<p class="r">&laquo;Jeudi 29 août.</p>
+
+<p>&raquo;Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de
+très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car,
+depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris...
+nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle
+est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit
+l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre.
+J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera
+suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre
+cœur à notre égard.</p>
+
+<p>&raquo;Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie.
+Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous
+séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a
+supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il
+est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il
+sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me
+charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais
+que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,—si vous n'êtes
+pas devenue oublieuse!!</p>
+
+<p>&raquo;Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre:
+sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra,
+vous mettrez dessus:</p>
+
+<p class="c"><i>Mademoiselle Francine Molès,</i></p>
+
+<p class="c"><i>39, rue de Berry,</i></p>
+
+<p class="sev"><i>Paris.</i></p>
+
+<p>&raquo;Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre
+enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:</p>
+
+<p class="c"><i>Faire parvenir à Madame de B...</i></p>
+
+<p class="sev"><i>De suite.</i></p>
+
+<p>&raquo;J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me
+parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours
+aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours
+les plus heureux.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous embrasse, vilaine oublieuse.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.&raquo;</p>
+
+<p>La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boìte de gare.
+Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat!</p>
+
+<p>Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes
+pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?</p>
+
+<p>J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la
+croisée d'un des séides de M. Constans!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">159.—<i>Lundi 16 septembre</i>.</p>
+
+<p>On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de
+théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette
+semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes
+élections de dimanche prochain.</p>
+
+<p>Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et
+chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois.</p>
+
+<p>Du côté des brochures, voilà le <i>Boulangiste</i> du mois d'août 1886, avec
+les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en
+petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les <i>Almanachs
+Boulanger</i> et plusieurs biographies du général, depuis la première,
+parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...</p>
+
+<p>Voilà aussi les diverses <i>proclamations</i> et <i>déclarations</i> du général,
+puis un long panégyrique intitulé: <i>Celui que nous voulons!</i> puis la
+brochure de M. Laisant: <i>Pourquoi et comment je suis boulangiste</i> et la
+contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas.
+Voilà, d'autre part, le placard: <i>Au peuple, mon seul juge!</i> où le
+général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la
+brochure de propagande: <i>Qui a dit vrai?</i> tout récemment parue,
+laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations.</p>
+
+<p>Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'<i>En
+revenant d'la revue</i>, les <i>Pioupious d'Auvergne</i>, le <i>Général Revanche</i>,
+le <i>Prépare-toi, soldat de France</i>! l'hymne <i>Honneur au vaillant
+Général!</i> et celui qui a nom <i>Faut qu'il revienne!</i> (sur l'air d'<i>En
+revenant d'la revue</i>):</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Nous le voulons, la France entière,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Qui n'a pourtant pas froid aux yeux,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Mais qui regarde à la frontière,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Veut ce ministre valeureux.</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">La nation est assez forte,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Nous cherchons la paix, mais qu'importe</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Qu'on fronce le sourcil là-bas:</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Boulanger nous guide au combat!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">à coup sûr, ce jour-là,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Le peuple et le soldat</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Suivront leur brave général,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Avec un entrain général,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Sous les plis du drapeau,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Émules de Marceau,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Tous se mettront à crier:</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">&laquo;Vive la France et Boulanger!&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 22%;">Oui, Boulanger</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">à bien su relever</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Le moral du troupier,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Qu'on s'en souvienne!</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Le peuple entier,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Dont il s'est fait aimer,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Réclame Boulanger:</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Faut qu'il revienne!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre,
+sont tout simplement idiots. Exemple:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">LA REVANCHE DE BOULANGER</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Comme une relique,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Notre général,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Néral!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Aim' la République,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">C'est un homme loyal,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Loyal!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Gloire au patriote</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Qui tient not' drapeau,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Drapeau!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Gloire au sans-culotte,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Sans-culotte... de peau,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">De peau!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Je ne continue pas.—Voici l'image du général crucifié par la
+Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: &laquo;Il
+ressuscitera!&raquo; Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du
+glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches
+du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">TOUS VONT DÉCAMPER</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Depuis longtemps la Chambre</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Ne fait que dormir,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">De janvier à décembre:</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Il faut en finir!...</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Paris, la province</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Demandent promptement</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Que l'on vous évince</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Tous du Parlement!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Les cinq cents rois fainéants de la Chambre</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Vont tous décamper,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Grâce à Boulanger!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">La dissolution</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Fera passer la revision!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">On verra la France,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Au premier signal,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Donner sa confiance</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Au brav' général.</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Tous, comme un seul homme,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Tous iront voter</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Et l'on verra comme</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">On aim' Boulanger!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Boulanger, le maìtre</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">D'une majorité,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Bientôt fera naìtre</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">La prospérité!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Alors notre France,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Vivant dans la paix,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Reprendra confiance,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Heureuse désormais!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 30%;">(<i>Au refrain</i>.)</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Il y a aussi la <i>Marseillaise boulangiste</i> qui appelle au vote:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Aux urnes, citoyens!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Échappons au danger!</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Votons,</span><br />
+<span style="margin-left: 22%;">Votons,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Sur un seul nom!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Votons pour Boulanger!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est
+également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous
+autres, femmes! Tel: l'<i>&#338;illet patriotique</i>, précédé d'une vignette qui
+encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">(Air: <i>Les Pioupious d'Auvergne</i>.)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Quand le ciel se dore,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">D'avril à juillet,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Aux feux de l'aurore,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Resplendit l'œillet!...</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Ô fleur d'espérance,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Chante avec fierté</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Le peuple de France</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Et la liberté!</span><span style="margin-left: 15%;">(<i>Au refrain.</i>)</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 16%;">Acclamons tous l'œillet patriotique,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">L'œillet parfumé</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Qui fleurit en mai;</span><br />
+<span style="margin-left: 16%;">Qu'il soit l'emblème de la République</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Et tout palpitants</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Chantons cette fleur du printemps.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Aux champs de l'histoire</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Pour un front guerrier,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">L'emblème de gloire</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Sera le laurier!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20%;">Laisse-lui son rôle,</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">&#338;illet si vanté!</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">Sois le grand symbole</span><br />
+<span style="margin-left: 20%;">De fraternité!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été
+fatal, ce premier lundi d'avril...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">160.—<i>Dimanche 22 septembre</i>.</p>
+
+<p>Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée
+de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Vendredi.</p>
+
+<p>&raquo;Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par
+Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous
+faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre
+dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont,
+pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un
+fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare
+du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures);
+vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous
+reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et
+retour, par <i>Calais</i> et <i>Douvres</i>. C'est à Calais que vous prenez le
+bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour
+Londres, gare de <i>Charing-Cross</i>. Bien entendu, votre billet pris à
+Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. à la gare de
+Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures &frac12; du soir, vous
+trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un
+œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à
+personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le
+mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique
+qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous
+êtes M<sup>me</sup> Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous
+demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette
+lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de
+cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de:</p>
+
+<p class="c"><i>Madame Abadie,</i></p>
+
+<p class="c"><i>51, Portland-Place, Londres, Angleterre.</i></p>
+
+<p>&raquo;Je l'écris de nouveau:</p>
+
+<p class="c"><i>Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres</i>.</p>
+
+<p>&raquo;Dans une autre enveloppe, vous mettrez:</p>
+
+<p class="c"><i>Pour Madame de B...</i></p>
+
+<p>&raquo;Est-ce bien compris?</p>
+
+<p>&raquo;Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer,
+toujours au nom de M<sup>me</sup> Abadie, une dépêche avec ces mots: &laquo;<i>Suis en
+route</i>.&raquo; Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter
+l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne
+à qui vous l'adressez la lise.</p>
+
+<p>&raquo;C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et,
+je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. à mardi, donc. Je vous
+embrasse.</p>
+
+<p>&raquo;Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. à
+Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le
+train s'arrête dans Londres.&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de
+départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie
+de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris!
+Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens
+que ce départ va plonger dans un véritable désespoir!</p>
+
+<p>N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera
+d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières
+paroles d'adieu: &laquo;d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de
+moi!&raquo;</p>
+
+<p class="c smcap">Minuit</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des
+Députés.</p>
+
+<p>Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui
+ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles.
+Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. à Royat même, le candidat
+du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien
+passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est
+la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à
+Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M.
+Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de
+Riom.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">161.—<i>Lundi 23 septembre</i>.</p>
+
+<p>108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16
+boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du
+matin.</p>
+
+<p>Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma
+mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations
+comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma
+promesse que je serais de retour dans deux semaines.</p>
+
+<p>L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal,
+confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage,
+à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux
+chers êtres qui m'appellent là-bas.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>Portland-Place</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="c">162</p>
+
+<p class="c"><i>Mardi 24 septembre.—Samedi 5 octobre 1889</i>.</p>
+
+<p>Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions
+de M<sup>me</sup> Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai
+lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219
+candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au
+premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des
+comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et
+la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a
+été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer
+immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour
+la première fois!</p>
+
+<p>L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée
+contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de
+l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est
+gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous
+sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre
+dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs
+qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et
+qui causaient des élections. &laquo;Des journalistes, sans doute&raquo;, me suis-je
+dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a
+le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas
+tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur
+donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les
+premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle
+aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre
+trop au sérieux...</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à
+Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers
+Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y
+scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des
+deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers
+de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes
+clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une
+première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est
+franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se
+reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans
+la gare de Charing-Cross.</p>
+
+<p>La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un
+domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui,
+mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et
+l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il
+attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai
+entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du
+général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.</p>
+
+<p>Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me
+nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes
+d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans
+nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir
+d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers
+un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au
+second étage.</p>
+
+<p>Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au
+rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à
+deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...</p>
+
+<p>Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise
+toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue
+d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits,
+la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou
+découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une
+causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.</p>
+
+<p>J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je
+n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est
+fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si
+saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir
+mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...</p>
+
+<p>En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi,
+m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y
+faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras,
+me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles
+comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte:
+c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!</p>
+
+<p>Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de
+bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraìnée dans la salle à
+manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne
+trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler:</p>
+
+<p>&laquo;Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection
+vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci
+d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel...
+Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous
+dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite
+complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple
+s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge:
+il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les
+gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le
+plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me
+reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec:
+car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la
+malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais
+pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures
+pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en
+Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et
+que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent
+chaudement. Des sommes—et de très grosses sommes—me sont même
+offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques
+conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage
+désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner
+davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous
+l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider
+à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle:
+ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais
+Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle
+a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette
+diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent
+donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un
+dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons
+partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en
+toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une
+amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente,
+cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous
+l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que
+nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et
+combien il pourra vous paraìtre douloureux de quitter pour un an, pour
+deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous
+connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et,
+puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes,
+que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez
+pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur
+nous...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement,
+les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère
+et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée
+qu'il me faudrait &laquo;passer la mer&raquo; pour aller de Royat à Londres... Et je
+me disais: &laquo;Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me
+voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu
+tant de peine à faire ce qu'elle est?&raquo;</p>
+
+<p>Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien
+mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils
+auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi,
+quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai
+répondu sans hésiter: &laquo;Vous avez raison d'être sûr de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que
+s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt
+les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain
+afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et
+pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider
+certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous
+retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et
+alors en avant pour la libre et grande Amérique!</p>
+
+<p>Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage
+s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois.
+Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si
+elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas
+et parlait toujours.</p>
+
+<p>Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats
+auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous
+étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa
+tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois
+messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M.
+Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom.
+Le général a donné ordre de les introduire. M<sup>me</sup> Marguerite et moi
+nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la
+salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la
+masquait.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter,
+j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes
+trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes
+et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de
+scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M.
+Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage...
+Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par
+non.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit,
+d'une voix ferme, &laquo;qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas
+continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi
+qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée:
+renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique&raquo;.</p>
+
+<p>à ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable
+explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps,
+adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à
+tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient
+tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un
+homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui
+s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à
+autre, très doucement: &laquo;Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est
+inébranlable.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.</p>
+
+<p>Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il
+l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il
+voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le
+pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il
+lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde
+accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin
+de ballottage,—de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le
+sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps
+perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses
+adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur
+les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur
+confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa
+fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...</p>
+
+<p>Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait
+par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de
+prédicateur ou d'avocat. M<sup>me</sup> Marguerite me poussait à chaque fois du
+coude en me chuchotant: &laquo;Regardez comme il plaide!&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des
+200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y
+était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le
+Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante
+que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.</p>
+
+<p>Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son
+éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout,
+de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en
+ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des
+sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes
+deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci
+s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous
+faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son
+regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme
+j'aurais voulu que M<sup>me</sup> Marguerite lui criât, en cet instant décisif:</p>
+
+<p>&laquo;Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais
+l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire
+qui disait: Cédez, j'y consens!&raquo;</p>
+
+<p>Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux
+et l'a relevé en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!&raquo;</p>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été
+pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait
+permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait
+devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être
+maintenant son séjour plus ou moins proche de France!</p>
+
+<p>Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec
+effusion le général.</p>
+
+<p>Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé,
+ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en
+éprouve du regret. Mais M<sup>me</sup> Marguerite, qui, décidément, n'avait
+accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner
+tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution.</p>
+
+<p>Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis
+retirée.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de
+Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure
+seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble
+dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le
+chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond,
+et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables
+palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement
+une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle,
+et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle
+descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se
+trouvaient ailleurs.</p>
+
+<p>Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres
+donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif
+de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. à côté, la salle à
+manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait
+tenir tout au plus douze à quinze personnes.</p>
+
+<p>La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le
+premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de
+bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances,
+de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de
+Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze
+verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano
+long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un
+salon anglais, loué tout meublé.</p>
+
+<p>Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce:
+la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable.</p>
+
+<p>à l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de M<sup>me</sup>
+Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand
+harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques.</p>
+
+<p>La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que
+pour faire sa toilette. La chambre de M<sup>me</sup> Marguerite correspondait
+exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une
+jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie
+elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la
+main de celle qui l'habitait. à quel point M<sup>me</sup> Marguerite aime tout
+ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à
+admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en
+argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en
+colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues
+resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires
+de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un
+blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons.</p>
+
+<p>Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et
+différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement:
+trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une
+étoile à cinq pointes.</p>
+
+<p>Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent,
+jusqu'à l'éteindre, une étoile...</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu
+somptueuse que la maison elle-même.</p>
+
+<p>Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en
+tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi
+mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud
+et de M. Driant—un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un
+brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à
+l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park.</p>
+
+<p>à onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son
+bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier
+qui lui arrivait tous les jours.</p>
+
+<p>à midi, M<sup>me</sup> Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se
+mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à
+déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais
+extrêmement simple.</p>
+
+<p>Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M.
+Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui
+s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort
+remontait dans sa voiture.</p>
+
+<p>Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général
+les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné
+sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les
+élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont
+les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il
+était.</p>
+
+<p>Pendant que le général recevait ces visites, M<sup>me</sup> Marguerite, qui
+tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à
+lire ou à écrire.</p>
+
+<p>Elle-même ne recevait guère que M<sup>mes</sup> Driant et Guiraud.</p>
+
+<p>De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses
+secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un
+exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait
+des monceaux de lettres.</p>
+
+<p>C'est seulement à la tombée de la nuit que M<sup>me</sup> Marguerite sortait, en
+voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux
+heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre
+promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est
+qu'elle est immense.</p>
+
+<p>Au retour, ils dìnaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule
+fois, il a pris fantaisie à M<sup>me</sup> Marguerite de faire comme s'il y
+avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer,
+pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très
+chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que
+l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de
+l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle
+avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait
+si heureux, Lui!</p>
+
+<p>Après dìner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il
+y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre
+toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce
+que pour prendre congé de la société de Londres. M<sup>me</sup> Marguerite
+attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour.
+Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre.
+Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en
+laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand
+manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui
+était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a
+laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri
+d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout
+entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une
+magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications
+d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une
+étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi
+fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation,
+toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!</p>
+
+<p>La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit,
+par une pilule d'opium que M<sup>me</sup> Marguerite était forcée de lui faire
+avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant
+quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que M<sup>me</sup> Marguerite
+mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements
+politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux
+dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai
+aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.</p>
+
+<p>Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une
+fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès
+de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à
+entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral
+de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être,
+comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait
+suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites
+combinaisons. à ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque
+de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans
+pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la
+frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de
+C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et
+Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des
+nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.</p>
+
+<p>Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles
+avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président
+de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,—et aussi des malheureuses
+élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M.
+T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la
+récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites
+de la Haute-Cour.</p>
+
+<p>Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus
+guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité
+de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à
+plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il
+n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes
+d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de
+fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées
+de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur
+publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le
+fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a
+remis la clef de &laquo;la caisse&raquo;, en me priant de lui apporter de suite le
+nécessaire. &laquo;La caisse&raquo;, c'était un tiroir du joli secrétaire à
+appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de M<sup>me</sup>
+Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir
+contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus
+français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques
+centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or.</p>
+
+<p>Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait
+jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un
+jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là,
+et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents...</p>
+
+<p>Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: &laquo;Ce n'est pas ça qui
+les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la
+caisse!&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Pour ce qui est de M<sup>me</sup> Marguerite, elle ne se ressentait plus
+aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs
+mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue.</p>
+
+<p>Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes
+les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner,
+pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre
+extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où
+elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter
+d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air
+l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le
+voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal
+rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a
+pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps
+malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien.
+Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même
+pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était
+si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour
+se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en
+velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au
+mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!</p>
+
+<p>Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la
+respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle
+montait les deux étages conduisant à sa chambre.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à
+lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se
+cachant du général, et c'était sa maìtresse d'anglais qui les portait.
+J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune
+personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui
+avait déjà assez de soucis sans cela.</p>
+
+<p>Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne
+de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre
+mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et
+celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...&raquo;</p>
+
+<p>Elle a ajouté:</p>
+
+<p>&laquo;Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu
+être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour
+laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère
+enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions
+choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de
+voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu
+des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille,
+valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le
+lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait
+aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000
+francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la
+voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma
+légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de
+ne plus me connaìtre. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...&raquo;</p>
+
+<p>à part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait
+beaucoup souffrir, M<sup>me</sup> Marguerite ne se montrait jamais attristée.
+J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la
+grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraìtre
+plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaìtre, elle
+n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût
+marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une
+éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et
+de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le
+général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: &laquo;La pauvre
+femme, que lui reste-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle
+emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne
+l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que
+maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une
+fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et
+se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste
+dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui
+le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur
+amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se
+noyer...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Deux questions ont occupé le général et M<sup>me</sup> Marguerite pendant mon
+séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la
+recherche d'un autre lieu de résidence.</p>
+
+<p>Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter
+certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai
+bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par
+conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté
+cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du
+général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le
+capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi
+dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses
+chevaux qui étaient au nombre de sept.</p>
+
+<p>Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée
+et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le
+cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le
+maìtre d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide
+de cuisine.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant
+Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine,
+qu'il la laissât payer—&laquo;sur sa dot&raquo;, comme elle le disait,—tous les
+frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le
+général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des
+appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, M<sup>me</sup> Marguerite
+cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les
+domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à
+présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient
+ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.</p>
+
+<p>Après avoir examiné la situation, le général et M<sup>me</sup> Marguerite se
+sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux
+secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le
+fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et
+les deux grands carrossiers bruns que M<sup>me</sup> Marguerite lui avait donnés
+l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le
+valet de pied, le maìtre d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine.
+L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le
+capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait
+un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise
+nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'en est
+chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais.
+Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont M<sup>me</sup>
+Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au
+général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de
+contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable.</p>
+
+<p>En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de
+solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne
+pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France,
+on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont
+été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au
+général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit
+la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'ìle de Wight, renommée pour
+la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces
+dernières qui ont eu la préférence. Une amie de M<sup>me</sup> Marguerite lui
+avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de
+Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible
+des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y
+trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race,
+sinon de nationalité?</p>
+
+<p>Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la
+Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de
+ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de
+séjour à Londres.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de
+ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter
+un instant avec eux dans leur chambre, et M<sup>me</sup> Marguerite, ouvrant de
+nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir,
+comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la
+pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent
+peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu:</p>
+
+<p>&laquo;Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir
+toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: &laquo;Mais voici mes bijoux les
+plus précieux!&raquo; et vous avez montré les photographies du général,
+rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque
+vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus
+précieux...&raquo;</p>
+
+<p>Ma réponse les a surpris et touchés. M<sup>me</sup> Marguerite a hésité un
+instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la
+place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me
+disant: &laquo;Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je
+donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée
+de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête
+et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et
+gardez-nous tous deux dans votre cœur!&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis
+partie.</p>
+
+<p>Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère
+photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit
+noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la
+plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras
+gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et
+l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à
+repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du
+visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande
+bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire
+et de défaite dans l'avenir brumeux.</p>
+
+<p>Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours
+d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps
+pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du
+candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M.
+Blatin.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>Du Retour au premier Voyage de Jersey</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">163.—<i>Mardi 8 octobre</i>.</p>
+
+<p>Les résultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La
+nouvelle Chambre va se composer de 366 républicains antiboulangistes, de
+163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le
+Gouvernement, une majorité de plus de 150 voix, aussi forte que celle
+dont il disposait dans la dernière Chambre.</p>
+
+<p>M. Constans peut se frotter les mains. Quant à nos braves paysans, ils
+se grattent la tête, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards
+boulangistes, s'attendaient déjà à voir Dieu sait quel état de choses
+nouveau surgir des élections générales, s'en vont répétant d'un ton
+moitié résigné, moitié déconfit: &laquo;Allons, plus ça change, plus c'est la
+même chose!&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">164.—<i>Vendredi 11 octobre</i>.</p>
+
+<p>Tandis que Rochefort et Dillon restent définitivement à Londres, le
+général est parti mardi, et il se trouve installé, depuis ce même jour,
+à l'Hôtel de la Pomme-d'Or,—très modestement, disent les journaux.</p>
+
+<p>Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du général se
+ferait appeler miss Florence.</p>
+
+<p>J'ai écrit à M. Ducheyne et à miss Florence en leur souhaitant tout le
+bonheur possible dans leur nouveau séjour.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">165.—<i>Dimanche 13 octobre</i>.</p>
+
+<p>La dislocation de la grande armée est chose accomplie. Les anciens
+partis, si étroitement alliés aux boulangistes pendant la lutte, ont
+rompu avec eux dès que la défaite a été consommée. M. Arthur Meyer le
+leur a dit fort galamment dans son <i>Gaulois</i>: &laquo;Bonsoir, Messieurs!&raquo;</p>
+
+<p>J'ai là sous les yeux une gazette satirique, <i>La Silhouette</i>, qui trouve
+drôle d'offrir—en image—un revolver au général, comme seul moyen
+honorable de sortir de l'aventure où il s'est plongé.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">166.—<i>Mercredi 13 novembre</i>.</p>
+
+<p>à Paris, hier, rentrée des Chambres et manifestation boulangiste devant
+le Palais-Bourbon,—ou plutôt essai de manifestation, pâle reflet des
+étourdissantes &laquo;journées&raquo; d'autrefois.</p>
+
+<p>C'est l'enterrement final des succès de la rue après ceux du bulletin de
+vote.</p>
+
+<p>Durant les quelques jours que j'ai passés à l'Exposition de Paris, la
+semaine dernière, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne
+s'occupaient plus du boulangisme qu'à la manière dont un chasseur fixe
+l'oiseau mortellement blessé pour le voir tournoyer, descendre et
+s'abattre.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">167.—<i>Vendredi 27 décembre</i>.</p>
+
+<p>Les journaux annoncent que M<sup>me</sup> de Bonnemain vient d'hériter une
+fortune de trois millions que lui a laissée sa tante, M<sup>me</sup> Dézoneaux,
+veuve d'un notaire, décédée ces jours derniers.</p>
+
+<p>Je devine que c'est cette vieille tante de M<sup>me</sup> Marguerite qui, à peu
+près seule de toute sa famille, lui voulait du bien.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">168.—<i>Mercredi 1<sup>er</sup> janvier 1890</i>.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe
+dans sa vie cette année 1889 qui a commencé si rayonnante, au seuil de
+son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continuée brusquement par sa
+fuite, par son procès, par sa condamnation, pour s'achever par sa
+défaite, maintenant irréparable, quoi qu'en puissent dire ses rares
+amis.</p>
+
+<p>Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans
+ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien
+qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.</p>
+
+<p>Il aurait pu devenir le maìtre de la France. Il a mieux aimé rester
+l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui.
+Il l'a près de lui, plus rien ne peut le séparer d'elle. Y a-t-il donc
+tant que cela à le plaindre?</p>
+
+<p>Peut-être pas. Mais, pour sûr, il y a à regretter amèrement...</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">169.—<i>Dimanche 9 février</i>.</p>
+
+<p>Quatre mois écoulés sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les
+accuser d'oubli? Faut-il plutôt soupçonner le cabinet noir de M.
+Constans? Nous verrons bien: je leur ai expédié cette fois ma lettre
+dans un gros pli chargé, avec valeur déclarée.</p>
+
+<p>Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprévue du jeune duc
+d'Orléans, arrivé avant-hier à Paris pour réclamer sa place parmi les
+conscrits de cette année et sa part à leur gamelle. Arrêté aussitôt, il
+est traduit devant le Tribunal correctionnel.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">170.—<i>Lundi 17 février</i>.</p>
+
+<p>Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc
+d'Orléans commande à un grand restaurant voisin de la Conciergerie,
+après en avoir mûrement conféré, chaque matin, avec un maìtre d'hôtel
+délégué auprès de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise
+plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est ça votre gamelle?
+Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau à la bouche de
+vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous:
+laissez-les rire. Moi, qui me pique d'être cordon bleu, cela me pénètre
+de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert déjà dans
+l'art de bien manger.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">171.—<i>Vendredi 21 février</i>.</p>
+
+<p>Quels sont ces bruits étranges? Je viens d'entendre que M<sup>me</sup> de
+Bonnemain serait à Paris depuis près d'un mois, qu'elle refuserait de
+retourner à Jersey et que le général lui télégraphierait &laquo;en clair&raquo;
+plusieurs fois par jour inutilement.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite à Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, évidemment, pour
+cet héritage de trois millions qui lui est tombé du ciel.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">172.—<i>Jeudi 27 février</i>.</p>
+
+<p>Le jeune duc d'Orléans—le &laquo;petit La Gamelle&raquo;, comme l'appellent
+irrévérencieusement certains journaux de Paris,—a été transféré de la
+Conciergerie à la prison de Clairvaux.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">173.—<i>Mercredi 5 mars</i>.</p>
+
+<p>Dieu, quelle émotion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonçant une
+lettre recommandée, m'a tendu une enveloppe encadrée de noir sur
+laquelle j'ai reconnu son écriture et son cachet blasonné, à Elle! Une
+lettre de M<sup>me</sup> Marguerite! Enfin!!</p>
+
+<p class="r">&laquo;Lundi 3 mars.</p>
+
+<p>&raquo;Vraiment, ma bonne Meunière, vous êtes une odieuse créature et, si nous
+ne vous aimions pas bien, nous vous détesterions à cause de votre
+horrible paresse. Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, en vous
+demandant de me répondre courrier par courrier—et je n'ai encore rien
+reçu. Vrai, c'est très mal à vous. Nous devrions bouder, et ne plus
+jamais vous écrire. Je vous demandais dans ma dernière lettre si vous
+pouviez venir bientôt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous
+voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut
+que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez à Clermont
+le train express du matin qui arrive à Paris à six heures. Vous prendrez
+à la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite à la gare
+Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. Là, vous pourrez
+dìner, mais vous n'aurez pas énormément de temps devant vous, car il
+faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train
+de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, où il y a le buffet,
+mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un
+billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le
+train à 8 heures 45. Vous arriverez à Saint-Malo à 6 heures 45 du matin.
+Le bateau ne part qu'à 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le
+temps de déjeuner, mais je vous engage à vous faire conduire au bateau
+avant par un des omnibus que vous trouverez à la gare. Vous ferez mettre
+vos bagages sur le bateau et, après cela, vous pourrez faire ce que vous
+voudrez jusqu'à 9 heures. Vous arriverez à Jersey à midi et demi.
+J'espère que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un à votre
+arrivée qui vous conduira ici à l'hôtel.</p>
+
+<p>&raquo;Est-ce bien compris?... Dès que vous aurez reçu cette lettre, envoyez
+une dépêche au nom de M<sup>me</sup> Abadie pour nous dire si c'est convenu.</p>
+
+<p>&raquo;Allons, à bientôt, ma bonne Meunière. Attendez-vous à être grondée très
+fort.—En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.</p>
+
+<p class="r">&raquo;V<sup>tesse</sup> <span class="smcap">de</span> B...&raquo;</p>
+
+<p>Comment, elle m'aurait écrit il y a plus de quinze jours? Oh! M.
+Constans, voilà encore un tour de votre façon.</p>
+
+<p>Bien entendu, j'ai envoyé ma dépêche de suite. J'aurais voulu la faire
+longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le cœur
+depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre où j'ai
+expliqué combien de fois je leur ai écrit sans recevoir aucune réponse
+et où je me suis enquise avec insistance de sa santé, puisqu'à diverses
+reprises j'ai entendu dire qu'elle était souffrante.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">174.—<i>Lundi 10 mars</i>.</p>
+
+<p>Je suis encore retournée à Clermont aujourd'hui, pour activer les
+préparatifs de mon départ. En rentrant, j'ai trouvé une dépêche qui
+m'attendait:</p>
+
+<p class="c"><i>Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s.</i></p>
+
+<p class="c"><i>Madame veuve Quinton, Hôtel des Marronniers,</i></p>
+
+<p class="sev"><i>Royat (Puy-de-Dôme).</i></p>
+
+<p><i>Télégraphiez-moi de suite qu'à votre grand regret vous êtes
+absolument forcée de retarder de quelques jours ce qui était
+convenu. Je vous écris.</i></p>
+
+<p>Que penser? Que faire? Expédier le télégramme demandé par M<sup>me</sup>
+Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.</p>
+
+<p>Elle voit sans doute quelque inconvénient à mon arrivée, et, comme
+toujours, au lieu de le déclarer elle-même au général, elle préfère
+s'arranger de manière à ce que l'empêchement semble venir de moi.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">175.—<i>Mardi 11 mars</i>.</p>
+
+<p>Nouvelle dépêche ce soir:</p>
+
+<p class="c"><i>Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s.</i></p>
+
+<p class="c"><i>Madame Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.</i></p>
+
+<p><i>Très contrarié. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez
+faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit.</i></p>
+
+<p>Celle-là est du général, et je n'ai pas de peine à deviner qu'il était
+furieux en la rédigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu
+qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries
+auxquelles M<sup>me</sup> Marguerite m'associe bien malgré moi, car rien ne me
+répugne autant que ces façons détournées de procéder.</p>
+
+<p>Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dépêches
+m'annoncent.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">176.—<i>Vendredi 14 mars</i>.</p>
+
+<p>La lettre explicative est arrivée. Elle n'explique rien du tout.</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi 11.</p>
+
+<p>&raquo;Merci, ma bonne Meunière, d'avoir fait ce que je vous ai télégraphié.
+Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous
+télégraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que
+vous partirez dimanche et que vous nous arriverez sûrement lundi. Il
+faudra que vous trouviez un prétexte pour lui expliquer ce retard. Donc
+vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous
+deviez partir jeudi. Une fois à Paris, vous irez gare Montparnasse. Là
+seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu
+de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville
+qui part à 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un
+quart d'heure de plus pour dìner. Le train part en haut également, comme
+pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche à 9 heures du
+soir. Vous arriverez à Granville à 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce
+jour-là, ne part qu'à 2 heures un quart de l'après-midi, à cause de la
+marée. Vous prendrez donc à la gare l'omnibus pour l'Hôtel du Nord. Là,
+vous pourrez déjeuner, vous reposer jusqu'à midi, déjeuner de nouveau et
+toujours l'omnibus de l'hôtel vous conduira au bateau. Vous arriverez
+ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai, en effet, été assez souffrante—mais pas comme on vous l'a dit,
+et vous me trouverez mieux.</p>
+
+<p>&raquo;Donc, à lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.&raquo;</p>
+
+<p>Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois
+m'ingénier à expliquer mon retard au général. M<sup>me</sup> Marguerite m'en
+abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver à lui
+prétexter? Sans doute la santé de ma pauvre mère,—qui n'est
+malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques années.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>L'Hôtel de la Pomme-d'Or</h3>
+
+<p class="c">177</p>
+
+<p class="c"><i>Lundi 17 mars.—Lundi 31 mars 1890</i>.</p>
+
+<p>Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de M<sup>me</sup> Marguerite,
+je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt
+débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare
+Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais
+suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey.
+J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne
+de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à
+observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M.
+Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.</p>
+
+<p>Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer
+quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à
+pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi
+magnifique,—véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans
+une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.</p>
+
+<p>Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot
+aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans
+doute à cause de ma coiffe—et fut tout particulièrement aimable et
+galant avec moi.</p>
+
+<p>Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et
+confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais
+plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui
+s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en
+face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur
+le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà
+qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser
+passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent
+quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une
+sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent
+les maisons de Saint-Hélier.</p>
+
+<p>Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la
+Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé
+sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est
+une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de
+renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans
+une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques
+plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique
+l'appartement du général: &laquo;L'escalier dans le coin, à droite, au second
+étage, au fond du couloir.&raquo; Je monte l'escalier sombre, je suis un long
+couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a
+rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de
+là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.</p>
+
+<p>Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux
+côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer,
+ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas
+très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa
+fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de M<sup>me</sup>
+Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant
+caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et
+aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre
+médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà
+deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de
+Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé
+deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son
+ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que
+vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite
+malade, jusqu'à ce qu'elle soit...&raquo;</p>
+
+<p>Un accès de toux de M<sup>me</sup> Marguerite lui coupa la parole et me fit
+frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui
+déchirait affreusement la poitrine.</p>
+
+<p>On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se
+portèrent sur M<sup>me</sup> Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce
+visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant
+pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles
+bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa
+figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et
+de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la
+pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la
+reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après
+quoi elle restait abattue et sans forces.</p>
+
+<p>Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses
+bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en
+l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine.
+Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi
+des filets argentés dans la barbe blonde.</p>
+
+<p>J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils
+me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il
+montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de M<sup>me</sup>
+Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il
+semblait s'être beaucoup attaché à l'ìle, à en juger par la description
+enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dìner. J'aurais supposé
+qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un
+fichu de laine blanche sur les épaules de M<sup>me</sup> Marguerite et, lui
+offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches
+descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors,
+contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons
+ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand
+nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un
+couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, M<sup>me</sup>
+Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes
+celles qui avaient précédé.</p>
+
+<p>à dìner, tout appétit m'avait passé. M<sup>me</sup> Marguerite toussait de temps
+en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du
+vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait
+honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.</p>
+
+<p>Après dìner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale.
+M<sup>me</sup> Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement
+sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge
+et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement
+que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait
+cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter
+davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, M<sup>me</sup>
+Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il
+lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.</p>
+
+<p>Le général m'a na&iuml;vement avoué que cela se passait ainsi tous les jours,
+après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette
+maudite cour tuait M<sup>me</sup> Marguerite, que la femme la mieux portante ne
+résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que
+la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables
+accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade
+au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se
+résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez
+eux.</p>
+
+<p>Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de
+temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient
+déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur
+convenance.</p>
+
+<p>Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à
+habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de
+toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les
+curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le
+docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la
+cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de M<sup>me</sup>
+Marguerite.</p>
+
+<p>En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils
+m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en
+passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs
+modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce
+éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur
+l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au
+fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables,
+et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse
+moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.</p>
+
+<p>à côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et,
+d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre
+double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui
+tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue
+Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en
+marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit
+s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à
+l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.</p>
+
+<p>Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre,
+et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en
+dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la
+chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du
+secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant
+de débarras pour les innombrables robes de M<sup>me</sup> Marguerite et une
+chambre d'ami qui m'a été donnée.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, m'a dit M<sup>me</sup> Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser
+encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre
+personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre,
+Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener
+toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable;
+son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y
+un garçon d'écurie engagé ici, un maìtre d'hôtel et une servante de la
+Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum
+au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune
+dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à
+atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous
+dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!&raquo;</p>
+
+<p>Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé
+quelque temps. à onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se
+levant pour m'embrasser, M<sup>me</sup> Marguerite a été saisie d'une nouvelle
+crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi
+profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est
+écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre
+cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans
+l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de
+plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu
+s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie.
+D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement:
+M<sup>me</sup> Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...</p>
+
+<p>Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais
+rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...</p>
+
+<p>Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien
+de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement
+si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois
+pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de
+dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver,
+mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille
+tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction
+mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui
+se couvre de gazon nouveau.</p>
+
+<p>Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...</p>
+
+<p>Miséricorde!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Vers onze heures du matin, M<sup>me</sup> Marguerite est entrée chez moi. Elle
+apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier
+soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je
+viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de
+retarder votre voyage... à part le plaisir qu'elle nous cause, votre
+arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de
+rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait
+absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous
+soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en
+ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain
+à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:</p>
+
+<p>&laquo;De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon
+docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai
+toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à
+cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était
+donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous
+arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à
+juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes
+raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré
+vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le
+prétexte d'ajourner celui de Delphine... à propos, avez-vous songé à ce
+que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de
+votre retard?</p>
+
+<p>&laquo;Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je
+viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la
+brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus
+sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!&raquo;</p>
+
+<p>Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en
+lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une
+enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine
+de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:</p>
+
+<p>&laquo;C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous
+associer à ce secret.&raquo;</p>
+
+<p>Le rouge m'est monté à la figure.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de
+preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!&raquo;</p>
+
+<p>Elle a souri:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute
+blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant
+cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas
+chaud chez vous.&raquo;</p>
+
+<p>Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai
+reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en
+ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue
+lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir
+fiévreusement.</p>
+
+<p>C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le
+plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non
+seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'ìle de Jersey, qu'il
+déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves
+conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter
+dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout
+juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui
+indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la
+conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur,
+si le général tenait absolument à résider tout près de France.</p>
+
+<p>En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de
+ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets,
+elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la
+pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur
+n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle
+entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à
+jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.</p>
+
+<p>J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard
+interrogea M<sup>me</sup> Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des
+mains, puis elle me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie,
+regardez!&raquo;</p>
+
+<p>Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.</p>
+
+<p>Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le
+bras nerveusement: &laquo;Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle
+disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me
+donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey
+maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher
+le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en
+lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques
+ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire
+le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse
+montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me
+suis mise à supplier M<sup>me</sup> Marguerite de revenir sur une détermination
+qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas
+se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait
+qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais
+heureuse.</p>
+
+<p>Elle ne me laissa pas continuer.</p>
+
+<p>&laquo;Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a
+échoué, vous ne réussirez pas!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de
+réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!&raquo;</p>
+
+<p>Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que
+vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs,
+pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi,
+tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général
+y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins
+tant que je serai vivante—et peut-être même plus tard... Le général a
+actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres
+pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande
+bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain,
+pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa
+dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une
+faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général
+n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui
+a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne
+peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc
+avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en
+priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le
+faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on
+l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on
+m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux
+plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait
+en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...&raquo;</p>
+
+<p>Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent
+accès de toux la secoua, elle reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traìne mon boulet
+jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je
+suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand
+j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car
+ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son
+existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui
+revient!&raquo;</p>
+
+<p>Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence
+d'esprit étonnante, M<sup>me</sup> Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un
+air joyeux:</p>
+
+<p>&laquo;Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de
+m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.&raquo;</p>
+
+<p>Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux
+meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir
+parcourue, il demanda:</p>
+
+<p>&laquo;C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?&raquo;</p>
+
+<p>Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:</p>
+
+<p>&laquo;Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes.
+Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre
+intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!&raquo;</p>
+
+<p>Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée.
+Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous
+sens, comme de vrais enfants.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à
+rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre
+chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous
+concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant,
+soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle
+soit d'autant plus vite rétablie...&raquo;</p>
+
+<p>Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. M<sup>me</sup> Marguerite s'efforça
+de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à
+remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait
+violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un
+violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit
+la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en
+voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs
+jours.</p>
+
+<p>Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone,
+soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle
+devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau
+découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'ìle.</p>
+
+<p>J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas
+varié depuis. J'ai trouvé l'ìle extrêmement jolie, mais d'une joliesse
+un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général,
+les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent
+ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre
+artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et
+de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de
+pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les
+arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraìches cascades
+comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où
+paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que
+parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes
+villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent
+disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boìte à
+jeu.</p>
+
+<p>Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui
+tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière
+quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel
+merveilleusement clair.</p>
+
+<p>Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'ìle,
+qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les
+sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms.
+M<sup>me</sup> Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne
+humeur.</p>
+
+<p>Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne
+leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice
+auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est
+penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une
+tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en
+voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat,
+et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la
+toux rauque me rappelait à la réalité...</p>
+
+<p>Tout à coup, M<sup>me</sup> Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le
+désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le
+médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine
+de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia
+avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer
+jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le
+landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une
+carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraìche: M<sup>me</sup>
+Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui
+retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.</p>
+
+<p>Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a
+enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est
+venu quelques petites taches de sang.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler.
+C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!&raquo;</p>
+
+<p>Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a
+fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute
+vitesse sur Saint-Hélier.</p>
+
+<p>Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher,
+et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de
+réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux
+vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait
+lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des
+bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et
+d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel
+que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain
+avec ceux que vous aimez.&raquo;</p>
+
+<p>IL m'a regardée d'un air étonné:</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé
+d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup,
+vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!&raquo;</p>
+
+<p>C'est plutôt &laquo;de la sœur de charité la plus exquise&raquo; que j'aurais dû
+dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il
+entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et
+aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur
+le cœur de cette femme qui souffrait,—car ces vésicatoires l'ont fait
+atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que
+durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement
+son cœur, à Lui, renfermait.</p>
+
+<p>Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé
+doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner
+tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées.
+J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais
+il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait
+s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui,
+laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule
+proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui
+manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! j'ai eu rudement chaud!&raquo; a-t-il dit avec un soupir de soulagement,
+quand le pansement fut terminé.</p>
+
+<p>Ce même jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions
+de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par
+cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le
+ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaìtre le
+gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et
+compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans
+une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il
+avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait
+constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était
+pas prêt à l'heure dire.</p>
+
+<p>Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une
+Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour
+l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns
+tendres, les autres gais, pour la rasséréner.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, M<sup>me</sup> Marguerite fut autorisée à se lever. Elle
+garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit
+le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même
+régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au
+ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait,
+les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu
+diminué. Pour se rendre le soir à dìner, on montait maintenant quelques
+marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande
+salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée
+des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid
+de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle
+débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir
+ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour
+dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de
+toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à
+devenir plus rares.</p>
+
+<p>Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir,
+tant il était heureux et gai. Un soir, M<sup>me</sup> Marguerite lui prépara une
+surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient
+venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la
+journée. En attendant qu'ils revinssent pour dìner, M<sup>me</sup> Marguerite
+avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes
+consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en
+toilette,—elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité
+de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et
+élargi séance tenante.</p>
+
+<p>Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de
+tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout
+récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussìmes par nos
+efforts combinés. J'aidai alors M<sup>me</sup> Marguerite à s'habiller. Hélas!
+elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part
+moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et
+des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne
+puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la
+coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne
+s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de
+dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et
+étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les
+lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les
+cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces
+Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. M<sup>me</sup> Marguerite
+souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas
+voulu me montrer à ce dìner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut
+un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux
+invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par
+une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Dès que M<sup>me</sup> Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir
+plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les
+promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la
+visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'ìle. J'avais été
+assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant
+que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes,
+pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu
+un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse
+catégorique:</p>
+
+<p>&laquo;Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous
+battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de
+France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais
+c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de
+Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous
+attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de
+Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois
+les côtes de France!&raquo;</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour
+Montorgueil.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y
+avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de
+tours, le tout perché sur une roche assez haute. M<sup>me</sup> Marguerite, un
+peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous
+accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand
+nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer
+qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de
+l'horizon, me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, notre France!&raquo;</p>
+
+<p>Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à
+vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette.
+Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la
+brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la
+côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait
+les yeux sous la main déployée et disait:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la
+cathédrale de Coutances!&raquo;</p>
+
+<p>Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il
+voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.</p>
+
+<p>Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de
+M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien
+des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à
+genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie
+qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.&raquo;</p>
+
+<p>Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura
+taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a
+fait voir tous les autres sites renommés de l'ìle, le phare de Corbière,
+où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves
+de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise
+et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les
+submerge en montant... à chacune de ces promenades, conformément au
+programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à
+louer sur notre route.</p>
+
+<p>On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur
+de l'ìle, à une demi-heure de Saint-Hélier,—une maison de campagne
+plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,—quand le
+hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir,
+tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions
+vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une
+élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec
+d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre
+grimpant partout.</p>
+
+<p>Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de
+la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit
+bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de
+roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une
+rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant
+plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges:
+tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre.
+Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où
+l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.</p>
+
+<p>à l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie
+extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il
+rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui
+suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre
+toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des
+vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus
+belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux
+promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. à
+gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins,
+parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et
+le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de
+l'horizon, c'était la mer à perte de vue.</p>
+
+<p>Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement.
+Pourtant, le général exprima un regret:</p>
+
+<p>&laquo;Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on
+voit de Montorgueil!&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais
+là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien,
+qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas
+disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de
+pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent
+plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.</p>
+
+<p>Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner
+là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au
+delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour
+idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se
+réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour
+le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux:
+ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant <i>Tunis</i> et Lui
+<i>Jupiter</i>; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer;
+ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par
+le clair de lune...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse
+s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que
+lui répondre?...</p>
+
+<p>&laquo;Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra
+bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour
+vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours,
+prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait
+dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M...,
+recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de
+lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre M<sup>me</sup> Marguerite. Ils
+causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à
+l'heure du dìner, et ils reprenaient la causerie, après dìner, jusque
+vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le
+général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques
+lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras
+à M<sup>me</sup> Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait
+en promenade.</p>
+
+<p>En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout
+avec celle que le général avait si longtemps menée.</p>
+
+<p>Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait
+généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit,
+mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un
+peu—comment dirai-je?—un peu alourdi par ce genre de vie
+insuffisamment actif.</p>
+
+<p>Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'ìle ou bien disait de
+bonnes choses câlines à M<sup>me</sup> Marguerite, et il abordait rarement des
+sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de
+chevaux où il m'avait menée, où M<sup>me</sup> Marguerite avait tenu à parier et
+où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit
+des images qu'il vendait. M<sup>me</sup> Marguerite les prit pendant que le
+général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images
+d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc
+d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la
+8<sup>e</sup> Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.</p>
+
+<p>Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: &laquo;La prison
+est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de
+France!&raquo;</p>
+
+<p>Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec
+cette inscription en lettres tricolores:</p>
+
+<p>&laquo;Le premier conscrit de France.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Encore ce petit duc!&raquo; fit M<sup>me</sup> Marguerite, d'un ton de dépit.</p>
+
+<p>Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement,
+les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les
+jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin
+aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais
+j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au
+moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. M<sup>me</sup>
+Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse
+boulangiste, un &laquo;coulage&raquo; d'un million ou deux.</p>
+
+<p>La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la
+prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris.
+Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.</p>
+
+<p>En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes
+ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces
+élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours
+d'avril en conférer avec lui.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>me</sup> Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus
+grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient
+invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire
+un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne
+laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra
+inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui
+rappeler ce que lui avait demandé le docteur.</p>
+
+<p>Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude
+secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un
+dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique
+aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre,
+située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour
+regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était
+vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui
+se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment
+je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, M<sup>me</sup>
+Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire
+suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue
+de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un
+mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva,
+rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée
+dans sa dévotion.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une
+croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je
+prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force
+de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une
+pécheresse...&raquo;</p>
+
+<p>Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de
+chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire
+aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme
+l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser
+à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée
+en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du
+Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu
+se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi
+n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi
+celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans
+dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet
+de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir
+légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage
+religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans
+cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait
+aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice
+n'aurait semblé trop lourd à M<sup>me</sup> Marguerite pour atteindre le suprême
+but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de
+leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à
+confesse et à communion.</p>
+
+<p>Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant
+au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi,
+chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette
+entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se
+confiait pas même au général.</p>
+
+<p>Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la
+poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de
+chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris
+qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante;
+qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de
+l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la
+nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de
+mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de
+janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait
+institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de
+faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient
+plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...</p>
+
+<p>Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon
+esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,—quitte
+à lui de refuser?...</p>
+
+<p>Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui
+m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux
+avaient rapporté que M<sup>me</sup> Boulanger faisait des économies pour
+réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé
+par la vie...</p>
+
+<p>Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire
+étrange:</p>
+
+<p>&laquo;Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela—et alors le
+général n'aura besoin de rien, ni de personne.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de M<sup>me</sup>
+Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte
+que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu
+me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre
+mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents.
+Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi.
+Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.</p>
+
+<p>C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur
+avais demandé la permission de ne pas dìner avec eux, et, mon repas
+rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un
+roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent
+eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le
+divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la
+porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout
+absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du
+couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de M<sup>me</sup>
+Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à
+ce qui se disait.</p>
+
+<p>C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui,
+sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur
+propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré;
+il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la
+pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à
+500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que
+leurs âmes renfermaient à l'égard des maìtres.</p>
+
+<p>J'avais eu, jusqu'alors, la na&iuml;veté de croire que ces gens-là, qui
+n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de
+l'affection, du moins un dévouement absolu à M<sup>me</sup> Marguerite. Elle les
+avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus
+noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de
+francs de linge et de toilettes à peine portées. à l'hôtel, elle leur
+avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade
+avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maìtres, et
+même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des
+gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille,
+M<sup>me</sup> Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le
+général avait ajouté 150 louis d'or.</p>
+
+<p>Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils
+apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux,
+qui auraient dû baiser les pieds de leurs maìtres, ne trouvaient que des
+méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement
+immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de
+douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur
+haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des
+accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se
+réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à
+M<sup>me</sup> Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà
+malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand
+je l'entends qui crache sa poitrine...&raquo;</p>
+
+<p>Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son
+ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me
+manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, M<sup>me</sup> Marguerite me
+faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les
+mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au
+même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre
+d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû
+comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle
+ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.</p>
+
+<p>Quand je fus tout à fait remise, le général et M<sup>me</sup> Marguerite m'ont
+emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être
+de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme
+une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...&raquo;</p>
+
+<p>Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que
+ces misérables avaient proféré sur le compte de M<sup>me</sup> Marguerite, le
+général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie
+de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais
+pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal
+parlé de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore
+une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon
+valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à
+admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections
+dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock
+de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement
+gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours,
+et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur
+faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait
+agréable d'emporter comme souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous
+m'avez fait la joie de me donner à Londres.&raquo;</p>
+
+<p>Ils ont souri et M<sup>me</sup> Marguerite m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai
+enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous
+sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à
+Paris.</p>
+
+<p>Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!&raquo;</p>
+
+<p>Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet,
+j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.</p>
+
+<p>Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je
+franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà
+remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près
+que je me retourne—juste à temps pour lui voir adresser un signe à un
+monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un
+commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.</p>
+
+<p>Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà
+attablés.</p>
+
+<p>Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de
+moi, me dit doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé
+remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.&raquo;</p>
+
+<p>N'en était-il pas lui-même? à tout hasard, je lui répondis d'un air
+candide:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais
+vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez
+filé.&raquo;</p>
+
+<p>Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.</p>
+
+<p>Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de
+cinq heures.</p>
+
+<p>à Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le
+paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées,
+adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire;
+plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en
+retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle M<sup>me</sup> Marguerite
+avait écrit: à remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.</p>
+
+<p>Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.</p>
+
+<p>La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus
+pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de
+Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une
+toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son
+second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux
+soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont
+nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase
+à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires
+à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale.
+Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général.
+Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est
+éblouissante,—ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!</p>
+
+<p>&laquo;Paris, gare Montparnasse!&raquo; Il est quatre heures du matin. Je décide de
+jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant
+de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je
+commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y
+déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main.
+Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui
+sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la
+Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je
+trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de
+La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux
+de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles
+et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de M<sup>me</sup>
+Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier
+office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me
+mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse.
+J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me
+conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières
+lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher
+et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au
+fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant
+vers lui, je lui demande carrément:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaìt?&raquo;</p>
+
+<p>Ahuri, il me répond qu'il ne connaìt personne de ce nom. Mais je fais la
+sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de
+filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:</p>
+
+<p>&laquo;Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... &Ccedil;a n'a jamais
+habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!&raquo;</p>
+
+<p>Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était
+vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle
+maison, tout à fait digne de M<sup>me</sup> Marguerite. J'ai remis sa lettre
+après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que
+je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de
+temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des
+Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture—et, fouette, cocher,
+pour la gare de Lyon! à neuf heures du matin, je partais pour Clermont,
+et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y
+attendait: ma pauvre mère est bien mal.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>Du Retour au second Voyage de Jersey</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">178.—<i>Vendredi 11 avril</i>.</p>
+
+<p>Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma
+pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai
+fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits
+d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que M<sup>me</sup> Marguerite aimait
+tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">179.—<i>Vendredi 18 avril</i>.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir la réponse de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi 15.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en
+tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous
+écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre
+mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.</p>
+
+<p>&raquo;Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez
+si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire
+dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel
+et d'être chez nous.</p>
+
+<p>&raquo;Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur
+pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai.
+C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très
+avenante. Cela nous change.</p>
+
+<p>&raquo;Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter
+horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...</p>
+
+<p>&raquo;J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à
+Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.</p>
+
+<p>&raquo;Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre
+continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai
+tout à fait.</p>
+
+<p>&raquo;Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de
+vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons
+bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général
+et moi, nous vous embrassons de tout cœur.</p>
+
+<p class="r">&raquo;V<sup>tesse</sup> DE B...&raquo;</p>
+
+<p>Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la
+location de Saint-Brelade!</p>
+
+<p>à Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le
+scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré
+entre le boulangisme et ses adversaires.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">180.—<i>Lundi 28 avril</i>.</p>
+
+<p>Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt,
+pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un
+boulangiste, un seul, d'élu!</p>
+
+<p>Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la
+lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir
+l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!</p>
+
+<p>Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son ìle
+d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre
+de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la
+fidélité de ses électeurs parisiens, &laquo;de ses meilleures troupes&raquo;, ainsi
+qu'il disait avec orgueil!</p>
+
+<p>...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah!
+la triste pendaison de crémaillère!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">181.—<i>Vendredi 2 mai</i>.</p>
+
+<p>Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le
+général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires
+pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la
+rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain
+au plus tard.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">182.—<i>Lundi 5 mai</i>.</p>
+
+<p>Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre
+du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui
+porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant
+aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont
+antiboulangistes.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles,
+je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace
+autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde
+tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de
+toréadors foulant aux pieds la bête abattue.</p>
+
+<p>Quant à moi, qui ai la na&iuml;veté de ne pas comprendre que les revers de
+fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au
+général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon
+absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution
+d'une belle étoile.</p>
+
+<p>Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue,
+scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet.
+Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat
+aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle
+parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le
+soleil d'Austerlitz...</p>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir
+tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroìtre, à
+descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la
+défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux,
+consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les
+échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.</p>
+
+<p>Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">183.—<i>Jeudi 22 mai</i>.</p>
+
+<p>Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile
+existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer
+très chargées. <i>De Profundis</i>!</p>
+
+<p>La France n'aura pas une larme de regret.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">184.—<i>Vendredi 6 juin</i>.</p>
+
+<p>La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à
+son papa.</p>
+
+<p>J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter
+le général d'être enfin débarrassé de son Comité.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">185.—<i>Mercredi 25 juin</i>.</p>
+
+<p>Une longue et très curieuse lettre de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Dimanche 22 juin.</p>
+
+<p>&raquo;Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux
+qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous
+agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence
+nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien
+vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.</p>
+
+<p>&raquo;Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous
+nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait
+remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois.
+Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec
+nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec
+les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne
+sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières.
+Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.</p>
+
+<p>&raquo;Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de
+bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans
+son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans
+l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux
+ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est
+sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé,
+qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera
+alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France
+entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus
+vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut
+que nous l'aidions tous.</p>
+
+<p>&raquo;Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut
+faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraìtre d'ici
+peu, <i>La Voix du Peuple</i>, et qui sera le journal du général. Nous vous
+en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi
+qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut,
+ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand
+nombre d'abonnés. Ce journal ne paraìtra qu'une fois par semaine et ne
+coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites
+bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même
+temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous
+aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce
+journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le
+faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est
+dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...</p>
+
+<p>&raquo;Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que
+votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous
+espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est
+cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.</p>
+
+<p>&raquo;Nous vous embrassons de tout notre cœur.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.</p>
+
+<p>&raquo; Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre
+propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme.
+Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je
+ne le pensais.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui ai répondu immédiatement,—par lettre chargée, puisque de nouveau
+mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je
+lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils
+voulaient bien me confier.</p>
+
+<p>Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la
+situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion
+absolue avec l'effort déployé...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">186.—<i>Dimanche 6 juillet</i>.</p>
+
+<p>La <i>Voix du Peuple</i> m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal,
+ou alors à une sorte de revue, comme il en paraìt tant à Paris une fois
+par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique
+par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt
+local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!</p>
+
+<p>Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de
+crédit en pleine déconfiture!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">187.—<i>Mercredi 16 juillet</i>.</p>
+
+<p>&laquo;On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été
+atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de M<sup>me</sup> de Bonnemain, après
+avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est
+maintenant tout à fait rassurant.&raquo;</p>
+
+<p>Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite,
+j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais
+justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">188.—<i>Dimanche 24 août</i>.</p>
+
+<p>Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de
+savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de
+sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est
+sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses
+confidences et qui partagèrent ses secrets.</p>
+
+<p>De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux
+dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut
+bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à
+craindre du maìtre proscrit, il a porté tout cela au journal qui
+pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.</p>
+
+<p>Le scandale produit par l'apparition de ces &laquo;Coulisses du Boulangisme&raquo;,
+dans le <i>Figaro</i>, est sans nom.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">189.—<i>Mardi 26 août</i>.</p>
+
+<p>Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du <i>Figaro</i>, introuvable depuis
+deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause
+des révélations qu'il contient sur M<sup>me</sup> X...</p>
+
+<p>Pauvre M<sup>me</sup> X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.</p>
+
+<p>Ah! comme M<sup>me</sup> Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces
+lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein
+cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en
+songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les
+yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maìtresses et
+les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme
+d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de
+n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au
+général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des
+sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égo&iuml;ste, de lui avoir
+fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien
+plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui,
+prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en
+elle-même cette fuite a dû la réjouir!</p>
+
+<p>Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout
+l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose
+au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être
+souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations
+peuvent faire mourir...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">190.—<i>Mardi 2 septembre</i>.</p>
+
+<p>Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal
+que M<sup>me</sup> de B... aurait eu une rechute très grave.</p>
+
+<p>Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:</p>
+
+<p><i>Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement</i>.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">191.—<i>Samedi 6 septembre</i>.</p>
+
+<p>Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme
+vaine. Voici ce que m'écrit M<sup>me</sup> Marguerite elle-même:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mercredi 3 septembre.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela
+n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de
+juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à
+Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont
+bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument
+guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous
+voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois
+d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde—nous en avons encore
+beaucoup, du reste...—que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant
+beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours
+bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très
+prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous
+espérons bien vous revoir bientôt.</p>
+
+<p>&raquo;Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous
+pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce
+bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.</p>
+
+<p class="r">&raquo;Bien à vous.&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">192.—<i>Vendredi 3 octobre</i>.</p>
+
+<p>Le mois de septembre s'est achevé, mais la &laquo;lessive boulangiste&raquo; ne
+semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De
+mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil
+entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations
+personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le
+tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer
+d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent
+tous les partis.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">193.—<i>Lundi 27 octobre</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à
+Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre,
+pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs
+ordres.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">194.—<i>Mardi 25 novembre</i>.</p>
+
+<p>L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il
+gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le
+bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids
+peuvent avoir pour la santé de M<sup>me</sup> Marguerite. Je viens de leur
+récrire.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">195.—<i>Samedi 6 décembre</i>.</p>
+
+<p>Reçu, enfin, une lettre de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Mardi 2 décembre.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que
+nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous
+aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger
+pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de
+revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et
+d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux.
+J'ai été dernièrement à Paris—une des causes de mon long silence,—et,
+là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je
+n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient
+très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il
+est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures
+d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien
+entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous
+renseignerons comme pour les autres fois.</p>
+
+<p>&raquo;Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze
+jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela...
+Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps
+très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas
+avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé
+ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons
+de bonne amitié.</p>
+
+<p class="r">&raquo;V<sup>tesse</sup> DE B...&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">196.—<i>Jeudi 1<sup>er</sup> janvier 1891</i>.</p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et
+cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était
+avant les &laquo;Coulisses du Boulangisme&raquo;, et c'était avant sa maladie, à
+Elle!</p>
+
+<p>Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de
+tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.</p>
+
+<p>Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">197.—<i>Lundi 12 janvier</i>.</p>
+
+<p>J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le
+mois dernier et au jour de l'an:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Jeudi 8.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la
+dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre
+sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de
+vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous
+n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la
+date à laquelle nous aimerions vous voir arriver—et nous nous en
+réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous
+avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à
+merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et
+le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce
+que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout
+savoir, tout connaìtre.</p>
+
+<p>&raquo;Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous
+souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce
+que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre
+désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...</p>
+
+<p>&raquo;Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai répondu sur-le-champ,—mais, quant à la politique, je me suis
+contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point
+que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des
+semaines.</p>
+
+<p>D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des
+mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire!
+La <i>Voix du Peuple</i> n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans
+résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les
+scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne
+reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage
+historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">198.—<i>Lundi 9 février</i>.</p>
+
+<p>Nouvelle lettre de M<sup>me</sup> Marguerite et nouvel ajournement de mon
+voyage, remis de mois en mois depuis octobre:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Jeudi 5 février.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir,
+pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour
+tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à
+reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est
+que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un
+mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons
+de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez
+plus rien?—Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand
+plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile.
+Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours,
+trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir!
+Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester
+le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&raquo;Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis.
+Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en
+n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que
+nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez
+pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.—Quel
+hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été
+terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...</p>
+
+<p>&raquo;Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous
+embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.&raquo;</p>
+
+<p>Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur
+son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: &laquo;Je ne me porte pas
+trop mal.&raquo; Maintenant, elle m'écrit: &laquo;Je vais mieux, tout en n'ayant pas
+encore une santé bien robuste.&raquo; J'ai relu un vieux paquet de lettres
+d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois,
+il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">199.—<i>Jeudi 26 février</i>.</p>
+
+<p>On m'a montré un journal qui annonce que M<sup>me</sup> de Bonnemain, venue à
+Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.</p>
+
+<p>J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient
+suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me
+rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de
+septembre.</p>
+
+<p>Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit
+est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé
+une lettre et une autre à Saint-Brelade.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">200.—<i>Vendredi 13 mars</i>.</p>
+
+<p>Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée,
+puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux
+semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de M<sup>me</sup>
+Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée
+par les journaux.</p>
+
+<p><span class="smcap">hotel de bellevue</span></p>
+
+<p><span class="smcap">bruxelles</span></p>
+
+<p class="r">&laquo;Mercredi 11.</p>
+
+<p>&raquo;Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit
+afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des
+journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les
+probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous
+racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois
+semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le
+général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui.
+Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre,
+et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey.
+Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu
+faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.</p>
+
+<p>&raquo;Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que,
+d'ici huit à dix jours, je pourrai—nous pourrons—rentrer à
+Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous
+pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous
+vous embrassons bien fort.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Écrivez à <i>Monsieur Bertin,</i></p>
+
+<p class="ind1"><i>Hôtel de Bellevue, Bruxelles,</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Belgique</i>.</p>
+
+<p>&raquo;Mettez votre lettre au chemin de fer.&raquo;</p>
+
+<p>Quel drame révèlent ces quelques lignes: &laquo;Le général s'est affolé de me
+sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que
+cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser
+retourner à Jersey!...&raquo; Il me semble y assister: Elle, couchée, presque
+mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et
+déjà prêt à partir pour Paris...</p>
+
+<p>Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se
+faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On
+aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce
+dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de
+démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en
+quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">201.—<i>Mercredi 25 mars</i>.</p>
+
+<p>Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:</p>
+
+<p><span class="smcap">hotel de bellevue</span></p>
+
+<p><span class="smcap">bruxelles</span></p>
+
+<p class="r">&laquo;Dimanche 22 mars.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y
+serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous
+rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre
+mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps,
+car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire
+le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que
+mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris.
+Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse.
+Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et
+vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du
+matin.</p>
+
+<p>&raquo;Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures &frac12; du matin (onze heures et
+demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée
+deux heures à Rennes pour y dìner.—Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo
+à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez
+conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du
+matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous
+coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de
+vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas
+de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous
+trouverez la voiture que vous reconnaìtrez bien, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&raquo;Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas?
+Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir.
+Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous
+enverrez cette dépêche:</p>
+
+<p>&laquo;Général Boulanger, Jersey.—Entendu.&raquo; C'est tout, nous nous
+comprendrons. à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de
+bon cœur,</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.&raquo;</p>
+
+<p>Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un
+vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien
+n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux
+à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à
+faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>Saint-Brelade</h3>
+
+<p class="c">202</p>
+
+<p class="c"><i>Vendredi 27 mars</i>.—<i>Samedi 25 avril 1891</i>.</p>
+
+<p>à neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain
+jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. à Rennes,
+ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas
+tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe,
+enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas
+moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de
+la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner
+exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de
+temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est
+encore debout.</p>
+
+<p>à onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au
+port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà
+l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable
+sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé
+à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si
+ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un
+clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour
+comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de
+moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son
+dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir,
+butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements
+furieux du chien.</p>
+
+<p>Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux
+douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs
+bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir
+leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était
+là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée
+basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée
+vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais
+les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un
+coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du
+bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur
+l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.</p>
+
+<p>Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée,
+accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie
+traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.</p>
+
+<p>Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du
+port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous
+pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter
+cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures
+durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré,
+continue le tangage et le roulis du bateau!</p>
+
+<p>J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en
+même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns
+attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart
+aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y
+chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous
+avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on
+vient de jeter, apparaìt le général...</p>
+
+<p>Mais il n'est pas seul. à son bras se traìne un pauvre être courbé, un
+spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où
+s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève
+un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible,
+grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!</p>
+
+<p>Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir
+de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en
+songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les
+choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de
+changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de
+vie.</p>
+
+<p>Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire
+quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous
+roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se
+détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà
+de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien
+qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle
+me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement
+de la face, et brûlants de fièvre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien
+changée?&raquo;</p>
+
+<p>Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui
+répondis:</p>
+
+<p>&laquo;Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous
+deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet
+instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout
+à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille
+morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre
+traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien
+mauvaise mine.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le
+général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un
+jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous
+n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades
+tous deux.&raquo;</p>
+
+<p>Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle
+avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son
+appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de
+l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car,
+dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie,
+qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait
+écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé
+étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un
+désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin,
+grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir,
+le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...</p>
+
+<p>Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le
+timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne
+discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus
+que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le
+général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son
+récit:</p>
+
+<p>&laquo;Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de
+toutes mes forces à ce qu'elle fìt ce voyage de Paris avant l'arrivée de
+la belle saison. Je craignais qu'elle ne prìt froid: vous voyez si mon
+pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher
+d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si
+fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de
+Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de
+trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle
+mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à
+sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement
+de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne
+resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons
+définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon
+mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble,
+depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il
+ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous
+avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de
+main pour cette besogne...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était
+sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le
+visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé
+resplendissante.</p>
+
+<p>Nous étions en train de traverser un gros bourg: &laquo;Saint-Aubin! dit le
+général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!&raquo;</p>
+
+<p>La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise
+et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants,
+puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa,
+profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte
+couronnée de pins.</p>
+
+<p>Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille,
+un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait
+derrière la maison.</p>
+
+<p>Le général eut un mouvement de joie: &laquo;Notre drapeau!... Combien je lui
+dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraìtre moins éloignée, notre
+France!&raquo;</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et
+M<sup>me</sup> Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient
+assignée,—une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur
+fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.</p>
+
+<p>Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils
+n'étaient même pas descendus dìner, tant le mal de mer de la traversée
+leur avait enlevé toute envie de manger.</p>
+
+<p>Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui
+m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier.
+Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus
+pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a
+un an.</p>
+
+<p>Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec
+les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques,
+occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que
+les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur
+la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du
+rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux
+autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui
+séparait les deux parties de la maison.</p>
+
+<p>La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La
+lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de
+bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une
+console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une
+jolie toile qui représentait <i>Tunis</i> en liberté, dans la prairie, levant
+sa fine tête de cheval pur sang.</p>
+
+<p>Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les
+murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie
+ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur
+lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une
+précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran
+de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des
+guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue
+de Saint-Brelade.</p>
+
+<p>à côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et
+enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand
+meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.</p>
+
+<p>Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande
+véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée
+par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits
+points, par M<sup>me</sup> Marguerite elle-même, à l'époque où une longue
+maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables
+rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la
+véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes
+le long desquelles des rosiers grimpaient.</p>
+
+<p>On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel
+escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une
+exquise lanterne en fer forgé.</p>
+
+<p>La Chambre de M<sup>me</sup> Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du
+général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur
+une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour
+purifier l'air.</p>
+
+<p>La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à
+laquelle menait un couloir étroit.</p>
+
+<p>Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait
+habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle
+où sa cousine, M<sup>lle</sup> Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le
+séjour de M<sup>me</sup> Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin
+qu'on m'avait donnée.</p>
+
+<p>Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une
+façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages
+et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et
+d'armes; et le reste à l'avenant.</p>
+
+<p>Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste
+à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la
+jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de
+floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des
+amoureux.</p>
+
+<p>Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans
+cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au
+monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence
+de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas.
+Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre
+tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un
+troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est
+assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la
+proie qu'il s'est marquée...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour
+d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient
+jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la
+mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient
+peut-être jamais servi. <i>Jupiter et Tunis</i> paissaient sur la pelouse
+sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maìtre, et, comme lui,
+ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par
+semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les
+visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement
+longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse
+augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traìnant avec la plus
+grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus
+qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de
+teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui
+n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques
+restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient
+voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux
+clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.</p>
+
+<p>La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait
+des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais
+il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps
+exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse.
+Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était
+tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une
+petite vache du pays, ni même le Champagne.</p>
+
+<p>à l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général,
+mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir.
+Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes
+sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de
+quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces
+causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la
+consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur
+écœurante—pour ne pas dire plus—qui imprégnait son linge, ses
+vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits
+étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte
+transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le
+général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que
+quelques bribes de sommeil.</p>
+
+<p>Ils se levaient fort tard. M<sup>me</sup> Marguerite ne le faisait qu'à regret;
+elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester
+constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de
+s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant
+les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se
+lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa
+volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas
+descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est
+resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans
+prendre aucune nourriture.</p>
+
+<p class="top">Bien entendu, M<sup>me</sup> Marguerite ne se mettait plus en frais de
+toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois
+par jour et de dìner tous les soirs en grande toilette de bal, ne
+quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de
+soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient
+d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine
+si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à
+Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en
+fourrure autour du cou.</p>
+
+<p class="top">Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts
+étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse
+perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche,
+elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq
+pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et
+diamant.</p>
+
+<p>Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux
+et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces
+reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides,
+parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se
+souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui
+grinçait des dents.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une
+fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaìne d'or et à grains de
+nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands
+yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du
+Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: &laquo;Pourvu que je puisse vivre
+jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai
+heureuse!&raquo; Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car,
+maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la
+science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour
+prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!</p>
+
+<p>Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle
+finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même,
+par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:</p>
+
+<p>&laquo;Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?&raquo; D'autres fois, il
+lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais
+jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine,
+donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je
+sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.</p>
+
+<p>Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se
+mettant à sangloter:</p>
+
+<p>&laquo;Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!&raquo;</p>
+
+<p>Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte
+éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le
+mot de séparation: &laquo;Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si
+tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te
+rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne
+parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas
+encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à
+ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons
+tous deux, la main dans la main?...&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus
+admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si
+étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée
+de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se
+mourait M<sup>me</sup> Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne
+s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son
+adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours
+belle comme autrefois.</p>
+
+<p>Un jour, M<sup>me</sup> Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le
+lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général
+pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon
+devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de M<sup>me</sup>
+Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa
+serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous
+de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!&raquo;</p>
+
+<p>Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever
+et à me retirer. à peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a
+rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui
+pardonner son emportement.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos
+bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi
+pénible pour moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et aussitôt, comme pour me prouver—ou se prouver à lui-même—que mes
+appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force
+détails, comment M<sup>me</sup> Marguerite avait traversé jadis des maladies
+bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des
+années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et
+de redevenir florissante de santé.</p>
+
+<p>Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai
+pas trouvé une seule à lui dire.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>La maladie de M<sup>me</sup> Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur.
+D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue
+changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.</p>
+
+<p>Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à
+coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général
+avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le
+remettre en marche chaque matin.</p>
+
+<p>Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à
+papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière
+et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui
+le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.</p>
+
+<p>C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre,
+lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la
+première sortie qu'ils avaient faite ensemble, <i>incognito</i>, sur les
+boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire
+depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils
+avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>me</sup> Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous
+avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en
+vain.</p>
+
+<p>Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant
+des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une
+écriture féminine, qui portait en <i>post-scriptum</i> ces mots: &laquo;Bon
+souvenir à Taty.&raquo;</p>
+
+<p>Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et
+toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune
+femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont
+Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis,
+l'avait oubliée. &laquo;Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de
+mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se
+sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir
+de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes...
+C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur
+pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du
+mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par
+celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a
+poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les
+supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de
+Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est
+trop souffrir!...&raquo;</p>
+
+<p>Ce qui augmentait la nervosité de M<sup>me</sup> Marguerite, c'étaient les
+angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et
+expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de
+Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au
+secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants
+une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois
+par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au
+général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient
+pas adressées.</p>
+
+<p>Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en
+chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent
+possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.</p>
+
+<p class="top">M<sup>me</sup> Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier
+clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait
+adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de
+Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres
+qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à
+Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maìtresse avait
+toute confiance—et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait
+se passer, avait succédé à la perfide Delphine,—avait mission de
+guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me
+les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait
+demandé M<sup>me</sup> Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui
+remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon.
+J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais
+sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du
+général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour
+qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait
+faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus
+grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je
+les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien
+dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder
+parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune
+manière.</p>
+
+<p class="top">Une autre difficulté, non moins grande, pour M<sup>me</sup> Marguerite, était
+d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le
+plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et
+qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un
+secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers;
+elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à
+ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de
+celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les
+autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce
+voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils
+écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à
+l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un
+peu, M<sup>me</sup> Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque
+défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle
+écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en
+premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général
+se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait
+souvent embrasser M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<p class="top">Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le
+matin, les jeter à une boìte aux lettres située tout près sur la route
+de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles
+qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait
+pour les faire partir de Paris.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir
+mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je
+n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté
+qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais M<sup>me</sup> Marguerite,
+pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y
+avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses
+affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.</p>
+
+<p>Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille
+francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son
+mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai
+entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: &laquo;Dépêche à
+expédier par Saint-Hélier, au plus vite.&raquo; Justement, ils se disposaient,
+cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je
+demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent
+devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.</p>
+
+<p>Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de
+suite.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le
+quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille
+étaient arrivés.</p>
+
+<p>Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en
+cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations
+malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le
+général que M<sup>me</sup> Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait,
+qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre.
+Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la
+domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du
+jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service,
+du garçon d'écurie ou du cocher? M<sup>me</sup> Marguerite finit par soupçonner
+ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des
+lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des
+explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres
+lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant
+maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade.
+M<sup>me</sup> Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne
+pouvait le regarder.</p>
+
+<p>Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à
+passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier,
+sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une
+lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:</p>
+
+<p>&laquo;Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le
+boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en
+avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa
+voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en
+profiteront...&raquo;</p>
+
+<p>Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et
+le général sortit.</p>
+
+<p>Je regardai M<sup>me</sup> Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux
+fixés à terre, livide comme une suppliciée.</p>
+
+<p>Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque
+brutalement, sur les genoux de M<sup>me</sup> Marguerite:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était
+pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent
+renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous
+accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les
+vous-même.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un
+mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.</p>
+
+<p>Finalement, il ne fut plus maìtre de sa colère. Il arracha les pains, et
+se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à
+terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le
+quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.</p>
+
+<p>Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?</p>
+
+<p>Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son
+poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa
+avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un
+fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.</p>
+
+<p>Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est M<sup>me</sup> Marguerite qui parla
+la première:</p>
+
+<p>&laquo;Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit,
+si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord
+cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me
+perdre...&raquo;</p>
+
+<p>Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les
+larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute
+voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant
+au collier de perles que M<sup>me</sup> Marguerite avait engagé autrefois.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre,
+repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis.
+Il fit reproche à M<sup>me</sup> Marguerite d'entretenir des correspondances
+qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un
+secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue,
+quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette,
+qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré
+de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul
+était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable.
+Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en
+fin de compte, Lui qui demanda pardon à M<sup>me</sup> Marguerite de lui avoir
+causé une aussi violente émotion.</p>
+
+<p>Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général
+en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre
+qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus.
+Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre,
+avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais
+chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus
+de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.</p>
+
+<p>Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans
+celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec
+lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les
+instances de M<sup>me</sup> Marguerite qui, sans doute, avait des lettres
+importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore
+reçu le matin même, et il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré
+Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se
+venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette
+femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans...
+C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui
+obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume
+blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les
+gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de
+lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi,
+je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le
+faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers
+de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres,
+un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt
+lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me
+conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes
+intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde
+qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui
+faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé
+même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire
+insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: &laquo;Et quand même
+cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la
+perdre!&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa
+manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et
+renfermant à l'intérieur la photographie de M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<p>Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en
+répétant:</p>
+
+<p>&laquo;Toi, me trahir, allons donc!&raquo;</p>
+
+<p>Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui
+de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait
+une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par
+hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert
+dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute
+jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie
+mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne
+l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil.
+à ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en
+réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le
+plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps;
+elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.</p>
+
+<p>Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère.
+La <i>Cocarde</i>, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom
+et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une
+lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.</p>
+
+<p>Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère
+épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait
+sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!</p>
+
+<p>à ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha
+la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur
+ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea
+une lettre à l'adresse de la <i>Cocarde</i>, la lut, la retoucha, la relut,
+la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit
+par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.</p>
+
+<p>Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il
+m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir,
+il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait
+venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions
+économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins
+du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude,
+mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le
+sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions
+malheureuses où elle s'était placée.</p>
+
+<p>Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui
+l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances
+atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je
+l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel
+ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple,
+Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers
+lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y
+accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là
+était l'auteur des <i>Coulisses du Boulangisme</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls,
+M<sup>me</sup> Marguerite étant restée couchée,—ne parlez jamais de ce livre
+ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver
+mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le
+chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai
+pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est
+pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a
+compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a
+pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes
+que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité;
+des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme
+que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de
+mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance;
+enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus
+pur: voilà la recette des <i>Coulisses du Boulangisme</i>!&raquo;</p>
+
+<p class="top">Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui,
+malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs
+de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel M<sup>me</sup>
+Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait
+jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri
+Rochefort. De même sur celui de M<sup>me</sup> Séverine, qu'il ne connaissait
+d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être
+montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait
+guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore
+avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens
+collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de
+Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était
+courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec
+les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur
+les épaules!</p>
+
+<p>Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour,
+cependant, il exprima d'amers regrets:</p>
+
+<p>&laquo;Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T...
+m'a entraìné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt
+qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon
+commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux,
+fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû
+m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant
+rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en
+place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des
+élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans
+avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante
+départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de
+Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois
+d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de
+compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout
+honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire
+de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des
+faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des
+milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me
+compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement
+nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers
+moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition
+que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui
+voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser
+le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me
+reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma
+popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis
+prêt à travailler pour lui!&raquo;</p>
+
+<p>Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était
+prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait
+quelque part pour aller &laquo;se dérouiller&raquo;. Déjà, il avait songé, au mois
+de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils
+avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en
+Afrique.</p>
+
+<p>En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts
+de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière
+du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en
+dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens
+étaient devenus bien plus favorables depuis un an.</p>
+
+<p>Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit
+allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles,
+qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière
+moins aisée. M<sup>me</sup> Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait.
+Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un
+seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en
+personne, à Paris, avant un an.</p>
+
+<p>Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son
+malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau
+du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous
+deux.</p>
+
+<p>Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune.
+Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur
+la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La
+mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient
+débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le
+sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion
+indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps,
+longtemps, il avait pleuré.</p>
+
+<p>Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été
+rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait
+passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme
+sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des
+grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se
+trouvait!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour
+après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage.
+Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq,
+contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à
+l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général
+et M<sup>me</sup> Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de
+jours.</p>
+
+<p>La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un
+éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je
+suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit
+parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps,
+j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de M<sup>me</sup>
+Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle
+aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général
+était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils
+s'embrassèrent!</p>
+
+<p>Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière
+fois, le général m'a dit: &laquo;Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer
+pour la sœur de lait de M<sup>me</sup> Marguerite), puisque vous retournez
+demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter
+un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous
+avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce
+à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade
+depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il
+nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et
+nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de
+Marguerite...&raquo;</p>
+
+<p>Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui
+était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.</p>
+
+<p>Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher
+Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. M<sup>me</sup>
+Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible,
+et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle,
+j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante.
+Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les
+mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient.
+Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.</p>
+
+<p>Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à
+pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le
+général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir
+à Bruxelles!&raquo;</p>
+
+<p>Elle répéta:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés.
+Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant
+qu'on l'attelait devant la remise, nous fìmes quelques pas vers le
+jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une
+plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit.
+Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: &laquo;Au
+revoir!&raquo; Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient
+les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:</p>
+
+<p>&laquo;Adieu!&raquo;</p>
+
+<p>J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa
+devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques
+instants encore, à la fenêtre de M<sup>me</sup> Marguerite, une hâve silhouette
+de spectre qui me faisait signe de la main...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.</p>
+
+<p>Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un
+seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où
+s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre
+mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette
+fraìche verdure nouvelle, je me disais: &laquo;Feuilles qui venez de pousser,
+avant que vous ne tombiez, elle sera morte!&raquo; Et, alors, mon âme
+épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...</p>
+
+<p>Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont
+poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur
+m'avaient vieillie de dix ans.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>Leur Fin</h3>
+
+<p class="mid">203.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> mai</i>.</p>
+
+<p>à la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me
+parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un
+monsieur décoré, à favoris grisonnants.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Marie Quinton?&raquo; me demande-t-il en me regardant bien en face.</p>
+
+<p>&laquo;C'est moi, Monsieur, pour vous servir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute
+personnelle.&raquo;</p>
+
+<p>Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui
+fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir
+quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au
+monde du Palais. Mais il retire une petite boìte cachetée de rouge et me
+la remet en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de M<sup>me</sup> de
+B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de
+quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne
+connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous
+demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai
+encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par
+l'express de ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand
+salut, était parti.</p>
+
+<p>J'ouvre la boìte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux
+armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...</p>
+
+<p>C'est la parure aux trois perles, dont M<sup>me</sup> Marguerite me fait cadeau!</p>
+
+<p>Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes.
+L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en
+brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant
+trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles,
+entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur
+de lis.</p>
+
+<p>...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens,
+moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et
+qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">204.—<i>Mardi 5 mai</i>.</p>
+
+<p>On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer
+la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.</p>
+
+<p>Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">205.—<i>Samedi 16 mai</i>.</p>
+
+<p>J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable
+surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux
+ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service
+spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de
+ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes
+mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou
+dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.</p>
+
+<p>Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi
+parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été
+signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait
+même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère
+de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur
+d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.</p>
+
+<p>La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était
+merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de
+rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste,
+puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,—et pas
+seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...&raquo;</p>
+
+<p>L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le
+résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent
+qu'elle a dû vous coûter?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">206.—<i>Mercredi 27 mai</i>.</p>
+
+<p>Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques
+jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. à les en croire, cette demeure
+serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier
+monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition
+de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas
+vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin
+anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans
+les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe
+mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde
+high-life de Bruxelles.</p>
+
+<p>C'est le <i>Gaulois</i> qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu!
+qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">207.—<i>Jeudi 4 juin</i>.</p>
+
+<p>Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur
+silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles,
+encadrée de noir...</p>
+
+<p>N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un
+peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon
+inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa
+véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits
+d'Auvergne.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">208.—<i>Mardi 9 juin</i>.</p>
+
+<p>La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai
+eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du
+général...</p>
+
+<p>Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne
+puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe
+sont encore de son écriture à Elle:</p>
+
+<p class="r">&laquo;Dimanche 7.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée
+si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce
+voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu
+une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur
+me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis
+quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais
+le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous
+avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou
+moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus
+tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.</p>
+
+<p>&raquo;Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je
+vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop
+gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre
+envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la
+journée—c'est à peine si je le vois—m'a chargée de bien vous
+embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.</p>
+
+<p class="r">&raquo;B. B.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai écrit sans tarder d'une heure.</p>
+
+<p>Elles comptent...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">209.—<i>Mardi 7 juillet</i>.</p>
+
+<p>Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois
+et demi, dans un état si voisin de l'agonie?</p>
+
+<p>J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">210.—<i>Samedi 11 juillet</i>.</p>
+
+<p>J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe
+sont entièrement de la main du général:</p>
+
+<p class="mid">&laquo;Bruxelles, 79, rue Montoyer.</p>
+
+<p class="sev">Jeudi 9 juillet.</p>
+
+<p class="ind">&raquo;Ma bonne Meunière,</p>
+
+<p>&raquo;C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à
+celle que nous recevons aujourd'hui. M<sup>me</sup> de B..., en effet, quoique
+allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire
+sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont
+donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire
+pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les
+transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les
+forces reviendront.</p>
+
+<p>&raquo;Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses
+affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.</p>
+
+<p>&raquo;Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
+pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les
+baigneurs ne vous manqueront pas.</p>
+
+<p>&raquo;Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
+nous espérons donc qu'elles vont bien.</p>
+
+<p>&raquo;Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos
+souvenirs les plus affectueux.</p>
+
+<p class="r">&raquo;G<sup>ral</sup> B...&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.</p>
+
+<p>Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des
+miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est
+de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là
+où une douleur si immense se prépare...</p>
+
+<p>Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum
+des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer
+de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">213.—<i>Mercredi 15 juillet</i>.</p>
+
+<p>Maman est plus mal aujourd'hui.</p>
+
+<p>J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que
+les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">214.—<i>Jeudi 16 juillet</i>.</p>
+
+<p>Elle est morte!</p>
+
+<p>à sept heures du soir est venue cette dépêche:</p>
+
+<p class="c"><i>Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s.</i></p>
+
+<p class="c"><i>Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.</i></p>
+
+<p><i>Marguerite morte.</i></p>
+
+<p>On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais
+à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible
+que si elle était morte en pleine santé.</p>
+
+<p>J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine
+de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère
+se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il
+n'y a que moi pour les soigner.</p>
+
+<p>J'ai envoyé cette dépêche:</p>
+
+<p class="c"><i>Général Boulanger, 79, rue Montoyer,</i></p>
+
+<p class="sev"><i>Bruxelles.</i></p>
+
+<p><i>Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre
+douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous.</i></p>
+
+<p class="sev"><i>Marie</i>.</p>
+
+<p>Demain, je veux lui écrire.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">215.—<i>Vendredi 17 juillet</i>.</p>
+
+<p>Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la
+force de vivre.</p>
+
+<p>Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une
+nouvelle encore plus terrible...</p>
+
+<p>J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne
+s'est pas tué dès qu'elle fut morte!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">216.—<i>Samedi 18 juillet</i>.</p>
+
+<p>Les journaux donnent des détails sur la mort de M<sup>me</sup> Marguerite.</p>
+
+<p>Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que
+dans le courant de mai. Il s'est</p>
+
+<p class="c"><a href="#lettre001" name="lettreref001"><span style="font-size:75%;">[Voir la texte de la lettre]</span></a></p>
+
+<p class="c"><img src="images/008.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+<p class="c"><img src="images/009.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+<p class="c"><img src="images/010.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+
+<p>adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la
+tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce
+mois, d'un remède nouveau, le ga&iuml;acol, administré en injections sous la
+peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.</p>
+
+<p>Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers
+jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le
+mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le
+médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit:
+&laquo;Préparez-vous, c'est fini.&raquo;</p>
+
+<p>Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze
+heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle
+ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain,
+s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant
+longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais
+elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,—les dernières:</p>
+
+<p>&laquo;à bientôt...&raquo;</p>
+
+<p>La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait
+en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva
+légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En
+même temps, ses yeux tournèrent...</p>
+
+<p>Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée.
+Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.</p>
+
+<p>...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service
+et l'enterrement de M<sup>me</sup> Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans
+la trente-sixième année de son âge.</p>
+
+<p>J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme.
+Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">217.—<i>Dimanche 19 juillet</i>.</p>
+
+<p>...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la
+veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son
+enterrement!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">218.—<i>Lundi 20 juillet</i>.</p>
+
+<p>Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville
+en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des
+Belges et la grande kermesse de Bruxelles.</p>
+
+<p>Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il
+l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée
+dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la
+poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche
+des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.</p>
+
+<p class="c"><a href="#lettre002" name="lettreref002"><span style="font-size:75%;">[Voir la texte de la lettre]</span></a></p>
+
+<p class="c"><img src="images/004.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+<p class="c"><img src="images/005.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+<p class="c"><img src="images/006.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+<p class="c"><img src="images/007.png" alt="une lettre écrite à main" /></p>
+
+<p>Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à
+l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du
+Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout
+remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.</p>
+
+<p>Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de
+grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le
+front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des
+contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin,
+Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles
+du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques
+dames en grand deuil, parmi lesquelles M<sup>me</sup> Séverine. Sur tout le
+parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.</p>
+
+<p>Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des
+marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne
+bousculade, à l'entrée comme à la sortie.</p>
+
+<p>L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont
+rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du
+Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.</p>
+
+<p>Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus
+été maìtre de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le
+soutenir.</p>
+
+<p>Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en
+attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.</p>
+
+<p>Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le
+cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que
+la tombe ne soit achevée.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">219.—<i>Samedi 25 juillet.</i></p>
+
+<p>Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte:</p>
+
+<p class="c"><i>LE GÉNÉRAL BOULANGER</i></p>
+
+<p><i>a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en
+remercie bien vivement et va vous écrire.</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Bruxelles, le 23 juillet 91.</i></p>
+
+<p>Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines
+perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">220.—<i>Mercredi 29 juillet.</i></p>
+
+<p>Le testament de M<sup>me</sup> Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le
+mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois
+amies. Du Général, il ne fait aucune mention!</p>
+
+<p>L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais
+c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté!</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">221.—<i>Lundi 3 août.</i></p>
+
+<p>Le Général m'a écrit:</p>
+
+<p class="mid">&laquo;Bruxelles, 79, rue Montoyer.</p>
+
+<p class="r">&raquo;Samedi 1<sup>er</sup> août.</p>
+
+<p>&raquo;C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette
+créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai
+eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au
+moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de
+Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.</p>
+
+<p>&raquo;Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir.
+Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la
+veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée
+si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps,
+je l'espère.</p>
+
+<p>&raquo;Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le
+garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes
+les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé
+moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites
+que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.</p>
+
+<p>&raquo;Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en
+paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra...
+Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on
+ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur
+et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon
+pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je
+pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus
+que matériellement; je suis un corps sans âme.</p>
+
+<p>&raquo;Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle,
+cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus
+heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.</p>
+
+<p>&raquo;J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et,
+pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du
+plus profond de mon cœur.</p>
+
+<p class="r">&raquo;G<sup>ral</sup> <span class="smcap">Boulanger</span>.</p>
+
+<p>&raquo;Écrivez-moi toujours à la même adresse.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">222.—<i>Samedi 8 août.</i></p>
+
+<p>Avant-hier, le cercueil de M<sup>me</sup> Marguerite a été transporté du caveau
+provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un
+endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi.</p>
+
+<p>Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction.</p>
+
+<p>Tant mieux! Encore un délai.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">223.—<i>Mardi 18 août.</i></p>
+
+<p>Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à
+lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi
+d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives
+auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos
+de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth,
+et à propos de la représentation de <i>Lohengrin</i> à l'Opéra.</p>
+
+<p>Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?</p>
+
+<p>Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est
+bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu
+d'Elle, dès les premiers jours d'octobre.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">224.—<i>Jeudi 17 septembre.</i></p>
+
+<p>Je lui écris pour la troisième fois.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">225.—<i>Samedi 26 septembre.</i></p>
+
+<p>Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette
+nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le
+Général et M<sup>me</sup> Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">226.—<i>Mercredi 30 septembre.</i></p>
+
+<p>Il s'est tué.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">227.—<i>Mercredi 7 octobre.</i></p>
+
+<p>Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la
+prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain
+de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du
+cœur, m'a paralysée.</p>
+
+<p>C'est le 30 septembre, à 11 heures &frac12; du matin, près de la tombe de
+M<sup>me</sup> Marguerite, que le général s'est tué d'un coup
+de<span style="letter-spacing:10px;font-size: 80%;"> * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+* * * * * * * </span></p>
+
+<p>C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">228.—<i>Samedi 10 octobre.</i></p>
+
+<p>Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans
+la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les
+jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en
+méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans
+le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de
+sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en
+rêve sa voix qui l'appelait.</p>
+
+<p>Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses
+papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il
+a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la
+fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique,
+contenant ces lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti
+auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux
+malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et
+demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y
+parvenir.</p>
+
+<p>&raquo;Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en
+voudront pas de disparaìtre en raison d'une douleur telle que tout
+travail m'est devenu impossible...</p>
+
+<p>&raquo;En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de
+bataille, en soldat, pour mon pays...&raquo;</p>
+
+<p class="top">Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à
+sa cousine, M<sup>lle</sup> Mathilde Griffith, donnant son cheval <i>Tunis</i> à un
+ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le
+caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.</p>
+
+<p>Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:</p>
+
+<p><i>Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le
+29 septembre 1891, veille de ma mort.</i></p>
+
+<p>Après quoi, il a signé.</p>
+
+<p>Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui
+expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse
+femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette
+lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.</p>
+
+<p>Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses
+personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a
+adressée ainsi:</p>
+
+<p class="mid">&laquo;<i>Madame Veuve Boulanger,</i></p>
+
+<p class="sev"><i>Rue de Satory, Versailles.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle
+il a écrit:</p>
+
+<p><i>Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort.</i></p>
+
+<p class="top">à 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela
+fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après
+l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du
+cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une
+voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la
+tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.</p>
+
+<p>Le soir, à dìner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a
+causé gaìment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son
+hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une
+tendresse particulière.</p>
+
+<p>Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son
+coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été
+presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue
+depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant,
+tenant un revolver à la main.</p>
+
+<p>Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait
+conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le
+caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il
+lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les
+tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut
+suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre,
+devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il
+était 11 heures &frac12;. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis
+du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la
+pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il
+a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a
+appliqué contre la tempe droite et a fait feu.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se
+perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la
+détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé,
+sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de
+chaque tempe.</p>
+
+<p>Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps
+tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à
+l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur,
+complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général
+avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de M<sup>me</sup>
+Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la
+chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si
+fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.</p>
+
+<p>On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de
+grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en
+fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a
+placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.</p>
+
+<p>La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. à trois
+heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle
+courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et
+M<sup>me</sup> Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la
+désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme
+un coup de massue.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du
+général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la
+boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le
+cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur
+laquelle on avait gravé: &laquo;Général Boulanger.&raquo;</p>
+
+<p>Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de
+Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu,
+à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était
+recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous
+l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des
+coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.</p>
+
+<p>Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux
+cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de
+Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. à
+l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de
+nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours.
+Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France.
+Puis, le caveau des deux amants a été fermé.</p>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">229.—<i>Vendredi 1<sup>er</sup> janvier 1892.</i></p>
+
+<p class="sp">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Depuis des mois, ils ne sont plus.</p>
+
+<p>Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre,
+jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière,
+leurs cendres se confondront.</p>
+
+<p>Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même
+de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent
+avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout
+pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé.</p>
+
+<p>Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres
+êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur
+nom survivront, enlacés...</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>Ixelles</h3>
+
+<hr class="d" />
+
+<p class="mid">230.—<i>Lundi 25 avril 1892.</i></p>
+
+<p>N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...&raquo;</p>
+
+<p>Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême
+invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à
+Saint-Brelade, quand je les ai quittés.</p>
+
+<p>Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes
+les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au
+delà de la colonne du Congrès, au n&ordm; 103, sur la droite, cet hôtel
+Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue,
+sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de
+Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à
+Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église
+Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin,
+allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue
+aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes
+cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en
+briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à
+niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le n&ordm; 79,
+où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où
+son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une
+porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages
+à cinq fenêtres chacun.</p>
+
+<p>Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix,
+chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.</p>
+
+<p>La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus
+en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à
+peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à
+bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraìchement remuée, des
+plants de culture maraìchère, des prés où paissent des moutons, et,
+de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres
+d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.</p>
+
+<p>Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la
+voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur
+apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me
+mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées
+chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.</p>
+
+<p>Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est
+plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux
+cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit
+carrefour formé par l'entre-croisement de la 10<sup>e</sup> avenue, qui longe, à
+gauche, le mur du cimetière, et de l'allée n&ordm; 6, qui descend vers la
+droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.</p>
+
+<p>Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux
+marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne
+brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.</p>
+
+<p>Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits
+espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres
+en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante
+couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de
+verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques
+minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques
+fleurs desséchées.</p>
+
+<p>La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où
+poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur
+silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.</p>
+
+<p>Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. à
+droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui
+a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la
+bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de
+l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.</p>
+
+<p>Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand
+bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté
+là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je
+m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une
+douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis,
+j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant
+moi, afin de ne l'oublier jamais.</p>
+
+<p>Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et
+me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin
+de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de
+troupeaux et, plus loin, la fraìche verdure printanière du bois de la
+Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si
+propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des
+étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.</p>
+
+<p>Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On
+venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur
+de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été
+retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe
+qui clôt l'histoire des deux amants:</p>
+
+<p class="c smcap">marguerite<br />
+19 décembre 1855<br />
+16 juillet 1891<br />
+à bientôt!</p>
+
+<p class="c">———</p>
+
+<p class="c smcap">georges<br />
+29 avril 1837<br />
+30 septembre 1891<br />
+ai-je bien pu vivre deux mois et demi sans toi?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c">MONT-LOUIS.—CLERMONT-FERRAND</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTE:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours
+une trique.</p></div>
+
+</div>
+
+<hr />
+
+<p class="center">
+<a name="lettre001"></a> <a href="#lettreref001">lettre 1</a>
+</p>
+
+<p>Bruxelles, 79 rue Montoyer.</p>
+
+<p>Jeudi 9 juillet.—</p>
+
+<p>Ma bonne meunière,</p>
+
+<p>C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois
+et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B—- en effet
+quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait
+pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les
+soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de
+Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux
+a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura
+repris un peu d'appétit, les forces reviendront.—</p>
+
+<p>Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses
+affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.</p>
+
+<p>écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
+pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois
+arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas—</p>
+
+<p>Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
+nous espérons donc qu'elles vont bien.—</p>
+
+<p>Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos
+souvenirs les plus affectueux,</p>
+
+<p>G<sup>al</sup> B. </p>
+
+<hr />
+
+<p class="center">
+<a name="lettre002"></a> <a href="#lettreref002">lettre 2</a>
+</p>
+
+<p>Bruxelles, 79 rue Montoyer.</p>
+
+<p>Samedi 1<sup>er</sup> août.</p>
+
+<p>C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette
+créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai
+eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul; et au
+moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de
+Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.—</p>
+
+<p>Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir.
+Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets
+la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop
+attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour
+longtemps, je l'espère.—</p>
+
+<p>Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je la
+garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes
+les après-midis au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé
+moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de petites marguerites
+que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.</p>
+
+<p>Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en paix
+au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle m'attendra...—</p>
+
+<p>Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on
+ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur
+et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon
+pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars,
+personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs je ne vis plus que
+matériellement; je suis sur corps sans âme.—</p>
+
+<p>écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle, cela
+me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des
+hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.—</p>
+
+<p>J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur; et,
+pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse de
+plus profond de mon cœur,</p>
+
+<p>G<sup>al</sup> Boulanger</p>
+
+<p>écrivez-moi toujours à la même adresse.—</p>
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIÈRE ***</div>
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+
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+be renamed.
+</div>
+
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+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
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+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
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+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
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+ Literary Archive Foundation.&#8221;
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or destroy all
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+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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+remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg's Le Journal de la Belle Meunire, by Marie Quinton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Journal de la Belle Meunire
+ Le Gnral Boulanger et son amie; souvenirs vcus
+
+Author: Marie Quinton
+
+Release Date: October 5, 2007 [EBook #22889]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL DE LA BELLE MEUNIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE JOURNAL
+
+DE LA
+
+Belle Meunire
+
+Le Gnral Boulanger et son Amie
+
+SOUVENIRS VCUS
+
+151e mille
+
+IMPRIMERIES G. MONT-LOUIS
+
+57, Rue Blatin, 57 CLERMONT-FERRAND
+
+[Illustration: Gnral Boulanger]
+
+[Illustration: MADAME MARGUERITE]
+
+
+
+
+Table des Matires
+
+_Prface_
+
+CHAPITRE I. (1-17) Avant leur premier sjour l'Htel des Marronniers.
+
+--II.(18-24) Premier sjour.
+
+--III. (25-26) Du premier au second sjour.
+
+--IV. (27-37) Second sjour.
+
+--V. (38-67) Du second au troisime sjour.
+
+--VI. (68-73) Troisime sjour.
+
+--VII. (74-119) Du troisime au quatrime sjour.
+
+--VIII. (120-124) Quatrime sjour.
+
+--IX. (125-161) Du quatrime sjour au voyage de Londres.
+
+--X. (162) Portland-Place.
+
+--XI. (163-176) Du retour au premier voyage de Jersey.
+
+--XII. (177) L'Htel de la Pomme-d'Or
+
+--XIII. (178-201) Du retour au second voyage de Jersey.
+
+--XIV. (202) Saint-Brelade.
+
+--XV. (203-229) Leur fin.
+
+--XVI. (230) Ixelles.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Le JOURNAL DE LA BELLE MEUNIRE, dit en 1895 par E. Dentu, avait t
+clich pour faciliter les rimpressions ultrieures, qui se sont succd
+au nombre de plus de quarante. Mais la Maison Dentu a cess d'tre et un
+incendie a dtruit son dpt de formes.
+
+L'auteur, par suite, a pu reprendre toute libert de procder une
+rdition personnelle.
+
+Il en a profit pour apporter au texte de 1895 d'attentives retouches
+consistant surtout en coupures. Il a pens que les souvenirs vcus se
+rapportant au gnral Boulanger et son Amie gagneraient tre dgags
+de divers commentaires, de plusieurs menus faits n'intressant pas
+directement les personnages principaux du rcit, enfin, de nombreux
+passages consacrs aux polmiques des annes 1888 1891.
+
+L'auteur n'a pas hsit allger ainsi de plus de 150 pages son
+Journal, afin d'en prsenter une dition refondue, rduite et condense
+au possible.
+
+MARIE QUINTON.
+
+Nice, Novembre 1910.
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+_Qu'on me pardonne de me prsenter moi-mme sous ce nom de Belle
+Meunire. Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les
+annes ensoleilles o je jouais, fillette, parmi les rochers et les
+sources de mon adorable valle de Royat, tout le monde m'appelait ainsi,
+les compres aux lourds chapeaux de feutre et les commres aux coiffes
+plisses._
+
+_La Zenta Mounira. Mritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue
+s'il m'avait plu de prter l'oreille tous ceux qui auraient voulu m'en
+faire compliment. Aujourd'hui, les belles annes s'en sont alles, mais
+mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le
+sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y rsigner:
+il me le faudra porter jusqu' la fin._
+
+_De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseigne:
+crire le journal de ma vie. Je lui ai confi, ce cher journal, et
+lui seul, toutes les angoisses ignores de l'existence d'une pauvre
+femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vcues dgageaient
+une telle tristesse que le coeur me dfaillait de les crire. Bien des
+pages sont restes blanches, tant taient noires les impressions que
+j'eusse d tracer dessus._
+
+_Cependant, une clart est venue traverser quelques annes de mon
+existence. Le hasard m'a fait approcher le gnral Boulanger l'poque
+la plus passionnante de sa carrire. J'ai vu de prs, comme je crois que
+personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour
+surhumain qui l'a treinte jusqu' l'touffer._
+
+_On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que
+je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je dtache ces
+pages de mon livre. Les voici_:
+
+Marie Quinton
+
+_Royat, Mai 1895._
+
+
+
+
+Le Journal de la Belle Meunire
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Avant leur premier sjour l'Htel des Marronniers
+
+
+* * *
+
+1.--_Aujourd'hui Samedi 9 juillet 1887_
+
+On ne fait que parler de l'arrive du gnral Boulanger, forc hier
+soir, Paris, de s'chapper sur une locomotive pour quitter la gare de
+Lyon, qu'avait envahie une foule immense, et pour n'tre pas emport,
+touff par le peuple qui l'idoltre.
+
+Tout le monde est bien fier ici de l'avoir maintenant Clermont,
+commandant du 13e corps d'arme. Il va nous rester trois ans et, qui
+sait, c'est peut-tre de Clermont que lui, le brave gnral Revanche,
+partira pour la guerre, pour la victoire, pour la reprise des provinces
+perdues.
+
+C'est demain qu'il doit faire son entre en ville, la tte des
+troupes, et qu'il doit aller au quartier gnral prendre possession de
+son commandement.
+
+Demain, il va y avoir un monde fou. Toutes les personnes qui j'ai
+caus n'ont qu'un dsir, un souhait, un seul but de promenade pour
+demain: aller voir et acclamer le gnral Boulanger!
+
+* * *
+
+2.--_Dimanche 10 juillet._
+
+Est-ce que moi aussi je suis atteinte de ce que notre vieil ami et
+docteur appelait plaisamment, ces jours-ci, la Boulangite? Ds mon
+lever, j'tais sur des charbons ardents; enfin, l'heure approche, je
+prends mes gants, mon manteau et, au premier moment favorable, je
+m'chappe, je descends sur Clermont en courant comme je ne l'ai plus
+fait depuis que j'tais toute fillette!
+
+Pourvu que je n'arrive pas trop tard! Je cours, je cours, je n'ai plus
+de souffle. Tout le long de la route, une foule de plus en plus compacte
+se porte vers Clermont.
+
+Bientt, on ne peut plus avancer qu'au pas, et il me faut faire des
+prodiges de souplesse pour me glisser travers tous ces hommes presss
+les uns contre les autres.
+
+J'arrive, luttant pied pied, jusqu' l'octroi. Mais l, impossible de
+faire un pas de plus. partir de ce point jusqu' la place de Jaude, ce
+n'est plus qu'une mer humaine. Tout Royat, tout Clermont, tout le
+dpartement du Puy-de-Dme,--toute l'Auvergne est l l'attendre.
+
+J'entends des patois, j'aperois des coiffes qui viennent d'au moins
+quinze vingt lieues la ronde.
+
+Un vieux paysan, plac prs de moi, dclare qu'il n'a jamais vu telle
+affluence, mme au temps o l'Empereur est venu dans le pays. Il parat
+que, pass la place de Jaude, la foule est encore plus immense sur tout
+le trajet, jusque bien au del du quartier gnral.
+
+Le temps est magnifique, le ciel tout bleu, tout ensoleill. La gat de
+la nature se reflte dans la foule. Personne n'est dans son tat normal,
+on est enfivr, on palpite. tout moment clatent, rpts par des
+milliers de poitrines, les refrains d'_En revenant d'la Revue_. Et quand
+on arrive aux mots:
+
+ Moi, je n'faisais qu'admirer
+ Le brav' gnral Boulanger!
+
+un seul cri s'chappe de toutes les bouches: Vive Boulanger!
+
+Tout coup, des sonneries de clairon parviennent jusqu' nous, suivies
+du bruit, lointain d'abord, puis de plus en plus proche, des tambours
+qui battent aux champs. Et, au mme instant, au milieu du silence absolu
+qui vient de se faire, les musiques des rgiments entonnent la
+_Marseillaise_.
+
+Ainsi que tous en ce moment, je penche la tte et je fixe les yeux dans
+la direction de Chamalires, d'o va dboucher le cortge. Une pousse
+se produit vers le cordon de troupes qui fait la haie et m'empche,
+pendant un moment, de voir. Mais je m'accroche, je me hisse sur les
+paules de ceux qui sont devant moi et, maintenant, je vois trs bien.
+Toute la largeur de la route est prise par une arme d'officiers de
+toutes armes, chevauchant en grande tenue. Leurs uniformes scintillent
+comme s'ils taient paillets d'or. Plus prs, plusieurs gnraux
+culottes blanches et coiffs d'un bicorne plumes noires; enfin,
+quelques mtres seulement de moi, trs droit sur un superbe cheval noir,
+le grand cordon rouge entourant le torse, la poitrine constelle de
+dcorations, le bicorne tincelant sous la plume blanche, c'est Lui!
+
+C'est bien Lui, tel que le reprsentent les images qui ornent jusqu'aux
+plus humbles de nos chaumires, Lui, le jeune gnral la barbe blonde,
+aux yeux gris d'acier, au profil si puissamment beau! Je le fixe de
+toute la force de mon regard et, alors, une chose m'a frappe. Sur ce
+visage de l'homme ador des foules, en cette minute de triomphe o tout
+un pays de France l'acclamait, il y avait une expression de tristesse
+infinie! Je n'ai pas pu me tromper: ses yeux, un instant, se sont
+abaisss de mon ct; et ces yeux taient infiniment mornes, et la face
+tout entire tait ple, assombrie. Je voulus m'en assurer encore, mais,
+dj, il m'avait dpasse, tandis que le cri populaire, jusque-l retenu
+dans toutes les poitrines, branlait de nouveau l'espace de son nom.
+
+Je suis remonte Royat, parmi la foule qui se dispersait. Toutes les
+impressions de ces minutes inoubliables se pressaient en tumulte dans
+mon cerveau. Mais la dernire, celle de sa tristesse Lui au moment de
+notre enthousiasme tous, celle-l dominait toutes les autres.
+
+* * *
+
+4.--_Mercredi 13 juillet._
+
+Demain, jour de la Fte Nationale, les troupes seront passes en revue
+par le gnral Boulanger, sur la place de Jaude. Je le reverrai
+donc,--car je veux le revoir, pour bien lire sur son visage...
+
+* * *
+
+5.--_Jeudi 14 juillet._
+
+La revue s'est faite, mais Il n'y tait pas. C'est un gnral plume
+noire qui commandait. La foule tait plus grande encore que ce dimanche,
+et cela a t pour tous une immense dception.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+13.--_Lundi 10 octobre._
+
+Nous prenons nos quartiers d'hiver, car, dcidment, la saison et
+l'arrire-saison sont bien finies. Je congdie pour le 15 les extras que
+j'avais encore retenus mon service pass le 1er octobre.
+
+J'ai fait fermer la plupart des locaux, j'ai rduit au strict minimum
+les fournitures qu'on m'apporte tous les jours. Nous allons passer
+maintenant au travaux d'hiver, commencer par les soins donner au vin
+nouveau.
+
+* * *
+
+14.--_Jeudi 13 octobre._
+
+Que vient-on de m'apprendre? Le gnral Boulanger mis aux arrts de
+rigueur pendant trente jours pour avoir fltri les scandales dont le
+flot boueux monte sans cesse.
+
+* * *
+
+16.--_Samedi 22 octobre._
+
+Ce soir sont venus dner deux messieurs, visiblement des officiers en
+civil, le plus g grand, trs brun, fortement charpent, grosse
+moustache noire, l'autre de taille plutt petite, cheveux blonds, mince
+moustache blonde, une tte de vrai gentleman, toute fine et distingue.
+
+Les voil installs. Mon rle est termin pour l'instant, et je leur
+tire ma rvrence, me promettant simplement d'aller les reconduire
+lorsqu'ils s'en iront, afin de leur poser la question traditionnelle:
+Avez-vous t satisfaits, Messieurs?
+
+Mais ce sont eux qui me font appeler. Ils en taient au dessert. Le plus
+g prend la parole, me complimente sur le dner, puis me demande s'il
+m'est possible de recevoir des pensionnaires dans le courant du mois et
+quels appartements je pourrais leur donner?
+
+Je prends aussitt une lampe et les invite me suivre. Nous montons au
+premier tage. Je leur fais voir les deux chambres coucher et la salle
+ manger qui s'y trouvent. Ils les examinent avec le plus grand soin,
+les parcourent en tous sens, se rendent minutieusement compte de la
+distribution, se font ouvrir les fentres, m'interrogent sur mille
+dtails, enfin, se dclarent satisfaits de cet appartement, pourvu que
+je transforme l'une des deux chambres coucher en un cabinet de
+toilette des plus confortables. Ils me laissent deux jours pour tout
+mettre en tat.
+
+Nous redescendons, et ils sont sur le point de franchir le seuil de la
+maison, quand, tout coup, ils reviennent vers moi avec l'air d'avoir
+oubli quelque chose. Ils se regardent un moment, comme s'ils se
+demandaient qui parlerait le premier. Je les regarde de mon ct et nous
+restons ainsi une bonne minute. Enfin, le plus g se dcide et me dit
+voix basse: Nous aurions encore quelque chose vous demander, tout
+fait en particulier.
+
+Sans un mot, je les ramne dans leur salle manger, et, la porte
+referme, je leur fais signe de s'expliquer.
+
+Ce que nous avons vous demander, continue le mme, est une faveur
+exceptionnelle... Voici: nos amis, qui doivent arriver chez vous
+aprs-demain soir, tiennent prendre les plus grandes prcautions pour
+n'tre pas reconnus... Sans doute s'en exagrent-ils la ncessit: mais,
+puisqu'ils y attachent une telle importance, il faut, Madame, que vous
+fassiez en sorte que personne, entendez-vous, personne, ne puisse se
+douter de leur prsence ici... Il faudrait donc que personne, mme de
+vos gens de service, ne puisse pntrer dans l'escalier et dans les
+couloirs pendant tout le temps qu'ils passeront ici... Il faudrait, en
+un mot, et c'est la faveur que nous vous demandons, que nos amis soient
+servis exclusivement par vous...
+
+La demande m'a tellement surprise, c'tait pour moi chose si nouvelle,
+que je suis reste un bon moment sans rpondre. Ils ont insist tous
+deux:
+
+Nous vous le demandons instamment, Madame...
+
+Alors, je leur ait dit: Oui, et ils sont partis. De la part de qui
+venaient-ils? Quel est ce couple mystrieux que ma maison devra cacher
+aux yeux du monde?
+
+* * *
+
+17.--_Dimanche 23 octobre._
+
+J'ai longuement rflchi aux dispositions prendre pour bien recevoir
+le couple annonc avec tant de mystre par ces deux officiers en civil
+et surtout pour qu'il se sente en pleine scurit. Il m'est venu
+subitement une rflexion singulire: ce visiteur, qui a tant intrt
+ce que personne au monde ne puisse souponner sa prsence sous mon toit,
+ne serait-ce pas le fameux commandant en chef du 13e corps, le gnral
+Boulanger lui-mme?
+
+Je me suis dit aussitt que c'tait impossible, puisque les arrts de
+rigueur ont transform sa rsidence de Clermont en une prison dont il
+lui est interdit de sortir avant le mois prochain. Mais, j'ai beau me
+rpter encore que cela n'est pas, il y a une ide fixe qui me hante en
+m'affirmant le contraire.
+
+Dcidment, la boulangite me tourne la tte! Elle me fait voir du
+Boulanger un peu partout.
+
+Du moins, mon ide fixe ne sera-t-elle pas pour faire du tort au couple
+attendu demain. Dans l'incertitude, je soigne l'installation de leur
+logement comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. dfaut des dorures de
+nos grands htels de Royat, je veux qu'ils trouvent chez moi un nid tout
+plein de gat, de lumire et de fleurs.
+
+J'ai lev, ds ce matin, une grosse difficult qui m'inquitait un peu.
+J'ai fait comprendre ma vieille mre et ma bonne soeur qu'il fallait
+s'effacer, s'en remettre entirement moi, me laisser matresse absolue
+d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes
+m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimite qu'elles
+n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile
+de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre situe
+au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Franoise,
+mise au courant son tour, me secondera avec la plus entire
+discrtion.
+
+Ce soir, sont venus dner des journalistes et des messieurs du Conseil
+municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parl que de deux choses:
+des scandales des dcorations et des arrts du gnral Boulanger.
+
+Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire,
+vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant,
+confortablement install, dot d'une bonne cuisine et qu'on a,
+par-dessus le march, sa femme prs de soi...
+
+Oh! quant ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler.
+On sait parfaitement que Mme Boulanger est une trs digne et
+respectable dame, mais qu'elle n'est plus une pouse pour le gnral.
+
+Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est
+engage. Les uns soutenaient que le gnral tait excellent pre de
+famille, poux modle, quoi les autres ont rpondu que le gnral
+tait un cascadeur, qu'il ne s'en cachait gure, du reste, et qu'on
+l'avait assez vu avec la dame blonde...
+
+ ce moment prcis, Franoise est venue me rclamer. Je l'ai envoye au
+diable.
+
+Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde
+qu'on a tant de fois aperue traversant avec lui le Bois de Boulogne en
+coup ferm... Elle a beau mettre d'paisses voilettes, on a tout de
+mme fini par dmasquer son incognito...
+
+Son nom! son nom! se sont-ils tous cris.
+
+Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la
+Comdie-Franaise, la toujours jeune et mignonne ingnue!
+
+Franoise me rappelait, je me suis enfuie.
+
+Une actrice!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Premier Sjour
+
+
+* * *
+
+18.--_Lundi 24 octobre._
+
+ 3 HEURES DE L'APRS-MIDI
+
+Ce matin, je suis descendue Clermont pour me procurer des plantes et
+des fleurs. Je suis entre chez le plus grand photographe, et j'ai
+demand le portrait de Mlle R..., de la Comdie-Franaise. Je l'ai l
+sous les yeux. Ce n'est pas une vritable beaut, mais on n'est pas plus
+mignonne, plus dlicate. Et quelle expression de finesse dans ce regard,
+dans ce sourire!... Sera-ce elle?
+
+J'aime mieux penser autre chose. Je suis heureuse de jeter ces notes,
+en attendant qu'approche l'heure o se rsoudra l'nigme: dans trois
+heures d'ici, six heures! Si je ne me donnais pas cette distraction,
+je mourrais d'impatience!
+
+Voyons, je vais faire le voyage autour de ma chambre, dcrire
+l'appartement, maintenant tout prt.
+
+Il occupe le premier tage, au haut de l'escalier qui commence la
+petite porte donnant sur le chemin de la Grotte de Royat. Un couloir
+sur lequel dbouchent trois pices: gauche, la chambre coucher;
+droite, le cabinet de toilette; droite, tout au fond, la salle
+manger. On ne peut arriver celle-ci que par le couloir, mais on peut
+passer de la chambre coucher dans le cabinet de toilette directement,
+en traversant seulement une petite pice intermdiaire, pratique aux
+dpens du cabinet de toilette par une cloison pose aprs coup.
+
+La salle manger a trois fentres, dont deux donnant sur la terrasse de
+l'htel et la troisime sur la route de la Valle. part le buffet, le
+dressoir, la table, les fauteuils en chne, j'y ai fait placer, tout
+hasard, un piano.
+
+La fentre du cabinet de toilette et celle de la petite pice
+intermdiaire donnent toutes deux sur la valle de Royat elle-mme, sur
+la gentille Tiretaine qui ruisselle et serpente au fond du ravin. La
+chambre coucher a deux fentres, l'une s'ouvrant sur la valle,
+l'autre lui faisant vis--vis et donnant sur le chemin de la Grotte.
+
+Leur plaira-t-elle? Si non, ce ne sera pas de ma faute, car, toute
+l'ingniosit dont je puis disposer, je l'ai employe la rendre
+coquette et avenante. De toutes parts, j'ai plac des fleurs: ici des
+roses tout panouies, l des oeillets sur le point de s'ouvrir.
+
+Les rideaux du lit et des croises sont en guipure crme double de
+satin rose. Les tentures sont en une toffe qui n'a pas grande valeur,
+mais qui en prend sous la lumire, car elle est entre-seme de
+paillettes d'or. J'ai rpandu la lumire profusion, tout en ne lui
+laissant aucune crudit. J'ai suspendu au plafond une lampe trois
+becs, surmonte d'un abat-jour rose que j'ai t longue trouver.
+Sachant que les Parisiennes aiment se coiffer, tout en causant, dans
+leur chambre, j'ai install une table de toilette, aux deux cts de
+laquelle j'ai appliqu deux lampes ayant pour verres deux tulipes roses.
+Sur la chemine, j'ai mis deux candlabres six branches. Il y avait
+une pendule au milieu, mais je l'ai remplace par des fleurs. Son
+tic-tac aurait pu incommoder. Les Parisiennes sont si nerveuses!
+
+Dans l'tre flambe, depuis ce matin; un bon feu de bois.
+
+
+5 HEURES
+
+Je me suis interrompue pour descendre la cuisine, puis placer une
+lumire dans l'escalier. J'ai mis simplement une petite veilleuse, qui
+jette une clart tout juste suffisante pour distinguer les marches. J'ai
+pouss la porte donnant sur le chemin de la Grotte, la laissant peine
+entrebille. Il fait, dehors, un temps pouvantable, une vraie tempte.
+Le vent hurle avec fureur.
+
+Je suis remonte glace, travers l'escalier sombre, et je me suis
+sentie aveugle, tourdie, en me trouvant dans cette chambre tide,
+parfume et toute blouissante de lumire.
+
+Au dernier moment, je viens de me rappeler un dtail. Avec tant de
+lumires l'intrieur, les volets claire-voie des fentres ne peuvent
+pas suffire. Il ne faut mme pas qu'on devine, au dehors, que la
+chambre est claire. Vite, j'ai saisi des tapis de table doubls de
+satinette, et je les ai interposs entre la vitre et le volet.
+Maintenant, que l'on observe les fentres tant qu'on voudra, impossible
+d'apercevoir le moindre filet de lumire.
+
+L'heure approche. Le coeur me bat tout rompre, d'un tic-tac que je n'ai
+jamais encore senti si violent ni si prcipit. Je ne tiens plus en
+place. Dieu, que c'est long!
+
+
+MINUIT
+
+Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des
+moments o j'ai cru que ma pauvre tte allait clater, tant j'ai prouv
+d'motions diverses. En cet instant mme, elle me fait mal comme si elle
+avait reu des coups de marteau.
+
+Quand six heures ont sonn, je me suis mise couter les bruits du
+dehors, afin de guetter la voiture, et, ds qu'elle approcherait, de la
+faire avancer tout contre le pas de la porte, de manire ce qu'il n'y
+et mme pas mettre pied terre sur la chausse. Je n'entendais rien
+que le bourdonnement de mes oreilles...
+
+Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en
+tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de
+Paris? Le mauvais temps ne les arrterait-il pas? Quel est
+l'empchement?...
+
+Tout coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir trs doucement, et
+des pas touffs qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une
+femme voile passe devant moi, suivie d'un homme qui tient la main
+deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans
+le cabinet de toilette l'une aprs l'autre, car elles sont bien lourdes.
+
+Ils sont entrs droit dans la chambre coucher. J'y vais mon tour.
+Tout blouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes.
+
+Je dbarrasse de son manteau,--un lourd manteau de loutre,--la dame, qui
+se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage deux
+mains, je lve les yeux...
+
+Dception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux
+noirs, avec une longue barbe brune.
+
+J'tais dsespre et furieuse contre moi-mme de m'tre mont
+l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amrement d'avoir
+promis de servir en personne ces gens-l, ces trangers. J'en avais du
+dpit jusqu' vouloir rompre ma promesse immdiatement.
+
+J'en tais l de mes rflexions, et je me tenais sur le palier, quand
+j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de
+l'escalier. M'apercevant, il s'est avanc vers moi, et m'a dit en
+chuchotant: Vous allez laisser, jusqu' neuf heures, la porte d'en bas
+entr'ouverte comme je l'ai trouve, et vous tcherez qu'il y ait dans
+l'escalier moins de lumire encore, si possible. Il est parti sans
+ajouter un mot.
+
+Du mme coup, un poids crasant me tombait de la poitrine. Cet homme
+parti, un autre allait donc venir?
+
+Mais qui? qui?? Et l'ide fixe me reprenait, me murmurait l'oreille
+son nom Lui...
+
+Un dtail m'apparaissait maintenant trs clair: sans aucun doute,
+l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des
+deux officiers qui avaient dn ici avant-hier. Je ne sais quoi, une
+inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnatre sous sa barbe
+noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse
+barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il
+besoin de tout ce mystre, digne d'un secret d'tat?
+
+Toute proccupe, j'avais pris la veilleuse et je l'avais monte trois
+marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plong dans une
+obscurit presque complte.
+
+Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en
+haut. Il me rappelait brusquement la ralit. J'avais tout fait
+oubli qu'il y avait l-haut une femme.
+
+Je monte en toute hte, je frappe. Une voix argentine me rpond:
+Entrez! J'entre et je me trouve en prsence de cette femme et, du
+premier coup d'oeil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai
+regard le portrait.
+
+Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage,
+infiniment douce, trs simple, presque virginale et un peu grave en mme
+temps, rvle, sans hsitation possible, la femme d'intrieur qui n'a
+jamais eu affronter le public. Quant l'apparition tout entire, elle
+est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitt en
+prsence d'une grande, d'une trs grande dame.
+
+Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux
+petites clefs: Je vous prie de dfaire les deux valises, dit-elle.
+
+Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum dlicieux s'en
+chappe. Je me mets les vider, j'en retire une quantit incroyable de
+linge fin, d'objets de toilette, de vtements, de falbalas comprims au
+possible l-dedans.
+
+Pendant qu'agenouille terre je me livre ce travail, avec une
+maladresse que mon nervement ne fait qu'accrotre, la belle dame passe
+et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses.
+
+Le dballage termin, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires.
+Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester?
+faut-il me retirer? Je n'ai jamais t aux ordres de personne, et mon
+nouveau mtier de femme de chambre me rend toute perplexe.
+
+La mme voix argentine se fait entendre nouveau: Voulez-vous venir un
+instant?...
+
+Je pntre dans la chambre. Elle est assise sa toilette, en lgant
+peignoir blanc, ses cheveux blonds moiti dnous. Elle me montre d'un
+geste les vtements de ville qu'elle vient d'ter, manteau de loutre,
+chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutache
+de noir. Je les emporte dans la pice ct.
+
+Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrte
+d'un signe de main, me regarde en souriant trs doucement, puis me dit:
+Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, prs de vous pendant
+quelques jours... Plus tard, vous apprendrez nous connatre. Vous
+saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des
+inconnus... Eh bien! malgr le mystre qui doit nous entourer, je veux
+vous dire une chose qui pourra vous paratre trange,--mais croyez
+surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce
+que nous savons qui vous tes. Ce que je viens de voir de vous me
+confirme que nous ne nous sommes pas tromps...
+
+L'expression de ses traits tait devenue plus grave pendant qu'elle
+parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement sourire, me fixa bien
+en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit trs
+doucement: Voulez-vous tre mon amie?
+
+J'tais toute surprise et mue par la manire infiniment dlicate dont
+elle venait de me parler.
+
+Sans trouver d'autre rponse, je baisai sa main et je me retirai.
+
+J'allais et venais dans ma maison, me rptant sans cesse: Quelle femme
+exquise! quand un nouveau coup de sonnette m'a rappele prs d'elle.
+
+En ouvrant la porte, je fus blouie par le spectacle qui s'offrait mes
+yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette
+de soire satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, trs
+dcollet, laissait nu son cou, ses paules, ses bras. Des diamants
+resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa
+chevelure blonde d'or. Elle tait ferique voir.
+
+Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les
+nuances des toffes et l'clat des bijoux s'accordaient merveilleusement
+avec la blancheur mate des chairs. Une rose th tait fixe au corsage
+et un oeillet rouge dans les cheveux.
+
+Elle souriait mon admiration muette. J'ai fini par laisser chapper ce
+cri: Dieu, Madame, que vous tes belle!
+
+IL faut tre belle pour celui qu'on aime, a-t-elle rpondu. Puis elle
+m'a demand de lui apporter l'indication exacte de tous les dparts de
+courriers pour Paris, et elle s'est mise crire une lettre.
+
+Pendant ce temps, je suis alle la salle manger prparer le couvert.
+Neuf heures ont sonn. La tempte du dehors redoublait de violence. Un
+chien du voisinage hurlait dsesprment.
+
+J'tais nerve au plus haut degr, quand j'entends de nouveau la porte
+d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier o vient de
+s'engouffrer une rafale qui menace d'teindre la veilleuse. J'aperois
+deux silhouettes d'hommes barbus arrts au bas des marches et prtant
+l'oreille du ct de la route. Au bout de quelques moments, le plus
+grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci
+portait, et lui dit voix trs basse: demain, neuf heures. L'autre
+s'chappe aussitt par la porte, qu'il referme aprs lui, tandis que le
+premier se met monter.
+
+Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend.
+Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine rpond.
+J'ouvre...
+
+Au mme instant, l'homme qui me suivait se prcipite dans la chambre, et
+deux cris, deux cris inoubliables, se croisent:
+
+MARGUERITE!
+
+GEORGES!
+
+Il s'est jet dans ses bras, il la serre la broyer, il la couvre de
+baisers avec une imptuosit sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la
+bouche de ses lvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le
+front, les yeux, le cou, les paules, les bras, les mains, partout o sa
+bouche rencontre la chair de sa bien-aime.
+
+C'est une scne indescriptible de flicit, de dlire, de bonheur
+surhumain.
+
+Je me retire, compltement tourdie de ce que je viens de voir. La
+violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et
+l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le gnral
+Boulanger!
+
+Maintenant que j'en ai la certitude, mon coeur se gonfle d'orgueil et de
+joie. Lui, sous mon toit! Lui, confi ma garde!
+
+Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que
+je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en
+disant: Mon gnral?
+
+Je discute avec moi-mme, et je dcide que non. Ils ne me connaissent
+pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance
+jusqu' me rvler ce qu'ils croient tre un secret pour moi. Il faut
+qu'ils se croient ignors pour tre compltement tranquilles et heureux.
+
+Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laisss. Je
+monte et les trouve debout, troitement enlacs l'un l'autre.
+
+Pouvons-nous dner? me demande-t-il par-dessus la blanche paule de
+son adore. Et moi de rpondre: Oui, Monsieur.
+
+ ces mots, ils s'embrassent comme si ce Oui, Monsieur, les comblait
+de joie.
+
+Quand ils sont passs dans la salle manger, je puis les observer mon
+aise. Le gnral ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux,
+chtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal,
+sont taills ras en arrire et laisss plus longs en avant. Ils sont
+trs fournis et trs fins. Une raie les spare un peu de ct et les
+relve lgrement gauche. La barbe, coupe en pointe, possde une
+nuance peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et
+martial. Le torse parat plus haut et plus large que ne le comporterait
+la taille, plutt moyenne. Le vtement est trs simple: une jaquette
+bleue sombre et un pantalon raies. La cravate, adapte au col rabattu,
+porte comme pingle un oeillet en rubis orn d'un diamant.
+
+Mais, ce qui achve de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les
+yeux, des yeux d'un bleu intense, profondment enfoncs dans le creux
+que laisse la prominence des sourcils,--des yeux toujours grands
+ouverts et fixes, tantt pntrants ainsi que des lames d'acier, tantt
+inexpressifs et vides comme s'ils taient de cristal, tantt, sous les
+sourcils froncs, lanant des clairs, tantt devenant infiniment
+caressants ds qu'ils se posent sur Elle.
+
+Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une
+voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et
+qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de
+physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout
+plein du bonheur de vivre.
+
+Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de
+manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: Ma Marguerite,
+si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je
+t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai t seul
+souffrir, que toi tu as t pargne, que tu t'es endormie pour ne te
+rveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre sparation, tu
+n'as fait qu'un seul et beau rve... Laisse-moi tout ce qui est torture,
+douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente
+d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-tre t
+prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais
+bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en tais effray...
+J'ai t sur le point de sauter du second tage plutt que de descendre
+l'chelle pose contre le mur...
+
+Pendant qu'il parlait avec une passion inoue, pendant que ses yeux
+jetaient des tincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le
+grondait doucement: Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de
+cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre
+amour...
+
+Au dessert, je me suis retire, sans mme leur dire bonsoir.
+
+Les voil donc au comble du bonheur pendant que j'cris ces lignes, dans
+ma chambrette situe juste au-dessus de leur nid.
+
+* * *
+
+19.--_Mardi 25 octobre._
+
+Ma mre et ma soeur m'ont demand ce matin si les voyageurs attendus
+taient arrivs et si je les connaissais. J'ai rpondu qu'il tait venu
+un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.
+
+Les mots qu'il avait dits hier soir l'homme avec lequel il tait venu:
+ demain, neuf heures! me trottaient par la tte. neuf heures du
+matin, j'tais sur le qui-vive, prs de la porte.
+
+Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrte et frappe la porte
+avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperois un capitaine
+d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs
+qui avaient dn ici samedi. Je devine maintenant qu'il tait venu, lui
+aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son gnral
+pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adore...
+
+Aprs m'avoir salue comme s'il me voyait pour la premire fois, le
+capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir
+une tasse de caf au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied
+terre...
+
+En effet, quelques minutes plus tard, le voil qui repasse devant la
+porte. Ds que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui prsente le
+plateau et je verse ce qu'il a demand. Il prend la tasse, la vide d'un
+seul trait, la repose sur le plateau. Au mme instant, je vois ses yeux
+me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.
+
+Je regarde: j'aperois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je
+ne lui avais mme pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au
+grand trot dans la direction de Clermont.
+
+Je monte frapper leur porte. Deux voix me rpondent: Entrez! Leur
+chambre est plonge dans une demi-obscurit, toute frache et parfume.
+
+Je dpose la lettre prs d'eux en expliquant comment elle m'a t
+remise. Je me hte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fentres et
+d'ouvrir les volets. Voici la chambre inonde de lumire. Je m'accroupis
+ la chemine pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'oeil.
+
+Il est couch dans le fond du lit, en train de lire la lettre travers
+un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui
+passer. Appuye contre son paule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle
+est enveloppe entirement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu:
+une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets
+d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant l'aide de
+larges rubans de soie rose nous de place en place.
+
+Le feu allum, je me retire. C'est seulement midi qu'ils m'ont sonne
+pour djeuner.
+
+Il portait un vtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle
+avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette
+d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une
+grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'
+mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, runies seulement par des agrafes
+de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.
+
+Lui, un ambitieux, un Csar? On ne peut pas tre plus dgag de toute
+pense srieuse, plus enjou, plus clin, plus enfant, qu'il ne l'a t
+durant tout ce djeuner, oubliant de manger force de la couver du
+regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prtexte pour lui
+couvrir les mains et les bras de baisers fous.
+
+Des phrases entrecoupes de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris
+que, jamais encore, ils n'avaient t aussi runis, aussi tranquilles
+qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues
+jusque-l, Paris, furtivement, la nuit... Il a rpt plusieurs fois:
+rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'tait son domicile Elle.
+un moment, il s'est cri, les yeux en feu: Voil dix mois que je
+rvais ce tte--tte!
+
+Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informs qui
+colportent la fable de l'actrice blonde!
+
+En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des
+deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas
+et je prvienne.
+
+Ils n'ont pas eu besoin de moi l'aprs-midi. huit heures du soir,
+l'officier de ce matin est revenu, pied, cette fois, et en civil. Sans
+un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pice du rez-de-chausse et
+je suis monte prvenir. Je les ai trouvs prs de la chemine, causant
+ voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, prs de la lampe, et
+Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonne contre Lui. Il m'a tendu
+deux lettres. Je les ai portes l'officier, qui est reparti aussitt.
