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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:54:00 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfer (1 of 2), by Dante Alighieri
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'enfer (1 of 2)
+ La Divine Comédie - Traduit par Rivarol
+
+Author: Dante Alighieri
+
+Translator: Antoine Rivarol (de)
+
+Release Date: September 26, 2007 [EBook #22768]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (1 OF 2) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+ COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
+
+ * * * * * *
+
+ DANTE ALIGHIERI
+
+ * * * * * *
+
+ L'ENFER
+
+ POÈME EN XXXIV CHANTS
+
+ TRADUIT PAR RIVAROL
+
+ * * * * * *
+
+ TOME PREMIER
+
+ * * * * * *
+
+ PARIS
+
+ AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION
+
+ 1, Rue Baillif 1
+
+ * * * * * *
+
+ 1867
+
+
+ AVERTISSEMENT
+
+
+Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le
+chef-d'oeuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne
+parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début,
+donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par
+l'admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et
+parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très
+rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise
+au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la
+_Bibliothèque Nationale_ de n'avoir pas toujours obéi à un système de
+chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on
+semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer
+ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et
+raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin
+satisfaction en inaugurant la cinquième année d'existence de notre
+collection par la publication du poëme le plus grandiose qu'ait produit
+le génie humain, sans en excepter l'_Iliade_ et l'_Énéide_.
+
+Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous était difficile de
+choisir, parmi les traductions existantes de la _Divine comédie_, celle
+qui pouvait donner la plus juste idée d'une oeuvre écrite à une époque
+où la langue italienne n'était pas encore fixée et portée à son plus
+haut degré d'harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les
+Pétrarque, d'une oeuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui,
+nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde
+connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'épopée le
+langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort,
+emportait d'assaut la gloire et l'immortalité.
+
+Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et
+à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à
+notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet
+quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d'un débordement
+de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné
+trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à
+rehausser la gloire du poëte italien. C'est le tort des époques où
+l'imagination n'a plus que de trop rares représentants de donner à la
+critique une part prépondérante, et l'on arrive ainsi à l'obscurité,
+sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers
+travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite
+incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications
+contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de
+l'ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons
+pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la
+réputation n'était plus à faire. L'esprit général qui a présidé à cet
+intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance
+satisfaisante de l'_Enfer_, nous lui avons donné la préférence, avec la
+persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement
+les motifs propres à le confirmer dans l'admiration qui auréole depuis
+près de quatre siècles le front austère d'Alighieri. Et en cela encore
+nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes
+critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le
+journalisme sérieux.
+
+S'il était besoin d'autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol
+lui-même ce qu'il a prétendu faire; il nous répondrait d'abord: «Il
+n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction,
+que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte.
+C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les
+maîtres.» (Notes du chant XX.)
+
+Puis ailleurs (Notes du chant xxv): «Il y a des esprits chagrins et
+dénués d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui
+sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot,
+dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à
+réunir la précision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante,
+on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus,
+au _Discours préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il
+faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au
+texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?»
+
+Et enfin: «C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une
+infidélité extrême: _summum jus, summa injuria_. (Note du chant XXXI.)
+
+La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°);
+l'éditeur de 1808 des _OEuvres de Rivarol_ (Paris, 5 vol. in-8°),
+parlant du poëme de l'Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux
+du traducteur:
+
+«Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est
+un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres: il serait
+résolu si le style de cette traduction n'était point au-dessous, je ne
+dis pas de ce poëte, mais de l'idée qu'on s'en forme. Il est bon
+d'avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes.
+Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas
+traduit mot à mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes surannés,
+barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés;
+afin que Dante fût exactement pour nous ce qu'il était pour l'Italie,
+et qu'on ne pût le lire que le dictionnaire à la main? Nous renvoyons
+ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous
+Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées
+avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette
+traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut
+donner d'agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte
+que dans la traduction étaient fâchés qu'on ne l'eût pas débarrassé de
+tout ce qui a perdu l'à-propos, de toutes les allusions aux histoires
+du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la
+brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle
+réforme. Oserait-on donner l'_Iliade_ et l'_Énéide_ par extrait? Ils ne
+songeaient pas non plus que le poëme de l'_Enfer_ devant jeter un grand
+jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne
+fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littérature
+toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et
+l'odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il
+doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse
+s'accroître des richesses du poëte toscan; il doit suffire aux uns et
+aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l'ait assez
+rapproché du nôtre. Ce n'est point en effet la sensation que fait
+aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais
+la sensation qu'il fit autrefois. Si le _Roman de la Rose_ avait les
+beautés du poëme de l'_Enfer_, croit-on que les étrangers s'amuseraient
+à le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine à
+le déchiffrer que nous?»
+
+Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le
+discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de
+Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas
+entendre une seule cloche; la colossale renommée du poëte florentin n'a
+pas été si universellement consacrée qu'il ne se soit trouvé de ci de
+là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les
+siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce
+n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des théocraties viennent
+déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l'on
+brûle volontiers ce qu'ils adorent et où l'on adore ce qu'ils brûlent
+ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations
+significatives. L'honnête et naïf Moreri, en son _Grand dictionnaire
+historique_ (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte
+notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa
+pensée intime ou plutôt celle de l'entourage de ce docteur en
+théologie:
+
+«Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan
+et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au
+commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l'an 1265 et fut
+l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou
+Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de
+France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir
+l'an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république
+était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être
+que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons.
+Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il fût
+Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes
+ses terres furent pillées. Il s'en prit au comte de Valois, comme à
+l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la
+maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages;
+ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des
+preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. _Cette animosité
+n'est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante: ses emportements
+contre le saint-siége l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurés.
+À cela près, il avait beaucoup de génie_. Pétrarque dit que son langage
+était délicat, mais que la pureté de ses moeurs ne répondait pas à
+celle de son style. Il mourut à Ravenne, l'an 1321, en la 56e année de
+son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne,
+l'avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait,
+sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil,
+Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de
+Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des
+épîtres, _De monarchia mundi_, etc. Il s'était lui-même composé cette
+épitaphe un peu avant que d'expirer:
+
+ Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque
+ Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.
+ Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
+ Auctoremque suum petit felicior astris,
+ Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,
+ Quem genuit parvi Florentia mater amoris.
+
+Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé
+légèrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment
+l'opinion d'un _savant moderne_ sur l'_Enfer_: «C'est un salmigondis
+consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes,
+d'où il résulte une espèce d'avilissement des dogmes sacrés du
+christianisme; aussi, jamais écrivain, même _ex professo_ antichrétien,
+n'a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la
+religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la
+gravité et le jugement nécessaires, il n'y a mis que le bavardage le
+plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace.» La
+fable _le Serpent et la Lime_ sera toujours une grande vérité.
+
+Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont
+donné la peine d'étudier Dante _intus et in cute_, tels que Chabanon,
+Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui
+de la _Divine Comédie_, pas n'est besoin de rompre tant de lances:
+Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à
+personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires,
+d'études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première
+édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°); on peut essayer de
+s'en donner une idée en parcourant la _Notizia de libri rari nella
+lingua italiana_ (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88); Fontanini (p.
+160 de la notice citée) a rassemblé les titres d'environ cinquante
+écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la _Divine Comédie_. Elle
+a été traduite dans toutes les langues littéraires de l'Europe; la
+France n'a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d'hommages
+qu'il était possible; la liste suivante en est la meilleure preuve.
+
+Citons d'abord les traductions en vers:
+
+_La Comédie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_, mise en
+rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier
+du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l'église de
+Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);--la traduction de Henri Terrasso
+(1817, in-8°);--de Brait Delamathe (1825, in-8°);--de Gourbillon
+(Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l'original;
+--d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la _Divine comédie_ (Paris,
+1830, in-8°);--d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);--de
+Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de
+recueils de vers.
+
+Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de
+signaler:
+
+Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°);--du comte
+d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°);--de Rivarol
+(1783 ou 1785, Didot, in-8°);--d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris,
+Didot);--de G. Calemard de Lafayette (1835);--de Pier-Angelo
+Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio,
+grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré);--de Brizeux (Paris,
+Charpentier, 1841, in-18);--de Lamennais (_OEuvres posthumes_, Paris,
+Didier, in-18).
+
+Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi
+d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie
+personnelle à propos des traductions des poëtes? Nous avons dû, dans la
+circonstance présente, choisir une traduction en prose; mais, à notre
+avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers.
+Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830,
+a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants
+choisis dans la _Divine Comédie_, n'est-il pas permis d'espérer qu'il
+surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse
+littéraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son âme à
+compléter ce qui est resté inachevé jusqu'ici! L'amour du beau et du
+grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais
+réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th.
+Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, _sursum corda_!
+Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des
+jouissances matérielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la
+poésie ne saurait mourir sans lutter.
+
+Qu'il y ait un regrettable temps d'arrêt, nous sommes au premier rang
+pour le déplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un
+jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur,
+puisera les forces nécessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile
+peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé,
+avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans
+leurs vers éternels.
+
+N. DAVID.
+
+
+
+
+ DE LA VIE ET DES POËMES
+
+ DE DANTE
+
+
+Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de
+Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la
+bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou
+la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une
+place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses
+ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l'_Enfer_, la plus
+extraordinaire de ses productions.
+
+DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d'une famille ancienne et
+illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l'école de
+Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha
+bientôt aux douceurs de l'étude, pour prendre part aux événements de
+son siècle.
+
+L'Italie était alors tout en confusion; ses plus grandes villes
+s'étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la
+fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient
+surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attachée aux empereurs, et
+l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y
+avait plus de soixante ans que les Césars allemands n'avaient mis le
+pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence
+avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours
+eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur
+opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant à
+Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes
+coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles;
+et l'Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de
+ne pas demeurer à Rome: elle serait devenue la capitale de leurs États,
+et les papes auraient été soumis sous l'oeil du maître.
+
+[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur
+l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna:
+l'histoire n'offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement
+que, dès le dixième siècle, l'Italie, remplie d'armées allemandes, et
+prenant parti pour ou contre, s'accoutumait à ces dénominations de
+_Guelfes_ et de _Gibelins_.]
+
+Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe,
+et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient
+cachés: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment.
+Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de
+Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui
+fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du
+temps, qu'il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona,
+remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise.
+
+Un peu de calme ayant succédé à tant d'orages, le poëte en profita pour
+se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d'un amour
+heureux. Béatrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être
+la destinée de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes
+toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les
+plus grands poëtes de leur siècle.
+
+Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas
+le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin,
+la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments,
+jusqu'à ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est là l'époque de
+tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé
+prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens
+décemvirs. Mais les prieurs n'étaient qu'au nombre de huit. Ces
+magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d'une main
+ferme le gouvernail de l'État, puisque, outre les querelles du
+sacerdoce et de l'empire, la république nourrissait encore des
+inimitiés intestines; et voici quelle en fut la source.
+
+Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps
+troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces
+intrigues avaient produit deux partis qu'on appela _les Blancs_ et _les
+Noirs_, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d'éteindre
+ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la
+discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'État,
+aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientôt être Noir ou Blanc à
+Florence comme à Pistoie: c'étaient chaque jour des affronts et des
+atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour
+sauver la République, Dante persuada à ses collègues d'envoyer en exil
+les chefs des deux partis: ce qui fut exécuté.
+
+Après cet événement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'étant
+allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent
+à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et,
+secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt,
+tout changea de face: les Blancs, déclarés ennemis de la patrie,
+furent chassés; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable,
+apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens.
+
+Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment
+Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti
+avait repris vigueur, et l'Italie était dans l'attente de quelque
+grande révolution: si bien que Dante conçut le projet de se faire
+ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins
+heureux que Coriolan, il courait de l'armée des mécontents aux camps de
+l'empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et
+témoin de toutes les humiliations des impériaux.
+
+C'est avec aussi peu de succès qu'il eut recours aux supplications,
+comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par
+ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonçant enfin à tout espoir de
+retour, il se mit à voyager, parcourut l'Allemagne et vint à Paris, où,
+comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait à ses poëmes.
+Forcé dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il
+vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six
+ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.
+
+Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des
+succès et quelques beaux moments; mais pour avoir passé la moitié de sa
+vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands
+hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-même, en pleurant
+la perte de ses biens et de son indépendance. «Partout où se parle
+cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mangé le pain
+d'autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles,
+poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les
+peuples m'attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait
+précédé, et me voyaient autre qu'ils n'auraient osé le croire: je leur
+montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que
+les reçoit.»
+
+À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait
+encore cette ambition des républiques, si différente de l'ambition des
+monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en eût
+désiré, le nomma à l'ambassade de Rome, ce poëte, considérant l'état de
+crise où il laissait la république, et le péril de confier cette
+légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre: S'IO VO, CHI STA, E
+S'IO STO, CHI VA: _Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part_?
+Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter
+dans son _Enfer_ l'aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille
+de ce prince; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can
+de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines.
+
+Un jour, ce petit souverain lui disait: «Je suis étonné, messer Dante,
+qu'un homme de votre mérite n'ait point l'art de captiver les coeurs;
+tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance
+universelle.--Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous
+saviez combien ce qu'on nomme _amitié_ et _bienveillance_ dépend de la
+sympathie et des rapports.»
+
+Les différents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout
+la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé
+la cause des rois contre les papes, dans son _Traité de la monarchie_,
+et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union
+du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du _Purgatoire_:
+
+[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO,
+EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, _de vulgari
+Eloquentiâ_, _de Monarchiâ_ et LA DIVINA COMEDIA.]
+
+
+ De la terre et du ciel les intérêts divers
+ Avaient donné longtemps deux chefs à l'univers;
+ Rome alors florissait dans une paix profonde,
+ Deux soleils éclairaient cette reine du monde:
+ Mais sa gloire a passé quand l'absolu pouvoir
+ A mis aux mêmes mains le sceptre et l'encensoir [3].
+
+[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe à l'Empereur, qu'il appelle
+_César tudesque_, le conjurant de ne pas oublier son Italie, _le jardin
+de l'Empire_, pour les glaçons de l'Autriche, et l'invitant à venir
+enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître
+depuis si longtemps.
+
+Si l'Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette
+invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu
+répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de
+l'Empire, et on ne doute point à Rome qu'il n'y ait encore plus de
+théologie que de poësie dans la _Divina Comedia_.]
+
+Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps; et ce temps est un
+des plus malheureux que l'histoire nous présente. Les violences
+scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe,
+les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d'Anjou, les funestes
+croisades de saint Louis et sa fin déplorable; la terreur des armes
+musulmanes; plus encore les calamités de l'Italie désolée par les
+guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes
+religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient
+à se consterner pour des prédictions d'astrologie: voilà les traits qui
+donnent à ces temps une physionomie qui les distingue.
+
+Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore, supposons
+cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans
+le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de
+génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement
+de sa patrie; qu'ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit
+réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques
+petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses
+propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le
+disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles.
+
+Tel fut Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'_Enfer_, du
+_Purgatoire_ et du _Paradis_, embrassant dans son plan les trois règnes
+de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne
+parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de
+l'avènement d'un autre.
+
+Il y a deux grands acteurs dans ce poëme: Béatrix, cette maîtresse tant
+pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par
+excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.
+
+Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir
+avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du
+temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulièrement de Florence;
+ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont
+le monde s'occupait alors.
+
+Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met à
+profit les erreurs de la géographie, de l'astronomie et de la physique:
+et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une
+intelligence et une économie admirables. D'abord la terre, creusée
+jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes
+concentriques. Il n'est point de crime qui soit oublié dans la
+distribution des supplices que le poëte rencontre d'un cercle à
+l'autre: souvent une enceinte est partagée en différents donjons; mais
+toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des
+peines, que Montesquieu n'a pas trouvé d'autres divisions pour son
+_Esprit des lois_.
+
+Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en
+diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'à
+ce qu'on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de
+clef à la voûte de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des
+cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient
+aisément une éternité: l'imagination n'y perd jamais de vue les
+coupables et s'y effraye davantage de l'uniformité de chaque supplice:
+un local varié et des théâtres différents auraient été une invention
+moins heureuse.
+
+Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de
+l'abîme par des routes fort étroites; mais ils ont à peine passé le
+point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur
+eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au
+lieu de descendre. Arrivés à l'hémisphère qui répond au nôtre, ils
+découvrent un nouveau ciel et d'autres étoiles. Le poëte profite de
+l'idée où on était alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y
+placer le Purgatoire.
+
+C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut
+avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux poëtes
+s'élèvent de division en division et des punitions qui deviennent
+toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le
+lecteur s'élève et respire avec eux: il entend partout le langage
+consolant de l'espérance, et ce langage se sent de plus en plus du
+voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis
+terrestre: c'est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne
+Dante.
+
+Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par
+toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les
+splendeurs du Ciel empyrée; et Béatrix l'introduit au pied du trône de
+l'Éternel.
+
+Étrange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers
+jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie
+des vices et des vertus, l'extrême misère et la suprême félicité, le
+temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur de
+tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la
+sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce poëme national,
+rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux événements
+récents et aux questions qui agitaient les esprits; écrit d'ailleurs
+dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une
+fierté qu'elle n'eut plus après lui, et qu'on ne lui connaissait pas
+avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude
+et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des
+allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un
+espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont
+l'ébranlement se propage à d'immenses distances.
+
+L'Italie donna le nom de _divin_ à ce poëme et à son auteur; et
+quoiqu'on l'eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses
+nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa
+mort, pour faire condamner le poëte Cecco d'Ascoli à être brûlé
+publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d'hérésie, mais
+réellement parce qu'il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva
+des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de
+ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son
+aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la _Divina
+Comedia_, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette
+obscure divinité [4].
+
+[4: Dante n'a pas donné le nom de _comédie_ aux trois grandes parties
+de son poëme, parce qu'il finit d'une manière heureuse, ayant le
+Paradis pour dénoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais
+parce qu'ayant honoré l'_Enéide_ du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu
+prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu'il emploie,
+si différent en effet de celui de son maître.]
+
+Les longs commentaires n'ont pas éclairci les difficultés, la foule des
+commentateurs n'ayant vu partout que la théologie; mais ils auraient dû
+voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous
+absolument que Dante soit _la partie animale_, ou les sens; Virgile,
+_la philosophie morale_, ou la simple raison; et Béatrix, _la lumière
+révélée_, ou la théologie. Ainsi l'homme grossier, représenté par Dante,
+après s'être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux,
+les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance
+des vices et des peines qu'ils méritent, c'est-à-dire aux Enfers et au
+Purgatoire: mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se
+montre et Virgile disparaît. C'est la raison qui fuit devant la
+théologie.
+
+Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau poëme avec de
+telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes
+d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous
+l'allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu'à voir celle que
+Tasse a lui-même trouvée dans sa _Jérusalem_.
+
+Mais il est temps de nous occuper du poëme de l'_Enfer_ en particulier,
+de son coloris, de ses beautés et de ses défauts.
+
+ * * * * * * *
+
+_Du poëme de l'Enfer_.--Au temps où Dante écrivait, la littérature se
+réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des
+Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue
+du peuple; tout s'écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son
+monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation [5], prit
+ses matériaux où il les trouva: il fit parler une langue qui avait
+bégayé jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il créait au besoin
+n'ont servi qu'à lui seul. Voilà une des causes de son obscurité.
+D'ailleurs il n'est point de poëte qui tende plus de piéges à son
+traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des
+horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus
+dégoûtantes, les allusions, les termes de l'école et les expressions
+les plus basses: rien ne lui paraît méprisable, et la langue française,
+chaste et timorée, s'effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans
+cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point
+délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui
+dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de ménager ses
+couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui
+aient été tracés de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et délicat,
+il convient d'être sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante
+dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses
+phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets;
+et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de
+mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L'imagination
+passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause
+incroyable à l'effroi que lui donne nécessairement la vérité du
+tableau: il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte
+autant d'images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans
+cesse le lecteur de l'un à l'autre; et ce mélange d'événements si
+invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son
+poëme.
+
+[5: C'est un des grands défauts du poëme, d'être fait un peu trop pour
+le moment: de là vient que l'auteur, ne s'attachant qu'à présenter sans
+cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et
+ne fait qu'indiquer les aventures. C'était assez pour son temps, pas
+assez pour le nôtre.]
+
+Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c'est de tous les
+poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus
+d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau,
+rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force
+du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule épithète [6].
+
+[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homère;
+ils offrent à la fois la pensée, l'image et le sentiment: ce sont de
+vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et
+dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait
+une grande intention. Mais on n'y sent pas ce goût âpre et sauvage,
+cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le
+caractère et le charme de Dante.]
+
+Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois
+horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est
+pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant à ses idées les plus
+bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui
+étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur
+et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La
+plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique
+et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux
+d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des
+Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la
+religion une sublimité qui parlait à tous les yeux.
+
+Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne
+rencontre pas assez d'épisodes; et, malgré la brièveté des chants, qui
+sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide
+ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poëme.
+
+Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme
+qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'âme une
+impression durable. On se demande, après l'avoir lu, comment un homme a
+pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu'il
+semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine; comment il a
+pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes
+et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir
+sans cesse la tête courbée dans les Enfers.
+
+Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus
+malheureuses: nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante
+parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des
+paroles de vie, et qui l'entendaient à demi-mot: mais il semble
+qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques
+d'une manière sérieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire,
+notre théologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle
+obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante
+inspirerait une autre espèce d'intérêt: son poëme s'élèverait comme un
+grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions:
+il serait plus facile à cette postérité reculée de s'accommoder des
+peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur
+de son Enfer; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen
+avec Homère [7].
+
+[7: Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l'effet
+sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la
+sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde
+envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent
+misanthrope, qu'il était bien digne de faire l'_Enfer_, et que
+peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.]
+
+Voilà le précis du poëme; il est long et ne dit pas tout: mais on
+trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici;
+l'application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût
+fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu'il eût ensuite fallu
+les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme.
+
+_De la traduction_.--Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en
+dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de
+travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pensé qu'elles
+devraient servir également à la gloire du poëte qu'on traduit, et au
+progrès de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant
+point là qu'il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les
+défauts et éteignent les beautés; mais on peut assurer qu'elles
+perfectionnent le langage.
+
+En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu'en
+allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies
+richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier
+levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues.
+La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger,
+proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte
+pour ainsi dire en tous les sens: bientôt il sait tout ce que peut ou
+ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses
+forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui
+secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des
+ailes au langage.
+
+Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le
+travail, afin d'incorporer ses divers éléments. Sans doute elle
+n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse
+du grec; mais elle pourra peut-être un jour s'approcher de la souplesse
+et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de
+bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y
+sont aisées à faire et n'apportent plus que des pensées.
+
+Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de
+fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient
+par ces expressions.
+
+_De l'état des morts_.--Ils distinguaient après la mort, _l'âme_, _le
+corps_ et _l'ombre_.
+
+L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile
+quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière;
+et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur
+esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque.
+Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui
+s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive
+légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas
+déterminée.
+
+Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et
+l'apparence du corps. Elle en était _le spectre_, _le simulacre_, _le
+fantôme_; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper
+au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les
+goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.
+
+Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient
+donc tous _image_ et _représentation de l'homme_. Les mânes signifient
+_restes_, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est _permanent_
+après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les
+mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore
+cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le
+génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se
+montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité
+dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir
+du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros.
+Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir;
+mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et
+Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les
+génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après
+la mort.
+
+Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première
+donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne
+gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils
+avaient eues ensemble?
+
+L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure
+humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du
+Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un
+jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa
+substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image,
+semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait
+conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans
+l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur,
+sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps.
+
+C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour
+l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons
+dit. On la trouve chez les Latins: _Mens informat corpus_; et chez les
+Italiens, _la mente informa il corpo_. Elle est peu usitée dans notre
+langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne
+serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine
+_informerait_ cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la
+persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au
+dedans, et que le visage est le miroir de l'âme.
+
+Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme
+et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.
+
+Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de
+mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner
+les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous;
+et, au vingt-quatrième chant de l'_Enfer_, il dit que des yeux vivants
+ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux
+d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres
+parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du
+fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore
+vivant, aux mouvements de ses lèvres.
+
+Homère, dans l'_Odyssée_, représente les mânes suçant le sang des
+victimes; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang,
+la fumée et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était
+la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait
+de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois à leurs parents ou à
+des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par
+un mort dépérissait à vue d'oeil.
+
+La croyance d'un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en
+substituant le besoin des prières et des oeuvres pies à celui des
+sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple.
+N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne
+partie de l'Europe sucée par des vampires; et ne continue-t-on pas
+toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette
+cérémonie et bien d'autres qui se glissèrent autrefois dans notre
+liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu'on retrouve dans les
+fondations du christianisme.
+
+Toutes ces distinctions, que j'ai tâché d'établir avec quelque clarté,
+sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions
+différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a
+dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas
+donner un code à l'imagination.
+
+
+
+
+ VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER
+
+
+L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont
+tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de
+la terre, ainsi que dans un cône renversé.
+
+Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé
+en deux moitiés par l'Achéron.
+
+La première moitié, avant d'arriver au fleuve, renferme les âmes sans
+vertus et sans vices.
