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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'enfer (1 of 2) + La Divine Comédie - Traduit par Rivarol + +Author: Dante Alighieri + +Translator: Antoine Rivarol (de) + +Release Date: September 26, 2007 [EBook #22768] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (1 OF 2) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + + COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES + + * * * * * * + + DANTE ALIGHIERI + + * * * * * * + + L'ENFER + + POÈME EN XXXIV CHANTS + + TRADUIT PAR RIVAROL + + * * * * * * + + TOME PREMIER + + * * * * * * + + PARIS + + AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION + + 1, Rue Baillif 1 + + * * * * * * + + 1867 + + + AVERTISSEMENT + + +Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le +chef-d'oeuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne +parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début, +donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par +l'admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et +parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très +rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise +au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la +_Bibliothèque Nationale_ de n'avoir pas toujours obéi à un système de +chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on +semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer +ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et +raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin +satisfaction en inaugurant la cinquième année d'existence de notre +collection par la publication du poëme le plus grandiose qu'ait produit +le génie humain, sans en excepter l'_Iliade_ et l'_Énéide_. + +Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous était difficile de +choisir, parmi les traductions existantes de la _Divine comédie_, celle +qui pouvait donner la plus juste idée d'une oeuvre écrite à une époque +où la langue italienne n'était pas encore fixée et portée à son plus +haut degré d'harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les +Pétrarque, d'une oeuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui, +nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde +connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'épopée le +langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort, +emportait d'assaut la gloire et l'immortalité. + +Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et +à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à +notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet +quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d'un débordement +de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné +trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à +rehausser la gloire du poëte italien. C'est le tort des époques où +l'imagination n'a plus que de trop rares représentants de donner à la +critique une part prépondérante, et l'on arrive ainsi à l'obscurité, +sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers +travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite +incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications +contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de +l'ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons +pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la +réputation n'était plus à faire. L'esprit général qui a présidé à cet +intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance +satisfaisante de l'_Enfer_, nous lui avons donné la préférence, avec la +persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement +les motifs propres à le confirmer dans l'admiration qui auréole depuis +près de quatre siècles le front austère d'Alighieri. Et en cela encore +nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes +critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le +journalisme sérieux. + +S'il était besoin d'autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol +lui-même ce qu'il a prétendu faire; il nous répondrait d'abord: «Il +n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, +que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte. +C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les +maîtres.» (Notes du chant XX.) + +Puis ailleurs (Notes du chant xxv): «Il y a des esprits chagrins et +dénués d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui +sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot, +dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à +réunir la précision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante, +on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus, +au _Discours préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il +faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au +texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?» + +Et enfin: «C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une +infidélité extrême: _summum jus, summa injuria_. (Note du chant XXXI.) + +La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°); +l'éditeur de 1808 des _OEuvres de Rivarol_ (Paris, 5 vol. in-8°), +parlant du poëme de l'Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux +du traducteur: + +«Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est +un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres: il serait +résolu si le style de cette traduction n'était point au-dessous, je ne +dis pas de ce poëte, mais de l'idée qu'on s'en forme. Il est bon +d'avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes. +Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas +traduit mot à mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes surannés, +barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés; +afin que Dante fût exactement pour nous ce qu'il était pour l'Italie, +et qu'on ne pût le lire que le dictionnaire à la main? Nous renvoyons +ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous +Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées +avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette +traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut +donner d'agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte +que dans la traduction étaient fâchés qu'on ne l'eût pas débarrassé de +tout ce qui a perdu l'à-propos, de toutes les allusions aux histoires +du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la +brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle +réforme. Oserait-on donner l'_Iliade_ et l'_Énéide_ par extrait? Ils ne +songeaient pas non plus que le poëme de l'_Enfer_ devant jeter un grand +jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne +fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littérature +toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et +l'odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il +doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse +s'accroître des richesses du poëte toscan; il doit suffire aux uns et +aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l'ait assez +rapproché du nôtre. Ce n'est point en effet la sensation que fait +aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais +la sensation qu'il fit autrefois. Si le _Roman de la Rose_ avait les +beautés du poëme de l'_Enfer_, croit-on que les étrangers s'amuseraient +à le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine à +le déchiffrer que nous?» + +Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le +discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de +Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas +entendre une seule cloche; la colossale renommée du poëte florentin n'a +pas été si universellement consacrée qu'il ne se soit trouvé de ci de +là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les +siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce +n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des théocraties viennent +déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l'on +brûle volontiers ce qu'ils adorent et où l'on adore ce qu'ils brûlent +ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations +significatives. L'honnête et naïf Moreri, en son _Grand dictionnaire +historique_ (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte +notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa +pensée intime ou plutôt celle de l'entourage de ce docteur en +théologie: + +«Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan +et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au +commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l'an 1265 et fut +l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou +Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de +France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir +l'an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république +était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être +que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons. +Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il fût +Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes +ses terres furent pillées. Il s'en prit au comte de Valois, comme à +l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la +maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages; +ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des +preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. _Cette animosité +n'est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante: ses emportements +contre le saint-siége l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurés. +À cela près, il avait beaucoup de génie_. Pétrarque dit que son langage +était délicat, mais que la pureté de ses moeurs ne répondait pas à +celle de son style. Il mourut à Ravenne, l'an 1321, en la 56e année de +son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne, +l'avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait, +sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil, +Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de +Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des +épîtres, _De monarchia mundi_, etc. Il s'était lui-même composé cette +épitaphe un peu avant que d'expirer: + + Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque + Lustrando cecini, voluerunt fata quousque. + Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, + Auctoremque suum petit felicior astris, + Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris, + Quem genuit parvi Florentia mater amoris. + +Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé +légèrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment +l'opinion d'un _savant moderne_ sur l'_Enfer_: «C'est un salmigondis +consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes, +d'où il résulte une espèce d'avilissement des dogmes sacrés du +christianisme; aussi, jamais écrivain, même _ex professo_ antichrétien, +n'a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la +religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la +gravité et le jugement nécessaires, il n'y a mis que le bavardage le +plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace.» La +fable _le Serpent et la Lime_ sera toujours une grande vérité. + +Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont +donné la peine d'étudier Dante _intus et in cute_, tels que Chabanon, +Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui +de la _Divine Comédie_, pas n'est besoin de rompre tant de lances: +Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à +personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires, +d'études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première +édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°); on peut essayer de +s'en donner une idée en parcourant la _Notizia de libri rari nella +lingua italiana_ (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88); Fontanini (p. +160 de la notice citée) a rassemblé les titres d'environ cinquante +écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la _Divine Comédie_. Elle +a été traduite dans toutes les langues littéraires de l'Europe; la +France n'a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d'hommages +qu'il était possible; la liste suivante en est la meilleure preuve. + +Citons d'abord les traductions en vers: + +_La Comédie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_, mise en +rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier +du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l'église de +Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);--la traduction de Henri Terrasso +(1817, in-8°);--de Brait Delamathe (1825, in-8°);--de Gourbillon +(Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l'original; +--d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la _Divine comédie_ (Paris, +1830, in-8°);--d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);--de +Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de +recueils de vers. + +Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de +signaler: + +Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°);--du comte +d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°);--de Rivarol +(1783 ou 1785, Didot, in-8°);--d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris, +Didot);--de G. Calemard de Lafayette (1835);--de Pier-Angelo +Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio, +grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré);--de Brizeux (Paris, +Charpentier, 1841, in-18);--de Lamennais (_OEuvres posthumes_, Paris, +Didier, in-18). + +Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi +d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie +personnelle à propos des traductions des poëtes? Nous avons dû, dans la +circonstance présente, choisir une traduction en prose; mais, à notre +avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers. +Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830, +a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants +choisis dans la _Divine Comédie_, n'est-il pas permis d'espérer qu'il +surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse +littéraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son âme à +compléter ce qui est resté inachevé jusqu'ici! L'amour du beau et du +grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais +réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th. +Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, _sursum corda_! +Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des +jouissances matérielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la +poésie ne saurait mourir sans lutter. + +Qu'il y ait un regrettable temps d'arrêt, nous sommes au premier rang +pour le déplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un +jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur, +puisera les forces nécessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile +peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé, +avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans +leurs vers éternels. + +N. DAVID. + + + + + DE LA VIE ET DES POËMES + + DE DANTE + + +Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de +Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la +bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou +la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une +place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses +ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l'_Enfer_, la plus +extraordinaire de ses productions. + +DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d'une famille ancienne et +illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l'école de +Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha +bientôt aux douceurs de l'étude, pour prendre part aux événements de +son siècle. + +L'Italie était alors tout en confusion; ses plus grandes villes +s'étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la +fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient +surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attachée aux empereurs, et +l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y +avait plus de soixante ans que les Césars allemands n'avaient mis le +pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence +avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours +eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur +opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant à +Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes +coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles; +et l'Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de +ne pas demeurer à Rome: elle serait devenue la capitale de leurs États, +et les papes auraient été soumis sous l'oeil du maître. + +[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur +l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna: +l'histoire n'offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement +que, dès le dixième siècle, l'Italie, remplie d'armées allemandes, et +prenant parti pour ou contre, s'accoutumait à ces dénominations de +_Guelfes_ et de _Gibelins_.] + +Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe, +et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient +cachés: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment. +Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de +Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui +fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du +temps, qu'il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona, +remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise. + +Un peu de calme ayant succédé à tant d'orages, le poëte en profita pour +se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d'un amour +heureux. Béatrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être +la destinée de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes +toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les +plus grands poëtes de leur siècle. + +Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas +le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin, +la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments, +jusqu'à ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est là l'époque de +tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé +prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens +décemvirs. Mais les prieurs n'étaient qu'au nombre de huit. Ces +magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d'une main +ferme le gouvernail de l'État, puisque, outre les querelles du +sacerdoce et de l'empire, la république nourrissait encore des +inimitiés intestines; et voici quelle en fut la source. + +Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps +troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces +intrigues avaient produit deux partis qu'on appela _les Blancs_ et _les +Noirs_, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d'éteindre +ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la +discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'État, +aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientôt être Noir ou Blanc à +Florence comme à Pistoie: c'étaient chaque jour des affronts et des +atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour +sauver la République, Dante persuada à ses collègues d'envoyer en exil +les chefs des deux partis: ce qui fut exécuté. + +Après cet événement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'étant +allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent +à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et, +secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt, +tout changea de face: les Blancs, déclarés ennemis de la patrie, +furent chassés; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable, +apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens. + +Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment +Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti +avait repris vigueur, et l'Italie était dans l'attente de quelque +grande révolution: si bien que Dante conçut le projet de se faire +ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins +heureux que Coriolan, il courait de l'armée des mécontents aux camps de +l'empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et +témoin de toutes les humiliations des impériaux. + +C'est avec aussi peu de succès qu'il eut recours aux supplications, +comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par +ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonçant enfin à tout espoir de +retour, il se mit à voyager, parcourut l'Allemagne et vint à Paris, où, +comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait à ses poëmes. +Forcé dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il +vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six +ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne. + +Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des +succès et quelques beaux moments; mais pour avoir passé la moitié de sa +vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands +hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-même, en pleurant +la perte de ses biens et de son indépendance. «Partout où se parle +cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mangé le pain +d'autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles, +poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les +peuples m'attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait +précédé, et me voyaient autre qu'ils n'auraient osé le croire: je leur +montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que +les reçoit.» + +À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait +encore cette ambition des républiques, si différente de l'ambition des +monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en eût +désiré, le nomma à l'ambassade de Rome, ce poëte, considérant l'état de +crise où il laissait la république, et le péril de confier cette +légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre: S'IO VO, CHI STA, E +S'IO STO, CHI VA: _Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part_? +Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter +dans son _Enfer_ l'aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille +de ce prince; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can +de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines. + +Un jour, ce petit souverain lui disait: «Je suis étonné, messer Dante, +qu'un homme de votre mérite n'ait point l'art de captiver les coeurs; +tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance +universelle.--Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous +saviez combien ce qu'on nomme _amitié_ et _bienveillance_ dépend de la +sympathie et des rapports.» + +Les différents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout +la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé +la cause des rois contre les papes, dans son _Traité de la monarchie_, +et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union +du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du _Purgatoire_: + +[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO, +EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, _de vulgari +Eloquentiâ_, _de Monarchiâ_ et LA DIVINA COMEDIA.] + + + De la terre et du ciel les intérêts divers + Avaient donné longtemps deux chefs à l'univers; + Rome alors florissait dans une paix profonde, + Deux soleils éclairaient cette reine du monde: + Mais sa gloire a passé quand l'absolu pouvoir + A mis aux mêmes mains le sceptre et l'encensoir [3]. + +[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe à l'Empereur, qu'il appelle +_César tudesque_, le conjurant de ne pas oublier son Italie, _le jardin +de l'Empire_, pour les glaçons de l'Autriche, et l'invitant à venir +enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître +depuis si longtemps. + +Si l'Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette +invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu +répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de +l'Empire, et on ne doute point à Rome qu'il n'y ait encore plus de +théologie que de poësie dans la _Divina Comedia_.] + +Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps; et ce temps est un +des plus malheureux que l'histoire nous présente. Les violences +scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe, +les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d'Anjou, les funestes +croisades de saint Louis et sa fin déplorable; la terreur des armes +musulmanes; plus encore les calamités de l'Italie désolée par les +guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes +religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient +à se consterner pour des prédictions d'astrologie: voilà les traits qui +donnent à ces temps une physionomie qui les distingue. + +Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore, supposons +cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans +le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de +génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement +de sa patrie; qu'ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit +réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques +petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses +propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le +disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles. + +Tel fut Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'_Enfer_, du +_Purgatoire_ et du _Paradis_, embrassant dans son plan les trois règnes +de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne +parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de +l'avènement d'un autre. + +Il y a deux grands acteurs dans ce poëme: Béatrix, cette maîtresse tant +pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par +excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire. + +Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir +avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du +temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulièrement de Florence; +ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont +le monde s'occupait alors. + +Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met à +profit les erreurs de la géographie, de l'astronomie et de la physique: +et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une +intelligence et une économie admirables. D'abord la terre, creusée +jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes +concentriques. Il n'est point de crime qui soit oublié dans la +distribution des supplices que le poëte rencontre d'un cercle à +l'autre: souvent une enceinte est partagée en différents donjons; mais +toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des +peines, que Montesquieu n'a pas trouvé d'autres divisions pour son +_Esprit des lois_. + +Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en +diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'à +ce qu'on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de +clef à la voûte de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des +cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient +aisément une éternité: l'imagination n'y perd jamais de vue les +coupables et s'y effraye davantage de l'uniformité de chaque supplice: +un local varié et des théâtres différents auraient été une invention +moins heureuse. + +Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de +l'abîme par des routes fort étroites; mais ils ont à peine passé le +point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur +eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au +lieu de descendre. Arrivés à l'hémisphère qui répond au nôtre, ils +découvrent un nouveau ciel et d'autres étoiles. Le poëte profite de +l'idée où on était alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y +placer le Purgatoire. + +C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut +avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux poëtes +s'élèvent de division en division et des punitions qui deviennent +toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le +lecteur s'élève et respire avec eux: il entend partout le langage +consolant de l'espérance, et ce langage se sent de plus en plus du +voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis +terrestre: c'est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne +Dante. + +Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par +toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les +splendeurs du Ciel empyrée; et Béatrix l'introduit au pied du trône de +l'Éternel. + +Étrange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers +jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie +des vices et des vertus, l'extrême misère et la suprême félicité, le +temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur de +tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la +sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce poëme national, +rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux événements +récents et aux questions qui agitaient les esprits; écrit d'ailleurs +dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une +fierté qu'elle n'eut plus après lui, et qu'on ne lui connaissait pas +avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude +et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des +allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un +espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont +l'ébranlement se propage à d'immenses distances. + +L'Italie donna le nom de _divin_ à ce poëme et à son auteur; et +quoiqu'on l'eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses +nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa +mort, pour faire condamner le poëte Cecco d'Ascoli à être brûlé +publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d'hérésie, mais +réellement parce qu'il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva +des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de +ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son +aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la _Divina +Comedia_, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette +obscure divinité [4]. + +[4: Dante n'a pas donné le nom de _comédie_ aux trois grandes parties +de son poëme, parce qu'il finit d'une manière heureuse, ayant le +Paradis pour dénoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais +parce qu'ayant honoré l'_Enéide_ du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu +prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu'il emploie, +si différent en effet de celui de son maître.] + +Les longs commentaires n'ont pas éclairci les difficultés, la foule des +commentateurs n'ayant vu partout que la théologie; mais ils auraient dû +voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous +absolument que Dante soit _la partie animale_, ou les sens; Virgile, +_la philosophie morale_, ou la simple raison; et Béatrix, _la lumière +révélée_, ou la théologie. Ainsi l'homme grossier, représenté par Dante, +après s'être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux, +les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance +des vices et des peines qu'ils méritent, c'est-à-dire aux Enfers et au +Purgatoire: mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se +montre et Virgile disparaît. C'est la raison qui fuit devant la +théologie. + +Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau poëme avec de +telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes +d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous +l'allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu'à voir celle que +Tasse a lui-même trouvée dans sa _Jérusalem_. + +Mais il est temps de nous occuper du poëme de l'_Enfer_ en particulier, +de son coloris, de ses beautés et de ses défauts. + + * * * * * * * + +_Du poëme de l'Enfer_.--Au temps où Dante écrivait, la littérature se +réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des +Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue +du peuple; tout s'écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son +monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation [5], prit +ses matériaux où il les trouva: il fit parler une langue qui avait +bégayé jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il créait au besoin +n'ont servi qu'à lui seul. Voilà une des causes de son obscurité. +D'ailleurs il n'est point de poëte qui tende plus de piéges à son +traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des +horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus +dégoûtantes, les allusions, les termes de l'école et les expressions +les plus basses: rien ne lui paraît méprisable, et la langue française, +chaste et timorée, s'effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans +cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point +délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui +dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de ménager ses +couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui +aient été tracés de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et délicat, +il convient d'être sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante +dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses +phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets; +et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de +mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L'imagination +passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause +incroyable à l'effroi que lui donne nécessairement la vérité du +tableau: il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte +autant d'images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans +cesse le lecteur de l'un à l'autre; et ce mélange d'événements si +invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son +poëme. + +[5: C'est un des grands défauts du poëme, d'être fait un peu trop pour +le moment: de là vient que l'auteur, ne s'attachant qu'à présenter sans +cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et +ne fait qu'indiquer les aventures. C'était assez pour son temps, pas +assez pour le nôtre.] + +Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c'est de tous les +poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus +d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau, +rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force +du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule épithète [6]. + +[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homère; +ils offrent à la fois la pensée, l'image et le sentiment: ce sont de +vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et +dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait +une grande intention. Mais on n'y sent pas ce goût âpre et sauvage, +cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le +caractère et le charme de Dante.] + +Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois +horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est +pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant à ses idées les plus +bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui +étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur +et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La +plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique +et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux +d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des +Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la +religion une sublimité qui parlait à tous les yeux. + +Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne +rencontre pas assez d'épisodes; et, malgré la brièveté des chants, qui +sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide +ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poëme. + +Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme +qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'âme une +impression durable. On se demande, après l'avoir lu, comment un homme a +pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu'il +semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine; comment il a +pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes +et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir +sans cesse la tête courbée dans les Enfers. + +Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus +malheureuses: nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante +parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des +paroles de vie, et qui l'entendaient à demi-mot: mais il semble +qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques +d'une manière sérieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire, +notre théologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle +obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante +inspirerait une autre espèce d'intérêt: son poëme s'élèverait comme un +grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions: +il serait plus facile à cette postérité reculée de s'accommoder des +peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur +de son Enfer; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen +avec Homère [7]. + +[7: Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l'effet +sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la +sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde +envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent +misanthrope, qu'il était bien digne de faire l'_Enfer_, et que +peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.] + +Voilà le précis du poëme; il est long et ne dit pas tout: mais on +trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici; +l'application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût +fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu'il eût ensuite fallu +les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme. + +_De la traduction_.--Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en +dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de +travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pensé qu'elles +devraient servir également à la gloire du poëte qu'on traduit, et au +progrès de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant +point là qu'il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les +défauts et éteignent les beautés; mais on peut assurer qu'elles +perfectionnent le langage. + +En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu'en +allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies +richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier +levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. +La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, +proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte +pour ainsi dire en tous les sens: bientôt il sait tout ce que peut ou +ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses +forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui +secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des +ailes au langage. + +Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le +travail, afin d'incorporer ses divers éléments. Sans doute elle +n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse +du grec; mais elle pourra peut-être un jour s'approcher de la souplesse +et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de +bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y +sont aisées à faire et n'apportent plus que des pensées. + +Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de +fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient +par ces expressions. + +_De l'état des morts_.--Ils distinguaient après la mort, _l'âme_, _le +corps_ et _l'ombre_. + +L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile +quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière; +et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur +esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque. +Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui +s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive +légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas +déterminée. + +Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et +l'apparence du corps. Elle en était _le spectre_, _le simulacre_, _le +fantôme_; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper +au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les +goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie. + +Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient +donc tous _image_ et _représentation de l'homme_. Les mânes signifient +_restes_, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est _permanent_ +après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les +mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore +cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le +génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se +montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité +dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir +du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros. +Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir; +mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et +Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les +génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après +la mort. + +Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première +donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne +gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils +avaient eues ensemble? + +L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure +humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du +Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un +jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa +substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image, +semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait +conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans +l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur, +sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps. + +C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour +l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons +dit. On la trouve chez les Latins: _Mens informat corpus_; et chez les +Italiens, _la mente informa il corpo_. Elle est peu usitée dans notre +langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne +serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine +_informerait_ cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la +persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au +dedans, et que le visage est le miroir de l'âme. + +Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme +et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel. + +Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de +mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner +les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous; +et, au vingt-quatrième chant de l'_Enfer_, il dit que des yeux vivants +ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux +d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres +parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du +fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore +vivant, aux mouvements de ses lèvres. + +Homère, dans l'_Odyssée_, représente les mânes suçant le sang des +victimes; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang, +la fumée et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était +la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait +de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois à leurs parents ou à +des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par +un mort dépérissait à vue d'oeil. + +La croyance d'un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en +substituant le besoin des prières et des oeuvres pies à celui des +sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple. +N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne +partie de l'Europe sucée par des vampires; et ne continue-t-on pas +toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette +cérémonie et bien d'autres qui se glissèrent autrefois dans notre +liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu'on retrouve dans les +fondations du christianisme. + +Toutes ces distinctions, que j'ai tâché d'établir avec quelque clarté, +sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions +différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a +dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas +donner un code à l'imagination. + + + + + VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER + + +L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont +tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de +la terre, ainsi que dans un cône renversé. + +Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé +en deux moitiés par l'Achéron. + +La première moitié, avant d'arriver au fleuve, renferme les âmes sans +vertus et sans vices. + +La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui +sont: + +Le premier cercle de l'Enfer, séjour des enfants morts sans baptême; + + Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux; + Le troisième cercle, des Gourmands; + Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares; + Le cinquième cercle, des Vindicatifs; + Le sixième cercle, des Hérésiarques. + +Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte +s'arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce +qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette +dernière portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles: + +Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout +l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les +différentes sortes de violences. + +Le deuxième, qui est le septième de tout l'Enfer, se subdivise en dix +vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie. + +Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l'Enfer, se subdivise +encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres. + +Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au +cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l'un à +l'autre. + + + + + L'ENFER + + + + CHANT PREMIER + + + ARGUMENT + + À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.