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+The Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'enfer (2 of 2)
+ La Divine Comédie - Traduit par Rivarol
+
+Author: Dante Alighieri
+
+Translator: Antoine Rivarol (de)
+
+Release Date: September 26, 2007 [EBook #22769]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+ COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
+
+ * * * * * *
+
+ DANTE ALIGHIERI
+
+ * * * * * *
+
+ L'ENFER
+
+ POÈME EN XXXIV CHANTS
+
+ TRADUIT PAR RIVAROL
+
+ * * * * * *
+
+ TOME SECOND
+
+ * * * * * *
+
+ PARIS
+
+ AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION
+
+ 1, Rue Baillif 1
+
+ * * * * * *
+
+ 1867
+
+
+
+
+ CHANT XVIII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées
+ ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.
+ Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent
+ les corrupteurs et les flatteurs.
+
+
+Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES: des roches
+noirâtres le revêtent de toutes parts, et s'élèvent à l'entour pour
+former sa vaste ceinture; des vallées inégales en partagent le fond, et
+décroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond
+creusé dans le centre.
+
+Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés
+nombreux qui la défendent; et, comme on y voit des ponts légèrement
+jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs
+suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre
+commun, se réunir dans le gouffre [1].
+
+Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient
+ce huitième cercle; je m'avançai en suivant mon guide vers les hauteurs,
+et c'est de là que mes regards descendirent au fond de la première
+vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.
+
+J'y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un
+ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres
+nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du
+jubilé, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule
+religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le
+temple, et l'autre revient et s'en éloigne sans cesse [2].
+
+J'aperçus en même temps, sur l'un et l'autre bords de la vallée, des
+démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se
+courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses.
+Cruellement déchirées, elles fuient d'une fuite éternelle, se dérobant
+et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras.
+
+Tandis que je regardais, mes yeux s'arrêtèrent sur un des réprouvés, et
+je dis aussitôt:
+
+--Celui-ci ne m'est point inconnu.
+
+Pour l'envisager plus attentivement, je m'éloignai de mon guide, et je
+suivis l'ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon
+coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:
+
+--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis
+Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompé mes yeux: dis-moi
+quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?
+
+--Ce n'est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l'aveu
+que tu demandes; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me
+rappelle un monde où je ne suis plus. C'est moi qui séduisis la belle
+Gisole, et qui l'ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu'en dise
+la renommée; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces
+lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de
+tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée;
+tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés
+de la soif de l'or.
+
+Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses
+reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:
+
+--Marche, infâme; il n'est point ici de femme à vendre.
+
+Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un
+rocher qui du pied des remparts s'élevait comme un vaste pont sur la
+première vallée: nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte
+escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables.
+
+--Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux
+qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.
+
+--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense
+des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me
+dit:
+
+--Considère la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme à
+cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal
+aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa
+toison fatale; c'est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette
+île impie qu'un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune
+Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7]; les serments
+et la grâce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna
+sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye
+ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de
+Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient
+avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant,
+ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers
+supplices.
+
+Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient
+reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée;
+et déjà, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les
+sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples
+suffoqués dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent
+lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui
+repousse la vue et l'odorat défaillant.
+
+Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes
+regards tombèrent au fond de l'impur fossé: je crus voir alors le
+cloaque du monde.
+
+La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se
+soulevait péniblement hors de l'épaisse surface.
+
+Une d'entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais; mais je
+ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante.
+
+Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d'une voix étouffée:
+
+--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là?
+
+--Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques
+[8]; mais ce n'est plus là cette tête parfumée que j'ai connue jadis.
+
+--Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m'a conduit ma langue
+adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].
+
+Mon guide se tourna vers moi, et me dit:
+
+--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s'agite et se
+déchire avec fureur: c'est l'infâme Thaïs, qui payait d'une parole les
+profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un
+spectacle trop immonde.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT
+
+[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit; mais il demande
+une grande attention pour être entendu.
+
+[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante
+suppose qu'il fit son poëme, quoiqu'il l'ait réellement fait quelques
+années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si
+grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange
+dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux
+bandes: l'une qui allait à Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.
+
+Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les
+femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont
+séduites pour en jouir eux-mêmes.
+
+[3] C'était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien
+payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole,
+laquelle s'attendait à être épousée.
+
+[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième
+chant, était appelé communément _le marquis_. C'était un homme cruel et
+sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico
+lui eût vendu sa soeur.
+
+[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un
+accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on
+dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion à cette locution
+bolonaise.
+
+[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les
+deux poëtes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le
+premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit.
+
+[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une
+antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason.
+
+[8] Il était d'une famille très-noble de Lucques, et s'accuse ici
+d'avoir été un vil et bas flatteur.
+
+[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idées, établit une
+analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en
+résulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce
+qu'il y a de plus dégoûtant dans l'humanité.
+
+[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de
+ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette
+courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.
+
+
+
+
+ CHANT XIX
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient
+ vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands
+ biens et l'avarice de l'Église.
+
+Ô Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilége race,
+dont les mains adultères osent marchander l'épouse de Christ! c'est
+pour vous que ma voix s'élève encore dans la troisième vallée [1].
+
+Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l'un à
+l'autre bord, et de son centre élevé mon oeil mesurait la vallée
+profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre
+aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!
+
+Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du
+baptême percés d'ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour
+[2], de même je voyais l'infernale enceinte parsemée de fosses
+circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse
+avait reçu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tête baissée,
+ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre: leurs jambes
+se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte
+souterraine. Des langues de feu s'attachent à leurs pieds renversés;
+elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase
+en léchant ses bords onctueux [3].
+
+Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient
+précipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brisé les
+noeuds.
+
+--Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées
+s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le récit de ses
+crimes et de ses maux?
+
+--Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai
+au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable.
+
+--Ô bon génie! lui répondis-je, vous connaissez les voeux secrets de
+mon coeur; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés.
+
+À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l'enceinte profonde, à
+travers les feux qui l'éclairent, et mon guide me déposa près de celui
+qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur
+immodérée.
+
+--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n'offres plus
+que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix.
+
+En parlant ainsi, j'étais comme le prêtre consolateur qui se penche
+vers la fosse d'où l'homicide assassin le rappelle encore pour
+temporiser avec la mort [4]; et tout à coup j'entendis la voix
+souterraine:
+
+--Te voilà déjà, Boniface? Es-tu là debout? Certes, un menteur
+horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitôt
+lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir à une
+divine épouse pour l'étouffer ensuite dans tes perfides embrassements
+[5]?
+
+Je restai, à ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche
+confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses.
+
+--Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n'es pas celui
+qu'il pense.
+
+Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses
+pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondément et
+s'écria:
+
+--Que désires-tu de moi? Est-ce pour connaître ma condition déplorable
+que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds
+ont chaussé la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna
+le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop
+fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait
+pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse
+dans l'abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et
+en puissance; ils ont tous passé par ce triste détroit; et moi-même,
+quand celui que tu m'as semblé d'être arrivera, je tomberai comme eux
+dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds
+brûleront moins longtemps que les miens; sa tête renversée flottera
+moins longtemps sous la voûte sépulcrale; car l'occident va bientôt
+vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour
+et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l'ouvrage et
+l'instrument d'un prince étranger, et c'est lui qui fermera la fosse
+sur Boniface et sur moi.
+
+Il achevait à peine; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer
+peut-être, je m'écriai:
+
+--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les
+deux clefs à Barjône? Certes, il ne lui fit que ce court précepte:
+_Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus à prix d'or que dans
+l'assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place
+qu'avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant! Garde
+bien tes coupables trésors, qui t'ont donné l'audace de tirer le glaive
+contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres
+pontificales n'enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus
+âprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde;
+elle est amère aux bons et douce aux méchants. C'est de vous qu'il
+était prédit à l'évangéliste, quand il voyait celle qui était assise
+sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept
+têtes, et dix rayons qui s'éclipsèrent avec les vertus de son époux
+[11]. C'est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d'or et d'argent;
+et si l'idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah!
+Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot
+immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12]!
+
+Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou désespoir,
+les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans
+relâche.
+
+Cependant mon guide avait écouté d'une oreille satisfaite ces dures
+vérités; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il
+suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau
+pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n'eût pas gravi
+sans effroi, nous embrassâmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la
+quatrième vallée.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT
+
+
+[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles,
+bien qu'il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis
+simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles.
+
+[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit
+l'auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres
+plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre
+percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort
+mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu'il fut un jour
+obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s'y
+noyait; sur quoi ses ennemis l'accusèrent d'irréligion. On n'a point
+traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient
+désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description.
+J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise
+avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je
+crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un
+poëte des comparaisons tirées d'objets qui n'existent plus, parce
+qu'alors on est obligé d'en chercher d'autres pour expliquer les
+siennes.
+
+[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour
+désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre),
+rappelle ce vers de Perse:
+
+ _Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes_!
+
+Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort
+extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que les
+papes aient accepté la dédicace d'un poëme où ils sont si maltraités.
+Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui
+et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand
+effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au
+poëte: _Te voilà debout_; expression remarquable, parce que, pour un
+pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême
+bonheur était d'être debout.
+
+[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en
+bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l'attitude que Dante
+lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient.
+
+[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort
+ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son
+poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu'il ne
+mourut qu'en 1303. Mais le poëte ne l'ayant réellement achevé que sous
+le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici
+ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés.
+
+[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des
+Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les
+trésors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaillé à
+l'élévation de la tiare et à l'avilissement des couronnes. En disant:
+_Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante
+que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un
+plus long règne.
+
+[7] C'est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu'il s'agit ici. Il
+était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c'est de concert
+avec ce prince qu'il détruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce
+pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont
+la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les
+historiens d'Italie.
+
+
+[8] Ce Jason était frère d'Onias. Il obtint le grand pontificat de
+Jérusalem à prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.
+
+[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le
+nombre de douze. Il n'est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre
+fut tiré au sort.
+
+[10] Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi
+lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au
+neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce
+prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de
+la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner
+cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la
+guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes.
+
+[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son éclat, quand son
+chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les
+sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le décalogue.
+
+[12] Le poëte suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se
+convertissant, donna à l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de
+Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette
+donation dans le royaume de la Lune.
+
+
+
+
+ CHANT XX
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir.
+ Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et
+ sorcières.
+
+
+Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des
+supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.
+
+Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les
+ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant
+les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule
+religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1].
+
+Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs
+traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les
+troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable,
+opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos,
+et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le
+paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut
+revenir sur son pivot nerveux.
+
+Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie
+juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de
+notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de
+ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs
+poitrines!
+
+Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les
+inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:
+
+--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans
+pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux
+qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que
+la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient
+[2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il
+tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui
+frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop
+avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera
+dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa
+tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux
+serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile.
+Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait
+creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre
+crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là
+qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des
+eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se
+montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses
+cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course
+vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je
+te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu
+Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie
+esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol,
+où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve
+un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves
+nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique
+viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de
+Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la
+borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus
+basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac
+épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à
+travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe,
+sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore,
+ le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis
+s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve
+la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au
+milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge
+farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se
+choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina
+sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent
+pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout
+côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la
+nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces
+lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux
+vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur
+les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les
+accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à
+ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.
+
+--Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres;
+et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé
+par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette
+foule une ombre digne de nos regards?
+
+Le sage prit ainsi la parole:
+
+--Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait
+jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des
+enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont
+eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du
+départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers:
+tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui
+te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il
+connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido
+Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses
+ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges
+qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie
+attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais
+hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et
+blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle
+offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus
+d'une fois dans les ténèbres de la forêt.
+
+Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGTIÈME CHANT
+
+
+[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.
+
+[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes: il était devin,
+et avait prédit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant
+les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la _Thébaïde: Illum ingens
+haurit specus_, etc.
+
+[3] Tirésias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour à tour des
+deux sexes. Voyez les _Métamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il était de
+Thèbes, et c'est de lui que naquit la fée Manto.
+
+[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale:
+Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus_, etc.
+
+[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.
+
+[6] On peut voir dans Virgile même ce qu'il dit de l'origine de Mantoue
+et de la fée Manto (_Énéide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous
+ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon
+que Manto s'enfuit de Thèbes, et vint en Italie.
+
+[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac,
+dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés.
+
+[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait
+de donner un nom à une ville.
+
+[9] Le comte Albert Casalodi s'était rendu maître de Mantoue; mais
+Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles,
+conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce
+conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé
+de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville,
+qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette
+longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait
+ici à son guide.
+
+[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi,
+Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante
+appelle l'_Énéide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours
+préliminaire.
+
+[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frédéric II. Il
+prédit que cet empereur mourrait à Florence; et il se trouva que cet
+empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée _petite Florence_.
+Il prédit de lui-même qu'il périrait d'un coup de pierre de telle
+grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une
+petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup
+était léger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se
+mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre
+réputation.
+
+[12] Astrologue né à Forli, s'était attaché au comte Guidon, qui ne
+marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne
+l'eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti,
+qui sont devenus très-rares.
+
+[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fût sans lettres,
+il se mit à prédire l'avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous
+les murs de cette ville.
+
+[14] Séville est à l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait
+donc de se coucher; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments
+de plus, puisque Virgile dit à Dante: «Hier au soir, la lune dans son
+plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux
+Enfers.» Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par
+Caïn et son fagot d'épines, suivant en cela le conte populaire sur les
+apparences que forment les taches de cet astre.
