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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/22769-8.txt b/22769-8.txt new file mode 100644 index 0000000..54e3de5 --- /dev/null +++ b/22769-8.txt @@ -0,0 +1,4453 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'enfer (2 of 2) + La Divine Comédie - Traduit par Rivarol + +Author: Dante Alighieri + +Translator: Antoine Rivarol (de) + +Release Date: September 26, 2007 [EBook #22769] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + + COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES + + * * * * * * + + DANTE ALIGHIERI + + * * * * * * + + L'ENFER + + POÈME EN XXXIV CHANTS + + TRADUIT PAR RIVAROL + + * * * * * * + + TOME SECOND + + * * * * * * + + PARIS + + AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION + + 1, Rue Baillif 1 + + * * * * * * + + 1867 + + + + + CHANT XVIII + + + ARGUMENT + + Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées + ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies. + Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent + les corrupteurs et les flatteurs. + + +Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES: des roches +noirâtres le revêtent de toutes parts, et s'élèvent à l'entour pour +former sa vaste ceinture; des vallées inégales en partagent le fond, et +décroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond +creusé dans le centre. + +Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés +nombreux qui la défendent; et, comme on y voit des ponts légèrement +jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs +suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre +commun, se réunir dans le gouffre [1]. + +Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient +ce huitième cercle; je m'avançai en suivant mon guide vers les hauteurs, +et c'est de là que mes regards descendirent au fond de la première +vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles. + +J'y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un +ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres +nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du +jubilé, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule +religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le +temple, et l'autre revient et s'en éloigne sans cesse [2]. + +J'aperçus en même temps, sur l'un et l'autre bords de la vallée, des +démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se +courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses. +Cruellement déchirées, elles fuient d'une fuite éternelle, se dérobant +et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras. + +Tandis que je regardais, mes yeux s'arrêtèrent sur un des réprouvés, et +je dis aussitôt: + +--Celui-ci ne m'est point inconnu. + +Pour l'envisager plus attentivement, je m'éloignai de mon guide, et je +suivis l'ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon +coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai: + +--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis +Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompé mes yeux: dis-moi +quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur? + +--Ce n'est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l'aveu +que tu demandes; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me +rappelle un monde où je ne suis plus. C'est moi qui séduisis la belle +Gisole, et qui l'ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu'en dise +la renommée; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces +lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de +tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée; +tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés +de la soif de l'or. + +Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses +reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant: + +--Marche, infâme; il n'est point ici de femme à vendre. + +Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un +rocher qui du pied des remparts s'élevait comme un vaste pont sur la +première vallée: nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte +escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables. + +--Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux +qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore. + +--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense +des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me +dit: + +--Considère la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme à +cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal +aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa +toison fatale; c'est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette +île impie qu'un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune +Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7]; les serments +et la grâce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna +sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye +ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de +Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient +avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant, +ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers +supplices. + +Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient +reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée; +et déjà, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les +sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples +suffoqués dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent +lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui +repousse la vue et l'odorat défaillant. + +Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes +regards tombèrent au fond de l'impur fossé: je crus voir alors le +cloaque du monde. + +La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se +soulevait péniblement hors de l'épaisse surface. + +Une d'entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais; mais je +ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante. + +Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d'une voix étouffée: + +--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là? + +--Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques +[8]; mais ce n'est plus là cette tête parfumée que j'ai connue jadis. + +--Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m'a conduit ma langue +adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9]. + +Mon guide se tourna vers moi, et me dit: + +--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s'agite et se +déchire avec fureur: c'est l'infâme Thaïs, qui payait d'une parole les +profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un +spectacle trop immonde. + + + + + NOTES + + SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT + +[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit; mais il demande +une grande attention pour être entendu. + +[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante +suppose qu'il fit son poëme, quoiqu'il l'ait réellement fait quelques +années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si +grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange +dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux +bandes: l'une qui allait à Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait. + +Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les +femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont +séduites pour en jouir eux-mêmes. + +[3] C'était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien +payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole, +laquelle s'attendait à être épousée. + +[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième +chant, était appelé communément _le marquis_. C'était un homme cruel et +sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico +lui eût vendu sa soeur. + +[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un +accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on +dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion à cette locution +bolonaise. + +[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les +deux poëtes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le +premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit. + +[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une +antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason. + +[8] Il était d'une famille très-noble de Lucques, et s'accuse ici +d'avoir été un vil et bas flatteur. + +[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idées, établit une +analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en +résulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce +qu'il y a de plus dégoûtant dans l'humanité. + +[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de +ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette +courtisane; mais elles produisent un effet ridicule. + + + + + CHANT XIX + + + ARGUMENT + + Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient + vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands + biens et l'avarice de l'Église. + +Ô Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilége race, +dont les mains adultères osent marchander l'épouse de Christ! c'est +pour vous que ma voix s'élève encore dans la troisième vallée [1]. + +Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l'un à +l'autre bord, et de son centre élevé mon oeil mesurait la vallée +profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre +aux cieux, sur la terre et dans les Enfers! + +Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du +baptême percés d'ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour +[2], de même je voyais l'infernale enceinte parsemée de fosses +circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse +avait reçu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tête baissée, +ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre: leurs jambes +se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte +souterraine. Des langues de feu s'attachent à leurs pieds renversés; +elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase +en léchant ses bords onctueux [3]. + +Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient +précipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brisé les +noeuds. + +--Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées +s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le récit de ses +crimes et de ses maux? + +--Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai +au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable. + +--Ô bon génie! lui répondis-je, vous connaissez les voeux secrets de +mon coeur; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés. + +À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l'enceinte profonde, à +travers les feux qui l'éclairent, et mon guide me déposa près de celui +qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur +immodérée. + +--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n'offres plus +que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix. + +En parlant ainsi, j'étais comme le prêtre consolateur qui se penche +vers la fosse d'où l'homicide assassin le rappelle encore pour +temporiser avec la mort [4]; et tout à coup j'entendis la voix +souterraine: + +--Te voilà déjà, Boniface? Es-tu là debout? Certes, un menteur +horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitôt +lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir à une +divine épouse pour l'étouffer ensuite dans tes perfides embrassements +[5]? + +Je restai, à ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche +confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses. + +--Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n'es pas celui +qu'il pense. + +Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses +pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondément et +s'écria: + +--Que désires-tu de moi? Est-ce pour connaître ma condition déplorable +que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds +ont chaussé la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna +le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop +fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait +pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse +dans l'abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et +en puissance; ils ont tous passé par ce triste détroit; et moi-même, +quand celui que tu m'as semblé d'être arrivera, je tomberai comme eux +dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds +brûleront moins longtemps que les miens; sa tête renversée flottera +moins longtemps sous la voûte sépulcrale; car l'occident va bientôt +vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour +et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l'ouvrage et +l'instrument d'un prince étranger, et c'est lui qui fermera la fosse +sur Boniface et sur moi. + +Il achevait à peine; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer +peut-être, je m'écriai: + +--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les +deux clefs à Barjône? Certes, il ne lui fit que ce court précepte: +_Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus à prix d'or que dans +l'assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place +qu'avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant! Garde +bien tes coupables trésors, qui t'ont donné l'audace de tirer le glaive +contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres +pontificales n'enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus +âprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde; +elle est amère aux bons et douce aux méchants. C'est de vous qu'il +était prédit à l'évangéliste, quand il voyait celle qui était assise +sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept +têtes, et dix rayons qui s'éclipsèrent avec les vertus de son époux +[11]. C'est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d'or et d'argent; +et si l'idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah! +Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot +immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12]! + +Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou désespoir, +les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans +relâche. + +Cependant mon guide avait écouté d'une oreille satisfaite ces dures +vérités; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il +suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau +pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n'eût pas gravi +sans effroi, nous embrassâmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la +quatrième vallée. + + + + + NOTES + + SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT + + +[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles, +bien qu'il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis +simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles. + +[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit +l'auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres +plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre +percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort +mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu'il fut un jour +obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s'y +noyait; sur quoi ses ennemis l'accusèrent d'irréligion. On n'a point +traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient +désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description. +J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise +avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je +crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un +poëte des comparaisons tirées d'objets qui n'existent plus, parce +qu'alors on est obligé d'en chercher d'autres pour expliquer les +siennes. + +[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour +désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre), +rappelle ce vers de Perse: + + _Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes_! + +Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort +extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que les +papes aient accepté la dédicace d'un poëme où ils sont si maltraités. +Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui +et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand +effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au +poëte: _Te voilà debout_; expression remarquable, parce que, pour un +pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême +bonheur était d'être debout. + +[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en +bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l'attitude que Dante +lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient. + +[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort +ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son +poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu'il ne +mourut qu'en 1303. Mais le poëte ne l'ayant réellement achevé que sous +le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici +ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés. + +[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des +Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les +trésors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaillé à +l'élévation de la tiare et à l'avilissement des couronnes. En disant: +_Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante +que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un +plus long règne. + +[7] C'est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu'il s'agit ici. Il +était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c'est de concert +avec ce prince qu'il détruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce +pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont +la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les +historiens d'Italie. + + +[8] Ce Jason était frère d'Onias. Il obtint le grand pontificat de +Jérusalem à prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie. + +[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le +nombre de douze. Il n'est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre +fut tiré au sort. + +[10] Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi +lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au +neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce +prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de +la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner +cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la +guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes. + +[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son éclat, quand son +chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les +sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le décalogue. + +[12] Le poëte suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se +convertissant, donna à l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de +Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette +donation dans le royaume de la Lune. + + + + + CHANT XX + + + ARGUMENT + + Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir. + Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et + sorcières. + + +Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des +supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants. + +Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les +ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant +les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule +religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1]. + +Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs +traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les +troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable, +opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos, +et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le +paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut +revenir sur son pivot nerveux. + +Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie +juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de +notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de +ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs +poitrines! + +Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les +inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit: + +--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans +pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux +qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que +la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient +[2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il +tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui +frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop +avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera +dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa +tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux +serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile. +Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait +creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre +crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là +qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des +eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se +montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses +cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course +vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je +te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu +Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie +esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, +où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve +un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves +nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique +viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de +Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la +borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus +basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac +épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à +travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe, +sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore, + le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis +s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve +la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au +milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge +farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se +choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina +sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent +pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout +côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la +nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces +lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux +vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur +les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les +accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à +ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle. + +--Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres; +et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé +par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette +foule une ombre digne de nos regards? + +Le sage prit ainsi la parole: + +--Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait +jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des +enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont +eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du +départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers: +tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui +te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il +connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido +Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses +ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges +qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie +attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais +hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et +blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle +offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus +d'une fois dans les ténèbres de la forêt. + +Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGTIÈME CHANT + + +[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations. + +[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes: il était devin, +et avait prédit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant +les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la _Thébaïde: Illum ingens +haurit specus_, etc. + +[3] Tirésias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour à tour des +deux sexes. Voyez les _Métamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il était de +Thèbes, et c'est de lui que naquit la fée Manto. + +[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale: +Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus_, etc. + +[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu. + +[6] On peut voir dans Virgile même ce qu'il dit de l'origine de Mantoue +et de la fée Manto (_Énéide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous +ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon +que Manto s'enfuit de Thèbes, et vint en Italie. + +[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac, +dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés. + +[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait +de donner un nom à une ville. + +[9] Le comte Albert Casalodi s'était rendu maître de Mantoue; mais +Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles, +conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce +conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé +de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville, +qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette +longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait +ici à son guide. + +[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi, +Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante +appelle l'_Énéide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours +préliminaire. + +[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frédéric II. Il +prédit que cet empereur mourrait à Florence; et il se trouva que cet +empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée _petite Florence_. +Il prédit de lui-même qu'il périrait d'un coup de pierre de telle +grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une +petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup +était léger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se +mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre +réputation. + +[12] Astrologue né à Forli, s'était attaché au comte Guidon, qui ne +marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne +l'eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti, +qui sont devenus très-rares. + +[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fût sans lettres, +il se mit à prédire l'avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous +les murs de cette ville. + +[14] Séville est à l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait +donc de se coucher; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments +de plus, puisque Virgile dit à Dante: «Hier au soir, la lune dans son +plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux +Enfers.» Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par +Caïn et son fagot d'épines, suivant en cela le conte populaire sur les +apparences que forment les taches de cet astre. + +On sera peut-être étonné que j'aie traduit: _Qui vive la pietà quando è +ben morta_, par _on est sans pitié pour des maux sans mesure_; et _le +natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus +leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la même surprise, +et on criera à l'inexactitude. + +J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une +sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais +c'était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je +m'écartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantôt je +n'ai rendu que l'intention du poëte, et laissé là son expression: +tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens; ne +pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son +revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans +cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un +grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons +d'après les maîtres. + +L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un +commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura +peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne +connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec +grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il +exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur. +Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et +romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il +faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent et les serrer +de très-près en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante, +à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude; il +fallait avec lui s'élever jusqu'à une sorte de création: ce qui forçait +le traducteur à un peu de rivalité. + + + + + CHANT XXI + + + ARGUMENT + + Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres + qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les + démons. + + +Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants, +nous parvînmes à la cinquième vallée; et déjà nous étions au centre du +pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrêtai pour connaître ce +nouveau séjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne découvris +partout qu'une affreuse obscurité. + +Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans +les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux +vaisseaux; et cependant l'un présente à l'étoupe visqueuse ses flancs +vieillis dans les voyages; un autre élève déjà son squelette rajeuni; +tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames +sont façonnées, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau +retentit de la poupe à la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs +un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours +des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallée. +Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n'apercevais +que d'énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient +lentement sur son épaisse surface. + +Ce spectacle m'occupait encore quand tout à coup mon guide s'écria: +«Prends garde,» me saisissant et me tirant à lui; et moi je tournai la +tête avec précipitation, comme un homme emporté par l'effroi, et je vis +accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s'avançait +après nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en +bondissant sur la roche escarpée; et sur sa robuste épaule il portait +légèrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tête +pendait en arrière. + +Des hauteurs où nous étions, il cria fortement: + +--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je +retourne à cette terre qui n'en manque pas: là, tout homme est à vendre, +excepté Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir. + +Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit +encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharné sur les +pas des brigands. + +Cependant le réprouvé, qui d'abord s'était englouti dans la poix +bouillante, reparut bientôt au-dessus; mais les noirs esprits qui +voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent: + +--Ne cherche pas ici la sainte face: te voilà dans d'autres bains que +ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3]. + +Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous +ensemble, ils lui disaient: + +--Te voilà pour jamais à l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette +[4]. + +Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière +fumante la viande qui surnage et se dessèche. + +Alors le bon génie me dit: + +--Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite +entrevue des démons; et moi, j'irai seul pour les éprouver: sois sans +crainte, car j'ai déjà vu de près ces tempêtes. + +En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait +à peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa +constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de +l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels, +à la vue du poëte, les démons s'élancèrent de leurs rochers, et, se +jetant à sa rencontre, chacun d'eux lui présentait en tumulte sa +fourche menaçante. Mais il leur cria: + +--Traîtres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de +vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose. + +Tous s'arrêtèrent et s'écrièrent à la fois: + +--Ami, cours à lui. + +Aussitôt l'un d'entre eux accourut, et dit à mon guide: + +--Que veux-tu? + +Mais le sage lui répliqua: + +--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes +fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une âme +encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les +cieux. + +À ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombèrent +de honte et d'épouvante. + +--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix. + +Cependant le maître m'appela sans tarder: + +--Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître! + +--Et moi je me levai et j'accourus à sa parole; mais voyant la troupe +infernale qui s'ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide; +et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient +qu'en tremblant à travers les files ennemies [5], je m'avançai en me +rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et +leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et +l'un disait: + +--Ne pourrais-je le toucher?... + +--Frappe, frappe, disait l'autre. + +Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima +d'un mot leur audace. + +Ensuite, reprenant son entretien: + +--Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches; car +il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l'antique +pont [6]; si donc votre désir est d'aller au delà, suivez d'abord les +détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s'offrir à vous. +Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et +soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix +des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont +épier des têtes sur les bords de l'étang. + +Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette +décurie infernale: + +--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces +voyageurs arrivent en paix. + +--Ô bon génie! m'écriai-je alors, en me penchant vers mon guide, +qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons +plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre +oeil clairvoyant n'aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le +jeu de leurs perfides prunelles? + +--Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs +bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs +tortures [8]. + +Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque démon en +partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui +montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec +effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un +signal immonde. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT + + +[1] La comparaison tirée de l'arsenal de Venise était bien plus +frappante au moment où Dante écrivait, puisqu'alors Venise faisait +seule le commerce de l'Orient et était la première puissance maritime +de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le +transport des croisés en Asie. + +[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette +petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme +anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où +cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l'âme la plus vénale qui +fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa +faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité +dans la poix bouillante. + +[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de +la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu'on +garde en effet très-précieusement dans l'église de Saint-Martin, à +Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que +les Latins nommaient Anser. + +[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme +tous les prévaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des +Guerres_, ouvrage qu'il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de +tricherie et de _Barat_. + +[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les +Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation. +Les assiégés ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour +traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi +était suspecte, Dante s'était trouvé à ce siége, comme on l'a dit au +discours préliminaire. + +[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux +deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra +bientôt. + +[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit +mot à mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure où nous sommes, +nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.» +C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et +il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier +donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en +comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de +terre fit tomber le pont.» + +On sait que ce tremblement arriva à l'heure où Jésus-Christ fut mis en +croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans +les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu'il mourut; ce qui +fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface +VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y +descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ, +jusqu'au jour de Pâques. + +[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que +pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef +répond à ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend +ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait +jouer le plus grand rôle. Il faut croire d'ailleurs que le poëte avait +eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et +les guerres civiles offrent souvent ce mélange d'horreurs et de sales +bouffonneries. + +Je me suis aperçu, au moment de l'impression, que quelques personnes +n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y règne +une métaphysique trop subtile puisqu'elle échappe aux prises de +certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque +l'occasion s'en présente. + +On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _étoiles_, n'ayant +point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature, +on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un _air_ +sans _étoiles_. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules, +les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup +qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos +idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant; et cela ne +se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et +la lumière, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont +indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumière_, une +_aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _étoiles_, je produis de +l'effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et +éloignées (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les +arbres, l'air et les étoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_, +_un air_ sans _étoiles_, je n'obtiens que des phrases sans +physionomie. + +De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche +point sans qu'il en résulte une secousse agréable ou terrible à +l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté, +les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire +des _ténèbres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres +blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme +au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées +d'après ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier +qui a dit _un esprit matériel_, a fort bien dit; car il a forcé la +matière et l'esprit à s'unir dans la même expression: mais on l'a tant +répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée, +malgré leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait +plus sentir. + +Il reste à présent une conclusion facile à tirer; c'est qu'on ne gagne +qu'une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant _un +soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et réciproquement à séparer ce +qui est déjà séparé, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalité +impolie_. À moins pourtant qu'on n'affectât de fondre ensemble des +choses déjà tout identifiées, ou d'en séparer d'autres qui s'excluent +d'elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on +ne peut dire d'une manière sérieuse que Dante ait fait un _Enfer sans +agrément_; Jérémie, _des lamentations sans gaieté_; et _qu'ils sont +morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir à +expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au +ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes +limites. + + + + + CHANT XXII + + ARGUMENT + + Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont vendu les grâces + et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la sixième vallée. + + +J'ai vu les armées s'ébranler, les bataillons se déployer, se heurter +et fuir en déroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons +légers se précipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des +tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes, +l'airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons +toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni +le cri d'un navire à la vue du port ou des étoiles, n'ont rien qui +ressemble au signal de la troupe infernale [2]. + +Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, ô ciel! +mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppôts [3]. + +J'avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de +reconnaître les peuples qui s'en abreuvent à jamais; et comme un pilote +voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les +vagues, lui présagent la tempête: ainsi je voyais les dos recourbés des +coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l'épais +bitume, et s'y replongeaient soudain. + +D'autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée, +disparaissaient tour à tour, à l'approche du chef des démons qui +marchait en avant. + +Je les voyais s'enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles +au fond de leurs marécages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus +tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne +encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre. + +Tout à coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près, +l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui +pend à l'hameçon. + +À cette vue, la race maudite cria tout d'une voix: + +--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles. + +Je dis alors à mon guide: + +--Hâtez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux +tombé dans ces mains ennemies. + +Le poëte s'approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était +sa patrie, il répondit: + +--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mère, veuve d'un époux +dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un +courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi +Thibault; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je +rends compte dans la poix bouillante [4]. + +Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris +tremblante au milieu des chats perfides. + +Déjà l'un d'entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les +lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef +l'entourant de ses bras: + +--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est à ma fourche qu'il est dû. + +Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria: + +--Faites-le parler encore avant qu'on le déchire. + +Le sage prit donc la parole: + +--Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure? + +Le coupable répondit: + +--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naître, et j'étais naguère +à ses côtés. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces +griffes et ces crocs. + +--C'est trop de patience, cria l'un des démons. + +Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des +lambeaux: un autre en même temps s'attachait à ses jambes; et +l'infernal décurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre +malheureuse. + +Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à +cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures. + +--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter +pour ton malheur? + +--C'est, répliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frère +Gomite, ce vase d'iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de +son maître, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la +liberté, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vénale trafiqua +toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor +[6] est avec lui, et la Sardaigne est l'éternel objet de leurs plus +doux entretiens. Ô moi, chétif! j'allais en dire davantage; mais ne le +voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprête à me déchirer? + +Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle +effroyable, et lui dit en le heurtant: + +--Laisse-nous donc, mauvais génie. + +Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours: + +--Si votre désir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en +ferai paraître de Toscane et de Lombardie; mais la présence des esprits +les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un +sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept après moi; car tel +est notre usage quand le moment de respirer est venu. + +À ces mots, l'un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et +dit: + +--Voyez l'invention du traître qui pense nous échapper? + +--Certes, répliqua ce grand maître d'artifice, si je suis traître, +c'est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs. + +Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l'infortuné: + +--Si tu t'échappes, ce n'est point à la vitesse de mes pieds, mais au +vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque +dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans +ces roches: éprouvons si un seul prévaudra contre dix. + +Lecteur, connais à présent la fin de l'artifice. Déjà le démon qui +s'était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de +tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses +pieds, et d'un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le +bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait +l'affront de tous, s'élança tout à coup en criant: «Je t'aurai;» mais +en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l'ombre au +fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi, + quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans +l'onde et le faucon repasse dans les airs. + +Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile +rapide suivi son compagnon; et, charmé de le voir manquer sa proie, il +se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus. + +L'autre, comme un léger épervier, fut prompt à l'empoigner de ses +robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente. + +La violence du feu les sépara; mais pour s'élever du gouffre, ils +agitaient inutilement leurs ailes gluantes. + +Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l'autre bord; +ils s'abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées +aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis +sous la croûte enflammée du bitume. + +Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à +loisir. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT + + +[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les +habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a déjà +fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il +est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils +se sont trouvés: mais Dante était poëte et guerrier à la fois. + +[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l'insolente trompette +dont s'était servi ce diable, et qu'il arrête si longtemps +l'imagination du lecteur sur cette idée, en l'entourant de tant de +comparaisons, pour la faire mieux ressortir. + +[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir +s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables. +Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté +grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne +à ces dix démons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce +que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort +inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus +de majesté, il eût bien fait de s'en passer: la police des Enfers se +serait bien faite sans eux. + +[4] Il se nommait Janpol: sa mère, qui était d'une bonne maison, se +trouvant dans l'indigence après la mort de son mari, mit son fils au +service d'un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre. +Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que +pour vendre à prix d'or les dignités et les emplois du royaume. Dante +donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe +qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable. + +[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la +Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages: +le premier nommé _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisième +_Gallure_, et le quatrième _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant +obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère +Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui +s'était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait +vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait +le nom de _frère_, parce qu'il était de l'ordre des _Frères joyeux_, +dont il sera parlé ci-après. + +[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de +Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s'emparer du +bailliage; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant +XXXIII. + + + + + CHANT XXIII + + ARGUMENT + + Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à + la septième vallée. + + +Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en +silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1]. + +Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s'y peignait sous +l'emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2]: j'avançais, +et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante. + +Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m'en vint une qui me +glaça d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un +piége honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore +leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus +acharnés qu'un lévrier sur la proie qu'il happe dans sa course. + +Pâle d'effroi et les cheveux hérissés, je m'arrêtai tout attentif: + +--Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous. +Je sens leur approche, et je crois les entendre. + +--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les +traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reçu +l'impression du tien: une crainte, une pensée frappaient à la fois ton +âme et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixième +vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes +craintes. + +Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes +étendues et leurs bras allongés pour nous saisir; mais tout à coup le +poëte m'enlève dans les siens; et comme une mère qui s'éveille à la +lueur des flammes, court à son fils, l'emporte, et tremblante pour lui +seul, fuit demi-nue à travers l'incendie; ainsi mon guide se jette à la +renverse et s'abandonne à la pente des rocs. + +Plus rapide que l'eau dans son étroit canal, quand elle précipite les +ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond +de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un +guide. + +À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la +troupe des démons parut sur nos têtes; mais ils n'étaient plus à +craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée +les exila pour jamais dans ses confins. + +Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule +des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d'elles marchait +d'un pas lent et pénible sous le faix d'une ample robe qui se courbait +en froc sur leurs têtes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de +Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci +reluisaient d'or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse +doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de +Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants +d'éternelle durée! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les +détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de +lassitude. + +J'observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la +vallée obscure; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le +poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me +portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide: + +--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mérité +le regard des hommes. + +Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler +toscan, et s'écria: + +--Ô vous deux qui fendez si légèrement l'épaisse nuit, arrêtez; c'est +de moi peut-être que l'un apprendra ce qu'il demande à l'autre. + +Le maître se tournant à ces mots: + +--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour +qu'il puisse te suivre. + +Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le +pénible désir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et +l'âpreté du sentier retardaient leurs efforts. + +Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d'un +oeil troublé, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient: + +--Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres; car s'il +était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère? + +Ensuite élevant la voix: + +--Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des +hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es! + +--Je suis né dans la grand'ville, répondis-je, et j'ai bu dans les +claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus +toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux +éteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels +sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses? + +Un d'eux me répondit: + +Ces chapes dorées que tu nous vois sont d'un plomb si épais, qu'elles +font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le +joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais +[4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta république nous +constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre +ses discordes; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce +que nous avons été pour elle. + +--Ô frères, m'écriai-je, ce sont vos crimes!... + +Et je m'interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la +terre, et percé de trois piques [5]. + +En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa +d'affreux soupirs à travers sa barbe touffue. + +L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole: + +--Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il était bon +qu'un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du +chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au +passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son +beau-père [6]: plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur +synagogue; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de +Jacob [7]. + +Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec +tant d'opprobre dans ces lieux d'éternel exil. + +Ensuite il leva les yeux, et dit à l'ombre bolonaise: + +--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre +côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous +poursuivaient dans ces rocs. + +L'ombre répondit: + +--On trouve plus près d'ici que vous ne l'espérez, le rocher qui du +pied de l'enceinte première se relève dix fois sur les vallées +maudites: seulement il est tombé dans celle-ci; mais il offre encore un +passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et +remplissent le fond de la vallée. + +À ces mots, le sage baissa la tête, et s'arrêta, ajoutant après un +court silence: + +--L'esprit qui veille au delà sur l'étang de bitume nous a donné des +paroles bien trompeuses. + +--J'ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de +l'homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge. + +Aussitôt mon guide, plein d'émotion sur son visage, doubla le pas, et +je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de +leurs insupportables vêtements [8]. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT + + +[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs. + +[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se +débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte +rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons. + +[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une +chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la +chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire +une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous +le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de +ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son +imagination. + +Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème +de l'hypocrisie, comme les _sépulcres blanchis_ de l'Evangile. + +[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio, +qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent +au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et +militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les +infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre, +et les chevaliers furent nommés _Frères de Sainte-Marie_. Au lieu de +combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre +splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la +vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les +appela _Frères Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en +Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes +prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses +chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la +ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats +suprêmes parmi les _Frères Joyeux_: l'un nommé Catalan Malavolti, et +l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre +Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent +corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins +de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur +ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et +Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi +qu'on le verra au trente-huitième. + +[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux +qu'un périsse pour tous que tous pour un.» + +[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe. + +[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la +synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au +soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient +et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au +judaïsme. + +[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il +avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour +avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent +la vallée. + + + + + CHANT XXIV + + ARGUMENT + + Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands + qui ont usé de mensonge et de fourberies. + + +Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son +front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des +pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent +au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de +fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout +blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur, +il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère. + +Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si +court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse +devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure. + +C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et +que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès +que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de +ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3], +ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une +vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme +un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et +me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui, +et me disant: + +--C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te +soutenir. + +Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus +de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses +bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans +ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins +sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être +avec moi. + +Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse, +les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et +pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4]. + +J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet +de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors +d'haleine sur la pierre tranchante. + +--Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est +point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la +gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a +point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur +l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces +mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière +enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces +gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles +[5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix. + +J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais +point: + +--Me voilà, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage. + +Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui +me parurent encore plus âpres et plus escarpées. + +J'avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma +défaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la +septième vallée. + +Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse, +semblable aux frémissements inarticulés de la rage. + +Je m'arrêtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tête, des yeux +mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit. + +--Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l'autre bord; car du haut de +ces roches aiguës, j'écoute sans entendre, et je regarde sans rien +distinguer. + +--Descendons, me répondit le sage, il n'est point d'autre réponse à tes +justes désirs. + +Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont; et je dus alors +envisager de plus près le fond de l'obscure vallée: mais je la vis +partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein. + +Leur multitude était de toute race et de toute forme; et ce n'est point +sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion. + +Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et +les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts; car +jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'étalèrent +dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si +diverse. + +Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues +couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles +couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient +entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs +flancs. + +Je regardais, et voilà qu'un serpent, lancé près des bords où nous +étions, pique un coupable à la gorge; et, dans un clin d'oeil, le +coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres; mais cette +poussière en tombant se ramassait d'elle-même, et tout à coup, se +dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la +sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq +siècles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du +suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de +myrrhe, de nard aromatique [6]. + +Cependant tel qu'un homme frappé d'un invisible mal, ou renversé par +l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinée, et se relève ensuite tout +ébranlé de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de +lui, et soupire en regardant: tel était le coupable devant nous. Ô +sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains! + +Mon guide alors dit à ce malheureux: + +--Quel fut ton nom et ta patrie? + +--La Toscane, répondit-il, m'a vomi naguère dans cette gueule de +l'abîme; je suis Vannifucci, le féroce; ma vie a été de la brute, non +de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7]. + +--Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu'il s'échappe: qu'il +dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l'ai vu jadis homme +de sang et de carnage [8]. + +Le réprouvé, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levèrent +sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur. + +--Il m'est plus dur, s'écria-t-il, d'être surpris par toi dans la +misère où je suis, que d'avoir perdu la clarté du jour: mais je ne puis +nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour +avoir dérobé les vases de l'autel, et rejeté le crime sur une tête +innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te réjouir un jour du +souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voilà que +Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et +d'autres moeurs: des vallons de Magra s'élève une vapeur de guerre; +la tempête s'avance; on combat aux champs de Pizène; l'orage tombe sur +la tête des Blancs; et je te prédis tout pour te percer le coeur [10]. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHANT + + +[1] L'année commence véritablement au solstice d'hiver, quand le soleil +quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui +arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre +dans l'urne, c'est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier, +temps où l'année est bien jeune encore. + +[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe +éclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelée. + +[3] Comme on a vu dans le premier chant. + +[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de +rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart +qui formait l'enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que +celui qui formait l'enceinte intérieure; et celui-ci à son tour +surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on +voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les +vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu'il +fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et +cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu'en fait +Dante est d'une grande beauté. + +[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire. + +[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit +est terrible; par l'une, le poëte rend ses idées plus sensibles; par +l'autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des +doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la +dernière ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des +_possédés_. + +On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, très-belle expression +si elle était appliquée à l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau. +Quoi qu'il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être +une mine d'expressions et d'images, pourront, d'après l'_ultime fascie_, +appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de +l'homme_. + +[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de +Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractère violent. Il vola les vases et +les ornements d'une église et fut cause que plusieurs innocents furent +pendus. + +[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.) + +[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice +des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime +commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit +lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses +hypothèques, etc. + +[10] Dante se fait prédire ici la ruine des _Blancs_ et son propre +exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite +armée des _Noirs_ et mit en déroute celle des _Blancs_, près de la +plaine du Pizenum. + + + + + CHANT XXV + + ARGUMENT + + Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires. + + +À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et, +les déployant avec furie [1], s'écria: + +--Prends, ô Dieu! c'est toi que je brave. + +Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse) +lui serra la gorge de noeuds redoublés, comme pour dire: _Tu ne +parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant à ses bras, se +raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tête. +Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains, +puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai +point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si révolté contre +Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2]; et je l'ai +vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole. + +Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant: + +--Où est-il, où est-il, le féroce? + +Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'à sa face humaine, plus +de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marécages de Toscane. +Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées, +couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait. + +--Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de +sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses +frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d'Hercule: mais par +ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux +premiers coups de l'immortelle massue. + +Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits, +qui s'avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si +l'un d'eux n'eût crié: + +--Qui êtes-vous? + +Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux. + +Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu'il arriva que l'un dit +à l'autre: + +--Où sera donc resté Cianfa [4]? + +Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au +sage un moment de silence. + +Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais +dire, puisque le témoignage de mes yeux n'a pu me le persuader +encore. + +Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui +rampait sur six pieds s'élance vers l'un des coupables, et s'attache +tout entier à lui. + +D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les +genoux; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le +pressant ici face à face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et +l'autre joue. + +Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l'arbre que l'affreux +reptile à cet infortuné; ils se fondent ensemble comme la cire amollie, +et mêlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue déjà plus l'un de +l'autre: c'est ainsi qu'à l'aspect des flammes, le papier se colore +d'une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent. + +Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'écrièrent avec effroi: + +--Angel, comme tu changes! Voilà que tu n'es plus ni homme ni serpent +[5]. + +Et déjà les deux têtes n'en formaient qu'une, où dans un seul visage +paraissait le confus mélange de deux figures: les bras, la poitrine et +les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu: +plus de traits primitifs: être simple et double à la fois, le fantôme +pervers marchait et s'éloignait de nous à pas lents. + +Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lézard désertant +ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers; tel parut, +s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir +et luisant comme l'ébène. + +Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, +et tomba vers ses pieds étendu. + +L'homme frappé le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il +bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre: il +bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même: tous deux +se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient +comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble. + +Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus +et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse; car, +s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa +deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière +et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord. + +Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de +l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'étendre et s'amollir, et +là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à +ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et +les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait +l'ombre malheureuse. + +Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient +diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait +sa tête, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses +pieds. + +Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une +face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaçon qui +replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où +disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles. + +Mais la fumée s'évanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une +langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde. + +L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui; et se tournant ensuite +vers l'autre compagnon: + +--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps +que moi [7]. + +Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer; et si +mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8]. + +Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces +horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul +des trois esprits qui n'eût pas subi d'épreuve: l'autre était, ô +Gaville! celui dont le sang t'a coûté tant de larmes [10]. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-CINQUIÈME CHANT + + +[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel. + +[2] C'est Capanée qu'on a vu au quatorzième chant. + +[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le +fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici à poursuivre +Vannifucci. + +[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de +disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi +quelque métamorphose pareille à celle qu'on va voir. + +[5] Je crois que c'est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de +s'attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux +Florentins s'étaient unis pour piller la république: ils s'unissent ici +pour leur mutuel supplice: idée ingénieuse, dont la terrible exécution +fournit une note critique. C'est que les comparaisons étant toujours un +objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux +couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance générale, si +elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai, +en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir +de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par là dans +un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi +l'épithète de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflète un jour +effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé: par ce mot +seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n'a pas toujours +ce grand goût, il faut l'avouer. + +[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armée de Caton, furent +piqués par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez +l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans +la métamorphose de l'homme et du serpent, la fumée qu'ils exhalent tous +deux va de l'un à l'autre, comme pour établir l'échange des deux +substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre +modèle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du +venin. + +[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'être changé +en serpent, tandis que le serpent est devenu homme. + +[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette +magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant récrié. Hardiesse de +style, fierté de dessin, âpreté d'expression, tout s'y trouve; les +trois vers qui terminent la tirade font frémir d'admiration, car ce +n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_; +c'est l'Enfer dans toute sa majesté: + + _Cosi vid'io la settima zavorra + Mutar e trasmutare; e qui mi scusi + La novità, se fior la lingua abborra_. + +On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de +Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout à coup elle se relève +et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de +l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d'une simple +transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa +force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide: et non-seulement +il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade, +mais il me semble qu'il s'est fort rapproché du Laocoon dans le +supplice d'Angel. + +C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tirée +l'épigraphe de l'ouvrage. Elle présente plus d'un sens: _Qu'ici la +nouveauté m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon +langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent +qu'horreur_: on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de +faire observer combien Dante s'est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants. + +[9] Puccio Sciancato, autre Florentin. + +[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de +Gaville, terre située sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante +vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que +c'est lui qui vient de passer de l'état de serpent à celui d'homme; +aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitôt +après sa métamorphose. + +Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination, _censeurs de tout, +exempts de rien produire_, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas +appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction; ils se +plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et +l'harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus +court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus au _Discours +préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui +fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils +ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut +beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en +traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces +démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet! aucun de ces +malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisième_; et +une foule d'autres passages aussi heureux? + +Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouvé des gens qui n'ont pu +passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de +l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit +cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employé le même +artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad! + + Aux accents de ma voix, Terre, prête l'oreille, + Ne dis plus, ô Jacob? que ton Seigneur sommeille: + Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille. + +Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas +lui-même sa règle pour produire un plus grand effet! On affecte encore +d'être surpris que le septième vers de l'inscription italienne, _avant +moi il n'y eut de choses créées que des choses éternelles_, soit rendu +par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance_. C'est +pourtant la même pensée retournée, et c'était l'unique manière de la +rendre, si on veut y réfléchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et +l'éternité quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour, +avant l'homme et avant le temps. + + + + + CHANT XXVI + + ARGUMENT + + Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe + plus encore que du courage.--Mauvais conseillers. + + +Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et +les empires, a retenti jusque dans les Enfers. + +J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands +[1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois +la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré +de tes voisins jaloux. + +Et, que ton sort n'est-il déjà rempli! je n'aurais pas à porter dans +mon coeur cette cruelle attente. + +Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d'où +nous étions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire, +tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu +des roches et des débris. + +Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis +alors sera toujours présent à ma mémoire; toujours cet effroi salutaire +veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier à moi-même le fruit de +tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct +m'appellent à la vertu [3]. + +Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos +climats brûlés; vers l'heure où la mouche légère fait place aux +insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers +luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du +sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante: mais ces +clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir +dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut +Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, +l'emportèrent loin d'Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis. + +Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la +vallée, et j'y serais tombé sans l'appui des rochers où mes mains +s'attachèrent. + +Alors mon guide rompit le silence. + +--Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables; +chacun d'eux marche enveloppé du feu qui le consume. + +--Maître, répondis-je, telle était ma pensée; mais ne pourrais-je +savoir quelle est cette flamme qui s'élève et se partage, comme jadis +au bûcher d'Étéocle et de son frère [5]? + +--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu'elle fut allumée; c'est +là qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise +de Troie, l'enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre +Déidamie [6]. + +--Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui +les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous +qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur. + +--Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les +interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage +[7]. + +Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon +guide prit ainsi la parole: + +--Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en +consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans +quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]? + +L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au +souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle, +et former ainsi sa réponse: + +--Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un +an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague +instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des +vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de +Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui +dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine +mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours +fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant +et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà +consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le +grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes +amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce +dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une +vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes +inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous +élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces +courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que, +laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail +au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du +nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle +et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, +depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne +obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si +haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous +réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon, +sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le +secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner +sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme +il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT + + +[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant +précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante. + +[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les +avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure +pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, +outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du +temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'_Enfer_, où on +jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre des _Mystères_ +qui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été +moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce +spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya +une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un +incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc. + +[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par +les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu'il était +plus frappé de ce tourment que des autres; tandis qu'au gré de +certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles. + +[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent +la campagne tout enflammée de vers luisants. + +[5] Ceci est tiré de la _Thébaïde_: les deux frères ennemis, s'étant +tués l'un l'autre, furent mis sur le même bûcher; mais la flamme en +s'élevant se partagea, comme si elle eût été l'organe de la haine que +s'étaient vouée les deux princes. + +[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les +Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs. + +[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes? Virgile +va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile à expliquer, à moins que +Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur, +ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est +certain que le latin avait jadis la prééminence dans l'Europe, et +qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua +volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poésie et tout ce +qu'il y a d'important, s'écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos +langues modernes dans une longue enfance. + +[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la +parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si +différente de ce qu'on lit dans l'_Odyssée_. On voit ici qu'il s'égare +longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le +voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à +Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l'occident, comme +s'il allait découvrir l'Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante, +il courût déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà +des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait +rencontrer à Ulysse qu'une haute montagne qui s'élève du milieu de la +mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il +n'est pas donné à l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons +sont submergés à sa vue. + +Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar +soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce +prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne +ou Ulisbonne a reçu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce héros eût +continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les +Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d'autres navigateurs de +l'antiquité. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.) + + + + + CHANT XXVII + + ARGUMENT + + Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans + foi et conseiller sinistre. + + +Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait +l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait +auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure: +elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en +mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce +cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain +animé par la douleur. + +C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis +ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin, +elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les +exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine +[2]: + +--Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai +reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter +un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai +que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai +mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix; +car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre. + +J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon +guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit: + +--C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3]. + +Aussitôt prenant la parole: + +--Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que +votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de +ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle +de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les +Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion +vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et +de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne +[6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et +change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio, +se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois +sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des +autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque +bruit de vous et de vos oeuvres. + +La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond: + +--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être +reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait +remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte +d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc, +espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses +erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me +rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9]. +Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur +dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard; +m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse +renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma +gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide +saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je +me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et +dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du +repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait +alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de +l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait +commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi +[10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait +sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi +Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit +pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son +coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner +conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié +de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien; +apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous +d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon +choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon +devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis +plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je, +du mal que je suis prêt à faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera +triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint +François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui +dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le +conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise; +car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se +repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah! +malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu +ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette +aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses +impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au +feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux +dont je marche environné [13]. + +Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle +glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes +languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions +au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-SEPTIÈME CHANT + + +[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste +Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de +tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans +lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on échaufferait par de +grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la +bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de +l'ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu'il essayât lui-même la +machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est +qu'on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour. + +[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va +raconter sa vie. C'est de lui qu'on a déjà fait mention en plusieurs +notes. + +[3] Les deux poëtes semblent s'être partagé les personnages qu'ils +rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquité sont pour Virgile, et Dante +est chargé des modernes. + +[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s'était +rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle +mi-partie. + +[5] C'est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d'une armée de +Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran, +nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli +au moment où parle Dante. + +[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et +Malatestino, père et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est +Malatestino qui fut l'époux, et le bourreau de Françoise de Polente, +dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné +Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les +villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s'étaient +formées en républiques, il y en avait beaucoup d'usurpées par des +tyrans particuliers. + +[7] C'étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d'Imola. Il +passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts. + +[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on +sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les +esclaves. + +[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il +appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connaît les +longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle +fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de +Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les +poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette +famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste, +aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife, +qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrât Préneste +pour garantie de leur soumission: à peine l'eut-il en sa puissance, +qu'il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes, +secondés par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la +crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés +d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des +secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret +souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou +Alagnie. + +[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie +des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore +plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d'Acre sur les +Chrétiens mêmes. + +[11] Dans le temps où on défigurait l'histoire pour soutenir les +prétentions de l'Église, quelques moines écrivirent que Constantin, +ayant la lèpre, alla trouver l'évêque des Chrétiens, qui était caché +dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), à Rome, +et l'intercéda pour en obtenir sa guérison. L'évêque profita de +l'occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l'empereur: il +lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son +territoire. + +[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait +extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant +III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait +fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire +à Florence. + +[13] Voltaire s'est égayé à traduire cet épisode dans le style de sa +_Pucelle_. Il n'y a guère que ce morceau et celui des diables qui +puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la +véritable intention de Dante. Il n'a point prétendu faire un Enfer +burlesque; et bien qu'on eut pu réussir à lui donner cette tournure, +trois réflexions en auraient empêché. La première, c'est que la plupart +des imaginations de ce poëte, qui n'ont plus aujourd'hui que le côté +plaisant, n'en laissaient pas même le soupçon pour des esprits +religieux, pénétrés d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur +inspirer. La seconde, c'est qu'au treizième siècle la langue toscane +était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté; +mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarité que le temps +nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le +changement du gouvernement ont fait d'une langue républicaine un +langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux +traductions en style soutenu qu'en style mêlé; il fallait que Dante, +pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu'il +s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont +peut-être pourquoi l'_Enfer_ n'a pas été traduit en vers. C'est qu'un +poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se +faire lire en vers d'un bout à l'autre, soit qu'on gardât les _dit-il_ +et les _répondit-il_, soit qu'on les supprimât; d'ailleurs, il fallait +que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on +ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait être traduit en +vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaître tout +entier. + + + + + CHANT XXVIII + + ARGUMENT + + Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont + l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes. + + +Qui pourrait jamais raconter d'une voix assurée les spectacles de sang +et de blessures qui s'étalèrent devant moi? + +Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée +seraient également sans force et sans vertu. + +En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de +la Pouille, théâtre de tant de guerres; et les peuples tombés sous le +fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore +les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du +vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés +n'égalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvième vallée. + +Un homme se présenta d'abord, ouvert de la gorge à la ceinture: ses +intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait à +découvert. + +Je m'arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai; mais à +son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux +côtés de sa poitrine, il me cria: + +--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traité Mahomet. Ali +pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu'au menton: avec nous +marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale; comme +ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement +découpés: car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à +tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle +de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse +[2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrêtes là-haut, pour +temporiser sans doute avec ta dure destinée. + +--Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni +damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en +cercle à travers l'abîme: tu peux croire à la vérité de mes paroles. + +Les morts qui l'entendirent au fond de la vallée suspendirent leur +marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs +tourments. + +--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis à ton frère Dolcin +[3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientôt me suivre +ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré +sa retraite escarpée. + +Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied déjà suspendu, +il poursuivit sa marche douloureuse [4]. + +Mais un autre, au milieu de cette foule, s'était aussi arrêté de +surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés; et +tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit: + +--Ô toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en +Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre +de Médicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de +Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano, +à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n'est pas un +vain songe, ils seront jetés tous deux hors d'une barque, et noyés près +de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et +dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d'un tel +acte de perfidie; non pas même par les pirates, ou la race d'Argos; car +le traître [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les +terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes +côtés), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que, +pour conjurer la tempête, ils n'auront plus besoin de voeux ni de +prières. + +--Si tu veux, lui répondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au +souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté +d'avoir vu les terres de Rimini? + +Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'était +approchée, et lui tenant la bouche ouverte: + +--Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint +trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit +cette parole: _Quand tout est prêt, tout retard est funeste_. + +Oh! qu'il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les +racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout à coup un autre qui +avait les deux mains coupées, levant dans l'air obscur ses moignons +dont le sang ruisselait sur son visage, me cria: + +--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas! _ce qui est +fait est fait_; d'où sont venus tous les maux de Florence. + +--Et la perte de ta race, lui criai-je. + +Ce qui fit qu'ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des +cris, et comme aliéné. + +Cependant j'étais encore à regarder la foule qui s'écoulait, et je vis +ce que je tremblerais d'affirmer sans témoin, si je n'avais pour moi la +conscience, incorruptible et franche interprète d'un coeur sans +reproche. + +Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et +suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa +tête par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tête nous +fixait et répétait l'antique _hélas_! le coupable se précédant et +s'éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un: effroyable +mystère d'une justice qui prend de telles formes! + +Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras +vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu'elle +prononçait. + +--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes +souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me +nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre +conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui +soulevai le fils contre le père: aussi, pour avoir divisé ce qu'unit la +nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de +mon crime. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-HUITIÈME CHANT + + +[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la +Pouille. Celui de Turnus et d'Énée; la bataille de Cannes; celle que +Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en +1070 sur les habitants même de la Pouille; celle où Mainfroi perdit la +vie contre Charles d'Anjou, frère de saint Louis; enfin la victoire +décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier +rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux +conseils d'Alard, vieil officier français, qui, au retour de la +Terre-Sainte, s'était attaché au service de Charles d'Anjou. + +[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités +si misérablement. + +[3] Mahomet s'intéresse au sort d'un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se +voyant persécuté par son évêque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin, +où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des +biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée, +entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et +condamné au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutôt que +d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui +était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort +éloquent pour son siècle; il avait été nourri et élevé par un prêtre +savoyard; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s'était +enfui à Turin. Il écrivit contre l'inégalité des conditions et contre +l'Église; il voulut ramener les hommes à l'état qu'on nomme _pure +nature_; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé +des rapports qu'eut ce novateur avec un écrivain de nos jours; la seule +différence se trouve dans la catastrophe. + +[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrête, parle et marche à la fois, il +est moitié sur terre et moitié en l'air. C'est une grande finesse de +l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler +l'imagination. Le secret consiste à suspendre l'action au moment où +elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres +saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui +vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l'action déjà +faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au +spectateur, dont l'imagination n'espère plus rien. + +[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance +des différents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accès qu'il +avait auprès d'eux que pour les brouiller ensemble. + +[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers +citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de +venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante. +Ils s'embarquèrent sans défiance; mais leurs guides, suivant l'ordre +secret qu'ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de +Cattolica. + +[7] Malatestino était borgne et bossu. + +[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son +attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c'est dans +Lucain qu'on trouve les paroles que lui prête Dante: + + _Tolle moras; semper nocuit differre paratis_ + +[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le même dont +a été parlé au chant VI. + +Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de +la maison des Amidei, leur fit l'affront d'épouser une Donati. Aussitôt +les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la +vengeance; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu'il fallait agir et +non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs +coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de +famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée. + +La maison des Uberti, comme nous l'avons déjà vu, fut rasée et leur +race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les +maux qu'il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient +d'apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des +Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les +rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient +chaque jour dans leur église les imprécations qu'un prêtre lançait, par +ordre de la République, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du +chant X.) + +[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le plaça auprès +du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en +folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune +prince, lui inspira l'indépendance et le fit révolter contre son père. +On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On +rapporte qu'ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence, +il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel +mélange d'héroïsme et de superstition: «Je donne mon âme au diable, si +le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi.» + +Le poëte continue de proportionner et d'approprier la peine au délit. +Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer +du terrible à l'atroce et au dégoûtant. Son coeur palpitant à découvert, +n'est déjà que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che +merda fà di quel che si trangugia_? Il faut laisser digérer cette +phrase aux amateurs du mot à mot. + +Je ne relèverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poëte +aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les défauts; mais avec +Dante, il faut remarquer les beautés. + + + + + CHANT XXIX + + ARGUMENT + + Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les + faussaires. + + +La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plongé dans une +si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient +pas d'en verser. + +--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasié du spectacle +de ces ombres mutilées? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et, +si tu crois nombrer leur multitude, songe à l'immense contour de la +vallée [1]: déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous +fut mesuré s'écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que +tu ne penses. + +--Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous +m'en laisseriez répandre encore. + +Cependant, il s'était avancé; et moi, poursuivant l'entretien: + +--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte où j'attachais mes regards, +reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule +malheureuse. + +--N'arrête pas, me dit le poëte, n'arrête pas plus longtemps tes +regrets sur lui; car je l'ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la +main, et ses compagnons l'ont nommé Géri du Bello [3]; mais il s'est +dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d'Angleterre. + +--Ô bon génie, m'écriai-je, c'est la mort funeste dont il a péri, et +dont les siens n'ont pas vengé l'outrage, qui m'a valu cet affront! +mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie. + +C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous +parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites: mais +nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres, +il s'éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et +lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes +sens; si bien que je m'arrêtai par trop d'émotion, levant les mains et +fermant mes oreilles. + +Tel que serait, au déclin d'un été malfaisant, le spectacle des +hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain, +versant à la fois leurs malades dans une même fosse; telle s'offrit la +dixième vallée, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et +de mort. + +Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et +c'est alors que je reconnus la place où l'inexorable justice appelle et +retient à jamais les faussaires. + +Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l'île d'Égine vit tomber +depuis l'homme jusqu'à l'insecte, et que d'une fourmilière il sortit, +suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans +doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des +mourants, qu'il ne l'était ici de contempler les ombres malades +languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes: +celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les +flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant. + +Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges +obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne +pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adossés l'un à l'autre, +tous deux encroûtés d'une lèpre immonde. Jamais l'écuyer que l'oeil du +maître ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son +étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans +cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et +de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dévorait; et +comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur +peau tombait en écailles sous l'effort de leurs infatigables +doigts. + +Mon guide s'adressant au premier: + +--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de +déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s'il est ici quelque âme +d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas +tomber de lassitude! + +--Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois +sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger +ainsi? + +--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour +montrer les Enfers à cet homme vivant. + +À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l'entendirent, troublés de +surprise, s'écartèrent l'un de l'autre et se tournèrent vers moi pour +me considérer. + +--C'est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage. + +Et moi, prenant la parole: + +--S'il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n'ait point échappé +au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et +que la honte du supplice n'enchaîne pas vos langues. + +--Je fus d'Arezzo, répondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui +causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais +m'élever et voler dans les airs: ce jeune insensé désira mon secret; et +parce que je ne pus le changer en Dédale, il m'accusa devant celui qui +se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le +sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie +que l'infaillible juge m'a jeté dans la dixième vallée. + +--Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que la +Siennoise? Certes, pas même la Française [6]. + +À quoi le second lépreux ajouta: + +--Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7]; et Nicolo, +inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices +de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et +d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour +que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles, +regarde-moi et tâche de m'envisager; tu me reconnaîtras pour l'ombre de +Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute +que de mon naturel: j'étais assez bon singe [10]. + + + + + NOTES + + SUR LE VINGT-NEUVIÈME CHANT + + +[1] Le texte dit que cette neuvième vallée a vingt-deux