+
+La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui
+sont:
+
+Le premier cercle de l'Enfer, séjour des enfants morts sans baptême;
+
+ Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux;
+ Le troisième cercle, des Gourmands;
+ Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares;
+ Le cinquième cercle, des Vindicatifs;
+ Le sixième cercle, des Hérésiarques.
+
+Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte
+s'arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce
+qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette
+dernière portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles:
+
+Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout
+l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les
+différentes sortes de violences.
+
+Le deuxième, qui est le septième de tout l'Enfer, se subdivise en dix
+vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie.
+
+Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l'Enfer, se subdivise
+encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres.
+
+Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au
+cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l'un à
+l'autre.
+
+
+
+
+ L'ENFER
+
+
+
+ CHANT PREMIER
+
+
+ ARGUMENT
+
+ À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.--Il y passe la
+ nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye
+ de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche.
+ C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux
+ Enfers.
+
+
+J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie,
+lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me
+trouble encore et m'épouvante [1].
+
+Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage,
+profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort
+seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis
+parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant
+les choses dont mon oeil fut témoin.
+
+Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse,
+ tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des
+gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les
+terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front
+s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans
+sa route [2].
+
+Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans
+mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout
+haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la
+contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces
+profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.
+
+Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir
+péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords
+escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta
+légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la
+colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.
+
+Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces
+étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le
+prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du
+matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque
+confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui
+m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air
+frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.
+
+Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses
+désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples.
+Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis
+l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui
+ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses
+forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui,
+se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les
+ténèbres de la forêt.
+
+Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit
+des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le
+trouver dans cette vaste solitude:
+
+--Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme
+réel.
+
+--Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en
+Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours
+de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et
+c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand
+les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te
+replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point
+cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables
+joies?
+
+Saisi de respect, je m'écriai:
+
+--Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers
+les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos
+oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris
+à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me
+poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle
+d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.
+
+--Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu
+veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde
+éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le
+franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la
+pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle
+s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance.
+Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer
+dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]:
+incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour
+qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à
+ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par
+l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de
+suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là
+que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et
+que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants
+du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des
+flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si
+tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des
+mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me
+défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi.
+Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône
+dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y
+rassemble sous ses ailes!
+
+--Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut
+inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me
+dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les
+portes confiées au prince des apôtres.
+
+Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE PREMIER CHANT
+
+
+[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la
+colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans
+toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme
+public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots:
+«J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à
+combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques
+dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette
+idée, puisqu'au quatorzième Chant du _Purgatoire_ il appelle sa patrie
+_trista selva_.
+
+[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous
+les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir
+sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les
+entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les
+crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires
+pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous
+observerons que, par ces paroles: _tant ma léthargie fut profonde_, et
+par un autre passage qu'on trouve au _Paradis_, le poëte insinue
+très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout
+s'est passé en songe.
+
+[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et
+que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait
+allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain,
+c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était
+descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du
+printemps.
+
+[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure,
+l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de
+l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne
+regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à
+tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait,
+suivant ses intérêts, aux différentes puissances.
+
+Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau
+de la panthère: c'est la construction équivoque de la phrase qui a
+donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un
+passage du seizième Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallût
+prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui
+faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné
+l'idée d'écorcher une panthère. Je m'arrêterai rarement sur les
+difficultés du texte; il s'en présente trop souvent pour fatiguer les
+lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur
+la traduction les idées qui ont déterminé le choix d'un sens plutôt que
+d'un autre.
+
+[5] Virgile dit mot à mot: _Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde_;
+c'est comme si Homère disait: _je suis né d'une famille turque_. Il
+paraît d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie.
+Ce sont là de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre à toute
+l'Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de
+tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce
+grand homme: il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé.
+C'est ainsi que, dans les mystères qu'on jouait autrefois, David et
+Salomon disent leur _benedicite_ avant de se mettre à table; et dans la
+_Cène_ peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche
+prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre.
+
+[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de
+l'Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours
+préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l'empereur généralissime
+des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne
+doutait pas, s'il eût vécu, qu'il ne se fût rendu maître de toute
+l'Italie; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande
+réputation.--Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il
+ne mangera ni terre, ni étain, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra des
+richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit: _Je t'ôterai tout ton
+étain_.
+
+[7] Feltro est une montagne près de Vérone: il y a aussi une ville de
+ce nom.
+
+[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire.
+
+[9] C'est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après
+que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était
+de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans.
+
+[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre,
+effet des allusions mystérieuses dont il est rempli: c'était l'esprit
+du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est à
+quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le
+rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques
+observations de goût. La saine critique s'exerce avec fruit sur les
+grands écrivains: ils instruisent par leurs beautés et par leurs
+défauts; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu'on ne peut
+ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des
+poëmes tels que ceux de _la Religion_ et des _Jardins_; parce que ces
+sortes d'ouvrages, froids et léchés, n'avertissent le goût par aucun
+écart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection
+tranquille.
+
+Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être
+scandalisées de ce qu'on dit ici de l'auteur des _Jardins_, mais on les
+prie de considérer qu'un homme, par la réputation dont il jouit, donne
+plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.
+
+Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations
+critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent
+le goût à chaque instant, et qui ne peut s'élever ou tomber sans donner
+quelque grande secousse à l'imagination.
+
+
+
+
+ CHANT II
+
+
+ ARGUMENT.
+
+ Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers
+ sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son
+ guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel
+ pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
+ souterrains.
+
+
+Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les
+fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible
+route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle
+retrace à la mémoire.
+
+Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu
+m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.
+
+J'avançais, et je disais à mon guide:
+
+Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se
+soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils
+d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au
+royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque
+le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître
+du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à
+qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône
+devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il
+termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a
+célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future
+destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des
+nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je
+pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel
+honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces
+profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.
+
+Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout
+pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme
+assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit
+toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais
+l'ombre romaine me ranima par ces paroles:
+
+--Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe
+irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve
+ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour
+dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi,
+et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les
+ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme
+m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient
+de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du
+ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce
+harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la
+gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles!
+j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans
+le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il
+s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à
+son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre
+voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la
+paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous
+implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a
+fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de
+la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut,
+et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la
+race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est
+doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec
+joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous
+n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez
+pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.
+
+--Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je
+vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers,
+parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient
+l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que
+vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de
+l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une
+femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue
+pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a
+dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois
+son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est
+avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle
+dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui
+qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers
+vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne
+vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que
+l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les
+enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont
+inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous
+pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la
+gloire de votre siècle.»
+
+À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour
+redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi,
+ et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle
+colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu
+pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses
+[6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?
+
+Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la
+tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour,
+ ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance:
+
+--Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui
+n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu
+première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon
+guide, mon sauveur et mon maître.
+
+Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un
+sentier sauvage et ténébreux.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DEUXIÈME CHANT
+
+
+[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement!
+Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le
+fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet
+argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors
+pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que
+justifier le poëte.
+
+[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.
+
+[3] Dans les limbes.
+
+[4] C'est Béatrix.
+
+[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un
+ordre plus relevé, et la première des vertus.
+
+[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de
+l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est
+difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la
+_miséricorde_, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses
+larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte
+nomme Lucie, représente la _grâce_ que la miséricorde nous envoie. La
+troisième est la vraie _religion_, sous le nom de Béatrix, qui se
+réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et
+devient active pour sauver un malheureux.
+
+On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de
+la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et
+Marthe, soeurs de Lazare... Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup
+de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté
+sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia;
+celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel
+appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle
+contemple.--Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet
+allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs
+devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent
+ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui
+exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.
+
+
+
+
+ CHANT III
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.
+ Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte
+ de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.
+ Description du premier supplice.--Discours de Caron.
+
+ C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES;
+ C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES;
+ C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES,
+ LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS:
+ J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE,
+ ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS.
+ ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1].
+
+
+Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte,
+et je dis:
+
+--Maître, ces paroles sont dures.
+
+--C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici
+doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit
+que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.
+
+Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main,
+et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.
+
+Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette
+nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus
+retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles
+imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les
+hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains,
+agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons
+de sable emportés par les vents [2].
+
+Éperdu de terreur, je m'écriai:
+
+--Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés
+de douleurs?
+
+--Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices:
+elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la
+neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel
+rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur
+refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se
+glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.
+
+--Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés?
+
+--Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés
+n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette
+ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus
+douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a
+pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un
+coup d'oeil, et passe.
+
+Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course
+sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable,
+que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes.
+Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se
+refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris
+alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de
+Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la
+vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches
+cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures
+allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].
+
+Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de
+peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].
+
+--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de
+lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les
+appelle au delà du fleuve.
+
+--Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste
+rivage.
+
+Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un
+vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et
+criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les
+cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au
+milieu des glaçons et des brasiers éternels... Et toi qui oses
+m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais,
+voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il,
+c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le
+fleuve [8].»
+
+Alors mon guide prit la parole:
+
+--Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut
+celui qui peut tout ce qu'il veut.
+
+À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de
+barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.
+
+Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant
+les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent
+des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de
+leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs
+enfants, et les enfants de leurs enfants.
+
+Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris,
+sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des
+vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en
+agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui
+se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber
+au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une,
+jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les
+tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde
+noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde
+foule pressait déjà le rivage.
+
+--Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu
+se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au
+delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne
+à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra
+jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des
+Enfers s'irrite de t'y voir.
+
+Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement,
+qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents
+s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants
+sillonnaient les ombres.
+
+Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond
+sommeil.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TROISIÈME CHANT
+
+
+[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les
+défauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si và_ établit une
+harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air
+plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout
+à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué
+ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre
+sensation à une plus forte. _Eterno dolore_ précède mal à propos
+_perduta gente_; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a
+été construit par le _primo amore_, joint à la _divina potestate_ et à
+la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction
+de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte
+vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir
+d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui
+termine l'inscription, peut-être fallait-il _laissez l'espérance_, et
+non _laissez toute espérance_. L'espérance personnifiée en aurait eu
+plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.
+
+Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on
+ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et
+ensuite par sa forme.
+
+Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une
+inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée
+d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de
+lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et
+pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée
+future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_,
+elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois
+d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de
+l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber;
+c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut
+s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses
+faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin
+se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser
+l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait
+comment Milton s'est approprié ce grand trait.
+
+[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative;
+l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de
+Virgile. À propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une
+observation sur ces mystères qu'on appelle _caprices de langue_, sur
+ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent
+entre eux. Le poëte dit _un air sans étoiles_ ce qui n'a point de
+physionomie: parce que, les idées d'_air_ et d'_étoiles_ ne formant pas
+une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le
+mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord
+le souvenir. _Un ciel sans étoiles_, n'aurait point été non plus une
+expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles
+et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot _ciel_
+est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin _une nuit sans étoiles_
+produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la
+nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée
+des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination.
+La nuit annonce une obscurité que ces mots _sans étoiles_ rendent
+terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.)
+
+[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui
+attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.
+
+[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après
+neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors
+cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son
+salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et
+fonda l'ordre qui porte son nom.
+
+[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les
+âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et
+aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les
+jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la
+société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour
+servir, trop paresseux pour nuire_.
+
+[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On
+passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car
+le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi
+que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.
+
+On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves.
+Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la
+signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant
+conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles
+connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et
+commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé,
+toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie:
+bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie _privation de joie_;
+ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et
+pleurs_; enfin, le Phlégéton, _douleur brûlante et forcenée_, dernier
+degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable
+Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort
+vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa
+félicité.
+
+[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui
+trouve ici son Enfer.
+
+[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement
+que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y
+trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls
+étaient reçus dans la barque de Caron.
+
+[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps,
+ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que
+l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui
+lui reste contre la colère de Dieu.
+
+
+
+
+ CHANT IV
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui
+ forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
+ sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.
+
+
+La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me
+relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien
+n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement
+ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où
+le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait
+jusqu'à moi.
+
+La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que
+j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.
+
+--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la
+douleur, me dit mon guide pâlissant.
+
+Et moi qui vis son trouble:
+
+--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu,
+partagez mon effroi?
+
+Il me répondit:
+
+--Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres
+troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour
+l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage
+nous presse.
+
+Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle
+dont le contour embrassait l'abîme.
+
+Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont
+l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de
+mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.
+
+--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends
+qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna;
+mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de
+Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont
+pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec
+elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le
+désir et jamais l'espérance.
+
+Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais
+reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et
+renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit
+de nos erreurs:
+
+--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par
+sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords
+vers les lieux de la félicité [1].
+
+Il vit mon désir secret, et me répondit:
+
+--J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre
+puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier
+des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi
+David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour
+laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre
+victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à
+l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun
+mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.