+
+On sera peut-être étonné que j'aie traduit: _Qui vive la pietà quando è
+ben morta_, par _on est sans pitié pour des maux sans mesure_; et _le
+natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus
+leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la même surprise,
+et on criera à l'inexactitude.
+
+J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une
+sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais
+c'était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je
+m'écartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantôt je
+n'ai rendu que l'intention du poëte, et laissé là son expression:
+tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens; ne
+pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son
+revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans
+cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un
+grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons
+d'après les maîtres.
+
+L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un
+commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura
+peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne
+connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec
+grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il
+exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur.
+Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et
+romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il
+faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent et les serrer
+de très-près en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante,
+à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude; il
+fallait avec lui s'élever jusqu'à une sorte de création: ce qui forçait
+le traducteur à un peu de rivalité.
+
+
+
+
+ CHANT XXI
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres
+ qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les
+ démons.
+
+
+Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants,
+nous parvînmes à la cinquième vallée; et déjà nous étions au centre du
+pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrêtai pour connaître ce
+nouveau séjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne découvris
+partout qu'une affreuse obscurité.
+
+Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans
+les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux
+vaisseaux; et cependant l'un présente à l'étoupe visqueuse ses flancs
+vieillis dans les voyages; un autre élève déjà son squelette rajeuni;
+tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames
+sont façonnées, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau
+retentit de la poupe à la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs
+un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours
+des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallée.
+Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n'apercevais
+que d'énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient
+lentement sur son épaisse surface.
+
+Ce spectacle m'occupait encore quand tout à coup mon guide s'écria:
+«Prends garde,» me saisissant et me tirant à lui; et moi je tournai la
+tête avec précipitation, comme un homme emporté par l'effroi, et je vis
+accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s'avançait
+après nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en
+bondissant sur la roche escarpée; et sur sa robuste épaule il portait
+légèrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tête
+pendait en arrière.
+
+Des hauteurs où nous étions, il cria fortement:
+
+--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je
+retourne à cette terre qui n'en manque pas: là, tout homme est à vendre,
+excepté Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.
+
+Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit
+encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharné sur les
+pas des brigands.
+
+Cependant le réprouvé, qui d'abord s'était englouti dans la poix
+bouillante, reparut bientôt au-dessus; mais les noirs esprits qui
+voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent:
+
+--Ne cherche pas ici la sainte face: te voilà dans d'autres bains que
+ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].
+
+Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous
+ensemble, ils lui disaient:
+
+--Te voilà pour jamais à l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette
+[4].
+
+Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière
+fumante la viande qui surnage et se dessèche.
+
+Alors le bon génie me dit:
+
+--Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite
+entrevue des démons; et moi, j'irai seul pour les éprouver: sois sans
+crainte, car j'ai déjà vu de près ces tempêtes.
+
+En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait
+à peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa
+constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de
+l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels,
+à la vue du poëte, les démons s'élancèrent de leurs rochers, et, se
+jetant à sa rencontre, chacun d'eux lui présentait en tumulte sa
+fourche menaçante. Mais il leur cria:
+
+--Traîtres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de
+vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.
+
+Tous s'arrêtèrent et s'écrièrent à la fois:
+
+--Ami, cours à lui.
+
+Aussitôt l'un d'entre eux accourut, et dit à mon guide:
+
+--Que veux-tu?
+
+Mais le sage lui répliqua:
+
+--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes
+fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une âme
+encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les
+cieux.
+
+À ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombèrent
+de honte et d'épouvante.
+
+--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.
+
+Cependant le maître m'appela sans tarder:
+
+--Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître!
+
+--Et moi je me levai et j'accourus à sa parole; mais voyant la troupe
+infernale qui s'ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide;
+et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient
+qu'en tremblant à travers les files ennemies [5], je m'avançai en me
+rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et
+leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et
+l'un disait:
+
+--Ne pourrais-je le toucher?...
+
+--Frappe, frappe, disait l'autre.
+
+Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima
+d'un mot leur audace.
+
+Ensuite, reprenant son entretien:
+
+--Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches; car
+il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l'antique
+pont [6]; si donc votre désir est d'aller au delà, suivez d'abord les
+détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s'offrir à vous.
+Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et
+soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix
+des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont
+épier des têtes sur les bords de l'étang.
+
+Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette
+décurie infernale:
+
+--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces
+voyageurs arrivent en paix.
+
+--Ô bon génie! m'écriai-je alors, en me penchant vers mon guide,
+qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons
+plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre
+oeil clairvoyant n'aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le
+jeu de leurs perfides prunelles?
+
+--Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs
+bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs
+tortures [8].
+
+Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque démon en
+partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui
+montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec
+effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un
+signal immonde.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT
+
+
+[1] La comparaison tirée de l'arsenal de Venise était bien plus
+frappante au moment où Dante écrivait, puisqu'alors Venise faisait
+seule le commerce de l'Orient et était la première puissance maritime
+de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le
+transport des croisés en Asie.
+
+[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette
+petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme
+anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où
+cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l'âme la plus vénale qui
+fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa
+faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité
+dans la poix bouillante.
+
+[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de
+la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu'on
+garde en effet très-précieusement dans l'église de Saint-Martin, à
+Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que
+les Latins nommaient Anser.
+
+[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme
+tous les prévaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des
+Guerres_, ouvrage qu'il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de
+tricherie et de _Barat_.
+
+[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les
+Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation.
+Les assiégés ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour
+traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi
+était suspecte, Dante s'était trouvé à ce siége, comme on l'a dit au
+discours préliminaire.
+
+[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux
+deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra
+bientôt.
+
+[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit
+mot à mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure où nous sommes,
+nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.»
+C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et
+il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier
+donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en
+comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de
+terre fit tomber le pont.»
+
+On sait que ce tremblement arriva à l'heure où Jésus-Christ fut mis en
+croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans
+les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu'il mourut; ce qui
+fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface
+VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y
+descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ,
+jusqu'au jour de Pâques.
+
+[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que
+pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef
+répond à ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend
+ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait
+jouer le plus grand rôle. Il faut croire d'ailleurs que le poëte avait
+eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et
+les guerres civiles offrent souvent ce mélange d'horreurs et de sales
+bouffonneries.
+
+Je me suis aperçu, au moment de l'impression, que quelques personnes
+n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y règne
+une métaphysique trop subtile puisqu'elle échappe aux prises de
+certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque
+l'occasion s'en présente.
+
+On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _étoiles_, n'ayant
+point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature,
+on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un _air_
+sans _étoiles_. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules,
+les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup
+qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos
+idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant; et cela ne
+se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et
+la lumière, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont
+indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumière_, une
+_aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _étoiles_, je produis de
+l'effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et
+éloignées (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les
+arbres, l'air et les étoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_,
+_un air_ sans _étoiles_, je n'obtiens que des phrases sans
+physionomie.
+
+De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche
+point sans qu'il en résulte une secousse agréable ou terrible à
+l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté,
+les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire
+des _ténèbres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres
+blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme
+au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées
+d'après ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier
+qui a dit _un esprit matériel_, a fort bien dit; car il a forcé la
+matière et l'esprit à s'unir dans la même expression: mais on l'a tant
+répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée,
+malgré leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait
+plus sentir.
+
+Il reste à présent une conclusion facile à tirer; c'est qu'on ne gagne
+qu'une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant _un
+soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et réciproquement à séparer ce
+qui est déjà séparé, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalité
+impolie_. À moins pourtant qu'on n'affectât de fondre ensemble des
+choses déjà tout identifiées, ou d'en séparer d'autres qui s'excluent
+d'elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on
+ne peut dire d'une manière sérieuse que Dante ait fait un _Enfer sans
+agrément_; Jérémie, _des lamentations sans gaieté_; et _qu'ils sont
+morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir à
+expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au
+ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes
+limites.
+
+
+
+
+ CHANT XXII
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont vendu les grâces
+ et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la sixième vallée.
+
+
+J'ai vu les armées s'ébranler, les bataillons se déployer, se heurter
+et fuir en déroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons
+légers se précipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des
+tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes,
+l'airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons
+toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni
+le cri d'un navire à la vue du port ou des étoiles, n'ont rien qui
+ressemble au signal de la troupe infernale [2].
+
+Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, ô ciel!
+mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppôts [3].
+
+J'avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de
+reconnaître les peuples qui s'en abreuvent à jamais; et comme un pilote
+voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les
+vagues, lui présagent la tempête: ainsi je voyais les dos recourbés des
+coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l'épais
+bitume, et s'y replongeaient soudain.
+
+D'autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée,
+disparaissaient tour à tour, à l'approche du chef des démons qui
+marchait en avant.
+
+Je les voyais s'enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles
+au fond de leurs marécages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus
+tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne
+encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre.
+
+Tout à coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près,
+l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui
+pend à l'hameçon.
+
+À cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:
+
+--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.
+
+Je dis alors à mon guide:
+
+--Hâtez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux
+tombé dans ces mains ennemies.
+
+Le poëte s'approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était
+sa patrie, il répondit:
+
+--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mère, veuve d'un époux
+dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un
+courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi
+Thibault; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je
+rends compte dans la poix bouillante [4].
+
+Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris
+tremblante au milieu des chats perfides.
+
+Déjà l'un d'entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les
+lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef
+l'entourant de ses bras:
+
+--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est à ma fourche qu'il est dû.
+
+Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:
+
+--Faites-le parler encore avant qu'on le déchire.
+
+Le sage prit donc la parole:
+
+--Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure?
+
+Le coupable répondit:
+
+--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naître, et j'étais naguère
+à ses côtés. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces
+griffes et ces crocs.
+
+--C'est trop de patience, cria l'un des démons.
+
+Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des
+lambeaux: un autre en même temps s'attachait à ses jambes; et
+l'infernal décurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre
+malheureuse.
+
+Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à
+cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures.
+
+--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter
+pour ton malheur?
+
+--C'est, répliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frère
+Gomite, ce vase d'iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de
+son maître, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la
+liberté, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vénale trafiqua
+toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor
+[6] est avec lui, et la Sardaigne est l'éternel objet de leurs plus
+doux entretiens. Ô moi, chétif! j'allais en dire davantage; mais ne le
+voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprête à me déchirer?
+
+Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle
+effroyable, et lui dit en le heurtant:
+
+--Laisse-nous donc, mauvais génie.
+
+Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:
+
+--Si votre désir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en
+ferai paraître de Toscane et de Lombardie; mais la présence des esprits
+les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un
+sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept après moi; car tel
+est notre usage quand le moment de respirer est venu.
+
+À ces mots, l'un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et
+dit:
+
+--Voyez l'invention du traître qui pense nous échapper?
+
+--Certes, répliqua ce grand maître d'artifice, si je suis traître,
+c'est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs.
+
+Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l'infortuné:
+
+--Si tu t'échappes, ce n'est point à la vitesse de mes pieds, mais au
+vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque
+dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans
+ces roches: éprouvons si un seul prévaudra contre dix.
+
+Lecteur, connais à présent la fin de l'artifice. Déjà le démon qui
+s'était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de
+tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses
+pieds, et d'un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le
+bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait
+l'affront de tous, s'élança tout à coup en criant: «Je t'aurai;» mais
+en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l'ombre au
+fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi,
+ quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans
+l'onde et le faucon repasse dans les airs.
+
+Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile
+rapide suivi son compagnon; et, charmé de le voir manquer sa proie, il
+se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.
+
+L'autre, comme un léger épervier, fut prompt à l'empoigner de ses
+robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.
+
+La violence du feu les sépara; mais pour s'élever du gouffre, ils
+agitaient inutilement leurs ailes gluantes.
+
+Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l'autre bord;
+ils s'abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées
+aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis
+sous la croûte enflammée du bitume.
+
+Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à
+loisir.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT
+
+
+[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les
+habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a déjà
+fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il
+est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils
+se sont trouvés: mais Dante était poëte et guerrier à la fois.
+
+[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l'insolente trompette
+dont s'était servi ce diable, et qu'il arrête si longtemps
+l'imagination du lecteur sur cette idée, en l'entourant de tant de
+comparaisons, pour la faire mieux ressortir.
+
+[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir
+s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables.
+Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté
+grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne
+à ces dix démons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce
+que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort
+inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus
+de majesté, il eût bien fait de s'en passer: la police des Enfers se
+serait bien faite sans eux.
+
+[4] Il se nommait Janpol: sa mère, qui était d'une bonne maison, se
+trouvant dans l'indigence après la mort de son mari, mit son fils au
+service d'un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre.
+Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que
+pour vendre à prix d'or les dignités et les emplois du royaume. Dante
+donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe
+qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.
+
+[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la
+Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages:
+le premier nommé _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisième
+_Gallure_, et le quatrième _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant
+obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère
+Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui
+s'était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait
+vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait
+le nom de _frère_, parce qu'il était de l'ordre des _Frères joyeux_,
+dont il sera parlé ci-après.
+
+[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de
+Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s'emparer du
+bailliage; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant
+XXXIII.
+
+
+
+
+ CHANT XXIII
+
+ ARGUMENT
+
+ Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à
+ la septième vallée.
+
+
+Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en
+silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].
+
+Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s'y peignait sous
+l'emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2]: j'avançais,
+et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante.
+
+Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m'en vint une qui me
+glaça d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un
+piége honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore
+leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus
+acharnés qu'un lévrier sur la proie qu'il happe dans sa course.
+
+Pâle d'effroi et les cheveux hérissés, je m'arrêtai tout attentif:
+
+--Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous.
