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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothčque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + VOYAGES + + DANS + + LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE, + + PENDANT + + LES CAMPAGNES DE BONAPARTE, + + EN 1798 ET 1799. + + PAR VIVANT DENON, + + ET LES SAVANTS ATTACHÉS Ă€ l'EXPÉDITION DES FRANÇAIS. + + _ÉDITION ORNÉE DE CXVIII. PLANCHES EN TAILLE-DOUCE_. + + +Ă€ LONDRES: + +CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY, ET JONES, +PATERNOSTER ROW. + +1817. + +[Illustration: MOURAT-BEY] + + Ă€ BONAPARTE. + +_Joindre l'Ă©clat de votre nom Ă la splendeur des monuments d'Égypte, +c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux +de l'histoire; c'est rĂ©chauffer les cendres des_ SĂ©sostris _et des_ +MĂ©nès [1], _comme vous conquĂ©rants, comme vous bienfaiteurs._ + +_L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus +mĂ©morables expĂ©ditions recevra mon ouvrage avec un avide intĂ©rĂŞt. Je +n'ai rien nĂ©gligĂ© pour le rendre digne du hĂ©ros Ă qui je voulais +l'offrir._ + + VIVANT DENON. + +[1: Dans la grande Ă©dition originale, imprimĂ©e par Didot aĂ®nĂ©, on lit +_Mendès_, au lieu de _MĂ©nès_: J'ai rĂ©tabli le texte, suivant ce que je +crois avoir Ă©tĂ© l'intention du voyageur. MĂ©nès ayant Ă©tĂ© le premier roi, +et en quelque sorte le fondateur de l'Égypte, tandis que Mendès Ă©tait +une divinitĂ© que les Égyptiens adoraient sous la forme d'un _bouc_; ce +ne peut ĂŞtre qu'au premier que le voyageur a voulu assimiler le +conquĂ©rant. Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du gĂ©nĂ©ral +Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries. Elle a Ă©tĂ© +copiĂ©e par les savants traducteurs qui ont rĂ©digĂ© l'Ă©dition +Anglaise.] + + + + + AVIS DE L'ÉDITEUR. + + +Jusqu'Ă ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont dĂ©crit +l'Égypte, ont Ă©tĂ© reçues avec aviditĂ©, et les Ă©ditions de leurs voyages +ont Ă©tĂ© successivement et rapidement enlevĂ©es, ainsi que les +traductions qui en ont Ă©tĂ© faites presque dans toutes les langues. + +Cependant les rĂ©cits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient +parcouru la Haute-Égypte, Ă©taient si imparfaits; leurs moyens de +visiter, d'examiner, et de reprĂ©senter les monuments que ce pays recèle +encore, Ă©taient si bornĂ©s, que leurs relations servaient plutĂ´t Ă +exciter la curiositĂ© qu'Ă la satisfaire. + +Ă€ l'intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral que ce pays inspire, soit par l'importance que lui +donnent sa fertilitĂ© et sa situation, soit par les souvenirs +historiques qu'il retrace Ă l'imagination, se joint en ce moment +l'intĂ©rĂŞt des grands Ă©vĂ©nements militaires dont il vient d'ĂŞtre le +théâtre; aussi la curiositĂ© est-elle doublement excitĂ©e lorsqu'il +paraĂ®t aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Égypte. Deux +grandes nations y ont paru tour Ă tour victorieuses. «Elles aimeront +toujours Ă revoir les images des lieux et des monuments tĂ©moins de +leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux +sujets d'Ă©tude. Par quelle fatalitĂ© se fait-il que des rivalitĂ©s +d'ambition condamnent irrĂ©vocablement ce beau pays, ce grand domaine +des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique +Ă©cole encore subsistante d'architecture et de sculpture, Ă la +destruction, Ă la misère et Ă la barbarie? En vain les amis des arts +s'Ă©taient flattĂ©s d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller +interroger ces mystĂ©rieuses constructions aux lieux qui les ont vu +s'Ă©lever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vĂ©nĂ©rable fardeau; +il faut y renoncer; le charme est dĂ©truit; la porte de l'Égypte vient +de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat +Britannique qui Ă©vacuera Alexandrie, pourra dire: _voi che vorreste +entrare, perdete via ogni speranza_ [2]. + +[2: Un homme de lettres m'a communiquĂ© un Ă©tat qu'il s'Ă©tait amusĂ© Ă +faire de la dĂ©pense que coĂ»teraient, et du nombre de jours que +prendraient, la route de Londres Ă Thèbes et le retour de Thèbes Ă +Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau rĂ©guliers. En +voici le rĂ©sumĂ©: + +De Londres Ă Paris. . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 louis d'or, +De Paris Ă Lyon . . . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 do. +De Lyon Ă Marseille, partie par le RhĂ´ne 6 jours . . 5 do. +Paquebot de Marseille Ă Alexandrie . . . 18 do . . 10 do. +D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil 4 do. . . 2 do. +Du Caire Ă Thèbes. . . . . . . . . . . . . . 10 do. . . 6 do. + ___ ___ + 48 35 + +SĂ©jour Ă Thèbes, au Caire, Ă Alexandrie, etc. 24 do . . 30 do. +Retour Ă Londres . . . . . . . . . . . . . 48 do . . 35 do. + _______ _________ + + Total . . . . . . . . 120 jours. . 100 louis. + _______ _________ + +Cet ami des arts avait l'intention de fonder et de tenir Ă Thèbes, un +caravansĂ©rail, ou une auberge Ă l'EuropĂ©enne.] + +Honneur soit donc rendu Ă ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever +la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Égypte. + +Honneur Ă M. Denon qui, au pĂ©ril de sa vie, est allĂ© le premier de tous +les savants de l'expĂ©dition de Bonaparte, au milieu du fracas des +batailles, et dans l'incertitude du succès, visiter et dessiner des +monuments qui ont fait l'admiration et l'Ă©tonnement des siècles +passĂ©s. + +Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mĂ©rite ou +l'extravagance de cette expĂ©dition. Contentons-nous de jouir de ses +rĂ©sultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a dĂ©jĂ produit, en +attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prĂ©pare la Commission +des arts et des sciences de l'Institut d'Égypte. + +Les talents de M. Denon sont dĂ©jĂ jugĂ©s par toute l'Europe. Sa touche, +fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrĂ©ment de sa +manière, Ă©taient connus par les ouvrages qu'il a publiĂ©s antĂ©rieurement; +et il passait gĂ©nĂ©ralement pour un des meilleurs dessinateurs +existants. Ce dernier ouvrage met le comble Ă sa rĂ©putation d'artiste. +On a peine Ă concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps, +et dans des circonstances tellement pĂ©nibles et fatigantes, exĂ©cuter un +travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi +brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son +retour). + +La gravure a rĂ©pondu aux talents du dessinateur. Si la rĂ©putation des +Bertaux, des Coiny et des MalbĂŞte n'Ă©tait pas dĂ©jĂ faite, les planches +qu'ils ont gravĂ©es pour ce voyage leur assureraient l'immortalitĂ©. + +Quoique le style du voyageur soit souvent nĂ©gligĂ©, le journal du voyage +n'en est pas moins rempli de charmes. M. Denon a su mĂŞler +l'enthousiasme avec la prĂ©cision, et la gaĂ®tĂ© avec l'Ă©rudition. Le +rĂ©cit de ses marches, celui des batailles dont il a Ă©tĂ© tĂ©moin, est vif, +animĂ© et plaisant, sans ĂŞtre dĂ©pourvu de sensibilitĂ©. On distinguera +surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès +de l'armĂ©e Française d'Égypte. + +On lui a reprochĂ© avec juste raison d'avoir Ă©crit le journal de son +Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans +aucun chapitre, mĂŞme sans table qui puisse faciliter la recherche des +objets sur lesquels le lecteur peut dĂ©sirer de revenir. + +J'ai essayĂ© de remĂ©dier Ă cet oubli, en divisant par des intitulĂ©s en +Italique, les divers objets que ce journal prĂ©sente successivement. + +Après avoir ainsi fait la part des Ă©loges que mĂ©ritent l'Ă©crivain, le +dessinateur et les graveurs, il m'est pĂ©nible d'en venir Ă la critique: +mais il est impossible de passer sous silence la manière dĂ©fectueuse +dont l'impression de l'ouvrage a Ă©tĂ© conduite. La dissonance de cette +partie de l'exĂ©cution avec les autres, est choquante; et elle a +d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de +France, le cĂ©lèbre Didot aĂ®nĂ©, auquel la partie typographique a Ă©tĂ© +confiĂ©e. + +D'abord, le format, qui n'est propre par son Ă©normitĂ© Ă entrer dans +aucune bibliothèque, prĂ©sente des marges inutiles d'une Ă©tendue +prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spĂ©culer sur +l'empressement des lecteurs Ă se procurer le texte, afin de leur vendre +surabondamment une quantitĂ© de papier blanc, et d'associer ainsi +l'intĂ©rĂŞt de l'ouvrage Ă l'intĂ©rĂŞt du marchand. Il n'est pas nĂ©cessaire +de faire un livre colossal parce qu'on y dĂ©crit des colosses. + +L'inconvĂ©nient de la grandeur de cette publication se fait encore +sentir en Angleterre d'une autre manière. Les droits qui sont Ă©tablis +sur l'importation des livres Ă©trangers, se perçoivent en raison de leur +poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage Ă Londres sur le pied de +21 guinĂ©es; et sans doute il y sera bientĂ´t Ă 25, et peut-ĂŞtre 30, car +les deux premières Ă©ditions de Paris en ont Ă©tĂ© enlevĂ©es aussitĂ´t +qu'elles ont Ă©tĂ© achevĂ©es, et l'on n'aura bientĂ´t plus que des planches +retouchĂ©es. + +En second lieu, l'incorrection du texte est au delĂ de ce que l'on peut +imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et +des feuilles tirĂ©es avec autant de soin; nous pourrions en donner un +errata de deux pages [3]. Outre cela, les dates sont souvent erronĂ©es, +et les noms propres des mĂŞmes villes y sont presque toujours Ă©crits de +plusieurs manières diffĂ©rentes. + +[3: Parmi ces fautes, je citerai ici l'Ă©quivoque ridicule qui se trouve +dans la prĂ©face Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine _des +moines_ pour la plaine des _Momies_ (en Anglais _the Plain of the +Monks_, Ă©dition de M. Phillips), page 22, ligne dernière, _avaries_ +pour _avanies_; page 30, ligne 3, _changea_ et _rendit_ pour +_changèrent_ et _rendirent_; page 137, ligne 33, _supĂ©riotĂ©_ pour +_supĂ©rioritĂ©_; page 173, ligne 7, les caisses de _moines_ pour des +caisses des _momies_, page 205, ligne 24, _j'ai crus_ pour _je crus_; +ailleurs, _celle_ pour _celui_, etc.] + +La difficultĂ© de lire cette Ă©dition a obligĂ© d'en faire une petite en +trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le +col, de se casser les reins, ou de se crever les yeux, en lisant +l'original. + +Cette petite Ă©dition a l'inconvĂ©nient d'ĂŞtre encore plus dĂ©fectueuse +que l'autre; car, outre les mĂŞmes fautes, elle en a qui lui sont +propres, notamment Ă la page 41, oĂą la dernière ligne de la page 22 de +la grande Ă©dition a Ă©tĂ© totalement oubliĂ©e. + +Dans l'impossibilitĂ© oĂą j'Ă©tais de copier toutes les planches de +l'Ă©dition de Paris, et voulant faire une Ă©dition de ce voyage plus +portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de +prĂ©fĂ©rence les dessins qui intĂ©ressent le plus les artistes et les +savants. J'ai mis de cĂ´tĂ© les vues inutiles des cĂ´tes de la +MĂ©diterranĂ©e, les reprĂ©sentations des batailles des Français et des +Mamelouks, les vues des villes Égyptiennes modernes, les costumes et +les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des +relations avec l'armĂ©e Française, comme Ă©tant d'un intĂ©rĂŞt beaucoup +infĂ©rieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquitĂ©, +ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit. Il suffit de dire +que mes planches ont Ă©tĂ© gravĂ©es par MM. Landseer, Roffe, Middiman, +Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise, +Pollard, &c, pour que l'on soit assurĂ© d'avance qu'elles sont au moins +Ă©gales Ă l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supĂ©rieures. + +J'ai prĂ©fĂ©rĂ© la carte d'Égypte tirĂ©e de l'ouvrage du gĂ©nĂ©ral Reynier, Ă +celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la +supĂ©rioritĂ© de la première. + +Enfin, j'ai joint Ă cet ouvrage environ un demi-volume de dĂ©couvertes +et de descriptions ultĂ©rieures, publiĂ©es tout rĂ©cemment par les savants +de l'expĂ©dition d'Égypte; ce qui assure Ă mon Ă©dition un avantage +remarquable sur les petites Ă©ditions Françaises et Anglaises du Voyage +de M. Denon, lesquelles ont Ă©tĂ© faites Ă la hâte, et dont aucune n'est +digne de ce bel ouvrage. + + + + + PRÉFACE. + + +Le principal objet d'un auteur, lorsqu'il se dĂ©cide Ă faire une prĂ©face, +est de donner une idĂ©e de son ouvrage. Je remplirai cette espèce de +devoir en insĂ©rant ici le Discours que je me proposais de lire, Ă +l'Institut du Caire, Ă mon retour de la Haute-Égypte. + +«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui +rendisse compte de mon Voyage dans la Haute-Égypte, en lui faisant +lecture, dans diffĂ©rentes sĂ©ances, du journal qui doit accompagner les +dessins que j'ai rapportĂ©s. L'envie de rĂ©pondre au voeu de l'Institut +hâtera la rĂ©daction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre +prĂ©tention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait Ă +ma curiositĂ©. Je parcourais un pays que l'Europe ne connaĂ®t guère que +de nom; tout y devenait donc important Ă dĂ©crire; et je prĂ©voyais bien +qu'Ă mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses +Ă©tudes, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa +curiositĂ©. J'ai dessinĂ© des objets de tous les genres; et si je crains +ici de fatiguer ceux Ă qui je montre mes nombreuses productions, parce +qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivĂ© en +France, je me reprocherai peut-ĂŞtre de ne les avoir pas multipliĂ©es +encore davantage, oĂą, pour mieux dire, je gĂ©mirai de ce que les +circonstances ne m'en ont laissĂ© ni le temps ni les facilitĂ©s. Si mon +zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont Ă©tĂ© +puissamment secondĂ©s par le gĂ©nĂ©ral en chef, en qui les plus vastes +conceptions ne font oublier aucun dĂ©tail. Comme il savait que le but de +mon voyage Ă©tait de visiter les monuments de la Haute-Égypte, il me fit +partir avec la division qui devait en faire la conquĂŞte. J'ai trouvĂ© +dans le gĂ©nĂ©ral Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai +obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les +circonstances. Dans le gĂ©nĂ©ral Belliard, j'ai trouvĂ© Ă©galitĂ© de +caractère, de l'amitiĂ©, des soins inaltĂ©rables; de l'amĂ©nitĂ© dans les +officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la +vingt-unième demi-brigade; enfin je m'Ă©tais identifiĂ© de telle sorte au +bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel j'avais, si l'on peut +s'exprimer ainsi, Ă©tabli mon domicile, que j'oubliais le plus souvent +que je faisais la guerre, ou que la guerre Ă©tait Ă©trangère Ă mes +occupations. + +«Comme on avait Ă poursuivre un ennemi toujours Ă cheval, les +mouvements de la division ont toujours Ă©tĂ© imprĂ©vus et multipliĂ©s. +J'Ă©tais donc obligĂ© quelquefois de passer rapidement sur les monuments +les plus intĂ©ressants; quelquefois, de m'arrĂŞter oĂą il n'y avait rien Ă +observer. Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses, +j'ai Ă©prouvĂ© aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier +aperçu des grandes choses avant de les dĂ©tailler; que si elles +Ă©blouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans +l'esprit par la rĂ©flexion; que s'il faut conserver avec soin les +premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a +fait naĂ®tre qu'on peut les bien examiner, les analyser. J'ai pensĂ© +aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait dĂ©poser +tout amour-propre de mĂ©tier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut +ou non composer un beau dessin, mais de l'intĂ©rĂŞt que devra +gĂ©nĂ©ralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner. +J'ai dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©compensĂ© de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre +par la complaisante curiositĂ© que vous avez mise, Citoyens, Ă observer +avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportĂ©s; dessins que +j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou mĂŞme Ă cheval: +je n'ai jamais pu en terminer un seul Ă ma volontĂ©, puisque pendant +toute une annĂ©e je n'ai pas trouvĂ© une seule fois une table assez bien +dressĂ©e pour y poser une règle. + +«C'est donc pour rĂ©pondre Ă vos questions que j'ai fait cette multitude +de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches Ă©taient trop +prĂ©cipitĂ©es pour attaquer les dĂ©tails des objets dont je voulais au +moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble. VoilĂ comme j'ai pris en +masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversĂ© l'emplacement au +galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de +BĂ©nisouef. J'ai employĂ© ce temps Ă comparer les caractères, dessiner +les figures, les costumes des diffĂ©rents peuples qui habitent +maintenant l'Égypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages. + +«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses +ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture +colossale des Égyptiens: sur chaque rocher qui compose cet Ă©difice il +me semblait voir gravĂ©, _PostĂ©ritĂ©, Ă©ternitĂ©_. + +«BientĂ´t après DendĂ©rah (Tintyris) m'apprit que ce n'Ă©tait point dans +les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher +la beautĂ© de l'architecture; que partout oĂą existait l'harmonie des +parties, lĂ Ă©tait la beautĂ©. Le matin m'avait amenĂ© près de ses +Ă©difices, le soir m'en arracha plus agitĂ© que satisfait. J'avais vu +cent choses; mille m'Ă©taient Ă©chappĂ©es: j'Ă©tais entrĂ© pour la première +fois dans les archives des sciences et des arts. J'eus le pressentiment +que je ne devais rien voir de plus beau en Égypte; et vingt voyages que +j'ai faits depuis Ă _DendĂ©rah_ m'ont confirmĂ© dans la mĂŞme opinion. Les +sciences et les arts unis par le bon goĂ»t ont dĂ©corĂ© le temple d'Isis: +l'astronomie, la morale, la mĂ©taphysique, ont ici des formes, et ces +formes dĂ©corent des plafonds, des frises, des soubassements, avec +autant de goĂ»t et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques +enjolivent nos boudoirs. + +«Nous avancions toujours. Je l'avouerai, j'ai tremblĂ© mille fois que +Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendĂ®t, ou ne tentât le sort d'une +bataille. Je crus que celle de Samanhout allait ĂŞtre la catastrophe de +ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le dĂ©sert nous +serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion +de le dĂ©truire, et moi renaĂ®tre l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delĂ +du tropique. + +«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit +l'imagination de vastes souvenirs. Comme si elle avait pu m'Ă©chapper, +je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir +en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui +m'animait. Nous devions la traverser rapidement; Ă peine on apercevait +un monument, qu'il fallait le quitter. + +«LĂ Ă©tait un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après +le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; Ă droite, des +montagnes creusĂ©es et sculptĂ©es; Ă gauche, des temples, qui, Ă plus +d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres +temples dont j'Ă©tais arrachĂ©; et je me retournais pour chercher +machinalement ces cent portes, expression poĂ©tique par laquelle Homère +a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le +sol du poids de ses portiques, et dont la largeur de l'Égypte pouvait Ă +peine contenir l'Ă©tendue. Sept voyages n'ont pas suffi Ă la curiositĂ© +que m'avait inspirĂ©e cette première journĂ©e; ce ne fut qu'Ă la +quatrième que je pus toucher Ă l'autre rive du fleuve. + +«Plus loin, Hermontis m'aurait semblĂ© superbe, si je ne l'eusse +trouvĂ©e presque aux portes de Thèbes. Le temple d'EsnĂ©, l'ancienne +_Latopolis_, me parut la perfection de l'art chez les Égyptiens, une +des plus belles productions de l'antiquitĂ©; celui d'Edfu (ou +Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservĂ©s, et le +mieux situĂ©, de tous les monuments de l'Égypte: en son Ă©tat actuel il +paraĂ®t encore une forteresse qui la domine. + +«Ce fut lĂ que le sort de mon voyage fut dĂ©cidĂ©, et que nous nous mĂ®mes +irrĂ©vocablement en marche pour SyenĂ© (Assouan); c'est dans cette +traversĂ©e de dĂ©sert que pour la première fois je sentis le poids des +annĂ©es, que je n'avais pas comptĂ©es en m'engageant dans cette +expĂ©dition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'Ă ce terme. +LĂ je quittai l'armĂ©e pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir +Mourâd-bey dans le dĂ©sert. Fier de trouver Ă ma patrie les mĂŞmes +confins qu'Ă l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mĂŞmes quartiers +des trois cohortes qui les avaient jadis dĂ©fendus. Pendant vingt-deux +jours que je restai dans ce lieu cĂ©lèbre je pris possession de tout ce +qui l'avoisinait. Je poussai mes conquĂŞtes jusque dans la Nubie, +au-delĂ de Philoe, Ă®le dĂ©licieuse, dont il fallut encore arracher les +curiositĂ©s Ă ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de +siège m'ouvrirent enfin ses temples. Sentant toute l'importance de vous +faire connaĂ®tre le lieu que j'habitais, toutes les curiositĂ©s qu'il +rassemblait, j'ai dessinĂ© jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de +granit, d'oĂą sont sorties ces figures colossales, ces obĂ©lisques plus +colossales encore, ces rochers couverts d'hiĂ©roglyphes. J'aurais voulu +vous rapporter, avec les formes, des Ă©chantillons de tout ce qu'elles +contiennent d'intĂ©ressant. Ne pouvant faire la carte du pays, j'ai +dessinĂ© Ă vol d'oiseau l'entrĂ©e du Nil dans l'Égypte, les vues de ce +fleuve roulant ses eaux Ă travers les aiguilles granitiques, qui +semblent avoir marquĂ© les limites de la brĂ»lante Ethiopie, et d'un pays +plus heureux et plus tempĂ©rĂ©. Laissant pour jamais ces âpres contrĂ©es, +je me rapprochai de la verdoyante ÉlĂ©phantine, le jardin du tropique: +je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et +quittai Ă regret ce paisible sĂ©jour, oĂą des occupations douces +m'avaient rendu la santĂ© et les forces. + +«Sur la rive droite du Nil je trouvai _Ombos_, la ville du Crocodile, +celle de Junon Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut dĂ©fendre ce +que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns. + +«Établi Ă KĂ©nĂ©h, j'accompagnai ceux qui traversèrent le dĂ©sert pour +aller Ă Kosséïr mettre une barrière Ă de nouvelles Ă©migrations de +l'Arabie. Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaĂ®ne du +Moqatham, les bords stĂ©riles de la mer Rouge: j'appris Ă connaĂ®tre, Ă +rĂ©vĂ©rer cet animal patient que la nature semble avoir placĂ© dans cette +rĂ©gion pour rĂ©parer l'erreur qu'elle a commise en crĂ©ant un dĂ©sert. Je +revins Ă KĂ©nĂ©h, d'oĂą je partis successivement pour retourner Ă Edfou, Ă +EsnĂ©, Ă Hermontis, Ă Thèbes, Ă DendĂ©rah; Ă Edfou, Ă Thèbes encore, +toutes les fois qu'on envoyait un dĂ©tachement, et partout oĂą il Ă©tait +envoyĂ©. Si l'amour de l'antiquitĂ© a fait souvent de moi un soldat, la +complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des +antiquaires. C'est dans ces derniers voyages que j'ai visitĂ© les +tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dĂ©pĂ´ts mystĂ©rieux une +idĂ©e de l'art de la peinture chez les Égyptiens, de leurs armes, de +leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments de musique, de +leurs cĂ©rĂ©monies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages +que je suis parvenu Ă m'assurer que les hiĂ©roglyphes sculptĂ©s sur les +murailles n'Ă©taient pas les seuls livres de ce peuple savant. Après +avoir trouvĂ© sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'Ă©crire, +j'ai trouvĂ© encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a +dĂ©jĂ fait l'objet de votre curiositĂ©; frĂŞle rival des pyramides, +prĂ©cieux gage d'un climat conservateur, monument respectĂ© par le temps, +et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les +livres. + +«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherchĂ©, par des +rapprochements, Ă complĂ©ter cette volumineuse collection de tableaux +hiĂ©roglyphiques; c'est en pensant Ă vous, Citoyens, et Ă tous les +Savants de l'Europe, que je me suis trouvĂ© le courage de copier avec +une scrupuleuse exactitude les dĂ©tails minutieux de tableaux secs, +dĂ©nuĂ©s de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intĂ©rĂŞt qu'avec +le secours de vos lumières. + +«À mon retour, Citoyens, chargĂ© de mes ouvrages, dont le poids s'Ă©tait +journellement augmentĂ©, j'ai oubliĂ© la fatigue qu'ils m'avaient coĂ»tĂ©e, +dans la pensĂ©e qu'achevĂ©s sous vos yeux, et Ă l'aide de vos conseils, +je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire +un digne hommage.» + + + + + VOYAGE + + DANS + + LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE. + + + + + _Introduction.--DĂ©part de Paris, et de Toulon.--ArrivĂ©e devant Malte_. + + +J'avais toute ma vie dĂ©sirĂ© de faire le Voyage d'Égypte; mais le temps, +qui use tout, avait usĂ© aussi cette volontĂ©. Lorsqu'il fut question de +l'expĂ©dition qui devait nous rendre maĂ®tres de cette contrĂ©e, la +possibilitĂ© d'exĂ©cuter mon ancien projet en rĂ©veilla le dĂ©sir; un mot +du hĂ©ros qui commandait l'expĂ©dition dĂ©cida de mon dĂ©part; il me promit +de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour. Dès que +j'eus assurĂ© le sort de ceux dont l'existence dĂ©pendait de la mienne, +tranquille sur le passĂ©, j'appartins tout Ă l'avenir. Bien persuadĂ© que +l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la facultĂ© de +parvenir Ă son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je +sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon +coeur palpitait, sans qu'il me fĂ»t possible de me rendre compte si +cette Ă©motion Ă©tait de la joie ou de la tristesse; j'allais errant, +Ă©vitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prĂ©voir ni rassembler +rien de ce qui allait m'ĂŞtre si utile dans un pays si dĂ©nuĂ© de toutes +ressources. Le brave et malheureux _du Falga_ m'associa mon neveu. +Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un ĂŞtre aimable en +m'Ă©loignant de tout ce que j'aimais, c'Ă©tait empĂŞcher la chaĂ®ne de mes +affections de se rompre, c'Ă©tait conservĂ© Ă mon âme l'exercice de sa +sensibilitĂ©, c'Ă©tait un acte qui caractĂ©risait la dĂ©licatesse de ce +brave et savant homme. + +Je m'Ă©tendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port dĂ©signĂ© pour +l'embarquement. Nous arrivâmes Ă Lyon sans sortir de voiture; lĂ nous +nous embarquâmes sur le RhĂ´ne jusqu'Ă Avignon. Je pensais, en voyant +les belles rives de la SaĂ´ne, les pittoresques bords du RhĂ´ne, que, +sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin +des aliments Ă leur insatiable curiositĂ©. J'avais vu la NĂ©va, j'avais +vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas +trouvĂ© en Italie de plus belles antiquitĂ©s qu'Ă NĂ®mes; Orange, +Beaucaire, S.-Remi, et Aix. Je cite cette dernière ville, parce que +nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et +dans une baignoire oĂą, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien +changĂ© que le robinet. + +Nous perdĂ®mes un jour Ă Marseille: nous en partĂ®mes le 14 Mai 1798, +pour Toulon; et, le 15, j'Ă©tais en mer sur la frĂ©gate la _Junon_, +destinĂ©e avec deux autres frĂ©gates Ă Ă©clairer la route, et former +l'avant-garde. + +Le vent Ă©tait contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux +autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentrĂ©; mais ce +Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours +mieux, que nous ne nous servons nous-mĂŞmes, en ne me laissant rien +faire comme je voulais, en me conduisant aveuglĂ©ment Ă tout ce que je +voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais +pas quitter de toute l'expĂ©dition. + +Le 16, nous ne fĂ®mes que des bordĂ©es. + +Le 17, vers le soir, nous dĂ©couvrĂ®mes quatre voiles; elles +manoeuvraient sous notre vent en ordre de bataille: on ordonna le +branlebas; le _branlebas_! mot terrible dont on ne peut se faire idĂ©e, +quand on n'a pas Ă©tĂ© en mer: silence, terreur, appareil de carnage, +appareil de ses suites, plus funestes que le carnage mĂŞme, tout est lĂ +sous les yeux rĂ©uni sur un mĂŞme point; la manoeuvre et les canons sont +les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus +qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillitĂ©; nous la +passâmes Ă notre poste. Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage +des vents: nous ne pouvions juger si c'Ă©taient des vaisseaux ou des +frĂ©gates; ils Ă©taient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès Ă©taient +embarrassĂ©s de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante +nous ordonna de la suivre en ordre de bataille, et assura son pavillon +d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon +espagnol. La nuit arrivait, on nous laissa coucher: Ă trois heures du +matin on nous Ă©veilla avec l'ordre de se prĂ©parer au combat. + +Je n'Ă©tais pas fâchĂ© de commencer une expĂ©dition par quelque chose de +brillant; mais j'avais bien quelque peur d'Ă©changer le Nil contre la +Tamise. Nous n'Ă©tions plus qu'Ă une portĂ©e de canon, lorsque la +commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que +nous avions Ă©galement inquiĂ©tĂ© quatre frĂ©gates espagnoles, qui ne +venaient pas plus que nous chercher l'ennemi. + +Le 20, Ă la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et +le convoi se mirent en mouvement, et Ă midi lamer en fut couverte. Quel +spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus +grande idĂ©e de la splendeur de la France, de sa force, de ses moyens; +et peut-on, sans la plus vive admiration, songer Ă la facilitĂ©, Ă la +promptitude avec laquelle fut prĂ©parĂ©e cette grande et mĂ©morable +expĂ©dition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des +milliers d'individus de toutes les classes de la sociĂ©tĂ©. Presque tous +ignoraient quelle Ă©tait leur destination: ils quittaient femmes, +enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que +Bonaparte devait les conduire. + +Le 21, l'_Orient_ sortit enfin du port, et nous commençâmes Ă marcher +par un bon vent; chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche. +Nous nous mĂ®mes en avant; ensuite venait le gĂ©nĂ©ral avec ses avisos et +les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la cĂ´te entre les Ă®les +d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraĂ®chit; le _Franklin_ fut +dĂ©mâtĂ© de son hunier d'artimon; deux frĂ©gates de notre division furent +envoyĂ©es pour avertir le convoi de GĂŞnes qui devait nous joindre; et, +le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse Ă la +hauteur de St. Florent. + +Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant Ă l'est, abandonnant Ă +notre gauche GĂŞnes et le rivage ligurien. Notre ligne militaire avait +une lieue d'Ă©tendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait +tout au moins six. Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir +tout compter. + +Le 24, au matin, nous avions dĂ©passĂ© le cap Corse; le convoi filait en +bon ordre; nos vaisseaux Ă©taient par le travers du cap Corse, et de +l'Ă®le Capraya. J'en dessinai le dĂ©troit. + +Le convoi qui Ă©tait restĂ© sous le vent du cap, ne put le doubler de la +journĂ©e, et nous restâmes Ă l'attendre sur le cap mĂŞme, Ă une lieue de +la terre. Je fis un dessin du cap. + +Le 25, au matin, la division lĂ©gère se trouva par le travers de la cĂ´te +orientale de la Corse, vis-Ă -vis de Bastia, dont je distinguai fort +bien la rade et le port: j'en fis le dessin. La ville me parut jolie, +et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'Ă®le: j'en +fis un dessin. L'Ă®le d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines +cristallisĂ©es offrent toutes les couleurs du prisme. Ce rocher est +partagĂ© en trois souverainetĂ©s: la seigneurie et les mines sont au +prince de Piombino; Ă gauche, Porto-Ferraio appartient au grand-duc de +Toscane; Ă droite, Porto-Longone est au roi de Naples [4]. + +[4: D'après le dernier traitĂ© de paix avec Naples, la possession de +l'Ă®le est assurĂ©e Ă la France.] + +Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de +ce cĂ´tĂ© qu'un rocher escarpĂ© inabordable. Il appartient aux GĂ©nois, qui +y ont un château et un mouillage Ă la partie orientale. + +Ă€ 5 heures, nous avions Ă l'est l'Ă®le Pianose, qui n'est qu'un plateau +d'une lieue d'Ă©tendue; elle ne s'Ă©lève qu'Ă quelques pieds au-dessus de +la surface de la mer; ce qui en fait un Ă©cueil très dangereux de nuit +pour tout pilote qui ne connaĂ®t pas ces parages; elle est entre l'Elbe +et Monte-Christo, rocher inculte, abandonnĂ© aux chèvres sauvages. Ă€ +l'ouest de cette Ă®le, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne +cheminait plus. + +Quand le calme s'Ă©tablit, l'oisivetĂ© dĂ©veloppe toutes les passions des +habitants d'un vaisseau, fait naĂ®tre tous les besoins superflus, et les +querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double, +et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en +faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressĂ©s de jouir, +jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient +payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai +vu six ou huit sur un coup de dĂ©s. Lorsque la nuit faisait trĂŞve Ă ces +jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur, +charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un +conteur Ă©nergique attachait l'attention d'un groupe de soldats, Ă bord; +cet ordre Ă©tait de marcher sur Cagliari, et de revenir Ă Porto-Vecchio, +si l'ennemi supĂ©rieur en forces nous y avait prĂ©venus. + +Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pĂ»mes profiter du vent, la flotte +n'ayant fait que des bordĂ©es: le soir, la _Badine_ nous rejoignit, nous +apportant l'espoir presque certain de trouver la mer libre Ă la pointe +de Cagliari. Le soir, je dessinai cette pointe. + +Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau. Nos provisions s'achevaient; +notre eau fĂ©tide ne pouvait plus ĂŞtre chauffĂ©e; les animaux utiles +disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient. + +Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit +penser que dĂ©cidĂ©ment nous nous mettions en marche, et que nous allions +faire canal. La _Diane_ marchait en avant: nous passions ses signaux Ă +l'_Alceste_, qui les transmettait au _Spartiate_, de lĂ Ă l'_Aquilon_, +et enfin Ă l'_Amiral_. Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans +l'ordre que je viens de dĂ©crire. En cas que la _Diane_ chassât un +vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte lĂ©gère, devaient +forcer de voiles pour les rejoindre. Nous vĂ®mes de petits dauphins Ă +notre proue; mais, Ă notre grand regret, ils disparurent pendant que +nous nous disposions Ă les harponner. Je les observai de très près; +leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de +l'eau, et s'Ă©lancent Ă vingt pieds en avant; leur forme est Ă©lĂ©gante, +et leurs mouvements rapides ressemblent plutĂ´t Ă la gaietĂ© d'une joute, +qu'ils n'annoncent la voracitĂ© d'un animal qui cherche une proie. Le +soir, le vent fraĂ®chit, et, passant de l'est Ă l'ouest, rassembla de +telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui +connaissaient cette ville s'Ă©crièrent, _C'est Venise qui marche_!; Au +soleil couchant nous dĂ©couvrĂ®mes Martimo, et reçûmes ordre de rallier +le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville +ambulante. + +Le 7, nous rĂ©primes l'ordre de la veille. Je dessinai le Martimo, +rocher qui semble ĂŞtre un mĂ´le Ă la pointe occidentale de la Sicile: +c'est un des points de reconnaissance de la MĂ©diterranĂ©e, et c'Ă©tait un +de ceux oĂą nous pouvions trouver les Anglais. Le vent fraĂ®chit, et nous +faisions deux lieues Ă l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les +inconvĂ©nients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent +d'une marche de quarante mille hommes, sans halte ni relais. Ă€ une +heure, nous Ă©tions par le travers de Martimo, Ă une lieue de ce rocher, +dĂ©couvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le +Mont-Erix, qui domine cette ville cĂ©lèbre par un temple de VĂ©nus, et +par la manière dont on y offrait des sacrifices Ă cette dĂ©esse. J'avais +autrefois visitĂ© le Mont-Erix, et j'y avais cherchĂ© son temple, la +ville du mĂŞme nom, renommĂ©e par la beautĂ© des femmes qui l'habitaient: +mais, malgrĂ© ma jeunesse et l'imagination de cet âge, je n'avais pu +voir qu'un mĂ©chant village, quelques substructions du temple, et les +squelettes des anciennes beautĂ©s. Je fis un dessin de la Favaniane, du +Mont-Erix, et d'une partie de la cĂ´te de Sicile. + +Ce pays agrĂ©able, cultivĂ©, abondant, consolait nos yeux de l'aspect +âpre des cĂ´tes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient +un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile Ă©tait pour +mon imagination une ancienne propriĂ©tĂ©: je pouvais apercevoir, Ă +travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne LilybĂ©e, d'oĂą +les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui +venaient les attaquer. Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et +riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent +Ă la terre par une jetĂ©e, pour y aller combattre les Carthaginois; et +mon imagination, suivant la cĂ´te, revoit les aspects de SĂ©linonte, de +ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore Ă des tours, et +plus loin l'hospitalière Agrigente. Nous faisions trois lieues Ă +l'heure; et mon rĂŞve allait se rĂ©aliser, lorsqu'on nous signala de nous +rapprocher de l'armĂ©e pour passer la nuit avec elle. Je fis, en +soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses +cĂ´tes: c'Ă©tait un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut +un Ă©ternel adieu. + +La nuit fut belle. J'avais recommandĂ© qu'on m'Ă©veillât si l'on voyait +encore la terre au point du jour; Ă trois heures et demie j'Ă©tais sur +le pont, et les premiers rayons du jour me firent voir que toute +l'armĂ©e et le convoi faisant canal avaient marchĂ© sur Malte. La Sicile +disparut. J'aperçus au sud-ouest, pu plutĂ´t je jugeai le gisement de la +Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpĂ©tuellement, +honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des +gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle +recèle encore les prisonniers d'Ă©tat du roi de Naples. + +Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de +chemin; et une chasse que nous fĂ®mes sur un bâtiment inconnu nous +sĂ©para de la flotte, que nous ne pĂ»mes rejoindre. On vit un poisson +d'environ 80 pieds de long. + +La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la mĂŞme +position oĂą nous avait laissĂ©s le soleil couchant. Nous vĂ®mes au +nord-est l'Etna se dĂ©couper sur l'horizon; j'en reconnus les contours +dans tous leurs dĂ©veloppements; la fumĂ©e s'Ă©chappait par son flanc +oriental, et accusait une Ă©ruption par une bouche accidentelle; il +Ă©tait Ă 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les +montagnes de la cĂ´te du midi, qui n'en Ă©tait qu'Ă 12. Ă€ peine le soleil +fut-il Ă quelques degrĂ©s d'Ă©lĂ©vation, qu'il disparut avec l'ombre qui +marquait son contour. + +Nous aperçûmes le Gozo Ă six heures; le soir nous le distinguâmes +parfaitement qui rougissait Ă l'horizon Ă 7 lieues de distance: nous +nous mĂ®mes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. Ă€ la +pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumĂ©e s'Ă©tendait sur le +ciel Ă plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs. +Nous Ă©tions alors Ă 53 lieues de l'Ă®le. + +Tous les bâtiments armĂ©s passèrent Ă la poupe du gĂ©nĂ©ral. Nous n'avions +pas encore approchĂ© de l'_Orient_ depuis notre dĂ©part: cette Ă©volution +avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgrĂ© le +plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase +au bonjour qu'Ă voix basse nous dĂ®mes en passant. + +Le 9, nous tournâmes Ă la partie nord du Gozo; c'est un plateau Ă©levĂ©, +taillĂ© Ă pic, et sans abordage: nous cĂ´toyâmes ensuite la partie +orientale Ă demi portĂ©e de canon. Ce cĂ´tĂ©, qui paraĂ®t d'abord aussi +aride que l'autre, est cependant cultivĂ© en coton; toutes les petites +vallĂ©es sont autant de jardins. + +Vers le milieu de l'Ă®le, il y a un gros village, sous lequel est une +batterie, et au sommet le plus Ă©levĂ© un château casematĂ©, fort bien +bâti. + +Ă€ huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente: +Ă©tait-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaĂ®tre; c'Ă©tait enfin la +division du gĂ©nĂ©ral Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi +la cĂ´te d'Italie, passĂ© le dĂ©troit de Messine, et nous avait prĂ©cĂ©dĂ©s +de quelques jours devant Malte. + +De mĂŞme que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges, +menace dans sa chute accĂ©lĂ©rĂ©e par sa masse d'entraĂ®ner les forĂŞts et +les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute +l'effroi sur tous les parages qui venaient Ă la dĂ©couvrir. La Corse +avertie n'avait ressenti d'autre Ă©motion que celle qu'inspire un aussi +grand spectacle; la Sicile fut Ă©pouvantĂ©e; Malte nous parut dans la +stupeur. Mais n'anticipons pas sur les Ă©vĂ©nements. + + + + + _Prise de Malte_. + + +Ă€ cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui +sont deux Ă®lots qui sĂ©parent le Gozo de Malte, et composent avec ces +deux derniers toute la souverainetĂ© du Grand-MaĂ®tre. Il y a plusieurs +petits châteaux pour garder les Ă®lots des Barbaresques, et les empĂŞcher +de s'y Ă©tablir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière. +Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre Ă terre: +son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. Ă€ six heures, nous +vĂ®mes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la +première fois que je l'avais vue: deux seules mĂ©chantes barques vinrent +nous proposer du tabac Ă fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut +dans la ville: notre frĂ©gate Ă©tait par le travers de l'entrĂ©e du port Ă +moins d'une portĂ©e de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre +toutes les embarcations en mer. Ă€ neuf heures, on nous signala de +prendre position; le vent Ă©tait presque nul. L'armĂ©e fit des signaux de +nuit relatifs Ă ces mouvements, et Ă ceux du convoi; on tira des fusĂ©es, +puis le canon; ce qui fit Ă©teindre jusqu'Ă la dernière lumière du +port. Notre capitaine Ă©tait allĂ© Ă bord du gĂ©nĂ©ral; mais il garda le +secret sur les ordres qu'il y avait reçus. + +Le 22, Ă quatre heures du matin, entraĂ®nĂ©s par les courants, nous +Ă©tions sous le vent de l'Ă®le, dont nous voyions la partie de l'est; il +n'y avait point encore de vent. Je fis une vue de toute l'Ă®le, du Gose, +et des deux Ă®lots, pour avoir une idĂ©e de la forme gĂ©nĂ©rale de ce +groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer. + +Il s'Ă©leva une petite brise; on en profita pour former une ligne +demi-circulaire, et dont une extrĂ©mitĂ© aboutissait Ă la pointe +Ste.-Catherine, et l'autre Ă une lieue Ă gauche de la ville, et en +bloquait le port, nous mĂ®mes le centre par le travers des forts S.-Elme +et S.-Ange. Le convoi Ă©tait allĂ© mouiller entre les Ă®les de Cumino et +du Gose. Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du +fort Ste.-Catherine, et qui Ă©tait dirigĂ© sur les barques qui +s'approchaient de la cĂ´te, et le dĂ©barquement que commandait Desaix: +tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine la +ville; sur le mĂŞme château l'Ă©tendard de la religion fut dĂ©ployĂ© en +mĂŞme temps, Ă l'autre extrĂ©mitĂ© de la circonvallation de nos bâtiments, +des chaloupes mettaient Ă terre des soldats et des canons: Ă peine +formĂ©s sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison +se replia après un moment de rĂ©sistance. Alors les batteries de tous +les forts commencèrent Ă tirer sur les dĂ©barquements et sur nos +bâtiments. J'en fis le dessin. Les forts continuèrent Ă tirer jusqu'au +soir avec une prĂ©cipitation imprudente qui dĂ©celait le trouble et la +confusion. Ă€ dix heures, nous vĂ®mes nos troupes gravir le premier +monticule, et marcher sur les derrières de la _CitĂ© Valette_, pour +s'opposer Ă une sortie qu'avaient faite les assiĂ©gĂ©s: ils furent +repoussĂ©s jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne +cessa qu'Ă la nuit fermĂ©e. Cette tentative de la part des chevaliers +unis Ă quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait +eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs +chevaliers Ă leur rentrĂ©e. + +Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous +rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme +plat Ă la disposition de deux galères Maltaises, qui Ă©taient venues +mouiller Ă l'entrĂ©e du port. J'Ă©tais toujours sur le pont, et, la +lunette Ă la main, j'aurais pu faire de lĂ le journal de ce qui se +passait dans la ville, et noter, pour ainsi dire, le degrĂ© d'activitĂ© +des passions qui en dirigeaient les mouvements. Le premier jour tout +Ă©tait en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication +perpĂ©tuelle de la ville aux forts, oĂą l'on faisait entrer toutes sortes +de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour, +le mouvement n'Ă©tait plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une +partie des chevaliers en uniforme; ils se disputaient et n'agissaient +plus. + +Le 12, Ă la pointe du jour, je retrouvai tout dans le mĂŞme Ă©tat oĂą je +l'avais laissĂ©: on continua un feu lent et insignifiant. Bonaparte +Ă©tait revenu Ă bord; le gĂ©nĂ©ral Reynier, qui s'Ă©tait emparĂ© du Gose, +lui avait envoyĂ© des prisonniers; après se les ĂŞtre fait nommer, il +leur dit d'un ton indignĂ©: Puisque vous avez pu prendre les armes +contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous +pour prisonniers; vous pouvez retourner Ă Malte tandis qu'elle ne +m'appartient pas encore. + +Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la hĂ©ler, et la +conduire au gĂ©nĂ©ral. Quand je vis cette petite barque portant Ă sa +poupe l'Ă©tendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts +qui avaient victorieusement rĂ©sistĂ© deux annĂ©es Ă toutes les forces de +l'orient commandĂ©es par le terrible Dragus; quand je me peignis cette +masse de gloire, acquise et conservĂ©e pendant des siècles, venant se +briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frĂ©mir les +mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire Ă +la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes +les illusions. + +Ă€ onze heures, il se prĂ©senta une seconde barque avec le drapeau +parlementaire: c'Ă©taient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne +voulaient point ĂŞtre comptĂ©s parmi ceux qui avaient tentĂ© de rĂ©sister. +On put juger par leurs discours que les moyens des Maltais se +rĂ©duisaient Ă peu de chose. A quatre heures, la _Junon_ Ă©tait Ă une +demi portĂ©e; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes +que de canons. + +Les portes des forts Ă©taient fermĂ©es; ils n'avaient plus de +communication avec la ville; ce qui faisait voir la mĂ©fiance et la +mĂ©sintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers. +L'aide de camp Junot fut envoyĂ© avec l'ultimatum du gĂ©nĂ©ral. Quelques +moments après une dĂ©putation de douze commissaires Maltais se rendit Ă +l'_Orient_. Nous nous trouvions parfaitement vis-Ă -vis de la ville, +percĂ©e du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la +longueur des rues; elles Ă©taient aussi Ă©clairĂ©es alors qu'elles avaient +Ă©tĂ© obscures la nuit de notre arrivĂ©e. + +Le 13 au matin, nous apprĂ®mes que l'aide de camp du gĂ©nĂ©ral avait Ă©tĂ© +reçu avec acclamation par les habitants. Avec ma lunette, je distinguai +que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une +multitude de gens du peuple: ceux qui Ă©taient dedans Ă©taient assis sur +les parapets des batteries sans profĂ©rer une parole, dans l'attitude de +gens qui attendent avec inquiĂ©tude. A onze heures et demie, nous vĂ®mes +partir de l'_Orient_ la barque parlementaire qui y Ă©tait restĂ©e la nuit, +et en mĂŞme temps, nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un +moment après, on nous signala que nous Ă©tions maĂ®tres de Malte. + +Cette Ă®le devenait une Ă©chelle entre notre pays et celui que nous +allions conquĂ©rir; elle achevait la conquĂŞte de la MĂ©diterranĂ©e, et +jamais la France n'Ă©tait arrivĂ©e Ă un si haut degrĂ© de puissance. A +cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluĂ©es par +la flotte, de cinq cents coups de canon. + +Nous Ă©tions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers Ă +Malte; nous ne pĂ»mes aller Ă terre que le 14 au matin. Je connaissais +cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappĂ©, la seconde fois, +de l'aspect imposant qui la caractĂ©rise. + +On hĂ©site en gĂ©ographie si l'on doit attacher Malte Ă l'Europe ou Ă +l'Afrique. La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le +langage, doivent dĂ©cider la question en faveur de l'Afrique. + +Français et Maltais, tous Ă©taient très surpris de se trouver sur le +mĂŞme sol; chez nous c'Ă©tait de l'enthousiasme, chez eux de la +stupĂ©faction. + +On dĂ©livra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut +prononcĂ©e d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les +Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière +si touchante, qu'Ă plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce +fut un vrai bonheur que j'Ă©prouvai Ă Malte. Pour prendre une idĂ©e de +leur extrĂŞme satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que +leur gouvernement ne les rachetait et ne les Ă©changeait jamais, que +leur esclavage n'Ă©tait adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas +mĂŞme rĂŞver la fin de leurs peines. + +J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir +nouveau les belles peintures Ă fresque du Calabrese dont les voĂ»tes de +l'Ă©glise de S.-Jean sont dĂ©corĂ©es, et le magnifique tableau de Michel +Ange de Caravage, dans la sacristie de la mĂŞme Ă©glise. J'allai Ă la +bibliothèque; et j'y vis un vase Ă©trusque, trouvĂ© au Gose, de la plus +belle espèce et pour la terre et pour la peinture. Je fis le dessin +d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe +trouvĂ©e de mĂŞme au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en +pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la +patte sur une tĂŞte de bĂ©lier: le travail n'en est pas prĂ©cieux, mais il +y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique; +le reste des curiositĂ©s est gravĂ© dans le Voyage pittoresque d'Italie. + +On avait trouvĂ© depuis quelques mois une sĂ©pulture près la citĂ©, dans +un lieu appelĂ© Earbaçeo. + +Le quatrième jour, le gĂ©nĂ©ral nous donna un souper oĂą furent admis les +membres des autoritĂ©s nouvellement constituĂ©es. Ils virent avec autant +de surprise que d'admiration l'Ă©lĂ©gance martiale de nos gĂ©nĂ©raux, cette +assemblĂ©e d'officiers: rayonnants de santĂ©, de vie, de gloire, et +d'espĂ©rance; ils furent frappĂ©s de la physionomie imposante du gĂ©nĂ©ral +en chef, dont l'expression agrandissait la stature. + +Le mouvement qui avait rĂ©gnĂ© dans la ville Ă notre arrivĂ©e avait fait +fermer les cafĂ©s et autres lieux publics: les bourgeois, encore Ă©tonnĂ©s +des Ă©vĂ©nements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la +tĂŞte Ă©chauffĂ©e par le soleil et par le vin, avaient Ă©pouvantĂ© les +habitants, qui avaient fermĂ© leurs boutiques et cachĂ© leurs femmes. +Cette belle ville, oĂą nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces +forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui +semblaient dire Ă l'armĂ©e que rien ne pouvait plus l'arrĂŞter et qu'elle +n'avait plus qu'Ă marcher Ă la victoire, la firent retourner avec +plaisir Ă bord. Le vent s'opposait cependant Ă notre sortie; j'en +profitai pour faire trois vues de l'intĂ©rieur du port. + +La journĂ©e du 19 se passa Ă courir des bordĂ©es devant le port. + +Le matin du 20, le gĂ©nĂ©ral sortit, laissant dans l'Ă®le quatre mille +hommes de troupes, commandĂ©s par le gĂ©nĂ©ral Vaubois, deux officiers de +gĂ©nie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui, +poussĂ©s par une inquiète curiositĂ©, s'Ă©taient embarquĂ©s sans trop de +rĂ©flexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur +inconsĂ©quence, s'Ă©taient dĂ©goĂ»tĂ©s sur la route, et qui, fatiguĂ©s des +inconvĂ©nients insĂ©parables des voyages, les comptaient au nombre des +injustices, qu'Ă les en croire, on leur faisait Ă©prouver. J'en ai vu +qui, peu touchĂ©s des beautĂ©s de Malte, de la commoditĂ© des ports, et de +l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le +climat de l'Afrique ne fĂ»t pas aussi vert que la vallĂ©e de Montmorency: +comme si chaque contrĂ©e n'avait pas reçu des dons particuliers de la +nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les dĂ©truit-on pas en +cherchant Ă les comparer? + +Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la +plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un +jardin aussi dĂ©licieux qu'abondant, oĂą l'on pourrait acclimater toutes +les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre +chaude pourrait servir Ă en alimenter une autre Ă Toulon, et, par degrĂ©, +en amener les productions jusqu'Ă Paris, sans leur avoir fait Ă©prouver +les secousses trop vives qu'occasionne l'extrĂŞme diffĂ©rence des +climats: peut-ĂŞtre y naturaliserait-on une grande partie des plantes +exotiques que nous faisons venir Ă grands frais chaque annĂ©e dans nos +serres, qui y languissent la seconde annĂ©e, et y pĂ©rissent, la +troisième. Les expĂ©riences dĂ©jĂ faites sur les animaux me semblent +venir Ă l'appui de ce système de graduation. + + + + + _DĂ©part de Malte.--La Flotte Française Ă©chappe dans une Brume Ă + l'Escadre de l'Amiral Nelson.--ArrivĂ©e devant Alexandrie_. + + +Toute la journĂ©e du 20 Juin fut employĂ©e Ă rassembler l'armĂ©e, +l'escadre lĂ©gère, et les convois. Vers les six heures on signala de se +mettre en ordre de marche: le mouvement fut gĂ©nĂ©ral dans tous les sens, +et produisit la confusion. + +ObligĂ©s de cĂ©der le passage Ă l'_Amiral_, nous nous aperçûmes un peu +tard que la frĂ©gate la _LĂ©oben_ venait sur nous: l'officier de quart +prĂ©tendait que la _LĂ©oben_ avait tort, et s'en tint strictement Ă la +tactique; le capitaine, plus occupĂ© de sauver la frĂ©gate contre la +règle que de donner un tort Ă la _LĂ©oben_, ordonna une manoeuvre; +l'officier en ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne +fut plus temps d'opĂ©rer. Je conçus notre danger Ă la contraction de +toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons +aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcĂ©s consĂ©cutivement; +et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour dĂ©cider de notre +sort. Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se dĂ©chirent; +une demi manoeuvre de la _LĂ©oben_ nous fait prĂ©senter son flanc, et le +choc est amorti par des roues de trains d'artillerie attachĂ©es contre +son bordage; elles sont fracassĂ©es: les cris de quatre cents personnes, +les bras Ă©tendus vers le ciel, me font croire un instant que la +_LĂ©oben_ est la victime de ce premier choc; nous voulons faire un +mouvement pour Ă©viter ou diminuer le second, nous trouvons Ă tribord +l'_ArtĂ©mise_ qui nous arrivait dans le sens contraire, et, en avant, la +proue d'un vaisseau de 74, que nous n'eĂ»mes pas le temps de +reconnaĂ®tre. L'effroi fut Ă son comble; nous Ă©tions devenus un point oĂą +tous les dangers se concentraient Ă la fois. Le second mouvement de la +_LĂ©oben_ nous prĂ©sentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine +entra sur notre pont. Cet incident, qui pouvait ĂŞtre funeste Ă bien du +monde, tourna Ă notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs +qui nous Ă©taient arrivĂ©s, se jetèrent sur cette vergue, et firent de +tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'Ă©tait point appuyĂ© +par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fĂ»mes quittes pour un +trou fait dans la partie haute de notre bordage par l'ancre de la +_LĂ©oben_. L'_ArtĂ©mise_ avait glissĂ© Ă notre poupe; le vaisseau avait +avancĂ©; les efforts pour le dĂ©barrasser de la vergue de la _LĂ©oben_ +l'avaient repoussĂ© au large, et tous ces dangers, qui s'Ă©taient +amoncelĂ©s sur nous comme les huĂ©es pendant l'orage, se dissipèrent +encore plus promptement. Il ne nous resta que la fureur de notre +officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous pĂ©ri, pour +prouver Ă son camarade que c'Ă©tait lui qu'il fallait accuser. Nous +dĂ»mes notre salut Ă la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie +qui affaiblirent le premier choc. Deux bâtiments marchands qui se +heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anĂ©antir: il n'en est +pas de mĂŞme de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou +l'autre ne pĂ©risse, et souvent tous les deux. + +Le 21, nous eĂ»mes toute la journĂ©e un calme plat, et toute la chaleur +du soleil de la fin de Juin au trente-cinquième degrĂ©. + +Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route. L'ordre de la marche +fut changĂ©. + +Le 22, on mit le convoi en avant, l'armĂ©e derrière, et nous sur le +flanc gauche. + +Les 23, 24, et 25, nous eĂ»mes un temps fait, vent arrière, qui nous eĂ»t +menĂ©s Ă Candie, si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait +attendre Ă tout moment. + +Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizĂ©s de la +MĂ©diterranĂ©e pendant les trois mois de Juin, Juillet et AoĂ»t; ce qui +rend la navigation de cette saison dĂ©licieuse pour aller au sud et Ă +l'ouest, mais ce qui en mĂŞme temps fait dĂ©pendre du hasard tous les +retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons. + +Du 25 au 26, nous fĂ®mes quarante-huit lieues par une brise qui Ă©tait +presque du vent. On nous fit signal Ă onze heures de faire chasse pour +trouver la terre; nous dĂ©couvrĂ®mes la partie de l'ouest de Candie Ă +quatre heures. Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai Ă +quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'Ă®le se +perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'Ă©chappât dans la +nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne oĂą naquit +Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux. + +J'aurais eu le plus grand dĂ©sir de voir le royaume de Minos, de +chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prĂ©vu +arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint Ă©loignĂ©s de l'Ă®le. + +Le 27, Ă cinq heures, je trouvai que nous avions cheminĂ© dans la +direction de la cĂ´te de l'est sans nous en approcher; le vent avait Ă©tĂ© +si fort pendant la nuit que tout le convoi Ă©tait dispersĂ©: nous +passâmes toute la matinĂ©e Ă le rassembler, et Ă diminuer de voiles pour +l'attendre. C'Ă©tait pendant cette manoeuvre que, par une brume Ă©paisse, +le hasard nous dĂ©robait Ă la flotte anglaise, qui, Ă six lieues de +distance, gouvernant Ă l'ouest, allait nous cherchant Ă la cĂ´te du +nord. + +Le soir du 28, on nous signala de passer Ă poupe de l'_Orient_. Il +serait aussi difficile de donner que de prendre une idĂ©e exacte du +sentiment que nous Ă©prouvâmes Ă l'approche de ce sanctuaire du pouvoir, +dictant ses dĂ©crets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère +et le silence de la nuit: la lune n'Ă©clairait ce tableau qu'autant +qu'il fallait pour en faire jouir. Nous Ă©tions cinq cents sur le pont, +on aurait entendu voler une mouche; la respiration mĂŞme Ă©tait +suspendue. On ordonna Ă notre capitaine de se rendre Ă bord du +commandant. Quelle fut ma joie Ă son retour, lorsqu'il nous dit que +nous Ă©tions dĂ©pĂŞchĂ©s en avant pour aller chercher notre consul Ă +Alexandrie, et savoir si on Ă©tait instruit de notre marche et quelles +Ă©taient les dispositions de cette ville Ă notre Ă©gard; qu'il nous Ă©tait +rĂ©servĂ© d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos +compatriotes, et les mettre Ă l'abri du premier mouvement des habitants +Ă l'approche de la flotte. Dès cet instant nous dĂ©ployâmes toutes les +voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante +lieues qui nous restaient Ă parcourir; mais le vent nous manqua toute +la nuit du 28 au 29: nous eĂ»mes quelques heures de brise, et le reste +du temps nous ne fĂ®mes de chemin que par le mouvement donnĂ© Ă la mer, +et les courants qui portaient sur le point que nous devions +atteindre. + +Notre mission, après avoir prĂ©venu les Francs de se tenir sur leurs +gardes, Ă©tait de venir retrouver l'armĂ©e qui devait croiser, et nous +attendre Ă six lieues du cap BrĂ»lĂ©. Ă€ midi, nous Ă©tions Ă trente lieues +d'Alexandrie; Ă quatre heures les gabiers crièrent _terre_; Ă six nous +la vĂ®mes du pont: nous eĂ»mes toute la nuit la brise; Ă la pointe du +jour je vis la cĂ´te Ă l'ouest, qui s'Ă©tendait comme un ruban blanc sur +l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre, pas une habitation; ce +n'Ă©tait pas seulement la nature attristĂ©e, mais la destruction de la +nature, mais le silence et la mort. La gaietĂ© de nos soldats n'en fut +pas altĂ©rĂ©e; un d'eux dit Ă son camarade en lui montrant le dĂ©sert: +Tiens, regarde, voilĂ les six arpents qu'on t'a dĂ©crĂ©tĂ©s. Le rire +gĂ©nĂ©ral que fit Ă©clater cette plaisanterie peut servir de preuve que le +courage est dĂ©sintĂ©ressĂ©, ou du moins qu'il a sa source dans de plus +nobles sentiments. + +Ces parages sont pĂ©rilleux dans les temps d'orage et dans les brumes de +l'hiver, parce qu'alors la cĂ´te basse disparaĂ®t, et qu'on ne l'aperçoit +que lorsqu'il n'est plus temps de l'Ă©viter. Mais le bonheur qui nous +accompagnait nous laissa maĂ®tres de manoeuvrer sur le cap Durazzo, que +nous cherchions en tirant Ă l'est quart de sud. + +Ă€ dix lieues du cap, Ă cinq d'Alexandrie, nous vĂ®mes une ruine que l'on +appelle la Tour des Arabes; Ă midi j'en fis un dessin. Cette ruine me +parut un carrĂ© bastionnĂ©; Ă quelque distance il y a une tour. J'aurais +bien dĂ©sirĂ© pouvoir mieux en distinguer les dĂ©tails, juger si c'est une +fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et Ă quelle +antiquitĂ© elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que +Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de +Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom. La garnison +d'Alexandrie a poussĂ© depuis des reconnaissances jusqu'Ă ce poste; mais +les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter +aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter +la curiositĂ© qu'inspirent leur masse et leur Ă©tendue. En gĂ©nĂ©ral toute +cette cĂ´te de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la +CyrĂ©naĂŻque, autrefois très habitĂ©e, qui a eu des rĂ©publiques, des +gouvernements particuliers, est Ă prĂ©sent une des contrĂ©es les plus +oubliĂ©es de l'univers, et n'est plus rappelĂ©e Ă notre mĂ©moire que par +les superbes mĂ©dailles qui nous en restent. + +De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore +que celle des Juifs. Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas +coĂ»tĂ© si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes +rĂ´ties, notre manne ne s'Ă©tait pas corrompue; que nous n'avions pas eu +de coliques ardentes et que nous avions encore conservĂ© tout ce qui +Ă©tait tombĂ© aux IsraĂ©lites; mais au reste les Arabes BĂ©douins, qui +errent sur ces cĂ´tes, auraient pu Ă©quivaloir Ă ces flĂ©aux, et nous +devenir aussi funestes. On assure cependant que depuis vingt ans ils +ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après +plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragĂ©s pour vingt piastres +par tĂŞte, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement. + +Le lieutenant, que l'on dĂ©pĂŞcha Ă terre, partit Ă une heure après midi; +il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et +comptions les instants. + +Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie. + +Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de +notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait Ă©prouver, et +celle que nous mĂ©nagions au shĂ©rif d'Alexandrie pour le lendemain. + +Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je +pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquĂ©es de +nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et +quelques jardins oĂą le vert pâle des palmiers tempère Ă peine l'ardente +blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquĂ©es, leurs minarets, cette +cĂ©lèbre colonne de PompĂ©e, mon imagination se reporta sur le passĂ©; je +vis l'art triompher de la nature, le gĂ©nie d'Alexandre employer la main +active du commerce pour planter sur une cĂ´te aride les fondements d'une +ville superbe, et la choisir pour y dĂ©poser les trophĂ©es des conquĂŞtes +du monde; les PtolomĂ©es y appeler les sciences et les arts, et y +rassembler cette bibliothèque Ă la destruction de laquelle la barbarie +a employĂ© des annĂ©es: c'est lĂ , me disais-je, pensant Ă ClĂ©opâtre, Ă +CĂ©sar, Ă Antoine, que l'empire de la gloire a cĂ©dĂ© Ă l'empire de la +voluptĂ©: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'Ă©tablir sur les +ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer, et +n'ayant cependant pu dĂ©figurer encore les beaux dĂ©veloppements qui +tenaient aux grands principes de leurs premiers plans. Je fus tirĂ© de +cette prĂ©occupation, de ce bonheur de rĂŞver devant de grands objets, +par un coup de canon tirĂ© de notre bord; pour appeler Ă l'ordre un +bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgrĂ© nous Ă +Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le +dĂ©roba bientĂ´t Ă nos recherches. Notre inquiĂ©tude sur le canot +augmentait Ă chaque moment; et se changeait en terreur. Ă€ minuit, nous +entendĂ®mes appeler avec des voix effrayĂ©es, et bientĂ´t nous vĂ®mes +entrer notre consul et son drogman, Ă©chappant au sabre vengeur et Ă +l'effroi rĂ©pandu dans le pays. Ils nous apprirent qu'une flotte de +quatorze vaisseaux de guerre anglais n'avait quittĂ© que la veille au +soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient dĂ©clarĂ© qu'ils +nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient Ă©tĂ© pris pour des +Français; et tout le pays, dĂ©jĂ averti de nos projets, et instruit de +la prise de Malte, s'Ă©tait aussitĂ´t soulevĂ©; on avait fortifiĂ© les +châteaux, ajoutĂ© des milices aux troupes rĂ©glĂ©es, et rassemblĂ© une +armĂ©e de BĂ©douins (ce sont les Arabes errants, que les habitants +poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont Ă +combattre un ennemi commun). + +La prĂ©sence des Anglais avait noirci notre horizon. Quand je me +rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous +retĂ®nt, et que sans lui nous serions tombĂ©s dans la flotte ennemie, Ă +laquelle nous aurions dĂ©couvert la nĂ´tre, je me vouai dès lors au +fatalisme, et me recommandai Ă l'Ă©toile de Bonaparte. + +Le shĂ©rif n'avait consenti au dĂ©part du consul qu'en le faisant +accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener: +ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai +avec eux: ils ajoutèrent Ă ce que le consul avait dit, que les Anglais +avaient fait route Ă l'est pour aller nous chercher Ă Chypre, oĂą ils +croyaient que nous Ă©tions restĂ©s. + +Nous marchions Ă la rencontre de notre flotte: la première pointe du +jour nous fit dĂ©couvrir la première division du convoi; Ă sept heures, +nous arrivâmes Ă bord de l'_Orient_. + +J'avais Ă©tĂ© chargĂ© d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions Ă +dire au gĂ©nĂ©ral ce qui pouvait le plus vivement l'intĂ©resser dans une +circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient +arriver Ă chaque instant; le vent Ă©tait très fort, le convoi mĂŞlĂ© Ă la +flotte, et dans une confusion qui eĂ»t assurĂ© la dĂ©faite la plus +dĂ©sastreuse si l'ennemi eĂ»t paru. Je ne pus pas remarquer un mouvement +d'altĂ©ration sur la physionomie du gĂ©nĂ©ral. Il me fit rĂ©pĂ©ter le +rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence +il ordonna le dĂ©barquement. + + + + + _DĂ©barquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_. + + +Les dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le +pouvait permettre le danger de faire cĂ´te dans un moment oĂą le vent +Ă©tait aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de +dĂ©fense en dehors; toutes les voiles furent amenĂ©es, et les ancres +jetĂ©es. Ă€ peine avions-nous fait cette opĂ©ration que nous eĂ»mes ordre +d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le +permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion. + +Le vent avait encore augmentĂ©; la mer Ă©tait si forte que nous +travaillâmes en vain tout le reste du jour pour lever l'ancre. La nuit +fut trop orageuse pour faire cette opĂ©ration sans risquer de nous +abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui +effectuaient le dĂ©barquement avec une peine et des dangers inouĂŻs: les +chaloupes prenaient un Ă un et Ă la volĂ©e ceux qui descendaient des +vaisseaux; lorsqu'elles en Ă©taient encombrĂ©es, les vagues menaçaient Ă +chaque instant de les engloutir, ou bien, poussĂ©es par le vent, elles +se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir Ă©chappĂ© Ă +tous ces dangers, en arrivant près de la cĂ´te elles ne savaient comment +y toucher sans se rompre contre les brisants. Au milieu de la nuit une +embarcation qui ne pouvait plus gouverner passa Ă notre poupe, et nous +demanda du secours: le danger oĂą je sentais ceux dont elle Ă©tait +chargĂ©e me causa une Ă©motion d'autant plus vive que je croyais +reconnaĂ®tre la voix de chacun de ceux qui criaient. Nous jetâmes un +câble Ă ces malheureux; mais Ă peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut +le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre +bâtiment menaçaient de l'ouvrir. Les cris qu'ils jetèrent au moment oĂą +ils se sentirent abandonnĂ©s retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le +silence qui succĂ©da y apporta encore de plus funestes pensĂ©es. L'effroi +Ă©tait redoublĂ© par les tĂ©nèbres, et les opĂ©rations Ă©taient aussi lentes +qu'elles Ă©taient dĂ©sastreuses. Cependant, le 2 Juillet, Ă six heures du +matin, il y eut assez de troupes Ă terre pour attaquer et prendre un +petit fort appelĂ© le Marabou. LĂ fut plantĂ© le premier pavillon +tricolore en Afrique. + +Le 3, la mer Ă©tait meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se +couvrait de nos soldats. Ă€ midi, ils Ă©taient dĂ©jĂ sous les murs +d'Alexandrie; le centre Ă la colonne de PompĂ©e, derrière de petits +mornes formĂ©s des dĂ©bris de l'ancienne ville. Ces vieilles murailles +n'offrirent Ă la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une +colonne s'Ă©branla, toutes les autres se dĂ©ployèrent, marchèrent, et +attaquèrent en mĂŞme temps; en approchant de mauvais fossĂ©s, elles +dĂ©couvrirent plus de murailles qu'on n'en avait vu d'abord: un feu +d'une vivacitĂ© extraordinaire de la part des assiĂ©gĂ©s Ă©tonna un moment +nos troupes, mais ne ralentit point leur impĂ©tuositĂ©: on chercha sous +le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva Ă +l'angle de l'ouest, oĂą Ă©tait l'antique port de Kibotos; on monta Ă +l'assaut: KlĂ©ber, Menou, Lescale, furent renversĂ©s par des coups de feu, +et par la chute des pans de murailles. KoraĂŻm, shĂ©rif d'Alexandrie, +qui combattait partout, prit Menou renversĂ© pour le gĂ©nĂ©ral en chef +blessĂ© Ă mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiĂ©gĂ©s. +Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents +des nĂ´tres y restèrent. + +Notre frĂ©gate eut ordre de protĂ©ger l'entrĂ©e du convoi dans le vieux +port; et je saisis cette occasion pour aller Ă terre. Un ancien prĂ©jugĂ© +avait Ă©tabli que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux, +l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment, +notre canot vĂ©rifia la prophĂ©tie. + +Il me serait impossible de rendre ce que j'Ă©prouvai en abordant Ă +Alexandrie: il n'y avait personne pour nous recevoir ou nous empĂŞcher +de descendre; Ă peine pouvions-nous dĂ©terminer quelques mendiants, +accroupis sur leurs talons, Ă nous indiquer le quartier gĂ©nĂ©ral; les +maisons Ă©taient fermĂ©es; tout ce qui n'avait osĂ© combattre avait fui, +et tout ce qui n'avait pas Ă©tĂ© tuĂ© se cachait de crainte de l'ĂŞtre, +selon l'usage oriental. Tout Ă©tait nouveau pour nos sensations, le sol, +la forme des Ă©difices, les figures, le costume, et le langage des +habitants. Le premier tableau qui se prĂ©senta Ă nos regards fut un +vaste cimetière, couvert d'innombrables tombeaux de marbre blanc sur un +sol blanc: quelques femmes maigres, et couvertes de longs habits +dĂ©chirĂ©s, ressemblaient Ă des larves qui erraient parmi ces monuments; +le silence n'Ă©tait interrompu que par le sifflement des milans qui +planaient sur ce sanctuaire de la mort. Nous passâmes de lĂ dans des +rues Ă©troites et aussi dĂ©sertes. En traversant Alexandrie, je me +rappelai, et je crus lire la description qu'en a faite Volney; forme, +couleur, sensation, tout y est peint Ă un tel degrĂ© de vĂ©ritĂ©, que, +quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus +que je rentrais de nouveau Ă Alexandrie. Si Volney eĂ»t dĂ©crit ainsi +toute l'Égypte, personne n'aurait jamais pensĂ© qu'il fĂ»t nĂ©cessaire +d'en tracer d'autres tableaux, d'en faire de dessin. + +Dans toute la traversĂ©e de cette longue ville si mĂ©lancolique, l'Europe +et sa gaietĂ© ne me fut rappelĂ©e que par le bruit et l'activitĂ© des +moineaux. Je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme, ce +compagnon fidèle et gĂ©nĂ©reux, ce courtisan gai et loyal; ici sombre +Ă©goĂŻste, Ă©tranger Ă l'hĂ´te dont il habite le toit, isolĂ© sans cesser +d'ĂŞtre esclave, il mĂ©connaĂ®t celui dont il dĂ©fend encore l'asile, et +sans horreur il en dĂ©vore la dĂ©pouille. L'anecdote suivante achèvera de +dĂ©velopper son caractère. + +Le jour oĂą je descendis Ă terre, n'ayant point apportĂ© de linge pour +changer, je voulais aller sur la frĂ©gate la _Junon_, que je croyais +placĂ©e Ă l'entrĂ©e du port; je prends une petite barque turque, et nous +voguons vers ce point. ArrivĂ©s Ă la frĂ©gate, nous vĂ®mes que ce n'Ă©tait +pas la _Junon_; on nous en montra une autre en rade Ă une demi lieue de +lĂ . Le soleil se couchait; les deux tiers du chemin Ă©taient faits; je +pouvais coucher Ă bord: nous voilĂ de nouveau en route. Ce n'Ă©tait +point encore la _Junon_: elle croisait au large. Il nous fallut donc +revenir; mais le vent avait fraĂ®chi; les vagues Ă©taient devenues si +hautes que nous ne voyions plus qu'Ă la dĂ©robĂ©e la terre qu'il nous +fallait regagner. Mon homme me mit au timon pour ne s'occuper que de la +voile. + +Je n'apercevais qu'Ă peine la direction qu'il me fallait garder; et je +commençai alors Ă sentir que c'Ă©tait un vĂ©ritable abandon de soi-mĂŞme +de se trouver Ă cette heure livrĂ© aux vents, au milieu d'une mer agitĂ©e, +seul avec un homme qui, comme tous ses concitoyens, pouvait bien, sans +injustice, haĂŻr les Français, et vouloir s'en venger. J'affectai de la +confiance, de la gaietĂ© mĂŞme, je fis bonne contenance; et enfin nous +touchâmes au rivage, objet de tous mes voeux. Mais il Ă©tait onze heures, +j'Ă©tais encore Ă une demi lieue du quartier; j'avais Ă traverser une +ville prise d'assaut le matin, et dont je ne connaissais pas une rue. +Aucune offre de rĂ©compense ne put persuader mon homme de quitter son +bateau pour m'accompagner. J'entrepris seul le voyage, et, bravant les +mânes des morts, je traversai le cimetière; c'Ă©tait le chemin que je +savais le mieux: arrivĂ© aux premières habitations des vivants, je fus +assailli de meutes de chiens farouches, qui m'attaquaient des portes, +des rues, et des toits; leurs cris se rĂ©percutaient de maison en maison, +de famille en famille; cependant je pus m'apercevoir que la guerre qui +m'Ă©tait dĂ©clarĂ©e Ă©tait _sans coalition_, car dès que j'avais dĂ©passĂ© la +propriĂ©tĂ© de ceux dont j'Ă©tais assailli, ils Ă©taient repoussĂ©s par ceux +qui Ă©taient venus me recevoir Ă la frontière. Ignorant l'abjection dans +laquelle ils vivaient, je n'osais les frapper, dans la crainte de les +faire crier, et d'ameuter aussi les maĂ®tres contre moi. L'obscuritĂ© +n'Ă©tait diminuĂ©e que par la lueur des Ă©toiles, et la transparence que +la nuit conserve toujours dans ces climats. Pour ne pas perdre cet +avantage, pour Ă©chapper aux clameurs des chiens, et suivre une route +qui ne pouvait m'Ă©garer, je quittai les rues, et rĂ©solus de longer le +rivage; mais des murailles et des chantiers qui arrivaient jusqu'Ă la +mer me barraient le passage; enfin passant dans la mer pour Ă©viter les +chiens, escaladant les murs pour Ă©viter la mer lorsqu'elle devenait +trop profonde, mouillĂ©, couvert de sueur, accablĂ© de fatigue et +d'Ă©pouvante, j'atteignis Ă minuit une de nos sentinelles, bien +convaincu que les chiens Ă©taient la sixième et la plus terrible des +plaies d'Égypte. + +En arrivant le matin au quartier gĂ©nĂ©ral, je trouvai Bonaparte entourĂ© +des grands de la ville et des membres de l'ancien gouvernement; il en +recevait le serment de fidĂ©litĂ©: il dit au shĂ©rif KoraĂŻm: Je vous ai +pris les armes Ă la main, je pourrais vous traiter en prisonnier; mais +vous avez montrĂ© du courage; et, comme je le crois insĂ©parable de +l'honneur, je vous rends vos armes, et pense que vous serez aussi +fidèle Ă la rĂ©publique que vous l'avez Ă©tĂ© Ă un mauvais gouvernement. +Je remarquai dans la physionomie de cet homme spirituel une +dissimulation Ă©branlĂ©e et non vaincue par la gĂ©nĂ©reuse loyautĂ© du +gĂ©nĂ©ral en chef: il ne connaissait pas encore nos moyens, et ne savait +pas assez si tout ce qui s'Ă©tait passĂ©, n'Ă©tait pas un coup de main; +mais quand il vit 30 mille hommes et des trains d'artillerie Ă terre, +il s'attacha Ă capter Bonaparte, il ne quitta plus le quartier gĂ©nĂ©ral. +Bonaparte Ă©tait couchĂ© qu'il Ă©tait encore dans son antichambre; chose +bien remarquable dans un Musulman. + +Le premier dessin que je fis fut le port neuf, depuis le petit Pharion +jusqu'au quartier des Francs, qui Ă©tait, au temps de ClĂ©opâtre, le +quartier dĂ©licieux oĂą son palais Ă©tait bâti, et oĂą Ă©tait le théâtre. + +Le 5, au matin, j'accompagnai le gĂ©nĂ©ral dans une reconnaissance: il +visita tous les forts, c'est-Ă -dire des ruines, de mauvaises +constructions, oĂą de mauvais canons gisaient sur quelques pierres qui +leur servaient d'affĂ»t. Les ordres du gĂ©nĂ©ral furent d'abattre tout ce +qui Ă©tait inutile, de ne raccommoder que ce qui pouvait servir Ă +empĂŞcher l'approche des BĂ©douins; il porta toute son attention sur les +batteries qui devaient dĂ©fendre les ports. + + + + + _Monuments d'Alexandrie_. + + +Nous passâmes près de la colonne de PompĂ©e. Il en est de ce monument +comme de presque toutes les rĂ©putations, qui perdent toujours dès qu'on +s'approche de ce qui en est l'objet. Elle a Ă©tĂ© nommĂ©e colonne de +PompĂ©e dans le quinzième siècle, oĂą les connaissances commençaient Ă se +rĂ©veiller de leur assoupissement: les savants, plutĂ´t que les +observateurs, se hâtèrent Ă cette Ă©poque d'assigner un nom Ă tous les +monuments; et les noms passèrent sans contradiction de siècle en siècle; +la tradition les consacra. On avait Ă©levĂ© Ă Alexandrie un monument Ă +PompĂ©e; il ne se trouvait plus, on crut le retrouver dans cette +colonne. On en a fait, depuis un trophĂ©e Ă Septime SĂ©vère; cependant +elle est Ă©levĂ©e sur des dĂ©combres de l'ancienne ville, et au temps de +Septime SĂ©vère la ville des PtolĂ©mĂ©es n'Ă©tait point encore en ruine. +Pour faire Ă cette colonne une fondation solide on a pilotĂ© un +obĂ©lisque, sur le culot duquel on a posĂ© un vilain piĂ©destal, qui porte +un beau fĂ»t, surmontĂ© d'un chapiteau corinthien lourdement Ă©bauchĂ©. + +Si le fĂ»t de cette colonne en le sĂ©parant du piĂ©destal et du chapiteau +a fait partie d'un Ă©difice antique, il en atteste la magnificence et la +puretĂ© de l'exĂ©cution; il faut donc dire que c'est une belle colonne, +et non un beau monument; qu'une colonne n'est point un monument; que la +colonne de Ste Marie Majeure, bien qu'elle soit une des plus belles qui +existent, n'a point le caractère d'un monument, que ce n'est qu'un +fragment; et que si les colonnes Trajane et Antonine sortent de cette +catĂ©gorie, c'est qu'elles deviennent des cylindres colossaux, sur +lesquels est fastueusement dĂ©roulĂ©e l'histoire des expĂ©ditions +glorieuses de ces deux empereurs, et que, rĂ©duites Ă leurs simples +traits et Ă leur seule dimension, elles ne seraient plus que de lourds +et tristes monuments. + +Les fondations de la colonne de PompĂ©e Ă©tant venues Ă se dĂ©chausser, on +a cru ajouter Ă leur soliditĂ© en adaptant Ă la première fondation deux +fragments d'obĂ©lisque en marbre blanc, le seul monument de cette +matière que j'aie vu en Égypte. + +Des fouilles faites Ă l'entour de la colonne donneraient sans doute des +lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il +laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient +pas vaines: elles dĂ©couvriraient peut-ĂŞtre la substruction et +l'_atrium_ du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a Ă©tĂ© +l'objet de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des +dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces +voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de lĂ des fragments +de colonne de mĂŞme matière et de mĂŞme diamètre; que le mouvement du sol +indique la ruine et l'enfouissement de grands Ă©difices, dont les formes +se distinguent Ă la surface, tels qu'un carrĂ© d'une grande proportion, +et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable +et de dĂ©bris, mesurer encore les principales dimensions. + +Après avoir observĂ© que la colonne dite de _PompĂ©e_ est d'un style et +d'une exĂ©cution très pure, que le piĂ©destal et le chapiteau ne sont pas +de mĂŞme granit que le fĂ»t, que le travail en est lourd et ne semble +ĂŞtre qu'une Ă©bauche, que la fondation, faite de dĂ©bris, annonce une +construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point +antique, et que son Ă©rection peut appartenir Ă©galement au temps des +empereurs Grecs, ou Ă celui des califes, puisque, si le piĂ©destal et le +chapiteau sont assez bien travaillĂ©s pour appartenir Ă la première de +ces Ă©poques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la +seconde n'ait pu atteindre jusque-lĂ . + +Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi dĂ©terminer l'enceinte de +la ville au temps des PtolĂ©mĂ©es, lorsque son commerce et sa splendeur +changèrent son premier plan et la rendirent immense: celle des califes, +qui existe encore en fut une rĂ©duction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui +des campagnes et des dĂ©serts: cette circonvallation fut construite de +dĂ©bris, car leurs Ă©difices rappellent toujours la destruction et le +ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites Ă +leurs enceintes et Ă leurs forteresses ne sont que des colonnes de +granit, qu'ils n'ont pas mĂŞme pris la peine de façonner Ă l'usage +qu'ils leur ont donnĂ©; elles paraissent n'ĂŞtre restĂ©es lĂ que pour +attester la magnificence et la grandeur des Ă©difices dont elles sont +les dĂ©bris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensitĂ© de +colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et +niveler l'assise; et comme elles ont rĂ©sistĂ© au temps, elles +ressemblent maintenant Ă des batteries. Au reste ces constructions +arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une +confusion d'Ă©poques et de diffĂ©rentes industries dont on ne voit +peut-ĂŞtre nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus +rapprochĂ©s. Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie Ă la profanation, ont +mĂŞlĂ© au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des +madriers, et jusqu'Ă des planches, et de tous ces Ă©lĂ©ments, si peu +analogues et si Ă©trangement amalgamĂ©s, ont prĂ©sentĂ© l'assemblage +monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa +dĂ©gradation. + +En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle +des Arabes, ou celle qui Ă©tait enceinte par leurs murs; car ce n'est +maintenant qu'un dĂ©sert parsemĂ© de quelques enclos, qui sont des +jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps +conservent plus ou moins d'arbres et de lĂ©gumes en proportion de la +grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe +de leur existence; si elle tarit, les jardins redeviennent des +dĂ©combres et du sable. + +Ă€ la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piĂ©tĂ© +touchante; ce sont des rĂ©servoirs d'eau que la pompe remplit toutes les +fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de +quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brĂ»lant, la soif. + +On rencontre Ă chaque pas des regards de ces citernes qui se +communiquent, et dont les soupiraux sont couronnĂ©s de la base ou du +chapiteau d'une colonne antique creusĂ©e, et servant de margelle. + +Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de +revĂŞtir des rĂ©servoirs Ă plusieurs Ă©tages, de faire ensuite une saignĂ©e, +et de la prolonger jusqu'Ă ce qu'elle rencontre une autre excavation; +dès lors elle reçoit le bĂ©nĂ©fice commun du dĂ©bordement, qui remplit, +par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est +prĂ©sentĂ©. La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une +des grandes antiquitĂ©s du temps moyen de l'Égypte, et un des plus beaux +monuments de ce genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de +sa construction: quoiqu'une partie soit dĂ©gradĂ©e et que l'autre ait +besoin de rĂ©paration, elle contient encore assez d'eau pour suffire Ă +la consommation des hommes et des animaux pendant deux annĂ©es. Nous +arrivâmes le mois avant celui oĂą elle allait ĂŞtre renouvelĂ©e, et nous +la trouvâmes très fraĂ®che et très bonne. + +Nous fumes attirĂ©s par une ruine rougeâtre, que les catholiques +appellent la maison de Ste. Catherine la savante, celle qui Ă©pousa le +petit JĂ©sus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est +Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que ce devait +ĂŞtre des thermes. + +Nous vĂ®nmes ensuite Ă l'obĂ©lisque dit de ClĂ©opâtre; un autre, renversĂ© +Ă cĂ´tĂ©, indique qu'ils dĂ©coraient tous deux une des entrĂ©es du palais +des PtolĂ©mĂ©es, dont on voit encore des ruines Ă quelques pas de lĂ . +L'inspection de l'Ă©tat actuel de ces obĂ©lisques, et les cassures, qui +existaient lors mĂŞme qu'ils ont Ă©tĂ© dressĂ©s dans cet endroit, prouvent +qu'ils Ă©taient dĂ©jĂ fragments Ă cette Ă©poque, et apportĂ©s de Memphis ou +de la Haute Égypte. Ils pourraient facilement ĂŞtre embarquĂ©s, et +devenir en France un trophĂ©e de la conquĂŞte, trophĂ©e très +caractĂ©ristique, parce qu'ils sont Ă eux seuls un monument, et que les +hiĂ©roglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre prĂ©fĂ©rables Ă la +colonne de PompĂ©e, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que +celles qu'on trouve partout. On a depuis fouillĂ© la base de cet +obĂ©lisque, et l'on a trouvĂ© qu'il posait sur une dalle: les piĂ©destaux, +qu'on a toujours ajoutĂ©s en Europe Ă cette espèce de monument, sont un +ornement qui en change le caractère. Le trait que j'en ai donnĂ©, fait +connaĂ®tre l'Ă©tat de cet obĂ©lisque depuis la fouille. + +Je fis un dessin pittoresque de ces deux obĂ©lisques, ainsi que des +paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument +Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait Ă +un Ă©difice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de +colonnes engagĂ©es, d'ordre dorique, dont les fĂ»ts vont se perdre +au-dessous du niveau de la mer. Strabon a dit que les bases du palais +de PtolomĂ©e Ă©taient battues par les vagues: ces dĂ©bris pourraient tout +Ă la fois attester la vĂ©ritĂ© du rapport de Strabon et donner le +gisement de ce palais. + +En revenant au fond du port par le bord de la mer, on trouve des dĂ©bris +de fabriques de tous les temps, Ă©galement maltraitĂ©s par la vague et +par les siècles. On y distingue des restes de bains, dont il existe +encore plusieurs chambres, fabriquĂ©es postĂ©rieurement dans des +murailles plus anciennes. Ces fabriques me parurent arabes; et pour les +conserver, on a fait une espèce de pilotis en colonnes, qui ressemblent +maintenant Ă des batteries rasantes; leur nombre immense prouve combien +Ă©taient magnifiques les palais qu'elles ont dĂ©corĂ©s. Lorsqu'on a +dĂ©passĂ© le fond du port, on trouve de grandes fabriques sarrasines, qui +ont quelques dĂ©tails de magnificence et d'un mĂ©lange de goĂ»t qui +embarrasse l'observateur: des frises, ornĂ©es de triglyphes doriques, +surmontĂ©es de voĂ»tes Ă ogives, doivent faire croire que ces fabriques +ont Ă©tĂ© construites de fragments antiques que les Sarrasins ont mĂŞlĂ©s +au goĂ»t de leur architecture. Les portes de ces Ă©difices peuvent donner +la mesure de l'indestructibilitĂ© du bois de sycomore, qui est restĂ© +dans son entier, tandis que le fer dont elles Ă©taient revĂŞtues a cĂ©dĂ© +au temps et a disparu entièrement. Derrière cette espèce de forteresse +sont des thermes arabes, dĂ©corĂ©s de toutes sortes de dĂ©tails dĂ©ficence: +nos soldats, qui les avaient trouvĂ©s tout chauffĂ©s, s'y Ă©taient Ă©tablis +pour faire la lessive, et en avaient suspendu l'usage. Je renvoie donc +Ă un autre moment la description des bains de cette espèce, et Ă celle +qu'en a faite Savary, l'idĂ©e de voluptĂ© qu'on en doit prendre. + +Auprès de ces bains est une des principales mosquĂ©es, autrefois une +primitive Ă©glise sous le nom de St. Athanase. Cet Ă©difice, aussi +dĂ©labrĂ© que magnifique, peut donner une idĂ©e de l'incurie des Turcs +pour les objets dont ils sont le plus jaloux. Avant notre arrivĂ©e ils +n'en laissaient pas approcher un chrĂ©tien, et prĂ©fĂ©raient y avoir une +garde plutĂ´t que d'en raccommoder les portes: dans l'Ă©tat oĂą nous les +avons trouvĂ©es, elles ne pouvaient ni fermer ni rouler sur leurs gonds. + +Au milieu de la cour de cette mosquĂ©e, un petit temple octogone +renferme une cuve de brèche Ă©gyptienne d'une beautĂ© incomparable, soit +par sa nature, soit par les innombrables figures hiĂ©roglyphiques dont +elle est couverte, en dedans comme en dehors; ce monument, qui est sans +doute un sarcophage de l'antique Égypte, sera peut-ĂŞtre illustrĂ© par +des volumes de dissertations. Il eĂ»t fallu un mois pour en dessiner les +dĂ©tails; je n'eus que le temps d'en prendre la forme gĂ©nĂ©rale; et je +dois ajouter qu'il peut ĂŞtre regardĂ© comme un des morceaux les plus +prĂ©cieux de l'antiquitĂ©, et une des premières dĂ©pouilles de l'Égypte, +dont il serait Ă dĂ©sirer que nous pussions enrichir un de nos musĂ©es. +Mon enthousiasme fut partagĂ© par Dolomieux lorsque nous dĂ©couvrĂ®mes +ensemble ce prĂ©cieux monument. + +Ce fut des galeries des minarets de cette mosquĂ©e que je fis un dessin +oĂą l'on voit Ă vol d'oiseau tout le dĂ©veloppement du port neuf. Tout +près de la mosquĂ©e sont trois colonnes debout, dont aucun voyageur n'a +parlĂ©. Il serait intĂ©ressant de fouiller Ă leur base: au fini du +travail de ces colonnes on peut juger qu'elles ont fait partie de +quelques monuments antiques; mais leur espacement exagĂ©rĂ© doit faire +penser qu'elles ne sont pas placĂ©es Ă leur destination primitive: +quoiqu'il en soit, elles sont les restes d'un grand et magnifique +Ă©difice. + +Nous allâmes de lĂ jusqu'Ă la porte de Rosette, qui est fortifiĂ©e, et +oĂą s'Ă©taient dĂ©fendus les Turcs lors de notre arrivĂ©e. Un groupe de +maisons y forme une espèce de bourg, qui laisse un espace vide d'une +demi lieue entre cette partie de la ville et celle qui avoisine les +ports. Toutes les horreurs de la guerre existaient encore dans ce +quartier. J'y fis une rencontre qui m'offrait le plus frappant de tous +les contrastes: une jeune femme, blanche et d'un coloris de roses, au +milieu des morts et des dĂ©bris, Ă©tait assise sur un catalecte encore +tout sanglant; c'Ă©tait l'image de l'ange de la rĂ©surrection: +lorsqu'attirĂ© par un sentiment de compassion je lui tĂ©moignai ma +surprise de la trouver si isolĂ©e, elle me rĂ©pondit avec une douce +ingĂ©nuitĂ© qu'elle attendait son mari pour aller coucher dans le dĂ©sert; +ce n'Ă©tait encore qu'un mot pour elle, elle y allait coucher comme Ă un +autre gĂ®te. On peut juger par lĂ dĂ» sort qui attendait les femmes +auxquelles l'amour avait donnĂ© le courage de suivre leurs maris dans +cette expĂ©dition. + + + + + _Marche de l'ArmĂ©e, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie. + Mirage.