+
+Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait
+devant nous.
+
+À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus
+frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers
+l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous
+approchions du dernier asile des grands hommes.
+
+--Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre
+quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la
+mort?
+
+Il me répondit:
+
+--Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur
+a valu cette faveur du ciel.
+
+Cependant une voix se fit entendre: _Honneur à l'illustre poëte dont
+les mânes reviennent parmi nous_! et j'aperçus en même temps quatre
+personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux
+ni de triste.
+
+--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il
+porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres:
+c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite,
+et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils
+accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.
+
+Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de
+l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs
+têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi
+leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide
+l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me
+reçurent dans leur immortelle société.
+
+Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours
+roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des
+ombres.
+
+Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute
+muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de
+claires fontaines.
+
+Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides
+passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des
+prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont
+le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur
+démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à
+peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.
+
+Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet
+brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là
+que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le
+souvenir me jette encore dans le ravissement.
+
+Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
+Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.
+Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son
+père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,
+Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.
+
+Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des
+nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans
+cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient
+les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui
+livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle,
+Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque;
+ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre
+Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand
+commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres
+dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les
+nommer [9].
+
+Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces
+paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante
+et ténébreuse de l'Enfer.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE QUATRIÈME CHANT
+
+
+[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire
+à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.
+
+[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la
+main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'_Iliade_ n'est
+qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odyssée_ n'est que la
+peinture des moeurs, ou une vraie comédie.
+
+[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par
+la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un
+tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un
+beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines,
+et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle
+des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son
+Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses
+fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_.
+
+[4] _Électre_, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens.
+C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'_Énéide_. Beaucoup de
+peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.
+
+[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne
+l'appelle _monarque de la doctrine moderne_.
+
+[6] _Ptolémée_, l'astronome.
+
+[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques
+livres de physique.
+
+[8] _Averroès_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la
+doctrine d'Aristote, par ses commentaires.
+
+[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une
+petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages
+de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre
+témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle.
+On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son
+Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de
+mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au
+Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de
+tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans
+espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais
+elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.
+
+
+
+
+ CHANT V
+
+
+ ARGUMENT
+
+ On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont
+ punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.
+ Aventure de Françoise d'Arimino.
+
+
+Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour
+plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans
+cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les
+crimes, les juge, et les condamne d'un signal.
+
+Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle
+se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant
+autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses
+replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal
+est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent
+tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].
+
+--Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me
+voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager
+sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.
+
+--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son
+fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous
+descendîmes sans résistance.
+
+Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que
+mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans
+cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.
+
+L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.
+
+L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant
+les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.
+
+Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme;
+et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du
+désespoir qui insulte le ciel.
+
+J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles
+dont l'amour enivra la raison.
+
+Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons
+lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les
+cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons
+d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait
+la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la
+tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut
+pas promise [2].
+
+--Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à
+jamais battus de la noire tourmente.
+
+--La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette
+reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se
+plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du
+blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des
+lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États
+qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la
+trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres
+de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui
+s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour
+ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant
+de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette
+passion fatale hâta la dernière heure.
+
+Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros
+antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur
+se fondre de pitié.
+
+--Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui,
+dans leur rapide vol, semblent inséparables.
+
+--Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au
+nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.
+
+Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:
+
+--Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la
+rejette pas.
+
+Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de
+leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse,
+ volèrent aux sons de ma voix.
+
+--Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces
+noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était
+à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications
+jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais
+parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis
+que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le
+jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers
+[6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles,
+blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a
+ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé,
+m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois,
+n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de
+l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont
+s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de
+Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.
+
+Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la
+tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:
+
+--A quoi penses-tu?
+
+--Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont
+passé aux angoisses de la mort!
+
+Levant ensuite mes yeux sur eux:
+
+--Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié
+et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient
+encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage
+[8]?
+
+--Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la
+félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu
+aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les
+malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un
+doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon
+amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages
+pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant
+nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le
+baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche
+ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui
+nous fut révélé le mystère d'amour [9].
+
+Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je
+sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps
+que la vie abandonne.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE CINQUIÈME CHANT
+
+
+[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son
+enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses
+reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de
+degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on
+reproche à Dante.
+
+[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui
+caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur
+vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la
+punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.
+
+[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais
+pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit
+une loi qui autorisait les débauches amoureuses.
+
+[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte,
+femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même
+du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.
+
+[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de
+Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est
+celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit
+un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une
+femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur
+faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant
+qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était
+souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents
+Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et
+délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute
+l'Italie.
+
+[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.
+
+[7] En montrant son amant.
+
+[8] Puisque c'était un amour incestueux.
+
+[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le
+livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et
+très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le
+chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux
+amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur
+d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino
+fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un
+autre Gallehaut pour elle et son amant.
+
+Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours
+et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter
+que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme
+serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des
+supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des
+aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter
+mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style
+descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place.
+Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence
+des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre
+Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en
+descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local,
+finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le
+créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si
+quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa
+supériorité.
+
+Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant
+l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et
+lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une
+grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je
+n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et
+véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette
+expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne
+lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus
+heureux auspices.
+
+Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire
+repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la
+marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent
+bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus
+qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens
+primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression
+très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil
+qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout
+cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile.
+Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots
+que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son
+brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_.
+Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue
+qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette,
+disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le
+son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.
+
+On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une
+partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas
+tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles
+sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut
+paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est
+visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que
+viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un
+grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès
+quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché
+quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée
+jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce
+petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut
+qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si
+rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a
+employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de
+Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem
+délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de
+reconnaître.
+
+
+
+
+ CHANT VI
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la
+ gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la
+ vie future.
+
+
+Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les
+pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours,
+et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder,
+écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de
+nouveaux tourmentés.
+
+J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une
+pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents:
+la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la
+grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent
+l'éternelle nuit.
+
+J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des
+malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups
+redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de
+son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa
+barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les
+déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs
+[1].
+
+Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous
+présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le
+sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva
+pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue
+famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa
+ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.
+
+Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage
+et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce
+bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva
+à moitié devant nous, et s'écria:
+
+--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu
+avant ma mort!
+
+--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour
+que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je
+vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en
+inspirent pas moins un si triste dégoût.
+
+--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des
+cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur
+comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je
+suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la
+gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales
+peines.
+
+--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous
+mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée
+à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment
+la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?
+
+Il me répondit [3]:
+
+--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors
+repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons,
+celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères
+accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête
+altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de
+larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de
+Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son
+flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil,
+l'Envie et l'Avarice [4].
+
+L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger
+l'entretien:
+
+--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens;
+Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée,
+où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si
+leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.
+
+--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers,
+où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les
+rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras
+l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des
+miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.
+
+Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier
+regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres
+enfants de ténèbres.
+
+--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces
+voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie,
+vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche,
+pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se
+réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les
+poursuivra dans leur éternité [7].
+
+Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des
+ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.
+
+--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou
+tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes
+supplices?
+
+--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un
+être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits
+malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au
+corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].
+
+Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et
+cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un
+nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton,
+antique ennemi de l'homme.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE SIXIÈME CHANT
+
+
+[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que
+subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière.
+Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de
+distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme
+Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je
+l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait
+l'imagination, et ne s'écarte point du texte.
+
+[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après
+avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un
+joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression
+florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)
+
+[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce
+parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se
+trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions;
+mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs
+députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque
+prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape
+leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans
+l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les
+chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et
+chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie
+était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme
+eux la fortune des Gibelins.
+
+[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne
+ici.
+
+[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par
+leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la
+République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte
+entra dans le maniement des affaires.
+
+[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où
+tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final,
+ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.
+
+[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les
+réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais
+qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus
+sortir.
+
+[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en
+1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient
+imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur
+des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut
+rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit
+condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de
+docteurs. Jean XXII se rétracta.
+
+Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des
+damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient
+plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.
+
+
+
+
+ CHANT VII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses,
+ veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs
+ supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où
+ les vindicatifs sont plongés dans le Styx.
+
+
+«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage,
+pour qui la nature fut sans voiles, me dit:
+
+--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces
+rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria:
+«Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres
+entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit
+dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»
+
+À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui
+tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.
+
+Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres
+où s'entassent les crimes du monde.
+
+Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se
+déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser
+encore!
+
+Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se
+partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque
+infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot
+qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis,
+chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient
+ensemble:
+
+--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?
+
+Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur
+choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette
+joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:
+
+--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à
+ma gauche [3]?
+
+--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans
+leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri
+te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où
+leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu
+blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux,
+esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].
+
+--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces
+âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?
+
+--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le
+masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable
+rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se
+présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux
+raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns
+ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont
+tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes
+yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels
+sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et
+que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil
+du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une
+seule de ces âmes haletantes.
+
+--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous
+avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?
+
+--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous
+oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton
+coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis
+leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des
+torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité
+puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines.
+C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race
+la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de
+l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle
+distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les
+soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire
+des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible
+nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et
+sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère
+des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits,
+elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa
+sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit
+au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à
+des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile
+qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du
+couchant [7]!
+
+Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y
+découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants
+tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.
+
+Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux
+de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le
+cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.
+
+En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et
+forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête
+baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs
+de morsures cruelles.
+
+--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des
+vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du
+bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges
+insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie;
+ ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte
+contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs
+sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface
+[8].
+
+Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux
+plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied
+d'une tour.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE SEPTIÈME CHANT
+
+
+[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème
+de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est
+bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise
+en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle
+le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_;
+expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de
+viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à
+dessein, en lui substituant celle de _rébellion_.
+
+[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le
+poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels
+débats de ces malheureux.
+
+[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition
+de l'avarice des gens d'Église.
+
+[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?
+
+[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que
+l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction,
+_l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_.
+
+On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées;
+cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les
+prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler
+qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait
+dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service
+d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation.
+_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)
+
+[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un
+monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la
+sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_.
+
+Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est
+qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la
+nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva
+necessitas_.
+
+[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de
+Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur
+méridien, vers le couchant.
+
+[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie:
+les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à
+jamais les exercer sur elles-mêmes.
+
+Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru
+que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux:
+mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx,
+ n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_,
+qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette
+rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et
+trouble la paix des familles et de la société.
+
+
+
+
+ CHANT VIII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des
+ vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.
+
+
+Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes
+deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième
+répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons
+tremblants expiraient dans l'ombre.
+
+Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:
+
+--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?
+
+--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si
+ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.
+
+Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la
+barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il
+s'écriait de loin:
+
+--Te voilà donc, âme maudite!
+
+--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous
+serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.
+
+À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un
+homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et
+s'abandonne aux regrets [2].
+
+Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle
+parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle
+charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.
+
+Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les
+flots épais devant nous et me dit:
+
+--Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?
+
+--Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu
+es, immonde et laid fantôme?
+
+--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.
+
+--Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton
+masque hideux.
+
+Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon
+guide la repoussant:
+
+--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.
+
+Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait:
+
+--Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre
+cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le
+souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore
+ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent
+tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du
+Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur
+opprobre!
+
+--Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir
+encore cette ombre infâme se débattre sur l'onde noire?
+
+--Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.
+
+Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s'éleva et se
+jeta en fureur sur cette âme, et j'entendais ces cris redoublés: À
+PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa
+dent meurtrière: je le vis, et j'en loue l'éternelle justice.
+
+Ce spectacle m'arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui
+arrivèrent jusqu'à moi, je portai mes regards dans l'éloignement.
+
+--Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers
+et l'affluence des esprits resserrés dans ses murs.
+
+--Déjà, répondis-je, mon oeil aperçoit dans ces gorges lointaines des
+tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées.
+
+--Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l'incendie
+éternel allumé dans leur sein.
+
+Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est
+entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer
+qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit:
+
+--Descendez, voilà l'entrée.
+
+Des milliers d'anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la
+porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant:
+
+--Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts?
+
+Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un
+entretien secret: son geste suspendit leur courroux.
+
+--Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n'a pas
+craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie,
+ il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.
+
+Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m'ôtaient pour
+jamais l'espoir du retour!
+
+--Ô bon génie! qui tant de fois avez ranimé ce coeur défaillant, vous
+dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne
+m'abandonnez pas, m'écriai-je dans ma détresse; et si l'abord de ces
+lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers
+pas.
+
+--Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient
+brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures
+sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et
+je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute
+et la frayeur.