+Je sens leur approche, et je crois les entendre.
+
+--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les
+traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reçu
+l'impression du tien: une crainte, une pensée frappaient à la fois ton
+âme et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixième
+vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes
+craintes.
+
+Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes
+étendues et leurs bras allongés pour nous saisir; mais tout à coup le
+poëte m'enlève dans les siens; et comme une mère qui s'éveille à la
+lueur des flammes, court à son fils, l'emporte, et tremblante pour lui
+seul, fuit demi-nue à travers l'incendie; ainsi mon guide se jette à la
+renverse et s'abandonne à la pente des rocs.
+
+Plus rapide que l'eau dans son étroit canal, quand elle précipite les
+ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond
+de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un
+guide.
+
+À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la
+troupe des démons parut sur nos têtes; mais ils n'étaient plus à
+craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée
+les exila pour jamais dans ses confins.
+
+Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule
+des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d'elles marchait
+d'un pas lent et pénible sous le faix d'une ample robe qui se courbait
+en froc sur leurs têtes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de
+Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci
+reluisaient d'or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse
+doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de
+Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants
+d'éternelle durée! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les
+détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de
+lassitude.
+
+J'observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la
+vallée obscure; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le
+poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me
+portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide:
+
+--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mérité
+le regard des hommes.
+
+Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler
+toscan, et s'écria:
+
+--Ô vous deux qui fendez si légèrement l'épaisse nuit, arrêtez; c'est
+de moi peut-être que l'un apprendra ce qu'il demande à l'autre.
+
+Le maître se tournant à ces mots:
+
+--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour
+qu'il puisse te suivre.
+
+Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le
+pénible désir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et
+l'âpreté du sentier retardaient leurs efforts.
+
+Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d'un
+oeil troublé, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:
+
+--Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres; car s'il
+était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère?
+
+Ensuite élevant la voix:
+
+--Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des
+hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!
+
+--Je suis né dans la grand'ville, répondis-je, et j'ai bu dans les
+claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus
+toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux
+éteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels
+sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?
+
+Un d'eux me répondit:
+
+Ces chapes dorées que tu nous vois sont d'un plomb si épais, qu'elles
+font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le
+joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais
+[4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta république nous
+constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre
+ses discordes; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce
+que nous avons été pour elle.
+
+--Ô frères, m'écriai-je, ce sont vos crimes!...
+
+Et je m'interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la
+terre, et percé de trois piques [5].
+
+En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa
+d'affreux soupirs à travers sa barbe touffue.
+
+L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:
+
+--Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il était bon
+qu'un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du
+chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au
+passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son
+beau-père [6]: plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur
+synagogue; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de
+Jacob [7].
+
+Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec
+tant d'opprobre dans ces lieux d'éternel exil.
+
+Ensuite il leva les yeux, et dit à l'ombre bolonaise:
+
+--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre
+côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous
+poursuivaient dans ces rocs.
+
+L'ombre répondit:
+
+--On trouve plus près d'ici que vous ne l'espérez, le rocher qui du
+pied de l'enceinte première se relève dix fois sur les vallées
+maudites: seulement il est tombé dans celle-ci; mais il offre encore un
+passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et
+remplissent le fond de la vallée.
+
+À ces mots, le sage baissa la tête, et s'arrêta, ajoutant après un
+court silence:
+
+--L'esprit qui veille au delà sur l'étang de bitume nous a donné des
+paroles bien trompeuses.
+
+--J'ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de
+l'homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge.
+
+Aussitôt mon guide, plein d'émotion sur son visage, doubla le pas, et
+je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de
+leurs insupportables vêtements [8].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT
+
+
+[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.
+
+[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se
+débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte
+rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.
+
+[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une
+chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la
+chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire
+une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous
+le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de
+ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son
+imagination.
+
+Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème
+de l'hypocrisie, comme les _sépulcres blanchis_ de l'Evangile.
+
+[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio,
+qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent
+au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et
+militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les
+infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre,
+et les chevaliers furent nommés _Frères de Sainte-Marie_. Au lieu de
+combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre
+splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la
+vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les
+appela _Frères Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en
+Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes
+prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses
+chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la
+ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats
+suprêmes parmi les _Frères Joyeux_: l'un nommé Catalan Malavolti, et
+l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre
+Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent
+corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins
+de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur
+ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et
+Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi
+qu'on le verra au trente-huitième.
+
+[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux
+qu'un périsse pour tous que tous pour un.»
+
+[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.
+
+[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la
+synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au
+soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient
+et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au
+judaïsme.
+
+[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il
+avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour
+avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent
+la vallée.
+
+
+
+
+ CHANT XXIV
+
+ ARGUMENT
+
+ Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands
+ qui ont usé de mensonge et de fourberies.
+
+
+Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son
+front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des
+pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent
+au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de
+fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout
+blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur,
+il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère.
+
+Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si
+court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse
+devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.
+
+C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et
+que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès
+que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de
+ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3],
+ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une
+vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme
+un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et
+me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui,
+et me disant:
+
+--C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te
+soutenir.
+
+Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus
+de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses
+bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans
+ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins
+sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être
+avec moi.
+
+Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse,
+les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et
+pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4].
+
+J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet
+de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors
+d'haleine sur la pierre tranchante.
+
+--Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est
+point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la
+gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a
+point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur
+l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces
+mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière
+enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces
+gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles
+[5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix.
+
+J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais
+point:
+
+--Me voilà, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.
+
+Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui
+me parurent encore plus âpres et plus escarpées.
+
+J'avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma
+défaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la
+septième vallée.
+
+Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse,
+semblable aux frémissements inarticulés de la rage.
+
+Je m'arrêtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tête, des yeux
+mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.
+
+--Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l'autre bord; car du haut de
+ces roches aiguës, j'écoute sans entendre, et je regarde sans rien
+distinguer.
+
+--Descendons, me répondit le sage, il n'est point d'autre réponse à tes
+justes désirs.
+
+Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont; et je dus alors
+envisager de plus près le fond de l'obscure vallée: mais je la vis
+partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.
+
+Leur multitude était de toute race et de toute forme; et ce n'est point
+sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.
+
+Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et
+les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts; car
+jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'étalèrent
+dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si
+diverse.
+
+Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues
+couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles
+couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient
+entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs
+flancs.
+
+Je regardais, et voilà qu'un serpent, lancé près des bords où nous
+étions, pique un coupable à la gorge; et, dans un clin d'oeil, le
+coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres; mais cette
+poussière en tombant se ramassait d'elle-même, et tout à coup, se
+dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la
+sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq
+siècles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du
+suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de
+myrrhe, de nard aromatique [6].
+
+Cependant tel qu'un homme frappé d'un invisible mal, ou renversé par
+l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinée, et se relève ensuite tout
+ébranlé de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de
+lui, et soupire en regardant: tel était le coupable devant nous. Ô
+sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains!
+
+Mon guide alors dit à ce malheureux:
+
+--Quel fut ton nom et ta patrie?
+
+--La Toscane, répondit-il, m'a vomi naguère dans cette gueule de
+l'abîme; je suis Vannifucci, le féroce; ma vie a été de la brute, non
+de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7].
+
+--Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu'il s'échappe: qu'il
+dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l'ai vu jadis homme
+de sang et de carnage [8].
+
+Le réprouvé, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levèrent
+sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.
+
+--Il m'est plus dur, s'écria-t-il, d'être surpris par toi dans la
+misère où je suis, que d'avoir perdu la clarté du jour: mais je ne puis
+nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour
+avoir dérobé les vases de l'autel, et rejeté le crime sur une tête
+innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te réjouir un jour du
+souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voilà que
+Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et
+d'autres moeurs: des vallons de Magra s'élève une vapeur de guerre;
+la tempête s'avance; on combat aux champs de Pizène; l'orage tombe sur
+la tête des Blancs; et je te prédis tout pour te percer le coeur [10].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHANT
+
+
+[1] L'année commence véritablement au solstice d'hiver, quand le soleil
+quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui
+arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre
+dans l'urne, c'est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier,
+temps où l'année est bien jeune encore.
+
+[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe
+éclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelée.
+
+[3] Comme on a vu dans le premier chant.
+
+[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de
+rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart
+qui formait l'enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que
+celui qui formait l'enceinte intérieure; et celui-ci à son tour
+surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on
+voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les
+vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu'il
+fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et
+cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu'en fait
+Dante est d'une grande beauté.
+
+[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire.
+
+[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit
+est terrible; par l'une, le poëte rend ses idées plus sensibles; par
+l'autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des
+doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la
+dernière ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des
+_possédés_.
+
+On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, très-belle expression
+si elle était appliquée à l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau.
+Quoi qu'il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être
+une mine d'expressions et d'images, pourront, d'après l'_ultime fascie_,
+appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de
+l'homme_.
+
+[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de
+Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractère violent. Il vola les vases et
+les ornements d'une église et fut cause que plusieurs innocents furent
+pendus.
+
+[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)
+
+[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice
+des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime
+commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit
+lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses
+hypothèques, etc.
+
+[10] Dante se fait prédire ici la ruine des _Blancs_ et son propre
+exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite
+armée des _Noirs_ et mit en déroute celle des _Blancs_, près de la
+plaine du Pizenum.
+
+
+
+
+ CHANT XXV
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.
+
+
+À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et,
+les déployant avec furie [1], s'écria:
+
+--Prends, ô Dieu! c'est toi que je brave.
+
+Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse)
+lui serra la gorge de noeuds redoublés, comme pour dire: _Tu ne
+parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant à ses bras, se
+raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tête.
+Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains,
+puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai
+point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si révolté contre
+Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2]; et je l'ai
+vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.
+
+Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:
+
+--Où est-il, où est-il, le féroce?
+
+Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'à sa face humaine, plus
+de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marécages de Toscane.
+Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées,
+couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.
+
+--Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de
+sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses
+frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d'Hercule: mais par
+ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux
+premiers coups de l'immortelle massue.
+
+Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits,
+qui s'avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si
+l'un d'eux n'eût crié:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.
+
+Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu'il arriva que l'un dit
+à l'autre:
+
+--Où sera donc resté Cianfa [4]?
+
+Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au
+sage un moment de silence.
+
+Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais
+dire, puisque le témoignage de mes yeux n'a pu me le persuader
+encore.
+
+Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui
+rampait sur six pieds s'élance vers l'un des coupables, et s'attache
+tout entier à lui.
+
+D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les
+genoux; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le
+pressant ici face à face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et
+l'autre joue.
+
+Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l'arbre que l'affreux
+reptile à cet infortuné; ils se fondent ensemble comme la cire amollie,
+et mêlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue déjà plus l'un de
+l'autre: c'est ainsi qu'à l'aspect des flammes, le papier se colore
+d'une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent.
+
+Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'écrièrent avec effroi:
+
+--Angel, comme tu changes! Voilà que tu n'es plus ni homme ni serpent
+[5].
+
+Et déjà les deux têtes n'en formaient qu'une, où dans un seul visage
+paraissait le confus mélange de deux figures: les bras, la poitrine et
+les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu:
+plus de traits primitifs: être simple et double à la fois, le fantôme
+pervers marchait et s'éloignait de nous à pas lents.
+
+Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lézard désertant
+ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers; tel parut,
+s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir
+et luisant comme l'ébène.
+
+Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous,
+et tomba vers ses pieds étendu.
+
+L'homme frappé le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il
+bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre: il
+bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même: tous deux
+se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient
+comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble.
+
+Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus
+et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse; car,
+s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa
+deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière
+et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.
+
+Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de
+l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'étendre et s'amollir, et
+là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à
+ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et
+les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait
+l'ombre malheureuse.
+
+Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient
+diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait
+sa tête, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses
+pieds.
+
+Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une
+face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaçon qui
+replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où
+disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles.
+
+Mais la fumée s'évanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une
+langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde.
+
+L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui; et se tournant ensuite
+vers l'autre compagnon:
+
+--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps
+que moi [7].
+
+Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer; et si
+mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8].
+
+Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces
+horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul
+des trois esprits qui n'eût pas subi d'épreuve: l'autre était, ô
+Gaville! celui dont le sang t'a coûté tant de larmes [10].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-CINQUIÈME CHANT
+
+
+[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.
+
+[2] C'est Capanée qu'on a vu au quatorzième chant.
+
+[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le
+fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici à poursuivre
+Vannifucci.
+
+[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de
+disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi
+quelque métamorphose pareille à celle qu'on va voir.
+
+[5] Je crois que c'est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de
+s'attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux
+Florentins s'étaient unis pour piller la république: ils s'unissent ici
+pour leur mutuel supplice: idée ingénieuse, dont la terrible exécution
+fournit une note critique. C'est que les comparaisons étant toujours un
+objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux
+couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance générale, si
+elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai,
+en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir
+de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par là dans
+un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi
+l'épithète de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflète un jour
+effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé: par ce mot
+seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n'a pas toujours
+ce grand goût, il faut l'avouer.
+
+[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armée de Caton, furent
+piqués par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez
+l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans
+la métamorphose de l'homme et du serpent, la fumée qu'ils exhalent tous
+deux va de l'un à l'autre, comme pour établir l'échange des deux
+substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre
+modèle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du
+venin.
+
+[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'être changé
+en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.
+
+[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette
+magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant récrié. Hardiesse de
+style, fierté de dessin, âpreté d'expression, tout s'y trouve; les
+trois vers qui terminent la tirade font frémir d'admiration, car ce
+n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_;
+c'est l'Enfer dans toute sa majesté:
+
+ _Cosi vid'io la settima zavorra
+ Mutar e trasmutare; e qui mi scusi
+ La novità, se fior la lingua abborra_.
