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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 1), by
+Alphonse Lamartine (de)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 1)
+ Un Entretien par Mois
+
+Author: Alphonse Lamartine (de)
+
+Release Date: September 16, 2007 [EBook #22618]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+[Notes au lecteur de ce ficher digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1856
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.
+
+[Illustration: Raunheim d'après Adam Salomon]
+
+Imp. Lemercier, Paris
+
+
+
+
+Ier ENTRETIEN.
+
+ «Toutes les choses sont en germe dans les paroles.»
+ (_Poète et philosophe indien_.)
+
+
+I.
+
+Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous
+en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne
+comprend bien que ce qu'on a senti.
+
+CICÉRON, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé
+sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses
+circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile,
+sur les utilités et les délices des lettres. Cette belle phrase est
+depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui enseignent
+leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous la
+répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne laisserait
+qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de mots dans
+votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en images et en
+sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la fassent
+pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt,
+l'imagination et le coeur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai
+conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature,
+comment cette impression y est devenue passion dans un âge et
+consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment
+littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme
+parvenu à la perfection de sa nature.
+
+Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur
+mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si
+l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes
+souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec vous, ni
+d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces sentiers
+ramènent indirectement mais agréablement à la route.
+
+
+II.
+
+La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la
+Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre
+des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride
+et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre,
+s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la
+Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la
+rive du fleuve.
+
+De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs
+rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs
+tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des
+imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la
+nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de
+vignes basses, enclos de buis ou de pierres sèches, font ressembler,
+trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages d'Espagne,
+de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, sous un ciel
+cru, fait fumer à l'oeil comme des gueules de four où le paysan a
+allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de ses
+enfants.
+
+La maison de mon père était cachée à l'oeil par le clocher et par les
+maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien qui
+la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et
+couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un
+peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant
+derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était
+aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et
+que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était
+contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre
+deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le
+matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village
+pour donner leur lait aux mères.
+
+
+III.
+
+Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence
+commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui
+était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les
+autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que
+trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc
+le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le
+bleu du firmament.
+
+Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma
+pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on
+épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on
+veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à
+former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant
+composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot;
+puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en
+liant la phrase à la phrase, finissent par produire, ô prodige de
+transformation! la pensée. Comment s'opère cette transformation d'un
+trait de plume matérielle, sur un morceau de matière blanche, appelée
+papier, en une substance immatérielle et tout intellectuelle, appelée
+pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même, étrangère aux sens et
+jaillissant des sens comme l'étincelle du caillou pour illuminer la
+nuit? Il faut le demander à celui qui a créé la matière et
+l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est réservé le
+mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à cette pensée et
+à cette matière l'apparence d'une même substance, en leur donnant
+l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les secrets de Dieu:
+aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les garder. La
+jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la transformation
+apparente des sens en intelligence, et de l'intelligence en matière,
+est le plus étonnant, et sans doute le plus saint de ses secrets. Il
+faut admettre le phénomène, car il est évident; il ne faut pas
+l'expliquer, car il est surhumain. On devrait décrire sur le
+frontispice de toutes les sciences physiques ou métaphysiques, à la
+borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là; vous êtes au bord de
+l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez pas! Vous touchez là
+au grand secret! On n'escalade pas la pensée de Dieu! Le vers du Dante
+devrait être inscrit sur la nature physique comme sur la nature
+morale: VOUS QUI TOUCHEZ À CES LIMITES, LAISSEZ TOUTE ESPÉRANCE DE LES
+DÉPASSER.
+
+
+IV.
+
+Quoi qu'il en soit, je commençais à penser et à comprendre que
+d'autres autour de moi pensaient plus que moi; je commençais même à
+comprendre non la nature, mais le fait de cette transformation en
+pensée des caractères matériel qu'on me faisait tracer ou lire, et la
+transformation de cette pensée en caractères, c'est-à-dire en livres.
+Mes premiers respects pour le livre, _milieu_ surhumain où s'opère ce
+phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur
+mère.
+
+La mienne avait la piété d'un ange dans le coeur et
+l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la
+beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble,
+comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore
+qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de
+l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en
+intelligence. C'est ce qu'on appelle _physionomie_, chose que l'on
+définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La
+physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours
+mystère: _l'âme dans les traits et les traits dans l'âme_. L'homme
+peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de
+l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et
+ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où
+les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit.
+
+
+V.
+
+Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du
+matin, dans le loisir de sa chambre éclairée du plein soleil, soit
+les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait déposé
+l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de son lit,
+un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa physionomie,
+ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait
+tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme la lueur d'une
+lampe quand on la couvre de la main contre le vent, pour l'empêcher de
+vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais cette expression,
+j'y devinais je ne sais quelle conversation muette avec un autre que
+moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un signe, je rentrais
+dans le silence et je respectais sa lecture.
+
+Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement;
+mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel,
+la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se
+joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses
+genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi
+par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait
+conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre
+ou que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, mais bien
+intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à nos jeux et
+si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas interrompre
+l'entretien silencieux!
+
+
+VI.
+
+Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse
+feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais
+quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages
+qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui
+qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les
+mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment
+littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de
+saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle
+ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes.
+
+
+VII.
+
+Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la
+maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées
+des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de
+paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on
+ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle
+éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on
+appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.
+
+Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût
+pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de
+baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs
+mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un
+autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère,
+plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des
+airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.
+
+Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à
+trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits pathétiques,
+à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot de ces
+langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de temps en
+temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis
+longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un
+sentiment pastoral de _Virgile_, une strophe gracieuse d'_Horace_ ou
+d'_Anacréon_, un discours de _Thucydide_, une mâle réflexion de
+_Tacite_, une période intarissable et sonore de _Cicéron_, me
+ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres
+langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une
+jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie.
+C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et
+confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes
+qui me parlaient ainsi à travers les siècles.
+
+
+VIII.
+
+De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un
+peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous
+imposait pour l'acquérir.
+
+Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers
+essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec,
+en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le
+plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos
+maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images,
+réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on
+nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces
+essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du
+professeur et l'enthousiasme de l'école.
+
+On nous avait donné pour texte libre et vague une description du
+printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples
+était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait le
+printemps que par les livres. Leur composition un peu banale était
+pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des troupeaux, des
+oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs
+champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de fleurs sur
+lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces
+printemps étaient italiens ou grecs; ils se ressemblaient les uns les
+autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents.
+
+J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de
+décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon
+père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous
+mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre
+des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les
+pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses
+lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre
+dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant
+parmi les citises jaunes et les lauriers roses.
+
+À moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me
+répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc
+décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne
+trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que
+la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me
+refusaient.
+
+Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le
+printemps dans les impressions, dans le coeur et dans les travaux des
+villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années
+d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma
+composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples
+auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la
+plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout
+l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au
+lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés,
+toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle
+m'inspira.
+
+J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite
+d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du
+secrétaire en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient adressée
+pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier
+ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer.
+J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être
+plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de
+sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'oeuvre.
+
+
+IX.
+
+«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui
+grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le
+fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le
+village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes
+filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner
+leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse
+comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du
+puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau de cuivre,
+que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du fond du
+rocher jusqu'à leurs mains.
+
+«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui
+se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches
+humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs
+petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige
+qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des
+giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les
+respirer tout le jour en travaillant.
+
+«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays
+inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas
+encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres
+sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de
+plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans
+l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée
+qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible
+gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, comme si
+ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, avaient
+peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre haute.
+
+«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais
+rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu
+comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de
+son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les
+hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble
+aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment
+enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne
+brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle
+chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des
+brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que
+le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble
+avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les
+collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous
+rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les
+_dégourdir_.
+
+«Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du clocher,
+dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; la cloche,
+ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits enfants au
+signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un
+tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et les
+moineaux de tous les toits.
+
+«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la
+maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la
+cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux
+mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à
+l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un
+jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin
+cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature
+muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.
+
+«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre
+les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de plus
+en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère
+de famille descend précipitamment l'escalier raboteux de la chaumière;
+on entend résonner ses sabots de hêtre ou de noyer sur les marches.
+Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et
+ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes pour sortir
+les premiers de leur prison; elle les donne à conduire aux enfants.
+
+«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les
+feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène
+aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du
+buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au
+buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de
+petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur
+enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne
+reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront
+sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.
+
+«Pendant que les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit
+briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme
+des fagots allumés par les femmes pour _tremper la soupe_ du matin à
+leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mangée
+sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, on
+voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le
+travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres
+couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil
+levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine
+blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge
+qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en
+causant entre elles des printemps d'autrefois.
+
+«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en
+glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la
+main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille
+sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans
+lequel dort son nourrisson en équilibre sur sa tête; elle le soutient
+d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui commence à
+marcher et qui trébuche sur les pierres.
+
+«On les suit de l'oeil dans les vignes des coteaux voisins. Ils
+déposent le berceau de l'enfant endormi dans une _charrière_ (petit
+sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles
+larges, étagées de noeuds en noeuds, sur les sarments nouveaux de
+l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa
+chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la
+pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les
+collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer
+luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme
+(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules
+comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son
+nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau,
+entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné
+sa sueur à la vigne.
+
+«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui
+préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle
+étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci,
+entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel
+gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux
+voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route,
+échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le
+printemps fait à la vendange.
+
+«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille
+rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie.
+Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête
+appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans
+les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.
+
+«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers
+des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur
+troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du
+soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de
+buis.»
+
+ * * * * *
+
+La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au
+printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe,
+qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne
+répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui
+réjouit le coeur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard
+lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.
+
+Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de
+charme que pour les mères.
+
+
+X.
+
+Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à
+une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves
+supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes
+condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du
+coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.
+
+Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et
+de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les
+vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (_aura_) n'ont point
+refroidi en moi la mémoire, le Père _Béquet_ et le Père _Varlet_,
+professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent
+depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais
+ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de
+coeur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre
+sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour
+instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le
+style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui,
+je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais
+fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en
+conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour
+moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je
+l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de
+l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au
+collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui
+l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je
+n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère
+sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma
+précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est
+peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience
+anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture
+qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de
+l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches
+quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il
+s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.
+
+
+XI.
+
+Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire
+m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me
+demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses
+intellectuelles.
+
+Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une
+montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans
+doute par dérivation de son ancien nom latin, _mons arduus_, la
+montagne de _Monsard_. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont
+semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds,
+quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la
+falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.
+
+Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés
+par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus
+adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées
+de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en
+formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une
+forteresse démantelée.
+
+Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de
+cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer
+dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires
+pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les
+unes des autres comme des stalles dans un choeur d'église, forment une
+façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers
+ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour
+se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns
+presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans
+que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles
+préservées du vent.
+
+La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste
+comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les
+villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit
+le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans
+les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.
+
+Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle
+ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des
+Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se
+précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de
+l'Adriatique.
+
+On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les
+bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la
+chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du
+pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles
+sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe
+mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites
+lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées
+que les hauts lieux inspirent.
+
+
+XII.
+
+Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site
+élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où
+l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour
+y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées
+des jours d'été; il m'y conduisait souvent avec lui, quand, vers
+l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.
+
+Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais
+agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres
+roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des
+paniers pour mes soeurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les
+pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne
+opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces
+pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre
+hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi
+dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre
+blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant
+comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il
+allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il
+s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.
+
+
+XIII.
+
+Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.
+
+C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième
+fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la
+famille des _Bruys_. On apercevait la maison de cette famille
+patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la
+montagne de _Monsard_, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au
+bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.
+
+Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la
+Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie.
+L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale
+dans nos contrées. Les soeurs n'y étaient pas moins distinguées de
+caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces soeurs vit
+encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je
+vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a rien
+perdu de sa grâce de coeur et de son sourire d'esprit! Elle a usé le
+temps qui ne l'use pas; elle est comme un jalon vivant du passé,
+laissé dans le domaine et sur les tombeaux de ses frères et de ses
+soeurs. Tout le pays aime à la retrouver, le matin, où il l'a laissée
+le soir.
+
+
+XIV.
+
+M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus
+importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de
+Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres
+du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie.
+Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des
+circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la
+rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses
+pères.
+
+Il y vivait en philosophe, auprès de ses soeurs, suspendu par ses
+opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu,
+d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les
+affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien
+suffisant pour supporter le désoeuvrement, ce supplice des âmes vides.
+
+De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il
+l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes
+de la maison de ses soeurs; il s'y consolait avec ces consolateurs
+muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la
+similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination
+mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était
+un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une
+apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se
+recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la
+pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par
+hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de
+solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures
+d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain
+ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner
+jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.
+
+
+XV.
+
+La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était
+noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les
+disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la
+destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa
+physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à
+sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si
+à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»
+
+Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu
+compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos
+montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait
+son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles
+crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son
+chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à
+boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à
+longues poches; ses souliers étaient noués sur le cou-de-pied par des
+agrafes d'argent; il portait un jonc à longue pomme d'or à la main.
+
+
+XVI.
+
+À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de
+celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième
+visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment,
+la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu
+la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un
+ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un
+militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet
+de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son
+front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons
+d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme
+de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise
+virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses
+joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme intellectuel et le
+coeur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux chiens courants, au
+poil fauve, qui me connaissaient, venaient se coucher auprès de moi
+sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, pour que le tintement
+de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la lecture ou la
+conversation des trois amis.
+
+
+XVII.
+
+Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du
+village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la
+montagne, parmi les vignes et les chenevières.
+
+Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son
+adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise
+littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le
+pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se
+consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de
+Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui
+avait fermé le palais épiscopal et qui le condamnait à la vie obscure
+d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et nobles dans
+une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle du
+gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre et
+de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa
+bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais
+moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années
+finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa
+perte au fond de mon coeur comme une lie de regrets qu'on ne remue
+jamais en vain.
+
+
+XVIII.
+
+Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux
+voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses
+chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil,
+aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la
+troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour
+ces trois amis.
+
+Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de
+condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage
+et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien
+sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par
+degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves
+sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon
+père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et
+d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de
+Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire,
+la modestie et cependant l'ardeur de son âge.
+
+La politique était toujours le premier texte de l'entretien:
+l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers,
+qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux
+interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les
+autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs
+pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour
+des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait
+succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les
+esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par
+attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il
+avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume
+d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans
+l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la
+liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse,
+mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même
+étouffée en lui et autour de lui.
+
+
+XIX.
+
+Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune
+au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient
+bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs
+têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là,
+entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était
+presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces
+discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur
+la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M.
+de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils
+citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils
+étudiaient alors.
+
+Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui
+montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J.
+Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le
+_Contrat social_, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique
+et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt
+un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne
+pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques
+comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce
+Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles
+et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.
+
+Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait
+habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français,
+tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec
+éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers
+l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.
+
+Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille
+dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa
+bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte
+discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman,
+journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois
+par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui
+interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton
+grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de
+Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les
+journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge;
+mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici,
+après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit
+amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration
+lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une
+profonde cavité.
+
+
+XX.
+
+Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté
+par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses
+deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière
+page du _Phédon_, et où les premières étoiles scintillèrent dans le
+ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de
+Socrate.
+
+Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs
+yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient
+penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu,
+assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus
+vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même
+Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du _Pnyx_ et les
+pentes dénudées du _Pentélique_, je reconnus une ressemblance
+parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et les collines
+ruisselantes de pierres de mon pays.
+
+On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles
+scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens
+devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés
+et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers
+par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels
+oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le
+recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un
+livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent
+pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout
+l'été, jusqu'aux froids de l'automne.
+
+
+XXI.
+
+L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me
+communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et
+à me la faire considérer comme une sorte de puissance surnaturelle
+donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en eux, même le
+bonheur.
+
+Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une
+vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières,
+groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage.
+J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval,
+pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai
+parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.
+
+Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait
+encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village;
+il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il
+était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches;
+à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une
+maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une
+vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de
+hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à jeter un
+regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger,
+toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.
+
+La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier,
+présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite
+galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.
+
+On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette
+galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide,
+et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de
+leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse.
+Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois
+chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de
+l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches
+n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait
+pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles soeurs et le
+solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou
+jetaient les coquilles des oeufs de leurs poules sur la galerie.
+
+Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, étaient
+entièrement effacées par les orties et par les mauves parasites,
+promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne distinguait ces
+allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non plus, qui
+s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des raves à
+peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la vigne,
+au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait çà et
+là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient pleurer la
+main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de bonne heure le
+soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu sinistre à cette
+demeure.
+
+
+XXII.
+
+C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on
+appelait M. de Valmont; les deux soeurs chez lesquelles il habitait
+depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté
+avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute fortune
+cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs de vigne
+hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.
+
+Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère
+aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite.
+Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un
+voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou
+un salut avec les habitants.
+
+Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non
+les deux soeurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine
+ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en
+costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle
+était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa
+maison à tous les hommes distingués de la province.
+
+
+XXIII.
+
+M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le
+cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant
+quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La
+malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été
+Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque
+vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de
+cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en
+Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.
+
+Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait
+le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard
+entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien
+de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande
+rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour
+rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un
+noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me
+sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance
+très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la
+candeur de ma figure et de mon âge.
+
+Les deux soeurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des
+soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs
+laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère.
+Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui
+ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je
+restai seul avec M. de Valmont.
+
+
+XXIV.
+
+M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais
+d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou
+regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de
+complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et
+l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses,
+politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du
+Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait
+depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.
+
+Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des
+lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait
+pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme.
+
+On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la
+diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait
+vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité
+confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été
+lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette
+dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de
+connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de
+manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais
+il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et
+l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret.
+Il dort dans le mystère comme il a vécu.
+
+
+XXV.
+
+«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand
+mystère de cet enclos, sur lequel on chuchote tant de fables dans le
+village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du même
+dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un
+livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre
+jamais par vous même!»
+
+Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur
+l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je
+me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui
+jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait
+accidentellement ma présence dans le jardin.
+
+«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne
+lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de
+plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous
+que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et
+que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les
+hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand
+vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous vous
+retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, continua-t-il en
+me prenant par la main, et venez voir par vous-même combien il faut
+peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour être heureux.»
+
+
+XXVI.
+
+En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la
+galerie d'où les deux soeurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une
+d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte
+qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la
+précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par
+inadvertance dans le jardin du _harem_. Je n'avais eu que le temps
+d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu
+décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de
+notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.
+
+Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du
+front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne
+et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt
+du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du
+visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont
+les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le
+poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité
+craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave
+sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.
+
+Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune,
+s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu
+depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux
+soeurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au
+cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui
+bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le
+monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses
+voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.
+
+
+XXVII.
+
+Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une
+des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois
+appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce
+de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste
+du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous
+carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été
+primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et
+repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre
+avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire
+le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi
+par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant
+stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y
+entrer à la suite de mon guide.
+
+
+XXVIII.
+
+Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un
+écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous
+le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les
+uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins
+de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert
+le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit
+sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à
+travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la
+partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un
+matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur
+une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont;
+des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa
+tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds
+par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à
+son réveil, en s'étendant au hasard, à droite ou à gauche, ne pouvait
+tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel couché sur ses
+oeuvres: une litière de pensées humaines sous l'animal pensant!
+
+
+XXIX.
+
+Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large
+fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et
+la table de travail du philosophe.
+
+«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai
+connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un
+être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans
+l'amitié de ces deux soeurs aussi sauvages que moi, une société pour
+mon coeur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et
+jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.
+
+«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point
+d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu
+de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu
+d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à
+personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette
+litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je
+tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout
+dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts
+ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée?
+Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire
+place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il
+n'y en a dessus!»
+
+
+XXX.
+
+Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant
+apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants,
+jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un
+à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière
+intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son
+long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le
+timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis,
+me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon
+enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que
+vous avez vu!»
+
+Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination.
+J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans
+cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce
+qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela
+fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les
+bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces
+morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son
+acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la
+ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me
+permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont.
+L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.
+
+
+XXXI.
+
+Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le
+pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis
+d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son
+aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude
+ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes,
+s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières
+amours de l'imagination ou du coeur qui empruntent tous la voix de la
+poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble
+trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être
+exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui
+prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de
+deux coeurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.
+
+Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse,
+jetés depuis aux flammes pour en purifier les pages, j'écrivis ces
+poésies contemplatives qui furent accueillies comme les pressentiments
+bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout devint littéraire
+à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, avec ses
+impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses douleurs,
+dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; l'univers en notes
+diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, je ne vivais qu'un
+livre à la main.
+
+
+XXXII.
+
+L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les
+révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la
+diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent
+comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté
+littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent
+littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les
+champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les
+congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui
+méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par
+le génie des littérateurs.
+
+L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne
+racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la
+philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était
+selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.
+
+L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien
+dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas;
+il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un
+aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus
+positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour
+dignifier leur oeuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit
+ne mérite pas d'être fait.
+
+C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi
+nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les
+annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'oeil que, tant
+qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur
+mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle:
+dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il
+n'existe plus.
+
+
+XXXIII.
+
+La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma
+vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et
+jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou
+vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux
+ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les
+plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi
+les grands événements de mon pays.
+
+La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action
+des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est
+rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan
+dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes
+commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose
+de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle,
+non dans l'ignoble langage de la _taverne_ ou de la _borne_, mais dans
+la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les
+hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu
+l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue
+que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que
+plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que
+la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les
+paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs
+obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces
+orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La
+grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que
+vous voudrez!