+
+Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit
+bientôt. Ces antiques ennemis de l'homme s'éloignèrent précipitamment;
+et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit
+les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents:
+l'abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à
+ses pieds. Il soupirait et disait:
+
+--Comment ont-ils osé me fermer l'accès de leur demeure?
+
+Il ajoutait ensuite:
+
+--Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle
+résistance, et c'est dans ces mêmes remparts que leur orgueil
+frémissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus
+près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a
+plus roulé depuis sur ses gonds fracassés; debout sur son seuil, tu as
+lu l'inscription de mort [5].
+
+Mais déjà loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abîme,
+s'avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes
+redoutées.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE HUITIÈME CHANT
+
+
+[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès
+qu'il se présente des âmes à passer, il s'élève au sommet de la tour
+autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au
+delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme.
+
+[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se
+venger de l'affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros
+de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants
+d'Apollon, se sont plu à le damner. Il s'occupe ici à passer les âmes
+au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs.
+
+[3] Argenti était de l'illustre famille des Adhémars; homme puissamment
+riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalité plus
+grande encore. Boccace en fait mention.
+
+L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû
+détromper les commentateurs de l'opinion où ils sont tous que le Styx
+est le séjour des paresseux. Il est évident d'ailleurs que les
+paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice; et
+que les moins coupables, c'est-à-dire les paresseux, ne peuvent être
+les plus sévèrement punis: ce qui arriverait s'ils étaient au fond du
+bourbier. Une raison qui n'est pas moins décisive, c'est que Dante a
+placé tous les paresseux en purgatoire.
+
+[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse
+garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru
+n'est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l'Achéron par les
+âmes tièdes; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les
+avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant
+à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux.
+
+[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l'inscription
+au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient
+autrefois brisé cette porte pour s'échapper et venir sur la terre. Dans
+le premier vers de l'inscription, la _città dolente_ désigne clairement
+les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité: ce que
+j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur
+qu'on n'accuse le poëte de pléonasme, pour avoir dit _città dolente_ et
+_eterno dolore_.
+
+
+
+
+ CHANT IX
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.--Apparition des
+ Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cité.--Sixième cercle,
+ où sont punies les âmes infectées d'hérésies.
+
+
+Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma
+son trouble, et s'arrêta dans l'attitude d'un homme qui écoute; car
+l'épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre.
+
+--Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée: mais si celui qui
+doit venir... que ne puis-je hâter sa venue!
+
+Ces mots entrecoupés, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon
+émotion: il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des
+paroles plus affligeantes.
+
+--Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous
+habitez, dans ces dernières profondeurs?
+
+Il me répondit:
+
+--L'abîme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que
+j'ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu
+reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des
+morts rappelait les esprits à la vie, me força d'évoquer une ombre au
+cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la
+nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux
+croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous
+est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses
+pieds, et respire à jamais leur haleine impure.
+
+Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon
+souvenir; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants
+appelait tous mes regards [3].
+
+Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu'elles
+surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints
+de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis
+que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur
+leurs tempes livides.
+
+--Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de
+l'éternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mégère est à sa gauche;
+ Alecton pleure à sa droite.
+
+Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de
+leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces,
+que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide.
+
+--Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le
+en roche immobile: nous nous sommes mal vengées de l'audacieux Thésée.
+
+--Détourne les yeux, s'écria mon guide; si ton regard rencontrait la
+soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois.
+
+Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes
+paupières abaissées.
+
+Sages qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans la nuit
+de mes chants mystérieux [4].
+
+Cependant un bruit formidable croissait dans l'éloignement; le Styx
+s'était ému, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double
+rivage. Tel sous un ciel embrasé, l'ouragan bat les forêts mugissantes:
+d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les
+fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux: il marche avec
+orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme épouvanté.
+
+Alors mon guide, écartant ses mains, me dit:
+
+--Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la
+nuit et de la fumée presse la surface écumeuse.
+
+Je regardai; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides
+grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la
+foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le
+Styx à pied sec. Il s'avançait, et repoussait avec un pénible dédain
+les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue.
+
+Aussitôt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je
+m'inclinai dans le silence et le respect, en présence de l'envoyé des
+Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courroucé et toucher avec sa
+baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans résistance. Debout
+sur leur horrible seuil, il dit à voix haute:
+
+--Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre
+antique orgueil? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya
+jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos têtes? A quoi sert
+de heurter sa destinée? Votre Cerbère, s'il vous en souvient, porte
+encore les marques de sa folle résistance[5].
+
+À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans
+nous parler; tel qu'un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui
+ne voit rien autour de lui.
+
+Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous
+entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte.
+
+Désireux de connaître ce nouveau séjour, j'avançais, regardant de
+toutes parts: mais je ne découvris qu'une plaine immense, qui se
+prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation.
+
+Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne,
+ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de
+l'Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux; ainsi
+voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le
+spectacle était plus triste encore: des feux toujours allumés
+enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé: ils
+étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris
+lamentables.
+
+--Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans
+ces lits de douleur?
+
+--Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7];
+leur multitude excède encore ta croyance: ici, le disciple gémit à côté
+de son maître [8]; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments
+plus ou moins rigoureux.
+
+À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs
+de l'erreur et les remparts de la noire cité.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE NEUVIÈME CHANT
+
+
+[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On
+trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une
+âme dans la _Pharsale_; mais que Virgile se dise chargé de la
+commission, voilà le plaisant. D'ailleurs cette résistance des démons,
+et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive
+invention et un merveilleux bien déplacé.
+
+[2] Ceci est pris du système de Ptolémée: la terre occupant le centre
+du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le
+point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l'univers.
+
+[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité.
+
+[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et
+de Méduse: et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît
+froide, quoique d'un beau jet.
+
+[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui
+enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort
+bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux démons.
+
+[6] Le golfe Carnaro est le _Sinus Phanaticus_ des anciens, dans
+l'Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de
+l'embouchure du Rhône, près d'Arles. Il s'est donné de grandes
+batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux
+qu'on voit de loin comme de petites collines semées de très-près.
+
+[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire
+les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui
+ont divisé et troublé le monde par leur imposture; puisque c'est au
+vingt-huitième chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les
+incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous
+les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu
+et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu'à eux-mêmes. Il désigne
+aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que
+l'erreur, et non la mauvaise foi.
+
+[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l'autre vie de tous
+les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu'on
+poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de
+ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux.
+
+
+
+
+ CHANT X
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est
+ menacé.--Entretien sur l'état des morts.
+
+
+Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les
+tombes embrasées.
+
+--Ô source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas
+dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de
+voir les coupables entassés dans leurs sépulcres: tout est ici dans une
+vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.
+
+--Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y
+rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici,
+dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils
+enseignaient que l'homme meurt tout entier... Mais dans peu les désirs
+que tu m'as montrés et ceux que tu me caches seront également
+satisfaits.
+
+--Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon coeur, et
+vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs
+curieux.
+
+--Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t'arrêter
+devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es
+de cette ville célèbre à qui j'ai coûté tant de larmes.
+
+Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent
+reculer tout ému vers mon guide, qui s'écria:
+
+--Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans
+son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps.
+
+J'avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son
+front superbe comme s'il eût bravé l'Enfer. Alors mon guide me pousse
+vers lui, à travers les sépulcres, en me disant:
+
+--Va t'éclairer dans son entretien.
+
+Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur
+moi, et s'écrie, d'une voix dédaigneuse:
+
+--Quels furent tes ancêtres?
+
+Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il
+fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit:
+
+--Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de
+tous les miens; aussi nous les avons deux fois dispersés.
+
+--S'ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur
+patrie, et les vôtres en sont encore exilés.
+
+Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du
+même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait
+avec empressement autour de moi, comme si j'étais accompagné; et me
+voyant seul, il me dit tout en pleurs:
+
+--Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces
+tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec
+vous?
+
+--Le Ciel, répondis-je, ne m'a pas laissé pénétrer seul dans l'abîme:
+celui qui m'éclaire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido,
+votre fils, ne lui fut pas assez dévoué.....
+
+Je n'hésitai point à nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre à
+son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux
+père se dresse devant moi et s'écrie:
+
+--Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon
+fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux!
+
+Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne
+reparaît plus.
+
+Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me
+présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier
+entretien:
+
+--J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur
+patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée.
+Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois
+ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent,
+s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour
+toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta
+patrie contre tous les miens?
+
+--Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore
+rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos
+imprécations contre votre mémoire [5].
+
+Farinat secoue la tête en soupirant et me dit:
+
+--Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence
+m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand
+l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville,
+seul, je résistai et je sauvai ma patrie.
+
+--Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir
+de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma
+pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans
+l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.
+
+Il me répliqua:
+
+--Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte
+aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en
+s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de
+nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne
+nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon
+doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre
+dans l'éternité [6].
+
+--Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui
+est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où
+j'étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse.
+
+Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille: je pressai
+donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons
+de ses supplices.
+
+--Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulement
+Frédéric II [7] et le Cardinal [8].
+
+À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant
+avec effroi la prédiction que je venais d'entendre, je retournai vers
+mon guide. Il s'approcha et me dit:
+
+--Quel est le trouble où je te vois?
+
+Je lui répondis sans rien déguiser.
+
+--Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs
+oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la
+main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les
+ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous
+révélés.
+
+Il dit, et se détourna vers la gauche: nous suivîmes, loin des remparts,
+un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont
+les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DIXIÈME CHANT
+
+
+[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco
+dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le
+plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme.
+Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.
+
+[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi
+d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux;
+à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas.
+Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.
+
+[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne
+ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la
+donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les
+anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à
+concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci
+tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait
+d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que
+sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il
+régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces
+ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos
+pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts
+étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons.
+C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un
+corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on
+sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance.
+Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a
+pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de
+cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et
+chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la
+vraisemblance. (_Voyez_ la note 3 du chant IV.)
+
+[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes
+furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de
+Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser
+Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne
+contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et,
+comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient
+cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence;
+mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés.
+Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en
+deux factions, la _noire_ et la _blanche_. La première chassa l'autre,
+et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint,
+vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat.
+
+[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence
+lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti;
+car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient
+tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.
+
+[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur,
+on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier,
+le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de
+l'éternité.
+
+[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les
+papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre des
+_trois Imposteurs_, attribué par d'autres à son chancelier _Pierre des
+Vignes_. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à
+Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur
+ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut
+excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi
+troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que
+Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes
+persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.
+
+[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal
+par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes;
+ et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si
+j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles
+indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On
+l'appelait le _cardinal_ par excellence.
+
+Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu'il fit
+son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y
+fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose
+toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et
+qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit
+partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les
+ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans
+distinction.
+
+[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la
+bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.
+
+
+
+ CHANT XI
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes marchent vers
+ le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, tant de ce
+ qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.
+
+
+Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes
+s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un
+théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle
+empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de
+reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette
+inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES
+ERREURS [1].
+
+--Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée,
+car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme.
+
+--Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne
+soient pas perdus pour moi.
+
+--J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes
+pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des
+coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour
+qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord
+et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux
+du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou
+par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le
+Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des
+tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La
+violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre
+sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première
+enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même,
+ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme,
+lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la
+désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et
+les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le
+second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main
+sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils
+n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets
+sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus
+étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des
+blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la
+nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y
+sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison
+de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui
+trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le
+Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la
+séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge
+forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit
+les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et
+sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième
+cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que
+la cité des Enfers presse de tout son poids.
+
+--Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais
+maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui
+l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est
+point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte
+sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans
+les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi
+sont-ils ainsi tourmentés?
+
+--Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi!
+rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette
+pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce
+féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais
+il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les
+infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec
+justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa
+sévérité.
+
+--Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi,
+pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur!
+Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la
+divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud.
+
+--Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La
+nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or,
+si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les
+lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du
+monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit
+de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira
+s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse,
+science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants
+pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette
+raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6].
+À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes
+poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les
+bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses
+routes périlleuses.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE ONZIÈME CHANT
+
+
+[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut
+accusé d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les
+idées de l'évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion.
+Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où
+il le félicite sur sa conversion.
+
+[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais
+usage de la raison.
+
+[3] Qu'on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions:
+Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à
+celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse.
+Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes véritablement odieux sont
+ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.
+
+Il y a des chapitres du _Traité des délits et des peines_ et des
+commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce
+XVe Chant. Consultez la vue générale de l'Enfer, à la tête du volume,
+pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici.
+
+[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du
+pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée.
+
+[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la
+philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et
+sa théologie fort simple. Le début de l'_Esprit des lois_ est le même
+quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette
+sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l'appelle droit
+politique général, et dit que c'est la sublimité de la raison humaine,
+que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les
+hommes.