+
+On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de
+Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout à coup elle se relève
+et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de
+l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d'une simple
+transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa
+force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide: et non-seulement
+il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade,
+mais il me semble qu'il s'est fort rapproché du Laocoon dans le
+supplice d'Angel.
+
+C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tirée
+l'épigraphe de l'ouvrage. Elle présente plus d'un sens: _Qu'ici la
+nouveauté m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon
+langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent
+qu'horreur_: on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de
+faire observer combien Dante s'est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants.
+
+[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.
+
+[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de
+Gaville, terre située sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante
+vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que
+c'est lui qui vient de passer de l'état de serpent à celui d'homme;
+aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitôt
+après sa métamorphose.
+
+Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination, _censeurs de tout,
+exempts de rien produire_, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas
+appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction; ils se
+plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et
+l'harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus
+court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus au _Discours
+préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui
+fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils
+ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut
+beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en
+traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces
+démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet! aucun de ces
+malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisième_; et
+une foule d'autres passages aussi heureux?
+
+Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouvé des gens qui n'ont pu
+passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de
+l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit
+cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employé le même
+artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad!
+
+ Aux accents de ma voix, Terre, prête l'oreille,
+ Ne dis plus, ô Jacob? que ton Seigneur sommeille:
+ Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
+
+Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas
+lui-même sa règle pour produire un plus grand effet! On affecte encore
+d'être surpris que le septième vers de l'inscription italienne, _avant
+moi il n'y eut de choses créées que des choses éternelles_, soit rendu
+par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance_. C'est
+pourtant la même pensée retournée, et c'était l'unique manière de la
+rendre, si on veut y réfléchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et
+l'éternité quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour,
+avant l'homme et avant le temps.
+
+
+
+
+ CHANT XXVI
+
+ ARGUMENT
+
+ Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe
+ plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.
+
+
+Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et
+les empires, a retenti jusque dans les Enfers.
+
+J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands
+[1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois
+la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré
+de tes voisins jaloux.
+
+Et, que ton sort n'est-il déjà rempli! je n'aurais pas à porter dans
+mon coeur cette cruelle attente.
+
+Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d'où
+nous étions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire,
+tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu
+des roches et des débris.
+
+Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis
+alors sera toujours présent à ma mémoire; toujours cet effroi salutaire
+veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier à moi-même le fruit de
+tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct
+m'appellent à la vertu [3].
+
+Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos
+climats brûlés; vers l'heure où la mouche légère fait place aux
+insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers
+luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du
+sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante: mais ces
+clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir
+dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut
+Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel,
+l'emportèrent loin d'Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.
+
+Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la
+vallée, et j'y serais tombé sans l'appui des rochers où mes mains
+s'attachèrent.
+
+Alors mon guide rompit le silence.
+
+--Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables;
+chacun d'eux marche enveloppé du feu qui le consume.
+
+--Maître, répondis-je, telle était ma pensée; mais ne pourrais-je
+savoir quelle est cette flamme qui s'élève et se partage, comme jadis
+au bûcher d'Étéocle et de son frère [5]?
+
+--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu'elle fut allumée; c'est
+là qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise
+de Troie, l'enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre
+Déidamie [6].
+
+--Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui
+les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous
+qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur.
+
+--Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les
+interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage
+[7].
+
+Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon
+guide prit ainsi la parole:
+
+--Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en
+consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans
+quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]?
+
+L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au
+souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle,
+et former ainsi sa réponse:
+
+--Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un
+an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague
+instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des
+vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de
+Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui
+dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine
+mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours
+fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant
+et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà
+consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le
+grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes
+amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce
+dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une
+vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes
+inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous
+élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces
+courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que,
+laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail
+au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du
+nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle
+et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés,
+depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne
+obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si
+haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous
+réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon,
+sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le
+secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner
+sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme
+il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT
+
+
+[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant
+précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.
+
+[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les
+avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure
+pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là,
+outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du
+temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'_Enfer_, où on
+jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre des _Mystères_
+qui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été
+moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce
+spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya
+une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un
+incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.
+
+[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par
+les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu'il était
+plus frappé de ce tourment que des autres; tandis qu'au gré de
+certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.
+
+[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent
+la campagne tout enflammée de vers luisants.
+
+[5] Ceci est tiré de la _Thébaïde_: les deux frères ennemis, s'étant
+tués l'un l'autre, furent mis sur le même bûcher; mais la flamme en
+s'élevant se partagea, comme si elle eût été l'organe de la haine que
+s'étaient vouée les deux princes.
+
+[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les
+Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.
+
+[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes? Virgile
+va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile à expliquer, à moins que
+Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur,
+ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est
+certain que le latin avait jadis la prééminence dans l'Europe, et
+qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua
+volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poésie et tout ce
+qu'il y a d'important, s'écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos
+langues modernes dans une longue enfance.
+
+[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la
+parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si
+différente de ce qu'on lit dans l'_Odyssée_. On voit ici qu'il s'égare
+longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le
+voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à
+Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l'occident, comme
+s'il allait découvrir l'Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante,
+il courût déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà
+des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait
+rencontrer à Ulysse qu'une haute montagne qui s'élève du milieu de la
+mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il
+n'est pas donné à l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons
+sont submergés à sa vue.
+
+Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar
+soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce
+prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne
+ou Ulisbonne a reçu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce héros eût
+continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les
+Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d'autres navigateurs de
+l'antiquité. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)
+
+
+
+
+ CHANT XXVII
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans
+ foi et conseiller sinistre.
+
+
+Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait
+l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait
+auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure:
+elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en
+mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce
+cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain
+animé par la douleur.
+
+C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis
+ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin,
+elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les
+exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine
+[2]:
+
+--Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai
+reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter
+un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai
+que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai
+mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix;
+car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre.
+
+J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon
+guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit:
+
+--C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3].
+
+Aussitôt prenant la parole:
+
+--Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que
+votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de
+ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle
+de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les
+Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion
+vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et
+de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne
+[6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et
+change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio,
+se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois
+sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des
+autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque
+bruit de vous et de vos oeuvres.
+
+La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond:
+
+--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être
+reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait
+remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte
+d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc,
+espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses
+erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me
+rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9].
+Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur
+dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard;
+m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse
+renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma
+gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide
+saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je
+me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et
+dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du
+repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait
+alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de
+l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait
+commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi
+[10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait
+sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi
+Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit
+pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son
+coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner
+conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié
+de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien;
+apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous
+d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon
+choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon
+devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis
+plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je,
+du mal que je suis prêt à faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera
+triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint
+François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui
+dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le
+conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise;
+car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se
+repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah!
+malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu
+ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette
+aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses
+impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au
+feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux
+dont je marche environné [13].
+
+Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle
+glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes
+languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions
+au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-SEPTIÈME CHANT
+
+
+[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste
+Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de
+tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans
+lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on échaufferait par de
+grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la
+bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de
+l'ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu'il essayât lui-même la
+machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est
+qu'on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour.
+
+[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va
+raconter sa vie. C'est de lui qu'on a déjà fait mention en plusieurs
+notes.
+
+[3] Les deux poëtes semblent s'être partagé les personnages qu'ils
+rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquité sont pour Virgile, et Dante
+est chargé des modernes.
+
+[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s'était
+rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle
+mi-partie.
+
+[5] C'est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d'une armée de
+Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran,
+nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli
+au moment où parle Dante.
+
+[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et
+Malatestino, père et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est
+Malatestino qui fut l'époux, et le bourreau de Françoise de Polente,
+dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné
+Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les
+villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s'étaient
+formées en républiques, il y en avait beaucoup d'usurpées par des
+tyrans particuliers.
+
+[7] C'étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d'Imola. Il
+passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts.
+
+[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on
+sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les
+esclaves.
+
+[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il
+appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connaît les
+longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle
+fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de
+Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les
+poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette
+famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste,
+aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife,
+qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrât Préneste
+pour garantie de leur soumission: à peine l'eut-il en sa puissance,
+qu'il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes,
+secondés par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la
+crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés
+d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des
+secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret
+souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou
+Alagnie.
+
+[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie
+des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore
+plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d'Acre sur les
+Chrétiens mêmes.
+
+[11] Dans le temps où on défigurait l'histoire pour soutenir les
+prétentions de l'Église, quelques moines écrivirent que Constantin,
+ayant la lèpre, alla trouver l'évêque des Chrétiens, qui était caché
+dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), à Rome,
+et l'intercéda pour en obtenir sa guérison. L'évêque profita de
+l'occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l'empereur: il
+lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son
+territoire.
+
+[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait
+extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant
+III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait
+fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire
+à Florence.
+
+[13] Voltaire s'est égayé à traduire cet épisode dans le style de sa
+_Pucelle_. Il n'y a guère que ce morceau et celui des diables qui
+puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la
+véritable intention de Dante. Il n'a point prétendu faire un Enfer
+burlesque; et bien qu'on eut pu réussir à lui donner cette tournure,
+trois réflexions en auraient empêché. La première, c'est que la plupart
+des imaginations de ce poëte, qui n'ont plus aujourd'hui que le côté
+plaisant, n'en laissaient pas même le soupçon pour des esprits
+religieux, pénétrés d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur
+inspirer. La seconde, c'est qu'au treizième siècle la langue toscane
+était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté;
+mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarité que le temps
+nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le
+changement du gouvernement ont fait d'une langue républicaine un
+langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux
+traductions en style soutenu qu'en style mêlé; il fallait que Dante,
+pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu'il
+s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont
+peut-être pourquoi l'_Enfer_ n'a pas été traduit en vers. C'est qu'un
+poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se
+faire lire en vers d'un bout à l'autre, soit qu'on gardât les _dit-il_
+et les _répondit-il_, soit qu'on les supprimât; d'ailleurs, il fallait
+que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on
+ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait être traduit en
+vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaître tout
+entier.
+
+
+
+
+ CHANT XXVIII
+
+ ARGUMENT
+
+ Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont
+ l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.
+
+
+Qui pourrait jamais raconter d'une voix assurée les spectacles de sang
+et de blessures qui s'étalèrent devant moi?
+
+Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée
+seraient également sans force et sans vertu.
+
+En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de
+la Pouille, théâtre de tant de guerres; et les peuples tombés sous le
+fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore
+les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du
+vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés
+n'égalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvième vallée.
+
+Un homme se présenta d'abord, ouvert de la gorge à la ceinture: ses
+intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait à
+découvert.
+
+Je m'arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai; mais à
+son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux
+côtés de sa poitrine, il me cria:
+
+--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traité Mahomet. Ali
+pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu'au menton: avec nous
+marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale; comme
+ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement
+découpés: car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à
+tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle
+de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse
+[2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrêtes là-haut, pour
+temporiser sans doute avec ta dure destinée.
+
+--Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni
+damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en
+cercle à travers l'abîme: tu peux croire à la vérité de mes paroles.
+
+Les morts qui l'entendirent au fond de la vallée suspendirent leur
+marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs
+tourments.
+
+--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis à ton frère Dolcin
+[3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientôt me suivre
+ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré
+sa retraite escarpée.
+
+Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied déjà suspendu,
+il poursuivit sa marche douloureuse [4].
+
+Mais un autre, au milieu de cette foule, s'était aussi arrêté de
+surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés; et
+tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit:
+
+--Ô toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en
+Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre
+de Médicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de
+Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano,
+à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n'est pas un
+vain songe, ils seront jetés tous deux hors d'une barque, et noyés près
+de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et
+dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d'un tel
+acte de perfidie; non pas même par les pirates, ou la race d'Argos; car
+le traître [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les
+terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes
+côtés), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que,
+pour conjurer la tempête, ils n'auront plus besoin de voeux ni de
+prières.
+
+--Si tu veux, lui répondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au
+souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté
+d'avoir vu les terres de Rimini?
+
+Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'était
+approchée, et lui tenant la bouche ouverte:
+
+--Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint
+trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit
+cette parole: _Quand tout est prêt, tout retard est funeste_.
+
+Oh! qu'il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les
+racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout à coup un autre qui
+avait les deux mains coupées, levant dans l'air obscur ses moignons
+dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:
+
+--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas! _ce qui est
+fait est fait_; d'où sont venus tous les maux de Florence.
+
+--Et la perte de ta race, lui criai-je.
+
+Ce qui fit qu'ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des
+cris, et comme aliéné.
+
+Cependant j'étais encore à regarder la foule qui s'écoulait, et je vis
+ce que je tremblerais d'affirmer sans témoin, si je n'avais pour moi la
+conscience, incorruptible et franche interprète d'un coeur sans
+reproche.
+
+Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et
+suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa
+tête par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tête nous
+fixait et répétait l'antique _hélas_! le coupable se précédant et
+s'éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un: effroyable
+mystère d'une justice qui prend de telles formes!
+
+Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras
+vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu'elle
+prononçait.
+
+--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes
+souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me
+nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre
+conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui
+soulevai le fils contre le père: aussi, pour avoir divisé ce qu'unit la
+nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de
+mon crime.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-HUITIÈME CHANT
+
+
+[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la
+Pouille. Celui de Turnus et d'Énée; la bataille de Cannes; celle que
+Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en
+1070 sur les habitants même de la Pouille; celle où Mainfroi perdit la
+vie contre Charles d'Anjou, frère de saint Louis; enfin la victoire
+décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier
+rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux
+conseils d'Alard, vieil officier français, qui, au retour de la
+Terre-Sainte, s'était attaché au service de Charles d'Anjou.