+
+Une heure aprs, ils m'ont appele pour le dner. Elle avait
+l'blouissante toilette d'hier.
+
+ peine table, comme s'ils s'taient donn un mot d'ordre, ils ont
+commenc me parler, alors que, jusque-l, ils ne s'taient pas du tout
+occups de moi. J'tais sur mes gardes. Il s'est mis causer politique.
+Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voil qui me questionne
+sur le gnral Boulanger.
+
+Je lui rponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le gnral, mais
+qui est tout acquise la cause patriotique qu'il incarne.
+
+Mais enfin, a-t-il rpondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme
+s'il voulait me percer jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu
+la curiosit d'aller voir le gnral Boulanger de vos propres yeux?
+
+Monsieur, lui ai-je dit trs tranquillement, j'ai tant faire la
+maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le gnral Boulanger, il
+aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici djeuner ou
+dner...
+
+Ma rponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demand:
+
+Croyez-vous que le gnral russira dans le but qu'il poursuit?
+
+Monsieur, j'en suis sre, et je ne suis pas seule de cet avis!
+
+Vous en tes sre? Et pourquoi?
+
+Parce que je suis sre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but
+par-dessus tout!
+
+ ces mots, elle s'est mise lui sourire singulirement. Il a tourn
+les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des clairs. J'ai senti que je
+devais m'effacer un instant. peine avais-je referm la porte, que je
+l'ai entendu se jeter violemment ses pieds, et s'crier avec un accent
+perdu: C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!
+
+Au bout d'un instant, je suis rentre. Il avait repris sa place. Ils se
+tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux
+dans les yeux et ils se souriaient.
+
+Aprs dner, je suis entre dans leur chambre pour arranger le feu, puis
+je leur ai fait ma rvrence: Bonsoir, monsieur et dame!
+
+Tous deux se sont avancs vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont
+dit, avec le plus affectueux sourire: Merci, nous nous trouvons trs
+heureux chez vous.
+
+Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant
+qu'il est possible d'aimer. Il est tout elle, il ne vit plus que par
+elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.
+
+Puisse-t-elle tre bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir
+le coeur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il
+remplisse sa destine pour le bonheur de mon pays!
+
+* * *
+
+20.--_Mercredi 26 octobre_.
+
+Ce matin, le capitaine est revenu cheval et m'a gliss une lettre par
+le mme procd.
+
+Ils se sont levs midi. Ils taient, djeuner, habills de mme
+qu'hier. Elle tait vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses
+cheveux d'or coiffs la vierge, son visage un peu ple, ses yeux un
+peu cercls de bleu. Il tait plus amoureux, plus caressant encore si
+possible. Il ne pouvait se tenir en place, se prcipitait tout moment
+vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait l'oreille des
+choses qui devaient tre dlicieuses, car elle dfaillait de joie...
+
+Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui
+ai remises. Au dner, elle avait la mme robe de soire que la veille et
+l'avant-veille, mais modifie du tout au tout par quelques-uns de ces
+dtails dont les femmes de got ont seules le secret: une guirlande de
+roses et d'oeillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une
+libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trne n'est
+pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle
+sera?...
+
+Ils m'ont dit bonsoir de la mme manire affectueuse, et ils ont rpt
+qu'ils se sentaient extrmement bien chez moi.
+
+Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le
+faire. Voici ce que je lis au sujet des arrts de rigueur infligs au
+gnral Boulanger:
+
+Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.
+
+On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrts et l'on se
+fie son honneur.
+
+Si la violation des arrts de rigueur tait dment constate, ils
+seraient transforms en arrts de forteresse, qui entranent, de ce
+fait, l'emprisonnement, sans prjudice de consquences plus graves.
+
+Avec un homme comme le gnral Boulanger, cela n'est pas craindre.
+
+On peut n'tre pas d'accord sur certains points, mais il est une
+apprciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le gnral
+Boulanger est homme d'honneur.
+
+Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette
+femme, le gnral est sorti de chez lui, au risque d'tre reconnu,
+d'tre arrt, conduit dans une forteresse, cass, peut-tre!...
+
+Lui, l'exemple de la discipline, il a viol la discipline!... Plus
+encore! Lui, l'honneur militaire personnifi, il a commis un acte qui
+quivaut la rupture d'une parole d'honneur!
+
+Et elle l'a laiss faire!
+
+Non, je ne veux rien blmer, rien supposer.
+
+Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne
+le dcouvre pas!
+
+* * *
+
+21.--_Jeudi 27 octobre_.
+
+La journe s'est passe comme hier. djeuner, il a plusieurs fois
+essay de me surprendre par des questions relatives au gnral
+Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.
+
+Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu sa place, en
+civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dn avec lui samedi
+dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.
+
+Celui-l doit tre plus intime avec le gnral, car j'ai t charge de
+le faire monter chez eux.
+
+Il est rest dner. Le gnral a beaucoup caus avec lui et, comme il
+parlait voix bien plus haute que quand il est en tte tte avec son
+adore, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur
+la faon dont il avait quitt, lundi soir, le quartier gnral. Il
+semble que cela n'a pas march tout seul. Une grande chelle avait t
+pose contre une fentre donnant sur le jardin; on s'en tait servi pour
+assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laisse l comme par
+mgarde. Le gnral tait descendu par cette chelle dans le jardin,
+aussitt la nuit tombe, et s'tait tenu prs d'une heure cach dans une
+charmille. Puis il avait saut dehors par une brche du mur de clture.
+Il avait march seul, dans la nuit, pendant deux kilomtres, jusqu'au
+chemin de la Poudrire, le plus dsert des faubourgs de Clermont. L, il
+avait trouv une voiture dans laquelle l'attendait son officier
+d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier gnral dj plusieurs
+jours auparavant et cache jusqu' ce moment chez l'officier en
+question qui tait, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous
+les jours.
+
+La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au
+parc de l'tablissement thermal, en cette saison noir et dsert. Le
+reste du chemin, ils l'avaient fait pied, travers les petits
+sentiers qui longent le fond de la valle et aboutissent ma maison en
+passant par mon moulin, maintenant hors d'activit.
+
+C'est surtout Elle qui s'informait avec intrt de toutes les menues
+circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la
+premire fois le rcit dtaill.
+
+Puis, ils en sont venus parler de ce qui se passait maintenant au
+quartier gnral. Personne ne se doutait que la cage tait vide.
+Personne n'tait admis auprs du gnral, l'exception de ses deux
+officiers d'ordonnance, en sorte que le secret tait bien gard...
+
+J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus
+qu'en rentrant, aprs tre alle chercher le caf et les liqueurs, j'ai
+compris leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, ds
+lors, ils se sont mis causer voix basse et je n'ai plus rien saisi.
+
+Le monsieur n'a pris cong d'eux qu' onze heures passes.
+
+* * *
+
+22.--_Vendredi 28 octobre_.
+
+Le capitaine m'a gliss plusieurs lettres ce matin. la lecture de
+l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis
+causer voix basse. J'ai compris qu'Elle devait tre rendue Paris
+pour dimanche et qu'il leur fallait, par consquent, se quitter demain.
+
+Ils me l'ont annonc, d'ailleurs, djeuner. Ils l'ont fait en paroles
+si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine retenir mes
+larmes.
+
+L'angoisse de ce dpart a pes sur eux toute la journe. Ils se
+faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pense y revenait
+obstinment. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il
+essayait de lui donner la rplique.
+
+Ils n'en taient dupes ni l'un ni l'autre. l'instant mme o ils
+cherchaient faire les fous, leurs visages redevenaient subitement
+graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.
+
+Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine
+criture Elle. Le capitaine a fait une drle de grimace, en disant
+entre ses dents: Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour! Il
+s'est fait servir un verre de liqueur, car il tait tout transi du
+mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchant que
+cela.
+
+Comme ils ne me sonnaient pas pour dner, j'ai eu l'ide d'aller leur
+demander s'ils ne prfraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je
+les ai trouvs silencieux et rvant dans l'ombre, leur place favorite,
+prs de la chemine, sans autre lumire que la flamme mourante qui
+clairait faiblement leurs deux visages.
+
+Ils ont accept mon offre avec empressement.
+
+Je leur ai apport le plateau, j'ai allum deux bougies: ils m'ont fait
+signe que c'tait assez... J'ai jet des bches dans l'tre et je me
+suis retire doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler
+dans leur rverie.
+
+* * *
+
+23.--_Samedi 23 octobre._
+
+Ils sont partis ce soir!
+
+Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette me endolorie.
+
+Toute la nuit d'hier aujourd'hui, je n'ai pas cess de songer eux,
+sans pouvoir prendre le moindre sommeil.
+
+Dans le secret de mon me, je formais des voeux pour qu'ils ne partent
+pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore
+que de leur dpart: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout coup le dsir
+de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au
+monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de
+son adore... Et j'avais peur de cela.
+
+Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonne. une
+heure, j'ai fini par devenir inquite.
+
+Je suis alle frapper chez eux. Elle m'a rpondu qu'ils venaient
+djeuner dans un instant.
+
+J'avais justement fait prparer un djeuner bien rconfortant. Dieu,
+qu'ils ont t longs venir!
+
+Enfin, les voil. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle
+avait en arrivant. Bien ples, tous deux. Ils se sont placs l'un en
+face de l'autre. Mais il a trouv que ce n'tait pas assez prs, et il
+est all s'asseoir sur de bord de son fauteuil Elle, en la serrant
+contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main reste libre.
+
+Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en tais tellement dsole
+que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croiss, sans plus
+les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc clat
+de rire, qui a t leur dernier mouvement de gat. Mais ils ne se sont
+pas corrigs pour cela et, quand ils se furent levs de table, j'ai pu
+constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux oeufs et trois biscuits.
+
+Je leur ai propos de tout emballer moi-mme, sans qu'ils eussent se
+soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que
+j'allais et venais d'une pice l'autre, tout occupe ma besogne, ils
+restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se
+redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de
+conviction profonde o je sentais palpiter tout son coeur.
+
+Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me
+rsoudre souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour
+me sparer de toi, c'est--dire pour m'arracher le coeur tout vif de la
+poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y rsigne! Car ta
+volont seule peut me faire consentir ce sacrifice sans nom... Si, au
+moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui
+pourrait m'empcher d'tre partout o tu seras? Les convenances, le
+monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce
+que tout cela m'a donn une seule heure valant l'une de celles que je
+viens de vivre prs de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la
+popularit dont on m'a entour valent un seul de tes baisers?... Oui, je
+croyais avoir touch au comble des jouissances humaines en gotant les
+honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renomme... Tu
+es venue, et tu m'as rvl que tout cela n'est rien auprs du bonheur
+d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donn des joies que je ne
+croyais pas ralisables sur cette terre, je n'ai commenc vivre que du
+jour o je t'ai connue... Le sort en est jet: Il ne me sera plus
+possible de vivre sans toi!...
+
+Pendant qu'il parlait, elle l'coutait toute pensive et, parfois, elle
+le regardait fixement de ses yeux clairs.
+
+Mon travail d'emballage termin. Je les ai laisss. J'ai descendu les
+trois valises au rez-de-chausse. La nuit est tombe.
+
+L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entr chez moi,
+sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner la gare ses
+deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf
+heures. Il s'est mis m'expliquer d'une faon plutt embrouille que
+l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours
+chez moi en attendant qu'on vnt la prendre, car elle tait remplie
+d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs
+bagages...
+
+Huit heures. J'allais monter les prvenir, quand ce sont eux-mmes qui
+m'ont appele: Belle Meunire!
+
+Je les trouve dans leur chambre, dj tout prts partir.
+
+Nous voulons vous dire au revoir, me disent-ils.
+
+Je suis si bouleverse que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors,
+tout mus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains
+sur les paules, me grondent doucement.
+
+Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas ce point... Nous
+reviendrons, soyez-en sre... Nous avons t si heureux chez vous que
+notre plus cher dsir sera de revivre les moments que nous avons passs
+ici... Vous avez t pour nous une sincre amie, et nous ne l'oublierons
+pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et bientt...
+
+En prononant ces derniers mots, il m'a pris la tte dans ses deux
+mains, et m'a donn sur le front un long baiser fraternel, et, aussitt,
+Elle, soulevant sa voilette, m'a embrasse, comme une vraie soeur, sur
+les deux joues.
+
+Ils sont descendus trs vite et, accompagns par le grand brun qui
+portait une valise dans chaque main, ils se sont loigns grands pas
+dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre
+plus bas.
+
+Je n'en puis plus, je suis brise d'motion.
+
+Ils sont partis!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Du premier au second Sjour
+
+
+* * *
+
+25.--_Mercredi 16 novembre._
+
+Ce matin, onze heures, une voiture s'est arrte devant ma maison, et
+j'ai t toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude
+d'appeler le grand brun. La premire chose qu'il a faite, en entrant, a
+t de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:
+
+_CAPITAINE GUIRAUD_
+
+_Officier d'ordonnance du Gnral Commandant
+le 13e Corps d'Arme_
+
+CLERMONT-FERRAND
+
+J'ai lev les yeux sur lui. Il souriait.
+
+Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez tre un officier attach
+ Sa personne...
+
+Comment, s'est-il cri, vous vous doutiez de quelque chose!
+
+Alors, je lui ai tout racont, comment j'ai eu, ds le premier jour, le
+pressentiment que l'hte annonc serait le gnral, quelle avait t ma
+dception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je
+l'avais dvisag, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire,
+comment j'avais reconnu le gnral ds son entre dans la chambre, et
+quelle contrainte j'avais d m'imposer durant tout son sjour pour
+n'avoir pas l'air de le connatre, bien plus, pour djouer toutes les
+questions qui m'taient poses dans l'intention de me surprendre...
+
+Il ouvrait de grands yeux tonns, il n'en revenait pas... Le diable
+m'emporte! a-t-il fini par s'crier, si je vous aurais suppose de cette
+force-l!
+
+Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dner o vous avez
+racont Mme Marguerite la manire dont le gnral s'tait chapp
+de Clermont, je n'ai cess de guetter le moment o vous vous laisseriez
+all dire: Mon gnral... Tous mes compliments, mon capitaine: cela
+ne vous est pas arriv une seule fois.
+
+Il s'est mis rire de bon coeur, puis il m'a dit:
+
+Chre madame, je suis justement charg par le gnral d'une commission
+pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrts de rigueur ont
+pris fin dimanche, et il est maintenant Paris avec son autre officier
+d'ordonnance, mon camarade Driant. Le gnral m'a charg de reprendre
+chez vous sa valise et il a tenu ce que je vous dclare que vous vous
+tes fait de lui un vritable ami... Il m'a charg aussi de vous dire
+qu'il comptait revenir bientt chez vous, et, enfin, de vous remettre
+ceci.
+
+En prononant ces mots, il m'a prsent la broche que Mme Marguerite
+avait porte tous les jours son peignoir: un fer cheval en or, garni
+de sept perles et de deux diamants.
+
+Je l'ai pri de remercier chaleureusement, en mon nom, le gnral et
+Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur
+moi d'une faon absolue, en toute circonstance.
+
+Et, surtout, ai-je ajout, que le gnral me pardonne d'avoir fait si
+longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit
+bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa
+tranquillit soit plus grande et son bonheur parfait...
+
+Il a pris la valise, il m'a salue de la faon la plus aimable, et il
+est reparti.
+
+* * *
+
+26.--_Mardi 29 novembre._
+
+J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'aprs onze heures du soir. J'allais
+me coucher, l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands
+coups contre la porte. Toute surprise, je prte l'oreille; les coups
+redoublent, une voix crie: Ouvrez, c'est une dpche!...
+
+Je descends, je prends en mains le tlgramme...
+
+_Serons chez vous demain six heures soir. Prparez nos chambres._
+
+Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout prparer d'ici qu'ils
+arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur
+chambre... Tout est rest tel qu'ils l'ont laiss. Je n'avais pas eu le
+courage d'y toucher.
+
+Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une
+partie de la nuit et que je continuerai faire flamber toute la journe
+de demain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Second Sjour
+
+
+* * *
+
+27.--_Mercredi 30 novembre._
+
+Ils sont arrivs ce soir six heures, en voiture ferme, tout seuls.
+Sans me dire un mot, Elle est monte droit dans sa chambre. Quant Lui,
+me regardant avec un air svre et mme trs mchant, il m'a dit:
+
+Nous avons des comptes rgler ensemble... En attendant, faites-nous
+dner au galop!
+
+Absolument dcontenance par cette attitude, qui m'avait coup net les
+paroles de bienvenue que je m'apprtais leur dire, je me suis occupe
+de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dner.
+
+Le potage une fois sur la table, je les ai prvenus. Ils ont pass
+aussitt dans la salle manger, Elle, toujours silencieuse et vitant
+de me regarder, Lui, l'air de plus en plus svre. Ils se sont mis
+manger trs vite, comme des gens trs affams, et sans m'adresser la
+parole.
+
+Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins
+jeune. Je n'ai pas tard dcouvrir quoi ce changement tait d. Il
+avait modifi son port de cheveux, et les portait maintenant taills en
+brosse. Sans doute pour dsarmer les imbciles qui lui trouvaient la
+raie trop bien faite...
+
+De temps autre, il jetait un coup d'oeil de mon ct, en fronant les
+sourcils.
+
+Je devais tre assez ple, car je sentais une angoisse qui m'treignait
+le coeur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrce qu'ils
+semblaient me tmoigner.
+
+Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-tre leur arrive
+Clermont, quelque calomnie ne m'et noircie leurs yeux.
+
+J'avais envie de tomber leurs pieds, de les supplier d'abrger le
+tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon
+nergie pour attendre qu'il lui plt d'ouvrir la bouche, et les minutes
+me paraissaient des ternits.
+
+Enfin, il s'est mis parler:
+
+Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez
+indignement tromps!... Nous vous avions crue sincre et vous nous avez
+menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une nave,
+et vous ne ftes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore
+l'air de vous tonner du visage que nous vous montrons?... Perfide
+Auvergnate que vous tes, sachez bien que nous nous repentons
+cruellement d'tre venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus
+ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le
+mritez... Allons, essayez un peu de vous dfendre, de biaiser une fois
+de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver
+rpondre...
+
+Je ne savais que penser.
+
+Veuillez au moins me dire, ai-je rpondu d'une voix tremblante, ce que
+vous me reprochez?
+
+La coquine! s'est-il cri en donnant un grand coup de poing sur la
+table, elle a l'audace de continuer faire celle qui ne devine pas...
+Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abme de dissimulation
+que vous tes, avez-vous, oui ou non, confess au capitaine Guiraud que
+vous avez reconnu en moi le gnral Boulanger?
+
+Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'tait la
+tranquillit la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon
+me.
+
+Mais oui, mon gnral, ai-je rpondu le plus naturellement du monde.
+
+Un clat de rire argentin s'est aussitt fait entendre: c'tait Elle qui
+n'y tenait plus. Et lui, moiti figue, moiti raisin, ne savait plus
+s'il devait continuer fulminer ou s'il allait rire aussi...
+
+Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, dj plus
+doucement:
+
+Racontez-nous comment tout cela vous est venu l'esprit.
+
+Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui
+avait t donne par les allures trangement mystrieuses de ses
+officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la dception
+que j'avais eue l'arrive du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme
+Marguerite, la certitude qui tait venue ensuite... Ils m'coutaient en
+changeant des regards et des sourires.
+
+Voil donc le crime avou, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le
+mobile!
+
+Le mobile, mon gnral?... Permettez-moi de vous rpondre par une
+question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il
+fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...
+
+Ils ne m'ont rien rpondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous
+deux en mme temps, m'ont embrasse sur les joues.
+
+Accuse, a ajout le gnral, l'unanimit, le jury vous acquitte...
+L'audience est leve.
+
+Ils se sont levs de table et le gnral, m'offrant son bras, m'a
+conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de
+choses nous dire.
+
+Ds cet instant, ils se sont mis me parler comme une amie d'enfance,
+comme une parente de province qui leur serait bien chre. Ils m'ont
+encore fait rpter les menus dtails de la comdie qu'il m'avait fallu
+jouer avec eux, et ils s'en sont amuss comme des fous.
+
+Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir
+si tt, le gnral s'est cri:
+
+Oui, nous devons une fire chandelle Wilson!
+
+Devoir quelque chose M. Wilson? Oh, mon gnral!...
+
+Mais si, mais si, a-t-il insist en riant. Et il m'a expliqu que,
+s'il avait pu venir ds aujourd'hui, c'tait cause des affaires de
+dcorations qui s'taient aggraves jusqu' rendre la dmission de M.
+Grvy invitable d'une heure l'autre. En prvision de la crise
+prsidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'arme,
+ ce moment runis Paris par un travail de classement, avaient t
+tous renvoys leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le
+train avec sa chre Marguerite... Toutes les aprs-midi, il comptait
+descendre Clermont passer deux ou trois heures au quartier gnral, et
+le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...
+
+Nous causions ainsi prs du bon feu ptillant. Lui, allong dans un
+sige, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il
+est possible de l'tre, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrire
+son fauteuil, doucement penche sur Lui...
+
+C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il tait une heure du matin.
+Je leur ai souhait le bonsoir.
+
+Le cher couple! comme je les aime!
+
+* * *
+
+28.--_Jeudi 1er dcembre._
+
+Ds neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois
+arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le mange de
+la tasse de caf prise cheval et de la lettre glisse sur le plateau
+recommence comme au mois d'octobre.
+
+Cette fois, la lettre est un gros pli cachet qui doit renfermer
+normment de choses.
+
+Je le porte au gnral qui l'ouvre aussitt. Il s'en chappe plusieurs
+lettres sous enveloppes et divers papiers plis. Elle et Lui procdent
+au dpouillement.
+
+Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces rflexions:
+
+Quel gchis, ma chre amie... Grvy qui se cramponne de plus en plus,
+les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie
+partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma prsence
+Paris...
+
+Elle s'est mise rire ironiquement:
+
+Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gr
+d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'tre maintenant
+vos cts.
+
+Quel charme inou cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se
+dpartissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu
+flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serre contre lui en la
+couvrant de baisers. Je me suis clipse.
+
+Ils ont sonn pour djeuner une heure. Elle avait une exquise toilette
+de crpon blanc, avec ceinture et noeuds de soie bleu clair. Lui tait
+tout habill pour sortir, mais trs simplement, comme toujours. Envoyant
+au diable les affaires srieuses, ils n'ont cess de rire, de
+plaisanter, de se cliner du geste et du regard.
+
+Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse
+inpuisable que le gnral montrait, et qui lui faisait tout instant
+trouver des attentions, des clineries nouvelles, sans qu'il y et
+jamais de dfaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en
+Elle.
+
+ trois heures, ils taient encore table; le capitaine Driant est
+revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.
+
+Quand le gnral eut ouvert, au premier coup d'oeil, il s'est cri:
+
+La dmission de Grvy!
+
+Elle s'est leve pour mieux voir ce qu'il lisait.
+
+Ils se sont mis parcourir fivreusement les nouvelles reues.
+
+Dites au capitaine d'attendre! m'a-t-il command. Je me suis empresse
+de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprs d'eux, ils
+finissaient de se parler voix basse.
+
+Le gnral s'est tourn vers moi:
+
+Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immdiatement ici.
+
+Au mme instant, Mme Marguerite s'tait leve, et, de son pas lger,
+avait pass dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'ide que le
+capitaine n'tait pas encore admis la connatre.
+
+Je l'ai fait monter dans la salle manger, j'ai referm la porte sur
+eux, et je suis reste attendre dans le couloir. C'est surtout le
+gnral qui parlait. Par moments, sa voix s'levait. Il tait question
+tout le temps de Paris, de la guerre...
+
+Tout coup, le gnral a ouvert la porte en criant son officier
+d'ordonnance: Attendez-moi l! Un instant de rflexion et je reviens.
+
+Il s'est rendu de ce pas dans la chambre coucher pour rflchir... par
+son cerveau Elle, comme j'ai dj cru remarquer qu'il le faisait ds
+qu'il avait une dcision importante prendre. Un quart d'heure au
+moins s'est coul. Un coup de sonnette nerveux m'a appele. Mme
+Marguerite tait assise, le dos tourn de mon ct. Le gnral, les
+mains dans les poches, les yeux terre, marchait grands pas dans la
+chambre.
+
+Avez-vous des enveloppes de sret? m'a-t-il demand.
+
+Justement j'avais ce qu'il dsirait. M. le Prfet D..., qui tait
+descendu chez moi pendant l'avant-dernire saison, avait laiss
+quelques-unes de ces enveloppes.
+
+Je suis alle les chercher dans ma chambre et je les ai apportes. Elle
+tait toujours assise de mme, et il continuait marcher en disant:
+Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chre
+Marguerite... Laissons la guerre de ct... Je ne ferai pas cette
+folie... Je n'irai pas aujourd'hui!
+
+Il s'est mis crire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je
+suis alle lui tenir compagnie. Je l'ai trouv, les mains derrire le
+dos, en train de regarder les quelques mchants chromos dont j'ai orn
+(?) la salle manger et qui ne mritent vraiment pas un instant
+d'attention. Notre conversation n'a pas t trs nourrie, car il se
+retenait comme un homme proccup ou encore comme un homme qui ne veut
+pas qu'on le fasse parler...
+
+Enfin, le gnral est revenu, plusieurs lettres la main. J'ai repris
+mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le gnral a reconduit
+son officier d'ordonnance, en rptant: C'est cela, inutile de repasser
+par le quartier gnral... Il n'y a pas une minute perdre!
+
+Le capitaine est descendu avec rapidit, le gnral est rentr auprs
+de Mme Marguerite. J'ai compris que des dcisions trs graves
+venaient d'tre arrtes. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de
+crise? Ce mot de la guerre! la guerre! qui revenait sans cesse me
+glace de terreur.
+
+J'tais en proie ces sombres penses. La nuit tait tombe. Un coup de
+sonnette a retenti.
+
+J'ouvre leur porte et je suis cloue au sol par le violent contraste
+provoqu entre mon tat d'me et le spectacle qui s'offre mes yeux.
+
+Dans la chambre tout inonde de lumire, toute tide et parfume, Elle
+se tient debout, dans une blouissante robe de soire, ruisselante de
+bijoux. Et Lui, genoux prs d'elle, il arrange les plis de sa robe
+avec le zle d'un couturier.
+
+Il se tourne vers moi, la figure riante: Des fleurs, Belle Meunire, il
+nous faut des fleurs!
+
+J'en ai bien reu tantt de Clermont, mais je ne les avais pas juges
+dignes de leur tre prsentes. Je compte en recevoir demain de Nice, o
+j'ai tlgraphi. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des
+camlias et des violettes.
+
+Il les prend de mes mains et se met les fixer dans ses cheveux, sur
+son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui
+murmurer: Comme vous tes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue
+aussi belle!...
+
+Georges! rpond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente
+ans...
+
+Il lui ferme la bouche d'un long baiser.
+
+Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que
+moi! Vous, mon adore, qui n'tiez pas encore de ce monde quand je
+portais dj l'uniforme!
+
+ huit heures, ils ont sonn pour dner. Sa toilette et ses bijoux
+jetaient un tel clat autour d'Elle que ma modeste salle manger en
+tait tout illumine. propos d'une lettre du capitaine Guiraud, rest
+ Paris, ils ont un instant parl politique.
+
+Les fous! s'est cri le gnral; avoir song moi pour sauver Grvy!
+Moi, atteler mon cheval noir la remorque d'un tombereau
+d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait
+perdre deux soires en alles et venues couter leurs propositions et
+d'autres plus saugrenues encore: l'enlvement de Ferry, la rentre en
+France des Orlans... Aussi fous les uns que les autres, communards,
+parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne.
+Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrs? J'entrevois quatre
+solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet,
+ou, enfin, l'Imprvu, le candidat de la dernire heure... Si c'est
+Floquet, je suis srement ministre de la Guerre demain... Si c'est
+Freycinet, ce sera sans doute pour aprs-demain... Si c'est l'Imprvu,
+inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons
+rire... Il s'est mis rire nerveusement.
+
+Ferry, prsident de la Rpublique!... Ce ne seront plus les chassepots,
+ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera
+plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je
+prendrai en main la bonne pe!...
+
+Il est rest silencieux un moment, les sourcils froncs. Puis il a
+ajout:
+
+Je crois que ce sera Ferry!
+
+Elle ne l'a pas laiss continuer. Avec l'ventail en plumes blanches
+qu'elle avait prs d'Elle, Elle l'a doucement frapp sur l'paule:
+
+Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!...
+N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le prsent... N'est-ce pas?...
+
+Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jet, son visage s'est
+clairci subitement.
+
+Il s'est mis embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voil
+de nouveau se cliner, se cribler de baisers, se redire combien
+ils s'aiment!
+
+C'est trange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir
+ainsi.
+
+Je les aurais voulus autrement, l'instant o la France est peut-tre
+la veille d'une guerre civile...
+
+* * *
+
+29.--_Vendredi 2 dcembre_.
+
+Encore du neuf! Ce matin, la place du capitaine, c'est un simple
+soldat qui est venu, pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un
+pli portant ces mots:
+
+_MADAME LA BELLE MEUNIRE_
+
+_Htel des Marronniers, Royat._
+
+C'est pour mon colonel, a-t-il ajout en clignant de l'oeil.
+
+Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car
+elle est devenue toute soucieuse. J'ai devin qu'il lui fallait
+absolument repartir pour Paris ce soir mme, quitte revenir aussitt.
+Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a
+dur pendant toute la matine, car, diverses reprises, j'ai d rentrer
+dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de
+volont, mais ne se dpartit jamais de son calme. Lui s'chauffait par
+moments, levait la voix, puis, un instant aprs, l'adoucissait jusqu'
+la rendre suppliante.
+
+ djeuner, ils taient proccups tous deux, et ils ont aussi peu caus
+que mang. Elle tenait les yeux baisss obstinment. Lui ne la quittait
+pas du regard, et ce regard tait plein d'inquitude.
+
+Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier
+gnral, a-t-il dit en se levant. Il s'est approch d'Elle, lui a pris
+la tte dans ses deux mains et lui a murmur d'une voix suppliante:
+
+Tu ne partiras pas, dis!
+
+Elle a fait sa rponse en fermant les yeux, d'une voix peine
+distincte: Puisque tu le veux!...
+
+Alors, il s'est mis l'embrasser follement, comme un homme au comble de
+ses voeux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.
+
+Elle s'est retire aussitt dans sa chambre; quelques minutes aprs,
+elle m'a sonne. Sa figure m'a un peu effraye. Elle tait toute ple de
+contrarit. Elle avait les lvres blanches et serres.
+
+Belle Meunire, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un
+service... Regardez dehors et, si vous voyez le gnral revenir sur ses
+pas, il faut m'avertir immdiatement.
+
+J'ai fait comme elle l'a demand. Enveloppe d'une fourrure, je me suis
+tenue une fentre de la salle manger, derrire les volets moiti
+referms.
+
+J'tais l depuis un bon moment quand elle m'a sonne de nouveau. Elle
+tenait la main une lettre frachement cachete. La bougie, peine
+teinte, fumait encore.
+
+Belle Meunire, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un
+service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la
+portiez vous-mme la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que
+le poids: vous mettrez, tout hasard, trois timbres... Mais, surtout,
+quand le gnral reviendra, gardez-vous de laisser chapper que j'ai
+expdi une lettre pendant son absence!...
+
+En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un
+peu. Je considrais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses
+mains: il y avait dessus:
+
+_P. M. L. P. S._
+
+_Poste Restante_
+
+PARIS.
+
+Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale
+sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement trs douce:
+
+Allez vite et ne vous tonnez de rien... C'est pour Lui que je fais
+cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir mme malgr eux!
+
+Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.
+
+ cinq heures, le gnral est revenu, en excellente humeur. Il a
+plaisant sur son passage au quartier gnral, sur les dernires
+nouvelles reues de Paris. Il riait propos de tout et ne cessait de
+lui dire:
+
+Voyons, Marguerite, riez un peu! Et, comme elle ne se dridait pas
+assez vite son gr, il s'est mis la chatouiller, tout en lui
+murmurant:
+
+Allons, mchante, feras-tu risette!
+
+ dner, leur insouciance les avait compltement repris. Il avait
+substitu sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise
+en grosse toile de mnage qu'il avait chipe je ne sais o, et il se
+l'tait gravement noue autour du cou, mon immense stupfaction.
+
+Elle riait en tomber par terre.
+
+Les enfants! Sont-ils fous!
+
+* * *
+
+30.--_Samedi 3 dcembre._
+
+Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le
+gnral m'a charge de le faire patienter. Nous nous sommes mis
+causer, cette fois, avec plus de succs qu'avant-hier.
+
+Il m'a donn entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans,
+je crois, comme officier d'ordonnance attach au gnral Boulanger, et
+qu'il prouvait un gros chagrin de devoir le quitter.
+
+Il a fait allusion aussi l'Amie du gnral, mais sans une sympathie
+exagre. Elle lui faisait faire, disait-il, un mtier de conducteur de
+chemin de fer... Quitter Clermont neuf heures du soir, descendre
+Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une proprit
+de ces rgions, et revenir Clermont par le train de cinq heures du
+matin...
+
+Un coup de sonnette m'a rappele auprs du gnral, qui tait lev et
+m'a prie de faire monter le capitaine dans la salle manger. Ils se
+sont entretenus trs longtemps.
+
+De toute la journe, le gnral n'est pas sorti.
+
+Il a fait, d'ailleurs, un temps pouvantable dehors. Aprs djeuner,
+Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'coutait, le petit verre de
+fine champagne prs de lui, le cigare la main, les yeux perdus dans le
+rve, Elle jouait, de mmoire, des berceuses adorablement mlancoliques.
+
+Puis, s'interrompant tout coup, Elle s'est mise chanter l'_En
+revenant d'la revue..._
+
+Les fleurs de Nice sont arrives: rien que des violettes d'un parfum
+exquis. Elle en a paru enchante. Je crois qu'elle adore la violette.
+Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de premire
+qualit, en flacons cercls de paille.
+
+Il tait en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soire, comme
+avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dpche.
+En l'ouvrant, le gnral s'est cri:
+
+Ferry n'est pas lu... Il s'est retir au second tour... Le Congrs a
+nomm M. Sadi Carnot.
+
+Ils se sont jets dans les bras l'un de l'autre en rptant: Ferry
+n'est pas lu!
+
+Il a vite griffonn quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a
+mise sous enveloppe et que j'ai porte au capitaine, lequel est reparti
+aussitt.
+
+Ils ont encore longtemps caus de cette lection, mme table. Elle
+plaisantait sur le compte du nouvel lu, elle trouvait tout fait drle
+son prnom de Sadi.
+
+Lui prenait la chose plus au srieux. Sans doute, ce choix n'tait d
+qu' la peur qu'on a fini par avoir d'une lection Ferry: mais il aurait
+pu tre plus mauvais... Il a rappel que Sadi Carnot avait rendu des
+services en 1870 et qu'il s'tait montr d'une honntet irrprochable
+au milieu des turpitudes de Wilson.
+
+Enfin, a-t-elle rpondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera
+un bon prsident... _provisoire_? Elle avait appuy sur ce dernier mot
+et il avait souri. Puis elle a ajout:
+
+Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutt que vous, car
+je sais quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon
+bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous
+continuerez m'aimer quand mme... Mais vous serez si peu moi!... Et
+je prvois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos
+jours. Quel est le chef de l'tat, en France, que l'on n'ait pas cherch
+ assassiner... Pour M. Grvy lui-mme, si peu intressant cependant,
+n'est-il pas venu des fous l'lyse... Oh! mon ami! comme je serai
+malheureuse, le jour o vous serez le matre de la France!
+
+Il s'est mis la rassurer, lui a rappel que, depuis Louis XVI, aucun
+chef d'tat franais n'avait mme reu une gratignure, et que, depuis
+Henri IV, aucun n'avait t assassin.
+
+Va, va, a-t-il ajout, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir
+toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme
+blanche ou par le pistolet...
+
+Cette fois, c'est lui qui a fait dfense de parler davantage de ces
+choses peu amusantes. Ils se sont remis rire et ne plus songer qu'
+leur bonheur.
+
+* * *
+
+31.--_Dimanche 4 dcembre_.
+
+Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf
+heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va l-bas offrir, chez elle,
+un grand dner mondain, ce soir mme, et elle doit se remettre en route
+ds demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose Paris, a
+d tout prparer.
+
+Malgr mes instances et celles de Mme Marguerite, le gnral n'a pas
+voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence
+bien inutile de monter en voiture auprs d'elle, pour ne la quitter qu'
+la gare.
+
+Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture,
+j'ai failli pousser un cri.
+
+Son visage tait presque mconnaissable, tellement la douleur l'avait
+creus. Ses yeux taient rouges.
+
+Il avait d pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se
+passer entre eux pour qu'il revienne dsol ce point?
+
+Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait
+simplement de s'tre spar d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que
+deviendrait-il si jamais une catastrophe le sparait d'elle pour de
+bon, si elle lui devenait infidle ou si la mort la foudroyait?...
+
+Il tait l, affaiss dans un fauteuil, l'oeil creus, le regard sans
+vie. Je lui ai annonc que le djeuner tait prt. Il ne m'entend pas!
+Il est comme en tat de lthargie. Je rpte, il n'entend pas davantage.
+Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:
+
+Mon gnral, le djeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que
+vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va
+pas tarder revenir! Demain, pareille heure, elle sera dj
+mi-chemin... Voyons, mon gnral...
+
+Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est lev, en me
+remerciant du regard, et en rpondant simplement:
+
+Vous tes dans le vrai!
+
+Mais, quand il s'est rendu dans la salle manger, son premier coup
+d'oeil a t pour la pendule, et il s'est cri:
+
+Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!
+
+J'tais navre. C'tait folie pure. Comment concevoir le dsir qu'elle
+prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dner sept!
+
+Il a mang peine, puis il est descendu Clermont.
+
+Quand il est revenu, il m'a demand de rester un peu auprs de lui,
+coudre, et il s'est mis me parler d'Elle.
+
+Il m'en a parl avant le dner, pendant son repas, et aprs le dner,
+longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter
+toute son histoire, jusqu'au moment o Elle tait entre dans sa vie:
+
+Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus
+moi-mme!... L'homme que j'tais avant sa venue et l'homme que je suis
+depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble...
+Avant cela, je n'avais donn de droits sur moi qu' une seule femme:
+celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a t une
+pouse irrprochable. Elle est la mre de mes enfants... Ce n'est pas sa
+faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'tions pas crs
+l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes pouss, avec la
+prcipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous
+connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premires
+annes, j'ai t dupe de mes illusions. J'ai cru que je la faonnerais
+comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai d finir
+par m'avouer que je m'tais tromp, et que nos deux natures, loin de
+pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abme qui
+allait sans cesse en s'largissant...
+
+Et, de la sorte, nous avons fini par vivre cte cte comme deux
+trangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention
+tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme
+Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons mme plus nos repas
+ensemble, sauf quand il s'agit de grands dners invits...
+
+Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me
+suis mis courir le cotillon, papillonner de la brune la blonde,
+voltiger de fleur en fleur, en m'attardant peine celle-ci,
+davantage celle-l, et en trouvant cette autre tout fait exquise,
+mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspill
+ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aim... Je croyais avoir
+sem miette miette tout mon coeur, de telle sorte qu'il ne m'en restait
+plus... Et je m'en flicitais, car je voyais approcher le moment o je
+rentrerais dans la rserve de la territoriale... J'atteignais cinquante
+ans.
+
+Alors, un jour, est tomb le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et
+aussitt j'ai reconnu que ce coeur que je croyais tomb en poussire
+tait intact, et qu'il tait aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiff
+d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce coeur, dont elle a opr la
+rsurrection comme par un miracle, je le lui ai donn tout entier...
+Vous avez bien d vous en apercevoir, je l'aime perdument, je l'aime
+autant qu'il est possible un homme d'aimer... Je ne vis plus que par
+Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... O me conduira notre
+amour? Je ne veux mme pas chercher le prvoir... Je me laisse aller
+avec une volupt infinie, les yeux ferms...
+
+Il s'tait lev, le visage enfivr, les yeux tincelants, et, alors,
+mettant une main sur le coeur, et tendant l'autre comme s'il prtait un
+serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:
+
+Voulez-vous savoir quel point je l'aime et quel point je suis
+devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant,
+qu'elle me tende un pistolet charg, qu'elle me dise de l'appliquer
+contre la tempe et de faire feu... J'obirai sur l'heure, comme un
+soldat, sans demander pourquoi!
+
+J'ai manqu de dfaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entire.
+Je n'ai pas trouv un mot rpondre. Enfin, je lui ai dit:
+
+Mon gnral, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est
+minuit, j'ai le devoir de vous engager aller prendre du sommeil...
+
+J'obis, a-t-il rpondu trs doucement... Puisque que la consigne est
+de dormir, je vais aller m'tendre sur mon lit--et penser Elle!
+
+Avant que j'eusse pu l'en empcher, il m'a bais la main, et il s'est
+retir.
+
+* * *
+
+32.--_Lundi 5 dcembre._
+
+Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'tais proccupe. la
+premire heure, c'est--dire la pointe du jour, on frappe trs fort
+la porte de la maison. C'est une dpche. Elle m'est adresse, mais je
+me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le gnral.
+
+En me voyant entrer, il saute bas du lit, sur lequel il tait tendu
+tout habill. Il m'arrache la dpche des mains, il la dchire plutt
+qu'il ne l'ouvre. Grce Dieu, son visage s'claircit aussitt: c'est
+une dpche expdie par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense
+lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...
+
+ onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le gnral pour un
+djeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont,
+ses principaux officiers. Le gnral est parti tranquille en me
+glissant dans l'oreille qu'il serait l bien avant l'heure...
+
+En effet, il tait l ds cinq heures, et Elle ne doit arriver qu' six.
+J'avais rang la chambre et dispos partout des fleurs nouvellement
+arrives de Nice. Il s'en est aperu de suite, et cela lui a fait
+plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes plac sur la table, il a
+dit, comme s'il parlait aux fleurs: Vous attendez comme moi la blanche
+main qui doit vous caresser!
+
+Assis dans son fauteuil, prs du feu, il s'est mis lire des journaux.
+
+ six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui dfends de
+se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dpche, adresse, comme ce
+matin, mon nom.
+
+Je la monte. J'aurais bien d, en mme temps, monter des cordes pour le
+ligoter.
+
+Je ne suis jamais alle dans un asile d'alins. Je ne me rends pas un
+compte trs exact de ce que peut tre un fou furieux. Mais, ce dont je
+suis sre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une
+heure, le spectacle d'un amoureux en proie une crise nerveuse qui
+devait valoir un accs de folie, tel point que j'ai pu me croire un
+instant dans la ncessit d'appeler l'aide, non pas pour ma scurit
+personnelle, mais pour empcher cet homme de se broyer le crne contre
+le mur.
+
+Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dpche annonait qu'elle n'avait
+pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle
+expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.
+
+ un moment donn, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'tait
+fini, et je me suis loigne pour aller mettre le couvert. Au bout de
+quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espces de rles
+qui m'ont bouleverse... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je
+pntre dans le cabinet de toilette: le malheureux est l, par terre,
+se rouler dans ses vtements Elle, qu'il a arrachs du mur o ils
+pendaient, les embrasser et les mordre...
+
+Cette seconde crise passe, un grand abattement s'est empar de lui. Il
+a refus toute nourriture. Maintenant, c'tait une ide fixe qui le
+tenait: il voulait partir demain matin, quatre heures, d'ici, pour
+aller la recevoir la gare de Clermont quand arriverait le train,
+cinq heures.
+
+J'ai eu beau lui parler raison, il est demeur inflexible. Il n'a mme
+pas accept que je descende maintenant Clermont pour arrter une
+voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un enttement de
+maniaque, il m'a fait dfense absolue de le contrarier sur ce point.
+
+ force d'insistance, j'ai fini tout de mme par obtenir un rsultat:
+c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai russi
+qu'en lui jurant que, moi-mme, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit
+bien assur que je l'appellerai demain quatre heures--puisqu'il n'y a
+pas de rveil-matin dans la maison.
+
+Me voici donc condamne ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment
+l'aurais-je pu faire, bouleverse jusqu'au fond de l'me comme je le
+suis?
+
+* * *
+
+33.--_Mardi 6 dcembre_.
+
+ quatre heures du matin, je suis descendue auprs du gnral. Il tait
+en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeill
+que la nuit d'avant!
+
+L'ide qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait
+rendu sa gat. Le plus gentiment du monde, il m'a prie de l'excuser de
+la scne d'hier.
+
+J'tais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous,
+ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore spar d'elle,
+il faut les avoir vcues avec elle pour comprendre quelle somme elles
+reprsentent de bonheur perdu!
+
+Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque
+lui-mme n'avait pas ferm l'oeil. Je l'ai rassur de mon mieux, je lui
+ai fait prendre un bol de lait chaud coup de rhum, et je l'ai reconduit
+jusqu' la porte.
+
+Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une
+horrible bourrasque de neige s'est engouffre du mme coup, a teint ma
+lanterne et nous a glacs tous deux. Le vent souffle avec une violence
+effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu' mi-genou, et la nuit
+est absolument noire, sans une lumire au ciel.
+
+Je veux encore l'arrter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de
+Clermont et, vraiment, par un temps pareil...
+
+Mais il n'coute rien.
+
+Il y a un Dieu pour les amoureux! me crie-t-il, et le voil parti
+grandes enjambes.
+
+Je mets aussitt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu,
+je bassine leur lit, je prpare du bon caf bien chaud pour leur
+arrive. Le jour commence poindre quand on frappe la porte. J'ouvre:
+ce sont eux, pied, blancs de neige et tremps jusqu'aux os. Elle a des
+glaons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.
+
+ peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de caf bouillant,
+en me racontant qu'ils n'ont trouv, la gare de Clermont, qu'une
+mchante guimbarde attele d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont
+fini par la lcher mi-cte.
+
+Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle
+Meunire... Nous faisons de mme.
+
+Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu' midi.
+Quand je suis redescendue prs d'eux, ils m'ont demand d'apporter dans
+leur chambre de quoi manger.
+
+ six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En
+me voyant, il m'a demand:
+
+Madame de Bonnemain, est-elle de retour?
+
+Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la
+premire fois, n'est pas tomb dans l'oreille d'une sourde. Elle est
+donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqu que
+divers objets lui appartenant taient marqus du chiffre M. B., surmont
+d'une couronne cinq fleurons, c'est--dire, si je ne me trompe, d'une
+couronne vicomtale.
+
+La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possde, ma
+foi, une belle allure!
+
+ huit heures, pour dner, ils se sont fait galement servir chez eux.
+Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:
+
+Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et
+vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et
+d'excuter au galop la commission qui lui est confie l-dedans... Vous
+n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.
+
+* * *
+
+34.--_Mercredi 7 dcembre_.
+
+Toute repose par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu
+arriver le capitaine neuf heures du matin. Je lui ai fait signe
+d'entrer dans la maison et je lui ai aussitt remis l'enveloppe, en lui
+rptant la recommandation qui m'avait t faite. Aprs avoir pris
+connaissance du pli, il a rflchi un instant, puis il s'est frott les
+mains d'un air enchant. Il m'a alors donn deux lettres l'adresse du
+gnral, qu'il a tires de son manteau. Je croyais que c'tait tout,
+mais, aprs avoir cherch un instant, il s'est mis fouiller dans la
+poche intrieure de son dolman, et il en a sorti une troisime
+enveloppe, toute blanche et un peu froisse. En me la remettant, sa main
+tremblait un peu. Puis il est remont en selle et il est parti au grand
+galop.
+
+Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose
+d'important.
+
+ dix heures, le gnral a sonn. J'ai trouv leur chambre remplie d'une
+paisse fume. Les tourtereaux avaient essay de faire du feu eux-mmes,
+mais la tentative avait absolument avort. Je les ai gronds. J'ai
+tabli un courant d'air en ouvrant les deux fentres; j'ai allum un
+feu, bien flambant, celui-l. Je les ai laisss au moment o Mme
+Marguerite ouvrait, pour la lire au gnral, la premire des trois
+lettres reues.
+
+Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours,
+le gnral est en proie une vive motion. Il me prend le bras
+nerveusement:
+
+Le capitaine est-il encore l? voyons, parlez!
+
+Mais, mon gnral, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous
+pas dit, hier, vous-mme, qu'il n'attende pas?...
+
+Sacrebleu! Si j'avais pu prvoir... Enfin, tant pis! vous de me tirer
+d'affaire, ma bonne Meunire. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de
+sr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier
+gnral. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de
+temps pour la forte tte que vous tes...
+
+Quelqu'un de sr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je
+faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera
+certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je prfrerais que le
+gnral ne me croie pas si forte tte! C'est encore plus embarrassant
+que flatteur.
+
+...On n'a pas ide d'une chance pareille: les cinq minutes n'taient pas
+coules que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le
+prtendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnte
+et taciturne comme tous nos montagnards, a arrt sa carriole devant ma
+porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la
+Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confi des commissions pour
+Clermont. Je n'ai eu qu' lui expliquer, en patois, qu'il y avait une
+lettre porter chez un officier de l'tat-major de Clermont et sa
+rponse me rapporter au plus vite, pour que le brave garon, sans m'en
+demander davantage, se dclart prt me faire la course en toute hte
+et revenir de mme.
+
+Eh bien! Belle Meunire, avez-vous trouv?
+
+Oui, mon gnral.
+
+Justement, le gnral a sonn et m'a remis la lettre,--une toute petite
+enveloppe avec cette adresse:
+
+_Monsieur le Capitaine Driant,_
+
+_au Quartier Gnral._
+
+_Trs urgente._
+
+J'en tais sr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien...
+Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la rponse sans retard,
+car c'est trs, trs srieux!
+
+En disant cela, il avait l'air la fois heureux, impatient et perplexe.
+
+ midi, mon excellent montagnard tait de retour avec la rponse que le
+capitaine avait crite devant lui, dans son bureau du quartier gnral
+o il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul
+l-bas pour recevoir, rpondre, et parer l'imprvu!
+
+Quand j'ai port la lettre au gnral, il me l'a arrache des mains,
+tandis que Mme Marguerite m'a dit:
+
+Occupez-vous vite du djeuner. Nous n'en avons que pour un petit
+moment.
+
+Le petit moment a dur une grande heure, j'en ai profit pour orner de
+fleurs la table.
+
+Bravo! s'est cri le gnral quand ils sont enfin venus s'y asseoir.
+Voil qui est une dlicieuse surprise pour un jour pareil!
+
+Et, s'adressant Elle:
+
+Oui, c'est une journe qui comptera, celle-l!... Quelle porte elle
+peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher
+petit coin de Royat qui a t le point de dpart...
+
+Brusquement, elle lui a coup la parole en lui fermant la bouche de ses
+mains. Ils se sont embrasss... La belle conclusion, pour moi!...
+
+Le djeuner fini, le gnral est all Clermont.
+
+Je dbarrassais la table, quand elle m'a appele:
+
+Chre amie, voulez-vous que nous passions l'aprs-midi travailler
+ensemble?
+
+Oh! madame, lui ai-je rpondu, c'est genoux que je devrais vous
+remercier de l'honneur inespr qui est fait par la grande dame que vous
+tes la campagnarde que je suis.
+
+Elle m'a remercie d'un gracieux sourire. J'ai apport la couture que je
+suis en train de faire pour ma mre--une surprise que je lui prpare.
+Elle a tal son ouvrage sur un fauteuil: il y avait l un travail de
+tapisserie d'une trs grande difficult, mais elle n'y a pas touch.
+Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientt
+reconnu de petites brassires pour nouveau-ns.
+
+Je lui ai dj entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande
+dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs travailler de ses fines
+mains pour des oeuvres charitables?
+
+Tout en tricotant, elle s'est mise me parler de sa voix argentine.
+Avec ce savoir-faire exquis que possdent seules les femmes du monde,
+elle a voulu m'amener lui causer de moi, lui raconter ma vie dans
+laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas
+trompe, mais, mise sur ce chapitre, j'ai t bien sobre d'explications,
+car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut
+y songer le moins possible et n'en parler jamais.
+
+Le gnral est rentr la nuit tombe. Son visage rayonnait de joie. De
+nouveau, il s'est entretenu trs longuement avec Mme Marguerite.
+
+ huit heures, il m'a sonne:
+
+Vite, faites-nous dner, car une voiture doit venir me prendre dans une
+heure d'ici. Ds que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets
+ vous pour que personne ne remarque ma sortie.
+
+Dcidment, il doit y avoir sous tout ce mystre une conspiration! De
+plus en plus intrigue, je les sers dner et, entre temps, je rduis
+l'clairage de l'escalier une simple veilleuse et j'entr'ouvre la
+porte donnant sur le chemin de la Grotte.
+
+Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prvenir
+le gnral. Mais, dj, envelopp dans une pelisse, il est au pied de
+l'escalier.
+
+Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter
+terre et tient la portire ouverte. Tandis que le gnral monte dans la
+voiture, j'y aperois un autre personnage, une sorte de colosse aux
+hautes paules, emmitoufl de fourrures...
+
+La voiture repart aussitt, au grand trot, dans la direction de la
+campagne.
+
+C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Prs de la porte
+entrebille, j'ai vu descendre le gnral et je lui ai entendu dire
+avec motion:
+
+C'est le vrai langage d'un prince... Merci!
+
+ quoi l'autre, lui tendant la main, a rpondu d'une voix trange et
+profonde:
+
+ bientt, Gnral... et Paris!
+
+Pendant que la voiture s'branlait, le personnage en question a avanc
+la tte, et j'ai pu distinguer qu'il portait une paisse barbe blonde.
+
+...Un prince?--Un prince tranger, videmment. Mais o donc ai-je vu
+cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperue quelque
+part!
+
+* * *
+
+35.--_Jeudi 8 dcembre._
+
+Le capitaine ne s'est pas montr aujourd'hui.
+
+C'est un soldat, le mme que la semaine dernire, qui est venu apporter
+le pli contenant le courrier.
+
+ force de m'tre creus l'esprit, j'ai fini par retrouver quelle
+ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je
+ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui
+viennent faire leur cure Royat.
+
+Aprs djeuner, le gnral est redescendu Clermont et Mme
+Marguerite m'a de nouveau invite lui tenir compagnie.
+
+De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou
+du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassires),
+Elle est arrive me raconter comment s'tait faite, entre le gnral
+et Elle, la connaissance qui avait abouti les jeter dans les bras l'un
+de l'autre:
+
+Figurez-vous, ma chre, que j'tais une grande ennemie du gnral
+Boulanger, et cela l'anne dernire... Le monstre! j'avais trois griefs
+contre lui... Le premier, c'est que sa popularit me portait sur les
+nerfs et m'agaait au plus haut point. Impossible de faire une visite,
+d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de th, de faire un tour de
+valse, de dner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si
+encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait
+vulgaire, ridicule au possible. Le gnral Boulanger? Pourquoi pas le
+gnral Charcutier ou le gnral Liquoriste?... Quant son portrait,
+colport de toutes parts, il ne me rconciliait pas avec lui: je
+trouvais ce port de barbe prtentieux, et je jugeais l'homme un
+belltre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les
+rpublicains. Je me flicitais du moins que l'arme--je dis: le cadre
+des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorit
+qui vont en dclinant dans notre pauvre France... Et, tout coup, voil
+un officier, bien plus, un gnral, un ministre de la Guerre, qui se met
+ faire du radicalisme, de l'anti-clricalisme, et Dieu sait quelles
+horreurs encore!... Troisime grief, celui-l absolument personnel et
+dcisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le
+gnral... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace
+de me fixer comme si j'tais femme lui rendre oeillade pour oeillade...
+
+Je suis rentre chez moi rouge de dpit et, ds cet instant, mon
+aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout o j'allais, je
+disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientt une
+rputation de la haine que je montrais l'gard du gnral Boulanger.
+
+Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une soeur. Elle est peine
+plus ge que moi, nous avons t leves dans le mme couvent, nous
+nous sommes maries la mme poque, et chacune de nous a pous un
+officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver Paris, l't la
+campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le rpte, deux soeurs ne
+sont pas plus insparables que nous l'tions... Elle tait assez
+diffrente de moi par le caractre: mais c'tait peut-tre une raison de
+plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un
+rgiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il
+fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle tait
+faite, il l'a laisse Paris, revenant prs d'elle ds qu'il le peut...
+Elle reoit merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus
+volontiers qu'elle est extrmement jolie... Du ct de l'harmonie du
+visage, la nature ne lui a rien refus. Elle a t moins prodigue en ce
+qui concerne le corps, qui est massif et dnu d'lgance... Aussi,
+jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement doues cet
+gard...
+
+Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je
+interrompu, car cette lgance, vous la possdez au plus haut degr!
+
+Mme Marguerite sourit et reprit:
+
+J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en
+soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcite, comme je ne
+l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras,
+ont t: Ma chre Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dner
+jeudi soir chez moi! Ma rponse manquait d'enthousiasme: Tu me
+permettras, chrie, de ne pas t'en faire mon compliment! Cela ne l'a
+pas empche de me demander, l'instant suivant, de lui rendre un
+immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dner
+ce soir-l chez elle, moi, troisime et dernire convive!
+
+Sans aucun doute, la chre enfant n'avait plus la tte elle... Me
+faire une semblable proposition, moi, l'ennemie intime et publique
+tout la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez
+de ce qu'a pu tre ma rponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en
+suis pas contente, je l'ai vertement gronde de toute l'inconvenance de
+sa proposition: dner, deux femmes seules, avec un homme, un tranger...
+Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle
+folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que
+deux!
+
+Elle a paru sentir la justesse de cette observation.
+
+Elle a chang ses batteries...
+
+Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si
+j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service
+que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus expose
+devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des
+autres invits...
+
+Pendant que toi, ma chre, tu ne t'occuperas que de lui?... Dsole de
+ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...
+
+Alors, tu refuses mme cette combinaison?
+
+Formellement.
+
+C'est ton dernier mot?
+
+Mon dernier.
+
+Eh bien! mon dernier moi sera celui-l: tu as peur du gnral
+Boulanger... Il y a longtemps dj qu'on trouve peu naturelle et
+singulirement excessive l'aversion dont tu fais montre son gard...
+On lui a cherch des motifs: il n'a pas t difficile de les trouver...
+Les plus mchants disent que c'est un dpit dont la cause serait ton
+secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te
+trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sre de
+toi...
+
+Trs bien, ma chre: je serai chez toi jeudi soir... sept heures
+prcises, n'est-ce pas?
+
+Ce jeudi, il s'est trouv que, par hasard (car, quelque prix qu'on y
+mette, on n'obtient jamais cela coup sr), ma couturire avait
+admirablement russi la toilette que je lui avais commande,--une
+toilette longue trane, en velours noir constell de paillettes de
+jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon dfunt beau-pre,
+le gnral de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur...
+Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait merveille... J'tais
+en retard, j'ordonne mon cocher de me conduire au plus vite...
+J'arrive: tout le monde tait dj l,--et ce tout le monde se composait
+de la matresse de la maison, d'un vieil oncle et du gnral.
+
+J'tais joue. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter temps
+beaucoup de personnes, soit plutt qu'elle soit revenue son ide
+premire d'une dnette intime, elle m'avait manqu de parole. Mais que
+faire? Il tait trop tard pour reculer!
+
+Alors, j'ai pris le parti oppos, celui de l'attaque, de l'offensive
+outrance! J'ai voulu craser mon ennemi,--le gnral,--l'accabler de
+coups d'pingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux,
+parat-il, un vritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de
+coups ports et pars aussitt... J'avais pris got la lutte: le
+gnral m'a redit depuis que je fus tonnante de verve et que j'tais
+superbe voir... Lui, de son ct, piqu au vif, n'avait plus de
+paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que
+le visage de la matresse de maison changeait!...
+
+Elle voulut mettre fin notre dialogue en portant la conversation sur
+un autre sujet, qui lui rappelait sa prsence:
+
+Gnral, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en
+est d'autres qui vous portent un culte sincre et profond... Combien
+ai-je d vous supplier pour que vous consentiez combler mes dsirs en
+venant ce soir ma table!...
+
+La flagornerie me parut un peu vive.
+
+Gnral, ajoutai-je d'un ton ironique, il parat qu'il faut beaucoup
+vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses
+convives?
+
+C'est un dfaut de plus que vous me prtez, Madame...
+
+Je vous le donne, gnral, car il est bien vous.
+
+Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propritaire et, si vous
+vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le trs
+grand honneur de me convier un jour chez vous...
+
+Chez moi, gnral! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez
+vous-mme le jour.
+
+Le plus tt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.
+
+Eh bien! gnral, demain!
+
+Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le gnral
+Boulanger chez moi... Ds cette seconde entrevue, naissait, de lui
+moi, une vive amiti,--en attendant mieux...
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les
+griefs qui me faisaient le dtester... Je ne lui en ai plus voulu, bien
+au contraire, de m'avoir tant remarque un jour au Bois... Je n'ai plus
+prouv de la haine pour sa popularit, mais je me suis sentie
+dlicieusement berce par le bruit flatteur qui s'levait autour de
+lui... Je me suis mis adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonn
+jusqu' ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient tre
+mieux connues... Quant son nom, j'ai compris qu'un nom valait par
+l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger
+n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom vgtal
+de Racine. Et ce nom qu'il a reu de son pre, mon Georges l'a si
+noblement port, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le
+bien, le jour o je pourrai le prendre, moi aussi...
+
+Mme Marguerite s'est tue ces mots, comme quelqu'un qui caresse un
+rve. Puis, elle a repris:
+
+De ce premier dner avec Georges date donc l'origine de notre
+bonheur... Mais cette soire-l ne devait pas m'apporter seulement du
+bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives:
+deux d'entre eux ont gard le souvenir imprissable de ce jour, l'un
+pour me chrir, l'autre pour me...
+
+Elle n'a pas achev sa pense, mais une profonde tristesse s'est montre
+sur son visage. Elle s'est leve, a pli son ouvrage et m'a dit:
+
+Maintenant, assez caus, ma bonne Meunire. Apportez-moi la toilette
+hliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges ador.
+
+Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours hliotrope,
+avec, de chaque ct de la jupe, un panneau brod d'or. Mme
+Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui
+de Nice, et elle a fix cette guirlande au corsage l'aide d'une flche
+garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a dispos, un peu en arrire,
+quelques oeillets qui semblaient crotre parmi cette chevelure blonde; au
+milieu des fleurs, une couronne cinq fleurons en diamants. Enfin, elle
+a enroul autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou
+six fois le tour et qui brillait d'un clat tout fait extraordinaire.
+
+Elle tait ferique voir ainsi.
+
+Le gnral, quand il l'a aperue en ouvrant la porte, s'est jet
+genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce
+geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.
+
+J'ai couru m'occuper du dner... Ils ont dn tard. Le gnral la
+dvorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'blouissante beaut
+de sa toilette...
+
+Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire
+en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous
+rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...
+
+Ma chre amie, s'est-il cri, pourquoi n'tiez-vous pas l, le jour de
+mon entre Clermont!
+
+Ces mots m'ont voqu un souvenir.
+
+Mon gnral, lui ai-je demand, quoi pensiez-vous, ce jour-l, au
+moment o je vous ai vu passer?... Je prcise: vous descendiez, suivi de
+votre tat-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une
+tristesse sur vos traits.
+
+Belle Meunire, vous tes physionomiste!... quoi je pensais? Parbleu,
+ai-je besoin de le dire? mon adore!... Je pensais elle et je me
+disais: Comme elle est loin!... Et j'avais beau voir l'avenue remplie
+d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque
+je ne l'y apercevais pas!
+
+Le dner fini, ils se sont retirs vers leur chambre, petits pas,
+troitement enlacs.
+
+* * *
+
+36.--_Vendredi 9 dcembre._
+
+Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y
+avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.
+
+Pas de courrier? lui dis-je.
+
+Non, hier et aujourd'hui, journes tranquilles... pour lui, du moins.
+
+Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer
+d'ouvrage, l-bas!
+
+Oh! moi, c'est mon rle, et puis, pour lui, voyez-vous, je
+travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable
+et indulgent...
+
+On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de
+petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons
+meilleures encore pour aimer le travail au quartier gnral: c'est que,
+dans le chef qu'il sert avec tant de zle, il voit aussi le pre d'une
+charmante jeune fille qu'il a promesse d'pouser un jour.
+
+ djeuner, ils n'ont fait que se cliner et se lancer oeillade sur
+oeillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un
+homme hypnotis, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de
+comparer un individu qui s'enivre d'un rve cet amant qui se grise
+d'une si adorable ralit!
+
+Tout coup, il m'a demand une feuille de papier et, avec son crayon
+bleu, il s'est mis tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a
+questionne:
+
+Comment appelez-vous votre maison?
+
+Un peu surprise qu'il pt l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en
+grosses lettres sur le mur extrieur, je lui ai rpondu:
+
+L'Htel des Marronniers, mon gnral.
+
+Parfait. Une autre question: avez-vous, prs d'ici, un peintre en
+btiments qui sache son mtier?
+
+Certainement, mon gnral.
+
+Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: Effacez-moi de
+suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Htel des Marronniers, et
+mettez sa place un nom qui donnera du moins un avant-got du bonheur
+qu'on peut goter sous ce toit!
+
+Et, ce disant, le gnral a dpli la feuille sur laquelle il venait
+d'crire. Elle portait ces mots, en caractres majuscules:
+
+HOTEL DU PARADIS
+
+Mon gnral, ai-je rpliqu, je ne me dciderai pas donner ce nom
+ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais
+comment les tenir.
+
+L'Htel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue
+pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux lus et dont je suis,
+moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis
+me dissimuler que ma mre et ma soeur, tyranniquement relgues par moi
+loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la
+maison et dans les sous-sols, avec dfense absolue de se montrer, de
+faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble un enfer,
+ou tout au moins un purgatoire dont elles ne seraient pas fches de
+voir la fin.
+
+Le gnral a voulu descendre Clermont aprs djeuner. Comme il y avait
+du monde attroup sur la grande route, cause d'une vente aux enchres
+qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai pri de passer par le
+petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et
+remonte de l'autre ct, le long des rochers, juste en face de chez
+nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises,
+Mme Marguerite et moi, le suivre des yeux. Mais, arriv aux rochers
+d'en face, l'imprudent n'a pu rsister la tentation de se retourner
+vers la maison.
+
+Elle, de son ct, sans couter mes cris, a entr'ouvert la fentre, et
+voil mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord l'autre de la
+valle, des baisers avec la main...
+
+Ils taient si gentils voir tous deux, que je serais bien reste les
+regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai d
+arracher Mme Marguerite de sa fentre. Alors, seulement, il a repris
+son chemin.
+
+Nous avons de nouveau travaill ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle
+s'est fait raconter par moi toutes sortes de dtails sur Royat, sur
+Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime
+tant!
+
+Le gnral est rentr de meilleure heure que d'habitude: il faisait
+encore tout fait jour. Ses premiers mots ont t:
+
+J'ai t reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.
+
+Je suis descendue aussitt la salle commune donnant sur la terrasse et
+seule accessible au public. Je m'y suis trouve en prsence de plusieurs
+messieurs de Clermont qui m'ont complimente d'avoir le gnral
+Boulanger chez moi, et qui m'ont pos des tas de questions les unes plus
+indiscrtes que les autres. Je n'ai pas essay de nier.
+
+C'est vrai, Messieurs, le gnral Boulanger vient d'entrer ici: il
+offre dner, ce soir, chez moi, six de ses amis... Entre nous, je
+crois que ce sont des officiers suprieurs.
+
+Ils sont partis, enchants de m'avoir arrach mon secret.
+
+Deux heures ne s'taient pas coules que d'autres consommateurs sont
+arrivs, des journalistes ceux-l, monts exprs de Clermont pour savoir
+ quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au caf, que le gnral
+Boulanger faisait dner chez moi, ce soir, quantit de gnraux accourus
+de plusieurs points de la France...
+
+Dcidment, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laiss
+s'chapper de ma basse-cour.
+
+Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagrer... Je ne suppose pas que
+ces messieurs, qui sont l-haut, soient des gnraux, car ils disent
+tous, en s'adressant leur amphitryon: Mon gnral...
+
+Oh! cela ne prouve rien! ont-ils interrompu en choeur.
+
+J'ai continu imperturbablement:
+
+Et le gnral leur rpond: Colonel, commandant, major...
+
+Ils se sont regards, fortement dus.
+
+Bah! si c'est du menu fretin, a opin l'un d'entre eux, pas la peine
+d'en parler!
+
+Et ils se sont retirs.
+
+Le gnral s'est beaucoup amus de cette aventure. ce propos, il a
+racont que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce
+moment sur sa prtendue prsence Paris, la veille et le jour de
+l'lection du Prsident de la Rpublique. N'allait-on pas jusqu'
+supposer qu'il attendait, cach, l'instant de se montrer la foule pour
+prendre la tte du mouvement populaire, au cas o Ferry serait lu,
+alors qu'au contraire, coeur des conciliabules nocturnes auxquels on
+avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train
+depuis trois jours!