+
+[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produisît l'argent,
+et tout intérêt était traité d'usure, parce qu'on ne regardait pas
+l'argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un
+signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise à la fois.
+
+[7] C'est le moment qui précède l'aube. Il y a bientôt une nuit
+d'écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est
+passé, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du
+vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.
+
+
+
+
+ CHANT XII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les violents contre
+ le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine,
+ emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.
+
+
+Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne
+peut sonder sans effroi: la descente s'y présentait, comme auprès de
+Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée
+précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le
+voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes
+inclinées.
+
+La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse,
+était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant,
+il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs.
+
+--Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d'Athènes qui
+purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient
+point instruit par ta soeur, mais il veut connaître le séjour de tes
+supplices.
+
+Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d'un pas
+convulsif, ainsi le Minotaure s'écartait en désordre.
+
+--Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons
+tandis que le spectre s'agite près de nous.
+
+Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers: ils étaient couverts de
+débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon
+corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement
+et me parla ainsi:
+
+--Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans
+doute; apprends donc qu'au moment de ma première descente, ce rocher
+n'était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher
+aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'était point encore montrée aux
+habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de
+l'abîme s'ébranlèrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que
+le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour
+rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche
+s'entr'ouvrit, et s'écroula... Laisse à présent tomber tes regards au
+fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes
+abreuvent à jamais les tyrans du monde.
+
+Ô vertiges insensés! transports aveugles, qui agitez si impétueusement
+notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d'éternelle
+douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable
+embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientôt après des
+Centaures [3] armés de flèches, tels qu'on les vit jadis dans nos
+forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.
+
+Ils s'arrêtèrent à notre aspect, et trois d'entre eux s'étant avancés,
+l'arc en main, le premier s'écria, en nous menaçant de ses traits:
+
+--Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à
+quel supplice vous allez!
+
+--Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près
+de lui: mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste
+succès.
+
+Alors le poëte m'avertit que c'était là Nessus, celui qui, mourant pour
+la belle Déjanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, maître
+d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des
+Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement
+les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se
+soulèvent hors des flots où le sort les plongea.
+
+Quand nous fûmes près d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe
+épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche
+démesurée:
+
+--Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s'avance? Les
+pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les
+pieds des morts.
+
+Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se
+réunissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la
+parole:
+
+--Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit
+l'irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme,
+descendue des célestes choeurs [7], le confie à mes soins: il n'est pas
+réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc,
+par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un
+des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci
+vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre
+le vol léger des ombres.
+
+Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous
+conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures.
+
+Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d'un
+sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux
+bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui
+sortaient à moitié de l'onde fumante. Le Centaure nous dit:
+
+--Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes
+coulent à jamais dans ces flots colorés; c'est là que pleure Alexandre
+de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la
+Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes; l'une couverte d'un poil
+noir est d'Ezzelin [9]; l'autre à cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10],
+ qui périt par les mains de son fils.
+
+À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit:
+
+--Écoute Nessus, car je ne parlerai qu'après lui.
+
+Je vis alors le Centaure s'arrêter devant des coupables qui avaient la
+tête entière hors du fleuve; il nous montra une ombre à l'écart et nous
+dit [11]:
+
+--Celle-ci a percé aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore.
+
+Ensuite parurent de nouveaux réprouvés: j'en reconnus un grand nombre.
+L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve
+décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres
+coupables.
+
+--Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de
+même elles s'élèvent et croissent en profondeur vers l'hémisphère
+opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C'est là que l'inexorable
+vengeance retient Attila, fléau du monde; là sont Pyrrhus [12] et
+Sextus [13]: c'est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang
+de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles.
+
+Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans
+le lit du fleuve.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DOUZIÈME CHANT
+
+
+[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement
+de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au
+fond de l'Enfer avant cette époque, comme il l'a dit lui-même au chant
+XIX.
+
+[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre
+perpétuelle: de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire
+alliance, et les grandes pièces de la machine à s'emboîter, il en
+résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion
+générale; et bientôt après un calme et un repos de mort.
+
+[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient
+ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que
+Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les
+Enfers.
+
+[4] La mort d'Hercule est connue.
+
+[5] Virgile parle de Pholus dans l'_Énéide_. Il fut tué par Hercule.
+
+[6] Un Centaure était homme jusqu'à l'estomac, et là commençait le
+poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut
+dire que Virgile était à portée de Chiron.
+
+[7] Béatrix.
+
+[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas
+lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.
+
+[9] Ezzelin était de Roman près Bassano; il s'empara de la marche
+Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations
+des historiens et des poëtes d'Italie.
+
+[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils
+naturel l'étouffa dans son lit.
+
+[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à
+Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le
+corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue,
+ qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur
+embaumé, qu'il présentait à son frère.
+
+[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'Épire, qui passa sa vie à
+verser le sang des hommes; conquérant inquiet et imprudent.
+
+[13] C'est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de
+pirate, Lucain dit qu'il était indigne du grand nom de son père:
+_Sextus erat magno proles indigna parente_. Peut-être est-ce le fils de
+Tarquin, ou enfin Néron qui s'appelait Sextus.
+
+[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre,
+et fameux assassins.
+
+Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit
+étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un côté, et
+presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase
+incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à
+sec.
+
+
+
+
+ CHANT XIII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre eux-mêmes_, tant
+ les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice.
+ Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui
+ donnent le dégoût de la vie.
+
+
+Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous
+pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun
+sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de
+feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds
+difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois
+hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].
+
+Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des
+Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à
+visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des
+griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.
+
+--Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes
+à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les
+sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais
+croire sur ma parole.
+
+Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore
+offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies,
+j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette
+affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes
+criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements
+arrivaient jusqu'à nous.
+
+Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:
+
+--Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.
+
+Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le
+tronc aussitôt frémit et s'écrie:
+
+--Pourquoi me déchires-tu?
+
+Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:
+
+--Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je
+fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû
+m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].
+
+Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec
+effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant
+versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi
+d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.
+
+--Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée
+pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il
+n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel
+prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son
+offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans
+le monde où son destin le rappelle.
+
+Le tronc nous rendit ainsi sa réponse:
+
+--Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te
+faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et
+maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa
+haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes.
+Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars,
+l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain
+j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du
+maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au
+deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort
+mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier
+d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux
+soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à
+son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des
+vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle
+de l'envie a flétri la mémoire.
+
+L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit:
+
+--Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le
+temps est cher.
+
+--Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme
+succombe à la pitié.
+
+Le sage prit donc ainsi la parole:
+
+--Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton
+dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles
+noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a
+pu rompre cette inconcevable alliance?
+
+Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous
+porte cette réponse:
+
+--Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa
+dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième
+gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence
+que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère.
+Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les
+harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux
+cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour;
+ mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous
+sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans
+cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc
+aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4].
+
+Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup
+un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le
+chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens
+aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et
+bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés,
+rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à
+leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:
+
+--Ô mort, ô mort, je t'implore!
+
+Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait:
+
+--Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.
+
+Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se
+traîner sous un buisson.
+
+Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des
+lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs
+traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le
+buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres
+palpitants.
+
+Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout
+sanglant, qui poussait des cris lamentables.
+
+--Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre
+pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice?
+
+--Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de
+plaies tes cris et ton sang?
+
+--Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que
+j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines.
+Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de
+ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville
+qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi
+ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image
+n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que
+nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants
+de leur murailles foudroyées par Attila.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE TREIZIÈME CHANT
+
+
+[1] Rivière qui coule dans le Volateran.
+
+[2] C'est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de
+Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusèrent de
+s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se
+laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne
+pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce
+chancelier fut accusé d'avoir écrit le livre _des Trois Imposteurs_,
+pour servir le ressentiment de son maître contre les papes.
+
+[3] Le discours de ce misérable est bien digne d'un courtisan.
+
+[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne
+végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en
+traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher
+chacune à leur arbre: voilà des imaginations et un coloris bien
+extraordinaires.
+
+[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s'étaient pas tués eux-mêmes;
+c'étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'étaient
+précipités dans les dangers et y avaient péri.
+
+[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa
+fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il
+fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pût lui échapper, il
+aima mieux se faire tuer.
+
+[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur.
+C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du
+temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers
+ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les
+oisifs de Padoue.
+
+[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans
+ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de
+l'opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait
+de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en
+être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint
+Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de
+ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802
+Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait détruite, il
+fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été
+renversée: on la plaça sur le pont, d'où elle protégeait ceux qui
+rebâtissaient la ville.
+
+
+
+
+ CHANT XIV
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences.
+ Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie;
+ et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du supplice
+ des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.
+
+
+L'arbuste achevait son récit d'une voix plus faible; et moi, que
+l'amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me
+hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars.
+
+Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se
+termine la forêt.
+
+C'est là que l'éternelle justice prend des formes nouvelles et plus
+effrayantes: là, notre vue s'égara dans une terre désolée, où le ciel
+avait éteint tout germe de vie; des sables arides et profonds en
+remplissaient l'étendue, tels qu'ils s'offrirent à Caton dans la
+brûlante Libye.
+
+Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après
+avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses
+derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte.
+
+Ô vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va
+remplir l'âme de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des âmes
+dispersées dans ces régions: mon oreille a retenti des rugissements de
+leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des
+formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient
+immobiles: les autres étaient assises et courbées; enfin beaucoup
+d'autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante
+était la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixée poussait
+des cris plus désespérés.
+
+Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en
+pluie éternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse à
+flocons sur les Alpes: ou pareilles à ces feux qu'Alexandre voyait
+tomber aux rives de l'Indus, et qui s'éteignirent quand la terre,
+durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux
+influences d'un ciel brûlant [1]. C'est ainsi que la voûte infernale
+épanche à jamais ses torrents embrasés: le sable qui les reçoit s'en
+pénètre; et, s'enflammant comme l'amorce légère, rend tous ces feux aux
+réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés,
+transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant,
+secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans
+discontinuation [2].
+
+--Ô vous! dis-je à mon guide, qui n'avez éprouvé d'autre obstacle
+ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre
+quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont
+le front superbe n'a point fléchi sous des torrents de feu?
+
+Cette ombre m'entendit, et me cria:
+
+--Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrité
+foudroie encore ma tête; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu'aux
+champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de
+ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].
+
+Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l'avais point encore
+entendue:
+
+--Ô Capanée, s'écria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable
+orgueil; et ton coeur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures
+dignes de lui.
+
+Ensuite, se tournant vers moi:
+
+--Voilà, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui
+assiégèrent Thèbes: il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore;
+mais tu viens de l'entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez
+cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et
+garde-toi d'avancer dans les sables ardents.
+
+Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et
+fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses
+flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la
+débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de
+pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide
+me dit:
+
+--Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes
+demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui
+absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.
+
+Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles
+réveillaient en moi, et il me parla ainsi:
+
+--Une île, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers:
+c'est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le
+mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts
+verdoyantes paraient sa tête; mais le temps a flétri tous ses honneurs.
+C'est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes
+couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les
+flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout: il tourne le dos à
+Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tête
+est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa
+taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui
+est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa
+tête ne s'est point altéré; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de
+toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui
+tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités
+de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent
+aux Enfers pour y former le Styx, l'Achéron et le Phlégéton: enfin
+elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de
+l'abîme, et prennent le nom de Cocyte [5].
+
+--Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse
+l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois?
+
+--Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de
+degrés en degrés jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente
+approche de son terme, nous n'avons vu que la dixième part de chaque
+enceinte: ainsi la révolution d'un cercle entier sera la mesure et la
+fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous
+offrent encore des objets inconnus.
+
+--Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d'oubli
+que vous n'avez point nommé, où sont-ils?
+
+--Apprends, répondit l'illustre poëte, que la rivière de sang t'a déjà
+montré le Phlégéton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espère pas le
+rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux où le repentir, le
+pardon et l'espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des
+bords de la forêt: ce ruisseau, où les traits de flamme viennent
+s'éteindre, trace le sentier devant nous.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE QUATORZIÈME CHANT
+
+
+[1] On dit que c'est Alexandre lui-même qui fit part de ce phénomène à
+Aristote. Cette double comparaison est ici d'un grand effet: dans la
+première, on peut admirer le _ciel tranquille_, qui ne se presse point
+dans ses vengeances, et qui semble compter sur l'éternité.
+
+[2] On a tâché d'imiter, par le jeu des participes en _é_ et en _ant_,
+les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu'ils font une danse
+nommée _tresca_: on trouve au roman de la Rose, _karoles_, _danses_ et
+_tresches_.