+
+Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons
+comment elle console le coeur dans les disgrâces.
+
+
+XXXIV.
+
+Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole
+intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais
+il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas
+suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur
+la vie de l'homme public et sur le coeur de l'homme privé.
+
+Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque
+dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne
+découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le coeur gonflé
+d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes
+par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses
+pudeurs de convention. Si le _Laocoon_ se torturant dans le marbre
+sous les noeuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses
+tortures?... Quand le coeur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?
+
+Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer
+l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De
+tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré,
+homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action,
+rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire
+lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais
+elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon coeur que
+celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant
+leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des
+couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!
+
+
+XXXV.
+
+Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis
+sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de
+ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me
+heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses
+ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées
+de mon coeur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce
+coeur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de
+démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide
+des heures que personne ne compte plus!
+
+Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques coeurs et dans
+un modeste héritage. Et encore ces coeurs souffrent par moi, et ces
+héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour
+aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le _Dante_.
+Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels
+j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut
+renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre
+caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui
+me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser
+d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres;
+ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur,
+l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je
+ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais
+mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant
+l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que
+j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient
+obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la
+retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient
+que sous mes démolitions.
+
+
+XXXVI.
+
+Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la
+rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu
+forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche
+comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom?
+Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi
+au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa
+présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la
+femme, le vieillard, l'enfant?
+
+Les enfants des _Samiens_ insultaient Homère parce que, disaient-ils,
+Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil
+des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est
+dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du
+ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte
+du ciel pour Homère.
+
+Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les
+_Samiens_. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux
+de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien,
+c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir,
+c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute
+l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et
+ce qui l'attend; je voudrais de tout mon coeur (le Ciel m'en est
+témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste
+de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a
+porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire
+ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à
+un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour
+croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des
+hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des
+hommes! La vie ne m'est plus rien.
+
+La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées
+ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier
+et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule,
+quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les
+lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses
+décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres,
+rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante
+d'illusions.
+
+
+XXXVII.
+
+Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu
+mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore
+d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je
+goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles
+rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un
+bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple
+abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez
+fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en
+bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu
+n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du
+limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de
+soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux
+les hommes qui meurent à l'oeuvre, frappés par les révolutions
+auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle
+est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous
+pour rien?...
+
+
+XXXVIII.
+
+Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si
+j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu
+dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des
+mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de
+Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.
+
+Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai
+gloire!
+
+D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts
+d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie
+est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la
+savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin
+comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme
+une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.
+
+Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses;
+je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je
+compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune,
+les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non,
+c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort
+cruel; voilà le vrai.
+
+
+XXXIX.
+
+C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis
+quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail
+forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi
+je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui
+est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non,
+le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la
+Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la
+lance qui a bu le sang!...
+
+J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans
+peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma
+personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien
+tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était
+personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans
+l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.
+
+
+XL.
+
+D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou
+populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité
+ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les
+plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces;
+quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme
+seul!
+
+Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette
+obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un
+manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper
+aussi mon nom?
+
+Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si
+contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible?
+Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique,
+et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu
+franchement et exclusivement HOMME DE LETTRES; c'est que je vis, grâce
+à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes
+qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous
+une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous;
+c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette
+société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de
+ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je
+jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les
+autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour
+ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!
+
+NOTA. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64
+pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet,
+mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.
+
+
+
+
+IIe ENTRETIEN.
+
+
+I.
+
+Le mot littérature vient du mot _littera_, qui signifie _lettre_. On a
+pris ainsi la partie pour le tout.
+
+Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de
+diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire,
+forment des mots.
+
+Les mots contiennent des idées.
+
+Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles
+d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus
+complets.
+
+Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour,
+déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à
+l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou
+qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle.
+
+C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la
+translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la
+pensée d'un seul dans l'esprit de tous.
+
+Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans
+l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que
+l'homme pût se communiquer à l'homme.
+
+Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de
+l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un
+être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y
+aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il
+n'y aurait point eu d'humanité.
+
+C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de
+l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres
+siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la
+pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde
+pensant.
+
+L'homme est un être expressif.
+
+
+II.
+
+Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la
+pensée?
+
+Par les langues.
+
+Que sont les langues?
+
+Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.
+
+Qu'est-ce que la parole?
+
+Le _corps de l'esprit_, pour ainsi dire.
+
+La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots
+contradictoires pour en donner seulement l'idée: _Le corps de
+l'esprit_.
+
+
+III.
+
+On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur
+l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe
+du Créateur à sa créature; les autres en attribuent l'invention à
+l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des
+sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre.
+
+Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou
+plutôt sur ce mystère:
+
+«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des
+siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous
+aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a
+inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé
+lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans
+la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la
+parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les
+langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole
+primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues
+postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et
+parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui
+lui avait donné la pensée, ou le _verbe_ intérieur et extérieur; mais
+avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue,
+nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un
+miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première
+langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a
+pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté
+d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir
+conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors
+d'elle.
+
+«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue
+innée, est née aussi la première littérature du genre humain,
+autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire
+encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes,
+c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler
+et se perpétuer l'esprit humain.»
+
+ * * * * *
+
+L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au
+dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet qu'en
+s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des
+fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir
+une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé.
+
+
+IV.
+
+Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture
+la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes
+et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse
+ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et
+l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument
+nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme
+parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel
+signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et
+qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur
+l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son,
+voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple; l'homme
+n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle
+d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle
+d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de
+la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et
+où le sourd devait entendre le muet!
+
+Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou
+de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de
+l'inventeur de la parole.
+
+
+V.
+
+Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme,
+l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.
+
+«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions
+que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures
+appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle;
+échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme
+immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de
+chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est
+mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et
+toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre
+l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»
+
+L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière
+empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante
+dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On
+n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie,
+lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan
+céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa
+course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un
+atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de
+soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la
+prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à
+l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent,
+devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui
+s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer
+sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires
+éternelles.
+
+L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète
+qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce
+qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de
+jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité,
+change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de
+soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant,
+se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!
+
+
+VI.
+
+Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la
+parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet
+instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées,
+des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à
+l'infini.
+
+Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes
+corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre
+son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur
+qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une
+idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées,
+et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui
+est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la
+parole qui dit Je pense, la parole qui dit _J'adore_, mot sublime et
+final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un
+vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà
+donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de
+lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son
+enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un
+Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens
+qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus
+ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être
+complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper,
+qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.
+
+Sa grandeur, c'est de s'exprimer.
+
+La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par
+l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il
+faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression _mémorable_,
+c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.
+
+
+VII.
+
+Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature
+ou cette _expression mémorable_ de l'esprit humain a dû se multiplier
+dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres
+écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature
+universelle.
+
+Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné
+des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De
+même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et
+n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà
+duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais
+remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi,
+un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après
+une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une
+certaine durée de mort.
+
+Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les
+empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les
+peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on
+transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se
+transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature
+sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus
+grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces
+langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples
+nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes
+de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de
+l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.
+
+Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont
+le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas,
+de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de
+l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et
+immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment
+accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des
+langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les
+jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont
+confié?
+
+
+VIII.
+
+Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des
+époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que
+ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons
+des commencements, n'étaient que des _continuations_ ou des
+renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas
+parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les
+distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque
+certitude.
+
+Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi
+éloquente que celle de _Job_ nous apparaît tout à coup avec le livre
+qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette
+éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la
+tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que
+quand un poëte comme _Homère_ apparaît tout à coup avec une perfection
+divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une
+prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas
+sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute
+une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le
+chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et
+derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands
+poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous
+empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien
+dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand
+monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière
+ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce
+monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement.
+
+
+IX.
+
+Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et
+ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc
+fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de
+littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans
+l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux
+qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un
+monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le
+fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la
+littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit
+humain par ses oeuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit
+nombre de chefs-d'oeuvre en toute langue qui ne dépassent pas les
+forces de l'attention.
+
+C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par
+ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de
+chefs-d'oeuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre,
+et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets
+et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.
+
+
+X.
+
+Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend
+l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome,
+l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne,
+l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à
+la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui
+apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit
+humain.
+
+Nous prendrons en main tour à tour une de ces oeuvres, nous en
+traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en
+indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des
+trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme
+intellectuel au temps où nous vivons.
+
+Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des
+hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît
+pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation
+ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces
+oeuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la
+recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles
+choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles
+meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et
+non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des
+facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute
+idée de l'homme par ses oeuvres, afin de vous soutenir, en morale
+comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de
+vous-même.
+
+
+
+
+DIGRESSION.
+
+
+I.
+
+Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette
+définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à
+coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de
+s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours
+familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint
+pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit
+interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre
+siècle, de parler des oeuvres remarquables qui s'y produisent, des
+écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y
+déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La
+littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts,
+elle a du coeur; et quand le coeur a fait une partie du talent d'un
+écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de
+mener son deuil.
+
+L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin
+a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les
+charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa
+personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes
+sûrs de notre impartialité comme écrivain.
+
+
+II.
+
+Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle
+femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de
+l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une
+physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la
+nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet
+pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire
+en nous par les chefs-d'oeuvre de sa création.
+
+Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur
+moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup
+entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la
+personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je
+pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage,
+les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans
+les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux
+joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même
+au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une
+femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre
+imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne
+s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans
+cesse.
+
+
+III.
+
+Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de
+l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par
+un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans
+la ville pastorale de _Terni_, ville répandue au milieu des eaux et
+des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie
+de l'écume du _Vellino_.
+
+
+IV.
+
+On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises,
+une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que
+nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de
+_Terni_. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade
+d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée;
+l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux
+voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre
+_improvisatrice_ de la France.
+
+Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis
+appeler le courrier, qui préférait le vin de _Montefiascone_ à toutes
+les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie
+d'une _fiasque_ et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que
+j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me
+dit que ses voyageuses s'appelaient _madame Gay_ et mademoiselle
+_Delphine Gay_, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me
+rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation
+pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant
+aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa
+sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que
+j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du
+Vellino.
+
+On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir
+la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.
+
+Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au
+sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en
+serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de
+l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts
+romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre
+branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le
+sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles
+ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche,
+sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent
+encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la
+sombre vallée de _Narni_, où elles se rassemblent sous les arches
+brisées du _pont d'Auguste_.
+
+
+V.
+
+Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on
+s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche,
+sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure
+qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre
+accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit
+le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la
+matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des
+coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe,
+qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans
+la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les
+éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des
+prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités
+marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui
+s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des
+caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres
+d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve
+avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et
+tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les
+préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.
+
+On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous
+les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant
+nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis
+_Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le
+pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes,
+et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la
+nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino
+gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit
+avant d'avoir aperçu le précipice.
+
+
+VI.
+
+La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès
+de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces
+chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond,
+qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était
+le Vellino.
+
+On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir
+l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en
+arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait
+s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux
+penchés sur son cours.
+
+Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres
+en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée,
+jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément
+élevé sur l'Océan.
+
+
+VII.
+
+À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un
+parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait
+avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait
+d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.
+
+Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à
+la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la
+toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout
+à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la
+pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase
+en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au
+vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du
+ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux
+flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités
+cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences
+vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et
+le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles
+rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du
+soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille
+éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas,
+le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le
+coeur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce
+foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des
+évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des
+pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé
+avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de
+lord Byron à la même place.)
+
+
+VIII.
+
+Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour,
+cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher,
+cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant,
+qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses qui
+manquent toujours aux cascades des Alpes et même du Niagara; si l'on
+considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres ténébreux de
+précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la scène se passe
+en plein espace, en pleine lumière, en face d'un horizon sans bornes,
+d'un firmament limpide d'où le Créateur semble assister, derrière le
+cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en fureur, on n'aura
+plus seulement la sensation d'une catastrophe des eaux, mais celle
+d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à l'homme d'assister
+en l'adorant.
+
+
+IX.
+
+Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la
+première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.
+
+Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse
+où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute.
+J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de
+reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du
+tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas
+choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus
+conforme à sa grandiose beauté.
+
+Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des
+chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras,
+admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il
+soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès
+des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des
+eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli,
+et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
+
+Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose;
+ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au
+souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase
+dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses
+yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace.
+Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes
+de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste,
+quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux
+bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler,
+en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte
+chaude et virginale du coeur d'une jeune fille de Paris: larmes sans
+amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!
+
+
+X.
+
+Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des
+_Abruzzes_; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et
+par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière
+sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans
+un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la
+bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles,
+l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du
+spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient
+la jeunesse mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de
+cette figure, qui attachait le plus le regard en attendrissant
+l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop éblouissante.
+La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux
+statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à
+travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la
+douleur sont pâles.
+
+
+XI.
+
+Elle se leva enfin au bruit de mes pas.
+
+Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix
+complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son
+entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la
+bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une
+imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse
+qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et
+le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de
+l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant
+dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.
+
+La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus de la cascade de
+Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la chute de
+Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée que cette
+jeune fille.
+
+ * * * * *
+
+
+XII.
+
+Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle
+pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé
+une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point
+d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon
+attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais
+songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!
+
+Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur
+un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut
+regarder d'en haut ce qu'on aime.
+
+Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit
+ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure
+très-méconnue.
+
+Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de
+beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris
+après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes
+à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol
+ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais,
+madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui
+firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de
+Paris. Elles furent le noeud entre la liberté épurée de sang et la
+gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais
+ravissant, de la France entre deux larmes.
+
+
+XIII.
+
+Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne,
+tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses
+amis jusque sous la hache, coeur d'honnête homme dans la poitrine
+d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut
+était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette
+hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait
+conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet
+interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait
+défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de
+cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était
+Romaine plus que Française.
+
+Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion;
+dans les éruptions de son coeur elle brisait tout, elle _faisait
+scène_, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les
+pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était
+racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de
+conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer
+en elle jusqu'à ses défauts.
+
+
+XIV.
+
+Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des
+dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait
+cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité
+domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit
+sans l'avoir pleinement savourée.
+
+Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son
+enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La
+vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la
+vanité.
+
+Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la
+raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses
+perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé
+que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère
+a trouvé dans le berceau de son propre enfant?
+
+Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi
+spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient
+plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans
+sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers
+venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du
+coeur maternel; les _Benjamins_ sont une vieille histoire, ils sont
+aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.
+
+De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était
+tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le
+travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la
+pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le
+double talent de la mère et de la fille, et leur double travail,
+apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se
+ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout
+cela comme je l'ai lu moi-même dans le coeur de cette excellente mère,
+mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.
+
+
+XV.
+
+Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des
+hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de
+Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en
+talent tout ce que le coeur d'une mère avait rêvé. On lui avait
+appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux,
+l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le coeur,
+l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient,
+pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau
+qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril
+les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis
+lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui
+transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune
+fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.
+
+Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les
+amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine.
+Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.
+
+
+XVI.
+
+La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette
+élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame
+Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit
+sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de
+quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps
+fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un
+culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de
+Louis XIV aux Bourbons.
+
+Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la
+température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et
+M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté
+aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux
+enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques,
+où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.
+
+La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'_Aurore du Guide_, par
+toutes les grâces du jour.
+
+Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y
+répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité
+de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point
+enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation;
+sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille
+n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette
+idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son
+esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez
+qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande
+partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents.
+Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie _sur le
+bonheur d'être belle_.
+
+
+XVII.
+
+Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses
+poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'_essais_ poétiques.
+Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire
+de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche,
+c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons
+est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette
+trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du
+talent. L'_esprit_, ce génie trop familier des salons, y corrompt le
+véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la
+poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin
+de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions;
+une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne
+peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée
+qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie
+dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix
+vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son coeur, et qui brûlent
+depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.
+
+
+XVIII.
+
+Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que
+l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à
+demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à
+pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le
+répétons, c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand corrupteur du
+génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! s'écriait un grand
+juge des poëtes de son temps, que tu es préférable dans ta naïveté à
+ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à eux tous un cri de
+la nature!»
+
+Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre
+l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le
+pli trop artificiel que la société donnait à son talent.
+
+Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son coeur.
+Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est
+un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans
+sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un
+enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa soeur. Tout le coeur d'une
+mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pâlis.
+Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain.
+
+Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais
+l'étonnement du voyageur qui, voyant briller de loin les cimes
+neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en
+approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables,
+cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où
+croissent les plus doux fruits de la nature.
+
+ * * * * *
+
+ Il y trouve, ravi, des solitudes vertes,
+ Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,
+ Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes
+ À l'hospitalité;
+
+ Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées,
+ Et des lacs étoilés des feux du firmament,
+ Dont les barques sortant des anses reculées
+ Rident le flot dormant.
+
+ Il entend les doux bruits de voix qui se répondent,
+ De murmures confus qui montent des hameaux,
+ De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent
+ Avec les chants d'oiseaux.
+
+ Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses:
+ «Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!
+ La nature a caché ses grâces les plus douces
+ Sous ses plus hauts sommets.»
+
+ Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève
+ De leur éclat lointain semblent nous consumer,
+ Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève
+ Tout ce qui fait aimer!
+
+ Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime
+ Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,
+ Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime,
+ Et je fermai mon coeur.
+
+ Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage
+ Retient la jeune fille à son foyer pieux,
+ Où l'on n'a pas encor composé son visage
+ Pour l'oeil des curieux.
+
+ * * * * *
+
+ Les meubles dispersés dans l'asile nocturne,
+ La lampe qui fumait, oubliée au soleil,
+ Étalaient ce désordre, emblème taciturne
+ D'une nuit sans sommeil.
+
+ Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête,
+ Des livres échappés à des doigts assoupis,
+ Et des festons de fleurs détachés de la tête,
+ Y jonchaient les tapis.
+
+ La veille avait flétri de ta blanche parure
+ Les plis qu'autour du sein le noeud pressait encor;
+ Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture
+ S'épandaient en flots d'or.
+
+ Ton visage était pâle, un frisson de pensées
+ De ton front incliné lentement s'effaçait;
+ Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée
+ Sur tes genoux glissait.
+
+ Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures:
+ La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher
+ Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures
+ Empêchent de sécher.
+
+ Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence!
+ Car l'enfant de ta soeur dormait dans son berceau,
+ Et ton pied suspendu le berçait en silence
+ Sous son mobile arceau.
+
+ La mort avait jeté son ombre passagère
+ Sur cette jeune couche, et dans ton oeil troublé,
+ Dans ton sein virginal, tout le coeur d'une mère
+ D'avance avait parlé.
+
+ Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte;
+ Et quand un seul soupir trahissait le réveil,
+ Tu chantais au berceau l'enfantine complainte
+ Qui le force au sommeil.
+
+ * * * * *
+
+ Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,
+ Trouvant que sur les coeurs un empire est trop peu,
+ Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,
+ La lumière et le feu!
+
+ * * * * *
+
+ Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image,
+ Je te vois l'oeil éteint par la veille et les pleurs,
+ Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage
+ Sur un lit de douleurs.
+
+ Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme
+ Que l'amour maternel apprend à ressentir,
+ Et ces chants du berceau que la plus humble femme
+ Sait le mieux retentir.
+
+ Et je dis dans mon coeur: «Écartez cette lyre!
+ De la gloire à ce coeur le calice est amer:
+ Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire,
+ Elle saurait aimer.»
+
+ * * * * *
+
+
+XIX.
+
+Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons:
+dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les
+académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les
+yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes hommes
+exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité
+funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme,
+habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un
+temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul coeur et d'une place
+obscure dans le foyer d'un mari.
+
+Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La
+gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être
+très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins
+d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute
+d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont
+elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la
+trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait
+pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la
+connaissait pas. Elle ne voulait qu'un coeur; elle savait se
+proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu
+que l'amour, cette poésie du coeur, ne manquât pas à sa destinée.
+
+
+XX.
+
+Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques
+admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques
+courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque
+l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte
+d'Artois, qui fut depuis Charles X.
+
+Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans
+les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au
+palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait
+prendre pour de l'amour.
+
+On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique,
+par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que
+sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une
+société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait
+heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué
+par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.
+
+L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses
+courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils
+s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contrebalancer par un
+empire de femme, exercé sur le coeur de l'héritier de la couronne,
+l'empire occulte exercé par une autre femme sur le coeur du roi.
+
+Des intelligences dans les affections des princes sont des influences
+dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour,
+assiége même l'oreiller des rois. Une _Diane de Poitiers_ légitime, ou
+une _madame de Maintenon_ jeune et séduisante, parurent une nécessité
+de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une
+personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de
+Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus
+supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait
+l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.
+
+
+XXI.
+
+On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les
+rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une
+prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce
+plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des
+coquetteries, c'est l'innocence.
+
+Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque
+enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut
+n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils
+vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui
+concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de
+père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle
+des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un
+éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son
+coeur.
+
+Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par
+eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de
+félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient
+trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de
+Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la
+remplacerait jamais dans son coeur, et qu'il allait donner ce coeur à
+Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même
+de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait
+prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut
+jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était
+trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au coeur d'un roi.
+
+
+XXII.
+
+Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y
+revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique
+encadrement de l'apparition de Terni; la scène avait changé, mais non
+la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et la fille
+logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas de la
+rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard,
+pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette
+résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.
+
+Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des
+meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques
+livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table
+où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour
+l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au
+fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se
+retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir
+ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou
+trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un
+rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie
+voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là
+aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère rose de la cascade du
+Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette _Tempé_ de
+l'Italie!
+
+
+XXIII.
+
+Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les
+plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol.
+On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux
+Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la
+gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y
+est cordial, c'est le coeur seul qui y règle l'étiquette. On ne
+pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine,
+à cette _Vittoria Colonna_, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome
+moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges
+de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale
+heureuse de Pétrarque!