milles de +circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles; +on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de +la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant +trois mille lieues de diamètre, il s'en faut que Dante ait donné à son +Enfer l'étendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie +mesure de la terre n'était pas connue. Les commentateurs se sont amusés +à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle. + +[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers +vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune +étant en son plein à l'orient. Au chant XX, il s'était déjà passé une +nuit entière, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous +leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces +deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du +samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour: ils +n'ont par conséquent plus qu'environ treize à quatorze heures à passer +encore dans l'Enfer; c'est-à-dire, depuis midi jusqu'au delà de minuit, +puisqu'on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au +dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi +longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu'on y peut évaluer leur séjour à +trente-six heures tout au plus. + +[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le +tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses +neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de +cette vengeance; ce qui est tout à fait dans les moeurs italiennes, et, +j'ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de +guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain +déguisé n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors +qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'à ce +que l'ordre naisse enfin de l'excès du désordre. + +[4] On peut lire, au livre VII des _Métamorphoses_, la description de +cette peste, qui dépeupla l'île d'Égine: Jupiter changea en hommes +toutes les fourmis de l'île, pour la repeupler. + +[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de +voler à Albert, bâtard de l'évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en +effet, beaucoup d'argent à Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'évêque, +instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui +qui venait de prouver qu'il ne l'était pas, puisqu'il n'avait pu +s'envoler. Cet évêque se croyait père d'Albert, pour avoir aimé sa mère; +mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la +paternité du prélat fort incertaine. + +[6] Le poëte frappe d'un seul coup sur les Français et les Siennois. En +effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou +nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le +caractère d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans +injustice refuser la frivolité aux Français. + +[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort +riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse +commune, d'où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu'à ce +qu'il n'y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse +misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter +des chevaux ferrés d'argent, espèce de luxe fort à la mode en ce +temps-là. Le Stricca s'était rendu un des plus recommandables par ses +prodigalités. + +[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les +épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses +principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'où on peut +conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans épices, et que le +_boeuf à la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand +luxe. + +[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues. + +[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches +sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur. + +Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit +s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi +évident: car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité +des crimes, et c'est l'imagination qui apprécie la rigueur des +supplices; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des +premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poëte. Il +faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions +qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs, +se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne +chaque supplice. + +Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n'y aurait plus de poésie +si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'éternité étant également +attachée à tous les tourments, qu'importe à notre raison que ce soit +par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer +les réprouvés? Un homme n'est point coupable d'un crime à l'exclusion +de tous les autres; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup +d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles +de l'Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté? Enfin, +ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes +monotones: _Qui êtes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre +ici-bas_? etc. Sans compter qu'en plaçant à l'entrée de l'Enfer les +crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la +fin, le poëte s'est trouvé d'une grande ressource. + +Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme; parce qu'il ne peut +y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entourée de ses +épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés +vraiment poétiques! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez +grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à +lui seul un empire séparé des anciens et des modernes? + + + + + CHANT XXX + + ARGUMENT + + Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de + faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux + monnayeurs et les faux témoins. + + +Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang +thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant +accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'écria: «Tendons les +rêts, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-même allongeant ses +bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main +désespérée le froisse contre les rochers: soudain, la mère et son autre +fils s'élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé +les hautes destinées d'Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de +ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa +captivité, et le spectacle de sa fille égorgée: mais, trouvant un jour +son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l'infortunée aboya de +douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2]. + +Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts +de Thèbes, n'étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui +passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de +sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient. + +Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le +mordre aux noeuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux +de la vallée. + +L'homme d'Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit: + +--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme +furibonde [3]. + +--Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa +compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie! + +--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit +faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de +son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le +Florentin, pour l'appât d'une belle jument, contrefit le visage du +riche Donati, et dicta les volontés dernières d'un homme déjà +mort. + +Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en +tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je +voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j'en vis un qui, +malgré ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas +encore, s'était arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il +était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête! +Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa +bouche entr'ouverte et ses lèvres renversées. + +--Ô vous, s'écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre, +parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez +la profonde misère de maître Adam [5]! Je vivais autrefois dans les +douceurs de l'abondance; et maintenant, hélas! c'est une goutte d'eau +qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines +du Casentin, pour se mêler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la +fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à +mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours +là, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la sévère +justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où +j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romène où je falsifiais les +florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah! si du moins je +voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frère, je +n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est +vrai qu'un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits +errants ne m'ont point abusé: mais que m'importe si je suis immobile! +que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siècle! +j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de +l'immense vallée; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant +des florins à trois carats d'alliage. + +--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui +gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver. + +--Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans +le gouffre; ils n'en ont pas changé et n'en changeront pas. L'une est +la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traître Sinon [7]: c'est +une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée. + +Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurément, frappa +le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous +le coup. + +Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant: + +--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore +quelque légèreté. + +--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour +aller au bûcher. + +--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il +fallait dire lorsqu'on t'interrogeait à Troie. + +Et le Grec: + +--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun +est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent. + +--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis, +si tu peux, d'un crime si connu. + +--Rougis plutôt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sèche la langue, +et les eaux de ton ventre, qui s'élève en montagne et te borne la vue. + +--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en +porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi. + +Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l'un et l'autre, quand mon +guide, rougissant de colère, me dit: + +--Vois à quel point tu viens de m'irriter! + +Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me +tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en +supporter le souvenir. J'étais devant lui, tel qu'un homme qui, se +voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu'en effet +ce ne fût qu'un songe: j'étais, dis-je, sans proférer une parole, et je +désirais d'obtenir un pardon qu'à mon insu j'obtenais par mon silence. + +--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens +de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à +de pareils débats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les +honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d'elle-même [8]. + + + + + NOTES + + SUR LE TRENTIÈME CHANT + + +[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Métamorphoses_ d'Ovide. + +[2] On peut consulter, au sujet d'Hécube, le livre XIII des +_Métamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragédie d'Euripide, qui porte ce +nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d'Hécube. Pour +le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l'avaient +confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin. +Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et +jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hécube, +menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage +le cadavre de son fils. La fable dit qu'à cette vue elle fut changée en +chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de +lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet +que l'excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la +lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous +pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur +coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment +où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les +sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube. + +[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de +contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice +au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon, +son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le +lit du défunt, et à dicter un testament où il l'instituerait, lui Simon, +légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une +jument de prix. + +C'est le stratagème du _Légataire universel_. + +[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des +_Métam_. d'Ovide.) + +[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de +Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi +pour le sien. Sa manoeuvre étant découverte, il fut condamné à être +brûlé. Ces florins portaient d'un côté l'image de saint Jean-Baptiste, +patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis. + +[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maître +Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette +fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée. + +[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler. + +[8] Il y a beaucoup à parier qu'il s'était passé quelque chose de +pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas +vu le grave Caton traiter César d'ivrogne en plein sénat et lui jeter +au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon +se ménagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres +civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent +aussi des traits plus grossiers. + + + + + CHANT XXXI + + ARGUMENT + + Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons où sont punis + tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le neuvième cercle. + + +La même bouche qui d'un mot avait causé mon abattement et ma honte +daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est +ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et +guérissait tour à tour [1]. + +Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous +traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui +l'environne. + +Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et +mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la +lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant, +dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en +plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées. +Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où +Charlemagne perdit ses Paladins [2]. + +En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets +de plusieurs grandes tours. + +--Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée? + +--Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et +dans l'éloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a +trompé tes sens. + +Me prenant ensuite par la main avec tendresse: + +--Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne +sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de +l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut. + +Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images +plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des +tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait. + +Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours +[3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes +géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de +Jupiter: et déjà mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs +vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs +côtés. + +Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n'engendre plus ces +excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne +l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les +éléphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui +n'ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois. + +Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le +dôme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette +proportion: si bien qu'à moitié plongé dans l'abîme, dont le bord +formait sa ceinture, trois hommes montés l'un sur l'autre et les bras +étendus, n'auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4]. + +En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d'où s'échappèrent des +mots entrecoupés; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune +langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5]. + +--Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te +convienne: le voilà qui pend sur ta large poitrine. + +Et se tournant vers moi. + +--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de +Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le; +car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour +nous. + +Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d'une +flèche quand nous trouvâmes l'autre géant, plus féroce et plus énorme +encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garrottait +de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre +en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse! + +--Voilà, dit mon guide, l'audacieux qui s'éprouva contre l'Être +suprême: Éphialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand +les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains +qui menacèrent le Ciel [6]. + +--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense +Briarée? + +--Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée: libre comme nous, il +pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abîme. Mais celui que +tu veux connaître est bien loin d'ici: semblable à Éphialte, et +garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche. + +Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu'un tremblement +de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs +profondeurs: j'eusse expiré d'effroi à ses pieds si la vue de ses fers +ne m'eût rassuré; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis, +et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement +le contour du gouffre. + +--Ô vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallée célèbre +par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu, +dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants +de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables, +et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C'est +vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous +à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le +désir tourmente encore les ombres; il réveillera votre renommée dans ce +monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n'en prévient pas +le terme [8]. + +Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette +main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte. + +--Approche, me dit le sage en me tendant les bras. + +Et, dès qu'il m'eut saisi, Antée nous enleva d'un seul groupe et comme +un seul fardeau. + +En le voyant s'étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma +frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute +quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du +gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau. + + + + + NOTES + + SUR LE TRENTE ET UNIÈME CHANT + + +[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de +la lance d'Achille: blessé d'abord par ce héros, il fallut qu'il se fît +donner un second coup dans le même endroit pour être guéri. _Opusque +meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.) + +[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le +nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manière si terrible, +qu'on l'entendit à huit lieues de distance. + +[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de +grandes tours. + +[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence: on peut juger +par là des proportions que le poëte va donner au géant qu'il découvre. +Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce +géant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux +boucles de ses cheveux. + +[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers +inintelligible, composé de mots qui ont la tournure hébraïque, et ne +sont réellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un +air puéril à ce morceau, par une trop grande exactitude à vouloir tout +peindre. Il se peut que le géant ait dit des mots baroques, mais le +poëte ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que +l'extrême fidélité serait une infidélité extrême: _Summum jus, summa +injuria_. + +[6] Éphialte, Briarée et tous les autres sont trop connus pour avoir +besoin de notes. + +[7] On est toujours étonné du peu de convenance qui règne dans la +plupart des détails de ce poëme. N'est-il pas singulier, en effet, que +le sage Virgile aille flatter Antée, au point de lui dire, qu'il n'a +manqué que lui pour que les géants l'aient emporté sur les dieux? On +voit que pour mieux rendre une situation particulière, il contrarie +l'ordonnance du tableau général. D'ailleurs on a quelque peine à +souffrir ce perpétuel mélange des héros de la Fable et de la Bible, et +que les géants soient punis dans un Enfer chrétien, pour s'être +révoltés contre les dieux des Païens. _Non vultus, non color unus_. + +[8] D'un bout de ce poëme à l'autre, on voit les morts sensibles aux +propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blâme et le désir +de la bonne renommée se joignent encore à leurs autres tourments, et +Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres à répondre à +toutes ses demandes. Ce n'est pas là le moindre artifice de ce +poëme. + +[9] La Garisende est une tour à Bologne, qui surplombe beaucoup et +effraye ceux qui la voient pour la première fois, surtout quand un +nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'écarte de la +perpendiculaire. + +Le poëte trouve à l'entrée de ce neuvième cercle un mélange de jour et +de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne conçoit pas +d'où peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.) + + + + + CHANT XXXII + + ARGUMENT + + Premier giron dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres + envers les parents. Passage au second giron dit d'Anténor, où se + trouvent les traîtres à la patrie. + + +Si je pouvais, par des sons plus âpres et plus durs, former +l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier +support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix: +mais, puisqu'elle m'est refusée, je ne commencerai pas sans frémir; car +ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au +berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc +ces vierges sacrées, qui donnèrent aux accords d'Amphion la force +d'élever les murs de Thèbes, attacher à mes vers toute la terreur du +sujet! + +Ô race proscrite entre toutes les races, et dévolue au séjour dont il +m'est si dur de parler, mieux eût valu pour vous la condition de la +bête [2]! + +Déjà nous étions loin des pieds du géant, et j'avançais au fond du +cercle obscur, les yeux toujours attachés à la haute muraille du +puits. + +--Regarde, me dit-on alors, où tu poses le pied, et ne viens pas ici +fouler les têtes de tes malheureux frères. + +Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s'étendait +devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs, +sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne +chargèrent leur lit de voiles si épais: aussi les monts Tabernick et +Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac: elle n'eût +point croulé sous leur masse [3]. + +Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu'au cou dans la glace, +comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d'été bordent les +marécages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend +claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la +face baissée; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux +témoignaient assez quel était pour eux l'excès du froid et de la +douleur [4]. + +En ramenant mes regards de la surface du lac à mes pieds, j'aperçus +deux têtes de coupables, opposées front à front, et dont les cheveux +s'étaient entremêlés. + +--Qui êtes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face +à face? + +À ce cri, les deux têtes se renversèrent pour mieux m'envisager: mais +les larmes dont leurs paupières étaient gonflées, s'échappant tout à +coup avec abondance, coulèrent sur leurs joues, et, saisies par le +froid, s'y durcirent en chaînes de glaçons; fixant ainsi visage sur +visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Désespérés du +surcroît de douleur, les réprouvés se heurtèrent comme deux béliers en +furie [5]. + +Alors un autre à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui +baissait la tête, me cria: + +--Pourquoi t'obstiner à nous tant regarder? Si tu désires connaître ces +deux-ci, apprends qu'Albert fut leur père, et que la vallée qu'arrose +le Bizencio était leur héritage; tous deux d'un même lit, et tous deux +si dignes de la fosse glacée, que tu fatiguerais de tes recherches le +cercle de Caïn sans trouver leurs pareils. Non pas même l'ombre +dénaturée qu'Artus perça de sa main paternelle [6]; pas même Focacia +[7]; pas même encore celui dont la tête me borne la vue, ce Mascaron, +que tout Toscan doit connaître [8]. Et pour trancher tout discours avec +toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que +j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10]. + +En marchant ensuite vers le point où tendent tous les corps [11], je +voyais d'autres têtes rangées en grand nombre sur la glace, toutes +grinçant des dents et la lèvre retirée; et je passais moi-même +tremblant et transi sous ces voûtes d'éternelle froidure. + +Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtât +le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement. + +--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas réveiller les vengeances +de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu? + +--Maître, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute où +je suis. + +Et mon guide s'étant arrêté: + +--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je à l'ombre qui +blasphémait encore. + +--Dis plutôt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor, +frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore +vivant [13]. + +--Je le suis, m'écriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec +moi, si tu désires quelque renommée. + +--C'est plutôt de l'oubli que je désire: va, suis ta route, et ne +m'importune plus; tu viens ici flatter mal à propos. + +Aussitôt, la saisissant par sa chevelure: + +--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en +punira. + +--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois +sur ma tête échevelée. + +Et j'avais déjà dans la main des tresses de cheveux entortillées, que +je secouais avec force: mais le coupable résistait et baissait la tête +en criant, lorsqu'à ses côtés un autre prit la parole: + +--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu +n'y joins tes cris? Quel démon te possède encore? + +--Ah! maudit traître! m'écriai-je, te voilà nommé; tu peux désormais te +taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi. + +--Va donc, reprit-il, en parler à ton gré; mais une fois sorti d'ici, +n'oublie pas cette langue si prompte à me nommer: j'ai vu, pourras-tu +dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'étang glacé, l'argent de la +France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria, +dont Florence a vu tomber la tête [15]; et Soldanier et Ganellon, qui +gisent près de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu +de la nuit les portes de sa ville [17]. + +J'avais déjà quitté cette ombre, lorsque je vis plus loin deux +malheureux fixés dans une même fosse; tellement que la tête du premier +surmontait et couvrait la tête du second: mais celui qui dominait +s'était acharné sur l'autre, et lui dévorait le crâne et le visage, +comme un homme affamé dévore son pain; ou comme on vit jadis les tempes +et les joues de Ménalippe sous la dent du forcené Tydée [18]. + +--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant +de haine et de férocité; car si tu peux les justifier, je veux un jour, +sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au +jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace +d'horreur! + + + + + NOTES + + SUR LE TRENTE-DEUXIÈME CHANT + + +[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète +occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au +centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout. + +Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa, +maman_, pour décrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie +simplement que ce n'est pas à un enfant, mais à un écrivain +véritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord +qu'il se plaint de l'état d'enfance où était de son temps la langue +italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque époque qu'un homme écrive, +il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement +dit à nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs, +quand Dante parut, l'italien s'était déjà mis à la distance où il +devait être à jamais du latin; et trente ans après lui, Pétrarque et +Bocace l'y fixèrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le +toscan n'avait point suivi les révolutions qu'a éprouvées la langue +française; c'était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme +nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des +peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'épurer et s'anoblir, +que d'être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt +obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit au _Discours +préliminaire_ qu'il employa une langue qui avait bégayé jusqu'alors, on +a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au +treizième siècle, et que par conséquent Dante n'avait point de modèle +quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'élevant à des +sujets épiques. + +[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jésus-Christ sur Judas, +et prépare l'esprit au mélange d'horreur et de pitié que va bientôt +causer le spectacle des traîtres et de leur supplice. + +[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en +Esclavonie et l'autre en Toscane. + +[4] Dante, après avoir peint l'effet du froid sur ces têtes par le +grelottement des dents et la fumée de l'haleine, dit qu'elles se +tenaient la face baissée sur le lac; c'était pour laisser écouler les +larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude. +Toutes les fois qu'elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de +leurs paupières et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs +douleurs. + +[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d'Albert, seigneur de la +vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de +Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs +vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais +la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt; ils en vinrent aux +armes et s'entretuèrent. Leur supplice est d'être à jamais collés l'un +contre l'autre dans le cercle de Caïn et d'y nourrir leur inimitié +fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme. + +[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit, +fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il +s'était mis en embuscade pour tuer son père; mais Artus le prévint et +le perça d'un coup de lance. + +[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause +que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se +divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des +_Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans +Florence. + +[8] Mascaron avait aussi tué son oncle. + +[9] L'ombre se nomme elle-même. C'était un homme de la famille des +Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti. + +[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance +des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence. + +[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d'_Anténor_, +prince troyen, qui fut soupçonné d'avoir livré la ville de Troie aux +Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène, +afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pâris +ait trouvé que c'était là le conseil d'un traître; mais Dante n'aurait +pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa +prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé +d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'était pas éloigné de +se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'à la +renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir +chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector, +afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques: tant Homère et Virgile +avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l'intérêt et du +merveilleux! Il y a seulement cette différence, que Dante était un +poëte républicain, et que, s'étant fait le héros de son poëme, il s'en +est appliqué tout le merveilleux et l'intérêt. + +[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la +famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où +4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l'Arbia (comme on a vu +aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l'argent des +Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'étendard, et lui coupa la +main; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et +furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille +se venger de cette horrible trahison. + +[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un +traître, il semble qu'étant sous la main de la justice divine, il en +devienne comme sacré; et c'est ce respect pour les morts que Bocca +invoque ici. + +[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de +s'opposer au passage d'une armée française que Charles d'Anjou faisait +venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par +l'argent des Français et leur abandonna le passage. + +[15] L'abbé Beccaria, de Pavie, fut l'envoyé du pape à Florence et +s'ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux +Gibelins. On découvrit ses manoeuvres, et il eut la tête tranchée. + +[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour +s'attacher aux Guelfes. + +Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d'Espagne, +leur conseilla d'attaquer l'armée de ce prince, qui s'était engagée +dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l'arrière-garde de l'armée +française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres +paladins: c'est la grande journée de Roncevaux. + +[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro, +et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la +Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés. + +[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes, +par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportât +la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée +de cette action barbare, abandonna ce héros, qu'elle avait toujours +protégé, et le laissa périr. + +C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de +tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord à cet +épisode, je vais le faire précéder d'une note, afin qu'on puisse le +lire sans distraction. + +Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction +Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était +Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y +réussirent et gouvernèrent ensemble; mais bientôt l'archevêque, jaloux +de l'ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour +y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie, +en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous +couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien préparés, il +vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la +maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit +jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher +qu'on n'apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu'il craignît +quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour, +et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appelée +_la Tour de la faim_. + +Le poëte, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de +tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la +tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut fermé la porte et +refusé toute nourriture: détail qu'en effet le public ne peut +connaître. + +Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce +qu'il était vrai sans doute qu'il avait trahi les intérêts de sa patrie, +et que, malgré toute la pitié qu'inspirent ses malheurs, il faut que +justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la +tête de Roger est abandonnée à la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir à +jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi +trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à +finir leurs jours d'une manière si cruelle, les uns en présence des +autres. + + + + + CHANT XXXIII + + ARGUMENT + + Aventure d'Ugolin. Passage au troisième giron dit _de Ptolomée_, où + sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs. + + +Le fantôme suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche à la +chevelure du crâne qu'il rongeait, prit ainsi la parole: + +--Tu veux donc que je renouvelle l'immodérée douleur dont le souvenir +seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai +que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tête du traître +que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu +es, ni comment te voilà: mais tu parais Florentin, si ta voix ne +m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci +l'archevêque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tête m'est livrée; car +tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant déjà trahi dans +son coeur, me fit ensuite prendre et mettre à mort. Mais ce que tu ne +peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi +donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais déjà +compté plus d'un jour, à travers les soupiraux de la tour qui a mérité +par moi et qui doit encore mériter par d'autres d'être appelée la _Tour +de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal présage de mes malheurs. Je +songeai que celui-ci, tel qu'un maître fort et puissant, chassait un +loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'élève entre Lucques et +Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec +une meute de chiennes maigres et légères, couraient en avant: au bout +d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient épuisés, +et je voyais les chiennes affamées se jeter sur eux et leur ouvrir les +flancs. Je m'éveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils +dormaient encore, mais en dormant ils gémissaient et demandaient du +pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne frémit d'avance de tout +ce qu'on prépare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne +pleures pour moi? Déjà, mes fils étaient debout, car l'heure du manger +approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, à cause du songe; +lorsque j'ouïs tout à coup l'horrible tour se murer par en bas. +Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer; +l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et +mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon père! Qu'as-tu donc?» +Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et +la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, dès +qu'une faible lueur eut pénétré dans le cachot, je me mis à considérer +leurs visages l'un après l'autre; et c'est alors que je vis où j'en +étais moi-même. Transporté, forcené de douleur, je me mordis les bras; +et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourèrent en criant: +«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi: reprends de +nous ces corps, ces chairs que tu nous as données.» Je m'apaisai donc +pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous +restâmes tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes +entrailles!.... Comme le quatrième jour commençait, le plus jeune de +mes fils tomba vers mes pieds étendu, en disant: «Mon père, +secours-moi.» C'est à mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me +vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un à un, entre la cinquième et +la sixième journée: si bien que, n'y voyant déjà plus, je me jetai +moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés; les appelant deux +jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu'à ce que la faim +éteignît en moi ce qu'avait laissé la douleur. + +Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracité +le malheureux crâne qui se rompait sous l'effort de ses dents. + +Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents à +te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée, s'arrachant de +leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que, +regorgeant jusqu'à toi, il noie tes enfants dans tes places publiques! +Car fût-il vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, tu ne +devais pas du moins attacher à la même croix le père et les enfants: +c'est leur enfance, nouvelle Thèbes, qui fait leur innocence [3]! + +Cependant nous étions déjà passés vers des lieux où les ombres sont +encore plus étroitement enchaînées dans les glaçons: elles s'y trouvent, +non la face baissée, mais le visage renversé; si bien que leurs pleurs +sans cesse amoncelés dans les cavités de l'oeil, s'y durcissent en +voûtes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes, +la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec +plus d'amertume au fond du coeur [4]. + +J'avançais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus +sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage. + +--Quel est, dis-je à mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement +n'est-il pas éteint dans cette morte atmosphère? + +--Bientôt, reprit-il, tu connaîtras par tes yeux la nature et les +causes de ce que tu cherches. + +Il achevait à peine, qu'une des têtes fixées sur la dure surface nous +cria: + +--Ombres impies, et si impies, que la dernière place des Enfers vous +est donnée, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur +trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne +se gèlent encore. + +--Si tu désires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et +puissé-je aller m'asseoir à côté de toi, si je te la refuse! + +L'ombre reprit: + +--Je suis frère Albéric, et c'est moi qui donnai les fruits de +trahison: ils me sont bien payés avec usure [5]. + +--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois déjà mort? + +--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laissé là-haut: +car tel est le privilége de cette Ptolomée, qu'un homme puisse y tomber +de son vivant; et pour que tu délivres plus tôt mes yeux de leurs +glaçons, je t'apprendrai que, lorsqu'une âme porte aussi loin que moi +la perfidie, elle descend aussitôt dans ces froides citernes; et +cependant un démon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de +la vie. Il y a telle ombre qui transit derrière moi, et qui semble +peut-être respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que +nous avons depuis longues années; tu peux en parler, toi qui viens de +quitter le monde [6]. + +--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il +mange, boit et converse avec les hommes. + +--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un démon l'a remplacé, +lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant +que Michel Zanche tombât dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en +conjure, étends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas. + +Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanité que je lui fus +Impitoyable [7]. + +Ah! Génois, Génois, race étrangère à toutes les vertus, et noire de +tous les crimes, pourquoi n'êtes-vous pas exterminés du milieu des +peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai +trouvé l'un de vos citoyens [8]: partagé pour ses crimes entre la terre +et les Enfers, son âme trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps +marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos +temples. + + + + + NOTES + + SUR LE TRENTE-TROISIÈME CHANT + + +[1] C'étaient trois familles nobles de Pise, opposées à la faction et +aux intérêts d'Ugolin: elles s'étaient unies à l'archevêque, et avaient +servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant +précédent.) + +[2] Le poëte suppose que les enfants ont aussi de leur côté un songe de +mauvais augure, et qu'ils s'éveillent tous dans l'attente du malheur +qui doit leur arriver. + +[3] Dans cette belle imprécation, Dante compare la ville de Pise à +celle de Thèbes, à cause du crime de l'archevêque: car on sait que +Thèbes était devenue célèbre par les crimes de la famille d'OEdipe. +Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Caprée, deux petites îles de +la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse +la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la +mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise. +Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des +fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot réveille vivement le mot +qui le suit, les idées semblent aussi germer plus vivement l'une de +l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute vérité, +tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_ +et _enfance_. Racine a dit: _Pour réparer des ans l'irréparable +outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement. + +[4] Nous sommes au giron de Ptolomée, c'est-à-dire des traîtres envers +leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomée les représente tous, soit que le poëte +ait voulu désigner le roi d'Égypte qui fit mourir Pompée dont il avait +reçu tant de services, ou un autre Ptolomée qu'on trouve dans la Bible, +et qui assassina le grand-prêtre, son bienfaiteur. On sait comment +Tasse a imité la pensée qui termine cette description. «Armide voulait +crier: _Barbare, où me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le +passage à sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume +retentir sur son coeur.» + +[5] Albéric, de la famille Manfredi, à Faënza, fut de l'ordre des +Frères joyeux: il était brouillé avec ses confrères depuis longtemps, +lorsqu'un jour il feignit de se réconcilier avec eux, et les invita à +un grand dîner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et à ce +mot, qui était le signal convenu, les convives furent tous égorgés. Les +fruits de frère Albéric étaient passés en proverbe. + +[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Gênes, invita aussi à un +repas, et fit mourir par trahison son beau-père, Michel Zanche, dont il +est parlé au vingt-deuxième chant, note 6; il fut aidé dans son crime +par un de ses parents. Le poëte dit qu'ils descendirent tous deux en +Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient. + +[7] Quoique Dante se fût engagé par serment envers cet Albéric, il se +fait une vertu d'être parjure envers lui, tant sa trahison l'avait +révolté. + +[8] Cet esprit de la Romagne était toujours Albéric, et le Génois était +d'Oria. Ceci fait allusion à un proverbe italien, peu favorable aux +Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Albéric est +ici représenté comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la +dernière ombre qui parle dans les Enfers. + +Il me semble que, dans un siècle où la religion était si puissante sur +les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un +effet bien effrayant. Albéric et d'Oria, avec son parent, étaient trois +citoyens coupables de grands crimes à la vérité, mais illustres par +leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie. +Dante vient affirmer, à la face de l'Italie, que ces trois hommes ne +vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe animée par un +démon, et que leur âme est en Enfer depuis longues années. C'était +montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une +tradition du désespoir où il réduisit ces trois coupables. On ne peut +sans doute faire un plus bel usage de la poésie et de ses fictions, que +d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la +superstition au profit de la vertu. + +Je n'insiste pas sur les beautés de l'épisode d'Ugolin; j'observerai +seulement que l'extrême pathétique et la vigueur des situations ont +tellement soutenu le style du poëte, qu'on y peut compter cent vers de +suite sans aucune tache. C'est là qu'on reconnaît vraiment le père de +la poésie italienne. Si Dante n'a pas toujours été aussi pur, c'est à +la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Pétrarque, né avec +plus de goût et un génie moins impétueux, s'exerça sur des objets +aimables. La _Jérusalem_ est, comme on sait, le sujet le plus heureux +que la poésie ait encore embelli. D'ailleurs, au siècle de Tasse, les +limites de la prose et des vers étaient mieux marquées; la langue +poétique avait repoussé les locutions populaires; elle n'admettait plus +que les mots sonores; elle avait écarté ceux qui embarrassent par un +faux air de synonymie; elle savait jusqu'à quel point elle pouvait se +passer des articles; enfin, comme le langage est le vêtement de la +pensée, on avait déjà pris les mesures les plus justes et les formes +les plus élégantes. Mais Dante n'a point connu ce mérite continu du +style; il tombe quand le choix des idées ou la force des situations ne +le soutiennent pas. + + + + + CHANT XXXIV + + ARGUMENT + + Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, traître envers + Dieu, est entouré de traîtres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de + l'Enfer. + + + +VOICI LES ÉTENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1]. + +--Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer. + +Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice; comme +lorsqu'un épais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les +campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des +vents. + +J'avançais; et pour me dérober à la rigueur de l'air qui frappait mon +visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces +lieux. + +Déjà, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions +au dernier giron de l'Enfer; à ce giron où les ombres sont ensevelies +dans la profonde glace, d'où elles apparaissent comme des fétus dans le +verre et sous toutes les attitudes; renversées, debout, étendues ou +courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds [2]. + +Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût au sage de me montrer la +créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s'écartant de +moi: + +--Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t'armer de +toute ta constance. + +Je m'arrêtai alors, chancelant et transi, dans un état que la parole ne +saurait exprimer: ce n'était point la vie, ce n'était point la mort; +eh! qu'étais-je donc hors de l'une et de l'autre!... + +Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs +s'élever de la moitié de sa poitrine en haut; et ma taille égalerait +plutôt la stature des géants, qu'ils ne pourraient approcher de la +longueur de ses bras. + +Quel était donc le tout d'une telle moitié [3]? + +S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est à présent l'effroi +des Enfers, c'est bien lui qui doit être le centre des crimes et des +tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son créateur! + +Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son énorme tête composée +de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres +s'élevant sur chaque épaule, et tous trois se réunissant pour former la +crête effroyable dont il était couronné! + +Le premier visage était rouge de feu, l'autre était livide, et les +peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du +troisième. + +À chaque face répondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au +plus grand des archanges, et telles que l'Océan ne vit jamais sur ses +flots de voile si démesurée. + +Il agitait deux à deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui +s'en échappaient allaient glacer les étangs du Cocyte [4]. + +De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mêlaient à l'écume +sanglante de ses lèvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le +monstre broyait sous ses dents; éternel bourreau d'une triple victime! + +Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses +ongles, l'infortuné qui sortait de la bouche du milieu, et dont il +retenait la tête et les épaules englouties. + +--Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide, +est le traître Judas: des deux autres que tu vois à ses côtés, et qui +pendent la tête en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre +est l'énorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche; +notre course est finie, et _tout est parcouru_. + +Alors, suivant son désir, j'enlaçai mes bras autour de son cou; et dès +que le monstre, en déployant ses ailes, eut découvert l'épaisse toison +dont ses flancs étaient hérissés, mon guide s'y attacha, et descendit +de flocons en flocons à travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu; +mais il touchait à peine à la ceinture de l'ange, que je le vis, +allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner péniblement sa +tête où étaient ses pieds, et monter comme s'il fût rentré dans +l'abîme. + +--Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles +marches qu'il faut sortir de l'Enfer. + +Et s'élevant aussitôt vers les rochers entr'ouverts sur nos têtes, il +sortit et me déposa sur leurs bords. + +Assis à ses côtés, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et +je ne vis plus que ses jambes renversées qui se dressaient devant moi. + +Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble où je fus alors, +lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi. + +Mais bientôt le sage me cria: + +--Relève-toi; la route est longue, le sentier difficile, et déjà le +soleil est aux portes du matin [6]. + +Ce n'étaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais +une suite de cavités et de précipices, route impraticable aux mortels, +et toujours haïe de la lumière. + +--Maître, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde, +daignez écarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensée. +Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi +renversé, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonté du +soir vers le matin? + +--Tu crois être encore, me répondit-il, à la même place où tu m'as vu +me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe à la terre; et +nous y étions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses côtes +velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-même et remonter, je +passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique où tendent +tous les corps. Tu foules maintenant les voûtes opposées au cercle de +Judas; te voilà dans l'hémisphère qui répond au nôtre; voici l'antipode +de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitée, +et dont le centre fut arrosé du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour +ce monde quand il s'éteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois +plus que les pieds renversés, est toujours debout dans les Enfers. +C'est sur cette moitié du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre +épouvantée se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux, +s'enfuit vers nos climats; mais forcée de donner retraite à ce grand +coupable, elle ouvrit un abîme dans son sein, et s'écarta pour s'élever +en montagne vers l'un et l'autre hémisphère [7]. + +Il est, par delà les Enfers, une étroite et obscure issue qui retentit +à jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est là que mon oreille fut +avertie de la distance où j'étais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe +lentement à travers les rochers qu'il creuse dans sa course éternelle. + +Nous gravîmes aussitôt le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon +guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans trêve et +sans relâche, nous parvînmes au dernier soupirail, d'où nous sortîmes +enfin pour jouir du spectacle des cieux. + + + + + NOTES + + SUR LE TRENTE-QUATRIÈME CHANT + + +[1] Dante a cru donner une véritable parure à ce dernier chant, en +débutant par le premier vers du _Vexilla regis_, hymne que l'Église +chante dans la semaine sainte. + +[2] Ce silence qui règne au milieu de tant de maux; ce calme déchirant +d'une douleur immodérée qui ne peut se manifester; ce repos de mort où +paraissent languir les premières victimes de l'Enfer: voilà le dernier +coup de pinceau par lequel le poëte a voulu terminer son grand tableau. +Trente chants ont été employés en dialogues, en plaintes et en +gémissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages; +elle s'est montrée sous toutes ses formes, et la variété de tant de +dessins a été comme soumise à un seul ton de couleur. Mais ici, par un +grand contraste, tout est muet. Les coupables, cachés dans l'épaisseur +de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est +à la racine de l'âme. Satan lui-même, centre des crimes et des +tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et +d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un +malheureux vaincu, tombé après six mille ans de tortures et de +captivité, dans l'abrutissement du désespoir. + +Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entourée de +plus de bizarreries, que le poëte n'en a semé déjà dans le reste de son +poëme. Il est triste de voir trois visages à Lucifer, de le voir mâcher +trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher à ses poils pour +sortir de l'Enfer, etc., etc. + +[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il +fallait plutôt lui laisser cette taille indéfinie que Milton lui donne; +ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homère. Ce +Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous +paraît être dans la haute et pleine majesté qui convient au maître du +monde; aussi, le poëte s'est bien gardé d'assigner une étendue à ses +sourcils. S'il avait eu cette puérile intention, et qu'il leur eût +donné, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient +venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru, +en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homère. + +C'est d'après ce principe de goût qu'on doit trouver ridicule le même +Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus +au bout d'une chaîne: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas +limitée, et que Jupiter, luttant contre eux tous à la fois, nous donne +une grande idée de la sienne, il me semble qu'une chaîne, objet trop +connu, ne doit pas être le moyen d'une puissance inconnue et sans +bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure. + +[4] Chétive invention, pour expliquer l'état de congélation où se +trouve cette dernière enceinte. Le poëte, en décrivant les ailes de +Lucifer, dit qu'elles étaient telles qu'il les fallait à un tel oiseau, +et qu'elles étaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A +propos du visage de nègre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les +premiers siècles de l'Église en peignait toujours le Diable sous la +figure d'un Éthiopien: la race noire était alors assez rare en Europe +pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait: +les nègres étaient donc les représentants du Diable. Mais depuis les +voyages d'Afrique, cette espèce s'est tellement répandue en Europe, que +l'imagination même des enfants n'en étant plus frappée, on ne sait plus +quelle couleur donner au Diable. + +[5] La philosophie s'indignera peut-être de voir ici Brutus et Cassius +si maltraités. Mais il faut croire que Dante a jugé ces stoïciens +farouches d'après Plutarque: le faux enthousiasme d'une liberté qui +n'existait plus les égara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le +choix d'un maître, et que _César était le médecin doux et bénin que les +dieux avaient donné à l'empire malade_: en le massacrant sans fruit +pour la république, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un +père, et l'autre d'un bienfaiteur. Le poëte donne à Cassius l'épithète +d'_énorme_, parce qu'il était en effet d'un forte complexion. + +[6] Le texte porte que le soleil remonte à _mezza terza_. Pour entendre +ceci, il faut bien connaître la division de la journée en Italie. Le +soleil fait _terza_ dans la première partie de la matinée, _sesta_ dans +la seconde, _nona_ dans la troisième, et il arrive à son méridien: il +en descend et fait _mezzo vespro_ dans la première portion de +l'après-midi, _vespro_ dans la suivante, etc. _Mezza terza_, qui est +l'heure dont il s'agit ici, sonne avant _terza_, c'est-à-dire avant le +lever du soleil: c'est l'instant où les boutiques s'ouvrent, et où les +travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l'été à +l'hiver, suivant la longueur et la brièveté des jours. C'est ainsi que, +quoique une heure d'hiver soit égale à une heure d'été, une matinée +d'été est plus longue qu'une matinée d'hiver. Je ne parlerai pas des +horloges d'Italie, ni de la manière dont on y compte les heures; mais +j'observerai que c'est l'Église qui a déterminé cette manière de +diviser le jour par tierce, sexte, none, etc. + +Virgile eût mieux fait sans doute de parler en poëte que de désigner le +point du jour par une expression populaire: _mezza terza_ lui devait +être aussi inconnu que _le coup de l'Angelus_. Mais Dante, qui +n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un +bout de l'Enfer à l'autre: il en fait quelquefois un petit théologien +fort déterminé, et plus souvent un bon homme à proverbes et à +sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixième chant, +comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomède. +(Voyez aussi la note 5 du premier chant.) + +[7] Dante a très-bien décrit les effets de la gravitation, qui attire +les corps sublunaires au centre du globe. Il est évident qu'en +descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tête la première +en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tête +où étaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre. +Le poëte a fort bien vu aussi que notre planète est tout environnée de +cieux, et que le soleil se lève sous nos pieds quand il se couche sur +nos têtes. Mais comme de son temps l'Amérique n'était pas découverte, +et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Océan pour borne +éternelle, à l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait +conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe, +l'Asie et l'Afrique, et que l'Océan occupait à lui seul tout le reste +du globe. C'est ce qu'on peut voir dans _le Songe de Scipion_ et dans +_la Cité de Dieu_. Dante, regardant ces erreurs comme des choses +démontrées, les met à profit dans ce dernier chant. Il raconte que +Lucifer tomba du ciel sur la terre du côté de nos Antipodes. La terre, +qui était alors mêlée de continents et de mers (quoiqu'elle ne fût pas +encore habitée), eut peur en voyant tomber l'archange et ses légions; +elle se retira tout entière du côté où nous sommes, et opposa de +l'autre l'Océan aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable +perça le profond Océan, et vint s'enfoncer la tête la première dans le +noyau du globe. Ainsi la terre, forcée de le recevoir, dilata ses +entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une +au milieu de ce même Océan, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre +au milieu de notre hémisphère: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur +lesquelles Jésus-Christ est mort; car telles étaient les opinions du +temps, qu'il fallait que le salut du monde se fût opéré précisément au +milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer était moitié +dans l'Enfer, et moitié dans l'épaisseur de la terre; que la montagne +où Jésus-Christ mourut répondait perpendiculairement à sa tête, et la +montagne du Purgatoire à la plante de ses pieds; enfin, que le centre +de son corps était le centre du monde. Et voilà comment Dante +expliquait des erreurs par des fables. + +[8] Le texte porte que cette issue était éloignée de Lucifer de toute +la grandeur de la _tombe_. Comme cette _tombe_ n'a pas encore été +nommée, on ne peut dire ce que c'est; à moins que le poëte ne désigne +le dernier cercle même de l'Enfer, où Satan est enseveli, et qu'on peut +considérer comme une tombe sphérique, ayant deux ouvertures: celle par +où les deux voyageurs sont arrivés (c'est le puits des Géants), et +l'autre l'issue même par où ils s'échappent. Le poëte semble favoriser +cette explication en disant plus haut _qu'il foule les voûtes opposées +au cercle de Judas_. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures +à la revue de l'Enfer, il n'en met guère plus de trois à quatre pour le +retour, puisque rien ne l'arrête plus en chemin. Un temps si court +prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues à faire en +droite ligne, du centre à la surface du globe. Mais qu'importent ces +détails et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute +d'imagination? Dante, pressé de sortir, échafaude comme il peut ses +machines, et le lecteur doit partager son impatience. + +Quoi qu'il en soit de ce poëme, si la traduction qu'on en donne est lue, +on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de +charlatanisme pour avoir trop vanté Dante, et l'autre d'impuissance +pour ne l'avoir jamais traduit. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + DU SECOND VOLUME + + +CHANT XVIII.--Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en +dix vallées ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y +sont punies.--Description de la première et de la seconde vallée, où se +trouvent les corrupteurs et les flatteurs. + +CHANT XIX.--Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit +qu'ils aient vendu ou acheté des bénéfices.--Imprécation du poëte +contre les grands biens et l'avarice de l'Église. + +CHANT XX.--Quatrième vallée, où sont punis ceux qui se mêlent de +prédire l'avenir.--Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, +sorciers et sorcières. + +CHANT XXI.--Cinquième vallée, où sont punis les prévaricateurs, juges +et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.--Entretien +avec les démons. + +CHANT XXII.--Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont +vendu les grâces et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la +sixième vallée. + +CHANT XXIII.--Descente à la sixième vallée, où sont punis les +hypocrites.--Passage à la septième vallée. + +CHANT XXIV.--Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs +et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies. + +CHANT XXV.--Suite de la dernière vallée, où sont punis les +concussionnaires. + +CHANT XXVI.--Huitième vallée, où sont punis les capitaines qui ont usé +de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers. + +CHANT XXVII.--Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon, +guerrier sans foi et conseiller sinistre. + +CHANT XXVIII.--Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous +ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes. + +CHANT XXIX.--Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans +et les faussaires. + +CHANT XXX.--Suite de la dixième vallée.--Le poëte poursuit trois sortes +de faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux +monnayeurs et les faux témoins. + +CHANT XXXI.--Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons, où +sont punis tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le +neuvième cercle. + +CHANT XXXII.--Premier giron, dit de Caïn, où sont punis les parricides +et traîtres envers leurs parents.--Passage au second giron, dit +d'Anténor, où se trouvent les traîtres envers la patrie. + +CHANT XXXIII.--Aventure d'Ugolin.--Passage au troisième giron, dit de +Ptolomée, où sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs. + +CHANT XXXIV.--Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, +traître envers Dieu, est entouré de traîtres envers leurs +bienfaiteurs.--Sortie de l'Enfer. + + + FIN + + Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron 5 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) *** + +***** This file should be named 22769-8.txt or 22769-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/6/22769/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22769-8.zip b/22769-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eff5f50 --- /dev/null +++ b/22769-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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