+
+[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités
+si misérablement.
+
+[3] Mahomet s'intéresse au sort d'un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se
+voyant persécuté par son évêque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin,
+où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des
+biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée,
+entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et
+condamné au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutôt que
+d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui
+était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort
+éloquent pour son siècle; il avait été nourri et élevé par un prêtre
+savoyard; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s'était
+enfui à Turin. Il écrivit contre l'inégalité des conditions et contre
+l'Église; il voulut ramener les hommes à l'état qu'on nomme _pure
+nature_; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé
+des rapports qu'eut ce novateur avec un écrivain de nos jours; la seule
+différence se trouve dans la catastrophe.
+
+[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrête, parle et marche à la fois, il
+est moitié sur terre et moitié en l'air. C'est une grande finesse de
+l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler
+l'imagination. Le secret consiste à suspendre l'action au moment où
+elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres
+saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui
+vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l'action déjà
+faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au
+spectateur, dont l'imagination n'espère plus rien.
+
+[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance
+des différents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accès qu'il
+avait auprès d'eux que pour les brouiller ensemble.
+
+[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers
+citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de
+venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante.
+Ils s'embarquèrent sans défiance; mais leurs guides, suivant l'ordre
+secret qu'ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de
+Cattolica.
+
+[7] Malatestino était borgne et bossu.
+
+[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son
+attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c'est dans
+Lucain qu'on trouve les paroles que lui prête Dante:
+
+ _Tolle moras; semper nocuit differre paratis_
+
+[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le même dont
+a été parlé au chant VI.
+
+Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de
+la maison des Amidei, leur fit l'affront d'épouser une Donati. Aussitôt
+les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la
+vengeance; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu'il fallait agir et
+non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs
+coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de
+famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée.
+
+La maison des Uberti, comme nous l'avons déjà vu, fut rasée et leur
+race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les
+maux qu'il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient
+d'apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des
+Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les
+rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient
+chaque jour dans leur église les imprécations qu'un prêtre lançait, par
+ordre de la République, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du
+chant X.)
+
+[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le plaça auprès
+du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en
+folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune
+prince, lui inspira l'indépendance et le fit révolter contre son père.
+On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On
+rapporte qu'ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence,
+il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel
+mélange d'héroïsme et de superstition: «Je donne mon âme au diable, si
+le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»
+
+Le poëte continue de proportionner et d'approprier la peine au délit.
+Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer
+du terrible à l'atroce et au dégoûtant. Son coeur palpitant à découvert,
+n'est déjà que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che
+merda fà di quel che si trangugia_? Il faut laisser digérer cette
+phrase aux amateurs du mot à mot.
+
+Je ne relèverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poëte
+aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les défauts; mais avec
+Dante, il faut remarquer les beautés.
+
+
+
+
+ CHANT XXIX
+
+ ARGUMENT
+
+ Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les
+ faussaires.
+
+
+La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plongé dans une
+si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient
+pas d'en verser.
+
+--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasié du spectacle
+de ces ombres mutilées? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et,
+si tu crois nombrer leur multitude, songe à l'immense contour de la
+vallée [1]: déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous
+fut mesuré s'écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que
+tu ne penses.
+
+--Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous
+m'en laisseriez répandre encore.
+
+Cependant, il s'était avancé; et moi, poursuivant l'entretien:
+
+--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte où j'attachais mes regards,
+reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule
+malheureuse.
+
+--N'arrête pas, me dit le poëte, n'arrête pas plus longtemps tes
+regrets sur lui; car je l'ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la
+main, et ses compagnons l'ont nommé Géri du Bello [3]; mais il s'est
+dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d'Angleterre.
+
+--Ô bon génie, m'écriai-je, c'est la mort funeste dont il a péri, et
+dont les siens n'ont pas vengé l'outrage, qui m'a valu cet affront!
+mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie.
+
+C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous
+parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites: mais
+nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres,
+il s'éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et
+lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes
+sens; si bien que je m'arrêtai par trop d'émotion, levant les mains et
+fermant mes oreilles.
+
+Tel que serait, au déclin d'un été malfaisant, le spectacle des
+hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain,
+versant à la fois leurs malades dans une même fosse; telle s'offrit la
+dixième vallée, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et
+de mort.
+
+Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et
+c'est alors que je reconnus la place où l'inexorable justice appelle et
+retient à jamais les faussaires.
+
+Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l'île d'Égine vit tomber
+depuis l'homme jusqu'à l'insecte, et que d'une fourmilière il sortit,
+suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans
+doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des
+mourants, qu'il ne l'était ici de contempler les ombres malades
+languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes:
+celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les
+flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant.
+
+Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges
+obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne
+pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adossés l'un à l'autre,
+tous deux encroûtés d'une lèpre immonde. Jamais l'écuyer que l'oeil du
+maître ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son
+étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans
+cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et
+de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dévorait; et
+comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur
+peau tombait en écailles sous l'effort de leurs infatigables
+doigts.
+
+Mon guide s'adressant au premier:
+
+--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de
+déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s'il est ici quelque âme
+d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas
+tomber de lassitude!
+
+--Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois
+sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger
+ainsi?
+
+--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour
+montrer les Enfers à cet homme vivant.
+
+À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l'entendirent, troublés de
+surprise, s'écartèrent l'un de l'autre et se tournèrent vers moi pour
+me considérer.
+
+--C'est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.
+
+Et moi, prenant la parole:
+
+--S'il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n'ait point échappé
+au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et
+que la honte du supplice n'enchaîne pas vos langues.
+
+--Je fus d'Arezzo, répondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui
+causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais
+m'élever et voler dans les airs: ce jeune insensé désira mon secret; et
+parce que je ne pus le changer en Dédale, il m'accusa devant celui qui
+se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le
+sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie
+que l'infaillible juge m'a jeté dans la dixième vallée.
+
+--Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que la
+Siennoise? Certes, pas même la Française [6].
+
+À quoi le second lépreux ajouta:
+
+--Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7]; et Nicolo,
+inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices
+de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et
+d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour
+que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles,
+regarde-moi et tâche de m'envisager; tu me reconnaîtras pour l'ombre de
+Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute
+que de mon naturel: j'étais assez bon singe [10].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE VINGT-NEUVIÈME CHANT
+
+
+[1] Le texte dit que cette neuvième vallée a vingt-deux milles de
+circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles;
+on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de
+la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant
+trois mille lieues de diamètre, il s'en faut que Dante ait donné à son
+Enfer l'étendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie
+mesure de la terre n'était pas connue. Les commentateurs se sont amusés
+à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.
+
+[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers
+vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune
+étant en son plein à l'orient. Au chant XX, il s'était déjà passé une
+nuit entière, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous
+leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces
+deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du
+samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour: ils
+n'ont par conséquent plus qu'environ treize à quatorze heures à passer
+encore dans l'Enfer; c'est-à-dire, depuis midi jusqu'au delà de minuit,
+puisqu'on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au
+dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi
+longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu'on y peut évaluer leur séjour à
+trente-six heures tout au plus.
+
+[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le
+tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses
+neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de
+cette vengeance; ce qui est tout à fait dans les moeurs italiennes, et,
+j'ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de
+guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain
+déguisé n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors
+qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'à ce
+que l'ordre naisse enfin de l'excès du désordre.
+
+[4] On peut lire, au livre VII des _Métamorphoses_, la description de
+cette peste, qui dépeupla l'île d'Égine: Jupiter changea en hommes
+toutes les fourmis de l'île, pour la repeupler.
+
+[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de
+voler à Albert, bâtard de l'évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en
+effet, beaucoup d'argent à Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'évêque,
+instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui
+qui venait de prouver qu'il ne l'était pas, puisqu'il n'avait pu
+s'envoler. Cet évêque se croyait père d'Albert, pour avoir aimé sa mère;
+mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la
+paternité du prélat fort incertaine.
+
+[6] Le poëte frappe d'un seul coup sur les Français et les Siennois. En
+effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou
+nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le
+caractère d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans
+injustice refuser la frivolité aux Français.
+
+[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort
+riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse
+commune, d'où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu'à ce
+qu'il n'y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse
+misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter
+des chevaux ferrés d'argent, espèce de luxe fort à la mode en ce
+temps-là. Le Stricca s'était rendu un des plus recommandables par ses
+prodigalités.
+
+[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les
+épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses
+principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'où on peut
+conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans épices, et que le
+_boeuf à la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand
+luxe.
+
+[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.
+
+[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches
+sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur.
+
+Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit
+s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi
+évident: car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité
+des crimes, et c'est l'imagination qui apprécie la rigueur des
+supplices; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des
+premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poëte. Il
+faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions
+qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs,
+se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne
+chaque supplice.
+
+Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n'y aurait plus de poésie
+si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'éternité étant également
+attachée à tous les tourments, qu'importe à notre raison que ce soit
+par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer
+les réprouvés? Un homme n'est point coupable d'un crime à l'exclusion
+de tous les autres; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup
+d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles
+de l'Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté? Enfin,
+ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes
+monotones: _Qui êtes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre
+ici-bas_? etc. Sans compter qu'en plaçant à l'entrée de l'Enfer les
+crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la
+fin, le poëte s'est trouvé d'une grande ressource.
+
+Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme; parce qu'il ne peut
+y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entourée de ses
+épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés
+vraiment poétiques! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez
+grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à
+lui seul un empire séparé des anciens et des modernes?
+
+
+
+
+ CHANT XXX
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de
+ faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux
+ monnayeurs et les faux témoins.
+
+
+Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang
+thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant
+accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'écria: «Tendons les
+rêts, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-même allongeant ses
+bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main
+désespérée le froisse contre les rochers: soudain, la mère et son autre
+fils s'élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé
+les hautes destinées d'Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de
+ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa
+captivité, et le spectacle de sa fille égorgée: mais, trouvant un jour
+son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l'infortunée aboya de
+douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].
+
+Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts
+de Thèbes, n'étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui
+passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de
+sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.
+
+Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le
+mordre aux noeuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux
+de la vallée.
+
+L'homme d'Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit:
+
+--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme
+furibonde [3].
+
+--Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa
+compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!
+
+--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit
+faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de
+son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le
+Florentin, pour l'appât d'une belle jument, contrefit le visage du
+riche Donati, et dicta les volontés dernières d'un homme déjà
+mort.
+
+Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en
+tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je
+voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j'en vis un qui,
+malgré ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas
+encore, s'était arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il
+était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête!
+Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa
+bouche entr'ouverte et ses lèvres renversées.
+
+--Ô vous, s'écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre,
+parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez
+la profonde misère de maître Adam [5]! Je vivais autrefois dans les
+douceurs de l'abondance; et maintenant, hélas! c'est une goutte d'eau
+qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines
+du Casentin, pour se mêler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la
+fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à
+mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours
+là, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la sévère
+justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où
+j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romène où je falsifiais les
+florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah! si du moins je
+voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frère, je
+n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est
+vrai qu'un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits
+errants ne m'ont point abusé: mais que m'importe si je suis immobile!
+que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siècle!
+j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de
+l'immense vallée; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant
+des florins à trois carats d'alliage.
+
+--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui
+gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver.
+
+--Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans
+le gouffre; ils n'en ont pas changé et n'en changeront pas. L'une est
+la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traître Sinon [7]: c'est
+une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée.
+
+Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurément, frappa
+le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous
+le coup.
+
+Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant:
+
+--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore
+quelque légèreté.
+
+--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour
+aller au bûcher.
+
+--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il
+fallait dire lorsqu'on t'interrogeait à Troie.
+
+Et le Grec:
+
+--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun
+est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.
+
+--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis,
+si tu peux, d'un crime si connu.
+
+--Rougis plutôt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sèche la langue,
+et les eaux de ton ventre, qui s'élève en montagne et te borne la vue.
+
+--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en
+porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi.
+
+Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l'un et l'autre, quand mon
+guide, rougissant de colère, me dit:
+
+--Vois à quel point tu viens de m'irriter!
+
+Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me
+tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en
+supporter le souvenir. J'étais devant lui, tel qu'un homme qui, se
+voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu'en effet
+ce ne fût qu'un songe: j'étais, dis-je, sans proférer une parole, et je
+désirais d'obtenir un pardon qu'à mon insu j'obtenais par mon silence.
+
+--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens
+de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à
+de pareils débats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les
+honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d'elle-même [8].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TRENTIÈME CHANT
+
+
+[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Métamorphoses_ d'Ovide.
+
+[2] On peut consulter, au sujet d'Hécube, le livre XIII des
+_Métamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragédie d'Euripide, qui porte ce
+nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d'Hécube. Pour
+le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l'avaient
+confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin.
+Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et
+jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hécube,
+menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage
+le cadavre de son fils. La fable dit qu'à cette vue elle fut changée en
+chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de
+lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet
+que l'excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la
+lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous
+pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur
+coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment
+où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les
+sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube.
+
+[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de
+contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice
+au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon,
+son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le
+lit du défunt, et à dicter un testament où il l'instituerait, lui Simon,
+légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une
+jument de prix.
+
+C'est le stratagème du _Légataire universel_.
+
+[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des
+_Métam_. d'Ovide.)