+
+Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces vnements de Paris, il y
+en a une qui m'a bien fait rire de moi-mme, aprs qu'ils se fussent
+retirs en me disant affectueusement bonsoir. Dcidment, en politique,
+je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine se dniaiser!
+Voici ce dont il s'agit. La semaine dernire, j'avais entendu avec
+terreur qu'il tait tout le temps question, dans la bouche du gnral,
+de la guerre. Puis, subitement, il n'en avait plus t parl, et je ne
+savais comment me l'expliquer...
+
+Ce soir, j'ai eu la clef du problme. Pareille ce singe des fables de
+La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la
+plus affreuse des calamits publiques le nom d'un dput radical, ami
+politique du gnral Boulanger.
+
+Grande niaise d'Auvergnate, va!
+
+* * *
+
+37.--_Samedi 10 dcembre_.
+
+Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.
+
+Quand j'ai mont tout cela au gnral, il m'a demand d'attendre pour
+rapporter de suite au capitaine toutes les pices signes.
+
+Une heure plus tard, le gnral m'a dit, sans prambules:
+
+Nous vous quittons, nous sommes obligs de partir ce soir pour Paris...
+Mais, cette fois, Belle Meunire, il faut que nous ne soyons chagrins
+ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et
+quant vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq
+jours que nous pensions rester, nous en sommes rests dix, et vous
+n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense dsir de
+revenir au plus tt!
+
+En effet, quelle journe de dpart diffrente de celle de leur premier
+voyage! djeuner, ils ont t trs gais l'un et l'autre. Le gnral
+est sorti, en sifflotant, pour descendre Clermont. Je suis reste avec
+Elle, emballer ses effets.
+
+Quand j'ai dcroch ses robes de la muraille du cabinet de toilette,
+j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du gnral qui se
+roulait par terre en poussant des cris fous...
+
+Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance,
+permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme
+ait jamais t plus aime que vous l'tes... Il vous aime la folie,
+oui, la folie... jusqu' en inspirer de l'inquitude...
+
+Elle a devin mon arrire-pense. Elle m'a regarde de ses yeux clairs,
+et elle m'a rpondu:
+
+Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon
+devoir est alors tout trac, ma chre: il faut que je sois raisonnable
+pour deux!
+
+Le gnral est rentr cinq heures. Je les ai laisss, mais bientt ils
+m'ont rappele. Ils sont alls vers moi, m'ont pris chacun une main et,
+doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le
+gnral qui a pris la parole:
+
+Notre belle et surtout bonne Meunire, nous avons quelque chose de trs
+grave vous dire... Nous avons vous confier un secret que vous serez
+seule partager avec nous... Marguerite est enceinte...
+
+J'tais muette de surprise. Le gnral a continu: Elle est enceinte,
+elle en est certaine, des indices vidents ne permettent plus d'en
+douter... Or, en ce moment notre situation est trs dlicate.
+Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le
+devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions
+publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure
+cache... Nous avons song vous! Vous seule, que nous chrissons
+maintenant comme si vous tiez une proche parente, une soeur dvoue,
+vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de
+vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner
+une bonne nourrice, lui servir de mre, veiller sur lui jusqu'au jour o
+nous vous le reprendrons...
+
+Il s'tait tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baisss.
+Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi.
+Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hlas! o j'tais
+une jeune pouse en puissance de mari, et o les plus mdisants du
+village n'auraient rien pu trouver redire l'apparition d'un
+nouveau-n chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule,
+quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois dj qui m'accable, la
+calomnie, l'infme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis
+consentir cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me
+demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour
+eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les
+preuves douloureuses et si l'on hsite se sacrifier?
+
+Allons, je n'hsite plus: la grce de Dieu!
+
+Mon gnral, ai-je rpondu non sans peine, car ma voix tremblait
+beaucoup... Mon gnral, c'est vraiment un trs grand service que vous
+me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je
+vous le rendrai.
+
+Trs mu lui-mme, il a serr trs fort ma main, qu'il n'avait pas
+quitte, et il l'a porte ses lvres. En mme temps, Elle, tout
+heureuse de mon consentement, m'a embrasse. Puis, me faisant lever, ils
+m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me rptant: Merci!
+
+Je suis alle m'occuper du dner. Ils l'ont mang de fort grand apptit,
+en parfaite gat d'esprit. huit heures du soir, le capitaine Driant
+est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.
+
+Le gnral m'a pass autour du poignet une lourde gourmette d'or avec
+mdaille de saint Georges et il m'a embrasse en disant: Ceci, comme
+gage de notre amiti.
+
+Elle m'a embrasse son tour et m'a dit: Merci encore d'accepter la
+garde du petit dauphin, dont je prpare dj les layettes... Nous savons
+que, chez vous, il sera en bonnes mains...
+
+a ne le changera pas! s'est cri le gnral en riant.
+
+Georges! a-t-elle rpondu avec un regard courrouc, je vous dfends,
+une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi dlicat...
+
+Il lui a bais les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont
+embrasse encore une fois, et ils sont partis.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Du second au troisime Sjour
+
+
+* * *
+
+38.--_Dimanche 11 dcembre_.
+
+J'ai ferm leur appartement. Je le considre comme ne faisant plus
+partie de mon htel. Je le garderai intact jusqu' leur retour.
+
+Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui
+avaient vaguement entendu parler d'un grand dner politico-militaire que
+le gnral Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.
+
+L'un d'eux, un vieux client, m'as pris part: Savez-vous, m'a-t-il
+dit, ce qu'on raconte Clermont? Le gnral aurait runi chez vous,
+vendredi soir, un tas de gnraux avec lesquels il aurait conspir. Et
+la preuve qu'il y avait un mystre sous roche, c'est que des personnes,
+des journalistes, je crois, qui avaient pari de tirer la chose au clair
+en attendant la sortie de ces messieurs, sont rests longtemps sur la
+route de la Valle sans apercevoir de lumires chez vous ni voir venir
+personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos htes sont
+descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la valle...
+Est-ce vrai?
+
+Je lui ai rpondu:
+
+C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprs,
+uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqus, faisant le
+pied de grue!
+
+Que pouvais-je rpondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du
+Paradis que le gnral n'a pas conspir un seul instant sous mon toit,
+ce qui est la vrit la plus vraie du monde, ils sont tous voir des
+menes et des complots dans la moindre de ses dmarches. Il est bien
+heureux encore qu'on ne le souponne pas d'avoir soudoy l'individu qui,
+hier la Chambre, a tent d'assassiner M. Ferry!
+
+* * *
+
+39.--_Dimanche 1er janvier 1888_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Si le gnral fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de
+l'anne coule, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an,
+lui, diffrent singulirement.
+
+Il y a deux ans, pareille date, il n'tait qu'un gnral de division
+peu prs inconnu.
+
+Il y a un an, il tait le Ministre de la Guerre la mode, couru de tout
+Paris, ft par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de
+toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait
+perdument ds qu'il se montrait elle...
+
+Aujourd'hui, le voil simple commandant de corps d'arme, dans une ville
+de province qui n'est mme pas une grande ville, Clermont.
+
+Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact
+et riche d'espoirs? Il a des prfrences politiques, sans doute. Il en a
+peut-tre trop... Mais il n'en reste pas moins le gnral populaire qui
+se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une pe au
+ct pour le service de la France...
+
+Quel magnifique rle!
+
+ condition que...
+
+* * *
+
+40.--_Vendredi 13 janvier_.
+
+Un camelot a pass dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me
+suis empresse de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs
+portraits de gnral et celui de Henri Rochefort, car c'est
+l'_Intransigeant_ qui dite cet almanach. J'ai t bien intresse de
+lire la biographie du gnral.
+
+Quelle superbe carrire, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! N
+ Rennes, le 29 avril 1837, entr Saint-Cyr en 1855, envoy en Kabylie
+ds sa sortie de l'cole, sous les ordres du brave marchal Randon;
+bless une premire fois Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un
+coup de feu en pleine poitrine, guri comme par miracle, dcor, bless
+une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nomm
+capitaine-instructeur Saint-Cyr, bless une troisime fois la
+bataille de Champigny, une quatrime fois dans l'arme de Versailles
+contre la Commune, nomm enfin gnral de brigade en 1880, aprs
+vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux
+citations l'ordre de l'arme! L-dessus, dlgu comme reprsentant
+de l'arme franaise aux ftes du Centenaire des tats-Unis, charg
+d'une direction au Ministre de la Guerre, nomm gnral de division et
+commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu
+Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Lgion
+d'honneur aprs l'inoubliable revue du 14 juillet, tomb du Ministre
+avec le cabinet de Freycinet, le 2 dcembre 1886, mais revenu aussitt
+au pouvoir dans le cabinet Goblet; tomb une seconde fois avec celui-ci,
+le 17 mai 1887, remplac, aprs treize jours de crise et d'incertitude,
+par un autre gnral, et envoy, en fin de compte, Clermont-Ferrand.
+
+Avec une telle biographie, si loquente en sa simplicit, j'aurais voulu
+que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette
+mme couverture, une mchante vignette qui reprsente le gnral donnant
+un coup de botte Jules Ferry?...
+
+* * *
+
+41.--_Lundi 27 fvrier_.
+
+Aux lections de dputs qui ont eu lieu hier, dans sept dpartements,
+plus de cinquante mille suffrages se sont ports sur le nom du gnral
+Boulanger.
+
+On assure que le gnral--inligible, puisqu'il est en activit--n'y est
+pour rien.
+
+* * *
+
+42.--_Mardi 6 mars_.
+
+Sur les deux heures, j'entends frapper la porte de la maison. Je sors,
+et me trouve en prsence du capitaine G..., en uniforme et cheval,
+prcd de deux artilleurs cheval, auxquels il commande de faire
+halte. Quelques mtres plus loin, j'aperois, suivi de deux autres
+artilleurs, le gnral, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval
+noir.
+
+Arriv jusqu' moi, il arrte sa monture, me fait signe d'approcher, et
+me tend affectueusement la main. J'ai peine la force de la prendre,
+tant je suis mue de surprise, et je ne trouve pas une parole lui
+dire. Il me regarde un instant; je m'aperois alors que sa figure est
+toute ple et triste, sous le kpi brod d'or. Enfin, il me dit:
+
+J'ai fait ma promenade de ce ct exprs pour vous parler... Je ne puis
+pas mettre pied terre maintenant, d'autant plus qu'il y a l-bas
+quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,-- cinq heures,
+voulez-vous?... Oui, j'ai vous parler d'Elle... Allons, au revoir!
+
+Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se
+retourner, en descendant vers Clermont.
+
+* * *
+
+43.--_Mercredi 7 mars_.
+
+Dans l'attente du gnral, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du
+feu dans leur chambre.
+
+ cinq heures, son coup, attel de deux superbes chevaux alezans
+clairs, s'est arrt devant la maison. Le gnral tait en civil.
+
+Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laiss tomber dans son
+fauteuil, leur place favorite, prs de la chemine.
+
+Il a promen un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:
+
+Ma pauvre Meunire, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous
+sommes partis d'ici?... Hlas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient
+maintenant passs!
+
+Il est rest silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son
+silence. Puis il a continu:
+
+Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien
+j'ai pass de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en
+descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se
+trouvait... La chute a provoqu un avortement, et Marguerite a failli en
+mourir!... Aujourd'hui encore, son tat est grave...
+
+Il s'est tu de nouveau et il a repris:
+
+Par consquent, adieu nos belles esprances! Adieu le cher rve de
+paternit dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions
+fait avec vous, notre fidle confidente... Dire que lui, qui ne devait
+pas natre, avait dj quatre mois!...
+
+Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'crouler
+tout cela, la voir, elle, deux doigts de la mort, et subir en mme
+temps les coups d'pingle, les vexations sans piti des gens de
+gouvernement! Car, vous n'avez pas ide de ce qu'ils font pour me rendre
+la situation intolrable! ils dcachtent ma correspondance, ils
+m'entourent d'espions, ils cherchent crocheter la serrure de mon
+bureau, ils sont alls jusqu' corrompre mon valet de chambre!... Tout
+cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces
+derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez,
+la premire nouvelle que j'ai reue de l'accident qui lui tait arriv,
+et qui, ce moment-l, ne paraissait pas encore devoir entraner des
+consquences aussi terribles, je me suis rendu aussitt auprs d'Elle.
+Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, inform de ma prsence,
+m'a immdiatement intim l'ordre de retourner Clermont et de ne plus
+m'absenter sans permission... C'est la rgle stricte, il est vrai, mais
+depuis longtemps tombe en dsutude; aucun des autres commandants de
+corps d'arme ne l'observe. On l'a ressuscite pour moi!... L-dessus,
+un vendredi soir, je reois une dpche m'annonant l'aggravation subite
+de son tat. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que
+tout juste celui de courir la gare prendre le train qui allait partir.
+Je la trouve trs mal, mais je retourne cependant Clermont le jour
+mme, pour me mettre en rgle, et je demande au Ministre la permission
+de venir Paris pendant quatre jours. Il refuse. En mme temps que son
+refus, je reois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse
+par tlgramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre
+heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me rvolter, donner
+ma dmission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calm, non sans peine.
+J'ai pris le parti de me rendre auprs d'Elle en cachette, vendredi
+dernier: je suis descendu Charenton, o m'attendait son coup. Je suis
+sr de n'avoir pas t vu... Je l'ai de nouveau quitte le soir mme.
+C'est alors qu'il a t convenu entre nous que j'irais vous porter la
+triste nouvelle, vous qui tiez seule au monde avoir connaissance du
+bonheur que nous avons perdu!
+
+J'coutais son rcit, mue au plus haut point. Je crois qu'il aurait
+fallu avoir un coeur de pierre pour n'en pas ressentir de l'motion.
+
+Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.
+
+Il a repris de nouveau:
+
+Ma pauvre Meunire, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais
+vous quitter, car j'ai encore des dispositions prendre pour pouvoir
+retourner ce soir son chevet!
+
+Repartir ce soir! me suis-je crie. Pour l'amour de Dieu, mon gnral,
+ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon coeur,
+mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrire, votre avenir
+militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement
+sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous reprsentez,
+et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez dj
+commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant
+passer une semaine ici l'poque de vos arrts de rigueur. Grce
+Dieu, personne ne s'en est dout. Vous tes all maintenant Paris,
+deux fois, malgr la dfense qui vous en a t faite. Vous croyez
+n'avoir pas t aperu; mais, espionn comme vous savez que vous l'tes,
+vous ne pouvez pas chapper davantage la dnonciation... On signalera
+vos secrets dplacements et l'on vous accusera d'tre all Paris pour
+comploter...
+
+Le gnral m'a interrompue:
+
+M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens
+encore de rpondre Non! au dput Laisant venu exprs me prier d'aller
+ Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au dfi qui
+que ce soit de prouver que je sois jamais all comploter...
+
+Mais on vous mettra au dfi vous-mme de donner un motif plausible
+ces voyages...
+
+Allons donc! Je n'aurais qu' dire que je me suis rendu au chevet de ma
+femme gravement malade...
+
+Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni dispose
+servir vos desseins, on n'aurait pas de peine prouver le contraire...
+Je vous en supplie, mon gnral, coutez-moi. La manifestation
+lectorale qui s'est faite dernirement sur votre nom exaspre vos
+ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne
+partez pas, mon gnral, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir
+mme! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprs d'Elle, mais, du
+moins, je la soignerai avec un dvouement qui attnuera votre inquitude
+et qui vous permettra de rester votre poste jusqu' ce que vous
+puissiez vous en absenter rgulirement.
+
+Il m'a regarde de son oeil gris, o passaient des lueurs sombres. Puis
+il m'a dit:
+
+Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir
+pas song plus tt, mais maintenant votre prsence ne serait plus
+ncessaire... Quant moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empcher
+de me rendre auprs d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les
+dangers qui me menacent, ni l'intrt de mon avenir, ni mme les
+supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et
+uniquement cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession:
+je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles
+souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander
+une permission au Ministre... Mais c'est l, voyez-vous, ma dernire
+concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis
+bout!!!
+
+Ces dernires paroles, il les a prononces avec un accent d'exaspration
+inoue. Il m'a serr les deux mains avec violence, et il est descendu
+prcipitamment.
+
+Le malheureux! Il me semble qu'il est condamn payer d'un prix
+terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+45.--_Jeudi 15 mars._
+
+Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis reste
+toute la journe, extrmement occupe par mes affaires jusqu'aprs cinq
+heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer Clermont par
+l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux
+qui annoncent: La Rvocation du gnral Boulanger et je vois tous les
+passants s'arrter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on
+leur tend.
+
+La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le gnral est
+rvoqu en tant que commandant de corps d'arme et mis en non-activit
+par retrait d'emploi pour tre secrtement venu Paris, malgr la
+dfense qui lui en avait t faite, le 24 fvrier, le 2 mars et samedi
+10 mars dernier.
+
+* * *
+
+46.--_Vendredi 16 mars._
+
+Le malheureux vnement ne quitte pas un seul instant ma pense. Je me
+suis inquite de savoir quelles pouvaient tre exactement ses
+consquences et voici ce que les journaux m'ont appris:
+
+Le gnral Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de
+corps d'arme qui lui avaient t confies, mais il conserve son grade
+de gnral de division et reste la disposition du Ministre de la
+Guerre.
+
+Le traitement affrent au grade se trouve rduit de deux cinquimes.
+
+On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pcuniaire, la
+situation de l'officier gnral en non-activit n'entrane pas de
+srieux inconvnients.
+
+Mais, tant la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas
+accepter de mandat politique.
+
+Parmi les commentaires relatifs l'vnement, je relve celui-ci:
+
+Il n'est souhaiter, ni pour la France, ni pour le gnral Boulanger,
+qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et
+supporter sa mise en disponibilit avec calme. Ses ennemis et ses amis
+trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit
+l'empcher de suivre.
+
+Je ne sais pas qui a crit ces lignes. Comme je les signerais des deux
+mains!
+
+* * *
+
+47.--_Dimanche 18 mars._
+
+Les amis du gnral continuent de plus belle.
+
+Pendant que la foule l'acclamait Paris, partout o elle pouvait
+l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fond, _La Cocarde_ et un
+Comit de protestation nationale s'est form, pour poser sa
+candidature en signe de dfi, quoiqu'il soit toujours inligible,
+toutes les lections qui vont se prsenter! Il y a dans ce Comit des
+dputs radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et
+mme le rouge des rouges, Henri Rochefort.
+
+Et il les laisse faire!
+
+* * *
+
+48.--_Lundi 19 mars._
+
+Il est revenu ce matin Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par
+un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout dmnager du
+quartier gnral. Son successeur est le gnral Warnet.
+
+Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou
+jeudi, quand le gnral quittera dfinitivement Clermont.
+
+* * *
+
+49.--_Vendredi 23 mars_.
+
+Le gnral est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une
+ovation comme on n'en avait jamais vu Clermont. Je n'ai pas pu y
+aller, ne voulant pas quitter ma mre malade. Ds six heures du matin,
+j'ai vu des groupes descendre la route de la Valle, des gars qui
+venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait
+grande foire Clermont. partir de dix heures, tout ce monde-l a
+commenc revenir. Beaucoup se sont arrts chez moi.
+
+Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau,
+comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des mdailles,
+des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave gnral.
+
+Les groupes reprenaient en choeur le refrain la mode:
+
+ Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,
+ C'est l qu'on chant'ra!
+ C'est l qu'on dans'ra!
+ On fera la soupe dans la grande soupire,
+ Et pour la manger
+ On s'passera pas de Boulanger!
+
+ou encore ils chantaient tue-tte:
+
+ C'est Boulange, Boulange, Boulange,
+ C'est Boulanger qu'il nous faut!
+
+Les dernires nouvelles publies le soir annoncent que l'ovation s'est
+continue toutes les stations du parcours.
+
+* * *
+
+50.--_Lundi 26 mars_.
+
+Le gnral a t lu hier, dans le dpartement de l'Aisne, par 45.000
+voix.
+
+C'est nul, puisqu'il est inligible: mais le Gouvernement n'attendait
+plus que cela. Il l'a cit devant un Conseil d'enqute militaire, pour
+lui retirer sa qualit de soldat.
+
+Il doit comparatre aujourd'hui mme.
+
+* * *
+
+51.--_Mercredi 28 mars_.
+
+C'est fait. Il n'appartient plus l'arme!
+
+Conformment l'avis du Conseil d'enqute, le Gouvernement l'a mis la
+retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.
+
+Ds ce jour, pour qu'il reprenne son pe, il faudrait une loi vote par
+les Chambres, mme si la guerre clatait demain!
+
+Que va-t-il devenir, maintenant?
+
+* * *
+
+52.--_Dimanche 1er avril_.
+
+Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle,
+annonce ds hier, s'est confirme aujourd'hui.
+
+Pendant que ses amis aidaient renverser le Ministre, le gnral a
+manifest sa volont de faire de la politique--et quelle politique! Dans
+la proclamation qu'il adresse aux lecteurs du dpartement du Nord, il
+se dclare rpublicain, mais il rpudie tous les partis existants, il
+attaque avec violence la Chambre des Dputs, le parlementarisme, la
+squelle gouvernementale, la Constitution... Il rclame la dissolution,
+la revision!
+
+C'est la guerre qu'il vient de dclarer tout l'tat de choses qui
+existe actuellement.
+
+* * *
+
+53.--_Lundi 9 avril_.
+
+Le gnral a t lu, hier, par 59.000 voix, dans le dpartement de la
+Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les
+dpartements de l'Aisne et de l'Aude, o il n'tait pas candidat.
+
+On l'accuse de se faire plbisciter comme autrefois l'empereur.
+
+* * *
+
+54.--_Lundi 6 avril_.
+
+Le gnral a remport un succs clatant dans le dpartement du Nord. Il
+a t lu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent
+gouvernemental!
+
+* * *
+
+55.--_Vendredi 20 avril_.
+
+Hier jeudi, le gnral a fait son entre la Chambre des Dputs. Il
+s'y est rendu dans un landau dcouvert, au milieu des acclamations de la
+foule.
+
+Ses partisans exultent.
+
+* * *
+
+56.--_Mercredi 25 avril_.
+
+J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la premire fois, une
+manifestation antiboulangiste. C'tait peu de chose, il est vrai.
+Quelques tudiants de Clermont, manifestant l'instar des tudiants de
+Paris qui viennent de prendre la tte de ce mouvement.
+
+Je ne sais pourquoi, ils sont remonts jusqu' Royat, vers cinq heures
+du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient qui mieux mieux:
+
+ Conspuez Boulanger!
+ Conspuez Boulanger!
+ Conspuez!
+
+Ils s'interrompaient pour crier: bas Boulanger! Vive la Rpublique!
+bas le dictateur! bas le csarisme! bas les plbiscitaires! bas la
+Boulange!
+
+L'un d'eux brandissait, au bout d'un bton, une image du gnral qui
+pendait, la tte en bas, moiti lacre.
+
+En les voyant passer, une tristesse m'a treint le coeur. S'il tait
+rest le soldat patriote, s'il tait rest lui-mme, comme ces jeunes
+gens-l seraient unanimes confondre les cris de: Vive Boulanger! et
+de: Vive la France!
+
+* * *
+
+57.--_Dimanche 29 avril_.
+
+Les journaux mnent grand bruit autour du banquet que les amis
+politiques du gnral lui ont offert avant-hier soir, au Caf Riche,
+pour fter l'lection du Nord. Le hros de la fte a t le snateur
+Naquet, le pre du divorce, frachement converti au boulangisme. On a
+fait de lui le Vice-Prsident du Comit lectoral, devenu maintenant le
+_Comit rpublicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule,
+pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois
+semaines, ce ne sont, Paris, que manifestations et
+contre-manifestations l'tat chronique.
+
+* * *
+
+58.--_Dimanche 6 mai_.
+
+Je viens de lui crire, l'Htel du Louvre, o il rside...
+
+* * *
+
+59.--_Lundi 7 mai_.
+
+Nos lettres se sont croises. Je reois ce matin la suivante de Lui:
+
+Dimanche 6 mai.
+
+Nous dsirons beaucoup revoir notre chre petite chambrette
+d'autrefois.
+
+Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le
+20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions compltement srs
+qu'elle sera vacante cette poque.
+
+Je vous prie de me rpondre de suite, et, dans quelques jours, je vous
+ferai connatre la date exacte de notre arrive.
+
+Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.
+
+Gnral BOULANGER.
+
+Htel du Louvre.
+
+Je me suis hte de rpondre que ma maison tait prte les recevoir,
+et non seulement maintenant, mais toujours, quelque moment qu'il lui
+plaise d'en profiter!
+
+J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait
+de s'arranger de manire ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait
+pas tre reconnu.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+61.--_Dimanche 13 mai_.
+
+Je n'ai pas encore sa rponse, mais je n'en suis pas autrement tonne.
+Depuis trois jours, il est en train de faire, travers le dpartement
+du Nord, un voyage qui n'est qu'un perptuel triomphe.
+
+Les journaux annoncent qu'aussitt revenu Paris, il va s'installer
+dans un coquet htel qu'il a lou, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville.
+
+* * *
+
+62.--_Samedi 19 mai_.
+
+Sa rponse est arrive:
+
+Vendredi 18.
+
+Merci de votre lettre. Nous avions dj reu la premire. Nous n'avions
+jamais dout tous les deux de vos sentiments et nous tions assurs de
+toute votre bonne volont.
+
+Donc, nous comptons sur vous, afin d'tre bien tranquilles dans notre
+mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.
+
+Nous arriverons Royat le lundi 4 juin, midi 49. Trouvez-vous la
+gare avec une voiture.
+
+Vous voyez que, pour ne pas passer Clermont, nous prendrons la ligne
+d'Orlans et nous arriverons par Limoges.
+
+ bientt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux
+souvenir.
+
+G. B.
+
+Mon gnral, quoique stratgiste consomm, vous tes d'une imprudence!
+Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de
+descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, la gare de
+Royat-les-Bains, c'est--dire deux pas des grands htels et sous l'oeil
+vigilant de M. le Commissaire de police, tabli l en permanence pour
+dvisager, ds leur arrive, messieurs les grecs et autres cumeurs de
+villes d'eaux! Et, par-dessus le march, me convier aller vous
+chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup
+blanc? Ce serait bien le comble!
+
+Dcidment, il faudra que j'avise trouver autre chose.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+63.--_Mercredi 30 mai_.
+
+Je viens encore de rpondre: Non une famille de Lyon, qui veut
+descendre chez moi pendant la premire quinzaine de juin.
+
+Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le gnral
+pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il
+doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si
+impatiemment attendu par tout le monde?
+
+* * *
+
+64.--_Jeudi 31 mai_.
+
+Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher
+envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prvoyais, c'est un
+contre-ordre:
+
+Ma pauvre Belle Meunire,
+
+Nous sommes dsols absolument, mais il nous faut retarder notre voyage
+de quelques jours.
+
+Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4.
+Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons la gare de
+Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, midi 49.
+
+Rpondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien
+entendu.
+
+Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.
+
+Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur
+souvenir et vous dire: bientt.
+
+Gnral B.
+
+Mercredi 30 mai.
+
+Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouv mieux. Ils
+n'auront qu' descendre une petite station des environs, par exemple
+Durtol, o j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi
+par le haut de la valle, sans traverser Royat-les-Bains.
+
+C'est ce que je lui ai crit.
+
+Il me reste maintenant donner, mon tour, contre-ordre la famille
+de Paris laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison partir du
+15 juin.
+
+* * *
+
+65.--_Mardi 5 juin_.
+
+C'est hier que le gnral a prononc--ou plutt qu'il a lu, la
+Chambre, son grand discours-programme.
+
+D'un bout l'autre de sa lecture, le gnral n'a cess d'tre accabl
+d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal l'aise,
+car, lorsqu'on a t habitu, comme lui, pendant toute une vie, tre
+obi sans rplique, on ne doit pas du tout tre prpar ce genre de
+discussions contradictoires!
+
+Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant
+dput!
+
+* * *
+
+66.--_Mercredi 6 juin_.
+
+Le gnral accepte ma combinaison:
+
+Vous avez parfaitement raison, ma chre Meunire, et c'est la gare de
+Durtol que nous arriverons, midi 40, le mercredi 13.
+
+C'est donc l qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.
+
+Nous nous faisons une grande fte d'aller passer quelques bons jours
+chez vous, o nous avons t si heureux, et nous vous embrassons tous
+les deux.
+
+G...
+
+Mardi 5.
+
+Avec tout ce que j'ai refus de monde depuis trois semaines, je n'ai
+plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai
+signifi que je ne pouvais pas les garder au del de lundi prochain.
+
+Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais
+bien faire le vide pour Eux!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+67.--_Mardi 12 juin_.
+
+C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont dmnags
+ce matin pour un autre htel, non sans m'avoir exprim leurs regrets.
+
+Je suis tout inquite, car la grande affaire va tre maintenant de les
+garder, Elle et Lui, l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a
+plus trembler pour Lui comme la premire fois, lors de ses arrts de
+rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'apert, ce dont les
+antiboulangistes profiteraient aussitt pour clamer: Il est faire la
+fte dans les villes d'eaux, au lieu de faire son mtier de dput!
+
+C'est surtout pour Elle que je suis inquite. Jusqu'ici, quelques-uns
+souponnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde,
+grce Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est gure plus renseign
+cet gard que l'anne dernire.
+
+La principale difficult sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce
+passage du printemps l't est, dans nos montagnes, la saison o la
+nature apparat la plus belle. Jamais elle ne le fut plus
+merveilleusement que cette anne.
+
+Toutes les collines sont couvertes d'une frache verdure, tous les
+gazons sont constells de fleurs d'o s'chappe un parfum pntrant, qui
+embaume dlicieusement l'air la tombe du soir. C'est un vrai paradis
+terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en
+foule, cette anne, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis
+un mois dj. C'est l justement ce que je redoute. Comment permettre
+aux deux amoureux de goter, eux aussi, le charme de la nature, tout en
+empchant qu'ils soient reconnus?
+
+Le choix du cocher tait un problme important. Je crois l'avoir rsolu.
+Le cocher dont je me suis assur est de toute confiance; il a t
+longtemps au service d'un prlat, et il a appris la discrtion cette
+cole. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis
+mes ordres, tout en ayant l'air de l'tre ceux du gnral... car,
+ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: Il faut parfois servir ses
+amis malgr eux!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Troisime Sjour
+
+
+* * *
+
+68.--_Mercredi 13 juin_.
+
+MIDI
+
+Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reu ce matin:
+
+Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre
+voiture Durtol demain mercredi, midi 40.
+
+ demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.
+
+G...
+
+Mardi.
+
+La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donn au
+cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre la gare,
+et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit,
+d'abord, les conduire droit la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y
+charger les bagages.
+
+Ici, tout est prt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de
+marguerites et de roses, et d'oeillets rouges comme le sang. Bien que
+l'air soit trs tide dehors, un tout petit feu ptille dans l'tre. Le
+soleil entre pleins flots par les fentres donnant sur la
+Tiretaine...
+
+
+ONZE HEURES DU SOIR
+
+ deux heures et demie, j'tais dans leur salle manger, quand j'ai
+entendu la voiture revenir.
+
+Le coeur me battait qu'elle ne ft vide... Mais non, j'aperois une malle
+prs du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter
+un pas lger, et je La reois dans mes bras au moment o Elle atteint le
+palier. Il suit deux pas d'intervalle.
+
+Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue
+depuis des annes.
+
+Je m'chappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens
+auprs d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: Chre bonne
+Meunire, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?
+
+Vite, vite, je les fais passer dans la salle manger. Un bon djeuner
+est servi, qu'ils dvorent du meilleur apptit du monde. Tout en
+mangeant les bouches doubles, Il s'adresse moi:
+
+Ma pauvre Meunire, hein! que d'vnements depuis que nous vous avons
+quitte?... Mais nous nous sommes jur de ne pas parler de tout cela
+pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons
+rester jusqu' lundi... D'ici l, pas un mot d'affaires srieuses, ni
+surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous
+n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage,
+sauf peut-tre des nouvelles de l'lection de mon ami Droulde, qui va
+avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dpches qui
+nous arriveront seront adresses votre nom... Il faudra que vous nous
+rendiez le service de porter vous-mme nos lettres et nos dpches, soit
+ la poste de Royat, soit celle de Clermont... Nous allons vous
+remettre une dpche tantt... J'espre bien qu'on nous laissera
+tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me dtendre... Si vous
+saviez la vie que je mne Paris...
+
+Georges, a-t-Elle interrompu, je vous dfends de vous en souvenir!
+
+C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de
+suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge,
+Belle Meunire, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par
+Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et
+nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dner ce soir,
+aprs neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon
+ragot aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!
+
+Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc,
+moins hl, plus citadin, en un mot, qu' l'poque o il tait gnral.
+Elle tait plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur
+gris-perle, trs simple, mais, comme toujours, d'une lgance exquise.
+Elle en dpense de l'argent en toilettes! chaque voyage, je ne
+reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage prcdent.
+
+Ils se sont bientt levs de table. Cinq minutes aprs tre rentrs dans
+leur chambre, ils m'ont remis une dpche expdier, que j'ai porte
+aussitt la poste de Royat. Elle tait ainsi conue:
+
+_Auguste, 14, rue Laprouse,_
+
+_Enfant se porte bien._
+
+PARAGE.
+
+Aussitt revenue de ma course, j'ai song qu'il fallait que je porte mes
+deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine
+saison, et il s'agit d'tre en rgle avec les autorits. J'ai donc
+inscrit sance tenante: M. et Mme Parage, rentiers, venant de
+Paris.
+
+Le soir, je leur ai port leur dner, avec le ragot demand, qu'ils ont
+trouv excellent.
+
+Aprs quoi, je leur ai souhait le bonsoir.
+
+C'est gal! Je me sens bien heureuse de les savoir l, tout prs de moi,
+dans une paix profonde, o rien ne trouble ces deux coeurs qui battent
+l'unisson...
+
+* * *
+
+69.--_Jeudi 14 juin_.
+
+Ce matin, huit heures, j'tais peine leve quand on est venue me
+prvenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
+
+Je descends. Cet homme me rclame, de la part de M. le Commissaire
+spcial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitt et
+il s'en va.
+
+Bien que cette formalit se rpte assez souvent au cours de la saison,
+j'tais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
+
+En effet, onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et
+qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hte de m'y rendre. Il me
+dit que M. le Commissaire de police me demande de passer son bureau
+pour une communication importante qu'il a me faire. Je rponds que je
+m'empresserai d'y aller de suite aprs djeuner. Mais cet homme insiste,
+m'invitant l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a
+me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les
+paules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au
+poste. Nous descendons vers le parc de l'tablissement thermal, suivis
+par quelques regards curieux. Je me sentais tout la fois contrarie de
+devoir m'absenter de la maison, une heure o Ils pouvaient me sonner
+d'un moment l'autre, et vaguement inquite de ce qui allait se passer.
+
+Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le
+Commissaire se lve avec empressement et m'avance un sige le plus
+aimablement du monde.
+
+Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est
+l'heure du djeuner, et je vous serais trs reconnaissante de me retenir
+aussi peu que possible,-- moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir
+me garder tout fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant
+la manire dont votre agent m'a escorte jusque chez vous...
+
+Oh! le monstre! a-t-il rpondu, je vais le rprimander d'importance...
+Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite
+de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder
+rancune de cet excs de zle.
+
+Je vous prie, mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder
+cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zls, et
+mme parfois zls l'excs...
+
+ condition, Madame, que ces excs de zle ne puissent donner aucun
+sujet de plainte des personnes mritant, comme vous, toute ma
+confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de
+vous une aide prcieuse laquelle il m'est indispensable de recourir
+dans l'accomplissement de la tche qui m'est confie... Aussi ai-je
+l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tche en toute
+circonstance par la bonne volont que vous mettez me renseigner, aussi
+compltement que possible, sur les points dont j'aurai m'informer prs
+de vous...
+
+Monsieur le Commissaire, soyez assur de mon concours le plus dvou.
+
+Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre
+livre, j'ai t pniblement surpris de constater que vous aviez reu, ce
+mois, moins de monde qu' l'ordinaire, alors que les autres htels se
+flicitent plutt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...
+
+C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas m'expliquer
+quoi cela peut tre d.
+
+Il ne faut pas vous en inquiter. Je suis sr que c'est un accident
+passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le
+1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me
+trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?
+
+C'est cela mme, Monsieur le Commissaire.
+
+Voulez-vous tre assez aimable pour me donner tous les renseignements
+dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?
+
+Je respirais! C'tait donc cause de ceux-l, et non de mes chers
+arrivants d'hier, que j'tais convoque! Je me suis empresse de dire
+tout ce que je savais. Il m'coutait avec la plus grande attention, me
+posait diverses questions pour prciser le signalement de ces deux
+personnes, et prenait quelques notes.
+
+Quand j'eus tout dit, il s'est lev en me remerciant de la faon la plus
+gracieuse. Toute heureuse d'en tre quitte si bon march, j'allais me
+retirer, quand il m'a dit subitement:
+
+Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux
+pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils
+vous paraissent tre...
+
+J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'tait le moment
+dcisif.
+
+Monsieur le Commissaire, ai-je rpondu, que vous dire? Je les ai encore
+si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu
+leurs noms sur mon livre...
+
+Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plat?
+
+La dame est une trs jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde
+dore, l'air dlicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande
+pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille
+plumes noires et une paisse voilette noire petits pois... Elle est
+trs lgante. Je serais presque tente de dire qu'elle l'est trop...
+
+Pendant que je lui parlais ainsi, il coutait avec de petits hochements
+de tte, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des dtails qui
+lui ont dj t signals. Il m'a demand, en clignant de l'oeil:
+
+Trop lgante? Alors, vous supposez que c'est une... personne allures
+tapageuses?
+
+Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutt l'effet d'tre
+une actrice, une de ces actrices des grands thtres de Paris...
+
+Bien! Trs bien!... Et le Monsieur?
+
+Le Monsieur?... Oh! celui-l, je n'ai pas besoin de vous le dcrire en
+dtail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour
+trait celle du gnral Boulanger...
+
+Un clair de joie triomphante a illumin le visage du commissaire.
+
+...Sauf, toutefois, ai-je ajout, qu'elle accuse dix ans de moins.
+
+Patatras! Impossible d'imaginer mine plus due que celle que M. le
+Commissaire a faite ces mots! J'ai continu, avec le mme calme
+souriant:
+
+Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est
+descendu pour dner avec sa dame, les personnes prsentes s'y sont
+trompes sur le premier moment. Lui-mme s'en est aperu, et il en a
+bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en
+rendre compte par vous-mme, j'aurais plaisir vous le montrer ds
+qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin,
+mais ils ne tarderont pas revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont
+laiss leurs bagages chez moi.
+
+J'avais beau parler, il n'y tait plus. Ses yeux se fixaient
+machinalement sur une grande feuille de papier qui tait l, devant lui,
+et sur laquelle se trouvait pingle une dpche. Ses penses
+vagabondaient ailleurs...
+
+Oui, nous verrons... a-t-il murmur d'un air distrait. Puis,
+s'arrachant brusquement ses proccupations: Merci encore, chre
+Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grce avec laquelle vous
+avez bien voulu me renseigner... Je suis dsol de vous avoir retenue
+aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.
+
+J'ai rpondu par ma plus belle rvrence, et me voil courant vers ma
+maison, avec l'immense contentement intrieur d'avoir gagn la partie.
+Des bouffes de joie me montaient au visage quand je songeais qu' ce
+moment mme, M. le Commissaire spcial de police devait tre en train de
+rdiger son rapport: Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le
+gnral Boulanger n'est pas Royat!
+
+Je rflchissais en mme temps quel prtexte inventer pour expliquer au
+gnral mon absence, dans le cas o il m'aurait vainement sonne. Mais
+la prcaution n'a pas t ncessaire: le petit grelot n'avait pas encore
+retenti.
+
+La journe s'est passe sans autre incident, le plus gament du monde.
+Vers les cinq heures, le gnral m'a exprim le dsir d'aller faire un
+tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque
+j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se
+trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqu au gnral
+que mon cocher--le seul qu'il ft possible d'employer en toute
+confiance--avait malheureusement t empch de venir aujourd'hui... En
+ralit, le brave homme se morfondait la porte depuis le matin, avec
+sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas
+bon caractre? Ils sont si heureux!
+
+* * *
+
+70.--_Vendredi 15 juin_.
+
+Aujourd'hui midi, en allant se mettre table, ils m'ont demand des
+journaux. J'avais l le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le
+_Temps_, sans parler des gazettes locales.
+
+Mme Marguerite les a dplis et s'est mise en lire les principaux
+passages haute voix. Tout coup, ses yeux sont tombs sur un
+entrefilet o le Gnral tait cit: elle a commenc le lire, mais,
+aussitt, elle s'est arrte, et, devenue toute ple, elle s'est trouve
+mal. Le Gnral s'est prcipit vers elle en renversant presque la
+table. Je me suis empresse de mon ct, et, grce Dieu, nous n'avons
+pas eu de peine la faire revenir elle.
+
+Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet
+entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Gnral est parti pour
+le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en
+Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La
+rvlation livrant mon nom au public...
+
+Lui et moi, nous la rassurions qui mieux mieux. Mais ils avaient t
+si bouleverss tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.
+
+Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leon! Ds
+cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne
+l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans piti, tous ceux qui
+contiendraient ne ft-ce qu'un seul mot de nature troubler la paix de
+leur bonheur!
+
+J'ai pens qu'une bonne promenade en voiture achverait de dissiper ce
+petit nuage qui s'tait montr dans leur ciel bleu. J'ai donn au cocher
+les instructions les plus compltes: se ranger, tant au dpart qu'
+l'arrive, tellement prs du seuil de la porte qu'il n'y ait pas
+mettre le pied dans la rue pour passer de la maison la voiture ou
+rciproquement; ne dcouvrir la voiture qu'en atteignant la pleine
+campagne et la refermer l'approche de Royat; marcher doucement quand
+il n'y aurait personne en vue, mais filer toute vitesse ds que l'on
+croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets
+n'aient pas le temps de dvisager; si le Gnral donnait des ordres peu
+prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu' ce que le
+danger viter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me
+voil tranquille.
+
+ six heures, jugeant le moment opportun, je suis monte leur annoncer
+que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.
+
+Ils sont revenus neuf heures seulement, enchants de cette belle
+promenade, la premire qu'ils eussent faite ensemble dans notre
+Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait
+conduits par del Gravenoire, travers des sites adorables et tout
+fleuris. Ils se dclaraient merveills de la richesse de la flore et
+des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dgageaient dans la
+fracheur du soir.
+
+Ils changeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai
+laisss.
+
+* * *
+
+71.--_Samedi 16 juin_.
+
+J'ai commenc ma journe en faisant consciencieusement mon mtier
+d'Anastasie, mais je n'ai eu condamner aucun journal, pas un seul ne
+parlant du voyage du gnral.
+
+Dans le pays mme, on ne se doute de rien. Les mieux informs savent
+seulement que le gnral a quitt Paris et se trouve en excursion soit
+dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois
+pas me tromper en devinant des agents de police secrte dans deux ou
+trois individus que je vois depuis hier rdant autour de la maison. J'ai
+appris avec tonnement qu'il existe plusieurs polices indpendantes
+l'une de l'autre: peut-tre que ceux-l travaillent pour le compte
+d'autres chefs que le commissaire spcial de Royat. En tout cas, c'est
+notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout
+cela, pourquoi faire???
+
+Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la premire
+mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont caus
+djeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'tait relatif une instance
+extrmement trs coteuse que Mme Marguerite, qui est trs
+pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'glise
+l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu
+ne pouvant pas lui suffire. cette occasion, le gnral a fait allusion
+ sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger.
+
+Aprs djeuner, ils m'ont mise en colre par leur imprudence
+incorrigible. Les voil qui se mettent la fentre grande ouverte, lui
+la tenant par la taille. Or, au mme instant, M. Charles Dilke, l'homme
+politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus
+tous trois djeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le gnral a trs
+bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la rciproque ne soit
+vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, ds qu'il
+s'agit d'tre indiscrets...
+
+ sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne
+sont revenus dner que vers dix heures. Ils sont alls, cette fois, dans
+la valle de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dme. Leur promenade les
+a ravis autant que celle d'hier.
+
+ dner, je ne sais comment, la conversation est tombe sur les
+vnements du mois de mars.
+
+Le gnral est devenu grave, sous le coup d'une pense qui a travers
+son esprit. Il l'a exprime aussitt:
+
+Ah! ils m'ont arrach mon pe!... Ils savaient bien que jamais je ne
+la dposerais de mon propre gr!... Sous prtexte qu'on faisait de la
+politique sur mon nom, ils m'ont forc en faire moi-mme... Eh bien!
+ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle
+me ferait perdre!
+
+Il a prononc ces paroles avec une puissante nergie. Au bout d'un
+instant, il m'a demand:
+
+Et vous, Belle Meunire, que pensez-vous de mon entre dans la
+politique?
+
+J'ai eu envie de lui rpondre que je la trouvais dplorable. Mais je me
+suis dit: quoi bon?
+
+Mon gnral, ai-je rpondu, je pense... que vous m'avez donn l'ordre
+de vous couper la parole net, ds que vous vous mettriez causer
+politique... Je ne connais que ma consigne, moi!
+
+Il a ri de bon coeur du biais que je venais de prendre. Ds ce moment,
+ils ont caus de choses quelconques. Il tait minuit pass quand ils se
+sont retirs dans leur chambre. Presque aussitt, ils m'ont sonne. Le
+gnral m'a prie de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait
+indiqu sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:
+
+_Indicateur des Chemins de fer.--Guides Joanne ou autres:_
+
+_Espagne et Balares, Maroc, Tunisie,_
+
+_Italie et Sicile, Suisse._
+
+Quel projet y a-t-il l-dessous?
+
+* * *
+
+72.--_Dimanche, 17 juin_.
+
+Mon premier soin a t d'aller chercher les livres demands la
+papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouv tout ce qu'il fallait, aux
+librairies de Clermont. Comme la plupart taient fermes, j'ai d
+revenir sans les _Guides_ pour l'Espagne et pour le Maroc.
+
+Quand ils m'ont sonne pour le djeuner, je leur ai remis mon emplette,
+en promettant de la complter demain. Ils l'ont apporte table, et,
+tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis causer de leurs
+projets: partir de Paris pour un grand voyage ds la fin du mois
+prochain, quand les dbats o il devait intervenir seraient termins
+la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-tre Tunis, y
+sjourner quelques jours pour se reposer, de l, aller en Sicile,
+revenir enfin par l'Italie et la Suisse.
+
+L'aprs-midi, ils se sont mis lire le manuscrit d'un grand ouvrage
+militaire que le capitaine Driant est en train d'crire. J'tais entre
+leur apporter des fleurs frachement arrives: je me suis arrte les
+regarder, tant ils taient beaux voir. C'est Elle qui lisait, assise,
+drape dans un dlicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges
+manches garnies de point d'Alenon, laissaient s'chapper ses bras,
+demi nus. Lui se tenait ses pieds, sur un coussin enlev du divan, les
+bras passs autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois
+qu'il la regardait lire plutt qu'il ne l'coutait, n'en retenant que la
+beaut de ses lvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa
+voix qui le berait dlicieusement. Parfois, il l'interrompait de force,
+lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers
+lui pour mettre sur ses lvres un long baiser o toute son me se
+donnait...
+
+Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au
+moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit
+tre humainement impossible de dpasser. Eh bien! je me suis trompe,
+chaque jour je constate que la violence de cette passion a augment d'un
+degr. Et je me demande avec anxit: o s'arrtera-t-elle?
+
+ six heures, ils m'ont sonne pour leur promenade. La voiture
+attendait, mais, cause du grand nombre de Clermontois que ce beau
+dimanche d't a attirs la campagne, j'ai jug qu'il n'tait pas
+encore prudent de sortir. Je leur ai donc rpondu d'un air dsol que le
+cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance,
+n'tait pas encore l.
+
+Un peu contrarie, Elle s'est mise faire de la musique, qu'il est venu
+couter comme il avait cout tantt la lecture.
+
+ huit heures, ils ont accept ma proposition de dner de suite pour
+sortir aprs, au cas o ce monstre de cocher reviendrait! Au dner, ils
+ont eu un moment de tristesse, en songeant l'enfant qui aurait d
+natre dans deux mois d'ici.
+
+Je leur ai racont avec quelle joie intime je mrissais dans mon esprit,
+souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternit
+qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais dj du
+choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de
+sant, de force et de fracheur... Puis je leur ai dit toute la
+dsolation que j'avais prouve en voyant s'crouler mon rve...
+
+Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de
+l'espoir que tout n'est pas perdu?...
+
+ cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se
+regardant:
+
+Nous vous le promettons!
+
+Vers les dix heures, je leur ai annonc que le cocher venait enfin
+d'arriver, que je l'avais secou d'importance, mais qu'il s'tait excus
+en raison d'un accident survenu l'un de ses chevaux.
+
+Ils ne sont revenus qu'aprs minuit de leur promenade, faite en voiture
+dcouverte par une nuit de toute beaut.
+
+* * *
+
+73.--_Lundi 18 juin._
+
+Ds la premire heure du matin, une dpche a t apporte mon nom.
+Elle venait d'Angoulme, n'tait pas signe, et contenait seulement ces
+mots:
+
+_Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91_
+
+N'y comprenant rien, j'ai port la dpche au gnral, son premier
+coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexit. Les barriques
+indiquaient le nombre de sections dont le vote tait ds maintenant
+connu, dans l'lection de la Charente. Les autres chiffres disaient
+combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins
+rouges, c'tait Droulde; les vins blancs, c'tait le candidat
+conservateur Glibert des Sguins; la piquette, c'tait le candidat
+opportuniste, un nomm M. Weiller. Le gnral se dclarait enchant de
+ces premiers rsultats partiels, puisque Droulde tenait la tte,
+tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisime rang!
+
+L-dessus le gnral m'a presse d'aller Clermont lui rapporter les
+deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre Durtol
+le train qui les amnerait Limoges pour huit heures du soir, et ils
+dsiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de
+voyage l'tranger.
+
+ onze heures, j'tais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce
+temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors djeun, assez
+lgrement.
+
+Ils m'ont fait une drle de confession: c'est qu' diverses reprises, au
+cours de leurs sjours chez moi, il leur est arriv de cacher et de
+brler ensuite dans la chemine une partie de ce que je leur servais,
+pour que je ne fusse pas trop peine de les voir si peu manger.
+
+Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus
+oppresse et la plus chagrine de nous trois, c'tait certainement moi.
+Eux taient tout heureux des beaux jours sans nuages passs ici et de ce
+grand projet dont ils rvent en s'en promettant une volupt infinie...
+
+Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laiss passer en avant, et
+m'a gliss dans la main, sans prononcer une parole, un papier pli. Elle
+y avait trac, de sa fine criture d'lve d'un grand couvent, ces mots:
+
+_S'il arrive une dpche, l'ouvrir, la copier textuellement et
+l'adresser M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bndictins._
+
+Mais aucune dpche n'est venue. Bien entendu, j'ai ferm leur chambre,
+qui ne s'ouvrira plus qu' leur retour.
+
+Quand?...
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Du troisime au quatrime Sjour
+
+
+* * *
+
+74.--_Mardi 19 juin._
+
+Le gnral a d prouver une bien vive contrarit, puisqu'en fin de
+compte les vins rouges ont flchi tandis que les blancs faisaient prime
+et que la piquette elle-mme amliorait son cours! Les rsultats
+complets, connus aujourd'hui, ont cruellement dmenti les prvisions
+d'hier. Loin de tenir la tte, Droulde n'arrive que troisime et
+dernier au ballottage, distanc non seulement par Glibert des Sguins,
+mais par Weiller lui-mme! Et dj les journaux antiboulangistes
+ricanent: Preuve absolue que le gnral, en dpit de ses succs
+personnels, n'est pas en tat de faire lire ses partisans... Bien plus,
+dfaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux
+lecteurs: Voter pour Droulde, c'est voter pour moi!
+
+Les journaux commencent s'inquiter srieusement--il en est bien
+temps!--de ce qu'a bien pu devenir le gnral depuis une semaine.
+
+Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parl d'un voyage
+secret du gnral Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur
+allemand sur ses intentions pacifiques. On a prtendu, d'autre part, que
+le gnral tait compromis dans le drame de la Boissire, o son ami,
+le commandant Hriot, a t bless d'un coup de feu et qu'il se cachait
+pour cela.
+
+Le _XIXe Sicle_ assure que le gnral a t aperu Agen, bless
+la jambe et voyageant en compagnie d'une dame trs corpulente.
+
+La _Cocarde_ et la _Presse_ dclarent qu'il a fait simplement un voyage
+ Auch.
+
+Par contre, le _Figaro_ d'hier annonce que, parti de Paris, gare
+d'Orlans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord Toulouse,
+puis en Auvergne chez un ami, dans un chteau aux environs de Thiers.
+
+Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tcher de me
+faire avouer qu'il tait chez moi.
+
+Je lui ai tenu le mme langage qu'au commissaire de police, et j'ai
+ajout en riant que le monsieur qui tait descendu chez moi ressemblait
+si outrageusement au gnral que j'avais cru devoir lui conseiller de se
+faire couper la barbe s'il voulait viter d'autres msaventures.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+75.--_Mardi 3 juillet_.
+
+Reu aujourd'hui la premire lettre qui me vienne de Mme Marguerite:
+
+Ne croyez pas, ma bonne Meunire, que nous vous oublions. Ne le pensez
+pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien
+souvent aux heures heureuses que nous avons passes dans votre jolie
+chambrette. Comptez donc toujours sur nous.
+
+Ce n'est qu'un petit mot, crit la hte. Mais qu'il m'a t agrable
+et avec quel plaisir j'y ai rpondu!
+
+* * *
+
+76.--_Mardi 10 juillet_.
+
+Le gnral fait en ce moment un voyage travers la Bretagne, son pays
+natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme
+un compatriote dont elles sont glorieuses et fires. Hier,
+Saint-Servan, il a prononc des paroles qui m'ont caus bien de la joie.
+Il a dclar qu'il ne poursuivait qu'un but: reprendre son pe et
+qu'il y atteindrait avant un an.
+
+* * *
+
+77.--_Vendredi 13 juillet_.
+
+Reu ce matin un autre billet de Mme Marguerite:
+
+Jeudi 12.
+
+Ma bonne Meunire, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous
+de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assure de
+notre sincre affection.
+
+Dans ces quelques mots aucune proccupation ne se trahit. Srement, ils
+ont d tre crits avant...
+
+Car, hier aprs-midi, il y a eu une sance pouvantable la Chambre. Le
+gnral est venu sommer l'Assemble de reconnatre son impuissance et de
+rclamer elle-mme sa dissolution.
+
+La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a
+renvers, pour les motifs les plus futiles, cinq ministres, et le
+sixime est une dception de plus... La Chambre est en fragments, en
+dbris, en poussire!
+
+Un tumulte sans nom a accompagn ces paroles. La majorit, debout tout
+entire, a couvert d'invectives le gnral et ses quelques partisans.
+
+Le Prsident du Conseil a rpondu au gnral par une attaque violente:
+Le plus modeste de ces reprsentants du peuple que vous insultez,
+s'est-il cri, a rendu la Rpublique plus de services que vous ne
+pourrez jamais lui faire de mal!
+
+Le gnral a bondi de son sige, s'est lanc vers M. Floquet, lui
+criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a vot la censure, au
+milieu d'un vacarme sans prcdent: mais le gnral n'a pas attendu le
+vote et il a jet sa dmission de dput.
+
+Voil donc o nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait
+qu'exalter de part et d'autre l'exaspration!
+
+* * *
+
+78.--_Samedi 14 juillet_.
+
+Son sang a coul.
+
+Il s'est battu avec M. Floquet, mort, hier matin. Il a reu un profond
+coup d'pe dans le cou. Il est tomb bless grivement,--peut-tre
+mortellement.
+
+* * *
+
+79.--_Dimanche 15 juillet_.
+
+Oh! la triste veille que j'ai faite hier, seule dans leur chambre,
+pendant qu'au dehors clataient les ptards de la Fte Nationale et
+rsonnaient les mirlitons...
+
+J'ai attendu avec impatience l'arrive du matin pour courir aux
+nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque
+hsit le dplier, tant j'avais peur d'y lire: Le Gnral a succomb
+ sa blessure.
+
+Grce Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de
+quelques millimtres!
+
+Je me suis demand ce qu'il fallait faire. Mon coeur disait qu'il fallait
+partir de suite, aller Paris, auprs de Lui, son chevet. Mais ma
+raison rpondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il tait rest
+dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte
+Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...
+
+J'ai donc simplement envoy une dpche chez le comte Dillon, Neuilly,
+prs Paris, 6, boulevard d'Argenson.
+
+Par moments, mon coeur me reproche tout de mme d'avoir obi ma
+raison...
+
+* * *
+
+80.--_Lundi 16 juillet_.
+
+L'tat du cher bless s'amliore. La blessure entre en voie de gurison.
+Il a pu prendre un peu de nourriture.
+
+J'ai lu que Mme Boulanger s'tait rendue auprs de lui avec ses deux
+filles.
+
+J'ai lu aussi qu'une lgante dame blonde, qui suivait des yeux la
+rencontre dans une voiture arrte prs de la grille du jardin, s'est
+vanouie au moment o le gnral est tomb...
+
+* * *
+
+81.--_Mardi 17 juillet._
+
+L'angoisse me reprend. Son tat s'est aggrav. Des bulles d'air ont
+pntr dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est dclare.
+
+* * *
+
+82.--_Mercredi 18 juillet._
+
+Enfin, une lettre d'Elle!
+
+Mardi 17 juillet.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Vous avez d,--d'aprs l'affection que vous nous portez,--passer
+quelques jours bien pnibles... Mais, grce Dieu, je vous griffonne
+ces mots pour vous dire que notre cher Gnral est en pleine voie de
+gurison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos
+bonnes nouvelles. Vous savez quel point nous nous intressons vous.
+
+Encore et bien toujours vous!
+
+C'est donc Elle qui est son chevet! Tant mieux, je puis leur crire
+maintenant sans hsitation.
+
+C'est justement la Sainte-Marguerite aprs-demain. Je vais envoyer, chez
+le comte Dillon, une jardinire pleine de marguerites.
+
+* * *
+
+83.--_Vendredi 20 juillet._
+
+Il y a amlioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mang et
+il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le
+mieux a continu. La blessure s'est cicatrise. Il ne reste plus que la
+congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.
+
+* * *
+
+84.--_Samedi 21 juillet._
+
+L'tat devient tout fait rassurant. Le Gnral a pu se tenir lev
+pendant quelques instants.
+
+Demain aura lieu, dans le dpartement de l'Ardche, une lection qui
+prend une importance exceptionnelle, puisque le Gnral en attend le
+sige de dput que sa dmission lui a fait perdre. Le duel l'a
+malheureusement empch de se rendre auprs de ses lecteurs, mais on
+pense, cependant, qu'il passera une grosse majorit.
+
+* * *
+
+85.--_Dimanche 22 juillet._
+
+Le Gnral est guri. Il a pu se lever pendant des heures entires. Il
+rentrera peut-tre aujourd'hui mme chez lui, rue Dumont-d'Urville.
+
+Comme j'ai remerci Dieu, ce matin!
+
+* * *
+
+86.--_Lundi 23 juillet._
+
+Le Gnral est rentr dans son htel de la rue Dumont-d'Urville.
+
+L'lection de l'Ardche est une dfaite: il est mis en minorit par
+43.000 voix contre 27.000.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+87.--_Mercredi 8 aot._
+
+Le Gnral a repris la lutte lectorale. Il s'est reprsent dans le
+dpartement du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la
+Charente-Infrieure. Les trois lections doivent avoir lieu ensemble,
+de dimanche en huit.
+
+Il accomplit en ce moment sa tourne de candidat dans la
+Charente-Infrieure. L'accueil que lui font les populations parat aussi
+chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la
+Somme.
+
+* * *
+
+88.--_Lundi 13 aot._
+
+Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-tre avec
+ferveur dans le trfonds de leur me,--l'attentat contre la vie du
+gnral Boulanger! Seulement, il a rat.
+
+Hier aprs-midi, Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angly,
+dans la Charente-Infrieure, le landau du gnral dbouchait sur la
+place de l'glise, au milieu des acclamations de la foule, quand un
+homme s'est lanc vers le gnral, dchargeant sur lui cinq coups de
+revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont t
+blesss. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le gnral,
+admirable de sang-froid, s'est lev droit dans la voiture, faisant signe
+qu'il n'tait pas atteint. Mais dj la foule en fureur se ruait sur le
+meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine
+arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynch sur place. Les
+citoyens indigns ont alors dtel le landau et se sont mis le traner
+eux-mmes.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+89.--_Lundi 20 aot_.
+
+C'est un succs complet, crasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait
+cess de le prdire, il est lu au premier tour dans les trois
+dpartements: dans la Charente-Infrieure par 57.000 voix; dans la Somme
+par 76.000; dans le Nord par 142.000!
+
+Les checs du mois dernier sont effacs du mme coup, sans qu'il en
+survive le moindre vestige. Son toile apparat plus resplendissante que
+jamais.
+
+* * *
+
+90.--_Vendredi 31 aot._
+
+Les journaux annoncent que le Gnral est parti pour un voyage de
+quelques semaines qui le conduira en Sude et Norvge et peut-tre en
+Russie.
+
+Je n'en crois pas un tratre mot. Le voyage que le Gnral est en train
+d'entreprendre doit tre celui-l mme dont ils ont caus tous deux ici,
+et que le duel, ainsi que la triple lection, auront forc de retarder
+jusqu' ce moment.
+
+Le Gnral a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une
+fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvge.
+Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement,
+gagnera le Midi.
+
+* * *
+
+91.--_Jeudi 20 septembre._
+
+Rien de plus drle que le bruit qui se mne autour du voyage du Gnral.
+Tous les journaux en parlent et chacun donne une version diffrente. Les
+journaux du parti persistent affirmer que le gnral s'est rendu en
+Norvge et dtaillent ses faits et gestes Christiania. Mais les
+correspondants d'autres journaux leur tlgraphient que jamais le
+Gnral n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir
+aperu en Allemagne, Hambourg, Dresde, Gastein, dans un couvent de
+Bavire; on parle mme d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi
+en Suisse, Lucerne, Prangins o l'on suppose qu'il est all voir le
+prince Napolon. On l'a vu en Belgique, Anvers et Bruxelles. On l'a
+vu en Italie, Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui
+prtendent que le Gnral voyage en Bretagne, Nantes, Pornic et dans
+l'le Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il
+s'est tout bonnement et bourgeoisement retir aux environs de Paris,
+Ville-d'Avray, ou dans la valle de Chevreuse.
+
+Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru
+reconnatre le Gnral Barcelone, Madrid, Grenade. Il doit tre
+l, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des
+interviewers et des politiciens.
+
+* * *
+
+92.--_Lundi 8 octobre._
+
+Le Gnral est rentr Paris, venant de Baie, par un train si matinal
+qu'il a devanc la foule accourue un peu plus tard la gare de l'Est
+dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a d tre
+charg de ramener Mme Marguerite par un autre chemin.
+
+Malheureux journaux, les voil fixs! Plus moyen de faire de la copie
+avec le Mystrieux voyage du gnral Boulanger.
+
+* * *
+
+93.--_Dimanche 14 octobre._
+
+Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de
+les revoir bientt!
+
+Samedi 13 octobre.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Je suis sre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait trs
+mal vous--car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de
+vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire...
+crivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous,
+nous le sommes toujours beaucoup, peut-tre toujours de plus en plus.
+Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15
+novembre, ds que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez
+savoir que M. Driant est au comble de ses voeux et pouse prochainement
+la fille cadette de qui vous savez.
+
+ bientt donc, ma bonne Meunire. Nous vous reverrons et nous vous
+retrouverons, je l'espre, tout fait gaie et contente. En attendant,
+nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.
+
+* * *
+
+94.--_Samedi 20 octobre._
+
+Reu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant
+affectueusement de ce que je lui avais crit en rponse sa dernire
+lettre, mais ne faisant aucune allusion leur prochaine venue, dont je
+me rjouissais tant. Le projet serait-il abandonn? C'est ce que je me
+suis hte de lui demander, tout anxieuse.
+
+* * *
+
+95.--_Mardi 23 octobre._
+
+Me voil rassure.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Il ne faut pas vous dsoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines,
+nous irons chez vous et pourrons tre tout la joie. En attendant,
+comptez toujours sur notre bonne affection.
+
+* * *
+
+96.--_Dimanche 28 octobre._
+
+Hier, Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue
+Lowendal. Le Gnral a prononc un discours. la sortie, la Ligue des
+Patriotes lui a fait une ovation endiable.
+
+Demain, mariage du capitaine Driant.
+
+Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars tranges
+relativement une alliance conclue entre le Gnral et les royalistes.
+Le Gnral se serait engag restaurer la monarchie moyennant un titre
+princier, la dignit de conntable et une honnte rente de deux
+millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent,
+sorti surtout de la poche des banquiers isralites.
+
+Je ne vois pas le Gnral jouant les Raton...
+
+* * *
+
+97.--_Mardi 30 octobre._
+
+Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, quatre heures,
+la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicit.
+
+Le mariage religieux a d tre clbr aujourd'hui.
+
+* * *
+
+98.--_Mercredi 31 octobre._
+
+Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle
+Boulanger, clbr hier, en l'glise Saint-Pierre de Chaillot, a t un
+grand vnement parisien.
+
+Le gnral a revtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec
+toutes ses dcorations. J'avoue que la lecture de ce dtail m'a caus
+une vritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais
+qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...
+
+L'glise, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le
+plus lgant, le plus aristocratique, auquel les anciens rouges,
+devenus partisans du gnral, ne semblent pas fchs d'avoir t mls.
+M. Laguerre donnait le bras Mme la duchesse d'Uzs. Le gnral du
+Barrail reprsentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des
+noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de
+Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de
+ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation.
+
+Mme Boulanger, la mre trs ge du gnral, assistait galement au
+mariage.
+
+ la sortie, et pendant tout le trajet de l'glise la rue
+Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible son cher
+gnral, qu'elle tait enthousiasme de revoir en uniforme.
+
+Un lunch et une rception ont eu lieu chez le gnral. Des centaines de
+fliciteurs ont dfil devant lui. La maison dbordait de fleurs
+envoyes de tous les coins de France.
+
+Les nouveaux poux sont partis pour un voyage dont le but final est
+Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.
+
+* * *
+
+99.--_Mercredi 7 novembre._
+
+Un billet de Mme Marguerite:
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, moins
+d'un cas extraordinaire que nous ne prvoyons pourtant pas. Mais, dans
+ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 dcembre. Vous voyez,
+comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez nos
+bonnes amitis.
+
+Sera-ce pour ce mois-ci?
+
+* * *
+
+100.--_Mercredi 14 novembre._
+
+Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront l aprs-demain
+matin.
+
+Mardi.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Dans trois jours, nous serons auprs de vous. C'est vendredi 16 que
+nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express
+de Clermont, partant et arrivant la nuit. C'est prfrable que de
+faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons Clermont vendredi
+matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est cette
+heure-l que le train arrive. Peut-tre est-ce plus tt? Mais vous devez
+bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa
+voiture et qu'il nous attende la sortie des voyageurs, sur le quai,
+afin qu'il nous conduise la voiture, autrement nous aurions de la
+peine la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunire? Rpondez,
+courrier par courrier, un mot qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi
+matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6
+heures, Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour
+nous y conduire.
+
+ bientt donc, et comptez toujours sur nous.
+
+* * *
+
+101.--_Jeudi 15 novembre._
+
+Ds l'aube, j'tais leve. J'avais ouvert leur appartement et allum un
+bon feu, car les froids commencent venir. Puis je suis descendue
+Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des
+fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me
+suis mise disposer dans leur chambre. J'tais tout heureuse. Je me
+disais de temps autre: Tant d'heures encore, et ils vont tre l!
+
+ la nuit tombe, j'ai entendu frapper la porte. C'tait une dpche:
+
+_Impossible partir. Lettre suit._
+
+Pauvre Meunire, une dception de plus!
+
+* * *
+
+102.--_Vendredi 16 novembre._
+
+La lettre annonce confirme la dpche, mais n'explique rien:
+
+Jeudi 15.
+
+Comme je vous l'ai tlgraphi, ma pauvre Meunire, nous ne pouvons
+partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sre. Nous
+esprons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons
+dans une quinzaine. Ne vous dsolez pas trop de notre non-venue. Je vous
+promets que ce n'est qu'une chose remise.
+
+Croyez notre bonne affection.
+
+Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous esprer!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+103.--_Lundi 3 dcembre._
+
+La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernire lettre est
+rvolue, et point d'annonce de leur arrive! Je ne sais rien de plus
+pnible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie,
+d'esprance, d'incertitude et de dception. J'ai crit, les suppliant de
+me fixer au plus vite.