--Combat de Chebreise_. + + +La plupart des divisions, en descendant du navire, n'avaient fait que +traverser Alexandrie pour aller camper dans le dĂ©sert. Il fallut +s'occuper aussi d'abandonner Alexandrie, ce point si important dans +l'histoire, oĂą les monuments de toutes les Ă©poques, oĂą les dĂ©bris des +arts de tant de nations sont entassĂ©s pĂŞle-mĂŞle, et oĂą les ravages des +guerres, des siècles, et d'un climat humide et salin, ont apportĂ© plus +de changement et de destruction qu'en aucune autre partie de +l'Égypte. + +Bonaparte, qui s'Ă©tait emparĂ© d'Alexandrie avec la mĂŞme rapiditĂ© que +St. Louis avait pris Damiette, n'y commit pas la mĂŞme faute: sans +donner le temps Ă l'ennemi de se reconnaĂ®tre, et Ă ses troupes celui de +voir la pĂ©nurie d'Alexandrie et son âpre territoire, il fit mettre en +marche les divisions Ă mesure qu'elles dĂ©barquaient, et, sans leur +laisser le temps de prendre des renseignements sur les lieux qu'elles +allaient occuper. Un officier, entre autres, disait Ă sa troupe au +moment du dĂ©part: Mes amis, vous allez coucher Ă BĂ©da; vous entendez: Ă +BĂ©da; cela n'est pas plus difficile que cela: marchons, mes amis, et +les soldats marchèrent. Il est sans doute difficile de citer un trait +plus frappant de naĂŻvetĂ© d'une part et de confiance de l'autre: c'est +avec ce courage insouciant qu'on entreprend ce que d'autres n'osent +projeter, et qu'on exĂ©cute ce qui paraĂ®t inconcevable. Plus curieux +qu'Ă©tonnĂ©s ils arrivent Ă BĂ©da, qu'ils devaient croire un village bâti, +peuplĂ© comme les nĂ´tres; ils n'y trouvent qu'un puits comblĂ© de pierres, +au travers desquelles distillait un peu d'eau saumâtre et bourbeuse; +puisĂ©e avec des gobelets, elle leur fut distribuĂ©e, comme de +l'eau-de-vie, Ă petite ration. VoilĂ la première Ă©tape de nos troupes +dans une autre partie du monde, sĂ©parĂ©s de leur patrie par des mers +couvertes d'ennemis, et par des dĂ©serts mille fois plus redoutables +encore; et cependant cette Ă©trange position ne flĂ©trit ni leur courage +ni leur gaietĂ©. + +Si l'on veut avoir la mesure du despotisme domestique des orientaux, si +l'on ne craint pas de frĂ©mir de l'atrocitĂ© de la jalousie, quand elle a +pour appui un prĂ©jugĂ© reçu, et quand la religion absout de ses +emportements, qu'on lise l'anecdote suivante. + +Le second jour de marche de nos troupes au dĂ©part d'Alexandrie, +quelques soldats rencontrèrent, près de BĂ©da, dans le dĂ©sert, une jeune +femme le visage ensanglantĂ©; elle tenait d'une main un enfant en bas +âge, et l'autre main Ă©garĂ©e allait Ă la rencontre de l'objet qui +pouvait la frapper ou la guider. Leur curiositĂ© est excitĂ©e; ils +appellent leur guide, qui leur servait en mĂŞme temps d'interprète; ils +approchent, ils entendent les soupirs d'un ĂŞtre auquel on a arrachĂ© +l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un dĂ©sert! +ÉtonnĂ©s, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle +affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur +jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais +des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va pĂ©rir de +misère et de faim. Nos soldats, Ă©mus de pitiĂ©, lui donnent aussitĂ´t une +part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus +pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout Ă +fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses +regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes; +il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette +dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur: +ArrĂŞtez! s'Ă©crie-t-il; elle a manquĂ© Ă son honneur, elle a flĂ©tri le +mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats +veulent s'opposer Ă ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui +donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient +encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme +d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'Ă©crase sur le sol; +puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux +qui l'environnent, et brave leur vengeance. + +Je me suis informĂ© s'il y avait des lois rĂ©pressives contre un abus +d'autoritĂ© aussi atroce; on m'a dit qu'il avait _mal fait_ de la +poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourĂ»t, au bout +de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison, +et la nourrir par charitĂ©. + +La division KlĂ©ber, commandĂ©e par Dugua, avait pris la route de Rosette +pour protĂ©ger la flottille, qui Ă©tait entrĂ©e dans le Nil. L'armĂ©e +acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et +Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le +reste; la mort devient la peine du traĂ®neur. Desaix est au moment +d'ĂŞtre pris pour ĂŞtre restĂ© cinquante pas derrière la colonne; Le +Mireur, officier distinguĂ©, et qui, par l'effet d'une distraction +mĂ©lancolique, n'avait pas rĂ©pondu Ă l'invitation qu'on lui avait faite +de se rapprocher, est assassinĂ© Ă cent pas des avant-postes; l'adjudant +gĂ©nĂ©ral Galois est tuĂ© en portant un ordre du gĂ©nĂ©ral en chef; +l'adjudant Delanau est fait prisonnier Ă quelques pas de l'armĂ©e en +traversant un ravin: on met un prix Ă sa rançon; les Arabes s'en +disputent le partage, et, pour terminer le diffĂ©rent, brĂ»lent la +cervelle Ă cet intĂ©ressant jeune homme. + +Les Mamelouks Ă©taient venus au-devant de l'armĂ©e française: la première +fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la +reconnaĂ®tre, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de +Chebreise, donna leur mesure Ă nos soldats, et leur Ă´ta cette Ă©motion +incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi +inconnu. De leur cĂ´tĂ©, n'ayant vu dans notre armĂ©e que de l'infanterie, +sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mĂ©pris, ils +emportèrent la certitude d'une victoire aisĂ©e, et ne tourmentèrent plus +notre marche, dĂ©jĂ assez pĂ©nible par sa longueur, par l'ardeur du +climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut +encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompĂ© et toujours +renaissant; en effet c'Ă©tait sur des tas de blĂ© que nos soldats +manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux +qu'ils Ă©taient dĂ©vorĂ©s par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a +besoin d'ĂŞtre expliquĂ©, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a +lieu que dans ces contrĂ©es: elle est produite par le _mirage_ des +objets saillants sur les rayons obliques du soleil rĂ©fractĂ©s par +l'ardeur de la terre embrasĂ©e; ce phĂ©nomène offre tellement l'image de +l'eau, qu'on y est trompĂ© la dixième fois comme la première; il attise +une soif d'autant plus ardente que l'instant oĂą il se manifeste est le +plus chaud du jour. J'ai pensĂ© qu'un dessin n'en donnerait pas l'idĂ©e, +puisqu'il ne pourrait jamais ĂŞtre que la reprĂ©sentation d'une +ressemblance; mais, pour y supplĂ©er, il faut lire un rapport fait Ă +l'institut du Caire, et insĂ©rĂ© dans les mĂ©moires imprimĂ©s par Didot +l'aĂ®nĂ©, dans lequel le citoyen Monge a dĂ©crit et, analysĂ© ce phĂ©nomène +avec la sagacitĂ© et l'Ă©rudition qui caractĂ©risent ce savant. + +Les villages Ă©taient dĂ©sertĂ©s Ă l'approche de l'armĂ©e, et les habitants +en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter. + +Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Égypte +offrit Ă nos soldats, et ce fruit fut consacrĂ© dans leur mĂ©moire par la +reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillĂ©s pour +se dĂ©saltĂ©rer par tous les pores. + +Lorsque l'armĂ©e eut dĂ©passĂ© Rahmanieh, ses marches sur les bords du +fleuve devinrent moins pĂ©nibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes +ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher +Ă Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze +heures de marche elle se trouva près Embabey, oĂą les Mamelouks Ă©taient +rassemblĂ©s; ils y avaient un camp retranchĂ©, entourĂ© d'un mauvais fossĂ©, +dĂ©fendu par trente-huit pièces de canon. + + + + + _Bataille des Pyramides_. + + +Dès qu'on eut dĂ©couvert les ennemis, l'armĂ©e se forma: lorsque +Bonaparte eut donnĂ© ses derniers ordres, il dit, en montrant les +pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante +siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait +dĂ©passĂ© le village; Reynier suivait Ă sa gauche; Dugua, Vial et Bon, +toujours Ă gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil. +Mourat-bey, qui vint nous reconnaĂ®tre, et qui ne vit point de cavalerie, +dit qu'il allait nous tailler comme _des citrouilles_ (ce fut son +expression): en consĂ©quence le corps le plus considĂ©rable des Mamelouks, +qui Ă©tait en avant d'Embabey, s'Ă©branla, et vint charger la division +Dugua avec une rapiditĂ© qui lui avait Ă peine laissĂ© le temps de se +former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrĂŞta; et par +un _Ă gauche_ ils allèrent tomber jusque sur les baĂŻonnettes de la +division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde +surprise: ils furent un moment sans dĂ©termination; puis, tout Ă coup +voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et +celle de Desaix, et reçurent le feu croisĂ© de toutes deux: ce qui +commença leur dĂ©route. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur +Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc plantĂ© de palmiers, +qui se trouvait Ă l'occident des deux divisions, et d'oĂą on les envoya +dĂ©loger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du dĂ©sert des +pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute +Égypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du +village, se trouvaient dans le cas d'ĂŞtre endommagĂ©es par l'artillerie +du camp retranchĂ©: on rĂ©solut de l'attaquer; il fut formĂ© deux +bataillons, tirĂ©s de la division Bon et Menou, et commandĂ©s par les +gĂ©nĂ©raux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner +Ă l'aide du fossĂ©: le bataillon Rampon leur paraĂ®t facile Ă envelopper +et Ă dĂ©truire; il est attaquĂ© par ce qui restait de Mamelouks dans le +camp. Ce fut lĂ que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne +concevaient pas notre rĂ©sistance (ils ont dit depuis qu'ils nous +avaient crus liĂ©s ensemble): en effet la meilleure cavalerie de +l'orient, peut-ĂŞtre du monde entier, vint se rompre contre un petit +corps hĂ©rissĂ© de baĂŻonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur +habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessĂ©s mortellement, +brĂ»lèrent devant nos rangs. La dĂ©route devint gĂ©nĂ©rale: ils voulurent +retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent +pĂŞle-mĂŞle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui +s'approchaient en entourant le village leur Ă´taient tous moyens de +retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait +transversalement les arrĂŞta et les refoula; alors ils se jetèrent dans +le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui Ă©tait restĂ© +vis-Ă -vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat, +mais un massacre; l'ennemi semblait dĂ©filer pour ĂŞtre fusillĂ©, et +n'Ă©chapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux. +Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait ĂŞtre frappĂ© de +ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un +petit nombre de Français, sous la conduite d'un hĂ©ros, venait de +conquĂ©rir une partie du monde; un empire, venait de changer de maĂ®tre; +l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baĂŻonnettes de +notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait +avoir de si importants rĂ©sultats, la poussière et la fumĂ©e troublaient +Ă peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour +roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime +tĂ©moignage de cet ordre immuable de la nature qui obĂ©it Ă d'Ă©ternels +dĂ©crets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante. +C'est ce que j'ai cherchĂ© Ă peindre dans le dessin que j'ai fait de ce +moment. + +La relation officielle du gĂ©nĂ©ral Berthier, oĂą les mouvements +militaires sont circonstanciĂ©s de la manière la plus lucide et la plus +savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan +qui doit acquĂ©rir un prix particulier par les corrections qu'a bien +voulu y faire Bonaparte lui-mĂŞme dans la disposition des corps, et la +dĂ©termination de leurs mouvements. + + + + + _TournĂ©e de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_. + + +Le gĂ©nĂ©ral Menou Ă©tait restĂ© blessĂ© Ă Alexandrie: il devait aller +organiser le gouvernement Ă Rosette, et faire une tournĂ©e dans le +Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagĂ© Ă l'accompagner +dans cette marche: je me dĂ©cidai d'autant plus volontiers Ă faire ce +voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait ĂŞtre très intĂ©ressant +qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Égypte; +j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis +longtemps. + +Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous +manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les +courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir +Ă©vitĂ© la pointe du Diamant, pensèrent nous Ă©chouer au rocher du petit +Pharillon, et nous ramenèrent mouiller Ă l'entrĂ©e du port pour repartir +le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'Ă®le Pharus, sur +l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette +merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'Ă®le sur lequel il +avait Ă©tĂ© Ă©levĂ©, le transmit Ă tous les monuments de ce genre. + +Nous repartĂ®mes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la +veille. Ă€ peine fĂ»mes-nous Ă quelques lieues en mer, quel le vent Ă©tant +devenu très fort, le gĂ©nĂ©ral Menou fut pris d'un vomissement convulsif +qui pensa lui coĂ»ter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la +tĂŞte sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du +danger de la large blessure qu'il s'Ă©tait faite: il avait perdu +connaissance; nous mĂ®mes en dĂ©libĂ©ration si on le conduirait sur +l'_Orient_, qui Ă©tait mouillĂ© avec la flotte Ă Aboukir, et vis-Ă -vis +duquel nous nous trouvions dans le moment. + +Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous +rendre dans le Nil: nous choisĂ®mes ce parti, qui devait finir les +angoisses du gĂ©nĂ©ral. MalgrĂ© le tourment de notre situation et le +roulis du bâtiment, je parvins Ă dessiner une petite vue qui donne une +idĂ©e du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire +cĂ©lèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptĂ©s, +aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques +heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, Ă une des bouches du +Nil, ce que nous reconnĂ»mes au tableau le plus dĂ©sastreux que j'aie vu +de ma vie. Les eaux du Nil repoussĂ©es par le vent Ă©levaient Ă une +hauteur immense des ondes qui Ă©taient perpĂ©tuellement refoulĂ©es et +brisĂ©es par le courant du fleuve avec un bruit Ă©pouvantable; un de nos +bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de +rompre, fut le seul indice que nous eĂ»mes de la cĂ´te; plusieurs autres +avisos dans la mĂŞme situation que nous, c'est-Ă -dire dans la mĂŞme +confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'Ă©vitaient pour ne pas +se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus +Ă©pouvantables. Il n'y avait point de pilote cĂ´tier; nous ne savions +plus qu'aviser; le gĂ©nĂ©ral allait toujours en empirant: nous imaginâmes +d'aller reconnaĂ®tre le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis Ă +la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes +comme nous pĂ»mes. Ă€ peine eĂ»mes-nous quittĂ© notre bord que nous nous +trouvâmes au milieu des abĂ®mes, sans voir autre chose que la cime +recourbĂ©e des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir; +Ă mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal +de mer commençait Ă me tourmenter; il Ă©tait question d'attendre d'une +manière indĂ©finie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon +manteau pour ne plus rien voir de notre dĂ©plorable situation, lorsque +nous passâmes sous les eaux d'une felouque, oĂą j'aperçus un malheureux +qui, en descendant dans une embarcation, Ă©tait restĂ© suspendu Ă une +corde; fatiguĂ© des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette +pĂ©rilleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller +dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir. +J'Ă©prouvai Ă ce spectacle une telle rĂ©volution que mes Ă©vanouissements +cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mĂŞlaient leurs +cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord +on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous cĂ´tĂ©s avant de +venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on +le dĂ©couvre Ă la fin.... on eĂ»t encore le temps de le sauver. + +Le moment que nous avait fait perdre cet Ă©vĂ©nement, et les efforts que +nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât Ă +la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre +aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes +au mĂŞme point d'oĂą nous Ă©tions partis sans savoir plus que tenter. Le +vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut +moins orageuse. + +Le gĂ©nĂ©ral Ă©tait trop mal pour prendre lui-mĂŞme une rĂ©solution: nous +tĂ®nmes de nouveau conseil, et nous rĂ©solĂ»mes de le mettre de notre +mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragĂ© et les brisants +nous serviraient de guide, et qu'en les Ă©vitant Ă©galement nous +entrerions dans le Nil: cela nous rĂ©ussit; au bout d'une heure de +navigation nous nous trouvâmes Ă l'angle de la cĂ´te, et tournant tout Ă +coup Ă droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de +tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du +plus verdoyant de tous les pays; c'Ă©tait, exactement sortir du TĂ©nare +pour entrer par le LĂ©thĂ© dans les Champs-ÉlysĂ©es. Ceci Ă©tait encore +plus vrai pour le gĂ©nĂ©ral, qui Ă©tait dĂ©jĂ sur son sĂ©ant, et ne nous +laissait d'inquiĂ©tude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de +nous n'avait osĂ© sonder. + +Nous trouvâmes bientĂ´t Ă notre droite un fort, et Ă notre gauche une +batterie, qui, autrefois construite pour dĂ©fendre l'embouchure du Nil, +en est maintenant Ă une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la +progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces +forts ne remonte pas au-delĂ de l'invention de la poudre, et ils n'ont +par consĂ©quent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux +dessins de ces deux points. + +Le premier, Ă l'ouest du fleuve, prĂ©sente un château carrĂ©, flanquĂ© de +grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles Ă©taient +des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une +mosquĂ©e, devant laquelle Ă©tait une batterie ruinĂ©e, dont un canon, du +calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'Ă procurer d'heureux +accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur +grossesse. + +Une heure après, nous dĂ©couvrĂ®mes, au milieu des forĂŞts de dattiers, de +bananiers et de sycomores, Rosette, placĂ©e sur les bords du Nil, qui +sans les dĂ©grader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons. +J'en fis la vue avant d'y aborder. + +Rascid, que les Francs ont nommĂ© Rosette, ou Rosset, a Ă©tĂ© bâtie sur la +branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville +de ce nom, qui devait ĂŞtre situĂ©e Ă un coude du fleuve, oĂą est Ă +prĂ©sent le couvent d'Abou-Mandour, Ă une demi lieue de Rosette: ce qui +pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce +couvent, et qui doivent avoir Ă©tĂ© formĂ©es par des atterrissements; ce +sont encore quelques colonnes et autres antiquitĂ©s trouvĂ©es en faisant, +il y a une vingtaine d'annĂ©es, des rĂ©parations Ă ce couvent. + +LĂ©on d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Égypte, +sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni +l'Ă©poque de la fondation. + +Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation +annonce qu'elle a Ă©tĂ© plus grande qu'elle n'est Ă prĂ©sent; on reconnaĂ®t +sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au +sud, et qui n'ont Ă©tĂ© formĂ©es que par les murailles et les tours qui +servent aujourd'hui de noyaux Ă ces atterrissements. Ainsi qu'Ă +Alexandrie, la population de cette ville va toujours en dĂ©croissant. On +y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles +briques des Ă©difices qui tombent en ruine faute d'habitants et de +rĂ©parations. Les maisons, mieux bâties en gĂ©nĂ©ral que celles +d'Alexandrie, son cependant si frĂŞles encore, que si elles n'Ă©taient +Ă©pargnĂ©es par le climat qui ne dĂ©truit rien, il n'existerait bientĂ´t +plus une maison Ă Rosette; les Ă©tages, qui vont toujours en avançant +l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les +rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du +Nil n'ont pas cet inconvĂ©nient; elles appartiennent pour la plupart aux +nĂ©gociants Ă©trangers. Cette partie de la ville serait d'un +embellissement facile; il n'y aurait qu'Ă construire sur la rive du +fleuve un quai alternativement rampant et revĂŞtu: les maisons, outre +l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des +rives du Delta, Ă®le qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'Ă©tendue. + +[Illustration: _Vue d'Abou Mandour; d'après Sonnini. Pa 46._ + + A, _Couvent d'Abou Mandour_. + B, _Bateaux du pays_. + C, _Le Delta_. + D, _Village_. + E, _Bois de Dattiers_.] + +Cette Ă®le devint d'abord notre propriĂ©tĂ©, notre promenade, et enfin le +parc oĂą nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel Ă©tait doublĂ© +par celui de la curiositĂ©, puisque chaque oiseau que nous tuions Ă©tait +une nouvelle connaissance. + +Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil, +c'est-Ă -dire les habitants du Delta, Ă©taient plus doux et plus +sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause Ă plus d'abondance, +et Ă l'absence des Arabes BĂ©douins, qui, ne traversant jamais le +fleuve, les laissent dans un Ă©tat de paix que les autres n'Ă©prouvent +dans aucun moment de leur vie. + + + + + _Arabes cultivateurs.--Arabes BĂ©douins_. + + +En observant les causes on est presque toujours moins portĂ© Ă se +plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'ĂŞtre +sombres, dĂ©fiants, avares, sans soins, sans prĂ©voyance pour l'avenir, +lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils +cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant, +toujours armĂ©, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il +oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui +reprĂ©sente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce +qu'il peut croire vĂ©ritablement Ă lui; aussi l'art de l'enfouir est-il +sa principale Ă©tude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas: +des dĂ©combres, des haillons, toute la livrĂ©e de la misère, c'est en ne +prĂ©sentant que ces tristes objets aux regards de ses maĂ®tres qu'il +espère soustraire ce mĂ©tal Ă leur aviditĂ©; il lui importe d'inspirer la +pitiĂ©: ne pas le plaindre, ce serait le dĂ©noncer; inquiet en amassant +ce dangereux argent, troublĂ© quand il le possède, sa vie se passe entre +le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir. + +Nous avions Ă la vĂ©ritĂ© chassĂ© les Mamelouks; mais, Ă notre arrivĂ©e, +Ă©prouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous +pas remplacĂ©s? et ces Arabes BĂ©douins, mal armĂ©s, sans rĂ©sistance, +n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de +retraite que l'immensitĂ©, qui pourra les vaincre ou les contenir? +Tâcherons-nous de les sĂ©duire en leur offrant des terres Ă cultiver? +mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour +de travailler la terre; et le BĂ©douin est le chasseur primitif; la +paresse et l'indĂ©pendance sont les bases de son caractère; et pour +satisfaire et dĂ©fendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se +laisse assiĂ©ger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien +proposer aux BĂ©douins qui puisse Ă©quivaloir Ă l'avantage de nous voler; +et ce calcul est toujours la base de leurs traitĂ©s. + +L'envie, flĂ©au dont n'est pas exempt le sĂ©jour mĂŞme du besoin, plane +encore sur les sables brĂ»lants du dĂ©sert. Les BĂ©douins guerroient avec +tous les peuples de l'univers, ne haĂŻssent et ne portent envie qu'aux +BĂ©douins qui ne sont pas de leur horde; ils s'engagent dans toutes les +guerres, ils se mettent en mouvement dès qu'une querelle intĂ©rieure ou +un ennemi Ă©tranger vient troubler le repos de l'Égypte; et, sans +s'attacher Ă l'un ou Ă l'autre des partis, ils profitent de leur +querelle pour les piller tous deux. Lorsque nous descendĂ®mes en Afrique, +ils se mĂŞlaient parmi nous, enlevaient nos traĂ®neurs, et eussent pillĂ© +les Alexandrins, s'ils fussent venus se faire battre hors de leurs +murailles. LĂ oĂą est le butin, lĂ est l'ennemi des BĂ©douins: toujours +prĂŞts Ă traiter, parce qu'il y a des prĂ©sents attachĂ©s aux stipulations; +ils ne connaissent d'engagement que la nĂ©cessitĂ©. Leur cruautĂ© n'a +cependant rien d'atroce: les prisonniers qu'ils nous ont faits, en +retraçant les maux qu'ils avaient soufferts dans leur captivitĂ©, les +considĂ©raient plutĂ´t comme une suite de la manière de vivre de cette +nation que comme un rĂ©sultat de la barbarie; des officiers, qui avaient +Ă©tĂ© leurs prisonniers, m'ont dit que le travail qu'on avait exigĂ© d'eux +n'avait rien eu d'excessif ni de cruel; ils obĂ©issaient aux femmes, +chargeaient et conduisaient les ânes et les chameaux; il fallait Ă la +vĂ©ritĂ© camper et dĂ©camper Ă tout moment; tout le mĂ©nage Ă©tait pliĂ©, et +l'on Ă©tait en route dans un quart d'heure au plus: au reste ce mĂ©nage +consistait en un moulin Ă blĂ© et Ă cafĂ©, une plaque de fer pour cuire +les galettes, une grande et une petite cafetière, quelques outres, +quelques sacs Ă grains, et la toile de la tente qui servait d'enveloppe +Ă tout cela. Une poignĂ©e de blĂ© rĂ´ti, et douze dattes Ă©taient la ration +commune des jours de marche, et quelque peu d'eau, qui, vu sa raretĂ©, +avait servi Ă tout avant que d'ĂŞtre bue; mais ces officiers n'ayant eu +l'âme flĂ©trie par aucun mauvais traitement, ils ne conservaient aucun +souvenir amer d'une condition malheureuse qu'ils n'avaient fait que +partager. + +Sans prĂ©jugĂ© de religion, sans culte extĂ©rieur, les BĂ©douins sont +tolĂ©rants: quelques coutumes rĂ©vĂ©rĂ©es leur servent de lois; leurs +principes ressemblent Ă des vertus qui suffisent Ă leurs associations +partielles, et Ă leur gouvernement paternel. + +Je dois citer un trait de leur hospitalitĂ©: un officier français Ă©tait +depuis plusieurs mois le prisonnier d'un chef d'Arabes; son camp +surpris la nuit par notre cavalerie, il n'eut que le temps de se sauver; +tentes, troupeaux, provisions, tout fĂ»t pris. Le lendemain, errant, +isolĂ©, sans ressource, il tire de ses habits un pain, et en donnant la +moitiĂ© Ă son prisonnier, il lui dit: Je ne sais quand nous en mangerons +d'autre; mais on ne m'accusera point de n'avoir pas partagĂ© le dernier +avec l'ami que je me suis fait. Peut-on haĂŻr un tel peuple, quelque +farouche que d'ailleurs il puisse ĂŞtre? et quel avantage lui donne sur +nous cette sobriĂ©tĂ© comparĂ©e aux besoins que nous nous sommes faits? +comment persuader ou rĂ©duire de pareils hommes? n'auront-ils pas +toujours Ă nous reprocher de semer de riches moissons sur les tombeaux +de leurs ancĂŞtres? + + + + + _Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien_. + + +Tant que nous n'avions pas Ă©tĂ© maĂ®tres du Caire, les habitants des +bords du Nil, regardant notre existence comme très prĂ©caire en Égypte, +s'Ă©taient soumis en apparence Ă notre armĂ©e lors de son passage; mais, +ne doutant point qu'elle ne se fondĂ®t bientĂ´t devant leurs invincibles +tyrans, ils s'Ă©taient permis, soit pour qu'ils leur pardonnassent de +s'ĂŞtre soumis, soit pour se livrer Ă leur esprit de rapine, de courir +et de tirer sur les barques que nous envoyions Ă l'armĂ©e, et sur celles +qui en revenaient: quelques bateaux furent obligĂ©s de rĂ©trograder, +après avoir reçu pendant plusieurs lieues de chemin des coups de fusil, +notamment des habitants des villages de Metubis et Tfemi. On envoya +contre eux un aviso et quelques troupes: j'Ă©tais de cette expĂ©dition; +les instructions Ă©taient pacifiques; nous acceptâmes leurs soumissions, +et emmenâmes des otages. Je fis, pendant les pourparlers qu'exigea +notre traitĂ©, les vues de Metubis et de Tfemi. + +Quelques jours après, une autre barque partit pour le Caire: on +n'entendit plus parler de ceux qui la montaient; et ce ne fut que par +les gens du pays que nous sĂ»mes qu'ils avaient Ă©tĂ© attaquĂ©s au-delĂ de +Tua; qu'après avoir Ă©tĂ© tous blessĂ©s, leurs conducteurs s'Ă©taient jetĂ©s +Ă l'eau; que, livrĂ©s au courant, ils avaient Ă©chouĂ©; qu'arrĂŞtĂ©s et +conduits Ă Salmie, ils y avaient Ă©tĂ© fusillĂ©s. Le gĂ©nĂ©ral Menou se crut +obligĂ© de faire un grand exemple. Nous partĂ®mes donc avec deux cents +hommes sur un demi chebek et des barques; nous mĂ®mes Ă terre Ă une demi +lieue de Salmie; un dĂ©tachement tourna le village, un autre suivit le +bord du fleuve; la troisième division qui devait achever la +circonvallation, Ă©tait restĂ©e engravĂ©e Ă deux lieues au-dessous. Nous +trouvâmes les ennemis Ă cheval, en bataille, devant le village; ils +nous attaquèrent les premiers, et chargèrent jusque sur les +baĂŻonnettes: les principaux ayant Ă©tĂ© tuĂ©s Ă la première dĂ©charge, et +se voyant entourĂ©s, ils furent bientĂ´t en dĂ©route; la troisième +division, qui devait fermer la retraite, n'Ă©tant point arrivĂ©e Ă temps, +le cheikh et tous les combattants s'Ă©chappèrent. Le village fut livrĂ© +au pillage pendant le reste du jour, et au feu dès que la nuit fut +venue: les flammes et des coups de canon tant que durèrent les tĂ©nèbres +avertirent Ă dix lieues Ă la ronde que notre vengeance avait Ă©tĂ© +complète et terrible. J'en fis un dessin Ă la lueur de l'incendie. + +Nous revĂ®nmes Ă Fua, oĂą nous fumes reçus en vainqueurs qui savaient +mettre des bornes Ă leurs vengeances: tous les cheikhs de la province +avaient Ă©tĂ© convoquĂ©s, et s'Ă©taient assemblĂ©s; ils entendirent avec +respect et rĂ©signation le manifeste qui leur fut lu concernant +l'expĂ©dition, et les bases sur lesquelles allait s'Ă©tablir la nouvelle +organisation de Salmie. On nomma un ancien cheikh Ă la place de celui +que les Français venaient de dĂ©possĂ©der et de proscrire; il fut envoyĂ© +pour rassembler les habitants Ă©pars, et amener une dĂ©putation, qui +arriva le troisième jour. Le dĂ©tachement qui avait conduit le vieux +cheikh avait Ă©tĂ© reçu avec acclamation. Les dĂ©putĂ©s nous dirent en +arrivant qu'ils avaient reconnu la paternitĂ© dans la main qui s'Ă©tait +appesantie sur eux; qu'ils voyaient bien que nous ne leur voulions +point de mal, puisque nous n'avions tuĂ© que neuf coupables, et brĂ»lĂ© +que le quart du village: ils ajoutèrent que le feu Ă©tait Ă©teint, que la +maison du cheikh Ă©migrĂ© Ă©tait dĂ©truite, et qu'ils avaient offert le +reste des poules et des oies aux soldats qui Ă©taient venus terminer les +remords qui les tourmentaient depuis trois semaines. + +Nous Ă©tablĂ®mes une poste ordinaire Ă Salmie d'accord avec les +arrondissements avoisinants, et nous achevâmes notre expĂ©dition par une +tournĂ©e du dĂ©partement. Dans chaque village nous Ă©tions reçus d'une +manière plus que fĂ©odale; c'Ă©tait le principal personnage du pays qui +nous recevait, et faisait payer notre dĂ©pense aux habitants. Il fallait +connaĂ®tre les abus avant d'y remĂ©dier; sĂ©duits d'ailleurs par la +facilitĂ© que le hasard nous offrait d'observer les coutumes d'un pays +dont nous allions changer les moeurs, nous laissions faire encore pour +cette fois. + +Une maison publique, qui presque toujours avait appartenu au Mamelouk, +ci-devant seigneur et maĂ®tre du village, se trouvait en un moment +meublĂ©e, Ă la mode du pays, en nattes, tapis, et coussins; un nombre de +serviteurs apportait d'abord de l'eau fraĂ®che parfumĂ©e, des pipes et du +cafĂ©; une demi-heure après, un tapis Ă©tait Ă©tendu; tout autour on +formait un bourrelet de trois ou quatre espèces de pain et de gâteaux, +dont tout le centre Ă©tait couvert de petits plats de fruits, de +confitures, et de laitage, la plupart assez bons, surtout très +parfumĂ©s. On semblait ne faire que goĂ»ter de tout cela; effectivement +en quelques minutes ce repas Ă©tait fini: mais deux heures après le mĂŞme +tapis Ă©tait couvert de nouveau d'autres pains et d'immenses plats de +riz au bouillon gras et au lait, de demi moutons mal rĂ´tis, de grands +quartiers de veaux, des tĂŞtes bouillies de tous ces animaux, et de +soixante autres plats tous entassĂ©s les uns sur les autres: c'Ă©taient +des ragoĂ»ts aromatisĂ©s, herbes, gelĂ©es, confitures, et miel non prĂ©parĂ©; +point de sièges, point d'assiettes, point de cuillers ni de +fourchettes, point de gobelets ni de serviettes; Ă genoux sur ses +talons, on prend le riz avec les doigts, on arrache la viande avec ses +ongles, on trempe le pain dans les ragoĂ»ts, et on s'en essuie les mains +et les lèvres; on boit de l'eau au pot: celui qui fait les honneurs +boit toujours le premier; il goĂ»te de mĂŞme le premier de tous les plats, +moins pour vous prouver que vous ne devez pas le soupçonner que pour +vous faire voir combien il est occupĂ© de votre sĂ»retĂ©, et le cas qu'il +fait de votre personne. On ne vous prĂ©sente une serviette qu'après le +dĂ®ner, lorsqu'on apporte Ă laver les mains; ensuite, l'eau de rose est +versĂ©e sur toute la personne; puis la pipe et le cafĂ©. + +Lorsque nous avions mangĂ©, les gens du second ordre du pays venaient +nous remplacer, et Ă©taient eux-mĂŞmes très rapidement relevĂ©s par +d'autres: par principe de religion un pauvre mendiant Ă©tait admis, +ensuite les serviteurs, enfin tous ceux qui voulaient, jusqu'Ă ce que +tout fĂ»t mangĂ©. S'il manque Ă ces repas de la commoditĂ© et cette +Ă©lĂ©gance qui aiguillonne l'appĂ©tit, on peut en admirer l'abondance, +l'abandon hospitalier, et la frugalitĂ© des convives, que le nombre des +plats ne retient jamais plus de dix minutes Ă table. + + + + + _Bataille Navale d'Aboukir_. + + +Le 1er d'AoĂ»t, au matin, nous Ă©tions maĂ®tres de l'Égypte, de Corfou, de +Malte; treize vaisseaux de ligne rendaient cette possession contiguĂ« Ă +la France, et n'en faisaient qu'un empire. L'Angleterre ne croisait +dans la MĂ©diterranĂ©e qu'avec des flottes nombreuses qui ne pouvaient +s'approvisionner qu'avec des embarras et des dĂ©penses immenses. + +Bonaparte, sentant tout l'avantage de cette position, voulait, pour le +conserver, que notre flotte entrât dans le port d'Alexandrie; il avait +promis deux mille sequins Ă celui qui en donnerait le moyen: des +capitaines, de bâtiments marchands avaient, dit-on, trouvĂ© une passe +dans le port vieux; mais le mauvais gĂ©nie de la France conseilla et +persuada Ă l'amiral de s'embosser Ă Aboukir, et de changer en un jour +le rĂ©sultat d'une longue suite de succès. + +Le 1er, après-midi, le hasard nous avait conduits Ă Abou-Mandour, +couvent dont j'ai dĂ©jĂ parlĂ©, et qui, depuis Rosette, est le terme +d'une jolie promenade sur le bord du fleuve: arrivĂ©s Ă la tour qui +domine le monastère, nous apercevons vingt voiles; arriver, se mettre +en ligne, et attaquer, fut l'affaire d'un moment. Le premier coup de +canon se fit entendre Ă cinq heures; bientĂ´t la fumĂ©e nous dĂ©roba les +mouvements des deux armĂ©es; mais Ă la nuit nous pĂ»mes distinguer un peu +mieux, sans pouvoir cependant nous rendre compte de ce qui se passait. +Le danger que nous courions d'ĂŞtre enlevĂ©s par le plus petit corps de +BĂ©douins ne put nous distraire de l'avide attention qu'excitait en nous +un Ă©vĂ©nement d'un si grand intĂ©rĂŞt. Le feu roulant et redoublĂ© Ă©tait +perpĂ©tuel; nous ne pouvions douter que le combat ne fĂ»t terrible, et +soutenu avec une Ă©gale opiniâtretĂ©. De retour Ă Rosette, nous montâmes +sur les toits de nos maisons; vers dix heures, une grande clartĂ© nous +indiqua un incendie; quelques minutes après une explosion Ă©pouvantable +fut suivie d'un silence profond: nous avions vu tirer de gauche Ă +droite sur l'objet enflammĂ©, et, par suite de raisonnement, il nous +semblait que ce devaient ĂŞtre les nĂ´tres qui avaient mis le feu; le +silence qui avait succĂ©dĂ© devait ĂŞtre la suite de la retraite des +Anglais qui pouvaient seuls continuer ou cesser le combat, puisque +seuls ils disposaient de la libertĂ© de l'espace. Ă€ onze heures un feu +lent recommença: Ă minuit le combat Ă©tait de nouveau engagĂ©; il cessa Ă +deux heures du matin: Ă la pointe du jour j'Ă©tais aux postes avancĂ©s, +et, dix minutes après, la canonnade fut rĂ©tablie; Ă neuf heures un +autre vaisseau sauta; Ă dix heures quatre bâtiments, les seuls restĂ©s +entiers, et que nous reconnĂ»mes français, traversèrent Ă toutes voiles +le champ de bataille, dont ils nous paraissaient maĂ®tres, puisqu'ils +n'Ă©taient ni attaquĂ©s ni suivis. Tel Ă©tait le fantĂ´me produit par +l'enthousiasme de l'espĂ©rance. + +Je passais ma vie Ă la tour d'Abou-Mandour; j'y comptais vingt-cinq +bâtiments, dont la moitiĂ© n'Ă©tait plus que des cadavres mutilĂ©s, et +dont le reste se trouvait dans l'impossibilitĂ© de manoeuvrer pour les +secourir: trois jours nous restâmes dans cette cruelle incertitude. La +lunette Ă la main j'avais dessinĂ© les dĂ©sastres, pour me rendre compte +si le lendemain n'y apporterait aucun changement: nous repoussions +l'Ă©vidence avec la main de l'illusion; mais le bogaze fermĂ©, mais la +communication d'Alexandrie interceptĂ©e, nous apprirent que notre +existence Ă©tait changĂ©e; que, sĂ©parĂ©s de la mĂ©tropole, nous Ă©tions +devenus colonies, obligĂ©s jusqu'Ă la paix d'exister de nos moyens: nous +apprĂ®mes enfin que la flotte anglaise avait doublĂ© notre ligne, qui +n'avait point Ă©tĂ© assez solidement appuyĂ©e contre l'Ă®le qui devait la +dĂ©fendre; que les ennemis, prenant par une double ligne nos vaisseaux +l'un après l'autre, cette manoeuvre, qui invalidait l'ensemble de nos +forces, en avait rendu la moitiĂ© spectatrice de la destruction de +l'autre; que c'Ă©tait l'_Orient_ qui avait sautĂ© Ă dix heures; que +c'Ă©tait l'_Hercule_ qui avait sautĂ© le lendemain; que ceux qui +commandaient les vaisseaux le _Guillaume Tell_ et le _GĂ©nĂ©reux_, et les +frĂ©gates la _Diane_ et la _Justice_, voyant les autres au pouvoir de +l'ennemi, avaient profitĂ© du moment de sa lassitude pour Ă©chapper Ă ses +coups rĂ©unis. Nous apprĂ®mes enfin que le 1er aoĂ»t avait rompu ce bel +ensemble de nos forces et de notre gloire; que notre flotte dĂ©truite +avait rendu Ă nos ennemis l'empire de la MĂ©diterranĂ©e, empire que leur +avaient arrachĂ© les exploits inouĂŻs de nos armĂ©es de terre, et que la +seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservĂ©. + + + + + _Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances + interceptĂ©es, etc_. + + +Notre position avait entièrement changĂ©: dans la possibilitĂ© d'ĂŞtre +attaquĂ©s, nous fĂ»mes obligĂ©s Ă des prĂ©paratifs de dĂ©fense; on fortifia +l'entrĂ©e du Nil, on Ă©tablit une batterie sur une des Ă®les, on visita +tous les points. + +Dans une de nos reconnaissances nous retournâmes au bogaze ou barre du +Nil: il Ă©tait Ă cette Ă©poque presque Ă sa plus grande hauteur; et nous +fĂ»mes dans le cas de voir les efforts de son poids contre les vagues de +la mer, qui dans cette saison sont poussĂ©es douze heures de chaque jour +par le vent de nord dans le sens opposĂ© au cours du fleuve: il rĂ©sulte +de ce combat un bourrelet de sables, qui s'exhausse avec le temps, +devient une Ă®le qui partage le cours du fleuve, et lui forme deux +bouches qui ont chacune leurs brisants; le remous de ces brisants +rapporte au rivage une partie du sable, que le courant avait entraĂ®nĂ©, +et, par cette alluvion, les deux bouches se resserrent peu Ă peu +jusqu'Ă ce que l'une d'elles l'emportant sur l'autre, la moins forte +s'obstrue, devient terre ferme avec l'Ă®le; et Ă la bouche qui reste se +reforme bientĂ´t un autre bourrelet, une Ă®le, deux bouches nouvelles, +etc. etc. N'est-ce pas lĂ comme on peut le plus naturellement rendre +compte de l'antique gĂ©ographie des bouches du Nil, expliquer le voyage +de MĂ©nĂ©las dans Homère, le changement du Delta, dont l'emplacement a pu +d'abord ĂŞtre un golfe, puis une plage, puis une terre cultivĂ©e, +couverte de villes superbes et de riches moissons, coupĂ©e de canaux, +qui, dessĂ©chant ou arrosant avec intelligence le sol, portaient +l'abondance sur toute la surface de ce pays nouveau? Puis, par le laps +de temps, les flĂ©aux des rĂ©volutions, et leurs rĂ©sultats funestes, des +points de dessèchements se seront manifestĂ©s; des parties auront Ă©tĂ© +abandonnĂ©es, d'autres seront devenues salines; des lacs se seront +formĂ©s, dĂ©truits, et reproduits, avec des formes nouvelles; les canaux +obstruĂ©s auront changĂ© de cours, se seront perdus; et aujourd'hui, dans +nos recherches incertaines, nous demandons oĂą Ă©taient les bouches de +Canope, de Bolbitine, de BĂ©rĂ©nice, etc. etc. + +Les premiers vĂ©gĂ©taux qui croissent sur les alluvions sont trois Ă +quatre espèces de soudes: les sables s'amoncellent contre ces plantes; +elles s'Ă©lèvent de nouveau sur l'amoncellement: leur dĂ©pĂ©rissement est +un engrais qui fait croĂ®tre des joncs; ces joncs Ă©lèvent encore le sol +et le consolident: le dattier paraĂ®t, qui, par son ombrĂ© y conservĂ© +l'humiditĂ©, et achève d'y apporter l'abondance, ainsi qu'on peut le +voir aux environs du château de Racid, dont, au temps de Selim, le +canon, tirait en mer, et qui maintenant se trouve Ă une lieue du rivage, +entourĂ© de forĂŞts de palmiers, sous lesquels croissent d'autres arbres +fruitiers, et tous les lĂ©gumes de nos jardins les plus abondants. + +Dans cette expĂ©dition je vis, Ă l'embouchure du fleuve, nombre de +pĂ©licans et de gerboises. En observant le château de Racid, je +remarquai qu'il avait Ă©tĂ© construit de membres d'anciens Ă©difices; +qu'une partie des pierres des embrasures de canon Ă©taient de beaux grès +de la Haute Égypte, couvertes encore d'hiĂ©roglyphes. En visitant les +souterrains, nous y trouvâmes une espèce de magasin, composĂ© d'armes +abandonnĂ©es; c'Ă©taient des arbalètes, des arcs et flèches, avec des +casques et des Ă©pĂ©es de la forme de celles des croisĂ©s. En fouillant +ces magasins, nous dĂ©logeâmes des chauves-souris grosses comme des +pigeons: nous en tuâmes plusieurs; elles avaient toutes les formes de +la roussette. + +Depuis la perte de notre flotte, ce qu'il y avait de troupes Ă Rosette +avait Ă©tĂ© dissĂ©minĂ© en petites garnisons dans les châteaux et les +batteries: on avait Ă©tĂ© obligĂ© d'Ă©tablir une caravane d'Alexandrie Ă +Rosette par Aboukir et le dĂ©sert, pour entretenir la communication de +ces deux villes: des soldats Ă©taient employĂ©s Ă protĂ©ger ces caravanes +contre les Arabes: il en restait trop peu Ă Rosette pour le service de +la place, et la dĂ©fense en cas d'attaque; il fut donc question de +former une milice de ce qu'il y avait de voyageurs, de spĂ©culateurs, et +d'hommes inutiles, incertains, errants, irrĂ©solus, qui arrivaient +d'Alexandrie, ou qui revenaient dĂ©jĂ du Caire: ces amphibies, corrompus +par les campagnes d'Italie, ayant ouĂŻ parler des moissons Égyptiennes +comme des plus abondantes de l'univers, avaient pensĂ© que la prise de +possession d'un tel pays Ă©tait la fortune toute faite des prĂ©occupants; +d'autres, curieux, blasĂ©s, l'esprit fascinĂ© par les rĂ©cits de Savary, +Ă©taient partis de Paris pour venir chercher de nouvelles voluptĂ©s au +Caire; d'autres, spĂ©culateurs, pour fournir l'armĂ©e, pour observer, +faire venir et vendre Ă haut prix ce qui pourrait manquer Ă la colonie; +et cependant les beys avaient emportĂ© tout ce qu'il y avait d'argent et +de magnificence au Caire; le peuple avait achevĂ© le pillage des maisons +opulentes, avant notre entrĂ©e dans cette ville; Bonaparte ne voulait +point de fournisseurs, et la flotte marchande se trouvait bloquĂ©e par +les Anglais: toutes ces circonstances jetaient un voile sombre sur +l'Égypte pour tous ces voyageurs, Ă©tonnĂ©s de se trouver captifs, déçus +de leurs projets, et obligĂ©s de concourir Ă la dĂ©fense et Ă +l'organisation d'un Ă©tablissement qui ne devait plus faire que la +fortune et la gloire de la nation en gĂ©nĂ©ral: ils Ă©crivaient en France +de tristes rĂ©cits, que les Anglais interceptaient, et qui contribuaient +Ă les tromper sur notre situation. Les Anglais se complaisaient Ă +croire que nous mourions de faim, nous renvoyaient nos prisonniers, +pour hâter l'Ă©poque de notre destruction, imprimaient dans leurs +gazettes que la moitiĂ© de notre armĂ©e Ă©tait Ă l'hĂ´pital, que la moitiĂ© +de l'autre moitiĂ© Ă©tait obligĂ©e de conduire le reste qui Ă©tait aveugle; +tandis que cependant la Haute Égypte nous fournissait en abondance le +meilleur blĂ©, et la Basse le plus beau riz; que le sucre du pays +coĂ»tait la moitiĂ© moins qu'en France; que des troupeaux innombrables de +buffles, boeufs, moutons et chèvres, tant des cultivateurs que des +Arabes pasteurs, fournissaient abondamment Ă une consommation nouvelle +au moment mĂŞme de l'invasion, ce qui nous assurait pour l'avenir +abondance et superflu: tandis que, pour le luxe de nos tables, nous +pouvions ajouter toutes espèces de volailles, poissons, gibiers, +lĂ©gumes et fruits. VoilĂ cependant ce que l'Égypte offrait d'objets de +première nĂ©cessitĂ© Ă ces dĂ©tracteurs, Ă qui il fallait de l'or pour +rĂ©parer l'abus qu'ils en avaient fait, et qui, n'en trouvant point, ne +voyaient plus autour d'eux que des sables brĂ»lants, un soleil perpĂ©tuel, +des puces et des cousins, des chiens qui les empĂŞchaient de dormir, +des maris intraitables, des femmes voilĂ©es ne leur montrant que des +gorges Ă©ternelles. + +Mais abandonnons au vent cette nuĂ©e de papillons qui affluent toujours +oĂą brille une première lueur: voyons nos triomphes, et la paix rouvrir +la porte d'Alexandrie, y amener de sages et industrieux cultivateurs, +d'utiles nĂ©gociants, des colons enfin, qui, sans s'effrayer de ce que +l'Afrique ne ressemble pas Ă l'Europe, observeront qu'en Égypte un +homme, pour trois sous, peut avoir autant qu'il lui en faut pour un +jour du meilleur riz du monde; qu'une partie des terres qui ont cessĂ© +d'ĂŞtre inondĂ©es peuvent ĂŞtre rendues Ă la culture par l'arrosement, que +des moulins Ă vent feraient monter plus haut que les moulins Ă pots +qu'on y emploie, et qui consomment tant de boeufs, occupent tant de +bras; que les Ă®les du Nil et la plus grande partie du Delta n'attendent +que des colons amĂ©ricains pour produire les plus belles cannes Ă sucre +sur un sol qui ne dĂ©vorera pas les hommes; en s'approchant du Caire et +par-delĂ , ils verront qu'il n'y a qu'Ă amĂ©liorer pour rivaliser avec +toutes les plantations d'indigo et de coton de toutes espèces; qu'en +faisant une fortune sage et sĂ»re, ils habiteront sous un ciel pur et +sain, sur le bord d'un fleuve d'une espèce presque miraculeuse, et dont +on ne peut achever de nombrer les avantages: ils verront une colonie +nouvelle avec des villes toutes bâties, des travailleurs adroits +accoutumĂ©s Ă la peine et tout acclimatĂ©s, avec lesquels, en peu +d'annĂ©es, et Ă l'aide des canaux qui sont tous tracĂ©s, ils crĂ©eront de +nouvelles provinces, dont l'abondance future n'est pas problĂ©matique, +puisque l'industrie moderne ne fera que leur rendre leur ancienne +splendeur. + +Ă€ l'Ă©gard de nos soldats insouciants, ils se moquèrent de nos marins +qui avaient Ă©tĂ© battus: imaginèrent que Mourat-bey avait un chameau +blanc chargĂ© d'or et de diamants; et il ne fut plus question que de +Mourat-bey et de son chameau blanc. Pour moi, j'avais Ă voir la Haute +Égypte, et j'ajournai Ă penser sur notre situation jusqu'Ă ce que mon +voyage fĂ»t fini. + + + + + _Voyage de Rosette Ă Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir, + vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_. + + +Notre tournĂ©e dans le Delta se retardait par les affaires qui +survenaient au gĂ©nĂ©ral Menou: je rĂ©solus d'employer ce retard Ă revenir +sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les +cĂ´tes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour +aller chercher les ruines de Canope. + +Il s'Ă©tait joint nombre de gens du pays Ă l'escorte de cette caravane: +Ă la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença Ă se +dĂ©velopper sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui +environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le +plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs +diffĂ©rents costumes, soixante chameaux chargĂ©s, autant de conducteurs +arabes, les chevaux, les ânes, les piĂ©tons, quelques instruments +militaires, offraient la vĂ©ritĂ© d'un des plus beaux tableaux du +Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eĂ»mes descendu les +monticules et dĂ©passĂ© les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant, +dans un vaste dĂ©sert, oĂą la ligne horizontale n'est brisĂ©e que par +quelques petits monuments en briques, qui sont destinĂ©s Ă empĂŞcher le +voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite +erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne +prolongĂ©e, Ă un but bien Ă©loignĂ© de celui oĂą il tendait. Nous marchions, +dans le silence du dĂ©sert et des tĂ©nèbres, sur une croĂ»te de sel qui +consolidait un peu le sable mouvant: un dĂ©tachement ouvrait la marche; +ensuite venaient les voyageurs, puis les bĂŞtes de somme; un autre +dĂ©tachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs, +qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nĂ©cessaires pour attaquer de front, +viennent quelquefois enlever les traĂ®neurs Ă vingt pas de la +caravane. + +Ă€ minuit, nous arrivâmes au bord de la mer. La lune en se levant +Ă©claira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos +dĂ©bris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite Ă la +bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou +quelques cercles de fer, brĂ»laient, tout le long de la cĂ´te, les mâts, +les affĂ»ts, les embarcations, encore tout entières, fabriquĂ©es Ă grands +frais, dans nos ports, et dont les dĂ©bris mĂŞme Ă©taient encore des +trĂ©sors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs +fuyaient Ă notre approche; il ne restait que les cadavres des +malheureuses victimes, qui, portĂ©s et dĂ©posĂ©s sur un sable mou dont ils +Ă©taient Ă demi-ouverts, Ă©taient restĂ©s, dans des pauses aussi sublimes +qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degrĂ© fait +tomber mon âme dans une sombre mĂ©lancolie; j'Ă©vitais ces spectres +effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variĂ©es, +arrĂŞtaient mes regards, et apportaient Ă ma pensĂ©e des impressions +diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces ĂŞtres, jeunes, +pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient Ă©tĂ©, par un noble effort, +arrachĂ©s Ă des larmes que j'avais vu rĂ©pandre, aux embrassements de +leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles Ă©treintes +de leurs jeunes enfants: tous ceux Ă qui ils Ă©taient chers, me +disais-je, et qui, cĂ©dant Ă leur ardeur, les laissèrent s'Ă©loigner, +font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des +nouvelles de leur triomphe, ils leur prĂ©parent des fĂŞtes, ils content +les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un +rivage Ă©tranger, dessĂ©chĂ©s par un sable brĂ»lant, le crâne dĂ©jĂ +blanchi... Quel est ce squelette tronquĂ©? est-ce toi, intrĂ©pide +ThĂ©venard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres +fracassĂ©s, tu n'aspires plus qu'Ă l'honneur de mourir Ă ton poste; une +opĂ©ration trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien Ă +attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu +crains d'ĂŞtre prĂ©venu par la mort. Un autre spectre succède; son bras +enveloppe sa tĂŞte qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les +remords semblent survivre Ă ta courageuse fin: as-tu quelques reproches +Ă te faire? tes membres tronquĂ©s attestent ton courage; devais-tu donc +ĂŞtre plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour +de toi sont entassĂ©es par tes erreurs? et mon âme, Ă©mue en abandonnant +tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stĂ©rile pitiĂ©? Quel est cet +autre, assis, les jambes emportĂ©es? il semble par sa contenance arrĂŞter +un moment la mort dont il est dĂ©jĂ la proie! c'est toi, sans doute, +courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu +m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton +pavillon abattu, et ta dernière parole a Ă©tĂ© l'ordre aux batteries que +tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau +ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du hĂ©ros qui te regrette +sont le trophĂ©e impĂ©rissable qui va placer ton nom au temple de +mĂ©moire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme +vertueux, dont la dernière action a Ă©tĂ© dictĂ©e par la sagesse et le +devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable Ă Bayard, il +veut expirer la face tournĂ©e du cĂ´tĂ© de l'ennemi; sa main est Ă©tendue +vers des ossements tendres et presque dĂ©jĂ dĂ©truits; je distingue +cependant un col allongĂ©, et des bras Ă©tendus: c'est toi, jeune hĂ©ros, +aimable Casabianca; ce ne peut ĂŞtre que toi; la mort, l'inflexible mort, +t'a rĂ©uni Ă ton père, que tu prĂ©fĂ©ras Ă la vie; sensible et +respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piĂ©tĂ© filiale +a prĂ©fĂ©rĂ© la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus. + +Le soleil avait chassĂ© les ombres, et n'avait point encore dissipĂ© la +teinte sombre de mes pensĂ©es; cependant la caravane en s'arrĂŞtant +m'avertit que nous Ă©tions au bord du lac qui sĂ©pare la plaine du dĂ©sert +de la presqu'Ă®le au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et +profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnĂ©e, et +dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulĂ© les +rives et rĂ©largi le lit: ce mal toujours croissant menace de dĂ©truire +l'isthme qui attache Aboukir Ă la terre ferme, et sur lequel coule le +canal qui porte les eaux Ă Alexandrie. Les princes arabes ont tentĂ© de +construire une digue, qui n'a jamais Ă©tĂ© finie, ou qui, trop faible, a +cĂ©dĂ© aux efforts de la vague, poussĂ©e pendant une partie de l'annĂ©e par +les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetĂ©es sur les +rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de +l'Égypte, et toujours mal tracĂ©e sur toutes les cartes, procurerait le +moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent rĂ©sulter du +mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nĂ©cessaires Ă la sĂ»retĂ© +du canal important, qui amenĂ© les eaux du Nil Ă Alexandrie. + +L'embarcation difficile du canal de la MadiĂ© nous rendit ce petit +trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le +dessin. Nous trouvâmes Ă l'autre rive les premiers travaux d'une +batterie que nous Ă©levions pour protĂ©ger ce moyen de communication, que +la prĂ©sence de l'ennemi rendait mal assurĂ©e sans cette prĂ©caution. Ă€ +peine fĂ»mes-nous passĂ©s que nous en eĂ»mes la preuve; car un brick et un +aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept Ă +huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions +rien Ă leur rĂ©pondre; en consĂ©quence, quelques heures après nous vĂ®mes +se dĂ©tacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux +bâtiments du matin qui venaient Ă toutes voiles sur nos travaux. Nous +crĂ»mes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de +jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de +nous canonner: nous attendĂ®mes la lune; et dès qu'elle nous eut assurĂ©s +de leur position, nous commençâmes Ă leur rĂ©pondre d'une manière +apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent +les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent. + +Après avoir traversĂ© la bouche du lac, en suivant deux sinus bordĂ©s de +monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui +ressemble beaucoup Ă la ville, dont il est sĂ©parĂ© par un espace de cent +cinquante pas: les deux ensemble peuvent ĂŞtre composĂ©s de quarante Ă +cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la +presqu'Ă®le, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a +quelque apparence de loin; mais les bastions s'en Ă©crouleraient au +troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, oĂą elles +semblent moins braquĂ©es qu'oubliĂ©es; il y en a une en bronze de quinze +pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une +partie des batteries pour former avec les dĂ©combres une plate-forme +assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette prĂ©caution +ne me parut pas d'une grande utilitĂ©, les bâtiments et embarcations +susceptibles de porter du canon Ă battre des murailles ne pouvant +s'approcher de ce promontoire Ă cause des rĂ©cifs et des rochers qui le +couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas lĂ ; et, une fois +effectuĂ©e, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait mĂŞme servir +de logement ou de magasin que dans le cas oĂą l'on construirait en avant +des lignes pour en dĂ©fendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il +serait prĂ©fĂ©rable de dĂ©truire le château, de combler les fontaines, +d'Ă©pargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi, +et qui doit ĂŞtre toujours bloquĂ©e ou prisonnière de guerre dès +l'instant qu'il aura pu effectuer une descente. + +Je fis le dessin Ă vol d'oiseau de la presqu'Ă®le. + +Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes +pierres de porphyre d'un vert foncĂ©, et deux pierres longues de granit +statuaire le plus compact; Ă la seconde porte, je trouvai, avec quatre +autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes +d'une grande proportion et d'une belle exĂ©cution: ces fragments, avec +quelques traces de substructions Ă la pointe du rocher, sont les seules +antiquitĂ©s que j'aie pu dĂ©couvrir Ă Aboukir, dont l'emplacement n'a +jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui +s'Ă©lève au-dessus de la mer, et n'est attachĂ©e Ă la terre que par un +isthme trop Ă©troit pour qu'une ville considĂ©rable y ait Ă©tĂ© bâtie: ce +n'a donc jamais pu ĂŞtre que le fort ou le château en mer de Canope ou +d'HĂ©raclĂ©e, que Strabon place lĂ ou près de lĂ . J'avais passĂ© devant +des fontaines une demi lieue avant d'arriver Ă Aboukir; on me vanta +leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrĂ©s +de fabrique arabe; ils sont entourĂ©s de hauteurs qui contiennent +certainement des ruines contre lesquelles est amoncelĂ©e une quantitĂ© +immense de tessons de pots de terre cuite, mĂŞlĂ©s aux sables du dĂ©sert +apportĂ©s par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? Ă©taient-ce des +fabriques de pots? sont-ce les ruines d'HĂ©raclĂ©e? quelques morceaux de +granit sur la plate-forme, de la plus grande Ă©minence, me feraient +prĂ©fĂ©rer cette dernière opinion. + +Le lendemain, je longeai, avec un dĂ©tachement, la cĂ´te de l'ouest, +interrogeant toutes les sinuositĂ©s et les plus petites Ă©minences; car, +dans la Basse Égypte, elles recèlent toutes les antiquitĂ©s, lesquelles +en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche, +je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetĂ©e formĂ©e de +dĂ©bris colossaux: quel plaisir j'Ă©prouvai en apercevant d'abord un +fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces, +appartenait Ă une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit, +le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il +ne remontât aux anciennes Ă©poques Ă©gyptiennes; au mouvement de cette +main, Ă quelque autre dĂ©bris qui l'avoisine, et d'après la seule +habitude de voir des figures Ă©gyptiennes, dont la pose offre si peu de +variĂ©tĂ©, on peut reconnaĂ®tre dans ce fragment une Isis tenant un +nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais dĂ©placĂ© il +perdrait presque tout son prix. Près de lĂ plusieurs membres +d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu Ă un +grand et bel Ă©difice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent +depuis bien des siècles ces dĂ©bris sans les avoir dĂ©figurĂ©s: il semble +que c'est le sort attachĂ© Ă tous les monuments Ă©gyptiens de rĂ©sister +Ă©galement aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mĂŞlĂ© +aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tĂŞte et les jambes +de devant sont tronquĂ©es, autant que les madrĂ©pores et les petits +coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau +grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre +blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Égypte Ă +cette matière; il avait treize Ă quatorze pieds de proportion. Ă€ +quelque distance, au milieu des dĂ©bris d'entablements semblables Ă ceux +que j'ai dĂ©crits, est une autre figure d'Isis, assez conservĂ©e pour, +qu'on puisse en reconnaĂ®tre la pose; ses jambes sont rompues, mais le +morceau est Ă cĂ´tĂ©: cette figure est en granit, et a dix pieds de +proportion. Tous ces dĂ©bris semblent avoir Ă©tĂ© mis lĂ pour former une +jetĂ©e, et servir de brisant devant un Ă©difice dĂ©truit; mais qui, Ă en +juger par ses substructions, ne peut ĂŞtre que le reste d'un bain pris +sur la mer, et dont le rocher coupĂ© trace encore le plan. La partie que +ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et +recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de +saillie pour en faire un dessin qui fĂ»t une vue, j'en ai tracĂ© une +espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des +fragments que je viens de dĂ©crire. + +[Illustration: _AntiquitĂ©s près d'Aboukir d'après Sonnini_.] + +Ă€ quatre cents toises de lĂ , en rentrant dans les terres, toujours +tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en +briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par +quelques fragments de constructions soignĂ©es, qu'elles faisaient partie +d'Ă©difices importants. Près de lĂ on trouve plusieurs chapiteaux +corinthiens en marbre, trop frustes pour ĂŞtre mesurĂ©s, mais qui doivent +avoir appartenu Ă des bases de mĂŞme matière, et qui donnaient Ă la +colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantitĂ© de +tronçons de colonnes de granit rose, cannelĂ©s, tous de mĂŞme grosseur, +de mĂŞme matière, travaillĂ©s avec le mĂŞme soin, sont les incontestables +ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que +nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Égypte, d'après tout ce +que je viens de dĂ©crire, et notamment ces derniers fragments, il ne me +reste aucun doute que ce ne fussent lĂ les ruines de Canope, et celles +de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui +de Lampsaque: ce temple miraculeux oĂą les vieillards retrouvaient la +jeunesse; et les malades, la santĂ©. Le bain dont j'ai donnĂ© la vue +Ă©tait peut-ĂŞtre un des moyens que les prĂŞtres employaient pour opĂ©rer +ces prodiges. + +Le sol n'a rien conservĂ© de l'antique voluptĂ© canopite; quelques +Ă©minences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de +granit carrĂ©es, sans hiĂ©roglyphes ni formes qui attestent Ă quel genre +d'Ă©difice et Ă quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites +vallĂ©es, aussi arides que les monticules dont elles sont formĂ©es, sont +tout ce qui reste de cette ville, jadis si dĂ©licieuse, et qui n'offre +plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par +Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Éleusine, et qui par un +embranchement arrivait Ă Canope, et y apportait la fraĂ®cheur, a +disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni mĂŞme +concevoir la possibilitĂ© de son existence: il ne reste d'eau aux +environs que dans quelques puits ou citernes, si Ă©troites et si +obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur; +elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui +rassemblait toutes les dĂ©lices; oĂą affluaient tous les voluptueux, +n'est plus maintenant qu'un dĂ©sert que traversent quelques chacals et +des BĂ©douins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal, +que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner +très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressĂ©es, sa queue +plus longue, traĂ®nante, et garnie de poil comme celle du renard, Ă qui +il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardĂ© +comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait +accompagnĂ©, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dĂ©pĂŞches pour +le gĂ©nĂ©ral en chef; on allait expĂ©dier un dĂ©tachement pour les porter: +je ne pus me dĂ©fendre du plaisir que me faisait Ă©prouver l'occasion qui +s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le sĂ©jour que j'y avais +fait, je n'avais jamais pu Ă©loigner de ma pensĂ©e que ce château Ă©tait +une prison d'Ă©tat dans laquelle j'Ă©tais relĂ©guĂ©; ce rocher exigu, battu +continuellement des vagues, le bruit importun qui en rĂ©sulte, le +sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans +ce triste sĂ©jour afflige et flĂ©trit l'âme: en le quittant, il me sembla +que j'Ă©chappais Ă tous les tourments d'une tyrannique captivitĂ©. + +Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher +dans la mer, m'Ă©corcher dans les halliers, et tomber parfois dans les +dĂ©bris Ă©pars sur le rivage; mais Ă trois heures du matin j'arrivai Ă +Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans +mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon dĂ©part de France, mais dans +une chambre fraĂ®che, sur une natte propre. + + + + + _CĂ©lĂ©bration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_. + + +Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet Ă©tait arrivĂ©: nous +vĂ®mes avec surprise qu'on ne faisait aucun prĂ©paratif pour cĂ©lĂ©brer +cette fĂŞte, la plus solennelle de l'annĂ©e hĂ©girienne. Vers le soir, le +gĂ©nĂ©ral Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivĂ©e avait +augmentĂ© les honneurs et les honoraires; ses rĂ©ponses furent Ă©vasives: +les autres municipaux questionnĂ©s dirent qu'ils avaient proposĂ© les +prĂ©paratifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une +chose qui Ă©tait du dĂ©partement de leur collègue le moufti, ils avaient +Ă©tĂ© obligĂ©s d'attendre des ordres Ă cet Ă©gard. Le prĂŞtre fut dĂ©voilĂ©: +courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur; +mais l'occasion s'Ă©tait prĂ©sentĂ©e de faire croire au peuple que nous +nous opposions Ă ce qui Ă©tait un des actes les plus sacrĂ©s de son culte, +il l'avait saisie: il fut dĂ©jouĂ© Ă la manière orientale; on lui +signifia qu'il fallait que la fĂŞte eĂ»t lieu Ă l'instant: sur +l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les +prĂ©paratifs, le gĂ©nĂ©ral lui dit que si ce qui restait de temps ne +suffisait pas pour ordonner la fĂŞte, il suffirait pour conduire le +moufti aux fers. La fĂŞte fut proclamĂ©e dans un quart d'heure; la ville +fut illuminĂ©e, et les chants de piĂ©tĂ© furent unis Ă ceux de +l'allĂ©gresse et de la reconnaissance. + +Après souper, nous fĂ»mes invitĂ©s Ă nous rendre dans le quartier du +premier magistrat civil oĂą nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil +d'une fĂŞte turque: la rue Ă©tait la salle d'assemblĂ©e, qui s'allongeait +ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade +couverte de tapis fut occupĂ©e par les personnes distinguĂ©es; des feux, +joints Ă une quantitĂ© de petites lampes et de grands cierges, formaient +une bizarre illumination; d'un cĂ´tĂ©, il y avait une musique guerrière, +composĂ©e de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et +de grands tambours albanais; de l'autre, Ă©taient des violons, des +chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargĂ©s de +confitures, de cafĂ©, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela +complĂ©tait l'appareil de la fĂŞte. + +Dès que nous fĂ»mes placĂ©s, la musique guerrière commença: une espèce de +coryphĂ©e jouait deux phrases de musique que les autres rĂ©pĂ©taient en +choeur Ă l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit +manie de le broder, la seconde mesure Ă©tait dĂ©jĂ une cacophonie aussi +dĂ©sagrĂ©able pour des oreilles bien organisĂ©es qu'enchanteresse pour +celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphĂ©e reprenait +toujours le mĂŞme chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un +improvisateur inspirĂ© et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus +supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le +choeur venait Ă son secours, et toujours avec la mĂŞme dissonance; les +violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, oĂą un peu de +mĂ©lodie Ă©tait noyĂ© dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un +chanteur inspirĂ© venait ajouter encore Ă la fastidieuse mollesse des +semi-tons du violon, qui, Ă©vitant sans cesse la note du ton, tournait +autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans +les sĂ©guedilles espagnoles: ceci pourrait servir Ă prouver que le +sĂ©jour des Arabes en Espagne y a naturalisĂ© ce genre de chant: après le +couplet, le violon reprenait le mĂŞme motif avec de nouvelles variations, +que le chanteur dĂ©guisait de nouveau par un mouvement, pointĂ©, jusqu'Ă +faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le dĂ©lire d'une +expression sans principe et sans rythme: mais c'Ă©tait lĂ ce qui +ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit, +fut du mĂŞme genre que le chant; ce n'Ă©tait ni la peinture de la joie ni +celle de la gaietĂ©, mais celle d'une voluptĂ© qui arrive très rapidement +Ă une lascivetĂ©, d'autant plus dĂ©goĂ»tante, que les acteurs, toujours +masculins, expriment de la manière la plus indĂ©cente les scènes que +l'amour mĂŞme ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère. + + + + + _Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des + Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes_. + + +De petites affaires Ă©loignaient sans cesse notre grande tournĂ©e, et +retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. ObligĂ© de rapprocher +mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variĂ©tĂ© +des figures, il Ă©tait facile de distinguer les races des individus qui +composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville, +entrepĂ´t de commerce, devait naturellement rassembler toutes les +nations qui couvrent le sol de l'Égypte, et devait les y conserver plus +sĂ©parĂ©es et plus caractĂ©risĂ©es que dans une grande ville, comme le +Caire, oĂą le relâchement des moeurs les croise et les dĂ©nature. Je crus +donc reconnaĂ®tre Ă©videmment dans les Coptes l'antique souche Ă©gyptienne, +espèce de Nubiens basanĂ©s, tels qu'on en voit les formes dans les +anciennes sculptures: des fronts plats, surmontĂ©s de cheveux demi +laineux; les yeux peu ouverts, et relevĂ©s aux angles; des joues Ă©levĂ©es, +des nez plus courts qu'Ă©patĂ©s, la bouche grande et plate, Ă©loignĂ©e du +nez et bordĂ©e de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce +dans le corps; les jambes arquĂ©es et sans mouvement dans le contour, et +les doigts des pieds allongĂ©s et plats. Je dessinai la tĂŞte de +plusieurs individus de cette race: le premier Ă©tait un prĂŞtre ignorant +et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et dĂ©liĂ©: ce sont les +qualitĂ©s morales qui caractĂ©risent ces anciens maĂ®tres de l'Égypte. On +peut assigner la première Ă©poque de leur dĂ©gradation Ă la conquĂŞte de +Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, rĂ©gna par la terreur, +changea les lois, persĂ©cuta le culte, mutila ce qu'il ne put dĂ©truire, +et, voulant asservir, avilit sa conquĂŞte: la seconde Ă©poque fut la +persĂ©cution de DioclĂ©tien, lorsque l'Égypte fut devenue catholique; +cette persĂ©cution, que les Égyptiens reçurent en martyrs fidèles, les +prĂ©para tout naturellement Ă l'asservissement des MahomĂ©tans. Sous le +dernier gouvernement, ils s'Ă©taient rendus les courtiers et les gens +d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs +maĂ®tres: mais ce n'Ă©tait lĂ qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie +leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassĂ© en dĂ©tail; aussi +employaient-ils encore plus d'art Ă cacher ce qu'ils avaient acquis +qu'ils n'avaient mis d'impudeur Ă l'acquĂ©rir. + +Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de +l'Égypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent ĂŞtre lĂ +pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux, +ou en ĂŞtre eux-mĂŞmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de +physionomie; leurs yeux, enfoncĂ©s et couverts, sont Ă©tincelants de +mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur +barbe courte et Ă mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et +dĂ©couvrant de belles dents; les bras musclĂ©s; tout le reste plus agile +que beau, et plus nerveux que bien conformĂ©. C'est dans la campagne, et +surtout chez les Arabes du dĂ©sert que se distinguent les traits +caractĂ©ristiques que je viens d'Ă©noncer: il faut cependant en +distinguer trois classes bien diffĂ©rentes; l'Arabe pasteur, qui semble +ĂŞtre la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de +faire, et les deux autres qui en dĂ©rivent; l'Arabe BĂ©douin, auquel +une indĂ©pendance plus exaltĂ©e et l'Ă©tat de guerre dans lequel il vit +donnent un caractère de fiertĂ© sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus +civilisĂ©, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par +consĂ©quent, le plus variĂ© de forme et de caractère, comme on peut le +remarquer dans les tĂŞtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou +paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui +forment la classe la plus abjecte. + +Les Turcs ont des beautĂ©s plus graves avec des formes plus molles; +leurs paupières Ă©paisses laissent peu d'expression Ă leurs yeux; le nez +gras, de belles bouches bien bordĂ©es, et de longues barbes touffues, un +teint moins basanĂ©, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et +lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient ĂŞtre noblesse, et qui +leur conserve un air de protection, malgrĂ© la nullitĂ© de leur autoritĂ©: +Ă parler en artiste, on ne peut faire de leur beautĂ© que la beautĂ© d'un +Turc. Il n'en est pas de mĂŞme des Grecs, qu'il faut dĂ©jĂ classer au +nombre des Ă©trangers formant des espèces de collèges sĂ©parĂ©s des +indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et +d'esprit, la dĂ©licatesse et la souplesse de leurs traits et de leur +caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs +ancĂŞtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur +Ă©lĂ©gance et de leur goĂ»t. L'avilissement oĂą on les a rĂ©duits, par la +peur qu'inspire encore la supĂ©rioritĂ© de leur esprit a fait d'un grand +nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus Ă eux-mĂŞmes, ils +arriveraient peut-ĂŞtre bientĂ´t jusqu'Ă n'ĂŞtre plus, comme autrefois, +que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui dĂ©sire le plus vivement +une rĂ©volution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cĂ©rĂ©monie +(c'Ă©tait la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec +s'approcha de moi, me baisa l'Ă©paule, et, le doigt sur ses lèvres, sans +oser profĂ©rer une parole, me glissa mystĂ©rieusement un bouquet qu'il +m'avait apportĂ©: cette seule dĂ©monstration Ă©tait un dĂ©veloppement tout +entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et +de ses espĂ©rances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Égypte ce +qu'ils sont partout; haĂŻs, sans ĂŞtre craints; mĂ©prisĂ©s et sans cesse +repoussĂ©s, jamais chassĂ©s; volant toujours, sans devenir très riches, +et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intĂ©rĂŞt. +Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur +caractère physique est plus conservĂ© en Égypte, mais il m'a paru +frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nĂ´tres; les beaux, +surtout les jeunes, rappellent le caractère de tĂŞte que la peinture a +conservĂ© Ă JĂ©sus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et +n'a pas pour Ă©poque le quatorzième siècle et le renouvellement des +arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Égypte, +les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce +qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune +bien ou mal acquise. + +Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits +caractĂ©ristiques très prononcĂ©s; ce sont les Barabras ou gens d'en haut, +qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie. +Dans ces climats brĂ»lants, la nature avare leur a refusĂ© tout superflu; +ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles, +et des tendons, plus Ă©lastiques que forts; ils font par activitĂ© et par +lestetĂ© ce que les autres font par puissance: il semble que l'ariditĂ© +de leur sol ait pompĂ© la portion de substance que la nature leur devait; +leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable +absolument Ă la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne +ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs +yeux sont profonds et Ă©tincelants, sous un sourcil surbaissĂ©; leurs +narines larges, avec le nez pointu, la bouche Ă©vasĂ©e sans que les +lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits +flocons: ridĂ©s de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se +prononce chez eux qu'Ă la blancheur de la barbe; tout le reste du corps +est grĂŞle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons: +on les emploie le plus ordinairement Ă garder les magasins, et les +chantiers de bois: ils se vĂŞtissent d'une pièce de laine blanche, +gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachĂ©s et +fidèles Ă leurs maĂ®tres. + +Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Égypte Ă toutes les nations +de l'Afrique qui sont dĂ©signĂ©es sous le nom de Maugrabins, ou gens de +l'ouest. C'Ă©tait le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui +avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire, +n'avait pu empĂŞcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver +avant lui dans le dĂ©sert, et d'attaquer la caravane Ă Belbeis, d'en +partager les trĂ©sors avec les Arabes et l'Ă©mir Adgis, qui devaient la +protĂ©ger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'Ă nous que les dĂ©vots +mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux Ă trois cents, +composĂ©s de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'Ă Tripoli: +ils Ă©taient dans un tel Ă©tat de fatigue qu'ils se ressemblaient tous: +aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides, +ils Ă©taient aussi extĂ©nuĂ©s que des prisonniers qu'on aurait oubliĂ©s +dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui +rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on +pense Ă l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, Ă tout ce +qu'ils ont eu Ă souffrir dans cette immense et terrible traversĂ©e, on +reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de +fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que +la considĂ©ration attachĂ©e au titre d'adgis ou _pèlerins_, que portent +avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui +peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, Ă une telle +entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les +adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres +musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu. +Ne pourrais-je pas ĂŞtre accusĂ© d'un peu d'_adgisme_, dans le voyage que +j'entreprends, et de braver des difficultĂ©s pour faire partager +mon enthousiasme? mais ma propre curiositĂ© rassure ma conscience; j'ai +pour moi auprès des autres le peu de sĂ©duction de mon style, et la +naĂŻvetĂ© de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me +cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure dessĂ©chĂ©e Ă +celles des deux adgis que j'ai dessinĂ©s. + +On nous avait aussi envoyĂ© quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans +doute le quartier gĂ©nĂ©ral ne savait que faire: je fus curieux de les +observer, sans rĂ©flĂ©chir que ce n'est point une nation, mais un +ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux +qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eĂ»t une physionomie +assez caractĂ©risĂ©e pour mĂ©riter d'ĂŞtre dessinĂ©; il y avait cependant +des MingrĂ©liens et des GĂ©orgiens; mais soit que la nature les eĂ»t +dĂ©shĂ©ritĂ©s de ce qu'elle a dĂ©parti de beautĂ© Ă leur contrĂ©e, soit que +les femmes en soient dotĂ©es plus avantageusement, j'attendis que +d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractĂ©ristiques. +J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Égyptiennes au moment oĂą +notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont +elles se couvrent: mais quand mĂŞme, ce qui n'est pas Ă prĂ©sumer, les +hommes, nous sacrifieraient leurs prĂ©jugĂ©s sur cet article, la +coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient Ă +l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes +l'austĂ©ritĂ© dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai +pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour +lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en gĂ©nĂ©ral +les formes des statues Ă©gyptiennes de la dĂ©esse Isis: les femmes du +peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes +les autres parties du corps, dĂ©couvrent Ă tout moment, non des attraits, +mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste +que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croĂ®tre elles +commencent Ă tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile +de persuader jusqu'oĂą quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni +noire ni blanche, est basanĂ©e et terne: elles se tatouent les paupières +et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas +encore vu de femmes porter plus Ă©lĂ©gamment un enfant, un vase, des +fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurĂ©e. Leur +draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de +flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'Ă terre, n'attristait +tout l'ensemble du costume jusqu'Ă le faire ressembler au lugubre habit +de pĂ©nitent. + +Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en +tĂ©moigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma +qualitĂ© d'Ă©tranger, il crut qu'il pouvait, pour me fĂŞter mieux, me +faire dĂ©jeuner avec son Ă©pouse. Elle Ă©tait mĂ©lancolique et belle: le +mari, nĂ©gociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète: +sa femme, Ă©blouissante de blancheur, avait des mains d'une beautĂ© et +d'une dĂ©licatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les +prĂ©senta: nous n'avions pas grand-chose Ă nous dire; je caressais ses +mains; elle, très embarrassĂ©e de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me +les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle +crĂ»t que je m'en Ă©tais lassĂ©: je ne sais comment cette scène eĂ»t fini, +si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eĂ»t apportĂ© les +rafraĂ®chissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une +manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus +apercevoir que son insouciante mĂ©lancolie n'Ă©tait qu'un air de grande +dame qui, selon elle, devait la rendre supĂ©rieure Ă toutes les +magnificences dont elle Ă©tait entourĂ©e et couverte. Avant de la quitter, +j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme; +celle-ci Ă©tait une naturelle du pays qu'avait Ă©pousĂ©e un Franc: elle +parlait italien, elle Ă©tait douce et belle, elle aimait son mari; mais +il n'Ă©tait pas assez aimable pour qu'elle ne pĂ»t aimer que lui: jaloux, +il lui suscitait Ă tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle +renonçait toujours Ă celui qui avait Ă©tĂ© l'objet de sa jalousie: mais +le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et +cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle +demeurait vis-Ă -vis de mes fenĂŞtres; la rue Ă©tait Ă©troite, et par cela +mĂŞme j'Ă©tais tout naturellement devenu le confident et le tĂ©moin de ses +chagrins. La peste se dĂ©clara dans la ville: ma voisine Ă©tait si +communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement +elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement Ă son mari, et +ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bontĂ©, la +naĂŻvetĂ© de ses dĂ©sordres, la sincĂ©ritĂ© de ses regrets, m'avaient +intĂ©ressĂ©, d'autant que, simple confident, je n'avais Ă la quereller ni +comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'Ă©tais point Ă +Rosette lorsque la peste dĂ©sola ce pays. + + + + + _TournĂ©e dans le Delta.