--Il y passe la + nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye + de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche. + C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux + Enfers. + + +J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie, +lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me +trouble encore et m'épouvante [1]. + +Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, +profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort +seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis +parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant +les choses dont mon oeil fut témoin. + +Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse, + tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des +gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les +terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front +s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans +sa route [2]. + +Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans +mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout +haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la +contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces +profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant. + +Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir +péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords +escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta +légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la +colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière. + +Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces +étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le +prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du +matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque +confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui +m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air +frémissant, avec tous les signes de la faim homicide. + +Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses +désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples. +Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis +l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui +ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses +forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui, +se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les +ténèbres de la forêt. + +Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit +des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le +trouver dans cette vaste solitude: + +--Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme +réel. + +--Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en +Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours +de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et +c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand +les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te +replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point +cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables +joies? + +Saisi de respect, je m'écriai: + +--Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers +les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos +oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris +à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me +poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle +d'épouvante, ma chaleur m'abandonne. + +--Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu +veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde +éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le +franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la +pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle +s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance. +Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer +dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]: +incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour +qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à +ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par +l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de +suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là +que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et +que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants +du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des +flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si +tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des +mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me +défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi. +Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône +dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y +rassemble sous ses ailes! + +--Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut +inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me +dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les +portes confiées au prince des apôtres. + +Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10]. + + + + + NOTES + + SUR LE PREMIER CHANT + + +[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la +colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans +toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme +public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots: +«J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à +combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques +dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette +idée, puisqu'au quatorzième Chant du _Purgatoire_ il appelle sa patrie +_trista selva_. + +[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous +les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir +sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les +entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les +crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires +pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous +observerons que, par ces paroles: _tant ma léthargie fut profonde_, et +par un autre passage qu'on trouve au _Paradis_, le poëte insinue +très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout +s'est passé en songe. + +[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et +que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait +allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain, +c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était +descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du +printemps. + +[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure, +l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de +l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne +regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à +tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait, +suivant ses intérêts, aux différentes puissances. + +Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau +de la panthère: c'est la construction équivoque de la phrase qui a +donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un +passage du seizième Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallût +prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui +faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné +l'idée d'écorcher une panthère. Je m'arrêterai rarement sur les +difficultés du texte; il s'en présente trop souvent pour fatiguer les +lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur +la traduction les idées qui ont déterminé le choix d'un sens plutôt que +d'un autre. + +[5] Virgile dit mot à mot: _Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde_; +c'est comme si Homère disait: _je suis né d'une famille turque_. Il +paraît d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie. +Ce sont là de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre à toute +l'Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de +tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce +grand homme: il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé. +C'est ainsi que, dans les mystères qu'on jouait autrefois, David et +Salomon disent leur _benedicite_ avant de se mettre à table; et dans la +_Cène_ peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche +prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre. + +[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de +l'Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours +préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l'empereur généralissime +des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne +doutait pas, s'il eût vécu, qu'il ne se fût rendu maître de toute +l'Italie; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande +réputation.--Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il +ne mangera ni terre, ni étain, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra des +richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit: _Je t'ôterai tout ton +étain_. + +[7] Feltro est une montagne près de Vérone: il y a aussi une ville de +ce nom. + +[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire. + +[9] C'est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après +que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était +de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans. + +[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre, +effet des allusions mystérieuses dont il est rempli: c'était l'esprit +du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est à +quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le +rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques +observations de goût. La saine critique s'exerce avec fruit sur les +grands écrivains: ils instruisent par leurs beautés et par leurs +défauts; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu'on ne peut +ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des +poëmes tels que ceux de _la Religion_ et des _Jardins_; parce que ces +sortes d'ouvrages, froids et léchés, n'avertissent le goût par aucun +écart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection +tranquille. + +Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être +scandalisées de ce qu'on dit ici de l'auteur des _Jardins_, mais on les +prie de considérer qu'un homme, par la réputation dont il jouit, donne +plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne. + +Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations +critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent +le goût à chaque instant, et qui ne peut s'élever ou tomber sans donner +quelque grande secousse à l'imagination. + + + + + CHANT II + + + ARGUMENT. + + Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers + sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son + guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel + pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les + souterrains. + + +Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les +fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible +route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle +retrace à la mémoire. + +Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu +m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine. + +J'avançais, et je disais à mon guide: + +Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se +soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils +d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au +royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque +le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître +du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à +qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône +devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il +termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a +célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future +destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des +nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je +pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel +honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces +profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains. + +Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout +pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme +assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit +toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais +l'ombre romaine me ranima par ces paroles: + +--Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe +irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve +ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour +dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi, +et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les +ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme +m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient +de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du +ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce +harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la +gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles! +j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans +le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il +s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à +son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre +voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la +paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous +implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a +fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de +la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut, +et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la +race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est +doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec +joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous +n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez +pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle. + +--Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je +vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers, +parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient +l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que +vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de +l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une +femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue +pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a +dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois +son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est +avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle +dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui +qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers +vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne +vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que +l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les +enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont +inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous +pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la +gloire de votre siècle.» + +À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour +redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi, + et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle +colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu +pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses +[6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur? + +Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la +tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour, + ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance: + +--Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui +n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu +première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon +guide, mon sauveur et mon maître. + +Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un +sentier sauvage et ténébreux. + + + + + NOTES + + SUR LE DEUXIÈME CHANT + + +[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement! +Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le +fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet +argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors +pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que +justifier le poëte. + +[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel. + +[3] Dans les limbes. + +[4] C'est Béatrix. + +[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un +ordre plus relevé, et la première des vertus. + +[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de +l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est +difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la +_miséricorde_, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses +larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte +nomme Lucie, représente la _grâce_ que la miséricorde nous envoie. La +troisième est la vraie _religion_, sous le nom de Béatrix, qui se +réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et +devient active pour sauver un malheureux. + +On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de +la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et +Marthe, soeurs de Lazare... Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup +de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté +sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia; +celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel +appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle +contemple.--Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet +allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs +devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent +ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui +exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille. + + + + + CHANT III + + + ARGUMENT + + Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps. + Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte + de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés. + Description du premier supplice.--Discours de Caron. + + C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES; + C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES; + C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES, + LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS: + J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE, + ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS. + ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1]. + + +Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte, +et je dis: + +--Maître, ces paroles sont dures. + +--C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici +doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit +que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité. + +Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main, +et m'introduisit dans ces horreurs secrètes. + +Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette +nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus +retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles +imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les +hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains, +agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons +de sable emportés par les vents [2]. + +Éperdu de terreur, je m'écriai: + +--Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés +de douleurs? + +--Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices: +elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la +neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel +rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur +refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se +glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines. + +--Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés? + +--Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés +n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette +ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus +douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a +pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un +coup d'oeil, et passe. + +Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course +sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable, +que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes. +Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se +refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris +alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de +Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la +vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches +cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures +allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5]. + +Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de +peuples sur les bords d'un grand fleuve [6]. + +--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de +lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les +appelle au delà du fleuve. + +--Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste +rivage. + +Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un +vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et +criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les +cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au +milieu des glaçons et des brasiers éternels... Et toi qui oses +m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais, +voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il, +c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le +fleuve [8].» + +Alors mon guide prit la parole: + +--Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut +celui qui peut tout ce qu'il veut. + +À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de +barbe et ses yeux qui roulaient des flammes. + +Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant +les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent +des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de +leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs +enfants, et les enfants de leurs enfants. + +Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris, +sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des +vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en +agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui +se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber +au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une, +jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les +tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde +noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde +foule pressait déjà le rivage. + +--Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu +se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au +delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne +à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra +jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des +Enfers s'irrite de t'y voir. + +Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement, +qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents +s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants +sillonnaient les ombres. + +Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond +sommeil. + + + + + NOTES + + SUR LE TROISIÈME CHANT + + +[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les +défauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si và_ établit une +harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air +plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout +à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué +ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre +sensation à une plus forte. _Eterno dolore_ précède mal à propos +_perduta gente_; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a +été construit par le _primo amore_, joint à la _divina potestate_ et à +la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction +de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte +vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir +d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui +termine l'inscription, peut-être fallait-il _laissez l'espérance_, et +non _laissez toute espérance_. L'espérance personnifiée en aurait eu +plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer. + +Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on +ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et +ensuite par sa forme. + +Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une +inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée +d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de +lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et +pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée +future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_, +elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois +d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de +l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber; +c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut +s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses +faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin +se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser +l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait +comment Milton s'est approprié ce grand trait. + +[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative; +l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de +Virgile. À propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une +observation sur ces mystères qu'on appelle _caprices de langue_, sur +ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent +entre eux. Le poëte dit _un air sans étoiles_ ce qui n'a point de +physionomie: parce que, les idées d'_air_ et d'_étoiles_ ne formant pas +une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le +mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord +le souvenir. _Un ciel sans étoiles_, n'aurait point été non plus une +expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles +et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot _ciel_ +est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin _une nuit sans étoiles_ +produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la +nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée +des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination. +La nuit annonce une obscurité que ces mots _sans étoiles_ rendent +terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.) + +[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui +attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux. + +[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après +neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors +cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son +salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et +fonda l'ordre qui porte son nom. + +[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les +âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et +aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les +jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la +société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour +servir, trop paresseux pour nuire_. + +[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On +passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car +le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi +que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien. + +On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves. +Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la +signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant +conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles +connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et +commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé, +toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie: +bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie _privation de joie_; +ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et +pleurs_; enfin, le Phlégéton, _douleur brûlante et forcenée_, dernier +degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable +Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort +vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa +félicité. + +[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui +trouve ici son Enfer. + +[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement +que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y +trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls +étaient reçus dans la barque de Caron. + +[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps, +ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que +l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui +lui reste contre la colère de Dieu. + + + + + CHANT IV + + + ARGUMENT + + Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui + forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts + sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle. + + +La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me +relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien +n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement +ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où +le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait +jusqu'à moi. + +La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que +j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer. + +--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la +douleur, me dit mon guide pâlissant. + +Et moi qui vis son trouble: + +--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu, +partagez mon effroi? + +Il me répondit: + +--Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres +troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour +l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage +nous presse. + +Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle +dont le contour embrassait l'abîme. + +Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont +l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de +mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel. + +--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends +qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna; +mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de +Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont +pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec +elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le +désir et jamais l'espérance. + +Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais +reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et +renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit +de nos erreurs: + +--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par +sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords +vers les lieux de la félicité [1]. + +Il vit mon désir secret, et me répondit: + +--J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre +puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier +des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi +David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour +laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre +victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à +l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun +mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut. + +Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait +devant nous. + +À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus +frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers +l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous +approchions du dernier asile des grands hommes. + +--Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre +quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la +mort? + +Il me répondit: + +--Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur +a valu cette faveur du ciel. + +Cependant une voix se fit entendre: _Honneur à l'illustre poëte dont +les mânes reviennent parmi nous_! et j'aperçus en même temps quatre +personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux +ni de triste. + +--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il +porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres: +c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite, +et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils +accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux. + +Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de +l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs +têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi +leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide +l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me +reçurent dans leur immortelle société. + +Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours +roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des +ombres. + +Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute +muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de +claires fontaines. + +Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides +passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des +prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont +le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur +démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à +peine interrompu de quelques paroles harmonieuses. + +Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet +brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là +que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le +souvenir me jette encore dans le ravissement. + +Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus +Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants. +Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son +père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie, +Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart. + +Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des +nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans +cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient +les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui +livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle, +Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque; +ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre +Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand +commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres +dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les +nommer [9]. + +Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces +paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante +et ténébreuse de l'Enfer. + + + + + NOTES + + SUR LE QUATRIÈME CHANT + + +[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire +à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes. + +[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la +main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'_Iliade_ n'est +qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odyssée_ n'est que la +peinture des moeurs, ou une vraie comédie. + +[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux +espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par +la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un +tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un +beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines, +et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle +des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son +Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses +fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_. + +[4] _Électre_, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens. +C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'_Énéide_. Beaucoup de +peuples ont prétendu descendre de cet Atlas. + +[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne +l'appelle _monarque de la doctrine moderne_. + +[6] _Ptolémée_, l'astronome. + +[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques +livres de physique. + +[8] _Averroès_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la +doctrine d'Aristote, par ses commentaires. + +[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une +petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages +de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre +témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle. +On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son +Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de +mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au +Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de +tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans +espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais +elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait. + + + + + CHANT V + + + ARGUMENT + + On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont + punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice. + Aventure de Françoise d'Arimino. + + +Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour +plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans +cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les +crimes, les juge, et les condamne d'un signal. + +Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle +se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant +autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses +replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal +est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent +tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1]. + +--Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me +voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager +sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers. + +--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son +fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous +descendîmes sans résistance. + +Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que +mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans +cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule. + +L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents. + +L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant +les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel. + +Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme; +et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du +désespoir qui insulte le ciel. + +J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles +dont l'amour enivra la raison. + +Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons +lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les +cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons +d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait +la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la +tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut +pas promise [2]. + +--Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à +jamais battus de la noire tourmente. + +--La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette +reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se +plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du +blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des +lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États +qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la +trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres +de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui +s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour +ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant +de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette +passion fatale hâta la dernière heure. + +Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros +antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur +se fondre de pitié. + +--Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui, +dans leur rapide vol, semblent inséparables. + +--Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au +nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi. + +Sitôt que le tourbillon les porta vers nous: + +--Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la +rejette pas. + +Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de +leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse, + volèrent aux sons de ma voix. + +--Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces +noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était +à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications +jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais +parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis +que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le +jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers +[6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles, +blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a +ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé, +m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois, +n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de +l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont +s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de +Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux. + +Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la +tête avec tant de consternation, que le poëte me dit: + +--A quoi penses-tu? + +--Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont +passé aux angoisses de la mort! + +Levant ensuite mes yeux sur eux: + +--Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié +et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient +encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage +[8]? + +--Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la +félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu +aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les +malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un +doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon +amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages +pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant +nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le +baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche +ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui +nous fut révélé le mystère d'amour [9]. + +Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je +sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps +que la vie abandonne. + + + + + NOTES + + SUR LE CINQUIÈME CHANT + + +[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son +enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses +reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de +degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on +reproche à Dante. + +[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui +caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur +vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la +punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime. + +[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais +pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit +une loi qui autorisait les débauches amoureuses. + +[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte, +femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même +du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde. + +[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de +Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est +celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit +un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une +femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur +faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant +qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était +souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents +Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et +délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute +l'Italie. + +[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô. + +[7] En montrant son amant. + +[8] Puisque c'était un amour incestueux. + +[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le +livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et +très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le +chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux +amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur +d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino +fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un +autre Gallehaut pour elle et son amant. + +Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours +et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter +que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme +serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des +supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des +aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter +mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style +descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place. +Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence +des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre +Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en +descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local, +finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le +créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si +quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa +supériorité. + +Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant +l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et +lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une +grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je +n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et +véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette +expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne +lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus +heureux auspices. + +Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire +repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la +marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent +bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus +qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens +primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression +très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil +qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout +cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile. +Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots +que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son +brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_. +Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue +qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette, +disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le +son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous. + +On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une +partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas +tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles +sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut +paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est +visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que +viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un +grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès +quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché +quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée +jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce +petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut +qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si +rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a +employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de +Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem +délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de +reconnaître. + + + + + CHANT VI + + + ARGUMENT + + Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la + gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la + vie future. + + +Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les +pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours, +et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder, +écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de +nouveaux tourmentés. + +J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une +pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents: +la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la +grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent +l'éternelle nuit. + +J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des +malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups +redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de +son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa +barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les +déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs +[1]. + +Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous +présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le +sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva +pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue +famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa +ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres. + +Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage +et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce +bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva +à moitié devant nous, et s'écria: + +--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu +avant ma mort! + +--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour +que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je +vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en +inspirent pas moins un si triste dégoût. + +--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des +cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur +comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je +suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la +gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales +peines. + +--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous +mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée +à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment +la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers? + +Il me répondit [3]: + +--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors +repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons, +celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères +accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête +altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de +larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de +Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son +flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil, +l'Envie et l'Avarice [4]. + +L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger +l'entretien: + +--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens; +Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée, +où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si +leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux. + +--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers, +où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les +rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras +l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des +miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles. + +Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier +regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres +enfants de ténèbres. + +--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces +voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie, +vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche, +pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se +réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les +poursuivra dans leur éternité [7]. + +Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des +ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir. + +--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou +tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes +supplices? + +--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un +être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits +malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au +corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8]. + +Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et +cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un +nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton, +antique ennemi de l'homme. + + + + + NOTES + + SUR LE SIXIÈME CHANT + + +[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que +subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière. +Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de +distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme +Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je +l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait +l'imagination, et ne s'écarte point du texte. + +[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après +avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un +joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression +florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.) + +[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce +parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se +trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions; +mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs +députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque +prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape +leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans +l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les +chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et +chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie +était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme +eux la fortune des Gibelins. + +[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne +ici. + +[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par +leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la +République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte +entra dans le maniement des affaires. + +[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où +tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final, +ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés. + +[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les +réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais +qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus +sortir. + +[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en +1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient +imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur +des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut +rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit +condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de +docteurs. Jean XXII se rétracta. + +Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des +damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient +plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir. + + + + + CHANT VII + + + ARGUMENT + + Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses, + veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs + supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où + les vindicatifs sont plongés dans le Styx. + + +«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage, +pour qui la nature fut sans voiles, me dit: + +--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces +rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria: +«Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres +entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit +dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.» + +À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui +tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât. + +Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres +où s'entassent les crimes du monde. + +Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se +déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser +encore! + +Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se +partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque +infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot +qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis, +chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient +ensemble: + +--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu? + +Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur +choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette +joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide: + +--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à +ma gauche [3]? + +--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans +leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri +te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où +leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu +blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux, +esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5]. + +--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces +âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or? + +--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le +masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable +rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se +présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux +raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns +ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont +tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes +yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels +sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et +que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil +du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une +seule de ces âmes haletantes. + +--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous +avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens? + +--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous +oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton +coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis +leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des +torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité +puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines. +C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race +la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de +l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle +distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les +soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire +des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible +nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et +sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère +des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits, +elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa +sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit +au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à +des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile +qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du +couchant [7]! + +Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y +découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants +tombent dans un fossé qu'ils ont creusé. + +Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux +de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le +cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx. + +En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et +forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête +baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs +de morsures cruelles. + +--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des +vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du +bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges +insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie; + ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte +contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs +sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface +[8]. + +Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux +plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied +d'une tour. + + + + + NOTES + + SUR LE SEPTIÈME CHANT + + +[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème +de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est +bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise +en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle +le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_; +expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de +viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à +dessein, en lui substituant celle de _rébellion_. + +[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le +poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels +débats de ces malheureux. + +[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition +de l'avarice des gens d'Église. + +[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_? + +[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que +l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction, +_l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_. + +On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées; +cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les +prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler +qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait +dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service +d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation. +_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.) + +[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un +monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la +sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_. + +Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est +qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la +nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva +necessitas_. + +[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de +Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur +méridien, vers le couchant. + +[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie: +les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à +jamais les exercer sur elles-mêmes. + +Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru +que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux: +mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx, + n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_, +qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette +rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et +trouble la paix des familles et de la société. + + + + + CHANT VIII + + + ARGUMENT + + Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des + vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons. + + +Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes +deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième +répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons +tremblants expiraient dans l'ombre. + +Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes: + +--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles? + +--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si +ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein. + +Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la +barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il +s'écriait de loin: + +--Te voilà donc, âme maudite! + +--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous +serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx. + +À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un +homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et +s'abandonne aux regrets [2]. + +Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle +parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle +charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond. + +Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les +flots épais devant nous et me dit: + +--Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu? + +--Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu +es, immonde et laid fantôme? + +--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent. + +--Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton +masque hideux. + +Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon +guide la repoussant: + +--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous. + +Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait: + +--Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre +cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le +souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore +ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent +tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du +Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur +opprobre! + +--Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir +encore cette ombre infâme se débattre sur l'onde noire? + +--Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage. + +Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s'éleva et se +jeta en fureur sur cette âme, et j'entendais ces cris redoublés: À +PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa +dent meurtrière: je le vis, et j'en loue l'éternelle justice. + +Ce spectacle m'arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui +arrivèrent jusqu'à moi, je portai mes regards dans l'éloignement. + +--Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers +et l'affluence des esprits resserrés dans ses murs. + +--Déjà, répondis-je, mon oeil aperçoit dans ces gorges lointaines des +tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées. + +--Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l'incendie +éternel allumé dans leur sein. + +Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est +entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer +qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit: + +--Descendez, voilà l'entrée. + +Des milliers d'anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la +porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant: + +--Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts? + +Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un +entretien secret: son geste suspendit leur courroux. + +--Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n'a pas +craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie, + il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit. + +Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m'ôtaient pour +jamais l'espoir du retour! + +--Ô bon génie! qui tant de fois avez ranimé ce coeur défaillant, vous +dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne +m'abandonnez pas, m'écriai-je dans ma détresse; et si l'abord de ces +lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers +pas. + +--Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient +brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures +sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et +je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute +et la frayeur. + +Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit +bientôt. Ces antiques ennemis de l'homme s'éloignèrent précipitamment; +et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit +les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents: +l'abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à +ses pieds. Il soupirait et disait: + +--Comment ont-ils osé me fermer l'accès de leur demeure? + +Il ajoutait ensuite: + +--Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle +résistance, et c'est dans ces mêmes remparts que leur orgueil +frémissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus +près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a +plus roulé depuis sur ses gonds fracassés; debout sur son seuil, tu as +lu l'inscription de mort [5]. + +Mais déjà loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abîme, +s'avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes +redoutées. + + + + + NOTES + + SUR LE HUITIÈME CHANT + + +[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès +qu'il se présente des âmes à passer, il s'élève au sommet de la tour +autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au +delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme. + +[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se +venger de l'affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros +de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants +d'Apollon, se sont plu à le damner. Il s'occupe ici à passer les âmes +au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs. + +[3] Argenti était de l'illustre famille des Adhémars; homme puissamment +riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalité plus +grande encore. Boccace en fait mention. + +L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû +détromper les commentateurs de l'opinion où ils sont tous que le Styx +est le séjour des paresseux. Il est évident d'ailleurs que les +paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice; et +que les moins coupables, c'est-à-dire les paresseux, ne peuvent être +les plus sévèrement punis: ce qui arriverait s'ils étaient au fond du +bourbier. Une raison qui n'est pas moins décisive, c'est que Dante a +placé tous les paresseux en purgatoire. + +[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse +garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru +n'est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l'Achéron par les +âmes tièdes; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les +avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant +à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux. + +[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l'inscription +au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient +autrefois brisé cette porte pour s'échapper et venir sur la terre. Dans +le premier vers de l'inscription, la _città dolente_ désigne clairement +les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité: ce que +j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur +qu'on n'accuse le poëte de pléonasme, pour avoir dit _città dolente_ et +_eterno dolore_. + + + + + CHANT IX + + + ARGUMENT + + Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.--Apparition des + Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cité.--Sixième cercle, + où sont punies les âmes infectées d'hérésies. + + +Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma +son trouble, et s'arrêta dans l'attitude d'un homme qui écoute; car +l'épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre. + +--Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée: mais si celui qui +doit venir... que ne puis-je hâter sa venue! + +Ces mots entrecoupés, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon +émotion: il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des +paroles plus affligeantes. + +--Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous +habitez, dans ces dernières profondeurs? + +Il me répondit: + +--L'abîme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que +j'ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu +reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des +morts rappelait les esprits à la vie, me força d'évoquer une ombre au +cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la +nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux +croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous +est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses +pieds, et respire à jamais leur haleine impure. + +Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon +souvenir; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants +appelait tous mes regards [3]. + +Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu'elles +surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints +de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis +que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur +leurs tempes livides. + +--Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de +l'éternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mégère est à sa gauche; + Alecton pleure à sa droite. + +Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de +leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces, +que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide. + +--Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le +en roche immobile: nous nous sommes mal vengées de l'audacieux Thésée. + +--Détourne les yeux, s'écria mon guide; si ton regard rencontrait la +soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois. + +Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes +paupières abaissées. + +Sages qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans la nuit +de mes chants mystérieux [4]. + +Cependant un bruit formidable croissait dans l'éloignement; le Styx +s'était ému, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double +rivage. Tel sous un ciel embrasé, l'ouragan bat les forêts mugissantes: +d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les +fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux: il marche avec +orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme épouvanté. + +Alors mon guide, écartant ses mains, me dit: + +--Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la +nuit et de la fumée presse la surface écumeuse. + +Je regardai; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides +grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la +foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le +Styx à pied sec. Il s'avançait, et repoussait avec un pénible dédain +les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue. + +Aussitôt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je +m'inclinai dans le silence et le respect, en présence de l'envoyé des +Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courroucé et toucher avec sa +baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans résistance. Debout +sur leur horrible seuil, il dit à voix haute: + +--Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre +antique orgueil? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya +jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos têtes? A quoi sert +de heurter sa destinée? Votre Cerbère, s'il vous en souvient, porte +encore les marques de sa folle résistance[5]. + +À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans +nous parler; tel qu'un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui +ne voit rien autour de lui. + +Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous +entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte. + +Désireux de connaître ce nouveau séjour, j'avançais, regardant de +toutes parts: mais je ne découvris qu'une plaine immense, qui se +prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation. + +Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne, +ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de +l'Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux; ainsi +voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le +spectacle était plus triste encore: des feux toujours allumés +enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé: ils +étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris +lamentables. + +--Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans +ces lits de douleur? + +--Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7]; +leur multitude excède encore ta croyance: ici, le disciple gémit à côté +de son maître [8]; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments +plus ou moins rigoureux. + +À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs +de l'erreur et les remparts de la noire cité. + + + + + NOTES + + SUR LE NEUVIÈME CHANT + + +[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On +trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une +âme dans la _Pharsale_; mais que Virgile se dise chargé de la +commission, voilà le plaisant. D'ailleurs cette résistance des démons, +et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive +invention et un merveilleux bien déplacé. + +[2] Ceci est pris du système de Ptolémée: la terre occupant le centre +du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le +point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l'univers. + +[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité. + +[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et +de Méduse: et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît +froide, quoique d'un beau jet. + +[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui +enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort +bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux démons. + +[6] Le golfe Carnaro est le _Sinus Phanaticus_ des anciens, dans +l'Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de +l'embouchure du Rhône, près d'Arles. Il s'est donné de grandes +batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux +qu'on voit de loin comme de petites collines semées de très-près. + +[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire +les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui +ont divisé et troublé le monde par leur imposture; puisque c'est au +vingt-huitième chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les +incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous +les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu +et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu'à eux-mêmes. Il désigne +aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que +l'erreur, et non la mauvaise foi. + +[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l'autre vie de tous +les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu'on +poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de +ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux. + + + + + CHANT X + + + ARGUMENT + + Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est + menacé.--Entretien sur l'état des morts. + + +Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les +tombes embrasées. + +--Ô source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas +dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de +voir les coupables entassés dans leurs sépulcres: tout est ici dans une +vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts. + +--Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y +rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici, +dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils +enseignaient que l'homme meurt tout entier... Mais dans peu les désirs +que tu m'as montrés et ceux que tu me caches seront également +satisfaits. + +--Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon coeur, et +vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs +curieux. + +--Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t'arrêter +devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es +de cette ville célèbre à qui j'ai coûté tant de larmes. + +Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent +reculer tout ému vers mon guide, qui s'écria: + +--Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans +son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps. + +J'avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son +front superbe comme s'il eût bravé l'Enfer. Alors mon guide me pousse +vers lui, à travers les sépulcres, en me disant: + +--Va t'éclairer dans son entretien. + +Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur +moi, et s'écrie, d'une voix dédaigneuse: + +--Quels furent tes ancêtres? + +Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il +fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit: + +--Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de +tous les miens; aussi nous les avons deux fois dispersés. + +--S'ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur +patrie, et les vôtres en sont encore exilés. + +Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du +même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait +avec empressement autour de moi, comme si j'étais accompagné; et me +voyant seul, il me dit tout en pleurs: + +--Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces +tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec +vous? + +--Le Ciel, répondis-je, ne m'a pas laissé pénétrer seul dans l'abîme: +celui qui m'éclaire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido, +votre fils, ne lui fut pas assez dévoué..... + +Je n'hésitai point à nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre à +son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux +père se dresse devant moi et s'écrie: + +--Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon +fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux! + +Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne +reparaît plus. + +Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me +présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier +entretien: + +--J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur +patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée. +Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois +ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent, +s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour +toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta +patrie contre tous les miens? + +--Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore +rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos +imprécations contre votre mémoire [5]. + +Farinat secoue la tête en soupirant et me dit: + +--Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence +m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand +l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville, +seul, je résistai et je sauvai ma patrie. + +--Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir +de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma +pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans +l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous. + +Il me répliqua: + +--Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte +aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en +s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de +nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne +nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon +doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre +dans l'éternité [6]. + +--Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui +est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où +j'étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse. + +Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille: je pressai +donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons +de ses supplices. + +--Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulement +Frédéric II [7] et le Cardinal [8]. + +À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant +avec effroi la prédiction que je venais d'entendre, je retournai vers +mon guide. Il s'approcha et me dit: + +--Quel est le trouble où je te vois? + +Je lui répondis sans rien déguiser. + +--Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs +oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la +main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les +ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous +révélés. + +Il dit, et se détourna vers la gauche: nous suivîmes, loin des remparts, +un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont +les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit. + + + + + NOTES + + SUR LE DIXIÈME CHANT + + +[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco +dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le +plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme. +Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires. + +[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi +d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux; +à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas. +Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat. + +[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne +ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la +donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les +anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à +concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci +tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait +d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que +sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il +régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces +ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos +pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts +étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons. +C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un +corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on +sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance. +Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a +pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de +cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et +chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la +vraisemblance. (_Voyez_ la note 3 du chant IV.) + +[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes +furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de +Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser +Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne +contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et, +comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient +cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence; +mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés. +Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en +deux factions, la _noire_ et la _blanche_. La première chassa l'autre, +et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint, +vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat. + +[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence +lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti; +car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient +tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline. + +[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur, +on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier, +le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de +l'éternité. + +[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les +papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre des +_trois Imposteurs_, attribué par d'autres à son chancelier _Pierre des +Vignes_. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à +Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur +ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut +excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi +troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que +Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes +persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père. + +[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal +par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes; + et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si +j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles +indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On +l'appelait le _cardinal_ par excellence. + +Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu'il fit +son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y +fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose +toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et +qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit +partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les +ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans +distinction. + +[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la +bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver. + + + + CHANT XI + + + ARGUMENT + + Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes marchent vers + le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, tant de ce + qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir. + + +Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes +s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un +théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle +empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de +reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette +inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES +ERREURS [1]. + +--Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée, +car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme. + +--Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne +soient pas perdus pour moi. + +--J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes +pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des +coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour +qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord +et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux +du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou +par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le +Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des +tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La +violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre +sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première +enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même, +ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme, +lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la +désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et +les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le +second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main +sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils +n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets +sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus +étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des +blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la +nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y +sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison +de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui +trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le +Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la +séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge +forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit +les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et +sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième +cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que +la cité des Enfers presse de tout son poids. + +--Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais +maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui +l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est +point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte +sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans +les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi +sont-ils ainsi tourmentés? + +--Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi! +rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette +pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce +féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais +il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les +infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec +justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa +sévérité. + +--Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi, +pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur! +Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la +divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud. + +--Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La +nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or, +si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les +lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du +monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit +de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira +s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse, +science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants +pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette +raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6]. +À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes +poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les +bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses +routes périlleuses. + + + + + NOTES + + SUR LE ONZIÈME CHANT + + +[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut +accusé d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les +idées de l'évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion. +Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où +il le félicite sur sa conversion. + +[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais +usage de la raison. + +[3] Qu'on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions: +Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à +celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse. +Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes véritablement odieux sont +ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse. + +Il y a des chapitres du _Traité des délits et des peines_ et des +commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce +XVe Chant. Consultez la vue générale de l'Enfer, à la tête du volume, +pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici. + +[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du +pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée. + +[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la +philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et +sa théologie fort simple. Le début de l'_Esprit des lois_ est le même +quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette +sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l'appelle droit +politique général, et dit que c'est la sublimité de la raison humaine, +que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les +hommes. + +[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produisît l'argent, +et tout intérêt était traité d'usure, parce qu'on ne regardait pas +l'argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un +signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise à la fois. + +[7] C'est le moment qui précède l'aube. Il y a bientôt une nuit +d'écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est +passé, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du +vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois. + + + + + CHANT XII + + + ARGUMENT + + Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les violents contre + le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine, + emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures. + + +Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne +peut sonder sans effroi: la descente s'y présentait, comme auprès de +Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée +précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le +voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes +inclinées. + +La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse, +était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant, +il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs. + +--Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d'Athènes qui +purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient +point instruit par ta soeur, mais il veut connaître le séjour de tes +supplices. + +Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d'un pas +convulsif, ainsi le Minotaure s'écartait en désordre. + +--Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons +tandis que le spectre s'agite près de nous. + +Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers: ils étaient couverts de +débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon +corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement +et me parla ainsi: + +--Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans +doute; apprends donc qu'au moment de ma première descente, ce rocher +n'était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher +aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'était point encore montrée aux +habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de +l'abîme s'ébranlèrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que +le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour +rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche +s'entr'ouvrit, et s'écroula... Laisse à présent tomber tes regards au +fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes +abreuvent à jamais les tyrans du monde. + +Ô vertiges insensés! transports aveugles, qui agitez si impétueusement +notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d'éternelle +douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable +embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientôt après des +Centaures [3] armés de flèches, tels qu'on les vit jadis dans nos +forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants. + +Ils s'arrêtèrent à notre aspect, et trois d'entre eux s'étant avancés, +l'arc en main, le premier s'écria, en nous menaçant de ses traits: + +--Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à +quel supplice vous allez! + +--Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près +de lui: mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste +succès. + +Alors le poëte m'avertit que c'était là Nessus, celui qui, mourant pour +la belle Déjanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, maître +d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des +Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement +les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se +soulèvent hors des flots où le sort les plongea. + +Quand nous fûmes près d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe +épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche +démesurée: + +--Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s'avance? Les +pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les +pieds des morts. + +Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se +réunissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la +parole: + +--Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit +l'irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme, +descendue des célestes choeurs [7], le confie à mes soins: il n'est pas +réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc, +par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un +des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci +vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre +le vol léger des ombres. + +Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous +conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures. + +Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d'un +sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux +bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui +sortaient à moitié de l'onde fumante. Le Centaure nous dit: + +--Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes +coulent à jamais dans ces flots colorés; c'est là que pleure Alexandre +de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la +Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes; l'une couverte d'un poil +noir est d'Ezzelin [9]; l'autre à cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10], + qui périt par les mains de son fils. + +À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit: + +--Écoute Nessus, car je ne parlerai qu'après lui. + +Je vis alors le Centaure s'arrêter devant des coupables qui avaient la +tête entière hors du fleuve; il nous montra une ombre à l'écart et nous +dit [11]: + +--Celle-ci a percé aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore. + +Ensuite parurent de nouveaux réprouvés: j'en reconnus un grand nombre. +L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve +décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres +coupables. + +--Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de +même elles s'élèvent et croissent en profondeur vers l'hémisphère +opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C'est là que l'inexorable +vengeance retient Attila, fléau du monde; là sont Pyrrhus [12] et +Sextus [13]: c'est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang +de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles. + +Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans +le lit du fleuve. + + + + + NOTES + + SUR LE DOUZIÈME CHANT + + +[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement +de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au +fond de l'Enfer avant cette époque, comme il l'a dit lui-même au chant +XIX. + +[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre +perpétuelle: de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire +alliance, et les grandes pièces de la machine à s'emboîter, il en +résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion +générale; et bientôt après un calme et un repos de mort. + +[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient +ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que +Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les +Enfers. + +[4] La mort d'Hercule est connue. + +[5] Virgile parle de Pholus dans l'_Énéide_. Il fut tué par Hercule. + +[6] Un Centaure était homme jusqu'à l'estomac, et là commençait le +poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut +dire que Virgile était à portée de Chiron. + +[7] Béatrix. + +[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas +lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis. + +[9] Ezzelin était de Roman près Bassano; il s'empara de la marche +Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations +des historiens et des poëtes d'Italie. + +[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils +naturel l'étouffa dans son lit. + +[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à +Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le +corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue, + qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur +embaumé, qu'il présentait à son frère. + +[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'Épire, qui passa sa vie à +verser le sang des hommes; conquérant inquiet et imprudent. + +[13] C'est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de +pirate, Lucain dit qu'il était indigne du grand nom de son père: +_Sextus erat magno proles indigna parente_. Peut-être est-ce le fils de +Tarquin, ou enfin Néron qui s'appelait Sextus. + +[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre, +et fameux assassins. + +Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit +étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un côté, et +presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase +incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à +sec. + + + + + CHANT XIII + + + ARGUMENT + + Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre eux-mêmes_, tant + les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice. + Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui + donnent le dégoût de la vie. + + +Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous +pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun +sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de +feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds +difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois +hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1]. + +Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des +Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à +visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des +griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques. + +--Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes +à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les +sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais +croire sur ma parole. + +Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore +offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies, +j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette +affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes +criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements +arrivaient jusqu'à nous. + +Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit: + +--Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux. + +Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le +tronc aussitôt frémit et s'écrie: + +--Pourquoi me déchires-tu? + +Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri: + +--Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je +fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû +m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2]. + +Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec +effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant +versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi +d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant. + +--Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée +pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il +n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel +prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son +offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans +le monde où son destin le rappelle. + +Le tronc nous rendit ainsi sa réponse: + +--Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te +faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et +maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa +haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes. +Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars, +l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain +j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du +maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au +deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort +mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier +d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux +soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à +son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des +vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle +de l'envie a flétri la mémoire. + +L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit: + +--Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le +temps est cher. + +--Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme +succombe à la pitié. + +Le sage prit donc ainsi la parole: + +--Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton +dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles +noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a +pu rompre cette inconcevable alliance? + +Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous +porte cette réponse: + +--Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa +dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième +gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence +que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère. +Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les +harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux +cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour; + mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous +sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans +cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc +aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4]. + +Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup +un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le +chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens +aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et +bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés, +rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à +leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier: + +--Ô mort, ô mort, je t'implore! + +Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait: + +--Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo. + +Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se +traîner sous un buisson. + +Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des +lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs +traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le +buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres +palpitants. + +Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout +sanglant, qui poussait des cris lamentables. + +--Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre +pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice? + +--Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de +plaies tes cris et ton sang? + +--Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que +j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines. +Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de +ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville +qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi +ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image +n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que +nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants +de leur murailles foudroyées par Attila. + + + + + NOTES + + SUR LE TREIZIÈME CHANT + + +[1] Rivière qui coule dans le Volateran. + +[2] C'est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de +Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusèrent de +s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se +laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne +pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce +chancelier fut accusé d'avoir écrit le livre _des Trois Imposteurs_, +pour servir le ressentiment de son maître contre les papes. + +[3] Le discours de ce misérable est bien digne d'un courtisan. + +[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne +végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en +traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher +chacune à leur arbre: voilà des imaginations et un coloris bien +extraordinaires. + +[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s'étaient pas tués eux-mêmes; +c'étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'étaient +précipités dans les dangers et y avaient péri. + +[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa +fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il +fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pût lui échapper, il +aima mieux se faire tuer. + +[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur. +C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du +temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers +ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les +oisifs de Padoue. + +[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans +ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de +l'opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait +de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en +être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint +Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de +ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802 +Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait détruite, il +fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été +renversée: on la plaça sur le pont, d'où elle protégeait ceux qui +rebâtissaient la ville. + + + + + CHANT XIV + + + ARGUMENT + + Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences. + Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie; + et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du supplice + des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer. + + +L'arbuste achevait son récit d'une voix plus faible; et moi, que +l'amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me +hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars. + +Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se +termine la forêt. + +C'est là que l'éternelle justice prend des formes nouvelles et plus +effrayantes: là, notre vue s'égara dans une terre désolée, où le ciel +avait éteint tout germe de vie; des sables arides et profonds en +remplissaient l'étendue, tels qu'ils s'offrirent à Caton dans la +brûlante Libye. + +Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après +avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses +derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte. + +Ô vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va +remplir l'âme de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des âmes +dispersées dans ces régions: mon oreille a retenti des rugissements de +leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des +formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient +immobiles: les autres étaient assises et courbées; enfin beaucoup +d'autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante +était la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixée poussait +des cris plus désespérés. + +Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en +pluie éternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse à +flocons sur les Alpes: ou pareilles à ces feux qu'Alexandre voyait +tomber aux rives de l'Indus, et qui s'éteignirent quand la terre, +durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux +influences d'un ciel brûlant [1]. C'est ainsi que la voûte infernale +épanche à jamais ses torrents embrasés: le sable qui les reçoit s'en +pénètre; et, s'enflammant comme l'amorce légère, rend tous ces feux aux +réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés, +transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant, +secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans +discontinuation [2]. + +--Ô vous! dis-je à mon guide, qui n'avez éprouvé d'autre obstacle +ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre +quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont +le front superbe n'a point fléchi sous des torrents de feu? + +Cette ombre m'entendit, et me cria: + +--Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrité +foudroie encore ma tête; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu'aux +champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de +ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3]. + +Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l'avais point encore +entendue: + +--Ô Capanée, s'écria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable +orgueil; et ton coeur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures +dignes de lui. + +Ensuite, se tournant vers moi: + +--Voilà, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui +assiégèrent Thèbes: il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore; +mais tu viens de l'entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez +cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et +garde-toi d'avancer dans les sables ardents. + +Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et +fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses +flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la +débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de +pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide +me dit: + +--Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes +demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui +absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein. + +Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles +réveillaient en moi, et il me parla ainsi: + +--Une île, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers: +c'est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le +mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts +verdoyantes paraient sa tête; mais le temps a flétri tous ses honneurs. +C'est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes +couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les +flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout: il tourne le dos à +Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tête +est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa +taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui +est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa +tête ne s'est point altéré; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de +toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui +tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités +de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent +aux Enfers pour y former le Styx, l'Achéron et le Phlégéton: enfin +elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de +l'abîme, et prennent le nom de Cocyte [5]. + +--Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse +l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois? + +--Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de +degrés en degrés jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente +approche de son terme, nous n'avons vu que la dixième part de chaque +enceinte: ainsi la révolution d'un cercle entier sera la mesure et la +fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous +offrent encore des objets inconnus. + +--Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d'oubli +que vous n'avez point nommé, où sont-ils? + +--Apprends, répondit l'illustre poëte, que la rivière de sang t'a déjà +montré le Phlégéton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espère pas le +rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux où le repentir, le +pardon et l'espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des +bords de la forêt: ce ruisseau, où les traits de flamme viennent +s'éteindre, trace le sentier devant nous. + + + + + NOTES + + SUR LE QUATORZIÈME CHANT + + +[1] On dit que c'est Alexandre lui-même qui fit part de ce phénomène à +Aristote. Cette double comparaison est ici d'un grand effet: dans la +première, on peut admirer le _ciel tranquille_, qui ne se presse point +dans ses vengeances, et qui semble compter sur l'éternité. + +[2] On a tâché d'imiter, par le jeu des participes en _é_ et en _ant_, +les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu'ils font une danse +nommée _tresca_: on trouve au roman de la Rose, _karoles_, _danses_ et +_tresches_. + +[3] Comme dans la guerre contre les géants. Ici l'attitude du +personnage répond très bien à son caractère. Les grands poëtes ne +manquent jamais à cette règle qui veut qu'on lise les dispositions de +l'âme sur les traits du visage ou sur l'attitude générale du corps; de +sorte qu'on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu'il +parle, ou le reconnaître même avant que le poëte l'ait nommé. C'est +d'après cette règle que M. Diderot relève très-justement les +traducteurs d'Homère, et même Longin, qui ont prêté à Ajax un propos de +Capanée, tandis qu'Homère lui donne une attitude suppliante. + +[4] Ces eaux minérales passent à Viterbe dans le quartier des filles, +et leur servent à des usages attestés par la couleur dont elles sont au +sortir de là. On plaçait jadis les filles sur le bord des eaux, d'où +sont venus les mots de _Bordel_ et de _Ribaud_. + +[5] Voici l'explication de cette belle allégorie: La Crète a été le +berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition, + par conséquent le théâtre des premiers événements du monde. Ce vieux +géant est le Temps, qui n'a d'existence que celle que lui donne +l'histoire dans le souvenir des hommes; il tourne le dos à Damiette, +c'est-à-dire à l'Orient, où se sont passées les premières révolutions +du globe, et où les anciennes monarchies des Mèdes et des Grecs ont +occupé jadis son attention; il regarde Rome, qui est devenue le centre +de tout, et qui a donné à l'Occident l'empire qu'a perdu l'Orient. Les +différents métaux qui composent ce colosse désignent les époques ou les +âges connus sous les noms de siècle d'or, d'argent, d'airain et de fer. +Le pied d'argile, qui porte le corps entier, est le siècle même où +vivait l'auteur; et c'est toujours le mauvais temps que celui où l'on +existe. Les crevasses dont la tête, c'est-à-dire l'âge d'or, est seule +exceptée, représentent les secousses et les catastrophes que les crimes +des hommes ont causées au monde; elles sont assez nombreuses et +fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les +Enfers, et qui sont ainsi le résultat des pleurs et des crimes de +chaque siècle. + +[6] Dante donne ici une idée fort claire de son voyage et de son Enfer. +Il y a dix grandes enceintes qui le partagent; il ne voit, en +descendant de l'un à l'autre, que la dixième partie de chacune: il sera +donc au dernier cercle, c'est-à-dire au centre du globe, quand il aura +parcouru la valeur d'un cercle entier. + +[7] Il veut dire le Purgatoire. + + + + + CHANT XV + + + ARGUMENT + + Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre nature_, + c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son précepteur. + + +Les solides bords du ruisseau nous élevaient au-dessus de la plaine +sablonneuse, et l'humide atmosphère qui les environne nous protégeait +contre les dards enflammés. Ces bords étaient pareils aux digues que la +Flandre oppose aux assauts de l'Océan, ou tels que ces longs remparts +qui répriment le cours de la Brenta, lorsqu'enflée du tribut des neiges +elle menace les champs de Padoue: mais la main qui avait affermi les +digues du ruisseau leur avait donné moins de force et de hauteur. + +Déjà, la forêt plus lointaine se dérobait à nos regards, lorsque nous +aperçûmes des ombres qui venaient vers nous en côtoyant notre route. + +Chacune d'elles nous regardait avec une attention pénible et clignotait, + comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne +peut le joindre à l'aiguille trop déliée; ou comme, aux approches de la +nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumière +incertaine. Tout à coup, un de ces malheureux me reconnaît, et saisit +les bords de ma robe, en s'écriant: + +--Ô prodige! + +Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considérais plus +attentivement ses traits noircis et brûlés, et je le reconnus malgré +l'altération de son visage. + +--Ô Latini, m'écriai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc +vous que je vois ici [1]? + +--Souffre, me répondit-il, souffre, ô mon fils! que je m'éloigne de mes +tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi. + +--Daignez plutôt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le +permet. + +--Mon fils, reprit l'infortuné, un seul de nous qui suspendrait sa +marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc +ta route, et je marcherai au-dessous de toi; ensuite, je retournerai +vers les compagnons de mes malheurs. + +Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tête vers lui, +et j'avançais dans l'attitude d'un homme qui s'incline [2]. + +--Quel étrange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton +heure, et quel est celui qui guide tes pas? + +--J'étais, lui répondis-je, au séjour des vivants, et ma course était +encore loin de son terme, lorsque je m'égarai dans une vallée solitaire +[3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans +ses profondeurs, où je retombais sans cesse; et c'est là que m'est +apparu le poëte illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles +au terme de mon voyage. + +--Eh bien, ajouta l'ombre, si tu suis ton heureuse étoile, tu trouveras +la gloire dans le port: j'ai prévu ta belle destinée [4]; et si la mort +n'eût précipité mon heure dernière, j'aurais pu ranimer ton coeur, et +te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les +ingrats enfants des rochers de Fiésole n'ont point oublié leur féroce +origine [5]: leur haine payera tes bienfaits; et sans doute aussi que +la vigne bienfaisante ne devait pas naître parmi les ronces venimeuses. +C'est une race avare, envieuse et superbe: une antique renommée la dit +aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t'écarteras de leurs voix impies; +et quand leurs partis divisés t'imploreront à la fois, tu rejetteras +également leurs voeux insensés: le ciel te réserve cet honneur. Que +les monstres de Fiésole, armés par la discorde, se déchirent entre eux; +mais qu'ils respectent les rejetons sacrés des Romains, si jamais il en +croît sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie! + +--Hélas! répondis-je, si le ciel n'eût rejeté mes voeux, je jouirais +encore de votre présence désirée; vos traits défigurés par la douleur, +ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon coeur déchiré; je +reconnais cette voix qui, dans une vie passagère, m'appelait à +l'immortalité: aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le +trépas ne glacera point ma langue. Vos présages ont pénétré mon âme: je +les rappellerai à mon souvenir, s'il m'est permis un jour d'entendre +les oracles de celle qui voit la vérité [7]. Ce n'est pas pour la +première fois que l'annonce du malheur frappe mon oreille: mais que la +fortune bouleverse à son gré ma courte vie, je vous jure que mon +coeur pourra braver ses coups, tant qu'il aura la paix de la vertu. + +À ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant: + +--L'oreille a bien entendu, quand le coeur a senti. + +Cependant j'avançais, et je priais Latini de me nommer les plus +illustres de ceux qui partageaient ses peines: + +--Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d'entre eux; +mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand +et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces +esprits ont brillé dans les lettres et la doctrine, mais qu'un même +vice a souillé leur vie et leur gloire. J'ai vu dans cette foule +malheureuse Priscian et François d'Accursi [8]; et j'aurais pu voir, si +ce spectacle méritait un désir, le scandaleux prélat que l'autorité +papale transporta des bords de l'Arno au siége de Vicence, où reposent +ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je, ô mon fils, prolonger mon +entretien avec toi! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je +vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s'avance, et des +coupables qui le suivent: il ne m'est pas permis de me trouver avec +eux. Adieux! je recommande à ta tendre amitié le TRÉSOR, fruit de mes +veilles, où mon esprit vit encore [10]. + +Il dit, et s'éloigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le +drapeau vert dans les champs de Vérone [11]. + + + + + NOTES + + SUR LE QUINZIÈME CHANT + + +[1] Brunetto Latini, orateur, poëte et philosophe, avait fondé à +Florence une célèbre école, d'où sortirent quelques bons écrivains, et +entre autres Dante. Latini fut secrétaire de la république, et eut +beaucoup de part au gouvernement: mais les troubles de sa patrie le +forcèrent de s'en exiler, et il vint à Paris, où il composa quelques +ouvrages. Ses moeurs lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. +On ne peut qu'applaudir au poëte austère qui punit ainsi le vice, +malgré son amitié pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d'élégance +dans ses moeurs, n'a pas laissé (pour le même crime) de vouer aux +dégoûts de la postérité les noms de quelques-uns de ses +amis. + +[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vérité. Le poëte +étant élevé sur les bords du ruisseau, il paraît que son précepteur +allait à peine à sa ceinture. + +[3] Il donne ici l'heure où il s'achemina vers les Enfers, et le temps +qu'il y a déjà passé. On la trouve plus clairement encore au chant XX. + +[4] Brunetto Latini s'était mêlé d'astrologie, avec tout son siècle. + +[5] Florence était une colonie fondée par Sylla. Après qu'Attila l'eut +saccagée, Charlemagne la rétablit, et appela les habitants de Fiésole +pour la repeupler: c'était un village bâti sur des rochers voisins de +Florence. Ces nouveaux colons ne se mêlèrent jamais bien avec les +anciennes familles, et ce fut là une des sources de toutes les guerres +qui déchirèrent dans la suite cette petite république. Dante prétendait +descendre des anciennes familles romaines échappées aux Barbares. + +[6] Les Florentins s'appelaient _orbi_, ou _aveugles_, par sobriquet. + +[7] Il désigne Béatrix, et fait allusion à son poëme du _Paradis_. + +[8] L'un grammairien, et l'autre jurisconsulte. + +[9] André de Mozzi, par son goût effréné pour l'amour antiphysique, +ayant trop scandalisé Florence dont il était évêque, fut transporté, +par l'autorité du pape, au siége de Vicence, où il mourut. + +[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitulé _Tesoro_ ou _Tesoretto_. Il y +traite de tout ce qu'on savait de philosophie dans ce temps-là. Ce qui +pourra étonner, c'est qu'il ait écrit ce livre en français, et que, +pour justifier la préférence qu'il lui donne sur sa propre langue, il +ait avancé que le patois de France, ou le roman, était de son temps la +plus agréable langue de l'Europe. + +[11] Le premier dimanche de carême, on faisait autrefois des courses à +Vérone, pour gagner un drapeau vert, nommé _pallio_. + + + + + CHANT XVI + + + ARGUMENT + + Suite du troisième donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu + dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici les militaires + atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le huitième cercle. + + +Déjà se faisait entendre le murmure sourd et confus de l'onde qui +s'engloutit au huitième cercle, semblable au bourdonnement lointain des +abeilles [1]: et bientôt nous découvrîmes au loin une foule de +malheureux que la pluie enflammée poursuivait âprement dans ces +déserts. + +En me voyant, trois d'entre eux accoururent et s'écrièrent ensemble: + +--Ô toi dont l'habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un +moment nous attendre! + +À leur cri, mon guide s'arrête: + +--Attendons-les, me dit-il; cet honneur leur est bien dû; et je pense +que, sans l'invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le +premier à leur rencontre. + +J'envisageais cependant ces trois infortunés: Ciel, quel aspect! jamais +le temps n'affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs +membres cicatrisés, ulcérés, dévorés par la flamme. Ils s'avancèrent en +poussant l'éternel soupir du désespoir; et quand ils furent devant nous, + je les vis marcher en cercle, et s'entre-suivre; ainsi qu'un lutteur +agile rôde autour de son ennemi, en épiant le moment de la victoire; +mais chacun d'eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards +vers nous. + +Un seul rompit le silence: + +--Eh! si notre condition déplorable, me dit-il, si nos visages +sillonnés par les flammes ne te donnent que de l'horreur pour nous et +nos prières, ne refuse pas du moins à notre mémoire de nous dire qui tu +es, âme vivante, qui peux ainsi fouler le sol brûlant des Enfers! Cette +ombre qui me précède, et que tu vois si misérablement déchirée, fut +jadis autre que tu ne penses. C'est Guido Guerra [2], neveu de la +généreuse Gualdrade: ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le +monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait être +si cher à sa patrie; et moi, je suis Rusticuci [4], qu'une épouse +implacable a fait passer des angoisses de l'hymen aux flammes de +l'abîme. + +Il parlait encore, et, s'il m'eût été donné de franchir ces flammes qui +nous séparaient, j'aurais déjà volé dans leurs embrassements. + +--Ce n'est point l'horreur, m'écriai-je, ce sont les traits poignants +de la compassion qui déchirent mon âme inconsolable depuis que mon +guide vous a fait connaître à moi. Je suis de votre patrie, et j'appris +dès mon enfance à répéter vos noms; votre mémoire honorée, vos exploits +ont charmé longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amère +du monde, et je passe au banquet de la manne céleste, suivant la fidèle +parole de mon guide; mais l'abîme doit auparavant me recevoir dans ses +entrailles. + +--Que ta bouche, reprit l'illustre infortuné, respire longuement le +souffle de la vie; et puisse ta gloire te survivre à jamais! Daigne à +présent nous dire si la générosité et la valeur habitent encore dans +nos murailles, ou si elles en sont exilées sans retour: car Borsier [5], + descendu naguère parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses +récits affligeants. + +--Malheureuse Florence! une race d'hommes nouveaux et le débordement +des richesses ont fait germer dans toi l'orgueilleuse inégalité et tous +les maux qui te déchirent! + +Ainsi! m'écriai-je en levant les yeux; et les trois ombres se +regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6]. + +--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la +source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles, +et qu'échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire _je l'ai +vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens. + +Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus +rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole. + +Cependant mon guide s'était éloigné, et déjà le bruit des eaux, +croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au +fleuve qui lave la côte orientale de l'Apennin, et reçoit son nom du +paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et +de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur +sur le penchant écumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop +solitaires de Saint-Benoît; ainsi le triste ruisseau précipite ses +flots rougeâtres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec +fracas, assourdit cette lugubre enceinte. + +J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds +redoublés. C'est avec elle que je m'étais promis de saisir la panthère: +je la délie, aux ordres de mon guide; et, après avoir rassemblé ses +nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s'avance +aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans +cette bouche ténébreuse. + +--Quel sera l'événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et +suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abîme. + +Heureux l'homme prudent qui possède son âme devant l'oeil scrutateur +qui juge l'oeuvre et la pensée! Mon guide connut où s'égarait la +mienne: + +--Bientôt, me dit-il, ce que j'attends paraîtra, et tes doutes +finiront. + +Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui +ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma +bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au +secret des ombres. + +Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne flétrit pas leur +gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une +figure que le plus intrépide n'eût pas envisagée sans pâlir: elle +montait en nageant dans l'épaisse nuit, tel qu'un plongeur s'élève du +fond des mers, après avoir arraché l'ancre retenue dans les écueils: +d'un pied léger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de +ses bras allongés. + + + + + NOTES + + SUR LE SEIZIÈME CHANT + + +[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamètre: ils +suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa +chute une cataracte. + +[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction +guelfe, à la bataille de Bénévent, remportée par Charles d'Anjou sur +Mainfroy. C'est à sa valeur qu'on attribua la victoire. Charles y gagna +le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido à rentrer dans Florence; ils +y rétablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chassés. Comme +Dante avait été élevé dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand +rôle qu'il y avait joué, était un homme bien respectable à ses yeux. + +[3] Tegiao Aldobrandini était de la maison des Adhémars. Si les Guelfes +avaient suivi son conseil, ils n'auraient pas été battus à +Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.) + +[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d'une famille peu remarquable, mais +fort riche, se distingua par son courage et sa libéralité. Ayant été +contraint de se séparer d'une femme trop querelleuse, il tomba dans le +désordre qu'on expie au septième cercle. Ces trois ombres rôdent sans +cesse en parlant à Dante, parce qu'il ne leur est pas permis de rester +en place, ainsi qu'on a vu au chant XV. + +[5] Guillaume Borsier, homme de bonne société, chéri de tous les +princes d'Italie. Boccace raconte une de ses facéties dans la huitième +Nouvelle de la première Journée. + +[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l'attitude des interlocuteurs, +et rend plus vivement l'effet que produit la réponse de Dante. + +[7] Ce fleuve s'appelle d'abord _Aqua Cheta_, et après sa chute +_Montone_. Il a son embouchure à sept lieues de Ravenne. + +[8] Le gouffre conduit au huitième cercle, où sont punis les Perfides, +comme l'ont été les Violents au septième cercle; mais par des supplices +plus rigoureux. On croirait que Dante veut désigner, par la corde qui +est autour de ses reins, les finesses dont le coeur de l'homme est +naturellement enveloppé. Comme il va descendre au séjour des Perfides, +il doit y laisser les livrées du vice qu'on y expie. Mais dès que la +corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblème de la perfidie, +reconnaît le signal, et monte aussitôt. Il avait été tenté de lier la +panthère avec cette corde; allégorie assez vague, sur laquelle on ne +peut faire que des conjectures, soit que la panthère représente la cour +de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier +chant. Au reste, on voit, par un autre passage du _Purgatoire_, que +c'était alors la mode d'avoir les reins ceints d'une corde. Voilà sans +doute pourquoi les moines, qui n'imaginèrent rien, prirent, avec +l'habit de leur siècle, le cordon qui en était une dépendance. Ce fut +par les moeurs qu'ils se distinguèrent alors. Observons, en finissant, +que l'usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des +ceintures. + + + + + CHANT XVII + + + ARGUMENT + + Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il porte les deux + poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais avant de quitter + le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste à voir + dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme + _violents contre la société_. + + +--Voici le monstre qui darde une queue acérée, qui franchit les monts, +infecte les siècles et les climats, et renverse le vaillant et le fort +[1]. + +Après ces paroles, mon guide, étendant la main, fit signe au monstre de +s'approcher des lieux où nous étions; et ce vivant symbole de la fraude +s'avança d'abord sur les rochers, en découvrant son buste, tandis que +sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage était le +paisible emblème du juste; mais le reste de son corps se terminait en +serpent. Deux griffes velues sortaient de ses épaules. Les vives +couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux décroissants de sa +longue croupe offraient plus de variétés que les tapis de l'Orient ou +que les toiles d'Arachné. Comme on voit la barque hors des flots +reposer sa proue sur le rivage; ou le Castor à demi plongé dans l'onde +se partager entre deux éléments pour dépeupler les rivières du Germain +affamé [2], ainsi je voyais la bête cruelle s'appuyer sur les rocs qui +terminent l'enceinte sablonneuse: et cependant elle repliait en dessous +les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du +scorpion, se jouait dans le vague de l'air. + +--Passons, dit mon guide, près des lieux où le monstre s'est abattu. + +Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous +laissâmes dix pas entre nous et l'aride plaine. + +Non loin du bord où j'étais, je découvris des âmes qui étaient assises +en grand nombre dans les sables brûlants. + +Le maître me dit alors: + +--Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une +pleine connaissance de cette dernière enceinte; mais abrége tes +entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous +porter dans l'abîme sur sa croupe vigoureuse. + +Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les +coupables sont assis à jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs +paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans +cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les +brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés +des insectes. + +Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des +flammes, et je ne pus en reconnaître un seul: mais j'aperçus des +bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous; et chaque +infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m'approchant davantage, + je découvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des +cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche +comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui +portait une truie azurée sur une toile d'argent, me cria [6]: + +--Que fais-tu dans cette fosse? Éloigne-toi: mais puisque tu vis encore, + apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7]: je suis +tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns +appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8]. + +Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée, +comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants: et moi qui n'avais +point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m'éloignant de +ce spectacle de douleurs. + +Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre: + +--Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre +dans l'abîme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des +atteintes de son dard. + +Tel qu'un malade dont les ongles décolorés et les nerfs tremblants se +glacent aux approches de la fièvre; tel je devins à ces paroles. Mais +la honte qui rend l'esclave intrépide sous l'oeil du maître, me fit +sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse. +«Soutenez-moi!» voulais-je m'écrier alors; et ma langue ne put +articuler ces mots. + +Cependant le bon génie me soulevait et me serrait dans ses bras: + +--Gérion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre; mais plonge-toi +lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes. + +Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d'abord sur les flots; +ainsi l'animal frauduleux se retirait de la pente escarpée, et +détournait ensuite sa masse énorme, embrassant un long circuit, et +balançant dans l'air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante +serpentait en arrière. Le trouble de Phaéton, lorsque, dans sa route +embrasée, les rênes échappèrent de sa main défaillante; l'effroi du +malheureux Icare, lorsqu'il sentit couler sur ses bras nus la cire +amollie, et qu'il entendit la voix de son père: «Hélas, tu te perds!» +rien n'égalera l'horreur qui me saisit en me voyant environné d'air de +toute part, et ne découvrant dans l'immense nuit que le monstre qui +m'emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle +allongé, et l'air qui cédait à ses mouvements effleurait à peine mon +visage. + +Cependant le fracas de l'onde, qui se brise et rebondit sur la pierre, +accablait ma tête éperdue [10]; j'osai me pencher et regarder +au-dessous de moi, et je reconnus, en frémissant, la vaste enceinte où +nous descendions: des spectacles inconnus passaient tour à tour sous +mes yeux; et la lueur des flammes, et les gémissements qui s'élevaient +de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consternés. + +Enfin Gérion s'abattit au pied des rocs décharnés qui pressent le fond +du gouffre, et, libre de son double fardeau, s'élança loin de nous +comme un trait léger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans +les nues, revient aux yeux étonnés du chasseur, qui lui crie: «Eh quoi, +tu descends!» L'oiseau confus décrit rapidement un immense détour, et +va s'abattre loin de son maître indigné. + + + + + NOTES + + SUR LE DIX-SEPTIÈME CHANT + + +[1] Le poëte personnifie la fraude, et s'en sert pour se faire porter +avec son guide au fond du huitième cercle, dont la descente serait +impraticable sans ce moyen. + +[2] Dante traite les Allemands de _lurchi_, goulus ou ivrognes. On +trouve dans Lucilius: _Edite_, Lurcones, _comedones vivite ventres_. +Les castors se tiennent moitié dans l'eau, moitié dehors, quand ils +épient les poissons. Ils sont communs dans le Danube. + +[3] On va voir dans le reste du troisième donjon les usuriers. Le poëte, + pour varier sa manière, ne les nomme pas, mais les désigne par leurs +armoiries. + +[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence. + +[5] La famille des Ubriacchi, à Florence. + +[6] Les Scrovigni, de Padoue. + +[7] Vitalian, grand usurier de Padoue. + +[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, était Jean Buyamont, + fameux usurier de Florence. La manière dont ce damné en parle est +ironique, et sa grimace le prouve. + +[9] Gérion, roi des trois îles Baléares, avait trois têtes, selon la +fable. Il est ici l'emblème de la fraude, à cause de son triple visage. + +[10] Le monstre qui porte les deux poëtes forme, en descendant, une +spirale, et le Phlégéton tombe à leurs côtés. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + DU PREMIER VOLUME + + +AVERTISSEMENT + +DE LA VIE ET DES POÈMES DE DANTE + +VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER + +CHANT PREMIER.--A la chute du jour, le poëte s'égare dans une +forêt.--Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une +colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en +défendent l'approche.--C'est alors que Virgile lui apparaît et lui +propose de descendre. + +CHANT II.--Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant +tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; +mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue +du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les +souterrains. + +CHANT III.--Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en +tous temps.--Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première +enceinte de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux +moitiés.--Description du premier supplice.--Discours de Caron. + +CHANT IV.--Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes +qui forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts +sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle. + +CHANT V.--on trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, +où sont punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur +supplice.--Aventure de François d'Arimino. + +CHANT VI.--Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, +emblème de la gourmandise.--Prédiction sur les affaires du +temps.--Entretien sur la vie future. + +CHANT VII.--Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des +richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de +leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième +cercle, où les Vindicatifs sont plongés dans le Styx. + +CHANT VIII.--Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème +des vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons. + +CHANT IX.--Les deux poëtes sont toujours en présence de la +cité.--Apparition des Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la +cité.--Sixième cercle, où sont punies les âmes infectées d'hérésies. + +CHANT X.--Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il +est menacé.--Entretien sur l'état des morts. + +CHANT XI.--Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes +marchent vers le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, +tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir. + +CHANT XII.--Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les +violents contre le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair +humaine, emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures. + +CHANT XIII.--Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre +eux-mêmes_, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description +de leur supplice.--Les harpies et les chiennes noires, double emblème +des peines qui donnent le dégoût de la vie. + +CHANT XIV.--Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de +violences.--Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la +sodomie; et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du +supplice des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer. + +CHANT XV.--Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre +nature_, c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son +précepteur. + +CHANT XVI.--Suite du troisième donjon, et des _violents contre +nature_.--On a vu dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici +les militaires atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le +huitième cercle. + +CHANT XVII.--Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il +porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais +avant de quitter le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui +reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il +nomme _violents contre la société_. + + +Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron, 5. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer (1 of 2), by Dante Alighieri + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (1 OF 2) *** + +***** This file should be named 22768-8.txt or 22768-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/6/22768/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22768-8.zip b/22768-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..03ddff9 --- /dev/null +++ b/22768-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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