+
+Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un ami qu'on
+aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une heure
+d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté ensemble
+en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est se
+connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il y
+a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair;
+telle était la nôtre depuis _Terni_.
+
+Je venais assidûment les visiter dans la matinée.
+
+Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le
+fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante
+figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu,
+on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité
+avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque
+voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la
+maison.
+
+Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui
+parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui
+répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise.
+
+Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie
+forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires.
+La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta
+son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui
+dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les
+ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de
+l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le
+talent.
+
+Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger;
+j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade
+était devenue madame Émile de Girardin.
+
+
+XXIV.
+
+En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son coeur.
+Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de
+la poésie française. Son invocation à la Croix, au début du neuvième
+chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien.
+
+ Ô martyre divin, supplice rédempteur,
+ Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur
+ Dont Dieu même jeta la racine féconde;
+ Étendard glorieux qui gouverne le monde,
+ Symbole consolant, Croix sainte! noble don,
+ Garant universel du céleste pardon!
+ Ton signe révéré, gage de délivrance,
+ Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance:
+ La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.
+ Le soir, du pèlerin tu guides le retour.....
+ Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs,
+ Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.
+ Tu consoles les rois quand leur trône succombe,
+ Et du pauvre oublié tu protéges la tombe!
+ Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!
+
+ * * * * *
+
+ Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse,
+ La parole de Dieu conserve sa noblesse!
+ Pour raconter la mort qui sauva l'univers,
+ Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers,
+ Et que, douant ma voix de force et d'harmonie,
+ L'ardente piété me serve de génie!
+
+ * * * * *
+
+Les premiers vers de la _Vision_ sont du même accent: La jeune fille,
+au coeur héroïque, est visitée en songe par l'apparition de Jeanne
+d'Arc.
+
+ Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies,
+ Hier j'avais porté mes vagues rêveries;
+ J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux,
+ Et debout, effeuillant le saule du rivage,
+ J'attachais mes regards sur le cristal des eaux,
+ Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image,
+ La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur;
+ Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée,
+ D'un nuage céleste égalant la blancheur,
+ Semblaient unir la terre à la voûte azurée.
+
+ Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!...
+ Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue;
+ Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris
+ Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue!
+ Sur un nuage d'or une femme apparaît...
+ Son sein était couvert d'une robe éclatante;
+ Du bandeau virginal sa tête se parait,
+ Et son bras agitait la bannière flottante.
+ Sur son front, dégagé du panache vainqueur,
+ Des lauriers lumineux formaient une auréole.
+ Alors un saint effroi venant saisir mon coeur,
+ À genoux j'écoutai sa divine parole.
+ «Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi
+ La vierge des combats, le sauveur de son roi;
+ Celle qui déserta sa tranquille chaumière
+ Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin;
+ Celle qui délivra la France prisonnière,
+ Et qui porte encor dans sa main
+ Et sa houlette et sa bannière.»
+
+ * * * * *
+
+ Elle dit, et bientôt, du nuage voilée,
+ L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée.
+ Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports;
+ Un céleste pouvoir secondait mes efforts;
+ Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière
+ Embrasait de ses feux mon âme tout entière,
+ Et déjà l'avenir était changé pour moi.
+ Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi;
+ D'un orgueil inconnu je me sentais saisie.
+ «Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie,
+ Protége de mon coeur la pure ambition!
+ Je jure d'accomplir ta sainte mission;
+ Elle aura tous mes voeux, cette France adorée!
+ À chanter ses destins ma vie est consacrée;
+ Dussé-je être pour elle immolée à mon tour,
+ Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour
+ Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;
+ Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie,
+ Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!
+ Oui, de la vérité rallumant le flambeau,
+ J'enflammerai les coeurs de mon noble délire;
+ On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;
+ L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,
+ Viendra me réclamer pour défendre ses droits;
+ Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,
+ Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire;
+ Les autels retiendront mes cantiques sacrés,
+ Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,
+ Les Français, me pleurant comme une soeur chérie,
+ M'appelleront un jour Muse de la patrie!»
+
+Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus
+nerveux et plus virils, l'_Exegi monumentum_ de son sexe.
+
+
+XXV.
+
+Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais
+rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur:
+
+ * * * * *
+
+ Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère!
+ Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux,
+ Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux!
+ J'admirai de ses bords la superbe misère;
+ Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité,
+ De nos fleuves riants n'ont pas la pureté.
+ Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre,
+ Et que Rome adora dans ses temps fabuleux,
+ Semble, dans son cours orgueilleux,
+ Des empires détruits rouler toujours la cendre.
+
+ * * * * *
+
+Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant:
+
+ J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie:
+ C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.
+ Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle,
+ Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle:
+ Jure de ramener dans notre humble vallon
+ Et ma harpe muette et ma cendre exilée!
+ Ah! sous les peupliers de notre sombre allée,
+ Une croix, des fleurs et mon nom
+ Charmeraient plus mon ombre consolée
+ Qu'un magnifique mausolée
+ Sous les marbres du Panthéon.
+
+
+XXVI.
+
+La tragédie de _Judith_, celle de _Cléopâtre_, élevèrent son style
+poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des
+vers tels que ceux-ci dans sa _Cléopâtre_ ont le grandiose d'une scène
+de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par
+le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans
+l'ennui de l'attente d'Antoine.
+
+ CLÉOPÂTRE.
+
+ Iras doute des dieux, mais non de sa puissance.
+ Il reviendra par mer. Un messager romain
+ A dû le rencontrer dès hier en chemin.
+ Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade.
+ Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade,
+ Afin de recevoir les envoyés au port...
+ Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord!
+ Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée,
+ Et reprendre sur lui la Sicile usurpée,
+ Il a besoin d'Antoine... il presse son retour.
+ Rome, qui me connaît, a peur de son amour...
+ J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente!
+ Et que cette chaleur sans air est accablante!
+ Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,
+ Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!
+ Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne;
+ Rien ne vient altérer sa splendeur monotone...
+ Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,
+ Comme un grand oeil sanglant sur vous toujours ouvert.
+ De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie;
+ Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,
+ Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...
+ Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau.
+ Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,
+ Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...
+ On vante ses palais, ses monuments si beaux;
+ Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.
+ Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies,
+ Des générations d'immobiles momies.
+ On dirait un pays de meurtre et de remords:
+ Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts.
+ Partout dans la chaudière un corps qui se consume;
+ Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;
+ Partout l'orgueil humain, follement excité,
+ Luttant dans sa misère avec l'éternité...
+ Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?
+ Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges.
+ Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;
+ Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi;
+ Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,
+ Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source.
+ Son bonheur même a l'air d'une calamité;
+ Car le sombre secret de sa fertilité
+ N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre:
+ Cette fécondité naît encor d'un désastre.
+ Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager,
+ Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.
+ Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,
+ Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.
+ Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux
+ Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,
+ Et, regardant monter cette onde sans rivages,
+ De mettre mon espoir en d'éternels ravages.
+
+
+XXVII.
+
+Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de
+Corneille.
+
+ Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure...
+ Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure.
+ Ce moment ne peut-il jamais être effacé?...
+ Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?...
+ Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire
+ Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire!
+ La gloire, c'était là mon rêve le plus beau,
+ La gloire qui fait vivre au delà du tombeau.
+ Être pour l'avenir un immortel exemple,
+ Avoir dans son pays une colonne, un temple,
+ C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu
+ À gravir dans la gloire un sommet inconnu.
+ Tout jeune, je faisais admirer mon courage;
+ Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage...
+ Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant)
+ Me contait les exploits d'Hercule triomphant...
+ Au superbe récit de cette noble vie,
+ Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie;
+ Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras,
+ Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.»
+ Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!...
+ Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche,
+ Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour,
+ Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?...
+ Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!...
+ Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!...
+ Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui;
+ Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui.
+ Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective
+ Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive.
+ Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux,
+ D'infâmes cruautés, de vols audacieux,
+ D'attentats qui souillaient la majesté romaine.
+ Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine!
+ Triomphe dans ma honte, implacable orateur:
+ C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...
+
+ * * * * *
+
+
+XXVIII.
+
+La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se
+révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable
+triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il
+faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de
+l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas
+d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur
+feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou
+aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus,
+elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.
+
+
+XXIX.
+
+Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la
+revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de
+célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des
+articles de critique de moeurs qui rappelaient _Addison_ ou _Sterne_;
+des tragédies bibliques, où le souvenir d'_Esther_ et d'_Athalie_ lui
+avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de
+Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive
+malice de l'intention; enfin des _Lettres parisiennes_, son
+chef-d'oeuvre en prose, véritables pages du _Spectateur anglais_,
+retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela
+avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa
+jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par
+une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup
+d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.
+
+Telle on la retrouve après la révolution de 1830.
+
+Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La
+jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la
+chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid
+d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.
+
+M. de Girardin avait créé un grand organe politique, _la Presse_,
+puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en
+même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon
+autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les
+passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse
+mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse
+mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces
+ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des
+idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux
+de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et
+profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.
+
+Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des
+passions par la douce impartialité de son coeur; elle ne se mêla
+jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs,
+secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de
+son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces
+territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour
+traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.
+
+Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour
+mieux constater son _alibi_ dans les blessures que les différents
+partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais
+responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand
+dans le coeur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois
+s'irriter, jamais haïr.
+
+
+XXX.
+
+Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait
+tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la
+révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la
+tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans
+ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors
+avec une verve virile sa belle tragédie de _Cléopâtre_, dont le style
+a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais
+l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous
+lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était
+ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un
+pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de
+_Tempé_, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence,
+si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des
+bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques
+gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers
+faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes
+cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de
+chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que
+ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les
+miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette
+grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une
+nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.
+
+
+XXXI.
+
+Madame de Girardin était trop Romaine de coeur pour ne pas accepter la
+république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une
+épreuve du courage. La république seule avait un retentissement
+d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des
+événements.
+
+Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses
+instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct,
+l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la
+Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle.
+
+Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement
+de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de
+Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait
+l'impossibilité de couronner alors Henri V, mais la possibilité de
+couronner le peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond de
+l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du parti
+du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses yeux
+qu'un gouvernement de _Périclès_ en France, gouvernement tenté sans
+crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni
+principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par l'unanimité de la
+nation, conseillé par les talents de toutes les opinions réconciliées
+dans l'amour de la patrie commune, et présidé fortement par un des
+meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la république, lui
+souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république naissante,
+sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver la nation
+et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La nation n'eut
+pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les difficultés; elle
+ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent que par un peu de
+temps.
+
+Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de
+cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier
+gouvernement de la république, fut emprisonné par le second. L'épouse
+fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de menaces,
+d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le cachot
+avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur et
+brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les
+dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame
+de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient
+ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout,
+même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son
+honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.
+
+
+XXXII.
+
+À dater de ce jour, elle ferma son coeur aux illusions et sa porte au
+monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les
+fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la
+nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant
+par son travail.
+
+De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en
+préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son
+esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de
+caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main
+sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du
+roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un
+grand artiste.
+
+On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage
+trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait
+tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui
+faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents.
+Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de
+railler jusqu'au sang. Elle avait le coeur brusque, mais bon; cette
+brusquerie de son coeur donnait plus de franchise à ses amitiés; on
+était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle
+était incapable de flatter, même ses amis.
+
+Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps,
+étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait
+contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la _Niobé_, cette
+mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle
+n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle
+aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des
+lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.
+
+
+XXXIII.
+
+Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle
+paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi
+blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi
+resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le coeur. Elle
+était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.
+
+Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.
+
+Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté
+et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du
+tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées
+s'entr'ouvrit à un battant pour quelques amis. Je fus du nombre; j'y
+courus.
+
+La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du
+rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des
+ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y
+trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui
+ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a
+perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse,
+madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une
+chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies
+exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de
+la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui
+réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de
+nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont
+chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence
+humaine.
+
+Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes,
+semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir
+que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie
+disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; il ne
+reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui
+secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face
+de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de siècle, il n'y a
+plus que l'éternité.
+
+
+XXXIV.
+
+Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte
+sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au
+milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait
+mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un
+brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la
+cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel.
+
+La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le
+seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour,
+afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau
+l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa
+poitrine.
+
+Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à
+Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat
+plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre
+plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une
+convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse,
+telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à
+laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du
+coeur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort.
+
+Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de
+conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de
+tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer;
+nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui
+emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se
+la confiant. Ce fut notre dernier serrement de coeur et notre dernier
+serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elle
+avait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle
+laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps
+placées au ciel.
+
+
+XXXV.
+
+Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir
+que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle
+avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la
+connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se
+consoleront jamais.
+
+Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons
+mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien
+et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des
+Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense
+concours d'hommes de coeur et d'hommes de nom qui se rencontraient,
+sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un
+tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance;
+pas un seul une amertume.
+
+Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour
+défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses oeuvres, car la
+plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte
+colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un coeur
+d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques
+ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de
+femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit
+aussi toute sa mémoire!
+
+
+XXXVI.
+
+Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par
+sa soeur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel
+j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à
+son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de
+_la Madeleine_, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes
+ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends
+cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de
+l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon
+avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon
+premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me
+refusera pas d'exaucer le dernier voeu de mon coeur.»
+
+Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux
+vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé
+par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert
+à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce
+poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais
+que pour le décorer sur la terre.
+
+Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil
+sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce
+reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu
+de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos coeurs remplis d'autres
+sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations
+d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non
+la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique
+de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques
+réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme
+on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le
+respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans
+son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées
+éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes
+amis.
+
+Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de
+cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des
+sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra
+qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive
+image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son
+caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le coeur, une larme
+plus chaude et plus intarissable dans les yeux.
+
+Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop
+interrompu.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE DU IIe ENTRETIEN.
+
+
+Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en
+eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si
+nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma
+reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de
+consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt
+qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur
+quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les
+lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter
+leur âme à travers la page: IL Y A DES COEURS EN FRANCE! J'en voudrais
+avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par ceux
+qu'elle aime!
+
+ Al. de LAMARTINE.
+
+Paris, le 12 avril 1856.
+
+
+
+
+IIIe ENTRETIEN.
+
+Philosophie et littérature de l'Inde primitive.
+
+
+I.
+
+Reprenons, après cette digression de coeur, l'entretien littéraire un
+moment suspendu.
+
+Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle,
+comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation,
+la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie,
+c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui
+enseigne, tout ce qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout ce qui
+charme le genre humain.
+
+Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la
+littérature de tous les peuples.
+
+Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont
+les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en
+parlant de la Divinité.
+
+
+II.
+
+Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition
+de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: L'HOMME EST LE
+PRÊTRE DE LA CRÉATION. C'est là en effet le caractère distinctif de
+l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel
+secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois
+fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les
+autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.
+
+Ces trois fonctions de l'homme PRÊTRE DE LA CRÉATION lui ont été
+forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas
+de lui de les abdiquer.
+
+ Os homini sublime dedit, _coelumque tueri_
+ Jussit!
+
+Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime
+pittoresquement et physiquement cette vérité: _De quelque côté que
+vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le
+ciel_.
+
+
+III.
+
+La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la
+société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter
+l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.
+
+Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir
+dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la
+faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à
+l'homme pour se représenter son Créateur.
+
+Sa troisième pensée est de lui construire un acte de foi et un culte;
+sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte et de sa
+propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal conforme,
+le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui plaît ou de
+ce qui déplaît à l'Être des êtres.
+
+C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la
+morale, la philosophie d'un peuple:
+
+La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière
+de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout,
+celle qui contient tout.
+
+Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer _Dieu_, et les rapports
+de l'homme avec _Dieu_, et les rapports de _Dieu_ avec l'homme, toutes
+les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les
+lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit!
+
+Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie;
+c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous
+quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments
+littéraires et théologiques que leur antiquité nous laisse entrevoir
+à travers les brumes des temps.
+
+Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des
+théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre,
+à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des
+certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre
+solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le
+vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas
+prouver, on imagine.
+
+
+IV.
+
+Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne
+ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle,
+ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de
+l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans
+le passé.
+
+Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne
+et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée,
+mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la
+perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous
+sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès
+en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force
+centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des
+planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes
+ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et
+dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux
+choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain?
+
+Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.
+
+
+V.
+
+Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de
+vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent
+l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la
+brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée
+qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le
+véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le
+déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme; ce serait le
+_végétalisme_. Avant de nous engager dans la contemplation de la
+théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser
+nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos
+conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée.
+
+Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui
+leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce
+petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des
+traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou
+vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à
+l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des
+choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une _boursouflure_ de
+fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force
+au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires
+qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la
+boue pour se créer à elle-même des organes; puis enfin de la forme
+humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le
+limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de
+l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce résumé réfléchi
+de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la parole; et enfin de
+toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la
+miniature abrégée et périssable d'un Dieu.
+
+
+VI.
+
+Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans
+limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui
+déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur,
+à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de
+chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but
+emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une
+sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps
+qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de
+Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de
+l'inertie!_
+
+Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative,
+qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât
+de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une
+création, un homme et un Dieu à son image!
+
+Ombres de rêves!
+
+Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces
+théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la
+philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur,
+apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors
+qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race
+d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou
+de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous
+aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et
+plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions
+mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti
+de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné
+des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts
+intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus
+vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait
+dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de
+la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration
+et d'amour.
+
+Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette
+époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait
+rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté
+morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que
+cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence
+une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres
+de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui
+laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires
+confuses de son état primitif.
+
+Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté
+qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée
+de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que
+les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances,
+la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la
+voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans
+l'immortalité.
+
+Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu,
+comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier
+jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le
+Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau
+d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la
+terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de
+l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui
+fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous
+croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et
+éternité.
+
+
+VII.
+
+Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même
+que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de
+l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par
+la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation
+même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme
+divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la
+félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous
+connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution
+physique de l'homme.
+
+Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse
+antiquité des _Védas_ ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le
+verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des
+livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de
+l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état
+physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent pour
+rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans les sépulcres
+de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la terre avant
+que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces livres, où
+sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces squelettes de
+l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres progrès dans
+la construction physique de l'humanité? Quels sens manquaient aux
+hommes des premiers âges? Quels sens ont été ajoutés aux hommes
+d'aujourd'hui? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une
+articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre
+mille ans en arrière? Montrez-moi seulement que votre nature
+éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux
+écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de
+plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la
+durée de sa vie!... Non, rien, pas même un atome de matière organisée
+de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme
+une argile pesée par la même main dans le même moule.
+
+
+VIII.
+
+Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui
+résultent de ces organes et qui sont limitées par ces organes
+auraient-elles changé? Une faculté de plus aurait supposé un sens de
+plus: où est le sens? Une destinée progressive en espace aurait
+supposé une destinée prolongée en temps: où est le temps de plus
+conquis par l'homme? «L'homme vit peu de jours,» disait déjà Job, «et
+ces jours sont mauvais.» Que disons-nous de différent aujourd'hui?
+
+
+IX.
+
+On répond: Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une
+durée de vie plus longue. À supposer que cela fût possible, l'homme,
+au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait
+encore avec raison sa vie courte; car tout ce qui finit est court pour
+une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité.
+
+Mais les philosophes qui affirment le progrès de la vie humaine en
+durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan divin; que
+ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport exact avec
+le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent vivre à côté
+de lui, avant lui ou après lui sur cette terre; que l'espace de ce
+petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves orgueilleux des
+utopistes de la perfectibilité indéfinie; que la fécondité même de
+l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est pas indéfinie
+dans sa production des aliments nécessaires à l'existence de l'homme;
+que si une génération prolongeait indéfiniment sa vie et multipliait à
+proportion sa race sur la terre, d'une part cette génération sans fin
+et sans limite trouverait bientôt ce globe trop étroit pour sa
+multitude et pour ses besoins; d'autre part, que cette génération
+prendrait dans l'espace et dans le temps la place des générations à
+naître; privilégiés de la vie qui condamneraient au néant ceux qui
+sont prédestinés à vivre!
+
+On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois
+qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible,
+mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de l'homme.
+
+
+X.
+
+Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti
+évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur
+la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette
+hallucination de notre orgueil.
+
+Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette
+permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de
+civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont
+précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui
+ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis
+les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le
+cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort,
+conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même,
+soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et
+mourir? Ce globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations
+ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance et de mort de
+ces civilisations, nous les montre partout naissant, croissant,
+dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, les moeurs,
+les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un moment ici ou là
+dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une seule n'a échappé
+jusqu'ici à cette vicissitude organique de l'humanité. Le temps ne
+s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours du temps, parce qu'il
+apporte et emporte incessamment les choses mortelles.
+
+
+XI.
+
+Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit
+dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur
+science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous.
+Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure
+en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous
+disons: _Cela est antique_. Quelle raison avons-nous de préjuger
+mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences
+éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices?
+Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le
+mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces
+symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce
+humaine?
+
+Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne
+rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement
+qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne
+moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons
+pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.
+
+Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères,
+parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie
+en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et
+les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent
+en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse
+rétabli par le bien, pour se rompre encore.
+
+Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples?
+Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde
+primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne
+voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre
+moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers
+siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la
+bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que
+quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi
+lumineux que le foyer de notre jeune Europe.
+
+Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon,
+Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques
+nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter
+à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme
+les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout
+fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux
+dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'oeuvre.
+
+Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme
+l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement
+énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent
+avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement
+même des peuples européens à chercher des formes meilleures de
+gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude
+d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.
+
+Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la
+gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de
+bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon,
+qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en
+moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une
+borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans
+leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le
+progrès.
+
+Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement
+qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de
+bien-être paraît être le partage des peuples; seulement cette somme
+de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de
+l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli? Sur
+une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La
+barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense
+majorité des zones géographiques du globe.
+
+Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le
+bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que
+l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance
+physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé
+l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un
+insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y
+coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler
+des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue
+appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et
+par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe
+finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est
+le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès
+dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice
+prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette procession
+éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se moquer de
+l'humanité.
+
+La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc
+pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.
+
+
+XII.
+
+Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans
+l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde
+et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct
+est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc
+un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette
+terre.