+
+[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de
+Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi
+pour le sien. Sa manoeuvre étant découverte, il fut condamné à être
+brûlé. Ces florins portaient d'un côté l'image de saint Jean-Baptiste,
+patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.
+
+[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maître
+Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette
+fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée.
+
+[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.
+
+[8] Il y a beaucoup à parier qu'il s'était passé quelque chose de
+pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas
+vu le grave Caton traiter César d'ivrogne en plein sénat et lui jeter
+au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon
+se ménagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres
+civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent
+aussi des traits plus grossiers.
+
+
+
+
+ CHANT XXXI
+
+ ARGUMENT
+
+ Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons où sont punis
+ tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le neuvième cercle.
+
+
+La même bouche qui d'un mot avait causé mon abattement et ma honte
+daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est
+ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et
+guérissait tour à tour [1].
+
+Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous
+traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui
+l'environne.
+
+Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et
+mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la
+lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant,
+dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en
+plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées.
+Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où
+Charlemagne perdit ses Paladins [2].
+
+En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets
+de plusieurs grandes tours.
+
+--Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée?
+
+--Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et
+dans l'éloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a
+trompé tes sens.
+
+Me prenant ensuite par la main avec tendresse:
+
+--Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne
+sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de
+l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.
+
+Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images
+plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des
+tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.
+
+Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours
+[3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes
+géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de
+Jupiter: et déjà mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs
+vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs
+côtés.
+
+Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n'engendre plus ces
+excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne
+l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les
+éléphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui
+n'ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois.
+
+Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le
+dôme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette
+proportion: si bien qu'à moitié plongé dans l'abîme, dont le bord
+formait sa ceinture, trois hommes montés l'un sur l'autre et les bras
+étendus, n'auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4].
+
+En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d'où s'échappèrent des
+mots entrecoupés; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune
+langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].
+
+--Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te
+convienne: le voilà qui pend sur ta large poitrine.
+
+Et se tournant vers moi.
+
+--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de
+Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le;
+car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour
+nous.
+
+Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d'une
+flèche quand nous trouvâmes l'autre géant, plus féroce et plus énorme
+encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garrottait
+de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre
+en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse!
+
+--Voilà, dit mon guide, l'audacieux qui s'éprouva contre l'Être
+suprême: Éphialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand
+les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains
+qui menacèrent le Ciel [6].
+
+--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense
+Briarée?
+
+--Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée: libre comme nous, il
+pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abîme. Mais celui que
+tu veux connaître est bien loin d'ici: semblable à Éphialte, et
+garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche.
+
+Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu'un tremblement
+de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs
+profondeurs: j'eusse expiré d'effroi à ses pieds si la vue de ses fers
+ne m'eût rassuré; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis,
+et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement
+le contour du gouffre.
+
+--Ô vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallée célèbre
+par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu,
+dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants
+de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables,
+et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C'est
+vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous
+à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le
+désir tourmente encore les ombres; il réveillera votre renommée dans ce
+monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n'en prévient pas
+le terme [8].
+
+Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette
+main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte.
+
+--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.
+
+Et, dès qu'il m'eut saisi, Antée nous enleva d'un seul groupe et comme
+un seul fardeau.
+
+En le voyant s'étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma
+frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute
+quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du
+gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TRENTE ET UNIÈME CHANT
+
+
+[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de
+la lance d'Achille: blessé d'abord par ce héros, il fallut qu'il se fît
+donner un second coup dans le même endroit pour être guéri. _Opusque
+meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)
+
+[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le
+nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manière si terrible,
+qu'on l'entendit à huit lieues de distance.
+
+[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de
+grandes tours.
+
+[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence: on peut juger
+par là des proportions que le poëte va donner au géant qu'il découvre.
+Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce
+géant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux
+boucles de ses cheveux.
+
+[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers
+inintelligible, composé de mots qui ont la tournure hébraïque, et ne
+sont réellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un
+air puéril à ce morceau, par une trop grande exactitude à vouloir tout
+peindre. Il se peut que le géant ait dit des mots baroques, mais le
+poëte ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que
+l'extrême fidélité serait une infidélité extrême: _Summum jus, summa
+injuria_.
+
+[6] Éphialte, Briarée et tous les autres sont trop connus pour avoir
+besoin de notes.
+
+[7] On est toujours étonné du peu de convenance qui règne dans la
+plupart des détails de ce poëme. N'est-il pas singulier, en effet, que
+le sage Virgile aille flatter Antée, au point de lui dire, qu'il n'a
+manqué que lui pour que les géants l'aient emporté sur les dieux? On
+voit que pour mieux rendre une situation particulière, il contrarie
+l'ordonnance du tableau général. D'ailleurs on a quelque peine à
+souffrir ce perpétuel mélange des héros de la Fable et de la Bible, et
+que les géants soient punis dans un Enfer chrétien, pour s'être
+révoltés contre les dieux des Païens. _Non vultus, non color unus_.
+
+[8] D'un bout de ce poëme à l'autre, on voit les morts sensibles aux
+propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blâme et le désir
+de la bonne renommée se joignent encore à leurs autres tourments, et
+Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres à répondre à
+toutes ses demandes. Ce n'est pas là le moindre artifice de ce
+poëme.
+
+[9] La Garisende est une tour à Bologne, qui surplombe beaucoup et
+effraye ceux qui la voient pour la première fois, surtout quand un
+nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'écarte de la
+perpendiculaire.
+
+Le poëte trouve à l'entrée de ce neuvième cercle un mélange de jour et
+de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne conçoit pas
+d'où peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)
+
+
+
+
+ CHANT XXXII
+
+ ARGUMENT
+
+ Premier giron dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres
+ envers les parents. Passage au second giron dit d'Anténor, où se
+ trouvent les traîtres à la patrie.
+
+
+Si je pouvais, par des sons plus âpres et plus durs, former
+l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier
+support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix:
+mais, puisqu'elle m'est refusée, je ne commencerai pas sans frémir; car
+ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au
+berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc
+ces vierges sacrées, qui donnèrent aux accords d'Amphion la force
+d'élever les murs de Thèbes, attacher à mes vers toute la terreur du
+sujet!
+
+Ô race proscrite entre toutes les races, et dévolue au séjour dont il
+m'est si dur de parler, mieux eût valu pour vous la condition de la
+bête [2]!
+
+Déjà nous étions loin des pieds du géant, et j'avançais au fond du
+cercle obscur, les yeux toujours attachés à la haute muraille du
+puits.
+
+--Regarde, me dit-on alors, où tu poses le pied, et ne viens pas ici
+fouler les têtes de tes malheureux frères.
+
+Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s'étendait
+devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs,
+sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne
+chargèrent leur lit de voiles si épais: aussi les monts Tabernick et
+Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac: elle n'eût
+point croulé sous leur masse [3].
+
+Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu'au cou dans la glace,
+comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d'été bordent les
+marécages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend
+claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la
+face baissée; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux
+témoignaient assez quel était pour eux l'excès du froid et de la
+douleur [4].
+
+En ramenant mes regards de la surface du lac à mes pieds, j'aperçus
+deux têtes de coupables, opposées front à front, et dont les cheveux
+s'étaient entremêlés.
+
+--Qui êtes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face
+à face?
+
+À ce cri, les deux têtes se renversèrent pour mieux m'envisager: mais
+les larmes dont leurs paupières étaient gonflées, s'échappant tout à
+coup avec abondance, coulèrent sur leurs joues, et, saisies par le
+froid, s'y durcirent en chaînes de glaçons; fixant ainsi visage sur
+visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Désespérés du
+surcroît de douleur, les réprouvés se heurtèrent comme deux béliers en
+furie [5].
+
+Alors un autre à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui
+baissait la tête, me cria:
+
+--Pourquoi t'obstiner à nous tant regarder? Si tu désires connaître ces
+deux-ci, apprends qu'Albert fut leur père, et que la vallée qu'arrose
+le Bizencio était leur héritage; tous deux d'un même lit, et tous deux
+si dignes de la fosse glacée, que tu fatiguerais de tes recherches le
+cercle de Caïn sans trouver leurs pareils. Non pas même l'ombre
+dénaturée qu'Artus perça de sa main paternelle [6]; pas même Focacia
+[7]; pas même encore celui dont la tête me borne la vue, ce Mascaron,
+que tout Toscan doit connaître [8]. Et pour trancher tout discours avec
+toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que
+j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].
+
+En marchant ensuite vers le point où tendent tous les corps [11], je
+voyais d'autres têtes rangées en grand nombre sur la glace, toutes
+grinçant des dents et la lèvre retirée; et je passais moi-même
+tremblant et transi sous ces voûtes d'éternelle froidure.
+
+Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtât
+le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.
+
+--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas réveiller les vengeances
+de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?
+
+--Maître, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute où
+je suis.
+
+Et mon guide s'étant arrêté:
+
+--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je à l'ombre qui
+blasphémait encore.
+
+--Dis plutôt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor,
+frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore
+vivant [13].
+
+--Je le suis, m'écriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec
+moi, si tu désires quelque renommée.
+
+--C'est plutôt de l'oubli que je désire: va, suis ta route, et ne
+m'importune plus; tu viens ici flatter mal à propos.
+
+Aussitôt, la saisissant par sa chevelure:
+
+--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en
+punira.
+
+--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois
+sur ma tête échevelée.
+
+Et j'avais déjà dans la main des tresses de cheveux entortillées, que
+je secouais avec force: mais le coupable résistait et baissait la tête
+en criant, lorsqu'à ses côtés un autre prit la parole:
+
+--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu
+n'y joins tes cris? Quel démon te possède encore?
+
+--Ah! maudit traître! m'écriai-je, te voilà nommé; tu peux désormais te
+taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.
+
+--Va donc, reprit-il, en parler à ton gré; mais une fois sorti d'ici,
+n'oublie pas cette langue si prompte à me nommer: j'ai vu, pourras-tu
+dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'étang glacé, l'argent de la
+France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria,
+dont Florence a vu tomber la tête [15]; et Soldanier et Ganellon, qui
+gisent près de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu
+de la nuit les portes de sa ville [17].
+
+J'avais déjà quitté cette ombre, lorsque je vis plus loin deux
+malheureux fixés dans une même fosse; tellement que la tête du premier
+surmontait et couvrait la tête du second: mais celui qui dominait
+s'était acharné sur l'autre, et lui dévorait le crâne et le visage,
+comme un homme affamé dévore son pain; ou comme on vit jadis les tempes
+et les joues de Ménalippe sous la dent du forcené Tydée [18].
+
+--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant
+de haine et de férocité; car si tu peux les justifier, je veux un jour,
+sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au
+jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace
+d'horreur!
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TRENTE-DEUXIÈME CHANT
+
+
+[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète
+occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au
+centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.
+
+Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa,
+maman_, pour décrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie
+simplement que ce n'est pas à un enfant, mais à un écrivain
+véritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord
+qu'il se plaint de l'état d'enfance où était de son temps la langue
+italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque époque qu'un homme écrive,
+il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement
+dit à nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs,
+quand Dante parut, l'italien s'était déjà mis à la distance où il
+devait être à jamais du latin; et trente ans après lui, Pétrarque et
+Bocace l'y fixèrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le
+toscan n'avait point suivi les révolutions qu'a éprouvées la langue
+française; c'était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme
+nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des
+peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'épurer et s'anoblir,
+que d'être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt
+obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit au _Discours
+préliminaire_ qu'il employa une langue qui avait bégayé jusqu'alors, on
+a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au
+treizième siècle, et que par conséquent Dante n'avait point de modèle
+quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'élevant à des
+sujets épiques.
+
+[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jésus-Christ sur Judas,
+et prépare l'esprit au mélange d'horreur et de pitié que va bientôt
+causer le spectacle des traîtres et de leur supplice.
+
+[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en
+Esclavonie et l'autre en Toscane.
+
+[4] Dante, après avoir peint l'effet du froid sur ces têtes par le
+grelottement des dents et la fumée de l'haleine, dit qu'elles se
+tenaient la face baissée sur le lac; c'était pour laisser écouler les
+larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude.
+Toutes les fois qu'elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de
+leurs paupières et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs
+douleurs.
+
+[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d'Albert, seigneur de la
+vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de
+Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs
+vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais
+la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt; ils en vinrent aux
+armes et s'entretuèrent. Leur supplice est d'être à jamais collés l'un
+contre l'autre dans le cercle de Caïn et d'y nourrir leur inimitié
+fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.
+
+[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit,
+fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il
+s'était mis en embuscade pour tuer son père; mais Artus le prévint et
+le perça d'un coup de lance.
+
+[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause
+que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se
+divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des
+_Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans
+Florence.
+
+[8] Mascaron avait aussi tué son oncle.
+
+[9] L'ombre se nomme elle-même. C'était un homme de la famille des
+Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti.
+
+[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance
+des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence.
+
+[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d'_Anténor_,
+prince troyen, qui fut soupçonné d'avoir livré la ville de Troie aux
+Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène,
+afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pâris
+ait trouvé que c'était là le conseil d'un traître; mais Dante n'aurait
+pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa
+prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé
+d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'était pas éloigné de
+se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'à la
+renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir
+chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector,
+afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques: tant Homère et Virgile
+avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l'intérêt et du
+merveilleux! Il y a seulement cette différence, que Dante était un
+poëte républicain, et que, s'étant fait le héros de son poëme, il s'en
+est appliqué tout le merveilleux et l'intérêt.
+
+[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la
+famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où
+4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l'Arbia (comme on a vu
+aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l'argent des
+Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'étendard, et lui coupa la
+main; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et
+furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille
+se venger de cette horrible trahison.