--AlmĂ©s_. + + +Nous partĂ®mes enfin pour le Delta, pour cette tournĂ©e si longtemps +attendue, oĂą nous allions fouler un terrain neuf pour tout EuropĂ©en et +mĂŞme pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient +rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser +les avanies. Nous partĂ®mes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes +le Nil en bateau, le gĂ©nĂ©ral Menou, le gĂ©nĂ©ral Marmont, une douzaine de +savants ou artistes, et un dĂ©tachement de deux cents hommes d'escorte. +On avait cru tout prĂ©voir, et ce que l'on avait oubliĂ© Ă©tait +l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race +Arabe que les vices; les voyageurs qui n'Ă©taient point Ă©cuyers, et qui +n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans +bât, hĂ©sitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient Ă un +voyage qu'ils avaient dĂ©sirĂ© si ardemment et commencĂ© avec tant +d'enthousiasme: cependant peu Ă peu tout s'arrangea, et nous nous mĂ®mes +en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera, +Abougueridi, MelahouĂ©, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat, +Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes Ă +Berimbal Ă la nuit fermĂ©e. Je place ici la nomenclature, peu +intĂ©ressante de tous ces villages, pour donner une idĂ©e de la +population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui +nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce +qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa +rĂ©sidence dans la capitale. Ă€ Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent +dans le canal; nous ne fĂ»mes rassemblĂ©s qu'Ă minuit: on ne nous +attendait plus; nos hardes et nos provisions Ă©taient toutes mouillĂ©es: +après un souper difficile Ă obtenir, nous nous couchâmes comme nous +pĂ»mes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous ĂŞtre +sĂ©chĂ©s, nous nous rendĂ®mes Ă MĂ©tubis en deux heures de marche, +rencontrant autant de villages que la veille. + +Le gĂ©nĂ©ral avait un travail Ă faire avec les cheikhs des environs, un +Ă©claircissement Ă prendre, et une explication Ă avoir sur des fautes +passĂ©es: il fut rĂ©solu que nous ne nous mettrions en route que le +lendemain; MĂ©tubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment +Ă la curiositĂ©: il est possible d'abord qu'elle ait Ă©tĂ© bâtie sur les +ruines de l'antique MĂ©tĂ©lis; et, d'un autre cĂ´tĂ©, par la licence connue +et permise de ses moeurs, elle a succĂ©dĂ© Ă Canope, et Ă la mĂŞme +rĂ©putation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquitĂ©s; tout ce +que nous y trouvâmes de granit Ă©tait employĂ© Ă moudre le grain, et +paraissait y avoir Ă©tĂ© apportĂ© d'autre part pour ĂŞtre consacrĂ© Ă cet +usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, Ă une lieue et demie; il +Ă©tait tard, notre intĂ©rĂŞt se reporta sur l'autre curiositĂ©; nous +demandâmes en consĂ©quence aux cheikhs de nous faire amener des almĂ©s, +qui sont des espèces de bayadères semblables Ă celles des Indes: le +gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-ĂŞtre +partie, mettait quelque difficultĂ© Ă leur permettre de venir; souillĂ©es +par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de rĂ©putation, +perdre mĂŞme leur Ă©tat: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un +Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu +chez eux peut encore ĂŞtre profanĂ© par nos regards; mais quelques vieux +torts Ă rĂ©parer, la prĂ©sence d'un gĂ©nĂ©ral, et surtout de deux cents +soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous +laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagĂ© les considĂ©rations +politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous +disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire +devoir ĂŞtre les moindres faveurs, celles de dĂ©couvrir leurs yeux et +leur bouche, car le reste fut livrĂ© comme par distraction; et bientĂ´t, +on ne pensa plus avoir quelque chose Ă nous cacher, tout cela cependant +Ă travers des gazes colorĂ©es et des ceintures mal attachĂ©es, qu'on +raccommodait nĂ©gligemment avec une folie qui n'Ă©tait pas sans agrĂ©ment, +et qui me parut un peu française. Elles avaient amenĂ© deux instruments, +une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait +avec les mains: elles Ă©taient sept; deux se mirent Ă danser, les autres +chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites +cymbales de la grandeur d'un Ă©cu de six livres: le mouvement par lequel +elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce Ă +leurs doigts et Ă leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse; +mais bientĂ´t elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression +grossière et indĂ©cente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait +au dĂ©goĂ»t de ces tableaux, c'est que dans les moments oĂą elles +conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlĂ© +venait, avec l'air bĂŞte du Gilles de nos parades, troubler d'un gros +rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse. + +Elles buvaient de l'eau-de-vie Ă grands verres comme de la limonade; +aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles Ă©taient fatiguĂ©es, et +flĂ©tries exceptĂ© deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si +frappante Ă deux de nos femmes cĂ©lèbres Ă Paris, que ce ne fut qu'un +cri lorsqu'elles se dĂ©couvrirent le visage: la grâce est tellement un +pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre +Ă©ducation que celle rĂ©servĂ©e au plus infâme mĂ©tier dans la plus +corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la +dĂ©licatesse des manières des femmes Ă qui elles ressemblaient, et la +caressante et douce voluptĂ© qu'elles rĂ©servent sans doute pour ceux Ă +qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais +voulu que Josephina ne se fĂ»t pas permis de danser comme les autres. + +MalgrĂ© la vie licencieuse des almĂ©s, on les fait venir dans les harems +pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus +agrĂ©ables Ă leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de +chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il +n'est pas Ă©tonnant qu'avec des moeurs oĂą la voluptĂ© est le principal +devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les +institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fĂŞtes que se +donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois +rĂ©jouir l'intĂ©rieur de son harem, il les fait aussi appeler. + +Le Lendemain l'antiquitĂ© eut son tour. Nous allâmes Ă QoĂąm-ĂŞl-Hhamar, +c'est-Ă -dire la _Montagne Rouge_, nom qui vient sans doute du monticule +de briques de cette couleur dont cette ruine est formĂ©e: elle ne +conserve aucun caractère; ce peut ĂŞtre celle d'une ville antique sans +monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et +dĂ©truit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquitĂ©, malgrĂ© le +dĂ©sir de Dolomieu et le mien d'y reconnaĂ®tre l'ancienne MĂ©tĂ©lis, +capitale du nome de ce nom. Le pays que nous dĂ©couvrĂ®mes Ă la partie +orientale au-delĂ de ComĂ©-Lachma jusqu'au lac BĂ©rĂ©los n'Ă©tait qu'un +marais inculte. Nous vĂ®nmes dĂ®ner Ă Sindion, et coucher Ă Foua. Le +lendemain nous allâmes Ă El-Alavi, Ă ThĂ©rafa: nous quittâmes la route +pour aller au Nord-Est visiter des ruines considĂ©rables, appelĂ©es +encore pour la mĂŞme raison QoĂąm-Hhamar-ĂŞl-MĂ©dynĂ©h; Ă©tait-ce Cabaza +capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les +MylĂ©siehs? Nous ne fĂ»mes pas plus heureux que la veille: mĂŞme nature de +dĂ©combres; car on ne peut pas donner un autre nom Ă ce nombre de +tessons sans forme, Ă ces tas de briques dont il n'y avait pas une +d'entière. Nous dĂ©couvrĂ®mes de lĂ Ă peu près deux lieues carrĂ©es de +terrains arides et incultes: ce qui nous dĂ©senchanta un peu sur la +fĂ©conditĂ© gĂ©nĂ©rale du sol du Delta. Si c'Ă©taient lĂ les ruines d'une +des deux villes que je viens de nommer, leur situation Ă©tait triste, et +on peut assurer qu'elles ne possĂ©daient aucun grand monument: quoique +l'espace qu'elles occupaient fut considĂ©rable, on n'y distingue que +quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de +navigation. Nous revĂ®nmes très peu satisfaits de nos recherches; nous +n'avions pas mĂŞme recueilli assez de renseignements pour nous aider Ă +l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions +quittĂ© le dĂ©tachement pour faire cette excursion: accompagnĂ©s seulement +de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui +Ă©tait notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifiĂ© de +murailles et de tours, particularitĂ© qui distingue ceux qui ne sont pas +sur le bord du Nil au-delĂ de Foua. Le territoire Ă©tait aussi moins +cultivĂ©; le sol, plus Ă©levĂ© et plus difficile Ă arroser avec des roues, +attendait l'inondation pour ĂŞtre semĂ© en blĂ© et en maĂŻs, auxquels rien +ne devait succĂ©der: dans les parties de terrain de cette nature, dès +que les rĂ©coltes sont faites, la terre, abandonnĂ©e au soleil, se gerce, +et n'offre plus Ă l'oeil que l'image d'un dĂ©sert. Nous traversâmes +Salmie, oĂą nous pĂ»mes distinguer tous les dĂ©sastres qu'avait causĂ©s +notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des +habitants qu'ils en eussent conservĂ© quelque dangereux ressentiment; je +ne pouvais cependant me rappeler sans Ă©motion que je me trouvais Ă peu +près seul sur la mĂŞme place oĂą j'avais vu tomber quelques jours +auparavant les principaux habitants du pays: nous Ă©tions ensemble comme +des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrĂŞtĂ©s. J'ai +remarquĂ© d'ailleurs que pour tout ce qui est des Ă©vĂ©nements de la +guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent +de bonne grâce et fort loyalement un guide Ă celui qui nous conduisait +Ă Mehhâl-ĂŞl-Malek et au canal de Ssa'ĂŻdy. + +Le canal de Ssa'ĂŻdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au +lac de BĂ©rĂ©los: Desouk, village considĂ©rable, n'en est qu'Ă une demi +lieue; une mosquĂ©e, rĂ©vĂ©rĂ©e de tout l'orient deux fois dans l'annĂ©e, y +amène en dĂ©votion deux cents mille âmes; les almĂ©s s'y rendent de +toutes les parties de l'Égypte; et le plus grand miracle que fasse +Ibrahim, si rĂ©vĂ©rĂ© Ă Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans +pendant le temps de cette espèce de fĂŞte, et d'y laisser jouir les +femmes d'une libertĂ© dont on assure qu'elles profitent dans toute +l'extension imaginable. + +On avait prĂ©parĂ© un palais, disait-on, pour le gĂ©nĂ©ral; nous y fumes +tous logĂ©s: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une +chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment oĂą le gĂ©nĂ©ral Menou +donnait audience par la fenĂŞtre aux principaux du pays assemblĂ©s dans +la cour, tandis qu'on apportait le dĂ©jeuner qu'ils nous avaient fait +prĂ©parer, pour en faire un dessin. + +Le jour après devait ĂŞtre consacrĂ© Ă visiter ce qui restait de villages +du gouvernement du gĂ©nĂ©ral Menou dans la province de SharkiĂ©. Dans +cette tournĂ©e nous devions passer Ă Sanhour-ĂŞl-Medin, oĂą l'on nous +avait dit qu'il y avait une quantitĂ© de ruines. Était-ce SaĂŻs? Toujours +sĂ©duits, notre espoir s'Ă©tait accru par le nom de ĂŞl-Medin, qui veut +dire la grande, et qui pouvait lui avoir Ă©tĂ© conservĂ© Ă cause de son +antiquitĂ©, ou de l'ancienne grandeur de SaĂŻs, qui, selon Strabon, Ă©tait +la mĂ©tropole de toute cette partie infĂ©rieure de l'Égypte. Nous +traversâmes une grande plaine, altĂ©rĂ©e qui attendait d'heure en heure: +le Nil, qui arrivait dĂ©jĂ par mille rigoles. + +Sanhour-ĂŞl-Medin ne nous offrit encore que des dĂ©vastations, et pas une +ruine qui eĂ»t une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous +rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquitĂ©; +nos recherches obstinĂ©es dans tous les environs furent Ă©galement +vaines: nous revĂ®nmes coucher Ă Desouk sans rien rapporter. + +Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intĂ©rieur +du Delta. Après avoir traversĂ© de nouveau Sanhour-ĂŞl-Medin, nous +passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, Ă la +qualitĂ© des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de BĂ©rĂ©los. + +Au-delĂ de ces canaux nous trouvâmes le pays dĂ©jĂ tout inondĂ©, +quoiqu'il fĂ»t Ă©levĂ© de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de +quitter: l'irrigation, dirigĂ©e et retenue par des digues sur lesquelles +nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser Ă leur tour les +terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de +communication aux diffĂ©rents villages, qui s'Ă©levaient au-dessus des +eaux comme autant d'Ă®les: cette circonstance dĂ©tachant tous les objets, +notre curiositĂ© se flattait de ne rien laisser Ă©chapper d'intĂ©ressant. +On nous avait promis des antiquitĂ©s Ă Schaabas-Ammers: nous marchions +sur ce village par une digue Ă©troite qui partageait, en serpentant, +deux mers d'inondation; nous avions devancĂ© le dĂ©tachement d'une lieue, +pour avoir plus de temps Ă donner Ă nos observations: un guide Ă cheval, +deux guides Ă pied, un jeune homme de Rosette, les deux gĂ©nĂ©raux Menou +et Marmont, un mĂ©decin interprète, un artiste dessinateur, et moi, +formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un +cheval vicieux, et plusieurs serviteurs Ă©taient restĂ©s Ă quelque +distance en arrière: nous observions la position avantageuse et +pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque +tout Ă coup nous vĂ®mes revenir Ă toute bride le mĂ©decin disant. _Ils +nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos +guides voulurent entrer en explication; mais on rĂ©pondit par une +fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit +aucun de nous: nous voulĂ»mes parlementer de nouveau; mais une seconde +dĂ©charge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de +nos chevaux qui Ă©taient notre seule ressource. En nous retournant, nous +aperçûmes une autre troupe armĂ©e qui, par un chemin couvert par l'eau, +marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans +ce moment le dessinateur, frappĂ© de cette terreur funeste qui Ă´te +toutes les facultĂ©s physiques et morales, se laisse tomber de son +cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le +faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager Ă empoigner la queue +d'un de nos chevaux; son heure est sonnĂ©e, sa tĂŞte est perdue; il crie, +sans ĂŞtre maĂ®tre d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter +aucun secours. Ceux qui avaient tirĂ© sur nous s'avançaient; pour +prĂ©venir d'ĂŞtre cernĂ©s, nous n'avions que le temps d'Ă©chapper au galop +tout Ă travers les balles qui nous arrivaient de tous cĂ´tĂ©s: nous +rencontrons le second groupe, et Dolomieu montĂ© sur son cheval rĂ©tif et +dont la bride s'Ă©tait rompue; il me reste heureusement assez de temps +pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitĂ´t de ce service, car +pendant le temps que je remonte Ă cheval je vois Dolomieu tomber dans +un trou, oĂą j'aurais Ă©tĂ© submergĂ©, et d'oĂą il parvint Ă se retirer, +grâce Ă sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une +digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait dĂ©jĂ le terrain +que nous avions traversĂ©, et de toutes parts des courants le +parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersĂ©s, +nous rejoignons chacun de notre cĂ´tĂ© le dĂ©tachement, avec lequel nous +revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter +d'un coup de main. Il Ă©tait quatre heures après midi lorsque nous +arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchĂ©s dans un fossĂ© +firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fĂ»mes pas plus heureux +dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui +les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce +faubourg Ă©tait une petite forteresse formĂ©e de quatre courtines avec +quatre tours aux angles, Ă l'une desquelles Ă©tait attachĂ© un château; +ce petit fort Ă©tait sĂ©parĂ© de Schaabas par un canal rempli d'eau, et +une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arborĂ© pavillon blanc; +mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque +fut sans succès; l'officier chargĂ© de la diriger, emportĂ© par son +cheval, Ă©tait tombĂ© dans l'eau, et sa troupe s'Ă©tait dĂ©bandĂ©e pour +courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux +gĂ©nĂ©raux coururent pour remĂ©dier Ă ce dĂ©sordre, et rallier la troupe; +nous fĂ»mes par ce mouvement obligĂ©s de passer sous les tours et sous le +feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tuĂ©s ou blessĂ©s. Nous +tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas Ă©tĂ© armĂ©e, nous +enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle dĂ©fendait: trente soldats +et le gĂ©nĂ©ral entrèrent: ce dernier et moi Ă©tions les deux seuls Ă +cheval, et les maisons Ă©taient si basses que nous nous trouvâmes le +point de mire des trois cĂ´tĂ©s de la place: au mĂŞme instant que +j'avertissais le gĂ©nĂ©ral Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tuĂ© +comme d'un coup de foudre, et par sa chute le prĂ©cipita dans un trou: +je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le +gĂ©nĂ©ral Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider Ă le tirer de +lĂ : le feu Ă©tait violent de part et d'autre; mais les assiĂ©gĂ©s Ă©taient +couverts, bien armĂ©s, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient +poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessĂ©s nous obligèrent Ă la +retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle Ă celle +dont nous nous Ă©tions emparĂ©s: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes, +et l'abandonnèrent; on commença Ă mettre le feu aux maisons pour +approcher du fort; huit des nĂ´tres furent blessĂ©s Ă l'attaque de la +porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissĂ© trente hommes +Ă la garde des Ă©quipages, et il nous restait peu de monde. Ă€ l'entrĂ©e +de la nuit, les assiĂ©gĂ©s poussèrent des cris affreux, auxquels les +habitants des villages circonvoisins rĂ©pondirent par des hurlements: +bientĂ´t des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les +moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une +dĂ©charge faite au juger, nous entendĂ®mes les cris de guerre se changer +en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. BientĂ´t après il nous +arriva une dĂ©putation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh +lui-mĂŞme avec les drapeaux: il nous dit que les gens Ă qui nous avions +affaire Ă©taient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas +espĂ©rer de traiter: un homme du pays, que nous avions dĂ©livrĂ© Ă Malte, +lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous +n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas +assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite, +et que nous serions tous tuĂ©s. Pendant qu'il nous faisait ce rĂ©cit, sa +belle physionomie Ă©tait accompagnĂ©e d'un air de compassion si vrai, que, +sans rĂ©flĂ©chir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un +instinct machinal, toujours Ă©tranger Ă toute circonstance, je me mis Ă +dessiner sa tĂŞte. Les avis du cheikh Ă©taient d'autant mieux fondĂ©s +qu'un nombre de blessĂ©s Ă transporter sur une chaussĂ©e Ă©troite et +rompue rendait la retraite difficile Ă couvrir et Ă dĂ©fendre. Pendant +qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient ĂŞtre les moins dĂ©sastreux +pour sortir avant le jour de la position, critique oĂą nous nous +trouvions, les assiĂ©gĂ©s feignirent dans les tĂ©nèbres d'appeler et de +recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils +voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs +possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence; +nous n'entendĂ®mes de bruit que lorsqu'ils furent obligĂ©s d'entrer dans +l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient +abandonnĂ©s, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite. +MaĂ®tres du champ de bataille, nous achevâmes de brĂ»ler tout ce qui +pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la +journĂ©e et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois +milles poulets et pigeons, et emmenant sept Ă huit cents moutons: mais +Ă nous autres amateurs il ne restait rien qui pĂ»t nous dĂ©dommager de ce +que cette malencontre faisait perdre Ă notre curiositĂ©; notre espĂ©rance +Ă©tait déçue, et notre expĂ©dition avortĂ©e; nous n'avions pris que des +notes peu intĂ©ressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et +presque nuls. Ă€ la pointe du jour nous nous remĂ®mes en route, sans +trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait prĂ©parĂ©s la +veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, oĂą je reprĂ©sentai +cette petite forteresse Ă la pointe du jour, fumant encore de +l'incendie de la nuit. Il est Ă©vident que pour faire une pareille +tournĂ©e il fallait du canon, et que par les retardements nous avions +perdu la saison oĂą on en pouvait traĂ®ner après soi. + +Le gĂ©nĂ©ral Dugua m'a donnĂ© depuis deux plans topographiques de la Basse +Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un reprĂ©sente les ruines de +Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac MenzalĂ©h, et sur le +canal de MoĂ«z; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant +point Ă©tĂ© sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions +pourrait ĂŞtre autant d'erreurs. + +Nous revĂ®nmes Ă Rosette: les membres de l'Institut qui y Ă©taient restĂ©s +avaient reçu l'ordre du gĂ©nĂ©ral en chef de rejoindre ceux qui Ă©taient +au Caire, pour organiser les travaux et les sĂ©ances de cette assemblĂ©e. +Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province +de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a +passĂ© RahmaniĂ©, les sables du dĂ©sert s'approchent quelquefois jusqu'Ă +la rive gauche du fleuve, la campagne se dĂ©pouille, les arbres +deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque +impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont +les habitants avaient massacrĂ© l'aide de camp Julien et vingt-cinq +volontaires: le village avait Ă©tĂ© brĂ»lĂ©, les habitants chassĂ©s; des +volĂ©es innombrables de pigeons restaient sur les dĂ©combres, et +semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient +n'avoir Ă©tĂ© construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de +Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus +pyramidal du style Ă©gyptien antique, l'ordonnance des plans, et la +simplicitĂ© des couronnements, se sont conservĂ©s encore quelquefois dans +les constructions les plus modernes et les plus frĂŞles, et donnent une +gravitĂ© historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle +part ailleurs. + + + + + _ArrivĂ©e au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_. + + +Ă€ plus de dix lieues du Caire nous dĂ©couvrĂ®mes la pointe des pyramides +qui perçait l'horizon; bientĂ´t après, nous vĂ®mes le Mont-Katam, et +vis-Ă -vis, la chaĂ®ne qui sĂ©pare l'Égypte de la Libye, et empĂŞche les +sables du dĂ©sert de venir dĂ©vorer les bords du Nil: dans ce combat +perpĂ©tuel entre ce fleuve bienfaisant et ce flĂ©au destructeur on voit +souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur +abondance en stĂ©rilitĂ©, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les +murailles, et ne laisser Ă©chapper que quelques sommitĂ©s de palmiers, +derniers tĂ©moins de sa vĂ©gĂ©tante existence, qui ajoute encore au triste +aspect du dĂ©sert l'affligeante pensĂ©e de la destruction. Je me trouvais +heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'Ă©poque, +dont l'objet de la construction, se perdaient Ă©galement dans la nuit +des siècles: mon âme Ă©tait Ă©mue du grand spectacle de ces grands objets; +je regrettais de voir la nuit Ă©tendre ses voiles sur ce tableau aussi +imposant aux yeux qu'Ă l'imagination; elle me dĂ©roba la vue de la +pointe du Delta, oĂą, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il +Ă©tait question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour, +je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me +complaisais sur la surface du Nil, Ă son plus haut point d'Ă©lĂ©vation, +de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer Ă tout +moment des paysages dont elles Ă©taient toujours l'objet et l'intĂ©rĂŞt. +J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente +qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une +particularitĂ© que leur donne sur tous les autres monuments la +supĂ©rioritĂ© extraordinaire de leur Ă©lĂ©vation; la grande distance d'oĂą +elles peuvent ĂŞtre aperçues les fait paraĂ®tre diaphanes, du ton +bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la puretĂ© des angles que les +siècles ont dĂ©vorĂ©s. + +Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la +fĂŞte du premier de l'annĂ©e que l'on y cĂ©lĂ©brait: nous vĂ®mes +d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins +qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec +la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet +aspect, une grandeur, des beautĂ©s, et mĂŞme des agrĂ©ments: mais bientĂ´t +l'illusion disparaĂ®t; chaque objet se remettant pour ainsi dire Ă sa +place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblĂ©s lĂ +on ne sait pourquoi, les Ă©loignant d'un beau fleuve pour les rapprocher +d'un rocher aride. + +Ă€ peine arrivĂ© chez le gĂ©nĂ©ral en chef, j'appris qu'il partait Ă +l'heure mĂŞme un dĂ©tachement de deux cents hommes pour protĂ©ger les +curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gĂ©missais de +n'avoir pas su quelques heures plutĂ´t cette expĂ©dition, et je croyais +que voir des objets aussi importants sans s'ĂŞtre muni de ce qui pouvait +mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'Ă©tait que cĂ©der Ă +une curiositĂ© vaine; j'Ă©tais d'ailleurs si fatiguĂ© des deux voyages que +je venais de faire, que tous mes muscles, me dĂ©conseillaient d'en +entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma +curiositĂ© jusqu'au moment oĂą les astronomes devaient aller faire leurs +observations dans ces lieux si cĂ©lèbres. + +Au sortir de table le gĂ©nĂ©ral dit: On ne peut aller aux pyramides +qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un dĂ©tachement +de deux cents hommes. Cet entraĂ®nement qu'exercent certains esprits sur +l'esprit des autres dĂ©truisit tous mes raisonnements; cet entraĂ®nement +qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et, +sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en +route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes Ă +la nuit fermĂ©e Ă Gizeh: je ne savais oĂą je coucherais; mais dĂ©terminĂ© Ă +bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de +l'enchantement de me trouver tout Ă coup sur de beaux divans de velours, +dans une salle oĂą le parfum de la fleur d'orange nous Ă©tait apportĂ© +par un zĂ©phyr rafraĂ®chi sous des berceaux d'arbres touffus: je +descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des +descriptions de Savary. Cette maison Ă©tait la maison de plaisance de +Mourat-bey: je l'avais entendu dĂ©prĂ©cier, je ne la voyais qu'après le +passage d'une armĂ©e victorieuse: et cependant je ne pus m'empĂŞcher +d'Ă©prouver que, si l'on ne veut rien dĂ©truire par d'inutiles +comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mĂ©rite, et qu'on +ne peut refuser ses sens Ă l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce +ne sont ici ni nos longues et fastueuses allĂ©es françaises, ni les +tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins oĂą, pour prix de +l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santĂ©. +En orient, un exercice vain est retranchĂ© du nombre des plaisirs; du +milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissĂ©es +procurent une ombre plus que fraĂ®che, on entre sous des tentes ou des +kiosques ouverts Ă volontĂ© sur des taillis d'orangers et de jasmins: +ajoutons Ă cela des jouissances, qui ne nous sont encore +qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la voluptĂ©: tel +est, par exemple, le charme que l'on doit Ă©prouver Ă ĂŞtre servi par de +jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe Ă une +expression douce et caressante; lĂ , sur de moelleux et immenses tapis +couverts de carreaux, nonchalamment couchĂ© près d'une beautĂ© prĂ©fĂ©rĂ©e, +enivrĂ© de dĂ©sirs, de santĂ©, de fumĂ©e de parfums, et de sorbet, +prĂ©sentĂ©s par une main que la mollesse a consacrĂ©e de tout temps Ă +l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble +Ă l'innocence, l'embarras Ă la timiditĂ©, l'effroi de la nouveautĂ© au +trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de voluptĂ©, +semblent annoncer le bonheur et non l'obĂ©issance, il est bien permis +sans doute au brĂ»lant Africain de se croire aussi heureux que nous. En +amour tout le reste n'est-il pas convention? Ă€ la vĂ©ritĂ©, nous nous +sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux +dĂ©pens de la rĂ©alitĂ©? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la +nature; il existe partout oĂą elle est belle, sous un sycomore en Égypte +comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une +Française; et la grâce qui naĂ®t de la souplesse des mouvements, de +l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion +divine, est la mĂŞme dans le monde entier, c'est la propriĂ©tĂ© de la +nature Ă©galement dĂ©partie Ă tous les ĂŞtres qui jouissent de la +plĂ©nitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus +naĂ®tre. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu +peindre; il faut toujours Ă©carter de ses tableaux les monstruositĂ©s; et, +si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit ĂŞtre +une caricature qui en inspire le mĂ©pris, et le dĂ©goĂ»t. + +L'officier qui commandait l'escorte se trouva ĂŞtre un de mes amis; il +me dĂ©signa dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les +pyramides: on Ă©tait trois cents. Le lendemain au matin on se chercha, +on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les +grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux +d'arrosement; après bien des bordĂ©es dans le pays cultivĂ©, nous +arrivâmes Ă midi sur le bord du dĂ©sert, Ă une demi lieue des pyramides: +j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une +vue de la maison de Mourat-bey. Ă€ peine avions-nous quittĂ© les barques +que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravĂ®mes jusqu'au plateau +sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses, +leurs formes anguleuses et inclinĂ©es les abaissent et les dissimulent Ă +l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est rĂ©gulier n'est petit ou grand +que par comparaison, que ces masses Ă©clipsent tous les objets +environnants, et que cependant elles n'Ă©galent pas en Ă©tendue une +montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit +leur compare), on est tout Ă©tonnĂ© de sentir dĂ©croĂ®tre la première +impression qu'elles avaient fait Ă©prouver de loin; mais dès qu'on vient +Ă mesurer par une Ă©chelle connue cette gigantesque production de l'art, +elle reprend toute son immensitĂ©: en effet cent personnes qui Ă©taient Ă +son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne +me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture +comme en dessin, une idĂ©e des dimensions de ces Ă©difices, il faudrait +dans la juste proportion reprĂ©senter sur le mĂŞme plan que l'Ă©difice une +cĂ©rĂ©monie religieuse analogue Ă leurs antiques usages. Ces monuments, +dĂ©nuĂ©s d'Ă©chelle vivante, ou accompagnĂ©s seulement de quelques figures +sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et +l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de +comparaison en Europe dans l'Ă©glise de St Pierre de Rome, dont +l'harmonie des proportions, ou plutĂ´t le croisement des lignes, +dissimule la grandeur, dont on ne prend une idĂ©e que lorsque rabaissant +sa vue sur quelques cĂ©lĂ©brants qui vont dire la messe suivis d'une +troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant +jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de +ces deux Ă©difices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements +sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les Ă©lever, +et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prĂŞter Ă leur +exĂ©cution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un +monticule de dĂ©combres et de sables, qui sont peut-ĂŞtre les restes de +la fouille du premier de ces Ă©difices que l'on rencontre, et qui +servent aujourd'hui Ă arriver Ă l'ouverture par laquelle on peut y +pĂ©nĂ©trer; cette ouverture, trouvĂ©e Ă peu près Ă soixante pieds de la +base, Ă©tait masquĂ©e par le revĂŞtissement gĂ©nĂ©ral, qui servait de +troisième et dernière clĂ´ture au rĂ©duit silencieux que recelait ce +monument: lĂ commence immĂ©diatement la première galerie; elle se dirige +vers le centre et la base de l'Ă©difice; les dĂ©combres, que l'on a mal +extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombĂ©s dans cette +galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, +et que rien n'en retire, ont encombrĂ© ce premier passage, et le +rendent très incommode Ă traverser. ArrivĂ© Ă l'extrĂ©mitĂ©, on rencontre +deux blocs de granit, qui Ă©taient une seconde cloison de ce conduit +mystĂ©rieux: cet obstacle a sans doute Ă©tonnĂ© ceux qui ont tentĂ© cette +fouille; leurs opĂ©rations sont devenues incertaines; ils ont entamĂ© +dans le massif de la construction; ils ont fait une percĂ©e infructueuse, +sont revenus sur leurs pas, ont tournĂ© autour des deux blocs, les ont +surmontĂ©s, et ont dĂ©couvert une seconde galerie, ascendante, et d'une +raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre +la montĂ©e possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu Ă une +espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler _le +puits_, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène Ă une +chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, +corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans +la grande galerie, qui conduit Ă un second palier, sur lequel Ă©tait la +troisième et dernière clĂ´ture, la plus compliquĂ©e dans sa construction, +celle qui pouvait donner le plus l'idĂ©e de l'importance que les +Égyptiens mettaient Ă l'inviolabilitĂ© de leur sĂ©pulture. Ensuite vient +la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire, +l'objet d'un Ă©difice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout +ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la +construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait +entreprendre paraĂ®t excĂ©der celle de leur dimension physique; et de ce +moment l'on ne sait ce qui doit le plus Ă©tonner de la dĂ©mence +tyrannique qui a osĂ© en commander l'exĂ©cution, ou de la stupide +obĂ©issance du peuple qui a bien voulu prĂŞter ses bras Ă de pareilles +constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanitĂ© sous +lequel on puisse envisager ces Ă©difices, c'est qu'en les Ă©levant les +hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensitĂ© et en Ă©ternitĂ©, +et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui +avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore +moins conservĂ©es. + +Nous n'avions que deux heures Ă ĂŞtre aux pyramides: j'en avais employĂ© +une et demie Ă visiter l'intĂ©rieur de la seule qui soit ouverte; +j'avais rassemblĂ© toutes mes facultĂ©s pour me rendre compte de ce que +j'avais vu; j'avais dessinĂ©, et mesurĂ© autant que le secours d'un seul +pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tĂŞte: +j'espĂ©rais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le +lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de +questions Ă faire. Je revins de mon voyage harassĂ© au moral comme au +physique, et sentant ma curiositĂ© sur les pyramides plus irritĂ©e +qu'elle ne l'Ă©tait avant d'y avoir portĂ© mes pas. + +Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mĂ©rite d'ĂŞtre dessinĂ© +avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais Ă©tĂ© de cette +manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en +sont conservĂ©s sont aussi souples que purs: l'expression de la tĂŞte est +douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la +bouche, dont les lèvres sont Ă©paisses, a une mollesse dans le mouvement +et une finesse d'exĂ©cution vraiment admirables; c'est de la chair et de +la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art Ă©tait sans doute Ă +un haut degrĂ© de perfection; s'il manque Ă cette tĂŞte ce qu'on est +convenu d'appeler du style, c'est-Ă -dire les formes droites et fières +que les Grecs ont donnĂ©es Ă leurs divinitĂ©s, on n'a pas rendu justice +ni Ă la simplicitĂ© ni au passage, grand et doux de la nature que l'on +doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais Ă©tĂ© surpris que +de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son +exĂ©cution est plus Ă©tonnante encore. + +J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples dĂ©corĂ©s de bas-reliefs +et de statues, des tranchĂ©es dans le rocher qui pouvaient avoir formĂ© +des stylobates aux pyramides, et donnĂ© de l'Ă©lĂ©gance Ă leur masse; il +m'avait paru rester tant d'objets d'observations Ă faire, qu'il aurait +fallu encore bien des sĂ©ances comme celle-ci pour entreprendre de faire +autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystĂ©rieux +qui semble avoir de tout temps voilĂ© ces symboliques monuments. On est +presque Ă©galement incertain et de l'Ă©poque oĂą ils ont Ă©tĂ© violĂ©s, et de +celle oĂą ils ont Ă©tĂ© construits: celle-ci, dĂ©jĂ perdue dans la nuit des +siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce +rapport, on ne peut trop admirer la prĂ©cision de l'appareil des +pyramides, et l'inaltĂ©rabilitĂ© de leur forme, de leur construction, et +dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments +gigantesques qu'ils sont le dernier chaĂ®non entre les colosses de l'art +et ceux de la nature. + +HĂ©rodote rapporte qu'on lui avait contĂ© que la grande pyramide, celle +dont je viens de parler, Ă©tait le tombeau de ChĂ©opes; que la pyramide +voisine Ă©tait celui de son frère Chephrènes qui lui avait succĂ©dĂ©; +qu'il n'y avait que celle de ChĂ©opes qui eĂ»t des galeries intĂ©rieures; +que cent mille hommes avaient Ă©tĂ© occupĂ©s vingt ans Ă la bâtir; que les +travaux qu'avait exigĂ©s cet Ă©difice avaient rendu ce prince odieux Ă +son peuple, et que, malgrĂ© les corvĂ©es qu'il avait exigĂ©es de ses +sujets, les seules dĂ©penses de la nourriture des ouvriers Ă©taient +montĂ©es si haut, qu'il avait Ă©tĂ© obligĂ© de prostituer sa fille pour +achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapportĂ© +cette prostitution, la princesse avait trouvĂ© de quoi bâtir la petite +pyramide qui est vis-Ă -vis, et qui lui servit de sĂ©pulture. Ou les +princesses Égyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer +bien cher, ou l'amour filial Ă©tait portĂ© Ă un haut degrĂ© dans cette +fille de ChĂ©opes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montrĂ© +encore plus de dĂ©vouement que n'en exigeait son père, et avait +recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de +travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort! +Il faut dire aussi que ChĂ©opes, ayant fermĂ© les temples pendant son +règne, n'avait pas trouvĂ© après sa mort de panĂ©gyristes parmi les +prĂŞtres historiens de l'Égypte, et qu'HĂ©rodote notre première lumière +sur ce pays, s'Ă©tait laissĂ© conter bien des fables par ces prĂŞtres. + + + + + _Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux + des Califes_. + + +J'Ă©tais au Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette +ville superbe, cette citĂ© sainte, grande parmi les grandes, ce dĂ©lice +de la pensĂ©e, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car +c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une +innombrable population, de longs espaces Ă traverser, mais pas une +belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a +l'air d'un champ; c'Ă©tait Lelbequier, celle oĂą demeurait le gĂ©nĂ©ral +Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrĂ©ment par +sa fraĂ®cheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des +palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les +embellissent; l'habitation du pauvre plus nĂ©gligĂ©e qu'ailleurs ajoute Ă +ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet +d'incurie et de nĂ©gligence: on est toujours tentĂ© de demander quelles +Ă©taient donc les maisons oĂą habitaient les vingt-quatre souverains. +Cependant lorsqu'on a pĂ©nĂ©trĂ© dans ces espèces de forteresses, on y +trouve quelques commoditĂ©s, quelques recherches de luxe et d'agrĂ©ments, +de jolis bains en marbre, des Ă©tuves voluptueuses, des salons en +mosaĂŻques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de +grands divans, composĂ©s de tapis peluchĂ©s, de larges estrades +matelassĂ©es, couvertes d'Ă©toffes riches, et entourĂ©es de magnifiques +coussins; ces divans occupent ordinairement les trois cĂ´tĂ©s de chacun +des fonds de la chambre: les fenĂŞtres, quand il y en a, ne s'ouvrent +jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur +devant des grilles rĂ©ticulaires très serrĂ©es; le jour principal vient +ordinairement d'un dĂ´me au milieu du plafond. Les Musulmans, Ă©trangers +Ă tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu +de soin de se la procurer: il semble en gĂ©nĂ©ral que toutes leurs +coutumes invitent au repos; les divans, oĂą l'on est plutĂ´t couchĂ© +qu'assis, oĂą l'on est bien, et d'oĂą se lever est une affaire; les +habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes oĂą les jambes +sont engagĂ©es; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delĂ du +bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tĂŞte; leur +habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils +s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans +leurs doigts; tout cela dĂ©truit toute activitĂ©, toute imagination: ils +rĂŞvent sans objet, font sans goĂ»t chaque jour la mĂŞme chose, et +finissent par avoir vĂ©cu sans avoir cherchĂ© Ă varier la monotonie de +leur existence. Les ĂŞtres qui ont besoin de se livrer Ă quelques +travaux ne sont pas très diffĂ©rents des grands dont je viens de parler; +ils ont accoutumĂ© ceux-ci Ă ne rien attendre de leur industrie hors de +ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais, +n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas +mĂŞme ceux qui sont inventĂ©s, et rejettent-ils tous ceux qui les +obligent Ă se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus +d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le marĂ©chal, +travaillent assis; le maçon mĂŞme Ă©lève un minaret sans jamais ĂŞtre +debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout +Ă©tonnĂ© de ce qu'ils en savent faire; on serait tentĂ© mĂŞme de leur +croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse Ă leur coutume, ils ne +vous forçaient bientĂ´t Ă penser que, semblables Ă l'insecte dont on +admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de +s'Ă©carter. Le despotisme, qui commande toujours et ne rĂ©compense jamais, +n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de +l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, les Arabes artisans, +Ă©loignĂ©s de leur maĂ®tre, venir chercher nos soldats manufacturiers, +travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sĂ»rs d'un salaire +proportionnĂ©, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs +travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin +Ă vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration: +un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-ĂŞtre, cette +admiration pour ces deux machines qui supplĂ©ent Ă tout ce qui nĂ©cessite +leurs plus grands travaux, l'obligation d'Ă©lever les eaux, et de faire +des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent; +ils ne rĂ©parent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'Ă©tayent; il +s'Ă©boule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils +s'arrangent Ă cĂ´tĂ© des dĂ©combres: l'Ă©difice tombe enfin, ils en +abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligĂ©s d'en dĂ©blayer l'emplacement, +ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce +qui a Ă©levĂ© autour de presque toutes les villes d'Égypte et +particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes, +dont l'oeil du voyageur est Ă©tonnĂ©, et dont il ne peut tout d'abord se +rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes. + +Il y a quelques Ă©difices considĂ©rables au Caire, que je crois qu'il +faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le +puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont +parlĂ©, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que +ces monuments sont dus aux soins prĂ©voyants du Joseph de Putiphar: il +faudrait pour cela que le Caire fĂ»t aussi ancien que Memphis, et +qu'alors il y eĂ»t eu dĂ©jĂ des villes ruinĂ©es près de cette ville, +puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces +Ă©difices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans +dans cette, rĂ©gion, c'est-Ă -dire qu'ils offrent un mĂ©lange de +magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient +pour Ă©lever des constructions colossales, tous les matĂ©riaux qui +Ă©taient le plus Ă leur portĂ©e, et les employaient Ă mesure qu'ils les +trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux +Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de +chemin, serait un Ă©difice Ă citer, si dans sa longueur il n'Ă©tait viciĂ© +de toutes ces inconsĂ©quences. + +Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de dĂ©fense, a cependant +quelques parties assez avantageusement disposĂ©es; le pacha y Ă©tait logĂ©, +ou plutĂ´t enfermĂ©; la seule pièce remarquable de son quartier est la +salle du divan oĂą s'assemblaient les beys, et qui a Ă©tĂ© souvent le lieu +des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le +puits de Joseph, taillĂ© dans le roc Ă deux cents soixante-neuf pieds de +profondeur: Norden en a donnĂ© tous les dĂ©tails. Le palais de Joseph, +dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son +plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les +architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait +entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mĂŞlĂ© +quelquefois des ornements de leur goĂ»t. + +Ă€ prĂ©sent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes +de l'ancienne Égypte, qu'ils continuent d'Ă©lever des mosquĂ©es sans +dĂ©molir celles qui s'Ă©croulent, ils chargent les Francs de leur faire +venir des colonnes Ă la douzaine: ceux-ci les achètent de toute +grandeur Ă Carare; arrivĂ©es, les architectes musulmans les garnissent +de cercles de fer Ă leur astragale, et leur font porter les arcs des +portiques des mosquĂ©es. Les ornements sarrasins qui commencent au +dĂ©part de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mĂ©lange +d'architecture du goĂ»t le plus dĂ©testable qu'on puisse imaginer: leurs +minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques oĂą ils aient +conservĂ© le style arabe dans toute son intĂ©gritĂ©; si l'on n'y retrouve +pas ce qui doit ĂŞtre la beautĂ© de l'architecture, la rassurante +soliditĂ©, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font +richesse, sans offrir de pesanteur, et une Ă©lĂ©gance si bien combinĂ©e, +qu'elle ne rappelle jamais l'idĂ©e de la sĂ©cheresse et de la maigreur. +Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du +Caire, on est tout Ă©tonnĂ© de voir une autre ville toute de marbre blanc, +oĂą des Ă©difices, Ă©levĂ©s sur des colonnes couronnĂ©es de dĂ´mes, ou de +palanquins peints, sculptĂ©s et dorĂ©s, forment un ensemble gracieux et +riant; il ne manque que des arbres Ă cette retraite funèbre pour en +faire un lieu de dĂ©lices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent +la gaietĂ© de partout veuillent encore l'enterrer avec eux. + + + + + _Insurrection au Caire._ + + +J'Ă©tais au moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si +ridiculement festonnĂ©, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que +c'Ă©tait un enterrement qui, selon l'usage, Ă©tait suivi par des +pleureuses Ă gages; mais je vis bientĂ´t qu'au lieu de se lamenter ces +femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idĂ©e du flĂ©au +du pays me vint Ă l'esprit; mais dĂ©couvrant un grand espace, et ne +voyant point d'Arabes ni rien qui pĂ»t y ressembler, je me remis Ă +dessiner. Ă€ peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant +isolĂ© assez loin de nos postes, je pensai qu'il Ă©tait plus prudent de +m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la +surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. ArrivĂ© Ă la maison, +j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient +d'ĂŞtre assassinĂ©; des fusillades se font entendre: le palais de +l'Institut, attenant Ă la campagne, situĂ© au milieu de grands jardins +oĂą l'on jouissait d'une tranquillitĂ© dĂ©licieuse en temps de paix, dans +les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonnĂ©, et le +premier attaquĂ© par les Arabes, s'ils Ă©taient appelĂ©s par les gens du +pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du cĂ´tĂ© de la ville, il Ă©tait +voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et consĂ©quemment la plus +Ă craindre. Nous apprĂ®mes que la maison du gĂ©nĂ©ral Caffarelli venait +d'ĂŞtre pillĂ©e, que plusieurs personnes de la commission des arts y +avaient pĂ©ri: nous fĂ®mes la revue de ceux qui manquaient parmi nous; +quatre Ă©taient absents; une heure après nous sĂ»mes par nos gens qu'ils +avaient Ă©tĂ© massacrĂ©s. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte; +la nuit arrivait; les fusillades Ă©taient partielles; les cris +s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement gĂ©nĂ©ral. +Le gĂ©nĂ©ral Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un +grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupĂ© la +tĂŞte d'un chef des sĂ©ditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais +toute une moitiĂ© de la ville et la plus populeuse s'Ă©tait barricadĂ©e; +plus de quatre mille habitants Ă©taient retranchĂ©s dans une mosquĂ©e; +deux compagnies de grenadiers avaient Ă©tĂ© repoussĂ©es, et le canon +n'avait pu pĂ©nĂ©trer dans les rues Ă©troites et tortueuses; les pierres, +les lances trouvaient leur victime sans qu'on vĂ®t d'ennemis: le gĂ©nĂ©ral +nous envoya un dĂ©tachement qu'il fut obligĂ© de nous retirer Ă minuit; +ce qui exagĂ©ra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut +assez calme, car les Turcs n'aiment point Ă se battre quand il fait +noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le +soleil est couchĂ©: par un autre principe, moi, ayant toujours pensĂ© que, +dans les cas pĂ©rilleux, des que la prĂ©voyance est inutile elle n'est +plus qu'une vaine inquiĂ©tude, et me fiant sur la terreur des autres +pour ĂŞtre Ă©veillĂ© en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la +guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des +fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs; +chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obĂ©ir. Dolomieu, +Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous Ă©tions logĂ©s loin des +autres; notre maison pouvait ĂŞtre pillĂ©e par qui aurait voulu en +Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos +confrères: rassurĂ©s sur leur compte, nous prĂ®mes le parti d'aller nous +retrancher chez nous de manière Ă tenir quatre heures au moins, si l'on +nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours +que notre feu aurait sans doute appelĂ©. Nous crĂ»mes un moment ĂŞtre +investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris +s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses; +nous les dĂ©molissions pour Ă©craser avec leurs matĂ©riaux ceux qui +seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrĂŞme, +l'escalier, par oĂą l'on pouvait nous atteindre, Ă©tait devenu une +machine de guerre Ă ensevelir tous nos ennemis Ă la fois: nous +jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château +vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit +tout l'effet que j'en attendais: la consternation succĂ©da Ă la fureur: +on ne pouvait battre la mosquĂ©e; mais elle devint le seul point de +rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquĂ©e mĂŞme +fut tournĂ©e, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait +pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire +une sortie, furent repoussĂ©s, et se rendirent. Le reste de la nuit fut +calme; le lendemain nous fĂ»mes libres. + +Nous venions de conquĂ©rir le Caire, qui la première fois n'avait fait +que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides +Égyptiens avaient souri au dĂ©part de ceux qui les vexaient par des +injustices et des avanies sans nombre; mais bientĂ´t ils avaient +regrettĂ© leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libĂ©rateurs; +revenus de leur première terreur, ils avaient Ă©coutĂ© contre nous leur +moufti, et, animĂ©s par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspirĂ© +dans le silence. Il eĂ»t peut-ĂŞtre fallu livrer sans exception au trĂ©pas +tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de +Français; mais la clĂ©mence avait devancĂ© le repentir: aussi l'esprit de +vengeance ne fut point Ă©touffĂ© par la consternation; c'est ce que je +lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie +des mĂ©contents; je sentis que si avant la journĂ©e du 22 Octobre nous +Ă©tions dĂ©jĂ circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus Ă©troit +venait de nous enceindre, et que dĂ©sormais nous ne marcherions plus +qu'Ă travers de nos ennemis. On arrĂŞta, on punit quelques traĂ®tres, +mais on rendit les mosquĂ©es qui avaient Ă©tĂ© l'asile du crime; et +l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le +fanatisme ne fĂ»t pas terrassĂ© par la terreur; et, quelque danger que +l'on pĂ»t faire envisager Ă Bonaparte, rien ne put altĂ©rer le sentiment +de bontĂ© qu'il dĂ©ploya dans cette circonstance: il voulĂ»t ĂŞtre aussi +clĂ©ment qu'il aurait pu ĂŞtre terrible; et le passĂ© fut oubliĂ©, tandis +que nous comptions des pertes nombreuses et importantes. + +Le gĂ©nĂ©ral Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les +brillantes campagnes d'Italie, avait bravĂ© tous les dangers dont est +semĂ©e la carrière de la gloire, est assassinĂ© dans une reconnaissance +par un coup lâchement assenĂ©; un couteau au bout d'un bâton, lancĂ© par +l'embrasure d'une fenĂŞtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au +bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, Ă peine guĂ©ri +des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer, +va reconnaĂ®tre l'ennemi, le voit, l'attaque, malgrĂ© la disproportion du +nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval +percĂ© d'une lance se renverse sur lui, et il est Ă©crasĂ© par celui qui +vole Ă son secours: ainsi finit un des officiers les plus distinguĂ©s de +l'armĂ©e; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la +plume dĂ©lassait ses mains des fatigues des armes; il venait de dĂ©crire +la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intĂ©rĂŞt qu'un autre en +aurait pu mettre Ă raconter les combats qu'il y avait soutenus, les +blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce +jeune Ă©tranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons; +captivant la vivacitĂ© de son caractère, il avait mesurĂ© ses mouvements +sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maĂ®tre; il poussait l'envie +d'en ĂŞtre distinguĂ©, jusqu'Ă la jalousie; et la tâche qu'il s'Ă©tait +proposĂ©e donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais +Ă©tĂ© confident des passions de sa jeunesse; je l'Ă©tais de sa noble +ambition; elle Ă©tait belle et grande; c'Ă©tait par l'Ă©tude, c'Ă©tait par +un mĂ©rite rĂ©el qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures +que, dans un Ă©panchement amical, il venait de m'intĂ©resser par son +Ă©nergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flĂ©trir et froisser mon +âme; c'Ă©tait un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut +peut-ĂŞtre sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22 +Octobre. + +Si la populace, quelques grands, et tous les dĂ©vots se montrèrent +fanatiques et cruels dans la rĂ©volte du Caire, la classe moyenne, celle +oĂą dans tous les pays rĂ©sident la raison et les vertus, fut +parfaitement humaine et gĂ©nĂ©reuse, malgrĂ© les moeurs, la religion, et +la langue, qui nous rendaient si Ă©trangers les uns aux autres: tandis +que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis +que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les +Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les +cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du +quartier oĂą nous demeurions nous fit dire que notre mur Ă©tait mitoyen, +que si nous Ă©tions attaquĂ©s nous n'avions qu'Ă l'abattre, et que son +harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions priĂ©, +nous fit des provisions aux dĂ©pens des siennes, tandis qu'on ne +trouvait rien Ă acheter dans la ville, et que tout annonçait la +disette: il Ă´ta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre +demeure, et vint fumer devant notre porte pour Ă©carter les assaillants, +en leur faisant croire que la maison Ă©tait Ă lui: deux jeunes gens, +poursuivis dans la rue, sont enlevĂ©s par des personnes inconnues, et +portĂ©s dans une maison; ils se regardent comme des victimes rĂ©servĂ©es Ă +un tourment d'une cruautĂ© plus rĂ©flĂ©chie; ils deviennent furieux; leurs +ravisseurs, ne pouvant espĂ©rer de se faire comprendre, leur livrent +leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la +bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres +anecdotes d'une sensibilitĂ© aussi dĂ©licate, qui rattachent Ă l'humanitĂ© +dans les moments oĂą elle semble briser tous ses liens. Si le grave +musulman rĂ©prime l'expression de sensibilitĂ© qu'ailleurs on se ferait +gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austĂ©ritĂ© de +son caractère. Mais passons Ă d'autres objets. + + + + + _Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_. + + +On venait d'ouvrir des caves Ă Saccara, on avait trouvĂ© dans une +chambre sĂ©pulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait +donnĂ© deux; je ne pus pas tenir au dĂ©sir d'en ouvrir une: le citoyen +Geoffroi et moi nous nous mĂ®mes seuls Ă une table avec tous les moyens +de procĂ©der tranquillement Ă son ouverture; et, pour ne pas laisser +vieillir mes idĂ©es sur cette opĂ©ration, et n'en pas perdre une +circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque dĂ©veloppement, +et d'en faire une espèce de procès-verbal. + +Il existe une variĂ©tĂ© très sensible dans le soin donnĂ© Ă ces +embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le mĂŞme +pour tous. Cette inĂ©galitĂ© de soin dans des momies prises dans la mĂŞme +cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variĂ©tĂ© dans le +prix de l'opĂ©ration, par, consĂ©quent que c'Ă©taient des particuliers qui +faisaient cette dĂ©pense, et qu'ainsi il est Ă prĂ©sumer que les oiseaux +embaumĂ©s n'avaient pas Ă©tĂ© Ă©galement nourris dans quelques temples ou +par quelques collèges de prĂŞtres en reconnaissance des services que +rendait l'espèce. S'il en eĂ»t Ă©tĂ© des oiseaux comme du dieu Apis, un +seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par +milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les +reptiles, devait ĂŞtre en vĂ©nĂ©ration dans un pays oĂą ils abondaient Ă +une certaine Ă©poque de l'annĂ©e; et, comme la cigogne en Hollande, cet +oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque +maison avait les siens affidĂ©s, auxquels après leur mort chacun, +suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sĂ©pulture. HĂ©rodote dit +qu'on lui avait contĂ© que dans les premiers temps connus il y en avait +en abondance; qu'Ă mesure que les marais de la Haute Égypte s'Ă©taient +dessĂ©chĂ©s, ils avaient gagnĂ© la Basse pour suivre leur pâture; ce qui +s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en +voit encore quelquefois au lac MenzalĂ©h. Si l'espèce avait dĂ©jĂ diminuĂ© +du temps d'HĂ©rodote, il n'est pas Ă©tonnant que son existence devienne +presque problĂ©matique de nos jours. HĂ©rodote raconte que les prĂŞtres +d'HĂ©liopolis lui avaient dit qu'Ă la retraite des eaux du Nil il +arrivait, par les vallĂ©es qui sĂ©parent l'Égypte de l'Arabie, des nuĂ©es +de serpents ailĂ©s, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et +les dĂ©voraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailĂ©s, mais +qu'il Ă©tait allĂ© dans les vallĂ©es, et avait trouvĂ© des squelettes +innombrables de ces monstres. Je crois, n'en dĂ©plaise au patriarche de +l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons +d'Arabie, pour le rendre intĂ©ressant Ă l'Égypte qui produit d'elle-mĂŞme +tant de reptiles malfaisants; mais le respectable HĂ©rodote Ă©tait Grec, +et il aimait le merveilleux. + +Il n'est plus question de serpents ailĂ©s en Égypte; mais cet animal y +conserve encore quelque prestige. J'Ă©tais chez le gĂ©nĂ©ral en chef un +jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions +relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec +les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus +d'audace que d'intelligence dans leurs rĂ©ponses: on vint Ă +l'expĂ©rience: Pouvez-vous connaĂ®tre, leur dit, le gĂ©nĂ©ral, s'il y a des +serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de +sortir de leur retraite? Ils rĂ©pondirent par une affirmation sur les +deux questions: on les mit Ă l'Ă©preuve; ils se rĂ©pandirent dans les +appartements; un moment après ils dĂ©clarèrent qu'il y avait un serpent; +ils recommencèrent leur recherche pour dĂ©couvrir oĂą il Ă©tait, prirent +quelques convulsions en passant devant une jarre placĂ©e Ă l'angle d'une +des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal Ă©tait lĂ ; +effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous +regardâmes, et convĂ®nmes qu'ils Ă©taient fort adroits. + +Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour +commander Ă l'opinion, j'avais regrettĂ© de ne m'ĂŞtre pas trouvĂ© Ă +Rosette Ă la procession de la fĂŞte d'Ibrahim, oĂą les convulsions des +psylles sont pour le peuple la partie la plus intĂ©ressante de cette +fonction religieuse: pour me dĂ©dommager je m'adressai au chef de la +secte, qui Ă©tait concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le +flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un +psylle auquel il aurait _soufflĂ© l'esprit_, c'Ă©taient ses expressions. +Il crut dans ma curiositĂ© reconnaĂ®tre un prosĂ©lyte, et me proposa de +m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cĂ©rĂ©monie de +rĂ©ception le grand maĂ®tre crachait dans la bouche du nĂ©ophyte, cette +circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne rĂ©sisterait +pas Ă cette Ă©preuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand +prĂŞtre me promit de me faire voir un inspirĂ©. Effectivement le moment +arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sĂ©rieux de sa +suprĂ©matie: il Ă©tait vĂŞtu d'une longue robe, dont la magnificence Ă©tait +relevĂ©e par le dĂ©penaillement des trois initiĂ©s qui l'accompagnaient, +et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps. + +Ils avaient apportĂ© des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de +cuir oĂą ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les +irritant. Je remarquai que la lumière Ă©tait principalement ce qui +causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur +colère cessait, et ils ne cherchaient plus Ă mordre; ils avaient cela +de particulier qu'au-dessous de leur tĂŞte, dans la longueur de six +pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis +parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que +les psylles; car ayant bien remarquĂ© comment en les attaquant d'une +main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tĂŞte, j'en +fis, Ă leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On +passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents Ă +qui il avait d'avance rompu la mâchoire infĂ©rieure, et dont il ratissa +encore les gencives jusqu'Ă l'amputation totale du palais; cela fait, +il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef, +qui, avec celle de la gravitĂ©, lui accorda le souffle, c'est-Ă -dire +qu'après quelques paroles mystĂ©rieuses il lui souffla dans la bouche; Ă +l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les +jambes crispĂ©s, les yeux hors de la tĂŞte, se mit Ă dĂ©chirer l'animal +avec les dents; et ses deux acolytes, touchĂ©s de ce qu'il paraissait +souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent, +qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut sĂ©parĂ© il resta +comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots, +reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son Ă©tat naturel; +mais celui qui s'Ă©tait saisi du serpent, tourmentĂ© de l'ardeur de +consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il Ă©tait +plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent +encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initiĂ©; et cette +grossière jonglerie finit. + +Cette secte des psylles remonte dans ces contrĂ©es Ă la plus haute +antiquitĂ©: elle existait particulièrement dans la CyrĂ©naĂŻque; le dieu +Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, Ă©tait +adorĂ© à ÉlĂ©phantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent +d'Éden jusqu'Ă celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit +d'une cĂ©lĂ©britĂ© non interrompue: après avoir Ă©tĂ© la tentation de notre +première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il +fut l'emblème de l'Ă©ternitĂ©; on le fit monter le long d'un bâton, et il +devint le dieu de la santĂ©; les Égyptiens en attachèrent deux autour +d'un globe, pour reprĂ©senter peut-ĂŞtre l'Ă©quilibre du système du monde; +les Indiens le mirent Ă la main de toutes leurs divinitĂ©s: nous en +avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent +d'airain chez les HĂ©breux; celui d'Élerme et le serpent Python chez les +Grecs; et tout rĂ©cemment le dĂ©virgineur Harridi chez les Musulmans, +etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changĂ© au principe +de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscuritĂ©, il +fuit l'Ă©clat, et il n'Ă©lève sa tĂŞte qu'Ă la moitiĂ© de sa grandeur. +Pourquoi donc cette cĂ©lĂ©britĂ©? pourquoi ce culte unanimement accordĂ© Ă +ce reptile? Il a suivi le prĂ©cepte de l'Écriture: Humilie-toi, et tu +seras Ă©levĂ©; il a rampĂ©, et il est parvenu. + + + + + _Ă‚nes_. + + +Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les +provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y +tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans +toutes les rues de tout bridĂ©s, et toujours prĂŞts Ă partir. Cet animal, +sĂ©rieux en Europe, toujours plus triste Ă mesure qu'il s'approche du +nord, est en Égypte, dans le climat qui lui est propre; aussi +semble-t-il y jouir de la plĂ©nitude de son existence: sain, agile et +gai, c'est la plus douce et la plus sĂ»re monture qu'on puisse avoir; il +va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son +cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut +parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agrĂ©able que +je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivĂ©e, j'Ă©tais +connu de tous ceux qui les louent; ils Ă©taient au fait de mes habitudes, +portaient mon portefeuille et ma chaise Ă dessiner, et me servaient +d'Ă©cuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient +d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs +chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans +mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil +au Caire Ă l'Ă©poque de l'inondation. + +ChargĂ© par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du +vieux Caire, je fis: + + 1° Le dessin de l'aqueduc; + 2° Les tombeaux des califes Ă l'est du Caire, hors des murs; + 3° Une vue du vieux Caire; + 4° Une autre vue du vieux Caire; + 5° Une vue de Boulac; + 6° Une autre vue des tombeaux des califes; + 7° Une attaque d'Arabes; + 8° Une vue du jardin de l'Institut. + + + + + _DĂ©part du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et de + Medoun.--Arbre SacrĂ©.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de SĂ©diman_. + + +J'Ă©tais fort bien au Caire; mais ce n'Ă©tait pas pour ĂŞtre bien au Caire +que j'Ă©tais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait +du Mont SinaĂŻ; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes; +elle Ă©tait composĂ©e de cinq cents hommes, et sept cents chameaux; +c'Ă©tait une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui +devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses +qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon Ă +donner en Ă©change: quelques-uns des leurs avaient essayĂ© d'escorter des +Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maĂ®tres du +Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traitĂ©s, ils +arrivèrent en caravanes. Le gĂ©nĂ©ral en chef dĂ©sirait que quelqu'un +profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor: +je fus tentĂ© de faire celle des IsraĂ©lites; j'offris au gĂ©nĂ©ral +d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit +qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait Ă mon +imagination de penser que de lĂ Ă douze jours je connaĂ®trais et +j'aurais dessinĂ© les sites de la partie merveilleuse de l'expĂ©dition de +MoĂŻse depuis son dĂ©part de Memphis jusqu'Ă son arrivĂ©e dans le dĂ©sert +de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours +le Mont SinaĂŻ, traversĂ© un des points de la terre dont les annales +remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de +trois lĂ©gislateurs qui ont gouvernĂ© l'opinion du monde, sortis tous +trois de la famille d'Abraham. + +Ă€ la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que +pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait +risquer ma vie, celle des moines du Mont SinaĂŻ, et celle de tous les +individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis +et les Ayaidis, avaient des vengeances Ă tirer des Français. Comme je +venais rendre compte de ma mission au gĂ©nĂ©ral en chef, il donnait des +ordres pour envoyer un convoi Ă Desaix: je voulais partir pour l'orient; +je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après +j'Ă©tais dĂ©jĂ en chemin. + +Le lendemain, Ă la pointe du jour, nous nous trouvâmes Ă une lieue de +Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit. +Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui +paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'Ă©loignĂ© du fleuve, +je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est Ă +gradins Ă©levĂ©s; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque +dĂ©truites: Ă une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraĂ®t +avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins +d'Ă©lĂ©vation; elle est très bien conservĂ©e: Ă une autre demi lieue de +cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de +Ssakharah; sa forme est irrĂ©gulière, c'est-Ă -dire que la ligne de son +arrĂŞte a la courbure d'une console renversĂ©e: tout près de celle-ci il +y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine, +et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est +produite par les matĂ©riaux, qui me parurent ĂŞtre de brique non cuite: +je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus +petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves +des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah Ă©tait la +NĂ©cropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposĂ© Ă celui-ci, oĂą sont +les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait +Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son +Ă©tendue. + +L'après midi, vis-Ă -vis Missenda, nous vĂ®mes encore une pyramide fort +grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, Ă la +grande distance d'oĂą on la voit du Nil, on la prendrait pour un +monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et +plus dĂ©formĂ©e. + +Les petites Ă®les qui sont Ă cette hauteur Ă©taient couvertes de canards, +de hĂ©rons, et de pĂ©licans. + +Vers le soir nous vĂ®mes la pyramide de Medoun, entre les villages de +Rigga et Caffr-ĂŞl-Risk. + +Nous arrivâmes dans la nuit Ă SaoyĂ©: le gĂ©nĂ©ral Belliard m'offrit +obligeamment de partager sa demeure: c'Ă©tait bien partager un +infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les Ă´tait +pour mettre la table, et on Ă´tait la table lorsque nous avions quelque +toilette Ă faire. Cette association fut aussi heureuse qu'Ă©troite, car +nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je dĂ©sire qu'il ait +conservĂ© de moi un souvenir aussi agrĂ©able que celui que m'ont laissĂ© +sa douceur, son Ă©galitĂ©, et l'amabilitĂ© inaltĂ©rable de son caractère. +La seconde nuit, notre cuisine Ă©boula, ainsi que notre Ă©curie; mais, +aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne dĂ©semparâmes pas; et, +d'ailleurs malgrĂ© cet accident, cette maison Ă©tait encore la meilleure +et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes +les constructions sont faites de boue et de paille hachĂ©e cuite au +soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et +les ameublements sont de mĂŞme matière; de sorte que, s'il Ă©tait +possible qu'il y eĂ»t un changement momentanĂ©, dans l'ordre que la +nature a fixĂ© imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple, +que des vents extraordinaires arrĂŞtassent et fissent dissoudre un des +groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'Ă©tĂ© contre les +montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient dĂ©layĂ©s et +liquĂ©fiĂ©s en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur +emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière +aussi frĂŞle dure la vie d'un homme; ce qui suffit Ă celui dont le fils +doit racheter de son souverain le sol qu'il a dĂ©jĂ payĂ©. + +Le lendemain de mon arrivĂ©e, une colonne de trois cents hommes allait +lever _le miri_ ou l'imposition territoriale, et une rĂ©quisition de +chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des +Mamelouks, qui pour le mĂŞme objet faisaient chacun dans la province qui +lui Ă©tait dĂ©partie la mĂŞme promenade militaire, en campant au-devant +des villes et villages se nourrissant Ă leurs dĂ©pens jusqu'Ă +l'acquittement de ce qu'ils avaient Ă recevoir. Cela rappelle ce que +Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer +ce qu'ils devaient, avant d'ĂŞtre battus pour y ĂŞtre contraints. Je pus +remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens +ingĂ©nieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le +dĂ©saisissement de leur argent. + +Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire +des dĂ©couvertes et d'observer les particularitĂ©s de l'intĂ©rieur, du +pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que +j'avais vue de loin; je n'en Ă©tais plus qu'Ă une demi lieue, mais cet +espace Ă©tait traversĂ© par le canal Jusef et un autre petit canal, et +nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus +beau temps je pus en observer les dĂ©tails, comme si je l'avais touchĂ©e: +bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaĂ®ne libyque, sa forme est +de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est +construite Ă©tant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin +sont plus dĂ©gradĂ©s que tous les autres, et, dans le milieu de +l'Ă©lĂ©vation du second, il y a plusieurs assises qui ont Ă©prouvĂ© la mĂŞme +dĂ©gradation. En passant du village de Medoun Ă celui de Sapht je fus +dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraĂ®t qu'on a +tentĂ© une fouille au second gradin du cĂ´tĂ© du Nord: les dĂ©combres, +recouverts de sables, s'Ă©lèvent jusqu'Ă la hauteur de cette fouille, et +ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue +commence au troisième, dont il reste Ă peu près le tiers: la hauteur +totale de ce qui existe de cette pyramide me parut ĂŞtre Ă peu près de +deux cents pieds. + +Tout le pays que nous avions parcouru Ă©tait abondant, semĂ© de blĂ©, de +sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est +une espèce de millet dont la culture est presque gĂ©nĂ©rale dans la Haute +Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans +le font griller comme le maĂŻs: ils en mâchent la canne verte comme +celle du sucre; la feuille nourrit le bĂ©tail, la moelle sèche sert +d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du +grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et +rien de tout cela n'est bon. + +Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquĂ©e parmi +lesquelles Ă©taient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce +des dĂ©bris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs +aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquitĂ©. + +De Sapht nous allâmes Ă un hameau, qui en est tout près, et qui est une +espèce de forteresse de boue: cette retraite fĂ©odale est formĂ©e d'une +enceinte traversĂ©e par quelques rues alignĂ©es; dans cette enceinte est +un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crĂ©nelĂ©, +avec un chemin couvert criblĂ© de meurtrières: le kiachef avait Ă©migrĂ©, +ses satellites Ă©taient dispersĂ©s, et leurs maisons Ă©taient pillĂ©es; les +habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre +une revanche. + +Ă€ notre seconde sortie nous allâmes Ă Meimound, village très riche, de +dix mille habitants; il est entourĂ©, comme tous les autres, de monceaux +d'ordures et de dĂ©combres, qui, dans un pays de plaine, forment autant +de montagnes d'oĂą l'on dĂ©couvre tout le pays d'alentour: aussi les +crĂŞtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie +des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et +observent si la plaine est tranquille. L'inconvĂ©nient de ces tas +d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en +les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière +fangeuse, mĂŞlĂ©e de brins de paille imperceptibles, et d'ĂŞtre une des +nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligĂ©e. + +De Meimound nous allâmes Ă El-Eaffer, joli village dans un excellent +pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique, +tirĂ©e de l'incision d'un mimosa, appelĂ© Ă©pine Égyptienne, ou cassie, +portant des boutons d'or très odorifĂ©rants: on nous donna Ă El-Eaffer +de beaux chevaux et un bon dĂ©jeuner. Nous dĂ©couvrĂ®mes de lĂ Aboussir, +Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et +Eschmend-ĂŞl-Arab. Nous trouvâmes Ă El-Eaffer une douzaine d'Arabes +campĂ©s hors du village; je dessinai la tente du chef, composĂ©e de neuf +piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel Ă©taient tous +les meubles de son mĂ©nage, consistant en une natte, et un tapis de mĂŞme +Ă©toffe que la tente; deux sacs, l'un de blĂ© pour le maĂ®tre, et l'autre +d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un +moulin Ă bras pour faire la farine; une cage Ă poulets, un vase Ă faire +pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les +femmes Ă©taient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous +vĂ®nmes Ă Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs; +et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent +du miri. Je fis encore une vue de ZaoyĂ© Ă sa partie sud, et laissai +sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je +connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le +sort des opĂ©rations allait ĂŞtre celui de mes voyages. Nous partĂ®mes de +ZaoyĂ©, et vĂ®nmes coucher Ă Chendaouych, en repassant par Meimound et +Benniali: les premiers arrivĂ©s Ă ce village en avaient trouvĂ© les +habitants armĂ©s; il en Ă©tait rĂ©sultĂ© un malentendu pour lequel il y +avait eu des coups de fusil tirĂ©s; plusieurs d'entre eux avaient Ă©tĂ© +tuĂ©s: mais on s'Ă©tait expliquĂ©, et tout s'Ă©tait arrangĂ©. Un moment +après nous entendĂ®mes de grands cris, qui nous parurent annoncer +quelque terrible catastrophe, ou en ĂŞtre la suite; la hache de nos +sapeurs avait attentĂ© aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait +paru Ă nos soldats très propre Ă faire bouillir la soupe; et ce fut +bien un autre grief que le premier. + +La croyance dans un ĂŠtre suprĂŞme, quelques principes de morale, enfin +tout ce qui est raisonnable suffit Ă l'homme sage; mais aux passions de +l'homme ignorant il faut des divinitĂ©s intermĂ©diaires, des divinitĂ©s +grossières, analogues Ă sa grossière imagination, des divinitĂ©s +vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses +habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se rĂ©duit Ă des +prĂ©ceptes, ne peut donc suffire Ă l'ignorance fantastique des Arabes; +aussi, malgrĂ© leur aveugle respect pour le Coran, et leur obĂ©issance +absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgrĂ© l'anathème +prononcĂ© contre tout ce qui s'en Ă©carte, ils n'ont pu se soustraire Ă +l'hĂ©rĂ©sie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints, +auxquels ils n'assignent point de place Ă part dans leur paradis, oĂą +tout est commun, mais auxquels ils Ă©lèvent des tombeaux, et dont ils +rĂ©vèrent la cendre; et ce qu'il y a d'Ă©trangement stupide, c'est que +ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir +servi de risĂ©e pendant leur vie. Ils attribuent aux _pauvres d'esprit_, +quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père +de la lumière, et guĂ©rit le mal des yeux; un autre est le père de la +gĂ©nĂ©ration, et prĂ©side aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces +saints, accroupis Ă l'angle, d'une muraille, ont passĂ© leur vie Ă +rĂ©pĂ©ter sans cesse le mot _allah_, et Ă recevoir sans reconnaissance ce +qui a suffi Ă leur subsistance; d'autres Ă se frapper la tĂŞte avec des +pierres; d'autres, couverts de chapelets, Ă chanter des hymnes; +d'autres enfin, tels que les fakirs, Ă rester immobiles, et absolument +nus, sans tĂ©moigner jamais la moindre sensation, et attendant une +aumĂ´ne, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais. +Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport +avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui +recèlent un bon ou un mauvais gĂ©nie, et qui deviennent sacrĂ©s, dont on +ne peut rien dĂ©tacher sans profanation, auxquels on va faire des +confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est +mystĂ©rieux et secret, mais on les rĂ©vère publiquement. Il y avait un +arbre de ce genre Ă ChendaouyĂ©h, et c'Ă©tait le danger qu'il avait couru +qui avait excitĂ© la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappĂ© de sa +dĂ©crĂ©pitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des +feuilles, toutes les autres, dessĂ©chĂ©es et rompues, Ă©taient +scrupuleusement conservĂ©es Ă l'endroit oĂą en se dĂ©tachant du tronc +elles Ă©taient tombĂ©es sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention; +j'y trouvai dĂ©s cheveux attachĂ©s avec des clous, des dents, de petits +sacs de cuir, de petits Ă©tendards, et tout près des tombeaux, des +pierres isolĂ©es, un siège en forme de selle, sous lequel Ă©tait une +grosse lampe. Les cheveux avaient Ă©tĂ© clouĂ©s par des femmes pour fixer +l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient Ă des adultes, +qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les +miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et +les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que +l'on va fabriquer soit toujours habitĂ©e par celui qui va la bâtir: le +siège est le lieu oĂą se met celui qui adresse son voeu de nuit, après +avoir allumĂ© la lampe qui est dessous; cĂ©rĂ©monie Ă laquelle j'aurais +voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystĂ©rieux de la +nuit. J'ai dessinĂ© cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de +ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessinĂ© +quelques figures particulières de ces ĂŞtres, parmi lesquels il y en a +qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutĂ´t Ă l'Ă©lĂ©vation de +l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent +d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicitĂ©. + +Ă€ ChendaouyĂ©h, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, oĂą pour la +première fois je trouvai du gazon en Égypte. Ă€ peine nous Ă©tions +enveloppĂ©s dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous +passâmes la nuit Ă faire la ronde des postes, et Ă chercher vainement +ce qui nous avait donnĂ© cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac +pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes Ă BĂ©nĂ©souef. + +Desaix avait Ă©tĂ© chargĂ© de poursuivre Mourat-bey, et de faire la +conquĂŞte de la Haute Égypte, oĂą ce dernier s'Ă©tait rĂ©fugiĂ© après la +bataille des pyramides; le mĂŞme jour, la division Desaix Ă©tait allĂ© +prendre position en avant du Caire; et lui n'Ă©tait venu dans cette +ville que pour prendre les ordres du gĂ©nĂ©ral en chef, et concerter ses +mouvements avec les siens: il en Ă©tait parti le 25 AoĂ»t avec une +flottille qui devait convoyer sa marche. + +InformĂ© qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks Ă©tait +sur des bateaux Ă RechuĂ©sĂ©, Desaix avait, malgrĂ© l'inondation, marchĂ© +pour les enlever; et la vingt et unième lĂ©gère, ayant traversĂ© huit +canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait +atteint le convoi Ă BĂ©nĂ©seh, chassĂ© les Mamelouks qui devaient le +dĂ©fendre, et s'en Ă©tait emparĂ©. Mourat avait fui dans le FaĂŻoum; Desaix +avait rejoint sa division Ă AbougirgĂ©, avait marchĂ© sur +Tarout-ĂŞl-Cherif, oĂą il avait pris position Ă l'entrĂ©e du canal Jusef, +pour assurer ses communications avec le Caire. ArrivĂ© Ă Siouth, oĂą les +Mamelouks n'avaient osĂ© l'attendre, il avait essayĂ© de les joindre Ă +BĂ©nĂ©adi, oĂą ils s'Ă©taient retirĂ©s avec leurs femmes et leurs Ă©quipages: +les ayant enfin tous rassemblĂ©s dans le FaĂŻoum, il Ă©tait reparti de +Siouth pour descendre Ă Tarout-ĂŞl-Cherif; il y avait embarquĂ© son armĂ©e, +lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgrĂ© les obstacles inouĂŻs +qu'offraient les sinuositĂ©s de ce canal, malgrĂ© les attaques des +Mamelouks, et les oppositions des habitants, Ă©tonnĂ©s de se voir obligĂ©s +de servir au succès d'opĂ©rations qu'ils avaient regardĂ©es d'abord comme +impossibles. Desaix arriva cependant Ă la hauteur de Manzoura, sur le +bord du dĂ©sert, oĂą il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son +embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir +Ă Minkia; les Mamelouks, encouragĂ©s par cette contremarche, harcèlent +les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les +dispersent: le dĂ©barquement s'effectue, les troupes se forment en +bataillons carrĂ©s; on reprend le chemin du dĂ©sert, accompagnĂ© des +barques, jusque vis-Ă -vis de Manzoura. Mourat-bey Ă©tait Ă deux lieues; +tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, oĂą on +le voit se dĂ©ployer avec toute la magnificence orientale. Avec des +lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de +pierreries; il Ă©tait entourĂ© de tous les beys et kiachefs qu'il +commandait. On marche droit Ă lui; et cette brillante cavalerie, +toujours incertaine dans ses opĂ©rations, canonnĂ©e par deux de nos +pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrĂŞte, se replie et se +laisse chasser jusqu'Ă Elbelamon. En la suivant, on s'Ă©tait Ă©loignĂ© des +barques; nous manquions de vivres, il fallut rĂ©trograder pour venir +chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque +avec des cris qui ressemblent Ă des hurlements: nos canons en Ă©loignent +la masse; mais les plus dĂ©terminĂ©s viennent avec leurs sabres braver +notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baĂŻonnettes; +la nuit seule nous dĂ©livre de leur obstination. On regagne les barques, +on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet +en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir Ă son armĂ©e un +inconnu qui rĂ©pandait la nouvelle que les Anglais avaient dĂ©truit ce +qu'il y avait de Français Ă Alexandrie, que les habitants du Caire +avaient massacrĂ© ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne +restait en Égypte que cette poignĂ©e de soldats, que l'on avait vu fuir +la veille, et que l'on allait anĂ©antir: il y eut une fĂŞte ordonnĂ©e, et +dans cette fĂŞte un simulacre de combat, oĂą les Arabes reprĂ©sentant les +Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fĂŞte se termina Ă la +manière des cannibales, c'est-Ă -dire qu'ils massacrèrent les deux +prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant. + +Desaix avait appris que Mourat Ă©tait Ă Sediman, qu'il s'Ă©branlait pour +le joindre et lui livrer bataille; il rĂ©solut de l'attaquer lui-mĂŞme; +dès que nous eĂ»mes quittĂ© le pays couvert et cultivĂ©, et que sur une +surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie fĂ©roce se +firent entendre; mais la journĂ©e Ă©tait avancĂ©e, les ennemis remirent au +lendemain une victoire qu'ils croyaient assurĂ©e. La nuit se passa en +fĂŞtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les tĂ©nèbres +insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier +rayon du jour, on se forma en bataillon quarrĂ© avec deux pelotons aux +flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey Ă la tĂŞte de ses +redoutables Mamelouks et huit Ă dix mille Arabes, couvrant vis-Ă -vis de +nous un horizon d'une lieue d'Ă©tendue. Une vallĂ©e sĂ©parait les deux +armĂ©es; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient; +Ă peine nous voient-ils engagĂ©s dans cette position dĂ©savantageuse +qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une +bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressĂ©e rend leur nombre +inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première +attaque: ils s'arrĂŞtent, se replient comme pour prendre du champ, et +tombent tous Ă la fois sur un de nos pelotons; il en est Ă©crasĂ©; tout +ce qui n'est pas tuĂ©, par un mouvement spontanĂ© se jette Ă terre: ce +mouvement dĂ©masque l'ennemi pour notre grand quarrĂ©; il en profite et +le foudroie: ce coup de feu l'arrĂŞte de nouveau, et le fait encore se +replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble +les blessĂ©s. Nous sommes de nouveau attaquĂ©s en masse, non plus avec +les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est Ă©gale +des deux cĂ´tĂ©s; ils avaient celle de l'espĂ©rance, nous avions celle +de l'indignation: nos canons de fusils sont entamĂ©s de leurs coups de +sabres; leurs chevaux sont prĂ©cipitĂ©s contre nos files, qui n'en sont +point Ă©branlĂ©es; ces animaux reculent Ă la vue de nos baĂŻonnettes; +leurs maĂ®tres les poussent tournĂ©s en arrière, dans l'espoir d'ouvrir +nos rangs Ă force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est +dans l'unitĂ© de leurs efforts se pressent sans dĂ©sordre, attaquent sans +engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mĂŞlĂ©e: les +tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un dĂ©lire de +fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous +atteindre, et, comme si ce combat dĂ»t ĂŞtre le dernier, nous les voyons +jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol +en est jonchĂ©. Ceux qui sont dĂ©montĂ©s se traĂ®nent sous les baĂŻonnettes, +et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le +mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur +sang, qui se mĂŞle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisĂ© leur +animositĂ©. Un des nĂ´tres, renversĂ©, avait joint un Mamelouk expirant, +et l'Ă©gorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'Ă©tat oĂą tu es, +peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien Ă votre +aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment Ă vivre, +il faut bien que je jouisse un peu. + +Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tuĂ© bien du +monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position +n'Ă©tait pas devenue plus avantageuse: Ă peine s'Ă©taient-ils retirĂ©s, +que, nous laissant Ă dĂ©couvert, ils firent jouer une batterie de huit +canons, qu'ils avaient masquĂ©e, et qui, Ă chaque dĂ©charge, emportait +six Ă huit des nĂ´tres. Il y eut un moment de consternation et de +stupeur; le nombre des blessĂ©s augmentait Ă chaque instant. Ordonner la +retraite Ă©tait rendre le courage Ă l'ennemi et s'exposer Ă toute sorte +de dangers; diffĂ©rer Ă©tait accroĂ®tre inutilement le mal et s'exposer Ă +pĂ©rir tous: pour marcher il fallait abandonner les blessĂ©s, et les +abandonner, Ă©tait les livrer Ă une mort assurĂ©e; circonstance affreuse +dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous +faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisĂ©e, reste immobile +un instant; l'intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral commanda; la voix de la nĂ©cessitĂ© couvrit +les cris, des malheureux blessĂ©s, et l'on marcha. Nous n'avions Ă +choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation +extrĂŞme avait, tellement rapprochĂ© tous les intĂ©rĂŞts, que l'armĂ©e +n'Ă©tait plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait +nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie lĂ©gère, commandĂ©e +par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de cĂ©lĂ©ritĂ©; +et tandis, qu'elle dĂ©monte en courant quelques canons des Mamelouks, +nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnĂ©e; cette cavalerie Ă +l'instant s'Ă©tonne, s'Ă©branle, se replie, s'Ă©loigne, et disparaĂ®t comme +une vapeur; cette masse dĂ©cuple de forces s'Ă©vanouit, et nous laisse +sans ennemis. + +Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus Ă©clatante, +de rĂ©sultat moins prĂ©vu; c'Ă©tait un rĂŞve dont il ne restait qu'un +souvenir de terreur: pour la reprĂ©senter j'en fis deux dessins. + +L'avantage rĂ©el que nous obtĂ®nmes Ă la bataille de Sediman fut de +dĂ©tacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter +parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner Ă ces derniers notre +manière de combattre; malgrĂ© la disproportion du nombre, la position +dĂ©savantageuse oĂą nous nous Ă©tions trouvĂ©s, malgrĂ© les circonstances +qui avaient favorisĂ© leurs armes, et qui avaient dĂ» faire croire Ă +notre destruction totale, le rĂ©sultat du combat n'avait Ă©tĂ© pour eux +que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espĂ©ra plus +d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses +attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens +de le vaincre; nous fumes rĂ©duits Ă poursuivre un ennemi rapide et +lĂ©ger, qui, dans son inquiète prĂ©caution, ne nous laissait ni repos ni +sĂ©curitĂ©. Notre manière de guerroyer allait ĂŞtre la mĂŞme que celle +d'Antoine chez les Parthes: les lĂ©gions romaines renversant les +bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de rĂ©sistance que +l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, Ă©puisĂ©es de pertes +journalières, fatiguĂ©es de victoires, elles tinrent Ă fortune de sortir +du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjuguĂ©, +venait le lendemain d'une dĂ©faite harceler avec une audace toujours +renaissante ceux Ă qui la veille il avait abandonnĂ© un champ de +bataille toujours inutile au vainqueur. + +La chaleur des jours, la fraĂ®cheur des nuits dans cette saison, avaient +affligĂ© l'armĂ©e d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est +inĂ©vitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont +suivies de bivouacs dans lesquels l'humiditĂ© de l'air rĂ©percute la +transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou +les yeux ou les entrailles. + +Desaix, pressĂ© de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la +province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante +hommes Ă FaĂŻoum, et part pour rĂ©duire les villages que Mourat-bey avait +soulevĂ©s. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un +nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y +Ă©taient restĂ©s malades. + +Le gĂ©nĂ©ral Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de +l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de +valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir +fait un massacre Ă©pouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute +l'armĂ©e marche sur BĂ©nĂ©souef pour disputer Ă Mourat-bey le miri de +cette riche province. + +ArrivĂ© Ă BĂ©nĂ©souef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre +en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il +croyait nĂ©cessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat Ă +combattre. Redoutant les dĂ©lices de la capitale, je restai Ă BĂ©nĂ©souef; +quelque peu pittoresque qu'il fĂ»t, j'en fis le dessin. + + + + + _VallĂ©e des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures + sur le Cours du Nil_. + + +Sur la rive gauche du Nil, vis-Ă -vis de BĂ©nĂ©souef, la chaĂ®ne arabique +s'abaisse, s'Ă©loigne, et forme la vallĂ©e de l'Araba ou des Chariots, +terminĂ©e par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux +patriarches des CĂ©nobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs +de la secte monastique, les crĂ©ateurs de ce système contemplatif, si +inutile Ă l'humanitĂ©, et si longtemps respectĂ© par les peuples trompĂ©s. +Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints +ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit, +dit-on, le Mont SinaĂŻ au-delĂ de la Mer Rouge. L'embouchure de cette +vallĂ©e du cĂ´tĂ© du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande +Ă©troite sur le bord du fleuve est seule cultivĂ©e: au-delĂ de cette +bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dĂ©vorĂ©s par le +sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dĂ©vastation +journalière, produite par l'empiètement continuel du dĂ©sert sur le sol +inondĂ©. + +Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux +pieds leurs toits, de rencontrer les sommitĂ©s de leurs minarets, de +penser que lĂ Ă©taient des champs cultivĂ©s, qu'ici croissaient des +arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu; +autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages +muets sont comme les morts dont les cadavres Ă©pouvantent. + +Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le +dĂ©signaient par l'entrĂ©e mystĂ©rieuse de Typhon dans le lit de sa +belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un dĂ©sert aussi +affreux que les dĂ©serts qui l'avoisinent; et ce grand Ă©vĂ©nement +arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans +quelques-unes des vallĂ©es qui le bordent que dans le lit oĂą il coule +maintenant, et qu'il Ă©lève tous les jours. Cette idĂ©e qui paraĂ®t +d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux. +L'Ă©lĂ©vation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal +artificiel, qui aurait dĂ©jĂ laissĂ© le FaĂŻoum sous les eaux, si le +calife Jusef n'eĂ»t pas Ă©levĂ© des digues sur les anciennes, et creusĂ© un +canal d'embranchement au-dessous de BĂ©nĂ©souef, pour rendre au fleuve +une partie des eaux que le dĂ©bordement verse chaque annĂ©e dans ce vaste +bassin. Sans les chaussĂ©es faites pour arrĂŞter l'inondation, les +grandes crues ne feraient bientĂ´t qu'un grand lac de toute cette +province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une +inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassĂ© les +digues d'Hilaon, il y eut Ă craindre que toute la province ne restât +sous les eaux, ou que le Nil ne reprĂ®t une route qu'il est presque +Ă©vident qu'il a dĂ©jĂ tenue dans des siècles bien reculĂ©s. C'est donc +pour remĂ©dier Ă cet inconvĂ©nient qu'on a fabriquĂ© près d'Hilaon une +digue graduĂ©e, oĂą, dès que l'inondation est arrivĂ©e Ă la hauteur qui +arrose cette province sans la submerger, il y a une dĂ©charge qui en +partage la masse, en fait entrer la quantitĂ© nĂ©cessaire pour arroser le +FaĂŻoum, fait dĂ©river le surplus, et la force Ă revenir au fleuve par +d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système, +on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont +nous avons connaissance, tout le Delta n'Ă©tait qu'un grand golfe dans +lequel entraient les eaux de la MĂ©diterranĂ©e; que le Nil passait Ă +l'ouverture de la vallĂ©e qui entre dans le FaĂŻoum; que par le fleuve +sans eau il allait former le MarĂ©otis, qui en Ă©tait l'embouchure dans +la mer, ainsi que le lac Madier l'Ă©tait de la bouche Canopite, et que +les lacs de BĂ©rĂ©los et de MenzalĂ©h le sont encore des bouches +SĂ©bĂ©nitique, Mendeisienne, Tanitique, et PĂ©lusiaque; que le lac +Bahr-BelamĂ© ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce +fleuve, dans lequel on trouve en pĂ©trification d'irrĂ©vocables +tĂ©moignages de dĂ©bordement, de vĂ©gĂ©tations, et de travaux humains, qui +attestent que ce sol a Ă©tĂ© exhaussĂ© par le cours du fleuve, et par +cette perpĂ©tuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de +l'ouest Ă l'est; que le Nil, Ă une certaine Ă©poque, trouvant plus de +pente au nord qu'au nord-ouest, oĂą il coulait, s'est prĂ©cipitĂ© dans le +golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formĂ© d'abord des marais, +et puis enfin le Delta. Il rĂ©sulterait de lĂ que les premiers travaux +des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac +Bathen et la première digue, n'ont Ă©tĂ© faits d'abord que pour retenir +une partie des eaux du dĂ©bordement, pour en arroser la province +d'ArsinoĂ©, qui menaçait de devenir stĂ©rile, et que, dans un temps +postĂ©rieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et +ne pouvant plus arroser le FaĂŻoum, on a Ă©tĂ© obligĂ© de prendre le fleuve +de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom +du calife qui aura fait cette grande opĂ©ration; mais en mĂŞme temps, +craignant que dans les grandes inondations le FaĂŻoum ne fĂ»t inondĂ© sans +retour, ce prince aura Ă©levĂ© tout d'un temps de nouvelles digues sur +les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les +deux canaux de Bouche et de ZaoyĂ©, pour faire rentrer dans le fleuve le +superflu des eaux. + +Les observations sur les nivellements et sur les travaux des Égyptiens +aux diverses Ă©poques, des plans et des cartes exacts, seront peut-ĂŞtre +quelque jour le rĂ©sultat d'une possession tranquille: ils Ă©tabliront +des certitudes Ă la place des systèmes; ils feront connaĂ®tre Ă quel +degrĂ© les Égyptiens se sont de tout temps occupĂ©s du rĂ©gime des eaux et +combien mĂŞme, dans les siècles d'ignorance, ils ont encore dans cette +partie conservĂ© d'intelligence. Après cela, si le Nil continue Ă +appuyer sur sa droite, Ă grossir, comme il fait dĂ©jĂ , la branche de +Damiette aux dĂ©pens de celle de Rosette; s'il abandonne cette dernière +comme il a dĂ©jĂ fait de celle du fleuve sans eau, et ensuite de celle +de Canope; s'il laisse enfin le lac de BĂ©rĂ©los pour se jeter tout +entier dans celui de MenzalĂ©h, ou former de nouvelles branches et de +nouveaux lacs Ă la partie orientale de PĂ©luse; si la nature enfin, +toujours plus forte que tout ce qu'on peut lui opposer, a condamnĂ© le +Delta Ă devenir un sol aride, les habitants suivront le Nil dans sa +marche, et trouveront toujours sur ses rives l'abondance qu'entraĂ®nent +partout ses bienfaisantes eaux. + + + + + _Suite de la Description de la Haute Égypte.--BeautĂ©s de la Nature. + Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun_. + + +D'abord après le dĂ©part de Desaix, nous allâmes faire des +reconnaissances, et une tournĂ©e pour la levĂ©e des contributions: nous +visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du FaĂŻoum, Ă une +demi lieue Ă l'ouest de BĂ©nĂ©souef; nous passâmes le canal; et, après +deux heures de marche, nous arrivâmes Ă Davalta, beau village, +c'est-Ă -dire beau paysage; car en Égypte, lorsque la nature est belle, +elle est admirable en dĂ©pit de tout ce que les hommes y ajoutent, et +n'en dĂ©plaise aux dĂ©tracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre +ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie +la nature ici crĂ©e d'elle-mĂŞme des bocages de palmiers, sous lesquels +se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et +le grenadier; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mĂ©lange +de feuillage et de verdure; que lorsque ces bosquets sont entourĂ©s Ă +perte de vue par les champs couverts de doura dĂ©jĂ mĂ»r, de cannes Ă +sucre prĂŞtes Ă ĂŞtre recueillies, de champs de blĂ©s, de lin, et de +trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol Ă mesure que +l'inondation se retire; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a +sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui +annonce dĂ©jĂ l'abondance de l'Ă©tĂ©; il faut bien dire avec ce voyageur +que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement +organisĂ©, et qu'il ne lui manque que des collines ombragĂ©es d'oĂą +couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population +industrieuse, et l'Ă©loignement des BĂ©douins, pour en faire le plus beau +et le meilleur de tous les pays. + +En traversant la riche contrĂ©e que je viens de dĂ©crire, oĂą l'oeil +dĂ©couvre vingt villages Ă la fois, nous arrivâmes Ă Dindyra, oĂą nous +nous arrĂŞtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, situĂ©e Ă l'entrĂ©e +du FaĂŻoum, semble de lĂ une forteresse Ă©levĂ©e pour la commander. +Serait-ce la pyramide de Mendes? Le canal de Bathen, qui y aboutit, +n'est-il pas le Moeris creusĂ© de mains d'hommes, ainsi que le croient +HĂ©rodote et Diodore? car le lac de Birket-ĂŞl-Kerun, qui est le Moeris +de Strabon et de PtolĂ©mĂ©e ne peut jamais ĂŞtre regardĂ© que comme +l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumĂ©s que nous soyons aux travaux +gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils +eussent creusĂ© un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens +et les gĂ©ographes anciens ont dit du lac de Moeris est Ă©quivoque et +obscur: on voit Ă©videmment que ce qu'ils en ont Ă©crit leur a Ă©tĂ© dictĂ© +par ces collèges de prĂŞtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait +leur pays, et qui auront jetĂ© d'autant plus facilement un voile +mystĂ©rieux sur cette province qu'elle Ă©tait Ă©cartĂ©e de la route +ordinaire; et de lĂ sont venus ce lac creusĂ© de trois cents pieds de +profondeur, cette pyramide Ă©levĂ©e au milieu, ce fameux labyrinthe, ce +palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin +tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout +ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, Ă l'aspect +de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est +celui de Bathen, et qui Ă©tait encore sous l'eau de l'inondation +lorsqu'Ă plusieurs reprises nous nous en sommes approchĂ©s; que la +pyramide d'Hilahoun peut ĂŞtre celle de Mendes, qui aurait Ă©tĂ© bâtie Ă +l'extrĂ©mitĂ© de ce canal, qui serait le Moeris; que le lac +Birket-ĂŞl-Kerun n'est qu'un dĂ©pĂ´t d'eau qui a dĂ» toujours exister, et +dont le bassin aura Ă©tĂ© donnĂ© par le mouvement du sol, entretenu et +renouvelĂ© chaque annĂ©e de l'excĂ©dent du dĂ©bordement qui arrose le +FaĂŻoum; les eaux en seront devenues saumâtres Ă l'Ă©poque oĂą le Nil aura +cessĂ© de couler par la vallĂ©e du fleuve sans eau. Les preuves de ce +système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve +prolongĂ© jusqu'Ă la mer, ses dĂ©positions et ses incrustations, la +profondeur du lac, son extension, sa masse appuyĂ©e au nord Ă une chaĂ®ne +escarpĂ©e, qui court de l'est Ă l'ouest, et dĂ©rive au nord-ouest pour +suivre en s'abaissant jusqu'Ă la vallĂ©e du fleuve sans eau; enfin les +lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaĂ®ne au nord de la +pyramide qui ferme l'entrĂ©e de la vallĂ©e, coupĂ©e Ă pic, comme presque +toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore +aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve Ă sec et de ses +destructions. + +Les ruines que l'on trouve près de la ville de FaĂŻoum sont sans doute +celles d'ArsinoĂ©: je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont Ă +la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun; mais on +m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un +portique dĂ©corĂ© de quelques hiĂ©roglyphes. + +La pyramide d'Hilahoun, la plus dĂ©labrĂ©e de toutes les pyramides que +j'aie vues, est aussi celle qui avait Ă©tĂ© bâtie avec le moins de +magnificence; sa construction est composĂ©e de masses de pierres +calcaires, qui servent de noyau Ă un monceau de briques non cuites: +cette frĂŞle construction, ancienne peut-ĂŞtre que les pyramides de +Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est +favorable aux monuments; ce qui serait dĂ©vorĂ© par quelques uns de nos +hivers rĂ©siste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de +siècles. + + + + + _Aventure arrivĂ©e Ă l'Auteur_. + + +Il est des heures malencontreuses oĂą tous les mouvements que l'on fait +sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette +tournĂ©e pour rentrer Ă BĂ©nĂ©souef, le gĂ©nĂ©ral me charge d'aller porter +un ordre Ă la tĂŞte de la colonne: je me mets au galop; un soldat qui +marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne Ă gauche comme je +passais Ă sa droite, et par ce mouvement me prĂ©sente sa baĂŻonnette que +je n'ai plus le temps d'Ă©viter, et dont le coup me soulève de ma selle, +et le contrecoup jette le soldat par terre: voilĂ un savant de moins, +dit-il en tombant; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'Ă©tait +point militaire Ă©tait savant: quelques piastres que j'avais dans la +petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier; +j'en fus quitte pour un habit dĂ©chirĂ©. ArrivĂ© Ă la tĂŞte de la colonne, +j'y trouve l'aide de camp Rapp: nous Ă©tions bien montĂ©s, le pas de nos +chevaux avait devancĂ© l'infanterie; c'Ă©tait Ă la tombĂ©e du jour; plus +on approche du tropique et moins il y a de crĂ©puscule, le soleil +plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscuritĂ© suit +immĂ©diatement ses derniers rayons. Les BĂ©douins infestaient la campagne; +nous apercevons quelques points dans la plaine qui Ă©tait immense; Rapp +me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons +l'espace, et arrivons Ă BĂ©nĂ©souef. Je savais que le parti le plus hardi +Ă©tait celui que prĂ©fĂ©rait mon compagnon: j'accepte le dernier; nous +piquons des deux, et bravons les BĂ©douins, dont c'Ă©tait l'heure de la +chasse: la course Ă©tait longue; nous doublons le mouvement; mon cheval +s'Ă©chauffe, et m'emporte; la nuit arrive, elle Ă©tait noire lorsque je +me trouve sous les retranchements de BĂ©nĂ©souef. Je crois pouvoir tenir +la mĂŞme route que le matin; mon cheval bronche, je le relève d'un coup +d'Ă©peron; il saute un fossĂ© qu'on avait fait dans la journĂ©e, et je me +trouve de l'autre cĂ´tĂ©, le nez contre une palissade, sans pouvoir +avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait criĂ©, je +n'avais pas entendu; elle tire, j'appelle en français; elle me demande +ce que je fais lĂ , me gronde, me renvoie; et voilĂ le maladroit ou le +savant avec un coup de baĂŻonnette, un coup de fusil, querellĂ©, et +ramenĂ© chez lui comme un Ă©colier sorti sans permission de son +collège. + + + + + _Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de + Juseph_. + + +Le 9 DĂ©cembre, le gĂ©nĂ©ral Desaix revint du Caire, amenant douze cents +hommes de cavalerie, six pièces d'artillerie, six djermes armĂ©es et +bastinguĂ©es, et deux Ă trois cents hommes d'infanterie; ce qui faisait +sa division, forte de trois mille hommes d'infanterie, douze cents +chevaux, et huit pièces d'artillerie lĂ©gère: il avait ainsi tout ce +qu'il fallait poursuivre, attaquer, et battre Mourat-bey, s'il voulait +se laisser approcher: nous Ă©tions pleins de courage et d'espoir. +J'Ă©tais peut-ĂŞtre le seul qui dans tout cela n'eĂ»t Ă acquĂ©rir ni gloire +ni grade; mais je ne pouvais me dĂ©fendre de m'enorgueillir de mon +Ă©nergie; mon amour-propre Ă©tait exaltĂ© de marcher avec une armĂ©e toute +brillante de victoires, d'avoir repris mon poste Ă l'avant-garde de +l'expĂ©dition, d'ĂŞtre sorti le premier de Toulon, et de marcher avec +l'espoir d'arriver le premier Ă Syène, enfin de voir mes projets se +rĂ©aliser, et de toucher au but de mon voyage: en effet ce n'Ă©tait que +de lĂ que commençait la partie importante de mon expĂ©dition +particulière; j'allais dĂ©fricher, pour ainsi dire, un pays neuf; +j'allais voir le premier, et voir sans prĂ©jugĂ©; j'allais fouler une +terre couverte de tout temps du voile du mystère, et fermĂ©e depuis deux +mille ans Ă tout EuropĂ©en. Depuis HĂ©rodote jusqu'Ă nous, tous les +voyageurs, sur les pas les uns des autres, ont remontĂ© rapidement le +Nil, n'osant perdre de vue leurs barques, ne s'en Ă©loignant quelques +heures que pour aller avec inquiĂ©tude Ă quelques cent toises visiter +rapidement les objets les plus voisins; ils s'en rapportaient Ă des +rĂ©cits orientaux pour tout ce qui n'est pas sur les bords du fleuve. +EncouragĂ© par l'accueil que me faisait le gĂ©nĂ©ral en chef, secondĂ© par +tous les officiers qui partageaient mon amour pour les arts, je ne +craignais plus que de manquer de temps, de crayons, de papier, et de +talent: j'Ă©tais accoutumĂ© au bivouac, et le biscuit de munition ne +m'Ă©pouvantait pas; Je ne craignais de Mourat-bey que de le voir entrer +dans le dĂ©sert, et nous promener de BĂ©nĂ©souef au FaĂŻoum, et du FaĂŻoum Ă +BĂ©nĂ©souef. + +Enfin nous partĂ®mes de cette ville le 16 dĂ©cembre au soir: le spectacle +du dĂ©part Ă©tait admirable; je regrettai d'ĂŞtre trop occupĂ© pour en +pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'Ă©tendue: tout +respirait la joie et l'espĂ©rance. Ă€ la tombĂ©e du jour, nous fĂ»mes +attristĂ©s par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonnĂ©; +le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons dĂ©sertes, combien de +tels objets apportent d'idĂ©es mĂ©lancoliques! c'est la tyrannie qui +commence cette affreuse dĂ©population, qu'achèvent le dĂ©sespoir et le +crime. Lorsque le maĂ®tre d'un village a exigĂ© tout ce que le pays peut +donner, que la misère des habitants est encore troublĂ©e par de +nouvelles demandes, rĂ©duits au dĂ©sespoir, ils opposent la force Ă la +force; dès lors, en Ă©tat de guerre, on leur court sus; et si, en se +dĂ©fendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs +tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie, +et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayĂ©s de +la sociĂ©tĂ©, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans +leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent +de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y +reparaissent plus que momentanĂ©ment pour Ă©pouvanter ceux, qui +pourraient vouloir leur succĂ©der. C'est ainsi que ces villages, devenus +l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines, +silence et dĂ©solation. + +Nous arrivâmes Ă El-Beranqah Ă une heure de nuit; nous en partĂ®mes dès +la pointe du jour; nous vĂ®nmes dĂ©jeuner Ă BĂ©bĂ©, village considĂ©rable, +qui n'a rien de particulier que de possĂ©der le poignet de Saint George, +relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaĂ®ne +arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert +sur sa rive. + +Ă€ Miniel-Guidi, nous fumes retardĂ©s par des accidents arrivĂ©s aux +trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprĂ®mes +lĂ que les Mamelouks Ă©taient Ă Fechneh. Pendant que nous attendions +assis Ă l'ombre, on amena au gĂ©nĂ©ral Desaix un criminel. On criait, +«C'est un voleur; il a volĂ© des fusils aux volontaires, on l'a pris sur +le fait»; et nous vĂ®mes paraĂ®tre un enfant de douze ans, beau comme un +ange, blessĂ© au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure +sans Ă©motion: il se prĂ©senta d'un air naĂŻf et confiant au gĂ©nĂ©ral, +qu'il reconnut aussitĂ´t pour son juge. Ă” puissance de la grâce naĂŻve! +pas un assistant n'avait conservĂ© de colère. On lui demanda qui lui +avait dit de voler ces fusils: _Personne_; qui l'avait portĂ© Ă ce vol: +_Il ne savait, le fort_; s'il avait des parents: _Une mère, seulement, +bien pauvre et aveugle_; le gĂ©nĂ©ral lui dit que s'il avouait qui +l'avait envoyĂ©, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait Ă se taire, +il allait ĂŞtre puni comme il le mĂ©ritait: _Je vous l'ai dit, personne +ne m'a envoyĂ©, Dieu seul m'a inspirĂ©_; puis mettant son bonnet aux +pieds du gĂ©nĂ©ral: _VoilĂ ma tĂŞte, faites-la couper_. Religion fatale, +oĂą des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'hĂ©roĂŻsme +et la scĂ©lĂ©ratesse! Pauvre petit malheureux! dit le gĂ©nĂ©ral; qu'on le +renvoie. Il vit que son arrĂŞt Ă©tait prononcĂ©; il regarda le gĂ©nĂ©ral, +celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre, +il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au +fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène. +C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaĂ®tre la morale des +nations; c'est par des anecdotes, plutĂ´t que par des discussions, que +l'on peut dĂ©velopper l'influence des religions et des lois sur les +peuples. + +Ă€ cette scène touchante succĂ©da un Ă©vĂ©nement Ă©trange, de la pluie! elle +nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et +le premier parfum du printemps au 17 DĂ©cembre. Quelques moments après +on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient Ă deux lieues +de lĂ avec une armĂ©e de paysans: dès lors allĂ©gresse; bataille pour le +soir ou au plus tard pour le lendemain. Ă€ l'approche de Fechneh nous +dĂ©couvrĂ®mes un dĂ©tachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher Ă la +demi portĂ©e du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps Ă©tait +Ă Saste-ElsayĂ©nĂ©, Ă une lieue plus loin; les canons se faisaient +attendre, leur marche Ă©tait Ă chaque instant arrĂŞtĂ©e par les canaux; et, +malgrĂ© la volontĂ© du gĂ©nĂ©ral de joindre l'ennemi, et de l'attaquer +avant mĂŞme que l'ordre de bataille fĂ»t complet, nous ne pĂ»mes arriver Ă +Saste qu'Ă la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en +Ă©taient sortis. Ă€ Saste, nous sĂ»mes qu'ils avaient appris notre marche +Ă la moitiĂ© de la journĂ©e, dans le moment oĂą les habitants dĂ©battaient +leurs intĂ©rĂŞts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et +dès lors ils ne pensèrent plus qu'Ă charger leurs chameaux, nous +nommant _flĂ©au de Dieu_, envoyĂ© pour les punir de leurs fautes; et en +vĂ©ritĂ© ils auraient pu employer des expressions moins pieuses. + +Ils allumèrent des feux qui furent bientĂ´t Ă©teints. Nous partĂ®mes le 18 +Ă la pointe du jour; ils nous avaient prĂ©cĂ©dĂ©s de deux heures, et +avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en +s'Ă©loignant du Nil, entre le Bar Juseph et le dĂ©sert, abandonnant le +pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversĂ©e, je ne +trouvai point ce canal droit comme il est tracĂ© sur toutes les cartes: +un nivellement gĂ©nĂ©ral pourrait seul faire connaĂ®tre le système et le +rĂ©gime des arrosements, et ce qui appartient Ă la nature ou aux travaux +des hommes dans cette partie intĂ©ressante de l'Égypte. Vers le soir, +nous traversâmes Ă guĂ© le canal de Juseph, qui Ă cet endroit paraĂ®t +n'ĂŞtre que la partie la plus basse de la vallĂ©e, le rĂ©ceptacle de +l'Ă©coulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se +manifeste nulle part. Le secret sĂ»r tout cela est rĂ©servĂ© Ă une grande +opĂ©ration faite en temps de paix, qui pourra dĂ©terminer ce qu'il y +aurait Ă faire pour recouvrer les avantages nĂ©gligĂ©s ou perdus de ce +mystĂ©rieux canal. Ce travail important aurait Ă©tĂ© celui du gĂ©nĂ©ral +Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au +bien de tous, si la mort n'eĂ»t enlevĂ© dans sa personne un ami tendre au +gĂ©nĂ©ral en chef, un bienfaiteur Ă l'Égypte entière. + +Au simple examen de ces nivellements, je serais portĂ© Ă croire que +cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussĂ©s +du Nil, et qu'après l'inondation gĂ©nĂ©rale le refoulement des eaux les +fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute +Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans +cette rĂ©gion ni vallĂ©es ni canaux pour s'Ă©couler après l'inondation, +cette grande masse pĂ©nètre l'Ă©paisseur du sol vĂ©gĂ©table, rencontre une +couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son +dĂ©croissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne +serait-ce pas Ă cette mĂŞme opĂ©ration de la nature que l'on doit les +oasis? + +Nous vĂ®mes des outardes; elles Ă©taient plus petites que celles d'Europe, +ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents. +Nous nous approchâmes du dĂ©sert, _qui marchait Ă nous_; car, comme +l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit +sans cesse l'Égypte. Les montagnes Ă©taient encore Ă deux lieues, et +nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les dĂ©serts et les +terres cultivĂ©es. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que +les Mamelouks en Ă©taient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des +nouvelles Ă Paris d'un quartier Ă l'autre, on en fait aussi dans une +division de l'avant-garde au grand corps; mais comme Ă l'armĂ©e il n'est +jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci +pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vĂ®nmes +coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers. + +Le 19, Ă la pointe du jour, nous nous mĂ®mes en route avec le constant +espoir de joindre l'ennemi; nous apprĂ®mes qu'il avait marchĂ© toute la +nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait Ă chaque +instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils +avaient encore pour eux le dĂ©sert, au milieu duquel ils dĂ©fiaient notre +ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientĂ´t nos chevaux de traits +furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route Ă Benesech, oĂą +heureusement pour moi on fut obligĂ© de faire halte. + + + + + _Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du + DĂ©sert.--Pillage d'Elsack_. + + +Benesech fut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du +trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son +ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des +colonnes en marbre dans les mosquĂ©es, et enfin une colonne debout, avec +son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce +fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le dĂ©sir de dessiner, +surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait +prendre les devants: ce n'Ă©tait pas sans quelque danger que j'Ă©tais +arrivĂ© seul une demi-heure avant la division; mais rester après eĂ»t Ă©tĂ© +plus pĂ©rilleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir Ă cheval +et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne +debout qui soit restĂ©e de son ancienne splendeur: de ce point on +aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au +lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un +sentiment mĂ©lancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourĂ©e d'une +plaine fertile, Ă©loignĂ©e de deux lieues de la chaĂ®ne libyque, a disparu +sous le sable; l'ancien Benesech, au-delĂ d'Oxyrinchus, a disparu aussi +sous le sable; la nouvelle ville est obligĂ©e de fuir ce flĂ©au en lui +abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se +retrancher au-delĂ du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la +menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour +consoler vos yeux des horreurs du dĂ©sert; du dĂ©sert! nom terrible Ă qui +l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont +la surface ne vous prĂ©sente si elle est unie qu'une tâche pĂ©nible Ă +parcourir, oĂą la colline ne vous cache ou ne vous dĂ©couvre que la +dĂ©crĂ©pitude et la dĂ©composition, oĂą le silence de la non-existence +règne seul sur l'immensitĂ©. C'est pour cela sans doute que les Turcs +vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le dĂ©sert, c'est la +mort et le nĂ©ant. + +FatiguĂ© de dessiner, je me livrais, me croyant seul, Ă toute la +mĂ©lancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la +mĂŞme attitude que moi, pĂ©nĂ©trĂ© des mĂŞmes sensations: + +«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature? +rien n'y reçoit la vie; tout semble ĂŞtre lĂ pour attrister ou +Ă©pouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment +les trois parties du monde, a manquĂ© tout Ă coup d'un Ă©lĂ©ment +lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment +faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutĂ´t, lui +dis-je, la dĂ©crĂ©pitude de la partie du monde la plus anciennement +habitĂ©e? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a +rĂ©duite en cet Ă©tat? Dans ce dĂ©sert il y a des vallĂ©es, des bois +pĂ©trifiĂ©s; il y a donc eu des rivières, des forĂŞts; ces dernières +auront Ă©tĂ© dĂ©truites; dès lors plus de rosĂ©e, plus de brouillards, plus +de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.» + +Nous trouvâmes dans les mosquĂ©es de Benesech une quantitĂ© de colonnes +de diffĂ©rents marbres, qui sont sans doute les dĂ©pouilles de l'antique +Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens. + +Nous nous remĂ®mes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie +ressemble Ă la Marne: après une lieue, nous vĂ®mes une explosion +considĂ©rable dont nous n'entendĂ®mes pas le bruit; nous pensâmes que +c'Ă©tait un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sĂ»mes que +c'Ă©tait une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un +quart d'heure après nous nous saisĂ®mes d'un convoi de huit cents +moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir; +enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journĂ©e. +Nous arrivâmes Ă Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du +pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien +dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'Ă©taient sauvĂ©s dans +les champs: on leur dit de revenir; ils nous rĂ©pondirent froidement: +Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs dĂ©serts ne sont-ils pas +pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien Ă rĂ©pondre Ă cette +phrase laconique. + + + + + _Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh_. + + +Le lendemain 20 n'offrit rien de très intĂ©ressant. Nous trouvâmes le +lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de +l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous Ă©claircira +l'histoire tĂ©nĂ©breuse de ses irrigations tant anciennes que modernes; +avant cette opĂ©ration tous les raisonnements seraient tĂ©mĂ©raires, et +les assertions illusoires. Nous vĂ®nmes coucher Ă Tata, grand village, +habitĂ© par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey, +laissant Ă notre disposition une belle maison, et des matelas sur +lesquels nous passâmes une nuit dĂ©licieuse: nous pouvions si rarement +dormir avec quelque commoditĂ©! + +Le lendemain, 21 DĂ©cembre, nous traversâmes des champs de pois et de +fèves dĂ©jĂ en grains, et d'orge en fleur. + +Ă€ midi, nous arrivâmes Ă Mynyeh, grande et jolie ville, oĂą il y avait +autrefois un temple Ă Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de +belles colonnes de granit dans la grande mosquĂ©e, colonnes bien +fuselĂ©es, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple +d'Anubis? je ne sais; mais elles Ă©taient sĂ»rement d'un temps postĂ©rieur +Ă celles des temples de la haute antiquitĂ© Ă©gyptienne que j'ai vus dans +la suite de mon voyage. + +Les Mamelouks Ă©taient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manquĂ© +d'ĂŞtre surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après; +ils avaient Ă©tĂ© obligĂ©s d'abandonner cinq bâtiments armĂ©s de dix pièces +de canon, et d'un mortier Ă bombe; ils en avaient enterrĂ© deux autres: +plusieurs dĂ©serteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre. + +Mynyeh Ă©tait la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue; +d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situĂ©es, et le Nil +coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin. + +De Mynyeh Ă Come-ĂŞl-Caser, oĂą nous couchâmes, la campagne est plus +abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues, +et les villages si nombreux et si rapprochĂ©s, qu'au milieu de la plaine +j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'Ă©taient point attristĂ©s +par des monticules de dĂ©combres, mais tellement plantĂ©s d'arbres +touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont +transmis des habitations des Ă®les de la Mer Pacifique. + + + + + _Achmounin.--Portique d'Hermopolis_. + + +Le lendemain, Ă onze heures, nous nous trouvâmes entre AntinoĂ« et +Hermopolis. Je n'Ă©tais pas très curieux de visiter AntinoĂ«; j'avais vu +des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne +pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brĂ»lais +d'aller Ă Hermopolis, oĂą je savais qu'il y avait un portique cĂ©lèbre; +aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons +prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons Ă Achmounin, +pendant que l'infanterie se rendra Ă Melaui. + +En approchant de l'Ă©minence sur laquelle est bâti le portique, je le +vis se dessiner sur l'horizon, et dĂ©ployer des formes gigantesques: +nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientĂ´t après, Ă travers des +montagnes de dĂ©bris, nous atteignĂ®mes Ă ce beau monument, reste de la +plus haute antiquitĂ©. + +Je soupirais de bonheur: c'Ă©tait, pour ainsi dire, le premier produit +de toutes les avances que j'avais faites; c'Ă©tait le premier fruit de +mes travaux; en exceptant les pyramides, c'Ă©tait le premier monument +qui fĂ»t pour moi un type de l'antique architecture Ă©gyptienne, les +premières pierres qui eussent conservĂ© leur première destination, qui, +sans mĂ©lange et altĂ©ration m'attendissent lĂ depuis quatre mille ans +pour me donner une idĂ©e immense des arts et de leur perfection dans +cette contrĂ©e. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau, +et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil Ă©difice, croirait +qu'il y a un grand intervalle entre lui et les ĂŞtres qui l'ont +construit: sans avoir aucune idĂ©e de l'architecture, il dirait: Ceci +est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les +Égyptiens qui ont inventĂ© et perfectionnĂ© un si grand et si bel art? +c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus +douter dès le premier instant que j'aperçus cet Ă©difice, c'est que les +Grecs n'avaient rien inventĂ© et rien fait d'un plus grand caractère. La +première idĂ©e qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais +quitter ce grand objet, c'est que mes moments Ă©taient comptĂ©s, et que +le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que +j'Ă©prouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de +l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main Ă l'oeuvre, je +n'osais m'Ă©loigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je +ne me mis Ă l'ouvrage qu'en dĂ©sirant bien sincèrement qu'un autre plus +heureux que moi pĂ»t faire un jour ce que j'allais Ă©baucher. + +Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il +rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants, +les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur +masse quelque chose d'imposant qui arrĂŞte la critique: ici on n'ose +adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beautĂ© des +lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements, +qui font richesse de près, sans nuire Ă la simplicitĂ© qui produit le +grand. Le nombre immense des hiĂ©roglyphes qui couvrent toutes les +parties de cet Ă©difice, non seulement n'ont point de relief, mais ne +coupent aucune ligne, disparaissent Ă vingt pas, et laissent Ă +l'architecture toute sa gravitĂ©. La gravure, plus que la description, +donnera une idĂ©e prĂ©cise de ce qui est conservĂ© de cet Ă©difice; +l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les +dimensions que j'ai pu m'en procurer. + +Parmi les monticules, Ă deux cents toises du portique, on voit Ă demi +enfouis d'Ă©normes quartiers de pierres, et des substructions, qui +paraissent ĂŞtre celles d'un Ă©difice auquel appartenaient des colonnes +de granit, enfouies, et qu'Ă peine on distingue Ă la superficie du sol: +plus loin, toujours sur les dĂ©combres de la grande Hermopolis, est +bâtie une mosquĂ©e, oĂą il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de +mĂ©diocre grandeur, et toutes retouchĂ©es par les Arabes; ensuite vient +le gros village d'Achmounin, peuplĂ© d'environ cinq mille habitants, +pour lesquels nous fĂ»mes une curiositĂ© aussi Ă©trange que leur temple +l'avait Ă©tĂ© pour nous. + +Nous vĂ®nmes coucher Ă Melaui, Ă une demi lieue de chemin d'Achmounin. +Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez dĂ©jĂ Hermopolis, +après m'avoir fatiguĂ© de longues descriptions de monuments, et vous +passez rapidement quand vous pourriez m'intĂ©resser; qui vous presse? +qui vous inquiète? n'ĂŞtes-vous pas avec un gĂ©nĂ©ral instruit qui aime +les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est +vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le +sort du voyageur: le gĂ©nĂ©ral, très bien intentionnĂ©, mais dont la +curiositĂ© est bientĂ´t satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures +que trois cents hommes sont Ă cheval, il faut que je les loge, il faut +qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela +d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-ĂŞtre bien faim, +qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze Ă seize heures par jour Ă +cheval, que le dĂ©sert a dĂ©chirĂ© ses paupières, et que ses yeux brĂ»lants +et douloureux ne voient plus qu'Ă travers d'un voile de sang. + + + + + _Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--BĂ©nĂ©adi. + Siouth.--Tombeaux de Licopolis_. + + +Melaui est plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en +sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison +de Mamelouks qui serait facile Ă fortifier. + +Nous Ă©tions rentrĂ©s tard; j'avais perdu du temps Ă parcourir la ville +et Ă aller chercher mon quartier: j'Ă©tais logĂ© hors les murs, et devant +une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriĂ©taire, aisĂ©, +Ă©tait assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le +gĂ©nĂ©ral Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi; +il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tentĂ©. Ă€ peine +endormi, je suis rĂ©veillĂ© par une agitation que je prends pour une +fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque +minute, passant de l'effroi d'une maladie grave Ă l'affaissement de la +lassitude; prĂŞt Ă m'Ă©vanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, Ă +moitiĂ© endormi, Je suis bien mal; je lui rĂ©ponds, Je n'en puis plus: ce +dialogue nous rĂ©veille tout Ă fait; nous nous levons, nous sortons de +la chambre, et, Ă la clartĂ© de la lune, nous nous trouvons rouges, +enflĂ©s, mĂ©connaissables; nous ne savions que penser de notre Ă©tat, +lorsque, bien Ă©veillĂ©s, nous nous apercevons que nous sommes devenus la +proie de toutes sortes d'animaux immondes. + +Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels +le propriĂ©taire se rĂ©serve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a +de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent +d'insectes dĂ©vorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journĂ©e; +la duretĂ© de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hĂ´te, +qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien Ă notre +fuite. Nous nous dĂ©barrassâmes comme nous pĂ»mes des plus affamĂ©s de nos +convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille +hospitalitĂ©. + +Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils Ă©taient toujours Ă +quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils +dĂ©vastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre +nous. Vers le soir nous vĂ®mes arriver une dĂ©putation avec des drapeaux +en signe d'alliance; c'Ă©taient des ChrĂ©tiens auxquels ils avaient +demandĂ© une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant +pu les leur donner, ils avaient tuĂ© soixante des leurs; un tel procĂ©dĂ© +ayant irritĂ© les ChrĂ©tiens, ils avaient de leur cĂ´tĂ© tuĂ© huit Mamelouks, +dont ils nous proposaient de nous apporter les tĂŞtes: ils parlaient +tous Ă la fois, rĂ©pĂ©taient cent fois les mĂŞmes expressions; mais +heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de +luzerne, ce qui offrit un rafraĂ®chissement Ă la dĂ©putation, qui se mit +Ă manger de l'herbe comme d'un mets dĂ©licieux dont on craint de perdre +l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi Ă +dessiner un dĂ©putĂ© comme il venait d'interrompre sa harangue. + +Nous vĂ®nmes coucher Ă Elgansanier, oĂą nous fĂ»mes assez bien logĂ©s dans +un tombeau de santon. + +Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les +Mamelouks Ă©taient Ă BĂ©nĂ©adi, oĂą nous courĂ»mes les chercher. ÉlectrisĂ© +par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois +qu'il Ă©tait question de Mamelouks, sans rĂ©flĂ©chir que j'Ă©tais lĂ sans +animositĂ© ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais +dĂ©gradĂ© les antiquitĂ©s, je n'avais rien Ă leur reprocher; que, si la +terre que nous foulions leur Ă©tait mal acquise, ce n'Ă©tait pas Ă nous Ă +le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession +Ă©tablissaient leurs droits: mais les apprĂŞts d'une bataille prĂ©sentent +tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les +rĂ©sultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent, +qu'ils laissent peu de place aux rĂ©flexions morales; il n'est plus +alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intĂ©rĂŞt, qu'on +veut gagner quand on joue. + +Nous arrivâmes Ă BĂ©nĂ©adi, et notre espĂ©rance fut encore déçue cette +fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa +dans le dĂ©sert. BĂ©nĂ©adi est un riche village d'une demi lieue de long, +avantageusement situĂ© pour le commerce des caravanes de Darfour; +possĂ©dant un territoire abondant, sa population a toujours Ă©tĂ© assez +nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et +ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait +temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales +qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait Ă des +conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces +procĂ©dĂ©s sous les dehors de la cordialitĂ©. EntourĂ©s d'arabes dont ils +ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils +peuvent par consĂ©quent disposer, les habitants de BĂ©nĂ©adi ont une +influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un +gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous +reconduisirent au-delĂ de leur territoire, sans que nous fussions +tentĂ©s ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vĂ®nmes +coucher Ă Benisanet. + +Le 25, avant d'arriver Ă Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une +Ă©cluse, et une levĂ©e pour retenir les eaux du Nil après l'inondation; +ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques, +sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la +distribution des eaux dans la Haute Égypte Ă©tait faite avec plus +d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples. + +Siouth est une grande ville bien peuplĂ©e, sur l'emplacement, suivant +toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du +Loup dans un pays oĂą il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du +nord? Ă©tait-ce un culte empruntĂ© des Grecs? et les Latins, qui nous ont +transmis cette dĂ©nomination dans des siècles oĂą l'on s'occupait peu de +l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune diffĂ©rence entre le chacal +et le loup? On ne trouve point d'antiquitĂ©s dans la ville; mais la +chaĂ®ne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande +quantitĂ© de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle +n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous Ă©tions arrivĂ©s +Ă une heure après-midi; il y eut des vivres Ă prendre pour l'armĂ©e, des +malades Ă envoyer Ă l'ambulance, des barques et des provisions, que les +Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on +rĂ©solut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth +moderne, Ă une demi lieue de la chaĂ®ne libyque. + +Je courus bien vite la visiter; j'Ă©tais si envieux de toucher Ă une +montagne Ă©gyptienne! J'en voyais deux chaĂ®nes depuis le Caire sans +avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle +que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formĂ©e de couches +horizontales, et rĂ©gulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres, +plus ou moins blanches, entrecoupĂ©es de gros cailloux mamelonnĂ©s et +concentriques, qui semblent ĂŞtre les noyaux ou les ossements de cette +longue chaĂ®ne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction +totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de +l'air salin qui pĂ©nètre chaque partie de la surface de la pierre +calcaire, la dĂ©compose, et la fait, pour ainsi dire, couler en +ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis +sont roulĂ©s par les vents, et de proche en proche, changent les +villages et les champs fertiles en de tristes dĂ©serts. Les rochers sont +Ă près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie +maison du kiachef qui gĂ©rait pour Soliman bey. Les rochers sont creusĂ©s +par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, dĂ©corĂ©s avec plus ou +moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute +sur l'antique proximitĂ© d'une grande ville: je dessinai un des +principaux de ces monuments, et le plan intĂ©rieur. Tous les parvis +intĂ©rieurs de ces grottes sont couverts d'hiĂ©roglyphes; il faudrait des +mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des annĂ©es +pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par +la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employĂ© +d'ornements, dans leur architecture, tous les mĂ©andres, les +enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici +exĂ©cutĂ© avec un goĂ»t, une dĂ©licatesse exquise. Si une telle excavation +est une seule et mĂŞme opĂ©ration, comme la rĂ©gularitĂ© de son plan +semblerait l'indiquer, c'Ă©tait une grande entreprise que la fabrication +d'un tombeau: mais il est Ă croire qu'il servait Ă perpĂ©tuitĂ© Ă toute +une famille, Ă une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte +aux morts: car, si l'on n'eĂ»t jamais pensĂ© Ă rentrer dans ces monuments, +Ă quoi eussent servi ces dĂ©corations si recherchĂ©es, ces inscriptions +qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? Ă€ +diverses Ă©poques ou fĂŞtes de l'annĂ©e, chaque fois qu'on y ajoutait +quelques nouvelles sĂ©pultures, il s'y cĂ©lĂ©brait sans doute quelques +_fonctions_ funèbres oĂą la magnificence des cĂ©rĂ©monies Ă©tait jointe Ă +la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les +richesses des dĂ©corations de l'intĂ©rieur sont d'un contraste frappant +avec la simplicitĂ© de l'extĂ©rieur, qui est la roche toute brute, ainsi +qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une +avec un simple salon, qui servait Ă une innombrable quantitĂ© de +sĂ©pultures prises en ordre dans les roches; elle avait Ă©tĂ© toute +fouillĂ©e pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques +fragments, comme du linge, des mains, des tĂŞtes, des os Ă©pais. Outre +ces principales grottes, il y en a une telle quantitĂ© de petites, que +la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin, +au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavitĂ©s +sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a Ă©tĂ© +habitĂ©e par de pieux solitaires; Ă travers les rochers, dans ces vastes +retraites, ils joignaient Ă l'austère aspect du dĂ©sert, celui d'un +fleuve qui dans son cours majestueux rĂ©pandait l'abondance sur ses +rives. C'Ă©tait l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles, +richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives: +la nature muette imitait le silence auquel ils s'Ă©taient condamnĂ©s; la +splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sĂ©vĂ©ritĂ© +une Ă©ternelle admiration; le rĂ©veil du jour n'est point rĂ©joui par les +cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne +cĂ©lèbre le retour du soleil; l'alouette, qui Ă©gaie, anime nos guĂ©rets, +dans ces climats brĂ»lants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses +amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer +que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte +du cĂ©nobite semble avoir Ă©tĂ© placĂ©e ici par l'ordre et le choix de Dieu +mĂŞme; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste +et stupĂ©faite mĂ©ditation sur cette Providence, distributrice Ă©ternelle +d'Ă©ternels bienfaits. + +De petites niches, des revĂŞtissements en stuc, et quelques peintures en +rouge, reprĂ©sentant des croix, des inscriptions, que je crus ĂŞtre en +langue Copte, sont les tĂ©moignages et les seuls restes de l'habitation +de ces austères cĂ©nobites dans ces austères cellules. Dans la saison oĂą +nous les vĂ®mes, rien n'Ă©tait comparable Ă la verdure de toutes les +teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait +s'Ă©tendre: entraĂ®nĂ© par la curiositĂ©, j'avais tant fait de chemin que +je ne pouvais plus me rendre au quartier. + +La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armĂ©e. +Le lendemain nous nous mĂ®mes en marche avant le jour: tous nos guides +s'Ă©taient attachĂ©s Ă la mĂŞme division; et, laissant errer la nĂ´tre Ă +l'aventure, nous passâmes une partie de la matinĂ©e Ă nous chercher avec +inquiĂ©tude, et Ă nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les +sinuositĂ©s du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte, +et aussi considĂ©rable que pourrait l'ĂŞtre un bras du Nil; il partage +avec ce fleuve le diamètre de la vallĂ©e, qui dans cette journĂ©e ne me +parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivĂ©e avec plus de soin et +d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracĂ© +des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait +d'excellents et d'Ă©ternels dans un climat oĂą il ne pleut ni ne gèle. Ă€ +toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit +monument hospitalier pour donner Ă boire au passant et Ă son cheval: je +dessinai un des plus considĂ©rables de ces petits Ă©tablissements +philanthropiques, aussi agrĂ©ables qu'utiles, qui caractĂ©risent la +charitĂ© arabe. Vers le milieu de la journĂ©e, nous nous rapprochâmes du +dĂ©sert, oĂą je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui +ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et +qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'Ă +quinze; son fruit ligneux est attachĂ© par groupe Ă l'extrĂ©mitĂ© des +branches principales, d'oĂą partent les touffes qui forment le feuillage +de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf; +sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa +saveur est mielleuse, et approche du goĂ»t du pain d'Ă©pice; sous cette +enveloppe est une Ă©corce dure, filandreuse comme celle du coco, Ă qui +il ressemble plus qu'Ă tout autre fruit; mais il manque absolument de +cette partie ligneuse et fine; sa partie gĂ©latineuse est sans saveur: +elle devient d'une grande duretĂ©; on en fait des grains de chapelets +qui prennent la teinture et le poli. + +Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'Ă sa forme et ses habitudes +je dois ranger dans la classe des _gobe-mouches_; il prenait Ă chaque +instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce Ă l'apathie +des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment +rien, mais ne dĂ©rangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est +verte, claire, et brillante; la tĂŞte dorĂ©e, ainsi que le dessus des +ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a Ă la queue, une plume +d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une +petite mĂ©sange. + +Un peu plus loin, je vis dans le dĂ©sert des hirondelles d'un gris clair +comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'Ă©migrent pas, ou +vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe +de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs. + +Après treize heures de marche, nous vĂ®nmes coucher Ă Gamerissiem, +malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent +bientĂ´t comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit, +malgrĂ© leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous +le prĂ©texte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont +ils n'avaient pas besoin: volĂ©s, dĂ©shonorĂ©s, poussĂ©s Ă bout, les +habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les +dĂ©fendre, et les patrouilles, attaquĂ©es par les habitants furieux, les +tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ă” guerre, que +tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens +hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes dĂ©tails! + +Le 27, nous suivĂ®mes le dĂ©sert, qui Ă©tait bordĂ© par une suite de +villages. MalgrĂ© le froid que nous Ă©prouvions la nuit, la chaleur du +jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous +approchions du tropique; l'orge Ă©tait mĂ»re; le blĂ© en grain, et les +melon, plantĂ©s en plein champ, Ă©taient dĂ©jĂ en fleurs. Nous vĂ®nmes +bivouaquer dans un bois près de Narcette. + + + + + _Le Couvent Blanc.--PtolĂ©maĂŻs_. + + +Le 28, nous traversâmes un dĂ©sert, et vĂ®nmes aboutir Ă un couvent Copte, +auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brĂ»lait +encore; ce qui m'empĂŞcha d'y entrer: mais on en connaĂ®tra les dĂ©tails +par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui +n'est Ă©loignĂ© de l'autre que de vingt minutes de marche, situĂ© de mĂŞme +sous la montagne, et de mĂŞme au bord du dĂ©sert; on appelle le premier +le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent +Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce +dernier avait Ă©tĂ© brĂ»lĂ© aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant, +avaient laissĂ© la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver +les dĂ©bris. + +On attribue l'Ă©rection de cet Ă©difice Ă Ste.-HĂ©lène; ce qui est +probable Ă en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près +de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit +attestent son ancienne existence. Ă€ l'aspect de ces monuments on doit +penser que si c'est Ste.-HĂ©lène qui les a fait construire, l'empereur +Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes Ă sa +disposition; le couvent n'Ă©tant point, comme l'Ă©glise, construit de +manière Ă pouvoir se clore et se dĂ©fendre aura sans doute Ă©tĂ© brĂ»lĂ© ou +dĂ©truit dans quelques circonstances pareilles Ă celle dont nous venions +d'ĂŞtre les tĂ©moins: la construction de cette Ă©glise est telle encore +qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur +les murailles on s'y dĂ©fendrait très bien contre les Arabes, et mĂŞme +contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu +opposer que la patience, la rĂ©signation, leur saintetĂ©, et surtout leur +misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvĂ©s; dans +celle-ci, les Mamelouks s'Ă©taient vengĂ©s sur des Catholiques des maux +qu'ils Ă©prouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient rĂ©parer par +un aussi injuste moyen les malheurs dont nous Ă©tions la cause! Nous +aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon +qui rĂ©sultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les +insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever +ces dĂ©bris de la misère, et ces restes de la dĂ©vastation dont nous +Ă©tions la cause. + +Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logĂ©s dans +la galerie latĂ©rale de l'Ă©glise, si l'on peut appeler des logements les +petites huttes qu'ils se sont fabriquĂ©es sous ces portiques fastueux; +c'est la misère dans le palais de l'orgueil. + +Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de +haillons, et Ă peine revenus de l'agonie qu'ils avaient Ă©prouvĂ©e la +veille. Pour avoir une idĂ©e de la vie, du caractère, et des moyens de +subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a Ă©crit le gĂ©nĂ©ral +AndrĂ©ossi dans l'excellent mĂ©moire qu'il a donnĂ© sur les lacs de Natron, +et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire; +cet exact et judicieux observateur y a dĂ©crit les besoins de ces moines, +leur Ă©tat de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur +existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpĂ©tuent +ces Ă©tablissements. + +Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut +possible, deux vues. L'une est dessinĂ©e du couvent Rouge au couvent +Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces +deux monastères appuyĂ©s contre le dĂ©sert, et ayant la vue d'une riche +campagne arrosĂ©e par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idĂ©e de +l'architecture de ces Ă©difices du quatrième siècle, par consĂ©quent +postĂ©rieurs de vingt siècles aux grands monuments Ă©gyptiens, et dont la +gravitĂ© du style, la corniche et les portes rappellent absolument le +genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles +lignes, exceptĂ© dans la partie du choeur, oĂą l'on reconnaĂ®t la +dĂ©cadence du bon goĂ»t. Nous allâmes bivouaquer Ă Bonnasse-Boura. + +Le 29, nous revĂ®nmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de +bataille oĂą, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks, +Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et oĂą ce dernier, avec cinq mille +Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille +Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme +intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en +expliqua les dĂ©tails; il nous dĂ©montrait avec quelle supĂ©rioritĂ© de +talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profitĂ©; ce mĂŞme +Mourat-bey devait rugir de colère d'ĂŞtre obligĂ© de repasser sur le mĂŞme +sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous +raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraĂ®nĂ©s par l'intĂ©rĂŞt +de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous +arrivait tous les jours, devancĂ© l'armĂ©e d'une demi lieue. Je disais en +plaisantant Ă Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans +l'histoire qu'on lui eĂ»t coupĂ© le cou dans une rencontre de cinq Ă six +mamelouks, et que pour mon compte je serais dĂ©solĂ© de laisser ma tĂŞte +derrière quelques buissons, oĂą elle serait oubliĂ©e: en ce moment nous +dĂ©passions Minchie; l'adjudant ClĂ©ment vint dire au gĂ©nĂ©rai qu'il y +avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis +six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des Ă©quipages; +ils allèrent se mettre Ă une portĂ©e de fusil, et nous observaient: +rĂ©trograder eĂ»t Ă©tĂ© se faire enlever: le pays Ă©tait couvert: Desaix +prit le parti de faire bonne contenance, de paraĂ®tre prendre des +dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement +sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous +mĂ®mes quelques fossĂ©s entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du +temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint +nous dire que Mourat nous attendait devant GirgĂ©; nous entendĂ®mes de +grands cris, nous vĂ®mes s'Ă©lever des nuages de poussière; Desaix crut +avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze +jours: je fus envoyĂ© pour faire avancer la colonne d'infanterie; +j'aperçus, en passant au galop, un revĂŞtissement antique sur le bord du +Nil, et des rampes Ă gradins descendant dans deux bassins: Ă©taient-ce +les ruines de PtolĂ©maĂŻs?.... On tira un coup de canon pour faire +rejoindre la cavalerie qui avait couchĂ© Ă une lieue de nous; après une +demi-heure, nous nous trouvâmes en Ă©tat de dĂ©fense ou d'attaque: nous +marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les +Mamelouks eux-mĂŞmes disparurent; et nous arrivâmes Ă GirgĂ© sans avoir +joint les ennemis. + +Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur +dit au pauvre voyageur, harassĂ©, poursuivi, affamĂ©, en butte Ă toutes +les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis, +PtolĂ©maĂŻs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'ĂŞtes-vous allĂ© faire lĂ , +si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour +vous porter, une armĂ©e pour vous protĂ©ger, un interprète pour +questionner? n'avez-vous pas pensĂ© que je vous honorerais de ma +confiance?--Ă€ la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que +nous sommes entourĂ©s d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement +ils m'auraient enlevĂ©, pillĂ©, tuĂ©, si je m'Ă©tais avisĂ© d'aller Ă cent +pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis. + +Ce quai revĂŞtu, que j'ai vu en passant au galop Ă Minchie, c'Ă©tait +PtolĂ©maĂŻs; il n'en reste rien autre chose. + +Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout +neuf pour les recherches, voir ce qu'HĂ©rodote mĂŞme n'a dĂ©crit que sur +des rĂ©cits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner +et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiĂ©tĂ©, sans oser perdre le Nil et +leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnĂ©s tour Ă +tour et sous toutes sortes de prĂ©textes par les reis, par leur +interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnĂ©s des +leurs, volĂ©s des autres, suspects comme sorciers, tourmentĂ©s pour les +trĂ©sors qu'ils devaient avoir trouvĂ©s ou pour ceux qu'ils allaient +chercher, obligĂ©s en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les +environnaient, et qui Ă©taient toujours près de se soulever, et +d'attenter Ă l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'Ă attenter Ă la +personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas +transmettre tous les dĂ©tails que l'on pourrait dĂ©sirer sur ce pays si +curieux, mais si dangereux Ă observer. + +Grâce Ă la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter +le sort de la guerre, nous irons encore Ă sa poursuite, et nous +entrerons enfin dans, la terre promise. + + + + + _GirgĂ©.--Notices sur le Darfour, et Tombout_. + + +GirgĂ©, oĂą nous arrivâmes Ă deux heures après-midi, est la capitale de +la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable; +elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth, +et moins jolie que toutes les trois: le nom de GirgĂ© ou DgirdgĂ© lui +vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dĂ©diĂ© +Ă St. Georges, qui se prononce _Gerge_ en langue du pays; le couvent +existe encore, et nous y trouvâmes des moines europĂ©ens. Le Nil vient +heurter contre les constructions de GirgĂ©, et en dĂ©molit journellement +une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour +les barques: cette ville n'est donc intĂ©ressante que par sa position Ă +une distance Ă©gale du Caire et de Syene, et par la richesse de son +territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles Ă un très bas prix; +le pain Ă un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons Ă +trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce +pauvretĂ©? non, c'Ă©tait abondance; car, après un sĂ©jour de trois +semaines, oĂą plus de cinq mille personnes avaient augmentĂ© la +consommation et rĂ©pandu de l'argent, tout Ă©tait encore au mĂŞme prix. + +Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de +biscuit: on s'Ă©tablit, on fit construire des fours, prĂ©parer une +caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi +j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraĂ®chir mes yeux, qui +menaçaient de cesser tout Ă fait le service. Je n'avais le secours +d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un +cheikh oĂą je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je +mangeai de ce premier jusqu'Ă l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon +sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre. + +Le 3 DĂ©cembre, nous apprĂ®mes que des paysans, sĂ©duits par les Mamelouks, +se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer Ă dos, tandis qu'on +leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois +qu'ils avaient volĂ© une caravane de deux cents marchands qui venaient +de l'Inde par la Mer Rouge, CosseĂŻr, et Qouss; ils se croyaient des +braves: quarante villages insurgĂ©s avaient rassemblĂ© six Ă sept mille +hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille Ă douze cents +leur apprit que leur projet ne valait rien. + +Nous trouvâmes Ă GirgĂ© un prince nubien: il Ă©tait frère du souverain de +Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses +frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar, +avec autant de femmes: des dents d'Ă©lĂ©phants et de la poudre d'or +Ă©taient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les Ă©changer +contre du cafĂ©, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du +sĂ©nĂ©, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui +Ă©tait vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela: +il Ă©tait plus que bronzĂ©; les yeux très beaux et bien enchâssĂ©s; le nez +peu relevĂ©, mais petit; la bouche fort Ă©patĂ©e, mais point plate; les +jambes comme tous les Africains, grĂŞles et arquĂ©es: il nous dit que son +frère Ă©tait alliĂ© du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et +qu'il faisait une guerre perpĂ©tuelle avec ceux du Sennar; il nous dit +que de Darfour Ă Siouth il y avait quarante jours de traversĂ©e, pendant +lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans +des citernes, soit Ă leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de +ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les +rassemblent des frais qu'ils ont Ă faire, et les payer de l'excès de +leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des +captives, et qu'ils les achètent, elles leur coĂ»tent un mauvais fusil; +et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui +pendant un temps de l'annĂ©e; n'ayant point de mot pour nous exprimer +des _glaces_, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui Ă©tait +dure en la prenant dans la main, et qui Ă©chappait des doigts lorsqu'on +l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse +ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions +ne le surprirent point: selon lui, Tombout Ă©tait au Sud-Ouest de son +pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six +mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils +venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre +d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le _Paradis_; enfin la +ville de Tombout Ă©tait sur le bord d'un fleuve qui coulait Ă l'Ouest; +les habitants Ă©taient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de +possĂ©der si peu de temps cet intĂ©ressant voyageur, que nous ne pouvions +cependant pas questionner jusqu'Ă l'indiscrĂ©tion, mais qui n'eĂ»t pas +mieux demandĂ© que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la +gravitĂ© musulmane, et s'exprimant avec Ă©nergie et facilitĂ©. Il nous dit +encore que dans la famille royale la succession Ă©tait Ă©lective, que +c'Ă©taient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les +fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succĂ©der +au trĂ´ne, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eĂ»t produit +la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le +procès-verbal de l'interrogatoire que nous fĂ®mes subir Ă cet Ă©trange +prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses Ă fournir Ă +l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire, +sans nuire au commerce qu'ils avaient Ă faire eux-mĂŞmes, et que nous +les attacherions Ă nos intĂ©rĂŞts par tous leurs besoins, et par +l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce +de l'Inde se ferait de mĂŞme par la Mekke, en prenant cette ville ou +celle de Gosseir pour entrepĂ´t commun, comme Alep l'Ă©tait pour celui +des Ă©tats musulmans malgrĂ© la longueur des marches qu'il fallait faire +de chaque cĂ´tĂ© pour arriver Ă ce point de contact. + + + + + _Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les + Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes_. + + +Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui +portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le +vent avait Ă©tĂ© toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison; +et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dĂ©pĂŞchĂ© divers +exprès pour prendre des informations; les premiers avaient pĂ©ri dans la +traversĂ©e des villages rĂ©voltĂ©s; les autres ne reparaissant plus, notre +belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que +nous prenions peur des Mamelouks, et ce prĂ©jugĂ© Ă©garer de nouveau les +paysans: ils refusaient dĂ©jĂ de payer le miri, et ils disaient pour +raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur. + +Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivĂ©e, le gĂ©nĂ©ral Desaix se +dĂ©termina Ă envoyer sa cavalerie jusqu'Ă Siouth, pour savoir +dĂ©finitivement ce qu'Ă©tait devenu son convoi maritime; on avait envoyĂ© +en avant de GirgĂ© un bataillon Ă Bardis pour chercher des vivres; +l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se +rĂ©pandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour +arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir Ă une bataille: cette +nouvelle Ă©tait confirmĂ©e de toutes parts; et quoique Desaix ne fĂ»t pas +convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher +encore Ă notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le +laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une; +car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le +combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger. + +Un autre flĂ©au dont nous Ă©tions travaillĂ©s, c'Ă©tait une volerie +perpĂ©tuelle, et organisĂ©e de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne +pouvait en dĂ©fendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants +entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des +chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait +surpris qui avaient Ă©tĂ© sacrifiĂ©s au premier mouvement de la rage du +soldat: on espĂ©ra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde +fut doublĂ©e; et le jour mĂŞme on prit deux des forges de l'artillerie: +on saisit les voleurs, qui furent fusillĂ©s. Dans la nuit qui suivit +cette exĂ©cution les chevaux de l'aide de camp du gĂ©nĂ©ral de la +cavalerie furent volĂ©s: le gĂ©nĂ©ral gagea qu'on ne le volerait pas; le +lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait dĂ©moli un mur pour le +surprendre lui-mĂŞme, si le jour ne fĂ»t venu Ă son secours. + +Le 10, nous sĂ»mes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des +villages soumis Ă marcher contre nous, leur donnant rendez-vous Ă +GirgĂ©. Le 11, jour oĂą il devait nous attaquer, plusieurs nous +envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles +au traitĂ©, et nous dĂ©noncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais +la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait +dĂ©concertĂ© leurs projets. + +Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrĂ®mes comme d'un jour +d'hiver assez rude, quoiqu'il eĂ»t Ă©tĂ© un de nos fort beaux jours +d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a comptĂ© +est dĂ©jĂ un mal! je vis cependant dans cette effroyable journĂ©e une +treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font +ici que se durcir, rougir, et sĂ©cher, pendant que le bout de la branche +renouvelle perpĂ©tuellement sa verdure; les pois grimpants font la mĂŞme +chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante +pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres. + +Nous sĂ»mes qu'il Ă©tait arrivĂ© de la Mekke par CosseĂŻr une quantitĂ© +innombrable de fantassins pour se joindre Ă Mourat-bey, et qu'ils +Ă©taient en marche pour venir nous attaquer. + +Le 13, nous apprĂ®mes que notre cavalerie avait rencontrĂ© un +rassemblement Ă Menshieth, avait sabrĂ© mille de ces Ă©garĂ©s, et avait +poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre +position rendait peut-ĂŞtre nĂ©cessaire: cette province, qui, de tout +temps rĂ©voltĂ©e avait la rĂ©putation d'ĂŞtre terrible, avait besoin +d'apprendre que ce n'Ă©tait pas lorsqu'elle se mesurait contre nous; +nous avions d'ailleurs Ă leur cacher que nos moyens Ă©taient petits et +dissĂ©minĂ©s; peut-ĂŞtre fallait-il encore qu'ils nous crĂ»ssent aussi +vindicatifs que clĂ©ments; peut-ĂŞtre enfin, n'ayant pas le temps de les +catĂ©chiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir +sĂ©vèrement ceux qui s'obstinaient Ă ne pas croire que tout ce que nous +faisions n'Ă©tait que pour leur bien. + +Nous nous disposions Ă partir aussitĂ´t que la cavalerie serait de +retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallĂ»t y +renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que +nous Ă©tions obligĂ©s de faire aux habitants des environs, en laissant +subsister cet Ă©tat de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation. + +Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions +rĂ©citer des contes arabes pour dĂ©vorer le temps et tempĂ©rer notre +impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des +interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le +dĂ©bit: ils ont conservĂ© pour les contes la mĂŞme passion que nous leur +connaissons depuis le sultan ShĂ©hĂ©razade des mille et une nuits; et sur +cet article Desaix et moi nous Ă©tions presque des sultans: sa mĂ©moire +prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je +n'Ă©crivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les +rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est +que si les histoires n'Ă©taient pas riches de dĂ©tails vrais et +sentimentaux, mĂ©rite qui semble appartenir particulièrement aux +narrateurs du nord, elles abondaient en Ă©vĂ©nements extraordinaires, en +situations fortes, produites par des passions toujours exaltĂ©es: les +enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les +scènes nocturnes, les mĂ©prises, les trahisons, tout ce qui embrouille +une histoire, et paraĂ®t en rendre le dĂ©nouement impossible, est employĂ© +par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire +finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et +la plus satisfaisante. VoilĂ le mĂ©rite de l'inventeur: il reste encore +au conteur celui de la prĂ©cision et de la dĂ©clamation, auxquelles les +auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la mĂŞme +histoire est faite consĂ©cutivement par plusieurs narrateurs devant les +mĂŞmes auditeurs, avec un Ă©gal intĂ©rĂŞt et un Ă©gal succès; l'un aura +mieux traitĂ© et dĂ©clamĂ© la partie sensible et amoureuse, un autre aura +mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait +rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre +une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les +rĂ©pĂ©titions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de +discussions; les applaudissements sont disputĂ©s, et les talents se +perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande rĂ©putation qui sont chĂ©ris, +et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont +aussi leurs poètes, mĂŞme leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans +les festins; ils en paraissent enchantĂ©s; je les ai entendus; mais +quand leurs chansons ne sont pas apologĂ©tiques, elles perdent sans +doute trop Ă ĂŞtre traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou +jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières +extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du +pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de dĂ©mence qui +m'inspirait de la pitiĂ© et de la rĂ©pugnance: il n'en Ă©tait pas de mĂŞme +des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près +de la nature. + +Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me +laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dĂ©vorait mes yeux; +mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dĂ» compter sur +toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses +opĂ©rations sous tous les rapports, et le laissait dans un dĂ©nuement +affligeant: heureusement les malades et les blessĂ©s Ă©taient peu +nombreux; car les mĂ©decins sans remèdes n'Ă©taient lĂ que pour dire ceux +qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer +aucun; on fit cependant Ă©tablir un hĂ´pital, des fours, un magasin, et +une caserne assez bien fortifiĂ©e pour se dĂ©fendre d'une Ă©meute ou d'une +attaque de paysans, et pouvoir laisser Ă cet Ă©chelon de l'Ă©chelle du +Nil trois cents hommes en sĂ©curitĂ©. + +Ne sachant que faire Ă mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les +bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur Ă l'Ă©lĂ©gante +description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout Ă la +fois le tableau des agrĂ©ments qu'offrent ces bains, et des voluptĂ©s +dont ils sont susceptibles. + +Le 15, il fit assez froid le matin pour dĂ©sirer de se chauffer; mais ce +froid pourtant ressemblait Ă celui qu'on Ă©prouve quelquefois chez nous +au mois de Mai; car en mettant la tĂŞte Ă la fenĂŞtre, j'y vis les +oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le +faire: le soir du mĂŞme jour il tonna, Ă©vĂ©nement très extraordinaire +dans cette contrĂ©e; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une +gĂ©nĂ©ration, par un concours de circonstances peut-ĂŞtre faciles Ă +expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent +dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une rĂ©gion +plus froide, les roule dans la vallĂ©e de l'Égypte, oĂą le sol ardent les +rarĂ©fie, et les rĂ©duit en vapeur; cette vapeur poussĂ©e jusqu'en +Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes Ă©levĂ©es et +froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui, +n'Ă©prouvant qu'un lĂ©ger changement de tempĂ©rature en repassant dans la +vallĂ©e humide du Nil lors de son dĂ©bordement, restent condensĂ©s, et +produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un +instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les +orages, traversant tous les deux des dĂ©serts ardents qui dĂ©vorent les +nuages, ou Ă©lèvent les vapeurs Ă une telle hauteur qu'elles traversent +la vallĂ©e Ă©troite de la Haute Égypte, sans pouvoir Ă©prouver de +dĂ©tonation par l'impression des eaux du fleuve, le phĂ©nomène du +tonnerre devient une chose si Ă©trange pour les habitants de ces +contrĂ©es, que les savants mĂŞme du pays n'imaginent pas de lui attribuer +une cause physique. Le gĂ©nĂ©ral Desaix questionna un homme de loi sur le +tonnerre, il lui rĂ©pondit avec la sĂ©curitĂ© de l'assurance: «On sait +très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit +point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages +de la MĂ©diterranĂ©e en Abyssinie; et, lorsque la mĂ©chancetĂ© des hommes +arrive Ă son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du +reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est Ă sa +disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'oĂą sort l'Ă©clair; mais, +la clĂ©mence de Dieu Ă©tant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte +sa colère ne s'est autrement manifestĂ©e.» On est toujours Ă©merveillĂ© +d'entendre un homme sensĂ©, avec une barbe vĂ©nĂ©rable, faire un conte +aussi puĂ©ril. Desaix voulut lui expliquer diffĂ©remment ce phĂ©nomène; +mais il trouva son explication si infĂ©rieure Ă la sienne qu'il ne prit +pas mĂŞme la peine de l'Ă©couter: au reste, il avait plu tout Ă fait la +nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque +impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus +Ă en parler. + +Le 15, on fit des fours Ă l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit. +J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la +cĂ©lĂ©ritĂ© des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est +industrieux et adroit et que manquant, Ă l'Ă©gal du sauvage, de toute +espèce d'instrument, on doit s'Ă©tonner de ce qu'ils font de leurs +doigts auxquels ils sont rĂ©duits, et de leurs pieds, dont ils +s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualitĂ©, +celle d'ĂŞtre sans prĂ©somption, patients, et de recommencer jusqu'Ă ce +qu'ils aient fait Ă peu près ce que vous dĂ©sirez d'eux. Je ne sais +jusqu'Ă quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons +pas voir sans effroi toutes les qualitĂ©s de soldats qu'ils possèdent; +Ă©minemment sobres, piĂ©tons comme des coureurs, Ă©cuyers comme des +centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est Ă une +population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualitĂ©s +que quatre mille Français isolĂ©s commandaient impĂ©rieusement sur deux +cents lieues de pays; tant l'habitude d'obĂ©ir est une manière d'ĂŞtre +comme celle de commander, jusqu'Ă ce que les uns s'endormant dans +l'abus du pouvoir, les autres soient rĂ©veillĂ©s par le bruit de leur +chaĂ®ne! + +Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivĂ©e des barques, et +nous donna les dĂ©tails d'un combat qu'elle avait eu Ă soutenir contre +quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient rĂ©pandu le bruit qu'ils +nous avaient dĂ©truits; que ce qu'on voyait rĂ©trograder Ă©tait le reste +des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes Ă +cheval, et cinq Ă six mille paysans Ă pied, avaient cru en venir Ă bout; +ils s'Ă©taient portĂ©s en avant de Tata; lorsque la cavalerie les +dĂ©couvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils +avaient cru qu'elle dĂ©clinait le combat, et avaient chargĂ© avec le +dĂ©sordre accoutumĂ©, c'est-Ă -dire quelques braves en avant, le reste au +milieu, frappant toujours et ne parant jamais; Ă la seconde dĂ©charge, +Ă©tonnĂ©s de voir faire Ă la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient +commencĂ© Ă lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et +avoir eu une centaine de blessĂ©s, ils avaient disparu en se dispersant, +et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait Ă©tĂ© +hachĂ©e, et eĂ»t Ă©tĂ© dĂ©truite, si la nuit ne fĂ»t venue Ă son secours. + +Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commoditĂ©s qu'elles nous +apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant +des airs Français, firent une sensation si Ă©trangement voluptueuse pour +GirgĂ©, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilitĂ© +dans notre esprit. C'Ă©tait, hĂ©las! le chant du cygne: mais n'anticipons +pas sur les Ă©vĂ©nements: Ă la guerre il faut jouir du moment, puisque +celui qui suit n'appartient Ă personne. + +Le 21, le prĂŞt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat, +dĂ©jĂ las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller +au-devant du besoin. + +Il y avait vingt-et-un jours que nous n'Ă©tions fatiguĂ©s que de notre +nullitĂ©: je savais que j'Ă©tais près d'Abidus, oĂą OssimanduĂ© avait bâti +un temple, oĂą Memnon avait rĂ©sidĂ©; je tourmentais Desaix pour pousser +une reconnaissance jusqu'Ă El Araba, oĂą chaque jour on me disait qu'il +y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y +conduire moi-mĂŞme; Mourat-bey est Ă deux journĂ©es, il arrivera +après-demain, il y aura bataille, nous dĂ©ferons son armĂ©e, l'autre +après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquitĂ©s, et je vous +aiderai moi-mĂŞme Ă les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand +sa raison n'aurait pas Ă©tĂ© bonne, il aurait bien fallu que je m'en +accommodasse. + +Enfin le 22, nous partĂ®mes de GirgĂ© Ă l'entrĂ©e de la nuit; nous +passâmes vis-Ă -vis les antiquitĂ©s; Desaix n'osait me regarder; Tremblez, +lui dis-je; si je suis tuĂ© demain, mon ombre vous poursuivra, et vous +l'entendrez sans cesse autour de vous vous rĂ©pĂ©ter, El Araba. Il se +souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre +de me donner un dĂ©tachement pour m'y accompagner. + +Nous arrivâmes devant un village; nous ne sĂ»mes que le lendemain qu'il +s'appelait El-Besera, car le soir il n'y avait pas un habitant pour +nous le dire: j'aimais assez trouver les villages dĂ©mĂ©nagĂ©s, pour ne +pas entendre les cris des habitants que l'on Ă©tait forcĂ© de dĂ©pouiller: +il ne restait que des murailles dans les dĂ©mĂ©nagements prĂ©vus; les +portes et les chambranles mĂŞme Ă©taient emportĂ©s, et un village +abandonnĂ© depuis deux heures avait l'air d'ĂŞtre une ruine d'un +siècle. + +Le 23, Ă peine en marche, comme le plus dĂ©soeuvrĂ©, je fus le premier +qui aperçus les Mamelouks; ils marchaient Ă nous sur un front d'une +Ă©tendue immense: nous nous formâmes en trois carrĂ©s, deux d'infanterie +aux ailes, et un de cavalerie au centre, flanquĂ© de huit pièces +d'artillerie aux angles; nous marchions dans cet ordre, en suivant +notre route jusqu'Ă un quart de lieue de Samanhout, village Ă©levĂ©, +contre lequel nous cherchions Ă nous appuyer. Les Mamelouks se +dĂ©veloppant et nous tournant sur trois points, ils commencèrent leur +fusillade et leurs cris avant que nous pensassions Ă tirer le canon. Un +corps de volontaires de la Mecque s'Ă©tait postĂ© dans un ravin, entre le +village et nous, et tirait Ă couvert sur le carrĂ© de la +vingt-et-unième: Desaix envoya un dĂ©tachement d'infanterie pour les +dĂ©loger du fossĂ©, et un dĂ©tachement de cavalerie, qui devait les +poursuivre lorsqu'ils en auraient Ă©tĂ© chassĂ©s. La cavalerie, trop +ardente, attaqua trop tĂ´t et avec dĂ©savantage; un des nĂ´tres fut tuĂ©, +un autre fut blessĂ©; l'aide de camp Rapp reçut un coup, de sabre, et +aurait succombĂ©, si un volontaire n'eĂ»t parĂ© quatre autres coups dont +il Ă©tait menacĂ©; les Mekkains furent cependant repoussĂ©s. + +Des chasseurs furent envoyĂ©s au village pour en dĂ©loger ceux qui +l'occupaient; les Mamelouks se mirent en mouvement pour attaquer notre +gauche, pendant que d'autres longeaient notre droite: ils eurent un +moment favorable pour nous charger; ils hĂ©sitèrent, et ne le +retrouvèrent plus; ils caracolaient autour de nous, faisant briller +leurs armes resplendissantes et manoeuvrer leurs chevaux; ils +dĂ©ployaient tout le faste oriental: mais notre borĂ©ale austĂ©ritĂ© +prĂ©sentent un aspect sĂ©vère qui n'Ă©tait pas moins imposant; le +contraste Ă©tait frappant, le fer semblait braver l'or; la plaine +Ă©tincelait, le spectacle Ă©tait admirable. Notre artillerie tira sur +toutes les faces Ă la fois: ils firent une fausse attaque Ă notre +droite; plusieurs des leurs y pĂ©rirent; un chef, atteint d'un boulet, +Ă©tait tombĂ© trop près de nous pour ĂŞtre secouru des siens; son cheval, +Ă©tonnĂ© de le voir se traĂ®nant, sans l'abandonner, ne se laissait point +approcher; tout brillant d'or, il excitait la cupiditĂ© des tirailleurs, +qui tentaient Ă chaque instant d'aller en faire leur proie; aux prises +avec le sort, traĂ®nĂ© çà et lĂ par son cheval, ce malheureux ne pĂ©rit +qu'après avoir essuyĂ© les horreurs de mille morts. + +D'autres chasseurs avaient Ă©tĂ© envoyĂ©s Ă Samanhout pour en dĂ©loger ceux +qui s'y Ă©taient postĂ©s; ils les eurent bientĂ´t mis en fuite: du nombre +de ces fuyards Ă©tait Mourat, qui s'y Ă©tait mis en rĂ©serve; il prit la +route de Farshiut. Ce mouvement divisa toute l'armĂ©e ennemie: Desaix +saisit cette circonstance, fit marcher sur l'espace qu'elle abandonnait, +et ordonna Ă la cavalerie de charger ceux qui restaient encore sur +notre droite; en un instant, nous les vĂ®mes dans le dĂ©sert gravir une +première rampe de la montagne avec une vĂ©locitĂ© surprenante: nous +pensions qu'arrivĂ©s sur le plateau ils en dĂ©fendraient l'approche aux +nĂ´tres; mais la terreur et le dĂ©sordre Ă©taient dans leurs rangs, ils ne +pensèrent plus qu'Ă se rĂ©unir dans leur fuite; quelques traĂ®neurs +furent tuĂ©s, quelques chameaux furent pris; un petit corps sĂ©parĂ© +s'enfuit par la gauche: le feu finit Ă midi, Ă une heure nous ne vĂ®mes +plus d'ennemis. Nous marchâmes sur Farshiut, que Mourat-bey avait dĂ©jĂ +abandonnĂ©. + +Cette malheureuse ville avait Ă©tĂ© pillĂ©e quelques heures auparavant par +les Mamelouks. Le cheikh Ă©tait un descendant des cheikhs Ammam, +souverains puissants et chĂ©ris dans le SaĂŻd, qui, dans le commencement +de ce siècle, avaient rĂ©gnĂ© avec Ă©quitĂ©, et dĂ©fendu leurs sujets des +vexations des Mamelouks. Ce dernier, battu par Mourat, rĂ©duit Ă un Ă©tat +de faiblesse et de misère, avait vu avec plaisir arriver des vengeurs, +et leur avait prĂ©parĂ© du biscuit: Mourat, battu, obligĂ© de fuir, avant +de quitter Farshiut envoie chercher ce vieux prince, l'accable de +reproches, et, dans sa fureur lui coupe la tĂŞte de sa main. Nous +arrivons, nous achevons de piller les magasins; on bat la gĂ©nĂ©rale pour +empĂŞcher ce dĂ©sordre; il aurait fallu punir toute l'armĂ©e: on allait +ordonner une marche forcĂ©e; et, pour Ă©viter les regards de reproche des +habitants, nous partons Ă minuit. + +L'obscuritĂ© Ă©tait affreuse, et le froid assez vif pour ĂŞtre obligĂ©s +d'allumer du feu toutes les fois que l'artillerie nous arrĂŞtait; +abritĂ©s contre le mur d'une maison auprès d'un de ces feux, nous nous +chauffions, Desaix, ses aides de camp, et moi, lorsque tout Ă coup nous +recevons une fusillade par-dessus le mur: c'Ă©taient encore des +volontaires de la Mecque, car nous Ă©tions destinĂ©s Ă en rencontrer +partout; ils Ă©taient vingt, on en tua huit; les autres se sauvèrent Ă +la faveur des tĂ©nèbres. Ces volontaires, qui se prĂ©tendaient nobles, +portaient un turban vert, comme descendants de la race d'Hali; ces +chevaliers, Ă -peu-près vagabonds, volant les caravanes sur la cĂ´te de +Gidda, et poussĂ©s d'un beau zèle, profitaient de la saison morte pour +venir attaquer une nation EuropĂ©enne qu'ils croyaient couverte d'or, et +avaient bien voulu venir Ă leurs risques et fortune pour butiner sur +nous. + +ArmĂ©s de trois javelots, d'une pique, d'un poignard, de deux pistolets +et d'une carabine, ils attaquaient avec audace, rĂ©sistaient avec +opiniâtretĂ©; et, quoique mortellement frappĂ©s, semblaient ne pouvoir +cesser de vivre: lors de cette dernière surprise, j'en vis un combattre +encore, et blesser deux des nĂ´tres qui le tenaient clouĂ© contre un mur +avec leurs baĂŻonnettes. + +Nous arrivâmes Ă une heure de soleil Ă Haw; les Mamelouks venaient d'en +partir: une partie des beys Ă©taient entrĂ©s dans le dĂ©sert avec les +chameaux pour arriver par cette route en un jour et demi Ă Esnèh; les +autres avaient suivi le Nil, route par laquelle il en faut quatre. + +Haw, ou l'ancienne Diospolis-Parva, est dans une belle position +militaire: elle ne conserve aucune antiquitĂ©. + +Nous fĂ®mes halte Ă Haw, et nous en partĂ®mes une heure avant la nuit, +qui, comme nous l'avions appris la veille, devait ĂŞtre sombre, et +rendre pĂ©rilleuse la marche de notre artillerie. Mais la conquĂŞte de +l'Égypte, qui avait Ă©tĂ© commencĂ©e si brillamment par la bataille des +pyramides, aurait fini de mĂŞme par la bataille de Thèbes, s'il eĂ»t Ă©tĂ© +possible de l'obtenir de notre _Fabius_ Mourat-bey. Que de marches +forcĂ©es nous a coĂ»tĂ©es le rĂŞve de cette bataille! mais, Desaix n'Ă©tait +point l'enfant gâtĂ© de la fortune, et son Ă©toile Ă©tait nĂ©buleuse: +l'expĂ©rience ne pouvait le convaincre de notre insuffisance pour gagner +de vitesse l'ennemi que nous poursuivions; il ne voulait rien entendre +de ce qui pouvait affaiblir ses espĂ©rances. L'artillerie Ă©tait trop +lourde, l'infanterie trop lente, la grosse cavalerie trop pesante; la +cavalerie lĂ©gère aurait Ă peine secondĂ© sa volontĂ©; et je suis sĂ»r +qu'il gĂ©missait de n'ĂŞtre pas simple capitaine, pour aller, dans sa +bouillante ardeur, avec sa compagnie attaquer et combattre Mourat-bey: +enfin nous partĂ®mes, et, après avoir Ă©tĂ© Ă©clairĂ©s de la fausse lueur +d'une aurore borĂ©ale, et avoir attendu la lune jusqu'Ă dix heures et +demie, nous arrivâmes Ă onze heures Ă un grand village, dont je n'ai +jamais su le nom, et oĂą, malheureusement pour lui et au grand prĂ©judice +de ses habitants, nos soldats s'Ă©garèrent... + +Le 25, nous partĂ®mes Ă la première pointe du jour. La langue de terre +cultivĂ©e se resserrait peu Ă peu Ă la rive gauche, oĂą nous Ă©tions, et +s'augmentait en mĂŞme proportion Ă l'autre rive. + +Enfin nous entrâmes dans le dĂ©sert; nous y vĂ®mes d'assez près une bĂŞte +sauvage, qu'Ă sa grosseur et Ă forme remarquable nous jugeâmes tous +ĂŞtre une hyène; nous courĂ»mes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne +put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de +Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le hĂ©ros me rĂ©pondit avec +humeur: cette dĂ©faveur ne dura qu'un moment; bientĂ´t, rappelĂ© Ă son +naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour +les arts, il se montra leur ami, et peut-ĂŞtre plus ardent que moi. DouĂ© +d'une dĂ©licatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni +l'amour de tout ce qui est aimable Ă une violente passion pour la +gloire, et Ă un nombre de connaissances acquises, les moyens et la +volontĂ© d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner; +on trouvait en lui une curiositĂ© active qui rendait sa sociĂ©tĂ© +toujours agrĂ©able, sa conversation continuellement intĂ©ressante. + + + + + _Tintyra_. + + +Nous arrivâmes Ă Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit +temple Ă gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si +mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'ĂŞtre que les ruines +d'une mosquĂ©e. En me retournant Ă droite, je trouvai enfouie dans les +plus tristes dĂ©combres une porte construite de masses Ă©normes couvertes +d'hiĂ©roglyphes; Ă travers de cette porte j'aperçus le temple. Je +voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation +que j'Ă©prouvai. J'Ă©tais trop Ă©tonnĂ© pour juger; tout ce que j'avais vu +jusqu'alors en architecture ne pouvait servir Ă rĂ©gler ici mon +admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir +par excellence celui d'un temple. Tout encombrĂ© qu'il Ă©tait, le +sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve; +et, sans partialitĂ© pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa Ă toute +l'armĂ©e. + +Avant d'entrer dans aucun dĂ©tail, tâchons de faire connaĂ®tre par les +plans et les vues l'Ă©tendue et l'ordonnance de cet Ă©difice, son Ă©tat +actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayĂ© par mes dessins de donner +une idĂ©e gĂ©nĂ©rale de la situation de la ville antique, de l'emplacement +qu'elle occupait, et de la situation respective des Ă©difices, de leur +Ă©tat actuel, et de la richesse de leurs dĂ©tails. Ces monuments Ă©taient +situĂ©s sur le bord du dĂ©sert, sur le dernier plateau de la chaĂ®ne +Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, Ă une lieue de +son lit. + +Rien de plus simple et de mieux calculĂ© que le peu de lignes qui +composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien empruntĂ© des +autres, ils n'ont ajoutĂ© aucun ornement Ă©tranger, aucune superfluitĂ© Ă +ce qui Ă©tait dictĂ© par la nĂ©cessitĂ©: ordonnance et simplicitĂ© ont Ă©tĂ© +leurs principes; et ils ont Ă©levĂ© ces principes jusqu'Ă la sublimitĂ©: +parvenus Ă ce point, ils ont mis une telle importance Ă ne pas +l'altĂ©rer, que, bien qu'ils aient surchargĂ© leurs Ă©difices de +bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques, +aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectĂ©es; +elles semblent sacrĂ©es; tout ce qui est ornement, richesse, +somptuositĂ© de près, disparaĂ®t de loin pour ne laisser voir que le +principe, qui est toujours grand et toujours dictĂ© par une raison +puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des +plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de +toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la +soliditĂ©; ils l'ont adoptĂ© pour tout ce qui porte, estimant sans doute +que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer +l'architecture, et que c'en est une beautĂ© constituante. Chez eux +l'idĂ©e de l'immortalitĂ© de Dieu est prĂ©sentĂ©e par l'Ă©ternitĂ© de son +temple; leurs ornements, toujours raisonnĂ©s, toujours d'accord, +toujours significatifs, prouvent Ă©galement des principes sĂ»rs, un goĂ»t +fondĂ© sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous +n'aurions pas acquis la conviction du degrĂ© Ă©minent oĂą ils Ă©taient +parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans +l'Ă©tat oĂą nous l'avons trouvĂ©e, nous aurait donnĂ© l'idĂ©e de +l'anciennetĂ© de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa +gravitĂ©. + +Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce +que j'Ă©prouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus ĂŞtre, +j'Ă©tais rĂ©ellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que +d'Ă©poques se prĂ©sentèrent Ă mon imagination, Ă la vue d'un tel Ă©difice! +que de siècles il a fallu pour amener une nation crĂ©atrice Ă de pareils +rĂ©sultats, Ă ce degrĂ© de perfection et de sublimitĂ© dans les arts! +combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et +ramener l'homme sur le mĂŞme sol Ă l'Ă©tat de nature oĂą nous l'avons +trouvĂ©! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du +temps plus prononcĂ©s et mieux suivis. Quelle constante puissance, +quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluitĂ© de moyens dans le +gouvernement qui peut faire Ă©lever un tel Ă©difice, et qui trouve dans +la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exĂ©cuter, de le +dĂ©corer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et Ă l'esprit! +jamais d'une manière plus rapprochĂ©e le travail des hommes ne me les +avait prĂ©sentĂ©s si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les +Égyptiens me parurent des gĂ©ants. + +J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main Ă l'oeuvre; +je sentais que, ne pouvant m'Ă©lever Ă la hauteur de ce que j'admirais, +j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais +Ă©tĂ© environnĂ© de tant d'objets propres Ă exalter mon imagination. Ces +monuments, qui imprimaient le respect dĂ» au sanctuaire de la divinitĂ©, +Ă©taient les livres ouverts oĂą la science Ă©tait dĂ©veloppĂ©e, oĂą la morale +Ă©tait dictĂ©e, oĂą les arts utiles Ă©taient professĂ©s; tout parlait, tout +Ă©tait animĂ©, et toujours dans le mĂŞme esprit. L'embrasure des portes, +les angles, le retour le plus secret, prĂ©sentaient encore une leçon, un +prĂ©cepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus +lĂ©ger sur le membre d'architecture le plus grave dĂ©ployait d'une +manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait Ă exprimer. +La peinture ajoutait encore un charme Ă la sculpture et Ă +l'architecture, et produisait tout Ă la fois une richesse agrĂ©able, qui +ne nuisait ni Ă la simplicitĂ© ni Ă la gravitĂ© de l'ensemble. La +peinture en Égypte n'Ă©tait encore qu'un ornement de plus; suivant toute +apparence, elle n'Ă©tait point un art particulier: la sculpture Ă©tait +emblĂ©matique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture Ă©tait +donc l'art par excellence, dictĂ© par l'utilitĂ©; elle pourrait donc Ă +elle seule lever le doute, sinon sur la primogĂ©niture, au moins sur la +supĂ©rioritĂ© de l'architecture des Égyptiens comparĂ©e Ă celle des +Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle +est devenue le principe de tout ce que nous avons admirĂ© depuis, de +tout ce que nous avons cru ĂŞtre exclusivement de l'architecture, les +trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut +donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que +l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire +qu'elle en est le type. + +Je fus frappĂ© de la beautĂ© de la porte qui fermait le sanctuaire du +temple; tout ce que l'architecture a ajoutĂ© depuis d'ornements Ă ce +genre de dĂ©coration n'a fait qu'en rapetisser le style. + +Je ne devais pas espĂ©rer de rien trouver en Égypte de plus complet, de +plus parfait que Tintyra; j'Ă©tais agitĂ© de la multiplicitĂ© des objets, +Ă©merveillĂ© de leur nouveautĂ©, tourmentĂ© de la crainte de ne pas les +revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planĂ©taires, des +zodiaques, des planisphères cĂ©lestes, prĂ©sentĂ©s dans une ordonnance +pleine de goĂ»t; j'avais vu que les murailles Ă©taient couvertes de la +reprĂ©sentation des rites de leur culte, de leurs procĂ©dĂ©s dans +l'agriculture et les arts, de leurs prĂ©ceptes moraux et religieux; que +l'ĂŠtre suprĂŞme, le premier principe, Ă©tait partout reprĂ©sentĂ© par les +emblèmes de ses qualitĂ©s: tout Ă©tait Ă©galement important Ă rassembler; +et je n'avais que quelques heures pour observer, pour rĂ©flĂ©chir, pour +dessiner ce qui avait coĂ»tĂ© des siècles Ă concevoir, Ă construire, Ă +dĂ©corer. Notre impatience française Ă©tait Ă©pouvantĂ©e de la constante +volontĂ© du peuple qui avait exĂ©cutĂ© ces monuments: partout mĂŞme Ă©galitĂ© +de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces +Ă©difices n'Ă©taient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils Ă©taient +construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de +prĂŞtres, et par des artistes auxquels il Ă©tait imposĂ© des règles +invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques +perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle Ă©galitĂ© dans +toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir Ă©tĂ© sculptĂ©s de la mĂŞme +main; rien de mieux, rien de plus mal; point de nĂ©gligence, point +d'Ă©lans Ă part d'un gĂ©nie plus distinguĂ©; l'ensemble et l'harmonie +rĂ©gnaient partout. L'art de la sculpture, enchaĂ®nĂ© Ă l'architecture, +Ă©tait circonscrit dans le principe, dans la mĂ©thode, dans le mode: une +figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose +pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne +devait se permettre aucune altĂ©ration qui aurait pu en changer le vrai +sens: il en Ă©tait de ces figures comme de nos cartes Ă jouer, dont nous +avons respectĂ© les imperfections, pour ne rien Ă´ter Ă la facilitĂ© avec +laquelle nous les savons reconnaĂ®tre. La perfection qu'ils ont donnĂ©e Ă +leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idĂ©e du style, dont ils ont +indiquĂ© le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand, +et un système qui tendait au grave et au beau idĂ©al, comme nous en +avions dĂ©jĂ la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on +retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple. + +Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres +nations, ils ont copiĂ© leur propre nature, qui Ă©tait plus gracieuse que +belle. Celle des femmes ressemble encore Ă la figure des jolies femmes +d'aujourd'hui: de la rondeur, de la voluptĂ©; le nez petit; les yeux +longs, peu ouverts, et relevĂ©s Ă l'angle extĂ©rieur, comme tous les +peuples dont cet organe est fatiguĂ© par l'ardeur du soleil ou la +blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les +lèvres bordĂ©es, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le +caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-ĂŞtre le +principe. + +Les hiĂ©roglyphes, exĂ©cutĂ©s de trois manières, sont aussi de trois +genres, et peuvent avoir aussi trois Ă©poques: par l'examen des +diffĂ©rents Ă©difices que j'ai Ă©tĂ© dans le cas d'observer, j'ai pu juger +que ceux qui devaient ĂŞtre les plus anciens n'ont qu'un simple contour, +creusĂ© sans relief, et très profondĂ©ment; les seconds, ceux qui font le +moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes, +qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont Ă Tintyra d'une +exĂ©cution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en +relief au fond du contour creusĂ©. Ă€ travers les figures qui composent +les tableaux, il y a de petits hiĂ©roglyphes, qui paraissent n'ĂŞtre que +l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiĂ©es, +sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce +d'Ă©criture _cursive_, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture. + +Un quatrième genre semblait ĂŞtre consacrĂ© Ă l'ornement; nous l'avons +appelĂ© improprement, et je ne sais pourquoi, _Arabesque_: adoptĂ© par +les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le +quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis +par eux comme une dĂ©coration fantastique, dont le goĂ»t Ă©tait tout le +mĂ©rite. Chez les Égyptiens, employĂ© avec le mĂŞme goĂ»t, chaque objet +avait un sens ou une moralitĂ©, dĂ©corait en mĂŞme temps les frises, les +corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvĂ© Ă +Tintyra des reprĂ©sentations, de pĂ©ristyles de temples en cariatides, +exĂ©cutĂ©es en peinture aux bains de Titus, copiĂ©es par RaphaĂ«l, et que +nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les +Égyptiens nous en ont donnĂ© les premiers modèles. Le crayon Ă la main, +je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intĂ©rĂŞt de +l'autre, toujours attirĂ©, toujours arrachĂ©, il me manquait des yeux, +des mains, et une tĂŞte assez vaste pour voir, dessiner, et mettre +quelque ordre Ă tout ce dont j'Ă©tais frappĂ©. J'avais honte des dessins +insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des +souvenirs des sensations que je venais d'Ă©prouver; je craignais que +Tintyra ne m'Ă©chappât pour toujours, et mes regrets Ă©galaient mes +jouissances. Je venais de dĂ©couvrir dans un petit appartement un +planisphère cĂ©leste, lorsque les derniers rayons du jour me firent +apercevoir que j'Ă©tais seul avec le constamment bon et complaisant +gĂ©nĂ©ral Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu +m'abandonner dans un lieu si dĂ©sert. + +Nous rattrapâmes au galop la division, dĂ©jĂ Ă Dindera, Ă trois quarts +de lieue de Tintyra, oĂą nous vĂ®nmes coucher: sans ordre donnĂ©, sans +ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'Ă©tait dĂ©tournĂ© de la route, +avait accouru Ă Tintyra, et spontanĂ©ment l'armĂ©e y Ă©tait restĂ©e le +reste de la journĂ©e. Quelle journĂ©e! qu'on est heureux d'avoir tout +bravĂ© pour obtenir de telles jouissances! + +Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et +d'un goĂ»t dĂ©licat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en +Égypte, trompĂ© sur tout; j'ai toujours Ă©tĂ© mĂ©lancolique et malade: +Tintyra m'a guĂ©ri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payĂ© de toutes mes +fatigues; quoi qu'il puisse en ĂŞtre pour moi de la suite de cette +expĂ©dition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les +souvenirs que me laissera Ă©ternellement cette journĂ©e.» + + + + + _Crocodiles_. + + +Le 26, une nature nouvelle se dĂ©veloppa sous nos yeux: des +palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des +tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et +cependant des terres qui avaient Ă©tĂ© inondĂ©es, et qui Ă©taient restĂ©es +incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait +suffire Ă leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de +leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait +des crocodiles: nous Ă©tions dans la partie du Nil qu'ils habitent; +devant nous Ă©taient des Ă®les basses de sable, comme celles oĂą ils se +montrent; nous vĂ®mes quelque chose de long et brun Ă travers nombre de +canards; c'Ă©tait un crocodile; il avait quinze Ă dix-huit pieds; il +dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau, +et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit +rentrer, il en ressortit de mĂŞme: je lui trouvai le ventre beaucoup +plus gros que ceux des animaux de mĂŞme espèce que j'avais vus +empaillĂ©s. + +Nous apprĂ®mes qu'une partie des Mamelouks avait passĂ© Ă la rive droite +du fleuve, et que l'autre suivait la route d'EsnĂ© et de Syène. Desaix +fit partir sa cavalerie Ă minuit pour tâcher d'atteindre ces +derniers. + +Le 27, nous partĂ®mes Ă deux heures du matin; Ă huit, nous trouvâmes un +crocodile mort sur les bords du fleuve: il Ă©tait encore frais; il avait +huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste +assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplĂ©e, il se +plisse comme une bourse et son Ă©lasticitĂ© fait l'office de la langue, +dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme +les ouĂŻes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochĂ©s, ajoutent +beaucoup Ă l'horreur de sa physionomie. + + + + + _Thèbes_. + + +Ă€ neuf heures, en dĂ©tournant la pointe d'une chaĂ®ne de montagnes qui +forme un promontoire, nous dĂ©couvrĂ®mes tout Ă coup l'emplacement de +l'antique Thèbes dans tout son dĂ©veloppement; cette ville dont une +seule expression d'Homère nous a peint l'Ă©tendue, cette Thèbes _aux +cent portes_; phrase poĂ©tique et vaine que l'on rĂ©pète avec confiance +depuis tant de siècles. DĂ©crite dans quelques pages dictĂ©es Ă HĂ©rodote +par des prĂŞtres Ă©gyptiens, et copiĂ©es depuis par tous les autres +historiens; cĂ©lèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au +rang des dieux, par des lois que l'on a rĂ©vĂ©rĂ©es sans jamais les +connaĂ®tre, par des sciences confiĂ©es Ă de fastueuses et Ă©nigmatiques +inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectĂ©s par le +temps; ce sanctuaire abandonnĂ©, isolĂ© par la barbarie, et rendu au +dĂ©sert sur lequel il avait Ă©tĂ© conquis; cette citĂ© enfin toujours +enveloppĂ©e du voile du mystère par lequel les colosses mĂŞme sont +agrandis; cette citĂ© relĂ©guĂ©e, que l'imagination n'entrevoit plus qu'Ă +travers l'obscuritĂ© des temps, Ă©tait encore un fantĂ´me si gigantesque +pour notre imagination, que l'armĂ©e, Ă l'aspect de ses ruines Ă©parses, +s'arrĂŞta d'elle-mĂŞme, et, par un mouvement spontanĂ©, battit des mains, +comme si l'occupation des restes de cette capitale eĂ»t Ă©tĂ© le but de +ses glorieux travaux, eĂ»t complĂ©tĂ© la conquĂŞte de l'Égypte. Je fis un +dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes +m'Ă©chappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats +des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre, +le soleil Ă©clairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais +peindre Ă mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me +firent Ă©prouver la prĂ©sence de si grands objets; et le spectacle de +l'Ă©motion Ă©lectrique d'une armĂ©e composĂ©e de soldats, dont la dĂ©licate +susceptibilitĂ© me rendait heureux d'ĂŞtre leur compagnon, glorieux +d'ĂŞtre Français. + +La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer; +l'Ă©tendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fĂ»t aussi +vaste que la renommĂ©e l'a publiĂ©: le diamètre de l'Égypte n'Ă©tant pas +assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux +chaĂ®nes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallĂ©es de l'ouest +jusque bien avant dans le dĂ©sert. Je fis une vue de sa situation dès +l'instant oĂą je pus distinguer ses obĂ©lisques, et ses portiques si +fameux: je pensais bien que, tout aussi empressĂ©s que moi, mes lecteurs +verraient avec intĂ©rĂŞt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin +qu'on peut l'apercevoir, et qu'en gĂ©nĂ©ral le premier devoir d'un +voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se +permettre de les juger et de les dĂ©naturer. C'est pourquoi je me suis +fait une loi de donner Ă la gravure mes dessins tels que je les ai +faits d'après nature: et j'ai tâchĂ© de conserver Ă mon journal la mĂŞme +naĂŻvetĂ© que j'ai mise dans mes dessins. + +Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de +Thèbes; et le fleuve, par la sinuositĂ© de son cours, semble encore fier +de traverser ses ruines. + +Entre midi et une heure, nous arrivâmes Ă un dĂ©sert qui Ă©tait le champ +des morts: la roche, taillĂ©e dans son plan inclinĂ©, prĂ©sente dans les +trois faces d'un carrĂ© des ouvertures rĂ©gulières, derrière lesquelles +de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sĂ©pultures. +J'y entrai Ă cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne +pouvaient ĂŞtre que l'asile de la paix et du silence; mais Ă peine +fĂ»mes-nous engagĂ©s dans l'obscuritĂ© de ces galeries que nous fĂ»mes +assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne +pouvions distinguer; ce qui mit fin Ă nos observations. Nous avons +appris depuis qu'une population considĂ©rable habitait ces retraites +obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle +Ă©tait presque toujours en rĂ©bellion avec l'autoritĂ©, et devenait la +terreur de ses voisins: trop pressĂ©s pour faire plus ample connaissance +avec les habitants, nous rĂ©trogradâmes avec prĂ©cipitation; et pour +cette fois nous ne vĂ®mes Thèbes qu'au galop. + +Mon sort Ă©tait de sĂ©journer des mois Ă ZaoyĂ©, Ă BĂ©nisouef, Ă GirgĂ©, et +de passer sans m'arrĂŞter sur les grands objets que j'Ă©tais venu +chercher. Nous arrivâmes un moment après Ă un temple, que je dus juger +des plus anciens Ă son dĂ©labrement, Ă sa couleur de vĂ©tustĂ© plus +prononcĂ©e, Ă sa construction moins perfectionnĂ©e, Ă l'excessive +simplicitĂ© de ses ornements, Ă l'irrĂ©gularitĂ© de ses lignes, de ses +dimensions, et surtout Ă la grossièretĂ© de sa sculpture. Je me mis bien +vite Ă en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui +marchaient toujours, j'arrivai Ă un second Ă©difice beaucoup plus +considĂ©rable et bien mieux conservĂ©. Je trouvai en chemin une statue de +granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit dĂ©cidĂ© quelle est +cette matière que l'on a longtemps appelĂ©e basalte, et dont sont faits +les magnifiques lions Ă©gyptiens qui sont au bas de la rampe du +Capitole. + +Ă€ son entrĂ©e deux mĂ´les carrĂ©s flanquent une porte immense: contre le +mur de l'intĂ©rieur sont sculptĂ©s en deux bas-reliefs les combats +victorieux d'un hĂ©ros; cette sculpture est de la composition la plus +baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les +premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la mĂŞme marche. +J'ai vu Ă PompĂ©i des dessins faits par des soldats romains sur le stuc +des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nĂ´tres, Ă +ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idĂ©es, lorsqu'il n'a +encore ni vu, ni comparĂ©, ni rĂ©flĂ©chi. Ici le hĂ©ros est gigantesque, et +les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'Ă©tait +dĂ©jĂ une flatterie des arts, elle Ă©tait sans doute mal entendue, +puisqu'il devait ĂŞtre honteux pour ce hĂ©ros de n'avoir Ă combattre que +des pygmĂ©es. + +C'est Ă quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse +Ă©norme; il a Ă©tĂ© mĂ©chamment brisĂ©, car les parties Ă©pargnĂ©es ont +tellement conservĂ© leur poli, et les fractures leurs arĂŞtes, qu'il est +Ă©vident que si l'esprit dĂ©vastateur des hommes leur eĂ»t permis de +confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions +encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idĂ©e de +sa grandeur, que la largeur des Ă©paules est de vingt-cinq pieds, ce qui +donnerait Ă peu près soixante-quinze Ă la figure entière; exacte dans +ses proportions, le style en est mĂ©diocre, mais l'exĂ©cution parfaite; +dans sa chute il est tombĂ© sur le visage, ce qui empĂŞche de voir cette +partie intĂ©ressante; la coiffure Ă©tant brisĂ©e, on n'est plus dans le +cas de juger par ses attributs si c'Ă©tait la figure d'un roi ou d'une +divinitĂ©: Ă©tait-ce la statue de Memnon ou celle d'OssimanduĂ©?..... Les +descriptions faites jusqu'Ă prĂ©sent, comparĂ©es sur les lieux aux +monuments, jettent plutĂ´t de la confusion dans les idĂ©es qu'elles ne +les Ă©claircissent. Si c'Ă©tait celle de Memnon, ce qui est le plus +probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompĂ©s +dans l'objet de leur curiositĂ©, comme on le voit par l'inscription de +leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai Ă parler tout Ă l'heure. + +Il reste un pied de cette première statue, qui est dĂ©tachĂ© et bien +conservĂ©, très susceptible d'ĂŞtre transportĂ©, qui pourrait donner en +Europe une Ă©chelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire +pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole Ă Rome. +L'enceinte dans laquelle est cette figure Ă©tait, ou un temple, ou un +palais, ou peut-ĂŞtre tous les deux Ă la fois; car si le bas-relief +convenait Ă un palais de souverain, huit figures de prĂŞtres devant deux +portiques de l'intĂ©rieur convenaient aussi Ă un temple, Ă moins +qu'elles ne fussent lĂ pour rappeler au souverain que, conformĂ©ment aux +lois, les prĂŞtres devaient toujours servir et assister Sa MajestĂ©. Au +reste cette ruine, situĂ©e sur le penchant de la montagne, et n'ayant +jamais Ă©tĂ© habitĂ©e dans les temps postĂ©rieurs, est si bien conservĂ©e +dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine +que d'un Ă©difice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on +y voit nombre de colonnes jusqu'Ă leurs bases; les proportions en sont +grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple, +n'est cependant pas comparable Ă celui de Tintyra, ni pour la majestĂ© +de l'ensemble, ni pour la dĂ©licatesse de l'exĂ©cution des dĂ©tails. Il +aurait fallu le temps de la rĂ©flexion pour en concevoir le plan; mais +on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour +n'ĂŞtre pas arrĂŞtĂ© pour toujours dans ses observations. + +On fut attirĂ© dans la plaine par deux grandes figures assises, entre +lesquelles, selon les descriptions d'HĂ©rodote, de Strabon, et de ceux +qui ont copiĂ© ces Ă©crivains, Ă©tait la fameuse statue d'OssimanduĂ©, le +plus grand de tous les colosses: OssimanduĂ© lui-mĂŞme avait Ă©tĂ© si +glorieux de l'exĂ©cution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait +graver une inscription sur le piĂ©destal de cette statue, dans laquelle +il dĂ©fiait la puissance des hommes d'attenter Ă ce monument ainsi qu'Ă +celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraĂ®t qu'un +rĂŞve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles +de la mère et du fils de ce prince, dont HĂ©rodote fait mention; celle +du roi a disparu; le temps et la jalousie s'Ă©tant disputĂ© Ă l'envie sa +destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut +le regard obstinĂ© de l'observateur accoutumĂ© Ă voir pour distinguer +quelques parties de ces figures Ă©chappĂ©es Ă la destruction, et encore +sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idĂ©e de +sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante Ă +cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains +sur leurs genoux: ce qui en reste conservĂ© fait voir que le style en +Ă©tait aussi sĂ©vère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les +petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud +ne manquent cependant ni de charme ni de dĂ©licatesse dans l'exĂ©cution; +c'est contre la jambe de celle du nord que sont Ă©crits en grec les noms +des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de +la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire +de la cĂ©lĂ©britĂ© sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps oĂą +l'ancien gouvernement Ă©gyptien et la jalousie des prĂŞtres ne +dĂ©fendaient plus aux Ă©trangers d'approcher de ces monuments, l'amour du +merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au +siècle d'Adrien, Ă©clairĂ© des lumières de la philosophie, Sabine, la +femme de cet empereur, qui elle-mĂŞme Ă©tait lettrĂ©e, voulut bien, ainsi +que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune +raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil +de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquitĂ©s aura +fort bien pu faire Ă©crire les premiers noms, et le dĂ©sir bien naturel +d'associer le sien Ă cette espèce de gloire y aura fait ajouter les +autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions +de noms de toutes dates et en toutes langues. + +J'avais Ă peine commencĂ© Ă dessiner ces colosses que je m'aperçus que +j'Ă©tais restĂ© seul avec mes fastueux originaux, et les pensĂ©es que leur +dĂ©nuement m'inspirait; effrayĂ© de celui oĂą je me trouvais, je me remis +au galop pour rattraper mes curieux compagnons, dĂ©jĂ arrivĂ©s Ă un grand +temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que +l'emplacement du tombeau d'OssimanduĂ© Ă©tait cultivĂ©, que par consĂ©quent +l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil Ă©tait +exhaussĂ©, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour +empĂŞcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le +moment oĂą nous la traversions, Ă©tait un vaste champ de blĂ© bien vert, +et qui promettait une abondante rĂ©colte. + +Ă€ droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne, +est un vaste palais, bâti et agrandi Ă diverses Ă©poques. + +Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapiditĂ© de ce premier +examen, que nous faisions Ă cheval, c'est que le fond de ce palais, qui +est adossĂ© Ă la montagne, et qui me parut la partie la plus +anciennement construite, Ă©tait couvert d'hiĂ©roglyphes, très +profondĂ©ment creusĂ©s, et sans aucun relief; que la catholicitĂ©, dans le +quatrième siècle, s'est emparĂ©e de ce temple, et en a fait une Ă©glise, +en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour +pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des +appartements Ă©gyptiens avec des fenĂŞtres carrĂ©es, et des escaliers; +c'Ă©tait le seul Ă©difice que j'eusse vu encore qui ne fĂ»t pas un temple; +Ă cĂ´tĂ©, des fabriques reconstruites avec des matĂ©riaux plus anciens, +devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais Ă©tĂ© +achevĂ©es. C'Ă©tait plutĂ´t lĂ un coup d'oeil, une reconnaissance faite Ă +la hâte qu'un vĂ©ritable examen. La première soif de curiositĂ© +satisfaite, Desaix s'Ă©tait remis au galop comme s'il eĂ»t vu les +Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore Ă deux grandes lieues de +lĂ coucher Ă Hermontis, oĂą pour ma part je fus logĂ© dans un temple. + + + + + _Hermontis--Arbre Ă Miracles_. + + +Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de +jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de +Typhon ou d'un Anubis est si souvent rĂ©pĂ©tĂ©e dans l'intĂ©rieur de ce +temple qu'on peut croire que ce monument lui Ă©tait consacrĂ©; il est +reprĂ©sentĂ© debout avec un ventre de cochon surmontĂ© de mamelles +semblables Ă celles des Égyptiennes d'Ă prĂ©sent; j'en fis un dessin. Ă€ +l'orient, Ă cent toises du temple est un rĂ©servoir assez grand, revĂŞtu +en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers. + +Ă€ deux cents toises plus loin dans la mĂŞme direction sont les ruines +d'une Ă©glise, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus +beaux dĂ©bris Ă©gyptiens; des colonnes de granit superbes dĂ©coraient la +nef: mais tout est renversĂ©; il ne reste debout que le cul-de-four du +choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est +de mains d'hommes; l'Ă©difice Ă©tait trop bien construit pour qu'il n'eĂ»t +pas rĂ©sistĂ© au temps. + +Le jour cessa, et je rentrai, la tĂŞte Ă©tourdie de la profusion d'objets +qui avaient passĂ© sous mes yeux dans un si court espace de temps; je +croyais avoir rĂŞvĂ© durant toute cette journĂ©e si abondante; et en effet +je me serais alimentĂ© dĂ©licieusement un mois entier de ce qu'il m'avait +fallu dĂ©vorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre +seulement de trouver le lendemain un moment pour y rĂ©flĂ©chir. + +Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur Ă©norme, plantĂ© sur le +bord du Nil; il avait Ă©tĂ© dĂ©racinĂ© par les inondations progressives, et +enfin renversĂ©; la plus grande partie de ses racines dressĂ©es avait +produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu Ă terre, +et qui s'y Ă©taient fichĂ©es, lui servaient de pied; de sorte que son +Ă©norme tronc, restĂ© suspendu horizontalement par une confusion dans le +système de la circulation, vĂ©gĂ©tait dans tous les sens, et lui donnait +un si Ă©trange aspect, que les Turcs n'avaient pas manquĂ© d'en faire un +arbre Ă miracle: je l'aurais dessinĂ©, si dans ce moment je ne m'Ă©tais +pas trouvĂ© un peu en arrière de la division, et s'il n'eĂ»t pas fallu le +dĂ©tailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phĂ©nomène +vĂ©gĂ©tal. + +Ă€ notre halte nous trouvâmes un autre _Ă©tranglement_ du Nil, dont je +fis le dessin. La chaĂ®ne libyque, tournant tout Ă coup Ă l'orient, +vient serrer le Nil contre la chaĂ®ne arabique; pressĂ© entre ces deux +obstacles, le fleuve a triomphĂ© de celui qui lui offrait le moins de +rĂ©sistance; le courant a dans ses accroissements minĂ© et dĂ©gradĂ© un lit +de gravier qu'il a trouvĂ© sous le plateau du rivage libyque; la partie +supĂ©rieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa dĂ©chirure a +formĂ© les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, oĂą j'ai +reprĂ©sentĂ© la halte que nous y fĂ®mes. Ce rocher, appelĂ© Gibelin ou les +deux Montagnes, sert de limite Ă une subdivision de la Haute Égypte, et, +sous le dernier gouvernement, Ă©tait devenu une barrière pour les beys +rebelles qui Ă©taient relĂ©guĂ©s dans le haut SaĂŻd, barrière que les +exilĂ©s ne pouvaient franchir sans ĂŞtre hors la loi. C'est ainsi que +dans les dernières annĂ©es Osman bey, après avoir Ă©tĂ© envoyĂ© Ă CossĂ©ir +accompagnĂ© d'hommes qui Ă©taient secrètement chargĂ©s de le tuer, au lieu +de l'embarquer pour la Mecque oĂą il Ă©tait sensĂ© ĂŞtre exilĂ©, prĂ©vint ses +assassins, vola le bâtiment richement chargĂ©, se sauva dans la Haute +Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et +de lui cĂ©der la souverainetĂ© de tout l'espace entre Gibelin et Syène. + +Après cet Ă©tranglement du cours du Nil la vallĂ©e s'Ă©largit sans que la +culture y gagne rien; de vastes champs gercĂ©s par le sĂ©jour des eaux +avaient attendu en vain qu'on leur prĂŞtât ce qu'ils auraient rendu Ă si +gros intĂ©rĂŞts. + + + + + _EsnĂ©, l'ancienne Latopolis_. + + +Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure Ă EsnĂ©, la dernière +ville un peu considĂ©rable de l'Égypte; Mourat avait Ă©tĂ© obligĂ© de +l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivĂ©e, de notre +cavalerie, d'y brĂ»ler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui +aurait pu ralentir sa marche. Nous dĂ»mes donc juger qu'il Ă©tait +dĂ©terminĂ© Ă quitter l'Égypte et Ă s'enfoncer dans la Nubie, dans +l'espoir de nous fatiguer, et de nous dissĂ©miner; le pays n'offrant +point le moyen de nourrir en masse notre armĂ©e, il pouvait espĂ©rer de +rassembler des forces, et de venir par le dĂ©sert attaquer nos +dĂ©tachements. + +EsnĂ© est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil +quelques dĂ©bris de son port ou quai, qui a Ă©tĂ© souvent rĂ©tabli, et qui, +bien qu'on y fasse quelques rĂ©parations, est dans un Ă©tat dĂ©plorable. +Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le +monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situĂ© près +du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable, +si les habitants pouvaient soupçonner son mĂ©rite; au lieu de cela, ils +l'ont masquĂ© de mĂ©chantes masures en ruine, et l'ont livrĂ© aux usages +les plus abjects: le portique est très bien conservĂ© et d'une grande +richesse de sculpture; il est composĂ© de dix-huit colonnes Ă chapiteaux +Ă©vasĂ©s; ces colonnes sont Ă©lancĂ©es, et me parurent aussi Ă©lĂ©gantes que +nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la +plus dĂ©savantageuse Ă l'architecture; il faudrait dĂ©blayer, pour savoir +s'il reste quelque partie de la _Cella_: je fis le mieux que je pus la +vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiĂ©roglyphes en relief, +dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exĂ©cution +soignĂ©e; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes Ă tĂŞtes +de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous diffĂ©rents, sont +d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter Ă la preuve que les +Égyptiens n'ont rien empruntĂ© des autres nations, c'est qu'ils ont pris +tous les ornements dont ces chapiteaux sont composĂ©s, des productions +de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc., +etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en +route: nous laissâmes la moitiĂ© de notre infanterie et de notre +artillerie Ă EsnĂ©, pour marcher plus lestement dans un pays dont les +ressources diminuaient Ă chaque lieue, et devenaient presque Ă rien; +nous vĂ®nmes coucher Ă trois lieues et demie d'EsnĂ©. + +Le 30, après trois heures de marche, Ă trois quarts de lieue du fleuve, +sur le bord du dĂ©sert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante +Ă soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir +conservĂ© leur assise; aussi le revĂŞtement en est-il dĂ©gradĂ© du haut +jusqu'en bas. + + + + + _HiĂ©raconpolis_. + + +Ă€ deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines +d'HiĂ©raconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un +Ă©difice considĂ©rable, Ă en juger par la grosseur des pierres, l'Ă©tendue +des dĂ©bris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve Ă©pars +çà et lĂ sur le sol; la nature du grès dont Ă©tait bâti le temple +d'HiĂ©raconpolis est si friable, que l'Ă©difice n'a conservĂ© aucune forme, +et que les dĂ©tails sont tout Ă fait perdus. Ă€ quelques toises plus +loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dĂ©gradĂ©: les +restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites, +et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces +ruines presque effacĂ©es; je m'y suis reprĂ©sentĂ© avec toute ma suite et +dans le dĂ©labrement oĂą m'avaient rĂ©duit les fatigues de la route. + + + + + _Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_. + + +Nous vĂ®mes de l'autre cĂ´tĂ© du fleuve descendre deux cents Mamelouks +avec leurs Ă©quipages; nous sĂ»mes depuis que c'Ă©tait Elfy-bey, qui, +blessĂ© Ă Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les +autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse +situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute +la vallĂ©e de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le +tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idĂ©e +dĂ©rive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans +le pays que sous le nom de _la forteresse_. Je prĂ©voyais avec chagrin +que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand +matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant +que les derniers rayons du jour cessassent d'Ă©clairer le pays. Je n'eus +que le temps cette fois de parcourir Ă cheval cet Ă©difice, dont la +grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent +tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une +impression gigantesque comme ses dimensions. Cet Ă©difice est une longue +suite de portes pyramidales, de cours dĂ©corĂ©es de galeries, de +portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres, +mais avec des rochers tout entiers. La nuit Ă©tait venue avant que +j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je +recommençai Ă gĂ©mir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement +ce qui mĂ©ritait tant d'admiration. La conservation de cet Ă©difice +antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des +habitations modernes construites dans son intĂ©rieur; une partie de la +population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les +cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles +dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dĂ©grader. Au +reste, ce mĂ©lange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste +pittoresque qui donne tout Ă la fois une Ă©chelle, et des hommes et des +temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des +peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent +pas de masquer des beautĂ©s sur lesquelles ils n'ont jamais arrĂŞtĂ© leurs +regards, tandis que nous laissons les arènes de NĂ®mes encombrĂ©es de +masures? + + + + +_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--DĂ©tresse de l'ArmĂ©e.--Ruines + de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--ArrivĂ©e Ă Syène_. + + +Au-delĂ d'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue +entre le dĂ©sert et le fleuve. Ă€ midi, nous fĂ®mes halte sur le bord du +Nil: la cavalerie nous avait devancĂ©s; au moment de nous mettre en +route, elle nous fit dire que nous allions avoir Ă traverser un dĂ©sert +de sept lieues: la journĂ©e Ă©tant trop avancĂ©e pour nous engager dans +une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonnĂ©, oĂą +heureusement il y avait du bois. + +Le 30, nous partĂ®mes Ă trois heures: après avoir marchĂ© une heure dans +le pays cultivĂ©, nous entrâmes dans la montagne composĂ©e d'ardoise +pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec +quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le +dĂ©sert, les souliers Ă©taient dĂ©chirĂ©s, les soldats attachaient ce +qu'ils avaient de linge Ă leurs pieds, une soif ardente les dĂ©vorait; +on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives Ă©taient +aussi arides que le dĂ©sert: la division Ă©tait harassĂ©e, et pour arriver +au fleuve il fallait se dĂ©tourner d'une lieue; mais la soif commanda, +on y arriva excĂ©dĂ©; les Ă©quipages, dont les animaux n'avaient eu aucun +pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que +partiellement. Quelle fut la dĂ©tresse, lorsqu'il fallut annoncer Ă la +troupe qu'il n'y avait rien Ă manger! nous nous regardions tristement; +on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes, +triste avant-coureur du dĂ©sespoir, Ă©taient bien autrement terribles. +Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui +portait une lĂ©gère petite charge de beurre nous joignit avec +quelques-uns de ceux dont les provisions Ă©taient mangĂ©es; on chercha au +fond des sacs, on les secoua, on parvint Ă ramasser de quoi faire une +distribution d'une poignĂ©e de farine: on proposa de faire des beignets; +un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idĂ©es mĂ©lancoliques, +et la gaietĂ© française ramena parmi nous le courage accoutumĂ©. Nous +partĂ®mes bien vite sur notre lest; mais Ă peine en route, nos pauvres +chevaux qui n'avaient pas mangĂ© de beignets roulaient sous nous +d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou +les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans +la nĂ©cessitĂ©: mais _il y avait urgence_; et nous avions appris +l'Ă©tendue des ressources que ce mot fait trouver. + +Une demi-heure, après avoir passĂ© le premier dĂ©sert, nous trouvâmes les +ruines de Silsilis, qui consistent en dĂ©bris, en briques, et dans les +restes d'un temple, dont les murs les plus Ă©levĂ©s n'excèdent pas +maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaĂ®tre encore que +la nef du temple, couverte d'hiĂ©roglyphes, Ă©tait entourĂ©e d'une galerie, +Ă laquelle, dans un temps postĂ©rieur, on avait ajoutĂ© un portique sans +hiĂ©roglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le dĂ©sert; une +hyène suivit la colonne pendant assez longtemps. + +Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de +toute espèce, que leur duretĂ© rendait susceptibles d'un poli brillant; +j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est +formĂ© que des dĂ©bris de toutes les matières primitives et constituantes +du granit. Nous arrivâmes Ă un plateau Ă©levĂ©, d'oĂą on dĂ©couvre une +vaste Ă©tendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulĂ© +le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au +nord. Ă€ cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait +peut-ĂŞtre Ă Ă©clairer cette partie tortueuse de la navigation; Ă l'autre +angle, on voit les hauteurs d'Ombos; dĂ©ployant de beaux monuments; au +coude du fleuve, une de ses branches forme une Ă®le inondĂ©e, et qui vaut +Ă elle seule vingt lieues carrĂ©es de tout le pays qui l'avoisine: sa +position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre +visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant +le grand village de Binban, accoudĂ© au dĂ©sert et aussi triste que lui. +C'est lĂ que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de +boeufs qui nous suivait s'Ă©tait Ă©garĂ©; il fallait l'attendre avec la +peur qu'il n'eĂ»t Ă©tĂ© enlevĂ©: le village ne nous offrait que quelques +murailles; elles furent fouillĂ©es jusqu'Ă leur fondation. Je fus tĂ©moin +dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de +la brutalitĂ© la plus farouche et de la sensibilitĂ© la plus +hospitalière. Dans le moment oĂą j'observais que si l'avarice est +ingĂ©nieuse Ă trouver une cachette, le besoin l'est peut-ĂŞtre plus +encore pour la dĂ©couvrir, un soldat sort d'un trou, traĂ®nant après lui +une chèvre qu'il en avait arrachĂ©e: il Ă©tait suivi d'un vieillard +portant deux enfants Ă la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe Ă +genoux, et, sans profĂ©rer une parole, il montre, en versant un torrent +de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevĂ©e. +L'aveugle et sourd besoin n'est point arrĂŞtĂ© par ce tableau dĂ©chirant, +et la chèvre est dĂ©jĂ Ă©gorgĂ©e: dans le mĂŞme instant arrive un autre +soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant +devant nous, avait sans doute Ă©tĂ© obligĂ©e d'abandonner dans le dĂ©sert; +malgrĂ© le poids dont Ă©tait chargĂ© ce brave homme, son sac, son fusil, +ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcĂ©e, le +besoin de sauver cette malheureuse petite crĂ©ature la lui avait fait +ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses +bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonnĂ©, il +aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre +d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude +avec l'enthousiasme d'un ĂŞtre sensible qui fait une bonne action. + +Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon +espèce aussi fĂ©roce qu'une bĂŞte farouche, cet autre soldat m'avait +soulagĂ©, m'avait rattachĂ© Ă l'humanitĂ©. Quelles sensations que celles +produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre! +l'âme flĂ©trie en est ravivĂ©e; c'est un verre d'eau douce et fraĂ®che +prĂ©sentĂ© au milieu du dĂ©sert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au +malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me +sauvai pour Ă©chapper au spectacle d'un malheur auquel il n'Ă©tait pas en +mon pouvoir d'apporter aucun secours. + +Le 31, nouveaux dĂ©serts Ă traverser: nous trouvons le rocher +alternativement de granit et de grès dĂ©composĂ©, formant une croĂ»te +friable et dĂ©chirante Ă la superficie, semblable Ă des scories. Dans +les vallĂ©es oĂą abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme +la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la +mĂŞme facilitĂ©, et que l'on peut reconnaĂ®tre ceux qui les ont traversĂ©es +depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles +qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche, +après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur +dans le silence du dĂ©sert. Je remarquai avec une rĂ©flexion triste qu'un +animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frĂŞle +individu; la vitesse de sa course n'assure point sa libertĂ©, et +l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous +vĂ®mes dans la journĂ©e deux de ces animaux, les plus Ă©lĂ©gants, les plus +dĂ©licats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi +lentement que pĂ©niblement, nous arrĂŞtant Ă chaque instant pour +raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je +trouvai en plein dĂ©sert la trace d'un grand chemin antique, revĂŞtu de +chaque cĂ´tĂ© de grosses masses de pierres alignĂ©es, et qui conduisait en +droiture Ă Syène. L'après-midi, la troupe Ă©tait tellement fatiguĂ©e, +qu'au sortir du dĂ©sert on la laissa s'arrĂŞter au premier endroit qui +pĂ»t fournir de l'herbe Ă nos chevaux; je crois qu'il eĂ»t Ă©tĂ© impossible +de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'Ă©tais +au terme de mes forces, et je restai comme attachĂ© au sol oĂą je m'assis, +et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eĂ»mes que trois quarts de +lieue Ă faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancĂ©s +que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions Ă Assouan ou +Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme +s'il fĂ»t arrivĂ© Ă la terre promise; comme si, pour retrouver un pays +qui pĂ»t le nourrir, il n'eĂ»t pas dĂ» refaire le mĂŞme chemin qu'il venait +de parcourir, si pĂ©niblement; mais le passĂ© n'est dĂ©jĂ plus rien, et la +jouissance prĂ©sente laisse Ă peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne +voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se rĂ©jouir, +puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un +pays oĂą tout allait ĂŞtre intĂ©ressant. + +La première bonne nouvelle que nous apprĂ®mes fut que les Mamelouks +n'avaient pas brĂ»lĂ© les barques auxquelles ils n'avaient pu faire +franchir les cataractes: nous bivouaquâmes Ă Contre Assouan. Le matin, +je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine. +Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'oĂą on a la vue +la plus Ă©trange: c'est le bout du monde, ou plutĂ´t c'est le chaos, dont +l'air s'est dĂ©jĂ dĂ©gagĂ©, et dont l'eau par filons, commençant aussi Ă +se sĂ©parer de la terre, promet Ă la nature de la rendre fĂ©conde; en +effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit, +oĂą du sable et du limon dĂ©posĂ©s dans des creux organisent une base pour +les vĂ©gĂ©tations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. Ă€ +ÉlĂ©phantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent dĂ©jĂ +l'image de la nature perfectionnĂ©e; c'est sans doute ce qui lui a fait +donner en Arabe le nom de QĂŞziret-ĂŞl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un +dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir +qu'une carte Ă vol d'oiseau. + +Le 2 fĂ©vrier, nous traversâmes le fleuve pour aller Ă la rive droite +occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passĂ© les cataractes, et +s'Ă©tendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses +Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le mĂŞme cas pour les +nĂ´tres. + +Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que +nous avions laissĂ© derrière nous Ă la droite du fleuve. Je n'avais pas +encore quittĂ© Desaix depuis que j'Ă©tais sorti du Caire: j'ose dire avec +quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passĂ© +ensemble des moments si doux et si rĂ©pĂ©tĂ©s, marchant au pas cĂ´te Ă cĂ´te +pendant douze Ă quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous +rĂŞvions tout haut; et souvent, après ces sĂ©ances si longues, nous nous +disions: Combien nous aurons de choses Ă nous dire le reste de notre +vie! Que d'idĂ©es administratives, sages, philanthropiques, arrivaient Ă +son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour +cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intĂ©ressantes +me fournirait aujourd'hui son Ă©tonnante mĂ©moire! avec quel avantage je +le consulterais! avec quel intĂ©rĂŞt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait +regardĂ© comme le sien! En s'Ă©loignant de moi pour quelques moments, il +semblait qu'il voulĂ»t par degrĂ©s m'accoutumer Ă le quitter. + + + + + _Syène.—L'Isle d'ÉlĂ©phantine_. + + +J'allai avec le gĂ©nĂ©ral Belliard prendre possession du gouvernement de +Syène. Pendant mon sĂ©jour dans cette ville, mes dessins vont supplĂ©er Ă +mon journal et le remplacer. + +Je fis d'abord la vue que je viens de dĂ©crire, qui est une espèce de +carte Ă vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le +tableau gĂ©nĂ©ral du pays, l'entrĂ©e du Nil dans l'Égypte traversant le +banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'Ă®le ÉlĂ©phantine +entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans +lesquelles on peut distinguer les diverses Ă©poques, ou plutĂ´t les +pĂ©riodes de son existence. Les ruines de sa première antiquitĂ© se font +facilement reconnaĂ®tre; ce devait ĂŞtre alors une citĂ© bien considĂ©rable, +si les Ă©difices de droite et de gauche du Nil et ceux d'ÉlĂ©phantine ne +formaient qu'une mĂŞme ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne +sont sĂ©parĂ©s que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que +large: les ruines arabes sont groupĂ©es sur un rocher Ă l'est; au bas, +sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques +dans l'Ă®le ÉlĂ©phantine: Ă tout cela a succĂ©dĂ© un grand village, mieux +bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que +l'on doit attribuer Ă la prĂ©sence de la pierre et Ă la quantitĂ© des +anciens matĂ©riaux. Au milieu, est un château turc masquĂ© de tous cĂ´tĂ©s, +et qui ne peut ĂŞtre d'aucune dĂ©fense. + +Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont +j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel Ă©tait +l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'Ă®le ÉlĂ©phantine et de ses +monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaĂ®tre les +dĂ©tails. + +Nous employâmes nos premiers moments Ă nous Ă©tablir: nous avions un +assez beau quartier; c'Ă©tait la maison du kiachef, bâtie en pierre, +avec un Ă©tage, des terrasses, et des appartements voĂ»tĂ©s: nous fĂ®mes +des lits, des tables, des bancs; se dĂ©shabiller, s'asseoir et se +coucher me parut de la mollesse, une vĂ©ritable voluptĂ©: les soldats en +firent de mĂŞme. Le second jour de notre Ă©tablissement il y avait dĂ©jĂ +dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres, +des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des +restaurateurs Ă prix fixe. La station d'une armĂ©e offre le tableau du +dĂ©veloppement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque +individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la sociĂ©tĂ©: mais +ce qui caractĂ©rise particulièrement une armĂ©e française, c'est +d'Ă©tablir le superflu en mĂŞme temps et avec le mĂŞme soin que le +nĂ©cessaire; il y avait jardins, cafĂ©s, et jeux publics, avec des cartes +faites Ă Syène. Au sortir du village une allĂ©e d'arbres alignĂ©s se +dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec +l'inscription, _Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois +cent quarante_: c'Ă©tait quelques jours après avoir reçu une +distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idĂ©es si +plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme Ă +tant de bravoure et de gaietĂ©; les plus grands malheurs n'y peuvent +rien. + +De ce cĂ´tĂ© du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville Ă©gyptienne +qu'un petit temple carrĂ© entourĂ© d'une galerie, mais si dĂ©truite et si +informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements, +avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment +est ce que Savari, qui confesse n'ĂŞtre pas venu Ă Syène, indique sur +parole comme pouvant ĂŞtre les restes de l'observatoire, dans lequel il +faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier +de cette petite ruine pour dĂ©truire une erreur dont on ne peut accuser +notre ardent et Ă©lĂ©gant voyageur, qui a tout cherchĂ©, tout indiquĂ©, et +qui souvent a peint merveilleusement mĂŞme ce qu'il n'avait pas vu. + +Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un +Ă©difice qu'il faut, je crois, donner Ă la catholicitĂ© grecque; on voit +encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de mĂŞme matière, +et des colonnes groupĂ©es contre deux faces d'un seul pilastre; ces +deux derniers morceaux sont renversĂ©s. + +L'Ă®le d'ÉlĂ©phantine devint tout Ă la fois ma maison de campagne, mon +lieu de dĂ©lices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir +retournĂ© toutes les pierres, et questionnĂ© tous les rochers qui la +composent: c'Ă©tait Ă sa partie sud qu'Ă©tait la ville Ă©gyptienne et les +habitations romaines et arabes qui lui ont succĂ©dĂ©. On ne reconnaĂ®t +l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux +petites dĂ©itĂ©s de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne +reconnaĂ®t celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol, +et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs Ă©difices. Tous ceux des +temps postĂ©rieurs ont Ă peine laissĂ© des traces de leur existence; tout +a pĂ©ri devant ces monuments Ă©gyptiens, vouĂ©s Ă la postĂ©ritĂ©, et qui ont +rĂ©sistĂ© aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et +de terres cuites, dont je viens de parler, s'Ă©lève encore un très +ancien temple carrĂ©, entourĂ© d'une galerie en pilastres, avec deux +colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres Ă l'angle gauche +de cette ruine: on y avait ajoutĂ© postĂ©rieurement d'autres Ă©difices, +dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien +indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les +accessoires Ă©taient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est +couvert en dehors et en dedans d'hiĂ©roglyphes en reliefs assez bien +conservĂ©s et fort bien sculptĂ©s: j'ai dessinĂ© tout un cĂ´tĂ© de la partie +intĂ©rieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une rĂ©pĂ©tition. +Cette espèce de tableau est d'autant plus intĂ©ressant Ă offrir Ă la +discussion, qu'il est d'une unitĂ© que je n'avais pas encore rencontrĂ©e +dans ces sortes de dĂ©corations, ordinairement partagĂ©es en +compartiments: j'ai dessinĂ© aussi tout un cĂ´tĂ© de l'extĂ©rieur, et un +seul pilastre; tous les autres lui ressemblent Ă peu de chose près: la +vue pittoresque de la totalitĂ© de ce petit Ă©difice donnera une idĂ©e de +son importance et de l'Ă©tat de sa conservation. + +Était-ce lĂ le temple de Cneph, le bon gĂ©nie, le dieu Ă©gyptien, qui se +rapproche le plus de nos idĂ©es de l'ĂŠtre SuprĂŞme? ou bien ce temple, +citĂ© par les historiens, Ă©tait-il celui que l'on voit Ă six cents pas +plus au nord, qui est plus ruinĂ©, de mĂŞme forme, de mĂŞme grandeur, et +dont tous les ornements sont accompagnĂ©s du serpent, emblème de la +sagesse et de l'Ă©ternitĂ©, et particulièrement du dieu Cneph. Ă€ en juger +par tout ce que j'ai vu d'Ă©difices Ă©gyptiens, ce dernier est de l'ordre +le plus anciennement employĂ©, il est absolument du genre du temple de +Kournou Ă Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce +que j'ai trouvĂ© de particulier Ă la sculpture de ce temple-ci, c'est +plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongĂ©es et se +composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief +semblent remercier un hĂ©ros de les avoir dĂ©livrĂ©es d'un cinquième +personnage presque effacĂ©, mais que l'on reconnaĂ®t ĂŞtre renversĂ©. Cette +sculpture, oĂą il semble qu'il y ait une espèce de composition groupĂ©e, +avec de la perspective, est-elle antĂ©rieure ou postĂ©rieure Ă celle oĂą +les Égyptiens avaient arrĂŞtĂ© un rythme pour leurs figures, afin d'en +faire, comme de l'Ă©criture, des caractères, dont Ă la première vue on +reconnĂ»t la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin +de les regarder? Il n'y a de conservĂ© de ce dernier Ă©difice qu'une +colonne du portique, et tout un cĂ´tĂ© de la galerie en pilastres; le +reste est absolument dĂ©truit. + +Au milieu de l'Ă®le, il y a deux chambranles d'une grande porte +extĂ©rieure, en blocs de granit, ornĂ©s d'hiĂ©roglyphes: ce dĂ©bris a sans +doute appartenu Ă quelques monuments d'une grande magnificence, dont +quelque faible fouille pourrait faire connaĂ®tre l'Ă©tendue. Ă€ l'orient +est encore un fragment d'Ă©difice très petit et très soignĂ©; ce que l'on +en voit est le cĂ´tĂ© occidental d'une chambre Ă©troite ou d'un très petit +temple, et ce qui reste des hiĂ©roglyphes est parfaitement sculptĂ©; les +ornements en sont surchargĂ©s du lotus, et entr'autres des fleurs de +cette plante, dont la tige penchĂ©e semble ĂŞtre ranimĂ©e par une figure +qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvĂ© Ă Lolopolis. Cette +chambre ou temple communiquait Ă un couloir plus Ă©troit, qui, Ă en +juger par une suite de fabriques, aboutissait Ă une galerie ouverte sur +le Nil, et posant sur un grand revĂŞtement qui dĂ©fendait la partie +orientale de l'Ă®le d'ĂŞtre dĂ©gradĂ©e par le remous du courant du fleuve: +il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en +granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre +dĂ©corĂ©e, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce +nilomètre que les voyageurs cherchent en vain Ă Syène? PrĂ©occupĂ© de +cette idĂ©e, j'ai bien regardĂ© et n'ai pu dĂ©couvrir aucune marque sur le +revĂŞtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste +les marches mĂŞmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie +supĂ©rieure de cet escalier Ă©tant encombrĂ©e, il est possible que les +mesures soient marquĂ©es dans cette partie que je n'ai pu voir [5]. + +[5: Strabon qui avait observĂ© Syène avec soin; et qui l'a dĂ©crit avec +dĂ©tail, dit que ce nilomètre Ă©tait un puits qui recevait les eaux du +Nil, et que les marques d'après lesquelles on Ă©valuait l'inondation +Ă©taient gravĂ©es sur les cĂ´tĂ©s de ce puits.] + +Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts +d'hiĂ©roglyphes gravĂ©s avec plus ou moins de soin. Plus loin, en +s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui +laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le +flanc intĂ©rieur de droite est un bas-relief en marbre, reprĂ©sentant la +figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un +colosse qui est Ă Rome, et qui reprĂ©sente ce mĂŞme fleuve. Cette copie +de la mĂŞme idĂ©e prouve tout Ă la fois que l'Ă©difice est romain, qu'il +est postĂ©rieur au temps oĂą ce chef-d'oeuvre grec a Ă©tĂ© apportĂ© Ă Rome, +et que les Romains dans leur Ă©tablissement Ă Syène, ayant pu ajouter +les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première +nĂ©cessitĂ©, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie +puissante: les bains et ustensiles prĂ©cieux en bronze que l'on y trouve +encore journellement viennent Ă l'appui de cette opinion sur la +richesse et la durĂ©e de cette colonie. + +L'Ă®le d'ÉlĂ©phantine, dĂ©fendue au sud par des brisants, s'est sans doute +fort augmentĂ©e au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent +journellement des terres labourĂ©es et des jardins assez agrĂ©ables, qui, +arrosĂ©s perpĂ©tuellement par des roues Ă chapelet, y produisent quatre +ou cinq rĂ©coltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux, +aisĂ©s, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient +me chercher avec leurs barques; j'Ă©tais bientĂ´t accompagnĂ© de tous les +enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquitĂ©, +et des cornalines brutes: avec quelques Ă©cus, je faisais nombre de +petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient, +me prĂ©paraient Ă dĂ©jeuner dans les temples oĂą je devais venir dessiner; +enfin j'Ă©tais comme le propriĂ©taire bĂ©nĂ©vole d'un jardin, oĂą tout ce +que l'on cherche ailleurs Ă imiter Ă©tait lĂ en rĂ©alitĂ©, Ă®lots, rochers, +dĂ©sert, champs, prĂ©s, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes +extraordinaires et variĂ©es, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes: +lieu d'autant plus enchantĂ© que, comme les jardins d'Armide, il Ă©tait +environnĂ© des horreurs de la nature, de celles de la ThĂ©baĂŻde enfin, +dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination +Ă©galement en activitĂ©, je n'ai jamais passĂ© d'heures plus +dĂ©licieusement occupĂ©es que celles que j'ai donnĂ©es Ă mes promenades +solitaires dans ÉlĂ©phantine: cette Ă®le vaut Ă elle seule tout le +territoire de terre ferme qui avoisine la ville. + +La population de Syène est nombreuse; le commerce se rĂ©duit cependant +au sĂ©nĂ© et aux dattes, et ces deux articles payaient tous les autres +besoins des habitants, l'entretien d'un kiachef, d'un gouverneur, et +d'une garnison turque: le sĂ©nĂ© qui croĂ®t aux environs de Syène est +mĂ©diocre; on ne le vend qu'en le mĂŞlant frauduleusement avec celui du +dĂ©sert qu'apportent les Barabra, et qu'ils vendent Ă -peu-près la +centième partie de ce que nous le payons en Europe; il est vrai qu'il +est imposĂ© Ă nombre de droits avant d'y arriver, et que c'est un des +articles les plus importants de la douane du Caire et d'Alexandrie. Le +second article de l'exportation est celui des dattes; elles sont sèches +et petites, mais si abondantes, qu'outre qu'elles font la nourriture +principale des habitants, il en descend tous les jours des bateaux +chargĂ©s dans la Basse Égypte. + + + + + _Combat de Cavalerie contre les Mamelouks_. + + +Nous apprenions par nos espions que les Mamelouks remontaient le moins +qu'il leur Ă©tait possible au-delĂ des cataractes, qu'ils ravageaient +les deux rives du Nil qui leur fournissaient encore quelques fourrages. +Ils avaient fait venir de Deir et de Bribes des provisions en farine et +en dattes; mais l'aga qui y rĂ©side leur signifiait que ce secours +allait tarir. Ils occupaient dix lieues d'espace sur l'une et l'autre +rive; leur arrière-garde n'Ă©tait qu'Ă quatre lieues de nous, d'oĂą ils +savaient tout ce que nous faisions, comme nous Ă©tions instruits de tous +leurs mouvements par les mĂŞmes moyens, et peut-ĂŞtre par les mĂŞmes +Ă©missaires, qui fidèlement servaient les deux partis avec la mĂŞme +exactitude. + +Le gĂ©nĂ©ral Daoust avait rencontrĂ© Assan-bey sur la rive droite, +vis-Ă -vis d'Edfu, au moment oĂą il s'approchait du Nil pour faire de +l'eau: le danger Ă©minent de perdre ses Ă©quipages le fit charger avec +fureur; l'empressement des nĂ´tres de s'en emparer, et un peu de mĂ©pris +qu'ils avaient pris Ă la bataille de Samanhout, les firent attaquer +avec trop de nĂ©gligence. Ce combat de deux cents cavaliers, contre deux +cents cavaliers fut plutĂ´t une mĂŞlĂ©e qu'une bataille; les deux partis +firent preuve d'une valeur inouĂŻe. La charge dura une demi-heure: le +champ de bataille resta aux Français; mais Assan-bey obtint ce qu'il +avait voulu, c'Ă©tait de sauver ses Ă©quipages: il resta trente Ă +quarante morts de notre cĂ´tĂ© et autant de blessĂ©s; il y eut douze +Mamelouks de tuĂ©s et beaucoup de blessĂ©s: Assan le fut Ă la jambe: de +sorte que personne n'eut Ă s'applaudir de cette rencontre. + + + + + _Carrières_. + + +Nous allâmes Ă la recherche des barques que les Mamelouks avaient +essayĂ© de remonter: notre projet Ă©tait en mĂŞme temps de voir les +cataractes; nous rencontrâmes Ă travers les rochers de granit les +carrières d'oĂą l'on dĂ©tachait les blocs qui servaient Ă faire ces +statues colossales, qui ont Ă©tĂ© l'objet de l'admiration de tant de +siècles, et dont les ruines nous frappent encore d'Ă©tonnement; il +semble que l'on ait voulu illustrer les masses qui les ont produites, +en laissant sur la place des inscriptions hiĂ©roglyphiques qui en font +peut-ĂŞtre mĂ©moire. L'opĂ©ration par laquelle on dĂ©tachait ces blocs +devait ĂŞtre la mĂŞme que celle que l'on emploie de nos jours, +c'est-Ă -dire, que l'on prĂ©parait une fente, et que l'on faisait Ă©clater +la masse par une suite de coins frappĂ©s tous Ă la fois. Les arĂŞtes de +ces premières opĂ©rations sont conservĂ©es si vives dans cette matière +inaltĂ©rable, qu'il semble encore que les travaux n'en ont Ă©tĂ© suspendus +que d'hier. J'en fis un dessin. La qualitĂ© de ce granit est si dure et +si compacte, que les rochers qui se trouvent dans le courant, au lieu +de se dĂ©grader en se dĂ©composant, ont acquis du lustre par le +frottement de l'eau. Le plus beau granit, le plus abondant, est le +granit rose; le gris est souvent trop micacĂ©: entre ces blocs on trouve +des veines de quartz très brillant, des couches d'une pierre rouge qui +tient de la nature et de la duretĂ© des porphyres, et d'autres lits de +cette pierre noire et dure, que nous avons prise longtemps pour du +basalte, et que les Égyptiens ont souvent employĂ©e pour leurs statues +de moyenne grandeur. + + + + + _Cataractes--ĂŽle et Monuments de Philae_. + + +Ă€ une lieue et demie au-delĂ des carrières les rochers se multiplient, +et forment une barre, oĂą nous trouvâmes les barques des Mamelouks +fixĂ©es, entre les rochers jusqu'Ă la première crue du fleuve; les +paysans des environs en avaient pris les agrès et les provisions. Nous +quittâmes lĂ le petit bateau dans lequel nous Ă©tions venus, et, +remontant Ă pied un quart-d'heure, nous vĂ®mes ce qu'on est convenu +d'appeler la _cataracte_. Ce n'est qu'un brisant du fleuve qui s'Ă©coule +Ă travers les roches, en formant dans quelques endroits des cascades de +quelques pouces de hauteur; elles sont si peu sensibles qu'on pourrait +Ă peine les exprimer dans un dessin: j'en fis seulement deux de la +barre oĂą finit la navigation, afin de dĂ©truire l'idĂ©e qu'on s'est faite +de la chute de ces fameuses cataractes; au reste, elles feraient un +beau tableau en les peignant avec la couleur qui les caractĂ©rise. Ces +montagnes, toutes hĂ©rissĂ©es d'aspĂ©ritĂ©s noires et aiguĂ«s; sont +rĂ©flĂ©chies d'une manière sombre dans le miroir des eaux du fleuve, +contraint et rĂ©trĂ©ci par nombre de pointes de granit qui le partagent +en dĂ©chirant sa surface, et le sillonnent de longues traces blanches; +ces formes et ces couleurs austères sont contrastĂ©es par le vert tendre +des groupes de palmiers jetĂ©s çà et lĂ Ă travers les rochers et la +voĂ»te azurĂ©e du plus beau ciel, du monde: ce tableau bien fait aurait +le singulier avantage d'offrir tout Ă la fois l'image d'une nature +vraie et tout Ă fait nouvelle. Lorsque l'on a passĂ© les cataractes, les +rochers s'Ă©lèvent, et Ă leurs sommets s'amoncellent des blocs de granit, +qui semblent pyramider et s'Ă©quilibrer pour produire des effets +pittoresques. C'est Ă travers cette nature âpre et austère que l'on +dĂ©couvre tout Ă coup les superbes monuments de l'Ă®le de Philae, qui +forment un brillant contraste et une des plus merveilleuses surprises +qu'un voyageur puisse Ă©prouver. Le Nil fait un dĂ©tour comme pour venir +chercher et enceindre cette Ă®le enchantĂ©e, oĂą les monuments ne +sont sĂ©parĂ©s que par quelques bouquets de palmiers, ou des rochers, qui +ne semblent conservĂ©s que pour grouper les richesses de la nature avec +les magnificences de l'art; et faire un faisceau de tout ce qu'elles +peuvent rassembler de plus pittoresque et de plus imposant. +L'enthousiasme qu'Ă©prouve Ă tout moment le voyageur Ă la vue des +monuments de la Haute-Égypte peut paraĂ®tre au lecteur une perpĂ©tuelle +emphase, une monotone exagĂ©ration, et n'est cependant que la naĂŻve +expression du sentiment qu'impose la sublimitĂ© de leur caractère; c'est +la dĂ©fiance que j'ai de l'insuffisance de mes dessins pour donner +l'idĂ©e de ce grand caractère, qui fait que je cherche, par mes +expressions, Ă rendre Ă ces Ă©difices le degrĂ© de surprise qu'ils +inspirent, et celui d'admiration qui leur est dĂ». + +Il n'y avait point d'habitants sur la terre ferme, ils avaient mĂŞme +quittĂ© Philae, et s'Ă©taient retirĂ©s sur une seconde Ă®le plus grande, oĂą +ils faisaient des cris de sauvages, que l'on nous assura ĂŞtre des cris +de frayeur; nous fĂ®mes ce que nous pĂ»mes pour leur persuader de nous +envoyer une barque qui Ă©tait aprouĂ©e Ă leur bord; nous ne pĂ»mes rien en +obtenir. Au reste, comme cette branche du Nil est Ă©troite, cela ne +m'empĂŞcha pas de faire des vues de l'Ă®le sous les trois aspects qu'elle +pouvait nous offrir. + +Nous revĂ®nmes fort contents de notre journĂ©e; mais cet aperçu ne me +paraissait pas suffisant pour des objets d'antiquitĂ© aussi importants, +pour des monuments aussi considĂ©rables, aussi conservĂ©s, et dont les +dĂ©tails devaient ĂŞtre si intĂ©ressants. + +Quelques jours après nous apprĂ®mes que les Mamelouks de la rive droite +venaient fourrager jusqu'Ă deux lieues de nous; nous nous mĂ®mes en +devoir de les repousser; nous partĂ®mes avec quatre cents hommes, et +nous avançâmes sur Philae par la route de terre Ă travers le dĂ©sert: ce +que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a Ă©tĂ© tracĂ©e, +relevĂ©e en chaussĂ©e, et très pratiquĂ©e autrefois; cet espace Ă©tait le +seul en Égypte oĂą un grand chemin fĂ»t d'une absolue nĂ©cessitĂ©; le Nil +cessant d'ĂŞtre praticable Ă cause des cataractes, toutes les +marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder Ă Philae, +devaient ĂŞtre transportĂ©es par terre Ă Syène, oĂą on les embarquait de +nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont +couverts d'hiĂ©roglyphes, et semblaient ĂŞtre lĂ pour entretenir les +passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus +Ă©trange prĂ©sente la forme d'un siège que l'on a achevĂ© de façonner en +fabriquant dans le massif un escalier pour arriver Ă la foulĂ©e du +fauteuil; le tout couvert d'hiĂ©roglyphes, dont la plupart sont fort +soignĂ©s; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription. + +Une autre particularitĂ© de cette route, ce sont les ruines de lignes +construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze +Ă vingt pieds d'Ă©paisseur: ce retranchement longeait la vallĂ©e en +bordant la route, et aboutissait Ă des rochers et Ă des forts Ă près de +trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de +matĂ©riaux peu prĂ©cieux, elles ont Ă©tĂ© d'une dĂ©pense de fabrication qui +atteste l'importance qu'on avait mise Ă la dĂ©fense de ce point: +seraient-ce les restes de la fameuse muraille Ă©levĂ©e par une reine +d'Égypte appelĂ©e Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui +s'Ă©tendait de l'ancienne Syène jusqu'oĂą est Ă prĂ©sent El-Arych, et dont +les Arabes appellent les fragments HaĂŻf-ĂŞl-adjouz, ou la muraille de +la vieille? + +Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus Ă leur habitation, mais +bien dĂ©cidĂ©s Ă ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette +mauvaise volontĂ© Ă la peur que nous leur causions, et nous continuâmes +notre route: au-delĂ de Philae le fleuve est absolument libre et +navigable; après avoir dĂ©passĂ© un fort arabe et une mosquĂ©e du mĂŞme +temps, le rivage du Nil devient peu Ă peu impraticable; au lieu de +cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vĂ®mes plus +qu'une nature pauvre, livrĂ©e Ă elle-mĂŞme, et sur des rochers quelques +habitations qui ressemblaient Ă des huttes de sauvages; nous entrâmes +dans un dĂ©sert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et +après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallĂ©es +aussi creuses que si nous eussions Ă©tĂ© dans une rĂ©gion sujette aux +orages et aux torrents, nous dĂ©bouchâmes sur le Nil par un ravin qui +nous amena Ă Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; Ă notre +approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs +plats, leurs marmites, et jusqu'Ă la soupe qu'ils avaient prĂ©parĂ©e, et +qu'ils devaient manger sitĂ´t le soleil couchĂ©; car c'Ă©tait le mois du +ramadan, espèce de carĂŞme, pendant lequel les Musulmans, les soldats +mĂŞme ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon. + + + + + _Les Goublis_. + + +Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sĂ»mes Ă la pointe du +jour qu'Ă DĂ©miet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se +trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraĂ®chir leurs +chevaux, Ă©taient repartis Ă minuit. Notre but de les Ă©loigner Ă©tant +rempli, nous reprĂ®mes la route de Syène. J'avais dĂ©jĂ assez de +l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrĂŞme laideur ne +peut ĂŞtre comparĂ©e qu'Ă l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis +quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les +soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une +cabane, devant la porte de laquelle je m'Ă©tais Ă©tabli pour passer la +nuit. Surprises par notre marche dĂ©tournĂ©e, Ă la chute du jour, elles +n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou +de passer le fleuve Ă la nage: elles avaient absolument la farouche +stupiditĂ© des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture +insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature, +et donnent mĂŞme Ă leur jeunesse l'empreinte et la dĂ©gradation de la +dĂ©crĂ©pitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car +leurs traits sont dĂ©licats, leur peau fine, leur physionomie animĂ©e et +spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et +intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clartĂ© et de +concision, qu'une phrase courte est toujours la rĂ©ponse complète Ă la +question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacitĂ© est plus +analogue au nĂ´tre que celui des autres orientaux; ils entendent et +servent vite, dĂ©robent encore plus lestement, et sont d'une aviditĂ© +pour l'argent, qui ne peut ĂŞtre justifiĂ©e que par leur excessive +pauvretĂ©, et comparĂ©e qu'Ă leur frugalitĂ©. C'est Ă toutes ces raisons +que doit ĂŞtre attribuĂ©e leur maigreur, qui ne tient point Ă leur +mauvaise santĂ©, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et +de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu +un seul gras, pas mĂŞme charnu. + + + + + _Prise de l'ĂŽle de Philae_. + + +Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi Ă©loignĂ©; nous achetâmes +le bĂ©tail, nous payâmes la rĂ©colte en herbes, les habitants nous +aidèrent eux-mĂŞmes Ă arracher ce qu'elle leur promettait de provision, +et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi +toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un dĂ©sert. En +revenant, je fus de nouveau frappĂ© de la somptuositĂ© des Ă©difices de +Philae; je suis persuadĂ© que c'est pour produire cet effet que les +Égyptiens avaient portĂ© Ă leur frontière cette splendeur de monuments. +Philae Ă©tait l'entrepĂ´t d'un commerce d'Ă©change entre l'Éthiopie et +l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idĂ©e de leurs +moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient Ă©levĂ© nombre de +somptueux Ă©difices jusques aux confins de leur empire, Ă leur frontière +naturelle, qui Ă©tait Syène et les cataractes. Nous eĂ»mes encore un +pourparler avec les habitants de l'Ă®le; il fut plus explicatif: ils +nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours +sans qu'il nous fĂ»t jamais permis d'arriver jusqu'Ă eux. Il fallut +encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de +moyens de rien changer Ă leur dĂ©cision: mais comme il eĂ»t Ă©tĂ© d'un +mauvais exemple qu'une poignĂ©e de paysans pĂ»t ĂŞtre insolente Ă quatre +pas de nos Ă©tablissements, on remit au lendemain Ă leur faire des +observations qui pussent changer quelque chose Ă leur dĂ©termination. On +y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas +plutĂ´t qu'ils se mirent en Ă©tat de guerre: elle fut dĂ©clarĂ©e Ă la +manière des sauvages, avec des cris rĂ©pĂ©tĂ©s par les femmes. Les +habitants de l'Ă®le voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient +briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une +main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils +de rempart Ă mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher +de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que +nous n'Ă©tions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur +demandions qu'Ă entrer amicalement dans l'Ă®le: ils rĂ©pondirent qu'ils +ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne +viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'Ă©taient pas des +Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des +cris d'unanimitĂ© qui retentirent de toutes parts: ils voulaient +batailler; ils s'Ă©taient dĂ©fendus contre les Mamelouks; ils avaient +battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous rĂ©sister, et +mĂŞme de nous braver. AussitĂ´t l'ordre fut donnĂ© Ă nos sapeurs d'abattre +les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois +pour faire un radeau: cet acte fut la dĂ©claration de guerre; ils +tirèrent sur nous; postĂ©s et cachĂ©s dans les fentes des rochers, ils +nous couvraient de balles, fort bien ajustĂ©es. Dans ce moment arriva +une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degrĂ©; +dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande Ă®le et l'Ă®le +de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent +passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le dĂ©sert. + +On s'aperçut que le bois de palmier Ă©tait trop lourd et prenait l'eau, +il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit +venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur +Ă porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce +retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au +gĂ©nĂ©ral de payer cent piastres pour passer seul et dĂ©sarmĂ© dans l'Ă®le: +mais la scène changea quand tout Ă coup ils virent la grande Ă®le +inondĂ©e de nos volontaires dont la descente avait Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e par du +canon Ă mitraille; la terreur succĂ©da, comme de coutume, Ă +l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le +fleuve pour se sauver Ă la nage; conservant le caractère de la fĂ©rocitĂ©, +on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et +mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs. +Lorsque j'entrai le lendemain dans l'Ă®le, je trouvai une petite fille +de sept Ă huit ans, Ă laquelle une couture faite avec autant de +brutalitĂ© que de cruautĂ© avait Ă´tĂ© tous les moyens de satisfaire au +plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne +fut qu'avec une contre opĂ©ration et un bain que je sauvai la vie Ă +cette malheureuse petite crĂ©ature qui Ă©tait tout Ă fait jolie. D'autres, +d'un âge plus avancĂ©, se montrèrent moins austères, et se choisirent +elles-mĂŞmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en +quelques instants dispersĂ©e, ayant fait, relativement Ă ses moyens, une +perte immense et irrĂ©parable. + +Ils avaient pillĂ© les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire +remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par +comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans +exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre +d'annĂ©es; en quelques heures ils se trouvèrent privĂ©s du prĂ©sent et de +l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligĂ©s +d'aller demander asile Ă ceux chez lesquels ils avaient portĂ© la guerre +quelques jours auparavant. L'Ă©vacuation des magasins situĂ©s dans la +grande Ă®le occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce +temps Ă faire les dessins des rochers et des antiquitĂ©s qui s'y +trouvent. + + + + + _Description des Ruines de Philae_. + + +Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, prĂ©cĂ©dĂ© d'un portique de +quatre colonnes, avec des chapiteaux très Ă©lĂ©gants, auquel on avait +ajoutĂ© postĂ©rieurement un autre portique qui tenait sans doute Ă la +circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillĂ©e avec +plus de soin, Ă©tait beaucoup plus dĂ©corĂ©e; l'usage qu'en a fait la +catholicitĂ© en a dĂ©naturĂ© le caractère, en ajoutant des arcs aux formĂ©s +carrĂ©es des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis +et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St. +Antoine ou de St. Paul, hermite. + +Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'Ă©tais possesseur de +sept Ă huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout +je n'avais point Ă mes cĂ´tĂ©s de ces curieux impatients qui croient +toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir +autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le dĂ©part, +point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant Ă mon aise, +je me mis Ă faire la carte de l'Ă®le et le plan des Ă©difices dont elle +est couverte. + +J'Ă©tais Ă mon sixième voyage Ă Philae; j'avais employĂ© les cinq +premiers Ă faire les vues du dehors et des environs. + +Cette fois-ci, qui Ă©tait la première oĂą je touchais au sol de l'Ă®le, je +commençai d'abord par parcourir tout son intĂ©rieur, pour prendre +connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idĂ©e gĂ©nĂ©rale, +une espèce de carte topographique, contenant l'Ă®le, le cours du fleuve, +et les particularitĂ©s adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe +de monuments avait Ă©tĂ© construit Ă des Ă©poques diffĂ©rentes, par +diverses nations, et avait appartenu Ă divers cultes, enfin que la +rĂ©union de ces Ă©difices, dont chacun Ă©tait rĂ©gulier, offrait un +ensemble irrĂ©gulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai +huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis Ă +diffĂ©rentes Ă©poques, on avait respectĂ© les uns dans la construction des +autres, ce qui avait nui Ă la rĂ©gularitĂ© de l'ensemble. Une partie des +augmentations n'avait Ă©tĂ© faite que pour raccorder ce qui avait Ă©tĂ© +construit antĂ©rieurement, sauvant le plus adroitement possible les +fausses Ă©querres et les irrĂ©gularitĂ©s gĂ©nĂ©rales. Cette espèce de +confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans +le plan, produit dans l'Ă©lĂ©vation des effets pittoresques que ne peut +avoir la rectitude gĂ©omĂ©tral, multiplie les objets, forme des groupes, +et offre Ă l'oeil plus de richesse que la froide symĂ©trie. Je pus me +convaincre lĂ de ce que j'avais dĂ©jĂ remarquĂ© Ă Tintyra et Ă Thèbes, +que le système de construction Ă©tait d'Ă©lever des masses, dans +lesquelles on travaillait pendant des siècles aux dĂ©tails de la +dĂ©coration, Ă commencer par les lignes architecturales, passant ensuite +Ă la sculpture des figures hiĂ©roglyphiques, et enfin aux stucs et Ă la +peinture. Toutes ces diffĂ©rentes Ă©poques dans les travaux sont très +sensibles ici, oĂą il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute +antiquitĂ©; une partie des constructions qui servaient Ă rattacher les +divers monuments n'avait Ă©tĂ© ni ragréée, ni sculptĂ©e, ni mĂŞme achevĂ©e +de bâtir; le grand et magnifique monument carrĂ© long est de ce nombre: +il serait difficile d'assigner un usage Ă cet Ă©difice, si les dĂ©tails +des ornements reprĂ©sentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait +encore ĂŞtre un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni +celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui +ne sont engagĂ©es que jusqu'Ă la moitiĂ© de leur hauteur, ne portent +qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'Ă©tait +ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa +longueur. ÉlevĂ© sans doute Ă la dernière Ă©poque de la puissance +Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière puretĂ©; les chapiteaux +y sont d'une beautĂ© et d'une exĂ©cution admirables, les volutes et les +feuilles, fouillĂ©es comme au beau temps de la Grèce, symĂ©triquement +diversifiĂ©s comme Ă Apollinopolis, c'est-Ă -dire, variĂ©s entre eux et +semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis Ă la mĂŞme +parallèle. + +Je n'eus pas peu de peine Ă dĂ©blayer dans mon imagination ces longues +galeries encombrĂ©es de ruines, Ă suivre les lignes des quais, Ă relever +les sphinx et les obĂ©lisques, Ă rattacher les communications des rampes +et des escaliers: attirĂ© par les peintures, par les sculptures, j'Ă©tais +assailli Ă la fois par tous les genres de curiositĂ©, et, dans la +crainte de faire partager mes erreurs Ă ceux auxquels je me proposais +de rendre compte de mes sensations et de mes opĂ©rations, j'aurais +dĂ©sirĂ© pouvoir tracer sur mon plan l'Ă©tat des ruines et le mĂ©lange des +dĂ©combres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes +incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand +nombre de sanctuaires si rapprochĂ©s et si distincts? Ă©taient-ils +consacrĂ©s Ă diffĂ©rentes divinitĂ©s? Ă©taient-ce des chapelles votives, ou +des lieux de station pour les cĂ©rĂ©monies du culte? Les sanctuaires les +plus secrets contenaient encore de plus mystĂ©rieux sanctuaires, des +temples monolithes, qui Ă©taient des tabernacles qui contenaient ce +qu'il y avait de plus prĂ©cieux, ce qu'il avait de plus sacrĂ©, et +peut-ĂŞtre mĂŞme l'oiseau sacrĂ© qui reprĂ©sentait le dieu du temple, +l'Ă©pervier, par exemple, qui Ă©tait l'emblème du soleil, auquel +prĂ©cisĂ©ment ce temple Ă©tait consacrĂ©. Sous le mĂŞme portique Ă©taient +peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des thĂ©ories des +Ă©lĂ©ments, et sur les murs, des cĂ©rĂ©monies religieuses, des images des +prĂŞtres et des dieux; Ă cĂ´tĂ© des portes, les portraits gigantesque de +quelques souverains, ou des figures emblĂ©matiques de la force et de la +puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles +tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblĂ©s. Sont-ce des sujets +rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette +dernière opinion, parce que les figures reprĂ©sentant des Égyptiens +n'ont jamais de longs cheveux. + +Outre cette grande enceinte, oĂą ce nombre de temples Ă©tait rattachĂ© et +groupĂ© par les logements des prĂŞtres, il y avait deux temples isolĂ©s; +le grand, dont j'ai dĂ©jĂ parlĂ©, et un second, le plus joli que l'on +puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si +petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes +d'un mĂ©nage, qui me sembla ĂŞtre celui de Joseph et Marie, et me fit +venir en pensĂ©e le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai +et le plus intĂ©ressant. Si jamais on voulait transporter un temple +d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre +toutes les possibilitĂ©s par la petitesse de sa dimension, il donnerait +un tĂ©moignage palpable de la noble simplicitĂ© de l'architecture +Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non +l'Ă©tendue fait la majestĂ© d'un Ă©difice. + +Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'Ă®le des ruines +Grecques ou Romaines, qui m'ont paru ĂŞtre les restes d'un petit port, +et d'une douane, dont le mur de la façade est dĂ©corĂ© de pilastres et +d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient +devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et +les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une Ă©glise +Catholique, construite de fragments antiques, mĂŞlĂ©s de croix et +d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicitĂ© paraĂ®t n'avoir +jamais Ă©tĂ© assez opulente dans ces contrĂ©es pour sĂ©parer tout Ă fait +son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir Ă©tabli ses saints +Ă travers les