+
+Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou
+surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un
+perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en
+effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: d'abord
+comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son
+perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint
+par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son
+atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, c'est
+ailleurs qu'il arrive.
+
+En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de
+perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement
+méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine,
+à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité:
+s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec
+désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas,
+c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice
+de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de
+l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le
+sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul,
+l'homme collectif est né pour ses semblables: se dévouer au
+perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou
+indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables,
+c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!
+
+Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir
+difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de
+l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il
+crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de
+perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient
+illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce,
+n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative,
+locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et
+continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la
+nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est
+attesté comme une vérité.
+
+
+XIII.
+
+Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance
+et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la
+civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins
+laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une
+société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus
+ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par
+l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre,
+déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus
+perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place
+où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route,
+mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des
+philosophes de la perfectibilité indéfinie.
+
+Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance
+relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation
+ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée
+par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui
+en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la
+vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une
+race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit
+tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses
+membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le
+sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de
+l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns
+croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis
+sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un
+perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le
+secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre
+espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres,
+méritoire chez tous.
+
+Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des
+progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont
+convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à
+l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles
+ici-bas, ne seront pas perdus pour l'_être humain_, et que, interrompu
+ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la
+mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité,
+de l'absolu, de l'infini.
+
+
+XIV.
+
+Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de
+l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu
+a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait
+parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse
+invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se
+rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur
+complet et permanent sur la terre.
+
+Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel
+est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était
+nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait
+mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre
+pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct,
+l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses
+mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant
+par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici,
+est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à
+toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du
+perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité
+plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde,
+mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal
+placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie.
+Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe
+flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous
+conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur
+éternel.
+
+
+XV.
+
+Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de
+la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle
+d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine.
+Cela ne résiste ni au raisonnement, ni à l'expérience, ni à
+l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la
+misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir
+lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de
+son propre coeur, pour se complaire à ce songe doré de vieux enfants.
+La première ruine d'empire dont la terre est semée le confond, le
+premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la première
+déception de coeur ou d'esprit le fait fondre en larmes.
+
+«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune
+métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants:
+_Globe pétri de cendre et de larmes_. Quelle couche, pour rêver le
+perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous
+ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je
+n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de
+l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au
+bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de
+leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore
+endormis!»
+
+
+XVI.
+
+La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie
+expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves,
+correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle
+ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur! La philosophie de
+la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolée par l'espérance,
+c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius,
+de Platon, du christianisme; c'est celle qui nous a toujours paru, dès
+notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de
+réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu,
+d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir.
+
+Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans
+toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces
+langues? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes?
+
+Elle dit: «Il y a un Dieu. Son oeuvre le prouve. La vie est le
+témoignage de la vie.»
+
+Elle dit: «Ce Dieu, Être des êtres, est infini, parfait, éternel. Sa
+nature le prouve; l'infini, l'éternité, la perfection sont les
+attributs de l'être des êtres.»
+
+Elle dit: «Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de
+puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de
+sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Être, pour l'Être
+des êtres, c'est créer!»
+
+Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de
+fond; et elle dit: «Il est là;» elle descend aux bornes de l'éther
+inférieur qui n'a point de borne, et elle dit: «Il est là;» elle
+s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle
+dit: «Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et
+il est tout entier partout où il est.»
+
+Elle dit: «Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui; les choses ne
+se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de
+ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est
+également de lui et en lui.»
+
+Elle dit: «Nous sommes une de ses créatures, une de ses pensées
+réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de ses
+créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son
+vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas HOMMES.»
+
+
+XVII.
+
+«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de
+l'Inde.
+
+«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un
+matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il
+ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe
+auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de
+sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il
+ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des
+temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine
+d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, à
+son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être nommé. Il ne
+connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le bonheur que de
+nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques frissons de
+plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un point
+sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de
+s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction avec la
+bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire
+infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette
+contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture,
+il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase
+lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce
+mystère qui l'écrase?
+
+«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il
+ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.
+
+«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient
+les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car
+Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de
+grandeur, de félicité qui peut découler toujours de lui sans
+l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner
+sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté,
+ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.
+
+«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier
+couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous
+les épis contenus dans la première semence se ressentent de
+l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à
+perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale
+qui est son danger et sa gloire?
+
+«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté,
+toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à
+ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première
+innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a
+rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu
+parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit
+que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps,
+et que la dernière goutte d'eau ne participe pas à la corruption de
+la source?
+
+«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu
+donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa
+propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté
+morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et
+mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le
+ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête
+de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni
+d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire
+justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer
+soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême?
+Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: _Vous serez
+des dieux?_
+
+«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la
+douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.»
+
+
+XVIII.
+
+Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement
+sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle
+qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter
+d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier
+ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère?
+
+Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les
+imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de
+la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité.
+Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration
+de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux
+de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à
+gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la
+vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est
+vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante
+ont protesté depuis des milliers de siècles, ils n'ont pas fait
+révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme reste.
+Son nom est Adam, _terre_, c'est-à-dire infirmité.
+
+
+XIX.
+
+Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la
+philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme
+complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion
+tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont
+on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments
+littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans
+la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et
+la sanctification.
+
+Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque
+dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons
+mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la
+trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet axiome:
+«IL EST PLUS AISÉ DE SANCTIFIER LA TERRE QUE DE LA TRANSFORMER.»
+
+Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer
+quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta
+douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une
+expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve.
+Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute;
+souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta
+propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!»
+
+
+XX.
+
+Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle
+de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans
+l'examen des _livres sacrés_ et des poëmes primitifs de ce premier des
+peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie,
+en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées,
+de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des
+siècles, sont de nature à les confirmer dans leur système de _l'homme
+brute_ au commencement, de l'_homme dieu_ à la fin des âges.
+
+
+XXI.
+
+Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne
+peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce
+sont les _Védas_.
+
+Les _Védas_ sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités
+symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs
+personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient
+derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces
+incarnations.
+
+«Les _Védas_, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple
+indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature
+qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la
+littérature grecque.»
+
+Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette
+littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus
+divinisée par la charité qu'elle respire: c'est la littérature de la
+sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature des passions.
+
+«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de
+philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie
+indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son
+propre aveu, ce sont les _Védas_ qui ont inspiré cette littérature.»
+
+Les _Védas_ sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David
+dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont
+que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou
+d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des _Védas_ indiens sont en
+même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes
+hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des
+_Védas_ ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs
+strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la
+création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.
+
+
+XXII.
+
+«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être,
+ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y
+avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais
+la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le _désir_
+de naître pour le premier germe de la création...
+
+«Cependant il y avait _Lui_, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul
+existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la
+solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui
+pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en
+dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!»
+
+Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette
+création par le _désir_ occulte qui presse toute chose, non encore
+née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout
+retourne, afin de l'aimer et de le glorifier?
+
+«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les sages, méditant dans
+leur coeur et dans leur entendement, ont expliqué le passage du néant
+à l'être; mais _Lui_, Dieu, quelle autre source put-il avoir que
+lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou si cela est
+autrement.»
+
+
+XXIII.
+
+Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un
+cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et
+conservateur des êtres connus.
+
+«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des
+mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre
+Dieu offrirons-nous l'holocauste?
+
+«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu
+offrirons-nous l'holocauste?
+
+«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies,
+ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui
+l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel
+autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
+
+«C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit,
+frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit
+à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
+
+«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses
+attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre
+offrirons-nous l'holocauste?...»
+
+Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu
+créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un _Te
+Deum_ de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.
+
+
+XXIV.
+
+La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec
+moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.
+
+«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les
+hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et
+la bouche de cet être s'ouvrit comme un oeuf brisé; de sa bouche
+sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent,
+et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se
+dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit
+la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; les oreilles se
+sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du
+_loin_ et du _près_ (des distances); la peau s'étendit, et de cet
+épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme
+naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes! etc.,
+etc.»
+
+On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître
+l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes,
+le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les
+phénomènes matériels de l'intelligence.
+
+Et ces hymnes sacrés des _Védas_ se chantaient dans l'Inde on ne sait
+combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des
+Brahmanes avait été remplacée par celle de _Bouddha_, et celle de
+_Bouddha_ était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre,
+c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge
+par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les
+philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant
+encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos
+lointains du berceau du monde.
+
+Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que
+l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons
+avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la
+lumière de ce qu'on appelle un _Éden_. Nous croyons que les reflets de
+cet _Éden_ et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme,
+avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus
+distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive
+date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa
+pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante
+effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans
+le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.
+
+
+XXV.
+
+La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les
+caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée
+et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois
+saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un
+Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'_opium_
+qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint
+vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette
+poésie _sanscrite_ tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je
+dépeignis alors moi-même mes impressions.
+
+
+XXVI.
+
+«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons
+éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces
+pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme
+s'élève si haut, parle si divinement, que cette pensée semble se
+confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le rayonnement et
+avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle cherche, qu'elle
+atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature et du ciel, en
+jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse possession du
+souverain Être.
+
+«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette
+nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des
+sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères,
+elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir
+pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on
+entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence
+bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce
+murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est
+l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini,
+infiniment adoré et infiniment possédé.
+
+«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent
+produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde,
+vraisemblablement déchirées de quelques livres surhumains, et
+emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à
+nous.
+
+
+XXVII.
+
+«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue
+d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant
+avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux
+littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se
+levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres
+que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la
+chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur
+mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement
+les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant
+doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de
+journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées
+qui se réveillent dans l'esprit.
+
+«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite
+sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à
+demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient
+l'oeuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et
+tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes.
+Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste,
+orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant
+dans un siècle, pensant dans un autre.
+
+
+XXVIII.
+
+«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette
+voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent
+aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil,
+et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le
+marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à
+coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui
+étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non
+avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière
+de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil
+levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement de
+l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à
+travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans
+l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent
+était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther
+limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le
+miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot
+de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du
+soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par
+les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.
+
+
+XXIX.
+
+«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai
+les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un
+de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même
+éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se
+mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si
+une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une
+impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre
+à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de
+lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme
+si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis
+ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où
+jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et
+religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les
+larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai
+Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de
+créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité,
+et de les exprimer dans une si divine expression.»
+
+Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers
+d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du
+fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression
+de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les
+âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et
+inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule,
+s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de
+distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme,
+et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel!
+
+Voilà la littérature du genre humain!
+
+
+XXX.
+
+Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second
+caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je
+veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.
+
+«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions
+du _sanscrit_; c'est la langue sacrée des Indes.
+
+«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les
+serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais
+de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, dressant les
+oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au
+soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses,
+jouissant de sa solitude et de sa sécurité.
+
+«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les
+garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne
+qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais
+jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de
+la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans
+justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le
+même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles,
+aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien
+quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout
+du canon.
+
+«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à
+trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence
+dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même
+lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé
+par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la
+même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être
+des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa forêt;
+cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne,
+bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude l'emporta
+sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil
+tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa
+douleur sur l'herbe rougie de son sang.
+
+
+XXXI.
+
+«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et
+en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas
+mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où
+nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel
+l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des
+profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des
+paroles; car l'oeil a son langage, surtout quand il s'éteint.
+
+«Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma
+cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais
+offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à mort?
+Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse,
+de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne,
+mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces
+touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de
+sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un
+juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne; il n'y a
+pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon
+assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes.»
+
+«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé.
+Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la
+voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses
+yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.
+
+«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais je repris le fusil par
+pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second
+coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette
+fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; il ne
+flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha
+triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence,
+comme dans le deuil de la même mort.
+
+«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène
+les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son
+troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil
+à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces
+restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire
+par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces
+merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée
+des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y
+sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a
+vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa
+création animée ou inanimée.
+
+«Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en
+épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. À mesure
+que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le
+héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur
+terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses
+infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les
+sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis,
+frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par
+s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable
+de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son
+maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui.
+
+«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui,
+mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une
+justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation
+de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si
+son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas
+avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent
+entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les
+deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai
+bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.
+
+
+XXXII.
+
+«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même
+des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de
+cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans
+nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et
+ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte
+à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de
+force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis.
+J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette
+fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui
+sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son
+intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était
+le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation
+qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y
+était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y
+arriverait un jour.
+
+«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce
+despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit,
+sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre.
+Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure
+de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent
+comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou
+moins vague de l'existence sous le même rayon.
+
+«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non
+leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire
+ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet
+d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous
+permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»
+
+De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement
+la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une
+plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature
+entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne:
+l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin
+du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.
+
+Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque
+reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation
+primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire
+de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui
+portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie
+et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race
+humaine.
+
+
+XXXIII.
+
+Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des oeuvres purement
+poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût
+de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur
+l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et de l'homme avec
+l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou
+rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue
+barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie
+et continue attribuent à cette enfance du monde.
+
+Je puise cet exemple dans le _Bagavagita_, épisode du poëme sacré du
+_Mahabarata_, selon MM. _Hastings_ et _Wilkins_, ses premiers
+traducteurs.
+
+«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros
+_Arjoùn_, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes,
+qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son
+coeur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le
+demi-dieu _Krisna_, qui combat à côté d'_Arjoùn_, mais qui combat avec
+l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un
+dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux
+pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du
+meurtre.
+
+
+XXXIV.
+
+--«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève _Arjoùn_;
+«le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants.
+J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais
+cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir;
+l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la
+jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui
+est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos
+organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du
+chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses
+n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes
+choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que
+rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de
+destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est
+incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme
+ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux
+vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa
+vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le
+feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit
+que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies,
+comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un
+commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent
+avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur
+état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte
+pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta
+conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères
+et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois
+vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui
+résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié
+qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des
+liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable
+félicité!»
+
+
+XXXV.
+
+--«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur
+_Arjoùn_, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà
+absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où
+demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»
+
+--«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la
+sainteté et dans la lumière qui balaye son coeur de tout autre désir
+que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne
+s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal
+terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui
+peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté
+tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux
+aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la
+faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!
+
+«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans _la nuit du
+temps_, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou
+_saint_ ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses
+veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature
+incorporelle de Dieu!
+
+ * * * * *
+
+«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le
+philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein
+de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la
+contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout
+motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»
+
+
+XXXVI.
+
+Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous
+les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne
+prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être
+qui a vie est produit par le pain qu'il mange; le pain est produit
+par la pluie; la pluie est produite par la prière qui l'implore; la
+prière est produite par les bonnes oeuvres; les bonnes oeuvres sont
+produites et données à l'homme par _Brahma_ (nom de Dieu).
+
+«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple,
+«moi-même je pratique les bonnes oeuvres; et cependant, par ma nature
+divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans les
+trois parties (les trois continents connus du globe alors), et
+cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je
+n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient
+bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la
+cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit
+chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans
+l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans
+motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait
+pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront
+sauvés par leurs oeuvres, les autres seront retardés.»
+
+
+XXXVII.
+
+«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils
+poussés à commettre le mal?»
+
+«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir
+mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse
+agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est
+enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens,
+dans le coeur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à
+travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre
+dans tes passions domptées.
+
+«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable:
+l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de
+l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!»
+
+
+XXXVIII.
+
+«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au
+bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas
+d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout
+entier dans le bien.»
+
+Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du
+maître surnaturel.
+
+«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant
+moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et
+constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant,
+moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le
+culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes.
+Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis
+l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des
+ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce
+monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être
+connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable,
+l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où
+résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature.
+Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui
+tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et
+l'immortalité. Je suis _l'être!_
+
+«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et
+sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand
+il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me
+servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a
+mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le
+juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu
+entreras en moi!...»
+
+
+XXXIX.
+
+Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une
+magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les
+autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, ne sont que les
+satellites obéissants. C'est le _Te Deum_ de l'universalité divine; la
+parole y luit comme le feu.
+
+Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous
+lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa
+providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et
+foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa
+forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte
+et de la morale.
+
+«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le coeur, libre de toute
+haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui
+ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui
+ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la
+gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la
+peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des
+vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma
+(Dieu), le souverain principe de toutes choses.
+
+«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret dont la connaissance te
+conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni commencement ni fin,
+et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, car il est au-dessus
+et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout mains et tout pieds,
+il est tout visage, toute tête, tout oeil, tout oreille. Milieu de
+tous les mondes, il les remplit de son étendue; n'ayant lui-même aucun
+organe, il est le résumé de toutes les facultés des organes; sans être
+incorporé dans rien, il contient tout, et sans aucune qualité des
+choses il participe souverainement à toutes les qualités. Il est le
+dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la nature; par
+l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous appelons
+l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et cependant il
+est présent; il est indivisible, et cependant il est divisé en toutes
+choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il est la lumière,
+mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation contre le
+panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la sagesse,
+l'objet et la fin de toute sagesse!
+
+«Celui qui me connaît ainsi par ce que je suis entre dans ma nature
+et s'y divinise.
+
+«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des
+deux principes, la matière et l'esprit.
+
+«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la
+nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se
+répandent au dehors, alors tu conçois Dieu!
+
+«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et
+l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation
+finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par
+l'intelligence dans l'état des êtres.»
+
+Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du
+christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde
+des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de
+l'immortalité!
+
+
+XL.
+
+Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du
+renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour
+elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses
+extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.
+
+«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en
+finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les
+dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»
+
+Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui
+recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.
+
+«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention?
+et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il
+dissipé?»
+
+«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix
+l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir
+conformément à ce que je crois.»
+
+«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et
+auditeur du miraculeux entretien entre le fils de _Vaaseda_ et le
+magnanime fils de _Pandoa_, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre
+cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par
+Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce
+saint et merveilleux dialogue de _Krisna_ et d'_Arjoùn_, plus mon
+coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit
+_Krisna_, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit _Arjoùn_, le
+puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la
+fortune, la victoire et la vertu!»
+
+Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et
+morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la
+prétendue barbarie et la grossière superstition que certains
+philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur
+orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un
+âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et
+lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des
+hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine
+pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les
+flancs de l'Himalaya?
+
+Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il
+fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces
+peuples, car avant de parler il faut penser.
+
+Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la
+fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.
+
+
+
+
+_POST-SCRIPTUM_.
+
+
+Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans _la
+Presse_, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me
+reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain
+de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture
+de _l'Imitation_ et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques
+du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité,
+en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un _progrès
+indéfini et continu_ sur ce petit globe.
+
+Nous lui répondrons incessamment entre deux _Entretiens littéraires_,
+ou même dans un des _Entretiens littéraires_ que nous publions; car M.
+Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de
+beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes
+réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face
+le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en
+assoupir en nous le sentiment avec de l'_opium_. Ce suc de pavots,
+quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand
+poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité
+indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui
+n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux
+mystères!
+
+Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et
+continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à
+un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De
+l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la
+nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre
+d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'_Hamlet_, qui jouent aux
+osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des
+morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici
+respectons au moins notre néant!
+
+Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens
+se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens
+transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante
+et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations
+humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est
+rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures
+de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de
+M. Thierry:
+
+«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de
+ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à
+table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la
+salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au
+dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile,
+entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est
+plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni
+frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin
+d'oeil, et _de l'hiver il repasse dans l'hiver!_ Telle me semble la
+vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la
+longueur du temps qui la précède et qui la suit: _de l'hiver il
+repasse dans l'hiver_.»
+
+L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la
+condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès;
+l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce
+température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui,
+poursuivie par l'instabilité humaine, _repasse de l'hiver dans
+l'hiver_.
+
+Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la
+chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre
+oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même
+de nos songes!
+
+ LAMARTINE.
+
+Paris, le 20 mars 1856.
+
+
+
+
+IVe ENTRETIEN.
+
+
+Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de
+l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.
+
+Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes
+épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on
+entend par la poésie.
+
+J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant
+vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que
+l'homme?
+
+On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est
+précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.
+
+Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut,
+la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: _mystère_ du
+langage.
+
+La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils
+disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image,
+ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est
+même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit
+aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que
+tout cela: elle est la poésie.
+
+
+II.
+
+Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou
+intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique
+nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre,
+quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence
+ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou
+intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et
+pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus
+spécialement à la nature divine de notre être.
+
+L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti,
+dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage
+différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et
+les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines
+qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps
+le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La
+prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent
+la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les
+choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la
+poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des
+choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de
+la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme
+élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute
+puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du
+langage.
+
+
+III.
+
+Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non
+dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a
+été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.
+
+Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses
+nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture,
+politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie
+publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires,
+polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques,
+affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou
+de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.
+
+Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement
+en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette
+autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les
+héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes,
+les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent
+degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la
+pensée.
+
+Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est
+incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
+
+Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression
+humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il
+fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là?
+Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des
+formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette
+révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la
+nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous
+nous-mêmes:
+
+
+IV.
+
+L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de
+sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le
+Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à
+l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son coeur ou à
+son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des
+choses extérieures ou intérieures.
+
+À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de
+l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni
+prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du
+coeur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un
+langage simple, habituel et tempéré comme elle.
+
+Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand
+l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à
+l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand
+l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand
+l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la
+plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,
+pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait
+entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême,
+l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la
+contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde
+des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de
+loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde
+réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse
+jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage
+sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté
+des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors
+les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes,
+si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si
+supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche
+naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus
+harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa
+langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme
+la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la
+peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture
+invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour
+un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa
+suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule,
+chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre
+divin et immortel de tous les sens.
+
+Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer
+cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute
+l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe
+du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans
+l'imagination.