+
+[3] Comme dans la guerre contre les géants. Ici l'attitude du
+personnage répond très bien à son caractère. Les grands poëtes ne
+manquent jamais à cette règle qui veut qu'on lise les dispositions de
+l'âme sur les traits du visage ou sur l'attitude générale du corps; de
+sorte qu'on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu'il
+parle, ou le reconnaître même avant que le poëte l'ait nommé. C'est
+d'après cette règle que M. Diderot relève très-justement les
+traducteurs d'Homère, et même Longin, qui ont prêté à Ajax un propos de
+Capanée, tandis qu'Homère lui donne une attitude suppliante.
+
+[4] Ces eaux minérales passent à Viterbe dans le quartier des filles,
+et leur servent à des usages attestés par la couleur dont elles sont au
+sortir de là. On plaçait jadis les filles sur le bord des eaux, d'où
+sont venus les mots de _Bordel_ et de _Ribaud_.
+
+[5] Voici l'explication de cette belle allégorie: La Crète a été le
+berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition,
+ par conséquent le théâtre des premiers événements du monde. Ce vieux
+géant est le Temps, qui n'a d'existence que celle que lui donne
+l'histoire dans le souvenir des hommes; il tourne le dos à Damiette,
+c'est-à-dire à l'Orient, où se sont passées les premières révolutions
+du globe, et où les anciennes monarchies des Mèdes et des Grecs ont
+occupé jadis son attention; il regarde Rome, qui est devenue le centre
+de tout, et qui a donné à l'Occident l'empire qu'a perdu l'Orient. Les
+différents métaux qui composent ce colosse désignent les époques ou les
+âges connus sous les noms de siècle d'or, d'argent, d'airain et de fer.
+Le pied d'argile, qui porte le corps entier, est le siècle même où
+vivait l'auteur; et c'est toujours le mauvais temps que celui où l'on
+existe. Les crevasses dont la tête, c'est-à-dire l'âge d'or, est seule
+exceptée, représentent les secousses et les catastrophes que les crimes
+des hommes ont causées au monde; elles sont assez nombreuses et
+fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les
+Enfers, et qui sont ainsi le résultat des pleurs et des crimes de
+chaque siècle.
+
+[6] Dante donne ici une idée fort claire de son voyage et de son Enfer.
+Il y a dix grandes enceintes qui le partagent; il ne voit, en
+descendant de l'un à l'autre, que la dixième partie de chacune: il sera
+donc au dernier cercle, c'est-à-dire au centre du globe, quand il aura
+parcouru la valeur d'un cercle entier.
+
+[7] Il veut dire le Purgatoire.
+
+
+
+
+ CHANT XV
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre nature_,
+ c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son précepteur.
+
+
+Les solides bords du ruisseau nous élevaient au-dessus de la plaine
+sablonneuse, et l'humide atmosphère qui les environne nous protégeait
+contre les dards enflammés. Ces bords étaient pareils aux digues que la
+Flandre oppose aux assauts de l'Océan, ou tels que ces longs remparts
+qui répriment le cours de la Brenta, lorsqu'enflée du tribut des neiges
+elle menace les champs de Padoue: mais la main qui avait affermi les
+digues du ruisseau leur avait donné moins de force et de hauteur.
+
+Déjà, la forêt plus lointaine se dérobait à nos regards, lorsque nous
+aperçûmes des ombres qui venaient vers nous en côtoyant notre route.
+
+Chacune d'elles nous regardait avec une attention pénible et clignotait,
+ comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne
+peut le joindre à l'aiguille trop déliée; ou comme, aux approches de la
+nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumière
+incertaine. Tout à coup, un de ces malheureux me reconnaît, et saisit
+les bords de ma robe, en s'écriant:
+
+--Ô prodige!
+
+Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considérais plus
+attentivement ses traits noircis et brûlés, et je le reconnus malgré
+l'altération de son visage.
+
+--Ô Latini, m'écriai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc
+vous que je vois ici [1]?
+
+--Souffre, me répondit-il, souffre, ô mon fils! que je m'éloigne de mes
+tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi.
+
+--Daignez plutôt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le
+permet.
+
+--Mon fils, reprit l'infortuné, un seul de nous qui suspendrait sa
+marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc
+ta route, et je marcherai au-dessous de toi; ensuite, je retournerai
+vers les compagnons de mes malheurs.
+
+Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tête vers lui,
+et j'avançais dans l'attitude d'un homme qui s'incline [2].
+
+--Quel étrange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton
+heure, et quel est celui qui guide tes pas?
+
+--J'étais, lui répondis-je, au séjour des vivants, et ma course était
+encore loin de son terme, lorsque je m'égarai dans une vallée solitaire
+[3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans
+ses profondeurs, où je retombais sans cesse; et c'est là que m'est
+apparu le poëte illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles
+au terme de mon voyage.
+
+--Eh bien, ajouta l'ombre, si tu suis ton heureuse étoile, tu trouveras
+la gloire dans le port: j'ai prévu ta belle destinée [4]; et si la mort
+n'eût précipité mon heure dernière, j'aurais pu ranimer ton coeur, et
+te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les
+ingrats enfants des rochers de Fiésole n'ont point oublié leur féroce
+origine [5]: leur haine payera tes bienfaits; et sans doute aussi que
+la vigne bienfaisante ne devait pas naître parmi les ronces venimeuses.
+C'est une race avare, envieuse et superbe: une antique renommée la dit
+aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t'écarteras de leurs voix impies;
+et quand leurs partis divisés t'imploreront à la fois, tu rejetteras
+également leurs voeux insensés: le ciel te réserve cet honneur. Que
+les monstres de Fiésole, armés par la discorde, se déchirent entre eux;
+mais qu'ils respectent les rejetons sacrés des Romains, si jamais il en
+croît sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie!
+
+--Hélas! répondis-je, si le ciel n'eût rejeté mes voeux, je jouirais
+encore de votre présence désirée; vos traits défigurés par la douleur,
+ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon coeur déchiré; je
+reconnais cette voix qui, dans une vie passagère, m'appelait à
+l'immortalité: aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le
+trépas ne glacera point ma langue. Vos présages ont pénétré mon âme: je
+les rappellerai à mon souvenir, s'il m'est permis un jour d'entendre
+les oracles de celle qui voit la vérité [7]. Ce n'est pas pour la
+première fois que l'annonce du malheur frappe mon oreille: mais que la
+fortune bouleverse à son gré ma courte vie, je vous jure que mon
+coeur pourra braver ses coups, tant qu'il aura la paix de la vertu.
+
+À ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant:
+
+--L'oreille a bien entendu, quand le coeur a senti.
+
+Cependant j'avançais, et je priais Latini de me nommer les plus
+illustres de ceux qui partageaient ses peines:
+
+--Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d'entre eux;
+mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand
+et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces
+esprits ont brillé dans les lettres et la doctrine, mais qu'un même
+vice a souillé leur vie et leur gloire. J'ai vu dans cette foule
+malheureuse Priscian et François d'Accursi [8]; et j'aurais pu voir, si
+ce spectacle méritait un désir, le scandaleux prélat que l'autorité
+papale transporta des bords de l'Arno au siége de Vicence, où reposent
+ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je, ô mon fils, prolonger mon
+entretien avec toi! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je
+vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s'avance, et des
+coupables qui le suivent: il ne m'est pas permis de me trouver avec
+eux. Adieux! je recommande à ta tendre amitié le TRÉSOR, fruit de mes
+veilles, où mon esprit vit encore [10].
+
+Il dit, et s'éloigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le
+drapeau vert dans les champs de Vérone [11].
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE QUINZIÈME CHANT
+
+
+[1] Brunetto Latini, orateur, poëte et philosophe, avait fondé à
+Florence une célèbre école, d'où sortirent quelques bons écrivains, et
+entre autres Dante. Latini fut secrétaire de la république, et eut
+beaucoup de part au gouvernement: mais les troubles de sa patrie le
+forcèrent de s'en exiler, et il vint à Paris, où il composa quelques
+ouvrages. Ses moeurs lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici.
+On ne peut qu'applaudir au poëte austère qui punit ainsi le vice,
+malgré son amitié pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d'élégance
+dans ses moeurs, n'a pas laissé (pour le même crime) de vouer aux
+dégoûts de la postérité les noms de quelques-uns de ses
+amis.
+
+[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vérité. Le poëte
+étant élevé sur les bords du ruisseau, il paraît que son précepteur
+allait à peine à sa ceinture.
+
+[3] Il donne ici l'heure où il s'achemina vers les Enfers, et le temps
+qu'il y a déjà passé. On la trouve plus clairement encore au chant XX.
+
+[4] Brunetto Latini s'était mêlé d'astrologie, avec tout son siècle.
+
+[5] Florence était une colonie fondée par Sylla. Après qu'Attila l'eut
+saccagée, Charlemagne la rétablit, et appela les habitants de Fiésole
+pour la repeupler: c'était un village bâti sur des rochers voisins de
+Florence. Ces nouveaux colons ne se mêlèrent jamais bien avec les
+anciennes familles, et ce fut là une des sources de toutes les guerres
+qui déchirèrent dans la suite cette petite république. Dante prétendait
+descendre des anciennes familles romaines échappées aux Barbares.
+
+[6] Les Florentins s'appelaient _orbi_, ou _aveugles_, par sobriquet.
+
+[7] Il désigne Béatrix, et fait allusion à son poëme du _Paradis_.
+
+[8] L'un grammairien, et l'autre jurisconsulte.
+
+[9] André de Mozzi, par son goût effréné pour l'amour antiphysique,
+ayant trop scandalisé Florence dont il était évêque, fut transporté,
+par l'autorité du pape, au siége de Vicence, où il mourut.
+
+[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitulé _Tesoro_ ou _Tesoretto_. Il y
+traite de tout ce qu'on savait de philosophie dans ce temps-là. Ce qui
+pourra étonner, c'est qu'il ait écrit ce livre en français, et que,
+pour justifier la préférence qu'il lui donne sur sa propre langue, il
+ait avancé que le patois de France, ou le roman, était de son temps la
+plus agréable langue de l'Europe.
+
+[11] Le premier dimanche de carême, on faisait autrefois des courses à
+Vérone, pour gagner un drapeau vert, nommé _pallio_.
+
+
+
+
+ CHANT XVI
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Suite du troisième donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu
+ dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici les militaires
+ atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le huitième cercle.
+
+
+Déjà se faisait entendre le murmure sourd et confus de l'onde qui
+s'engloutit au huitième cercle, semblable au bourdonnement lointain des
+abeilles [1]: et bientôt nous découvrîmes au loin une foule de
+malheureux que la pluie enflammée poursuivait âprement dans ces
+déserts.
+
+En me voyant, trois d'entre eux accoururent et s'écrièrent ensemble:
+
+--Ô toi dont l'habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un
+moment nous attendre!
+
+À leur cri, mon guide s'arrête:
+
+--Attendons-les, me dit-il; cet honneur leur est bien dû; et je pense
+que, sans l'invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le
+premier à leur rencontre.
+
+J'envisageais cependant ces trois infortunés: Ciel, quel aspect! jamais
+le temps n'affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs
+membres cicatrisés, ulcérés, dévorés par la flamme. Ils s'avancèrent en
+poussant l'éternel soupir du désespoir; et quand ils furent devant nous,
+ je les vis marcher en cercle, et s'entre-suivre; ainsi qu'un lutteur
+agile rôde autour de son ennemi, en épiant le moment de la victoire;
+mais chacun d'eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards
+vers nous.
+
+Un seul rompit le silence:
+
+--Eh! si notre condition déplorable, me dit-il, si nos visages
+sillonnés par les flammes ne te donnent que de l'horreur pour nous et
+nos prières, ne refuse pas du moins à notre mémoire de nous dire qui tu
+es, âme vivante, qui peux ainsi fouler le sol brûlant des Enfers! Cette
+ombre qui me précède, et que tu vois si misérablement déchirée, fut
+jadis autre que tu ne penses. C'est Guido Guerra [2], neveu de la
+généreuse Gualdrade: ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le
+monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait être
+si cher à sa patrie; et moi, je suis Rusticuci [4], qu'une épouse
+implacable a fait passer des angoisses de l'hymen aux flammes de
+l'abîme.
+
+Il parlait encore, et, s'il m'eût été donné de franchir ces flammes qui
+nous séparaient, j'aurais déjà volé dans leurs embrassements.
+
+--Ce n'est point l'horreur, m'écriai-je, ce sont les traits poignants
+de la compassion qui déchirent mon âme inconsolable depuis que mon
+guide vous a fait connaître à moi. Je suis de votre patrie, et j'appris
+dès mon enfance à répéter vos noms; votre mémoire honorée, vos exploits
+ont charmé longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amère
+du monde, et je passe au banquet de la manne céleste, suivant la fidèle
+parole de mon guide; mais l'abîme doit auparavant me recevoir dans ses
+entrailles.
+
+--Que ta bouche, reprit l'illustre infortuné, respire longuement le
+souffle de la vie; et puisse ta gloire te survivre à jamais! Daigne à
+présent nous dire si la générosité et la valeur habitent encore dans
+nos murailles, ou si elles en sont exilées sans retour: car Borsier [5],
+ descendu naguère parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses
+récits affligeants.