+
+Les boulangistes ont offert au gnral un grand banquet Nevers.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+104.--_Mercredi 12 dcembre._
+
+Enfin, une lettre d'Elle:
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Voici trois lettres que je vous cris sans rponse de vous... Pourquoi?
+tes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Rpondez, je vous en
+prie, par retour du courrier.
+
+Bons souvenirs.
+
+Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien
+comprendre, trois lettres m'ont t crites par Elle, et Elle n'a pas
+reu celle que j'ai fini par lui envoyer!
+
+Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...
+
+* * *
+
+105.--_Samedi 22 dcembre._
+
+Dcidment, leur arrive ne sera plus pour cette anne. C'est ce que
+m'apprend la lettre recommande que j'ai reue d'Elle ce matin.
+
+Vendredi 21 dcembre.
+
+Ma bonne Meunire.
+
+Il y a une fatalit, un sort jet sur nous. Nous voil encore forcs de
+retarder notre arrive. Soyez persuade que nous en souffrons. Mais il
+s'agit d'intrts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous
+sommes forcs de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous
+devinez, ne parlez pas de cela dans votre rponse et dites-nous si le
+vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernire remise,
+et nous vous arriverons, je l'espre, bien heureux et bien gais.
+
+Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.
+
+Bien sr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentes tous
+deux pour devenir libres et pouvoir s'pouser que fait allusion sa
+lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les
+forces de mon me, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprme
+de ses voeux?
+
+* * *
+
+106.--_Lundi 31 dcembre._
+
+Que se passe-t-il? Le facteur m'a apport un pli recommand, qui
+contenait cette lettre d'Elle:
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Voulez-vous m'aider faire quelque chose pour qui vous savez? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins,
+crivez de suite, par le retour du courrier, peu prs ceci:
+
+J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne
+pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera
+prte vous recevoir qu' partir du 19, etc...
+
+Ma bonne Meunire, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute
+que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une
+grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour
+lui. Faites ce que je vous cris aussi un peu pour moi. Ce retard nous
+permettra de rester auprs de vous plus longtemps.
+
+Vous m'avez bien comprise. En grce, faites ce que je vous demande. En
+plus, renvoyez votre rponse par retour du courrier et faites-la partir
+de Riom.
+
+Bons souvenirs.
+
+J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce
+que je vous cris. Pour lui, et encore une fois, c'est trs important,
+faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en cote. C'est un vrai
+sacrifice, mais c'est pour lui.
+
+Je devine qu'il veut absolument venir ici ds la fin de cette semaine,
+et que, devant son dsir imprieux, elle a d s'incliner, en apparence,
+du moins, et feindre comme si elle m'avait crit dans ce sens...
+
+Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout trac. Je n'ai pas
+apprcier: je n'ai qu' faire ce qu'elle me demande, car elle doit
+savoir mieux que moi...
+
+Mais, tout de mme, il y a quelque chose qui me met mal l'aise: cette
+obligation de l'aider Lui mentir,-- Lui, qui ne lui a jamais rien
+cach...
+
+* * *
+
+107.--_Mardi 1er janvier 1889_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Quelle diffrence encore, dans sa situation Lui, entre cette nouvelle
+anne et la prcdente!
+
+Il n'est plus le gnral plume blanche qui, d'un moment l'autre,
+pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hlas!...
+
+Il est homme politique.
+
+Mais l, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue,
+celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'esprance du peuple et
+aussi les regards terrifis de ses adversaires...
+
+N pour tre chef, il l'est devenu d'une nouvelle arme, autrement
+nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des
+millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.
+
+Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!
+
+* * *
+
+108.--_Vendredi 4 janvier_.
+
+La lettre qu'Elle m'avait demande n'a pas suffi:
+
+Mercredi soir.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Merci de votre lettre. Elle tait parfaitement ce qu'il fallait et vous
+m'aviez trs bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous
+connaissez le matre: quand il a mis quelque chose dans sa tte, il le
+veut,--et, malgr votre lettre, il veut encore que nous partions samedi
+soir. Hlas! tout mon coeur le dsirerait, mais toute ma raison s'y
+refuse, car, l'heure actuelle, la chose serait trs imprudente pour
+lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui
+avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, ds que vous aurez reu
+cette lettre, c'est--dire ds demain vendredi, vous envoyiez cette
+dpche:
+
+_Monsieur Auguste, 14, rue Laprouse_,
+
+_Quoiqu'il m'en cote, vous supplie de retarder au moins de huit
+jours._
+
+et vous signerez de votre prnom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous
+en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je
+vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.
+
+Je vous crirai demain, ds votre dpche reue, ce que vous aurez
+ensuite crire, mais envoyez cette dpche de suite et comme je vous
+l'indique. Merci de m'aider travailler pour lui, cela m'est pnible,
+mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison...
+D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais
+tre au jour o nous pourrons, sans danger, vous arriver.
+
+Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer
+cette anne, je vous embrasse de tout coeur.
+
+Cette lettre ne m'a t remise qu' midi. Je suis aussitt descendue
+Clermont pour expdier la dpche.
+
+Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente
+actuellement de Paris. Il est candidat Paris mme, pour le sige que
+vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'lection est fixe au
+27 de ce mois.
+
+* * *
+
+109.--_Samedi 5 janvier_.
+
+Elle est toujours encore dans l'angoisse!
+
+Vendredi 4.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Il est 4 heures et la dpche que je vous ai demand d'envoyer n'est
+pas encore arrive. J'en suis tout ennuye. J'espre qu'elle va arriver.
+Mais, dans le cas o vous n'auriez rien envoy quand vous aurez reu
+cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqu, M.
+Auguste, 14, rue Laprouse, et disant que vous nous demandez de retarder
+au moins de huit jours.
+
+Je vous cris la vapeur, toute contrarie que votre dpche ne soit
+pas encore arrive. Ma lettre d'hier n'tait pas recommande, l'ayant
+mise trop tard la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la
+mme raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous
+arrivions pas, je vous en prie. C'est la ncessit, pour qui vous savez.
+Mais, dans le cas o il voudrait quand mme partir, je vous enverrais,
+demain, une dpche vous disant:
+
+_Effet rat et prenez prcautions_.
+
+Si vous recevez cette dpche, c'est que nous partirions malgr tout
+demain soir--(quelle imprudence et quelle folie!)--et que nous serions
+dimanche matin, par l'express, Clermont; que votre cocher nous
+attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage
+quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester
+plus longtemps.
+
+Ma bonne Meunire, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si
+une dpche a t envoye, ne le faites plus. Mais, dans le cas
+contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, ds demain matin la
+premire heure.
+
+Mes bonnes amitis.
+
+Je suis retourne au tlgraphe de Clermont. On m'a affirm que ma
+dpche d'hier avait t dment transmise. Elle doit donc l'avoir reue
+peu aprs l'envoi de cette lettre.
+
+Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrive, j'en
+arrive former des voeux pour qu'elle soit retarde. Comment
+pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait
+qu' contre-coeur.
+
+* * *
+
+110.--_Dimanche 6 janvier_.
+
+Dieu merci! la chose est enfin arrange:
+
+Samedi.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Votre dpche est enfin arrive hier soir, 7 heures. Merci. Je vous
+crirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.
+
+Merci et amitis.
+
+N'crivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce
+qu'il faudra que vous criviez.
+
+* * *
+
+111.--_Vendredi 11 janvier_.
+
+Aujourd'hui, seulement, m'est arrive la lettre annonce:
+
+Jeudi 10 janvier 1889.
+
+Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoy plus tt, ma
+bonne Meunire, la lettre annonce, afin que vous puissiez crire. C'est
+que je viens d'tre un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regrett
+vivement de n'tre pas auprs de vous. Il me semble que, bien soigne
+par vous, j'aurais t si bien. Enfin, bientt, quand nous aurons
+travers cette lection, et une autre chose, nous vous arriverons gais
+et heureux. Pour le moment, il faut que vous criviez peu prs ceci
+qui vous savez:
+
+Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si prs du jour de l'an
+et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez t
+dsole, car cela pouvait faire croire que vous ne nous tiez plus
+dvous, quand c'tait le contraire, mais que, justement, la seule
+chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que,
+maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...
+
+Dieu! Ce qu'il m'en a cot de faire cela et de ne pas partir! Je vous
+le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunire. Mais, encore une fois,
+quitter Paris l'heure prsente tait une grosse et terrible imprudence
+pour lui, et lui-mme commence peut-tre le reconnatre, car, hier, il
+me disait:
+
+Enfin, cela vaut peut-tre mieux que notre Meunire n'ait pas pu nous
+recevoir.
+
+Vous m'avez aide participer au grand succs sur lequel nous comptons
+et sommes srs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre
+rponse... _Ne parlez absolument_ que des empchements que vous aviez et
+de vos regrets.
+
+Encore merci et mes bonnes amitis.
+
+Si vous voulez, ds que je saurai le rsultat du 27, je vous le
+tlgraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.
+
+Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a prouv un
+moment de grosse contrarit en recevant les missives qu'Elle m'a fait
+crire, et peut-tre mme qu'il a dout de moi... Et cette pense m'est
+bien pnible.
+
+Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne
+venir qu'aprs le 27: seulement quelques semaines aprs, j'imagine. Car
+si vraiment Il tait lu Paris,--ce dont on ne parat pas aussi sr
+qu'Elle l'est,--les consquences de sa victoire seraient incalculables,
+et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre
+un instant...
+
+Il faudra que je me mette maintenant combiner ce qu'il convient de
+faire pour donner un air de vraisemblance la fable des rparations qui
+auraient mis leur appartement sens dessus dessous...
+
+* * *
+
+112.--_Lundi 21 janvier_.
+
+Une lettre recommande d'Elle:
+
+Dimanche,
+
+Bravo! ma bonne Meunire, vous avez parfaitement compris, et votre
+lettre tait trs bien crite. De tout coeur je vous en remercie et je
+me fais une fte de vous dire que bientt, sans danger pour lui, nous
+allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez
+l'tre aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons,
+j'en suis sre. Je rve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie
+infernale qu'il mne dans ce moment sera termine, et cette fois sans
+crainte. J'ai pu fixer avec lui irrvocablement notre dpart au jeudi
+31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er fvrier.
+Cela lui fera du bien de passer quatre cinq jours dans notre chre
+chambrette. Nous le gterons, nous le reposerons, nous le soignerons
+bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute
+petite figure un peu tire. Mais son sjour auprs de vous le remettra
+compltement.
+
+Lundi 28, matin, je vous enverrai une dpche vous parlant de sant.
+Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: trs bonne, bonne ou pas
+bonne, cela voudra dire que le succs du 27 est trs bien, bien... ou
+qu'il aura chou. Mais cette dernire hypothse est impossible, car le
+succs est sr.
+
+crivez-lui vite que vous nous attendez srement vendredi 1er au
+matin. Que votre cocher soit la gare, etc... Comme je voudrais y
+tre!! Encore merci, ma bonne Meunire. Je vous embrasse en attendant le
+1er.
+
+Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrive pour le 1er
+fvrier, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il
+me semble que c'est trop tt... Et puis, avec ces lettres interceptes
+en novembre et dcembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de
+rester ignors chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des dmonstrations
+possibles sous leurs fentres, et surtout du bruit men dans la presse,
+dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, _La
+Bataille_. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en
+galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire
+Paris et dans toute la France...
+
+Mais j'espre bien que les vnements se chargeront tout seuls de
+modifier leur projet...
+
+En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble
+leur appartement.
+
+* * *
+
+113.--_Vendredi 25 janvier_.
+
+Le peintre a achev sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre,
+auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il
+a badigeonn en blanc la cimaise des murs, qui tait couleur de bois. Il
+a chang aussi la couleur des boiseries de la salle manger.
+
+Le brave homme paraissait assez tonn de la lubie qui m'avait prise de
+faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne
+remontaient mme pas un an et demi!
+
+Maintenant, au tapissier!
+
+* * *
+
+114.--_Samedi 26 janvier_.
+
+C'est demain le grand jour.
+
+Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de
+Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes,
+vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le candidat de la
+Rpublique, ou du glorieux gnral que tu fus jadis unanime acclamer?
+
+Qui des deux surnagera dans ce dluge d'affiches sous lequel les deux
+partis aux prises cherchent s'touffer?
+
+Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixs demain,
+quelle sera ta dcision souveraine?...
+
+* * *
+
+115.--_Dimanche 27 janvier_.
+
+Durant toute la journe, je n'ai cess un seul instant de songer ce
+qui se passait Paris. Il s'est mis neiger. Le front coll contre la
+vitre, j'ai regard tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce
+mme instant il neigeait des bulletins de vote l-bas.
+
+* * *
+
+116.--_Lundi 28 janvier_.
+
+ la pointe du jour, on frappe. C'est une dpche. C'est la dpche
+qu'elle m'a promise.
+
+_Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m._
+
+_Sant absolument parfaite. Suis heureuse. bientt. Lettre suit._
+
+_Marguerite._
+
+Il est lu, lu une majorit qui doit tre formidable.
+
+Vite, je m'apprte et je cours Clermont, pour me procurer des
+journaux. Il est lu par 244.000 voix contre 162.000 M. Jacques!
+
+C'est un triomphe qui dpasse tout ce que ses partisans les plus
+enthousiastes pouvaient rver. J'en suis littralement grise de joie.
+
+* * *
+
+117.--_Mardi 29 janvier_.
+
+Les journaux de Paris sont venus, donnant les dtails complets de la
+journe. J'ai appris avec tonnement et avec peine qu'il a tenu en mains
+le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,--et qu'il ne l'a pas fait!
+
+Tout le peuple de Paris tait mass sur les boulevards, se bousculant
+vers le restaurant de la place de la Madeleine o l'on savait qu'Il
+tait venu apprendre les rsultats, et tout ce peuple n'attendait que le
+moment o Il sortirait pour le porter en triomphe.
+
+Il Lui suffisait, Lui, de mettre son uniforme afin d'tre mieux
+reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se
+tendaient vers Lui. Au mme instant, un immense cortge se serait form.
+La Ligue des Patriotes, dvoue corps et me sa cause, aurait pris la
+tte, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule
+enthousiasme, l'lan de laquelle aucune arme au monde aurait pu
+rsister, serait entre l'lyse sans coup frir, sans une goutte de
+sang verse! Lui, il aurait pu y coucher le soir mme et y signer sa
+premire proclamation annonant au peuple franais l'avnement du rgime
+nouveau!
+
+Et Il ne l'a pas voulu!
+
+Des amis, parat-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien
+voulu entendre. Aussitt le rsultat du vote dfinitivement connu, il
+s'est chapp en voiture, se drobant aux ovations.
+
+Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre ses amis, qui donc a eu
+assez d'action sur Lui pour l'empcher de faire ce que son intrt
+personnel lui criait de hter et ce que la France entire aurait ratifi
+ une majorit crasante?
+
+Oui, qui donc?
+
+* * *
+
+118.--_Mercredi 30 janvier_.
+
+J'ai reu, sous pli recommand, la lettre suivante:
+
+Mardi.
+
+Vous avez bien reu ma dpche, n'est-ce pas, ma bonne Meunire, et
+vous avez d en tre bien heureuse. C'est un beau succs, mais bien
+mrit!
+
+Enfin, c'est bien convenu et bien arrt: nous partons aprs-demain
+soir, c'est--dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je
+crois, vers les cinq heures du matin Clermont. Nous descendrons
+Clermont. Que votre cocher soit la sortie des voyageurs nous
+attendre et pour nous conduire sa voiture, que nous ne pourrions pas
+retrouver autrement. J'aurais voulu vous crire plus longuement, mais
+j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte srement
+aujourd'hui. Ne rpondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes srs que
+vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous crirai du reste
+encore demain.
+
+ vendredi et nos bonnes amitis.
+
+Ne pas rpondre!--J'ai eu des envies folles de lui crire directement,
+Lui, de lui dire: Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez
+pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne
+permettez pas vos adversaires de la rendre strile en se concertant,
+en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une
+femme!
+
+Mais, venant de moi, c'tait inutile. Il ne m'aurait pas comprise...
+
+* * *
+
+119.--_Jeudi 31 janvier._
+
+La lettre qu'Elle m'a annonce pour aujourd'hui n'est pas arrive. Mais
+comme, d'autre part, il n'est venu aucune dpche, aucun contre-ordre
+jusqu' ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc
+la gare de Clermont demain matin. Le cocher--celui-l mme qui nous a si
+bien servis pendant leur dernier sjour du mois de juin,--doit venir me
+prendre quatre heures et demie.
+
+Aujourd'hui, le tapissier a termin son oeuvre. L'appartement est
+maintenant mconnaissable. Les tentures pailletes d'or qui garnissaient
+leur chambre ont migr la salle manger, et un papier fleurs les a
+remplaces. Des rideaux du mme dessin encadrent les fentres, les
+portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la
+place des anciens meubles en noyer. La chambre entire est devenue plus
+coquette et plus gaie.
+
+J'tais dj remonte pour me coucher. Mais le coeur ne m'en dit pas.
+J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui
+ptille dans la chemine, et en songeant aux chers amoureux que la
+locomotive m'amne travers la nuit...
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Quatrime Sjour
+
+
+* * *
+
+120.--_Vendredi 1er fvrier_.
+
+ quatre heures et demie prcises, la voiture est venue me chercher. Le
+ciel tait noir, sans une toile, le temps sec et froid. Les roues
+faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient
+seulement deux ou trois omnibus d'htel de Clermont, l'afft des rares
+voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.
+
+J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je
+me suis poste dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant
+les minutes, je me demandais si le gnral observerait les conseils de
+prudence que j'avais cru bon d'adresser Mme Marguerite: s'il aurait
+soin de marcher sur le quai quelque distance d'Elle, pour moins
+attirer l'attention, et s'il prendrait la prcaution de se dissimuler la
+figure en enfonant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son
+grand pardessus de voyage.
+
+Voil le train signal, le long coup de sifflet de l'arrive, l'entre
+en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui
+vont s'arrter... Le coeur me bat tout rompre... Je Les cherche des
+yeux. Je n'aperois d'abord personne. Puis tout coup, dix pas devant
+moi, je les vois s'avancer cte cte, en se souriant d'un air
+heureux. Elle, radieuse d'lgance, de distinction et de beaut faire
+tourner toutes les ttes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau
+sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement tal sur les paules,
+comme s'il flnait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre.
+Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont t tout contre moi. Nous avons
+chang un coup d'oeil. Il ne m'a dit qu'un mot: Enfin!
+
+Vite, je les ai conduits la voiture, je les y ai installs, je leur ai
+fait baisser les stores, et, aide du cocher, je suis alle chercher les
+bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac
+de voyage, empils dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitt le
+tout charg sur la voiture, je suis monte moi-mme ct du cocher,
+pour ne pas troubler leur tte--tte, et, au triple galop, nous sommes
+retourns Rayat en moins de vingt minutes.
+
+Le long de la route, je n'ai cess de maudire l'incorrigible imprudence
+du gnral. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de
+venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager sparment jusqu'au moment de se
+rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir,
+pourquoi, du moins, ne pas se tenir distance tant qu'ils taient dans
+la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui
+forcment, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de
+princesse voyageant incognito.
+
+Pourquoi s'attirer plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi
+grave, de s'amuser de petit voyages en galante compagnie... Grand
+imprudent! Ne pas mme daigner relever son col, tant il avait horreur de
+tout ce qui pouvait ressembler un dguisement...
+
+Et c'est ce mme homme dont les rapports de police ont racont qu'il
+voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!
+
+Nous voici arrivs. Je descends du sige, moiti gele par la brise
+glaciale qui cinglait cruellement.
+
+Entte! me disent-ils, pourquoi n'tre pas entre avec nous dans la
+voiture! Mais sans leur rpondre, je les conduis droit vers leur
+chambre, toute tide, toute parfume, tout inonde de lumire. Comme je
+m'y attendais, l'impression du contraste a t trs forte sur eux. Lui,
+tout en clignant des yeux, un peu aveugl par l'clat des lampes, s'est
+mis pousser des exclamations:
+
+Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes
+compliments, Belle Meunire. Vos ouvriers, s'ils m'ont empch de venir,
+il y a un mois, ont fait tout de mme de la bonne besogne!... Va-t-on se
+sentir heureux, ici!
+
+Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle
+me savait gr de lui avoir fait la surprise d'un dtail qu'elle avait
+omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de
+complications. Car enfin, quels soupons le gnral n'aurait-il pas t
+en droit de concevoir s'il n'avait rien trouv de chang dans
+l'appartement?
+
+Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite se dbarrasser de sa
+voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de
+loutre. Lui-mme te son manteau de voyage. Je les dvisage tous deux.
+Elle est admirablement portante, mais Lui parat rellement fatigu.
+Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tire. Le nez
+parat agrandi cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont
+trs creuss, la face est ple.
+
+En quelques mots, ils me dcrivent la vie infernale qu'il a d mener
+Paris pendant un mois: les centaines de dlgus, de visiteurs, de
+journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son
+htel, du rez-de-chausse au troisime tage, qui encombraient hier
+encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait
+recevoir depuis la premire heure du matin jusque fort avant dans la
+soire, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les
+nuits, par deux et par trois, passes dans l'insomnie! Et la privation
+presque absolue de la seule chose qui pt lui donner du bonheur, de sa
+prsence Elle: l'impossibilit de s'entrevoir autrement que la nuit,
+une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de
+Berry!
+
+Je venais de leur servir du caf bien chaud. Je les ai invits aller
+se reposer et rester couchs toute la journe. Ils ne se sont pas fait
+prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils
+ne comptaient gure recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en
+venait, ce serait sous double enveloppe, la premire mon nom, la
+seconde au nom de Pacage.
+
+Il faisait nuit encore. Je suis monte dormir moi aussi. midi,
+j'tais sur pied, peu prs repose. Ils n'ont pas tard sonner. Je
+leur ai apport un djeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils
+ont resonn nouveau. Ils taient assis devant la table o j'avais
+dpos le plateau, Lui, habill de son vtement d'intrieur en laine
+marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel grand ramages
+richement tisss dans l'toffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil,
+car elle se tenait sur ses genoux, le bras pass autour de son cou. Je
+crois bien qu'ils mangeaient dans la mme assiette et buvaient dans le
+mme verre.
+
+Eh bien! Belle Meunire, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les
+fortifiants que je vous avais demands, qu'en avez-vous fait? Et le jus
+de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre
+d'avant-hier?
+
+J'tais frappe de surprise, mais j'ai compris aussitt qu'il y avait de
+nouveau une lettre intercepte... Le laisser deviner, c'tait
+compromettre, ds le dbut, leur quitude. Aussi, feignant l'embarras,
+ai-je rpondu:
+
+Veuillez pardonner une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'tre si
+peu savante et d'avoir si mal excut vos ordres... J'avais pris note de
+ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris...
+Alors, j'ai mieux aim vous prier de me rcrire la liste vous-mme, en
+la prcisant...
+
+Parbleu! s'est-il cri, la Belle Meunire a raison, et nous aurions d
+lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois
+que je l'ai sur moi...
+
+Il l'a trouve, en effet, dans son calepin. Cinq minutes aprs,
+profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue
+moi-mme Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'tais
+tourmente par l'ide de cette lettre intercepte: il me semblait
+certain maintenant que le gnral tait dcouvert.
+
+Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais
+de vue seulement, s'est approch de moi en saluant:
+
+Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle
+du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...
+
+J'esquissai un geste de dngation. Il s'est mis sourire d'un air
+entendu:
+
+Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous tes la
+discrtion mme... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au
+gnral...
+
+Avant que j'eusse pu rpondre, l'autre avait dcamp. J'tais navre.
+Mais d'o savait-on la nouvelle?
+
+Rentre la maison, j'ai eu bien de la peine affecter une mine
+insouciante quand ils ont pass table.
+
+Elle s'tait mise en grande toilette: une robe de soie noire broche,
+petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse
+d'toffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques,
+triple range. Dans les cheveux, une rose th prise parmi les fleurs
+venues aujourd'hui de Nice.
+
+Par une singulire ironie des choses, au moment mme o je les
+contemplais en silence, toute proccupe du souci de les savoir
+dcouverts, ils taient en train de se fliciter de leur incognito. Ils
+ont fait allusion l'amiti sre de l'un des principaux chefs de la
+gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand
+mystre. Ils se sont rappel le bon tour jou aux journalistes, lors de
+leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l't dernier, et ils n'ont
+plus tari de plaisanteries quand leur pense est tombe sur ces pauvres
+policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le
+froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le gnral
+disparu... Subitement, le gnral, levant les yeux sur moi, m'a demand:
+
+ propos, Belle Meunire, que dit le pays de mon lection Paris?
+
+J'ai rpondu sans hsiter, comme je me l'tais promis:
+
+Mon gnral, le pays dit que c'est un succs sans prcdent, qui vous
+permettait de coucher le soir mme l'lyse--et tout le monde se
+demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.
+
+Il ne s'attendait certainement pas cette rponse. Ses yeux me fixaient
+avec une expression indfinissable. Puis ils se sont abaisss sur Mme
+Marguerite.
+
+Enfin, clatant de rire:
+
+Parbleu, s'est-il cri, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!
+
+Elle avait pli. Les yeux baisss, ce qui, chez elle, est signe de vive
+contrarit, elle a dit doucement:
+
+Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je
+ne veux que ce que vous voulez...
+
+Alors, lui, comme pris de repentir:
+
+Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu
+et voulu de la mme manire... Comme moi, vous avez pens que mon
+triomphe devait tre pacifique et qu'un homme aussi sr que moi de
+possder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour
+arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux
+lections gnrales, il donnera la victoire mon parti par huit
+millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite nommer le
+chef de l'tat comme en Amrique, il me dsignera une majorit plus
+formidable encore, dt-on m'opposer tous les candidats imaginables, le
+comte de Paris, le prince Napolon, le prince Victor et M. Carnot...
+Faire un coup d'tat? Ce n'est pas la premire occasion qui s'en offrait
+ moi. En mai 1887, ma chute du Ministre, alors que je tenais encore
+en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une
+manifestation imprvue de tous, dposait spontanment, lors d'une
+lection lgislative, 38.000 suffrages mon nom, il m'et t facile de
+faire un coup d'tat... Au mois de juillet suivant, lors de mon dpart
+de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu' me laisser porter par la foule
+qui voulait marcher sur l'lyse... Quelques jours aprs, la Fte
+Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me prsenter en
+uniforme la revue de Longchamp: l'arme tout entire aurait pass de
+mon ct. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes
+ennemis ont prtendu que je suis all Paris ce jour-l: c'est faux.
+J'tais tranquillement au quartier gnral soigner une foulure que je
+venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grvy,
+j'aurais pu rester Paris, prter l'oreille aux complots, empcher le
+vote de l'Assemble de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait:
+j'tais ici... Toute ma carrire, tous mes actes ont affirm l'horreur
+profonde que m'inspirent les coups d'tat, et il n'y a pas deux mois je
+le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de
+Nevers... Ce qui n'empchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser
+de menes csariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...
+
+Pour en revenir l'lection de dimanche, avez-vous rflchi que, si
+240.000 lecteurs ont vot en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se
+sont prononcs contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de mme
+qui n'auraient pas hsit agir pour m'empcher d'arriver? C'tait
+donc, presque coup sr, la guerre civile le soir mme... Je sais bien
+que les troupes, la garde rpublicaine, la police me sont acquises.
+Admettons que j'en eusse profit et que je me sois install l'lyse
+sans trop de mal. Une chose tait certaine: nous aurions eu la guerre
+avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'tat accompli par moi l'aurait
+fait clater, sur-le-champ: je le sais n'en pas pouvoir douter... Eh
+bien! moi qui ai t le ministre charg de prparer cette guerre, je ne
+sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme
+absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur
+la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dt-il me
+coter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilit
+terrible, le soir du 27 janvier...
+
+Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lanaient des
+clairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:
+
+Et voil pourquoi, Belle Meunire, au lieu de coucher ce soir-l
+l'lyse, je suis all, en sortant de chez Durand, droit chez
+Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!
+
+Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorge sa tasse de caf noir.
+Ils se sont levs de table. Alors lui entourant la taille de son bras,
+Il lui a dit d'un ton clin:
+
+Mais tout de mme, si vous n'aviez pas t l-bas, m'attendre, je me
+serais peut-tre laiss aller commettre cette folie... Ils m'y
+excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine,
+qui m'appelait... Il y a eu un moment o j'ai failli me sentir
+entran... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...
+
+ petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant
+le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux
+toujours baisss.
+
+Au bout d'un instant, ils ont sonn et m'ont demand des journaux. J'en
+avais prcisment passs quelques-uns la visite, avant dner: ils ne
+contenaient aucune mention de la fugue du gnral. Je les leur ai
+ports.
+
+J'avais pris peine cong d'eux qu'on me remettait la _Gazette
+d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle sensation:
+
+Le gnral Boulanger est arriv Clermont ce matin par l'express de 5
+heures 23. Il a pass la journe Clermont et Royat, La Prfecture,
+aussitt prvenue, a fait surveiller l'htel o il est descendu.
+
+a y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polmiques
+dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des
+visiteurs de toute espce, et sans doute aussi de nouvelles amabilits
+changer avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'tonne,
+c'est qu'il ne soit pas accouru, ds ce soir, une bonne demi-douzaine de
+journalistes.
+
+Il est vrai qu'il neige si dru dehors!
+
+Mais je ne perdrai pas attendre. Demain commencera la lutte pre pour
+m'arracher mon secret. La lutte? Trs bien, nous lutterons!
+
+* * *
+
+121.--_Samedi 2 fvrier_.
+
+La journe a t plus calme que je n'avais os l'esprer. Ds la
+premire heure du matin, j'ai envoy ma soeur Clermont avec une double
+mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de
+clients que la curiosit attirerait forcment chez moi, et en mme
+temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...
+
+ neuf heures, je suis entre chez eux pour faire du feu. Ils avaient
+encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont prie de ne pas ouvrir les
+volets. Je me suis retire sur la pointe des pieds, et, en attendant que
+ma soeur revienne, je me suis mise observer les alentours de la maison.
+Combien il est diffrent, ce triste tableau hivernal, du paysage si
+vert, si fleuri, si ensoleill dont ils avaient tant joui pendant leur
+dernier sjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant
+que la carcasse de leurs branchages dnuds dont la fine dentelure se
+frange de la neige qui s'y est glace. Toutes les saillies des roches
+sont saupoudres de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux
+de la pierre se dtache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des
+brumes laiteuses flottent lourdement sur la valle et le ciel charg de
+neige est blanc perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce
+n'est la verdure ternelle des sapins, des lierres et des mousses,
+sombre verdure infiniment triste aussi.
+
+Sur la route, parcourue en t par tant de touristes aux vtements
+clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de
+roues: ce sont de longues et frles charrettes claire-voie qui
+descendent de la montagne, surcharge de troncs d'arbres frachement
+abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits boeufs montagnards au
+pelage fauve les tranent pniblement. Les paysans qui marchent auprs
+portent des bonnets de fourrure enfoncs sur les yeux, des manteaux en
+peau de bique, le poil tourn en dehors, et souvent de la paille
+enroule autour des jambes, afin de mieux les protger contre la neige
+dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.
+
+J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de
+surveillance policire qu'a bien voulu organiser la Prfecture. Avec un
+peu d'attention, je n'ai pas eu de peine reconnatre messieurs les
+agents secrets. Il y en a toute une nue autour de l'htel. Les uns
+circulent sur les diffrentes voies avoisinant la maison, avec des mines
+suspectes qui suffiraient les dnoncer. D'autres se tiennent poste
+fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second
+fait le guet au bord oppos de la valle, sur le sentier qui remonte le
+long des rochers. Mais le plus curieux observer est celui qui s'est
+perch entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le
+tronc noir se dresse au haut de la cte rocheuse, juste vis--vis de la
+maison, de l'autre ct de la grande route. Je le regardais depuis
+quelques instants peine quand la neige s'est remise tomber gros
+flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa
+plerine et ouvert un parapluie avec rsignation. Il me faisait vraiment
+piti. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...
+
+Ma soeur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement
+inquitantes que ce dploiement de forces policires. Dans toute la
+ville, ce n'est qu'un cri: le gnral Boulanger, arriv hier matin de
+Paris, se trouve l'Htel des Marronniers! Il paratrait qu'il a t
+reconnu la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonn de la
+_Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le mme train, et qui
+s'est empress d'informer le journal de sa dcouverte. Chose plus grave,
+la rdaction aurait, le soir mme, expdi 127 dpches communiquant la
+nouvelle tous les journaux de France. Dj, on annonait l'arrivage
+d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.
+
+Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter
+d'adresse pour empcher que personne ne dcouvre la retraite du gnral.
+Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon
+habilet pour que le gnral ne puisse pas deviner un seul instant que
+sa retraite est dcouverte... Pourvu que des cris indiscrets, pousss
+devant ses fentres, ne me rendent pas la tche impossible!
+
+L'esprit tout plein de ces rflexions, j'tais occupe mettre le
+couvert dans la salle manger, quand Mme Marguerite est venue tout
+coup me trouver.
+
+Elle m'a regarde d'un air svre, puis elle m'a dit, avec une voix qui
+tremblait un peu d'motion contenue:
+
+Belle Meunire, j'ai deux mots vous dire... Vous m'avez fait de la
+peine, hier soir... Vous avez t cause que le gnral a dit table que
+s'il n'tait pas all coucher l'lyse le soir de l'lection, c'est
+que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'tait sans doute qu'une
+plaisanterie, mais elle m'a t douloureuse et je souhaite qu'elle ne se
+renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois
+pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien:
+_aucune_--sur les actes politiques du gnral. Il a beau m'informer de
+tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est
+pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma
+propre faon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le
+gnral, et mme de ne jamais lui rpondre quand il porte la
+conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas l notre
+affaire, nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne
+pouvez apprcier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont
+pu dterminer les actes dont vous vous tonnez... Comme condition et
+comme gage de l'amiti que je dsire maintenir entre nous, je vous
+demande de me donner votre parole d'honnte femme que jamais plus, quels
+que soient les vnements, vous ne parlerez politique au gnral.
+
+Je lui ai rpondu, mue moi aussi:
+
+Je ne croyais pas mal faire. Je suis dsole de vous avoir caus de la
+peine. Je tiens votre bonne amiti plus qu' tout au monde. Vous me
+demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.
+
+Elle m'a embrasse, trs contente, puis elle s'est chappe pour
+retourner pas de loup auprs du gnral qui dormait encore.
+
+Ils ont djeun trs tard, vers deux heures seulement. Ils se sont
+informs du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il
+ne leur prt fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont dclar qu'ils
+entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, se
+reposer en faisant de la lecture et en causant.
+
+ peine taient-ils rentrs dans leur chambre qu'on m'a appele en
+m'annonant qu'un homme demandait me parler. Je m'attendais trouver
+un policier: ce n'tait qu'une innocente victime de la police, un brave
+cocher de fiacre qui s'tait vu mand chez le commissaire et agonis de
+questions, parce qu'on le souponnait d'avoir conduit hier le gnral
+chez moi...
+
+Mmement, qu'il n'a pas t poli du tout avec moi, M. le Commissaire...
+Mmement, qu'il m'a menac de me mettre pied si je continuais faire
+la bte... Le gnral Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le
+connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je
+venons vous demander, comme a, de tmoigner que a n'est pas moi qui
+vous avons amen le gnral!
+
+Je l'ai assur que, ds qu'on m'interrogerait, je rpondrais la vrit,
+savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amen le gnral Boulanger,
+puisque celui-ci n'tait pas venu chez moi. Cette rvlation a achev
+d'exasprer mon homme, qui s'est mis pousser d'horribles jurons contre
+les procds de la police et qui a fini par me dclarer que, ds cet
+instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir
+de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit
+verre pour le stimuler dans son indignation.
+
+Le cocher parti, je suis vite monte changer de robe, me disant que la
+robe de soie que j'avais mise pour les servir table risquerait
+d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce
+temps, la salle commune commenait se remplir de consommateurs. J'y ai
+fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essay de me faire
+parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur
+demandais, de mon ct, s'ils taient mystificateurs ou mystifis.
+
+ la nuit tombante, je suis remonte auprs des deux amoureux, que j'ai
+trouvs causant doucement au coin du feu. J'ai allum les lampes et
+ferm les volets hermtiquement, l'aide de tapis interposs empchant
+l'chappe du moindre filet de lumire.
+
+Il est venu d'autres visiteurs encore.
+
+Vers neuf heures, le gnral a sonn pour dner. Je venais justement de
+me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la mme toilette
+qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon ct d'elle
+qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.
+
+Sont-ils envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se
+rappelant avec motion les heures de joie et de douleur vcues ensemble:
+l'angoisse mortelle qu'elle avait prouve, lorsqu'il eut reu ce
+terrible coup d'pe, la veille du jour de la dernire Fte Nationale,
+o ses amis auraient voulu qu'il se rendt en grand uniforme; les soins
+dvous qu'elle lui avait prodigus, alors que Mme Boulanger, loin
+d'tre venue en personne son chevet, ainsi que les journaux l'avaient
+prtendu, s'tait seulement contente d'envoyer son mdecin; enfin, ce
+dlicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l't, avec
+Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chre soeur
+cadette et qu'elle a mme appele sa fille adoptive, son hritire
+unique, ce qui lui a valu un regard de reproche du gnral.
+
+Comme pour traduire en d'autres accents la douce rverie qui leur
+remplissait le coeur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du
+clavier une de ces mlodies exquises dont on se bercerait sans fin...
+Force, hlas! de ne jamais perdre de vue le ct terre terre, je suis
+descendue avec la crainte que la musique ne ft remarque dans la salle
+commune.
+
+Lorsque je suis remonte auprs d'eux, le gnral m'a demand des
+journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart
+reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ tait
+de ceux-l: j'ai prtext que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui.
+Ils m'en ont un peu gronde, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.
+
+* * *
+
+122.--_Dimanche 3 fvrier_.
+
+J'ai vcu aujourd'hui la journe peut-tre la plus mouvemente de ma
+vie. Depuis la premire heure du matin, il m'a fallu lutter pied pied,
+sans un instant de relche, contre les efforts runis de tous ceux qui
+voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succd
+l'htel plus de deux cents personnes.
+
+Mais, procdons par ordre.
+
+Aussitt leve, j'ai parcouru les journaux du matin, apports de
+Clermont.
+
+ neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont
+plusieurs recommandes. Tout cela tait adress au nom du gnral. Sans
+hsiter une seconde, j'ai repouss le tout de la main et j'ai dit au
+facteur:
+
+Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise
+plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Gnral Boulanger,
+ Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.
+
+D'un moment l'autre, je m'attendais l'apparition d'un agent de
+police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il
+n'en a rien t. En revanche, il y a encore plus de dtectives qu'hier.
+L'homme perch dans l'arbre est toujours son poste. Des gamins le
+regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en
+chantant.
+
+Franoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attele
+qui, depuis avant-hier soir, n'a cess de stationner nuit et jour dans
+le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri
+aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer tour de rle. Autre
+rvlation: dans une villa situe en face, l'autre bord de la valle,
+des journalistes auraient lou fort cher une chambrette d'o ils peuvent
+observer mon htel tout l'aise, grce l'absence de feuillage des
+arbres. Je n'aperois dans cette direction qu'une fentre bante: mais
+il paratrait qu'ils y ont plac une longue-vue, ainsi qu'un appareil
+photographique... Bien du plaisir, Messieurs!
+
+Dix heures sonnaient, quand un superbe quipage de matre s'est arrt
+devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute
+mine, envelopp d'une grande fourrure noire. Il m'a demande; j'tais
+occupe, en ce moment, mettre le couvert dans leur salle manger. On
+l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a pri d'attendre
+quelques instants, car je ne saurais tarder rentrer. Je descends, le
+monsieur se lve, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui
+portait cette adresse:
+
+_Madame Marie Quinton_,
+
+_Htel des Marronniers._
+
+Il ajoute en chuchotant:
+
+Je vous prie de dchirer la premire enveloppe.
+
+J'obis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre
+adresse:
+
+_Urgente trs presse,_
+
+_Monsieur le Gnral Boulanger,
+
+_Royat._
+
+Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui
+rponds:
+
+Voici une lettre qui me semble trs presse, Monsieur...
+Qu'attendez-vous pour la faire partir son adresse? Vous ne devez pas
+ignorer que M. le Gnral Boulanger a quitt Clermont depuis prs d'une
+anne dj et qu'il n'a jamais habit Royat? Son adresse Paris est: 11
+bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous
+l'expdiez maintenant, elle sera distribue demain, par le premier
+courrier du matin...
+
+Et l-dessus, avec un salut trs respectueux, j'ai fait comprendre au
+monsieur que je n'avais plus rien lui dire. Il s'est retir en
+saluant, la mine longue, longue... midi, quinze messieurs taient
+table, plus occups carquiller les yeux qu' manger. Parmi eux,
+plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire
+en rgle et n'ont cess de me tendre pige sur pige, jusqu' ce que je
+me sois enfin chappe pour avoir entendu la sonnette du gnral, dont
+le tintement, moi seule connu, et frapp mes oreilles entre mille
+bruits semblables.
+
+Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en
+bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur
+visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune ide de l'agitation qui
+les environne et dont j'ai tant de peine empcher les rumeurs de
+remonter jusqu' eux.
+
+Aussitt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette
+ne risquait d'tonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reus
+des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches
+avec du vinaigre...
+
+ trois heures de l'aprs-midi, il y avait plus de trente voitures de
+place alignes le long de la route, formant une file longue de deux
+cents mtres. Jamais cela ne s'tait vu. Tout Royat tait dehors, rien
+que pour regarder les fiacres.
+
+La maison tait tellement pleine de monde que je n'avais plus de siges
+ offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgr le
+mauvais temps.
+
+Constamment, sans un instant de rpit, j'tais sur le qui-vive. peine
+avais-je par les questions indiscrtes de l'un qu'il me fallait faire
+front celles de l'autre.
+
+Il est venu des gens de toute espce: des civils, des militaires, des
+messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler trs
+difficilement, avec un fort accent tranger.
+
+Il est venu un ancien militaire qui voulait tout prix faire
+contresigner son livret par le gnral Boulanger, son gnral,
+sacrebleu! L'homme tait moiti ivre et insistait avec force jurons,
+ la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du
+monde me dbarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'tait tromp et
+qu'il n'aurait qu' prendre un billet aller et retour Clermont-Paris,
+pour toucher la main au gnral de ses rves...
+
+Il est venu des messieurs me demandant louer des chambres. J'ai d
+leur rpondre que tout tait dj lou, depuis la veille, des
+journalistes auxquels j'avais mme fait visiter ma maison de la cave au
+grenier.
+
+Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une
+saison!
+
+Quand, la nuit tombante, je suis remonte auprs d'eux, le gnral
+s'est inform de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait
+confusment dans la maison. Je lui ai rpondu qu'il y avait une noce
+dans le village et que tout le cortge se trouvait en ce moment chez
+moi.
+
+Je m'en suis aussitt mordu les lvres: o a se voit-il que des noces
+se clbrent le dimanche? Mais eux, tout leur bonheur sans nuages, ne
+m'ont rien demand de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien
+trouv rpondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois
+jours!
+
+ six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en
+uniforme. Ils se sont empars d'une table laisse vide la minute par
+le dpart d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas boug pendant trois
+heures. Je les observais du coin de l'oeil: ceux-l taient monts
+jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment o je serais oblige de
+disparatre afin de servir le gnral table.
+
+Par bonheur, la sonnette qui rclame ma prsence l-haut n'a pas retenti
+une seule fois pendant qu'ils taient l. Je n'ai donc pas eu quitter
+la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer
+neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester dner!
+
+Aussitt qu'ils furent partis, je suis monte rappeler au gnral qu'il
+tait grand temps de dner. Elle et lui n'y songeaient mme pas!
+
+Les heures avaient fil pour eux sans qu'ils s'en aperussent. Pour
+n'avoir pas faire de toilette, ils m'ont prie de leur apporter le
+repas. Cela m'a permis de retourner prestement la salle commune,
+toujours encore pleine de monde.
+
+Un coup de sonnette m'a rappele. Le gnral demandait les journaux. Je
+lui ai rpondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisime
+fois Clermont. En ralit, ils taient l: seulement, je n'avais pas
+eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les
+leur livrer avant cette mesure de prcaution. Grand bien m'en a pris!
+Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitt, parlaient du
+sjour du gnral Royat. La constatation faite, je suis remonte chez
+eux les mains vides et l'air navr:
+
+Pas de journaux, mon gnral!... Les neiges sont cause que le train de
+Paris n'est pas encore arriv...
+
+Le gnral eut un moment de franche colre. Me foudroyant du regard, il
+s'est mis pester comme un beau diable:
+
+Le train en retard cause des neiges! Je reconnais bien l
+l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingnieurs! tre tous
+plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver prendre les mesures
+lmentaires qui permettent en Amrique, avec six mois de neige comme on
+n'en a pas ide ici, de faire arriver tous les trains heure fixe... Je
+me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...
+
+J'tais sauve: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le
+gnral ne manque jamais de s'y enferrer jusqu' la garde, oubliant tout
+autre proccupation.
+
+Les derniers consommateurs ne sont partis qu'aprs minuit. J'ai termin
+ma journe en faisant ma caisse: le rsultat dpassait celui des plus
+fortes journes de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que
+d'apritifs et de petits verres l'insatiable curiosit humaine avait
+fait absorber aujourd'hui!
+
+123.--_Lundi 4 fvrier_.
+
+Toute la nuit, j'ai t tourmente par la crainte que des cris ne soient
+pousss sous leurs fentres. Grce Dieu, il n'en a rien t. Il a
+neig, du reste, sans discontinuer.
+
+J'ai commenc ma journe, comme hier, par la lecture des gazettes
+locales.
+
+Le facteur ne m'a plus apport de lettres l'adresse du gnral,
+attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer Paris: il
+m'a dit seulement qu'il en tait arriv autant, si pas plus, qu'hier. Il
+m'a laiss deux lettres moi adresses. L'une contenait un long pome
+incohrent, o il tait parl de la barbe blonde du gnral et de mes
+cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai dcouvert une autre
+enveloppe qui portait:
+
+_Monsieur Parage--Personnelle._
+
+Il n'y avait pas de doute possible, elle tait pour lui! Je suis
+aussitt monte la lui remettre et allumer le feu en mme temps. Aprs
+avoir pris connaissance de la lettre, le gnral m'a dit:
+
+Belle Meunire, comme je le prvoyais en arrivant, il faut que vous
+nous reteniez, ds aujourd'hui, deux fauteuils-lits Clermont.
+
+Mon gnral, lui ai-je rpondu, vous me permettrez d'tre plus prudente
+que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places
+seront retenues cette aprs-midi et la voiture commande pour demain six
+heures.
+
+Le gnral n'a pas protest. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en
+aurais pas moins agi ma tte, car, partir par Clermont, en ce moment,
+c'tait s'exposer des msaventures certaines.
+
+J'ai aussitt envoy ma soeur Riom, ne pouvant y aller moi-mme pour ne
+pas tonner, par mon absence, les personnes qui se prsenteraient.
+
+ djeuner le gnral et Mme Marguerite ont t de fort belle humeur.
+L'aprs-midi, malgr la neige, il est encore venu une cinquantaine de
+visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur
+blond, genre anglais, qui tait, parat-il, un explorateur sudois trs
+connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du gnral, mais il
+avait compt sans la soeur tourire...
+
+Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui taient exquises de
+fracheur. Le gnral en a t merveill quand je les leur ai
+apportes. Mme Marguerite tait en train de mettre sa grande
+toilette: le gnral y a adapt des oeillets et des roses de ses propres
+mains. Ils ont dn huit heures d'un excellent apptit. J'ai pu leur
+remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne
+parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais t joliment
+embarrasse.
+
+Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'taient encore
+attards la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma soeur qui
+n'tait pas encore revenue de Riom! Je commenais tre srieusement
+inquite. Tout coup, j'entends une voiture qui monte la cte, je sors
+sur la terrasse et j'en aperois encore une autre dix mtres en
+arrire. La premire s'arrte devant la maison et ma soeur en descend. La
+seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de
+Clermont.
+
+Tu vois, m'a dit ma soeur, tout motionne, ils m'ont suivie
+jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quitte
+d'une semelle... Riom, pour les dpister, j'ai saut dans une voiture;
+mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne
+nous a plus lchs...
+
+Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse ma soeur le soin de
+faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y tais pas depuis
+dix minutes et j'avais peine eu le temps de dfaire ma coiffure quand
+j'entends des pas prcipits dans l'escalier, des coups frapps ma
+porte et la voix de ma soeur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!
+
+J'ouvre. Je vois entrer ma soeur toute ple, un flambeau la main et
+tellement bouleverse qu'elle peut peine parler... Elle m'en dit assez
+pour que je comprenne que des individus viennent de pntrer dans le
+moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde
+des monte-sacs. Ces individus s'taient posts en bas, du ct de la
+rivire, devant la partie de la maison o fonctionnait, il y a quelques
+annes encore, notre moulin. De ce ct, il n'y a que de vieilles portes
+vermoulues qui joignent mal: ils ont bris l'une d'elles et ils sont
+entrs au rez-de-chausse du moulin, dans les bluteries o sont les
+cylindres bluter la farine. l'tage au-dessus se trouvent les
+meules, l'tage suivant les engrenages, plus haut encore la farinire,
+qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chausse de l'htel et d'o
+part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accs de l'troit escalier
+menant des bluteries la farinire est fortement verrouille. Il ne
+reste donc aucun moyen de monter, moins d'avoir l'audace de grimper
+la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut
+en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des
+individus sont en train de faire.
+
+* * *
+
+Je ne sais ce que j'eusse fait moi-mme en toute autre circonstance:
+j'eusse sans doute appel au secours, ameut les voisins... La prsence
+du gnral m'a inspir une tout autre rsolution. En un clin d'oeil,
+glissant mon revolver dans la poche de ct, je suis descendue vers la
+farinire. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes
+qui retombaient. Un grand coutelas trs effil tranait sur l'vier: je
+l'ai saisi et nous voici dans la farinire. Tout cela s'tait fait avec
+la plus grande rapidit. En avanant la lumire sur la trappe bante,
+j'ai aperu, un ou deux mtres au-dessous, un homme qui montait le
+long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai pass le flambeau ma
+soeur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas,
+je me suis crie:
+
+Halte-l! ou je coupe!...
+
+La corde coupe, c'tait l'homme prcipit d'une hauteur de trois
+tages, sans salut possible pour lui.
+
+Il l'a bien compris, car il a aussitt cess de monter.
+
+J'tais ds lors matresse de la situation, et le sentiment que j'en
+avais me donnait un calme presque souriant.
+
+J'ai ordonn ma soeur d'avancer de nouveau la lumire: j'ai alors
+aperu plus bas d'autres hommes accrochs cette mme corde. Un ou deux
+d'entre eux venaient de se laisser glisser terre, mais il en restait
+encore deux, monts trop haut pour oser descendre et dont la position
+tait aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourn
+vers moi sa figure, une figure de brigand longues moustaches noires:
+de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:
+
+Laissez-nous redescendre, s'il vous plat?
+
+Je n'aurais pas hsit faire appeler les voisins mon aide pour qu'on
+remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire
+sans mettre en pril, du mme coup, l'_incognito_ du gnral? Il n'y
+fallait pas songer. Il n'y avait qu' laisser filer ces individus sans
+bruit, en gardant l'aventure secrte.
+
+Je leur ai donc enjoint de filer immdiatement par la grande route sans
+causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.
+
+Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.
+
+Aussitt que le dernier fut saut terre, j'ai remont la corde,
+pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne
+suis pas rentre dans ma chambre avant d'avoir pass l'inspection de
+toutes les serrures et verrouill toutes les portes. Je ferai
+consolider, ds demain, celles qui ferment mal.
+
+Que pouvaient vouloir ces gens-l? Assassiner le gnral? L'enlever?
+Essayer de le surprendre seulement?...
+
+* * *
+
+124.--_Mardi 5 fvrier._
+
+Encore une nuit passe presque sans sommeil, tant l'trange aventure
+d'hier soir m'motionnait, me faisait battre le coeur et me hantait le
+cerveau.
+
+Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.
+
+La matine s'est coule tranquille. Pas de visiteurs. onze heures, le
+gnral et Mme Marguerite se sont mis table. Leur conversation est
+bientt tombe sur l'vnement de la semaine dernire dont les journaux
+sont quotidiennement remplis: la mort mystrieuse du prince hritier
+d'Autriche. Ils ont envisag les diffrentes versions qu'on donne: le
+gnral s'est prononc pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se
+serait tir un coup de pistolet en apercevant sa matresse morte. Ils
+ont discut sur cette action. Mme Marguerite a dclar qu'elle ne
+pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une
+vie que Dieu a donne et que lui seul peut reprendre quand il juge
+l'heure venue....
+
+Le gnral a dfendu avec chaleur une tout autre faon de voir:
+
+Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut tre impose
+au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie,
+dites-vous, et l'homme n'en est que dpositaire: eh bien! on a toujours
+le droit de restituer un dpt quand on ne se sent plus la force de le
+garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci
+de ses proches, avait donc, mon sens, la libert absolue d'en finir
+avec l'existence, et je l'approuve, car je conois qu'on ne puisse pas
+vivre quand est morte la femme aime.... Je sais bien, quant moi, que
+je n'hsiterais pas plus que lui, dans certains cas, me brler la
+cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient
+une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si
+j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui
+m'attache la vie: de te perdre, toi!...
+
+Il l'aurait fait l'instant mme si semblable malheur lui tait arriv:
+la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient
+autant que ses paroles.
+
+Mme Marguerite avait pli en le regardant. Elle s'est leve et, se
+laissant glisser ses genoux, elle lui a dit:
+
+Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en
+supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera
+jamais...
+
+Il l'a releve. Ils se sont embrasss perdument. Des larmes avaient
+apparu dans ses yeux, Lui. Elle les a sches avec ses baisers...
+
+...Aprs djeuner, je les ai aids ranger leurs affaires dans les
+valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion l'instance en
+divorce que le gnral a intente et pour laquelle ils esprent une
+solution le 14 de ce mois. Ils ont caus aussi de la demande
+d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait
+bien des difficults Rome. Je me suis hasarde faire une
+observation:
+
+Mon gnral, j'ai ide que tout cela avancera rondement ds que vous
+serez devenu matre du pouvoir...
+
+Le gnral s'est mis rire:
+
+Belle Meunire, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procs se
+termine vite votre profit? Devenez puissant: la recette est
+infaillible!
+
+Les valises boucles, je les ai laisss. Il est encore venu, dans le
+courant de l'aprs-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosit
+tait si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures,
+il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis
+dner dans la petite salle manger du rez-de-chausse, pendant que sa
+voiture attendait devant la porte.
+
+Celle qui devait emmener le gnral, arrive l'instant, s'est
+tranquillement range derrire. Le cocher de la premire me gnait: j'ai
+donn ordre au mien de lui payer boire chez le petit traitant situ en
+face, mais condition de rintgrer son sige ds qu'il entendrait six
+heures et demie sonner l'glise, et de partir aussitt pour Riom, sans
+attendre qu'on le lui rptt.
+
+Remonte auprs d'eux, je leur ai servi un lger dner et, tandis qu'ils
+mangeaient, j'ai port moi-mme les valises dans leur berline. L'autre
+voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrire, et, de
+plus, la nuit tait si noire que je ne pouvais pas tre aperue.
+
+En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont
+levs, m'ont pris les deux mains et m'ont remercie bien affectueusement
+des bonnes journes vcues une fois de plus sous mon toit.
+
+Ma bonne Meunire, a dit le gnral, avant trois mois nous vous
+reviendrons... Nous sommes dj venus chez vous l't, l'automne et
+l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril
+srement... Quant vous, nous vous demandons une chose qui nous
+prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez
+constamment montre: si jamais nous sentions le besoin de votre prsence
+et que nous vous appelions, mme sans vous expliquer pourquoi,
+promettez-nous de venir de suite...
+
+De tout mon coeur, je vous le promets! ai-je rpondu aussi
+distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'touffaient. Ils
+m'ont embrasse alors avec une vritable tendresse.
+
+La pendule a sonn la demie: l'horloge de l'glise n'allait pas tarder.
+Vite, je les ai presss de descendre, et les ai conduits leur voiture,
+dont ils ont aussitt baiss les stores. La demie sonnait: le cocher est
+arriv en courant, a saut sur son sige et fouett prestement les
+chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture
+tait dj loin.
+
+...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont
+t pleinement heureux chez moi. Le gnral avait choisi ma maison pour
+se reposer de sa grande victoire: il n'a pas t du. Il partait
+dfatigu, l'me tranquille, le coeur retremp par les heures dlicieuses
+passes auprs de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troubl leur
+bonheur. Jusqu'au bout, ils taient rests dans l'ignorance complte des
+curiosits qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu
+tant de mal les dfendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Du quatrime Sjour au Voyage de Londres
+
+
+* * *
+
+125.--_Mercredi 6 fvrier._
+
+Voici la premire nuit, depuis jeudi, o j'ai pu dormir tranquille. Mais
+aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois,
+j'ai t rveille par un grand cri de: bas Boulanger! pouss d'une
+voix avine... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la rflexion que
+je me suis faite en me rendormant aussitt. Ah! j'avais besoin de repos!
+Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de
+volont. Un ou deux jours encore de cette existence, et, srement, je
+m'alitais.
+
+Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du dpart du
+gnral, car je ne vois rien de chang aux mesures de surveillance. Le
+mouchard qui me fait tant piti est toujours l-haut dans son arbre.
+
+Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai solds aujourd'hui,
+m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on
+les fait filer. Des garons livreurs qui avaient des courses de 20
+kilomtres faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une
+voiture ferme. Les agents en faction aux alentours de la maison se
+relayent, parat-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout
+attel qui attend dans le haut de la grande route sont changs deux fois
+par jour. Des clients mme--car il en est encore revenu plusieurs
+aujourd'hui,--se sont plaints d'avoir t fils jusqu' leur porte, en
+sortant de chez moi.
+
+Voil donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantits d'agents,
+envoys exprs de Paris, qu'on laisse exposs la neige et au froid,
+par un temps ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour
+surveiller quoi? La fume qui sort de mes chemines?...
+
+Si, au moins, cela pouvait les rchauffer!
+
+...J'ai rang, aujourd'hui, leur chambre. J'ai dcouvert dans un tiroir
+du linge que Mme Marguerite y a oubli: de ces chemises de nuit
+grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant
+tonne jadis; des chemises de jour trs simples, mais faites en une
+toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile
+festonne, avec les initiales B. B. surmontes de la couronne cinq
+fleurons,--du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs
+en batiste, orns d'une marguerite brode la main...
+
+* * *
+
+126.--_Jeudi 7 fvrier._
+
+Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient croire le
+gnral chez moi, ne se doute encore de son dpart.
+
+* * *
+
+127.--_Vendredi 8 fvrier._
+
+Reu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgr le cachet
+de cire, a t visiblement ouverte, puis recolle:
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivs, nous nous
+portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chre et
+bonne htesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit
+jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais
+vieillir et tre la fin de ce mois, car il faut maintenant que
+j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour tre heureuse sans
+restriction...
+
+Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parl de
+vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est
+gal, prenez des prcautions pour les lettres que vous m'crivez et
+faites-les bien mettre la gare.
+
+Encore merci, ma bonne Meunire, des bonnes heures passes chez
+vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux
+de vous le prouver.
+
+* * *
+
+Allons, tout est merveille, puisqu'ils n'ont connu la vrit qu'au
+moment o elle ne pouvait plus leur causer d'inquitude. Mais ce qui me
+rjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue
+dans l'instance en divorce du gnral. Vraiment, cela ne me dit rien qui
+vaille!
+
+Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le gnral
+parti de Royat.
+
+Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu.
+ ce propos, j'en suis encore m'tonner que M. le Commissaire ne m'ait
+pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si
+peu russi au mois de juin!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+128.--_Dimanche 10 fvrier_.
+
+Les journaux de Paris annoncent tous la rentre du gnral chez lui, rue
+Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment Nice.
+Des rdacteurs ont eu la navet de lui demander s'il tait vrai qu'il
+se ft retir Royat? Il leur a naturellement rpondu que c'tait faux,
+et qu'il s'tait content de passer quelques jours aux environs de
+Paris. Je lis, entre autres, une information bien intressante:
+
+Le gnral Boulanger est rellement venu Clermont. Il y a sjourn du
+1er au 5 fvrier. Il est descendu chez la Belle Meunire. Le
+gnral a reu secrtement diverses visites de personnalits
+boulangistes. Il tait accompagn d'une dame d'une quarantaine d'annes
+dont le signalement rpond assez celui d'une socitaire de la
+Comdie-Franaise...
+
+Le fait est absolument certain.
+
+Comment donc!
+
+* * *
+
+130.--_Mardi 12 fvrier_.
+
+Les craintes que j'avais avant leur arrive ne me trompaient pas.
+Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis
+de leur dsarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'tre encore l, a
+dcid de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin
+que des dpartements entiers ne puissent plus donner des centaines de
+milliers de suffrages au gnral.
+
+Nos dputs ont donc rtabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont
+prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'lection partielle jusqu'au
+renouvellement de la Chambre entire.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+131.--_Vendredi 15 fvrier_.
+
+Dcidment, les vnements ont l'air de vouloir se prcipiter. Le
+Ministre Floquet a t renvers hier, comme si on n'avait attendu que
+le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre la porte.
+
+132.--_Samedi 23 fvrier_.
+
+Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant
+que la prcdente, la trace d'une violation du secret postal:
+
+Vendredi, 2 h.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Malgr mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense
+souvent, c'est--dire _nous_ pensons souvent vous. Mais j'ai eu tant
+de choses faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous crire plus
+tt. Tout va bien de toutes faons et, si le rsultat que j'esprais
+pour le 14 n'est pas encore arriv, ce n'est que partie remise et ce
+sera pour le 7.
+
+Et vous, ma bonne Meunire? crivez-moi. Je vous promets de le faire
+plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part tous
+les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.
+
+ part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministre de plus!
+Celui-l est form de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...
+
+* * *
+
+133.--_Vendredi 1er mars_.
+
+ peine installs, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de
+thtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, deux heures de
+l'aprs-midi, sans que personne ne se doutt de ce qui allait arriver,
+les gens de police se sont prsents au sige de la Ligue, place de la
+Bourse, ont pntr dans les bureaux, forc les tiroirs, ventr le
+coffre-fort. Une liasse immense de papiers a t saisie.
+
+En voyant cet clat de foudre tomber si prs du gnral, chacun se
+demande: Que va-t-il faire? Mais lui, souriant et tranquille, se
+trouvait le soir mme une fte que M. Millevoye lui offrait au
+Grand-Htel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y
+ctoyaient les blancs. La prsence de M. Rochefort n'excluait pas celle
+du prince de Polignac et du duc de Montmorency.
+
+* * *
+
+134.--_Samedi 9 mars_.
+
+Les orages ont beau s'amonceler sur sa tte, le gnral fait comme si de
+rien n'tait et se laisse tranquillement fter tantt par l'un, tantt
+par l'autre. On mne grand grand bruit autour du dner que Mme la
+duchesse d'Uzs a donn jeudi en son honneur. Les plus grands noms de
+France se pressaient dans les salons.
+
+La duchesse portait des oeillets rouges au corsage; ses fanfares de
+chasse ont sonn les _Pioupious d'Auvergne_.
+
+* * *
+
+135.--_Vendredi 15 mars_.
+
+Pendant que le gnral, comme disent les journaux, fait le tour du
+monde parisien en 90 jours ou davantage, la Chambre, sur la demande du
+Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les dputs
+boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualit de chefs de
+la Ligue des Patriotes.
+
+Le Snat a fait de mme pour M. Naquet.
+
+On commence parler de poursuites possibles contre le gnral en
+personne.
+
+Je suis inquite et je l'ai crit Mme Marguerite.
+
+* * *
+
+136.--_Lundi 18 mars_.
+
+Avant-hier, la Chambre, chaude sance. Rpondant aux attaques de M.
+Laguerre, le Ministre de l'Intrieur, M. Constans, en est venu jusqu'
+prononcer les paroles suivantes:
+
+Il se peut qu'on ait suppos qu'on pourrait m'arrter dans la marche
+que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai o je
+dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce
+que vous voudrez, je mprise absolument vos paroles, vos accusations, et
+je ne veux pas dire jusqu'o j'irai!
+
+Le Ministre, en descendant de la tribune, a achev sa pense par un
+geste de menace et de dfi.
+
+* * *
+
+137.--_Lundi 25 mars_.
+
+Mme Marguerite m'a envoy une bonne lettre rassurante:
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Vous devez tre tout tonne de mon silence et mme croire que nous
+vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai
+d d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai t
+fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dpche
+de vous crire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va trs bien. Il
+y a certaine chose qu'on a d remettre un peu, mais qui n'en ira que
+mieux d'ici quelque temps. Ne vous proccupez pas de tout ce que les
+vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grce Dieu, ne
+peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous
+est si chre.
+
+Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans
+le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous rjouissons
+l'avance de ce grand plaisir.
+
+crivez-moi vite, ma bonne Meunire, et soyez sre que nous vous
+affectionnons bien.
+
+Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais dj
+par les journaux. Quand le gnral s'est prsent pour soutenir sa
+demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de
+rintgrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouv cette
+dconcertante rponse: Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!
+
+Bref, la certaine chose qu'on a d remettre un peu..., c'est
+l'instance en divorce qui se trouve dfinitivement rejete.
+
+* * *
+
+138.--_Dimanche 31 mars_.
+
+Il court des bruits tranges. Le gnral aurait t indispos, il se
+serait trouv mal un dner en ville; il aurait souffert de douleurs
+telles qu'on a t oblig de le piquer la morphine Les uns disent que
+le malaise est d aux dners trop rpts dans le grand monde. Les
+autres parlent d'empoisonnement... Grce Dieu, tous les journaux sont
+d'accord pour dclarer que le gnral est d'ores et dj entirement
+rtabli.
+
+D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du gnral
+serait imminente. M. Constans y serait absolument dcid et la chose
+s'effectuerait avant mme le procs de la Ligue des Patriotes, qui doit
+commencer aprs-demain au tribunal correctionnel.
+
+* * *
+
+139.--_Lundi 1er avril_.
+
+Les dpches du soir annoncent une nouvelle sensation: le Procureur
+gnral de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement rvoqu
+et remplac par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre
+sur lui, parat-il, d'intenter des poursuites au gnral.
+
+* * *
+
+140.--_Mardi 2 avril_.
+
+J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procs
+de la Ligue des Patriotes, qui a commenc aujourd'hui.
+
+J'ai trouv en dernire heure une information grotesque: le bruit
+courait Paris que le gnral a pris la fuite...
+
+Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'tait hier. Vous retardez!
+
+* * *
+
+141.--_Mercredi 3 avril_.
+
+La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux
+venus ce soir de Paris regorgent de dtails sur les courses perdues de
+leurs reporters la recherche du gnral introuvable. Ses amis, son
+secrtaire, ses domestiques, ont affirm qu'il tait Paris. Mais un
+agent secret l'aurait fil, parat-il, lundi soir, jusqu'au n 39 de la
+rue de Berry, d'o il l'aurait vu ressortir accompagn d'une dame toute
+de noir vtue et voile; aprs avoir chang deux fois de fiacre, le
+couple serait arriv la gare du Nord et y aurait pris, 9h. 45,
+l'express de Bruxelles.
+
+La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relev et le chapeau
+enfonc sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition!
+Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?
+
+Et puis, si mme le fait tait exact, quoi de plus naturel? Le gnral
+aura simplement prouv le besoin de prendre de nouveau quelques jours
+de repos, en dpistant tous les indiscrets.
+
+Oh! une ide vient de me jaillir... Si c'tait cela!... S'ils avaient
+pass de la ligne du Nord celle d'Auvergne: s'ils taient en route,
+l'heure qu'il est, et dj tout prs d'arriver!... La dernire lettre de
+Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine
+venue?...
+
+Je cours, de ce pas, prparer leur chambre...
+
+* * *
+
+142.--_Mardi 9 avril._
+
+J'ai t bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible
+encore.
+
+Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorise lire et crire un
+peu.
+
+Donc, ils ont quitt tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45
+qui les a amens Bruxelles 5 heures du matin. Le gnral est
+descendu l'htel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est
+seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons o il avait t
+chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le
+comte Dillon) que le gnral a t reconnu Bruxelles, acclam par les
+uns, siffl par les autres et interview bien entendu par quantit de
+journalistes, auxquels il a dclar qu'il s'tait mis en sret parce
+qu'il se savait la veille d'tre arrt.