+
+
+V.
+
+Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit
+être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les
+sentiments qui l'émeuvent?
+
+Nous répondons encore par le même mot: _mystère_.
+
+L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie
+dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait
+reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec
+précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première
+impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.
+
+Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:
+
+Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de
+prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par
+un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses
+horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui
+l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et
+consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes
+et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par
+l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des
+jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans
+qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier
+de l'homme.
+
+Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois
+bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais
+l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à
+recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus
+inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une
+alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis
+jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le
+ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses
+petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui
+cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique
+des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les
+autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de
+mer, le silence mélancolique de l'étendue.
+
+
+VI.
+
+Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le
+grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le
+dire?
+
+Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie
+au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour
+maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos
+mères?
+
+Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie,
+où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du
+chameau sur les sables brûlés de la terre?
+
+Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous
+la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur
+les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la
+toile?
+
+Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images
+sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de
+ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une
+émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la
+richesse.
+
+Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau.
+L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise
+pleure, le coeur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit,
+l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez
+chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie
+de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment:
+cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point
+d'écho pour le chiffre.
+
+
+VII.
+
+Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes
+dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une
+mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile
+émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent
+de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des
+chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids
+d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se
+fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre
+ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges
+renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles
+glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages
+coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière
+fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui
+rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du
+pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la
+grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés,
+interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule
+s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à
+travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le
+clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
+le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche
+rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant
+visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur
+les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce
+bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur
+et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur,
+presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle
+pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle
+espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée
+éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se
+réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se
+fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la
+cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de
+ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.
+
+Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces
+merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému
+autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser
+les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous
+submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos
+lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!
+
+Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
+énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre
+séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a
+sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la
+langue usuelle, expression des choses ordinaires.
+
+
+VIII.
+
+Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que
+nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus
+de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on
+souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion
+pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne
+suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les
+principales.
+
+D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité semble lui donner
+avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une
+âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité
+produisent en nous une première impression de plaisir ou de
+terreur.--Émotion!
+
+Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à
+l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles
+de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses
+couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans
+ses vagues.--Émotion!
+
+Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée
+de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion!
+
+Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide,
+rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de
+sa mère.--Émotion!
+
+Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et
+que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses
+ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les
+bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le
+feu.--Émotion!
+
+Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd
+d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants
+sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de
+la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui
+déracinent les cités.--Émotion!
+
+Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la
+cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des
+hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le
+flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères
+des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de
+reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion!
+
+Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages
+lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé
+pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres
+étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat,
+de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les
+habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres
+hommes, d'autres destinées.--Émotion!
+
+Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil,
+les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un
+troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de
+l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux
+vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et
+aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les
+images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du
+deuil, assiègent la pensée.--Émotion!
+
+Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village
+flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le
+fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les
+lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion!
+
+Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne
+circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues
+pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion!
+
+Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à
+la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui
+bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des
+eaux.--Émotion!
+
+Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces
+vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du
+monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits
+pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau,
+on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment
+de l'éternité.--Émotion!
+
+
+IX.
+
+Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie
+de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de
+tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme
+dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à
+écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de
+se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui
+rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le
+réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son
+âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un
+moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il s'exclame, il gémit,
+il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il
+s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il chante le _Te Deum_
+de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant
+prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute
+et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur
+la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme,
+c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le coeur de l'homme
+lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....
+
+
+X.
+
+Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde
+visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments
+sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme
+le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir.
+Ce n'est pas la poésie qui manque à l'oeuvre de Dieu, c'est le poëte,
+c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.
+
+Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme
+humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance
+jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y
+décerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui
+est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est
+l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est
+plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que
+le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la
+vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit
+que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie,
+soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa
+famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait
+servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être
+souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus
+poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la
+plus forte comme la plus divine des émotions.
+
+
+XI.
+
+Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu,
+pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice.
+Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas
+leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la
+corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À
+talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille
+fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères
+ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il
+y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand
+architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers!
+
+
+XII.
+
+Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on
+appelle _le vers_, nous répondrons franchement que cette forme du
+vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la
+consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée,
+nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et
+véritablement intellectuelle des peuples modernes.
+
+Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de
+notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude,
+nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout,
+nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la
+dignité de la vraie poésie.
+
+N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que
+cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples
+consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes
+tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait
+deux petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il pas puéril
+que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en
+deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations de l'âme
+étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration,
+l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du
+chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si
+la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher
+sous le nom de _rime_ à chacun de ses vers deux consonnances
+métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses
+pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?
+
+En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par
+les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une
+certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si
+improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou
+_l'émotion par le beau_, la poésie, cette essence des choses contenue
+dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie
+cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens
+sublime, _l'émotion par le beau_, ne consentira pas à ravaler ce sens
+intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de
+sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de
+l'homme dans la région _des âmes_.
+
+
+XIII.
+
+Nous concevons le _vers_, à l'origine des littératures, quand
+l'intelligence pure était moins dégagée des sens.
+
+L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et
+l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré
+dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce
+langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie
+intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir
+sur le sens.
+
+Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les
+cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les
+hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de
+ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques
+fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la
+matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore; mais
+il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces
+langes de sa puérilité.
+
+
+XIV.
+
+Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres
+par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils
+n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon,
+Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand,
+madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en
+Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes,
+aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de
+nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale
+qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans
+nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui
+n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes,
+n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète
+pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut sentir, et non
+s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne
+nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce
+blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le
+poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable
+qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de
+mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du chef-d'oeuvre de
+Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève
+la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant.
+
+
+XV.
+
+Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie
+d'école.
+
+Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie.
+Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur
+nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte
+sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.
+
+Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques,
+c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus
+spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse
+exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.
+
+Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure
+spiritualité dans l'oeuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire
+les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent
+principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain: l'intérêt
+pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.
+
+Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe
+de la plus ou moins pure intellectualité de l'oeuvre, les poëtes
+dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à
+l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties
+de la vie humaine, publique ou privée.
+
+Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos
+théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce
+qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit
+humain: la curiosité et la passion.
+
+Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie
+qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre
+substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres
+arts pour produire son effet sur les hommes.
+
+Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le
+coeur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens,
+des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des
+larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang
+imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut
+au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un
+roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un
+papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les
+larmes éternelles du genre humain.
+
+
+XVI.
+
+Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette
+supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la
+poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément
+souvent cette classification par la souveraine exception du talent;
+que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur
+à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme
+Shakspeare, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps
+modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques,
+l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie,
+tout ce qui vibre, tout ce qui pense, tout ce qui chante, tout ce qui
+agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le coeur de l'homme aux
+prises avec la nature.
+
+J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du
+domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on
+rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore
+il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout
+enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises
+facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la
+moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de
+nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule.
+Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques
+peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de
+grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard
+dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme.
+L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule
+rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais
+l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais
+le génie, jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur au peuple
+athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses malheurs!
+
+Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas
+au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont
+sérieux. Il s'agit du beau.
+
+
+XVII.
+
+Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre.
+
+Le titre et la forme d'_entretien_ que nous avons donnés à ce Cours
+familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous
+ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des
+oeuvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la
+monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous
+passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre,
+d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais
+aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui
+est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en
+apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point
+entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des
+temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la
+confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout
+entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons
+en tête ou en marge de chacun des entretiens l'époque à laquelle il
+se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des lecteurs pourra,
+en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir sans peine l'ordre
+chronologique, interverti un moment pour la liberté et pour l'agrément
+de la conversation littéraire.
+
+
+XVIII.
+
+Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures
+comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui
+sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un
+même sujet.
+
+Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science
+systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la
+nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques.
+
+La division par _genres_, bien qu'elle puisse être employée dans une
+certaine mesure et comme subdivision dans nos études, a l'inconvénient
+d'être plus spécieuse que vraie et plus convenue que réelle; car les
+genres ne sont jamais ni si distincts, ni si séparés, ni même si
+démarqués que le disent les auteurs de ces classifications
+artificielles. Les genres se confondent à chaque instant dans le même
+ouvrage et sous la plume du même écrivain. N'y a-t-il pas, en effet,
+de la religion dans la philosophie, de la philosophie dans l'histoire,
+du drame dans le récit, du récit dans le drame, de la poésie dans
+l'éloquence, de l'éloquence dans la poésie? Quelle main assez
+minutieuse et assez sûre peut faire ce triage et cette répartition de
+genres, de manière à en faire la base absolue d'une classification
+méthodique des oeuvres littéraires de l'esprit humain? On se
+tromperait à chaque instant, et en voulant tout diviser on aurait tout
+confondu.
+
+Nous diviserons donc, comme la nature, par générations de génie ou par
+époques.
+
+Pour éviter la dissémination d'attention qu'un trop grand nombre
+d'époques jetterait dans la mémoire et dans l'esprit, nous ne
+diviserons la littérature du genre humain qu'en quatre grandes
+époques:
+
+L'_époque primitive_ ou orientale, indienne, chinoise, égyptienne,
+arabe, hébraïque;
+
+L'_époque gréco-latine_, commençant à Homère et finissant au
+christianisme;
+
+L'_époque intermédiaire_, décadence, barbarie, renaissance, commençant
+à la chute de l'empire romain, finissant à la naissance de _Dante_ à
+Florence, époque dans laquelle l'Italie joue le plus grand rôle, et
+qu'on pourrait appeler l'époque italienne;
+
+Enfin l'_époque moderne_, commençant au quinzième siècle, se
+caractérisant en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en
+Angleterre, et se poursuivant avec des phases diverses d'ascendance ou
+de décadence jusqu'à nos jours.
+
+Ainsi, l'époque primitive,
+
+L'époque gréco-latine,
+
+L'époque intermédiaire (ou l'interrègne des lettres),
+
+L'époque moderne,
+
+voilà nos jalons. En ne les perdant pas de vue dans les différentes
+excursions que nous allons faire ensemble à travers les oeuvres de
+l'esprit humain, nous saurons toujours où nous sommes, et nous
+pourrons pressentir peut-être où nous allons.
+
+
+XIX.
+
+ÉPOQUE PRIMITIVE.
+
+LES INDES, LA CHINE, LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX.
+
+
+Parlons d'abord des Indes poétiques.
+
+Le grand rideau qui nous cachait tout un monde, s'est déchiré sur
+l'antique Orient à deux époques récentes. Le rideau qui nous dérobait
+la Chine, ses religions, sa philosophie, son histoire, sa prodigieuse
+civilisation à peine soupçonnée des Grecs et des Romains, comme une de
+ces planètes lointaines dont les astronomes aperçoivent, à travers des
+distances infinies, quelques lueurs. Les Portugais et les Vénitiens
+furent les Christophes Colombs qui découvrirent à l'Europe ce nouveau
+monde. Les missionnaires jésuites du siècle de Louis XIV furent ceux
+qui l'explorèrent, et qui nous en rapportèrent fidèlement alors les
+merveilles dans des travaux qui ne seront jamais surpassés.
+
+Le rideau enfin qui nous cachait les Indes, rideau qui s'est déchiré
+plus récemment, qui se déchire de jour en jour davantage par la main
+des savants anglais, depuis le jour où les armes de l'Angleterre ont
+accompli cette conquête des Indes, rêvée seulement et à peine ébauchée
+par Alexandre. Chaque jour nous apporte, depuis ce jour, de nouvelles
+lumières, de nouvelles langues, de nouveaux monuments de cette région,
+berceau des philosophies, des poésies, des histoires; véritable _Éden_
+des littératures antiques retrouvées au pied de l'Himalaya, aux bords
+du Gange et de l'Indus.
+
+Comme l'hiéroglyphe et le papyrus de l'Égypte, les monuments et ces
+langues mystérieuses qui contiennent un secret dans chaque mot, ne
+nous ont pas tout dit encore; écoutons d'abord, néanmoins, ce qu'elles
+nous ont dit déjà de plus antique, de plus saint et de plus beau. Nous
+conjecturerons librement le reste. Des foules de traducteurs
+studieux, acharnés à l'intelligence des livres indiens, _sanscrits_,
+comme des ouvriers à la fouille des sphinx dans le désert du Nil, ne
+nous laissent plus manquer de texte pour nos études sur la littérature
+des Indes. Nous avons parlé déjà des _Védas_.
+
+
+XX.
+
+«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants
+orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la
+France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron d'Eckstein), «la
+poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique
+de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint
+que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du
+_Cantique des cantiques_, mais avec une candeur d'expression que
+l'_hébreu_ lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de
+l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un
+autre Éden.» Nos moeurs, qui ne comportent plus cette naïveté de
+l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire ici ces
+extases de la littérature sacrée de l'Inde.
+
+La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de
+formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse,
+renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience
+du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois
+inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de
+justice, de dévouement et de vertu en société.
+
+«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme
+brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et
+simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire.
+Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous
+quelque chose d'analogue aux _Pensées_ de Pascal: une grande
+expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de
+l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les
+lèvres; elle n'a jamais d'ironie.»
+
+
+XXI.
+
+Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser
+l'exercice de la mémoire.
+
+Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la
+religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature.
+On croit y entendre des _Platons_ du Gange discourant avec leurs
+disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en
+effet d'un titre qui signifie «les SÉANCES, c'est-à-dire: _Cours de
+sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et
+écoutent sa parole_.»
+
+D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens,
+s'appellent le _Chant du Seigneur_ ou du Très-Haut. Le philosophe,
+devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la _Loi de
+la délivrance de l'âme_, ou _de son émancipation des liens de la
+matière_.
+
+Ces poëmes gigantesques de deux cent mille vers sont les pyramides
+d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une mystérieuse
+terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne sont pas de la
+main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir apporté sa pierre.
+Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines de ces théologies
+successives de l'Inde; les traditions populaires, les mystères
+sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont fondus et
+chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les fables
+célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par des
+épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une _Bible
+poétique_, où les législations de Moïse et les mystères de Jéhovah
+seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de l'imagination
+arabe ou persane.
+
+Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui
+ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en
+anglais, en allemand, et quelques-uns en français.
+
+
+XXII.
+
+Après la poésie qui chante, ou _lyrique_, après la poésie qui pense,
+ou _philosophique_, la poésie qui raconte, ou la _poésie épique_, est
+le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races
+humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage
+sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire
+éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.
+
+L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une
+seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de
+siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples
+d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de
+plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels
+venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses,
+héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le MAHABARATA et le
+RAMAYANA.
+
+De même que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, ces deux épopées du monde
+grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions
+confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies,
+coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes
+épiques de l'Inde, le YANA et le MAHABARATA, furent primitivement des
+récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés
+par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.
+
+Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne
+suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou
+récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui
+chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces
+récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté
+comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont
+jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de
+ses moeurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses
+fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées
+indiennes.
+
+
+XXIII.
+
+Le RAMAYANA est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source
+où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine.
+Vous allez en juger.
+
+_Kora_, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à
+la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu
+l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle
+devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la
+rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y
+reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts
+s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le
+riz, leur nourriture sur la terre.
+
+_Sita_, l'héroïne de l'épopée indienne, est _la fille du sillon_; au
+lieu de naître de la mer comme la _Vénus_ grecque, elle naît du sillon
+sous le soc de la charrue du roi laboureur son père.
+
+On reconnaît à ces fables le génie divers des philosophes ou des
+poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les
+Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de
+la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant
+naître du champ labouré.
+
+C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent
+les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de
+_Ceylan_, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces
+poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue
+sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et
+le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de
+batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et
+de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières,
+conservées et transfigurées par des prêtres.
+
+
+XXIV.
+
+Le sujet de la grande épopée indienne du MAHABARATA est la guerre de
+deux grandes races et de deux dynasties qui se disputèrent, dans les
+temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il n'existe en
+aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la ruine du parti
+vaincu et du massacre de la famille royale. Priam, Hector, Hécube,
+l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette répercussion des
+chutes d'empires dans le coeur de l'homme. La scène des lamentations
+des femmes et des vieillards sur les cadavres de leurs époux et de
+leurs fils, semble être écrite par un ancêtre gigantesque d'Eschyle.
+C'est à la fin de ce poëme que le dernier des héros vaincus s'élève de
+cime en cime, pour fuir la mort, sur les hauteurs de l'Himalaya, ces
+Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y reçoivent sur un char aérien
+pour lui donner asile dans le ciel. Mais au moment d'y entrer on lui
+défend d'y pénétrer avec son chien, qui l'a suivi seul jusqu'à ces
+limites du monde. Le héros refuse le ciel même, s'il lui est interdit
+d'y introduire avec lui son fidèle compagnon, et les parents et les
+amis qu'il a laissés dans les angoisses de la vie terrestre. Les
+dieux, touchés de ce dévouement, se laissent fléchir; ils l'admettent
+avec ses proches et avec le fidèle animal dans les demeures célestes.
+Symbole du sacrifice de soi-même à l'amour des hommes, exemple de
+cette charité qui plaît aux dieux, et qui s'étend au delà des hommes à
+toute la création animée ou inanimée. Un savant traducteur français,
+M. Édouard Foucaux, de la Société asiatique de Paris, publie ce
+fragment traduit au moment où nous publions ces lignes. Nous le
+reproduirons à son vrai jour.
+
+
+XXV.
+
+Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de
+_Nala_ et de _Damayanti_. Ève dans Milton, Pénélope dans Homère, ne
+personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus
+saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons
+ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit
+dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez:
+
+_Nala_ est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille
+d'Homère. Il est fils d'un roi d'une contrée des Indes, située au
+pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages, élevés avec
+lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince dans tous les
+exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs de bataille.
+Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la cour de son
+père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui traversent
+sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses de la jeune
+_Damayanti_, fille unique du roi d'un royaume voisin; son imagination
+allume son coeur; il brûle de voir et de posséder pour épouse
+Damayanti.
+
+Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la
+renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle
+le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses
+compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour
+réunir les amants.
+
+Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et
+pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour
+rêver plus librement de Damayanti. Il déplore l'impossibilité où il
+est de lui déclarer son amour. Une troupe de cygnes s'abat à ses
+pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent de voler aux lieux et
+aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il imagine de faire de ces
+cygnes les messagers discrets de son amour. Il en saisit un par son
+aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que l'oiseau captif fait
+entendre émeuvent de pitié le coeur de Nala. Il rend la liberté à
+l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette compassion du jeune
+chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala de s'envoler vers
+Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros.
+
+
+XXVI.
+
+Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses
+compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de
+son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala
+a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course,
+imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de le poursuivre à
+travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la première l'oiseau
+rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le cygne choisi et
+poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser prendre, tantôt
+échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes frissonnantes, tantôt
+ralentit et tantôt précipite ses pieds sur l'herbe, jusqu'à ce qu'il
+ait entraîné, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu,
+Damayanti dans la profondeur d'un bois solitaire.
+
+Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend
+une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour
+dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par
+ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus,
+établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une
+secrète confidence entre les coeurs des deux amants.
+
+Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti,
+écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux
+qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une
+forme terrestre. Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô charmante
+fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union éclaterait de
+perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et élancée, nous
+avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des géants, des
+génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui qui t'aime! Tu
+es la perle des femmes, et Nala est le diadème des hommes!
+
+«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant
+Damayanti.
+
+Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le
+séjour de Nala. La Juliette de Shakspeare, dans la tragédie de
+_Roméo_, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus
+d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en
+dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers
+tous les siècles, toutes les moeurs, toutes les langues.
+
+
+XXVII.
+
+Mais poursuivons l'épisode.
+
+«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher
+la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du
+printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»
+
+Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.
+
+Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux
+parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette
+cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait
+accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les
+génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au
+dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à
+ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur
+costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans
+tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent
+l'éprouver; ils lui ordonnent, au nom de leur divinité, d'aller
+lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, charmés
+de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son choix
+pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux tous.
+
+Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de
+son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans
+son coeur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les dieux;
+il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.
+
+La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti,
+est biblique.
+
+«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de
+se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils
+ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent
+immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne
+commençons pas, nous continuons de nous aimer.»
+
+Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne
+la plus éthérée et la plus mystique, celle de _Dante_ lui-même, n'a
+pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la
+fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un
+amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils.
+
+
+XXVIII.
+
+Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure
+qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants;
+qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et
+qu'elle ne sera qu'à lui seul.
+
+Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes
+de la _Bible_ ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de
+l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus
+grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un _Salvator
+Rosa_ ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en
+revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'oeil du poëte.
+
+À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre
+tableau que l'on dirait échappé, comme la création d'Ève, à la muse
+inspirée de Milton chantant les beautés primitives du paradis
+terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des
+princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards
+de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours
+éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée.
+L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se
+dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir
+librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le
+sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et
+s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans
+le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle
+le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui,
+pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule
+les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les
+découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en
+prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique
+admirable, et les invoque tour à tour au nom de la vérité. Son
+invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de l'amazone
+et la candeur d'une fille tendre et innocente.
+
+Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses
+paroles et la soif de _vérité_ qui la dévore, accueillent ses voeux:
+ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le
+distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne
+de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement
+dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle
+ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs
+fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la
+poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses
+traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la
+sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe
+profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures:
+«L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il
+travaillera à la sueur de son front.»
+
+Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur de pensée, indique le
+terme de la tentation. La _vérité_, que Damayanti invoque avec des
+expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, l'arrache à
+son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à connaître le
+prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. Tout cela est
+symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme aimante, entraînée
+par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui signifie ici l'être
+de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, réserve à son
+héroïne de plus cruelles épreuves.
+
+«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et
+craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa
+rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi
+son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»
+
+Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui
+dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je
+te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette
+enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes dans la
+joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.
+
+Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il
+aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à
+cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans
+cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force
+ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.