+
+--Malheureuse Florence! une race d'hommes nouveaux et le débordement
+des richesses ont fait germer dans toi l'orgueilleuse inégalité et tous
+les maux qui te déchirent!
+
+Ainsi! m'écriai-je en levant les yeux; et les trois ombres se
+regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6].
+
+--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la
+source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles,
+et qu'échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire _je l'ai
+vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.
+
+Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus
+rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole.
+
+Cependant mon guide s'était éloigné, et déjà le bruit des eaux,
+croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au
+fleuve qui lave la côte orientale de l'Apennin, et reçoit son nom du
+paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et
+de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur
+sur le penchant écumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop
+solitaires de Saint-Benoît; ainsi le triste ruisseau précipite ses
+flots rougeâtres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec
+fracas, assourdit cette lugubre enceinte.
+
+J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds
+redoublés. C'est avec elle que je m'étais promis de saisir la panthère:
+je la délie, aux ordres de mon guide; et, après avoir rassemblé ses
+nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s'avance
+aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans
+cette bouche ténébreuse.
+
+--Quel sera l'événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et
+suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abîme.
+
+Heureux l'homme prudent qui possède son âme devant l'oeil scrutateur
+qui juge l'oeuvre et la pensée! Mon guide connut où s'égarait la
+mienne:
+
+--Bientôt, me dit-il, ce que j'attends paraîtra, et tes doutes
+finiront.
+
+Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui
+ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma
+bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au
+secret des ombres.
+
+Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne flétrit pas leur
+gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une
+figure que le plus intrépide n'eût pas envisagée sans pâlir: elle
+montait en nageant dans l'épaisse nuit, tel qu'un plongeur s'élève du
+fond des mers, après avoir arraché l'ancre retenue dans les écueils:
+d'un pied léger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de
+ses bras allongés.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE SEIZIÈME CHANT
+
+
+[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamètre: ils
+suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa
+chute une cataracte.
+
+[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction
+guelfe, à la bataille de Bénévent, remportée par Charles d'Anjou sur
+Mainfroy. C'est à sa valeur qu'on attribua la victoire. Charles y gagna
+le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido à rentrer dans Florence; ils
+y rétablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chassés. Comme
+Dante avait été élevé dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand
+rôle qu'il y avait joué, était un homme bien respectable à ses yeux.
+
+[3] Tegiao Aldobrandini était de la maison des Adhémars. Si les Guelfes
+avaient suivi son conseil, ils n'auraient pas été battus à
+Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.)
+
+[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d'une famille peu remarquable, mais
+fort riche, se distingua par son courage et sa libéralité. Ayant été
+contraint de se séparer d'une femme trop querelleuse, il tomba dans le
+désordre qu'on expie au septième cercle. Ces trois ombres rôdent sans
+cesse en parlant à Dante, parce qu'il ne leur est pas permis de rester
+en place, ainsi qu'on a vu au chant XV.
+
+[5] Guillaume Borsier, homme de bonne société, chéri de tous les
+princes d'Italie. Boccace raconte une de ses facéties dans la huitième
+Nouvelle de la première Journée.
+
+[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l'attitude des interlocuteurs,
+et rend plus vivement l'effet que produit la réponse de Dante.
+
+[7] Ce fleuve s'appelle d'abord _Aqua Cheta_, et après sa chute
+_Montone_. Il a son embouchure à sept lieues de Ravenne.
+
+[8] Le gouffre conduit au huitième cercle, où sont punis les Perfides,
+comme l'ont été les Violents au septième cercle; mais par des supplices
+plus rigoureux. On croirait que Dante veut désigner, par la corde qui
+est autour de ses reins, les finesses dont le coeur de l'homme est
+naturellement enveloppé. Comme il va descendre au séjour des Perfides,
+il doit y laisser les livrées du vice qu'on y expie. Mais dès que la
+corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblème de la perfidie,
+reconnaît le signal, et monte aussitôt. Il avait été tenté de lier la
+panthère avec cette corde; allégorie assez vague, sur laquelle on ne
+peut faire que des conjectures, soit que la panthère représente la cour
+de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier
+chant. Au reste, on voit, par un autre passage du _Purgatoire_, que
+c'était alors la mode d'avoir les reins ceints d'une corde. Voilà sans
+doute pourquoi les moines, qui n'imaginèrent rien, prirent, avec
+l'habit de leur siècle, le cordon qui en était une dépendance. Ce fut
+par les moeurs qu'ils se distinguèrent alors. Observons, en finissant,
+que l'usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des
+ceintures.
+
+
+
+
+ CHANT XVII
+
+
+ ARGUMENT
+
+ Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il porte les deux
+ poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais avant de quitter
+ le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste à voir
+ dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme
+ _violents contre la société_.
+
+
+--Voici le monstre qui darde une queue acérée, qui franchit les monts,
+infecte les siècles et les climats, et renverse le vaillant et le fort
+[1].
+
+Après ces paroles, mon guide, étendant la main, fit signe au monstre de
+s'approcher des lieux où nous étions; et ce vivant symbole de la fraude
+s'avança d'abord sur les rochers, en découvrant son buste, tandis que
+sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage était le
+paisible emblème du juste; mais le reste de son corps se terminait en
+serpent. Deux griffes velues sortaient de ses épaules. Les vives
+couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux décroissants de sa
+longue croupe offraient plus de variétés que les tapis de l'Orient ou
+que les toiles d'Arachné. Comme on voit la barque hors des flots
+reposer sa proue sur le rivage; ou le Castor à demi plongé dans l'onde
+se partager entre deux éléments pour dépeupler les rivières du Germain
+affamé [2], ainsi je voyais la bête cruelle s'appuyer sur les rocs qui
+terminent l'enceinte sablonneuse: et cependant elle repliait en dessous
+les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du
+scorpion, se jouait dans le vague de l'air.
+
+--Passons, dit mon guide, près des lieux où le monstre s'est abattu.
+
+Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous
+laissâmes dix pas entre nous et l'aride plaine.
+
+Non loin du bord où j'étais, je découvris des âmes qui étaient assises
+en grand nombre dans les sables brûlants.
+
+Le maître me dit alors:
+
+--Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une
+pleine connaissance de cette dernière enceinte; mais abrége tes
+entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous
+porter dans l'abîme sur sa croupe vigoureuse.
+
+Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les
+coupables sont assis à jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs
+paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans
+cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les
+brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés
+des insectes.
+
+Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des
+flammes, et je ne pus en reconnaître un seul: mais j'aperçus des
+bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous; et chaque
+infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m'approchant davantage,
+ je découvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des
+cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche
+comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui
+portait une truie azurée sur une toile d'argent, me cria [6]:
+
+--Que fais-tu dans cette fosse? Éloigne-toi: mais puisque tu vis encore,
+ apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7]: je suis
+tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns
+appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8].
+
+Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée,
+comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants: et moi qui n'avais
+point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m'éloignant de
+ce spectacle de douleurs.
+
+Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre:
+
+--Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre
+dans l'abîme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des
+atteintes de son dard.
+
+Tel qu'un malade dont les ongles décolorés et les nerfs tremblants se
+glacent aux approches de la fièvre; tel je devins à ces paroles. Mais
+la honte qui rend l'esclave intrépide sous l'oeil du maître, me fit
+sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse.
+«Soutenez-moi!» voulais-je m'écrier alors; et ma langue ne put
+articuler ces mots.
+
+Cependant le bon génie me soulevait et me serrait dans ses bras:
+
+--Gérion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre; mais plonge-toi
+lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes.
+
+Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d'abord sur les flots;
+ainsi l'animal frauduleux se retirait de la pente escarpée, et
+détournait ensuite sa masse énorme, embrassant un long circuit, et
+balançant dans l'air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante
+serpentait en arrière. Le trouble de Phaéton, lorsque, dans sa route
+embrasée, les rênes échappèrent de sa main défaillante; l'effroi du
+malheureux Icare, lorsqu'il sentit couler sur ses bras nus la cire
+amollie, et qu'il entendit la voix de son père: «Hélas, tu te perds!»
+rien n'égalera l'horreur qui me saisit en me voyant environné d'air de
+toute part, et ne découvrant dans l'immense nuit que le monstre qui
+m'emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle
+allongé, et l'air qui cédait à ses mouvements effleurait à peine mon
+visage.
+
+Cependant le fracas de l'onde, qui se brise et rebondit sur la pierre,
+accablait ma tête éperdue [10]; j'osai me pencher et regarder
+au-dessous de moi, et je reconnus, en frémissant, la vaste enceinte où
+nous descendions: des spectacles inconnus passaient tour à tour sous
+mes yeux; et la lueur des flammes, et les gémissements qui s'élevaient
+de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consternés.
+
+Enfin Gérion s'abattit au pied des rocs décharnés qui pressent le fond
+du gouffre, et, libre de son double fardeau, s'élança loin de nous
+comme un trait léger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans
+les nues, revient aux yeux étonnés du chasseur, qui lui crie: «Eh quoi,
+tu descends!» L'oiseau confus décrit rapidement un immense détour, et
+va s'abattre loin de son maître indigné.
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ SUR LE DIX-SEPTIÈME CHANT
+
+
+[1] Le poëte personnifie la fraude, et s'en sert pour se faire porter
+avec son guide au fond du huitième cercle, dont la descente serait
+impraticable sans ce moyen.
+
+[2] Dante traite les Allemands de _lurchi_, goulus ou ivrognes. On
+trouve dans Lucilius: _Edite_, Lurcones, _comedones vivite ventres_.
+Les castors se tiennent moitié dans l'eau, moitié dehors, quand ils
+épient les poissons. Ils sont communs dans le Danube.
+
+[3] On va voir dans le reste du troisième donjon les usuriers. Le poëte,
+ pour varier sa manière, ne les nomme pas, mais les désigne par leurs
+armoiries.
+
+[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence.
+
+[5] La famille des Ubriacchi, à Florence.
+
+[6] Les Scrovigni, de Padoue.
+
+[7] Vitalian, grand usurier de Padoue.
+
+[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, était Jean Buyamont,
+ fameux usurier de Florence. La manière dont ce damné en parle est
+ironique, et sa grimace le prouve.
+
+[9] Gérion, roi des trois îles Baléares, avait trois têtes, selon la
+fable. Il est ici l'emblème de la fraude, à cause de son triple visage.
+
+[10] Le monstre qui porte les deux poëtes forme, en descendant, une
+spirale, et le Phlégéton tombe à leurs côtés.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DU PREMIER VOLUME
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+DE LA VIE ET DES POÈMES DE DANTE
+
+VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER
+
+CHANT PREMIER.--A la chute du jour, le poëte s'égare dans une
+forêt.--Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une
+colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en
+défendent l'approche.--C'est alors que Virgile lui apparaît et lui
+propose de descendre.
+
+CHANT II.--Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant
+tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers;
+mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue
+du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
+souterrains.
+
+CHANT III.--Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en
+tous temps.--Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première
+enceinte de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux
+moitiés.--Description du premier supplice.--Discours de Caron.
+
+CHANT IV.--Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes
+qui forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
+sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.
+
+CHANT V.--on trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle,
+où sont punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur
+supplice.--Aventure de François d'Arimino.
+
+CHANT VI.--Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère,
+emblème de la gourmandise.--Prédiction sur les affaires du
+temps.--Entretien sur la vie future.
+
+CHANT VII.--Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des
+richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de
+leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième
+cercle, où les Vindicatifs sont plongés dans le Styx.
+
+CHANT VIII.--Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème
+des vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.
+
+CHANT IX.--Les deux poëtes sont toujours en présence de la
+cité.--Apparition des Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la
+cité.--Sixième cercle, où sont punies les âmes infectées d'hérésies.
+
+CHANT X.--Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il
+est menacé.--Entretien sur l'état des morts.
+
+CHANT XI.--Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes
+marchent vers le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer,
+tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.
+
+CHANT XII.--Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les
+violents contre le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair
+humaine, emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.
+
+CHANT XIII.--Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre
+eux-mêmes_, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description
+de leur supplice.--Les harpies et les chiennes noires, double emblème
+des peines qui donnent le dégoût de la vie.
+
+CHANT XIV.--Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de
+violences.--Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la
+sodomie; et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du
+supplice des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.
+
+CHANT XV.--Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre
+nature_, c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son
+précepteur.
+
+CHANT XVI.--Suite du troisième donjon, et des _violents contre
+nature_.--On a vu dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici
+les militaires atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le
+huitième cercle.
+
+CHANT XVII.--Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il
+porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais
+avant de quitter le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui
+reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il
+nomme _violents contre la société_.
+
+
+Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron, 5.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer (1 of 2), by Dante Alighieri
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (1 OF 2) ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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