+
+[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un
+traître, il semble qu'étant sous la main de la justice divine, il en
+devienne comme sacré; et c'est ce respect pour les morts que Bocca
+invoque ici.
+
+[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de
+s'opposer au passage d'une armée française que Charles d'Anjou faisait
+venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par
+l'argent des Français et leur abandonna le passage.
+
+[15] L'abbé Beccaria, de Pavie, fut l'envoyé du pape à Florence et
+s'ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux
+Gibelins. On découvrit ses manoeuvres, et il eut la tête tranchée.
+
+[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour
+s'attacher aux Guelfes.
+
+Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d'Espagne,
+leur conseilla d'attaquer l'armée de ce prince, qui s'était engagée
+dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l'arrière-garde de l'armée
+française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres
+paladins: c'est la grande journée de Roncevaux.
+
+[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro,
+et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la
+Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés.
+
+[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes,
+par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportât
+la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée
+de cette action barbare, abandonna ce héros, qu'elle avait toujours
+protégé, et le laissa périr.
+
+C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de
+tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord à cet
+épisode, je vais le faire précéder d'une note, afin qu'on puisse le
+lire sans distraction.
+
+Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction
+Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était
+Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y
+réussirent et gouvernèrent ensemble; mais bientôt l'archevêque, jaloux
+de l'ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour
+y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie,
+en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous
+couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien préparés, il
+vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la
+maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit
+jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher
+qu'on n'apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu'il craignît
+quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour,
+et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appelée
+_la Tour de la faim_.
+
+Le poëte, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de
+tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la
+tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut fermé la porte et
+refusé toute nourriture: détail qu'en effet le public ne peut
+connaître.
+
+Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce
+qu'il était vrai sans doute qu'il avait trahi les intérêts de sa patrie,
+et que, malgré toute la pitié qu'inspirent ses malheurs, il faut que
+justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la
+tête de Roger est abandonnée à la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir à
+jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi
+trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à
+finir leurs jours d'une manière si cruelle, les uns en présence des
+autres.
+
+
+
+
+ CHANT XXXIII
+
+ ARGUMENT
+
+ Aventure d'Ugolin. Passage au troisième giron dit _de Ptolomée_, où
+ sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.
+
+
+Le fantôme suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche à la
+chevelure du crâne qu'il rongeait, prit ainsi la parole:
+
+--Tu veux donc que je renouvelle l'immodérée douleur dont le souvenir
+seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai
+que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tête du traître
+que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu
+es, ni comment te voilà: mais tu parais Florentin, si ta voix ne
+m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci
+l'archevêque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tête m'est livrée; car
+tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant déjà trahi dans
+son coeur, me fit ensuite prendre et mettre à mort. Mais ce que tu ne
+peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi
+donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais déjà
+compté plus d'un jour, à travers les soupiraux de la tour qui a mérité
+par moi et qui doit encore mériter par d'autres d'être appelée la _Tour
+de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal présage de mes malheurs. Je
+songeai que celui-ci, tel qu'un maître fort et puissant, chassait un
+loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'élève entre Lucques et
+Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec
+une meute de chiennes maigres et légères, couraient en avant: au bout
+d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient épuisés,
+et je voyais les chiennes affamées se jeter sur eux et leur ouvrir les
+flancs. Je m'éveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils
+dormaient encore, mais en dormant ils gémissaient et demandaient du
+pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne frémit d'avance de tout
+ce qu'on prépare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne
+pleures pour moi? Déjà, mes fils étaient debout, car l'heure du manger
+approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, à cause du songe;
+lorsque j'ouïs tout à coup l'horrible tour se murer par en bas.
+Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer;
+l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et
+mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon père! Qu'as-tu donc?»
+Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et
+la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, dès
+qu'une faible lueur eut pénétré dans le cachot, je me mis à considérer
+leurs visages l'un après l'autre; et c'est alors que je vis où j'en
+étais moi-même. Transporté, forcené de douleur, je me mordis les bras;
+et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourèrent en criant:
+«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi: reprends de
+nous ces corps, ces chairs que tu nous as données.» Je m'apaisai donc
+pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous
+restâmes tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes
+entrailles!.... Comme le quatrième jour commençait, le plus jeune de
+mes fils tomba vers mes pieds étendu, en disant: «Mon père,
+secours-moi.» C'est à mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me
+vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un à un, entre la cinquième et
+la sixième journée: si bien que, n'y voyant déjà plus, je me jetai
+moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés; les appelant deux
+jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu'à ce que la faim
+éteignît en moi ce qu'avait laissé la douleur.
+
+Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracité
+le malheureux crâne qui se rompait sous l'effort de ses dents.
+
+Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents à
+te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée, s'arrachant de
+leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que,
+regorgeant jusqu'à toi, il noie tes enfants dans tes places publiques!
+Car fût-il vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, tu ne
+devais pas du moins attacher à la même croix le père et les enfants:
+c'est leur enfance, nouvelle Thèbes, qui fait leur innocence [3]!
+
+Cependant nous étions déjà passés vers des lieux où les ombres sont
+encore plus étroitement enchaînées dans les glaçons: elles s'y trouvent,
+non la face baissée, mais le visage renversé; si bien que leurs pleurs
+sans cesse amoncelés dans les cavités de l'oeil, s'y durcissent en
+voûtes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes,
+la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec
+plus d'amertume au fond du coeur [4].
+
+J'avançais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus
+sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.
+
+--Quel est, dis-je à mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement
+n'est-il pas éteint dans cette morte atmosphère?
+
+--Bientôt, reprit-il, tu connaîtras par tes yeux la nature et les
+causes de ce que tu cherches.
+
+Il achevait à peine, qu'une des têtes fixées sur la dure surface nous
+cria:
+
+--Ombres impies, et si impies, que la dernière place des Enfers vous
+est donnée, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur
+trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne
+se gèlent encore.
+
+--Si tu désires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et
+puissé-je aller m'asseoir à côté de toi, si je te la refuse!
+
+L'ombre reprit:
+
+--Je suis frère Albéric, et c'est moi qui donnai les fruits de
+trahison: ils me sont bien payés avec usure [5].
+
+--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois déjà mort?
+
+--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laissé là-haut:
+car tel est le privilége de cette Ptolomée, qu'un homme puisse y tomber
+de son vivant; et pour que tu délivres plus tôt mes yeux de leurs
+glaçons, je t'apprendrai que, lorsqu'une âme porte aussi loin que moi
+la perfidie, elle descend aussitôt dans ces froides citernes; et
+cependant un démon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de
+la vie. Il y a telle ombre qui transit derrière moi, et qui semble
+peut-être respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que
+nous avons depuis longues années; tu peux en parler, toi qui viens de
+quitter le monde [6].
+
+--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il
+mange, boit et converse avec les hommes.
+
+--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un démon l'a remplacé,
+lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant
+que Michel Zanche tombât dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en
+conjure, étends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.
+
+Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanité que je lui fus
+Impitoyable [7].
+
+Ah! Génois, Génois, race étrangère à toutes les vertus, et noire de
+tous les crimes, pourquoi n'êtes-vous pas exterminés du milieu des
+peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai
+trouvé l'un de vos citoyens [8]: partagé pour ses crimes entre la terre
+et les Enfers, son âme trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps
+marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos
+temples.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TRENTE-TROISIÈME CHANT
+
+
+[1] C'étaient trois familles nobles de Pise, opposées à la faction et
+aux intérêts d'Ugolin: elles s'étaient unies à l'archevêque, et avaient
+servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant
+précédent.)
+
+[2] Le poëte suppose que les enfants ont aussi de leur côté un songe de
+mauvais augure, et qu'ils s'éveillent tous dans l'attente du malheur
+qui doit leur arriver.
+
+[3] Dans cette belle imprécation, Dante compare la ville de Pise à
+celle de Thèbes, à cause du crime de l'archevêque: car on sait que
+Thèbes était devenue célèbre par les crimes de la famille d'OEdipe.
+Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Caprée, deux petites îles de
+la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse
+la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la
+mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise.
+Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des
+fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot réveille vivement le mot
+qui le suit, les idées semblent aussi germer plus vivement l'une de
+l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute vérité,
+tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_
+et _enfance_. Racine a dit: _Pour réparer des ans l'irréparable
+outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement.
+
+[4] Nous sommes au giron de Ptolomée, c'est-à-dire des traîtres envers
+leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomée les représente tous, soit que le poëte
+ait voulu désigner le roi d'Égypte qui fit mourir Pompée dont il avait
+reçu tant de services, ou un autre Ptolomée qu'on trouve dans la Bible,
+et qui assassina le grand-prêtre, son bienfaiteur. On sait comment
+Tasse a imité la pensée qui termine cette description. «Armide voulait
+crier: _Barbare, où me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le
+passage à sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume
+retentir sur son coeur.»
+
+[5] Albéric, de la famille Manfredi, à Faënza, fut de l'ordre des
+Frères joyeux: il était brouillé avec ses confrères depuis longtemps,
+lorsqu'un jour il feignit de se réconcilier avec eux, et les invita à
+un grand dîner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et à ce
+mot, qui était le signal convenu, les convives furent tous égorgés. Les
+fruits de frère Albéric étaient passés en proverbe.
+
+[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Gênes, invita aussi à un
+repas, et fit mourir par trahison son beau-père, Michel Zanche, dont il
+est parlé au vingt-deuxième chant, note 6; il fut aidé dans son crime
+par un de ses parents. Le poëte dit qu'ils descendirent tous deux en
+Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient.
+
+[7] Quoique Dante se fût engagé par serment envers cet Albéric, il se
+fait une vertu d'être parjure envers lui, tant sa trahison l'avait
+révolté.
+
+[8] Cet esprit de la Romagne était toujours Albéric, et le Génois était
+d'Oria. Ceci fait allusion à un proverbe italien, peu favorable aux
+Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Albéric est
+ici représenté comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la
+dernière ombre qui parle dans les Enfers.
+
+Il me semble que, dans un siècle où la religion était si puissante sur
+les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un
+effet bien effrayant. Albéric et d'Oria, avec son parent, étaient trois
+citoyens coupables de grands crimes à la vérité, mais illustres par
+leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie.
+Dante vient affirmer, à la face de l'Italie, que ces trois hommes ne
+vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe animée par un
+démon, et que leur âme est en Enfer depuis longues années. C'était
+montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une
+tradition du désespoir où il réduisit ces trois coupables. On ne peut
+sans doute faire un plus bel usage de la poésie et de ses fictions, que
+d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la
+superstition au profit de la vertu.
+
+Je n'insiste pas sur les beautés de l'épisode d'Ugolin; j'observerai
+seulement que l'extrême pathétique et la vigueur des situations ont
+tellement soutenu le style du poëte, qu'on y peut compter cent vers de
+suite sans aucune tache. C'est là qu'on reconnaît vraiment le père de
+la poésie italienne. Si Dante n'a pas toujours été aussi pur, c'est à
+la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Pétrarque, né avec
+plus de goût et un génie moins impétueux, s'exerça sur des objets
+aimables. La _Jérusalem_ est, comme on sait, le sujet le plus heureux
+que la poésie ait encore embelli. D'ailleurs, au siècle de Tasse, les
+limites de la prose et des vers étaient mieux marquées; la langue
+poétique avait repoussé les locutions populaires; elle n'admettait plus
+que les mots sonores; elle avait écarté ceux qui embarrassent par un
+faux air de synonymie; elle savait jusqu'à quel point elle pouvait se
+passer des articles; enfin, comme le langage est le vêtement de la
+pensée, on avait déjà pris les mesures les plus justes et les formes
+les plus élégantes. Mais Dante n'a point connu ce mérite continu du
+style; il tombe quand le choix des idées ou la force des situations ne
+le soutiennent pas.
+
+
+
+
+ CHANT XXXIV
+
+ ARGUMENT
+
+ Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, traître envers
+ Dieu, est entouré de traîtres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de
+ l'Enfer.
+
+
+
+VOICI LES ÉTENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].
+
+--Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.
+
+Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice; comme
+lorsqu'un épais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les
+campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des
+vents.
+
+J'avançais; et pour me dérober à la rigueur de l'air qui frappait mon
+visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces
+lieux.
+
+Déjà, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions
+au dernier giron de l'Enfer; à ce giron où les ombres sont ensevelies
+dans la profonde glace, d'où elles apparaissent comme des fétus dans le
+verre et sous toutes les attitudes; renversées, debout, étendues ou
+courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds [2].
+
+Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût au sage de me montrer la
+créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s'écartant de
+moi:
+
+--Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t'armer de
+toute ta constance.
+
+Je m'arrêtai alors, chancelant et transi, dans un état que la parole ne
+saurait exprimer: ce n'était point la vie, ce n'était point la mort;
+eh! qu'étais-je donc hors de l'une et de l'autre!...
+
+Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs
+s'élever de la moitié de sa poitrine en haut; et ma taille égalerait
+plutôt la stature des géants, qu'ils ne pourraient approcher de la
+longueur de ses bras.
+
+Quel était donc le tout d'une telle moitié [3]?
+
+S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est à présent l'effroi
+des Enfers, c'est bien lui qui doit être le centre des crimes et des
+tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son créateur!
+
+Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son énorme tête composée
+de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres
+s'élevant sur chaque épaule, et tous trois se réunissant pour former la
+crête effroyable dont il était couronné!
+
+Le premier visage était rouge de feu, l'autre était livide, et les
+peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du
+troisième.