+
+
+XXIX.
+
+Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux,
+témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce
+dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne;
+il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici
+signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire.
+L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses
+vêtements, lui propose à la fin de jouer sa femme, la belle et
+infortunée Damayanti.
+
+Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais
+il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus
+d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches
+aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.
+
+Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau
+pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui
+adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari.
+Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la
+nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais
+le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants
+que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble
+conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours
+que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils
+arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes;
+une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des aliments pour le
+jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux s'abattent sur le sol;
+Nala jette sur eux son manteau comme un filet, pour les prendre; mais
+les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort de leurs ailes réunies,
+ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et laissent Nala et
+Damayanti entièrement nus.
+
+
+XXX.
+
+«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé
+plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc,
+écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de
+son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi
+seule vers le royaume de ton père!
+
+«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon coeur
+tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense
+et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire,
+dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, dévoré par
+la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce dénûment, au
+milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut? Non, non, je
+resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour calmer les
+peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de ces angoisses
+de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste et lointain
+regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la médecine
+inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les tendres
+soins d'une épouse.»
+
+«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de
+palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle
+part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non,
+je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite?
+Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!»
+
+Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le
+royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond
+Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en
+puis douter; mais, dans l'indigence qui me flétrit, je n'irai pas
+mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et magnifique dans
+ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta félicité, faut-il que
+j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et ajoutant par mes
+misères à tes misères?»
+
+Damayanti comprend cette pudeur de l'infortune, et n'insiste plus.
+
+Les deux époux, après cet entretien, s'étendent pour dormir sous le
+seul manteau qu'ils ont retrouvé, et s'endorment sur la terre nue,
+sans herbe et sans mousse, pour reposer leurs membres épuisés.
+
+
+XXXI.
+
+Une scène déchirante, que l'épisode d'Ugolin dépasse à peine en
+horreur, interrompt ce repos. Nous regrettons de ne pouvoir en donner
+ici que l'esquisse. Chaque vers est un gémissement d'un coeur qui se
+brise.
+
+«Damayanti dort à côté de son époux, sous la moitié du manteau jeté
+sur leurs membres. Nala se réveille; il se demande s'il ne serait pas
+mieux à lui de mourir ou de fuir dans une inaccessible solitude, que
+de faire endurer à cette femme de tels tourments: «Près de moi,
+dit-il, cet être charmant ne peut trouver que les agonies du coeur;
+fuyons! elle retrouvera le bonheur loin de moi!»
+
+Après une longue angoisse d'incertitude, il se décide enfin à
+abandonner Damayanti pendant son sommeil.
+
+«Pourrai-je faire,» dit-il à voix basse, «deux parts de ce manteau qui
+nous recouvre, sans que Damayanti, mon amour, s'en aperçoive?» Il se
+lève; le mauvais génie qui l'obsède présente à sa main une épée nue
+sur l'herbe; Nala coupe en deux le manteau et s'enfuit, en emportant
+la moitié de cette seule richesse qui leur reste.
+
+Après quelques pas, sa raison revient avec sa tendresse; il se
+rapproche. «Elle dort,» dit-il; «elle dort maintenant sur cette terre
+nue, sous la branche ténébreuse, ma bien-aimée, elle qui jusqu'ici
+n'eut jamais à subir ni les ardeurs du soleil ni les intempéries des
+tempêtes, femme au sourire d'où coulent les grâces. Lorsqu'elle
+s'éveillera et qu'elle ne trouvera plus que la moitié des vêtements,
+elle tombera dans la démence. Si je te laisse, ô fille de Bhéma, toi
+belle entre toutes les créatures de ton sexe, tu parcourras seule
+l'horrible forêt, infestée de bêtes féroces et de serpents!»
+
+Il s'éloigne cependant de nouveau, revient sept fois, rappelé par sa
+tendresse; sept fois le _génie_ ennemi l'entraîne loin de Damayanti;
+l'amour et la pitié le ramènent. Il semble que deux coeurs battent
+dans son sein. Comme le balancier qui va et revient, Nala part et
+revient sans cesse; enfin il a fui.
+
+
+XXXII.
+
+Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du
+manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux
+corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le
+délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux
+arbres et aux montagnes, avec un accent qui attendrirait, en effet,
+les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le Laocoon;
+serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore elle-même pour
+ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!» s'écrie-t-elle, «quand un
+jour tu penseras à ma destinée, quels seront tes remords? Tu te diras:
+«Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans la solitude?» Toi, le lion
+des hommes, qui chassera de toi les noirs soucis, quand la fatigue, la
+faim, la douleur vont t'assaillir?»
+
+Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce
+le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la
+beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui
+parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si
+foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort
+à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu.
+
+«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de
+marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la
+lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses
+paroles résonnaient comme une musique enivrante. Au nom du grand Nala
+mon époux, que je porte gravé dans mon coeur, ainsi périront,»
+dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse qui lui
+appartient jusqu'au tombeau!»
+
+
+XXXIII.
+
+Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de
+roucoulements semblables à ceux de la colombe.
+
+Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine
+n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du
+monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de
+l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des
+rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la
+jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et
+qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté
+pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du
+soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre féroce
+s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté de
+l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore.
+
+
+XXXIV.
+
+Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux
+ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés
+l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui
+prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les
+ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve.
+Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont
+l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au
+milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons
+de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel
+arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le
+sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est
+si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que par la moitié
+d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt, poursuivi par
+le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton nom ne
+signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô bel
+arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!»
+
+L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course,
+rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure
+fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès
+ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà
+proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans
+ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils;
+«nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la
+richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre
+négoce et enrichis-nous!»
+
+Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et
+insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la
+populace. La pitié ne peut émouvoir le coeur par un plus grand
+avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est
+enfin rendue à la tendresse du roi son père; elle envoie de tous
+côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le séjour de
+son époux.
+
+
+XXXV.
+
+Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un
+roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie
+l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il
+a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.
+
+Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte
+l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit
+arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un
+nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les
+prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père.
+À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son
+désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même
+au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de
+le conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. Des scènes
+de moeurs orientales se déroulent pendant des chants intarissables,
+tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui où Nala gémit
+inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux nom de
+_Wacouba_. Écoutons le poëte épique:
+
+«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son
+maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux,
+lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges,
+au coeur palpitant.--Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, «veux-tu
+donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et amaigris
+n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me conduire en un
+jour au royaume de Damayanti.
+
+«--Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette
+étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux
+épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil
+sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne
+s'arrêteront qu'au terme de notre course.»
+
+Le récit de la course du char est fantastique comme une ballade des
+bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait Nala sort de
+son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste encore
+méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un
+conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la
+honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son
+beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans
+l'_Odyssée_ pour tenter Pénélope.
+
+
+XXXVI.
+
+«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la
+ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne
+l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans
+leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les
+premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de
+Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre
+lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna
+d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du
+prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de
+désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans
+la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses
+rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les
+éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention
+et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris,
+et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis
+l'arrivée du héros.
+
+«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du
+char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite!
+Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si
+je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et
+de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon coeur, si
+ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux
+m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de
+Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!»..........
+
+Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la
+plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en
+qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des
+serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et
+qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de
+son père.
+
+«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce
+conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence
+grossière et un bras plus court que l'autre.»
+
+L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros
+soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle
+retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois
+l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses
+compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu
+entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui
+peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par
+l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en
+s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne
+pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en
+vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux
+néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais
+revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords,
+ah! ne le repousse pas de ton sein!
+
+«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet
+épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui
+tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la
+_Bible_. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule
+une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les
+feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux
+qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en
+liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y
+plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans
+ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des
+accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la
+conscience. Faisons des voeux, ajoute-t-il, pour que cette poésie
+nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de
+ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit
+associée un jour à ces oeuvres de la Grèce dans l'enseignement de la
+jeunesse.» Nous disons comme lui.
+
+
+XXXVII.
+
+Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le coeur de
+son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom,
+rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'_Odyssée_,
+avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces
+épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en
+apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le
+coeur de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père et laisse
+échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la nourrice,
+«ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces enfants
+ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la surprise
+que m'a causée cette ressemblance née du hasard.»
+
+Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les
+yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur
+reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du
+héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le
+pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir
+songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute
+apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la
+jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe
+miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de
+Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté
+primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête
+de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la
+nuit à se redire comment ils avaient erré sans guide, sans vêtement
+et sans nourriture, dans la forêt.»
+
+
+XXXVIII.
+
+Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de
+Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les
+reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir
+vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume.
+Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité
+divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.
+
+Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel
+et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette
+justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne
+partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le
+caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le
+pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice.
+La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté
+imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle
+est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être
+infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le
+concerne, tout et toujours pardonner.
+
+La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde
+primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en
+découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement
+l'imagination, mais qui édifie le coeur. En fermant le livre on n'est
+pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le
+sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa
+lyre, c'est de l'encens.
+
+Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la
+rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement
+religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les
+vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut
+comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le
+sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le
+bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+Ve ENTRETIEN.
+
+
+I.
+
+Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique
+et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du
+_Mahabarata_, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques
+minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à
+un chant épique. Il est intitulé _le Brahmane infortuné_. Le poëte est
+inconnu. Lisons:
+
+Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est exterminée, un
+pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, deux jeunes
+vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux vainqueurs; la
+ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée par Bahas, chef
+cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée soumise. Chaque
+jour on devait lui amener un des principaux habitants à immoler à sa
+vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter leurs maîtres en
+mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran en s'offrant à la
+mort à la place de leur père. Ici commence le récit dialogué du poëte
+épique:
+
+«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie,
+était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé _Bhima_,
+pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture
+dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des
+lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son
+hôte.
+
+Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à _Bhima_, «nous
+habitons en sûreté et en paix la maison de ce vénérable prêtre; tous
+les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous reconnaître
+les services que nous devons à sa demeure? car on n'est vraiment homme
+qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux fois le prix de ce
+que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà pourquoi, ô mon fils,
+je voudrais tant connaître la cause de la douleur qui afflige le
+brahmane, et soulager la peine de cette maison.»
+
+«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne
+me coûtera pour la soulager.»
+
+C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du
+brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant;
+aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix:
+ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le
+brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père
+inclinait sa tête vers le sol.
+
+«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux;
+la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit
+autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces mots dont tu te
+souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!--Tu m'as répondu: Je
+suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon père!...
+Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, mes
+prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux
+cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant
+c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver
+une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma
+place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère;
+épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont
+envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour
+compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes
+enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si
+tendre, si innocente de tout mal!
+
+«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son
+bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?
+
+«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour
+la maison d'un époux, elle qui me fait participer par sa pureté, moi
+et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le jour où elle
+fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue postérité et
+des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.
+
+«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon coeur se
+déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur
+manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver
+un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous
+ensemble!»
+
+
+II.
+
+Ici finit le premier chant du _Brahmane_. Le second chant s'ouvre par
+le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à
+l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le
+convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée
+de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette
+société conjugale des Indes primitives, il faudrait lire en entier
+cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:
+
+«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de
+caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre
+inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la
+nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une
+épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi
+de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle
+doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice
+accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le
+ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je
+t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un
+fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces
+deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que
+les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue
+sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée
+de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable
+de me maintenir toujours dans cette rectitude de conduite que toute
+âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule de sa
+race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je dans
+cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle deviendra
+peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront pas sa
+mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les
+mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je
+veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons
+ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel
+désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers
+enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du
+fleuve desséché.
+
+«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée,
+je t'ai donné une postérité.
+
+«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce
+n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les
+femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand
+crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»
+
+Elle dit, son mari la serre contre son coeur, et leurs larmes se
+confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs yeux.
+
+
+III.
+
+Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de
+dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous
+le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille.
+
+«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on
+des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents.
+Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son
+père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le
+sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout
+petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette
+fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant
+le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et
+ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à
+la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices se
+renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même!
+ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de
+tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y:
+quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut
+mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens
+affamés!»
+
+
+IV.
+
+Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère
+et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes
+dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son
+émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa
+soeur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant de
+l'un à l'autre:
+
+«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma soeur, ne
+pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin
+d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le
+tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»
+
+Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père
+qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste
+plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre
+avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus
+avant et plus puissamment dans le coeur. Astyanax joue avec la mort
+qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour
+sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le
+poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la
+sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est
+spiritualiste.
+
+On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.
+
+Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée
+des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la
+délivrance de la famille et par la punition du tyran.
+
+Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'oeuvre de
+poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule
+action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, de plus
+pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce chef-d'oeuvre
+est _Sacountala_.
+
+
+V.
+
+Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce chef-d'oeuvre
+exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et morte, écoutez
+celle que la première apparition de ce poëme fit sur l'esprit de son
+savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy était érudit, je
+n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir la science que
+l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité des motifs de mon
+enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le coeur d'un homme de
+science.
+
+«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que
+fit sur moi la lecture du drame de _Sacountala_, lorsqu'il y a environ
+trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'oeuvre, par le célèbre
+W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais, pensai-je
+alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture si
+attachante de moeurs qui nous donnent l'idée du peuple le plus poli,
+le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui nous inspirent
+l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout cela, pensai-je,
+est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce point une pure
+illusion due au style gracieux, à l'imagination brillante du
+traducteur?
+
+«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul
+moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable
+en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues,
+et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette
+époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait
+bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé,
+à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne
+renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des
+déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des
+_dhatous_; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et
+beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer
+cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit
+ténébreux. Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je pensasse
+à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé dans mon
+esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli dans la
+plus profonde inaction.
+
+«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants
+anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande
+extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés
+dans le premier recueil des _Asiatic-Researches_, finirent par
+éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour
+(c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à
+l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à
+bégayer l'alphabet.
+
+«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une
+idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison
+sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec
+laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me
+faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque
+manuscrit; car il n'existait pas même alors de texte imprimé, sauf
+celui de _l'Hitopadèse_, qui n'avait pas encore passé sur le
+continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le Nestor de
+la littérature sanscrite, le célèbre Wilkins, était déjà depuis
+longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque du roi
+possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là naturellement
+le texte que j'adoptai, en me servant pour le déchiffrer, en guise de
+dictionnaire, de la traduction anglaise dont je viens de parler.
+
+«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de
+quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de
+passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en
+faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus
+parvenu à cette intelligence.
+
+ * * * * *
+
+«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie,
+je n'osai cependant pas encore essayer de nouveau la lecture de
+_Sacountala_ avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes
+plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par
+leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je
+persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de
+vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus
+enfin en état de publier ce chef-d'oeuvre, sinon avec toute la
+perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien
+négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle.
+
+«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me
+sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques
+amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine!
+
+«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les
+dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la
+nouvelle de la publication des _Chefs-d'oeuvre du Théâtre indien_, par
+le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre
+_Sacountala_ ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, et que le soin
+que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût entièrement
+perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt dissipée; car si
+ce sont là les chefs-d'oeuvre du théâtre indien, il me semble que
+_Sacountala_ peut, à bon droit, mériter le titre de chef-d'oeuvre des
+chefs-d'oeuvre de ce théâtre.
+
+«En effet, excepté quelques scènes de _Vasantaséna_, remarquables par
+la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques
+situations remplies de charme dans le drame d'_Ourvasi_, composition
+bien inférieure pour l'invention à _Sacountala_, quoique fille, comme
+elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à
+opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts
+dans _Sacountala_, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a
+su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.
+
+«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple
+_pastorale_, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la
+manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le
+premier acte se rapproche en effet de ce genre, et qu'il nous offre
+un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par aucun des
+meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le reste, nous
+leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont jamais vu le
+pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments portés au point où
+ils le sont généralement dans ce drame, le quatrième acte surtout,
+qui, sous ce point de vue, nous semble avoir atteint le comble de la
+perfection.
+
+«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette
+composition date d'_un demi-siècle_ avant notre ère, frappé du défaut
+d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le
+terrible anathème de _romantisme_. Cependant, en faveur de la pureté
+éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y
+sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le
+prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre
+ce chef-d'oeuvre sous la dénomination de _classico-romantique_, en lui
+souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»
+
+
+VI.
+
+Je reprends:
+
+Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante
+que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de
+_Sacountala_ tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un
+seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du
+Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main
+de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée
+de ce délicieux et naïf épisode extrait du _Mahabarata_, et écrit avec
+une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.
+
+Dans les oeuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de
+l'Italie, le caractère pour ainsi dire _granitique_ des premiers
+poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de
+plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile
+le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies
+s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous
+avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la
+poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins
+sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En
+s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le
+chef-d'oeuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la
+simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque
+toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. _C'est
+beau comme l'antique_, disent tous les peuples lettrés. La poésie
+jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein
+de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se
+corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la
+retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son
+berceau.
+
+
+VII.
+
+Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe
+par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la
+dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au
+premier coup d'oeil ce caractère de virilité dans l'antique, de
+raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme
+antique de _Sacountala_ avec le drame relativement plus moderne qui
+porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:
+
+Le héros primitif, _Douchmanta_, régnait sur l'Inde tout entière. Il
+descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient
+religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait
+prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces
+et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient
+régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le
+soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus
+nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de
+gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur
+lait.
+
+Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un
+cheval fougueux qu'à dompter un éléphant ivre de fureur, toujours
+vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, du
+cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, en
+éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration de
+son peuple.
+
+Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de
+fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une
+vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme
+il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons
+perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des
+chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants,
+une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout
+l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines
+de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles
+transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec
+moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi
+descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux
+brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le
+monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le dieu créateur).
+
+Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de
+suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi
+rapide que l'est dans son vol _Souparna_, la célèbre monture de
+Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la
+lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé,
+abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le
+lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les
+airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se
+précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et
+ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour
+se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.
+
+Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de
+l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa
+massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts,
+on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts
+d'écume et de sueur, dans le voisinage des eaux pour y éteindre le
+feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de fatigue sur les
+bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles cris. Poussés par
+le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en furieux sur leurs
+imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les étreignant dans
+leurs énormes trompes, en tirent une terrible vengeance. C'est ainsi
+que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne présente bientôt plus
+que l'aspect d'un funeste champ de carnage, dévoué au silence, couvert
+de cadavres, souillé de sang et jonché de tronçons de lances brisées,
+de massues, d'arcs, de flèches, et de débris d'armes de toute espèce.
+
+
+VIII.
+
+Cependant les chasseurs, aiguillonnés par le pressant besoin de la
+faim, dépècent un certain nombre de cerfs et autres bêtes fauves qui,
+échappés à la dent meurtrière des animaux féroces, étaient aussi
+tombés sous leurs coups. Ils font rôtir les chairs amincies sur un
+brasier ardent, s'en repaissent, et goûtent quelques heures de repos.
+
+Mais bientôt Douchmanta donne les ordres du départ, poursuit sa
+marche, et, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son
+cortége dans une seconde forêt d'un aspect bien différent de la
+première. Ce n'est plus cette sauvage horreur que la nature,
+abandonnée à elle-même, imprime aux vastes solitudes; ici tout se
+ressent de la présence et des travaux de l'homme. Ce ne sont plus les
+rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer les
+voyageurs; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux,
+le bourdonnement de l'abeille, retentissant doucement à son oreille,
+portent dans les esprits un sentiment inexprimable de calme et de
+bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs
+flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des fleurs, se
+balancent au souffle du zéphyr qui leur dérobe en passant les plus
+suaves odeurs, et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse
+émaillée, des troupes de _Gandharvas_ et d'_Apsaras_ (sorte de nymphes
+dans la mythologie indienne), brillantes de jeunesse, se poursuivent
+dans leurs jeux folâtres, et glissent d'un lieu à l'autre comme des
+ombres légères.
+
+
+IX.
+
+Le héros s'égare avec délice sous les dômes de feuillages, où les
+rayons brisés du soleil ne laissent pénétrer qu'une indécise et pâle
+lumière, et la tiédeur de l'air suffisante seulement pour tempérer la
+fraîcheur des forêts. Il arrive sur les bords fleuris d'une rivière
+qui descend, pure et fraîche, des glaciers de l'Himalaya. Il y
+découvre un bocage sacré qui abritait l'ermitage d'un saint vieillard
+solitaire nommé _Canoua_, célèbre, dans toutes les Indes, par sa
+sagesse, son don de prophétie et son ascétisme. De distance en
+distance, sur les rives du fleuve, on voyait la fumée des sacrifices
+s'élever entre les cimes des arbres vers le ciel; des groupes de
+brahmanes, prêtres et religieux, dissertaient entre eux sur les
+mystères, ou chantaient en vers les exploits historiques des anciens
+héros; d'autres se livraient, pour atteindre à la perfection
+spirituelle, à des contemplations extatiques, à des pénitences qui
+domptent et anéantissent les sens.
+
+
+X.
+
+Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de
+_Canoua_ et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la
+belle _Sacountala_, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le
+roi.
+
+_Sacountala_ était dans le costume d'une jeune religieuse indienne
+consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint
+vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et
+enlève le coeur du roi.--«Qui donc es-tu, fille céleste? s'écrie-t-il.
+Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi qui resplendis
+de toute la divinité d'une fille des dieux? En t'apercevant seulement,
+j'ai senti que mon coeur était enlevé de ma poitrine par un attrait
+surnaturel.--Je suis la fille de Canoua, répond Sacountala toute
+tremblante.--Mais, reprend le héros, Canoua est un saint qui a fait
+voeu de dompter toutes les passions humaines, et qui serait mort
+plutôt que de violer son voeu de continence. Je soupçonne un mystère
+sous cette réponse.»
+
+Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua
+en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans
+son ermitage. Elle n'est pas la fille de _Canoua_, elle est la fille
+du célèbre anachorète _Visoumitra_, dont la sainteté a excité la
+jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et
+en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé
+lui-même par l'anachorète _Visoumitra_, lui envoie la plus belle des
+_Apsaras_, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.--«Qui,
+moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet
+anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le
+feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout?
+Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma
+périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec
+grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement
+quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le
+regard à mes pas, et que le zéphyr répande autour de moi les parfums
+de l'ivresse.»
+
+Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la
+divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non
+loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse
+sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent
+à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui
+surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de
+la nuit.
+
+«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de
+la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'_Apsara_, en
+remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un
+lit de mousse et de fleurs.»
+
+_Canoua_, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant
+endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et
+tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et
+ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la
+fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna
+pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il
+l'avait recueillie au bord de l'eau.
+
+
+XI.
+
+«Tel avait été le récit de l'ermite _Canoua_. Ce récit redouble la
+passion de _Douchmanta_ pour la jeune fille issue d'une race divine.
+Il la conjure de consentir à l'épouser sans attendre l'aveu de
+l'ermite, son père adoptif. Elle résiste longtemps; mais enfin,
+entraînée vers le héros par le même attrait qui entraîne le héros vers
+elle:--«Eh bien!» dit-elle, les joues colorées par la divine pudeur,
+«s'il est vrai qu'en consentant à être ton épouse sans le consentement
+de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir;
+s'il est vrai que je puisse, ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et
+voudrais-tu me tromper?) disposer seule de mon coeur, écoute, ô roi,
+les conditions qu'une fille timide ose apporter à son mariage avec
+toi. Si un fils vient à naître de notre union, engage ta parole royale
+de lui donner le titre de _jeune roi_, et à le faire reconnaître par
+tes peuples comme ton légitime successeur!»
+
+Le héros fait le serment; il prend les deux mains de Sacountala dans
+les siennes, et ce signe les unit à jamais comme deux époux.
+
+
+XII.
+
+Après quelques jours passés dans les fêtes et dans les douceurs de
+l'amour, le héros repart pour sa capitale, et l'ermite revient après
+une longue absence.
+
+Sacountala, confuse, tremble de paraître devant lui et de lui avouer
+son mariage avec le roi. Mais, par le don de prophétie dont il est
+doué, l'ermite sait tout avant l'aveu. «Ô femme mille fois heureuse,
+dit-il à Sacountala, le noeud que tu viens de former secrètement, et
+sans m'avoir consulté, n'est pas contraire à nos saintes lois. Le fils
+qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera
+naissance à une race de héros!»
+
+Rassurée par ce pardon et par cette promesse, Sacountala débarrasse
+avec joie le saint prophète de la corbeille lourde de fruits qu'il
+vient de cueillir; elle verse sur ses pieds fatigués une eau
+rafraîchissante, et, d'une voix caressante, elle le supplie de
+protéger son époux et elle dans ses prières, et de demander au ciel la
+gloire à leurs descendants.
+
+
+XIII.
+
+Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et
+vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec
+tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance
+rappelle les jeux d'Hercule au berceau.
+
+Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié
+Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de
+l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le
+roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et
+successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne
+Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte.
+
+«Voilà,» disent les religieux compagnons de Sacountala, ton épouse
+fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme les
+immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à son
+roi.»
+
+Le roi fait un signe de consentement.
+
+Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité
+pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont
+accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être
+sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes!
+ressouviens-toi des noeuds indissolubles qui nous lièrent,
+ressouviens-toi de l'ermitage de _Canoua_!»
+
+Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle,
+s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.--«Un juge caché n'est-il donc
+pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le
+mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le
+firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux
+crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins
+des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la
+voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir
+d'une félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il s'adonne
+au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.»
+
+Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces
+poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au
+développement des passions qu'au développement de la haute morale qui
+domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort
+du coeur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel plus
+que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.
+
+
+XIV.
+
+«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit
+magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi
+ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette
+compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui
+donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre
+lui-même; c'est à ce fils qu'il doit la délivrance des âmes de ses
+ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami le plus
+tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis
+de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines inséparables
+des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec quel
+dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, résolue à
+ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel qu'il
+soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son coeur une
+faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le sauve ainsi à
+son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.
+
+«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père
+respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel
+transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces
+innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers
+son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique
+tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux,
+quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?...
+Comment est-il possible que tu te détournes avec mépris de ce tendre
+enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux yeux se
+dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi protège ses
+oeufs et ne les brise pas: et toi, être doué du sentiment de la vertu
+et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne chérirais pas cet être
+faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc que cet enfant, dont à
+ta vue le petit coeur palpite d'un mouvement involontaire, t'embrasse,
+te touche de ses douces lèvres; car il n'est pas dans la nature de
+sensation plus délicieuse que le toucher d'un enfant.
+
+«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à
+leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la
+pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de
+la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles
+que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:
+
+«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit
+précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre
+cent ans! Sur toi repose le soin de mon existence; de toi dépend la
+perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, l'espace de cent
+ans!
+
+«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon
+innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère,
+après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de
+ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles
+fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes
+régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi
+cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui
+par toi?
+
+«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein
+de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre
+enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»
+
+L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où
+une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même
+pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de
+l'épouse. Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce stratagème
+pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des droits de
+Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les dieux et par
+les hommes son bonheur.
+
+
+XV.
+
+Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte,
+d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et
+gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art,
+qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force.
+
+Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une
+idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons
+primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de
+notre Europe, l'art théâtral était parvenu.
+
+La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le
+directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur
+rôle dans ce drame.
+
+La scène représente une forêt au bord du fleuve _Malini_; le jeune
+prince _Douchmanta_, monté sur un char conduit par un écuyer, apparaît
+dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune _faon_ qui fuit
+devant ses coursiers.
+
+«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux
+que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère,
+«vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois
+avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour
+jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la
+crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois
+comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le
+sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui
+s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds
+précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les
+rênes tout entières!»
+
+--Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces
+nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur élan,
+portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; la poussière
+qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en tourbillons
+derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur leurs têtes,
+semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air qu'ils
+fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et
+nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine
+émaillée de fleurs.»
+
+--«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans
+le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que
+rien n'est loin, rien n'est près de moi.»
+
+
+XVI.
+
+Le char vole.--Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit,
+un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la
+gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les
+mains en signe de supplications pour le pauvre animal.
+
+«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à
+l'ermitage; ne la tuez pas, ne la tuez pas!--Arrête les coursiers,»
+dit le roi à l'écuyer qui murmure.
+
+--«Oui, grand prince,» dit l'ermite, «cette gazelle est nourrie dans
+notre ermitage. Que le ciel écarte de son flanc le trait du chasseur!
+Une flèche dans un corps aussi tendre serait comme la flamme dans une
+touffe de coton. Qu'est-ce que l'existence fugitive de ce frêle
+animal, comparée à la pointe acérée de tes traits?
+
+«Replace donc promptement dans le carquois cette flèche meurtrière.
+Vos armes, ô rois! ne doivent être employées que pour protéger le
+faible, et non pour donner la mort à l'innocent.
+
+DOUCHMANTA, avec respect.
+
+La voici dans le carquois.
+
+ (Il l'y replace en effet.)
+
+L'ERMITE, avec joie.
+
+Pouvait-on moins attendre d'un noble descendant de Pourou, d'un
+monarque aussi accompli? Non, tu ne démens pas cette illustre origine.
+Puisse le ciel t'accorder un fils doué de toutes les vertus, un fils
+digne de régner un jour sur le monde entier!
+
+LE DISCIPLE.
+
+Puisse le sceptre de ton fils s'étendre sur les deux mondes!
+
+DOUCHMANTA, avec respect.
+
+Je reçois avec reconnaissance ce voeu d'un vénérable brahmane.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Nous sommes occupés à ramasser du bois dans cette forêt; là, sur les
+bords du Malini vous pouvez apercevoir l'ermitage de notre maître
+spirituel Canoua, où il habite avec Sacountala, dépôt précieux que lui
+a confié le destin. Si d'autres soins n'exigent ailleurs votre
+présence, daignez entrer dans cette humble retraite, où vous recevrez
+tous les honneurs dus à un hôte. C'est là qu'à la vue des austérités
+effrayantes et sans bornes que s'infligent une foule d'anachorètes,
+vous jugerez si ces vertueux solitaires méritent que pour les protéger
+votre bras soit incessamment froissé par le nerf toujours tendu de
+votre arc invincible.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Vénérable brahmane, le chef de la famille est sans doute dans cet
+ermitage?
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Non, prince; il vient de partir pour Somatirtha, où il se rend dans
+l'intention d'invoquer les dieux, pour détourner de la tête de
+Sacountala des malheurs dont la menace le destin; mais, avant de
+s'éloigner, il a chargé sa fille de rendre aux hôtes qui pourraient
+survenir tous les devoirs de l'hospitalité.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Eh bien! je la verrai donc; et, satisfait de mon zèle, j'espère qu'au
+retour du vénérable Canoua, elle me fera connaître à lui sous l'aspect
+le plus favorable.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Seigneur, vous en êtes le maître, et nous cependant nous allons
+reprendre nos occupations.
+
+ (Le brahmane sort avec son disciple.)
+
+
+XVII.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Allons, fais avancer le char; que la vue de l'ermitage purifie nos
+âmes!
+
+L'ÉCUYER.
+
+Ainsi que le roi l'ordonne.
+
+ (Il imprime au char un mouvement rapide.)
+
+DOUCHMANTA, jetant les yeux autour de lui.
+
+Certes, sans qu'on me l'eût dit, j'aurais aisément conjecturé que
+cette retraite paisible devait être consacrée à l'accomplissement des
+plus sévères austérités.
+
+L'ÉCUYER.
+
+À quels signes donc?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Comment, ils ne frappent pas ta vue! N'aperçois-tu pas çà et là, épars
+au pied des arbres, ces grains de riz consacré, échappés du bec des
+jeunes perroquets encore dépourvus de plumes, au moment où leurs mères
+leur portent la becquée? Ici sont des pierres tout onctueuses de
+l'huile de l'_ingoudi_, dont elles viennent de servir à broyer les
+fruits; là, de jeunes gazelles, habituées à la voix de l'homme, ne se
+détournent pas à son approche; et ailleurs ces lignes humides, tracées
+sur la poussière, et qui partent de divers bassins, ne doivent-elles
+pas leur origine aux gouttes d'eau distillées des vases nouvellement
+purifiés?
+
+Vois encore ces jeunes arbres, dont les racines sont abreuvées par des
+canaux d'une eau limpide, que ride à peine le souffle adouci des
+vents; vois l'éclat de ces tendres bourgeons, obscurci par la fumée
+qui s'élève des oblations aux dieux; et, près de nous, ces faons
+légers qui, sans aucune crainte, se jouent au milieu de ces tas de
+cousa nouvellement coupé pour un sacrifice, et rassemblés sur la terre
+à l'entrée du jardin.
+
+L'ÉCUYER.
+
+Oui, je vois en effet tout cela.
+
+DOUCHMANTA, après s'être approché un peu plus de l'enceinte.
+
+Mais gardons-nous de profaner cette sainte retraite; arrête
+promptement le char, que je puisse en descendre.
+
+L'ÉCUYER.
+
+Prince, je retiens les rênes; vous pouvez mettre pied à terre.
+
+DOUCHMANTA, étant descendu, et jetant un regard sur lui-même.
+
+C'est sous de modestes vêtements que je dois pénétrer en ce lieu
+consacré à la piété. Débarrasse-moi donc de tout cet attirail du luxe,
+et de cet arc qui ne peut m'être ici d'aucune utilité. (Il remet entre
+les mains de son écuyer ses armes et ses joyaux.) Cependant, en
+attendant que je revienne, après avoir visité les habitants de cet
+ermitage, aie soin de faire rafraîchir et baigner les chevaux.
+
+L'ÉCUYER.
+
+Prince, vos ordres seront accomplis.
+
+ (Il sort.)
+
+
+XVIII.
+
+Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par
+la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de
+jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes
+filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène
+de pastorale qui égale Théocrite, _l'Aminte_, ou Gesner, ce Théocrite
+des Alpes:
+
+«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de
+Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère
+Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de
+l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand
+on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à
+leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de
+_malica_ nouvellement épanouie?
+
+SACOUNTALA.
+
+Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable
+père que je prends tous ces soins; je t'assure que je ressens pour
+ces jeunes plantes l'amitié d'une soeur.
+
+ (Elle les arrose.)
+
+UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA.
+
+Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment
+de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs
+fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus
+de mérite aux yeux des dieux.
+
+SACOUNTALA.
+
+Parfaitement senti, ma chère Preyamvada!
+
+LE HÉROS DOUCHMANTA, à part.
+
+Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge,
+l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements
+enveloppent un si beau corps?
+
+Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui,
+sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les coeurs, c'est être
+aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de fer de l'arbre
+_lami_ avec le tranchant délicat de la feuille du lotus!»
+
+(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa
+compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.)
+
+«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le
+héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches
+épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle
+la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries
+autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau
+verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les
+taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage
+ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile
+d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux.
+
+SACOUNTALA, sans voir le héros.
+
+Ô mes chères soeurs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire
+signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de
+jolis doigts dans la mobilité que leur imprime le zéphyr? Voyons, il
+faut que je m'en approche.
+
+ (Elle y court.)
+
+PREYAMVADA.
+
+Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son
+ombre.
+
+SACOUNTALA.
+
+Eh! pourquoi donc?
+
+PREYAMVADA.
+
+C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme
+s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.
+
+SACOUNTALA.
+
+Es-tu plus digne de ce nom gracieux de _Preyamvada_, toi dont les
+paroles sont remplies de tant de douceur?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont
+l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux,
+s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante de la jeunesse
+répand sur toute sa personne un charme inexprimable.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce
+bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs.
+
+SACOUNTALA, s'approchant et regardant avec joie.
+
+Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes
+semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que
+cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre
+robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si
+délicates?
+
+ (Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)
+
+PREYAMVADA, souriant.
+
+Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses
+regards sur cette petite plante?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Non, en vérité; je voudrais bien le savoir.
+
+PREYAMVADA.
+
+«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce bel amra, que ne puis-je
+de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je t'assure, la
+pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.
+
+SACOUNTALA, souriant.
+
+Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances.
+
+ (Elle fait jouer son arrosoir.)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi,
+quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père
+Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.
+
+SACOUNTALA.
+
+Va, je m'oublierai plutôt moi-même. (Elle s'approche de l'arbuste, le
+regarde, puis s'écrie, transportée de joie:) Miracle! miracle!
+Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse!
+
+PREYAMVADA.
+
+Comment cela, ma douce amie?
+
+SACOUNTALA.
+
+Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine
+jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le
+temps de la floraison.
+
+TOUTES DEUX accourant.
+
+Dis-tu vrai? dis-tu vrai?
+
+PREYAMVADA.
+
+En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car
+ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un
+héros pour époux.
+
+SACOUNTALA, d'un air fâché.
+
+Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos
+propos.
+
+PREYAMVADA.
+
+Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que
+j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même,
+un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le
+plus heureux.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser
+cette plante chérie!...
+
+SACOUNTALA.
+
+Méchante! cette plante est pour moi comme une soeur: pourquoi
+chercherais-tu d'autres motifs à mes soins?
+
+ (Elle continue à l'arroser.)
+
+LE HÉROS, à part.
+
+Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est
+interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?--Mais peut-être
+aussi...--Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui,
+la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de
+violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon
+épouse!--D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement
+est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je
+l'obtiendrai, je l'obtiendrai!
+
+SACOUNTALA, avec précipitation.
+
+Ah, ah! une abeille, échappée du calice de cette malica, voltige
+autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres!
+
+ (Elle fait semblant de chasser une abeille.)
+
+DOUCHMANTA, la contemplant avec le plus vif plaisir.
+
+Qu'elle est ravissante!
+
+Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui,
+avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une
+crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses
+sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas
+de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique,
+lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi
+pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction.
+
+Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de
+cet oeil à demi fermé, où la crainte excite un tremblement enchanteur;
+faire entendre à cette oreille charmante un murmure semblable à ces
+petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie; puiser un
+torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main délicate
+cherche en vain à t'éloigner? Hélas! nous mourons dans le doute de
+jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille, tu t'enivres de
+volupté.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous
+mes efforts.
+
+TOUTES LES DEUX, en souriant.
+
+Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours:
+n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... (Il n'achève
+pas, et continue à se tenir caché.) Non, on me reconnaîtrait pour être
+le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur
+demandant l'hospitalité.
+
+SACOUNTALA.
+
+L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre
+place. (Jetant les yeux derrière elle tout en courant.) Comment! il me
+poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité.
+
+DOUCHMANTA, survenant tout à coup.
+
+Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des
+descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose
+insulter les filles innocentes des pieux ermites?
+
+ (Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle:
+seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à
+la poursuivre.
+
+ (Elle montre du doigt Sacountala.)
+
+DOUCHMANTA, s'approchant de Sacountala.
+
+Jeune fille, puisse votre vertu prospérer!
+
+ (Sacountala baisse les yeux avec modestie.)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de
+l'hospitalité.
+
+PREYAMVADA.
+
+Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de
+temps, à l'ermitage, chercher des fruits dignes d'être offerts à
+notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à rafraîchir ses
+pieds fatigués.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus
+agréable offrande.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre
+sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous
+ne tarderez pas à oublier votre lassitude.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par
+toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous
+vous asseyiez un moment à mes côtés?
+
+PREYAMVADA, bas à Sacountala.
+
+Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au
+désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.
+
+ (Toutes s'asseyent près du roi.)
+
+SACOUNTALA, à part.
+
+Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une
+émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule
+inspirer cette sainte retraite!
+
+DOUCHMANTA, les regardant avec le plus tendre intérêt.
+
+Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous
+s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!
+
+PREYAMVADA, bas à Anousouya.
+
+Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits
+profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où
+règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus
+haut rang?
+
+ANOUSOUYA, bas à Preyamvada.
+
+Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons,
+il faut nous éclaircir. (Haut, en s'adressant au roi.) Seigneur, la
+douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous
+faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble
+famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans
+le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, vous, dont toutes
+les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à
+entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette forêt consacrée aux
+plus rudes austérités?
+
+SACOUNTALA, à part.
+
+Ne palpite pas ainsi, ô mon coeur! toutes ces pensées tumultueuses qui
+t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.
+
+DOUCHMANTA, en lui-même.
+
+Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?
+
+Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des
+Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par
+les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune
+beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend
+qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une
+divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour
+elle.
+
+«Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc
+maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon
+coeur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour
+toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un
+instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus
+précieuse!»
+
+Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.
+
+«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille
+instruire notre vénérable supérieur, _Goutami_, des paroles
+indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et
+à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent
+encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.
+
+«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez,
+de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la
+peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses
+belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir
+qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la
+paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette
+respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le noeud
+charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont
+son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main
+languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux
+cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine
+les contenir.»
+
+Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir
+qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa
+suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et
+révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse.
+«Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne
+perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui
+peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi
+_Douchmanta_ (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.»
+Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame
+toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la
+description:
+
+«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des
+chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et
+suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces
+nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre
+en foule sur les arbres de la forêt...
+
+«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet
+éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le
+coeur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un
+choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le
+tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à
+présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes
+impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle
+funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il
+a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles
+timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la
+vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»
+
+Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint
+d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses
+vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il
+aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance
+dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car
+seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais
+m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute
+troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on
+porte contre le vent!»
+
+
+XIX.
+
+Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un
+est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de Shakspeare,
+s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la
+chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs
+jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle
+ils se seront abreuvés; que les biches, réunies en troupe, ruminent
+tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient sans crainte
+le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se repose, la corde
+détendue!»
+
+Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au
+soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la
+jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son
+vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un
+anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on
+obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu
+et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur
+argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les
+perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est
+qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à
+produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille
+manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de
+cette beauté divine, le chef-d'oeuvre de la création. À quel mortel
+sur la terre est destinée cette beauté ravissante, semblable, dans sa
+fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore respiré le parfum; à
+un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa
+tige; à une perle encore intacte dans la nacre où elle repose; au miel
+nouveau dont aucune lèvre n'a encore approché?--Ou plutôt, ce fruit
+accompli de toutes les vertus, qui en sera jamais l'heureux
+possesseur? Hélas! je l'ignore.»
+
+«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.
+
+«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans
+un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si
+modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on
+vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite,
+n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable
+pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner
+en partie?
+
+«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains,
+au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes.
+
+«Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon pied vient
+d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;» et elle
+s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait quelques pas,
+qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager ses vêtements
+des branches d'un arbuste qui ne les retenaient aucunement; et cela
+pour jeter les yeux sur moi!............»
+
+
+XX.
+
+Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune
+chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie
+religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du
+roi, roi lui-même.
+
+«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide
+et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa
+capitale, a suffi pour soumettre à sa puissance la terre, noire
+limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils livrent,
+les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux foudres
+d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs fiers
+ennemis.»
+
+Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir
+habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte
+entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa
+capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala.
+
+«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit
+divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui
+s'oppose à son cours.»
+
+
+XXI.
+
+Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies
+de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages pour
+calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal secret,
+dans sa cellule.
+
+La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du
+héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force
+indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a
+la majesté du paysage et les images de la passion.
+
+En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta
+soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie
+religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de
+Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers
+sa source, rien ne peut détourner mon coeur du penchant où il est
+entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans
+mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur
+des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau
+de cendres, allumer de tels feux dans nos coeurs? Elle vient de passer
+dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et dont les
+frais calices, quoique détachés de la tige maternelle, conservent
+encore tout leur éclat; par ces jeunes branches dont la séve laiteuse
+qui en découle trahit une blessure récente. Quel air vivifiant on
+respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon corps, consumé par la
+fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr chargé des émanations
+parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une rosée rafraîchissante
+qu'il vient de dérober en se jouant sur les vagues à peine sensibles
+du Malini!»
+
+(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé
+des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala!
+
+«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le
+petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied
+charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection.