divinitĂ©s Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S. +Paul Ă cĂ´tĂ© de la dĂ©esse Isis, et dĂ©guisĂ© Osiris en S. Athanase; +lorsqu'elle a quittĂ© les temples, elle les a dĂ©gradĂ©s emportant les +pierres toutes façonnĂ©es pour en bâtir ses Ă©glises. + +Que d'objets Ă questionner! et le temps s'Ă©coulait; j'aurais voulu +retenir le soleil: j'avais employĂ© bien des heures Ă observer, je me +mis Ă dessiner, Ă mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des +magasins, je ne pouvais plus espĂ©rer de revenir Ă Philae: ce n'Ă©taient +pas ici mes bonnes gens de l'ÉlĂ©phantine, et les troupes avaient Ă©tĂ© +dĂ©jĂ trop fatiguĂ©es du siège de cette petite Ă®le. Je la quittai les +yeux fatiguĂ©s de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y +Ă©taient attachĂ©s; j'en partis a la nuit fermĂ©e, chargĂ© de mon butin, et +de ma petite fille, que je remis au cheikh d'ÉlĂ©phantine, qui la rendit +Ă ses parents. + +On avait eu le projet de mettre Syene en Ă©tat de dĂ©fense: l'ingĂ©nieur +GarbĂ© avait choisi pour Ă©lever un fort une plate forme sur une Ă©minence, +au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'oĂą on +dĂ©couvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches, +marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour +faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques +Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient dĂ©jĂ habitĂ© le mĂŞme +lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultĂ©s, ou les +surmonta toutes. Chaque individu Ă©tait taxĂ© Ă deux voyages par jour +pour le transport des matĂ©riaux; beaucoup avaient peine Ă se porter +eux-mĂŞmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions +furent tracĂ©s, et les travaux conduits avec une telle cĂ©lĂ©ritĂ©, qu'en +peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en mĂŞme +temps l'on bastionna et crĂ©nela une fabrique Romaine, bien bâtie et +assez bien conservĂ©e, qui avait Ă©tĂ© un bain, et qui, par sa situation, +avait le double avantage de protĂ©ger le cours du fleuve. + +Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher +de granit au-delĂ des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une +reconnaissance qui Ă©tait portĂ©e dans le dĂ©sert de la rive gauche, pour +aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent +de cĂ©nobites; après une heure de marche nous dĂ©couvrĂ®mes ce monument +dans une petite vallĂ©e, entourĂ©e de roches dĂ©crĂ©pites, et des sables +que produit leur dĂ©composition. Le dĂ©tachement, en poursuivant sa route, +me laissa Ă mes recherches dans ce lieu. + +Ă€ peine le dĂ©tachement fut-il parti que je fus Ă©pouvantĂ© de mon +isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongĂ© que +faisaient mes pas sous leurs tristes voĂ»tes Ă©tait peut-ĂŞtre le seul qui +depuis plusieurs siècles en eĂ»t troublĂ© le silence. Les cellules des +moines ressemblaient aux cases des animaux d'une mĂ©nagerie; un carrĂ© de +sept pieds n'Ă©tait Ă©clairĂ© que par une lucarne Ă six de hauteur: ce +raffinement d'austĂ©ritĂ© ne dĂ©robait cependant aux reclus que la vue +d'une vaste Ă©tendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une +immense lumière aussi triste et plus attĂ©nuante que la nuit, et qui les +eĂ»t pĂ©nĂ©trĂ©s peut-ĂŞtre encore davantage du sentiment affligeant de leur +solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant +d'armoire Ă©taient tout ce que l'art avait ajoutĂ© au lissĂ© des quatre +murailles: un tour placĂ© Ă cĂ´tĂ© de la porte prouve encore que c'Ă©tait +isolĂ©ment que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques +sentences tronquĂ©es, Ă©crites sur les murs, attestent seules que des +humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions +leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les ĂŞtres +qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les +a encore frustrĂ©s. Je me les peignais expirants et voulant dire +quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. OppressĂ© du +sentiment que m'inspirait cette suite de mĂ©lancoliques objets, je +courus chercher l'espace dans la cour: entourĂ©e de hautes murailles +crĂ©nelĂ©es, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y +annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste, +succĂ©dĂ© Ă l'horreur du silence; que cet Ă©difice, enlevĂ© aux cĂ©nobites +qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait Ă +diverses Ă©poques servi de retraite Ă des partis vaincus, ou de poste +avancĂ© Ă des partis vainqueurs. Les diffĂ©rents caractères de sa +construction peuvent encore servir d'Ă©poques Ă l'histoire de ce +monument: commencĂ© dans les premiers siècles de la catholicitĂ©, tout ce +qui a Ă©tĂ© construit par elle conserve encore de la grandeur et de la +magnificence; ce que la guerre y a ajoutĂ© Ă Ă©tĂ© fait Ă la hâte, et se +trouve plus ruinĂ© que les premières constructions. Dans la cour une +petite Ă©glise bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus +petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postĂ©rieur en +reprendre possession; enfin une dĂ©vastation plus rĂ©cente laisse penser +qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a Ă©tĂ© rendu tout Ă fait Ă +l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamnĂ©. + +Le dĂ©tachement qui m'y avait laissĂ© vint me reprendre; et il me sembla +en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste +lieu en attendant le dĂ©tachement. Ă€ l'Ă©gard des carrières que je +trouvai près de lĂ , ce ne sont point celles oĂą se taillaient les +obĂ©lisques; les obĂ©lisques sont toujours de granit; les roches de +granit sont Ă©loignĂ©es de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui +en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinĂ©es, sur +lesquelles on faisait glisser les masses, qui Ă©taient ainsi conduites +au fleuve pour y ĂŞtre embarquĂ©es et servir Ă la fabrication des +diffĂ©rents Ă©difices. + +Nous apprĂ®mes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous Ă DĂ©miet +avaient pris le dĂ©sert de droite, et Ă©taient descendus pour aller +rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait +rassemblĂ© tout ce que le pays supĂ©rieur pouvait lui fournir de vivres, +et qu'il rĂ©trogradait par le dĂ©sert de gauche, ne laissant derrière lui +que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks. +N'ayant plus rien Ă faire Ă Syene, nous en partĂ®mes le 25 FĂ©vrier: j'y +serais restĂ© volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redoutĂ© d'y +voir arriver les vents brĂ»lants du printemps: j'en avais dĂ©jĂ Ă©prouvĂ© +douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier +avaient enflammĂ© l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule; +ensuite avait succĂ©dĂ© un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il +m'avait donnĂ© la fièvre. EspĂ©rant me reposer, je me mis sur les barques; +elles devaient marcher Ă la mĂŞme hauteur que les troupes qui +reprenaient la route que j'avais dĂ©jĂ faite; et j'espĂ©rai par celle du +fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais +laissĂ©es Ă gauche en montant. + +Ă€ peine embarquĂ©, j'Ă©prouvai tous les inconvĂ©nients de cette manière de +voyager; le vent, l'impossibilitĂ© de faire manoeuvrer les gens du pays, +les cris vains de nos Provençaux, tout se rĂ©unissait pour notre +supplice. EmbarquĂ©s le 25, nous n'arrivâmes que le 27 Ă Com Ombos, au +moment oĂą le vent devenait favorable pour passer outre: on Ă©tait trop +pressĂ© d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure Ă +terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien +vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments. +L'antique Ombos, oĂą Ă©tait rĂ©vĂ©rĂ© le crocodile, s'appelle encore Com +Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posĂ©e sur une Ă©minence +qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous +les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraĂ®t, Ă un +seul Ă©difice, il Ă©tait immense. Au centre, est un grand portique en +colonnes Ă chapiteaux Ă©vasĂ©s, de la plus grande proportion: Ă la partie +sud, une porte est conservĂ©e dans son entier; elle tenait Ă un mur de +circonvallation qui est dĂ©truit: Ă l'ouest et sur le bord du Nil, +s'Ă©levait un mĂ´le Ă©norme, ruinĂ© Ă prĂ©sent dans sa partie supĂ©rieure; +les dĂ©bordements du fleuve en ont dĂ©chaussĂ© des fondations de quarante +pieds de profondeur, elles Ă©taient construites avec la mĂŞme soliditĂ© et +la mĂŞme magnificence que ce qui servait de dĂ©coration. Au nord, dans la +mĂŞme direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de +proportion plus petite, avec des colonnes Ă chapiteaux Ă tĂŞte. Dans +l'espace entre ces deux derniers Ă©difices Ă©tait un parapet en pierres +de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait +produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvĂ© que +les Égyptiens tentaient plus au grandiose, mĂŞme Ă l'effet pittoresque, +qu'Ă la rĂ©gularitĂ© symĂ©trique; ils la remplaçaient par de belles masses, +par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants. +Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et +quel que fĂ»t le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos, +elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans +l'Ă©tat de dĂ©gradation oĂą elle est, et malgrĂ© les mĂ©chantes huttes dont +ces monuments sont encombrĂ©s, ses formes offrent encore le tableau de +ruine le plus magique qu'il fĂ»t possible d'imaginer. + +Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-Ă -vis les grandes +carrières de grès, taillĂ©es dans les montagnes qui aboutissent au Nil +des deux cĂ´tĂ© de ce fleuve; ce lieu est appelĂ© _Gebel Silsilis_, il est +situĂ© entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, Ă©tant d'un grain +Ă©gal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la +grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute Ă la +beautĂ© et Ă l'Ă©galitĂ© de cette matière que l'on doit la grandeur et la +conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de +notre admiration. Aux immenses excavations et Ă la quantitĂ© de dĂ©bris +que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux +en ont Ă©tĂ© suivis pendant des milliers d'annĂ©es, et qu'elles ont pu +fournir les matĂ©riaux employĂ©s Ă la plus grande partie des monuments de +l'Égypte: l'Ă©loignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle +Ă l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses +accroissements venait tout naturellement soulever et conduire Ă leur +destination les batardeaux chargĂ©s dans l'autre saison des masses Ă +transporter. + +La manie monumentale des Égyptiens se manifeste de toutes parts dans +ces carrières; après avoir fourni Ă l'Ă©rection des temples, elles +Ă©taient elles-mĂŞmes consacrĂ©es par des monuments: les carrières mĂŞmes +Ă©taient dĂ©corĂ©es par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des +portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches +couvertes d'hiĂ©roglyphes taillĂ©s et pris dans la masse, et un grand +nombre de tombeaux creusĂ©s aussi dans le rocher; ces tombeaux sont +encore très curieux, quoique tous fouillĂ©s et mĂ©chamment dĂ©figurĂ©s. + +Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve, +dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises; +ces chambres sont ornĂ©es d'hiĂ©roglyphes tracĂ©s sur la roche, et +terminĂ©s en stuc, coloriĂ©, reprĂ©sentant toujours des offrandes de pains, +de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc +sont ornĂ©s d'enroulements peints et d'un goĂ»t exquis; le sol est +entaillĂ© de plusieurs tombes de dimension juste, et de la mĂŞme forme +que les caisses des momies, et en mĂŞme nombre que les figures +sculptĂ©es: celles qui reprĂ©sentent des hommes ont de petites barbes +carrĂ©es, avec des coiffures pendantes derrière les Ă©paules; celles des +femmes ont les mĂŞmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs +gorges nues. + +Ces dernières ont d'ordinaire un bras passĂ© sous celui de la figure qui +est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante +de l'AchĂ©ron, emblème de la mort. Les tombeaux oĂą il n'y a qu'une +figure sont apparemment ceux des hommes morts cĂ©libataires; ceux oĂą il +y en a trois, Ă©taient peut-ĂŞtre des maris qui avaient eu deux femmes Ă +la fois, ou l'une après l'autre; peut-ĂŞtre aussi lorsque deux frères +mariĂ©s tous deux ne s'Ă©taient fait prĂ©parer qu'un tombeau, se +faisaient-ils reprĂ©senter ensemble. L'ouverture toujours brisĂ©e de ces +tombeaux ne m'a pas laissĂ© observer comment ces monuments s'ouvraient +ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes, +c'est que les portes sont toutes dĂ©corĂ©es d'un chambranle, couvert +d'hiĂ©roglyphes, surmontĂ© d'un couronnement Ă gorge formant une corniche, +et d'un entablement sur lequel est toujours sculptĂ© un globe ailĂ©. + +Sur le cĂ´tĂ© des portes j'ai rencontrĂ© plusieurs fois la figure d'une +femme dans l'attitude de la douleur; c'Ă©tait peut-ĂŞtre celle d'une +veuve qui avait survĂ©cu Ă son Ă©poux: j'en ai dessinĂ© une. + +Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps, +en Égypte, le silence du dĂ©sert a Ă©tĂ© l'asile de la mort, +puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpĂ©tuellement sec et +conservateur, les Égyptiens portent leurs morts dans le dĂ©sert, jusqu'Ă +trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire +des prières sur leurs sĂ©pultures. Ă€ peine eus-je dessinĂ© ce qui Ă©tait +le plus intĂ©ressant dans ces carrières que le vent nous rappela Ă bord. + +En nous rapprochant d'EsnĂ© nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en +voit point Ă Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il +semble qu'ils affectent de prĂ©fĂ©rence certains parages, et +particulièrement depuis Tintyra jusqu'Ă Ombos, et que le lieu oĂą ils +sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vĂ®mes trois ici, + dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins +vingt-cinq pieds de long; ils Ă©taient tous trois endormis: nous en +approchâmes jusqu'Ă vingt pas; nous eĂ»mes tout le temps de distinguer +leur triste allure; ils ressemblaient Ă des canons sur leurs affĂ»ts. Je +tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la +balle frappa et glissa sur les Ă©cailles; il fit un saut de dix pieds de +longueur, et se perdit dans le Nil. + +Ă€ quatre lieues avant EsnĂ© je vis un quai revĂŞtu, sur le bord du Nil; Ă +cent toises de lĂ , une porte pyramidale fort dĂ©truite, et six colonnes +du portique et de la galerie d'un temple, qui doit ĂŞtre celui de +Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eĂ»t Ă©tĂ© un crime +de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue +pittoresque, que j'ai recommencĂ©e depuis d'une manière un peu moins +incommode. + +Ă€ une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles. + +Ă€ la pointe du jour, nous arrivâmes Ă EsnĂ©. En abordant, nous +entendĂ®mes battre un rassemblement: j'avais dĂ©jĂ bien assez de la +marine: je me sauvai plutĂ´t que je ne descendis du bateau, et dix +minutes après avoir mis pied Ă terre j'Ă©tais dĂ©jĂ Ă cheval tournant le +dos Ă Apollinopolis et Ă Latopolis, auxquelles j'avais bien encore +quelques questions Ă faire: mais tel Ă©tait le sort de la guerre; et je +devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eĂ»t fait +voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une +constante obstination, il eĂ»t suivi chaque jour, l'impulsion du moment +et de la circonstance. + +La coalition des beys Ă©tait dĂ©jĂ rompue; Soliman Ă©tait restĂ© Ă DĂ©ir; +Assan, avec quarante Mamelouks, s'Ă©tait sĂ©parĂ© de Mourat Ă la hauteur +d'EsnĂ©, et Ă©tait remontĂ© Ă Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se +sĂ©parer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait +descendre jusqu'au-delĂ de Siouth; mais rencontrĂ© Ă Souhama, au-dessous +de GirgĂ©, par le gĂ©nĂ©ral Friand, qui avait dĂ©truit tous les +rassemblements qu'il avait formĂ©s, il prit la route d'Élouah, l'une des +Oasis, oĂą il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de +nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du +gĂ©nĂ©ral Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de +ces aventuriers y avaient pĂ©ri: on attendait, disait-on, le shĂ©rif de +la Mekke lui-mĂŞme, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux +huit Ă neuf cents qui restaient de la première croisade. + +Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes Ă Hermontis; nous nous y arrĂŞtâmes +pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de +notre armĂ©e, dissĂ©minĂ©e dans ce moment sur nombre de points. + +RĂ©duit au temple dont j'avais dĂ©jĂ fait la vue, j'allai de nouveau en +questionner les hiĂ©roglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait +plus utile Ă prĂ©senter aux observations des curieux et des savants. + +Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique, +qui avait eu une circonvallation et possĂ©dĂ© plusieurs temples. Mais +toujours des temples! pas un Ă©difice public, pas une maison qui eĂ»t eu +assez de consistance pour rĂ©sister au temps, pas un palais de roi! +qu'Ă©tait donc la nation? qu'Ă©taient donc les souverains? Il me semble +que la première Ă©tait composĂ©e d'esclaves; les seconds, de pieux +capitaines; et les prĂŞtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant +leur tyrannie Ă l'ombre d'un vain monarque, possĂ©dant toutes les +sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre +ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi Ă©tait servi par des +prĂŞtres, conseillĂ© par des prĂŞtres, nourri par eux; prĂŞchĂ© par eux; +chaque matin, après l'avoir habillĂ©, ils lui lisaient les devoirs du +souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au +temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'Ă©tait jamais +sans six conseillers, qui Ă©taient encore six prĂŞtres. Avec de telles +prĂ©cautions il ne pouvait peut-ĂŞtre pas y avoir de mauvais rois; mais +qu'y gagnait le peuple, si les prĂŞtres les remplaçaient? Les deux seuls +souverains qui, selon l'histoire, aient osĂ© secouer le joug, qui +fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et ChĂ©ops, furent +regardĂ©s et consignĂ©s dans les annales que les prĂŞtres Ă©crivaient, +comme des princes rebelles et impies. + +Le palais des cent chambres, le seul palais citĂ© dans l'histoire de +l'Égypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement oĂą les +prĂŞtres ne pouvaient avoir la mĂŞme influence. Ces fameux canaux, dont +l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservĂ© aucune +magnificence, aucune digue, aucune Ă©cluse, aucun empellement: ce que +j'ai rencontrĂ© d'Ă©paulements et de quais sur le bord du Nil sont de +petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels +dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement +des villes. Les JĂ©suites du Paraguay auraient peut-ĂŞtre pu nous donner +le secret ou l'exemple du système de cette domination thĂ©ocratique; et, +dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Égypte qu'un +gouvernement mystĂ©rieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste +et malheureux. + +Le 6, nous nous mĂ®mes en route pour aller Ă la rencontre d'Osman bey, +que l'on disait devoir passer le Nil Ă KĂ©nĂ©. J'eus la douleur de +traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y Ă©prouver encore plus de +privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans +dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivĂ®mes les +bords du Nil, Ă©galement Ă©loignĂ©s des temples de MĂ©dinet-a-Bou, du +Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais Ă ma gauche, des +temples de Louxor et de Karnak, que je laissais Ă ma droite; des +temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de +ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de +quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un Ă©difice +d'utilitĂ© ou de commoditĂ© publique: j'observais avec soin, je cherchais +mĂŞme, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes +d'emblèmes obscurs, d'hiĂ©roglyphes qui attestaient l'ascendant des +prĂŞtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont +l'empire obsĂ©dait encore mon imagination. + +Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs, +remplacent maintenant cette ville incomprĂ©hensible, comme quelques +rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre cĂ©lèbre par la +majestĂ© de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant Ă regret ce +sol fameux, nous fĂ®mes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier +de la NĂ©cropolis, oĂą je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous +disputèrent encore une fois l'entrĂ©e des tombeaux, devenus leur asile; +il eĂ»t fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur +faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion: +nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous +fĂ®mes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour +dessiner le dĂ©sert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le +soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis Ă Osman bey, +nous attendaient retranchĂ©s Ă Benhoute, Ă trois lieues en avant de +KĂ©nĂ©; qu'ils avaient du canon, et Ă©taient rĂ©solus Ă faire la guerre et +Ă tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrĂŞtĂ© plusieurs +de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, oĂą beaucoup +de paysans et de Mekkains avaient Ă©tĂ© tuĂ©s, les Français avaient +succombĂ© sous le nombre et avaient Ă©tĂ© tous massacrĂ©s. Nous vĂ®nmes +coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour +rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous +vĂ®mes, Ă n'en pouvoir douter, que nous Ă©tions observĂ©s de l'autre rive; +Ă chaque instant des cavaliers armĂ©s arrivaient et repartaient: nous +fĂ®mes une marche rĂ©trograde pour rencontrer notre convoi, que nous +rejoignĂ®mes bientĂ´t; tout le reste de la journĂ©e fut employĂ© Ă notre +passage, que nous effectuâmes Ă Ă©l-KamontĂ©h. Le 8 Mars, nous nous mĂ®mes +en marche; Ă notre arrivĂ©e Ă Kous on nous confirma le rĂ©cit de la +veille. + +Kous, placĂ© Ă l'entrĂ©e de l'embouchure du dĂ©sert qui conduit Ă BĂ©rĂ©nice +et Ă CossĂ©ir, a encore quelque apparence du cĂ´tĂ© du sud; ses immenses +plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire +paraĂ®tre dĂ©licieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux +voyageurs altĂ©rĂ©s qui viennent de traverser le dĂ©sert; elle a succĂ©dĂ© Ă +Copthos par son commerce et par sa catholicitĂ©: car les Copthes en sont +encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les +renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de +leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire. +Je fus frappĂ© de l'intĂ©rĂŞt sincère du cheikh, qui, croyant que nous +marchions Ă une mort assurĂ©e, nous donna les avis les plus +circonstanciĂ©s, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prĂ©vint +avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les +rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta +les larmes aux yeux. Desaix avait Ă©tĂ© huit jours Ă Kous; il avait +beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intĂ©rĂŞt que l'on nous tĂ©moignait +Ă©tait un rĂ©sultat bien naturel de l'idĂ©e avantageuse qu'il avait donnĂ©e +de son caractère loyal et communicatif, de cette Ă©quitĂ© douce et +constante qui lui valut dans la suite le surnom de _juste_, le plus +beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un Ă©tranger arrivĂ© dans +un pays pour y porter la guerre. + +Nous ne concevions rien Ă ces barques, Ă ce combat; nous Ă©tions bien +Ă©loignĂ©s de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous +n'Ă©tions plus qu'Ă quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir +dĂ©passĂ© Kous nous vĂ®mes Ă notre droite, au pied du dĂ©sert, les ruines +de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient; +on ne reconnaĂ®t son ancienne splendeur qu'Ă la hauteur de la montagne +de dĂ©combres dont elle est entourĂ©e, et qui indique encore combien +Ă©tait grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est Ă +prĂ©sent aussi sèche et aussi dĂ©shabitĂ©e que le dĂ©sert sur le bord +duquel elle est situĂ©e. + +Ă€ peine avions-nous dĂ©passĂ© Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi +Ă©tait en marche: nous fĂ®mes halte, et après un lĂ©ger repas nous nous +remĂ®mes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientĂ´t ses +drapeaux; leur dĂ©veloppement occupait une ligne de plus d'une lieue: +nous continuâmes Ă marcher dans l'ordre que nous avions pris, +c'est-Ă -dire, en bataillon carrĂ©, flanquĂ© d'une seule pièce de canon de +trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui +va toucher une ligne: nous entendĂ®mes bientĂ´t des cris, et nous nous +rencontrâmes Ă un village que l'extrĂ©mitĂ© de leur dĂ©veloppement Ă©tait +venue occuper; on dĂ©tacha des tirailleurs qui au mĂŞme instant se +trouvèrent mĂŞlĂ©s corps Ă corps avec eux: malgrĂ© quelques dĂ©charges +efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur +dĂ©vouement supplĂ©aient chez eux Ă la pĂ©nurie des armes. + +Après que cet avant poste eut Ă©tĂ© dĂ©truit plutĂ´t que repoussĂ©, on +trouva plus de rĂ©sistance dans les villages, oĂą les murailles et +quelques armes Ă feu leur donnaient quelque Ă©galitĂ© dans le combat; +nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village Ă un quart +de lieue plus loin: Ă cet instant, les Mamelouks commentèrent Ă parader, +et Ă paraĂ®tre vouloir charger notre droite pour faire diversion Ă +l'avantage que nous prenions sur leur coalisĂ©; nous marchâmes droit Ă +eux, sans cesser ni mĂŞme affaiblir le combat que les chasseurs +livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon +nous dĂ©livrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas +d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si +le nombre de ces derniers et leur bravoure dĂ©tacheraient assez de +soldats du grand carrĂ© pour qu'il pĂ»t ĂŞtre attaquĂ© avec avantage. Après +avoir dĂ©logĂ© l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans +une petite plaine qui prĂ©cĂ©dait Benhoute, oĂą nous savions qu'Ă©tait +retranchĂ© le grand corps ennemi, et oĂą s'Ă©taient encore rĂ©unis tous +ceux que nous avions dĂ©jĂ battus. Nous nous attendions bien Ă un combat +sanglant; mais non Ă ĂŞtre canonnĂ©s par une batterie en ordre, qui nous +envoyait tout Ă la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient Ă notre +carrĂ© et mĂŞme le dĂ©passaient. La mort planait autour de moi; je la +voyais Ă tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fĂ»mes +arrĂŞtĂ©s, trois personnes furent tuĂ©es pendant que je leur parlais: je +n'osais plus adresser la parole Ă personne; le dernier fut atteint par +un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et +paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser +passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui +dĂ©chira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain +ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les +amputations. + +Nous crĂ»mes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affĂ»t +n'avaient qu'une direction; mais nous ne fĂ»mes pas peu surpris de voir +leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour +aller occuper la tĂŞte du village, et y maintenir le combat, tandis que +les carabiniers et les chasseurs Ă©taient allĂ©s tourner leur batterie et +l'enlever Ă la baĂŻonnette. Au moment oĂą l'on battait la charge, les +Mamelouks se prĂ©cipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec +un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la +batterie, ils firent un massacre gĂ©nĂ©ral de ceux qui la servaient: les +pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'Ă©taient celles de +_l'Italie_, barque amirale de notre flottille. Nous espĂ©rions qu'après +cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la +fuite de l'armĂ©e des Mekkains; une partie tint cependant encore assez +longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la +plus considĂ©rable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions +troubler, parce que, toutes les fois que nous dĂ©passions les lieux +couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions +toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait +donc marcher en ordre de bataille et toujours formĂ©s pour les recevoir. +Il y avait dĂ©jĂ six heures que nous combattions sans relâche un ennemi +inexpĂ©rimentĂ©, mais brave, fanatique, et en nombre dĂ©cuple, qui +attaquait avec fureur et rĂ©sistait avec obstination: il ne se repliait +qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancĂ© en dĂ©tachements. +HarassĂ©s, haletants de chaleur, nous nous arrĂŞtâmes un instant pour +prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en +avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je +trouvai une cruche Ă l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le +temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour +Ă©tancher l'ardeur dont j'Ă©tais dĂ©vorĂ©. + +Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance, +parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dĂ»mes mĂŞme +penser que son dessein avait Ă©tĂ© de nous attirer sur elles, mais +qu'après les avoir perdues, le petit bois oĂą il s'Ă©tait retirĂ© devenant +son dernier point de dĂ©fense, il tenterait le sort d'un dernier combat, +se jetterait Ă l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks, +et disparaĂ®trait avec eux; ce qu'il nous Ă©tait impossible d'empĂŞcher: +mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros +village avec une maison de Mamelouks, fortifiĂ©e, crĂ©nelĂ©e, bastionnĂ©e, +et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi Ă©tait fourni de +toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnĂ»mes ĂŞtre des +nĂ´tres, tant par la portĂ©e des fusils que par les balles qu'il nous +envoyait. Il y avait dĂ©jĂ plus de deux heures que nous attaquions cette +maison de tous cĂ´tĂ©s, sans en trouver un qui ne fĂ»t meurtrier; nous +avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessĂ©s: la +nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une +mosquĂ©e, on sĂ©para l'ennemi du Nil, et on travailla Ă rĂ©tablir les +pièces reprises. De leur cĂ´tĂ© les assiĂ©gĂ©s s'occupaient Ă augmenter le +nombre de leurs crĂ©neaux, Ă faire des batteries basses, et Ă pointer +des canons qu'ils n'avaient point encore employĂ©s. Des paysans, qui +s'Ă©chappèrent du feu des assiĂ©geants et de celui des assiĂ©gĂ©s, vinrent +nous dire que le lendemain du jour du dĂ©part du gĂ©nĂ©ral Desaix pour +aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du dĂ©sert, +Ă©taient venus attaquer _l'Italie_ et la flottille qu'elle commandait; +qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient +engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brĂ»lĂ© la grande barque +et montĂ© sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment +contrariĂ© leur manoeuvre, fatiguĂ©s par le nombre et l'acharnement des +assaillants, ces malheureux avaient tous Ă©tĂ© tuĂ©s; que depuis ce temps +les Mekkains n'avaient pensĂ© qu'Ă rassembler tout ce que cette dĂ©faite +leur fournissait de moyens d'attaque et de dĂ©fense; qu'ils avaient +Ă©chouĂ© un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur +le fleuve Ă passer sous leur batterie, et s'Ă©taient ainsi rendus +maĂ®tres du Nil; que, malgrĂ© tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils +Ă©taient encore très nombreux et très dĂ©terminĂ©s. + +Ă€ la pointe du jour, nous commençâmes Ă battre la maison en brèche: +construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de +progrès Ă cause des cours qui sĂ©paraient le corps de logis de la +circonvallation. Ă€ neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent +avec des chameaux comme pour porter des secours Ă la place; on marcha +sur eux, et ils se retirèrent sans une vĂ©ritable rĂ©sistance: le gĂ©nĂ©ral +Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et +le temps, ordonna un assaut, qui fut donnĂ© et reçu avec une valeur +inouĂŻe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation, +et, Ă travers les fusillades et la sortie des assiĂ©gĂ©s, on introduisit +des combustibles qui commencèrent Ă rendre leur retraite douloureuse: +un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes +parts; ils manquaient d'eau, ils Ă©teignaient le feu avec les pieds, +avec les mains, ils l'Ă©touffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on +les voyait courir Ă travers les flammes; c'Ă©tait l'image des diables +dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et +d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix +se faisait entendre; on lui rĂ©pondent par des hymnes sacrĂ©s, par des +cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgrĂ© +la certitude de la mort. + +Vers la tombĂ©e du jour on donna un assaut; il fut long et terrible; +deux fois on pĂ©nĂ©tra dans l'enceinte, deux fois on fut obligĂ© d'en +sortir: je n'Ă©tais pas tant effrayĂ© de nos pertes que de la pensĂ©e +qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis +toujours plus rassurĂ©s; je savais d'ailleurs que nous Ă©tions rĂ©duits Ă +la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une +bravoure distinguĂ©, pĂ©rit dans la dernière tentative: cet homme, connu +par une insouciante imprudence, Ă©mu d'un sentiment de prĂ©destination, +me serra la main en m'entraĂ®nant avec lui, et me dit un adieu sinistre; +l'instant d'après je le vis se traĂ®nant sur les mains, et cherchant Ă +se dĂ©rober Ă la mort. + +Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous +nous battions. + +Au danger succĂ©daient de tristes soins; nous entendions les cris de nos +blessĂ©s, auxquels nous n'avions point de remèdes Ă donner, auxquels, +faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opĂ©rations; +nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis +Ă vaincre: le besoin d'Ă©pargner de braves gens fit rĂ©tablir l'incendie +Ă la place des assauts; on alluma des feux; Ă toutes les avenues on +posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carrĂ© reposa +en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de +la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le +quartier; chacun se trouva debout et Ă son poste avec un silence et un +ordre aussi augustes que la cause en Ă©tait ridicule. + +Un malheureux Ă©vĂŞque Copte, prisonnier dans le château, Ă la faveur des +tĂ©nèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'Ă nous +qu'Ă travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de +contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les +dĂ©tails des horreurs auxquelles il venait d'Ă©chapper. Les assiĂ©gĂ©s +n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient; +leurs langues Ă©paissies les Ă©touffaient; enfin leur situation Ă©tait +affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour, +trente des assiĂ©gĂ©s les mieux armĂ©s, avec deux chameaux, forcèrent un +de nos postes et passèrent. Ă€ la pointe du jour, on entra par les +brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, Ă moitiĂ© +grillĂ©s, opposaient encore quelque rĂ©sistance. On en amène un au +gĂ©nĂ©ral; il paraissait ĂŞtre un des chefs; il Ă©tait tellement enflĂ©, +qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau Ă©clata de toute part: sa première +phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se +dĂ©pĂŞche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il +regardait son maĂ®tre avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira +de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient +ne pouvaient distraire un moment sa sensibilitĂ©; il n'existait que pour +son maĂ®tre; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle +tendre et profonde mĂ©lancolie! qu'il devait ĂŞtre bon celui qui s'Ă©tait +fait chĂ©rir ainsi de son esclave! quelque affreux que fĂ»t son sort, je +l'enviais: comme il Ă©tait aimĂ©! et moi, par un retour sur moi-mĂŞme, je +me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiositĂ©, me voilĂ Ă mille +lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami; +tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois +frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre +partout: hier j'Ă©tais avec des guerriers dont j'estimais la loyautĂ©, +dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur +convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre Ă©trangère qui +ne peut plus ĂŞtre que funeste pour moi: tout Ă l'heure un jeune homme +brillant de santĂ© et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre; +je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du +courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se +traĂ®ne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est +chargĂ©; il n'a dĂ©jĂ plus de forme, et cependant j'entends encore sa +voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon +qui le remplacera. Ă” homme, oĂą puiserez-vous donc des vertus, si le +mĂ©tier le plus noble cache encore de si petites passions? ÉgoĂŻste cruel, +que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le +danger ne permet plus de le cacher! c'est Ă lĂ guerre qu'on peut +vraiment le connaĂ®tre et Ă©prouver ses terribles effets. Mais tournons +nos regards vers le beau cĂ´tĂ© du mĂ©tier. + +Le 9 au matin, le gĂ©nĂ©ral Belliard eut le bonheur d'avoir Ă pardonner Ă +ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur +faisant connaĂ®tre notre gĂ©nĂ©rositĂ© et la diffĂ©rence de nos coutumes. +Plusieurs d'entre eux, Ă©mus de reconnaissance, les larmes aux yeux, +demandaient Ă nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous +marchâmes Ă eux: c'Ă©tait une fausse attaque, pour donner Ă leurs +chameaux le temps de faire de l'eau. DĂ©barrassĂ©s du siège de la veille, +nous les chassâmes jusqu'au dĂ©sert: ce fut alors que nous vĂ®mes toutes +leurs forces rassemblĂ©es; elles consistaient en mille chevaux, autant +de chameaux, et environ deux mille serviteurs Ă pied; le restĂ© Ă©tait +composĂ© des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagĂ©s dans leur +querelle, et si lâchement abandonnĂ©s. Nous crĂ»mes d'abord qu'ils +allaient s'enfoncer dans le dĂ©sert; mais ils restèrent Ă mi-cĂ´te, +mesurant leurs mouvements sur les nĂ´tres, ayant en arrière des gens Ă +cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des +mouvements en avant que nous faisions. Nous sentĂ®mes mieux que jamais +combien il Ă©tait inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas +se battre, et l'impossibilitĂ© de les surprendre dans un pays oĂą il leur +restait de chaque cĂ´tĂ© du fleuve une retraite toujours ouverte et +toujours assurĂ©e, tant qu'ils conserveraient la supĂ©rioritĂ© de la +cavalerie et qu'ils sauraient protĂ©ger leurs chameaux. Nous +abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement Ă la +garde de nos barques: le gĂ©nĂ©ral Belliard passa le reste du jour Ă +rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie, +munitions et ustensiles de guerre. + +C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevĂ© de +forces. Tant que l'on avait tirĂ© sur nous avec notre poudre et nos +boulets, nous n'avions pas calculĂ© ce qu'il fallait en dĂ©penser pour +Ă©puiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevĂ©e; mais plus calmes, +nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est Ă dire que +nous avions jouĂ© Ă une loterie oĂą chaque septième billet Ă©tait un +billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dĂ©pense des deux cĂ´tĂ©s, +il nous en restait Ă peine de quoi fournir Ă un combat; enfin que le +convoi qui devait les remplacer Ă©tait dĂ©truit avec tous ceux qui +devaient le dĂ©fendre; que nous Ă©tions Ă cent cinquante lieues du Caire +oĂą on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admirĂ© le courage +tranquille du gĂ©nĂ©ral Belliard pendant un combat de trois jours et deux +nuits; je ne fus pas moins Ă©difiĂ© de son intelligence administrative +dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que +pĂ©rilleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur +d'avoir perdu notre flotte; dĂ©sastre que sa prudente intelligence +n'avait pu rĂ©parer, mais dont au moins elle avait arrĂŞtĂ© ce que les +suites de cette perte auraient pu avoir de dĂ©sastreux. + +Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui Ă©taient restĂ©s Ă +Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu +surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village +toutes les femmes Ă©tablies avec une gaietĂ© et une aisance qui me +faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous +entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et +en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur +semblait si nouveau d'ĂŞtre nourries, servies et bien traitĂ©es par des +vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armĂ©e. +Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le +sentiment de l'obĂ©issance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères +et de leurs maris; et, dans ces cas dĂ©sastreux, elles ne sont point +reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractĂ©rise +les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les +dĂ©fendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en +sont pas plus flĂ©tries que nous dĂ©shonorĂ©s des blessures qu'ils nous +ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question +de tout ce qui s'est passĂ©. Par des distinctions aussi dĂ©licates, la +jalousie Ă©purĂ©e ne devient-elle pas une passion noble dont on peut mĂŞme +s'enorgueillir? Nous apprĂ®mes que le cheikh qui commandait ou plutĂ´t +exhortait les Mekkains s'Ă©tait sauvĂ© vers la fin de la dernière nuit; +que pendant le siège il avait priĂ© sans combattre; que de temps Ă autre +il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour +vous; c'est Ă vous de combattre pour lui. C'Ă©tait après ces +exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris +de guerre, de sorties, et de dĂ©charges gĂ©nĂ©rales. + + + + + _Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--KĂ©nĂ©_. + + +Le 10, nous nous remĂ®mes en marche sur KĂ©nĂ© pour aller savoir s'il y +restait des Mekkains, et oĂą pouvait ĂŞtre le gĂ©nĂ©ral Desaix; cette +marche fĂ»t troublĂ©e par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air +de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant +marcher, nous fĂ»mes obligĂ©s de nous arrĂŞter Ă un quart de lieue de ce +fatal Benhouth de sinistre mĂ©moire. Le lendemain, nous arrivâmes Ă KĂ©nĂ© +Ă neuf heures du matin, oĂą nous trouvâmes des lettres du gĂ©nĂ©ral Desaix, +qui ignorait les Ă©vĂ©nements de la flotte et notre position. La ville +Ă©tait dĂ©barrassĂ©e d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de +nous. + +KĂ©nĂ© a succĂ©dĂ© Ă Kous, comme Kous avait succĂ©dĂ© Ă Copthos: sa situation +a cet avantage qu'elle est immĂ©diatement au dĂ©bouchĂ© du dĂ©sert, et sur +le bord du Nil: elle n'a jamais Ă©tĂ© aussi florissante que les deux +autres, parce qu'elle n'a existĂ© que depuis que le commerce de l'Inde a +Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© et presque anĂ©anti; soit par la dĂ©couverte de la route du +Cap de Bonne-EspĂ©rance, soit par la tyrannie du gouvernement Égyptien. +RĂ©duit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activitĂ© +qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est Ă KĂ©nĂ© que +s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la +Haute-Égypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui +est nĂ©cessaire pour la traversĂ©e du dĂ©sert jusqu'Ă CossĂ©ir, mais encore +pour le voyage de Gedda, de MĂ©dine, et de la Mekke, et pour le retour; +car ces villes n'ont pour territoire qu'un dĂ©sert pierreux [6], oĂą l'on +n'existe qu'Ă force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la +Mecque est restĂ©e un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et +l'Europe, elle est aussi devenue un abĂ®me dans lequel une population de +cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure, +et de toute l'Afrique. + +[6: Le pain coĂ»te Ă la Mekke de huit Ă dix sous la livre, ce qui est +Ă©norme en Orient.] + +Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Égypte ayant ruinĂ© la +caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe +et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'Ă©change aux +marchandises qu'ils avaient apportĂ©es Ă la Mekke, son commerce, qui +depuis longtemps diminue, dĂ»t Ă©prouver Ă cette dernière Ă©poque un Ă©chec +peut-ĂŞtre irrĂ©parable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille +machine se rompt, la machine s'Ă©croule; il ne faut donc pas s'Ă©tonner +si, d'intĂ©rĂŞt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut +organisĂ©e avec autant de rapiditĂ©, et apporta contre nous toute la rage +qu'inspirent les passions les plus violentes. + +Le gĂ©nĂ©ral Belliard eĂ»t poursuivi les Mamelouks effrayĂ©s et les +Mekkains vaincus; mais il fallait des munitions pour rentrer en +campagne, et nous en manquions absolument. Nous fĂ»mes obligĂ©s de +fortifier la maison oĂą nous nous Ă©tions logĂ©s Ă KĂ©nĂ©, et qui nous +servait de quartier: nous ne recevions aucune nouvelle de personne, pas +mĂŞme de Desaix: le pays Ă©tait couvert d'ennemis dispersĂ©s, qui +arrĂŞtaient et tuaient nos Ă©missaires, ou les empĂŞchaient de se mettre +en route, et nous tenaient isolĂ©s d'une manière inquiĂ©tante. +L'infatigable Desaix avait poursuivi les Mamelouks jusqu'Ă Siouth, +avait forcĂ© Mourat-bey Ă se jeter dans les Oasis; il avait fait passer +le gĂ©nĂ©ral Friand Ă la rive droite, pour faire parallèlement Ă lui la +chasse Ă Elfy-Bey et aux corps dispersĂ©s des Mamelouks. Desaix vint +nous trouver Ă KĂ©nĂ©; et nous nous remĂ®mes en campagne. + +Nous nous dirigeâmes vers Kous, oĂą Ă©taient les Mekkains, et d'oĂą ils +faisaient des incursions dans les villages de l'une et l'autre rive, +volant et massacrant les chrĂ©tiens et les Copthes, et les emmenant, +afin de leur faire payer une rançon. Nous sortĂ®mes de KĂ©nĂ© dans le +silence et les tĂ©nèbres de la nuit pour tâcher de les surprendre: nous +marchâmes le long du dĂ©sert pour tromper leurs avant postes. Lorsque +nous arrivâmes au village oĂą Ă©tait leur camp, nous ne les trouvâmes +plus; ils en Ă©taient partis Ă la mĂŞme heure que nous nous Ă©tions mis en +marche de KĂ©nĂ©: ils avaient pris le dĂ©sert avec les Mamelouks, et +s'Ă©taient rendus Ă la Kittah. + +_Prendre le dĂ©sert_, en terme militaire, dans la Haute-Égypte, n'est +pas seulement sortir des terres cultivĂ©es pour passer sur les sables +qui les bordent de droite et de gauche, mais s'enfoncer dans les gorges +qui traversent les deux chaĂ®nes, et qui ont des embouchures, qui +deviennent des positions, des espèces de postes, qu'il est important +d'occuper et de dĂ©fendre. Les Mamelouks avaient sur nous l'avantage de +les connaĂ®tre tous, de savoir le nombre de fontaines qu'on pouvait y +rencontrer. Dans la vallĂ©e qui conduit de CossĂ©ir au Nil il y a quatre +de ces fontaines; une Ă demi journĂ©e de CossĂ©ir (l'eau de celle-ci +n'est bonne que pour les chameaux); la seconde Ă une journĂ©e et demie +de la première; puis celle de la Kittah, Ă une autre journĂ©e et demie: +cette dernière est très importante lorsqu'on veut occuper le dĂ©sert, +parce qu'elle se trouve placĂ©e Ă un point de dirimation de trois +chemins; dont l'un, se dirigeant au sud-ouest, dĂ©bouche sur RĂ©disi; un +autre, portant plus Ă l'ouest, aboutit Ă Nagadi; et le troisième, au +nord-ouest, amène Ă Birambar, oĂą il y a une quatrième fontaine; et de +Birambar on arrive par trois routes d'Ă©gale longueur Ă Kous, Ă Kefth ou +Coptos, et Ă KĂ©nĂ©. Desaix rĂ©solut de bloquer les Mamelouks dans le +dĂ©sert, ou du moins de leur barrer le Nil, de gĂŞner leurs mouvements, +de les empĂŞcher de pouvoir se sĂ©parer sans risquer d'ĂŞtre dĂ©truits, et +enfin de les rĂ©duire par la faim: il avait laissĂ© trois cents hommes et +du canon Ă KĂ©nĂ©; il alla se poster Ă Birambar avec de l'infanterie, de +la cavalerie, et de l'artillerie; et nous, avec la vingt-unième lĂ©gère, +nous allâmes occuper le passage de Nagadi: on eut l'imprudence de +nĂ©gliger RĂ©disi, ou bien l'on craignit de trop se dissĂ©miner. Si la +gorge de RĂ©disi avait pu ĂŞtre occupĂ©e, tous les beys de la rive droite +Ă©taient obligĂ©s de se rendre; il ne restait plus que Mourat-bey Ă +poursuivre, et plus de diversion Ă craindre. + +L'espĂ©rance de voir Thèbes en marchant de ce cĂ´tĂ© me fit encore avec +joie tourner le dos au Caire; mon destin Ă©tait de marcher avec ceux qui +remontaient le plus haut; je suivis donc le gĂ©nĂ©ral Belliard; je devais +rejoindre bientĂ´t Desaix; nous avions fait la veille mille projets pour +l'avenir: nos adieux furent cependant mĂ©lancoliques; cette fois, notre +sĂ©paration me parut plus douloureuse: devais-je penser que, si jeune, +ce serait lui qui me laisserait dans la carrière, que ce serait moi qui +le regretterais? nous nous sĂ©parâmes, et je ne l'ai plus revu. J'Ă©tais +dĂ©jĂ Ă une lieue, lorsque je fus rejoint au galop par le brave +Latournerie; il Ă©tait revenu pour me dire adieu; nous nous aimions +beaucoup; touchĂ© de ce tĂ©moignage de tendresse, je fus cependant frappĂ© +de son Ă©motion: nous versâmes quelques larmes en nous embrassant. Le +mĂ©tier de la guerre peut endurcir les ĂŞtres froids, mais ses horreurs +ne flĂ©trissent point la sensibilitĂ© des âmes tendres; les liaisons +formĂ©es au milieu des peines et des dangers d'une expĂ©dition de la +nature de celle d'Égypte deviennent inaltĂ©rables; c'est une espèce de +confraternitĂ©; et lorsque des rapports de caractère viennent encore +resserrer ces liens, le sort ne peut les briser sans troubler le reste +de la vie. + + + + + _AntiquitĂ©s Ă Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'ArmĂ©e Française_. + + +En traversant Kous, dans lequel je n'Ă©tais pas entrĂ© lorsque j'avais +descendu le Nil, je trouvai au milieu de la place le couronnement d'une +porte de belle et grande proportion enfouie jusqu'Ă la cimaise; ce seul +vestige, qui n'avait pu appartenir qu'Ă un grand Ă©difice, atteste que +Kous a Ă©tĂ© bâti sur l'emplacement d'Appollinopolis parva. La gravitĂ© de +cette ruine offre un contraste avec tout ce qui l'environne qui en dit +plus sur l'architecture Égyptienne que vingt pages d'Ă©loges et de +dissertations; ce fragment paraĂ®t Ă lui seul plus grand que tout le +reste de la ville: Ă une demi lieue de Kous dans le village de ElmĂ©ciĂ© +je trouvai le soubassement de quelques Ă©difices en grès avec des +hiĂ©roglyphes. Était-ce une petite ville dont on ignore l'existence? +Ă©tait-ce un temple isolĂ©? la dĂ©gradation de ce monument Ă©tait trop +entière pour que je pusse en donner une idĂ©e par un dessin, et il Ă©tait +impossible de faire le plan d'aucune de ses parties. Ă€ une autre demi +lieue de lĂ , sur une petite Ă©minence, on voit plus distinctement le +soubassement d'un temple absolument isolĂ© de toute autre espèce de +mines; on distingue encore trois assises de grosses pierres de grès qui +servaient de stylobate, et arrivaient au sol du temple, devant lequel +Ă©tait un portique de six colonnes engagĂ©es dans le bas de leur fĂ»t. Ce +monument conservant encore quelque forme dans la saillie, j'en fis un +petit dessin. Nous marchâmes encore une heure et nous arrivâmes Ă +Nagadi, gros et triste village assis sur le dĂ©sert; un parti de +Mamelouks l'avait dĂ©pouillĂ© il y avait douze heures. Avant +d'entrer dans le dĂ©sert, nous envoyâmes des reconnaissance en avant, +qui prirent quelques chameaux, et tuèrent une trentaine de Mekkains +traĂ®neurs. Nous nous portâmes jusqu'Ă une enceinte qui avait Ă©tĂ© +d'abord un couvent retranchĂ©, habitĂ© par des Coptes, qui Ă©tait ensuite +devenu une mosquĂ©e, et dĂ©finitivement ne servait plus qu'aux sĂ©pultures; +nous nous y logeâmes en en chassant les chauves-souris, et en +bouleversant les tombes. Un fort, un dĂ©sert, des tombeaux! nous Ă©tions +entourĂ©s de tout ce qu'il y a de triste au monde; et si, pour Ă©chapper +Ă l'impression que de semblables objets pouvaient apporter Ă notre âme, +nous sortions quelquefois la nuit pour respirer quelques instants: +notre respiration Ă©tait le seul bruit qui troublât le calme du nĂ©ant +qui nous Ă©pouvantait; le vent parcourant ce vaste horizon, sans +rencontrer d'autres objets que nous, silencieux, nous rappelait encore, +au milieu des tĂ©nèbres, l'immense et triste espace dont nous Ă©tions +environnĂ©s. + +Quelques marchands qui avaient eu le bonheur de sauver leurs pacotilles +des Mamelouks, n'Ă©taient pas très rassurĂ©s sur notre compte. DĂ©noncĂ©s +par les cheikhs de Nagadi, ils nous apportèrent des prĂ©sents: nous les +refusâmes; ils en furent encore plus effrayĂ©s: accoutumĂ©s Ă voir des +gens couverts d'or qui les mettaient Ă contribution, et nous voyant +faits Ă peu près comme des bandits, ils crurent que nous allions les +dĂ©valiser; il n'y avait pas moyen de cacher leurs richesses. Nos +porte-manteaux avaient Ă©tĂ© pris sur les barques; nous avions besoin de +linge, nous leur fĂ®mes donc ouvrir leurs ballots: tout espoir finit +pour eux; nous choisĂ®mes ce qui nous convenait, nous leur demandâmes ce +que coĂ»terait ce dont nous avions besoin; ils nous dirent que ce serait +ce que nous voudrions; nous demandâmes le prix juste, et nous payâmes: +ils furent si surpris, qu'ils touchaient leur argent pour savoir si +cela Ă©tait bien vrai; des gens armĂ©s et en force qui payaient! ils +avaient parcouru toute l'Asie et toute l'Afrique, et n'avaient rien vu +de si extraordinaire. Dès lors nous eĂ»mes toute leur estime et toute +leur confiance; ils venaient faire nos dĂ©jeuners, nous apportaient des +confitures de l'Inde et de l'Arabie, des cocos, et nous faisaient le +meilleur cafĂ© qu'il fĂ»t possible de boire: ce mĂ©lange de dĂ©nuement et +de recherche avait quelque chose de piquant; il n'y a pas de situation +au monde qui n'ait ses jouissances, j'en appelle de cette vĂ©ritĂ© aux +tombeaux de Nagadi. + +Nagadi est un point important Ă occuper; il doit naturellement devenir +la route la plus frĂ©quentĂ©e du dĂ©sert, puisqu'elle est la plus courte +d'un jour; un commissionnaire peut venir de CossĂ©ir Ă Nagadi en deux +journĂ©es avec un dromadaire, et en trois Ă pied. Comme on ne trouve +rien Ă CossĂ©ir, le nĂ©gociant qui y dĂ©barque en revenant de Gidda est +très pressĂ© d'arriver sur le bord du Nil; les moyens les plus courts +lui paraissent donc les meilleurs; il demande des chameaux Ă Nagadi qui +peuvent arriver le sixième jour. Le prix dans le moment oĂą nous y +Ă©tions, Ă©tait d'une gourde forte, c'est Ă dire, cinq fr. le quintal; +chaque chameau en porte quatre: ce prix doit augmenter en raison du +commerce plus ou moins considĂ©rable, ainsi que le prix des chameaux qui +n'Ă©tait alors que de vingt piastres, au lieu de soixante qu'ils +valaient avant notre arrivĂ©e; ce qui peut donner la mesure du malheur +des circonstances, et combien la Mekke, MĂ©dine, et Gidda, ont dĂ» +souffrir des troubles de l'Égypte. Nous, qui nous vantions d'ĂŞtre plus +justes que les Mamelouks, nous commettions journellement et presque +nĂ©cessairement nombre d'iniquitĂ©s; la difficultĂ© de distinguer nos +ennemis Ă la forme et Ă la couleur nous faisait tuer tous les jours +d'innocents paysans; les soldats chargĂ©s d'aller Ă la dĂ©couverte ne +manquaient pas de prendre pour des Mekkains les pauvres nĂ©gociants qui +arrivaient en caravane; et avant que justice leur fĂ»t rendue (quand on +avait le temps de la leur rendre), il y en avait eu deux ou trois de +fusillĂ©s, une partie de leur cargaison avait Ă©tĂ© pillĂ©e ou gaspillĂ©e, +leurs chameaux changĂ©s contre ceux des nĂ´tres qui Ă©taient blessĂ©s; et +le profit de tout cela en dernière analyse passait aux employĂ©s, aux +Copthes, et aux interprètes, les sangsues de l'armĂ©e, le soldat ayant +sans cesse l'envie de s'enrichir, et le tambour du rassemblement ou la +trompette du boute-selle lui faisait toujours abandonner et oublier ce +projet. Le sort des habitants, pour le bonheur desquels sans doute nous +Ă©tions venus en Égypte, n'Ă©tait pas prĂ©fĂ©rable; si Ă notre approche, la +frayeur leur faisait quitter leur maison, lorsqu'ils y rentraient après +notre passage, ils n'en retrouvaient que la boue dont sont composĂ©es +les murailles. Ustensiles, charrues, portes, toits, tout avait servi Ă +faire du feu pour la soupe; leurs pot s'Ă©taient cassĂ©s, leurs graines +Ă©taient mangĂ©es, les poules et les pigeons rĂ´tis; il ne restait que les +cadavres de leurs chiens, lorsqu'ils avaient voulu dĂ©fendre la +propriĂ©tĂ© de leurs maĂ®tres. Si nous sĂ©journions dans leur village, on +sommait ces malheureux de rentrer, sous peine d'ĂŞtre traitĂ©s comme +rebelles associĂ©s, Ă nos ennemis, et en consĂ©quence imposĂ©s au double +de contribution; et lorsqu'ils se rendaient Ă ces menaces, et venaient +payer le miri, il arrivait quelquefois que l'on prenait leur grand +nombre pour un rassemblement, leurs bâtons pour des armes, et ils +essuyaient toujours quelques dĂ©charges des tirailleurs ou des +patrouilles avant d'avoir pu s'expliquer: les morts Ă©taient enterrĂ©s; +et on restait amis jusqu'Ă ce qu'une occasion offrĂ®t Ă la vengeance une +revanche assurĂ©e. Il est vrai que s'ils restaient chez eux, qu'ils +payassent le miri, et fournissent Ă tous les besoins de l'armĂ©e, cela +leur Ă©pargnait la peine du voyage et le sĂ©jour du dĂ©sert; ils voyaient +manger leurs provisions avec ordre, et pouvaient en manger leur part, +conservaient une partie de leurs portes, vendaient leurs oeufs aux +soldats, et n'avaient que peu de leurs femmes ou de leurs filles de +violĂ©es: mais aussi ils se trouvaient coupables pour l'attachement +qu'ils nous avaient montrĂ©; de sorte que quand les Mamelouks nous +succĂ©daient, ils ne leur laissaient pas un Ă©cu, pas un cheval, pas un +chameau; et souvent le cheikh payait de sa tĂŞte la prĂ©tendue partialitĂ© +qu'on lui imputait. Il Ă©tait bien urgent pour ces malheureux qu'un +pareil Ă©tat de choses finĂ®t, et qu'on pĂ»t en organiser un autre: mais +comment y parvenir tant que les Mamelouks ne voudraient pas se battre, +et que des bandes fanatisĂ©es et affamĂ©es comme les Mekkains se +joindraient Ă eux? + +Nous apprĂ®mes le troisième jour de notre sĂ©jour Ă Nagadi, que trois +cents Mekkains avaient rĂ©solu, Ă©vitant partout les Français, de pousser +tout Ă travers le dĂ©sert jusqu'au Caire, de se perdre dans la +population immense de cette ville, jusqu'Ă ce qu'ils pussent retourner +dans leur patrie avec les caravanes, ou que quelque occasion leur fĂ»t +ouverte de se venger de nous: on nous dit qu'au moment de mourir, leur +chef leur avait suggĂ©rĂ© ce parti, et leur avait conseillĂ© de ne plus +tenter de nous combattre; mais le neveu de l'Ă©mir, qui lui avait +succĂ©dĂ© dans le commandement, voulant conserver de l'autoritĂ©, et +hĂ©riter de ce qui restait de butin fait sur les barques Françaises, +leur avait fait croire que les trĂ©sors qu'il en avait tirĂ© Ă©tait restĂ© +dans le château de Benhouth, et que, dès que nous serions Ă©loignĂ©s, il +les ramènerait pour les reprendre; mais comme en attendant il fallait +vivre, il les dĂ©tachait par pelotons, et les envoyait marauder dans les +villages; ce qu'ils exĂ©cutaient avec plus ou moins de succès; et par +suite les paysans, dont ils Ă©taient devenus le flĂ©au, les traquaient, +et en faisaient comme une chasse au loup: rencontrĂ©s par nos +patrouilles; ils Ă©taient ramassĂ©s, fusillĂ©s, et dĂ©truits comme des +animaux nuisibles Ă la sociĂ©tĂ©; c'Ă©tait ainsi qu'on leur dĂ©montrait que +Mahomet n'avait point approuvĂ© leur croisade, et que ce n'Ă©tait point +le ciel qui l'avait ordonnĂ©e: c'est ce qui fait le sujet d'un de mes +tableaux; j'y ai reprĂ©sentĂ© le moment oĂą les paysans catholiques nous +les amenaient au milieu de la nuit dans les tombeaux oĂą nous Ă©tions +logĂ©s. + + + + + _Combat dĂ©savantageux de Birambar_. + + +Le 2 Avril, le gĂ©nĂ©ral Desaix envoya chercher trois cents hommes de +notre demi-brigade, et cinquante cavaliers de ceux qui Ă©taient avec +nous, afin de remplacer Ă Birambar ceux qu'il emmenait pour renforcer +le poste de KĂ©nĂ©: nous avions appris le mĂŞme jour par nos espions que +les Mamelouks et les Mekkains avaient quittĂ© la Kittah, et que leurs +traces annonçaient qu'ils avaient descendu au nord pour aller dĂ©boucher +Ă KĂ©nĂ© ou Ă Samata. Les dispositions Ă©taient bien prises de ce cĂ´tĂ© +pour les tenir dans le dĂ©sert, ou les surprendre s'ils voulaient en +sortir; mais toutes ces mesures furent dĂ©jouĂ©es par l'ardeur de nos +soldats, et la confiance de leurs officiers: les Ă©claireurs du corps +que le gĂ©nĂ©ral Desaix conduisait Ă KĂ©nĂ© rencontrèrent l'arrière garde +des Mamelouks, et les chargèrent. Le corps de cavalerie voulut soutenir +les Ă©claireurs; mais s'Ă©tant imprudemment trop Ă©cartĂ© de l'infanterie +pour en ĂŞtre lui-mĂŞme soutenu, il fut en quelques minutes chargĂ© et +sabrĂ©; deux chefs de bataillon payèrent de leur vie leur imprudence, +vingt dragons furent tuĂ©s: l'artillerie aurait Ă©tĂ© d'un grand secours, +mais elle Ă©tait trop en avant; les Mamelouks, qui craignaient de la +voir revenir, continuèrent leur route, contents d'avoir Ă©chappĂ© Ă nos +embĂ»ches, d'avoir sauvĂ© leur convoi, et confirmĂ© Ă nos cavaliers qu'ils +manoeuvraient plus rapidement et savaient mieux espadonner. Deux cents +hommes d'infanterie et une pièce de canon eussent changĂ© cette +Ă©chauffourĂ©e en une victoire bien importante dans la dĂ©tresse oĂą se +trouvaient les beys et les kiachefs; dĂ©jĂ dispersĂ©s et abandonnĂ©s par +une partie de leurs Mamelouks: mais une nĂ©gligente confiance, un dĂ©faut +d'ensemble dans la marche, mirent un dĂ©faut d'ensemble dans l'attaque; +les ordres de Desaix mal entendus et arrivĂ©s trop tard coĂ»tèrent la vie +Ă plusieurs braves officiers. Le chef de brigade Duplessis, militaire +distinguĂ©, qui avait commandĂ© dans l'Inde, et avait servi utilement et +glorieusement sa patrie, atteint de l'inculpation de ne s'ĂŞtre jamais +signalĂ© dans la dernière guerre, en saisit avec fureur la première +occasion; il oublie les ordres qu'il a reçus de se tenir sur une +hauteur dans le poste inattaquable qu'il occupait; il se porte en avant, +devance ceux qu'il commande, et se prĂ©cipite de sa personne au milieu +des ennemis; choisissant celui qui lui semble, le plus apparent, il +pousse Ă lui: c'Ă©tait Osman, le plus vaillant des beys; leurs deux +chevaux se heurtent; celui de Duplessis s'accule: il saute sur sa selle, +saisit Osman au corps, et l'Ă©touffait dans ses bras; mais pendant +cette lutte digne de l'ancienne chevalerie, le malheureux Duplessis, +qui n'avait pas Ă©tĂ© suivi, se trouva environnĂ©, et fut percĂ© d'un coup +de lance sur le corps mĂŞme de son adversaire: j'en ai fait le dessin +d'après les dĂ©tails qui m'ont Ă©tĂ© donnĂ©s depuis par un kiachef, tout Ă +la fois spectateur et acteur de ce combat, et qui ne parlait qu'avec +enthousiasme de l'intrĂ©piditĂ© de notre officier. + +Le combat de Birambar, quoiqu'imprudemment combinĂ©, eut cependant des +suites presque dĂ©cisives pour la dissolution du reste de la coalition +des beys: nous apprĂ®mes par des espions envoyĂ©s sur le champ de +bataille que de quatre morts, deux avaient de la barbe, par consĂ©quent +que c'Ă©taient tout au moins des kiachefs: les Mamelouks ordinaires sont +rasĂ©s; ce n'est qu'en recevant quelques dignitĂ©s, et par consĂ©quent la +libertĂ©, qu'il leur est permis de se marier et de se laisser croĂ®tre la +barbe. Nous apprĂ®mes depuis que l'un d'eux Ă©tait Mustapha, kiachef +abou-diabe, c'est-Ă -dire, père de la barbe; chacun des beys et des +kiachefs a un nom de guerre, soit sobriquet, soit titre honorable, +qu'il change d'après les circonstances, et qui devient alternativement +glorieux ou ridicule: nous sĂ»mes aussi que Assan-bey avait reçu une +balle au cou, et un coup de sabre au bras; qu'Osman bey eut presque +tous les doigts coupĂ©s; que douze des plus braves de ses Mamelouks +avaient Ă©tĂ© mis hors de combat; et, ce qui Ă©tait encore plus important, +c'est qu'après avoir eu l'avantage dans cette rencontre, la crainte de +trouver l'infanterie dans leur route, et de perdre leur Ă©quipage, leur +avait fait rebrousser chemin et les avait fait rentrer dans le dĂ©sert. +Nous apprĂ®mes par ceux que nous avions envoyĂ©s Ă la Kittah, qu'ils y +Ă©taient revenus faire de l'eau, et avaient pris la route de Redisi, +dirigeant leur marche sur la Haute Égypte. J'avoue que toutes les +dispositions militaires qui me reportaient sur Thèbes et la rive droite +du Nil me paraissaient les meilleures; aussi je crois que je fus le +seul Ă me rĂ©jouir de l'ordre que nous reçûmes d'aller les atteindre, ou +les pousser plus loin que Redisi. Nous partĂ®mes de Nagadi, suivant le +revers des montagnes, derrière lesquelles marchaient les Mamelouks: +nous sĂ»mes par quelques domestiques qui les avaient quittĂ©s Ă la Kittah, +qu'ils Ă©taient dans une dĂ©tresse pitoyable, et qu'ils pĂ©riraient tous, +si dans trois jours ils n'atteignaient Ă Redisi. + + + + + _Retour Ă Thèbes_. + + +Nous arrivâmes vers midi sur le sol de Thèbes: nous vĂ®mes Ă trois +quarts de lieue du Nil les ruines d'un grand temple, dont aucun +voyageur n'a parlĂ©, et qui peut donner la mesure de l'immensitĂ© de +cette ville, puisqu'Ă supposer que ce fut le dernier Ă©difice de sa +partie orientale, il se trouvĂ© Ă plus de deux lieues et demie de +Medinet-Abou, oĂą est le temple le plus occidental. C'Ă©tait la troisième +fois que je traversais Thèbes; mais, comme si le sort eĂ»t arrĂŞtĂ© que ce +fĂ»t toujours en hâte que je verrais ce qui devait autant m'intĂ©resser, +je me bornai encore cette fois Ă tâcher de me rendre compte de ce que +je voyais, et Ă noter ce que j'aurais Ă prendre Ă mon retour, si +j'Ă©tais plus heureux. Je cherchais Ă dĂ©mĂŞler si Ă Thèbes les arts +avaient eu des Ă©poques et une chronologie: s'il avait existĂ© un palais +en Égypte, ce devait ĂŞtre Ă Thèbes qu'il fallait en chercher les restes, +puisque Thèbes en avait Ă©tĂ© la capitale; s'il y avait des Ă©poques dans +les arts, les rĂ©sultats de ses premiers essais devaient ĂŞtre aussi dans +la capitale, le luxe et la magnificence ne s'Ă©loignant que +progressivement de ce premier point, puisqu'ils ne marchent qu'avec +l'opulence et le superflu. Enfin nous arrivâmes Ă Karnak, village bâti +dans une petite partie de l'emplacement d'un seul temple, qui, comme on +l'a dit, a effectivement de tour une demi heure de marche: HĂ©rodote, +qui ne l'avait pas vu, a donnĂ© une juste idĂ©e de sa grandeur, et de sa +magnificence; Diodore et Strabon, qui n'en virent que les ruines, +semblent avoir donnĂ© la description de son Ă©tat actuel; tous les +voyageurs, qui tout naturellement ont dĂ» paraĂ®tre les copier, ont pris +l'Ă©tendue des masses pour la mesure de la beautĂ©, et, se laissant +plutĂ´t surprendre que charmer, en voyant la plus grande de toutes les +ruines, n'ont pas osĂ© leur prĂ©fĂ©rer le temple d'Apollinopolis Ă Etfu, +celui de Tintyra, et le seul portique d'EsnĂ©; il faut peut-ĂŞtre +renvoyer les temples de Karnak et de Louxor au temps de SĂ©sostris, oĂą +la fortune venait d'enfanter les arts en Égypte, et peut-ĂŞtre les +montrait au monde pour la premier fois. L'orgueil d'Ă©lever des colosses +fut la première pensĂ©e de l'opulence: on ne savait point encore que la +perfection dans les arts donne Ă leurs productions une grandeur +indĂ©pendante de la proportion; que la petite rotonde de Vicence est un +plus bel Ă©difice que S. Pierre de Rome; que l'École de chirurgie de +Paris est aussi grandiose que le PanthĂ©on de la mĂŞme ville; qu'un camĂ©e +peut ĂŞtre prĂ©fĂ©rable Ă une statue colossale. C'est donc la somptuositĂ© +des Égyptiens qu'il faut voir Ă Karnak, oĂą sont entassĂ©s, non seulement +des carrières, mais des montagnes façonnĂ©es avec des proportions +massives, une exĂ©cution molle dans le trait, et grossière dans +l'appareil, des bas reliefs barbares, des hiĂ©roglyphes sans goĂ»t et +sans couleurs dans la manière dont la sculpture en est fouillĂ©e. Il n'y +a de sublime pour la dimension et la perfection du travail que les +obĂ©lisques, et quelques parements des portes extĂ©rieures, qui sont +d'une puretĂ© vraiment admirable; si les Égyptiens dans le reste de cet +Ă©difice nous paraissent des gĂ©ants, dans cette dernière production ce +sont des gĂ©nies: aussi suis-je persuadĂ© que ces sublimes +embellissements ont Ă©tĂ© postĂ©rieurement ajoutĂ©s Ă ces colossales +monuments. On ne peut nier que le plan du temple de Karnak ne soit +noble et grand; mais l'art des beaux plans a toujours devancĂ© en +architecture celui de la belle exĂ©cution des dĂ©tails, et lui a toujours +survĂ©cu plusieurs siècles après sa corruption, comme l'attestent Ă la +fois les monuments de Thèbes comparĂ©s Ă ceux d'EsnĂ© et de Tintyra, et +les Ă©difices du règne de DioclĂ©tien comparĂ©s Ă ceux du temps +d'Auguste. + +Il faut ajouter aux descriptions connues de ce grand Ă©difice de Karnak +que ce n'Ă©tait encore qu'un temple, et que ce ne pouvait ĂŞtre autre +chose; que tout ce qui y existe est relatif Ă un très petit sanctuaire, +et avait Ă©tĂ© ainsi disposĂ© pour inspirer la vĂ©nĂ©ration dont il Ă©tait +l'objet, et en faire une espèce de tabernacle. Ă€ la vue de l'ensemble +de toute cette ruine l'imagination est fatiguĂ©e de la seule pensĂ©e de +le dĂ©crire: Ă©tant dans l'impossibilitĂ© d'en faire un plan, j'en traçai +seulement une image pour m'assurer un jour que ce que j'avais vu +existait; il faut que le lecteur jette les yeux sur cette esquisse, et +qu'il se dise que des cent colonnes du seul portique de ce temple, les +plus petites ont sept pieds de diamètre, et les plus grandes en ont +onze; que l'enceinte de sa circonvallation contenait des lacs et des +montagnes; que des avenues de sphinx amenaient aux portes de cette +circonvallation; enfin que, pour prendre une idĂ©e vraie de tant de +magnificence, il faut croire rĂŞver en lisant, parce que l'on croit +rĂŞver en voyant: mais en mĂŞme temps il faut se dire relativement Ă +l'Ă©tat prĂ©sent de cet Ă©difice que sa destruction dĂ©figure une grande +partie de son ensemble; tous les sphinx sont tronquĂ©s mĂ©chamment: +fatiguĂ©e de dĂ©truire, la barbarie en a cependant nĂ©gligĂ© quelques-uns; +ce qui a pu faire voir qu'il y en avait qui Ă©taient Ă tĂŞte de femme, +d'autres Ă tĂŞte de lion, de bĂ©lier, et de taureau: l'avenue qui se +dirigeait de Karnak Ă Louxor Ă©tait de cette dernière espèce; cet espace, +qui est d'Ă peu près une demi lieue, offre une suite continuelle de +ces figures parsemĂ©es Ă droite et Ă gauche, d'arrachements de murs en +pierres, de petites colonnes, et de fragments de statues. Ce point +Ă©tant le centre de la ville, le quartier le plus avantageusement situĂ©, +on doit croire que c'Ă©tait-lĂ qu'Ă©tait le palais des grands ou des rois; +mais si quelques vestiges peuvent le faire prĂ©sumer, aucune +magnificence ne le prouve. + +Louxor, le plus beau village des environs, est aussi bâti sur +l'emplacement, et Ă travers les ruines d'un temple moins grand que +celui de Karnak, mais plus conservĂ©, le temps n'ayant point Ă©crasĂ© les +masses de leur propre poids. Ce qu'il y a de plus colossal ce sont +quatorze colonnes de dix pieds de diamètre, et, Ă sa première porte, +deux figures en granit enterrĂ©es jusqu'Ă la moitiĂ© des bras, devant +lesquelles sont les deux plus grands obĂ©lisques connus et les mieux +conservĂ©s. Il est sans doute glorieux pour les fastes de Thèbes que la +plus grande et la plus riche des rĂ©publiques ne se soit pas crue assez +de superflu, non pour faire tailler, mais seulement pour tenter de +transporter ces deux monuments, qui ne sont qu'un fragment d'un seul +des nombreux Ă©difices de cette Ă©tonnante ville. + +Une particularitĂ© du temple de Louxor, c'est qu'un quai, revĂŞtu avec un +Ă©paulement, garantissait la partie orientale qui avoisinait le fleuve, +des dĂ©gradations qu'auraient pu y causer les dĂ©bordements: cet +Ă©paulement, rĂ©parĂ© et augmentĂ© en briques dans un temps postĂ©rieur, +prouve que le lit du fleuve n'a jamais changĂ©, et la conservation de +cet Ă©difice, que le Nil n'a jamais Ă©tĂ© bordĂ© d'autres quais, puisque +dans toutes les autres parties de la ville on ne trouve pas d'autres +vestiges de cette espèce de construction. + +Je fis, malgrĂ© l'ardeur excessive d'un soleil du midi, un dessin de la +porte du temple, qui est devenue celle du village de Louxor; rien de +plus grand et de plus simple que le peu d'objets qui composent cette +entrĂ©e; aucune ville connue n'est annoncĂ©e aussi fastueusement que ce +misĂ©rable village, composĂ© de deux Ă trois mille habitants, nichĂ©s sur +les combles ou tapis sous les plates-formes de ce temple, sans +cependant que cela lui donne l'air d'ĂŞtre habitĂ©. + +Pendant que je dessinais, notre cavalerie Ă©tait aux prises avec +quelques Mamelouks Ă©garĂ©s, dont ils tuèrent deux, et prirent les armes +et les chevaux de ceux qui trouvèrent leur salut en gagnant l'autre +rive Ă la nage. + +Nous partĂ®mes Ă deux heures, et arrivâmes Ă SalamiĂ©h après treize +heures de route, comme si ce nombre d'heures de marche eĂ»t Ă©tĂ© un +règlement pour toutes les journĂ©es oĂą nous avions Thèbes Ă traverser. +Le lendemain nous rentrâmes dans le dĂ©sert, et arrivâmes d'assez bonne +heure devant EsnĂ©. Le jour d'après, en nous mettant en route, nous +trouvâmes un petit temple très fruste, mais cependant très pittoresque, +et remarquable par son plan, et par quelques uns de ses dĂ©tails: il est +composĂ© d'un portique de quatre colonnes de face, de deux pilastres, et +de deux colonnes de profondeur; le sanctuaire au milieu, et deux pièces +latĂ©rales, dont celle de droite est dĂ©truite; dans le portique il y a +une porte prise dans l'Ă©paisseur du mur latĂ©ral de droite, dont l'usage +ne pouvait ĂŞtre que celui d'un petit sanctuaire Ă dĂ©poser les +offrandes. Une autre singularitĂ© dans l'Ă©lĂ©vation de l'Ă©difice, c'est +que les chapiteaux des deux colonnes du milieu du portique sont avec +des tĂŞtes en relief, et que les deux autres sont Ă chapiteaux Ă©vasĂ©s: +cet Ă©difice est un des plus frustes que j'aie vus en Égypte: cette +grande dĂ©gradation tient sans doute Ă la nature du grès dont il est +construit; les accessoires sont mieux conservĂ©s que dans les autres +temples, ce que l'on doit attribuer sans doute Ă l'emploi d'une +meilleure nature de brique; on y peut reconnaĂ®tre assez distinctement +la circonvallation du temple, dans laquelle Ă©taient contenus les +logements des prĂŞtres; toute cette enceinte Ă©tait un peu Ă©levĂ©e +au-dessus de la très petite ville de Contra Latopolis, qui Ă©tait bâtie +Ă l'entour de ce monument. Il semble qu'il Ă©tait d'usage que toutes les +grandes villes bâties sur le bord du Nil eussent Ă l'autre rive un +autre petite ville ou port, et peut-ĂŞtre cette autre ville Ă©tait situĂ©e +ainsi pour la commoditĂ© du commerce. Ă€ peine faisait-il jour, la troupe +dĂ©filait; je n'eus le temps de faire que très rapidement le dessin que +je viens de dĂ©crire; je regrettai de n'avoir pas celui d'Ă©tudier mieux +les dĂ©tails du plan et des fabriques accessoires au temple. + +Nous continuâmes de longer la montagne: Ă cette hauteur la partie +droite de l'Égypte est si Ă©troite, qu'Ă deux reprises la chaĂ®ne +s'approche jusqu'au Nil; notre artillerie eut de la peine Ă passer, ce +qui nous fit perdre une partie considĂ©rable de la journĂ©e: au-delĂ de +ces passages les rochers changèrent de nature; nous trouvâmes les +carrières de grès d'oĂą sans doute sont sortis la ville et les temples +de ChĂ©nubis, oĂą nous arrivâmes une heure après. Ă€ un quart de lieue en +avant de cette ville sont deux tombeaux taillĂ©s dans le rocher, et un +petit sanctuaire, entourĂ© d'une galerie, avec un portique: ce monument +Ă©tait isolĂ©, et placĂ© lĂ comme les chapelles que la catholicitĂ© a dans +les campagnes; j'en fis Ă la hâte un petit dessin, et courus au galop +en faire un autre du temple ou des temples de ChĂ©nubis: car les ruines +que l'on trouve dans cette ville sont si morcelĂ©es, et dans des +proportions si diffĂ©rentes entre elles, qu'il est très difficile de +se rendre compte de ce qu'en pouvait ĂŞtre le plan. Ce qu'il y a de plus +considĂ©rable et de plus Ă©levĂ© sont six colonnes, dont trois Ă +chapiteaux que je nommerai Ă renflement, parallèles Ă trois autres Ă +chapiteaux Ă©vasĂ©s, unis par un entablement, ainsi que j'avais pu le +distinguer en passant sur la barque: je pus voir de plus près qu'elles +n'Ă©taient pas bâties du mĂŞme temps; que celles Ă chapiteaux Ă©vasĂ©s +n'avaient jamais Ă©tĂ© finies, et avaient Ă©tĂ© ajoutĂ©es en galerie aux +premières. Devant ce fragment, au sud, on voit les soubassements d'un +portique, que l'on reconnaĂ®t aussi n'avoir pas Ă©tĂ© achevĂ©; toujours au +sud est un morceau de granit qui paraĂ®t ĂŞtre les restes d'une statue +colossale: Ă la partie orientale Ă©tait une pièce d'eau, revĂŞtue et +dĂ©corĂ©e Ă son pourtour d'une galerie en colonnes: dans la partie +occidentale de la ville, on voit encore la porte d'un sanctuaire, et +deux fragments, de proportion très petite, dont il est difficile de se +rendre compte; en avant du tout Ă©tait un revĂŞtissement en forme de quai, +sur le Nil. Parmi ces ruines d'architecture on en trouve aussi +quelques unes de sculpture, entre autres celles d'un groupe de deux +figures accouplĂ©es, de trois pieds de proportion, dont les tĂŞtes ont +Ă©tĂ© brisĂ©es. Ce que ChĂ©nubis a de plus particulier, c'est une enceinte +de muraille, bâtie en brique non cuite; cette muraille, de forme +conique, a plus de vingt cinq pieds d'Ă©paisseur Ă sa base: cet ouvrage +extraordinaire existe encore en grande partie dans son entier. Est-ce +un ouvrage Arabe? l'histoire n'en fait mention nulle part; d'ailleurs +il n'y a aucuns dĂ©bris ni dĂ©combres de fabriques Arabes dans l'enceinte +de ChĂ©nubis: si c'Ă©tait un ouvrage de la haute antiquitĂ©, il nous +apprendrait qu'il n'est pas besoin de faire jamais de fortification +d'une autre espèce en Égypte, exceptĂ© pour les chambranles et +embrasures, et toutes les parties oĂą il y a fatigues de mouvement. Ici +toutes les grandes masses ont complètement rĂ©sistĂ© au temps, et +pourraient encore servir de dĂ©fense. + +Après avoir fait Ă toutes voiles un dessin de ChĂ©nubis en descendant le +fleuve en barque, il m'en fallut faire Ă toute bride un autre en +remontant par terre, maudissant la guerre, les guerriers, et +l'importance de leurs opĂ©rations, qui me faisaient toujours tout +quitter pour courir en vain après des gens qui faisaient en un jour +plus de chemin que nous en trois, et auxquels nous avions laissĂ© les +passages ouverts. C'Ă©tait pour aller de grand jour coucher Ă trois +quarts de lieue de ChĂ©nubis, que cette vaine hâte avait Ă©tĂ© ordonnĂ©e si +impĂ©rieusement. Le lendemain, après avoir marchĂ© une heure, nous +trouvâmes Ă rase terre les arrachements de deux temples, dont il est +impossible de prendre ni plan ni vue; ils semblent ĂŞtre restĂ©s lĂ +seulement pour marquer l'emplacement de la ville de Jurion-Lucine, que +l'infaillible d'Anville a placĂ©e Ă cette hauteur. Nous arrivâmes enfin +par le dĂ©sert Ă la gorge de Redisi, qui est un quatrième dĂ©bouchĂ© de la +Kiffah, mais qui n'est pas pratiquĂ© par le commerce, et dont la route +avait Ă©tĂ© fatale aux Mamelouks, car ils y avaient presque tous perdu +leurs chevaux, une partie de leurs chameaux, nombre de serviteurs, et +vingt-six femmes, de vingt-huit que les beys avaient emmenĂ©es: leur +marche Ă©tait tracĂ©e par les dĂ©sastres, qu'ils laissaient derrière eux, +les tentes, les armes, les habits, les cadavres de chevaux extĂ©nuĂ©s, +les chameaux restĂ©s sous le poids de leur charge, des serviteurs, des +femmes abandonnĂ©es. Qu'on se peigne le sort d'un malheureux, haletant +de fatigue et de soif, la gorge dessĂ©chĂ©e, respirant avec peine un air +ardent qui le dĂ©vore; il espère qu'un instant de repos lui rendra +quelques forces; il s'arrĂŞte, il voit dĂ©filer ceux qui Ă©taient ses +compagnons, et dont il sollicite en vain le secours; le malheur +personnel a fermĂ© tous les coeurs; sans dĂ©tourner un regard, l'oeil +fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le prĂ©cède; tout +passe, tout fuit; et ses membres engourdis, dĂ©jĂ trop chargĂ©s de leur +pĂ©nible existence, s'affaissent, et ne peuvent ĂŞtre ranimĂ©s ni par le +danger ni par la terreur: la caravane a passĂ©, elle n'est dĂ©jĂ pour lui +qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientĂ´t elle n'est plus qu'un +point, et ce point s'Ă©vanouit; c'est la dernière lueur de la lumière +qui s'Ă©teint: ses regards Ă©garĂ©s cherchent et ne rencontrent plus rien; +il les ramène sur lui-mĂŞme, et bientĂ´t ferme les yeux pour Ă©chapper Ă +l'aspect du vide affreux qui l'environne; il n'entend plus que ses +soupirs; ce qui lui reste d'existence appartient Ă la mort; seul, tout +seul au monde, il va mourir sans que l'espoir vienne un instant +s'asseoir auprès de son lit de mort; et son cadavre, dĂ©vorĂ© par +l'ariditĂ© du sol, ne laissera bientĂ´t que des os blanchis, qui +serviront de guide Ă la marche incertaine du voyageur qui aura osĂ© +braver le mĂŞme sort. + +C'est le tableau que nous offrit la trace du passage des Mamelouks; +c'est Ă ces signes effrayants que nous reconnĂ»mes la direction de leur +marche: il y avait trois jours qu'ils Ă©taient passĂ©s; ils avaient +remontĂ© vers les cataractes, et Ă©taient allĂ©s se rafraĂ®chir dans une +Ă®le entre Baban et Ombos. J'ai dĂ©jĂ parlĂ© de l'abondance de cette Ă®le +dans ma route de Syene: leur Ă©tat de dĂ©tresse nous tranquillisant sur +leurs intentions, nous bornâmes lĂ notre poursuite, dans un pays oĂą +nous ne pouvions espĂ©rer de trouver aucunes ressources, les Mamelouks +qui nous prĂ©cĂ©daient ayant dĂ» achever de les consommer. + +Nous vĂ®nmes camper, ou, pour mieux dire, nous reposer près du fleuve; +nous nous Ă©tablĂ®mes parmi des tombeaux, et près de deux arides mimosas, +qui pouvaient seuls nous indiquer qu'on avait vĂ©cu lĂ , et que la nature +y vĂ©gĂ©tait encore. On renvoya tout ce dont on pouvait se passer Ă Etfu; +et j'accompagnai ce surplus, dans l'espĂ©rance de voir Ă mon aise le +sublime temple d'Apollinopolis, le plus beau de l'Égypte, et le plus +grand après ceux de Thèbes: bâti Ă une Ă©poque oĂą les arts et les +sciences avaient acquis toute leur splendeur, toutes les parties en +sont Ă©galement belles dans leur exĂ©cution; le travail des hiĂ©roglyphes +Ă©galement soignĂ©, des figures plus variĂ©es, l'architecture plus +perfectionnĂ©e que dans les Ă©difices de Thèbes, qu'il faut relĂ©guer Ă +des temps bien antĂ©rieurs. Mon premier soin fut de prendre un plan +gĂ©nĂ©ral de l'Ă©difice. Rien de plus simple que les belles lignes de ce +plan, rien de plus pittoresque que l'effet produit dans l'Ă©lĂ©vation par +la variĂ©tĂ© des dimensions de chaque membre de ce bel ensemble: tout ce +superbe Ă©difice est posĂ© sur un sol Ă©levĂ© qui domine non seulement le +pays, mais toute la vallĂ©e: sur un plan beaucoup plus bas et tout près +de ce grand temple en est un petit, presque enfoui jusqu'Ă son comble; +ce qui en reste encore d'apparent est dans un creux entourĂ© de +dĂ©combres, qui laissent voir un petit portique de deux colonnes et de +deux pilastres, un pĂ©ristyle et le sanctuaire du temple, autour une +galerie en pilastres. Une colonne avec un chapiteau, qui sort des +dĂ©combres Ă quarante pieds en avant du portique, et un angle de mur, Ă +cent pieds au-delĂ , attestent qu'il y avait encore une cour devant ce +temple: une singularitĂ© de ce monument, c'est que dans un Ă©difice d'une +exĂ©cution aussi recherchĂ©e les portes ne sont point rĂ©gulièrement au +centre. On doit croire qu'il fut dĂ©diĂ© au mauvais gĂ©nie, car la figure +de Typhon est en relief sur les quatre cĂ´tĂ©s de la dalle qui surmonte +chacun des chapiteaux; toute la frise et tous les tableaux de +l'intĂ©rieur sont analogues Ă Isis se dĂ©fendant des attaques de ce +monstre. Je fis une vue du rapprochement de ce petit temple avec le +grand; j'en fis une autre du grand temple en sens contraire, qui peut +donner l'idĂ©e de sa position dans la vallĂ©e; j'en fis une troisième de +l'intĂ©rieur de ce mĂŞme temple pris Ă l'angle du portique, qui offre +l'aspect de la cour, de ses galeries, et de la porte extĂ©rieure, et +j'augmentai considĂ©rablement ma collection d'hiĂ©roglyphes, +particulièrement par le dessin de la frise de l'intĂ©rieur du portique: +je dessinai plusieurs chapiteaux. + +Le second jour, le gĂ©nĂ©ral Belliard arriva, et nous partĂ®mes le +lendemain. Ă€ quelque distance d'Etfu, je trouvai sur la rive du Nil les +restes d'un quai près l'embouchure d'un grand canal; aucune autre ruine +n'accompagne ce fragment: deux escaliers qui viennent Ă la rencontre +l'un de l'autre annoncent cependant que ce n'est pas simplement pour +rĂ©sister au fleuve qu'avait Ă©tĂ© construit ce quai; les escaliers qui +servaient Ă y descendre Ă©taient d'un usage journalier qui suppose la +prĂ©sence antique d'une ville, ou tout au moins d'habitations dont on a +perdu le nom et la mĂ©moire: j'en fis le dessin. Nous repassâmes sur les +ruines d'HiĂ©racopolis, dont j'ai dĂ©jĂ parlĂ©, et nous vĂ®nmes coucher Ă +quatre lieues d'Etfu: nous nous remĂ®mes en route Ă une heure du matin, +et arrivâmes Ă EsnĂ© le 13 Avril, rendus de fatigue. Je me berçais de +l'espoir d'obtenir quelques jours de repos; mais nous apprĂ®mes Ă notre +arrivĂ©e que le reste des Mekkains, unis Ă quelques Mamelouks, avaient +marchĂ© sur GirgĂ©; que, prĂ©venus et battus Ă Bardis, ils n'en avaient +tenu compte, et Ă©taient venus Ă GirgĂ© pour piller le bazar, oĂą une +partie avait Ă©tĂ© cernĂ©e et battue de nouveau, et que cependant le peu +de ceux qui restaient Ă©taient encore Ă craindre, parce qu'ils +ameutaient des fanatiques: nous nous remĂ®mes donc en route pour +retourner occuper les bouches du dĂ©sert. Nous employâmes toute une nuit +Ă passer le fleuve: lorsque nous nous mĂ®mes en route, le soleil Ă©tait +Ă©levĂ© et dĂ©jĂ brĂ»lant; nous fĂ®mes halte sous l'ardeur de ses rayons, et +vĂ®nmes ensuite coucher Ă SalamiĂ©. Le lendemain, après quelques heures +de marche, j'aperçus pour la quatrième fois les restes de Thèbes: j'en +fis une vue dans une situation d'oĂą l'on pouvait dĂ©couvrir Ă la fois +toutes les ruines de l'un et de l'autre cĂ´tĂ© du fleuve, depuis Karnak +jusqu'Ă MĂ©dinet-A-Bou, c'est-Ă -dire, l'espace de six milles. Il reste +cependant encore hors de cette vue une ruine au nord-est, au village de +Guedime, Ă trois quarts de lieue en arrière, ce qui donne Ă Thèbes plus +de deux lieues et demie de traversĂ©e, occupĂ©es par des monuments: nous +nous arrĂŞtâmes cette fois Ă Karnak; ce qui fut une première bonne +fortune pour moi. Ne pouvant Ă moi seul lever le plan ni faire de +grandes vues de cette masse de ruines, qui au premier aspect ressemble +Ă un chantier de carrières, ou plutĂ´t Ă des montagnes entassĂ©es, mon +projet fut d'employer les deux heures que nous devions y passer Ă +dessiner les bas-reliefs historiques, prendre et donner une idĂ©e de +cette sculpture primitive, du style et de la composition des tableaux +de ce temps, et de l'Ă©tat de cet art, Ă une Ă©poque si reculĂ©e, qu'il +est possible que s'en soient lĂ les plus anciennes productions. + +Je dessinai les fragments les plus conservĂ©s, un Pharaon, Memnon, +OssimanduĂ©, peut-ĂŞtre SĂ©sostris combattant seul sur un char; il +poursuit des nations lointaines portant barbe et de longues tuniques; +il les culbute dans un marais; il les obligĂ© Ă se rĂ©fugier dans une +forteresse. Dans un fragment, il renverse le chef, dĂ©jĂ atteint d'une +flèche: dans un second, il ramenĂ© les captifs: dans un troisième; il +les prĂ©sente enchaĂ®nĂ©s aux trois divinitĂ©s de la protection desquelles +il tient sans doute la victoire; car il est Ă remarquer que, dans +toutes les actions ci-dessus, ses armes ont toujours Ă©tĂ© accompagnĂ©es +et protĂ©gĂ©es par un ou deux Ă©perviers emblĂ©matiques. Les divinitĂ©s +auxquelles il fait ses offrandes sont celles de l'abondance, sous la +figure d'un Priape, tenant de sa main droite un flĂ©au; c'Ă©tait Ă ce +dieu qu'Ă©tait consacrĂ© le temple de Karnak, le plus grand de Thèbes, un +des plus anciens et des plus grands qui aient jamais Ă©tĂ© construits. Ă€ +prendre depuis le sanctuaire jusqu'aux murs de circonvallation, ce dieu +est prĂ©sentĂ© de la manière la moins Ă©quivoque par le trait qui le +caractĂ©rise. J'aurais voulu aussi dessiner le bas-relief reprĂ©sentant +un navire conduit par des nautoniers; mais il est trop ruinĂ©, et manque +de tout ce qui pourrait Ă©claircir le sens qu'il renferme. La journĂ©e +s'avançait, et nous n'avions encore rien mangĂ©: les voyageurs ne sont +pas comme les hĂ©ros de romans, ils sentent quelquefois le besoin de se +restaurer: le soleil nous gagna; il fut rĂ©solu que nous coucherions Ă +Karnak. Je me remis bien vite Ă l'ouvrage, je parcourus les ruines; je +me convainquis qu'il faudrait huit jours pour lever un plan un peu +satisfaisant de ces groupes d'Ă©difices enceints dans la mĂŞme +circonvallation. Je m'en tins donc encore Ă la petite image sans mesure +que j'en avais faite Ă l'autre voyage, pensant qu'Ă l'aide de quelques +lignes je ferais encore mieux concevoir quelle est la forme de cet +Ă©difice, qu'en en donnant une longue description. + +Je n'ai pu mesurer Ă la toise quelle pouvait ĂŞtre la surface de ce +groupe d'Ă©difices, mais, Ă plusieurs reprises, en suivant Ă cheval les +traces de son enceinte, j'ai toujours mis vingt-cinq minutes, allant au +trot, pour en faire le tour. Cette circonvallation Ă©tait ouverte par +six portes qui existent encore, dont trois Ă©taient prĂ©cĂ©dĂ©es d'avenues +de sphinx: elle contenait non seulement le grand temple, mais trois +autres absolument distincts, ayant tous leurs portes, leurs portiques, +leurs cours, leurs avenues, et leur enceinte particulière. Étaient-ce +des temples? Ă©taient-ce des palais? les souverains logeaient-ils sous +les portiques des temples? ou leurs palais Ă©taient-ils semblables Ă ces +Ă©difices? ou enfin n'occupaient-ils que des maisons d'une construction +qui n'a pu rĂ©sister au temps? ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils +habitaient ce que nous devons regarder Ă leur distribution comme des +Ă©difices sacrĂ©s, ils n'Ă©taient pas commodĂ©ment logĂ©s: de grandes cours +avec des galeries ouvertes, des portiques formĂ©s d'entrecolonnements +Ă©troits ne pouvaient ĂŞtre que dĂ©sagrĂ©ables Ă habiter; le peu de +chambres qui existent, petites, sans air ni lumière, couvertes de +pieuses allĂ©gories, ne devaient pas recrĂ©er leurs yeux ni leur +imagination: j'ai Ă©tĂ© d'ailleurs dans le cas d'observer qu'une partie +de ces chambres obscures contenaient de petits tabernacles, renfermant +sans doute ou la figure de la divinitĂ©, ou l'animal qui en Ă©tait +l'emblème, ou le trĂ©sor du temple; ce qui en faisait tout naturellement +un lieu sacrĂ©, et fermĂ© pour tout autre que pour les prĂŞtres. Il est +donc Ă croire que c'Ă©taient des collèges nombreux de ces prĂŞtres qui +occupaient les vastes enceintes de ces Ă©difices, et que, dĂ©positaires +des lumières, ils Ă©taient aussi du pouvoir et de ses moyens. Quelle +monotonie! quelle triste sagesse! quelle gravitĂ© de moeurs! J'admire +encore avec effroi l'organisation d'un pareil gouvernement; les traces +qu'il a laissĂ©es me glacent et m'Ă©pouvantent encore. La divinitĂ©, +sacerdotalement vĂŞtue, d'une main tient un crochet, de l'autre un flĂ©au, +l'un sans doute pour arrĂŞter, et l'autre pour punir: la loi porte +partout la chaĂ®ne, et la mesure; je vois les arts se traĂ®ner sous le +poids de cette chaĂ®ne, et son gĂ©nie m'en paraĂ®t accablĂ©: ce signe de la +gĂ©nĂ©ration tracĂ© sans pudeur jusqu'au sanctuaire des temples m'annonce +que pour dĂ©truire la voluptĂ© ils en avaient encore fait un devoir: pas +un cirque, pas une arène, pas un théâtre! des temples, des mystères, +des initiations, des prĂŞtres, des victimes! pour plaisirs, des +cĂ©rĂ©monies! pour luxe, des tombeaux! Le mauvais gĂ©nie de la France +Ă©voqua sans doute l'âme d'un prĂŞtre Égyptien, lorsqu'il anima le +monstre qui imagina, pour faire notre bonheur, de nous rendre tristes +et atrabilaires comme lui. + +Après avoir parcouru l'espace qu'il fallait observer pour avoir les +dĂ©tails de l'Ă©difice, je me trouvai Ă la partie sud-ouest de cette +enceinte, oĂą sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue +d'un de ces temples. L'intĂ©rieur du monument me fit Ă©prouver une +sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans +l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique, +lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austĂ©ritĂ© fait la +noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont +longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est +toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large +porte en laisse voir un second, portĂ© par huit colonnes sur deux rangs, +de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscuritĂ© rend +encore plus terrible; c'est le temple des EumĂ©nides: une pièce longue +et Ă©troite suivie de deux autres plus obscures prĂ©cède un sanctuaire, +absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui +semble ĂŞtre l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue +extĂ©rieure de cet Ă©difice; je voulais en faire un de l'intĂ©rieur avec +le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'Ă©prouvai Ă cet instant un tel +degrĂ© de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de +facultĂ© pour exĂ©cuter; j'Ă©tais Ă©puisĂ©, j'Ă©tais incapable de rendre ce +que je concevais: j'avais dessinĂ© des bas-reliefs, des hiĂ©roglyphes; +j'avais pris connaissance de toutes les localitĂ©s; j'avais fait une vue +gĂ©nĂ©rale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'oĂą +on dĂ©couvre quelques formes Ă ce chantier de carrières, qu'ont laissĂ© +les Ă©croulements de ces Ă©difices gigantesques, et dont chaque dĂ©bris ne +se distingue que par la rĂ©flexion et dans l'Ă©loignement; et enfin +j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces Ă©difices. + +Il avait fait si chaud que le sol m'avait brĂ»lĂ© les pieds Ă travers ma +chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener +mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire, +un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degrĂ© +de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on +trouve en grand nombre dans l'enceinte mĂŞme de la ville, elles me +brĂ»laient au point que, pour en emporter j'avais Ă©tĂ© obligĂ© de les +jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait Ă des charbons ardents. +HarassĂ©, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait +prĂ©parĂ© pour la nuit, et qui me parut un boudoir dĂ©licieux, jusqu'au +moment oĂą l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait +Ă©gorgĂ© un des nĂ´tres qui Ă©tait restĂ© en arrière de la colonne: les +marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me +firent horreur; mais j'Ă©tais couchĂ©, je m'endormis; j'Ă©tais si las, que +je crois que je ne me serais pas relevĂ© de dessus le cadavre mĂŞme de +cette malheureuse victime. + +Nous partĂ®mes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus +de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensĂ©e +que je quittais peut-ĂŞtre Thèbes pour toujours: sa situation Ă©loignĂ©e +de tout Ă©tablissement, la fĂ©rocitĂ© de ses habitants, le miri payĂ©, tout +me dĂ©montrait qu'il fallait renoncer Ă l'espoir d'y revenir: je n'avais +pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les +aller chercher, et les troupes Ă©taient fatiguĂ©es outre mesure par les +marches forcĂ©es et rĂ©pĂ©tĂ©es qu'elles venaient de faire; je me +recommandai aux Ă©vĂ©nements, et dans la suite ils secondèrent mes +dĂ©sirs. + +Ă€ la pointe du jour, je m'approchai assez près de GuĂ©dime pour voir la +ruine qui y existe: quatre colonnes portent encore trois pierres de +leur entablement, et en avant on voit la base de deux mĂ´les, absolument +ruinĂ©s et sans forme; ce sont les seuls fragments qui restent d'un +monument, qui aujourd'hui a du moins le grand avantage de servir comme +de jalons pour mesurer monumentalement l'extension de Thèbes. + +Ă€ midi, nous arrivâmes Ă Kous, oĂą nous apprĂ®mes que les Mekkains +avaient passĂ© par les mains de tous nos dĂ©tachements, et en fuyant +avaient passĂ© Ă Tata sous le sabre de notre cavalerie, qui, pour la +tranquillitĂ© du pays, avait exterminĂ© tout ce qui en restait; leurs +besoins les avaient rendus un vĂ©ritable flĂ©au, et les propriĂ©taires les +poursuivaient comme des bĂŞtes fĂ©roces. + +Les habitants de Kous, toujours bien intentionnĂ©s, et qui nous avaient +accueillis lors mĂŞme qu'ils croyaient que nous marchions Ă une perte +certaine, vinrent au-devant de nous, et nous reçurent comme des +triomphateurs. + +Le chĂ©rif de la Mekke avait envoyĂ© au gĂ©nĂ©ral Desaix pour protester +contre l'expĂ©dition de ses compatriotes, et pour proposer alliance et +amitiĂ©; les villes de Gidda et de Tor demandaient aussi la paix, et +CossĂ©ir offrit de se soumettre. Nous sĂ»mes que Soliman et un autre bey +Ă©taient allĂ©s avec leurs femmes aux Oasis; nous pĂ»mes juger de la +dĂ©tresse des autres Ă la soumission des habitants, au paiement +volontaire du miri, au rapprochement des chefs d'Arabes, et Ă une +hilaritĂ© rĂ©pandue dans le pays, que je n'avais pas encore vue, et qui +me fit espĂ©rer qu'Ă l'avenir nous pourrions faire en mĂŞme temps le +bonheur des naturels du pays, et la fortune des colons. + +Desaix fit annoncer que les terres ensemencĂ©es qui avaient Ă©tĂ© mangĂ©es +en herbe par les Mamelouks et par les Français ne paieraient pas le +miri; ce premier règlement d'Ă©quitĂ© charma les habitants autant qu'il +les surprit; mais ils furent entièrement conquis lorsqu'on leur dĂ©clara +qu'ils pouvaient se vĂŞtir sans distinction, comme le leur permettraient +leurs moyens, sans que cela compromĂ®t leurs propriĂ©tĂ©s. Des nĂ©gociants +de CossĂ©ir, qui s'Ă©taient tenus cachĂ©s, sortirent de leur village, et +vinrent acheter du blĂ© Ă KĂ©nĂ©; ceux de Gidda arrivèrent sur leurs +vaisseaux chargĂ©s de cafĂ©, et vinrent avec ceux de CossĂ©ir offrir de +payer, un droit qui n'Ă©tait plus arbitraire. Enfin nous commençâmes Ă +voir de l'argent arriver sans baĂŻonnettes, la paille, l'orge, et les +boeufs, garnir nos magasins et nos parcs; et les chefs de village nous +promirent au nom des cultivateurs que la campagne, alors ridĂ©e et sèche, +serait l'annĂ©e prochaine verdoyante, et couverte de moissons, dont le +seul miri surpasserait la totalitĂ© de la rĂ©colte de cette annĂ©e. + +Les caravanes dĂ©putaient aussi vers nous et nous demandaient des +passeports; les Mamelouks abandonnĂ©s par leurs maĂ®tres venaient nous +apporter leurs armes, nous demander Ă servir dans l'armĂ©e: nous avions +donc le spectacle satisfaisant de l'Ă©croulement d'un gouvernement +odieux Ă tous, sans ressource dans sa dĂ©tresse, et ne conservant pas +une seule base sur laquelle il pĂ»t fonder son rĂ©tablissement. + + + + + _Apollinopolis parva--Inscription Grecque_. + + +Également Ă©loignĂ©s d'Elfy-Bey, qui avait descendu le fleuve, et d'Osman, +qui l'avait remontĂ© jusqu'Ă Syene, nous nous reposâmes quelques jours +Ă Kous: je fis le dessin du couronnement d'une porte, le seul morceau +d'antiquitĂ© qui reste de l'ancienne Apollinopolis parva. Ce seul +fragment semble plus grand que tout le reste de la ville; il offre un +tableau frappant du caractère monumental de l'architecture des +Égyptiens; le reste de cet Ă©difice est sans doute enfoui sous la +montagne d'ordures, sur laquelle est bâtie, la ville moderne. Je copiai +aussi ce qui restait d'une inscription Ă©crite sur le listel de la gorge +du couronnement de cette porte: cette inscription Ă©tait postĂ©rieure au +monument; je crus voir une adroite flatterie d'un prĂ©fet de la Haute +Égypte au temps des PtolĂ©mĂ©es, qui, après vingt ou trente siècles, +s'est avisĂ©, Ă la suite de quelques rĂ©parations, de dĂ©dier ce temple Ă +ses maĂ®tres, d'Ă©crire leurs noms sur cette porte, et de charger ce +monument de les porter Ă la postĂ©ritĂ©: en effet la gloire des rois ne +traverse la nuit des temps qu'inscrite sur les monuments qu'Ă©lèvent les +arts; privĂ©s de leur Ă©clat, certains siècles sourds et muets dĂ©vorent +les Ă©vĂ©nements, ne laissent Ă©chapper que des noms ternes dont la +mĂ©moire ne veut pas se charger, et que l'histoire rĂ©pète en vain. Que +serait Achille sans le poème d'Homère, qui est aussi un monument? C'est +par les monuments qu'on connaĂ®t SĂ©sostris; les arts chaque jour nous +rĂ©pètent le nom de PĂ©riclès; ils font toute la gloire du beau siècle +d'Auguste; celui de MĂ©dicis illustre la Toscane, et le tombeau de +Laurent rayonne de lumières, tandis qu'on cherche en vain ceux des +GensĂ©ric, des Attila, des Tamerlan, ces ouragans, ces flĂ©aux de la +terre qui renversent, ravagent, passent, et se perdent dans la +poussière du tourbillon qu'ils avaient Ă©levĂ©. + +Je trouvai dans les champs, près la partie basse de la ville, un +fragment d'un tabernacle ou d'un temple monolithe, qui, avant d'ĂŞtre +brisĂ©, avait servi d'abreuvoir près d'une citerne; un des chambranles, +conservĂ© dans son entier, laisse voir encore une inscription en +hiĂ©roglyphes, aussi complète que prĂ©cieusement exĂ©cutĂ©e: je la copiai; +un petit fragment de cette espèce est Ă lui seul un monument, une +irrĂ©vocable attestation des lumières et de la culture de la nation Ă +laquelle il a appartenu. + + + + + _Caravanes--Destruction de BĂ©nĂ©adi_. + + +Nous partĂ®mes de Kous et vĂ®nmes Ă KĂ©nĂ©, oĂą nous trouvâmes nombre de +nĂ©gociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec +les gens des contrĂ©es les plus Ă©trangères, les points Ă©loignĂ©s se +rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les +moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'ĂŞtre +immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve +engagĂ©; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du +point que nous habitions; et l'Inde semble leur ĂŞtre, pour ainsi dire, +contiguĂ«: de l'autre cĂ´tĂ©, les Oasis n'Ă©taient plus qu'Ă trois journĂ©es +de nous; elles cessaient d'ĂŞtre un pays perdu pour notre imagination; +d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journĂ©e ou de deux au plus, on +s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sĂ©pare +l'Égypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et +fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant +l'objet de notre curiositĂ© en Afrique, et dont, il y a peu de mois, +l'existence Ă©tait encore problĂ©matique: il est vrai que s'il ne faut +que quarante jours pour aller Ă Darfour, il en faut cent de plus pour +arriver Ă Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, oĂą arrivent +les habitants de Tombout; un nĂ©gociant, que je trouvai Ă KĂ©nĂ©, et qui +avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinĂ©raire que je joins ici [7]. + +[7: ROUTE DE SIUT Ă€ DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA. + +De Siut par le dĂ©sert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journĂ©es +pour arriver Ă Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplĂ©, et le plus cultivĂ©: +on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre +de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village. + +De Korg-Élouah Ă Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journĂ©e; il +y a un petit village, de l'eau d'un bon goĂ»t, mais qui donne +quelquefois la fièvre Ă ceux qui n'y sont pas accoutumĂ©s. + +De Boulague Ă ĂŞl-Bsactah une journĂ©e; de l'eau saumâtre. + +De ĂŞl-Bsactah Ă Beris une demi-journĂ©e; il y a un grand village et de +l'eau assez bonne. + +De Beris Ă ĂŞl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire +provision, parce qu'Ă ĂŞl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve +plus que de l'eau salĂ©e tout le reste de la route. Marchant toujours +dans la mĂŞme direction, après six jours de marche, on arrive Ă DĂ©sir. + +De DĂ©sir Ă Seiima trois jours; eau salĂ©e, mais moins mauvaise. + +De Selima Ă Dongola, oĂą on retrouve le Nil, quatre jours; il faut +renouveler les provisions. + +De Dongola, se dirigeant plus Ă l'ouest, Ă ĂŞl-Goyah, quatre jours. + +De ĂŞl-Goyah Ă ZagaonĂ© six jours; eau salĂ©e, mais fraĂ®che. + +De ZagaonĂ© Ă Darfour, dix journĂ©es, sans trouver ni eau ni village. + +ArrivĂ© Ă Dongola, il y a dix sept journĂ©es de marche pour aller Ă +Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar Ă Darfour douze journĂ©es +de traversĂ©e marchant de l'est Ă l'ouest. + +Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est +abandonnĂ©, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute +la caravane.] + +Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains, +apportant du cafĂ©, des toiles des Indes, venant acheter du blĂ©. + +MalgrĂ© ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensĂ©s, la masse +de la nation, ceux qui n'avaient rien Ă perdre, accoutumĂ©s Ă appartenir +Ă des maĂ®tres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions +d'Ă©quitĂ©, continuaient de se laisser sĂ©duire par les beys, qui, +profitant du prĂ©jugĂ© de la religion, de l'avantage que leur donnait le +langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obĂ©ir, organisaient +encore des rassemblements Ă huit Ă dix lieues de nous. + +BĂ©nĂ©adi, village de deux milles de longueur, appuyĂ© sur le dĂ©sert, +composĂ© de douze mille habitants toujours rebelles Ă tout gouvernement, +avait appelĂ© les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver; +Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvĂ© le moyen, +par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et +de leur faire prendre tout Ă coup les armes. Le gĂ©nĂ©ral Davoust fut +envoyĂ© avec la cavalerie Ă BĂ©nĂ©adi; la tranquillitĂ© gĂ©nĂ©rale exigeait +la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livrĂ© un instant Ă +l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le +village disparut; les habitants dispersĂ©s se joignirent Ă ce qui +restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus +dans un second combat. + +Dans le butin de BĂ©nĂ©adi, il se trouva une quantitĂ© immense de femmes, +de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers Ă qui les +femmes Ă©churent en partage les nĂ©gocièrent Ă grand marchĂ©; mais, comme +il arrive en certaines villes de l'Europe Ă certaines femmes que nous +pourrions citer, Ă chaque mutation elles doublaient de prix; toute la +diffĂ©rence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus +insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible rĂ©signation +tous ceux Ă qui l'un après l'autre elles Ă©taient adjugĂ©es; jusqu'Ă ce +qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maĂ®tre, sans prendre +d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchĂ©risseurs +beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coĂ»tĂ©. Cela paraĂ®t tout +d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes; +mais, ainsi que nous l'avons dĂ©jĂ observĂ©, ils disent Ă cela très +sensĂ©ment: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les dĂ©fendre? + +Mourat-bey, qui par le dĂ©sert Ă©tait venu nous couper la communication +avec le Caire, vit attaquer et dĂ©truire ses alliĂ©s sans oser venir Ă +leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en +Ă©chec sans se compromettre; il temporisait en attendant les +circonstances: ce n'Ă©tait point encore pour lui le moment d'accepter ou +de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traitĂ© entre nous: +quel intĂ©rĂŞt politique ou commercial eĂ»t pu alors garantir +respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumĂ© d'ailleurs Ă voir sa +fortune se relever par des Ă©vĂ©nements imprĂ©vus, il rĂŞvait des chances +favorables; l'absence du gĂ©nĂ©ral en chef, l'expĂ©dition de Syrie qui +avait Ă©loignĂ© une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies, +tout servait Ă lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce +de moyens pour rĂ©chauffer les esprits et organiser des partis: il +parvint Ă persuader l'Ă©mir Adgi, qui Ă©tait au Caire, et qui devait +aller rejoindre le gĂ©nĂ©ral en chef en Syrie, de se composer un cortège +assez considĂ©rable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer +de BelbĂ©is, fermer le retour Ă l'armĂ©e, et soulever l'Égypte contre nos +forces partagĂ©es, nous obliger Ă nous rĂ©unir, et Ă abandonner l'Égypte +supĂ©rieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base +solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects dĂ©couvrirent +ses desseins; au moment d'ĂŞtre arrĂŞtĂ© par la garnison de BelbĂ©is, il +n'eut que le temps de se sauver par le dĂ©sert avec quelques uns des +siens: cette mine Ă©ventĂ©e, le massacre de BĂ©nĂ©adi, et la seconde +dĂ©faite Ă Miniet de ceux qui s'en Ă©taient Ă©chappĂ©s, dĂ©jouèrent encore +les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent Ă se retirer aux Oasis. + + + + + _Nouveaux DĂ©tails sur les Crocodiles_. + + +En arrivant Ă KĂ©nĂ©, j'eus Ă regretter la mort d'un crocodile, que des +paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient liĂ© et apportĂ© vivant Ă +celui qui commandait en l'absence du gĂ©nĂ©ral Belliard; encore jeune, +cet animal ne pouvait ĂŞtre bien redoutable, on l'eĂ»t enchaĂ®nĂ© avec un +cercle de fer entre les Ă©paules et le ventre, et alors nous eussions pu +l'observer, et connaĂ®tre ses habitudes, ignorĂ©es dans le pays mĂŞme +qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et +se perpĂ©tuant par tous les contes qu'elle-mĂŞme enfante, il eĂ»t Ă©tĂ© si +curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la +mastication lui est nĂ©cessaire, comment elle s'effectue avec des dents +qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui +sert de langue si sa voracitĂ© pourrait ĂŞtre un moyen de l'apprivoiser, +ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver +vivant Ă Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, Ă la +curiositĂ© des Parisiens, enfin d'en faire un hommage Ă la nation comme +un trophĂ©e de la conquĂŞte du Nil. Errant perpĂ©tuellement sur les rives +de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis +trois jusqu'Ă vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs +officiers dignes de foi m'ont assurĂ© en avoir vu un de quarante: ils ne +sont pas aussi farouches qu'on le prĂ©tend; ils affectent certains +parages de prĂ©fĂ©rence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est +sur les Ă®les basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent +chercher la chaleur; on y en voit plusieurs Ă la fois, toujours +immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux, +qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux? +On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas Ă©tĂ© tĂ©moins +d'un seul fait; hardis jusqu'Ă l'imprudence, nos soldats les bravaient; +moi-mĂŞme je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus +tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de +prĂ©tendus dangers qu'aucun Ă©vĂ©nement ne rendait vraisemblables: s'ils +ont mangĂ© quelques cadavres que la guerre leur aura procurĂ©s, ce mets +ne devait qu'exciter leur appĂ©tit, et les engager Ă une chasse qui +pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous +n'avons jamais Ă©tĂ© attaquĂ©s, jamais nous n'avons rencontrĂ© un seul +crocodile Ă©loignĂ© du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur +fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent +lentement, ayant, comme le lĂ©zard et le serpent, le sang froid et +l'estomac peu actif: au reste, n'ayant Ă combattre dans la partie du +Nil qui nous est connue qu'eux-mĂŞmes et les hommes, ils deviendraient +bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont, +d'une arme dĂ©fensive presque Ă l'Ă©preuve de toutes les nĂ´tres, ils +Ă©taient adroits Ă se servir de celles que la nature leur a donnĂ©es pour +attaquer. Lorsque je partis de KenĂ©, le gĂ©nĂ©ral Belliard en avait un +petit qui avait six pouces; il Ă©tait dĂ©jĂ mĂ©chant: ce gĂ©nĂ©ral m'a dit +depuis qu'il avait vĂ©cu quatre mois sans manger, sans paraĂ®tre souffrir, +sans maigrir ni croĂ®tre, et sans s'apprivoiser. + +Ammien Marcellin Ă©crivait au temps de Julien que de toute antiquitĂ© les +Égyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils +devaient, sans y ĂŞtre contraints par la force, ou tout au moins par la +peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera Ă©taient de race +antique. + + + + + _Second Voyage Ă Tintyra_. + + +Ă€ KĂ©nĂ© je voyais de ma fenĂŞtre les ruines de Tintyra, Ă deux lieues de +l'autre cĂ´tĂ© du Nil: ces ruines de Tintyra, dont je me souvenais avec +tant d'intĂ©rĂŞt, et dont je regrettais particulièrement un zodiaque qui +prouvait d'une manière si positive les hautes connaissances des +Égyptiens en astronomie! + +On ne payait point le miri Ă Dendera; on y envoya cent hommes; je les +suivis; il n'y avait que vingt minutes de chemin de Dendera aux ruines +de Tintyra, qui s'appellent maintenant BerbĂ©, qui est le nom que les +Arabes donnent Ă tous les monuments antiques. Nous arrivâmes le soir au +village; le lendemain, avec trente hommes, je me rendis aux ruines, que +je possĂ©dai cette fois dans toute la plĂ©nitude du repos et de la +quiĂ©tude: ma première jouissance fut de me convaincre que mon +enthousiasme pour le grand temple n'avait point Ă©tĂ© une illusion de la +nouveautĂ©, puisqu'après avoir vu tous les autres monuments de l'Égypte, +celui-ci me paraissait encore le plus parfait d'exĂ©cution, et construit +Ă l'Ă©poque la plus heureuse des sciences et des arts; tout en est +soignĂ©, tout en est intĂ©ressant, important mĂŞme: il faudrait y dessiner +tout pour avoir tout ce qu'on doit dĂ©sirer d'en rapporter; rien n'y a +Ă©tĂ© fait sans objet: mon temps ne pouvait ĂŞtre que très limitĂ©; je +commençai donc par ce qui Ă©tait en quelque sorte l'objet de mon voyage, +le planisphère cĂ©leste, qui occupe une partie du plafond du petit +appartement bâti sur le comble de la nef du grand temple. Le plancher +très bas, l'obscuritĂ© de la chambre qui ne me laissait travailler que +quelques heures dans la journĂ©e, la multiplicitĂ© des dĂ©tails, la +difficultĂ© de ne pas les confondre en les regardant d'une manière si +incommode, rien ne m'arrĂŞta; la pensĂ©e d'apporter aux savants de mon +pays l'image d'un bas relief Égyptien d'une telle importance me fit un +devoir de souffrir patiemment le torticolis qu'il me fallait prendre +pour le dessiner, en songeant toutefois, que je ne donne cette +explication que comme une hypothèse. Je dessinai le reste du plafond, +qui est partagĂ© en deux parties Ă©gales par une grande figure, que je +crois celle d'Isis; elle a les pieds appuyĂ©s sur la terre, les bras +Ă©tendus vers le ciel, et semble occuper tout l'espace qui les sĂ©pare. +Dans l'autre partie du plafond est une autre grande figure, que je +crois ou le ciel, ou l'annĂ©e, touchant des pieds et des mains Ă la mĂŞme +base, et couvrant de la courbure de son corps quatorze globes posĂ©s sur +quatorze bateaux, distribuĂ©s sur sept bandes ou zones, sĂ©parĂ©s par des +hiĂ©roglyphes sans nombre, et trop couverts de stalactites enfumĂ©es pour +pouvoir ĂŞtre copiĂ©s; j'ai pris aussi une esquisse de cette partie du +plafond, pour donner une idĂ©e de la forme de ce tableau, et le plan +gĂ©nĂ©ral de ce petit appartement, oĂą sont reprĂ©sentĂ©s les objets comme +ils sont situĂ©s sur les plafonds. + +Derrière cette première chambre il y en a une seconde qui ne reçoit de +jour que par la porte; elle est de mĂŞme couverte de tableaux +hiĂ©roglyphiques les plus intĂ©ressants et les mieux exĂ©cutĂ©s. MalgrĂ© +l'obscuritĂ©, la difficultĂ© de faire Ă©clairer tout Ă la fois le bas +relief et mon papier, je dessinai cependant presque tout ce que +contenaient le plafond et les murailles de cette seconde pièce. Il est +bien difficile d'arrĂŞter une pensĂ©e sur ce que pouvait ĂŞtre ce petit +Ă©difice si bien soignĂ© dans ses dĂ©tails, ornĂ© de tableaux si Ă©videmment +scientifiques; il paraĂ®t que ceux des plafonds sont relatifs au +mouvement du ciel, et ceux des murailles Ă celui de la terre, aux +influences de l'air, et Ă celles de l'eau. La terre est reprĂ©sentĂ©e +partout par la figure d'Isis; c'Ă©tait la divinitĂ© de tous les temples +de Tintyra, car on en trouve l'emblème de toutes parts: sa tĂŞte sert de +chapiteau aux colonnes du portique et de la première chambre du grand +temple: elle est au centre de l'astragale: elle est gigantesquement +sculptĂ©e au mur extĂ©rieur du fond: elle est l'objet des ornements de la +frise et de la corniche: elle est dans tous les tableaux avec ses +attributs: c'est elle Ă qui l'on fait toutes les offrandes, lorsque ce +n'est pas elle qui les fait elle-mĂŞme Ă Osiris son Ă©poux: elle est aux +portes qui servaient d'entrĂ©e Ă l'enceinte: c'est Ă elle que sont +dĂ©diĂ©s les petits temples qui y sont inscrits; dans celui qui est Ă +droite en entrant, elle est triomphante des deux mauvais gĂ©nies; dans +celui qui est derrière le grand, elle y est Ă tout moment reprĂ©sentĂ©e +tenant Horus dans ses bras, le dĂ©fendant contre tout attentat, ne le +confiant qu'Ă des figures de vaches, l'allaitant Ă tous les âges, +depuis l'enfance jusqu'Ă la pubertĂ©, le tenant dans ses bras comme +l'enfant qui vient de naĂ®tre, d'autres fois lui prĂ©sentant le sein, +qu'il reçoit debout Ă©tant dĂ©jĂ presque de la taille de sa mère. + +Je consacrais tous les moments oĂą je manquais de lumière pour +travailler au planisphère, Ă mesurer les chapiteaux, les colonnes, Ă +lever les plans, quelques Ă©lĂ©vations, Ă dessiner les portes; il ne +reste aucun gond ni battants de ces portes qui renfermaient des +mystères dont les prĂŞtres Ă©taient si jaloux, qui renfermaient peut-ĂŞtre +aussi les trĂ©sors de l'Ă©tat, cachĂ©s avec le mĂŞme soin, car ces +sanctuaires ressemblaient Ă des coffres forts par leur double enceinte +prĂ©cĂ©dĂ©e de tant de portes, ces chambres consacrĂ©es Ă une nuit +Ă©ternelle, ce mystère rĂ©pandu sur le culte, aussi obscur que les +temples; ces initiations, si difficiles Ă obtenir, auxquelles jamais un +Ă©tranger ne pouvait ĂŞtre admis, dont on n'avait de notions que sur des +rapports mystiques: ce gouvernement et cette religion qui perdit toute +sa force et tout son empire dès que Cambyse en eut violĂ© les +sanctuaires, renversĂ© les divinitĂ©s, et enlevĂ© les trĂ©sors; tout +annonce que ces temples contenaient, pour ainsi dire, l'_essence_ de +tout, que tout en Ă©manait. + +Mes recherches, mes observations, et mes travaux, furent arrĂŞtĂ©s par +l'empressement du cheikh du village Ă dĂ©barrasser le pays de notre +prĂ©sence; dès le premier jour, il Ă©tait allĂ© porter sa contribution: le +gĂ©nĂ©ral rappela les troupes; et mon expĂ©dition fut terminĂ©e. + +Je pris encore, en m'en allant, une vue gĂ©nĂ©rale du site de Tintyra, du +groupe de monuments qui dominent les ruines de la ville, et des +montagnes qui s'Ă©lèvent derrière. J'avais pris aussi copie d'une +inscription sculptĂ©e en beaux et grands caractères Grecs, placĂ©e, ainsi +que celle de Kous, sur les listels de droite et de gauche du +couronnement d'une des portes de circonvallation, au sud du grand +temple: voici l'inscription, sauf quelques erreurs produites par des +lettres dĂ©gradĂ©es: + +ΥΠΕΡΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣΚΑΙΣΑΡΟΣÎΕΟΥΥΙΟΥΔΙΟΣΕΛΕΥÎΕΡΙΟΥΣΩΤΗΡΙΑΣΡΟΤΕΠΙ +ΠΟΠΛΙΟΥΟΚΤΑΟΥΙΟΥΗΓΕΜΟΝΟΣΚΑΙ. + +ΜΑΡΚΟΥΚΓΩΔΙΟΥΠΟΣΤΟΥΜΟΥΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥΤΡΥΦΩΝΟΣΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ +ΟΙΑΠΟΤΗΣΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ. + +ΙΕΡΩΣΑΝΕΚΝΟΜΟΥΤΟΠΡΟΠΥΛΟΝΙΣΙΔΙÎΕΑΙΜΕΓΙΣΤΗΙΚΑΙΤΟΙΣΣΥΝΝΑΟΙΣ +ÎΕΟΙΣΕΤΟΥΣΛΑΚΑΙΣΑΡΟΣÎΩΥÎΣΕΒΑΣΤΗΙ. + +Voici la mĂŞme inscription avec les mots sĂ©parĂ©s, et les lettres +restituĂ©es par les personnes que j'ai consultĂ©es, et la traduction +qu'ils en ont faite. + +ΥΠΕΡ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ÎΕΟΥ ΥΙΟΥ ΔΙΟΣ ΕΛΕΥÎΕΡΙΟΥ ΣΩΤΗΡΙΑΣ ΡΟΤ ΕΠΙ +ΠΟΠΛΙΟΥ ΟΚΤΑΟΥΙΟΥ ΗΓΕΜΟΝΟΣ ΚΑΙ. + +ΜΑΡΚΟΥ ΚΓΩΔΙΟΥ ΠΟΣΤΟΥΜΟΥ ΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥ ΤΡΥΦΩΝΟΣ ΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ +ΟΙ ΑΠΟ ΤΗΣ ΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ. + +ΙΕΡΩΣΑΝ ΕΚ ΝΟΜΟΥ ΤΟ ΠΡΟΠΥΛΟΝ ΙΣΙΔΙ ÎΕΑΙ ΜΕΓΙΣΤΗΙ ΚΑΙ ΤΟΙΣ ΣΥΝΝΑΟΙΣ +ÎΕΟΙΣ ΕΤΟΥΣ ΛΑ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ÎΩΥΠΣΕΒΑΣΤΗΙ. + + POUR LA CONSERVATION DE L'EMPEREUR CÉSAR, DIEU, FILS DE JUPITER + AUTEUR DE NOTRE LIBERTÉ; + LORSQUE, PUBLIUS OCTAVIUS ÉTANT GOUVERNEUR, MARCUS CLAUDIUS + POSTHUMUS COMMANDANT GÉNÉRAL + ET TRYPHON, COMMANDANT PARTICULIER DES TROUPES, LES ENVOYÉS DE + LA MÉTROPOLE CONSACRĂRENT, + EN VERTU D'UNE LOI, LE PROPYLÉE ISIS, TRĂS GRANDE DÉESSE, ET AUX + DIEUX HONORÉS DANS CE MĂŠME TEMPLE: EN L'AN XXXI DE + CÉSAR, LE COLLĂGE DES PRĂŠTRES Ă€ L'IMPÉRATRICE. + +Il y a une autre inscription sur le listel de la corniche du grand +temple, mais je n'ai jamais pu en distinguer assez bien les caractères +pour pouvoir les copier; ce peu de caractères Grecs au milieu de ces +innombrables inscriptions Égyptiennes paraĂ®t extraordinaire et +contrastant. + + + + + _Keft ou Copthos_. + + +Quelques jours après mon retour de Tintyra on envoya la cavalerie +au-devant d'un payeur qui rapportait sa caisse d'EsnĂ©; j'en profitai +pour aller visiter Keft ou Copthos, devant lequel j'avais passĂ© trois +fois sans qu'il m'eĂ»t Ă©tĂ© possible de le traverser ni mĂŞme d'en +approcher. J'ignorais si cette ville, cĂ©lèbre par ses malheurs au temps +des persĂ©cutions de DioclĂ©tien, possĂ©dait quelques vestiges d'une +existence plus antique. Je fus frappĂ©, en y entrant, de la conservation +de ses divers monuments: la partie antique est encore dans l'Ă©tat oĂą +l'a laissĂ©e l'embrasement qui termina le long siège qui la dĂ©truisit +dans le troisième siècle; Ă cette antique enceinte, qui a Ă©tĂ© +abandonnĂ©e, a succĂ©dĂ© une ville Arabe, avec une circonvallation en +brique non cuite, au-delĂ de laquelle, tirant toujours Ă l'ouest, on a +bâti Keft, village existant encore. Copthos Ă©tait-il le nom antique de +cette ville? et les Copthes ont-ils pris leur nom de Copthos oĂą leur +zèle les avait rassemblĂ©s, et leur avait fait soutenir un siège si +opiniâtre et si dĂ©sastreux lors de la persĂ©cution de DioclĂ©tien? Au +reste on distingue Ă©videmment les diffĂ©rentes ruines de deux temples de +la haute antiquitĂ©, et ceux d'une Ă©glise catholique, oĂą le goĂ»t et +l'art se faisaient sans doute moins remarquer que la magnificence et la +richesse des matĂ©riaux employĂ©s Ă la construire: les fragments de +colonnes et de pilastres en porphyre et en granit rĂ©pandus sur un +emplacement immense attestent l'opulence et le luxe de ces premiers +croyants; mais les sculptures des frises doriques, dont on voit encore +quelques restes, prouvent que l'art Ă cette Ă©poque ne faisait +qu'appauvrir la somptuositĂ© des matières les plus prĂ©cieuses; tous ces +monuments, rĂ©duits Ă quelques assises au-dessus du sol, restent sans +forme, et ne purent me fournir un dessin. + + + + + _Le Kamsin_. + + +J'avais souvent ouĂŻ parler du _kamsin_, que l'on peut nommer l'ouragan +de l'Égypte et du dĂ©sert; il est aussi terrible par le spectacle qu'il +prĂ©sente que par ses rĂ©sultats. Nous Ă©tions dĂ©jĂ Ă peu près Ă la moitiĂ© +de la saison oĂą il se manifeste, lorsque, le 18 Mai au soir, je me +sentis comme anĂ©anti par une chaleur Ă©touffante; la fluctuation de +l'air me paraissait suspendue. Au moment oĂą j'allais me baigner pour +remĂ©dier Ă cette sensation pĂ©nible, je fus frappĂ©, Ă mon arrivĂ©e sur le +bord du Nil, du spectacle d'une nature nouvelle: c'Ă©taient une lumière +et des couleurs que je n'avais point encore vues; le soleil, sans ĂŞtre +cachĂ©, avait perdu ses rayons; plus terne que la lune, il ne donnait +qu'un jour blanc et sans ombre; l'eau ne rĂ©flĂ©chissait plus ses rayons +et paraissait troublĂ©e: tout avait changĂ© d'aspect; c'Ă©tait la plage +qui Ă©tait lumineuse; l'air Ă©tait terne et semblait opaque; un horizon +jaune faisait paraĂ®tre les arbres d'un bleu dĂ©colorĂ©; des bandes +d'oiseaux volaient devant le nuage; les animaux effrayĂ©s erraient dans +la campagne, et les habitants, qui les suivaient en criant, ne +pouvaient les rassembler: le vent qui avait Ă©levĂ© cette masse immense, +et qui la faisait avancer, n'Ă©tait pas encore arrivĂ© jusqu'Ă nous nous +crĂ»mes qu'en nous mettant dans l'eau, qui Ă©tait calme alors, ce serait +un moyen de prĂ©venir les effets de cette masse de poussière qui nous +arrivait du sud-ouest; mais Ă peine fĂ»mes nous entrĂ©s dans le fleuve +qu'il se gonfla tout Ă coup comme s'il eĂ»t voulu sortir de son lit, les +ondes passaient sur nos tĂŞtes, le fond Ă©tait remuĂ© sous nos pieds, nos +habits fuyaient avec le rivage, qui semblait ĂŞtre emportĂ© par le +tourbillon qui nous avait atteints: nous fĂ»mes obligĂ©s de sortir de +l'eau; alors nos corps mouillĂ©s et fouettĂ©s par la poussière, furent +bientĂ´t enduits d'une boue noire qui ne nous permit plus de mettre nos +vĂŞtements; Ă©clairĂ©s seulement par une lueur roussâtre et sombre, les +yeux dĂ©chirĂ©s, le nez obstruĂ©, notre gorge ne pouvait suffire Ă +humecter ce que la respiration nous faisait absorber de poussière; nous +nous perdĂ®mes les uns les autres, nous perdĂ®mes notre route, et nous +n'arrivâmes au logis qu'Ă tâtons, et seulement dirigĂ©s par les murs qui +servaient Ă nous retracer le chemin: c'est dans ces moments que nous +sentĂ®mes vivement quel devait ĂŞtre le malheur de ceux qui sont surpris +dans le dĂ©sert par un pareil phĂ©nomène; j'ai essayĂ© d'en donner +l'image. + +AccoutumĂ©s comme nous l'Ă©tions Ă la constante sĂ©rĂ©nitĂ© du ciel d'Égypte, +cette transition si prononcĂ©e nous parut une injustice de la +providence. + +Le lendemain, la mĂŞme masse de poussière marcha avec les mĂŞmes +circonstances le long du dĂ©sert de la Libye: elle suivait la chaĂ®ne des +montagnes, et lorsque nous pouvions croire en ĂŞtre dĂ©barrassĂ©s, le vent +d'Ouest nous la ramena, et nous submergea encore de ce torrent aride; +les Ă©clairs sillonnaient avec peine ces nuages opaques: tous les +Ă©lĂ©ments parurent ĂŞtre encore dans le dĂ©sordre, la pluie se mĂŞla aux +tourbillons de feu, de vent, et de poussière; et dans ce moment les +arbres et toutes les autres productions de la nature organisĂ©e +semblèrent replongĂ©s dans les horreurs du chaos. + +Si le dĂ©sert de la Libye nous avait envoyĂ© ces tourbillons de poussière, +ceux de l'est avaient Ă©tĂ© inondĂ©s: le lendemain, des marchands qui +arrivaient des bords de la Mer rouge nous dirent que dans les vallĂ©es +ils avaient eu de l'eau jusqu'Ă mi-jambe. + + + + + _Sauterelles_. + + +Deux jours après ce dĂ©sastre, on vint nous avertir que la plaine Ă©tait +couverte d'oiseaux qui passaient comme des phalanges serrĂ©es, et +descendaient de l'est Ă l'ouest; nous vĂ®mes effectivement de loin que +les champs paraissaient se mouvoir, ou du moins qu'un long torrent +s'Ă©coulait dans la plaine, en suivant la direction qu'on nous avait +indiquĂ©e. Croyant que c'Ă©taient des oiseaux Ă©trangers qui passaient +ainsi en très grand nombre, nous nous hâtâmes de sortir pour aller les +reconnaĂ®tre; mais, au lieu d'oiseaux, nous trouvâmes une nuĂ©e de +sauterelles, qui ne faisaient que raser le sol, s'arrĂŞtant Ă chaque +brin d'herbe pour le dĂ©vorer, puis s'envolaient vers une nouvelle +proie. Dans une saison oĂą le bled aurait Ă©tĂ© tendre, c'eĂ»t Ă©tĂ© une +vraie plaie; aussi maigres, aussi actives, aussi vigoureuses que les +Arabes BĂ©douins, elles sont de mĂŞme une production du dĂ©sert: il serait +intĂ©ressant de savoir comment elles vivent et se reproduisent dans une +rĂ©gion aussi aride; c'Ă©tait peut-ĂŞtre la pluie qui Ă©tait tombĂ©e dans +les vallĂ©es qui les avait fait Ă©clore, et avait produit cette +Ă©migration, comme certains vents font naĂ®tre les cousins. Le vent ayant +changĂ© en sens contraire de la direction de leur marche, il les refoula +dans le dĂ©sert: j'en dessinai une de grandeur naturelle. Elles sont +couleur de rose, tachetĂ©es de noir, sauvages, fortes, et très +difficiles Ă prendre. + + + + + _Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte_. + + +Nous apprĂ®mes qu'un dĂ©tachement de deux cents hommes de la garnison +d'EsnĂ©, commandĂ©e par le capitaine Renaud, Ă©tait parti d'Etfu, et avait +marchĂ© vers Syene pour en dĂ©loger Osman et Assan-bey, qui y Ă©taient +revenus; enhardis par le petit nombre des nĂ´tres qui marchaient sans +canons, ils vinrent Ă leur rencontre, et les attaquèrent avec leur +impĂ©tuositĂ© ordinaire: Selim bey tomba sous les baĂŻonnettes; trois +cheikhs, un casnadar, et quarante deux Mamelouks restèrent sur le champ +de bataille, ou allèrent mourir Ă Syene dans la mĂŞme journĂ©e; quarante +autres blessĂ©s, et le reste des fuyards passèrent les cataractes, et +allèrent jusqu'auprès de Bribes. Ce combat acheva de dĂ©truire le parti +des Mamelouks; les cheikhs Arabes de la tribu des Ababdes reconnurent +l'insuffisance de leurs moyens, s'en dĂ©tachèrent, et vinrent Ă KĂ©nĂ© +faire paix et alliance avec nous. + +Desaix, pour chasser Mourat de sa retraite, prĂ©parait Ă Siouth une +expĂ©dition pour les Oasis; elle devait ĂŞtre commandĂ©e par son aide de +camp Savari, tandis que le gĂ©nĂ©ral Belliard organisait celle que nous +devions faire Ă CossĂ©ir. J'aurais bien voulu ĂŞtre partout; mais il +fallait choisir: tandis que je balançais, Mourat quitta Hellouah: les +Anglais avaient paru Ă CossĂ©ir; tous les soins se tournèrent de ce +cĂ´tĂ©: le gĂ©nĂ©ral Douzelot arriva Ă KĂ©nĂ©, il avait ordre d'y tracer le +plan d'un fort Ă tenir six cents hommes, et d'aller former un +Ă©tablissement Ă CossĂ©ir. On fit toutes les provisions nĂ©cessaires pour +l'un et l'autre projet; et tout fut bientĂ´t prĂŞt pour entrer dans le +dĂ©sert. + + + + + _DĂ©part d'un DĂ©tachement pour CossĂ©ir, sur la Mer Rouge.--Chameaux. + Fontaine de la Kittah_. + + +Nous rassemblâmes une grande quantitĂ© de chameaux: je dis _nous_, parce +que peu Ă peu on s'identifie Ă ceux avec qui l'on vit, et que ce qui +arrivait Ă la division Desaix, et plus particulièrement Ă la +demi-brigade, la vingt-unième, me devenait personnel; je partageais ses +pĂ©rils, ses succès, ses malheurs, et croyais partager sa gloire. Trois +cent soixante-six des nĂ´tres devaient composer la caravane; nous avions +un chameau pour chacun de nous, portant de plus le bagage et l'eau +nĂ©cessaire Ă chaque individu; deux cents chameaux Ă©taient chargĂ©s des +choses de première nĂ©cessitĂ© pour notre Ă©tablissement Ă CossĂ©ir. Ă€ +notre caravane s'Ă©taient joints les chefs d'Arabes, qui venaient de +faire alliance, et qui profitaient de cette occasion de nous faire leur +cour en nous servant de guides, d'Ă©claireurs, d'escorte, et d'arrière +garde: en tout la troupe pouvait ĂŞtre portĂ©e Ă mille ou onze cents +hommes, et autant de chameaux. Le boute-selle fut très plaisant; le +chameau, si lent dans ses actions, lève très brusquement les jambes de +derrière dès l'instant qu'on pose sur la selle pour le monter, jette +son cavalier d'abord en avant, puis en arrière, et ce n'est enfin qu'au +quatrième mouvement, lorsqu'il est tout Ă fait debout, que celui qui le +monte peut se trouver d'aplomb: personne n'avait rĂ©sistĂ© Ă la première +secousse; chacun de se moquer de son voisin: on recommença, et nous +partĂ®mes. + +Nous sortĂ®mes de KĂ©nĂ©, le 26 Mai, Ă dix heures du matin, et arrivâmes Ă +quatre heures de l'après midi Ă Birambar ou Biralbarr, le _Puits des +Puits_, village sur le bord du dĂ©sert, Ă la hauteur de Copthos, et +vis-Ă -vis le dĂ©filĂ© qui menĂ© Ă la Kittah, fontaine dont j'ai parlĂ© plus +haut, et qui est le centre de l'Ă©toile qui communique Ă tous les +chemins qui conduisent Ă CossĂ©ir: nous fĂ®mes halte Ă Birambar; après +que les chameaux eurent bu et mangĂ© suffisamment, on les força d'avaler +une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la +bouche. + +Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux +fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est +soufrĂ©e; mais douce et rafraĂ®chie par le nĂ®tre qu'elle contient. +J'avais redoutĂ© le balancement de l'allure du chameau; la vivacitĂ© du +dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tĂŞte: mais je +fus bientĂ´t dĂ©trompĂ©. Une fois en selle, il n'y a plus qu'Ă cĂ©der au +mouvement, et l'on Ă©prouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure +monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a Ă s'en occuper +que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive +rarement dans le dĂ©sert et en marche de caravane: le chameau bronche +peu, et ne tombe jamais oĂą il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont +parmi les chameaux ce que sont les lĂ©vriers parmi les chiens; ils ne +servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulĂ©e dans la narine, +Ă travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour +l'arrĂŞter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en +descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que +forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu +rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval +le plus lĂ©ger. + +En sortant de Biralbarr nous tournâmes Ă l'est, et entrâmes dans une +vallĂ©e large et prolongĂ©e, qui forme une longue plaine, aux extrĂ©mitĂ©s +de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on +traverse une chaĂ®ne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le +citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'Ă deux heures +de nuit avec un ordre assez bien conservĂ© pour qu'en nous arrĂŞtant nous +nous trouvassions postĂ©s militairement: chacun auprès de nos chameaux +nous Ă©tendĂ®mes nos tapis, soupâmes, et dormĂ®mes. Ă€ une heure du matin +la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fĂ»mes +en marche sans trouble ni dĂ©sordre. C'est dans le dĂ©sert qu'on redouble +de respect pour le chameau, pour ce vĂ©nĂ©rable animal; quelque dure que +soit sa condition, il la connaĂ®t et s'y conforme sans impatience; vrai +don de la providence, la nature l'a placĂ© sur le globe dans une rĂ©gion +oĂą pour l'utilitĂ© des hommes il ne pourrait ĂŞtre remplacĂ© par aucun +autre agent; le sable est son Ă©lĂ©ment, dès qu'il en sort et qu'il +touche Ă la boue, Ă peine il peut se soutenir, ses frĂ©quentes chutes et +son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son +cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le dĂ©sert est comme le +poisson dans l'eau. + +Ă€ la pointe du jour nous arrivâmes Ă la Kittah, fontaine assez Ă©trange; +puisqu'elle est situĂ©e sur un plateau plus Ă©levĂ© que tout ce qui +l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de +profondeur, creusĂ©s d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un +rocher de grès, Ă travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les +trous que l'on y fait: il y une petite mosquĂ©e ou caravansĂ©rail qui +abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on +apprend Ă connaĂ®tre l'importance de ces puits si souvent nommĂ©s dans +l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit +combien il est difficile et coĂ»teux d'Ă©lever le plus petit monument +dans des points si isolĂ©s, si dĂ©nuĂ©s de secours et de moyens: il sera +cependant absolument nĂ©cessaire, en s'Ă©tablissant en Égypte, d'Ă©lever +une tour et d'avoir une garnison Ă la Kittah, pour s'assurer de la +libre communication de CossĂ©ir au Nil, et contenir les Arabes de ces +contrĂ©es, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend +maĂ®tres d'un grand pays, Ă cause de l'eau qui y est permanente et +inĂ©puisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait +chassĂ© dans le dĂ©sert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je +reprĂ©sentai une partie de notre caravane dĂ©filant tandis que l'autre +achevĂ© de dĂ©camper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol +changeât de nature; il s'Ă©levait insensiblement, et les montagnes +s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous +remĂ®mes en marche comme la veille. + +Ă€ la pointe du jour la scène avait changĂ©; les montagnes que nous +avions rencontrĂ©e le jour d'avant Ă©taient des rochers de grès, +celles-ci Ă©taient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres +roulĂ©es Ă©taient mĂŞlĂ©es de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes +les matières primitives contenues dans une agrĂ©gation de schiste vert; +la vallĂ©e allait toujours se rĂ©trĂ©cissant, et les rochers s'Ă©levant de +toutes parts. Ă€ midi nous nous trouvâmes Ă la moitiĂ© de notre chemin, +au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficultĂ© pour +leur exploitation que l'Ă©loignement des subsistances: les parties de +granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes +primitives ne sont pas Ă©loignĂ©es: après avoir passĂ© ces rochers si +riches, nous commençâmes Ă redescendre jusqu'Ă une fontaine permanente +appelĂ©e _ĂŞl-More_, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en +est excellente: elle n'Ă©tait pas assez abondante pour notre nombreuse +caravane, nous passâmes Ă une seconde composĂ©e de plusieurs puits, sous +un rocher de très beau schiste vert, mĂŞlĂ© de quartz blanc, qui fait +ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement +que pendant quarante pas la route est Ă©troite et embarrassĂ©e, et donna +quelque peine Ă notre artillerie: tout le reste avait Ă©tĂ© une allĂ©e de +jardin bien sablĂ©e: la base du rocher est balayĂ©e par le torrent +lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures, +Ă©tendent les Ă©boulements, et sans faire de ravin aplanissent la +vallĂ©e. + +Les formes et les couleurs variĂ©es des rochers Ă´taient dĂ©jĂ au dĂ©sert +cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le +pays devint sonore, le bruit rĂ©percutĂ© dans les vallĂ©es nous parut le +rĂ©veil de la nature: nos soldats avaient traversĂ© la plaine sablonneuse +dans le silence de la taciturnitĂ©; Ă peine dans les vallons ils +commencèrent Ă parler; arrivĂ©s au milieu des rochers ils firent rĂ©pĂ©ter +aux Ă©chos les chants de sa gaietĂ©, et le dĂ©sert disparut. Cette seconde +fontaine, quoiqu'abondante, Ă©tait trop resserrĂ©e pour satisfaire aux +besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous +poussâmes jusqu'Ă celle de el-Adoute, oĂą la vallĂ©e est plus spacieuse, +et oĂą l'eau, quoiqu'un peu moins fraĂ®che, est encore fort bonne: nous +creusâmes un puits qui nous en donna Ă l'instant d'excellente; c'Ă©tait +la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les +chameaux nous en bĂ»mes pour le passĂ© et pour l'avenir; on renouvela +celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et +pour CossĂ©ir, oĂą nous savions qu'elle devait ĂŞtre rare et mauvaise: je +fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore +ici une tour, une grande citerne, et un caravansĂ©rail; et avec un tel +Ă©tablissement la traversĂ©e de CossĂ©ir au Nil deviendrait aussi commode +que toute autre route. + +Ă€ mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles +avaient cessĂ© d'ĂŞtre riches de ces magnifiques brèches, elles Ă©taient +redevenues siliceuses, tranchĂ©es de quartz. Nous nous arrĂŞtâmes pour +dormir quelques heures, après en avoir marchĂ© dix huit. Ă€ la pointe du +jour nous trouvâmes la vallĂ©e très Ă©largie, et bientĂ´t elle fut tout Ă +coup traversĂ©e par une montagne calcaire roussâtre, prĂ©cĂ©dĂ©e de +quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva +Ă son tour tranchĂ©e par une roche schisteuse très obscure, au dĂ©tour de +laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est lĂ qu'on +rencontre la fontaine appelĂ©e l'Ambagi; celle-ci ne rĂ©jouit que les +chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très +abondante elle est aussi très minĂ©rale, et ne serait peut-ĂŞtre pas +moins propre Ă la guĂ©rison de plusieurs maux que celles de Spa et de +Barege; mais ici oĂą, grâce Ă la stĂ©rilitĂ© du sol et la sobriĂ©tĂ© des +habitants, il n'y a que peu de malades et point de mĂ©decins, elle +croupit sans gloire sur sa fange mĂ©phitique et noire; et comme elle +purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goĂ»t, et qu'elle augmente +leur soif au lieu de les dĂ©saltĂ©rer, elle passe pour l'hamadryade la +plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croĂ®tre sept Ă huit +palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait Ă cinquante lieues Ă +la ronde. + + + + + _Description de CossĂ©ir_. + + +Je m'aperçus, Ă la lĂ©gèretĂ© de l'air, que nous approchions de la mer; +effectivement, en suivant un large ravin, bientĂ´t nous la vĂ®mes se +briser contre les rĂ©cifs qui bordent la cĂ´te; Ă l'horizon un brouillard +nous indiqua celle d'Asie, trop Ă©loignĂ©e cependant pour pouvoir jamais +ĂŞtre aperçue. Les Arabes Ababdes, qui nous avaient prĂ©cĂ©dĂ©s, avaient +Ă©tĂ© en avant avertir les habitants de CossĂ©ir; et nous les vĂ®mes +revenir avec les cheikhs de la ville et leur suite, prĂ©cĂ©dĂ©s d'un +troupeau de moutons, premier prĂ©sent de paix et d'hommage; le costume +CossĂ©irien, qui est celui de la Mekke, celui des Ababdes, dont une +partie Ă©tait nue avec une seule draperie autour des reins, une lance Ă +la main, et une dague attachĂ©e au bras gauche, assis les jambes +croisĂ©es sur la selle Ă©levĂ©e des dromadaires Ă©lancĂ©s, tout cela formait +un ensemble qui avait de la singularitĂ© et de l'intĂ©rĂŞt; les Mekkains, +d'un maintien plus grave, coiffĂ©s comme des augures, vĂŞtus d'habits +longs Ă larges raies, Ă©taient montĂ©s sur de grands chameaux. Ă€ la +rencontre des diffĂ©rents corps tout le monde mit pied Ă terre; nos +troupes se mirent en bataille, et après une confĂ©rence amicale de +quelques; minutes, nous allâmes tout d'un temps prendre possession du +château, au-dessus duquel flottait dĂ©jĂ l'Ă©tendard blanc de la paix. Je +m'Ă©tais figurĂ© la ville de CossĂ©ir si affreuse, le château tellement en +ruine, que je trouvai la première presque fastueuse, et l'autre un fort; +celui-ci est un Ă©difice Arabe bâti du temps des califes, dans le style +des fortifications d'Alexandrie, formant un carrĂ© de quatre courtines, +flanquĂ©es de quatre bastions, sans fossĂ©s; mais en ajoutant une +contr'escarpe Ă ce qui existe, on en pourrait faire un château Ă +rĂ©sister aux batteries flottantes et aux forces qu'on peut dĂ©barquer au +fond de la Mer Rouge: je fis un dessin dans lequel je rendis compte du +port, de la rade, de la ville, du phare, et du château, avec le tableau +portrait de notre rencontre avec les habitants: le lendemain j'en fis +un autre au revers, oĂą l'on voit les brisants et les doubles rĂ©cifs qui +forment le port, le mettent Ă l'abri contre les vents du nord, et le +laissent ouvert Ă ceux de l'est et du sud-est; dans ce second dessin on +voit la chaĂ®ne des montagnes qui bordent la cĂ´te escarpĂ©e, sans port, +sans eaux, et dĂ©serte, dit-on, jusqu'Ă Babel Mandel. Il serait +intĂ©ressant d'aller y reconnaĂ®tre la rade de BĂ©rĂ©nice, faite Ă grands +frais par les PtolomĂ©es Ă quarante lieues au sud, et abandonnĂ©e pour +celle de CossĂ©ir, qui ne peut cependant contenir qu'un petit nombre de +petits vaisseaux marchands, la rade n'ayant seulement que deux brasses +Ă deux brasses et demie Ă sa plus grande profondeur; on est obligĂ© pour +les chargements de faire porter les marchandises Ă bras Ă cent +cinquante pas de la rive, de les dĂ©poser dans des chaloupes qui les +conduisent enfin jusqu'au bâtiment sur lequel elles doivent ĂŞtre +chargĂ©es: avec tous ces inconvĂ©nients on est d'abord tout Ă©tonnĂ© de +trouver encore quelques agitations commerciales sous les masures du +chĂ©tif village de CossĂ©ir: mais lorsqu'on pense que c'est encore le +meilleur port connu de la Mer Rouge; que c'est celui qui fournit le +bled Ă la Mekke, et qui reçoit le cafĂ© de l'YĂ©men; qu'il est le point +de contact de l'Asie et de l'Afrique, et pourrait devenir l'entrepĂ´t +des marchandises de ces deux parties du monde, on s'Ă©tonne encore bien +davantage qu'un gouvernement puisse ĂŞtre si aveuglĂ©ment dĂ©vorateur; de +n'avoir pensĂ© qu'Ă imposer et vexer un commerce qui eĂ»t payĂ© un si gros +intĂ©rĂŞt des avances qu'on lui aurait faites, et de ne trouver Ă CossĂ©ir +ni douanes, ni magasins, ni mĂŞme une seule citerne. Lorsque nous +arrivâmes dans ce port, il n'y avait d'eau que celle apportĂ©e d'Asie, +et dont chaque gobelet coĂ»tait un sou: l'activitĂ© de nos soldats leur +fit trouver des sources en vingt-quatre heures; nous eĂ»mes pour rien de +l'eau meilleure que celle que l'on vendait si cher: Ă la vĂ©ritĂ© elle ne +pouvait ĂŞtre gardĂ©e ou chauffĂ©e sans prendre une amertume presque +insupportable; mais, comme il est sĂ»r que l'eau existe aux environs de +CossĂ©ir, nous laissâmes Ă la garnison qui y restait, et Ă l'infatigable +Douzelot qui allait y commander, l'espoir d'en trouver dans des lits de +glaise qui ne serait imprĂ©gnĂ©e d'aucune substance âcre et malfaisante. + +La cĂ´te aux environs de CossĂ©ir est d'une pauvretĂ© hideuse; mais la mer +y est riche en poissons, en coquillages et en coraux; ces derniers sont +si nombreux, qu'il est possible que ce soient eux qui aient donnĂ© le +nom de _rouge_ Ă cette mer, tandis que le sable en est blanc; les +rĂ©cifs ne sont que coraux et madrĂ©pores, ainsi que tous les rochers qui +avoisinent les parages jusqu'Ă une demi lieue de la rive actuelle; ce +qui indiquerait encore qu'Ă cette rive la mer se retire ou que ses +bords s'Ă©lèvent. J'aurais eu grand plaisir Ă faire une collection de +coquilles qui, au premier aspect, me parurent aussi nombreuses que +variĂ©es; mais quelques dessins Ă faire, et des soins Ă prendre pour le +retour, ne me laissèrent de libre que le temps d'aller faire une course +sur la cĂ´te avec les Arabes Ababdes, nos nouveaux alliĂ©s; je montai de +leurs dromadaires avec la selle Ă leur usage, je fus ravi de la +lĂ©gèretĂ© de l'un, et de la commoditĂ© de l'autre: nous gagnâmes toute +leur estime en faisant avec eux des simulacres de charge, leur montrant +assez de confiance pour nous Ă©loigner et ne revenir que de nuit Ă +CossĂ©ir, en courant enfin comme eux jusqu'Ă faire une lieue en moins +d'un quart d'heure. + + + + + _Retour de CossĂ©ir_. + + +Deux jours après notre arrivĂ©e, pour ne point affamer la garnison que +nous laissions, nous nous remĂ®mes en route; nous Ă©tions toujours +prĂ©cĂ©dĂ©s par nos Arabes, auxquels il semble que le dĂ©sert appartienne; +ils ne nĂ©gligeaient, chemin faisant, aucun des produits de leur empire: +nous aperçûmes deux gazelles fuyant dans le dĂ©sert; quatre des leurs se +dĂ©tachèrent avec de mĂ©chants fusils Ă mèches; quelques minutes après +nous entendĂ®mes tirer deux seuls coups, et nous les vĂ®mes revenir +rapportant les deux gazelles, grasses comme si elles eussent habitĂ© le +pâturage le plus abondant: on m'invita Ă manger cette chasse; curieux +de voir comment ils s'y prendraient pour l'apprĂŞter, j'allai Ă leur +quartier; le chef, fier comme un souverain, n'avait de dĂ©coration que +la beniche que nous lui avions donnĂ©e; il trouvait son palais partout +oĂą il Ă©tendait son tapis; sa batterie de cuisine consistait en deux +plaques de cuivre et un pot de mĂŞme mĂ©tal: du beurre, de la farine, et +quelques brins de bois formaient toutes les provisions; du vieux +crottin de chameaux ramassĂ©, le briquet battu, et de la farine dĂ©layĂ©e, +en quelques minutes il y eut des galettes cuites (elles me parurent +assez bonnes tant qu'elles furent chaudes); de la soupe, de la viande +bouillie, et de la viande grillĂ©e, achevèrent de composer un repas fort +passable Ă qui eĂ»t en appĂ©tit, mais il me manquait absolument dans le +dĂ©sert, j'y vivais de limonade, que je faisais le plus souvent sur mon +chameau, mettant des tranches de citron dans ma bouche avec du sucre, +buvant de l'eau par lĂ -dessus. Nos Arabes connaissaient jusqu'aux +moindres recoins qui produisaient quelque pâture; ils savaient Ă quel +degrĂ© de croissance devaient ĂŞtre arrivĂ©es telles plantes Ă une lieue +de l'endroit oĂą nous passions, ils envoyaient leurs chameaux s'en +repaĂ®tre: du reste ces pauvres animaux mangent une seule fois dans le +jour une petite ration de fèves qu'ils ruminent le reste des +vingt-quatre heures ou en marchant, ou couchĂ©s sur un sable brĂ»lant, +sans montrer un instant d'impatience; l'amour seul leur donne quelques +mouvements de violence, surtout aux femelles, dans lesquelles les +passions me parurent plus vives: j'ai remarquĂ© une chose extraordinaire, +c'est que la fatigue irrite leur tempĂ©rament au lieu de l'attĂ©nuer, je +me suis cru obligĂ© de faire un dessin des suites de cette irritation +pour lever les doutes que des formes Ă©tranges peuvent donner sur +quelques circonstances des amours des chameaux, et pour prouver que le +dĂ©sir redresse en eux la direction rĂ©trograde qui nous avait surpris +d'abord dans la conformation du mâle. + +Notre retour fut encore plus rapide; dĂ©barrassĂ©s de l'artillerie et de +toute charge, nous, marchions plus lestement, prenant, encore sur les +haltes et sur notre sommeil: nous revĂ®nmes en deux journĂ©es et demie; +mais Ă la dernière demi-journĂ©e nous ne pouvions plus aller; j'Ă©tais +extĂ©nuĂ© de fatigue et dessĂ©chĂ©; ce ne fut qu'en mangeant des pastèques +et en me plongeant dans le Nil que je pus me dĂ©saltĂ©rer. Après huit +jours de sĂ©jour dans le silence du dĂ©sert, les sens sont rĂ©veillĂ©s par +les moindres sensations; je ne puis exprimer celle que j'Ă©prouvai +lorsque, la nuit, couchĂ© sur le bord du Nil, j'entendis le vent +frissonner dans les branches des arbres, se rafraĂ®chir en se tamisant Ă +travers les feuilles dĂ©liĂ©es des palmiers qu'il agitait; tout se +rĂ©veillait, s'animait; la vie Ă©tait dans l'air et la nature me semblait +la respirer. Au reste, je me convainquis dans cette traversĂ©e, faite +dans le temps le plus chaud de l'annĂ©e, dont on nous avait exagĂ©rĂ© tous +les pĂ©rils, que le courage est d'entreprendre, et que le danger fuit +devant ceux qui le bravent. Je joins ici une note des heures de marche +de notre route, qui sont invariables, parce que le pas du chameau +chargĂ© est toujours le mĂŞme; il ne peut donc y avoir de variĂ©tĂ© dans ce +compte que par les accidents, et par le plus ou moins de temps donnĂ© +aux haltes et aux stations; cependant toutes les autres saisons de +l'annĂ©e sont prĂ©fĂ©rables Ă celle que nous fĂ»mes obligĂ©s de prendre pour +cette expĂ©dition: dans l'hiver, on peut dans les montagnes ĂŞtre +rafraĂ®chi par une pluie de plusieurs heures, ce qui donne de l'eau +partout, et ne fait plus du voyage qu'une promenade sur un grand chemin +sablĂ©; mais pendant le temps du cumin on peut y Ă©prouver des ouragans, +dont Ă la vĂ©ritĂ© nous n'avons pas Ă©tĂ© assaillis. + + NOTE DES HEURES DE MARCHE. + + Heures. Minutes. + + De KĂ©nĂ© Ă Byr-al-Baar 3 50 + + Au coucher dans le dĂ©sert 4 45 + + Pour arriver Ă la Kittah 3 30 + + Au coucher 4 30 + + Ă€ la première fontaine 9 35 + + Ă€ la seconde, appelĂ©e El-ad-Houte 0 45 + + Au coucher 4 30 + + Ă€ la fontaine de l'Ambagi 8 45 + + Ă€ CossĂ©ir 1 45 + + ---------------- + Total des heures de marche 41 55 + + +Il ne manque au Mokatam que des rochers de granit et de porphyre pour +qu'il ait toutes les conditions d'une chaĂ®ne primitive; encore doit-on +croire que dans d'autres points on trouverait ces rochers, puisque dans +la brèche de celui-ci on y en voit des fragments roulĂ©s. On observe sur +l'une et l'autre inclinaison les mĂŞmes circonstances, c'est-Ă -dire les +sables provenant de la dĂ©composition de la pierre calcaire, les rochers +calcaires, les grès, le schiste et la brèche, le schiste, le grès, la +pierre calcaire et le sable; la dĂ©gradation des rochers, rĂ©duits +souvent Ă un noyau, offre l'image de la dĂ©crĂ©pitude des montagnes de la +Chine. Cette vallĂ©e qui Ă la rĂ©putation de possĂ©der des mines +d'Ă©meraudes n'en a laissĂ© voir aucun indice au citoyen Rosière. + +IsolĂ©s et relĂ©guĂ©s comme nous l'Ă©tions, nous attendions toujours des +nouvelles; au retour de chaque expĂ©dition, nous Ă©tions encore plus +empressĂ©s d'apprendre les dĂ©tails des travaux et des succès de nos +chefs: mais cette jouissance Ă©tait souvent troublĂ©e par la douleur que +nous ressentions de la perte de quelques uns de nos braves compagnons. +Ces fatigues de l'âme, jointes aux fatigues du corps, reportaient +mĂ©lancoliquement nos pensĂ©es vers notre patrie, et nous faisaient +sentir notre dĂ©nuement et le besoin de nous rapprocher d'ĂŞtres qui nous +fussent chers. Nous eĂ»mes Ă regretter Ă cette Ă©poque le gĂ©nĂ©ral +Caffarelli, qui joignait aux talents les plus distinguĂ©s le zèle d'un +patriotisme vraiment philanthropique; il mĂŞlait Ă l'ardeur des +entreprises hasardeuses l'amour de l'humanitĂ©, veillait sans cesse au +bonheur des hommes et Ă leur conservation: chaque ĂŞtre instruit ou +sensible crut perdre en lui un père, un ami: en faisant mes dessins, +j'avais souvent pensĂ© au plaisir que j'aurais Ă les lui montrer, Ă la +considĂ©ration que mon zèle obtiendrait de lui: est-il une rĂ©compense +comparable Ă l'approbation d'un ĂŞtre qu'on estime? + + + + + _ArrivĂ©e de CossĂ©ir sur les Bords du Nil--Domestiques Égyptiens_. + +Nous Ă©tions revenus altĂ©rĂ©s des faveurs du Nil; nous aspirions Ă +l'instant d'imbiber notre peau dessĂ©chĂ©e de son eau salutaire, lorsque +nous la trouvâmes toute dĂ©naturĂ©e: les derniers jours du kamcin, le +cours du Nil se ralentit; il perd sa salubritĂ© ordinaire, sa +transparence; ses eaux deviennent vertes, et il charrie des flaques +fangeuses qui exhalent une odeur marĂ©cageuse; ce n'est plus enfin ce +Nil crĂ©ateur et restaurateur de l'Égypte; il languit, et sa dĂ©crĂ©pitude +effraierait les habitants de ses bords, si sa rĂ©gĂ©nĂ©ration pĂ©riodique +n'Ă©tait un phĂ©nomène aussi rassurant pour eux que surprenant pour +l'Ă©tranger observateur: il diminue jusqu'au 17 Juin, reste deux jours +en stagnation, et le 19, il commence Ă croĂ®tre. C'est Ă cette Ă©poque +que le sĂ©jour de la Haute Égypte est presque insupportable; les vents +sont variables; ils passent sans cesse de l'est au sud, ou au +sud-ouest: ce dernier est terrible; il trouble l'atmosphère, voile le +soleil d'une vapeur blanche, sèche, et brĂ»lante; il altère, il dessèche, +il enflamme le sang, irrite les nerfs, et rend l'existence douloureuse; +il opprime tellement les poumons, qu'on cherche involontairement un +autre lieu pour respirer, se croyant toujours Ă la bouche de quelque +four ardent; si l'on aspire l'air par le nez; le cerveau en est affectĂ©, +et lorsqu'on renvoie la respiration, on croit rendre des flots de sang; +tout ce que l'on touche est brĂ»lant, et le fer mĂŞme dans la nuit +acquiert le degrĂ© de chaleur qu'il a en France dans la canicule, exposĂ© +Ă midi aux rayons du soleil. Nous fĂ®mes pendant ces derniers jours une +tournĂ©e Ă Sahmatah et Ă Aboumanab, confins du gouvernement de la +ThĂ©baĂŻde, pour rĂ©gler avec les habitants les travaux des digues et des +canaux. Notre gĂ©nĂ©ral fut reçu en gouverneur de province; le kaĂŻmakam +ou gĂ©nĂ©ral de la gendarmerie, homme riche, nous avait prĂ©parĂ©, dans une +de ses propriĂ©tĂ©s, une grande cour bien arrosĂ©e, oĂą nombre de pastèques +et de vases qui rĂ©pandaient la fraĂ®cheur calmaient un peu l'intempĂ©rie +de la saison: le soir, il nous servit un souper pour nous, pour les +cheikhs de la province, pour le dĂ©tachement qui nous accompagnait, et +enfin pour les innombrables serviteurs qui s'Ă©taient mis Ă notre suite; +car, dans l'Orient, c'est une espèce de vermine qui s'engendre et vous +mange sans qu'on puisse ni s'en dĂ©fendre ni s'en prĂ©server. Ă€ peine +a-t-on un domestique qu'on est servi par un autre, qui n'a jamais tant +de zèle que lorsqu'il n'a point de salaire, et ne vous donne de +vĂ©ritable soin que lorsqu'il est le serviteur de votre serviteur; mais +Ă peine a-t-il un habit, qu'il lui faut un cheval, et bientĂ´t un autre +officieux en troisième ordre, et de suite: ce nombre de sangsues, dont +l'armĂ©e se grossissait insensiblement, Ă©tait plus Ă charge au pays, et +plus barbarement destructif pour les habitants que l'armĂ©e elle-mĂŞme; +ils volaient avec une audace atroce et proportionnĂ©e au grade ou au +pouvoir de leurs maĂ®tres, avec lesquels ils devenaient insolents dès +qu'ils pouvaient passer Ă un autre plus puissant, près duquel ils +croyaient trouver plus d'impunitĂ©; ils exerçaient toujours leurs +brigandages aux dĂ©pens du cultivateur, du manufacturier, de toutes les +classes utiles et respectables de la sociĂ©tĂ©; il est vrai que chaque +combat en faisait partir un grand nombre; mais ils revenaient pour le +pillage, et ne faisaient que changer de division: j'en ai vu qui, au +commencement de la campagne; avaient Ă©tĂ© palefreniers, commander au +retour trois domestiques, et, par des promotions qu'impudemment ils +faisaient eux-mĂŞmes entre eux, ne conserver de service que celui de +tenir l'Ă©trier lorsque leurs maĂ®tres montaient Ă cheval, encore dans ce +cas y avait-il lĂ un de ses satellites pour recevoir sa pipe, ou plutĂ´t +pour ĂŞtre un tĂ©moignage Ă tous les yeux de la dignitĂ© Ă laquelle il +Ă©tait parvenu. Il faut convenir que peu Ă peu nous devenions complices +de cette corruption, que nous nous imprĂ©gnions de l'esprit des +Orientaux en respirant le mĂŞme air, et que nous en Ă©tions venus Ă ne +savoir plus comment on pouvait se passer d'une suite. + +Je fis un dessin de notre souper: le lendemain, j'en fis un autre d'une +assemblĂ©e des cheikhs des villages, oĂą il fut discutĂ© des intĂ©rĂŞts du +gouvernement et des avantages des cultivateurs, des primes Ă accorder Ă +ceux qui se distingueraient dans l'annĂ©e qui allait commencer (car on +pourrait commencer l'annĂ©e, en Égypte, Ă l'Ă©poque de la prĂ©paration des +canaux pour recevoir et distribuer les eaux de l'inondation; alors tout +est fini pour le passĂ©, et tout va recommencer pour l'avenir). Ce que +j'ai recueilli de plus clair sur les dĂ©libĂ©rations de ce conseil, c'est +qu'on n'y proposa pas de nouveautĂ©s sans avoir pris l'avis des +habitants, qu'on leur promit toutes sortes d'encouragements, et qu'Ă +l'honneur de ces braves gens, en terminant la sĂ©ance, ils dirent: «Ceci +ressemble Ă une assemblĂ©e du temps du cheikh prince Ammam, oĂą on ne +traitait pas d'impositions arbitraires, mais de ce qui pouvait ĂŞtre le +plus utile Ă tous.» Ce prince Ammam Ă©tait un Arabe puissant, qui, dans +les troubles de l'Égypte, s'Ă©tait rendu indĂ©pendant, et rĂ©gnait depuis +Djirgeb sur toute la ThĂ©baĂŻde supĂ©rieure. Les Mamelouks qu'il avait +reçus dans leurs disgrâces, dès qu'ils eurent eux-mĂŞmes secouĂ© +l'autoritĂ© de la Porte, ne virent plus en lui qu'un rebelle toujours +protecteur des mĂ©contents, l'attaquèrent, l'affaiblirent, le +dĂ©truisirent: nous avons vu la fin malheureuse du dernier prince de +cette maison après la bataille de Samahouth. + +Le lendemain, les villages d'Ahoumanah nous donnèrent Ă dĂ®ner avec mĂŞme +abondance, quoiqu'avec des manières plus sauvages: par exemple, +quoiqu'eux-mĂŞmes eussent fourni Ă cet abondant repas, ils attendaient +avec impatience que nous eussions fini de manger, pour s'arracher nos +restes, et en faire une espèce de cocagne. + + + + + _Nouveaux DĂ©tails sur la Sculpture et l'Architecture des anciens + Égyptiens.--Zodiaques, HiĂ©roglyphes, &c. &c_. + + +Le citoyen GĂ©rard et huit membres de la commission des arts remontaient +le Nil avec ordre d'en prendre les nivellements: cette circonstance me +dit dans le cas de recommencer mes courses; ce fut alors que je +dessinai le zodiaque qui est au plafond du portique de Tintyra, que +j'enrichis ma collection de ces nouveaux dĂ©veloppements des +connaissances astronomiques des Égyptiens, de nombre de tableaux, et +d'inscriptions hiĂ©roglyphiques, qui, rapprochĂ©s, examinĂ©s, et discutĂ©s +dans la tranquillitĂ© du cabinet, doivent en dĂ©voiler les mystères, ou y +faire renoncer Ă jamais. Je pris encore beaucoup de dĂ©tails +relativement Ă l'art: c'est Ă cette occasion que je fis la dĂ©couverte +du tracĂ© au crayon rouge d'une figure dont _les repentirs_ avaient Ă©tĂ© +couverts par un stuc lĂ©ger; moyen que les Égyptiens employaient sans +doute pour terminer davantage leurs bas-reliefs, et les peindre d'une +manière indestructible. Je fis un dessin du contour du bas-relief et +des lignes tracĂ©es pour la division des proportions de la figure; ce +dessin peut faire connaĂ®tre les principes qu'ils avaient adoptĂ©s, leur +mĂ©thode de les employer, leur mode enfin, qui joignait Ă l'avantage de +prĂ©venir tout Ă la fois les erreurs, les dĂ©fauts d'ensemble, et les +proportions ignobles, celui d'obtenir cette constante Ă©galitĂ© que l'on +remarque dans leurs ouvrages, et qui, si elle est nuisible Ă l'Ă©lan du +gĂ©nie et Ă l'expression d'un sentiment dĂ©licat, tend Ă une perfection +uniforme, fait de l'art un mĂ©tier, de la sculpture un accessoire propre +Ă dĂ©corer et enrichir l'architecture, une manière de s'exprimer, une +Ă©criture enfin; et c'est Ă quoi en Égypte, cet art Ă Ă©tĂ© le plus +souvent rĂ©duit. On peut remarquer que dans les principes Égyptiens la +figurĂ© Ă©tait divisĂ©e en vingt-deux parties et demie, que la tĂŞte en a +deux et deux tiers, c'est-Ă -dire la huitième partie du tout, et que ces +proportions sont celles des Grecs pour le style hĂ©roĂŻque. J'ai joint Ă +ce dessin ce que le zèle catholique, deux mille ans après, mettait en +remplacement de ce qu'il dĂ©gradait; j'ai tâchĂ© de copier aussi +fidèlement les deux figures d'Ă©vĂŞques, que celle d'Horus offrant Ă +Osiris un emblème de la tĂŞte d'Isis. + +Je remarquai aussi dans les bas-reliefs un petit temple votif, avec un +fronton qui n'est jamais employĂ© dans l'architecture Égyptienne; une +petite figure tenant un lièvre dĂ©montre que, dans les figures de genre +trivial, les artistes Égyptiens pouvaient se laisser aller Ă la gaietĂ©, +lorsqu'ils n'Ă©taient pas comprimĂ©s par le rite ou le mode; cette figure +exĂ©cutĂ©e en statue ferait un faune Grec. Je complĂ©tai aussi, d'après +des enseignes militaires, la collection des animaux, genre dans lequel +on peut dire qu'ils excellaient, et oĂą la grandeur et la simplicitĂ© des +lignes arrivent souvent au beau idĂ©al; c'est toujours dans des coins +oubliĂ©s, dans des pièces condamnĂ©es Ă une obscuritĂ© Ă©ternelle que j'ai +trouvĂ© les morceaux les plus soignĂ©s et les plus conservĂ©s, et par +consĂ©quent que j'ai Ă©prouvĂ© pour les copier les difficultĂ©s les plus +contrariantes. On est toujours Ă©tonnĂ© de cette Ă©galitĂ© de soin dans +toutes les parties d'un si grand tout, de cette exĂ©cution minutieuse, +de ce fini, fruit de l'opiniâtretĂ©, de cette constance tenace, qui +tient Ă l'esprit monastique, dont le zèle ne meurt ni ne se refroidit, +dont l'orgueil est celui de tout un corps, et non celui d'un seul +individu: peut-ĂŞtre les artistes mĂŞme faisaient-ils partie constituante +de ces collèges de prĂŞtres; en effet ils n'ont pas dĂ» souffrir que les +arts, qui Ă©lèvent l'esprit humain, fussent confiĂ©s Ă une autre caste +que la leur. + +Le Nil commença Ă croĂ®tre le 26 Juin: il s'Ă©leva d'un pouce chacun des +jours 26, 27 et 28; ensuite il s'Ă©leva de deux pouces, puis de trois +l'eau commença Ă se renouveler, et, sans devenir trouble, elle cessa +d'ĂŞtre verte. + +Il fut question de faire une tournĂ©e pour reconnaĂ®tre les canaux, les +amĂ©liorations Ă faire, pour arrĂŞter le plan de toutes sortes +d'opĂ©rations d'utilitĂ© et de bienfaisance qui prouvent un soin paternel, +et annoncent enfin un gouvernement. Les chaleurs Ă©taient +insupportables; le vent d'ouest nous oppressait, nous causait des +saignements de nez, nous donnait des Ă©bullitions douloureuses qui +couvraient alternativement toutes les parties du corps, sĂ©chaient et +durcissaient la peau, et rendaient la transpiration difficile; les +rayons du soleil, principale ou plutĂ´t unique cause de tous ces maux, +faisaient Ă©prouver dans tous les pores des piqĂ»res Ă -peu-près +semblables Ă celles que produit la petite vĂ©role, et qui devenaient +insupportables lorsque, pour se coucher, il fallait appuyer sur tous +ces points douloureux. J'Ă©tais aussi tourmentĂ© que les autres: mais je +regrettais les tombeaux des rois Ă Thèbes; je bravai encore +l'inflammation que je redoutais, et je me mis en route avec le +dĂ©tachement. + +Le 23 Juin, la chaleur Ă©tait extrĂŞme; le soleil, au solstice, allumait +notre sang: deux soldats s'Ă©vanouirent en sortant de KĂ©nĂ©; le lendemain, +15 autres furent hors d'Ă©tat de suivre: je suis assurĂ© que si nous +n'eussions pas dĂ©jĂ Ă©tĂ© un peu acclimatĂ©s aucun de nous n'eĂ»t pu +rĂ©sister. Il fallut faire des journĂ©es plus courtes, et marcher le +matin. Cependant la campagne Ă©tait ravivĂ©e; toute la population, +prĂ©sidĂ©e par les cheikhs, Ă©tait occupĂ©e Ă nettoyer les canaux, Ă en +ouvrir les embouchures aux approches du Nil. La confiance avait ramenĂ© +les troupeaux des gorges du dĂ©sert, et les campagnes, dĂ©sertes quatre +mois auparavant, se trouvaient couvertes alors d'animaux qui paissaient +tranquillement. + + + + + _Nouveaux DĂ©tails sur le grand Temple de Karnak_. + + +Nous sĂ©journâmes un jour Ă Kous; le troisième jour, nous arrivâmes, au +soleil levĂ© Ă Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivĂ©s: je +vĂ©rifiai en mĂŞme temps l'exactitude de mes premières opĂ©rations. Parmi +les nouvelles dĂ©couvertes que je fis Ă travers les dĂ©combres du temple, +je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extĂ©rieurs des petits +Ă©difices qui sont Ă cĂ´tĂ© du sanctuaire; c'Ă©tait celle d'un personnage +faisant l'offrande de deux obĂ©lisques: je remarquai aussi la +reprĂ©sentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et +se fermait avec la mĂŞme serrure en bois dont on se sert encore +actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrĂŞter un seul +instant aux endroits oĂą Ă©taient situĂ©s ces deux bas-reliefs, et par +consĂ©quent de les dessiner: mais on peut infĂ©rer de ces sculptures que +les monuments du genre des obĂ©lisques Ă©taient votifs, et offerts par +les princes ou autres grands personnages; que les choses moins +capitales, comme les portes, Ă©taient aussi des offrandes pieuses; enfin +que les inventions simples et d'une utilitĂ© gĂ©nĂ©rale se transmettent +par une tradition qui traverse toutes les rĂ©volutions des nations. +L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument supplĂ©er au +dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarquĂ© aucune diffĂ©rence. + +J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai dĂ©jĂ faites de ce +gigantesque monument qu'Ă la partie sud de la première cour il y a un +Ă©difice particulier, compris dans la circonvallation gĂ©nĂ©rale, composĂ© +d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrĂ©e Ă une cour entourĂ©e +d'une galerie en pilastres, devant lesquels Ă©taient des figures les +bras croisĂ©s, et tenant d'une main un flĂ©au, de l'autre une espèce de +crochet; deux secondes galeries latĂ©rales, cinq antichambres dans la +partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminĂ© par une +autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latĂ©rales du +grand temple. Était-ce lĂ enfin le palais des rois, ou plutĂ´t leur +noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures +sculptĂ©es sur les parties latĂ©rales de la porte, reprĂ©sentant des hĂ©ros +tenant par les cheveux des figures subjuguĂ©es; des divinitĂ©s leur +montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles +victoires tant qu'ils auront recours Ă elles pour les obtenir. N'y +aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'HĂ©rodote nous +transmet du rĂ©gime des rois, de l'obligation oĂą ils Ă©taient d'ĂŞtre +servis, conseillĂ©s, et toujours accompagnĂ©s par des prĂŞtres, contraints +chaque matin d'Ă©couter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs +devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autoritĂ© Ă la +divinitĂ©, et reconnaĂ®tre qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne +pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient +amener Ă croire que, pour ne pas leur laisser la pensĂ©e de pouvoir s'y +soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces +esclaves couronnĂ©s. + +Ă€ Louxor, oĂą nous allâmes dĂ®ner, on apporta au gĂ©nĂ©ral un petit +crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal +aux Égyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris: +son âge et l'impossibilitĂ© oĂą il Ă©tait de nuire n'avaient pu trouver +grâce devant la peur; et nous perdĂ®mes encore cette occasion de +connaĂ®tre les moeurs de cet amphibie. + +Le lendemain, nous vĂ®nmes Ă Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes +de bonne heure Ă EsnĂ©. Le gĂ©nĂ©ral Belliard faisait monter ses +reconnaissances plus en avant; nous ne nous Ă©tions pas encore quittĂ©s: +il me restait Ă faire une vue latĂ©rale du temple d'Apollinopolis, et +j'allai la chercher malgrĂ© la fatigue d'un pareil voyage dans cette +brĂ»lante saison. Nous allâmes coucher Ă Bassalier, maison de campagne +d'Assan-bey, situĂ©e sur le bord escarpĂ© du Nil, sans un seul arbre pour +rafraĂ®chir les yeux, vis-Ă -vis la roche ardente et pelĂ©e de la chaĂ®ne +du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette +situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intĂ©rieur n'offre +aucun dĂ©dommagement de tous les inconvĂ©nients de l'extĂ©rieur; de +mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilĂ tout ce que +l'architecture prĂŞte de charmes Ă ce palais, oĂą l'on n'entre qu'en se +courbant, oĂą chaque escalier est un prĂ©cipice, oĂą la vue des fenĂŞtres +n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que +nombreux dans cette partie du Nil. Ă€ notre arrivĂ©e il y en avait un sur +la plage qui Ă©tait si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc +d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et +fuir. + +Entre Bassalier et ĂŞl-MoĂ©cat, en suivant un canal, nous fĂ»mes attirĂ©s +par un monticule de briques appelĂ© Com-ĂŞl-Acmart; Ă son extrĂ©mitĂ© sud, +on trouve la substruction d'un temple Égyptien, et quelques assises des +bases de son portique, le tout couvert d'hiĂ©roglyphes: cette ruine +inconnue a Ă©chappĂ© aux gĂ©ographes et aux voyageurs anciens et modernes. +Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donnĂ© son nom aux +carrières qui sont près de lĂ ? + + + + + _Troisième Visite Ă Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux DĂ©tails sur le + Temple d'Harment et le Portique d'EsnĂ©_. + + +J'arrivai pour la troisième fois Ă Etfu: son temple me parut toujours +plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus +savant dans ses dĂ©tails, celui d'Etfu a plus de majestĂ© dans son +ensemble: on m'avait promis un jour de sĂ©jour, et je n'eus qu'une +après-midi; encore l'air Ă©tait-il si brĂ»lant, que je pouvais Ă peine me +tenir dehors pour faire le dessin qui avait dĂ©terminĂ© mon voyage; mais +accoutumĂ© Ă suivre les mouvements des autres et Ă me conformer aux +circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'Ă©tais venu chercher; +j'augmentai mon alphabet hiĂ©roglyphique de plus de trente figures: je +dĂ©couvris aussi dans les masures Ă©levĂ©es sur le temple une violation de +la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de +l'intĂ©rieur; ce devait ĂŞtre la seconde après le portique, et celle qui +prĂ©cĂ©dait le sanctuaire. Ce que les ordures entassĂ©es me laissèrent +voir de sculpture Ă©tait d'un grand fini et d'un excellent goĂ»t; le grès +employĂ© dans cet Ă©difice Ă©tant plus fin que dans aucun autre, tout le +travail qu'on lui a confiĂ© a conservĂ© la franchise, la finesse, et la +fermetĂ© du marbre. + +Nous partĂ®mes dans la nuit, et revĂ®nmes tout d'une traite Ă EsnĂ©, très +fatiguĂ©s de notre course; nous pĂ»mes cependant nous apercevoir que, +quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les +chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent +du nord devient brĂ»lant en longeant l'Égypte dĂ©pouillĂ©e de productions, +il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des +tourbillons dĂ©vorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqĂ»re de mes +boutons, et la dĂ©mangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans +relâche, mĂŞme en prĂ©sence des crocodiles, que j'avais appris Ă braver; +j'ajoutais Ă ces bains multipliĂ©s un rĂ©gime vĂ©gĂ©tal; je ne mangeais +plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgrĂ© cette +diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques +heures d'un sommeil inquiet. + +Le Nil, après avoir crĂ» pendant plusieurs jours de deux pouces arriva +par progression Ă grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce +qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands +lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces +eaux arrivent claires en Égypte jusqu'Ă ce que celles des pluies de +l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur. + +De retour Ă EsnĂ© j'allai visiter le temple qui est dans la plaine Ă +droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal +faites ont causĂ© dès affaissements qui ont dĂ©rangĂ© l'aplomb d'une +partie de ses colonnes, et hâtĂ© la destruction du plafond du portique. +Je fis le plan de l'Ă©difice pour avoir une idĂ©e de sa distribution, de +l'Ă©tat de la ruine, et de quelques particularitĂ©s, telles qu'un double +parement, dont Ă©taient formĂ©s les murs latĂ©raux des portiques, qui +laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner +l'utilitĂ©. + +Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et nĂ©gligĂ©es +quant Ă la dĂ©coration; le sanctuaire est absolument dĂ©truit; on voit, +par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur +qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une +galerie extĂ©rieure tout Ă l'entour du temple. Des fouilles faites +rĂ©cemment par Assan-bey ont mis Ă dĂ©couvert des substructions qui font +voir que cet Ă©difice se prolongeait en avant du portique; sa ruine +consiste en huit colonnes Ă chapiteaux Ă©vasĂ©s, tous variĂ©s dans +l'ornement qui les dĂ©core, tels que la vigne, le lierre, la feuille de +palmier et son rĂ©gime. Des briques Ă©normes et parfaitement faites +annoncent que les Ă©difices qui environnaient ce temple avaient Ă©tĂ© +soignĂ©s. Était-ce Aphroditopolis, que Strabon place Ă -peu-près ici, ce +qui me paraĂ®trait trop près de Latopolis, qui est EsnĂ©? d'ailleurs les +dĂ©combres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que +tout ce qui avait Ă©tĂ© bâti autour de ce monument en dĂ©pendait. Aucune +Ă©minence, un sol dur, nu, dĂ©sert, balayĂ© par le vent, ne laissent mĂŞme +pas soupçonner qu'il ait existĂ© d'autre Ă©difice; rien d'aussi facile +cependant que de reconnaĂ®tre les emplacements qui ont Ă©tĂ© occupĂ©s par +une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y +avait en Égypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles +isolĂ©es près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les +grottes miraculeuses, oĂą le zèle religieux Ă©tait ravivĂ© par le silence +et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve +encore Ă la rive droite vis-Ă -vis d'EsnĂ©, sont d'autres exemples de +l'existence de ces espèces de temples; les hiĂ©roglyphes qui couvrent ce +qui reste des murs extĂ©rieurs et l'intĂ©rieur du portique de celui-ci +sont d'un style mesquin et d'une exĂ©cution molle; il y a quelques +figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement +exĂ©cutĂ©es, mais qui attestent que les parties extĂ©rieures de ces +temples Ă©taient consacrĂ©es Ă l'astronomie, Ă l'histoire du ciel et des +temps, et Ă celle des Ă©poques donnĂ©es par le mouvement des astres. + +On nous avait dit qu'Ă l'ouest d'EsnĂ© un couvent Copthe renfermait des +choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosĂ© du sang de nombre de +martyrs est devenu un sanctuaire rĂ©vĂ©rĂ© de toute la catholicitĂ© +Égyptienne, dont le zèle infatigable rĂ©pare chaque jour Ă grands frais +les dĂ©vastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont Ă +punir les chrĂ©tiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute +cette immense fabrique se ressent des diverses Ă©poques de ces +dĂ©vastations, et de l'impĂ©ritie de ceux qui les rĂ©parent. Au moment oĂą +j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnĂ©es par la +rage des beys au moment oĂą ils avaient Ă©tĂ© obligĂ©s de quitter EsnĂ©; +l'argent nĂ©cessaire Ă cette opĂ©ration, employĂ© Ă cet usage dans le +temps de crise oĂą nous Ă©tions encore fut ce qui me parut le plus +merveilleux; et ce qui peut donner une idĂ©e de l'enthousiasme et des +ressources de cette secte qui affecte un extĂ©rieur si humble et si +pauvre. + +J'allai prendre congĂ© du portique d'EsnĂ©, du fragment le plus pur de +l'architecture Égyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les +plus parfaits de l'antiquitĂ©; je dessinai les variĂ©tĂ©s de ses +chapiteaux, et une partie des signĂ©s de son plafond; je cherchai avec +soin, et fus surpris de n'y trouver aucune reprĂ©sentation du poisson +Latus, dont la ville portait le nom. + +Nous partĂ®mes le 9 Juin Ă la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun, +Ă deux lieues et demie d'EsnĂ©: ce village est Ă©levĂ© sur de vastes +dĂ©combres; il paraĂ®t plus naturel d'y chercher les ruines +d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles +du temple que je viens de dĂ©crire. Ce que Strabon dit de cette ville +convient davantage Ă l'Ă©loignement de Latopolis, et l'affinitĂ© du nom +d'Asfun Ă Asphunis, affinitĂ© dont il y a nombre d'exemples en Égypte, +me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, Ă une +demi lieue plus loin, a aussi ses Ă©minences, mais moins considĂ©rables: +ces deux villages sont dĂ©pourvus de monuments. Quelques fouilles +dĂ©couvriront peut-ĂŞtre un jour auquel des deux appartient l'honneur +d'avoir Ă©tĂ© la ville de VĂ©nus. Après avoir marchĂ© tout le jour au +soleil, nous arrivâmes rĂ´tis Ă Hermontis; la chaleur de l'air Ă©tait +devenue moins Ă©touffante, mais les rayons du soleil n'Ă©taient pas moins +brĂ»lants: on peut dire cependant que l'Ă©poque de la croissance du Nil, +oĂą soufflent les vents du nord, est celle oĂą la chaleur de l'Ă©tĂ© en +Égypte cesse d'ĂŞtre insupportable: il suffit de se garder des rayons du +soleil pendant six heures, c'est-Ă -dire depuis neuf heures jusqu'Ă +trois; le reste du jour l'air est lĂ©ger, et les nuits sont +transparentes et fraĂ®ches: mais l'objet de notre voyage avait Ă©tĂ© une +reconnaissance des canaux et l'Ă©tablissement de l'organisation des +travaux de la campagne; par consĂ©quent nous Ă©tions obligĂ©s de voyager +aux heures les plus brĂ»lantes du jour pour y trouver les travailleurs. +Plusieurs des nĂ´tres moururent de chaud dans cette traversĂ©e: rien +n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout Ă coup d'un mal de +coeur, et aucuns secours ne peuvent prĂ©venir des dĂ©faillances qui se +succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont +atteints: des chevaux mĂŞme Ă©prouvèrent le mĂŞme sort. + +Nous vĂ®mes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits +de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontĂ©s: les champs +Ă©taient couverts de cultivateurs occupĂ©s Ă dĂ©fricher les canaux, dĂ©jĂ +plus qu'Ă demi creusĂ©s; et les paysans ne se dĂ©tournaient de leurs +occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques Ă nos soldats, +dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre +circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les +villages avaient arrĂŞtĂ© entre eux que le _rachat du sang_ Ă©tait aboli, +et la punition des nouveaux crimes renvoyĂ©e Ă notre Ă©quitĂ©. Le rachat +du sang est un de ces flĂ©aux, fils du prĂ©jugĂ© et de la barbarie, qui +Ă©levaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la +communication: si une querelle particulière, un accident, avait causĂ© +la mort de quelqu'un, le dĂ©faut de justice, la vengeance, un honneur +mal entendu, accumulaient reprĂ©sailles sur reprĂ©sailles, et dès lors +une guerre Ă©ternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armĂ©s; les +visites d'affaires Ă©taient des expĂ©ditions; les chemins cessaient +d'ĂŞtre pratiquĂ©s; on n'y rencontrait plus que les piĂ©tons de la classe +la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sĂ»retĂ© des +routes. L'oubli des erreurs passĂ©es fut donc la première influence +heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les +habitants aisĂ©s fut de pouvoir impunĂ©ment se parer de leurs richesses, +venir chez nous tous les jours mieux vĂŞtus, manger ensemble sans +essuyer une avanie ou un surcroĂ®t d'impositions. Nous fĂ»mes nous-mĂŞmes +invitĂ©s, traitĂ©s avec magnificence par des gens bien vĂŞtus que nous +n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient +avec sagacitĂ© de nos intĂ©rĂŞts et des leurs, de nos erreurs, de leurs +besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais +enfin l'Ă©poque oĂą le bonheur allait doubler la population, dĂ©jĂ +suffisante Ă la culture, oĂą les manufactures et les arts deviendraient +utiles au repos politique; celle enfin oĂą le gouvernement serait +peut-ĂŞtre obligĂ©, pour occuper la multitude, de faire Ă©lever comme +autrefois des pyramides. + + + + + _Nouvelle Visite Ă Thèbes.