+
+À chaque face répondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au
+plus grand des archanges, et telles que l'Océan ne vit jamais sur ses
+flots de voile si démesurée.
+
+Il agitait deux à deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui
+s'en échappaient allaient glacer les étangs du Cocyte [4].
+
+De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mêlaient à l'écume
+sanglante de ses lèvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le
+monstre broyait sous ses dents; éternel bourreau d'une triple victime!
+
+Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses
+ongles, l'infortuné qui sortait de la bouche du milieu, et dont il
+retenait la tête et les épaules englouties.
+
+--Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide,
+est le traître Judas: des deux autres que tu vois à ses côtés, et qui
+pendent la tête en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre
+est l'énorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche;
+notre course est finie, et _tout est parcouru_.
+
+Alors, suivant son désir, j'enlaçai mes bras autour de son cou; et dès
+que le monstre, en déployant ses ailes, eut découvert l'épaisse toison
+dont ses flancs étaient hérissés, mon guide s'y attacha, et descendit
+de flocons en flocons à travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu;
+mais il touchait à peine à la ceinture de l'ange, que je le vis,
+allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner péniblement sa
+tête où étaient ses pieds, et monter comme s'il fût rentré dans
+l'abîme.
+
+--Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles
+marches qu'il faut sortir de l'Enfer.
+
+Et s'élevant aussitôt vers les rochers entr'ouverts sur nos têtes, il
+sortit et me déposa sur leurs bords.
+
+Assis à ses côtés, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et
+je ne vis plus que ses jambes renversées qui se dressaient devant moi.
+
+Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble où je fus alors,
+lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.
+
+Mais bientôt le sage me cria:
+
+--Relève-toi; la route est longue, le sentier difficile, et déjà le
+soleil est aux portes du matin [6].
+
+Ce n'étaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais
+une suite de cavités et de précipices, route impraticable aux mortels,
+et toujours haïe de la lumière.
+
+--Maître, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde,
+daignez écarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensée.
+Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi
+renversé, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonté du
+soir vers le matin?
+
+--Tu crois être encore, me répondit-il, à la même place où tu m'as vu
+me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe à la terre; et
+nous y étions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses côtes
+velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-même et remonter, je
+passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique où tendent
+tous les corps. Tu foules maintenant les voûtes opposées au cercle de
+Judas; te voilà dans l'hémisphère qui répond au nôtre; voici l'antipode
+de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitée,
+et dont le centre fut arrosé du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour
+ce monde quand il s'éteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois
+plus que les pieds renversés, est toujours debout dans les Enfers.
+C'est sur cette moitié du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre
+épouvantée se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux,
+s'enfuit vers nos climats; mais forcée de donner retraite à ce grand
+coupable, elle ouvrit un abîme dans son sein, et s'écarta pour s'élever
+en montagne vers l'un et l'autre hémisphère [7].
+
+Il est, par delà les Enfers, une étroite et obscure issue qui retentit
+à jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est là que mon oreille fut
+avertie de la distance où j'étais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe
+lentement à travers les rochers qu'il creuse dans sa course éternelle.
+
+Nous gravîmes aussitôt le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon
+guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans trêve et
+sans relâche, nous parvînmes au dernier soupirail, d'où nous sortîmes
+enfin pour jouir du spectacle des cieux.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TRENTE-QUATRIÈME CHANT
+
+
+[1] Dante a cru donner une véritable parure à ce dernier chant, en
+débutant par le premier vers du _Vexilla regis_, hymne que l'Église
+chante dans la semaine sainte.
+
+[2] Ce silence qui règne au milieu de tant de maux; ce calme déchirant
+d'une douleur immodérée qui ne peut se manifester; ce repos de mort où
+paraissent languir les premières victimes de l'Enfer: voilà le dernier
+coup de pinceau par lequel le poëte a voulu terminer son grand tableau.
+Trente chants ont été employés en dialogues, en plaintes et en
+gémissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages;
+elle s'est montrée sous toutes ses formes, et la variété de tant de
+dessins a été comme soumise à un seul ton de couleur. Mais ici, par un
+grand contraste, tout est muet. Les coupables, cachés dans l'épaisseur
+de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est
+à la racine de l'âme. Satan lui-même, centre des crimes et des
+tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et
+d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un
+malheureux vaincu, tombé après six mille ans de tortures et de
+captivité, dans l'abrutissement du désespoir.
+
+Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entourée de
+plus de bizarreries, que le poëte n'en a semé déjà dans le reste de son
+poëme. Il est triste de voir trois visages à Lucifer, de le voir mâcher
+trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher à ses poils pour
+sortir de l'Enfer, etc., etc.
+
+[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il
+fallait plutôt lui laisser cette taille indéfinie que Milton lui donne;
+ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homère. Ce
+Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous
+paraît être dans la haute et pleine majesté qui convient au maître du
+monde; aussi, le poëte s'est bien gardé d'assigner une étendue à ses
+sourcils. S'il avait eu cette puérile intention, et qu'il leur eût
+donné, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient
+venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru,
+en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homère.
+
+C'est d'après ce principe de goût qu'on doit trouver ridicule le même
+Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus
+au bout d'une chaîne: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas
+limitée, et que Jupiter, luttant contre eux tous à la fois, nous donne
+une grande idée de la sienne, il me semble qu'une chaîne, objet trop
+connu, ne doit pas être le moyen d'une puissance inconnue et sans
+bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.
+
+[4] Chétive invention, pour expliquer l'état de congélation où se
+trouve cette dernière enceinte. Le poëte, en décrivant les ailes de
+Lucifer, dit qu'elles étaient telles qu'il les fallait à un tel oiseau,
+et qu'elles étaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A
+propos du visage de nègre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les
+premiers siècles de l'Église en peignait toujours le Diable sous la
+figure d'un Éthiopien: la race noire était alors assez rare en Europe
+pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait:
+les nègres étaient donc les représentants du Diable. Mais depuis les
+voyages d'Afrique, cette espèce s'est tellement répandue en Europe, que
+l'imagination même des enfants n'en étant plus frappée, on ne sait plus
+quelle couleur donner au Diable.
+
+[5] La philosophie s'indignera peut-être de voir ici Brutus et Cassius
+si maltraités. Mais il faut croire que Dante a jugé ces stoïciens
+farouches d'après Plutarque: le faux enthousiasme d'une liberté qui
+n'existait plus les égara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le
+choix d'un maître, et que _César était le médecin doux et bénin que les
+dieux avaient donné à l'empire malade_: en le massacrant sans fruit
+pour la république, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un
+père, et l'autre d'un bienfaiteur. Le poëte donne à Cassius l'épithète
+d'_énorme_, parce qu'il était en effet d'un forte complexion.
+
+[6] Le texte porte que le soleil remonte à _mezza terza_. Pour entendre
+ceci, il faut bien connaître la division de la journée en Italie. Le
+soleil fait _terza_ dans la première partie de la matinée, _sesta_ dans
+la seconde, _nona_ dans la troisième, et il arrive à son méridien: il
+en descend et fait _mezzo vespro_ dans la première portion de
+l'après-midi, _vespro_ dans la suivante, etc. _Mezza terza_, qui est
+l'heure dont il s'agit ici, sonne avant _terza_, c'est-à-dire avant le
+lever du soleil: c'est l'instant où les boutiques s'ouvrent, et où les
+travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l'été à
+l'hiver, suivant la longueur et la brièveté des jours. C'est ainsi que,
+quoique une heure d'hiver soit égale à une heure d'été, une matinée
+d'été est plus longue qu'une matinée d'hiver. Je ne parlerai pas des
+horloges d'Italie, ni de la manière dont on y compte les heures; mais
+j'observerai que c'est l'Église qui a déterminé cette manière de
+diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.
+
+Virgile eût mieux fait sans doute de parler en poëte que de désigner le
+point du jour par une expression populaire: _mezza terza_ lui devait
+être aussi inconnu que _le coup de l'Angelus_. Mais Dante, qui
+n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un
+bout de l'Enfer à l'autre: il en fait quelquefois un petit théologien
+fort déterminé, et plus souvent un bon homme à proverbes et à
+sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixième chant,
+comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomède.
+(Voyez aussi la note 5 du premier chant.)
+
+[7] Dante a très-bien décrit les effets de la gravitation, qui attire
+les corps sublunaires au centre du globe. Il est évident qu'en
+descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tête la première
+en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tête
+où étaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre.
+Le poëte a fort bien vu aussi que notre planète est tout environnée de
+cieux, et que le soleil se lève sous nos pieds quand il se couche sur
+nos têtes. Mais comme de son temps l'Amérique n'était pas découverte,
+et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Océan pour borne
+éternelle, à l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait
+conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe,
+l'Asie et l'Afrique, et que l'Océan occupait à lui seul tout le reste
+du globe. C'est ce qu'on peut voir dans _le Songe de Scipion_ et dans
+_la Cité de Dieu_. Dante, regardant ces erreurs comme des choses
+démontrées, les met à profit dans ce dernier chant. Il raconte que
+Lucifer tomba du ciel sur la terre du côté de nos Antipodes. La terre,
+qui était alors mêlée de continents et de mers (quoiqu'elle ne fût pas
+encore habitée), eut peur en voyant tomber l'archange et ses légions;
+elle se retira tout entière du côté où nous sommes, et opposa de
+l'autre l'Océan aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable
+perça le profond Océan, et vint s'enfoncer la tête la première dans le
+noyau du globe. Ainsi la terre, forcée de le recevoir, dilata ses
+entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une
+au milieu de ce même Océan, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre
+au milieu de notre hémisphère: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur
+lesquelles Jésus-Christ est mort; car telles étaient les opinions du
+temps, qu'il fallait que le salut du monde se fût opéré précisément au
+milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer était moitié
+dans l'Enfer, et moitié dans l'épaisseur de la terre; que la montagne
+où Jésus-Christ mourut répondait perpendiculairement à sa tête, et la
+montagne du Purgatoire à la plante de ses pieds; enfin, que le centre
+de son corps était le centre du monde. Et voilà comment Dante
+expliquait des erreurs par des fables.
+
+[8] Le texte porte que cette issue était éloignée de Lucifer de toute
+la grandeur de la _tombe_. Comme cette _tombe_ n'a pas encore été
+nommée, on ne peut dire ce que c'est; à moins que le poëte ne désigne
+le dernier cercle même de l'Enfer, où Satan est enseveli, et qu'on peut
+considérer comme une tombe sphérique, ayant deux ouvertures: celle par
+où les deux voyageurs sont arrivés (c'est le puits des Géants), et
+l'autre l'issue même par où ils s'échappent. Le poëte semble favoriser
+cette explication en disant plus haut _qu'il foule les voûtes opposées
+au cercle de Judas_. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures
+à la revue de l'Enfer, il n'en met guère plus de trois à quatre pour le
+retour, puisque rien ne l'arrête plus en chemin. Un temps si court
+prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues à faire en
+droite ligne, du centre à la surface du globe. Mais qu'importent ces
+détails et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute
+d'imagination? Dante, pressé de sortir, échafaude comme il peut ses
+machines, et le lecteur doit partager son impatience.
+
+Quoi qu'il en soit de ce poëme, si la traduction qu'on en donne est lue,
+on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de
+charlatanisme pour avoir trop vanté Dante, et l'autre d'impuissance
+pour ne l'avoir jamais traduit.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DU SECOND VOLUME
+
+
+CHANT XVIII.--Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en
+dix vallées ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y
+sont punies.--Description de la première et de la seconde vallée, où se
+trouvent les corrupteurs et les flatteurs.
+
+CHANT XIX.--Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit
+qu'ils aient vendu ou acheté des bénéfices.--Imprécation du poëte
+contre les grands biens et l'avarice de l'Église.
+
+CHANT XX.--Quatrième vallée, où sont punis ceux qui se mêlent de
+prédire l'avenir.--Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues,
+sorciers et sorcières.
+
+CHANT XXI.--Cinquième vallée, où sont punis les prévaricateurs, juges
+et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.--Entretien
+avec les démons.
+
+CHANT XXII.--Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont
+vendu les grâces et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la
+sixième vallée.
+
+CHANT XXIII.--Descente à la sixième vallée, où sont punis les
+hypocrites.--Passage à la septième vallée.
+
+CHANT XXIV.--Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs
+et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.
+
+CHANT XXV.--Suite de la dernière vallée, où sont punis les
+concussionnaires.
+
+CHANT XXVI.--Huitième vallée, où sont punis les capitaines qui ont usé
+de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.
+
+CHANT XXVII.--Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon,
+guerrier sans foi et conseiller sinistre.
+
+CHANT XXVIII.--Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous
+ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.
+
+CHANT XXIX.--Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans
+et les faussaires.
+
+CHANT XXX.--Suite de la dixième vallée.--Le poëte poursuit trois sortes
+de faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux
+monnayeurs et les faux témoins.
+
+CHANT XXXI.--Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons, où
+sont punis tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le
+neuvième cercle.
+
+CHANT XXXII.--Premier giron, dit de Caïn, où sont punis les parricides
+et traîtres envers leurs parents.--Passage au second giron, dit
+d'Anténor, où se trouvent les traîtres envers la patrie.
+
+CHANT XXXIII.--Aventure d'Ugolin.--Passage au troisième giron, dit de
+Ptolomée, où sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.
+
+CHANT XXXIV.--Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer,
+traître envers Dieu, est entouré de traîtres envers leurs
+bienfaiteurs.--Sortie de l'Enfer.
+
+
+ FIN
+
+ Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron 5
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) ***
+
+***** This file should be named 22769-8.txt or 22769-8.zip *****
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+ http://www.gutenberg.org/2/2/7/6/22769/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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