+
+Voil les faits. Quelles en vont tre les consquences? La premire
+s'est produite aussitt, et elle devrait suffire ouvrir les yeux au
+gnral: c'est la joie froce de ses ennemis en prsence de sa fuite,
+c'est la prcipitation qu'ils ont mise dcrter d'accusation, pour
+crime de complot et d'attentat contre la sret de l'tat, celui qui
+semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant se dfendre.
+
+C'est le Snat, form en Haute-Cour de justice, qui va avoir juger le
+gnral.
+
+...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en
+songeant elle!
+
+Quelle a t sa conduite dans cette navrante aventure?
+
+Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas
+compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne
+se rparent jamais? Et, chose plus dconcertante encore, se peut-il
+qu'elle n'ait mme pas hsit devant les consquences navrantes que la
+fuite devait fatalement entraner pour sa propre vie: le scandale
+public ds maintenant consomm par l'apparition de son nom dans les
+journaux, la perte irrmdiable de sa situation mondaine, la rupture de
+toutes ses relations, la rigueur ddaigneuse des uns, le mpris grossier
+des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler
+dans l'exil?
+
+Oh! Marguerite! Comme je voudrais tre prs de vous, pour lire dans vos
+yeux clairs, pour y dcouvrir la vrit...
+
+* * *
+
+143.--_Lundi 15 avril._
+
+Le procs du gnral s'instruit activement Paris. La police
+perquisitionne avec ardeur, la recherche de papiers compromettants. On
+assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et
+d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoy un mot au
+gnral.
+
+Le va-et-vient de personnalits boulangistes et les coups de tlphone
+entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le gnral va
+dcidment s'installer Bruxelles, dans un htel qu'il vient de louer,
+avenue Louise.
+
+Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin
+plaisir crire le nom en toutes lettres) se trouve auprs du gnral
+sous le nom de miss Erable. Je viens de lui crire pour l'assurer que,
+malgr toute la douleur que leur dpart m'a cause, je reste leur fidle
+amie.
+
+* * *
+
+144.--_Dimanche 21 avril._
+
+On assure que le gnral va, de son propre gr, quitter la Belgique pour
+n'en tre pas expuls: il se fixerait Londres.
+
+Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empcher de
+ressentir un coup d'aiguillon au coeur chaque fois que j'entends les
+gens--ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent,
+hlas!--couvrir le nom du gnral d'insultes! Leur cruaut est
+intarissable, ce sont chaque fois des pithtes nouvelles qu'on invente.
+Ses ennemis ne l'appellent plus que le gnral La Frousse, ou le brave
+Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres
+outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.
+
+* * *
+
+145.--_Vendredi 26 avril._
+
+Le gnral est pass en Angleterre. Il a quitt Bruxelles avant-hier
+matin, par train spcial pour Ostende. La traverse d'Ostende Douvres
+s'est accomplie par un temps magnifique, bord du _Victoria_, frt
+exprs. En approchant de la cte anglaise, le drapeau tricolore a t
+hiss. Arriv Londres, le gnral est descendu l'Htel Bristol.
+Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'tablir Londres.
+
+* * *
+
+146.--_Mercredi 1er mai._
+
+Les journaux annoncent que le gnral s'est install dans une maison
+toute meuble qu'il a loue dans une des rues les plus aristocratiques
+de Londres, 51, Portland Place.
+
+ Paris, ses amis ont ft avant-hier le 52e anniversaire de sa
+naissance. On a lu une lettre de lui o il disait:
+
+Assurez bien nos amis que l'anne prochaine, pareille date, je serai
+depuis longtemps prs d'eux, car le pays aura vot.
+
+Hlas! Les boulangistes n'annonaient-ils pas, il y a quelques mois,
+qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle
+qui va s'ouvrir?
+
+* * *
+
+147.--_Samedi 19 mai._
+
+Voici plus d'un mois que j'ai crit Mme Marguerite, et pas de
+rponse! Je lui cris de nouveau, l'adresse du gnral, Londres.
+
+Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne
+parlent presque plus de Lui.
+
+* * *
+
+148.--_Samedi 22 juin._
+
+Encore un long mois coul sans aucune lettre ni de Mme Marguerite,
+ni du gnral. Je viens d'crire pour la troisime fois.
+
+Les journaux racontent que le gnral vit Londres, trs ft par la
+haute socit anglaise qui le choie comme un vritable prtendant.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+149.--_Dimanche 14 juillet._
+
+L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononc le renvoi,
+devant la Haute-Cour, des accuss Boulanger, Dillon et Rochefort.
+
+* * *
+
+150.--_Mercredi 17 juillet._
+
+Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses
+que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinire pleine, Londres,
+pour la sainte Marguerite.
+
+Il n'est bruit, dans le pays, que des lections au Conseil gnral qui
+vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre ide qu'ont eue
+les boulangistes de poser la candidature du gnral dans 80 des 1.500
+cantons de France appels au vote.
+
+* * *
+
+151.--_Dimanche 28 juillet._
+
+Le vote pour le Conseil gnral a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on
+affichait Paris, la porte des domiciles vides du gnral, du comte
+Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du prsident de la Haute-Cour
+sommant les trois accuss de se livrer dans un dlai de dix jours, faute
+de quoi ils seront jugs par contumace.
+
+J'apprends l'instant les rsultats du vote dans le pays. La
+candidature du gnral a misrablement chou. M. Pommerol est lu dans
+Clermont-Est et notre dput, M. Blatin, dans Clermont-Sud.
+
+* * *
+
+152.--_Lundi 29 juillet._
+
+On ne connat encore que les rsultats d'environ trois cents cantons. Le
+gnral n'a pass que dans six.
+
+* * *
+
+153.--_Mardi 30 juillet_.
+
+Les rsultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne
+n'osait le prvoir.
+
+Le gnral n'est lu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans
+sont consterns.
+
+* * *
+
+154.--_Vendredi 9 aot_.
+
+Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frapps, la comdie judiciaire
+commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemble sous la coupole du
+Luxembourg, M. le Procureur gnral Quesnay de Beaurepaire a commenc
+hier lire son rquisitoire.
+
+La lecture a dur pendant toute l'aprs-midi, et elle doit occuper sans
+doute encore deux grandes audiences.
+
+* * *
+
+155.--_Samedi 10 aot_.
+
+Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du
+rquisitoire.
+
+De plus en plus instructif, ce rquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris,
+moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait crit de
+tlgraphier en janvier dernier, appartenait la garde du corps du
+gnral,--une poigne de solides gaillards dont deux, tour de rle,
+surveillaient les abords de son htel, tandis que les autres se
+tenaient, en permanence, 14, rue Laprouse?
+
+Un bon point M. le Procureur gnral pour la statistique si dtaille
+des lettres charges que la poste a transmises l'accus Boulanger:
+1.275 en seize mois!
+
+M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien d, pendant qu'il y tait, joindre
+celle de toutes les missives que la poste a _oubli_ de transmettre...
+Il est vrai que cela aurait peut-tre demand une audience
+supplmentaire!
+
+* * *
+
+156.--_Dimanche 11 aot_.
+
+C'est seulement hier, l'approche de la nuit, que la lecture du
+rquisitoire s'est acheve.
+
+Ouf! quel morceau d'loquence! Imprim en volume, cela ferait bien un
+gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout bout,
+n'taient trop invraisemblables pour prendre place mme dans les oeuvres
+compltes de Lucie Herpin!
+
+Voil donc quoi se rduit le colossal amas d'accusations sous lequel
+on a menac d'ensevelir, jamais, l'honneur du gnral! Il n'y a qu'une
+conclusion en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:
+
+_Che vl batre mo bourriquo, Troubar be tourzou no triquo_[1].
+
+[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours
+une trique.]
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+157.--_Jeudi 15 aot_.
+
+_Consummatum est_. L'arrt de la Haute-Cour est rendu. Il a t prononc
+hier soir six heures.
+
+Les trois accuss sont dclars coupables sans circonstances attnuantes
+et condamns par contumace la dportation vie dans une enceinte
+fortifie.
+
+L'arrt aura pour consquences de priver les condamns de leurs droits
+de citoyens, de les rendre inligibles, de placer leurs biens sous
+squestres, d'arracher au gnral cette plaque de grand-officier de la
+Lgion d'honneur qui brille si firement sur sa poitrine. moins qu'il
+ne rentre pour faire tomber l'arrt et recommencer le procs...
+
+Mais, alors, pourquoi tre parti?
+
+* * *
+
+158.--_Jeudi 5 septembre_.
+
+Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite!
+
+Jeudi 29 aot.
+
+Savez-vous, ma bonne Meunire, que nous avons depuis plusieurs mois de
+trs grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car,
+depuis cinq mois, c'est--dire depuis que nous avons d quitter Paris...
+nous n'avons rien reu de vous... et, vrai, cela nous tonne... Quelle
+est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit
+l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manire sre.
+J'espre donc qu'elle vous parviendra et j'espre surtout qu'elle sera
+suivie d'une prompte rponse... qui nous rassurera sur l'tat de votre
+coeur notre gard.
+
+Depuis cinq mois, j'ai t trs malade d'une trs grave pleursie.
+Maintenant, je suis tout fait gurie et je compte les jours qui nous
+sparent du retour dans notre chre France... Celui que j'aime tant a
+support vaillamment et courageusement ce temps si pnible de l'exil. Il
+est sr du succs prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il
+sait que je vous cris, mais, comme il est extrmement pris, il me
+charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot cette lettre, mais
+que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'tes
+pas devenue oublieuse!!
+
+Voil comment et quel nom il faut me faire parvenir votre lettre:
+sous double enveloppe, la premire, c'est--dire celle qui se verra,
+vous mettrez dessus:
+
+_Mademoiselle Francine Mols,_
+
+_39, rue de Berry,_
+
+_Paris._
+
+Puis, dans l'intrieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre
+enveloppe cachete, avec, sur l'enveloppe, ces mots:
+
+_Faire parvenir Madame de B...
+
+De suite._
+
+J'espre, de cette faon, que, si vous m'crivez, votre lettre me
+parviendra srement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours
+aims, dans ce petit coin de France... o j'ai certes pass mes jours
+les plus heureux.
+
+Je vous embrasse, vilaine oublieuse.
+
+B. B.
+
+La lettre a t jete hier seulement Paris, dans une bote de gare.
+Elle aura mis huit jours aller de Londres Royat!
+
+Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyes? Et mes
+pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?
+
+J'enrage la pense qu'elles sont peut-tre en train de fleurir la
+croise d'un des sides de M. Constans!
+
+* * *
+
+159.--_Lundi 16 septembre_.
+
+On murmure tout bas, avec des airs mystrieux, qu'un nouveau coup de
+thtre va peut-tre se produire: la rentre du gnral en France, cette
+semaine, juste temps pour impressionner le pays avant les grandes
+lections de dimanche prochain.
+
+Je me suis amuse aujourd'hui ranger la collection de brochures et
+chansons boulangistes que j'ai patiemment forme depuis de longs mois.
+
+Du ct des brochures, voil le _Boulangiste_ du mois d'aot 1886, avec
+les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en
+petite, en nglig, debout, assis, genoux, etc... Voil les _Almanachs
+Boulanger_ et plusieurs biographies du gnral, depuis la premire,
+parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...
+
+Voil aussi les diverses _proclamations_ et _dclarations_ du gnral,
+puis un long pangyrique intitul: _Celui que nous voulons!_ puis la
+brochure de M. Laisant: _Pourquoi et comment je suis boulangiste_ et la
+contrepartie de M. Yves Guyot, o il explique pourquoi il ne l'est pas.
+Voil, d'autre part, le placard: _Au peuple, mon seul juge!_ o le
+gnral se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la
+brochure de propagande: _Qui a dit vrai?_ tout rcemment parue,
+laquelle met en regard le texte du rquisitoire et les rfutations.
+
+Voici, maintenant, le ct des chansons parues depuis 1886: l'_En
+revenant d'la revue_, les _Pioupious d'Auvergne_, le _Gnral Revanche_,
+le _Prpare-toi, soldat de France_! l'hymne _Honneur au vaillant
+Gnral!_ et celui qui a nom _Faut qu'il revienne!_ (sur l'air d'_En
+revenant d'la revue_):
+
+ Nous le voulons, la France entire,
+ Qui n'a pourtant pas froid aux yeux,
+ Mais qui regarde la frontire,
+ Veut ce ministre valeureux.
+ La nation est assez forte,
+ Nous cherchons la paix, mais qu'importe
+ Qu'on fronce le sourcil l-bas:
+ Boulanger nous guide au combat!
+ coup sr, ce jour-l,
+ Le peuple et le soldat
+ Suivront leur brave gnral,
+ Avec un entrain gnral,
+ Sous les plis du drapeau,
+ mules de Marceau,
+ Tous se mettront crier:
+ Vive la France et Boulanger!
+
+(_Au refrain_.)
+
+ Oui, Boulanger
+ bien su relever
+ Le moral du troupier,
+ Qu'on s'en souvienne!
+ Le peuple entier,
+ Dont il s'est fait aimer,
+ Rclame Boulanger:
+ Faut qu'il revienne!
+
+Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice leur rendre,
+sont tout simplement idiots. Exemple:
+
+ LA REVANCHE DE BOULANGER
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Comme une relique,
+ Notre gnral,
+ Nral!
+
+ Aim' la Rpublique,
+ C'est un homme loyal,
+ Loyal!
+
+ Gloire au patriote
+ Qui tient not' drapeau,
+ Drapeau!
+
+ Gloire au sans-culotte,
+ Sans-culotte... de peau,
+ De peau!
+
+Je ne continue pas.--Voici l'image du gnral crucifi par la
+Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: Il
+ressuscitera! Voici une autre gravure, o l'on voit le gnral, arm du
+glaive de la volont populaire, chasser les parlementaires des marches
+du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:
+
+ TOUS VONT DCAMPER
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Depuis longtemps la Chambre
+ Ne fait que dormir,
+ De janvier dcembre:
+ Il faut en finir!...
+ Paris, la province
+ Demandent promptement
+ Que l'on vous vince
+ Tous du Parlement!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+ Les cinq cents rois fainants de la Chambre
+ Vont tous dcamper,
+ Grce Boulanger!
+ Mais ce n'est pas le coup du Deux-Dcembre,
+ La dissolution
+ Fera passer la revision!
+
+ On verra la France,
+ Au premier signal,
+ Donner sa confiance
+ Au brav' gnral.
+ Tous, comme un seul homme,
+ Tous iront voter
+ Et l'on verra comme
+ On aim' Boulanger!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+ Boulanger, le matre
+ D'une majorit,
+ Bientt fera natre
+ La prosprit!
+ Alors notre France,
+ Vivant dans la paix,
+ Reprendra confiance,
+ Heureuse dsormais!
+
+ (_Au refrain_.)
+
+Il y a aussi la _Marseillaise boulangiste_ qui appelle au vote:
+
+ Aux urnes, citoyens!
+ chappons au danger!
+ Votons,
+ Votons,
+ Sur un seul nom!
+ Votons pour Boulanger!
+
+Mais, ct de ces chansons politiques et lectorales, il en est
+galement qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient nous
+autres, femmes! Tel: l'_OEillet patriotique_, prcd d'une vignette qui
+encadre le portrait du gnral d'une branche d'oeillets rouges:
+
+ (Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
+
+ Quand le ciel se dore,
+ D'avril juillet,
+ Aux feux de l'aurore,
+ Resplendit l'oeillet!...
+ fleur d'esprance,
+ Chante avec fiert
+ Le peuple de France
+ Et la libert! (_Au refrain._)
+
+ Acclamons tous l'oeillet patriotique,
+ L'oeillet parfum
+ Qui fleurit en mai;
+ Qu'il soit l'emblme de la Rpublique
+ Et tout palpitants
+ Chantons cette fleur du printemps.
+
+ Aux champs de l'histoire
+ Pour un front guerrier,
+ L'emblme de gloire
+ Sera le laurier!
+
+ Laisse-lui son rle,
+ OEillet si vant!
+ Sois le grand symbole
+ De fraternit!
+
+Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura t
+fatal, ce premier lundi d'avril...
+
+* * *
+
+160.--_Dimanche 22 septembre_.
+
+Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommande
+de Mme Marguerite:
+
+Vendredi.
+
+Ma bonne Meunire, je vous envoie cette lettre recommande et par
+Paris... Elle vous arrivera donc srement. Arrivez-nous, venez-nous
+faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre
+dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures Clermont,
+pour arriver Paris 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. L, vous prenez un
+fiacre, c'est--dire une voiture, et vous vous faites conduire la gare
+du Nord. Le train pour Londres part 11 heures du matin (onze heures);
+vous aurez donc quelques heures attendre. Vous en profiterez pour vous
+reposer et djeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et
+retour, par _Calais_ et _Douvres_. C'est Calais que vous prenez le
+bateau; vous dbarquez Douvres et l vous prenez le train pour
+Londres, gare de _Charing-Cross_. Bien entendu, votre billet pris
+Paris, vous n'avez plus rien renouveler jusqu' Londres. la gare de
+Londres, o vous arriverez mardi vers 7 heures 1/2 du soir, vous
+trouverez un domestique votre rencontre qui aura la boutonnire un
+oeillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire
+personne o vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du gnral ni le
+mien; de tenir le but de votre voyage absolument cach. Au domestique
+qui ira vous chercher la gare, vous direz tout simplement que vous
+tes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous
+demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prte. Ds cette
+lettre reue, c'est--dire dimanche, crivez-moi ici directement de
+cette manire-l: la premire enveloppe l'adresse de:
+
+_Madame Abadie,_
+
+_51, Portland-Place, Londres, Angleterre._
+
+Je l'cris de nouveau:
+
+_Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres_.
+
+Dans une autre enveloppe, vous mettrez:
+
+_Pour Madame de B..._
+
+Est-ce bien compris?
+
+Puis, Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez envoyer,
+toujours au nom de Mme Abadie, une dpche avec ces mots: _Suis en
+route_. Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter
+l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne
+ qui vous l'adressez la lise.
+
+C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, trs bien portante, et,
+je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. mardi, donc. Je vous
+embrasse.
+
+Il faut que vous descendiez Londres, la gare de Charing-Cross.
+Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare o le
+train s'arrte dans Londres.
+
+Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de
+dpart subit. Aller ds demain Londres, moi qui ne suis encore sortie
+de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris!
+Quitter ainsi l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens
+que ce dpart va plonger dans un vritable dsespoir!
+
+N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empchera
+d'accomplir ce qu'ils m'ont demand, en fvrier, dans leurs dernires
+paroles d'adieu: d'accourir auprs d'eux ds qu'ils auraient besoin de
+moi!
+
+MINUIT
+
+C'est aujourd'hui que le pays a vot pour la nouvelle Chambre des
+Dputs.
+
+Ils viennent seulement de partir, les membres du Comit lectoral qui
+ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premires nouvelles.
+Je leur dois d'avoir t renseigne de suite. Royat mme, le candidat
+du gnral, M. Mge, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien
+passer au deuxime tour, Mais, dans tout le reste du dpartement, c'est
+la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne,
+Clermont, M. Farjon, Ambert, M. Bony-Cisternes, Issoire, M.
+Duchasseint, Thiers, sont lus. Il ne manque plus que les rsultats de
+Riom.
+
+* * *
+
+161.--_Lundi 23 septembre_.
+
+108 candidats du Gouvernement lus, 77 conservateurs et seulement 16
+boulangistes, voil les premiers rsultats apports par les journaux du
+matin.
+
+Ma malle est boucle. J'ai pass toute ma journe en prparatifs. Ma
+mre et ma soeur, aprs avoir rempli la maison de leurs lamentations
+comme si je m'en allais ma perte, se sont enfin un peu calmes, sur ma
+promesse que je serais de retour dans deux semaines.
+
+L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal,
+confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage,
+ mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux
+chers tres qui m'appellent l-bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Portland-Place
+
+
+* * *
+
+162
+
+_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_.
+
+Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions
+de Mme Marguerite. Pendant mon passage Paris, le 24 au matin, j'ai
+lu dans les journaux les rsultats presque complets des lections: 219
+candidats du Gouvernement, 138 ractionnaires et 21 boulangistes lus au
+premier tour. Le trajet de Paris Calais m'a permis de faire des
+comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et
+la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aime! Puis a a
+t un grand cri qui s'est chapp de ma poitrine: la mer, la mer
+immense qui s'tendait l, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour
+la premire fois!
+
+L'impression a t si forte que j'en tais toute grise et que, appuye
+contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas dtacher les yeux de
+l'infinie nappe verdtre frange d'argent. Mais, bientt, le temps s'est
+gt, les grosses lames se sont mises soulever l'embarcation en tous
+sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre
+dans le salon d'en bas: je m'y suis trouve ct de trois messieurs
+qui avaient fait le trajet dans le mme train que moi depuis Paris et
+qui causaient des lections. Des journalistes, sans doute, me suis-je
+dit. Eux se sont arrts net en apercevant ma coiffe, qui, dcidment, a
+le don d'intriguer tout le monde. La curiosit aidant, ils n'ont pas
+tard m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas leur
+donner la rplique, j'ai fait celle qui commence ressentir les
+premires affres du hideux mal de mer... La ruse tait bonne: elle
+aurait t meilleure encore, si je n'avais fini moi-mme par la prendre
+trop au srieux...
+
+Grce Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes peine d'arrt
+Douvres, et le train nous emporte avec une rapidit vertigineuse vers
+Londres. La nuit est tombe. Tout coup, des lumires commencent y
+scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapproches. Des
+deux cts de la voie, perte de vue, ce sont maintenant des milliers
+de points lumineux qui trouent l'obscurit. Bientt d'aveuglantes
+clarts lectriques se mlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une
+premire gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est
+franchi une grande hauteur au-dessus du fleuve trs large o se
+refltent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrte dans
+la gare de Charing-Cross.
+
+La premire personne que j'aperoive sur le quai d'arrive est un
+domestique portant l'oeillet rouge la boutonnire. Je vais vers lui,
+mais les trois messieurs de tout l'heure l'ont galement aperu et
+l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il
+attend. Ils changent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai
+entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du
+gnral, arrivs Londres pour confrer avec leur chef.
+
+Il tait prs de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me
+nommer, me mne immdiatement la voiture du gnral. Dix minutes
+d'une course rapide travers des rues sillonnes de vhicules sans
+nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon dsir
+d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite travers
+un vestibule orn de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au
+second tage.
+
+Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au
+rez-de-chausse. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte
+deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...
+
+Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise
+toute droite sur un sige trs lev, blouissante de beaut, vtue
+d'une robe de mousseline de soie rouge sang, tout petits plis droits,
+la taille serre par une ceinture trs large en surah noir, le cou
+dcouvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi ses pieds, sur une
+causeuse basse, le visage trs ple et les yeux profondment creuss.
+
+J'ai t tellement saisie de les voir, l'motion a t si forte que je
+n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est
+fix sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une faon si
+saisissante combien cet homme tait malheureux, je n'ai plus pu retenir
+mes larmes, qui se sont mises couler silencieusement...
+
+En me voyant dans cet tat, ils se sont levs, sont venus vers moi,
+m'ont embrasse bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y
+faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras,
+me clinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles
+comme on fait pour un enfant qui s'obstine pleurer. J'en avait honte:
+c'taient Eux, maintenant, qui s'efforaient de me consoler!
+
+Enfin, la crise a pass et le gnral, feignant un brusque accs de
+bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entrane dans la salle
+manger. Nous nous sommes assis table. J'tais encore si mue que je ne
+trouvais rien dire. Il s'est alors mis parler:
+
+Ma bonne Meunire, vos larmes nous ont assez rvl quelle affection
+vous nous portez et quelle part vous prenez nos dceptions. Merci
+d'tre venue, comme vous nous l'aviez promis, notre premier appel...
+Pourquoi nous vous avons appele? C'est ce que je vais maintenant vous
+dire... Vous connaissez le rsultat des lections. C'est la dfaite
+complte pour moi. Inutile mme que je prolonge la lutte. Le peuple
+s'est dtourn de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge:
+il m'a rpondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les
+gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le
+plus pnible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me
+reste faire. C'est ce que je redoutais, dans la prvision d'un chec:
+car je dois vous dire que, depuis prs de deux mois, depuis la
+malheureuse affaire des Conseils gnraux, j'avais de mauvais
+pressentiments... Aussi ai-je employ ce temps prendre mes mesures
+pour le cas o viendrait la dfaite. Vous savez que j'ai t en
+Amrique? C'est le pays au monde, aprs ma chre France, que j'aime et
+que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai crit, m'y invitent
+chaudement. Des sommes--et de trs grosses sommes--me sont mme
+offertes si je veux y profiter de mon sjour pour faire quelques
+confrences... Bref, tout ce qui peut contribuer rendre un voyage
+dsirable se trouve runi l-bas... Sans doute, ce sera s'loigner
+davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous
+l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider
+ d'autant mieux prparer ma rentre en France... Restait un obstacle:
+ma chre Marguerite, pour qui l'Amrique paraissait bien lointaine! Mais
+Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle
+a compris que rien ne pourra attnuer ma peine, si ce n'est cette
+diversion violente toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent
+donc aujourd'hui ce que nous allions ensemble New-York... Reste un
+dernier point rsoudre, et celui-l dpend de vous. Nous ne pouvons
+partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en
+toute circonstance, une confidente qui nous puissions tout dire, une
+amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente,
+cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'tre: vous
+l'avez devin? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunire, c'est vous que
+nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et
+combien il pourra vous paratre douloureux de quitter pour un an, pour
+deux, peut-tre, votre cher Royat et vos proches... Mais nous
+connaissons aussi la place que nous occupons dans votre coeur, et,
+puisque c'est vous que nous devons les jours les plus heureux, certes,
+que nous ayons vcus ici-bas, nous sommes srs que vous ne refuserez
+pas de nous assister encore pendant les preuves qui sont venues sur
+nous...
+
+Pendant que le gnral parlait et qu'elle coutait, sans un mouvement,
+les yeux baisss, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mre
+et de ma pauvre soeur, pleurant toutes les larmes de leur corps l'ide
+qu'il me faudrait passer la mer pour aller de Royat Londres... Et je
+me disais: Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me
+voient partir pour l'Amrique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu
+tant de peine faire ce qu'elle est?
+
+Mais cela n'a t qu'une rflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien
+mon ide dominante: la volont de les servir, chaque fois qu'ils
+auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi,
+quand le gnral, s'tant tu, m'a interroge du regard, je lui ai
+rpondu sans hsiter: Vous avez raison d'tre sr de moi.
+
+Il m'a remerci en me pressant les mains avec chaleur, tandis que
+s'claircissait sa figure jusque-l attriste. Il a envisag aussitt
+les dtails d'excution: je devais retourner chez moi ds le lendemain
+afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes prparatifs et
+pour dire adieu aux miens; lui-mme emploierait une semaine liquider
+certains comptes et prendre cong de certaines personnes; nous nous
+retrouverions enfin Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et
+alors en avant pour la libre et grande Amrique!
+
+Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage
+s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois.
+Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si
+elle prouvait une contrarit secrte. Mais il ne s'en apercevait pas
+et parlait toujours.
+
+Notre repas tait termin, si l'on peut appeler ainsi un dfil de plats
+auxquels nous n'avions eu le coeur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous
+tions revenus dans le bureau du gnral, o il s'tait fait apporter sa
+tasse de caf, son petit verre et ses deux cigares rglementaires.
+
+Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois
+messieurs demandaient si le gnral pouvait les recevoir de suite: M.
+Laguerre, M. Elie May, et un troisime dont je n'ai pas entendu le nom.
+Le gnral a donn ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi
+nous n'avons eu que le temps de nous chapper par la porte ouverte de la
+salle manger, en laissant retomber derrire nous le rideau qui la
+masquait.
+
+Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprs d'elle couter,
+j'ai jet un regard travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes
+trois messieurs de tout l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes
+et beaucoup de vhmence, de la situation faite par le premier tour de
+scrutin, de la honteuse pression lectorale qu'avait exerce M.
+Constans, des dispositions prendre en vue du scrutin de ballottage...
+Le gnral les coutait froidement, rpondant peine par oui et par
+non.
+
+Tout coup, comme s'il en avait assez, il s'est lev et il leur a dit,
+d'une voix ferme, qu'il entendait en rester l, qu'il ne voulait pas
+continuer une agitation dsormais inutile et que sa rsolution, ainsi
+qu'il l'avait dclar d'ailleurs la veille Naquet, tait bien arrte:
+renoncer aux luttes lectorales et se retirer en Amrique.
+
+ ces mots, cela a t, de la part de ces messieurs, une vritable
+explosion de cris indigns. Tous trois protestaient en mme temps,
+adjuraient le gnral de revenir sur sa dcision, s'adressaient tour
+tour l'intrt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient
+tous les moyens de conviction qui peuvent flchir la volont d'un
+homme... Mais leur loquence se dpensait en pure perte. Le gnral, qui
+s'tait de nouveau assis, se contentait de leur rpter, de temps
+autre, trs doucement: Inutile d'insister, mes amis. Ma volont est
+inbranlable.
+
+Alors, le plus loquent des trois a tent un dernier effort.
+
+Debout devant le gnral, il s'est mis lui adresser un discours. Il
+l'a pri de rflchir une dernire fois la gravit de l'acte qu'il
+voulait commettre, la responsabilit qu'il allait encourir devant le
+pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il
+lui a trac un tableau navrant de la stupfaction avec laquelle le monde
+accueillerait son dpart, ou plutt sa dsertion la veille du scrutin
+de ballottage,--de cette lutte dcisive o se trouvait en suspens le
+sort de tant des siens, qui s'taient jets dans la mle, corps
+perdu, pour lui... Il lui a reprsent la joie sans nom de ses
+adversaires, le dsespoir de ses amis, l'effet dplorable produit sur
+les 1.500.000 Franais qui lui avaient, malgr tout, maintenu leur
+confiance, et les maldictions populaires qui le suivraient dans sa
+fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...
+
+Sa voix, tantt modre et froide, tantt incisive et mordante, prenait
+par moments des inflexions dclamatoires d'orateur professionnel, de
+prdicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait chaque fois du
+coude en me chuchotant: Regardez comme il plaide!
+
+Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'tat des esprits Paris, des
+200.000 lecteurs qui y taient rests fidles, de la majorit qui y
+tait assure aux amis du gnral lorsque, au printemps prochain, le
+Conseil municipal devrait tre renouvel, et de la revanche clatante
+que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.
+
+Enfin est venue la proraison, dans laquelle, faisant appel toute son
+loquence, il a suppli le gnral d'accomplir son devoir jusqu'au bout,
+de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en
+ira pas au loin... En prononant ces dernires paroles, il avait des
+sanglots dans la voix. Saisies par l'motion, nous avons avanc toutes
+deux nos ttes et nous l'avons vu tomber aux genoux du gnral. Celui-ci
+s'tait lev trs ple. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous
+faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son
+regard a crois le ntre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme
+j'aurais voulu que Mme Marguerite lui crit, en cet instant dcisif:
+
+Ne cdez pas! C'est leur intrt immdiat qui les inspire, mais
+l'intrt suprieur de l'avenir vous commande d'excuter votre projet!
+
+Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tte avec un sourire
+qui disait: Cdez, j'y consens!
+
+Le gnral a tendu ses deux mains celui qui s'tait jet ses genoux
+et l'a relev en lui disant:
+
+Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!
+
+Et c'est ainsi qu'il a renonc ce voyage d'Amrique, qui aurait t
+pour lui le bonheur dans les circonstances prsentes et qui lui aurait
+permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait
+devenue, plus tard, autrement utile sa cause que ne peut l'tre
+maintenant son sjour plus ou moins proche de France!
+
+Les trois messieurs s'taient retirs, aprs avoir remerci avec
+effusion le gnral.
+
+Nous sommes rentres aussitt dans son bureau. Il avait l'air accabl,
+ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en
+prouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, dcidment, n'avait
+accept ce grand voyage qu' contre-coeur, s'est mise le cliner
+tendrement, en le flicitant d'avoir chang de rsolution.
+
+Il se faisait dj trs tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis
+retire.
+
+* * *
+
+Le lendemain, j'ai pu examiner tout loisir cette fameuse maison de
+Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure
+seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble
+dans l'une des plus belles rues de Londres, main gauche, sur le
+chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond,
+et parmi d'autres constructions, qui, elles, taient de vritables
+palais colonnades. Quant la maison elle-mme, c'tait tout bonnement
+une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni pristyle,
+et prcde seulement d'une grille la mode anglaise, derrire laquelle
+descendait un escalier extrieur menant aux cuisines. Les curies se
+trouvaient ailleurs.
+
+Au rez-de-chausse, le bureau du gnral, clair par deux fentres
+donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif
+de siges, de bronzes et de bibelots de toute espce. ct, la salle
+manger, garnie de meubles trs simples en vieux noyer cir, pouvait
+tenir tout au plus douze quinze personnes.
+
+La seule pice un peu vaste tait le salon, qui occupait presque tout le
+premier tage. Il y avait l, galement, un vritable bris--brac de
+bibelots et de meubles, de siges de tous styles et de toutes nuances,
+de vitrines, de glaces, de petites tagres formant rayons, de vases de
+Svres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze
+verdtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano
+long. Comme on sentait, l'arrangement des choses, que c'tait l un
+salon anglais, lou tout meubl.
+
+Outre le salon, il n'y avait plus au premier tage qu'une seule pice:
+la salle de bains... Bizarrement situe, mais confortable.
+
+ l'tage au-dessus se trouvaient la chambre du gnral, celle de Mme
+Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand
+harmonium. Enfin, au troisime, les logis mansards des domestiques.
+
+La chambre du gnral tait surtout honoraire: il n'y apparaissait que
+pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait
+exactement au bureau du gnral, situ deux tages plus bas. C'tait une
+jolie chambre, tendue de percale fleurs rouges sur fond crme, remplie
+elle aussi de bibelots, mais arrange avec une lgance exquise par la
+main de celle qui l'habitait. quel point Mme Marguerite aime tout
+ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passes
+admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyengeux en
+argent cisel pour les taler devant mes yeux blouis! Quelle fortune en
+colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues
+resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires
+de toilette du mme mtal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un
+blason form de deux cus surmonts de la couronne cinq fleurons.
+
+Sur l'cu de gauche, quatre compartiments, avec une barre incline et
+diffrents symboles. Sur l'cu de droite, deux compartiments seulement:
+trois barres inclines, et, au-dessous, des crneaux surplombant une
+toile cinq pointes.
+
+Les crneaux, symboles de l'aristocratique chtelaine, qui dominent,
+jusqu' l'teindre, une toile...
+
+N'y a-t-il pas l quelque chose de fatidique?...
+
+* * *
+
+La vie qu'Elle et Lui menaient Portland-Place tait aussi peu
+somptueuse que la maison elle-mme.
+
+Tous les matins, neuf heures, le gnral tait lev et descendait en
+tenue de cavalier, coiff d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi
+mal que possible, pour sortir cheval en compagnie du capitaine Guiraud
+et de M. Driant--un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un
+brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de prfrence
+l'alle de Rotten-Row, dans Hyde-Park.
+
+ onze heures, le gnral tait de retour et travaillait, dans son
+bureau, avec ses deux secrtaires, au dpouillement de l'norme courrier
+qui lui arrivait tous les jours.
+
+ midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se
+mettait table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invits
+djeuner, et seulement des intimes. La table tait bonne, mais
+extrmement simple.
+
+Vers deux heures, une victoria s'arrtait devant la maison. C'tait M.
+Rochefort qui venait faire sa visite journalire. Le gnral et lui
+s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort
+remontait dans sa voiture.
+
+Il se prsentait pas mal de visiteurs durant l'aprs-midi. Le gnral
+les recevait dans son bureau. Les journaux ont prtendu qu'il a consign
+sa porte tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les
+lections. C'est inexact: il l'a consigne aux seuls journalistes, dont
+les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'tat d'esprit o il
+tait.
+
+Pendant que le gnral recevait ces visites, Mme Marguerite, qui
+tenait n'tre vue ni connue de personne, restait dans sa chambre
+lire ou crire.
+
+Elle-mme ne recevait gure que Mmes Driant et Guiraud.
+
+De cinq six heures, le gnral travaillait nouveau avec ses
+secrtaires: c'tait la correspondance qu'on expdiait. Il y avait un
+exprs qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait
+des monceaux de lettres.
+
+C'est seulement la tombe de la nuit que Mme Marguerite sortait, en
+voiture ferme, avec le gnral. Ils parcouraient ainsi, pendant deux
+heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-mme aucune autre
+promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est
+qu'elle est immense.
+
+Au retour, ils dnaient. Ils n'ont jamais eu personne table. Une seule
+fois, il a pris fantaisie Mme Marguerite de faire comme s'il y
+avait des invits, de se mettre en toilette dcollete et de passer,
+pour prendre le caf, dans le salon du premier tage. J'ai mme t trs
+chagrine de lui voir les paules nues dans ce grand salon glacial, que
+l'on chauffait peut-tre pour la premire fois depuis que la fin de
+l'automne avait ramen Londres un temps humide et froid. Mais elle
+avait tant de plaisir montrer ses belles paules, et cela le rendait
+si heureux, Lui!
+
+Aprs dner, le gnral allait presque tous les soirs dans le monde. Il
+y allait sans enthousiasme, par devoir et mme en pestant pas mal contre
+toutes les corves mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne ft-ce
+que pour prendre cong de la socit de Londres. Mme Marguerite
+attendait, en lisant ou en crivant, jusqu' ce qu'il ft de retour.
+Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au thtre.
+Elle ne nous avait pas permis d'assister sa toilette, afin de nous en
+laisser la surprise. Elle tait descendue, enveloppe dans un grand
+manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui
+tait lui-mme une merveille. Mais quand, arrive dans la loge, elle l'a
+laiss tomber, ni le gnral, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri
+d'admiration auquel a rpondu un long frmissement de la salle tout
+entire. Elle tait blouissante dfier toute description, dans une
+magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications
+d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une
+tincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi
+fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeure la reprsentation,
+toutes les jumelles sont restes obstinment braques sur elle!
+
+La journe se terminait, pour le gnral, le plus souvent aprs minuit,
+par une pilule d'opium que Mme Marguerite tait force de lui faire
+avaler tous les soirs, afin qu'il pt se soustraire, du moins pendant
+quelques heures de sommeil, aux proccupations qui le hantaient.
+
+* * *
+
+Quelles taient ces proccupations? Le soin que Mme Marguerite
+mettait ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers vnements
+politiques, le disait assez clairement. C'tait l le point douloureux
+dont cette me souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai
+aussitt devin et partag, elle vitait de le toucher jamais.
+
+Lui-mme n'a abord que rarement ces sujets si pnibles pour lui. Une
+fois, il a parl des dmarches pressantes qu'on avait multiplies auprs
+de lui, huit jours avant les lections, dans le but de le dcider
+entrer en France et s'offrir en holocauste pour le triomphe lectoral
+de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-tre,
+comme d'un atout dcisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait
+suffisamment qu'il n'avait jamais arrt sa pense ces petites
+combinaisons. ce propos, il a rappel quelques souvenirs de l'poque
+de son dpart pour la Belgique: les efforts qu'avait tents M. Constans
+pour amener d'autres dputs boulangistes franchir galement la
+frontire, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de
+C..., avait essay d'inspirer quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et
+Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait mme fait passer des
+nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.
+
+Un autre jour, il a touch un mot des grandes lections qui, si elles
+avaient russi, lui auraient permis de revenir Paris comme Prsident
+de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,--et aussi des malheureuses
+lections aux Conseils gnraux dans lesquelles, induit en erreur par M.
+T..., il avait cru voir la meilleure rponse qu'il dt opposer la
+rcente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites
+de la Haute-Cour.
+
+Le gnral parlait de ces choses la manire d'un homme qui n'a plus
+gure d'illusions ni sur les esprances de son parti, ni sur la fidlit
+de ses lieutenants. Dans son bureau, aprs djeuner, je l'ai vu
+plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il
+n'avait pas voulu laisser ses secrtaires et qui taient des demandes
+d'argent venant soit de membres du Comit boulangiste, soit de
+fonctionnaires rvoqus. Il y avait l de suppliantes missives signes
+de gros bonnets du parti qui eussent t joliment embarrasss par leur
+publication... Chaque fois, le gnral, aprs avoir dml, dans le
+fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demande, m'a
+remis la clef de la caisse, en me priant de lui apporter de suite le
+ncessaire. La caisse, c'tait un tiroir du joli secrtaire
+appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme
+Marguerite, entre les deux fentres donnant sur la rue. Ce tiroir
+contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus
+franais et un sac en grosse toile grise o s'empilaient quelques
+centaines de guines anglaises, plus grosses que nos louis d'or.
+
+Quand j'avais rapport au gnral l'argent et la clef, il ne manquait
+jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empcher un
+jour de lui faire remarquer que c'tait imprudent, ce qu'il faisait l,
+et qu'il valait peut-tre mieux garder certains documents...
+
+Le gnral a hauss les paules. Puis il m'a dit: Ce n'est pas a qui
+les empchera de me lcher le jour o ils auront racl le fond de la
+caisse!
+
+* * *
+
+Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus
+aucunement de la pleursie dont elle avait souffert pendant de si longs
+mois. Elle m'a racont comment la maladie lui tait venue.
+
+Partie avec le gnral trop prcipitamment pour avoir pu prendre toutes
+les dispositions ncessaires, elle s'est vue force de retourner,
+pendant quelques jours, Paris. Elle y portait un manteau de loutre
+extrmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une aprs-midi o
+elle tait entre dans le couloir d'une porte cochre pour s'y abriter
+d'un orage, qu'elle n'a pu se dfendre de le dgrafer. Un courant d'air
+l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est dclare le soir mme. Le
+voyage de Paris Bruxelles l'a aggrave, et elle tait encore mal
+rtablie quand le gnral a d quitter Bruxelles pour Londres. Elle a
+pris froid de nouveau pendant la traverse et elle a t longtemps
+malade Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien.
+Elle tait plus resplendissante de sant que jamais... Elle avait mme
+pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle tait
+si fire ne lui allait plus. Le soir o elle s'est faite si belle pour
+se rendre au thtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en
+velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait porte au
+mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!
+
+Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqu qu'elle avait la
+respiration un peu courte et qu'elle tait tout essouffle quand elle
+montait les deux tages conduisant sa chambre.
+
+Mme Marguerite passait son temps faire sa toilette, crire,
+lire, apprendre l'anglais. Elle crivait beaucoup de lettres en se
+cachant du gnral, et c'tait sa matresse d'anglais qui les portait.
+J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune
+personnelle, auxquelles elle prfrait ne pas initier le gnral qui
+avait dj assez de soucis sans cela.
+
+Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne
+de sa famille, une tante trs ge qui lui voulait beaucoup de bien.
+
+Vous tes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre
+mre... Moi, je n'ai plus ni pre, ni mre depuis vingt ans dj et
+celle qui m'a tenu lieu de mre est comme morte pour moi!...
+
+Elle a ajout:
+
+Moi-mme, puisque Dieu ne m'a pas accord d'enfants, j'aurais voulu
+tre la mre adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour
+laquelle j'ai eu toutes les bonts, toutes les gteries... La chre
+enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions
+choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un ncessaire de
+voyage, garni de flacons de cristal bouchons d'argent: elle a voulu
+des bouchons d'or... Elle a aperu un livre de messe, une merveille,
+valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu' ce que je le
+lui eusse achet... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en dsirait
+aussitt la pareille... J'ai satisfait tous ses caprices: 60.000
+francs y ont pass en quelques jours. Mais j'tais si heureuse de la
+voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai institue ma
+lgataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oublie et elle feint de
+ne plus me connatre. Plus une lettre, plus un mot mon intention!...
+
+ part cette pense qui lui venait de temps autre et la faisait
+beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attriste.
+J'ai mme t surprise du grand courage avec lequel elle supporte la
+grise monotonie de sa vie d'exile et de paria, qui devrait lui paratre
+plus douloureuse qu' toute autre femme. Car, bien la connatre, elle
+n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intrieur. Elle n'a de got
+marqu pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une
+prise d'lgance et de luxe, une passionne de toilettes, de visites et
+de rceptions. Or, c'est prcisment tout cela que sa fuite avec le
+gnral lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: La pauvre
+femme, que lui reste-t-il?
+
+Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle
+emploie maintenant lui adoucir l'amertume de la dfaite. Jamais je ne
+l'avais vue aussi aimante, aussi cline, aussi caressante que
+maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnment que jamais. Plus d'une
+fois, ils se sont enferms chez eux, en plein jour, pour se le dire et
+se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste
+dans cette exaspration que cet homme qui souffrait et cette femme qui
+le voyait cruellement souffrir, mettaient se donner perdument leur
+amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se
+noyer...
+
+* * *
+
+Deux questions ont occup le gnral et Mme Marguerite pendant mon
+sjour auprs d'eux: la rduction de leur train de maison et la
+recherche d'un autre lieu de rsidence.
+
+Le train de maison qu'ils menaient Portland-Place devait leur coter
+certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer tait, si j'ai
+bien compris, de mille livres sterling pour l'anne: perte sche, par
+consquent, puisque le gnral tait dcid partir aprs y tre rest
+cinq mois seulement. Douze personnes taient appointes sur la bourse du
+gnral. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrtaires et le
+capitaine G..., auquel le gnral, pour le ddommager de l'avoir suivi
+dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses
+chevaux qui taient au nombre de sept.
+
+Puis, l'interprte qui se tenait constamment dans le vestibule d'entre
+et l'exprs qui portait les lettres Paris. Enfin sept domestiques: le
+cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le
+matre d'htel charg de servir table, le cuisinier-chef et son aide
+de cuisine.
+
+Mme Marguerite, qui se considrait comme pouse du gnral devant
+Dieu et comme unie lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine,
+qu'il la laisst payer--sur sa dot, comme elle le disait,--tous les
+frais intrieurs de la maison: cuisine, chauffage, clairage, etc... Le
+gnral gardait la dpense, de beaucoup la plus lourde, des
+appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite
+cherchait allger ses dbours: elle s'arrangeait secrtement avec les
+domestiques pour qu'ils rduisissent les notes qu'ils avaient
+prsenter au gnral, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient
+ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.
+
+Aprs avoir examin la situation, le gnral et Mme Marguerite se
+sont dcids se sparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux
+secrtaires, vendre trois chevaux (de faon ne garder que Tunis, le
+fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du gnral, et
+les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donns
+l'an dernier pour sa fte), enfin congdier l'interprte, l'exprs, le
+valet de pied, le matre d'htel, le cuisinier et l'aide de cuisine.
+L'opration s'est effectue sans incidents, sauf en ce qui concerne le
+capitaine G... Le gnral, qui le considrait comme un ami, ressentait
+un vritable crve-coeur l'ide de devoir lui annoncer cette mauvaise
+nouvelle. Comme il hsitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est
+charge. Qu'a-t-elle dit et que lui a rpondu le capitaine? Je ne sais.
+Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs changs, dont Mme
+Marguerite a paru trs affecte quand elle est alle les redire au
+gnral. Lui, qui tressaille de douleur ds qu'on fait mine de
+contrarier sa Marguerite, en a eu un accs de colre pouvantable.
+
+En ce qui concerne le changement de rsidence, toutes sortes de
+solutions ont t envisages. Puisque le gnral, en promettant de ne
+pas partir pour l'Amrique, s'tait engag rester non loin de France,
+on a pass en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont
+t cartes pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au
+gnral, si elle avait t plus hospitalire. Restait l'Angleterre: soit
+la cte anglaise du ct de Brighton, soit l'le de Wight, renomme pour
+la douceur de son climat, soit les les Normandes. Ce sont ces
+dernires qui ont eu la prfrence. Une amie de Mme Marguerite lui
+avait vant le charme de Jersey et le bon march des htels de
+Saint-Hlier. Et puis, Jersey, n'tait-on pas aussi prs que possible
+des ctes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y
+trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Franais de race,
+sinon de nationalit?
+
+Jersey a donc t adopt, et un appartement a t retenu l'Htel de la
+Pomme-d'Or. Le dpart devait s'effectuer aussitt aprs le scrutin de
+ballottage, moins que ses rsultats ne ncessitent une prolongation de
+sjour Londres.
+
+* * *
+
+Je les ai quitts le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de
+ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont prie de monter
+un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de
+nouveau devant moi son magnifique coffret bijoux, m'a dit de choisir,
+comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, ce moment, la
+pense m'est venue des temps de gne vers lesquels ils marchent
+peut-tre tous deux grands pas, et je leur ai rpondu:
+
+Vous souvenez-vous, Madame, qu'aprs que vous m'eussiez fait voir
+toutes ces merveilles, vous vous tes crie: Mais voici mes bijoux les
+plus prcieux! et vous avez montr les photographies du gnral,
+ranges par vous avec tant d'amour sur cette chemine. Eh bien! puisque
+vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus
+prcieux...
+
+Ma rponse les a surpris et touchs. Mme Marguerite a hsit un
+instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la
+place d'honneur et elle me l'a donne avec deux bons baisers, en me
+disant: Ma bonne Meunire, je vous remets l une chose pour laquelle je
+donnerais sans hsiter tous mes bijoux... C'est ma photographie prfre
+de Georges, celle qu'il a fait faire Londres pour le jour de ma fte
+et qu'il a signe pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunire, et
+gardez-nous tous deux dans votre coeur!
+
+Nous nous sommes embrasss une dernire fois, avec tendresse, et je suis
+partie.
+
+Tout le long de la route, je n'ai cess de la contempler, cette chre
+photographie, qui le reprsente debout, tourn de trois quarts, en habit
+noir avec chemise col rabattu, l'charpe tricolore de dput et la
+plaque de grand-officier de la Lgion d'honneur sur la poitrine. Le bras
+gauche pend, le poing ferm; la main droite s'appuie sur un meuble et
+l'annulaire porte la bague favorite du gnral, en forme de fer
+repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du
+visage svre et concentre. C'est le gnral la veille de la grande
+bataille politique, scrutant de son oeil d'aigle les chances de victoire
+et de dfaite dans l'avenir brumeux.
+
+Dimanche soir, j'tais de retour auprs des miens auxquels mes jours
+d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste temps
+pour apprendre le rsultat du vote de ballottage Royat: l'lection du
+candidat du gnral, M. Mge, nomm par 10.383 voix contre 8.351 M.
+Blatin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Du Retour au premier Voyage de Jersey
+
+
+* * *
+
+163.--_Mardi 8 octobre_.
+
+Les rsultats complets du scrutin de ballottage sont enfin connus. La
+nouvelle Chambre va se composer de 366 rpublicains antiboulangistes, de
+163 conservateurs et de 47 boulangistes, ce qui fait, pour le
+Gouvernement, une majorit de plus de 150 voix, aussi forte que celle
+dont il disposait dans la dernire Chambre.
+
+M. Constans peut se frotter les mains. Quant nos braves paysans, ils
+se grattent la tte, et ceux d'entre eux qui, sur la foi des placards
+boulangistes, s'attendaient dj voir Dieu sait quel tat de choses
+nouveau surgir des lections gnrales, s'en vont rptant d'un ton
+moiti rsign, moiti dconfit: Allons, plus a change, plus c'est la
+mme chose!
+
+* * *
+
+164.--_Vendredi 11 octobre_.
+
+Tandis que Rochefort et Dillon restent dfinitivement Londres, le
+gnral est parti mardi, et il se trouve install, depuis ce mme jour,
+ l'Htel de la Pomme-d'Or,--trs modestement, disent les journaux.
+
+Il y serait descendu sous le nom de M. Ducheyne, et l'amie du gnral se
+ferait appeler miss Florence.
+
+J'ai crit M. Ducheyne et miss Florence en leur souhaitant tout le
+bonheur possible dans leur nouveau sjour.
+
+* * *
+
+165.--_Dimanche 13 octobre_.
+
+La dislocation de la grande arme est chose accomplie. Les anciens
+partis, si troitement allis aux boulangistes pendant la lutte, ont
+rompu avec eux ds que la dfaite a t consomme. M. Arthur Meyer le
+leur a dit fort galamment dans son _Gaulois_: Bonsoir, Messieurs!
+
+J'ai l sous les yeux une gazette satirique, _La Silhouette_, qui trouve
+drle d'offrir--en image--un revolver au gnral, comme seul moyen
+honorable de sortir de l'aventure o il s'est plong.
+
+* * *
+
+166.--_Mercredi 13 novembre_.
+
+ Paris, hier, rentre des Chambres et manifestation boulangiste devant
+le Palais-Bourbon,--ou plutt essai de manifestation, ple reflet des
+tourdissantes journes d'autrefois.
+
+C'est l'enterrement final des succs de la rue aprs ceux du bulletin de
+vote.
+
+Durant les quelques jours que j'ai passs l'Exposition de Paris, la
+semaine dernire, j'ai pu me rendre compte que la plupart des gens ne
+s'occupaient plus du boulangisme qu' la manire dont un chasseur fixe
+l'oiseau mortellement bless pour le voir tournoyer, descendre et
+s'abattre.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+167.--_Vendredi 27 dcembre_.
+
+Les journaux annoncent que Mme de Bonnemain vient d'hriter une
+fortune de trois millions que lui a laisse sa tante, Mme Dzoneaux,
+veuve d'un notaire, dcde ces jours derniers.
+
+Je devine que c'est cette vieille tante de Mme Marguerite qui, peu
+prs seule de toute sa famille, lui voulait du bien.
+
+* * *
+
+168.--_Mercredi 1er janvier 1890_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Oh! le triste jour de l'an pour lui! Oh! la navrante place qu'occupe
+dans sa vie cette anne 1889 qui a commenc si rayonnante, au seuil de
+son plus vertigineux triomphe, et qui s'est continue brusquement par sa
+fuite, par son procs, par sa condamnation, pour s'achever par sa
+dfaite, maintenant irrparable, quoi qu'en puissent dire ses rares
+amis.
+
+Que reste-t-il aujourd'hui du brillant chef militaire d'il y a deux ans
+ou du formidable chef politique d'il y a quelques mois encore? Rien
+qu'un vaincu sur lequel s'acharnent les haines.
+
+Il aurait pu devenir le matre de la France. Il a mieux aim rester
+l'esclave de sa Marguerite. C'est son bonheur. Elle est tout pour lui.
+Il l'a prs de lui, plus rien ne peut le sparer d'elle. Y a-t-il donc
+tant que cela le plaindre?
+
+Peut-tre pas. Mais, pour sr, il y a regretter amrement...
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+169.--_Dimanche 9 fvrier_.
+
+Quatre mois couls sans qu'ils me donnent signe de vie! Faut-il les
+accuser d'oubli? Faut-il plutt souponner le cabinet noir de M.
+Constans? Nous verrons bien: je leur ai expdi cette fois ma lettre
+dans un gros pli charg, avec valeur dclare.
+
+Tout le monde ne s'entretient que de l'escapade imprvue du jeune duc
+d'Orlans, arriv avant-hier Paris pour rclamer sa place parmi les
+conscrits de cette anne et sa part leur gamelle. Arrt aussitt, il
+est traduit devant le Tribunal correctionnel.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+170.--_Lundi 17 fvrier_.
+
+Les journaux publient chaque jour les menus des repas que le jeune duc
+d'Orlans commande un grand restaurant voisin de la Conciergerie,
+aprs en avoir mrement confr, chaque matin, avec un matre d'htel
+dlgu auprs de lui. On ne pouvait pas lui faire de plus mauvaise
+plaisanterie. Mes compliments, mon prince, c'est a votre gamelle?
+Exquise, ma foi, et bien choisie pour faire venir l'eau la bouche de
+vos 200.000 camarades de classe! Les Parisiens se gaussent de vous:
+laissez-les rire. Moi, qui me pique d'tre cordon bleu, cela me pntre
+de respect de voir en vous un jeune fils de France si expert dj dans
+l'art de bien manger.
+
+* * *
+
+171.--_Vendredi 21 fvrier_.
+
+Quels sont ces bruits tranges? Je viens d'entendre que Mme de
+Bonnemain serait Paris depuis prs d'un mois, qu'elle refuserait de
+retourner Jersey et que le gnral lui tlgraphierait en clair
+plusieurs fois par jour inutilement.
+
+Mme Marguerite Paris? Pourquoi? Pour ses affaires, videmment, pour
+cet hritage de trois millions qui lui est tomb du ciel.
+
+* * *
+
+172.--_Jeudi 27 fvrier_.
+
+Le jeune duc d'Orlans--le petit La Gamelle, comme l'appellent
+irrvrencieusement certains journaux de Paris,--a t transfr de la
+Conciergerie la prison de Clairvaux.
+
+* * *
+
+173.--_Mercredi 5 mars_.
+
+Dieu, quelle motion j'ai eue ce matin quand le facteur, m'annonant une
+lettre recommande, m'a tendu une enveloppe encadre de noir sur
+laquelle j'ai reconnu son criture et son cachet blasonn, Elle! Une
+lettre de Mme Marguerite! Enfin!!
+
+Lundi 3 mars.
+
+Vraiment, ma bonne Meunire, vous tes une odieuse crature et, si nous
+ne vous aimions pas bien, nous vous dtesterions cause de votre
+horrible paresse. Je vous ai crit, il y a plus de quinze jours, en vous
+demandant de me rpondre courrier par courrier--et je n'ai encore rien
+reu. Vrai, c'est trs mal vous. Nous devrions bouder, et ne plus
+jamais vous crire. Je vous demandais dans ma dernire lettre si vous
+pouviez venir bientt. Dans celle-ci, je viens vous fixer le jour. Nous
+voudrions vous voir arriver ici le vendredi 14. Donc, pour cela, il faut
+que vous quittiez Royat le jeudi 13 au matin. Vous prendrez Clermont
+le train express du matin qui arrive Paris six heures. Vous prendrez
+ la gare une voiture et vous vous ferez conduire de suite la gare
+Montparnasse. Ne vous trompez pas: gare Montparnasse. L, vous pourrez
+dner, mais vous n'aurez pas normment de temps devant vous, car il
+faut que vous preniez pour Saint-Malo le train de 8 heures 45. Le train
+de Saint-Malo ne se prend pas au bas de la gare, o il y a le buffet,
+mais bien en haut. Vous demanderez pour Jersey, y compris le bateau, un
+billet d'aller et retour (c'est valable un mois) et vous prendrez le
+train 8 heures 45. Vous arriverez Saint-Malo 6 heures 45 du matin.
+Le bateau ne part qu' 9 heures et demie du matin. Vous aurez donc le
+temps de djeuner, mais je vous engage vous faire conduire au bateau
+avant par un des omnibus que vous trouverez la gare. Vous ferez mettre
+vos bagages sur le bateau et, aprs cela, vous pourrez faire ce que vous
+voudrez jusqu' 9 heures. Vous arriverez Jersey midi et demi.
+J'espre que vous aurez une mer calme. Vous trouverez quelqu'un votre
+arrive qui vous conduira ici l'htel.
+
+Est-ce bien compris?... Ds que vous aurez reu cette lettre, envoyez
+une dpche au nom de Mme Abadie pour nous dire si c'est convenu.
+
+Allons, bientt, ma bonne Meunire. Attendez-vous tre gronde trs
+fort.--En attendant, nous vous embrassons encore pour cette fois.
+
+Vtesse DE B...
+
+Comment, elle m'aurait crit il y a plus de quinze jours? Oh! M.
+Constans, voil encore un tour de votre faon.
+
+Bien entendu, j'ai envoy ma dpche de suite. J'aurais voulu la faire
+longue, longue, pour leur dire et redire tout ce que j'ai sur le coeur
+depuis de si longs mois. Ne le pouvant, j'y ai joint une lettre o j'ai
+expliqu combien de fois je leur ai crit sans recevoir aucune rponse
+et o je me suis enquise avec insistance de sa sant, puisqu' diverses
+reprises j'ai entendu dire qu'elle tait souffrante.
+
+* * *
+
+174.--_Lundi 10 mars_.
+
+Je suis encore retourne Clermont aujourd'hui, pour activer les
+prparatifs de mon dpart. En rentrant, j'ai trouv une dpche qui
+m'attendait:
+
+_Royat-Jersey 128-33-10-2 h. 49 s._
+
+_Madame veuve Quinton, Htel des Marronniers,_
+
+_Royat (Puy-de-Dme)._
+
+_Tlgraphiez-moi de suite qu' votre grand regret vous tes
+absolument force de retarder de quelques jours ce qui tait
+convenu. Je vous cris._
+
+Que penser? Que faire? Expdier le tlgramme demand par Mme
+Marguerite: ce que j'ai fait sur l'heure.
+
+Elle voit sans doute quelque inconvnient mon arrive, et, comme
+toujours, au lieu de le dclarer elle-mme au gnral, elle prfre
+s'arranger de manire ce que l'empchement semble venir de moi.
+
+* * *
+
+175.--_Mardi 11 mars_.
+
+Nouvelle dpche ce soir:
+
+_Royat-Jersey 150-23-11-6 h. 10 s._
+
+_Madame Quinton, Htel Marronniers, Royat._
+
+_Trs contrari. Suis certain que vous ferez dimanche ce que vous deviez
+faire jeudi. Y compte absolument. Lettre suit._
+
+Celle-l est du gnral, et je n'ai pas de peine deviner qu'il tait
+furieux en la rdigeant. Le retard de ma venue le contrarie. Pourvu
+qu'il ne finisse pas par m'en vouloir de toutes les cachotteries
+auxquelles Mme Marguerite m'associe bien malgr moi, car rien ne me
+rpugne autant que ces faons dtournes de procder.
+
+Attendons maintenant la lettre explicative que ces deux dpches
+m'annoncent.
+
+* * *
+
+176.--_Vendredi 14 mars_.
+
+La lettre explicative est arrive. Elle n'explique rien du tout.
+
+Mardi 11.
+
+Merci, ma bonne Meunire, d'avoir fait ce que je vous ai tlgraphi.
+Je vous en expliquerai de vive voix la raison. Lui vient de vous
+tlgraphier et je compte bien que vous ferez ce qu'il vous dit, que
+vous partirez dimanche et que vous nous arriverez srement lundi. Il
+faudra que vous trouviez un prtexte pour lui expliquer ce retard. Donc
+vous partirez, n'est-ce pas, dimanche matin de Clermont, comme vous
+deviez partir jeudi. Une fois Paris, vous irez gare Montparnasse. L
+seulement, partant dimanche soir, il y aura un petit changement: au lieu
+de prendre le train pour Saint-Malo, vous prendrez celui pour Granville
+qui part 9 heures du soir au lieu de 8 heures 45. Vous aurez donc un
+quart d'heure de plus pour dner. Le train part en haut galement, comme
+pour Saint-Malo. Donc, vous partez pour Granville dimanche 9 heures du
+soir. Vous arriverez Granville 6 heures 18 du matin. Le bateau, ce
+jour-l, ne part qu' 2 heures un quart de l'aprs-midi, cause de la
+mare. Vous prendrez donc la gare l'omnibus pour l'Htel du Nord. L,
+vous pourrez djeuner, vous reposer jusqu' midi, djeuner de nouveau et
+toujours l'omnibus de l'htel vous conduira au bateau. Vous arriverez
+ici vers 5 heures et vous trouverez quelqu'un au-devant de vous.
+
+J'ai, en effet, t assez souffrante--mais pas comme on vous l'a dit,
+et vous me trouverez mieux.
+
+Donc, lundi, et, en attendant, nous vous embrassons.
+
+Non seulement la lettre n'explique rien, mais c'est encore moi qui dois
+m'ingnier expliquer mon retard au gnral. Mme Marguerite m'en
+abandonne le soin. Merci de la surprise. Que vais-je bien trouver lui
+prtexter? Sans doute la sant de ma pauvre mre,--qui n'est
+malheureusement que trop souvent mal portante depuis quelques annes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'Htel de la Pomme-d'Or
+
+
+177
+
+_Lundi 17 mars.--Lundi 31 mars 1890_.
+
+Excutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite,
+je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitt
+dbarque la gare de Lyon, je me suis fait conduire la gare
+Montparnasse. C'est alors que j'ai commenc m'apercevoir que j'tais
+suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu' Jersey.
+J'en ai t trs effraye d'abord, et cela m'a gt mon trajet nocturne
+de Paris Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise
+observer avec curiosit les alles et venues du garde du corps que M.
+Constans m'avait fait le trs grand honneur de m'adjoindre.
+
+Arrive Granville 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer
+quelques bonnes heures l'Htel du Nord, de djeuner et de me rendre
+pied au bateau. La traverse s'est effectue par une aprs-midi
+magnifique,--vritable promenade de plaisance o le bateau glissait sans
+une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.
+
+Le capitaine circulait parmi les passagers, disant chacun un mot
+aimable. Il parut me remarquer d'une faon toute particulire, sans
+doute cause de ma coiffe--et fut tout particulirement aimable et
+galant avec moi.
+
+Tout coup, voici la terre qui s'aperoit, d'abord lointaine et
+confuse, puis de plus en plus distinctement. La cte est rocheuse, mais
+plus l'intrieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui
+s'tendent perte de vue. Une ruine, surmonte d'une tour, se dresse en
+face de nous. Le bateau la laisse droite et file toute vitesse sur
+le port de Saint-Hlier dont les jetes deviennent visibles. Le voil
+qui s'engage dans un goulet peine assez large pour lui laisser
+passage, puis qui dbouche dans un bassin trs vaste, o stationnent
+quantit de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'lve une
+sorte de fortin surmont du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent
+les maisons de Saint-Hlier.
+
+Ds que j'eus franchi la passerelle, j'aperois l'omnibus de la
+Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me dsigne l'htel, situ
+sur le quai mme presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est
+une maison sans apparence, pas trs haute, donnant sur une sorte de
+renfoncement. Je franchis une profonde porte cochre et me trouve dans
+une petite cour intrieure, plutt triste, qu'gayent peine quelques
+plantes vives alignes le long d'un mur. Une servante m'indique
+l'appartement du gnral: L'escalier dans le coin, droite, au second
+tage, au fond du couloir. Je monte l'escalier sombre, je suis un long
+couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a
+rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pntre dans une antichambre, de
+l dans une autre pice et me voici auprs d'eux.
+
+Le soir tombait, et, dans la pnombre, ils se tenaient assis aux deux
+cts de la chemine, auprs du feu qui se mourait. En me voyant entrer,
+ils se sont levs et m'ont embrasse affectueusement. Je ne pouvais pas
+trs bien distinguer leurs traits, mais la premire chose qui me frappa
+fut un embonpoint trs prononc qui dformait la silhouette de Mme
+Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rve tant
+caress allait enfin s'accomplir... Le gnral me dtrompa aussitt:
+
+Vous voyez ma chre Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et
+aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre
+mdecin de Saint-Hlier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait dj
+deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de
+Paris le docteur qui a soign Marguerite depuis son enfance. Il a pass
+deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son
+ordonnance avec les mdicaments ncessaires. Je suis bien heureux que
+vous soyez l: nous deux, nous la soignerons bien, notre chre petite
+malade, jusqu' ce qu'elle soit...
+
+Un accs de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit
+frissonner: c'tait une toux mauvaise, sche et rauque, qui lui
+dchirait affreusement la poitrine.
+
+On vint allumer les lampes gaz, et aussitt mes regards effrays se
+portrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait change! Ce
+visage, que j'avais laiss Londres si florissant, tait maintenant
+ple et amaigri. Les lvres taient toutes blanches et des cercles
+bleutres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa
+figure. Sous la robe de chambre en crpon noir, garnie de dentelles et
+de rubans, le ballonnement du ventre tait tel qu'on et pu croire la
+pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps autre, sa toux la
+reprenait, la secouant tout entire, lui congestionnant la figure, aprs
+quoi elle restait abattue et sans forces.
+
+Chaque fois le gnral se levait de son fauteuil, la prenait dans ses
+bras, la clinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en
+l'observant lui-mme. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine.
+Toutefois, j'aperus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi
+des filets argents dans la barbe blonde.
+
+J'tais si oppresse que j'avais peine rpondre aux questions qu'ils
+me posaient. Heureusement que le gnral tait en veine de causerie. Il
+montrait une confiance absolue dans le prompt rtablissement de Mme
+Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il
+semblait s'tre beaucoup attach l'le, en juger par la description
+enthousiaste qu'il se mit m'en faire.
+
+Huit heures sonnaient. On s'est lev pour aller dner. J'aurais suppos
+qu'on les servait chez eux. Il n'en tait rien. Le gnral a jet un
+fichu de laine blanche sur les paules de Mme Marguerite et, lui
+offrant le bras, l'a mene vers l'escalier. Ds les premires marches
+descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors,
+contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons
+ensuite traverse, m'a paru une vraie glacire. Je frissonnais quand
+nous sommes arrivs leur petite salle manger situe au fond d'un
+couloir, l'autre extrmit de cette cour. Au mme instant, Mme
+Marguerite a t saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes
+celles qui avaient prcd.
+
+ dner, tout apptit m'avait pass. Mme Marguerite toussait de temps
+en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du
+vin blanc du Rhin trs tendu d'eau. Quant au gnral, il faisait
+honneur au repas et continuait me parler de Jersey.
+
+Aprs dner, nous avons refait la traverse de la petite cour glaciale.