--Tombeaux des Rois_. + + +Nous approchions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des +rois; la dernière curiositĂ© qui me restât Ă satisfaire sur ce +territoire si intĂ©ressant; mais, comme si le sort m'eĂ»t enviĂ© des +satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment oĂą ces monuments +dont je venais d'acheter la vue par une marche pĂ©nible de plus de +cinquante lieues allaient encore m'Ă©chapper. Usant de la sĂ©curitĂ© qui +s'Ă©tablissait, j'avais galopĂ© en avant pour prendre quelques traits des +ruines des temples de MĂ©dinet-A-Bou, oĂą la troupe devait me reprendre +en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple +qui touche au village: je vis qu'Ă droite de ce temple il y avait un +monument carrĂ©, qui Ă©tait un palais attenant au temple, fort petit Ă la +vĂ©ritĂ©, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de +prolongements dans un climat oĂą des galeries de colonnes et des +terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui +a un caractère tout diffĂ©rent des autres Ă©difices, par son plan et par +son double Ă©tage de croisĂ©es carrĂ©es, par les espèces de balcons +soutenus par quatre tĂŞtes en attitudes de cariatides. On a Ă regretter +que ce monument particulier soit si dĂ©gradĂ©, surtout dans son intĂ©rieur, +et que ce qui reste de la dĂ©coration de son extĂ©rieur soit aussi +fruste: les sculptures qui dĂ©corent les murailles extĂ©rieures, comme +dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonnĂ© ĂŞtre un palais, +reprĂ©sentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs +prosternĂ©s. + +Toujours prĂ©cĂ©dant la troupe et pressĂ© par sa marche, je courus aux +deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant Ă la +mĂŞme heure oĂą l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de +Memnon; ensuite j'allai au palais isolĂ©, appelĂ© le Memnonium, dont je +fis la vue. Pendant que je m'oubliais Ă observer, on oubliait de +m'avertir, et je m'aperçus que le dĂ©tachement Ă©tait dĂ©jĂ Ă une demi +lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe Ă©tait +fatiguĂ©e, et l'on remettait en question si l'expĂ©dition des tombeaux +aurait lieu: je dĂ©vorais en silence la rage dont j'Ă©tais animĂ©; et je +crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dictĂ© le +mĂ©contentement que j'Ă©prouvais, car on se mit enfin en route sans autre +discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne +NĂ©cropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la +troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de +plusieurs coups de fusils. C'Ă©tait le seul point de la Haute Égypte qui +refusât de reconnaĂ®tre notre gouvernement; forts de leurs demeures +sĂ©pulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les +humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs +remords, et fortifiaient leur dĂ©sobĂ©issance de l'obscuritĂ© de ces +excavations, qui sont si nombreuses, qu'Ă elles seules elles +attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'Ă©tait en +traversant ces humbles tombeaux que les rois Ă©taient portĂ©s Ă deux +lieues de leur palais, dans la silencieuse vallĂ©e, qui allait devenir +leur paisible et dernière demeure: cette vallĂ©e, au nord-ouest de +Thèbes, se rĂ©trĂ©cit insensiblement; flanquĂ©e de rochers escarpĂ©s, les +siècles n'ont pu apporter que de lĂ©gers changements Ă ses antiques +formes, puisque vers son extrĂ©mitĂ© l'ouverture du rocher offre Ă peine +encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les +somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cĂ©rĂ©monies, +et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère +aspĂ©ritĂ© de ces rochers sauvages: cependant il est Ă croire qu'on +n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands dĂ©veloppements, +car la vallĂ©e depuis son entrĂ©e dĂ©rivant toujours au sud, le point oĂą +sont les tombeaux ne doit ĂŞtre que très peu Ă©loignĂ© du Memnonium; et ce +ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette +vallĂ©e dĂ©serte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout Ă coup +des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord +d'ornements architecturaux qu'une porte Ă simples chambranles de forme +carrĂ©e, ornĂ©e Ă sa partie supĂ©rieure d'un ovale aplati, sur lequel sont +inscrits en hiĂ©roglyphes un scarabĂ©e, une figure d'homme Ă tĂŞte +d'Ă©pervier, et hors du cercle deux figures Ă genoux en acte +d'adoration: dès que l'on a passĂ© le seuil de la première porte on +trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt +d'Ă©lĂ©vation, revĂŞtues en stuc sculptĂ© et peint; des voussures, d'un +trait Ă©lĂ©gant et surbaissĂ©, sont couvertes d'innombrables hiĂ©roglyphes, +disposĂ©s avec tant de goĂ»t, que, malgrĂ© la bizarrerie de leurs formes, +et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aĂ©rienne dans ces +peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agrĂ©able, et un +assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait +fallu un sĂ©jour de quelques semaines pour chercher et Ă©tablir quelque +système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus +mystĂ©rieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore +Ă©tait-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience; +prĂ©cĂ©dĂ© de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau Ă un autre: +au fond des galeries les sarcophages, isolĂ©s, d'une seule pierre de +granit de douze pieds de long sur huit de large, Ă©taient ornĂ©s +d'hiĂ©roglyphes en dedans et en dehors; rondes Ă un bout, carrĂ©es Ă +l'autre, comme celle de la mosquĂ©e de S.-Athanase Ă Alexandrie, ces +tombes Ă©taient surmontĂ©es d'un couvercle de mĂŞme matière, et d'une +masse proportionnĂ©e, fermant avec une rainure: ni ces prĂ©cautions ni +ces masses Ă©normes amenĂ©es de si loin et Ă si grands frais n'ont pu +sauver les restes des souverains qui y Ă©taient renfermĂ©s des attentats +de l'avarice; toutes ces tombes sont violĂ©es: Ă la première que l'on +rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinitĂ© protectrice, +est sculptĂ©e sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste +que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un +prĂŞtre, ou d'une divinitĂ©: dans d'autres tombeaux la chambre sĂ©pulcrale +est entourĂ©e d'un portique en pilastres; les galeries, bordĂ©es de loges +soutenues de mĂŞme manière, et de chambres latĂ©rales creusĂ©es dans une +roche inĂ©gale, sont revĂŞtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont +sculptĂ©s des hiĂ©roglyphes colorĂ©s, et d'une conservation surprenante; +car, Ă l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visitĂ©s, oĂą l'eau +est entrĂ©e, et qu'elle a dĂ©gradĂ©s jusqu'Ă hauteur d'appui, tous les +ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures +aussi fraĂ®ches que si elles venaient d'ĂŞtre achevĂ©es; les couleurs des +plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goĂ»t qui +dĂ©corerait nos plus Ă©lĂ©gants salons. + +On avait sonnĂ© le boute-selle, lorsque je dĂ©couvris de petites chambres, +sur les murs desquelles Ă©tait peinte la reprĂ©sentation de toutes les +armes, telles que masse d'armes, cotte de mailles, peau de tigre, arcs, +flèches, carquois, piques, javelots, sabres, casques, cravaches et +fouets; dans une autre une collection des ustensiles d'usage, tels que +coffre Ă tiroir, commode, chaise, fauteuil, tabouret, lit de repos et +pliant, d'une forme exquise, et tels que nous les admirons depuis +quelques annĂ©es chez nos Ă©bĂ©nistes lorsqu'ils sont dirigĂ©s par des +architectes habiles: comme la peinture ne copie que ce qui existe, on +doit rester convaincu que les Égyptiens employaient pour leurs meubles +les bois des Indes sculptĂ©s et dorĂ©s, et qu'ils les recouvraient +d'Ă©toffes brochĂ©es; Ă cela Ă©tait jointe la reprĂ©sentation d'ustensiles, +comme vases, cafetières, aiguière avec sa soucoupe, thĂ©ière et +corbeille; une autre chambre Ă©tait consacrĂ©e Ă l'agriculture avec les +outils aratoires, une charrue telle que celles d'Ă prĂ©sent, un homme +qui sème le grain sur le bord d'un canal des rives duquel l'inondation +se retire, une moisson faite Ă la faucille, des champs de riz que l'on +soigne; dans une quatrième une figure vĂŞtue de blanc, jouant d'une +harpe Ă onze cordes; la harpe sculptĂ©e avec des ornements de la mĂŞme +teinte et du mĂŞme bois que celui dont on se sert actuellement pour +fabriquer les nĂ´tres. Comment pouvoir laisser de si prĂ©cieuses +curiositĂ©s avant de les avoir dessinĂ©es! comment revenir sans les +montrer! je demandai Ă hauts cris un quart d'heure; on m'accorda vingt +minutes la montre Ă la main; une personne m'Ă©clairait tandis qu'une +autre promenait une bougie sur chaque objet que je lui indiquais; et je +fis ma tâche dans le temps prescrit avec autant de naĂŻvetĂ© que de +fidĂ©litĂ©: je remarquai beaucoup de figures sans tĂŞte; j'en trouvai mĂŞme +avec la tĂŞte coupĂ©e; elles Ă©taient toutes d'hommes noirs; et ceux qui +les coupaient et qui tenaient encore le glaive instrument du supplice +Ă©taient rouges: Ă©taient-ce des sacrifices humains? sacrifiait-on des +esclaves dans les tombeaux? ou Ă©tait-ce le rĂ©sultat d'un acte de +justice, et la punition du coupable?... J'observais tout ce que je +rencontrais, et je mettais dans mes poches tout ce que je trouvais de +fragments portatifs: Ă l'inventaire que j'en fis depuis je trouvai la +charmante petite patère en terre cuite que j'ai dessinĂ©e, morceau digne +du plus beau temps des arts chez toutes les nations qui s'en sont le +plus occupĂ©es; des figures de divinitĂ©s en bois de sycomore, Ă©bauchĂ©es +avec une franchise extraordinaire; des cheveux, fins, lisses et blonds; +un petit pied de momie, qui ne fait pas moins d'honneur Ă la nature que +les autres morceaux en font Ă l'art; c'Ă©tait sans doute le pied d'une +jeune femme, d'une princesse, d'un ĂŞtre charmant, dont la chaussure +n'avait jamais altĂ©rĂ© les formes, et dont les formes Ă©taient parfaites; +il me sembla en obtenir une faveur, et faire un amoureux larcin dans la +lignĂ©e des Pharaons! Enfin on m'arracha de ces tombeaux, oĂą j'Ă©tais +restĂ© trois heures, oĂą j'aurais pu ĂŞtre tout autant occupĂ© pendant +trois jours! le mystère et la magnificence intĂ©rieure de ces +excavations, le nombre de portes qui les dĂ©fendaient, tout me fit voir +que le culte religieux qui avait creusĂ© et dĂ©corĂ© ces grottes Ă©tait le +mĂŞme que celui qui avait Ă©levĂ© les pyramides. Enfin nous quittâmes bien +vite ces retraites ou tant d'objets intĂ©ressants devaient nous retenir, +pour arriver de bonne heure Ă Alicate, oĂą personne n'avait rien Ă +faire. J'Ă©prouvai, comme toutes les autres fois, que la traversĂ©e de +Thèbes Ă©tait pour moi comme un accès de fièvre, comme une espèce de +crise qui me laissait une impression Ă©gale d'impatience, d'enthousiasme, +d'irritation et de fatigue. + + + + + _Jarres de Terre Ă mettre l'Eau_. + + +Le lendemain matin nous arrivâmes de bonne heure Ă Nagadi, riche bourg +peuplĂ© de chrĂ©tiens; l'Ă©vĂŞque Copthe, la crosse Ă la main, Ă la tĂŞte de +tous ses fidèles, vint au-devant de nous, et nous conduisit Ă une +maison oĂą Ă©tait prĂ©parĂ© un dĂ©jeunĂ© pour l'Ă©tat-major et tout le +dĂ©tachement, c'Ă©tait sans doute en actions de grâces d'avoir dĂ©livrĂ© le +pays des courses des Mekkains, et particulièrement d'avoir tirĂ© +l'Ă©vĂŞque de la captivitĂ© oĂą nous l'avions trouvĂ© au château de +Benhoute. Nous vĂ®nmes coucher Ă Balasse, qui a donnĂ© son nom aux jarres +de terre, dont ses manufactures fournissent non seulement toute +l'Égypte, mais la Syrie et les Ă®les de l'Archipel; elles ont la qualitĂ© +de laisser transsuder l'eau, et par-lĂ de l'Ă©claircir, et de la +rafraĂ®chir; fabriquĂ©es Ă peu de frais, elles peuvent ĂŞtre vendues Ă si +bon marchĂ©, qu'on s'en sert souvent pour construire les murailles des +maisons, et que l'habitant le plus pauvre peut s'en procurer en +abondance: la nature en donne la matière toute prĂ©parĂ©e dans le dĂ©sert +voisin; c'est une marne grasse, fine, savonneuse, et compacte, qui n'a +besoin que d'ĂŞtre humectĂ©e et maniĂ©e pour ĂŞtre mallĂ©able et tenace: et +les vase que l'on en fait, tournĂ©s, sĂ©chĂ©s et cuits Ă moitiĂ© au soleil, +sont achevĂ©s en peu d'heures par l'action d'un seul feu de paille; on +en forme des radeaux, que tous les voyageurs en Égypte ont dĂ©crits: ils +se transportent ainsi le long des bords du Nil; on en dĂ©bite une partie +dans le chemin; le reste s'embarque Ă Rosette et Ă Damiette pour le +faire passer en pays Ă©trangers: j'ai trouvĂ© les mĂŞmes jarres, dans les +mĂŞmes formes, employĂ©es aux mĂŞmes usages; montĂ©es sur les mĂŞmes +trĂ©pieds, dans des tableaux hiĂ©roglyphiques, et dans des peintures sur +des manuscrits. + + + + + _Insurrection et Massacre Ă Demenliour_. + + +Le lendemain, nous arrivâmes de bonne heure vis-Ă -vis KĂ©nĂ©, oĂą nous +trouvâmes le Nil six pieds plus Ă©levĂ© que nous ne l'avions laissĂ©. + +Nous apprenons que Mourat-bey a quittĂ© les Oasis, qu'il est descendu +par la route de Siouth dans les environs de Miniet, qu'il a ouvert des +intelligences dans la Basse Égypte, et jusqu'au nord de l'Afrique, +qu'il en a fait arriver un Ă©missaire qui a dĂ©barquĂ© Ă Derne. Cet +Ă©missaire n'est rien moins que l'ange ĂŞl-Mahdi, annoncĂ© et promis dans +le coran; il est reconnu par un adgi conduisant deux cents Mongrabins; +le drapeau du prophète est dĂ©ployĂ©, les prodiges sont annoncĂ©s; les +fusils, les canons mĂŞme des Français ne pourront atteindre ceux qui +suivront cette enseigne sacrĂ©e; nombre d'Arabes joignent ce premier +rassemblement: il arrive tout Ă coup dans la province de BahirĂ©, +s'empare de Demenhour gardĂ© par soixante Français; Ă ce premier succès, +les partisans de cette nouveautĂ© accourent, les BĂ©douins arrivent de +toutes parts, la tourbe devient innombrable, semblable aux tourbillons +qui traversent le dĂ©sert, Ă©levant dans leur marche des trombes de sable +et de poussière, semblent en mĂŞme temps menacer le ciel et la terre; +mais au premier objet dont leur base est atteinte, penchent, vacillent, +et s'Ă©vanouissent dans l'espace. Un dĂ©tachement est envoyĂ©; Demenhour +est repris, quinze cents hommes des rĂ©voltĂ©s sont tuĂ©s, le reste se +disperse; l'ange ĂŞl-Mahdi blessĂ© n'Ă©chappe qu'avec peine; l'illusion +cesse, et le fantĂ´me et l'armĂ©e n'existent dĂ©jĂ plus. + +Les nouvelles de Syrie annonçaient le retour de notre armĂ©e: je +calculais que, l'Égypte SupĂ©rieure conquise et occupĂ©e par nous, +l'Ă©poque approchait oĂą la Basse Égypte, couverte d'eau, allait ĂŞtre +pour longtemps Ă l'abri des descentes; que Bonaparte allait se trouver +sans opĂ©rations d'une grande utilitĂ©: je n'avais pas oubliĂ© qu'en +m'amenant il m'avait promis de me ramener avec lui; je n'avais pas +encore tournĂ© mes regards du cĂ´tĂ© de l'Europe, et cette pensĂ©e fut une +sensation qui devint un mouvement de trouble et d'impatience. + + + + + _Septième Visite Ă Thèbes, Siège des Tombeaux_. + + +Cependant le bruit des coups de fusils que nous avaient tirĂ©s les +habitants de Kournou retentissaient encore dans le souvenir du gĂ©nĂ©ral +Belliard; le temps de les en punir Ă©tait arrivĂ©. Ă€ peine de retour Ă +KĂ©nĂ©, il s'occupa d'organiser une expĂ©dition contre eux, pour les +surprendre, s'emparer de leurs troupeaux, miner leur repaire, les faire +sauter, et emmener leur cheikh. Cette expĂ©dition allait nĂ©cessiter +quelque sĂ©jour Ă Thèbes; Ă Thèbes! j'Ă©tais en proie Ă des volontĂ©s +contradictoires; mon incertitude cessa en faveur de ce que ma passion +appelait mon devoir. Je me remis donc en route (c'Ă©tait mon septième +voyage) pour cette grande Diospolis, que j'avais toujours vue avec une +telle hâte, qu'un regret avait Ă©tĂ© pour ainsi dire attachĂ© Ă chacune de +mes jouissances; j'espĂ©rai cette fois, sinon complĂ©ter; au moins +augmenter encore ma collection sur ce point si important de mon voyage, +et m'assurer de la valeur et de la vĂ©ritĂ© du rĂ©sultat de mes premières +sensations sur cette capitale du monde ancien, ce foyer de lumières +pendant tant de siècles pour tous les peuples qui avaient voulu +s'Ă©clairer. + +ArrivĂ©s dans ces parages, nous nous vĂ®mes signalĂ©s; nous prĂ®mes le +parti de passer outre, comme si notre destination eĂ»t Ă©tĂ© d'aller Ă +EsnĂ©: la feinte rĂ©ussit; nous mouillâmes Ă Louxor, et le lendemain +avant le jour nous revĂ®nmes sur nos pas: mais cette manoeuvre n'aboutit +qu'Ă une mĂ©prise; l'officier qui commandait s'obstina Ă penser que nous +devions trouver les habitants dans un petit bois de palmiers au sud des +grottes; il le fit cerner, on le battit: on n'y trouva qu'un malheureux +passager, qui y Ă©tait restĂ© la nuit: rĂ©veillĂ© par des soldats, il +voulut fuir; il Ă©tait armĂ©, on courut dessus, on ne l'atteignit que +d'un coup de sabre qui lui coupa le poignet: le malheureux n'en accusa +que la fatalitĂ©, et passa son chemin: je lui donnai deux piastres; Ă´ +comble de la misère! il crut qu'il Ă©tait mon obligĂ©! + +Les chiens nous avaient dĂ©pistĂ©s, et les premiers rayons du jour +Ă©clairèrent notre erreur, et nous laissèrent voir les habitants en +fuite dans le dĂ©sert, prĂ©cĂ©dĂ©s de leur cheikh Ă cheval, et suivis de +leurs troupeaux; une partie de ces derniers fut interceptĂ©e, quelques +femmes furent arrĂŞtĂ©es; et nous commençâmes Ă former le siège de chaque +tombeau. Nous rassemblâmes toutes les matières combustibles, nous en +allumâmes des feux devant les grottes, pour obliger par la fumĂ©e ceux +qui Ă©taient dedans d'en sortir; on nous repoussait Ă coups de pierres +et Ă coups de javelots; la plupart de ces retraites, communiquant les +unes aux autres, avaient de doubles, issues: une surprise aurait +terminĂ© heureusement notre opĂ©ration; mais commencĂ©e par une maladresse, +elle devint cruelle, et n'aboutit qu'Ă la prise de trois cents bĂŞtes Ă +cornes, quatre hommes, autant de femmes, et huit enfants. Ceux qui +avaient fui dans le dĂ©sert Ă©taient sans provisions, et n'en pouvaient +obtenir des villages voisins avec lesquels ils Ă©taient en guerre; ceux +qui Ă©taient restĂ©s dans les grottes manquaient d'eau. Nous prĂ®mes +position pour former un double blocus, et nous fĂ®mes jouer la mine; +elle produisit peu d'effet, mais elle effraya: les pourparlers +commencèrent; c'Ă©tait une guerre avec les gnomes, et nos propositions +d'accommodements et nos articles Ă©taient communiquĂ©s Ă travers les +masses de rochers: nous demandions les cheikhs; ils ne voulaient pas +les livrer; ils s'informaient de leurs prisonniers, de leurs femmes, de +leurs enfants, et de leurs troupeaux, pour lesquels leurs sollicitudes +Ă©taient Ă©gales: on leur permit d'envoyer un dĂ©putĂ© dans le dĂ©sert; la +guerre fut suspendue pendant ce temps. + +AccompagnĂ© de quelques soldats volontaires je commençai mes +perquisitions: j'observai les grottes que nous avions prises d'assaut; +elles Ă©taient sans magnificence; derrière une double galerie rĂ©gulière, +soutenue par des piliers, Ă©tait une file de chambres, souvent doubles +et assez rĂ©gulières; si l'on n'y eĂ»t pas trouvĂ© des sĂ©pultures, et mĂŞme +encore des restes de momies, on aurait pu croire que c'Ă©tait lĂ la +première demeure des premiers habitants de l'Égypte, ou bien mĂŞme +qu'après avoir servi d'abord Ă cet usage, ces souterrains Ă©taient +devenus des tombeaux, et que dĂ©finitivement les habitants de Kournou +(nouveaux Troglodytes) les avaient rendus Ă leur première +destination. + +Ă€ mesure que ces grottes s'Ă©lèvent sur la cĂ´te elles deviennent plus +dĂ©corĂ©es; et bientĂ´t je ne pus pas douter, non seulement Ă la +magnificence des peintures et des sculptures, mais aux sujets qu'elles +reprĂ©sentent, que j'Ă©tais dans les tombeaux des grands ou des hĂ©ros. +Les tombeaux que l'on croit avoir Ă©tĂ© ceux des rois, et que j'Ă©tais +allĂ© chercher Ă mon dernier voyage Ă trois-quarts de lieue dans le +dĂ©sert, n'avaient d'avantage sur celles-ci que la magnificence des +sarcophages, et de particularitĂ© que l'isolement mystĂ©rieux de leur +situation; les autres dominaient immĂ©diatement les grands Ă©difices de +la ville: les sculptures en Ă©taient incomparablement plus soignĂ©es que +tout ce que j'avais vu dans les temples; c'Ă©tait de la ciselure: +j'Ă©tais Ă©merveillĂ© que la perfection de l'art fĂ»t rĂ©servĂ©e Ă des +tombeaux, Ă des lieux condamnĂ©s au silence et Ă l'obscuritĂ©. Ces +galeries ont quelquefois traversĂ© des bancs d'une glaise calcaire, d'un +grain très fin; alors les dĂ©tails des hiĂ©roglyphes y ont Ă©tĂ© travaillĂ©s +avec fermetĂ© de touche et une prĂ©cision que le marbre n'offre presque +nulle part, les figures rendues par des contours d'une souplesse et +d'une puretĂ© dont je n'aurais jamais cru la sculpture Égyptienne +susceptible: ici j'ai pu la juger dans des sujets qui n'Ă©taient plus +hiĂ©roglyphiques, ni historiques, ni scientifiques, mais dans la +reprĂ©sentation de petites scènes prises de la nature, oĂą les attitudes +profilantes et raides Ă©taient remplacĂ©es par des mouvements souples et +naturels, par des groupes de personnages en perspective, et d'un relief +si bas, que jusqu'alors j'avais cru le mĂ©tal seul susceptible d'un +travail aussi surbaissĂ©. J'ai rapportĂ© quelques fragments de ces +bas-reliefs, comme un tĂ©moignage que j'ai cru nĂ©cessaire pour persuader +aux autres, ce qui m'avait moi-mĂŞme tant surpris, je les ai dessinĂ©s, +de retour en France, de grandeur naturelle, et avec autant de vĂ©ritĂ© +que d'exactitude, pour donner une idĂ©e juste du caractère et de la +prĂ©cision de ce travail. On est bien Ă©tonnĂ© du peu d'analogie de la +plupart des sujets de ces sculptures, avec le lieu oĂą elles sont +placĂ©es; il faut la prĂ©sence des momies pour se persuader que ce sont +lĂ des tombeaux: j'y ai trouvĂ© des bas-reliefs reprĂ©sentant des jeux, +comme de sauteurs sur la corde, des ânes auxquels on fait faire des +tours, que l'on Ă©lève sur les pattes de derrière, etc.: ces ânes sont +sculptĂ©s avec la mĂŞme naĂŻvetĂ© que le Bassan les a peints, dans ses +tableaux. + +Le plan de ces excavations n'est pas moins Ă©trange; il y en a de si +fastes et de si compliquĂ©es, qu'on les prendrait pour des labyrinthes, +pour des temples souterrains. Quelques uns des mĂŞmes habitants avec +lesquels nous faisions la guerre, me servaient de guides, et le son de +l'argent, cette langue universelle, ce moyen contre lequel toute haine +cède, surtout chez les Arabes, m'avait fait des amis parmi les +habitants fugitifs de Kournou; quelques uns Ă©taient venus me trouver en +secret lorsque j'Ă©tais Ă©loignĂ© du camp, et me servaient de bonne foi: +nous pĂ©nĂ©trâmes avec eux dans ces dĂ©dales souterrains, qui +vĂ©ritablement ressemblent, par leurs distributions mystĂ©rieuses, Ă des +temples, construits pour servir aux Ă©preuves des initiations. + +Après les pièces si bien dĂ©corĂ©es que je viens de dĂ©crire, on entre +dans de longues et sombres galeries, qui, par plusieurs angles, vont et +reviennent, et paraissent occuper de grands espaces; elles sont tristes, +sĂ©vères, et sans dĂ©coration; on rencontre de temps Ă autre des +chambres couvertes d'hiĂ©roglyphes; des chemins Ă©troits Ă cĂ´tĂ© de +prĂ©cipices, des puits profonds, oĂą l'on ne peut descendre qu'en +s'aidant contre les parois de l'excavation, et mettant les pieds dans +des trous pratiquĂ©s dans le rocher; au fond de ces puits on trouve de +nouvelles chambres dĂ©corĂ©es, et ensuite de nouveaux puits et d'autres +chambres; et, par une longue rampe ascendante, on arrive enfin Ă une +pièce ouverte, et qui se trouve ĂŞtre tout Ă cotĂ© de celle oĂą on a +commencĂ© son voyage. Il eĂ»t fallu des journĂ©es pour prendre une idĂ©e et +lever les plans de pareils dĂ©dales: si la magnificence de l'intĂ©rieur +des maisons Ă©tait analogue au faste de ces habitations ultĂ©rieures, +comme on le doit croire d'après les beaux meubles peints dans les +tombeaux des rois, qu'il est Ă regretter de n'en retrouver aucun +vestige! que sont devenues ces maisons qui renfermaient ces richesses? +Comment ont-elles disparu? elles ne peuvent ĂŞtre sous le limon du Nil, +puisque le quai qui est devant Louxor atteste que le sol n'a Ă©prouvĂ© +qu'une Ă©lĂ©vation peu considĂ©rable. Étaient-elles en briques non cuites! +les grands comme les prĂŞtres habitaient-ils les temples? et le peuple +n'avait-il que des tentes?... + +Pendant toute l'expĂ©dition nous avions Ă©tĂ© suivie d'une bande de milans +et de petits vautours, qui Ă©taient devenus aussi familiers qu'ils +Ă©taient naturellement voraces; ils se nourrissaient de ce que nous +laissions après nous, et nous rejoignaient toujours Ă la première +station; les jours de combats, au lieu d'ĂŞtre Ă©loignĂ©s par le canon, +ils accouraient de toutes parts: cette fois-ci notre expĂ©dition faite +en bateau avait trompĂ© nos habituĂ©s; mais aux premiers coups de fusils, +surtout Ă l'explosion de la mine, ils furent avertis et vinrent nous +rejoindre; leur adresse et leur familiaritĂ© devenaient un spectacle et +un divertissement pour nous; des berges Ă©levĂ©es du Nil nous leur +jetions de la viande qu'ils ne laissaient jamais tomber jusque dans +l'eau; ils enlevaient quelquefois les rations qu'on envoyait aux postes +avancĂ©s, et que nos serviteurs portaient sur leur tĂŞte: j'ai vu des +soldats vidant des volailles, les milans leur enlever dĂ©licatement de +la main les foies et les entrailles qu'ils Ă©taient occupĂ©s d'en sĂ©parer; +les petits vautours n'avaient pas la mĂŞme dextĂ©ritĂ©, mais leur +impudence Ă©galait leur voracitĂ©, ils mangeaient tout ce qu'il y avait +de plus abject et de plus corrompu; et leur nature participait de +l'infection de leur nourriture, car Ă plusieurs reprises il m'a Ă©tĂ© +impossible de supporter l'odeur de la chair de ces oiseaux, que +j'essayais d'Ă©corcher au moment oĂą je venais de les tuer, soit Ă coup +de fusil, soit mĂŞme Ă coup de pistolet, et pendant qu'ils Ă©taient +encore chauds. + +Le soir, après quelques ouvertures de nĂ©gociations, nous nous quittions +mes guides et moi, contents les uns des autres, avec rendez-vous pour +le lendemain, et nous Ă©tions Ă©galement empressĂ©s d'y ĂŞtre exacts. Je +fus conduit Ă de nouvelles sĂ©pultures, moins sinistres, et qui auraient +pu servir d'habitations agrĂ©ables par le jour, la salubritĂ©, l'air, et +le beau point de vue dont on jouit dans leur situation; elles n'ont au +reste rien qui les distingue des autres, c'est ce qu'attestent les +peintures dont elles sont couvertes. Le rocher, d'une nature graveleuse, +est enduit d'un stuc uni, sur lequel sont peintes en toutes couleurs +des pompes funèbres d'un travail infiniment moins recherchĂ© que celui +des bas-reliefs, mais non moins curieux pour les sujets qui y sont +reprĂ©sentĂ©s: on regrette que l'enduit dĂ©gradĂ© ne laisse pas suivre la +marche des cĂ©rĂ©monies; on voit par les fragments qui en sont conservĂ©s +que ces fonctions funèbres Ă©taient d'une extrĂŞme magnificence. + +Les figures des dieux y sont portĂ©es par des prĂŞtres sur des brancards +et sous des bannières, suivies de personnages portant des vases d'or de +toutes les formes, des calumets, des armes, des provisions de pain, des +victuailles, des coffres de diffĂ©rentes formes: je ne pus dans aucun +groupe distinguer le corps du mort; peut-ĂŞtre Ă©tait-il enfermĂ© dans +quelque sarcophage, et surmontĂ© des figures des dieux; des femmes +marchaient en ordre jouant des instruments: j'y trouvai un groupe de +trois chanteuses s'accompagnant, l'une de la harpe, l'autre d'une +espèce de guitare; une troisième jouait sans doute d'un instrument Ă +vent dont une destruction nous a dĂ©robĂ© la connaissance. + +Si j'avais eu le temps de dessiner tous les mĂ©andres qui dĂ©corent les +plafonds, j'aurais emportĂ© tous ceux qui font ornement dans +l'architecture Grecque, et tous ceux qui rendent les dĂ©corations dites +Arabesques, si riches et si Ă©lĂ©gantes. + +Ă€ travers ces souterrains il y a un monument bâti en briques non cuites, +dont les lignes ont quelque caractère de beautĂ©. Le talus des +murailles et les couronnements rappellent le style Égyptien, mais +quelques ornements Ă l'extĂ©rieur, ainsi que des voĂ»tes dans les +soubassements, ne me laissèrent pas douter que le monument ne fĂ»t Arabe; +il est considĂ©rable, et par sa situation il domine tout le territoire +de Thèbes. + +On m'apportait des fragments de momie; je promettais ce qu'on voulait +pour en avoir de complètes et d'intactes; mais l'avarice des Arabes me +priva de cette satisfaction: ils vendent au Caire la rĂ©sine qu'ils +trouvent dans les entrailles et dans le crâne de ces momies, et rien ne +peut les empĂŞcher de la leur arracher; ensuite la crainte d'en livrer +une qui contĂ®nt quelques trĂ©sors (et ils n'en ont jamais trouvĂ© dans de +semblables fouilles) leur fait toujours casser les enveloppes de bois, +et dĂ©chirer celles de toile peinte qui couvrent les corps dans les +grands embaumements. Le lecteur peut juger quelle journĂ©e de dĂ©lices +c'Ă©tait pour moi que celle oĂą je dĂ©couvrais tant de nouveautĂ©s, +d'autant que, reprenant mon ancien mĂ©tier de diplomate, j'Ă©tais devenu +l'homme de confiance, l'intermĂ©diaire des bons offices, et que c'Ă©tait +Ă moi qu'on recommandait les femmes et les enfants. Je me gardais bien +de dire que les femmes n'avaient jamais Ă©tĂ© si heureuses ni si bien +traitĂ©es; j'insistais sur ce que les cheikhs me fussent livrĂ©s; je leur +peignais l'appĂ©tit de nos soldats, et consĂ©quemment le danger qui +rĂ©sultait pour le troupeau d'une longue rĂ©sistance; mais, je l'avouerai, +je ne hâtais rien, je temporisais, je remettais au lendemain, ne +voulant ni brusquer mes nĂ©gociations, ni tronquer mes opĂ©rations. + +J'avais dĂ©couvert, en gravissant les montagnes, que les tombeaux des +rois se trouvaient tout près du Memnonium: j'Ă©tais bien tentĂ© d'y +retourner; mes guides m'en pressaient, mais je craignais d'y rencontrer +la peuplade fugitive, et de devenir Ă mon tour otage ou moyen d'Ă©change +pour les moutons. + + + + + _Nouvelle Description du Temple de MĂ©dinet-A-Bou.—DĂ©couverte d'un + Manuscrit Égyptien_. + + +Le troisième jour, j'allai Ă MĂ©dinet-A-Bou; je revis ce vaste Ă©difice +avec des yeux nouveaux. N'Ă©tant plus harcelĂ© par la marche prĂ©cipitĂ©e +d'une armĂ©e, je me rendis compte du plan de ce groupe d'Ă©difices; je me +persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent ĂŞtre +en ligne directe du palais Ă deux Ă©tages, que j'ai dĂ©jĂ dĂ©crit, +pouvaient bien en ĂŞtre des dĂ©pendances, ainsi que cette immense +circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un +des cĂ´tĂ©s. J'avais dĂ©jĂ remarquĂ© dans le second portique, que la +catholicitĂ© s'y Ă©tait fabriquĂ© une Ă©glise dont il ne reste plus que le +soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je +dĂ©couvris, par nombre de petites portes dĂ©corĂ©es de croix fleuries, que +le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence, +servi de couvent Ă quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans +le portique oĂą Ă©tait l'Ă©glise j'eus le temps d'observer que les +sculptures du mur intĂ©rieur reprĂ©sentaient les exploits et le triomphe +d'un hĂ©ros qui avait portĂ© la guerre dans ces contrĂ©es lointaines, de +SĂ©sostris peut-ĂŞtre, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces +bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant +seul une armĂ©e qui fuit devant lui, et se jette, pour Ă©chapper Ă ses +coups, dans un fleuve qui est peut-ĂŞtre l'Indus: ce hĂ©ros, montĂ© sur un +petit chariot oĂą il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont +les rĂŞnes aboutissent Ă sa ceinture: des carquois, des masses d'armes, +sont attachĂ©s Ă son char et tout autour de lui; sa taille est +gigantesque; il tient un arc immense, dont il dĂ©coche des traits sur +des ennemis barbus et Ă cheveux longs, qui ne tiennent en rien du +caractère connu des tĂŞtes Égyptiennes. Plus loin, il est reprĂ©sentĂ© +assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des +pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un +autre personnage les inscrit; un troisième paraĂ®t en proclamer le +nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de +mutilation, qui annoncerait que ce n'Ă©tait pas contre des amazones que +le hĂ©ros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont +pas frappĂ©, et je ne les ai pas distinguĂ©es: des prisonniers sont +amenĂ©s attachĂ©s de diverses manières; ils sont vĂŞtus de robes longues +et rayĂ©es; leurs cheveux sont longs et nattĂ©s; des panneaux +d'hiĂ©roglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent +sans doute ces premiers tableaux. Reprenant Ă gauche sur une autre face +de ses galeries, on trouve un long bas-relief reprĂ©sentant sur deux +lignes une marche triomphale; c'est le mĂŞme hĂ©ros revenant sans doute +de ses conquĂŞtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent +que le triomphe est militaire, car bientĂ´t on ne voit plus que des +prĂŞtres ou des personnages de la caste des initiĂ©s, sans armes, +avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du hĂ©ros +en sont recouvertes: il est portĂ© sur les Ă©paules et sur un palanquin +avec tous les attributs de la divinitĂ©; devant et derrière lui marchent +des prĂŞtres portant des palmes et des calumets; on lui prĂ©sente +l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinitĂ© de Thèbes, +que j'ai dĂ©jĂ dĂ©crite; il lui offre un sacrifice dont il est le +sacrificateur: la marche suit, et le hĂ©ros devient cortège; c'est le +dieu qui est portĂ© par vingt-quatre prĂŞtres; le boeuf Apis avec les +attributs de la divinitĂ© marche devant le hĂ©ros; une longue suite de +personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles +sont les images des dieux. ArrivĂ©s Ă un autel, un enfant, les bras +attachĂ©s derrière le dos, va ĂŞtre sacrifiĂ© devant le triomphateur, +arrĂŞtĂ© pour assister Ă cet horrible sacrifice, ou recevoir cet +exĂ©crable holocauste; un prĂŞtre qui brise la tige d'une fleur, des +oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se +sĂ©pare du corps: ce que Longus et ApulĂ©e nous ont dit des sacrifices +humains chez les Égyptiens dans leurs romans de ThĂ©agenes et de l'Ă‚ne +d'or, est donc une vĂ©ritĂ©; les hommes policĂ©s ressemblent donc partout +aux hommes barbares. Ensuite le hĂ©ros fait lui-mĂŞme au boeuf Apis le +sacrifice d'une gerbe de blĂ©; un gĂ©nie protecteur l'accompagne sans +cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cĂ©rĂ©monie, ce qui peut +ĂŞtre la marque de ses diffĂ©rentes dignitĂ©s ou degrĂ©s d'initiation, mais +la mĂŞme physionomie est toujours conservĂ©e, ce qui prouve qu'elle est +portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient +neuf personnages enchaĂ®nĂ©s du mĂŞme lacs: sont-ce les passions +personnifiĂ©es? sont-ce neuf diffĂ©rentes nations vaincues par lui? on +lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires; +un prĂŞtre Ă©crit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'Ă©tait la +première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'Ă©crire: les +Égyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth Ă©tait donc un livre, +et non des panneaux d'inscriptions sculptĂ©es sur des murailles, comme +il Ă©tait restĂ© en doute. Je ne pouvais me dĂ©fendre d'ĂŞtre flattĂ© en +songeant que j'Ă©tais le premier qui eĂ»t fait une dĂ©couverte si +importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures +après, je fus nanti de la preuve de ma dĂ©couverte par la possession +d'un manuscrit mĂŞme que je trouvai dans la main d'une superbe momie +qu'on m'apporta: il faut ĂŞtre curieux, amateur, et voyageur, pour +apprĂ©cier toute l'Ă©tendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en +pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgrĂ© mes instantes prières, +avaient violĂ© l'intĂ©gritĂ© de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa +main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau, +que je n'aurais peut-ĂŞtre jamais vu sans cette violation: la voix me +manqua; je bĂ©nis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait +mĂ©nagĂ© cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trĂ©sor, tant +j'avais peur de le dĂ©truire; je n'osais toucher Ă ce livre, le plus +ancien des livres connus jusqu'Ă ce jour; je n'osais le confier Ă +personne, le dĂ©poser nulle part; tout le coton de la couverture qui me +servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez +mollement: Ă©tait-ce l'histoire du personnage? l'Ă©poque de sa vie? le +règne du souverain sous lequel il avait vĂ©cu y Ă©tait-il inscrit? +Ă©taient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consĂ©cration de +quelque dĂ©couverte? Sans penser que l'Ă©criture de mon livre n'Ă©tait pas +plus connue que la langue dans laquelle il Ă©tait Ă©crit, je m'imaginai +un moment tenir le _compendium_ de la littĂ©rature Égyptienne, le _toth_ +enfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu +clans cette journĂ©e si intĂ©ressante; au reste ne devais-je pas ĂŞtre +satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel +autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mĂŞmes? + +La nĂ©gociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient Ă©tĂ© +livrĂ©s, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui +commandait eut la bontĂ© de me consulter: je ne rĂ©pondis pas Ă sa bonne +foi, et l'Ă©goĂŻsme dicta ma rĂ©ponse; au surplus que cent hommes dont on +n'avait que faire Ă KĂ©nĂ© fussent Ă Thèbes, l'inconvĂ©nient n'Ă©tait pas +grand; j'allais irrĂ©vocablement quitter la Haute Égypte: les opĂ©rations +militaires avaient si souvent et si impĂ©rieusement contrariĂ© les +miennes: je cĂ©dai Ă l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne +pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi +dĂ©licate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un +courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps +arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer +rĂ©clamer les habitants de Kournou partout oĂą on pourrait les avoir +recelĂ©s. Je me mis en chemin avec le dĂ©tachement mis en tournĂ©e, dans +l'espĂ©rance de faire quelques nouvelles dĂ©couvertes dans une contrĂ©e +aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprĂ®mes que les fuyards +Ă©taient Ă Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et +demie Ă faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'Ă©tais Ă +pied: trois soldats Ă©taient sans souliers; j'offris de les garder avec +moi, et d'aller Ă MĂ©dinet-A-Bou, vis-Ă -vis duquel nous nous trouvions, +alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si +faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la +journĂ©e au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me +connaissaient par quelques petites gĂ©nĂ©rositĂ©s, vinrent, au lieu de +nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraĂ®che, du pain, des +dattes dĂ©jĂ mĂ»res, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout +ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des +bougies, ce qui me donna la facilitĂ© d'aller visiter les endroits les +plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pĂ©nĂ©trer lors des autres +voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs, +qui avaient Ă©tĂ© de tout temps privĂ©es de lumière; au fond de la +troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants +Ă©taient encore conservĂ©s; c'Ă©tait tout ce qu'il y avait de particulier +dans ce petit appartement soignĂ©, et surtout fermĂ© de trois portes +aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que +c'Ă©tait une espèce de trĂ©sor. Nous allâmes aussi visiter l'intĂ©rieur +obscur du petit temple voisin, oĂą il nous arriva une aventure: Ă cĂ´tĂ© +du sanctuaire Ă©tait une petite pièce dont un temple monolithe de granit +occupait presque tout l'espace; il Ă©tait renversĂ©; nous voulĂ»mes en +visiter l'intĂ©rieur, il en sortit tout Ă coup une bĂŞte assez grosse qui +sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui Ă©corcha; je +n'eus que le temps de cacher ma tĂŞte dans mes deux mains, et de plier +les Ă©paules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui +du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa +mes deux compagnons qui fuyaient du cĂ´tĂ© de la porte, et en un clin +d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortĂ®mes tous quatre riant de +notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causĂ©e; +c'Ă©tait, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette +retraite, et qui venait d'y ĂŞtre troublĂ© pour la première fois. + +Dans une vĂ©rification gĂ©nĂ©rale, j'entrai dans une fouille faite sous +les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne +du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des +principaux piliers de l'Ă©difice, je trouvai des matĂ©riaux sur lesquels +Ă©taient sculptĂ©s des hiĂ©roglyphes aussi bien exĂ©cutĂ©s que ceux qui +dĂ©coraient la partie extĂ©rieure. D'après cela, quelle antiquitĂ© ne +doit-on pas supposer aux Ă©difices qui en avaient Ă©tĂ© ornĂ©s! que de +siècles de civilisation pour produire de tels Ă©difices! que de siècles +avant qu'ils fussent tombĂ©s en ruines! que d'autres siècles depuis que +leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrĂ©es +sont mystĂ©rieuses, obscures, infinies! + + + + + _Colosses_. + + +Au nord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de +granit renversĂ©es et brisĂ©es; elles peuvent avoir trente-six pieds de +proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant, +les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de +quelques grands Ă©difices dĂ©truits dont les ruines sont enfouies. Je +m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin +dĂ©taillĂ© de leur Ă©tat actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement, +ces deux statues n'ont rien qui sĂ©duise; mais sans dĂ©faut de proportion, +cette simplicitĂ© de pose, cette nullitĂ© d'expression a quelque chose +de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion +les membres de ces figures Ă©taient contractĂ©s, la sagesse de leurs +lignes en serait altĂ©rĂ©e, elles conserveraient moins de formes Ă quatre +lieues d'oĂą on les aperçoit, et d'oĂą elles font dĂ©jĂ un grand effet. +Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues Ă +plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps rĂ©flĂ©chi; après cela, il +arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art +finit par en ĂŞtre une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle +autant Ă l'âme qu'aux yeux, exĂ©cutĂ© de soixante pieds de proportion, +placĂ© dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautĂ©s, et ne +prĂ©senterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus +agrĂ©ables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'ĂŞtre +ce qu'elles sont, c'est-Ă -dire Ă©minemment monumentales, caractère qui +appartient peut-ĂŞtre exclusivement Ă la sculpture extĂ©rieure, Ă celle +qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, Ă cette sculpture +enfin que les Égyptiens ont portĂ©e au plus haut degrĂ© de perfection. +J'appelle Ă l'appui de ce système l'heureux rĂ©sultat de l'emploi de ce +style sĂ©vère toutes les fois que les modernes l'ont employĂ©, et +l'espèce de partialitĂ© que tous les artistes de l'expĂ©dition ont prise +pour ce genre austère, partialitĂ© qui est la preuve la plus Ă©vidente de +la rĂ©alitĂ© de sa beautĂ©. + +J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues, +et me persuadai davantage qu'il Ă©tait la ruine de ce colosse +d'OssimanduĂ©, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des +hommes; que les deux figures qui sont restĂ©es debout sont celles de sa +femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postĂ©rieur, les +voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de +n'ĂŞtre pas venus en Égypte sans avoir vu cette statue, et, selon la +progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre +des sons au lever de l'aurore. + + + + + _Nouvelles DĂ©couvertes dans les Tombeaux de Thèbes_. + + +Quelques uns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que +la troupe Ă©tait allĂ©e Ă Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous +nous remĂ®mes de nouveau Ă la recherche des tombeaux, toujours dans +l'espĂ©rance d'en trouver qui n'eussent pas Ă©tĂ© fouillĂ©s, afin d'y voir +une momie vierge, et la manière dont elles Ă©taient disposĂ©es dans les +sĂ©pultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination, +parce que la situation de leur village leur en fait une propriĂ©tĂ© qui +est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après +de pĂ©nibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant Ă un +trou devant lequel Ă©taient Ă©pars de nombreux fragments de momies: +l'ouverture Ă©tait Ă©troite; nous nous regardâmes pour savoir si nous +risquerions d'y descendre: mes compagnons Ă©taient curieux; nous +rĂ©glâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors, +et garderaient les guides, avec la prĂ©caution de ne les laisser ni +partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mĂ®mes en route: ce +fut d'abord Ă plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après +une minute un des nĂ´tres nous cria qu'il Ă©touffait; nous l'envoyâmes Ă +la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa +lumière: après nous ĂŞtre traĂ®nĂ©s pendant plus de cent pas sur un tas de +corps morts et Ă demi consumĂ©s, la voĂ»te s'Ă©leva, le lieu devint +spacieux et dĂ©corĂ© d'une manière recherchĂ©e: nous vĂ®mes d'abord que ce +tombeau avait Ă©tĂ© fouillĂ©, que ceux qui y Ă©taient entrĂ©s, n'ayant point +de flambeaux, s'Ă©taient servis des fascines qui avaient mis le feu +d'abord au linge, et bientĂ´t Ă la rĂ©sine des momies, et avaient causĂ© +un incendie qui avait fait Ă©clater les pierres, couler les matières +rĂ©sineuses, et noirci tout le souterrain: nous pĂ»mes remarquer que le +caveau avait Ă©tĂ© fait pour la sĂ©pulture de deux hommes considĂ©rables, +dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se +tenaient par la main; au-dessus de leurs tĂŞtes Ă©tait un bas-relief, oĂą +deux chiens en laisse Ă©taient couchĂ©s sur un autel, et deux figures Ă +genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire prĂ©sumer que +cette sĂ©pulture Ă©tait celle de deux amis qui n'avaient pas voulu ĂŞtre +sĂ©parĂ©s par la mort; des chambres latĂ©rales sans ornements Ă©taient +remplies de cadavres dont l'embaumement Ă©tait plus ou moins soignĂ©; ce +qui me fit voir avec Ă©vidence que si les tombeaux Ă©taient entrepris et +dĂ©corĂ©s pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y Ă©taient +dĂ©posĂ©s, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis, +de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotĂ©s et sans +caisse, Ă©taient posĂ©s sur le sol, et il y en avait autant que l'espace +pouvait en contenir dans un ordre rĂ©gulier: je vis lĂ pourquoi on +trouvait si frĂ©quemment des petites figures de terre vernissĂ©e, tenant +d'une main un flĂ©au, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme +religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits +formĂ©s de ces petites divinitĂ©s; j'en remplis mes poches en les +ramassant Ă la poignĂ©e: nombre de corps qui n'Ă©taient point emmaillotĂ©s +me laissèrent voir que la circoncision Ă©tait connue et d'un usage +gĂ©nĂ©ral, que l'Ă©pilation chez les femmes n'Ă©tait point pratiquĂ©e, comme +Ă prĂ©sent, que leurs cheveux Ă©taient longs et lisses, que le caractère +de tĂŞte de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tĂŞte de +vieille femme qui Ă©tait aussi belle que celles des Sibylles de +Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendĂ®mes assez +incommodĂ©ment dans des puits très profonds, oĂą nous trouvâmes encore +des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle +reprĂ©sentait des tĂŞtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière +rĂ©sineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'Ă©tais trop Ă l'Ă©troit, +l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il Ă©tait tard; +des patrouilles nous avaient cherchĂ©s, on avait battu la gĂ©nĂ©rale, on +venait de tirer le canon; enfin on nous comptait dĂ©jĂ au nombre de ceux +dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles +vint nous avertir de l'alarme. Ă€ notre retour nous fĂ»mes rĂ©primandĂ©s +comme des enfants qui viennent de faire une Ă©quipĂ©e; nous avions +effectivement commis bien des imprudences; mais j'Ă©tais si content du +butin que j'avais fait dans ma journĂ©e, que je ne sortis de mon +enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me +consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et +d'aller Ă Louxor attendre des ordres ultĂ©rieurs: on le blâma dans la +suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je +l'aurais voulu de m'avoir enlevĂ© Ă un pays dont je n'avais nullement Ă +me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continuĂ© de vivre en +bonne intelligence, eĂ»t-on continuĂ© la guerre encore un mois. Louxor +n'Ă©tait que magnifique et pittoresque; je passai trois jours Ă en faire +les vues, le plan que je relevai de mon mieux Ă travers les habitations, +et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient +assignĂ©e Ă leurs femmes; je copiai les hiĂ©roglyphes des obĂ©lisques, et +quelques tableaux hiĂ©roglyphiques reprĂ©sentant des offrandes au dieu de +l'abondance. + +Pendant mon sĂ©jour Ă Louxor je trouvai quelques belles mĂ©dailles +d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers, +frappĂ©es eu Égypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un +grand nombre de mĂ©dailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude +de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en +granit, de proportion plus grande que nature, reprĂ©sentant les deux +signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer. + +Comme je me disposais Ă passer Ă Karnak, le dĂ©tachement eut ordre de se +rendre dans d'autres villages oĂą je n'avais que faire; enfin je quittai +pour toujours la grande Diospolis. + + + + + _DĂ©part de la Haute-Égypte_. + + +Je repris avec quelques soldats malades la route de KĂ©nĂ©; en arrivant, +je trouvai deux barques prĂŞtes Ă partir pour le Caire, et des +compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles +Ă©taient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois +pensĂ© qu'Ă chercher, qu'Ă rassembler des objets intĂ©ressants; je +n'avais redoutĂ© aucuns dangers pour satisfaire ma curiositĂ©: la crainte +de quitter la Haute Égypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver +encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles +j'avais marchĂ© ne m'auraient procurĂ© que l'avantage d'abrĂ©ger les mĂŞmes +recherches pour ceux qui devaient me succĂ©der dans un temps, plus calme, +je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eĂ»t mis dans le cas de +rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que +je quittai tous ceux dont j'avais partagĂ© si immĂ©diatement la fortune +dans toute l'expĂ©dition, notamment le gĂ©nĂ©ral Belliard, dont l'Ă©galitĂ© +de caractère m'avait rendu l'intimitĂ© si douce: nous ne nous Ă©tions +quittĂ©s depuis ZaoyĂ© que deux jours pour aller Ă Etfu, et huit jours +pour ma dernière expĂ©dition, de Thèbes; et dans ces courtes absences +j'avais chaque jour Ă©prouvĂ© le dĂ©sir de le rejoindre. + +Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaĂ®tre +Dindera et la ThĂ©baĂŻde, ce sanctuaire oĂą j'avais dĂ©sespĂ©rĂ© si souvent +de pĂ©nĂ©trer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois +dans tous les sens, qui enfin Ă©tait devenu le pays de l'univers que je +connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers, +les canaux, les moindres monuments, tout Ă©tait devenu reconnaissance +pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de +tous les points oĂą je me trouvais, je savais toujours combien j'Ă©tais +Ă©loignĂ© de tel ou tel autre lieu. + +Nous trouvâmes le Nil plus peuplĂ© que jamais de toutes sortes d'oiseaux +d'eau; les pĂ©licans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les +demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de +butors couvraient les Ă®les que le fleuve n'avait pas encore submergĂ©es. +Nous vĂ®mes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de GirgĂ©; nous +mĂ®mes trente-huit heures Ă arriver jusqu'Ă cette ville, que nous +trouvâmes dĂ©jĂ toute accoutumĂ©e Ă notre domination: nous y passâmes la +nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le +vent; il vint, et nous eĂ»mes en deux heures atteint MinchiĂ©e, +l'ancienne PtolĂ©maĂŻs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un +quai, dont j'ai dĂ©jĂ parlĂ©, et qui est assez mal conservĂ©, quoiqu'il +soit mieux construit que ne le sont les Ă©difices Égyptiens de ce genre; +sur ses ruines est bâti un gros village habitĂ© par des catholiques: +trois milles plus bas on trouve Ă droite du fleuve les ruines de +Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un Ă©difice enfoui, +m'a-t-on assurĂ©, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la +plate-forme: c'est sans doute le temple dĂ©diĂ© au dieu Pan, autrefois +consacrĂ© Ă la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme Ă +MĂ©tubis, nombre d'AlmĂ©s et de femmes publiques, sinon protĂ©gĂ©es, au +moins reconnues et tolĂ©rĂ©es par le gouvernement: on m'a assurĂ© que +toutes les semaines elles se rassemblaient Ă un jour fixe dans une +mosquĂ©e près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mĂŞlant le sacrĂ© au +profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetĂ©s. + +Achmin est grand, très bien situĂ© sur une langue de terre, dont le Nil +fait un promontoire, adossĂ© contre la chaĂ®ne du Mokatam, qui se replie +en cet endroit et y forme une gorge profonde. + +Nous passâmes la nuit devant AntĂ©opolis, qui conserve un portique assez +Ă©levĂ© et très fruste: nous arrivâmes le 9 Ă trois heures de +l'après-midi au port de Siutb: le gĂ©nĂ©ral Desaix n'y Ă©tait pas; nous ne +nous y arrĂŞtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions +plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si +souvent. + + + + + _AntinoĂ«_. + + +Nous passâmes de nuit devant Monfalut; Ă la pointe du jour nous nous +trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frĂ´ler la base taillĂ©e Ă +pic: il y a eu lĂ autrefois des carrières, dont il reste encore des +grottes, qui ressemblent Ă celles de Siuth, et paraissent avoir de mĂŞme +servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers +solitaires. Depuis GirgĂ©, le climat change d'une manière très sensible; +le soleil y conserve son empire tant qu'il est prĂ©sent, mais dès qu'il +disparaĂ®t ce n'est plus cette ardeur dessĂ©chante que ne peut tempĂ©rer +l'Ă©troite vallĂ©e de la ThĂ©baĂŻde. Après Maloui, on rencontre sur la rive +droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'AntinoĂ«, bâtie +par Adrien en l'honneur d'AntinoĂĽs, son favori, qui mourut en Égypte, +ayant sacrifiĂ© sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans +doute malheureux qu'un hĂ©roĂŻsme sublime puisse s'allier avec une sale +prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacrĂ© de +la reconnaissance, Ă afficher des regrets naturellement proscrits et +dĂ©volus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de +juger ce qui a fait choisir la situation d'AntinoĂ« au pied du triste +Mokatam, entre deux Ă©troits dĂ©serts, Ă moins que Besa, ville plus +antique qu'AntinoĂ«, sur laquelle elle a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e, ne fĂ»t le lieu oĂą +l'empereur eĂ»t Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© par la maladie qui menaça sa vie, et oĂą les +prĂŞtres fameux de cette ville, ayant Ă©tĂ© consultĂ©s, annoncèrent que le +malade mourrait si quelqu'un ne se dĂ©vouait Ă sa place. + +Depuis le Nil, on aperçoit une des portes de la ville, qui paraĂ®t ĂŞtre +un arc de triomphe; en effet elle est dĂ©corĂ©e de huit colonnes d'ordre +Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif ornĂ© +de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considĂ©rable +de ce qui reste d'AntinoĂ«. Ă€ partir de ce point, il y avait une rue qui +allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre +la porte opposĂ©e; cette rue Ă©tait dĂ©corĂ©e de droite et de gauche de +colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique oĂą l'on marchait Ă +l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fĂ»ts, et quelques +chapiteaux fort usĂ©s, Ă cause de la nature friable de la pierre +calcaire employĂ©e Ă la construction de ses Ă©difices. Les maisons +Ă©taient bâties en briques; l'emplacement d'AntinoĂ« Ă©tait très grand, Ă +moins que les ruines de Besa mĂŞlĂ©es aux siennes, n'en aient augmentĂ© +l'extension. Nous voulĂ»mes monter sur une Ă©minence pour nous rendre +compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du +village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; Ă peine nous +virent-ils vis-Ă -vis d'eux qu'ils nous crurent postĂ©s hostilement, et +qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et +faisant les cris de rassemblement. Nous n'Ă©tions que six, et je n'Ă©tais +point armĂ©; un groupe marchait sur les barques, que nous avions +laissĂ©es dĂ©pourvues de dĂ©fenses: nous fĂ»mes obligĂ©s de faire un +mouvement pour empĂŞcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce +mouvement parut une autre hostilitĂ©; l'alarme se rĂ©pandit; on tira sur +nous: nous n'Ă©tions pas venus pour faire la guerre; je jetai Ă la hâte +un regard sur la totalitĂ© des ruines; je n'en vis pas une qui me parĂ»t +se grouper de manière Ă faire un dessin pittoresque: je ne regrettai +que le plan intĂ©ressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le +beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince +le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eĂ»t au +monde; et cependant, il faut le dire Ă la gloire de l'architecture +Égyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire +Ă©prouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines +d'AntinoĂ« maigres et mesquines. + + + + + _Mourat-bey_. + + +Nous nous retirâmes sur nos barques, d'oĂą je fis une petite vue de ce +que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'AntinoĂ«; +toute la rive droite continue d'ĂŞtre Ă -peu-près nulle pour la culture +jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de +cette ville oĂą je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en +faire jouir, en jouir moi-mĂŞme auprès de lui; mais je ne devais plus +revoir ce brave et respectable ami: nous apprĂ®mes qu'il poursuivait +encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius +Égyptien, sachant allier Ă un courage patient toutes les ressources +d'une politique active, avait calculĂ© ses moyens; il avait apprĂ©ciĂ© le +rĂ©sultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des Ă©vĂ©nements +d'une guerre dĂ©sastreuse; quoiqu'il eĂ»t Ă combattre Ă la fois un ennemi +Ă©tranger et toutes les rivalitĂ©s et les prĂ©tentions d'une jalouse +Ă©galitĂ©, il s'Ă©tait immuablement conservĂ© le chef de ceux dont il +partageait les privations, la fuite, et les revers; il Ă©tait restĂ© leur +seul point de ralliement, rĂ©glait leur sort, leurs mouvements, les +commandait encore comme au temps de sa prospĂ©ritĂ©: une longue +expĂ©rience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti +cette vĂ©ritĂ© que heurter l'Ă©cueil, c'est se briser contre lui, que le +faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du +temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances +l'art est de savoir cĂ©der Ă celles qui commandent, et leur dĂ©rober +encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources +que Mourat-bey s'Ă©tait montrĂ© le digne adversaire de Desaix, et que +l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des +ingĂ©nieuses et itĂ©ratives attaques de l'un, ou de la calme et +circonspecte rĂ©sistance de l'autre. + + + + + _Couvent de la Poulie_. + + +Nous apprĂ®mes que Mourat-bey avait mĂ©nagĂ© des intelligences dans la +Basse Égypte, qu'il avait fait en consĂ©quence un mouvement avec tout ce +qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversĂ© le +FaĂŻum, et pĂ©nĂ©trĂ© jusqu'au dĂ©sert des pyramides, pour y opĂ©rer une +diversion en cas d'une descente sur la cĂ´te. DiffĂ©rents corps commandĂ©s +par le gĂ©nĂ©ral Friand, le gĂ©nĂ©ral Boyer, et le gĂ©nĂ©ral Jayonchek, après +lui avoir pris quelques chameaux, tuĂ© quelques Mamelouks, l'avaient +forcĂ© de remonter du cĂ´tĂ© de MĂ©niet, oĂą Desaix l'avait repris, et le +chassait des positions oĂą il cherchait Ă s'Ă©tablir. On nous prĂ©vint que +nous pourrions rencontrer, Ă quelques lieues au-dessous, des barques +qu'il avait armĂ©es, et qui suivaient ses mouvements; nous attendĂ®mes la +nuit pour les Ă©viter, et passâmes sans voir ni ĂŞtre vus. Ă€ la pointe du +jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent +posĂ© Ă pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander +Ă la nage l'aumĂ´ne aux passants; on dit qu'ils les dĂ©valisent lorsque +cela leur paraĂ®t sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu +remarquer, c'est que ce sont plutĂ´t des amphibies que des nageurs; ils +remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement +victimes de trois Ă©lĂ©ments, ils manquent absolument du quatrième; en +effet, sĂ©parĂ©s de toute culture par un immense dĂ©sert, ils sont dĂ©vorĂ©s +de l'air qui l'a traversĂ©, et brĂ»lĂ©s de l'ardeur du soleil qui frappe +sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que pĂ©niblement et Ă la +nage qu'ils obtiennent de petites et rares charitĂ©s. On appelle ce +monastère _le Couvent de la Poulie_, parce qu'ils ne s'approvisionnent +de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette +machine. Il nous parut Ă en juger par les groupes des fabriques et par +ceux des religieux que nous vĂ®mes sur le rocher, que la clĂ´ture du +monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils +ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute +remplacĂ©s, et l'intĂ©rieur de ce couvent doit ĂŞtre le mĂŞme que ceux de +S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux +vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud. +Ă€ une demi lieue plus loin, la chaĂ®ne s'Ă©loigne du Nil, et les deux +rives du fleuve deviennent basses et cultivĂ©es; je revis des nuages qui +m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus +tempĂ©rĂ©. + +Nous vĂ®nmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première +position au-delĂ du Caire, oĂą nos troupes se logèrent, et se +fortifièrent après la bataille des pyramides. + + + + + _Retour au Caire_. + + +Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce +nombre de monuments qui dĂ©coraient le champ de mort, ou la NĂ©cropolis +de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de GisĂ©h +la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette citĂ© +superbe, qui avait succĂ©dĂ© Ă Thèbes et en avait fait oublier la +magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et +ne fixaient irrĂ©vocablement l'Ă©tendue de l'emplacement qu'elle +occupait. Toutes les discussions publiĂ©es Ă cet Ă©gard, et qui rendent +sa situation incertaine, ont Ă©tĂ© faites par des savants qui ne sont pas +venus en Égypte, et qui n'ont pas pu juger, combien les descriptions +faites par HĂ©rodote et Strabon sont Ă©videmment exactes: si cette +discussion n'est pas encore terminĂ©e, c'est que jusqu'Ă notre arrivĂ©e +en Égypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait +toujours Ă©tĂ© difficile d'y sĂ©journer, parce que les Arabes avaient +conservĂ© la possession des environs comme une propriĂ©tĂ© +imprescriptible. + +Ă€ la pointe du jour, nous nous trouvâmes entre Alter-Anabi et Gisa, et +vis-Ă -vis Roda, ayant Ă droite le Caire et Boulac, qui forment ensemble +un coup-d'oeil riche de verdure, qui se dĂ©tache d'une manière brillante +et fraĂ®che sur le fond lisse et sauvage des deux chaĂ®nes qui terminent +l'horizon. J'aurais voulu dessiner cette vue qui donne connaissance de +la position de l'ensemble de tous ces lieux; mais je ne sais rien que +mes camarades de voyage ne m'eussent accordĂ© plutĂ´t que de retarder +notre arrivĂ©e de quelques minutes. J'achevai de me persuader dans cette +traversĂ©e que c'est un mauvais moyen pour observer que de voyager en +barques, que les rivages Ă©levĂ©s empĂŞchent de voir le pays, que la +crainte de perdre le vent, ou celle de l'avoir contraire, changent tous +les projets ou les font avorter, que le vent vous fait marcher quand +vous voudriez vous arrĂŞter, et vous arrĂŞte quand il n'y a plus rien Ă +voir; mais ce dont je fus encore plus convaincu, c'est que, lorsqu'on a +des observations Ă faire ou des objets Ă dessiner, il ne faut pas +voyager avec des militaires, qui, toujours actifs et inquiets, veulent +sans cesse partir et arriver, lors mĂŞme que rien ne les chasserait de +l'endroit oĂą ils sont, ni ne les appelleront ailleurs. + + + + + _Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_. + + +J'Ă©tais le membre de l'institut qui le premier fut revenu de la Haute +Égypte; mes confrères m'entouraient, me pressaient de questions: ma +première jouissance fut de me voir ainsi l'objet de leur avide +curiositĂ©, et de m'instruire des observations qu'ils me faisaient; je +me proposais de rĂ©diger mon voyage sous leurs yeux, et de les +questionner Ă mon tour; mais les Ă©vĂ©nements en disposèrent autrement. +Mourat-bey avait rassemblĂ© par ses intelligences quelques hordes +d'Arabes; il avait promis de les joindre près des lacs de Natron, dans +la vallĂ©e du fleuve sans eau: le gĂ©nĂ©ral Murat avait Ă©tĂ© envoyĂ© contre +les Arabes, et avait empĂŞchĂ© cette jonction; le gĂ©nĂ©ral en chef Ă©tait +allĂ© camper aux pyramides, pour comprimer Mourat-bey entre Desaix et +lui, lorsqu'il apprit qu'une flotte Turque de deux cents voiles avait +paru devant Aboukir. Dès lors Bonaparte quitte les pyramides; il +revient Ă GisĂ©h, prend des dispositions, donne ses ordres, pourvoit Ă +tout, marche sur RahmaniĂ©, et vient prendre position Ă Birket, +Ă©galement distant d'Alexandrie et d'Aboukir. Pendant que les diffĂ©rents +corps s'y rassemblent, il va Ă Alexandrie, en prĂ©pare la dĂ©fense, donne +les ordres pour tous les cas, envoie Ă l'armĂ©e celui de marcher Ă +l'ennemi, et la rejoint Ă la pointe du jour, le 26 Juillet. Les Turcs +avaient effectuĂ© leur descente Ă Aboukir, et s'Ă©taient emparĂ©s des +retranchements construits en avant du château; ils en avaient passĂ© la +garnison au fil de l'Ă©pĂ©e: mille Turcs avec deux canons occupaient un +monticule Ă leur droite; deux autres mille Ă©taient retranchĂ©s sur un +autre monticule Ă gauche, au poste des fontaines; un troisième corps +Ă©tait en avant du faubourg; l'armĂ©e Ă©tait dans les retranchements +flanquĂ©s d'une artillerie formidable, et les espaces qui restaient, +Ă©taient coupĂ©s par des boyaux qui se prolongeaient de chaque cĂ´tĂ© +jusqu'Ă la mer; le quartier de rĂ©serve et l'Ă©tat-major du pacha +occupaient le terrain entre les retranchements et le château dans +lequel Ă©tait une forte garnison. + +L'ordre fut donnĂ© d'attaquer le premier avant-poste, qui fut culbutĂ© +par les demi-brigades commandĂ©es par le gĂ©nĂ©ral Destaing; la cavalerie +leur coupa la retraite; une partie fut sabrĂ©e, l'autre se jeta Ă la mer, +oĂą elle se noya. Bonaparte sentait l'importance de s'emparer des +fontaines et d'en priver l'ennemi; le camp retranchĂ© qui les dĂ©fendait +fut attaquĂ©, et ne tint pas longtemps; le corps qui y Ă©tait logĂ© eut le +mĂŞme sort que l'autre, et fut traitĂ© de mĂŞme par la cavalerie: on se +forma, et on attaqua le corps d'ennemis qui Ă©tait en avant du faubourg; +il rĂ©sista un moment, et se retira bientĂ´t Ă travers les habitations: +derrière les murailles et dans des rues Ă©troites il disputa quelque +temps le terrain; mais poussĂ© avec intrĂ©piditĂ©, malgrĂ© l'avantage du +lieu, il fut contraint Ă se replier de nouveau sur les retranchements, +oĂą l'artillerie et le feu de rempart arrĂŞtèrent ceux qui l'y suivaient: +nous nous ralliâmes dans le faubourg; et après quelques moments nous +attaquâmes avec une ardeur Ă©gale les boyaux de droite et de gauche. + +L'infanterie, commandĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Fugière, faisait des prodiges de +valeur, tandis que la cavalerie Ă plusieurs reprises venait se fondre +sous le feu croisĂ© des batteries et des chaloupes canonnières. +L'adjudant gĂ©nĂ©ral le Turcq en voulant prĂ©cipiter ses compagnies dans +les fossĂ©s y resta engagĂ©, et y pĂ©rit. Par des sorties nombreuses et +rĂ©pĂ©tĂ©es, l'ennemi reprenait le terrain dont une poignĂ©e de nos braves +venait de s'emparer par des prodiges de valeur; l'acharnement Ă©tait +Ă©gal, et la victoire incertaine. Il y a toujours un moment dans les +batailles oĂą, dans une lutte Ă©gale, les deux partis sentent l'inertie +de leurs moyens et l'inutilitĂ© de leurs efforts, oĂą l'Ă©puisement des +forces et le sentiment de la conservation inspirent aux combattants un +mĂŞme penchant vers la retraite; ce moment de relâchement saisi par +l'homme supĂ©rieur qui sait profiter de cette disposition morale, pour +employer les moyens qu'il a su rĂ©server, dĂ©termine toujours la victoire +en sa faveur. Le corps de rĂ©serve commandĂ© par Lannes eut ordre de +charger. + +Au moment oĂą les troupes Turques Ă©taient sorties pour couper les tĂŞtes +de ceux qui Ă©taient restĂ©s sur le champ de bataille, le brillant Murat, +ranimant le courage des siens, effectue une nouvelle charge; il +traverse avec autant de vĂ©locitĂ© que d'intrĂ©piditĂ© tous les ouvrages de +l'ennemi, le prend Ă dos, et lui coupe toute retraite. Ce mouvement +tĂ©mĂ©raire ranime l'action, qui devient gĂ©nĂ©rale: on attaque sur tous +les points; ils sont tous emportĂ©s; la dĂ©routĂ© est entière; tout ce qui +n'a pas Ă©tĂ© tuĂ© est fait prisonnier: la cavalerie charge les fuyards +jusque dans la mer, oĂą ils s'Ă©taient jetĂ©s pour regagner leur flotte Ă +la nage. Il y avait vingt mille Turcs; six mille furent faits +prisonniers, quatre mille pĂ©rirent sur le champ de bataille; tout le +reste fut noyĂ©. De ce moment, plus d'ennemis: jamais bataille ne fut +plus nĂ©cessaire, plus absolue, jamais victoire plus complète; c'Ă©tait +celle que Bonaparte avait promise Ă ses braves en les ramenant de Syrie; + ce fut la dernière qu'il remporta en Égypte. Ce fut sans doute ou son +bon gĂ©nie ou le nĂ´tre qui lui fit penser que la France et l'Europe +entière l'appelaient Ă des opĂ©rations aussi glorieuses et plus utiles +encore. KlĂ©ber, en l'embrassant, lui dit dans un moment d'enthousiasme: +GĂ©nĂ©ral, vous ĂŞtes grand comme le monde, et il n'est pas assez grand +pour vous. + +Bonaparte m'ordonna de dessiner la bataille; et je me trouvai heureux +de pouvoir donner une image vraie du théâtre de sa gloire: je choisis +pour le moment de la scène celui oĂą le pacha prisonnier fut amenĂ© au +gĂ©nĂ©ral. + +De retour au Caire, Bonaparte examina attentivement tous les dessins +que j'avais rapportĂ©s; il jugea que ma mission Ă©tait achevĂ©e, et me +proposa de partir, et de porter les trophĂ©es d'Aboukir Ă Alexandrie. Le +gĂ©nĂ©ral Berthier, dont j'avais Ă©prouvĂ© l'obligeance dans toutes les +occasions, me rendit mon neveu pour mon retour aussi gracieusement que +Dufalga me l'avait donnĂ© pour mon voyage. Il n'y avait que quelques +jours que j'avais quittĂ© Thèbes, il me semblait dĂ©jĂ voir Paris; mon +dĂ©part que je n'entrevoyais que dans l'avenir fut arrĂŞtĂ© pour le +lendemain; un rĂŞve se rĂ©alisait pour moi; poussĂ© dans le sens de mes +dĂ©sirs je m'y sentais prĂ©cipitĂ©: je ne sais si j'en Ă©tais Ă©prouvante: +mais un sentiment dont je ne saurais me rendre compte me faisait +regretter le Caire; je ne l'avais presque jamais habitĂ©, et cependant +je l'avais toujours quittĂ© avec peine. Je connus alors combien, tout +naturellement et sans qu'on s'en aperçoive, on est sensible Ă la +jouissance douce et Ă©gale que donne une tempĂ©rature dĂ©licieuse, qui, +sans besoin d'autres plaisirs, fait sentir Ă chaque instant le bonheur +de l'existence; sensation quotidienne Ă laquelle il faut attribuer ce +qui est arrivĂ© souvent dans ce pays, c'est que des EuropĂ©ens, venus +pour quelques mois au Caire, y ont vieilli, sans imaginer la +possibilitĂ© d'en sortir. + +Enfin dans cet Ă©trange voyage, le projet, le dĂ©part, le retour, tout +fut une suite de surprises et de circonstances prĂ©cipitĂ©es qui, soit +pour aller, soit pour revenir, me placèrent toujours Ă l'avant-garde. +Je me trouvai en deux jours embarquĂ© dans un petit bâtiment armĂ© qui +nous attendait Ă Boulac; je fis dans le chemin le dessin du lieu oĂą le +Nil se partage et forme le Delta, et celui de Chebreis, oĂą s'Ă©tait +donnĂ© le premier combat contre les Mamelouks: le troisième jour de +notre dĂ©part, nous arrivâmes Ă Rahmanie; nous en repartĂ®mes le +lendemain accompagnĂ©s d'un dĂ©tachement de dromadaires, et de cinquante +hommes, avec lesquels nous nous rendĂ®mes Ă Demenhour, et, suivant le +canal d'Alexandrie, après avoir traversĂ© la province de GarbiĂ©, nous +arrivâmes Ă Birket, oĂą nous passâmes la nuit. Le lendemain, nous vĂ®nmes +dĂ©jeuner Ă la fontaine de BĂ©da, et dĂ®ner Ă Alexandrie. + + + + + _Retour en France.--DĂ©part d'Alexandrie.--ArrivĂ©e Ă + FrĂ©jus.--Conclusion_. + + +Ă€ mon arrivĂ©e, le premier objet qui frappa ma vue fut l'Ă©quipement de +deux de nos frĂ©gates; elles Ă©taient Ă l'entrĂ©e du port neuf, et dĂ©jĂ +sur une seule ancre: je ne voyais plus de vaisseaux Anglais en +croisière, et je commençai Ă croire aux prodiges: les gĂ©nĂ©raux Lannes, +Murat, Marmont, Ă©taient dans le trouble et dans l'agitation; nous nous +entendions sans nous parler; nous ne pouvions nous occuper de rien; +nous nous retrouvions Ă chaque instant Ă la mĂŞme fenĂŞtre, observant la +mer, questionnant le mouvement du plus petit bateau, lorsqu'Ă une heure +de nuit, le 24 AoĂ»t, le gĂ©nĂ©ral Menou vint nous dire que Bonaparte nous +attendait en rade. Une heure après nous Ă©tions hors du port: Ă la +pointe du jour, un vent de nord-est nous mit en route; ce mĂŞme vent +dura deux jours, et nous sortit des hauteurs de la croisière Anglaise. +ObligĂ©s de masquer notre marche, nous serrâmes les parages arides de +l'ancienne CyrĂ©naĂŻque; contrariĂ©s par les courants qui portent Ă la +cĂ´te dans ce golfe encore inconnu et toujours Ă©vitĂ©, ce ne fut qu'avec +beaucoup de peine que, dans cette saison de calme et de temps variables, +nous pĂ»mes doubler les caps de Derne et Doira; Ă cette hauteur nous +retrouvâmes le vent d'est, qui nous fit traverser le golfe de la Cidre; +enfin nous doublâmes le cap Bon, et nous nous trouvâmes par le travers +des terres d'Europe, sans avoir encore aperçu une barque; bien +convaincus que nous avions une Ă©toile, rien ne troublait notre joie et +notre sĂ©curitĂ©: Bonaparte, comme un passager, s'occupait de gĂ©omĂ©trie, +de chimie, et quelquefois jouait et riait avec nous. + +Nous passâmes devant le golfe de Carthage, devant le port de Biserte: +nous vĂ®nmes reconnaĂ®tre la Lampe Douze, habitĂ©e par un homme qui y +nourrit quelques moutons et des volailles; hermite et santon tout Ă la +fois, il reçoit Ă©galement bien tout ce qui aborde chez lui, les +catholiques dans une chapelle, les musulmans dans une mosquĂ©e. + +Le lendemain, nous vĂ®mes d'une lieue le rocher sourcilleux de la +Pantellerie; bientĂ´t après, nous dĂ©couvrĂ®mes le sommet de la Sardaigne, +les bouches de Bonifacio, autre point de croisière que nous devions +redouter; partout un Ă©gal silence dans l'espace, rien ne troublait +notre sĂ©curitĂ©; nos deux barques portaient CĂ©sar et sa fortune. La +Corse enfin nous offrit le premier aspect d'une terre amie: un vent +fort nous porta sur Ajaccio; on envoya un petit bâtiment qui Ă©tait de +conserve chercher des nouvelles de France, et prendre connaissance des +croisières ennemies sur nos cĂ´tes. Pendant que nous attendions son +retour, un coup de vent nous obligea de relâcher dans le golfe, et +d'aller mouiller dans la patrie de Bonaparte. On le croyait perdu; le +hasard l'y faisait aborder: rien ne fut si touchant que l'accueil qu'on +lui fit; les canons tiraient de toutes parts; toute la population Ă©tait +dans des barques et entourait nos bâtiments. Je cherchais partout +madame Bonaparte; je me peignais l'Ă©motion, le trouble, l'Ă©tendue du +bonheur d'une mère retrouvant tout Ă coup son fils; et quel fils! mais +lorsque j'appris qu'elle n'Ă©tait pas Ă Ajaccio, je ne vis plus dans +cette rĂ©ception si brillante que de l'orgueil et que du bruit, et je me +contentai de faire un dessin de cette belle scène. L'enthousiasme avait +fait passer sur le danger du contact; les frĂ©gates avaient Ă©tĂ© plutĂ´t +assaillies qu'abordĂ©es. C'est nous qui avons la peste, disaient-ils Ă +Bonaparte; c'est Ă vous de nous guĂ©rir. Nous savions nos dĂ©faites en +Italie; nous en apprĂ®mes les suites Ă Ajaccio: notre sĂ©jour fut employĂ© +Ă la triste lecture de nos dĂ©sastres dans la collection des papiers +publics; tout le fruit de nos belles campagnes d'Italie avait Ă©tĂ© +dĂ©vorĂ© par la perte de deux batailles: les Russes Ă©taient Ă nos +frontières; le dĂ©sordre, le trouble, la terreur, allaient bientĂ´t les +leur ouvrir. + +Le vent devint favorable, et nous partĂ®mes; le surlendemain, vers la +fin du jour, poussĂ©s par un vent frais, Ă la vue des cĂ´tes de France, +lorsque nous nous fĂ©licitions de notre fortune, nous dĂ©couvrons au vent +deux voiles, puis cinq, puis sept: nous baissons toutes nos hautes +oeuvres, et n'invoquons que l'obscuritĂ©, qui nous fut encore propice; +la lune se voila d'une brume Ă©paisse qui nous sĂ©para les uns des +autres: nous entendĂ®mes au vent les signaux Ă coups de canon de la +flotte ennemie tracer Ă nos cĂ´tĂ©s une demi circonfĂ©rence. On mettait en +question si l'on retournerait en Corse, dont le cap nous Ă©tait encore +ouvert: heureusement Bonaparte reprit le commandement, il eut une +volontĂ©; c'Ă©tait la première du voyage; elle le rendit Ă sa fortune. +Nous nous portâmes sur la cĂ´te de Provence, et Ă minuit nous en Ă©tions +si près que nous n'avions plus de flotte Ă craindre: si un autre avis +nous eĂ»t ramenĂ©s en Corse, nous y serions peut-ĂŞtre encore. Ă€ la pointe +du jour, nous vĂ®mes FrĂ©jus; et nous entrâmes dans ce mĂŞme port oĂą, huit +siècles auparavant, S. Louis s'Ă©tait embarquĂ© pour une expĂ©dition dans +le mĂŞme pays que nous venions de quitter. + +Rien de plus inopinĂ© que notre arrivĂ©e en France; la nouvelle s'en +rĂ©pandit avec la rapiditĂ© de l'Ă©clair. Ă€ peine la bandière de +commandant en chef fut-elle signalĂ©e que la rive fut couverte +d'habitants qui nommaient Bonaparte avec l'accent qui exprime un besoin; +l'enthousiasme Ă©tait au comble, et produisit le dĂ©sordre: la contagion +fut oubliĂ©e; toutes les barques Ă la mer couvrirent en un instant nos +deux bâtiments de gens qui ne craignant que de s'ĂŞtre trompĂ©s dans +l'espoir qui les amenait, nous demandaient Bonaparte plus qu'ils ne +s'informaient s'il leur Ă©tait rendu. Élan sublime! c'Ă©tait la France +qui semblait s'Ă©lancer au-devant de celui qui devait la rendre Ă sa +splendeur, et qui de ses frontières lui demandait dĂ©jĂ le 18 Brumaire. +Notre hĂ©ros fut portĂ© Ă FrĂ©jus; une heure après, une voiture Ă©tait +prĂŞte, il en Ă©tait dĂ©jĂ parti. + +Ravi de pouvoir faire enfin ma volontĂ©, je laissai aller tout le monde, +pour jouir du bonheur de n'ĂŞtre plus pressĂ©, ce qui ne m'Ă©tait pas +arrivĂ© depuis mon dĂ©part de Paris. Dans un autre temps, me trouvant Ă +FrĂ©jus, je me serais cru un voyageur; mais arrivant d'Afrique, il me +sembla que j'Ă©tais chez moi, que j'Ă©tais un des bourgeois de cette +petite ville, c'est-Ă -dire que je n'avais plus rien Ă faire au monde. +Je me levai tard; je dĂ©jeunai mĂ©thodiquement; j'allai me promener, je +visitai l'amphithéâtre et les ruines, regardant avec complaisance les +frĂ©gates qui nous avaient apportĂ©s, stationnĂ©es dans le port qui nous +avait reçus. Je fis le dernier dessin de mon voyage, le premier que +j'eusse fait Ă mon aise, en rendant grâce au hasard de ce que je +pouvais y ajouter encore l'intĂ©rĂŞt d'un monument. + +Ici se termine mon journal: mais je ne veux point quitter mon lecteur +sans lui prĂ©senter une dernière observation sur la forme et le but de +cet ouvrage. + +Lorsque je partis d'Alexandrie les membres de l'Institut Ă©taient encore +au Caire: arrivĂ© en France, j'ignorais s'ils avaient pu effectuer dans +la Haute Égypte le voyage ordonnĂ© par Bonaparte avant son dĂ©part; les +circonstances de la guerre avaient pu arrĂŞter la marche de cette +sociĂ©tĂ© savante, ou l'empĂŞcher d'en rapporter en France les prĂ©cieux +rĂ©sultats: dans ce cas, je me fusse trouvĂ© le seul qui eĂ»t Ă©tĂ© dans le +cas d'Ă©crire sur cette contrĂ©e, et surtout le seul qui eĂ»t rĂ©uni un +grand nombre de dessins, oĂą je n'offrais pas seulement l'image du pays, +mais le plus souvent celle des Ă©vĂ©nements d'une des plus intĂ©ressantes +expĂ©ditions de cette guerre; je ne pouvais donc sans une espèce +d'injustice ravir Ă mes concitoyens ces nombreux fruits de mes +recherches et de mes pĂ©nibles travaux; et je me dĂ©terminai Ă les +publier. + +J'avais cru d'abord devoir ajouter Ă mon journal quelques digressions +critiques sur les antiquitĂ©s, joindre Ă mes descriptions des +discussions sur les voyageurs qui m'avaient prĂ©cĂ©dĂ©; j'avais consultĂ© +des personnes Ă©clairĂ©es pour ajouter quelques notes Ă©rudites aux objets +curieux dont je prĂ©sentais l'image: mais Ă peine ai-je Ă©tĂ© informĂ© que +l'Institut du Caire avait effectuĂ© son voyage dans le calme de la paix; +que les membres n'avaient connu de bornes Ă leur ardeur, Ă leur +Ă©mulation, que l'ordre Ă©tabli par leur chef de division; qu'ils +revenaient chargĂ©s de leur immense butin; que le gouvernement, après +avoir protĂ©gĂ© leur voyage, faisait avec magnificence les frais de la +mise au jour d'une collection si prĂ©cieuse sous tous les rapports, je +n'ai plus songĂ© Ă suivre un plan que d'autres devaient nĂ©cessairement +mieux exĂ©cuter. RĂ©duit Ă mes faibles moyens, comment aurais-je voulu +mesurer mes travaux aux travaux de toute une sociĂ©tĂ©, Ă©mettre des +hypothèses, lorsque sans doute on pourra prĂ©senter des certitudes, +enfin marcher, pour ainsi dire, Ă tâtons Ă cĂ´tĂ© d'un faisceau de +lumières! J'ai donc dĂ©pouillĂ© mon journal de ce que j'y avais hasardĂ© +de recherches; j'ai repris mon uniforme de soldat Ă©claireur, et mon +poste Ă l'avant-garde, oĂą je n'ai conservĂ© que la prĂ©tention d'avoir +plantĂ© quelques jalons sur la route, pour avertir ceux qui avaient Ă me +suivre, et, ne fĂ»t-ce que par mes erreurs, servir ainsi les rĂ©dacteurs +du grand ouvrage. + +Heureux pour ma part, si, par mon zèle et mon enthousiasme, je suis +parvenu Ă donner Ă mes lecteurs l'idĂ©e d'un pays si important par +lui-mĂŞme et par les souvenirs qu'il retrace; si j'ai pu lui prĂ©senter +avec vĂ©ritĂ© ses formes, sa couleur, et le caractère qui lui est +particulier; si enfin, comme tĂ©moin oculaire, je lui ai fait connaĂ®tre +les dĂ©tails d'une grande et singulière campagne, qui faisait partie +principale de la vaste conception de cette expĂ©dition cĂ©lèbre! Si j'ai +atteint ce but, je le devrai sans doute Ă l'avantage d'avoir tout +dessinĂ© et tout dĂ©crit d'après nature. + + FIN. + + + + TABLE + + +_Avis de l'Editeur_ + +_PrĂ©face de l'Auteur_ + +_VOYAGE, &c.--Introduction.--DĂ©part de Paris, et de Toulon.--ArrivĂ©e +devant Malte_. + +_Prise de Malte_. + +_DĂ©part de Malte.--La Flotte Française Ă©chappe dans une Brume Ă +l'Escadre de l'Amiral Nelson.--ArrivĂ©e devant Alexandrie_. + +_DĂ©barquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_. + +_Monuments d'Alexandrie_. + +_Marche de l'ArmĂ©e, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie. +--Mirage.--Combat de Chebreise_. + +_Bataille des Pyramides_. + +_TournĂ©e de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_. + +_Arabes cultivateurs.--Arabes BĂ©douins_. + +_Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien_. + +_Bataille Navale d'Aboukir_. + +_Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances +interceptĂ©es, etc_. + +_Voyage de Rosette Ă Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir, +vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_. + +_CĂ©lĂ©bration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_. + +_Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des +Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes_. + +_TournĂ©e dans le Delta.--AlmĂ©s_. + +_ArrivĂ©e au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_. + +_Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux +des Califes_. + +_Insurrection au Caire._ + +_Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_. + +_Ă‚nes_. + +_DĂ©part du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et de +Medoun.--Arbre SacrĂ©.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de SĂ©diman_. + +_VallĂ©e des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures +sur le Cours du Nil_. + +_Suite de la Description de la Haute Égypte.--BeautĂ©s de la Nature. +--Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun_. + +_Aventure arrivĂ©e Ă l'Auteur_. + +_Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de +Juseph_. + +_Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du DĂ©sert.--Pillage +d'Elsack_. + +_Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh_. + +_Achmounin.--Portique d'Hermopolis_. + +_Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--BĂ©nĂ©adi. +--Siouth.--Tombeaux de Licopolis_. + +_Le Couvent Blanc.--PtolĂ©maĂŻs_. + +_GirgĂ©.--Notices sur le Darfour, et Tombout_. + +_Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les Mamelouks. +--Voleurs.--Conteurs Arabes_. + +_Tintyra_. + +_Crocodiles_. + +_Thèbes_. + +_Hermontis--Arbre Ă Miracles_. + +_EsnĂ©, l'ancienne Latopolis_. + +_HiĂ©raconpolis_. + +_Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_. + +_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--DĂ©tresse de l'ArmĂ©e.--Ruines +de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--ArrivĂ©e Ă Syène_. + +_Syène.—L'Isle d'ÉlĂ©phantine_. + +_Combat de Cavalerie contre les Mamelouks_. + +_Carrières_. + +_Cataractes--ĂŽle et Monuments de Philae_. + +_Les Goublis_. + +_Prise de l'ĂŽle de Philae_. + +_Description des Ruines de Philae_. + +_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--KĂ©nĂ©_. + +_AntiquitĂ©s Ă Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'ArmĂ©e Française_. + +_Combat dĂ©savantageux de Birambar_. + +_Retour Ă Thèbes_. + +_Apollinopolis parva--Inscription Grecque_. + +_Caravanes--Destruction de BĂ©nĂ©adi_. + +_Nouveaux DĂ©tails sur les Crocodiles_. + +_Second Voyage Ă Tintyra_. + +_Keft ou Copthos_. + +_Le Kamsin_. + +_Sauterelles_. + +_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte_. + +_DĂ©part d'un DĂ©tachement pour CossĂ©ir, sur la Mer Rouge.--Chameaux. +--Fontaine de la Kittah_. + +_Description de CossĂ©ir_. + +_Retour de CossĂ©ir_. + +_ArrivĂ©e de CossĂ©ir sur les Bords du Nil--Domestiques Égyptiens_. + +_Nouveaux DĂ©tails sur la Sculpture et l'Architecture des anciens +Égyptiens.--Zodiaques, HiĂ©roglyphes, &c. &c_. + +_Nouveaux DĂ©tails sur le grand Temple de Karnak_. + +_Troisième Visite Ă Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux DĂ©tails sur le +Temple d'Harment et le Portique d'EsnĂ©_. + +_Nouvelle Visite Ă Thèbes.--Tombeaux des Rois_. + +_Jarres de Terre Ă mettre l'Eau_. + +_Insurrection et Massacre Ă Demenliour_. + +_Septième Visite Ă Thèbes, Siège des Tombeaux_. + +_Nouvelle Description du Temple de MĂ©dinet-A-Bou.—DĂ©couverte d'un +Manuscrit Égyptien_. + +_Colosses_. + +_Nouvelles DĂ©couvertes dans les Tombeaux de Thèbes_. + +_DĂ©part de la Haute-Égypte_. + +_AntinoĂ«_. + +_Mourat-bey_. + +_Couvent de la Poulie_. + +_Retour au Caire_. + +_Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_. + +_Retour en France.--DĂ©part d'Alexandrie.--ArrivĂ©e Ă +FrĂ©jus.--Conclusion_. + + + NOTICE DES PLANCHES, + + DU VOYAGE DANS LA BASSE ET HAUTE EGYPTE. + + _ATLAS IN FOLIO_. + + +FRONTISPICE. DENON. + +_Pl_. 1. Carte gĂ©nĂ©rale de l'Égypte InfĂ©rieure, dressĂ©e d'après les +Observations astronomiques des IngĂ©nieurs employĂ©s Ă l'ArmĂ©e d'Orient, +Ă laquelle on a joint la Carte de la Haute-Égypte, d'après Danville. + +2. Vue auprès d'Alexandrie--Vue de l'ObĂ©lisque de ClĂ©opâtre--Vue du +grand Pharillon--Vue du Port-Neuf d'Alexandrie. + +3. Vue de l'IntĂ©rieur de la MosquĂ©e de St. Athanase--Plan-—Mesures de +la Colonne de PompĂ©e et de l'ObĂ©lisque de ClĂ©opâtre. + +4. Vues d'Aboukir. + +5. Ruines de Canope.--Ruines de Sann. + +6. Vues des Pyramides de Gizeh et de Saccarah.--IntĂ©rieur de la +Pyramide ouverte de Gizeh. + +7. Le Sphinx Ă Gizeh.--EntrĂ©e de la grande Pyramide de Gizeh. + +8. Pyramide d'Hillahoun.--Pyramide de Meidoum.--Pyramides de Ssakarab. + +9. Vue de BĂ©nĂ©cé—-Ruines d'Oxyrinchus Ă BĂ©nĂ©cĂ©. + +10. Vue et Plan du Monastère blanc. + +11. Ruines du Temple d'Hermopolis. + +12. Tombeaux Antiques dans les Carrières de la Haute-Égypte.--Tombeau +Égyptien Ă Lycopolis. + +13. Vues du Temple de Tentyris. + +14. Vue gĂ©omĂ©trale du Portique du Temple de Tentyris. + +15. Porte intĂ©rieure du Temple de Tentyris. + +16. Vue d'un Temple de Thèbes Ă Kournou. + +17. Vue de la NĂ©cropolis de Thèbes-—Vue du Memnonium—-Plans des +Tombeaux des Rois. + +18. Vue des Ruines de Thèbes Ă Karnak—-Autre Vue de Karnak. + +19. Statues dites de Memnon. + +20. Vue du Memnonium--Temples de Thèbes Ă MĂ©dinet-Ă -Bou. + +21. Palais et Temples de Thèbes Ă MĂ©dinet-Ă -Bou —-Vue de Thèbes. + +22. Vue d'un Temple de Louqsor, avec un ouragan. + +23. Plan du Temple de Louqsor. + +24. Vue d'un Temple de Thèbes Ă Louqsor. + +25. Vue de l'EntrĂ©e de Louqsor et de ses deux ObĂ©lisques. + +26. Vue de Louqsor Ă la pointe da jour.—-Autre Vue de Louqsor. + +27. Plan du Temple de Karnak.--Plan du Memnonium. + +28. Plans des Temples Ă MĂ©dinet-Ă -Bou.--Plan du grand Temple +d'Apollinopolis. + +29. Vues et Plan du Temple d'Hermontis. + +30. Temple voisin d'EsnĂ© ou Latopolis.—-Ruines d'un des Temples de +l'ĂŽle ÉlĂ©phantine. + +31. Temple de Latopolis ou EsnĂ©-—Contra-Latopolis. + +32. Vue et Plan du Portique de Latopolis Ă EsnĂ©. + +33. Vue d'Edfou, ou Apollinopolis Magna, du Sud au Nord.--La mĂŞme Vue, +du Nord ou Sud. + +34. IntĂ©rieur du Temple d'Apollinopolis, Ă Edfou. + +35. Temple d'Apollinopolis Magna, Ă Edfou. + +36. Vue d'Apollinopolis Parva, aujourd'hui Qouss.--Inscription Grecque +sur le listel du couronnement de la porte. + +37. Vue de l'Isle ÉlĂ©phantine.—-Ruines d'un des Temples d'ÉlĂ©phantine. + +38. Plan des Temples de PhilĂ©e. + +39. Vue de l'Isle de PhilĂ©e.-—Vues des Temples dans l'Isle de PhilĂ©e. + +40. Vue de l'Isle de PhilĂ©e de l'Est Ă l'ouest. Autre Vue de PhilĂ©e. + + + DATES DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE CE VOYAGE. + + 1798. + +DĂ©part de Toulon 15 Mai. + +Prise de Malte 13 Juin. + +DĂ©barquement près d'Alexandrie 2 Juillet. + +Bataille des Pyramides 22 Ditto. + +Bataille Navale d'Aboukir 1er AoĂ»t. + +M. Denon voyage dans le Delta, du 11 au 23 Septembre. + +Son arrivĂ©e au Caire 23 Ditto. + +Insurrection du Caire 22 Octobre. + +Part pour la Haute Égypte Novembre + + + 1799. + +Première Visite Ă Tintyra 25 Janvier. + +Première Visite Ă Thèbes 27 + +Ă€ Latopolis 29 Ditto. + +Ă€ Apollinopolis 30 Ditto. + +Ă€ ÉlĂ©phantirie et Syène 4 FĂ©vrier. + +Aux Cataractes et Ă PhilĂ©e 25 Ditto. + +Nouvelle Visite Ă Thèbes 3 Avril. + +Part pour CossĂ©ir 26 Mai. + +Dernier Voyage Ă Thèbes 29 Juin. + +Quitte la Haute-Égypte 5 Juillet. + +Retourne au Caire 20 Ditto. + +Bataille d'Aboukir contre les Turcs 26 Ditto. + +Part d'Alexandrie pour retourner +en France 24 AoĂ»t. + +Arrive Ă FrĂ©jus 1er Octobre. + + + FIN. + + + De l'Imprimerie de Cox, Fils, et Baylis, + + 75, Great Queen Street, Lincoln's-Inn Fields, Ă Londres. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyages dans la basse et la haute +Egypte, by Vivant Denon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EGYPTE *** + +***** This file should be named 22780-8.txt or 22780-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/8/22780/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Duchossoy and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothčque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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