+Mme Marguerite a mont l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement
+sur le bras du gnral et s'arrtant plusieurs fois en route, trs rouge
+et essouffle. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement
+que j'avais dj remarqu chez elle, Londres, alors qu'elle paraissait
+cependant en si belle sant... Je n'ai pas eu le temps d'y arrter
+davantage ma pense, car, peine arrive dans sa chambre, Mme
+Marguerite a t reprise d'un affreux accs de toux, si violent qu'il
+lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorb.
+
+Le gnral m'a navement avou que cela se passait ainsi tous les jours,
+aprs chaque repas. J'tais outre. Je leur ai reprsent que cette
+maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne
+rsisterait pas au coup de froid qu'on prouvait en la traversant, que
+la monte de cet escalier aggravait la toux et que les dplorables
+accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade
+au plus haut degr. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se
+rsoudre, comme je les en suppliais, se faire servir dornavant chez
+eux.
+
+Ils trouvaient que cela prsentait trop d'incommodit pour le peu de
+temps qu'ils passeraient encore la Pomme-d'Or: car ils taient
+dtermins la quitter ds qu'ils auraient trouv une villa leur
+convenance.
+
+Autant cet htel, le meilleur de Saint-Hlier, pouvait tre agrable
+habiter pour un touriste, autant il leur prsentait d'inconvnients de
+toute espce. Le gnral s'y sentait trop regard, trop observ par les
+curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le
+docteur les avait compltement dcids partir en leur dclarant que la
+cuisine d'htel n'tait pas ce qu'il fallait l'tat de sant de Mme
+Marguerite.
+
+En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils
+m'assurrent que, le soir, on ne se rendrait plus la salle manger en
+passant par la cour, mais par l'intrieur de la maison.
+
+Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs
+modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pice
+claire par deux fentres anglaises, chssis glissant l'un sur
+l'autre. Ces fentres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au
+fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, trs confortables,
+et de petits meubles anglais tiroirs se dtachent sur la moelleuse
+moquette rouge. Dans un coin, le buste du gnral, en terre cuite.
+
+ ct, d'une part, la chambre du gnral, o il ne reste jamais, et,
+d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fentre
+double. Aux murs, l'toffe fleurons d'or sur un fond grenat qui
+tapissait, m'ont-ils expliqu, son cabinet de travail de la rue
+Dumont-d'Urville. Beaucoup de siges, un autre buste du gnral, en
+marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit
+s'tre cogn un jour trs fort, ce qui avait fait courir le bruit,
+l'htel, qu'il y avait eu tentative de suicide.
+
+Du bureau du gnral on passe dans une longue pice formant antichambre,
+et l se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pices en
+dpendent: en sortant dans le couloir, de suite main droite, la
+chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du
+secrtaire; puis, en tournant le coin, main gauche, une pice servant
+de dbarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une
+chambre d'ami qui m'a t donne.
+
+Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser
+encore le gnral d'habiter des palais fastueux... Quant notre
+personnel de service, il est tout aussi rduit: ma femme de chambre,
+Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'o elle va nous ramener
+toutes sortes d'objets qui rendront notre intrieur plus confortable;
+son mari, valet de chambre du gnral, et enfin notre cocher. Ajoutez-y
+un garon d'curie engag ici, un matre d'htel et une servante de la
+Pomme-d'Or attachs exprs nos ordres, et voil un strict minimum
+au-dessous duquel il tait impossible de descendre... Avec cela, aucune
+dpense extraordinaire, sauf, dernirement, l'achat d'un petit cheval
+atteler au tilbury... Eh bien! malgr toutes ces conomies, nous
+dpensons cependant deux fois plus que nous ne le prsumions!
+
+Nous tions rentrs dans leur chambre et nous y avons encore caus
+quelque temps. onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se
+levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a t saisie d'une nouvelle
+crise de toux, dchirante fendre l'me. Je me suis retire chez moi
+profondment angoisse, et la plus grande partie de la nuit s'est
+coule sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre
+cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans
+l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de
+plusieurs annes, ressuscitaient en moi. J'ai soign, hlas! et j'ai vu
+s'en aller, malgr tous mes soins, des proches atteints de la phtisie.
+D'instant en instant, l'effroyable vrit m'apparaissait plus nettement:
+Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...
+
+Le gnral ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais
+rien, jusqu' ce que la ralit m'et enfin ouvert les yeux...
+
+Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien
+de temps cela durera-t-il? Dans l'tat o je la vois, avec ce changement
+si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois
+pas qu'il soit possible que cela se prolonge au del d'une anne, de
+dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-tre encore un hiver,
+mais c'est le printemps qui est craindre, le printemps o se rveille
+tout ce qui doit vivre et o, en vertu de je ne sais quelle attraction
+mystrieuse, les tres condamns mort s'en vont vers le cimetire qui
+se couvre de gazon nouveau.
+
+Et alors, un jour le gnral se trouvera seul dans la vie...
+
+Misricorde!
+
+* * *
+
+Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entre chez moi. Elle
+apparaissait encore plus ple et dfaite, la clart du jour, que hier
+soir aux lumires. Elle s'est assise et elle m'a dit:
+
+Ma bonne Meunire, pendant que le gnral a t forc de sortir, je
+viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demand de
+retarder votre voyage... part le plaisir qu'elle nous cause, votre
+arrive devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de
+rester auprs de moi pendant tout le temps o ma femme de chambre serait
+absente, afin qu'en cas de complications dans mon tat de sant vous
+soyez l pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en
+ce moment, il faut, voyez-vous, songer tout cela...
+
+Elle s'est arrte, saisie d'un accs de toux qu'elle a cherch en vain
+ touffer dans son mouchoir. Quand il se fut apais, elle a repris:
+
+De plus, je voulais vous avoir prs de moi lors de la visite de mon
+docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre vous, en qui j'ai
+toute confiance, au cas o il y aurait eu quelque chose faire ou
+cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il tait
+donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous
+arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai t amene
+juger prfrable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes
+raisons auraient t trop longues expliquer au gnral: j'ai prfr
+vous demander de retarder vous-mme votre voyage, ce qui m'offrait le
+prtexte d'ajourner celui de Delphine... propos, avez-vous song ce
+que vous rpondriez au gnral s'il vous questionnait sur les motifs de
+votre retard?
+
+Oui, Madame, mais il ne m'a rien demand jusqu'ici.
+
+Tant mieux, esprons qu'il aura oubli... Maintenant, autre chose, je
+viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la
+brler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus
+sacre que vous n'en toucherez jamais un mot au gnral!
+
+Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en
+lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tir de son sein une
+enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine
+de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hsitation:
+
+C'est peut-tre bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous
+associer ce secret.
+
+Le rouge m'est mont la figure.
+
+Oh! Madame, me suis-je crie, je crois vous avoir fourni assez de
+preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!
+
+Elle a souri:
+
+Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunire, et je n'ai aucun doute
+blessant votre gard... Eh bien! je vais vous la donner l'instant
+cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas
+chaud chez vous.
+
+Elle a recommenc tousser. La soutenant par le bras, je l'ai
+reconduite sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en
+ai tir une ordonnance de mdecin que je lui ai rendue et une longue
+lettre de la mme criture, que je me suis mise parcourir
+fivreusement.
+
+C'tait une lettre suppliante, o le docteur lui parlait le langage le
+plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tt non
+seulement l'Htel de la Pomme-d'Or, mais l'le de Jersey, qu'il
+dclarait meurtrire pour elle. Il lui reprsentait que les plus graves
+consquences l'attendaient si elle hsitait davantage se transporter
+dans un climat plus ensoleill. Il en tait temps encore, mais tout
+juste: dans quelques mois, il serait peut-tre trop tard. Il lui
+indiquait la Sicile ou Naples comme le sjour le plus appropri la
+conservation de sa sant, ou tout au moins San-Remo, sur la Cte d'Azur,
+si le gnral tenait absolument rsider tout prs de France.
+
+En terminant, il invoquait un suprme argument: si elle faisait fi de
+ses conseils, si, pour ne pas contrarier le gnral dans ses projets,
+elle se sacrifiait lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la
+pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-tre, puis, aucune douleur
+n'tant ternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle
+entreprenait le ncessaire pour se soigner, elle et lui continueraient
+jouir de cet amour qui faisait leur bonheur tous deux.
+
+J'avais achev cette lecture et j'en tais tout mue, Mon regard
+interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des
+mains, puis elle me dit:
+
+Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie,
+regardez!
+
+Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.
+
+Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empcha en me serrant le
+bras nerveusement: Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle
+disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me
+donne et que je suis bien dtermine ne pas suivre... Quitter Jersey
+maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde empcher
+le docteur d'en parler personnellement Georges! Je n'y ai russi qu'en
+lui exposant que la chose avait besoin d'tre amene avec quelques
+mnagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire
+le ncessaire et en le priant de m'crire une lettre que je puisse
+montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.
+
+Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me
+suis mise supplier Mme Marguerite de revenir sur une dtermination
+qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de sjour et de ne pas
+se condamner volontairement une issue fatale, alors qu'elle n'avait
+qu' couter les recommandations du docteur pour vivre jamais
+heureuse.
+
+Elle ne me laissa pas continuer.
+
+Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. L o il a
+chou, vous ne russirez pas!
+
+Eh bien! Madame, rpliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de
+russir et de vous sauver malgr vous... Je vais tout dire au gnral!
+
+Elle plit et me fixa, les sourcils froncs, puis elle me dit:
+
+Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout l'heure encore que
+vous tiez incapable de manquer votre parole... D'ailleurs,
+pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi,
+tout s'oppose ce que j'aille en Italie, ou plutt ce que le gnral
+y aille, puisque rien au monde ne saurait le a sparer de moi, du moins
+tant que je serai vivante--et peut-tre mme plus tard... Le gnral a
+actuellement mille raisons pour rester Jersey, et il en a mille autres
+pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande
+bataille lectorale qui va se livrer Paris, la fin du mois prochain,
+pour les lections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa
+dernire carte. S'loigner davantage de Paris, en ce moment, serait une
+faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le gnral
+n'aime pas l'Italie, ou plutt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui
+a reu sa premire blessure et gagn sa croix dans la guerre de 1859 ne
+peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oubli... Vous voyez donc
+avec quelle rpugnance il m'accompagnerait l-bas. Certes, si je l'en
+priais, il y consentirait. Mais, srement aussi, je l'exposerais, en le
+faisant, de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on
+l'accuserait de nouveau d'avoir cd au caprice d'une femme, et l'on
+m'accuserait, moi... Ah! duss-je le payer du prix de ma vie, je ne veux
+plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait
+en insinuant que j'avais dtourn le gnral de son devoir...
+
+Elle dit ces dernires paroles avec des larmes dans la voix. Un violent
+accs de toux la secoua, elle reprit:
+
+Voyez-vous, ma pauvre Meunire, il faut que je trane mon boulet
+jusqu'au bout. J'aurai beau demander grce, j'aurai beau crier que je
+suis mortellement malade, on ne voudra croire ma maladie que quand
+j'en serai morte... Et puis, je n'ai mme pas le droit d'en parler, car
+ce serait jeter ds maintenant une douleur pouvantable sur son
+existence lui, dj si prouv... Mais halte-l, le voil qui
+revient!
+
+Le gnral rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une prsence
+d'esprit tonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un
+air joyeux:
+
+Georges, ma gurison est arrive... La Belle Meunire vient de
+m'apporter l'ordonnance du docteur et les mdicaments venus de Paris.
+
+Cela lui causa une joie vritable. Ils s'embrassrent comme aux
+meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Aprs l'avoir
+parcourue, il demanda:
+
+C'est tout? Le docteur n'a rien crit avec cela?
+
+Elle rpondit, du ton le plus naturel du monde:
+
+Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.
+
+Allons, dit le gnral en riant, ces mdecins sont tous les mmes.
+Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes votre
+intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!
+
+Le petit colis contenant les mdicaments se trouvait sur la chemine.
+Ils se mirent le dballer, tous deux, retournant chaque objet en tous
+sens, comme de vrais enfants.
+
+Eh bien! Belle Meunire, finit par me crier le gnral, qu'avez-vous
+rester toute morose dans votre coin, l'instant o le bonheur rentre
+chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous
+concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant,
+soigner notre chre petite Marguerite, et cela ds ce soir, pour qu'elle
+soit d'autant plus vite rtablie...
+
+Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!
+
+* * *
+
+On ne tarda pas descendre pour djeuner. Mme Marguerite s'effora
+de montrer plus d'apptit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine
+remarquer qu'elle buvait avec avidit, tandis qu'elle se faisait
+violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un
+violent accs de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit
+la courageuse et dclara qu'elle voulait absolument se promener en
+voiture avant de se rsigner garder la chambre pendant plusieurs
+jours.
+
+Je l'ai aide mettre une robe forme peignoir en drap amazone,
+soutache de noir, largie la taille exprs pour elle, comme si elle
+devait tre mre brve chance... Nous sommes monts dans le landau
+dcouvert et nous avons fait un grand tour travers l'le.
+
+J'ai pu me faire une premire impression sur Jersey, laquelle n'a pas
+vari depuis. J'ai trouv l'le extrmement jolie, mais d'une joliesse
+un peu mivre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le gnral,
+les plantes les plus mridionales, les agaves et les camlias, poussent
+ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre
+artificiellement chauffe. La vgtation a je ne sais quoi d'anmique et
+de plot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de
+pittoresque ma chre Auvergne, font presque compltement dfaut; les
+arbres mme sont rares; point de ruisselets ni de fraches cascades
+comme dans ma valle de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondules, o
+paissent des vaches maigres cornes rabattues vers le museau, et que
+parsment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes
+villas pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent
+disposes l comme si un enfant-gant les avait sorties de sa bote
+jeu.
+
+Ce qui m'a sembl le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui
+tantt apparaissait dans une troue, tantt disparaissait derrire
+quelque roche, et qui s'tendait, tout argente, sous le ciel
+merveilleusement clair.
+
+Pendant que nous roulions, le gnral me faisait les honneurs de l'le,
+qu'il connaissait maintenant par coeur, m'indiquait du doigt tous les
+sites intressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms.
+Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne
+humeur.
+
+Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulire que je ne
+leur avais jamais vue, et o il me semblait lire la volupt du sacrifice
+auquel elle s'tait dcide ce matin. Plus d'une fois, elle s'est
+penche sur ses paules et elle l'a bais sur les lvres avec une
+tendresse perdue. Ma pense se reportait alors ces promenades en
+voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la valle de Royat,
+et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitt la
+toux rauque me rappelait la ralit...
+
+Tout coup, Mme Marguerite se sentit si altre qu'elle exprima le
+dsir imprieux de boire. Le gnral ne voulut pas cder d'abord, car le
+mdecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine
+de ne pas se gurir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia
+avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer
+jamais et d'tre bien sage dans la suite, qu'il finit par arrter le
+landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une
+carafe pleine, toute couverte de bue, tant l'eau tait frache: Mme
+Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui
+retirer la carafe pour l'empcher d'en boire un troisime.
+
+Elle fut saisie aussitt d'une quinte de toux terrible. Le gnral l'a
+enveloppe de ses bras et lui a port son mouchoir aux lvres. Il y est
+venu quelques petites taches de sang.
+
+Ce n'est rien! a-t-elle dit ds qu'il lui a t possible de parler.
+C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!
+
+Le gnral l'a gronde d'avoir bu si avidement cette eau glace. Il a
+fait refermer le landau et il a ordonn au cocher de revenir toute
+vitesse sur Saint-Hlier.
+
+Aussitt rentrs l'htel, nous avons oblig la malade se coucher,
+et, le soir mme, le traitement a commenc. Il s'agissait d'abord de
+ragir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux
+vsicatoires qui devaient tre gards toute la nuit. Le gnral l'a fait
+lui-mme avec des prcautions infimes, et il a enroul ensuite des
+bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et
+d'adresse que je n'ai pu m'empcher de lui dire:
+
+Vrai, mon gnral, il fait bon tre souffrante avec un garde-malade tel
+que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain
+avec ceux que vous aimez.
+
+IL m'a regarde d'un air tonn:
+
+Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arriv
+d'administrer, qui que ce soit, la moindre pilule!
+
+Eh bien! mon gnral, je vous flicite et vous admire. Du premier coup,
+vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmire la plus accomplie!
+
+C'est plutt de la soeur de charit la plus exquise que j'aurais d
+dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il
+entourait sa chre malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et
+aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur
+le coeur de cette femme qui souffrait,--car ces vsicatoires l'ont fait
+atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que
+durant cette nuit de veille quels trsors de tendresse et de dvouement
+son coeur, Lui, renfermait.
+
+Le matin, quand nous emes droul les bandes de toile et dcoll
+doucement les vsicatoires, j'ai vu le moment o il faudrait les soigner
+tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'taient formes.
+J'ai pass au gnral de petits ciseaux d'argent: il les a levs, mais
+il est devenu en mme temps si ple que j'ai cru qu'il allait
+s'vanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui,
+laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps ador! Ma seule
+proposition a suffi lui rendre le courage qui avait failli lui
+manquer, et il a bravement accompli l'opration jusqu'au bout.
+
+Ah! j'ai eu rudement chaud! a-t-il dit avec un soupir de soulagement,
+quand le pansement fut termin.
+
+Ce mme jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions
+de son traitement, fort compliqu. Il y avait une potion prendre par
+cuilleres d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le
+ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparatre le
+gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et
+compotes. Tout cela, le gnral l'administrait l'heure militaire, sans
+une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il
+avait affich l'ordonnance prs du lit de la malade et il s'y rfrait
+constamment, se mettant dans des colres pouvantables si tout n'tait
+pas prt l'heure dire.
+
+Mais, ds qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une
+Sainte Vierge, la berant dans ses bras ainsi qu'elle a d le faire pour
+l'Enfant Jsus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns
+tendres, les autres gais, pour la rassrner.
+
+Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorise se lever. Elle
+garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit petit
+le train de vie ordinaire, tout en continuant sa mdication avec la mme
+rgularit. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au
+ventre, dont le gonflement diminuait vue d'oeil. L'apptit revenait,
+les lvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu
+diminu. Pour se rendre le soir dner, on montait maintenant quelques
+marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande
+salle manger de l'htel. Mais cela ne valait gure mieux, car la fume
+des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid
+de la cour. Plusieurs fois, les accs la saisirent au moment o elle
+dbouchait dans la grande salle commune, et c'tait navrant de la voir
+ainsi, sous les yeux de tous ces trangers en train de manger. Au retour
+dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de
+toux amenant de fcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient
+devenir plus rares.
+
+Ce mieux relatif comblait de joie le gnral. Il faisait plaisir voir,
+tant il tait heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prpara une
+surprise qui devait mettre le comble son bonheur. Deux amis taient
+venus de Paris et le gnral les avait promens pendant toute la
+journe. En attendant qu'ils revinssent pour dner, Mme Marguerite
+avait fait appeler sa couturire et, nous trois, nous nous sommes
+consultes sur ce qu'il y avait faire pour qu'elle pt se mettre en
+toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait t dans l'impossibilit
+de prendre un corset. Celui-ci gnait bien un peu: il fut coup et
+largi sance tenante.
+
+Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de
+tulle noir brod de jais, qu'elle avait d rapporter de Paris tout
+rcemment. Il y avait modifier la taille: nous y russmes par nos
+efforts combins. J'aidai alors Mme Marguerite s'habiller. Hlas!
+elle n'avait plus ses belles paules d'autrefois, et je jugeais, part
+moi-mme, qu'il tait prfrable de les voiler. Je pris donc du tulle et
+des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne
+puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la
+coquetterie ne m'aurait certainement pas accord, car la pauvre femme ne
+s'apercevait pas quel point elle tait change. Avec un flot de
+dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et
+taient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les
+lvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les
+cheveux, et nous emes un ensemble tout fait sduisant. Justement, ces
+Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du gnral. Mme Marguerite
+souleva la portire, derrire laquelle je me cachais (car je n'avais pas
+voulu me montrer ce dner) et pntra vivement auprs d'eux... Ce fut
+un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux
+invits. Quant au gnral, il ne disait rien: mais, l'ayant regard par
+une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.
+
+* * *
+
+Ds que Mme Marguerite eut paru suffisamment rtablie pour n'avoir
+plus garder la chambre, le gnral avait propos de reprendre les
+promenades en voiture de l'aprs-midi, en leur donnant pour but la
+visite de toutes les villas qui taient louer dans l'le. J'avais t
+assez imprudente, ce jour-l, pour lui demander pourquoi il tenait tant
+que cela rester Jersey, alors que d'autres pays, plus tides,
+pourraient leur offrir un sjour autrement agrable; cela m'avait valu
+un regard de reproche d'Elle et, de la part du gnral, cette rponse
+catgorique:
+
+Belle Meunire, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous
+battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi prs de
+France, un pays plus tide et plus sain que celui-l... Jersey? Mais
+c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de
+Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous
+attachent ici. J'ai un lieu de promenade prfr: le chteau de
+Montorgueil, et du haut de ce chteau, quand le temps est clair, je vois
+les ctes de France!
+
+En prononant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajout:
+
+D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre premire sortie sera pour
+Montorgueil.
+
+En effet, nous y sommes alls le lendemain. En fait de chteau, il n'y
+avait plus gure que des ruines, des murs crouls, des vestiges de
+tours, le tout perch sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un
+peu fatigue, s'tait assise chez le gardien, renonant nous
+accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du gnral. Quand
+nous fmes arrivs, le gnral laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer
+qui s'tendait nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de
+l'horizon, me dit:
+
+Tenez, notre France!
+
+Je portai les regards de ce ct. Je ne voyais que la mer et un bateau
+vapeur qui disparaissait, au loin. Le gnral me tendit une lorgnette.
+Aprs avoir longuement fix l'horizon, je finis par distinguer, dans la
+brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait tre la
+cte normande. Le gnral, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait
+les yeux sous la main dploye et disait:
+
+Tenez, je les aperois maintenant, je les distingue, les flches de la
+cathdrale de Coutances!
+
+Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotis par ce qu'il
+voyait. Une larme se mit descendre le long de sa joue.
+
+Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprs de
+Mme Marguerite.
+
+Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien
+des fois, je l'ai vu pleurer chaudes larmes, et un jour mme tomber
+genoux, la face inonde de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie
+qu'il aime si perdument et qui l'a proscrit.
+
+Le gnral nous rejoignit bientt, l'air proccup, et il demeura
+taciturne pendant le reste de la journe. Les jours suivants, il m'a
+fait voir tous les autres sites renomms de l'le, le phare de Corbire,
+o la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grves
+de Lecq, les grottes de Plmont, profondment entailles dans la falaise
+et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les
+submerge en montant... chacune de ces promenades, conformment au
+programme arrt, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient
+louer sur notre route.
+
+On s'tait peu prs dcid pour une proprit situe vers l'intrieur
+de l'le, une demi-heure de Saint-Hlier,--une maison de campagne
+plutt rustique, mais entoure d'un immense et superbe jardin,--quand le
+hasard d'une excursion la baie de Saint-Brelade nous fit dcouvrir,
+tout auprs, une villa qui surpassait en beaut tout ce que nous avions
+vu. C'tait une sorte de pavillon d't, en briques rouges, d'une
+lgance et d'une lgret de construction vraiment exquises, avec
+d'immenses vrandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre
+grimpant partout.
+
+Devant la maison s'tendait un bout de prairie qui, seul, la sparait de
+la plage. Derrire, le terrain s'levait assez fort, jusqu' un petit
+bois de pins. Le jardin, o il devait y avoir, en t, des milliers de
+roses couper par jour, occupait cette monte; un chemin, bord par une
+rampe pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en dcrivant
+plusieurs lacets parsems de bancs de charmilles formes tranges:
+tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre.
+Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades moiti brises, d'o
+l'on avait un coup d'oeil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
+
+ l'intrieur, la villa tait installe et meuble avec une coquetterie
+extrme. C'tait flambant neuf et d'un got parfait. Mais, n'y aurait-il
+rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait l une merveille qui
+suffisait, elle seule, rendre cette habitation dsirable entre
+toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fentres et des
+vrandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus
+belle de Jersey, qui se dcoupait en anse sablonneuse, termine par deux
+promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de chteau fort.
+gauche, droite, la cte s'tendait, couverte de prs et de jardins,
+parmi la verdure desquels mergeaient quelques maisonnettes blanches et
+le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de
+l'horizon, c'tait la mer perte de vue.
+
+Nous tions blouis. Nous ne pouvions nous dtacher de cet enchantement.
+Pourtant, le gnral exprima un regret:
+
+Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on
+voit de Montorgueil!
+
+Mme Marguerite aurait voulu arrter la location immdiatement, mais
+l tait la difficult: la villa venait d'tre achete par un Parisien,
+qui ne l'avait mme pas encore habite et qui n'tait peut-tre pas
+dispos la louer. Cette incertitude les dsola. Ils entamrent de
+pressants pourparlers le jour mme, et, ds cet instant, ils n'eurent
+plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
+
+Un matin, par un temps splendide, ils s'en allrent, tous deux, djeuner
+l-bas. Ils ne revinrent qu' la tombe de la nuit, heureux et ravis au
+del de toute expression. Ils me dclarrent que c'tait un sjour
+idal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rve. Ils se
+rjouissaient la pense que la location se conclurait sans doute pour
+le premier mai. Et, dj, ils faisaient les projets les plus dlicieux:
+ils reprendraient leurs promenades cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui
+_Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer;
+ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argents par
+le clair de lune...
+
+Mme Marguerite eut un mauvais accs de toux. Une grande tristesse
+s'empara de moi. Le gnral s'en aperut et m'en demanda la cause. Que
+lui rpondre?...
+
+Mon gnral, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra
+bientt partir, et j'aurais eu tant de bonheur tre encore l pour
+vous installer tous deux dans le nid que vous vous tes choisi.
+
+* * *
+
+Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours,
+prenaient le meilleur de la journe. En rentrant, le gnral passait
+dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrtaire, M. M...,
+recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes dsireux de
+lui tre prsents, puis se htait de rejoindre Mme Marguerite. Ils
+causaient ensemble et lisaient, aux deux cts de la chemine, jusqu'
+l'heure du dner, et ils reprenaient la causerie, aprs dner, jusque
+vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le
+gnral restait son bureau une heure ou deux, expdiait quelques
+lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras
+ Mme Marguerite pour la conduire djeuner. Aprs quoi, on partait
+en promenade.
+
+En somme, existence d'officier retrait qui contrastait du tout au tout
+avec celle que le gnral avait si longtemps mene.
+
+Ce changement n'tait pas sans ragir sur son tat d'esprit. Il avait
+gnralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent apptit,
+mais, n'empche qu' l'observer de plus prs, il apparaissait un
+peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie
+insuffisamment actif.
+
+Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'le ou bien disait de
+bonnes choses clines Mme Marguerite, et il abordait rarement des
+sujets plus srieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de
+chevaux o il m'avait mene, o Mme Marguerite avait tenu parier et
+o elle avait perdu, un colporteur courut notre voiture et nous tendit
+des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le
+gnral jetait une pice blanche cet homme. C'taient des images
+d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc
+d'Orlans et divers pisodes de leur vie, y compris l'audience de la
+8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.
+
+Un portrait du jeune duc tait accompagn de cette phrase: La prison
+est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de
+France!
+
+Un autre portrait le reprsentait en pioupiou, l'arme au pied, avec
+cette inscription en lettres tricolores:
+
+Le premier conscrit de France.
+
+Encore ce petit duc! fit Mme Marguerite, d'un ton de dpit.
+
+Le gnral lui prit les gravures des mains, les considra longuement,
+les sourcils un peu froncs, puis, les ayant froisses en boule, les
+jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.
+
+Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le gnral y mit fin
+aussitt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui tait pnible. Mais
+j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'tait brouill au
+moment o M. D... avait t invit fournir ses comptes. Mme
+Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse
+boulangiste, un coulage d'un million ou deux.
+
+La seule entreprise dont le gnral se proccupt vivement tait la
+prochaine lection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris.
+Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.
+
+En vue du rsultat qu'il entrevoyait, il se disposait mobiliser toutes
+ses ressources: car il entendait faire lui-mme les frais de ces
+lections. Le Comit boulangiste devait venir dans les premiers jours
+d'avril en confrer avec lui.
+
+Quant Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus
+grande srnit cette vie de Jersey, o les journes se passaient
+invariablement, pour elle, causer avec le gnral et avec moi, faire
+un peu de broderie, un peu de lecture, et crire des lettres. Elle ne
+laissait voir aucun dsir d'y rien changer et elle se montra
+inbranlable chaque fois qu'il m'arriva, tant seule avec elle, de lui
+rappeler ce que lui avait demand le docteur.
+
+Cependant, elle n'tait pas sans prouver quelquefois une inquitude
+secrte pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperue qu'un
+dimanche o je fus assourdie par des litanies entrecoupes d'une musique
+aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre,
+situe pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour
+regarder par une fentre ce qui se passait. Le bureau du gnral tait
+vide: je me mis la croise ouverte, et j'aperus l'Arme du Salut qui
+se dmenait sur le quai, devant l'htel. Je me retournai, et ce moment
+je vis, travers la porte dont le rideau tait un peu cart, Mme
+Marguerite, dans sa chambre, agenouille devant le crucifix d'ivoire
+suspendu prs de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue
+de cire, le regard fixe et les yeux tout dbordants de larmes. Je fis un
+mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperut et se leva,
+rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement trouble
+dans sa dvotion.
+
+Vous tes toute pardonne, fit-elle. Je suis, comme vous, une
+croyante... Hlas! ne suis-je pas en tat de pch mortel?... Alors, je
+prie Dieu et je demande sa misricorde de m'accorder encore la force
+de vivre du moins jusqu'au jour o j'aurai cess d'tre une
+pcheresse...
+
+Ce souci de mettre son coeur d'amante en rgle avec sa conscience de
+chrtienne la proccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire
+aboutir la procdure qu'elle avait intente en cour de Rome. Comme
+l'instruction de l'affaire s'ternisait, elle avait fini par s'adresser
+ un personnage de l-bas dont on lui avait vant l'habilet consomme
+en cette matire et l'influence trs grande sur les dcisions du
+Vatican. Aprs mr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu
+se charger de la soutenir auprs de Notre Saint-Pre. Le but poursuivi
+n'tait plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi
+celle de l'union du gnral, sous prtexte qu'il avait pous, sans
+dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet
+de l'instance en divorce du gnral ne leur avait pas permis de s'unir
+lgalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage
+religieux l'tranger. Des dpches chiffres s'changeaient sans
+cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait
+aussi de gros, de trs gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice
+n'aurait sembl trop lourd Mme Marguerite pour atteindre le suprme
+but de ses dsirs: cette bndiction du prtre, cette sanctification de
+leur amour qui lui permettrait de retourner, l'me tranquille,
+confesse et communion.
+
+Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant
+au gnral, il prfrait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi,
+chacun d'eux caressait son illusion: elle, la russite de cette
+entreprise, lui, le triomphe aux lections municipales de Paris...
+
+Mme Marguerite avait encore d'autres proccupations, dont elle ne se
+confiait pas mme au gnral.
+
+Elle crivit, son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter la
+poste, et elle en reut quelques-unes adresses au nom de sa femme de
+chambre. Bien qu'elle ne ft gure loquace sur ces sujets, je compris
+qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante;
+qu'il fallait compter avec deux co-hritiers; que la majeure partie de
+l'hritage tait en rente inalinable, d'o ncessit d'en revendre la
+nue proprit perte pour se procurer immdiatement une centaine de
+mille francs. Je devinai quelque chose de plus: tant alle Paris, de
+janvier fvrier, elle y a dchir le testament par lequel elle avait
+institu lgataire universelle la jeune femme dont elle aurait rv de
+faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le gnral ne prononaient
+plus le nom, tant ils avaient eu souffrir de son ingratitude...
+
+Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon
+esprit... Son devoir, elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte
+ lui de refuser?...
+
+Sur ce point, elle ne m'a rien rvl, mais un jour elle a eu un mot qui
+m'a beaucoup frappe. Je venais de lui raconter comment les journaux
+avaient rapport que Mme Boulanger faisait des conomies pour
+rserver un morceau de pain son mari quand il lui reviendrait, bris
+par la vie...
+
+Elle m'a regarde singulirement, puis elle a dit, avec un sourire
+trange:
+
+Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le
+gnral n'aura besoin de rien, ni de personne.
+
+* * *
+
+Les jours s'taient vite couls. La femme de chambre de Mme
+Marguerite tait revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte
+que ma prsence ne leur offrait plus d'utilit. Ils auraient bien voulu
+me retenir quand mme; malheureusement, ma soeur m'crivait que notre
+mre tait retombe malade, et cela me mettait sur des charbons ardents.
+Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi.
+Mais, avant de m'en aller, je devais prouver une motion terrible.
+
+C'tait l'avant-veille de mon dpart. Ils avaient des invits. Je leur
+avais demand la permission de ne pas dner avec eux, et, mon repas
+rapidement termin, j'tais remonte dans leur appartement pour lire un
+roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent
+eux-mmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'tais place sur le
+divan de l'antichambre, un coussin sous la tte et le dos tourn la
+porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas referme. J'tais tout
+absorbe dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du
+couloir, j'entendis prononcer le nom du gnral et celui de Mme
+Marguerite, ce qui me forait, presque malgr moi, de prter l'oreille
+ce qui se disait.
+
+C'taient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui,
+sans se douter de ma prsence, causaient tranquillement chez eux, leur
+propre porte demi ouverte. Le mari tait phtisique au dernier degr;
+il se plaignait amrement sa femme de ce que Madame avait eu la
+pingrerie de ne pas lui payer sa dernire note de mdecin, se montant
+500 francs. L-dessus, les voil qui se sont mis dgorger tout ce que
+leurs mes renfermaient l'gard des matres.
+
+J'avais eu, jusqu'alors, la navet de croire que ces gens-l, qui
+n'taient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de
+l'affection, du moins un dvouement absolu Mme Marguerite. Elle les
+avait combls de bienfaits. Elle les avait tirs de la misre la plus
+noire. Elle ne cessait d'abandonner sa Delphine pour des milliers de
+francs de linge et de toilettes peine portes. l'htel, elle leur
+avait assign, ct de leur propre appartement, une chambre de faade
+avec vue sur la mer. Ils taient servis aussi bien que leurs matres, et
+mme mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des
+gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient mari leur fille,
+Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le
+gnral avait ajout 150 louis d'or.
+
+Ah! dans ce qu'ils taient en train de se communiquer, ils
+apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux,
+qui auraient d baiser les pieds de leurs matres, ne trouvaient que des
+mchancets en dire: pis que des mchancets, des objections tellement
+immondes que le coeur m'en battait tout rompre de surprise et de
+douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie clatait, plus leur
+haine s'exasprait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des
+accents d'une frocit qui me glaait jusqu' la moelle. Ils se
+rjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au gnral et
+Mme Marguerite, de ses dfaites lui, de sa maladie elle.
+
+Ah! la Margot, profra le valet avec un rire dmoniaque, la voil
+malade comme moi maintenant!... Tiens, a me fait rire aux larmes quand
+je l'entends qui crache sa poitrine...
+
+Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son
+ignominie... Mais le coeur me battait trop violemment... La force me
+manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Quand je revins moi, j'tais cette mme place, Mme Marguerite me
+faisait respirer un flacon de sels et le gnral me tapait dans les
+mains. Ils poussrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au
+mme instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre
+d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a d
+comprendre, car, devenue trs ple, elle s'est retire aussitt et elle
+ne s'est plus, ds lors, montre sur mon chemin.
+
+Quand je fus tout fait remise, le gnral et Mme Marguerite m'ont
+emmene dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'tre
+de cet vanouissement dans lequel ils m'avaient trouve, exsangue comme
+une morte. Je ne pus d'abord rien leur rpondre d'autre que:
+
+Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...
+
+Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur rvler ce que
+ces misrables avaient profr sur le compte de Mme Marguerite, le
+gnral les aurait tus. Si j'avais seulement rpt la centime partie
+de leurs propos infmes, ils eussent t chasss sur l'heure. Je n'osais
+pas... Je finis par dclarer au gnral que ces gens-l avaient mal
+parl de lui.
+
+Bon! s'cria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore
+une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon
+valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'
+admettre son frre sur la liste de mes candidats investis, aux lections
+dernires!... Dire que j'allais encore l'envoyer Paris avec un stock
+de lettres pour les lections municipales!... Je vous sais fameusement
+gr de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours,
+et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.
+
+* * *
+
+Le lundi 31 mars, au matin, je suis entre dans leur chambre pour leur
+faire mes adieux. Ils m'ont demand affectueusement ce qu'il me serait
+agrable d'emporter comme souvenir.
+
+Un bijou, leur ai-je rpondu. J'entends, le pendant du bijou que vous
+m'avez fait la joie de me donner Londres.
+
+Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:
+
+Voyez comme nos penses se rencontrent... J'y avais song et j'ai
+envelopp hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous
+sont confies par le gnral pour que vous les jetiez la poste
+Paris.
+
+Et maintenant, dpchez-vous, le bateau siffle pour le dpart!
+
+Ils m'ont embrasse et, serrant dans mon sac main le prcieux paquet,
+j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.
+
+Nous voici Granville. Le bateau est amarr, on va descendre. Je
+franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais dj
+remarqu les regards obstinment fixs sur moi. Il me serre de si prs
+que je me retourne--juste temps pour lui voir adresser un signe un
+monsieur occup dvisager les arrivants et dans lequel j'ai devin un
+commissaire de police. Je me rends la douane avec tout le monde.
+
+Puis, en toute hte l'htel, les passagers du bateau taient dj
+attabls.
+
+Vers la fin du repas, un monsieur barbe grisonnante, plac prs de
+moi, me dit doucement:
+
+Madame, vous avez d sans doute vous en apercevoir... Il m'a sembl
+remarquer que vous tiez suivie par des agents secrets.
+
+N'en tait-il pas lui-mme? tout hasard, je lui rpondis d'un air
+candide:
+
+Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutt vous. J'allais
+vous faire la mme remarque. Il nous a bien sembl tous que vous tiez
+fil.
+
+Le monsieur prit une expression vaguement inquite.
+
+Aprs djeuner, je me promenai travers la ville, jusqu'au train de
+cinq heures.
+
+ Mantes, tant enfin reste seule dans mon coup, je dballai le
+paquet. Il contenait exactement 70 lettres dj toutes timbres,
+adresses soit de la main du gnral, soit de celle de son secrtaire;
+plus une grande enveloppe blanche cachete. L'ayant ouverte, j'en
+retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite
+avait crit: remettre de suite ma concierge, 39, rue de Berry.
+
+Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.
+
+La voil telle qu'Elle tait il y a deux ans et demi, quand je l'aperus
+pour la premire fois, et mme il n'y a que six mois, mon dpart de
+Londres! Son buste de desse se trouve merveilleusement moul dans une
+toilette de soire que je me souviens lui avoir vue Royat, lors de son
+second voyage: une toilette en velours hliotrope, avec panneaux
+soutachs d'or et garnis de pampilles dores. Ses magnifiques bras sont
+nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase
+ fleurs, la main gauche tient un ventail en plumes d'autruches noires
+ manche d'bne et ferrure d'or surmonte de la couronne vicomtale.
+Au corsage, un immense saphir entour de diamants, cadeau du gnral.
+Dans les cheveux, un diadme en brillants. Dieu, quel point elle est
+blouissante,--ou plutt, hlas! quel point elle le fut!
+
+Paris, gare Montparnasse! Il est quatre heures du matin. Je dcide de
+jeter immdiatement la poste les lettres du gnral, mais en me jurant
+de rendre fameusement dure la tche de quiconque voudrait me suivre. Je
+commence par me faire conduire directement la gare de Lyon et par y
+dposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac main.
+Le jour va bientt poindre. Rassure par les quipes de balayeurs qui
+sillonnent la chausse, je descends pied jusqu' la place de la
+Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la premire crmerie que je
+trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de
+La Rochelle, je hle un second fiacre. Il m'arrte plusieurs bureaux
+de poste o je jette une partie de mes lettres. Je le lche aux Halles
+et j'y achte une splendide gerbe d'oeillets l'intention de Mme
+Marguerite. Je me rends de ce pas Notre-Dame; j'assiste au premier
+office du matin. En sortant, je retiens une troisime voiture, qui me
+mne d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse.
+J'en prends une quatrime sur le boulevard en donnant ordre de me
+conduire 25, rue de Berry. Je mets la poste, en route, les dernires
+lettres qui me fussent restes. Arrive destination, je paye le cocher
+et je me glisse travers la porte peine entr'ouverte. J'aperois, au
+fond d'une cour, un domestique favoris, le plumeau la main. Allant
+vers lui, je lui demande carrment:
+
+Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plat?
+
+Ahuri, il me rpond qu'il ne connat personne de ce nom. Mais je fais la
+sourde oreille et j'insiste, afin de laisser la voiture le temps de
+filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:
+
+Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... a n'a jamais
+habit par ici: c'est ce que nous appelons, Paris, le coup du lapin!
+
+Le laissant ricaner tout son aise, je suis ressortie. La rue tait
+vide. Au bout d'un instant, j'tais au numro 39, une grande et belle
+maison, tout fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre
+aprs avoir caus avec la concierge assez longtemps pour tre sre que
+je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de
+temps perdre: j'ai vite pris une rue conduisant l'avenue des
+Champs-lyses, o j'ai saut dans une voiture--et, fouette, cocher,
+pour la gare de Lyon! neuf heures du matin, je partais pour Clermont,
+et sept heures du soir j'tais rentre chez moi. Un chagrin m'y
+attendait: ma pauvre mre est bien mal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Du Retour au second Voyage de Jersey
+
+
+* * *
+
+178.--_Vendredi 11 avril_.
+
+Faut-il que j'ai t angoisse par la crise que vient de traverser ma
+pauvre mre, pour avoir nglig jusqu' ce jour de leur crire! Je l'ai
+fait aujourd'hui, et je leur ai envoy aussi de nos fruits confits
+d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait
+tant croquer, aux jours, lointains dj, o ils taient mes htes.
+
+* * *
+
+179.--_Vendredi 18 avril_.
+
+Je viens de recevoir la rponse de Mme Marguerite:
+
+Mardi 15.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Nous commencions trouver votre silence bien long et nous nous en
+tourmentions. C'tait, en effet, pour une triste raison que vous ne nous
+criviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voil votre
+mre, j'en suis sre, en pleine convalescence.
+
+Oui, ma bonne Meunire, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez
+si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est--dire
+dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hte de quitter cet htel
+et d'tre chez nous.
+
+Ces infmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur
+pour moi. Je suis enchante de la nouvelle femme de chambre que j'ai.
+C'est une travailleuse, trs soigneuse, trs attentionne, trs
+avenante. Cela nous change.
+
+Savez-vous, ma bonne Meunire, que vous venez de nous gter
+horriblement. Nous avons reu hier une caisse pleine de bonnes choses...
+
+J'ai dclar qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait
+Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.
+
+Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre
+continue diminuer. Je suis sre qu'une fois l-bas, je me gurirai
+tout fait.
+
+Au revoir, ma bonne Meunire, nous avons t bien, bien contents de
+vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons
+bien. Vous nous reviendrez ds que votre saison sera finie. Le gnral
+et moi, nous vous embrassons de tout coeur.
+
+Vtesse DE B...
+
+Voil de bonnes nouvelles: la disparition des deux misrables, la
+location de Saint-Brelade!
+
+ Paris, la lutte lectorale devient de plus en plus ardente pour le
+scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps corps dsespr
+entre le boulangisme et ses adversaires.
+
+* * *
+
+180.--_Lundi 28 avril_.
+
+Quel dsastre! Qui aurait pu prvoir qu'ils ne seraient mme pas vingt,
+pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un
+boulangiste, un seul, d'lu!
+
+Et c'est pour aboutir cela que le Comit boulangiste a retenu dans la
+lutte, malgr lui, le gnral qui avait eu la sagesse de vouloir
+l'abandonner ds l'chec des grandes lections de septembre!
+
+Malheureux gnral! Ils lui en avait cont tant et tant, dans son le
+d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre
+de l'espoir... Quelle confiance on tait arriv lui inspirer dans la
+fidlit de ses lecteurs parisiens, de ses meilleures troupes, ainsi
+qu'il disait avec orgueil!
+
+...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installs Saint-Brelade. Ah!
+la triste pendaison de crmaillre!
+
+* * *
+
+181.--_Vendredi 2 mai_.
+
+Le Comit boulangiste s'est rendu Jersey afin de tenir conseil avec le
+gnral. On donne entendre que des dcisions extraordinaires
+pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la
+rentre du gnral avant le second tour de scrutin, c'est--dire demain
+au plus tard.
+
+* * *
+
+182.--_Lundi 5 mai_.
+
+Le dsastre est complet. Le second tour de scrutin a parachev l'oeuvre
+du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste lu, ce qui
+porte le total deux. Voil pour le Conseil municipal de Paris: quant
+aux conseillers gnraux de la banlieue, tous les lus sont
+antiboulangistes.
+
+Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurs fidles,
+je ne sais mme pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace
+autour de moi. C'est maintenant le lchage universel: tout le monde
+tourne casaque, tandis que les ennemis du gnral affectent des airs de
+toradors foulant aux pieds la bte abattue.
+
+Quant moi, qui ai la navet de ne pas comprendre que les revers de
+fortune puissent rien changer l'amiti, et qui viens d'crire au
+gnral qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon
+absolu dvouement, je comparerai son histoire politique l'volution
+d'une belle toile.
+
+Elle gravitait dans la nuit quand tout coup elle est apparue,
+scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet.
+Elle a rapidement grandi, inquitant bientt ceux que son clat
+aveuglait, mais merveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle
+parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le
+soleil d'Austerlitz...
+
+Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comte est arrive remplir
+tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise dcrotre,
+descendre rapidement vers le nant. La fuite, la Haute-Cour, puis la
+dfaite en province, commence par les lections des Conseils gnraux,
+consomme par les grandes lections du mois de septembre: voil les
+chelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.
+
+Adieu, belle toile! Ta descente est acheve!
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+* * *
+
+183.--_Jeudi 22 mai_.
+
+Le Comit boulangiste n'est plus. Il a termin hier son inutile
+existence, remplie surtout de manifestes trs creux et de notes payer
+trs charges. _De Profundis_!
+
+La France n'aura pas une larme de regret.
+
+* * *
+
+184.--_Vendredi 6 juin_.
+
+La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orlans a t rendu
+son papa.
+
+J'ai de nouveau crit, aujourd'hui, Saint-Brelade, non sans fliciter
+le gnral d'tre enfin dbarrass de son Comit.
+
+* * *
+
+185.--_Mercredi 25 juin_.
+
+Une longue et trs curieuse lettre de Mme Marguerite:
+
+Dimanche 22 juin.
+
+Vous n'tes pourtant pas, j'en suis sre, ma bonne Meunire, dans ceux
+qui abandonnent quand le succs tarde venir... et pourtant, vous
+agissez un peu comme si vous n'tiez plus boulangiste... Votre silence
+nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien
+vilaines choses. crivez-nous vite et nous vous pardonnerons.
+
+Nous sommes installs Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous
+nous y trouvons merveille. Ma sant, ce bon air, s'est tout fait
+remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouv ma taille d'autrefois.
+Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte merveille. Nous avons avec
+nous la mre et la cousine du gnral. Nous sommes donc entours, avec
+les bons amis qui viennent nous voir, d'une faon trs douce. Nous ne
+sommes donc ni malheureux, ni dcourags par les trahisons dernires.
+Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.
+
+Le gnral n'ayant plus son Comit qui lui a fait plus de mal que de
+bien, va reprendre toute sa popularit, popularit qu'il a acquise sans
+son Comit... Il travaille donc beaucoup et espre trs fort dans
+l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux
+ennemis. Dites-leur que le gnral a gard toute sa confiance, qu'il est
+sr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a t tromp,
+qu'il l'est encore, comme il est affreusement vol. Il se rappellera
+alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospre et la France
+entire demandera le gnral grands cris. Pour que cela arrive le plus
+vite possible, il ne faut pas que le gnral travaille seul. Il faut
+que nous l'aidions tous.
+
+Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut
+faire beaucoup de propagande un nouveau journal qui va paratre d'ici
+peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du gnral. Nous vous
+en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi
+qu'une lettre du gnral crite la direction de ce journal. Il faut,
+ma bonne Meunire, vous atteler cette propagande et trouver un grand
+nombre d'abonns. Ce journal ne paratra qu'une fois par semaine et ne
+cotera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites
+bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en mme
+temps trs intressant. Vous tes trs intelligente, trs dvoue, vous
+aimez de tout coeur notre gnral: travaillez donc beaucoup pour ce
+journal. Vous tes mme, surtout pendant la saison de Royat, de le
+faire avec succs. Faites de la propagande galement Clermont. C'est
+dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...
+
+Le gnral se porte merveille, il engraisse mme beaucoup. Ds que
+votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-mme. Nous
+esprons que votre mre va bien et que ce n'est pas sa sant qui est
+cause de votre silence. Allons, crivez-nous vite, et bientt.
+
+Nous vous embrassons de tout notre coeur.
+
+B. B.
+
+ Le gnral fait envoyer galement des exemplaires M. B... Dans votre
+propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme.
+Hlas! ces malheureuses lections ont cot deux fois plus cher que je
+ne le pensais.
+
+Je lui ai rpondu immdiatement,--par lettre charge, puisque de nouveau
+mes deux dernires missives ne leur sont pas arrives en mains... Je
+lui ai promis de m'employer de toutes mes forces la propagande qu'ils
+voulaient bien me confier.
+
+Je n'attends plus que le journal annonc. Mais je tremble que, dans la
+situation actuelle, les rsultats possibles ne soient en disproportion
+absolue avec l'effort dploy...
+
+* * *
+
+186.--_Dimanche 6 juillet_.
+
+La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais un grand journal,
+ou alors une sorte de revue, comme il en parat tant Paris une fois
+par semaine. Quelle dception en recevant cette mince gazette, identique
+par le format et l'apparence la plus modeste des feuilles d'intrt
+local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!
+
+Je suis dsole. Autant vouloir placer les actions d'une maison de
+crdit en pleine dconfiture!
+
+* * *
+
+187.--_Mercredi 16 juillet_.
+
+On nous informe, de Jersey, que l'amie du gnral Boulanger a t
+atteinte d'une fluxion de poitrine. L'tat de Mme de Bonnemain, aprs
+avoir inspir d'assez vives inquitudes aux htes de Saint-Brelade, est
+maintenant tout fait rassurant.
+
+Quand cet entrefilet m'est tomb sous les yeux, cette aprs-midi, vite,
+j'ai crit au gnral, le suppliant de me tranquilliser. Je venais
+justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.
+
+* * *
+
+188.--_Dimanche 24 aot_.
+
+Aprs la dfaite, la trahison: c'tait fatal. Il s'agissait seulement de
+savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de
+sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est
+srement un de ceux qui formrent le Comit du gnral, qui reurent ses
+confidences et qui partagrent ses secrets.
+
+De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux
+dernires miettes: puis, quand les revers furent arrivs, quand il fut
+bien sr qu'il n'aurait plus rien retirer de l'entreprise, ni rien
+craindre du matre proscrit, il a port tout cela au journal qui
+pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.
+
+Le scandale produit par l'apparition de ces Coulisses du Boulangisme,
+dans le _Figaro_, est sans nom.
+
+* * *
+
+189.--_Mardi 26 aot_.
+
+Enfin, j'ai pu me procurer le numro du _Figaro_, introuvable depuis
+deux jours, autour duquel tous les journaux mnent un tel tapage cause
+des rvlations qu'il contient sur Mme X...
+
+Pauvre Mme X...! Il lui a t fait la faveur d'un chapitre entier.
+
+Ah! comme Mme Marguerite a d cruellement souffrir en lisant ces
+lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein
+coeur! Quels tourments affreux elle doit prouver cette heure mme, en
+songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les
+yeux cet article infme qui la classe sans faon parmi les matresses et
+les bonnes fortunes du gnral, qui parle de leur amour si sacr comme
+d'une liaison publique et affiche, qui lui reproche textuellement de
+n'avoir pas t le conseiller clair et nergique qu'il et fallu au
+gnral, de n'avoir pas t ambitieuse pour lui, d'avoir obi des
+sentiments ordinaires, d'avoir t une amoureuse goste, de lui avoir
+fait tout sacrifier et d'avoir t l'obstacle sa fortune; qui, bien
+plus, l'accuse d'avoir prpar et excit le gnral la fuite, et qui,
+prtendant pntrer dans le secret de son me, ose insinuer qu'en
+elle-mme cette fuite a d la rjouir!
+
+Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout
+l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas crire! Une chose
+au moins aurait d vous toucher: un peu de piti envers un pauvre tre
+souffrant, min dj par une maladie terrible, et que vos rvlations
+peuvent faire mourir...
+
+* * *
+
+190.--_Mardi 2 septembre_.
+
+Ce que je redoutais tant se ralise. Je viens de lire dans un journal
+que Mme de B... aurait eu une rechute trs grave.
+
+Affole, j'ai couru Clermont et j'ai tlgraphi au gnral:
+
+_Vous supplie envoyer nouvelle sant. Attends rponse anxieusement_.
+
+* * *
+
+191.--_Samedi 6 septembre_.
+
+Grces soient rendues au ciel! La nouvelle tait fausse et mon alarme
+vaine. Voici ce que m'crit Mme Marguerite elle-mme:
+
+Mercredi 3 septembre.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela
+n'est pas tout fait notre faute. J'ai t bien malade tout le mois de
+juillet, ayant btement attrap une grosse pleursie. Mais, grce
+Dieu, cela n'tait pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont
+bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument
+gurie et mme mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous
+voir, ma bonne Meunire. Si, ensuite, je ne vous ai pas crit au mois
+d'aot, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore
+beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant
+beaucoup, trouv le temps de vous dire que nous vous aimons toujours
+bien. Hier, nous avons reu votre dpche, et, vous voyez, quoique trs
+prise, trs occupe, nous y rpondons, car nous vous aimons bien et nous
+esprons bien vous revoir bientt.
+
+Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous
+pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce
+bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout coeur.
+
+Bien vous.
+
+* * *
+
+192.--_Vendredi 3 octobre_.
+
+Le mois de septembre s'est achev, mais la lessive boulangiste ne
+semble pas vouloir toucher sa fin. Quelle lessive, bont divine! De
+mmoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assist pareil
+entre-croisement de polmiques, de dmentis, d'altercations
+personnelles, de duels, de procs-verbaux, de lettres de tmoins, le
+tout agrment de la collection la plus complte qui se puisse imaginer
+d'outrages de toute espce. C'est une mle gnrale o se confondent
+tous les partis.
+
+* * *
+
+193.--_Lundi 27 octobre_.
+
+Mme Marguerite ne m'ayant pas encore rpondu au sujet de mon voyage
+Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait esprer, dans sa dernire lettre,
+pour le 15 de ce mois, je viens de leur crire que j'attends leurs
+ordres.
+
+* * *
+
+194.--_Mardi 25 novembre_.
+
+L'hiver est prcoce cette anne. Nous avons eu de la neige en masse. Il
+gle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire l-bas, sur le
+bord de l'Ocan, Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids
+peuvent avoir pour la sant de Mme Marguerite. Je viens de leur
+rcrire.
+
+* * *
+
+195.--_Samedi 6 dcembre_.
+
+Reu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:
+
+Mardi 2 dcembre.
+
+Ma bonne meunire,
+
+Pour sr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que
+nous ne pensons plus vous... Voil qui serait mal vous... Nous vous
+aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger
+pour nous venir bientt. Je suis sre que cela vous fera plaisir de
+revoir le gnral bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et
+d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez galement beaucoup mieux.
+J'ai t dernirement Paris--une des causes de mon long silence,--et,
+l, j'ai consult les plus grands mdecins. Ils ont tous dclar que je
+n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons taient
+trs bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand mon estomac, il
+est remis et j'ai repris, avec mme un peu de maigreur, mes mesures
+d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien
+entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous
+renseignerons comme pour les autres fois.
+
+Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze
+jours Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela...
+Nous y avons fait un trs agrable sjour. Nous venons d'avoir un temps
+trs froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas
+avoir trs chaud chez vous. Comment va votre mre? J'espre que sa sant
+ne vous empchera pas de venir. Le gnral et moi nous vous embrassons
+de bonne amiti.
+
+Vtesse DE B...
+
+* * *
+
+196.--_Jeudi 1er janvier 1891_.
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Le premier janvier de l'anne passe tait dj bien triste pour lui, et
+cependant c'tait avant le dsastre des lections municipales, c'tait
+avant les Coulisses du Boulangisme, et c'tait avant sa maladie,
+Elle!
+
+Elle! Voil tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'croulement de
+tout ce qu'il rvait. Voil le seul lien qui l'attache encore la vie.
+
+Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!
+
+* * *
+
+197.--_Lundi 12 janvier_.
+
+J'ai reu la rponse aux deux lettres que je leur avais envoyes, le
+mois dernier et au jour de l'an:
+
+Jeudi 8.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Nous avons t bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la
+dernire qui nous dit que vous tes rassure sur la sant de votre
+soeur... Nous pensons bien souvent vous et nous avons grand dsir de
+vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous
+n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous crirai la
+date laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en
+rjouissons l'avance. Malgr l'hiver absolument rigoureux que nous
+avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au gnral, il se porte
+merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et
+le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. crivez-nous, dites-nous ce
+que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout
+savoir, tout connatre.
+
+Nous dsirons que votre mre aille le mieux possible. Nous vous
+souhaitons ce que vous dsirez, d'autant plus que mon coeur me dit que ce
+que vous dsirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre
+dsir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sre!...
+
+Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.
+
+B. B.
+
+J'ai rpondu sur-le-champ,--mais, quant la politique, je me suis
+contente d'crire que la sant des miens m'avait proccupe tel point
+que je n'ai plus caus avec personne, ni lu aucun journal, depuis des
+semaines.
+
+D'ailleurs, qu'aurais-je eu leur dire qui pt les intresser? Des
+mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vrit? Ce serait encore pire!
+La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans
+rsurrection possible. Le regain d'actualit que lui avaient donn les
+scandales est lui-mme tomb. Les polmiques se sont teintes et l'on ne
+reparle plus du gnral que de loin en loin, comme d'un personnage
+historique dont l'aventure se voile dj dans la brume du pass.
+
+* * *
+
+198.--_Lundi 9 fvrier_.
+
+Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon
+voyage, remis de mois en mois depuis octobre:
+
+Jeudi 5 fvrier.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Si je ne vous ai pas crit plus tt, c'est que nous venons d'avoir,
+pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour
+tout ce mois-ci. Cela nous dsole beaucoup parce que cela nous force
+reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est
+que, puisque nous sommes malheureusement forcs de vous retarder d'un
+mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons
+de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez
+plus rien?--Voil: c'est que, venant cette poque, outre le grand
+plaisir que nous aurons vous revoir, vous pourrez nous tre utile.
+Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours,
+trois semaines, peut-tre plus... Voil ce qui nous fait plaisir!
+Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester
+le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?
+
+Le gnral a t, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis.
+Mais il est, maintenant, tout fait guri. Moi, je vais mieux, tout en
+n'ayant pas encore une sant bien robuste. crivez-nous bien vite que
+nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez
+pour laisser votre maison le long temps que nous vous rclamerons.--Quel
+hiver affreux vous avez d avoir... Ici, pour le pays, il a t
+terrible: mais, chez vous, quelles misres il y a d avoir...
+
+Au revoir, ma bonne Meunire, nous vous affectionnons bien, nous vous
+embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.
+
+B. B.
+
+Je suis de plus en plus inquite par les nouvelles qu'elle m'envoie sur
+son tat. Dans sa dernire lettre, elle me disait: Je ne me porte pas
+trop mal. Maintenant, elle m'crit: Je vais mieux, tout en n'ayant pas
+encore une sant bien robuste. J'ai relu un vieux paquet de lettres
+d'un parent qui s'en est all de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois,
+il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu' la fin...
+
+* * *
+
+199.--_Jeudi 26 fvrier_.
+
+On m'a montr un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue
+Paris il y a quelques jours, a t atteinte d'une pneumonie.
+
+J'allais courir la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient
+supplie d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me
+rappelant les faux bruits qui m'avaient dj alarme au dbut de
+septembre.
+
+Je me suis donc rsigne crire seulement. Mais o? En quel endroit
+est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoy
+une lettre et une autre Saint-Brelade.
+
+* * *
+
+200.--_Vendredi 13 mars_.
+
+Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journe,
+puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux
+semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reue de Mme
+Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publie
+par les journaux.
+
+HOTEL DE BELLEVUE
+
+BRUXELLES
+
+Mercredi 11.
+
+Ma belle Meunire, il y a une dizaine de jours, nous vous avons crit
+afin que vous ne soyez pas trop tourmente par la lecture des
+journaux!... Avez-vous reu cette lettre?... Selon toutes les
+probabilits, nous croyons qu'elle n'a pas d vous parvenir. Je vous
+racontais qu'ayant t oblige d'aller Paris, il y a maintenant trois
+semaines, j'ai t prise, Paris, d'une congestion pulmonaire. Le
+gnral, vous comprenez, s'est affol de me sentir malade loin de lui.
+Moi galement, j'en tais si malheureuse que cela augmentait ma fivre,
+et les mdecins ne voulaient pas me laisser retourner Jersey.
+Heureusement, le gnral a eu la bonne pense de Bruxelles. J'ai pu
+faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvs ici.
+
+Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soigne et je pense que,
+d'ici huit dix jours, je pourrai--nous pourrons--rentrer
+Saint-Brelade. Ds que nous y serons, nous vous en prviendrons et vous
+pourrez nous arriver. Donc, bientt, ma belle et bonne Meunire. Nous
+vous embrassons bien fort.
+
+B. B.
+
+crivez _Monsieur Bertin,_
+
+_Htel de Bellevue, Bruxelles,_
+
+_Belgique_.
+
+Mettez votre lettre au chemin de fer.
+
+Quel drame rvlent ces quelques lignes: Le gnral s'est affol de me
+sentir malade loin de lui. Moi, galement, j'en tais si malheureuse que
+cela augmentait ma fivre, et les mdecins ne voulaient pas me laisser
+retourner Jersey!... Il me semble y assister: Elle, couche, presque
+mourante, Lui, fou de douleur, l-bas, envoyant dpche sur dpche et
+dj prt partir pour Paris...
+
+Que serait-il arriv, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se
+faire transporter Bruxelles! Il serait accouru auprs d'Elle. On
+aurait eu la frocit de l'emprisonner, et l'univers aurait assist ce
+dnouement effroyable: l'amante tue par le chagrin et l'amant frapp de
+dmence par le dsespoir ou se tuant lui-mme, aprs avoir puis en
+quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.
+
+* * *
+
+201.--_Mercredi 25 mars_.
+
+Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reu cette lettre midi:
+
+HOTEL DE BELLEVUE
+
+BRUXELLES
+
+Dimanche 22 mars.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Je vais mieux et nous partons aprs-demain, mardi, pour Jersey. Nous y
+serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous
+rejoindre ds le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre
+mardi ou peut-tre seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps,
+car il faut que vous quittiez Clermont ds mercredi soir, c'est--dire
+le soir du mme jour o vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que
+mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris.
+Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse.
+L, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, djeuner, et
+vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part 11 heures 30 du
+matin.
+
+Donc, vous prenez, jeudi 26, 11 heures 1/2 du matin (onze heures et
+demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez aprs tre reste
+deux heures Rennes pour y dner.--Vous arriverez, dis-je, Saint-Malo
+ 10 heures 42 du soir. L, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez
+conduire directement au bateau partant pour Jersey 5 heures 45 du
+matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et l vous vous
+coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller l'htel et de
+vous lever 4 heures du matin, et ainsi, galement, vous ne risquez pas
+de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures Jersey et l vous
+trouverez la voiture que vous reconnatrez bien, n'est-ce pas?...
+
+Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunire? Oui, n'est-ce pas?
+Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir.
+Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous
+enverrez cette dpche:
+
+Gnral Boulanger, Jersey.--Entendu. C'est tout, nous nous
+comprendrons. bientt donc, ma bonne Meunire. Nous vous embrassons de
+bon coeur,
+
+B. B.
+
+Quand la lettre m'a t apporte, j'tais encore couche, avec un
+vsicatoire sur l'paule droite. Ma soeur aussi est alite, et rien
+n'tait prt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai prs d'eux
+ l'heure dite! Je me suis aussitt prcipite aux mille prparatifs
+faire. Tout a t men tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Saint-Brelade
+
+
+202
+
+_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_.
+
+ neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain
+jeudi, onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. Rennes,
+ayant une grande heure moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas
+tard remarquer que j'tais suivie par une sorte de grand escogriffe,
+envelopp dans un ulster et flanqu d'un gros dogue. Je n'en ai pas
+moins continu ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de
+la maison o le gnral Boulanger tait n. On n'a pas su me renseigner
+exactement. J'ai d repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de
+temps m'en enqurir: je l'aurais bien retrouve, si toutefois elle est
+encore debout.
+
+ onze heures du soir, j'tais Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au
+port. Je suis descendue, on a dpos mes bagages prs de moi et voil
+l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agrable
+sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demand
+ tre mene, impossible de ne rien distinguer travers l'obscurit, si
+ce n'est, de-ci de-l, quelques lanternes lointaines et, mes pieds, un
+clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour
+comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre deux pas de
+moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout l'heure avec son
+dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets courir,
+butant chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements
+furieux du chien.
+
+Je me serais immanquablement noye dans quelque bassin, si deux
+douaniers n'avaient surgi juste temps pour me recevoir dans leurs
+bras. J'tais si effraye qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir
+leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assure que le bateau tait
+l, l'ancre: si je ne l'avais pas aperu, c'est qu'tant mare
+basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramene
+vers l'endroit d'o je m'tais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais
+les bagages, grce Dieu, taient rests en place. Ils ont donn un
+coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du
+bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu' le suivre, sur
+l'chelle qu'il s'est mis redescendre, pour parvenir au bateau.
+
+Au petit jour, le temps s'est gt, une bourrasque s'est leve,
+accompagne d'une violente giboule. Cela promettait une jolie
+traverse. Elle a t, en effet, aussi mauvaise que possible.
+
+Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du
+port de Saint-Hlier, suivi, courte distance, d'un autre vapeur, sous
+pavillon anglais. Aussitt la passerelle jete, je me hte de quitter
+cette coque de noix o j'ai t si affreusement secoue cinq heures
+durant. Horreur! La terre ferme elle-mme, sous mon pied mal assur,
+continue le tangage et le roulis du bateau!
+
+J'aperois le tilbury du gnral, amen pour prendre mes bagages, et en
+mme temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns
+attels au landau ferm et vide. Je monte dans la voiture qui repart
+aussitt vers l'autre extrmit du port. Je me demande ce qu'elle va y
+chercher: mais dj je me trouve en face du bateau anglais que nous
+avions devanc tout l'heure. Au mme instant, sur la passerelle qu'on
+vient de jeter, apparat le gnral...
+
+Mais il n'est pas seul. son bras se trane un pauvre tre courb, un
+spectre de femme drap dans un grand manteau de fourrure d'o
+s'chappent des falbalas frips. Mon regard hsite... La voil qui lve
+un peu la tte, montrant un visage livide et dcharn. Est-ce possible,
+grand Dieu?... Jsus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!
+
+Je les regardais s'approcher, terrifie comme si je voyais Lazare sortir
+de son tombeau. Je n'avais cess de trembler, pendant tout le voyage, en
+songeant l'tat o je la trouverais. Mais jamais, en mettant les
+choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit ralisable de
+changer d'une faon si affreuse, tout en gardant encore un reste de
+vie.
+
+Je ne sais o j'ai trouv la force de les embrasser, de leur dire
+quelques mots de bienvenue, quand ils sont monts dans la voiture. Nous
+roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se
+dtacher d'Elle, de cette pauvre figure mconnaissable, amaigrie au del
+de toute expression, de ces joues creuses, de ces lvres rduites rien
+qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et dchausses. Elle
+me fixait de ses yeux caves, dmesurment agrandis par le rapetissement
+de la face, et brlants de fivre.
+
+Vous paraissez mue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien
+change?
+
+Je fis un effort surhumain pour ne pas clater en larmes, et je lui
+rpondis:
+
+Comment n'aurais-je pas de l'motion: vous revoir, vous retrouver tous
+deux, aprs une anne entire passe loin de vous!... Vivre enfin cet
+instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout
+ l'heure encore, pendant cette traverse maudite o j'ai souffert mille
+morts, je dsesprais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre
+traverse n'a pas t meilleure, car nous sommes trois ici avoir bien
+mauvaise mine.
+
+C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le
+gnral, qui la craint tant, avait cependant retard notre dpart d'un
+jour parce que les dpches la reprsentaient comme mauvaise... Nous
+n'avons rien perdu pour attendre et nous avons t horriblement malades
+tous deux.
+
+L-dessus, elle se mit me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle
+avait entrepris en fvrier parce qu'elle avait donn cong pour son
+appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-mme de
+l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car,
+ds son arrive, elle tait tombe malade d'une dangereuse pleursie,
+qui l'avait cloue au lit l'Htel Continental. Comme elle me l'avait
+crit, il s'tait pass l quelques journes atroces, le gnral affol
+tant dj sur le point d'accourir Paris et elle-mme prouvant un
+dsespoir sans nom la pense de tout ce qui pouvait survenir... Enfin,
+grce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir,
+le 26 fvrier au soir, et rejoindre le gnral Bruxelles...
+
+Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le
+timbre d'autrefois n'tait qu' peine voil. En revanche, la toux ne
+discontinuait pas, et il y eut finalement un accs terrible o je crus
+que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le
+gnral lui fit dfense d'ouvrir la bouche et il continua lui-mme son
+rcit:
+
+Ce que Marguerite a oubli de vous dire, c'est que je me suis oppos de
+toutes mes forces ce qu'elle ft ce voyage de Paris avant l'arrive de
+la belle saison. Je craignais qu'elle ne prt froid: vous voyez si mon
+pressentiment m'a tromp... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empcher
+d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles Jersey, si long, si
+fatigant: pensez donc, de Bruxelles Ostende, d'Ostende Douvres, de
+Douvres Southampton, de Southampton Jersey, vingt-quatre heures de
+trajet, moiti en chemin de fer, moiti en bateau, et par quelle
+mer!... Mais, Madame est une enfant gte qui ne veut plus en faire qu'
+sa tte: elle a absolument tenu prsider en personne au dmnagement
+de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne
+resterons pas davantage Saint-Brelade et que nous nous tablissons
+dfinitivement Bruxelles, o j'ai lou un htel, rue Montoyer. Mon
+mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend dj l-bas en garde-meuble,
+depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il
+ne reste plus y expdier que les quelques caisses d'objets que nous
+avons Saint-Brelade. Et vous allez mme nous donner un fameux coup de
+main pour cette besogne...
+
+Pendant que le gnral parlait, sa figure, trs ple lorsqu'il tait
+sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le
+visage plein, les mains grasses, le corps pais accusaient une sant
+resplendissante.
+
+Nous tions en train de traverser un gros bourg: Saint-Aubin! dit le
+gnral. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!
+
+La route longeait maintenant la mer qui s'tendait main gauche, grise
+et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants,
+puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa,
+profilant son lgante silhouette sur le fond plus sombre de la cte
+couronne de pins.
+
+Au moment o la voiture s'engagea dans le chemin conduisant la grille,
+un drapeau tricolore fut hiss le long du grand mt blanc qui s'levait
+derrire la maison.
+
+Le gnral eut un mouvement de joie: Notre drapeau!... Combien je lui
+dois, celui-l! Combien il me l'a fait paratre moins loigne, notre
+France!
+
+* * *
+
+Ce jour-l, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le gnral et
+Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient
+assigne,--une jolie chambre tendue de cretonne fleurettes roses sur
+fond crme et bleu de ciel, dont la triple fentre donnait sur la mer.
+
+Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils
+n'taient mme pas descendus dner, tant le mal de mer de la traverse
+leur avait enlev toute envie de manger.
+
+Ds le lendemain matin, je me mis ma besogne de dmnageuse, ce qui
+m'obligea parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier.
+Mais loin de lui dcouvrir des dfauts cachs, je la trouvai plus
+pimpante encore, vue de prs, que lors de notre premire visite, il y a
+un an.
+
+Elle tait construite sur un plan parfaitement conu. Les communs, avec
+les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques,
+occupaient tout l'arrire du btiment, regardant le jardin, tandis que
+les chambres d'habitation donnaient toutes sur la faade, avec vue sur
+la mer. Elles taient au nombre de quatre chaque tage. Celles du
+rez-de-chausse communiquaient seules entre elles; celles des deux
+autres tages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui
+sparait les deux parties de la maison.
+
+La plus vaste pice tait, au rez-de-chausse, le bureau du gnral. La
+lumire y entrait flots par une grande vranda vitre. Beaucoup de
+bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une
+console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une
+jolie toile qui reprsentait _Tunis_ en libert, dans la prairie, levant
+sa fine tte de cheval pur sang.
+
+Deux portes, spares par la chemine, conduisaient au salon, dont les
+murs taient tapisss d'un treillis de bois dor sous-tendu de soie
+ponceau, et dont le plafond tait tout revtu de glaces plates, sur
+lesquelles taient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une
+prcieuse pendule ancienne sur l'imposante chemine, un admirable cran
+de soie brod la main, deux grandes lampes pied, des fauteuils, des
+guridons, dont un muni de papier lettres ayant pour en-tte une vue
+de Saint-Brelade.
+
+ ct du salon, la salle manger contenant de trs beaux meubles, et
+enfin la bibliothque, encombre de livres, o se trouvait un grand
+meuble extrmement riche, incrust de nacre.
+
+Le salon et la salle manger dbouchaient tous deux sur la grande
+vranda centrale, faisant face la mer. La porte du salon tait masque
+par un magnifique rideau en soie olivtre, brod en zigzags, petits
+points, par Mme Marguerite elle-mme, l'poque o une longue
+maladie l'avait retenue alite pendant plus de deux ans. Des tables
+rustiques et des fauteuils d'osier, draps de cretonne, garnissaient la
+vranda qui s'ouvrait sous une toiture vitre soutenue par des colonnes
+le long desquelles des rosiers grimpaient.
+
+On montait du rez-de-chausse aux deux tages suprieurs par un bel
+escalier trs clair, orn de vieilles tapisseries images et d'une
+exquise lanterne en fer forg.
+
+La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du
+gnral. Les tentures et les meubles taient en peluche verdtre. Sur
+une table, un objet de forme trange: un moulin goudron, plac l pour
+purifier l'air.
+
+La chambre du gnral tait reprsente par une petite pice attenante
+laquelle menait un couloir troit.
+
+Ce premier tage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait
+habite, l'anne dernire, la mre plus qu'octognaire du gnral; celle
+o sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait rsid pendant tout le
+sjour de Mme Boulanger mre, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin
+qu'on m'avait donne.
+
+Au second tage se trouvaient des pices mansardes, meubles d'une
+faon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages
+et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophes et
+d'armes; et le reste l'avenant.
+
+Dehors, sous les fentres, le printemps venait. Le jardin, assez triste
+ notre arrive, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la
+jeune verdure poussait et quelques arbustes commenaient se couvrir de
+floraison blanche ou rose. L'air devenait tide. C'tait la saison des
+amoureux.
+
+Il semble qu'on n'aurait d entendre que rires, chansons et baisers dans
+cette villa dlicieuse, o deux amoureux comme il n'y en a gure au
+monde avaient tabli leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence
+de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas.
+Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre
+tte--tte divin: mais derrire vous s'est gliss, invisible, un
+troisime hte. Il a franchi le seuil en mme temps que vous; il s'est
+assis votre foyer et il ne lchera prise que lorsqu'il tiendra la
+proie qu'il s'est marque...
+
+* * *
+
+Hlas! Rien de plus triste que l'existence vcue par eux dans ce sjour
+d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir rien, ne sortaient
+jamais dans le jardin, n'allaient mme pas sur la vranda. Au bord de la
+mer se dressaient, abandonnes, deux cabines qui ne leur avaient
+peut-tre jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse
+sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur matre, et, comme lui,
+ils s'panouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par
+semaine, des sorties en voiture, mais en voiture troitement ferme. Les
+visiteurs taient rares. Les aprs-midi s'coulaient mortellement
+longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.
+
+Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse
+augmentait: elle ne se dplaait plus qu'en se tranant avec la plus
+grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'tait plus
+qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de
+teinture d'iode ce qui avait t autrefois un torse de Vnus et ce qui
+n'tait plus maintenant qu'une cage osseuse, o pendillaient quelques
+restes de chairs brles par les pointes de feu. Les paules s'taient
+votes en arc de cercle. Deux profondes salires se creusaient aux
+clavicules. Les bras taient d'une maigreur affreuse.
+
+La toux tait continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait
+des accs si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais
+il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps
+exsangue n'en avait plus donner. L'apptit dcroissait sans cesse.
+Elle n'arrivait plus rien supporter, ni le lait, qui lui tait
+tellement recommand que le gnral avait achet, exprs pour elle, une
+petite vache du pays, ni mme le Champagne.
+
+ l'heure des repas, elle se rendait table, soutenue par le gnral,
+mais elle ne touchait presque rien et elle faisait peine voir.
+Souvent, des nauses la prenaient, et elle avait aussi des pertes
+sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle tait atteinte de
+quelque autre drangement interne en mme temps que de la phtisie. Ces
+causes runies prcipitaient l'aggravation de son tat et htaient la
+consomption de son pauvre corps, d'o se dgageait une senteur
+coeurante--pour ne pas dire plus--qui imprgnait son linge, ses
+vtements et se rpandait dans les chambres o elle passait. Les nuits
+taient encore pires que les journes. Elle avait la fivre, une forte
+transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le
+gnral ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-mme que
+quelques bribes de sommeil.
+
+Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu' regret;
+elle aurait prfr cder l'alanguissement de sa faiblesse et rester
+constamment couche. Mais les docteurs avaient recommand au gnral de
+s'y opposer, un trop long sjour au lit dprimant l'nergie et diminuant
+les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger se
+lever. Un jour, elle s'entta n'y pas consentir. Pour flchir sa
+volont, il dclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas
+descendue table. Elle ne voulut pas cder et c'est ainsi qu'il est
+rest toute une journe son chevet sans la quitter des yeux et sans
+prendre aucune nourriture.
+
+* * *
+
+Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de
+toilettes. Elle, si fire jadis de changer de robe trois ou quatre fois
+par jour et de dner tous les soirs en grande toilette de bal, ne
+quittait plus maintenant son peignoir ouat en pkin lilas raies de
+soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient
+d'une faon navrante avec ce cou et ce visage dcharns. C'est peine
+si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire
+Saint-Hlier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en
+fourrure autour du cou.
+
+* * *
+
+Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts
+taient surchargs de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse
+perle noire entoure de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche,
+elle avait cinq anneaux monts de la mme faon, mais enchssant cinq
+pierres de couleurs diffrentes: topaze, rubis, meraude, saphir et
+diamant.
+
+Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret bijoux
+et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces
+reines d'gypte dont on a trouv les corps momifis dans les pyramides,
+pars comme pour un couronnement. Elle se plaait devant une glace et se
+souriait. Et il me semble voir se reflter l'image de la Mort qui
+grinait des dents.
+
+* * *
+
+Mme Marguerite prvoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une
+fois, je l'ai surprise tournant un chapelet chane d'or et grains de
+nacre perlire, taills en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands
+yeux dsesprment levs au ciel, que demandait-elle la misricorde du
+Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: Pourvu que je puisse vivre
+jusqu' ce qu'il me soit permis de me marier chrtiennement, je mourrai
+heureuse! Pauvre infortune! C'est un miracle qu'elle implorait: car,
+maintenant qu'elle a puis sans succs toutes les ressources de la
+science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle cleste pour
+prolonger sa vie, ne ft-ce mme que de quelques mois!
+
+Parfois, il lui arriva de faire allusion sa mort. Un jour, comme Elle
+finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait faire elle-mme,
+par clinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:
+
+Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus? D'autres fois, il
+lui prenait des lans subits de tendresse comme je ne lui en avais
+jamais vus. Elle l'enlaait de ses bras, le serrait contre sa poitrine,
+donnait toute son me dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je
+sentais qu'une pense de mort venait de passer sur elle.
+
+Un soir mme, aprs une crise de toux terrible, elle s'cria, en se
+mettant sangloter:
+
+Georges, mon Georges, je crois que bientt nous allons tre spars!
+
+Il la saisit bras le corps, la serra contre lui d'une treinte
+perdue, et, sanglotant lui-mme, lui dfendit de prononcer encore le
+mot de sparation: Me sparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si
+tu pars la premire, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te
+rejoindrai aussitt l o tu seras alle... Et puis, je t'en supplie, ne
+parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas
+encore de belles annes vivre, une fois que tu seras gurie, jusqu'
+ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, o nous partirons
+tous deux, la main dans la main?...
+
+En parlant ainsi, le gnral tait sincre. Il ne pouvait pas plus
+admettre la disparition de cette vie laquelle la sienne tait si
+troitement lie, qu'un homme en pleine force ne peut se faire l'ide
+de sa mort. Il n'avait mme pas la notion de la gravit du mal dont se
+mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce ft la phtisie. Il ne
+s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son
+adore une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours
+belle comme autrefois.
+
+Un jour, Mme Marguerite s'tant trouve plus mal et ayant gard le
+lit, j'ai voulu profiter de ce que je djeunais seul avec le gnral
+pour tcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon
+devoir d'attirer son attention sur la gravit de la maladie de Mme
+Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa
+serviette, il s'est mis dans une colre pouvantable:
+
+Je vous dfends, a-t-il cri, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous
+de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!
+
+Il avait tellement dpass la mesure que je n'avais plus qu' me lever
+et me retirer. peine tais-je dans ma chambre que le gnral m'y a
+rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a prie de lui
+pardonner son emportement.
+
+Seulement, a-t-il ajout, je vous en supplie, quelles que soient vos
+bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi
+pnible pour moi!
+
+Et aussitt, comme pour me prouver--ou se prouver lui-mme--que mes
+apprhensions taient sans motif, il s'est mis me raconter, avec force
+dtails, comment Mme Marguerite avait travers jadis des maladies
+bien autrement dangereuses, qui l'avaient cloue au lit pendant des
+annes, ce qui ne l'avait pas empche de s'en remettre compltement et
+de redevenir florissante de sant.
+
+Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai
+pas trouv une seule lui dire.
+
+* * *
+
+La maladie de Mme Marguerite n'tait pas sans influer sur son humeur.
+D'gale et de calme qu'elle tait autrefois, elle tait devenue
+changeante, impressionnable et prompte s'agacer.
+
+Ainsi, le tic-tac de la pendule place sur la chemine de leur chambre
+coucher lui avait caus de telles crises d'nervement que le gnral
+avait pris le parti d'arrter le mouvement tous les soirs, quitte le
+remettre en marche chaque matin.
+
+Un jour, elle prouva une dsolation sans nom parce que son couteau
+papier tait perdu. Il est vrai que ce couteau, lame de nacre perlire
+et manche de vieil argent fleuronn d'or, avait toute une histoire qui
+le rendait plus prcieux pour elle que n'importe quel autre objet.
+
+C'tait le premier souvenir que le gnral, alors ministre de la Guerre,
+lui et offert, dans un magasin devant lequel ils s'taient arrts la
+premire sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les
+boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le mme toit, c'est--dire
+depuis la fuite, il leur servait tous deux: combien de livres ils
+avaient coups et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!
+
+Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous
+avons boulevers toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en
+vain.
+
+Une autre fois, elle faillit s'vanouir de douleur parce qu'en rangeant
+des papiers elle tait tombe sur une vieille lettre, trace d'une
+criture fminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: Bon
+souvenir Taty.
+
+Cela avait suffi rouvrir dans son coeur une blessure cruelle et
+toujours saignante. Celle qui avait trac ces lignes tait la jeune
+femme qu'Elle avait comble de dons lorsqu'elle s'tait marie, dont
+Elle avait rv de faire sa fille, son hritire, et qui, depuis,
+l'avait oublie. Mon Dieu, mon Dieu, gmissait-elle, qu'ai-je fait de
+mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aim, toutes les portes se
+sont fermes devant moi, on m'a accable d'outrages, on a voulu me salir
+de toutes les faons, on a publi sur moi des choses infmes...
+C'taient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur
+pardonner, car les plus mchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du
+mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir t abandonne et renie par
+celle-l mme laquelle j'avais donn toute mon affection et qui a
+pouss son mpris pour moi jusqu' ne plus vouloir, malgr les
+supplications du gnral, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de
+Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est
+trop souffrir!...
+
+Ce qui augmentait la nervosit de Mme Marguerite, c'taient les
+angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et
+expdiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres destination de
+Saint-Brelade taient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au
+secrtaire du gnral, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants
+une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois
+par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au
+gnral, lequel, son tour, distribuait les lettres qui ne lui taient
+pas adresses.
+
+Quant aux lettres expdier, c'tait encore le secrtaire qui s'en
+chargeait. On s'arrangeait de manire les faire porter le plus souvent
+possible jusqu' Paris, car on se mfiait de la poste de Granville.
+
+* * *
+
+Mme Marguerite avait des raisons secrtes pour recevoir et expdier
+clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait
+adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de
+Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres
+qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi,
+Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa matresse avait
+toute confiance--et qui, dans ce rle de confidente dont elle ne pouvait
+se passer, avait succd la perfide Delphine,--avait mission de
+guetter l'arrive du garon boulanger et de retirer les lettres. Elle me
+les donnait et c'tait alors moi, conformment ce que m'avait
+demand Mme Marguerite ds le lendemain de mon arrive, de les lui
+remettre, soit de la main la main, soit de quelque autre faon.
+J'avoue que cette besogne me rpugnait l'extrme, car je tremblais
+sans cesse d'tre surprise et de m'aliner, bien malgr moi, l'estime du
+gnral: mais je n'avais pas pu m'y refuser.
+
+Mme Marguerite m'avait prie d'enlever moi-mme les enveloppes, pour
+qu'elle n'et plus les dchirer, ce qui prenait du temps et pouvait
+faire du bruit. Le gnral la quittait si peu que j'avais les plus
+grandes peines du monde lui faire parvenir ces missives. Souvent, je
+les glissais dans la poche de son peignoir, pendu la patre, ou bien
+dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder
+parfois pendant quatre ou cinq jours sans russir les passer d'aucune
+manire.
+
+* * *
+
+Une autre difficult, non moins grande, pour Mme Marguerite, tait
+d'crire les rponses ces lettres secrtes. Elle n'y parvenait, le
+plus souvent, que lorsque le gnral travaillait dans son bureau et
+qu'elle se trouvait elle-mme au salon. Elle s'asseyait alors un
+secrtaire qu'elle avait encombr dessein de livres et de papiers;
+elle me faisait asseoir prs d'elle, avec un livre en mains, de faon
+ce que je la masque un peu. Elle commenait une lettre quelconque, de
+celles qu'elle n'avait pas cacher; puis elle se mettait crire les
+autres, tout en prtant l'oreille au moindre bruissement de la pice
+voisine. Le gnral et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils
+crivaient tous deux: mais on entendait merveille, d'une pice
+l'autre, la plume courir sur le papier. Ds que le gnral bougeait un
+peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute plissante, presque
+dfaillante, elle glissait sous les papiers amoncels la lettre qu'elle
+crivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commence en
+premier lieu. Ce mange se rptait vingt fois par heure, car le gnral
+se remuait beaucoup, marchait grands pas dans son bureau et venait
+souvent embrasser Mme Marguerite.
+
+* * *
+
+Une fois ses lettres acheves, elle me les remettait et je courais, le
+matin, les jeter une bote aux lettres situe tout prs sur la route
+de Saint-Aubin. La femme de chambre portait Saint-Aubin mme celles
+qui taient recommander. De temps autre, une occasion se prsentait
+pour les faire partir de Paris.
+
+Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir
+mieux que personne si je n'avais pens que, moins que quiconque, je
+n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est ma loyaut
+qu'elle tait confie. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite,
+pour obtenir mon aide, m'avait donn sa parole la plus sacre qu'il n'y
+avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses
+affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.
+
+Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille
+francs. Un autre jour, tant djeuner, elle feignit d'avoir oubli son
+mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai
+entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonn: Dpche
+expdier par Saint-Hlier, au plus vite. Justement, ils se disposaient,
+cette mme aprs-midi, aller voir quelqu'un Saint-Hlier. Je
+demandai les accompagner pour faire quelques achats. Ils me dposrent
+devant un magasin de nouveauts et je pus envoyer la dpche.
+
+Elle tait adresse un M. Martin, Paris, et elle contenait ces mots:
+
+Au nom de notre ancienne amiti, vous supplie envoyer vingt mille, de
+suite.
+
+Mme Marguerite eut une grande inquitude pendant trois jours. Le
+quatrime, elle reut une lettre qui la rassrna. Les vingt mille
+taient arrivs.
+
+Malheureusement, quelque innocente qu'elle ft, cette correspondance en
+cachette prtait des suppositions et des dnonciations
+malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le
+gnral que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait,
+qu'elle tait une vendue, place auprs de lui pour le perdre.
+Quelques-unes renfermaient des dtails si prcis qu'une personne de la
+domesticit pouvait seule les avoir rvls. Mais qui souponner, du
+jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garon de service,
+du garon d'curie ou du cocher? Mme Marguerite finit par souponner
+ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des
+lettres Saint-Hlier. Le gnral l'ayant appel pour lui demander des
+explications, cet homme avait rpondu que Madame recevait bien d'autres
+lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son cong, tout en restant
+maintenu son poste jusqu'au jour o l'on quitterait Saint-Brelade.
+Mme Marguerite lui portait prsent une telle aversion qu'elle ne
+pouvait le regarder.
+
+Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prte
+passer table ds que le gnral, qui venait de recevoir son courrier,
+sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le gnral apparut, une
+lettre la main, et dit d'une voix tremblante d'motion contenue:
+
+Ma chre amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le
+boulanger doit passer d'un moment l'autre. J'ai donn ordre qu'on m'en
+avertisse. Je suis dcid lacrer tous les pains qu'il aura dans sa
+voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en
+profiteront...
+
+Au mme instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et
+le gnral sortit.
+
+Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux
+fixs terre, livide comme une supplicie.
+
+Le gnral rentra, les quatre pains la main et les jeta, presque
+brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:
+
+Tenez, fit-il, voil les pains qui nous taient destins! Ce n'tait
+pas la peine de lacrer les autres, puisque ceux-l seuls peuvent
+renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous
+accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les
+vous-mme.
+
+Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un
+mouvement, pendant que le gnral, trs ple lui-mme, la contemplait.
+
+Finalement, il ne fut plus matre de sa colre. Il arracha les pains, et
+se mit les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient dj
+terre et je commenais respirer, quand, ayant port le couteau sur le
+quatrime, il en fit s'chapper une lettre qui tomba sur le tapis.
+
+Comment ne l'a-t-il pas tue sur le coup?
+
+Le poing lev, la face injecte de sang, il tait terrible voir. Son
+poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa
+avec fracas. Mais dj sa fureur tait tombe, et, s'effondrant dans un
+fauteuil, il se mit pleurer comme un enfant.
+
+Ils restrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla
+la premire:
+
+Georges, sans m'avoir frappe, vous me tuez... Vous en avez le droit,
+si je suis une misrable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord
+cette lettre, qui est peut-tre une infamie, prpare exprs pour me
+perdre...
+
+Il leva la tte et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les
+larmes. Puis il ramassa la lettre, dchira l'enveloppe et lut haute
+voix. C'tait une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant
+au collier de perles que Mme Marguerite avait engag autrefois.
+
+Quand il eut fini, il se mit marcher grands pas dans la chambre,
+repoussant du pied les clats de porcelaine qui encombraient le tapis.
+Il fit reproche Mme Marguerite d'entretenir des correspondances
+qu'elle ne lui montrait pas, lui qui cependant n'avait jamais eu un
+secret pour elle. Il lui rappela que dj, l'Htel de Bellevue,
+quelques semaines auparavant, il l'avait surprise crivant en cachette,
+qu'ils avaient eu une scne des plus pnibles et qu'elle lui avait jur
+de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procd seul
+tait blmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable.
+Il se radoucissait de plus en plus mesure qu'il parlait. Ce fut, en
+fin de compte, Lui qui demanda pardon Mme Marguerite de lui avoir
+caus une aussi violente motion.
+
+Quant au boulanger, il fut vertement tanc, le lendemain, par le gnral
+en personne. Il protesta ses grands dieux que c'tait la premire lettre
+qu'il et transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus.
+Mais il avait dj t mis au courant de tout par la femme de chambre,
+avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient dsormais
+chez lui jusqu' ce qu'elle pt venir les chercher. Il n'y eut donc plus
+de missives secrtes introduites dans les pains du boulanger.
+
+Malgr cet incident, le gnral conserva une entire confiance dans
+celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour o je fis avec
+lui une promenade en voiture, laquelle je l'avais dcid sur les
+instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres
+importantes crire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore
+reu le matin mme, et il ajouta:
+
+C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontr
+Marguerite pour la premire fois et qui ne sait qu'inventer pour se
+venger de ce que nous nous sommes aims... J'ai reconnu la main de cette
+femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivs depuis quatre ans...
+C'est elle qui corrompait mes domestiques Clermont-Ferrand et qui
+obtenait d'eux des dnonciations que j'ai fini par payer de ma plume
+blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les
+gazettes, qui m'entoure d'un rseau d'espions et qui m'accable de
+lettres anonymes, les unes menaantes, les autres infmes... Mais aussi,
+je crache l-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le
+faire la face du dmon dont la haine ne dsarme ni devant mes revers
+de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, Londres,
+un de ses missaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt
+lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me
+conduisait ma perte... Elle, me trahir! Mais c'tait absurde! Mes
+intrts n'taient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde
+qui pt lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui
+faire si j'tais arriv?... Je ne me serais jamais pardonn d'avoir cd
+mme une curiosit: j'ai donc refus net... Comme l'missaire
+insistait, je l'ai mis la porte avec cette rponse: Et quand mme
+cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la
+perdre!
+
+Sur ces mots, le gnral ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa
+manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et
+renfermant l'intrieur la photographie de Mme Marguerite.
+
+Il contempla le portrait avec amour, puis se mit l'embrasser en
+rptant:
+
+Toi, me trahir, allons donc!
+
+Le gnral ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais celui
+de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrtaient, il y passait
+une lueur de tristesse et de dpit. Un jour, le bouton se dtacha, par
+hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'tait entr'ouvert
+dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute
+jeune femme dont la fine tte blonde lui ressemblait beaucoup...
+
+* * *
+
+Les jours dignes de piti que le gnral vivait auprs de son amie
+mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne
+l'empchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait vue d'oeil.
+ ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en
+ralit, cette faon de vivre finissait la longue par lui causer le
+plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigu son corps;
+elle alourdissait son intelligence et elle dprimait son nergie.
+
+Un incident me donna la mesure du changement opr dans son caractre.
+La _Cocarde_, au cours d'une polmique de presse, avait abus de son nom
+et imprim en premire page, en caractres normes, des extraits d'une
+lettre confidentielle qu'il avait anciennement crite.
+
+Le gnral, tel que je l'avais connu jadis, serait entr dans une colre
+pouvantable, aprs quoi il se serait assis son bureau et vous aurait
+sabr une de ces rponses comme il savait les envoyer!
+
+ ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha
+la tte, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur
+ce que nous en pensions, remit toute dcision aprs djeuner, rdigea
+une lettre l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut,
+la jeta au panier, en refit une seconde, la dchira galement et finit
+par crire son conseiller et ami, Pierre Denis.
+
+Il montrait la mme apathie pour tout ce qui touchait la politique. Il
+m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas t l pour le retenir,
+il y a beau temps qu'il aurait envoy tout au diable. Il avait fait
+venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions
+conomiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins
+du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler cette tude,
+mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le
+sentiment d'une belle et grande force rduite rien par les conditions
+malheureuses o elle s'tait place.
+
+Il parlait sans passion de ses adversaires et mme des lieutenants qui
+l'avaient abandonn. Il allait jusqu' chercher des circonstances
+attnuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je
+l'ai entendu citer avec impartialit, bien plus, avec loge, tel ou tel
+ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple,
+Paul Droulde. Mais il en tait quelques-uns dont la conduite envers
+lui avait t si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y
+accoler l'expression de son plus profond mpris. En tte de ceux-l
+tait l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_.
+
+Je vous en prie, me dit le gnral, un jour que nous djeunions seuls,
+Mme Marguerite tant reste couche,--ne parlez jamais de ce livre
+ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver
+mal. Elle a failli mourir de douleur l'poque o a t publi le
+chapitre qui la met en cause. Elle s'est vanouie en le lisant. J'ai
+pens la perdre, et, certes, si elle n'a pas t tue du coup, ce n'est
+pas la faute de celui qui a crit cette vilenie... Le misrable a
+compuls son livre comme les sorcires mlangent leurs poisons: il y a
+pil des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes
+que les autres. Des dtails confidentiels cueillis l'ancien Comit;
+des potins royalistes; des mdisances haineuses rpandues par la femme
+que vous savez; des racontars dus des personnes ayant fait partie de
+mon entourage, et surtout un de mes anciens officiers d'ordonnance;
+enfin, des dcoupures de journaux, le tout assaisonn du venin le plus
+pur: voil la recette des _Coulisses du Boulangisme_!
+
+* * *
+
+Le gnral citait avec une gratitude particulire les noms de ceux qui,
+malgr la dfaite et la calomnie, n'taient pas alls grossir les rangs
+de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme
+Marguerite et lui prouvaient une vritable affection, il ne s'exprimait
+jamais qu'avec la plus grande dfrence sur le compte de Henri
+Rochefort. De mme sur celui de Mme Sverine, qu'il ne connaissait
+d'ailleurs que par ses articles, mais laquelle il savait gr de s'tre
+montre pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait
+gure t enthousiaste tant que son toile montait. Il prononait encore
+avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens
+collaborateurs: Paulin Mry, Lveill, Millevoye, Pierre Richard, de
+Susini, Dumonteil, Castelin, Thodore Cahu. Combien leur liste tait
+courte en comparaison de l'norme volume que l'on aurait pu former avec
+les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'tait retourne sur
+les paules!
+
+Il lui arrivait rarement de faire allusion ses succs passs. Un jour,
+cependant, il exprima d'amers regrets:
+
+Thibaud et Dillon, s'cria-t-il, ont t mes deux mauvais gnies! T...
+m'a entran dans les campagnes lectorales un an et demi plus tt
+qu'il n'et fallu. J'aurais d rester tranquille, faire le mort dans mon
+commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux,
+fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais d
+m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiter les gouvernants. N'ayant
+rien me reprocher, ils auraient bien t forcs de me laisser en
+place. Le scrutin de liste aussi aurait t maintenu, et, au moment des
+lections gnrales, je n'aurais eu qu' me prsenter tout seul, sans
+avoir besoin d'aucun Comit, pour passer en tte de liste dans soixante
+dpartements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de
+Thibaud m'a men o je suis. Quant Dillon, c'est lui que je dois
+d'avoir t emptr dans un tas de sales affaires d'argent et de
+compromissions de toute espce, au milieu desquelles j'tais tout
+honteux de me dbattre. Mais ne m'avait-il pas persuad que, pour faire
+de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des
+famliques comme ceux qui se sont alors rus sur la caisse, des
+milliards n'auraient pas t suffisants! Je n'avais besoin de me
+compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement
+ncessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu' affluer vers
+moi auraient suffi... Ma popularit m'assurait le succs, condition
+que je ne sorte pas de mon pass de gnral patriote: les aigrefins qui
+voulaient en faire leur vache lait m'ont perdu en m'amenant endosser
+le faux rle de spculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me
+reste plus qu'une dernire ressource: tcher de reconqurir, sinon ma
+popularit, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis
+prt travailler pour lui!
+
+Le gnral parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il tait
+prt profiter de la premire guerre un peu srieuse qui claterait
+quelque part pour aller se drouiller. Dj, il avait song, au mois
+de fvrier, mettre son pe la disposition des Portugais, s'ils
+avaient dclar la guerre aux Anglais pour leurs empitements en
+Afrique.
+
+En attendant, il comptait, tant Bruxelles, tudier de prs les forts
+de la Meuse et la question de la pntration en France par la frontire
+du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en
+dit devant moi me prouva que ses sentiments l'gard des Italiens
+taient devenus bien plus favorables depuis un an.
+
+Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit
+allusion qu'une seule fois, propos de leur installation Bruxelles,
+qui devait en faciliter l'excution en rendant la surveillance policire
+moins aise. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait.
+Ils en parlrent tellement mots couverts que je ne pus saisir qu'un
+seul fait: c'est que ses fidles auraient la surprise de le revoir en
+personne, Paris, avant un an.
+
+Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son
+malheureux dpart pour la Belgique, car ils m'ont racont, sous le sceau
+du secret le plus absolu, comment ils y taient venus une fois dj tous
+deux.
+
+Cela s'tait pass en t 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune.
+Ils s'taient chapps secrtement de la villa et avaient rejoint, sur
+la plage, une barque de pcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La
+mer tait absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient
+dbarqu sur la cte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le
+sol de la patrie, le gnral avait t saisi d'une motion
+indescriptible. Il l'avait bais pleine bouche, et longtemps,
+longtemps, il avait pleur.
+
+Ils taient repartis quand le soleil se fut lev, sans avoir t
+rencontrs par personne, si ce n'est par un jeune ptre breton qui avait
+pass prs d'eux au petit jour. Celui-l, certes, en voyant cet homme
+sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des
+grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune o il se
+trouvait!
+
+* * *
+
+J'ai quitt Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour
+aprs mon arrive. J'avais termin mon travail de triage et d'emballage.
+Vingt grandes caisses pleines taient parties, dont quatre ou cinq,
+contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles,
+l'adresse de l'htel lou par le gnral: 79, rue Montoyer. Le gnral
+et Mme Marguerite se disposaient eux-mmes s'en aller dans peu de
+jours.
+
+La veille de mon dpart, la pauvre malade a eu une grande joie. Un
+ventail m'tant tomb des mains pendant que j'tais ma fentre, je
+suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouv dans le petit
+parterre de fleurs plant au pied de la vranda; mais, en mme temps,
+j'ai aperu, fich en terre, le fameux couteau papier de Mme
+Marguerite. Quand je le lui ai apport, elle m'a saut au cou. Elle
+aurait dans d'allgresse, si elle n'avait t aussi faible. Le gnral
+tait accouru au bruit que nous faisions. De quel bon coeur ils
+s'embrassrent!
+
+Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernire
+fois, le gnral m'a dit: Notre soeur de lait (ils m'avaient fait passer
+pour la soeur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez
+demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter
+un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous
+avons dcid de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grce
+ vous, les seuls moments heureux que nous ayons vcus Saint-Brelade
+depuis longtemps: prenez ce couteau papier... Vous savez combien il
+nous est prcieux... Cependant, il n'a gure de valeur par lui-mme et
+nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de
+Marguerite...
+
+Je l'arrtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter un cadeau qui
+tait le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.
+
+Le lendemain, aprs avoir donn un dernier morceau de sucre mon cher
+Tunis, je revins auprs d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme
+Marguerite venait de se lever. Elle avait pass une nuit trs pnible,
+et sa mine tait plus mauvaise que jamais. En m'avanant vers elle,
+j'eus le pressentiment trs net que je ne la reverrais plus vivante.
+Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en prouve devant les
+mourants, me passa travers tout le corps. Mes jambes flchissaient.
+Sans une parole, je tombai genoux et je fondis en larmes.
+
+Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit
+pleurer, avec de grands hoquets qui taient presque des rles. Seul, le
+gnral s'efforait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:
+
+Allons, ne vous dsolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir
+ Bruxelles!
+
+Elle rpta:
+
+Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons l-bas!
+
+Nous nous embrassmes une dernire fois, nous tenant tous trois enlacs.
+Le gnral descendit avec moi. La voiture n'tait pas encore l. Pendant
+qu'on l'attelait devant la remise, nous fmes quelques pas vers le
+jardin, jusqu'auprs du mt au drapeau. Le gnral, se baissant vers une
+plate-bande, cueillit une pense et quelques violettes qu'il me remit.
+Mais dj on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: Au
+revoir! Lui, debout, ce moment, au pied du grand mt o flottaient
+les trois couleurs de France, se dcouvrit et dit d'une voix forte:
+
+Adieu!
+
+J'avais tourn le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa
+devant le perron, je levai les yeux et j'aperus, pendant quelques
+instants encore, la fentre de Mme Marguerite, une hve silhouette
+de spectre qui me faisait signe de la main...
+
+* * *
+
+Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.
+
+Triste voyage, pendant lequel les ides de mort ne me quittrent pas un
+seul instant. Le train filait travers des campagnes ensoleilles, o
+s'panouissait le printemps. Mais ma pense tait auprs de la pauvre
+mourante et, quand mes yeux s'arrtaient par hasard sur toute cette
+frache verdure nouvelle, je me disais: Feuilles qui venez de pousser,
+avant que vous ne tombiez, elle sera morte! Et, alors, mon me
+pouvante tchait de pntrer l'avenir...
+
+Quand je suis rentre dans ma maison, la tombe du jour, les miens ont
+pouss un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur
+m'avaient vieillie de dix ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Leur Fin
+
+
+203.--_Vendredi 1er mai_.
+
+ la tombe de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un dsire me
+parler. Je descends la salle commune et me trouve en prsence d'un
+monsieur dcor, favoris grisonnants.
+
+Madame Marie Quinton? me demande-t-il en me regardant bien en face.
+
+C'est moi, Monsieur, pour vous servir.
+
+Madame, je suis charg de vous faire une communication toute
+personnelle.
+
+Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voil qui
+fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais en voir sortir
+quelque papier procs, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au
+monde du Palais. Mais il retire une petite bote cachete de rouge et me
+la remet en disant:
+
+Voici ce que j'ai t charg de vous apporter de la part de Mme de
+B..., qui m'a confi cette mission, entre plusieurs autres, au moment de
+quitter elle-mme Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne
+connaissant, quant moi, aucun autre dtail. Et, sur ce, je vous
+demande la permission de rebrousser chemin en toute hte, car j'ai
+encore une commission Clermont, et il faut que je sois Nevers par
+l'express de ce soir.
+
+Avant que j'eusse eu le temps de rpondre, le monsieur, avec un grand
+salut, tait parti.
+
+J'ouvre la bote, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachete aux
+armes des B... Un cri s'chappe de ma poitrine...
+
+C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!
+
+Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes.
+L'une des perles forme agrafe, monte sur trois fleurs de lis en
+brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant
+trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles,
+entoures chacune d'un fer cheval en brillants que surmonte une fleur
+de lis.
+
+...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens,
+moi que cette magnifique surprise et autrefois enivre de joie, et
+qu'elle pntre de tristesse aujourd'hui!
+
+* * *
+
+204.--_Mardi 5 mai_.
+
+On annonce que le gnral, aprs avoir pass par Londres pour y serrer
+la main Henri Rochefort, est arriv Bruxelles avant-hier.
+
+Je viens de leur crire, leur htel de la rue Montoyer.
+
+* * *
+
+205.--_Samedi 16 mai_.
+
+J'en ai appris de bien drles, aujourd'hui, sur la vritable
+surveillance de haute police dont j'ai t l'objet pendant plus de deux
+ans. Ds le dbut de 1889, on a organis, mon intention, un service
+spcial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont t charges de
+ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes
+mes alles et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou
+dans Royat qui n'et t soigneusement observe.
+
+Cependant, quelque serre que fut cette surveillance, j'avais russi
+parfois glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait t
+signal qu'aprs coup, alors que j'tais dj de retour, ce qui avait
+mme valu plusieurs d'avoir la tte fortement lave par le Ministre
+de l'Intrieur, qui supposait que je pouvais avoir t porteur
+d'instructions pour le scrutin de ballottage des lections gnrales.
+
+La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui tait
+merveilleusement place pour les fournir, a ajout:
+
+C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourr de
+rapports vous concernant... Dossier tout votre honneur, du reste,
+puisqu'il montre qu'il n'y a rien relever dans votre conduite,--et pas
+seulement au point de vue politique: tous les points de vue...
+
+L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le
+rsultat auquel a abouti votre enqute peut-il valoir tout l'argent
+qu'elle a d vous coter?
+
+* * *
+
+206.--_Mercredi 27 mai_.
+
+Les journaux font savoir que le gnral s'est install, depuis quelques
+jours, dans son htel de la rue Montoyer. les en croire, cette demeure
+serait tout simplement princire: porte cochre magistrale, escalier
+monumental, rampe en bois sculpt digne de figurer dans une exposition
+de chefs-d'oeuvre, salons de rception nombreux et immenses, vrandas
+vitres pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin
+anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans
+les curies, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe
+mail-coach avec lequel le gnral ferait sensation dans le grand monde
+high-life de Bruxelles.
+
+C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a cont ces belles choses. Mon Dieu!
+qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu Saint-Brelade.
+
+* * *
+
+207.--_Jeudi 4 juin_.
+
+Je suis tourmente au dernier degr par l'angoisse o me plonge leur
+silence. Sans cesse, je m'attends recevoir une lettre de Bruxelles,
+encadre de noir...
+
+N'y tenant plus, je leur ai crit en les suppliant de me rassurer un
+peu. Ma lettre prte, je l'ai dchire: elle trahissait trop mon
+inquitude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa
+vritable raison d'tre, j'ai envoy l-bas de nos fruits confits
+d'Auvergne.
+
+* * *
+
+208.--_Mardi 9 juin_.
+
+La lettre de Bruxelles est arrive. L'enveloppe tait blanche, mais j'ai
+eu un serrement de coeur tout de mme, car l'adresse tait de la main du
+gnral...
+
+Grand Dieu! Ses forces auraient-elles dj baiss au point qu'elle ne
+puisse plus crire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe
+sont encore de son criture Elle:
+
+Dimanche 7.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+Je comprends vos tourments, et vraiment je suis dsole d'tre reste
+si longtemps sans vous crire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce
+voyage trs fatigant, l'installation de l'htel faire, je n'ai pas eu
+une minute moi. Aujourd'hui, je vous cris de mon lit, o le docteur
+me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est--dire depuis
+quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais
+le docteur me promet une prompte et complte et prochaine gurison. Nous
+avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a t plus ou
+moins malade... Notre installation est trs jolie, vous verrez cela plus
+tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.
+
+Ma bonne Meunire, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je
+vous cris, on m'apporte un tas de gteries. Vous tes vraiment trop
+gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre
+envoi en pensant vous. Le gnral qui, ici, a du monde toute la
+journe--c'est peine si je le vois--m'a charge de bien vous
+embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout coeur.
+
+B. B.
+
+crivez au nom du gnral, 79, rue Montoyer.
+
+J'ai crit sans tarder d'une heure.
+
+Elles comptent...
+
+* * *
+
+209.--_Mardi 7 juillet_.
+
+Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quitte, il y a deux mois
+et demi, dans un tat si voisin de l'agonie?
+
+J'ai de nouveau crit Bruxelles. Qui me rpondra?
+
+* * *
+
+210.--_Samedi 11 juillet_.
+
+J'ai reu la rponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe
+sont entirement de la main du gnral:
+
+Bruxelles, 79, rue Montoyer.
+
+Jeudi 9 juillet.
+
+Ma bonne Meunire,
+
+C'est moi qui rponds aujourd'hui votre lettre d'il y a un mois et
+celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique
+allant beaucoup mieux, est toujours alite et ne pourrait pas crire
+sans fatigue. Elle a t fortement prouve, mais les soins qui lui sont
+donns par un mdecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prdire
+pour bientt la convalescence. La toux a presque disparu, les
+transpirations galement. Quand elle aura repris un peu d'apptit, les
+forces reviendront.
+
+Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses
+affectueuses: nous pensons vous et nous parlons souvent de vous.
+
+crivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous tes maintenant en
+pleine saison et il faut esprer que, le beau temps une fois arriv, les
+baigneurs ne vous manqueront pas.
+
+Vous ne nous dites rien de la sant de votre mre et de votre soeur;
+nous esprons donc qu'elles vont bien.
+
+Au revoir, ma bonne Meunire. Tous les deux, nous vous envoyons nos
+souvenirs les plus affectueux.
+
+Gral B...
+
+Elle n'a plus eu la force d'crire! Plus de doute, c'est la fin.
+
+Je leur ai rpondu de suite, mais en gardant le silence sur la sant des
+miens. Qu'irai-je leur raconter quel point ma pauvre vieille mre est
+de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes l
+o une douleur si immense se prpare...
+
+Si du moins, avant de s'teindre, Elle pouvait encore respirer le parfum
+des rouges oeillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer
+de Nice, pour son jour de fte du 20 de ce mois!
+
+* * *
+
+213.--_Mercredi 15 juillet_.
+
+Maman est plus mal aujourd'hui.
+
+J'ai reu avis de Nice que tout avait t fait selon mes ordres et que
+les fleurs commandes arriveraient destination pour le 19.
+
+* * *
+
+214.--_Jeudi 16 juillet_.
+
+Elle est morte!
+
+ sept heures du soir est venue cette dpche:
+
+_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._
+
+_Quinton, Htel Marronniers, Royat._
+
+_Marguerite morte._
+
+On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais
+ la fatale nouvelle. Quand je l'ai reue, le coup a t aussi terrible
+que si elle tait morte en pleine sant.
+
+J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empche. Ma maison est pleine
+de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, l-haut, ma mre
+se dbat dans la fivre; ma soeur aussi s'est alite de fatigue, et il
+n'y a que moi pour les soigner.
+
+J'ai envoy cette dpche:
+
+_Gnral Boulanger, 79, rue Montoyer,_
+
+_Bruxelles._
+
+_Quelle affreuse et dsesprante nouvelle! Suis avec vous dans votre
+douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir tre prs de vous._
+
+_Marie_.
+
+Demain, je veux lui crire.
+
+Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...
+
+* * *
+
+215.--_Vendredi 17 juillet_.
+
+Je lui ai crit, je lui ai parl d'Elle, je l'ai suppli de trouver la
+force de vivre.
+
+Car, depuis la dpche d'hier, je redoutais d'un moment l'autre une
+nouvelle encore plus terrible...
+
+J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit lou. Il ne
+s'est pas tu ds qu'elle fut morte!
+
+* * *
+
+216.--_Samedi 18 juillet_.
+
+Les journaux donnent des dtails sur la mort de Mme Marguerite.
+
+Le gnral n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravit de son tat que
+dans le courant de mai. Il s'est
+
+ [Illustration: une carte crite main:
+
+ Bruxelles, 79 rue Montoyer.
+
+ Jeudi 9 juillet.--
+
+ Ma bonne meunire,
+
+ C'est moi qui rponds aujourd'hui votre lettre d'il y a un mois
+ et celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet
+ quoique allant beaucoup mieux, est toujours alite et ne pourrait
+ pas crire sans fatigue. Elle a t fortement prouve; mais les
+ soins qui lui sont donns par un mdecin que j'ai fait venir de
+ Paris permettent de prdire pour bientt la convalescence. La toux
+ a presque disparu, les transpirations galement. Quand elle aura
+ repris un peu d'apptit, les forces reviendront.--
+
+ Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses
+ affectueuses; nous pensons vous et nous parlons souvent de vous.
+
+ crivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous tes maintenant en
+ pleine saison et il faut esprer que les beaux temps une fois
+ arrivs, les baigneurs ne vous manqueront pas--
+
+ Vous ne nous dites rien de la sant de votre mre et de votre soeur;
+ nous esprons donc qu'elles vont bien.--
+
+ Au revoir, ma bonne meunire. Tous les deux nous vous envoyons nos
+ souvenirs les plus affectueux,
+
+ Gal B.
+]
+
+adress aux spcialistes les plus renomms pour le traitement de la
+tuberculose. On a essay de la crosote, puis, depuis le dbut de ce
+mois, d'un remde nouveau, le gaacol, administr en injections sous la
+peau. En dernier lieu, le gnral faisait ces injections lui-mme.
+
+Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers
+jours de la semaine, et le gnral se serait repris esprer. Mais, le
+mercredi, la malade a t saisie d'une sorte de vertige. On a appel le
+mdecin. En descendant, il a pris le gnral part et lui a dit:
+Prparez-vous, c'est fini.
+
+Le gnral n'a plus quitt le chevet de la mourante. Il est rest douze
+heures prs d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaaient. Elle
+ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain,
+s'veillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant
+longuement, tandis que ses lvres remuaient et voulaient parler. Mais
+elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernires:
+
+ bientt...
+
+La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait
+en un rle effrayant. L'cume lui montait aux lvres.
+
+Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva
+lgrement la tte et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En
+mme temps, ses yeux tournrent...
+
+Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix dsespre.
+Mais dj sa tte tait retombe sur l'oreiller. Elle tait morte.
+
+...C'est demain, deux heures, qu'auront lieu, Bruxelles, le service
+et l'enterrement de Mme Marguerite, dcde le 16 juillet 1891, dans
+la trente-sixime anne de son ge.
+
+J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son me.
+Pendant que le prtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...
+
+* * *
+
+217.--_Dimanche 19 juillet_.
+
+...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la
+veille de sa fte, et qui arrivez Bruxelles aujourd'hui, jour de son
+enterrement!
+
+* * *
+
+218.--_Lundi 20 juillet_.
+
+Les obsques, par un navrant contraste, ont eu lieu travers une ville
+en pleine liesse populaire, car c'tait hier la fte nationale des
+Belges et la grande kermesse de Bruxelles.
+
+Le gnral avait fait lui-mme la toilette funbre de la dfunte. Il
+l'avait enveloppe d'une longue robe blanche, puis il l'avait couche
+dans son cercueil avec un bouquet d'oeillets et de marguerites sur la
+poitrine. Avant qu'on refermt le couvercle, il avait coup une mche
+des cheveux blonds de la morte et lui avait donn un dernier baiser.
+
+ [Illustration: une carte crite main:
+
+ Bruxelles, 79 rue Montoyer.
+
+ Samedi 1er aot.
+
+ C'est bien vrai ma pauvre bonne meunire, elle n'est plus, cette
+ crature adorable qui m'a donn les seules annes de bonheur que
+ j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout
+ seul; et au moment mme o l'amlioration produite par un
+ traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle tait
+ sauve.--
+
+ Heureusement la chre crature tant aime ne s'est pas sentie
+ mourir. Elle s'est teinte sans aucune souffrance, faisant encore
+ des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle et
+ t trop attriste si elle avait compris que nous allions tre
+ spars; pas pour longtemps, je l'espre.--
+
+ Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refus, et je le garde, je
+ la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est
+ d'aller toutes les aprs-midis au cimetire la voir et causer avec
+ elle. J'ai plac moi-mme dans son cercueil le charmant bouquet de
+ petites marguerites que vous et votre soeur lui avez envoy. Merci
+ en son nom.
+
+ Je lui fais en ce moment construire un caveau, o elle reposera en
+ paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et o elle
+ m'attendra...--
+
+ Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas,
+ qu'on ne peut survivre la perte de cet ange de beaut, de grce,
+ de douceur et de bont. Je sais que je ne m'appartiens pas, que
+ j'appartiens mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces;
+ mais aprs, si je pars, personne n'aura rien me reprocher.
+ D'ailleurs je ne vis plus que matriellement; je suis sur corps
+ sans me.--
+
+ crivez-moi de temps en temps, ma bonne meunire Parlez-moi d'elle,
+ cela me fera du bien. Et pensez souvent moi, qui ai t le plus
+ heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus
+ malheureux.--
+
+ J'espre que vous allez bien, ainsi que votre mre et votre soeur;
+ et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aime, je vous
+ embrasse de plus profond de mon coeur,
+
+ Gal Boulanger
+
+ crivez-moi toujours la mme adresse.--
+]
+
+Aprs la leve du corps la maison mortuaire, le cortge s'est rendu
+l'glise Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du
+Rgent, la place du Trne, la place des Palais, la place Royale, tout
+remplis de trophes, de mts et de drapeaux.
+
+Derrire le corbillard marchait le gnral, en habit, la plaque de
+grand-officier de la Lgion d'honneur sur la poitrine, trs droit, le
+front lev, mais le visage affreusement ple et parfois convuls par des
+contractions. Cinq dputs boulangistes le suivaient: Castelin,
+Droulde, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidles
+du parti comme Thodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques
+dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Sverine. Sur tout le
+parcours du cortge, le peuple, en habits de dimanche, s'crasait.
+
+Place Royale, devant la faade de l'glise, et jusqu'au haut des
+marches, sous les colonnes du pristyle, il s'est produit une indigne
+bousculade, l'entre comme la sortie.
+
+L'absoute donne, on est mont dans les voitures de deuil qui se sont
+rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, travers les faubourgs du
+Sud-Est, au cimetire d'Ixelles.
+
+Au moment o le corps a t enferm dans le caveau, le gnral n'a plus
+t matre de sa douleur. Il a t pris d'une dfaillance. On a d le
+soutenir.
+
+Ce n'est encore qu'un caveau provisoire o le cercueil a t dpos, en
+attendant que le gnral lui fasse riger une tombe dfinitive.
+
+Cette dernire information m'a diminu un peu l'angoisse qui me broie le
+coeur, car elle me donne la certitude qu'il ne se dtruira pas avant que
+la tombe ne soit acheve.
+
+* * *
+
+219.--_Samedi 25 juillet._
+
+Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, trac sur sa carte:
+
+_LE GNRAL BOULANGER_
+
+_a t trs sensible votre dpche et votre lettre; il vous en
+remercie bien vivement et va vous crire._
+
+_Bruxelles, le 23 juillet 91._
+
+Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imit en fines
+perles de verre, que j'envoie au Gnral pour la tombe d'Ixelles.
+
+* * *
+
+220.--_Mercredi 29 juillet._
+
+Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a t rdig Paris, le
+mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois
+amies. Du Gnral, il ne fait aucune mention!
+
+L'une de ces dames reoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais
+c'est tout ce qui reste encore d'Elle, celui qu'elle a quitt!
+
+* * *
+
+221.--_Lundi 3 aot._
+
+Le Gnral m'a crit:
+
+Bruxelles, 79, rue Montoyer.
+
+Samedi 1er aot.
+
+C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunire, elle n'est plus, cette
+crature adorable qui m'a donn les seules annes de bonheur que j'ai
+eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au
+moment mme o l'amlioration produite par un traitement nouveau de
+Paris me faisait croire qu'elle tait sauve.
+
+Heureusement, la chre crature tant aime ne s'est pas sentie mourir.
+Elle s'est teinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la
+veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle et t trop attriste
+si elle avait compris que nous allions tre spars; pas pour longtemps,
+je l'espre.
+
+Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refus, et je le garde, je le
+garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes
+les aprs-midi au cimetire la voir et causer avec elle. J'ai plac
+moi-mme, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites
+que vous et votre soeur lui avez envoy. Merci en son nom.
+
+Je lui fais, en ce moment, construire un caveau o elle reposera en
+paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et o elle m'attendra...
+Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on
+ne peut survivre la perte de cet ange de beaut, de grce, de douceur
+et de bont. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens mon
+pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais aprs, si je
+pars, personne n'aura rien me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus
+que matriellement; je suis un corps sans me.
+
+crivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunire. Parlez-moi d'Elle,
+cela me fera du bien. Et pensez souvent moi, qui ai t le plus
+heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.
+
+J'espre que vous allez bien, ainsi que votre mre et votre soeur, et,
+pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aime, je vous embrasse du
+plus profond de mon coeur.
+
+Gral BOULANGER.
+
+crivez-moi toujours la mme adresse.
+
+* * *
+
+222.--_Samedi 8 aot._
+
+Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a t transport du caveau
+provisoire dans le caveau dfinitif, que le Gnral a fait creuser en un
+endroit du cimetire qu'il a lui-mme choisi.
+
+Le caveau seul est achev. Le reste de la tombe est en construction.
+
+Tant mieux! Encore un dlai.
+
+* * *
+
+223.--_Mardi 18 aot._
+
+Les journaux reparlent du Gnral. Le prince Napolon aurait song
+lui, comme tmoin dans le mariage de sa fille avec le frre du roi
+d'Italie. Le Gnral dsapprouve les manifestations excessives
+auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer propos
+de l'ordre donn notre escadre de se rendre de Cronstadt Portsmouth,
+et propos de la reprsentation de _Lohengrin_ l'Opra.
+
+Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?
+
+Je lui cris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma rsolution est
+bien prise maintenant. J'irai auprs de Lui, pour lui parler un peu
+d'Elle, ds les premiers jours d'octobre.
+
+* * *
+
+224.--_Jeudi 17 septembre._
+
+Je lui cris pour la troisime fois.
+
+* * *
+
+225.--_Samedi 26 septembre._
+
+Je suis horriblement angoisse. J'ai eu un cauchemar affreux, cette
+nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetire, le
+Gnral et Mme Marguerite qui se tenaient troitement embrasss.
+
+* * *
+
+226.--_Mercredi 30 septembre._
+
+Il s'est tu.
+
+* * *
+
+227.--_Mercredi 7 octobre._
+
+Depuis trois jours, depuis que je commence me relever lentement de la
+prostration o cet pouvantable malheur m'a jete, j'ai essay en vain
+de tracer une seule ligne. Chaque fois, le dsespoir, me dbordant du
+coeur, m'a paralyse.
+
+C'est le 30 septembre, 11 heures 1/2 du matin, prs de la tombe de
+Mme Marguerite, que le gnral s'est tu d'un coup
+de...............................
+
+C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.
+
+* * *
+
+228.--_Samedi 10 octobre._
+
+Depuis que son Amie l'avait quitt, le gnral ne vivait plus que dans
+la pense de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetire tous les
+jours, 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en
+mditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans
+le lit o elle tait morte, et la nuit, pendant les rares instants de
+sommeil qu'il parvenait trouver, il lui parlait et il entendait en
+rve sa voix qui l'appelait.
+
+Quand la tombe fut compltement acheve, il s'est mis trier ses
+papiers, dont il a jet au feu, tous les jours, une grande quantit. Il
+a rgl les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la
+fin du mois. Le 29 septembre, il a crit son testament politique,
+contenant ces lignes:
+
+Je me tuerai demain, non pas que je dsespre de l'avenir du parti
+auquel j'ai donn mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux
+malheur qui m'a frapp il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et
+demi, j'ai lutt. J'ai essay de prendre le dessus. Je n'ai pu y
+parvenir.
+
+Je suis convaincu que mes partisans si dvous, si nombreux, ne m'en
+voudront pas de disparatre en raison d'une douleur telle que tout
+travail m'est devenu impossible...
+
+En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de
+bataille, en soldat, pour mon pays...
+
+* * *
+
+Il a crit en mme temps son testament priv, lguant tout son avoir
+sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ un
+ami, M. Barbier, et exprimant la volont formelle d'tre enterr dans le
+caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.
+
+Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajout:
+
+_Ceci est crit en entier de ma main, Bruxelles, 79, rue Montoyer, le
+29 septembre 1891, veille de ma mort._
+
+
+Aprs quoi, il a sign.
+
+Il a rdig ensuite une lettre destine sa vieille mre, o il lui
+expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse
+femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette
+lettre devait servir lui cacher que son fils tait mort.
+
+Il a libell de sa propre main des dpches annonant sa mort diverses
+personnes, une, entre autres, pour la gnrale, sa femme, qu'il a
+adresse ainsi:
+
+_Madame Veuve Boulanger,_
+
+_Rue de Satory, Versailles._
+
+Ces dpches, il les a places dans une grande enveloppe, sur laquelle
+il a crit:
+
+_Tlgrammes expdier immdiatement aprs ma mort._
+
+* * *
+
+ 4 heures, il est all dposer les testaments chez son notaire. Cela
+fait, il a accompli son plerinage quotidien la tombe d'Ixelles. Aprs
+l'avoir longtemps contemple, il est entr chez le conservateur du
+cimetire, M. Marchal, lui a serr la main et lui a recommand d'une
+voix mue les frles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la
+tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.
+
+Le soir, dner, il s'est montr d'une bonne humeur inaccoutume. Il a
+caus gament avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son
+hte, M. Dutens. En se levant, il a embrass sa vieille maman avec une
+tendresse particulire.
+
+Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son
+coup et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a t
+presque aussitt remarque par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue
+depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant,
+tenant un revolver la main.
+
+Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est saut en fiacre et s'est fait
+conduire au cimetire. Le gnral s'y trouvait, en effet, devant le
+caveau. En voyant la mine inquite de son ami, il a eu un sourire. Il
+lui a pris le bras et s'est mis se promener avec lui travers les
+tombes, tout en le rassurant d'un ton enjou. Quand il l'eut
+suffisamment tranquillis, il l'a invit aller renvoyer son fiacre,
+devenu inutile puisque le coup tait l pour les ramener tous deux. Il
+tait 11 heures 1/2. Le gnral a fait le tour du tombeau et s'est assis
+du ct droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuy contre la
+pierre tombale, les jambes tendues vers le lilas plant tout auprs. Il
+a pos son chapeau terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a
+appliqu contre la tempe droite et a fait feu.
+
+* * *
+
+La balle a trou le cerveau de part en part, puis elle est alle se
+perdre par del le mur du cimetire. On est accouru au bruit de la
+dtonation, mais dj le gnral expirait. Son corps n'avait pas boug,
+sa tte pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'chappait de
+chaque tempe.
+
+Le revolver tait rest dans sa main crispe, on l'a retir. Le corps
+tout ensanglant, tendu dans le coup, a t ramen par M. Dutens
+l'htel de la rue Montoyer. En le dshabillant, on a trouv sur le coeur,
+compltement dtrempe de sang, la boucle de cheveux que le gnral
+avait coupe son Amie morte. La grande photographie de Mme
+Marguerite, semblable celle qu'elle m'a donne, occupait, sous la
+chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang dessch la collait si
+fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la dchirer par places.
+
+On a revtu le corps d'un habit de soire avec la plaque de
+grand-officier de la Lgion d'honneur. On a laiss au doigt la bague en
+fer repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a
+plac un crucifix entre deux candlabres, prs du lit mortuaire.
+
+La nouvelle du suicide s'tait rapidement rpandue en ville. trois
+heures de l'aprs-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle
+courait dans toutes les bouches la brillante garden-party que M. et
+Mme Carnot offraient l'lyse. Sur les six heures, je recevais la
+dsesprante dpche qui me l'apprenait et qui m'tendait terre comme
+un coup de massue.
+
+* * *
+
+Le 1er octobre, 9 heures du soir, on a mis en bire le corps du
+gnral, aprs avoir replac sur sa poitrine la photographie et la
+boucle de cheveux, et aprs avoir mis ses pieds des oeillets rouges. Le
+cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur
+laquelle on avait grav: Gnral Boulanger.
+
+Les funrailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevque de
+Malines ayant refus l'assistance de l'glise, le cortge s'est rendu,
+ 4 heures, directement de la maison au cimetire. Le cercueil tait
+recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous
+l'amoncellement des couronnes. Derrire lui, taient ports, sur des
+coussins, tous les insignes et toutes les dcorations du gnral dfunt.
+
+Henri Rochefort, Paul Droulde, une vingtaine de dputs, plus de deux
+cents dlgus venus de France, marchaient ensuite. Une moiti de
+Bruxelles accompagnait le cortge, et l'autre le regardait passer.
+l'entre du cimetire, il y a eu une bousculade si pouvantable que de
+nombreuses personnes ont t blesses. Il n'y a pas eu de discours.
+Droulde a jet sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France.
+Puis, le caveau des deux amants a t ferm.
+
+* * *
+
+229.--_Vendredi 1er janvier 1892._
+
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+
+Depuis des mois, ils ne sont plus.
+
+Leurs dpouilles charnelles se dsagrgent dans un mme spulcre,
+jusqu'au jour o, s'chappant de leurs cercueils tombs en poussire,
+leurs cendres se confondront.
+
+Mais leurs mes vivent, et, en dpit des prjugs sociaux, en dpit mme
+de la svrit qu'a pu montrer un prince de l'glise, elles doivent
+avoir trouv, dans l'au-del, une piti sans bornes qui leur a tout
+pardonn, parce qu'elles ont immensment aim.
+
+Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est--dire de pauvres
+tres destins aimer, souffrir et mourir, leur souvenir et leur
+nom survivront, enlacs...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Ixelles
+
+
+* * *
+
+230.--_Lundi 25 avril 1892._
+
+N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons l-bas!...
+
+Elles n'ont pas cess de rsonner dans ma mmoire, ainsi qu'une suprme
+invite, ces paroles, les dernires qu'Elle m'et adresses,
+Saint-Brelade, quand je les ai quitts.
+
+Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir
+aujourd'hui.
+
+Arrive Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visit toutes
+les stations de leur calvaire. D'abord, trs haut dans la rue Royale, au
+del de la colonne du Congrs, au n 103, sur la droite, cet htel
+Mengelle, leur premire tape aprs la fuite. Au dbut de la mme rue,
+sur la place Royale, l'htel de Bellevue, o elle s'est fait amener de
+Paris, presque mourante dj, avant les dernires semaines passes
+Jersey, et dont les fentres de faade donnent sur l'glise
+Saint-Jacques en laquelle son cercueil a t bni. Un peu plus loin,
+allant du Parc Royal au Parc Lopold, la rue Montoyer, une belle rue
+aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes
+cochres fermes. Tout au bout, les dpendances d'une gare: des murs en
+briques noircies par la fume, des palissades de bois, un passage
+niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, droite, le n 79,
+o ils ont pass les derniers mois de leur vie, o Elle est morte, et o
+son cadavre Lui a t ramen, couvert de sang. Une faade blanche, une
+porte cochre, quatre fentres de rez-de-chausse, et deux autres tages
+ cinq fentres chacun.
+
+Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix,
+chausse d'Ixelles: c'est l'itinraire qu'a suivi le cortge du suicid.
+
+La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus
+en plus clairsemes, les unes vieilles, basses et noires, les autres
+peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains
+btir, des carrs rougetres de terre argileuse frachement remue, des
+plants de culture marachre, des prs o paissent des moutons, et,
+de-ci de-l, des hangars de marchands de tombes et des serres
+d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.
+
+Une petite place ronde: voici l'entre du cimetire. Je quitte la
+voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur
+apporte de Royat, pouss en bonne terre de France. Une courte avenue me
+mne un rond-point, d'o rayonnent cinq autres avenues, prcdes
+chacune de deux grands cyprs en forme de cnes.
+
+Laquelle prendre? On me montre la troisime, juste en face. Elle est
+plante de jeunes acacias, et entirement garnie de tombes des deux
+cots. Elle se termine, au bout d'une centaine de mtres, un petit
+carrefour form par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe,
+gauche, le mur du cimetire, et de l'alle n 6, qui descend vers la
+droite. La dernire tombe, gauche, au coin, est la leur.
+
+Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement prcd, en avant, de deux
+marches, une pierre tombale incline, et, son sommet, une colonne
+brise. Le tout en pierre grise, blanchtre.
+
+Une grille basse, glands dors, entoure le caveau et les deux petits
+espaces laisss libres de chaque ct. Elle n'a pas plus de cinq mtres
+en longueur sur trois quatre en profondeur. Plus de cinquante
+couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de
+verre, envoyes par les Comits rvisionnistes. Parmi elles, quelques
+minces couronnes en pltre, offertes par des pauvres et aussi quelques
+fleurs dessches.
+
+La grille est prcde d'une bande de terre large d'un mtre, o
+poussent des penses et des myosotis. Au fond, des cyprs dressent leur
+silhouette sombre et droite, tout au coin, s'lve un sapin nain.
+
+Dans l'intrieur de l'enclos, des rosiers vont bientt fleurir.
+droite, un mtre et demi de la tombe, on a laiss debout le lilas qui
+a t tmoin du suicide. La place o le gnral s'tait assis, sur la
+bordure du soubassement, se trouve peu prs la hauteur de
+l'avant-dernire ligne de l'inscription grave sur la pierre tombale.
+
+Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand
+bouquet de marguerites, li avec des rubans tricolores, se trouvait jet
+l et la couvrait. J'avais dpos mes marguerites au pied du tombeau, je
+m'tais agenouille sur le bord du chemin et, le coeur gonfl d'une
+douleur sans nom qui ne voulait pas clater en larmes, j'ai pri. Puis,
+j'ai fix longuement jusqu'aux moindres dtails de ce que j'avais devant
+moi, afin de ne l'oublier jamais.
+
+Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis releve et
+me suis mise marcher travers le cimetire. Du petit carrefour voisin
+de la tombe, j'ai contempl la campagne, les vertes prairies pleines de
+troupeaux et, plus loin, la frache verdure printanire du bois de la
+Cambre. Le site tait si champtre et le petit cimetire si blanc, si
+propre, que l'aspect en tait presque gai. Le soleil semait des
+tincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.
+
+Je revins vers leur spulture pour lui jeter un dernier regard. On
+venait d'y toucher. Mes marguerites taient maintenant dans l'intrieur
+de l'enclos et le bouquet jet sur la pierre tombale en avait t
+retir. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'pitaphe
+qui clt l'histoire des deux amants:
+
+ MARGUERITE
+ 19 DCEMBRE 1855
+ 16 JUILLET 1891
+ BIENTT!
+
+ GEORGES
+ 29 AVRIL 1837
+ 30 SEPTEMBRE 1891
+ AI-JE BIEN PU VIVRE DEUX MOIS ET DEMI SANS TOI?
+
+MONT-LOUIS.--CLERMONT-FERRAND
+
+
+
+
+
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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