+
+«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et
+s'écrie, transporté:)
+
+«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise
+avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse retraite
+je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant abandon!»
+
+
+XXII.
+
+Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala,
+que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du _Malini_. Les
+deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si
+elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur
+le trône avec lui, et que son fils sera roi.
+
+«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond
+le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas
+loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon coeur. Telle, au
+déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine,
+quoique constamment fixé à sa racine.»
+
+Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache.
+
+«Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de la grâce
+et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel et a
+recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent, pour
+embrasser avec amour ce bras arrondi?»
+
+Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre
+dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans
+l'oeil pour lui rendre la vue: scène de _Daphnis et Chloé_, où la
+simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la
+reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de
+l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt.
+
+
+XXIII.
+
+Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala
+un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître
+partout à la vue de ce signe.
+
+Au dernier acte, le saint anachorète _Canoua_ revient au monastère
+après sa longue absence. Il apprend, de la bouche de son élève chérie
+Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de la couronne,
+quand elle viendra dans sa capitale lui présenter l'anneau nuptial.
+
+L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée
+par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans
+son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite
+approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire
+reconduire dignement à son époux.
+
+La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle
+est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut.
+Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant
+aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin,
+imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage
+du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une
+laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds
+délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui
+rivalisaient d'éclat avec les plus belles fleurs, se faisant jour à
+travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de toute
+espèce, dignes de briller sur le front d'une reine.
+
+PREYAMVADA, regardant Sacountala.
+
+C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où
+elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui
+l'attire par son miel parfumé.
+
+CANOUA.
+
+Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune
+du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour
+toujours la fixer dans son palais?»
+
+ (Sacountala baisse modestement les yeux.)
+
+Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers
+ces adieux et ses voeux à Sacountala, sa favorite:
+
+«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de
+ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;
+
+«Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres brûlantes avant
+d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines altérées de vos
+arbres favoris; celle qui, par pure affection pour eux, aurait craint
+de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion bien naturelle
+d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle qui n'était
+complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps, où elle se
+plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala vous quitte
+aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle vous adresse
+ses adieux.
+
+«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres
+lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du
+soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout
+couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une
+rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle
+caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche
+paisible que la poussière veloutée des fleurs!»
+
+Sacountala revient sur ses pas, rappelée par sa tendresse pour les
+animaux favoris qu'elle abandonne.
+
+«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui
+n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie
+par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue
+mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire!
+
+«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et
+s'attache aux pans de ma robe?»
+
+L'ERMITE.
+
+Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif,
+dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi,
+lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes
+acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger
+dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut
+abandonner les traces de sa bienfaitrice.
+
+ (Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.)
+
+Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à une ingrate qui se résout
+ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que je t'ai
+recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre ta
+mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre
+bon père va te prodiguer les soins les plus tendres.
+
+ (Elle pleure sans pouvoir avancer.)
+
+CANOUA.
+
+Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un
+regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir.
+
+Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait
+à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus
+noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie,
+la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes
+épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la
+vertu.
+
+SARNGARAVA.
+
+Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi
+sacrée: _Accompagne ton ami jusqu'à ce que tu rencontres de l'eau!_
+Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à
+l'ermitage!
+
+L'ERMITE.
+
+Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible,
+prend part à la douleur qu'occasionne ton départ.
+
+En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de
+lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux
+attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent
+de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui
+répondre.
+
+SACOUNTALA, enlaçant ses bras autour de l'ermite.
+
+Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée?
+
+L'ERMITE.
+
+Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des
+soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le
+gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune
+héros que tu lui auras donné, tu reviendras alors avec lui achever de
+couler des jours tranquilles au sein de cette retraite, consacrée à la
+vertu.
+
+ (Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.)
+
+ LAMARTINE.
+
+ _La suite au prochain Entretien._
+
+
+
+
+VIe ENTRETIEN.
+
+Suite du poëme et du drame de Sacountala.
+
+
+I.
+
+Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses
+adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait
+y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi:
+tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême
+félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle
+était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à
+la cour.
+
+Mais une divinité jalouse avait enlevé par un maléfice la mémoire au
+héros son époux. Quand elle se présente au palais, il l'admire, mais
+il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, l'infortunée
+Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau nuptial, signe
+auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. Les scènes de
+cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, cruellement
+refusée par le héros, sont aussi déchirantes que pittoresques. Elles
+rappellent avec moins de simplicité et autant de pathétique les scènes
+de l'histoire de Joseph dans la Bible. Sacountala réveille tous les
+souvenirs à demi effacés des temps heureux qu'elle a passés avec le
+héros dans les délices de l'ermitage.
+
+«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me
+convaincre?»
+
+SACOUNTALA.
+
+Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches
+flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main
+une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant
+lotus.
+
+LE HÉROS.
+
+Eh bien! eh bien! après?
+
+SACOUNTALA.
+
+Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le
+premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale;
+mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour
+boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta
+main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en
+souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime,
+et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»
+
+Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées
+témoins de cette scène:
+
+«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le
+sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la
+femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les
+airs, ne dépose-t-elle pas ses oeufs dans un nid étranger, laissant à
+d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»
+
+Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un
+époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais
+qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent commencent à
+douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la merci du roi,
+qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.
+
+«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans
+son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en
+empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales
+images:
+
+«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce
+lumière la fleur odorante du _conmonda_, sans toucher de ses rayons le
+lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la
+chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses
+passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la
+femme étrangère!»
+
+SACOUNTALA.
+
+Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!
+
+Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un
+brahmane hospitalier.
+
+
+II.
+
+Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur
+enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison.
+
+LES GARDES, frappant leur prisonnier.
+
+Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre
+inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste
+du roi?
+
+LE PRISONNIER, témoignant la plus grande frayeur.
+
+Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une
+action si indigne.
+
+UN DES GARDES.
+
+Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura
+voulu récompenser par ce magnifique présent?
+
+LE PRISONNIER.
+
+Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de
+Sacrâvatâra.
+
+L'AUTRE GARDE.
+
+Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta
+demeure?
+
+L'OFFICIER.
+
+Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte.
+
+LES DEUX GARDES, à la fois.
+
+Ainsi que notre chef l'ordonne.--Allons! misérable, parle.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses
+hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse
+famille.
+
+L'OFFICIER, souriant.
+
+Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Seigneur, ne parlez pas ainsi:
+
+Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés
+par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs,
+quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice,
+considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans
+le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion.
+
+L'OFFICIER.
+
+Poursuis, poursuis.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le
+dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux;
+et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos
+seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment
+il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me
+battre ou de me tuer.
+
+L'OFFICIER, portant la bague à ses narines.
+
+Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un
+poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir
+comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver
+quelqu'un des familiers du roi.
+
+LES GARDES, au pêcheur.
+
+En avant, misérable coupeur de bourses, en avant!
+
+ (Ils marchent ensemble.)
+
+L'OFFICIER.
+
+Attendez-moi ici près de la porte de la ville, et faites la plus
+grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à la
+cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver.
+
+LES DEUX GARDES, à la fois.
+
+Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable!
+
+L'OFFICIER.
+
+Je l'espère.
+
+ (Il sort.)
+
+LE GARDE.
+
+Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard
+farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle
+ce maraud.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent?
+
+LE GARDE, regardant.
+
+Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre
+ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de
+proie aux chacals et aux vautours.
+
+L'OFFICIER DE POLICE, rentrant.
+
+Allons, vite, que cet homme...
+
+LE PÊCHEUR, pâle d'effroi.
+
+Grands dieux! je suis mort.
+
+L'OFFICIER.
+
+Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour
+vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur
+a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit.
+
+LE GARDE.
+
+Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter
+d'avoir vu de près la triste demeure de la mort.
+
+ (Il met le pêcheur en liberté.)
+
+LE PÊCHEUR, s'inclinant profondément devant l'officier.
+
+Ô seigneur! vous me rendez la vie.
+
+ (Il tombe à ses pieds.)
+
+L'OFFICIER.
+
+Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le
+roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de
+l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi.
+
+ (Il lui met une bourse dans la main.)
+
+LE PÊCHEUR, transporté de joie.
+
+Ô heureux mortel que je suis!
+
+LE GARDE.
+
+Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la
+potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en
+triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «_Le roi, dans l'excès
+de sa joie_,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un
+grand prix à ce joyau?
+
+L'OFFICIER.
+
+Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné
+qui a pu exciter l'émotion du roi, que...
+
+LES DEUX GARDES, ensemble.
+
+Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer?
+
+L'OFFICIER.
+
+Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même,
+rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine
+l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et
+si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme.
+
+LE GARDE.
+
+Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir au roi, afin que tout
+le profit en revînt à ce misérable!
+
+
+III.
+
+Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des
+fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent
+les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des
+chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le
+silence et le deuil autour de lui.
+
+Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince:
+«Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la
+mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait
+secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée
+avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré
+au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse,
+contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son
+peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée,
+où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les
+douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne
+aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et
+rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son
+erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté,
+qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui
+retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient
+desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient
+enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses
+pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par
+l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les
+mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien
+perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a
+taillé.»
+
+Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.
+
+«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as
+vainement cherché à retirer mon coeur du sommeil léthargique où il
+était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis
+les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme
+si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma
+première entrevue avec Sacountala!
+
+«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace
+la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec
+tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait
+aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son
+paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple
+de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.
+
+«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette
+encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les
+flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est
+comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.
+
+«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans
+ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux
+mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur
+daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt
+cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:
+
+«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant
+que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance,
+chargé de te ramener à ton époux!»
+
+Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute
+laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement
+qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui
+apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes
+dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de
+tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore
+le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun
+héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.
+
+«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui,
+depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi,
+qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un
+fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par
+se perdre dans des sables stériles et ignorés!»
+
+
+IV.
+
+Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une
+race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.
+
+Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu _Indra_
+le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des
+cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple
+d'un coup d'oeil tous ses vastes États.
+
+«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante
+de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres
+innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais
+sanctifiée par l'empreinte divine des pas de _Vichnou_... J'en juge
+par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère
+rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à
+la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs
+qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs
+nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout
+autour de nous.»
+
+Puis, abaissant ses regards sur la terre:
+
+«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant,
+grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!
+
+«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux
+avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres,
+dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure.
+Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau,
+coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle
+était poussée par une force puissante, la terre semble monter
+rapidement vers moi.»
+
+On voit, à cette description du char prêté au héros par _Indra_, ce
+qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine
+primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses
+aéronautes.
+
+«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons
+apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin
+fils de Maritchi.»
+
+LE HÉROS.
+
+Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre son? Je ne vois pas
+s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun
+choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas
+éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne
+habite donc le divin anachorète?
+
+LE GUIDE, la lui indiquant du doigt.
+
+Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité
+parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé
+dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte
+autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse
+d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées
+d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et
+recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau
+sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules,
+une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs
+nids comme dans un arbre touffu.
+
+DOUCHMANTA, le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.
+
+Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables
+austérités!
+
+LE GUIDE, retenant les rênes.
+
+Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.
+
+ (Ils descendent du char.)
+
+LE GUIDE.
+
+Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où
+les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la
+dévotion la plus austère.
+
+LE HÉROS.
+
+Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet
+asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En
+voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde
+contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se
+purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée
+du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes
+silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je
+m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»
+
+Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit
+un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé
+dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, malgré les
+reproches de deux jeunes filles du monastère qui s'efforcent de le
+faire obéir à leur voix.
+
+LE HÉROS, regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.
+
+Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la
+vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de
+l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une
+main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient
+d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière
+est encore tout en désordre.
+
+L'ENFANT, souriant.
+
+Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes
+dents.
+
+ (Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)
+
+UNE FEMME.
+
+Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de
+ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre
+divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires
+que guerre et combats!
+
+LE HÉROS.
+
+Chose étonnante! je sens tout mon coeur incliner vers cet enfant,
+comme s'il était mon propre fils. (Après un moment de réflexion.)
+Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon
+attendrissement.
+
+UNE FEMME.
+
+Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son
+petit.
+
+L'ENFANT, souriant.
+
+Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!
+
+ (Il se mord la lèvre.)
+
+LE HÉROS, dans le plus grand étonnement.
+
+Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque,
+semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste
+incendie.
+
+LA PREMIÈRE FEMME.
+
+Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre
+hochet.
+
+L'ENFANT.
+
+Voyons, voyons, donne-le d'abord.
+
+ (Il tend sa main.)
+
+DOUCHMANTA, considérant la paume de sa main.
+
+Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses,
+pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes,
+légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats,
+tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire.
+C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son
+sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les
+rayons du soleil.
+
+L'AUTRE FEMME.
+
+Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec
+de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras
+un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens
+promptement avec ce trésor.
+
+LOUORA.
+
+J'y cours. (Elle sort.)
+
+L'ENFANT.
+
+Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit
+lion.
+
+LA SECONDE FEMME, le regardant en souriant.
+
+Veux-tu bien le quitter?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les
+pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle
+de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses
+petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la
+blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent
+une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi
+formés!
+
+Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force
+rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est
+fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.
+
+«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait
+souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas
+craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.
+
+«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même.
+D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son
+fils.
+
+Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger
+et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît.
+Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la vue et à la
+voix de l'enfant; il reconnaît la mère.
+
+LE HÉROS.
+
+Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère;
+Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans
+ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint
+flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous
+ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au
+barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!
+
+SACOUNTALA, jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir,
+à part.
+
+Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait
+impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le
+protége?
+
+L'ENFANT, courant à sa mère.
+
+Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils!
+
+DOUCHMANTA.
+
+Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers toi; mais vois comme
+cette horrible ingratitude a fait place dans mon coeur à la plus
+sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton époux.
+
+SACOUNTALA, à part.
+
+Reprends courage, ô mon coeur! Le destin, trop longtemps courroucé
+contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là
+le fils de mon seigneur.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont
+obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus
+belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une
+profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa
+chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés.
+
+SACOUNTALA.
+
+Puisse la victoire!...
+
+ (Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.)
+
+DOUCHMANTA.
+
+Va, chère Sacountala, quoique mon nom se soit égaré dans ce flot de
+larmes, ton voeu est parfaitement accompli... Oui! j'augure de ma
+victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par cette
+pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine.
+
+L'ENFANT.
+
+Ma mère, quel est donc cet étranger?
+
+SACOUNTALA.
+
+Pauvre enfant! demande-le au destin.
+
+ (Elle pleure.)
+
+DOUCHMANTA.
+
+Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par
+moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton coeur! N'en
+accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison!
+
+Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus
+prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle
+rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une
+main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend
+pour un odieux serpent.
+
+ (Il tombe à ses pieds.)
+
+SACOUNTALA.
+
+Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien
+malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que
+j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de
+moi. (Le roi se relève.) Mais comment le souvenir de cette infortunée
+a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends
+que la blessure de mon coeur soit un peu fermée: cependant laisse-moi
+essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre ma fausse
+erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante. Puissé-je, en la
+faisant disparaître de ta paupière humide, faire disparaître avec elle
+le poids de mes remords?
+
+ (Il l'essuie délicatement.)
+
+SACOUNTALA, jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi.
+
+Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau!
+
+DOUCHMANTA.
+
+Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à
+la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché.
+
+SACOUNTALA.
+
+Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir
+enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!
+
+DOUCHMANTA.
+
+Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur
+éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.
+
+SACOUNTALA.
+
+Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur
+qu'il convient de le garder.
+
+CANOUA, les considérant tour à tour.
+
+Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la
+fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio
+enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards
+satisfaits.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former
+longtemps des voeux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet
+désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez même prévenu tous
+mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient le fruit; ce
+n'est qu'après la formation des nuages que la pluie descend en rosée
+sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception, avant même le
+plus léger indice, je me suis senti comblé de vos faveurs.
+
+UN RELIGIEUX.
+
+Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse
+légitime selon les rites _Gandharva_, l'ai méconnue ensuite, dans le
+trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses
+parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du
+plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant,
+la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me
+rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette
+union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute
+cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand
+étonnement: n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme qui, après
+s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant que la masse
+bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se serait ensuite
+laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme de ses pas?
+
+CANOUA.
+
+Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point
+coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache
+qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en
+ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia
+aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de
+la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse
+des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle
+l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue
+de ton anneau.
+
+DOUCHMANTA, soupirant d'aise, à part.
+
+Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords!
+
+SACOUNTALA, à part.
+
+Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement que le fils de
+mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me
+reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre
+moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de
+mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me
+rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un
+ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te
+reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi
+ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il
+en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par
+l'imprécation du redoutable Dourvasa!
+
+CANOUA, se tournant vers Sacountala.
+
+Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois
+plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine
+volonté, n'eût jamais cessé de te chérir.
+
+La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause
+du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme
+a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur
+son coeur. Tel un miroir dont la surface est ternie ne peut recevoir
+l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus grande fidélité,
+dès qu'on lui a rendu son premier poli.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon
+âme.
+
+CANOUA.
+
+Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala,
+et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à
+la naissance?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage
+assuré de l'illustration de ma race.
+
+CANOUA.
+
+Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur,
+maître du monde entier.
+
+Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que,
+volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots,
+ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose la terre;
+il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre que lui
+décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont ils
+jouiront sous son empire.
+
+DOUCHMANTA.
+
+À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa
+naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres
+soins!
+
+CANOUA, s'adressant au roi.
+
+Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton
+protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper
+le siége de ton empire.
+
+DOUCHMANTA.
+
+Ainsi que l'ordonne le maître des dieux.
+
+CANOUA.
+
+Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des
+pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette
+lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à
+jamais le bonheur des deux mondes!
+
+DOUCHMANTA.
+
+Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me
+rendre digne de semblables bienfaits?
+
+CANOUA.
+
+Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder?
+
+DOUCHMANTA.
+
+Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet
+encore de former un voeu:
+
+Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le
+bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment
+honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le
+souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait
+de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde
+naissance!
+
+
+V.
+
+Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui
+touche de près à la corruption du goût chez les peuples vieux; mais
+la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des moeurs qui
+forment le fond de la religion et de la civilisation des Indes
+primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On
+remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou
+jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y
+porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les
+brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des moeurs, n'auraient
+pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme
+on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des
+passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en
+action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un
+peuple religieux.
+
+Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les
+représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données
+rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et
+destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus
+quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui
+jouent un si grand rôle dans les cérémonies sacrées et dans
+l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel
+aux hommes par les dieux.
+
+Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art
+dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par
+lui dans les _Védas_ ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu
+Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses
+suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc
+sa source dans ces livres sacrés des _Védas_, dont l'antiquité est
+incalculable.
+
+La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi
+inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est
+inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la
+comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité
+bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec,
+nommée _Hanoumun_, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance
+il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une
+boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit
+difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan,
+l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la
+cour céleste.»
+
+Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir
+accompagné dans ses guerres le demi-dieu _Rama_, incarnation
+belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se
+reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava
+sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des
+exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur
+Valmiki, auteur ou compilateur du poëme _le Ramayana_ sur le même
+sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les
+eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le
+désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la
+force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des
+gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de
+poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier
+les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces
+fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les
+vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les
+rendit au jour.
+
+
+VI.
+
+La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de
+l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer
+l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations,
+qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les
+péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature
+théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art,
+révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière
+d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes
+rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état
+d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.
+
+Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans
+une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la
+philosophie à la traduction.
+
+Tout drame, dans la théorie indienne, doit être _un_; car, sans
+unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par
+conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et
+non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à
+Rome, de Rome à nous.
+
+Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la
+pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que
+l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale,
+et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais
+aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le
+_drapeau flottant_, c'est-à-dire une chose qui flotte librement
+au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant
+tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le
+sujet.
+
+La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et
+croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou
+l'anxiété du spectateur. C'est le noeud.
+
+La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours
+heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui
+prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime.
+C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.
+
+Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du
+peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme
+absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source
+de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme
+finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat
+des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il
+n'est chrétien.
+
+
+VII.
+
+Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et
+surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous
+admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la
+propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de
+sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les
+preuves sensibles de la perfection de moeurs, de civilisation et de
+philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de
+l'Inde atteste évidemment une littérature primitive idéale, ou une
+littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la
+collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment
+presque aussi lentement que le granit.
+
+
+VIII.
+
+Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme
+les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la
+richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière
+efféminent le sentiment ou l'idée.
+
+Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le
+dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais
+cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle
+pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une
+réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la
+contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à
+réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une
+imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de
+l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression
+poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la
+sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère,
+l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions
+terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus
+en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations
+et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une
+diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués,
+brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et
+cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi
+difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également
+riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les
+langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous
+deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la
+poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et
+passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux,
+semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les
+portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre
+de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.
+
+Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique,
+comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la
+passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour,
+qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en
+est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à
+celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal
+d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du
+platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf,
+pastoral et pudique de Milton dans son Éden.
+
+Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui
+n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros
+sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme,
+généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de
+chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les
+épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne
+reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur
+ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature,
+_Rama_, _Chrisna_, les _Pandavas_, sont des sages autant que des
+héros.
+
+
+IX.
+
+Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle
+se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue
+primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes
+impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le
+nom de _goût_ ou _saveur_; ils y ajoutent l'assimilation des
+différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs
+qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on
+suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, _Wichnou_,
+est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté,
+parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette
+couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette
+couleur appartient au demi-dieu _Rama_, divinité qui préside au
+bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama
+a retrouvé son épouse adorée, la belle _Sita_, dont nous verrons
+bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge
+pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à _Siva_,
+dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime
+a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du
+coeur, représentée par _Indra_, le roi des dieux secondaires. Le gris,
+couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les
+nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des
+enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière
+adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du
+surnaturel; il est réservé à _Brama_, le dieu créateur.
+
+Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les
+impressions de l'oeil et les impressions de l'esprit, analogie tout à
+fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos
+différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a
+dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de
+couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style
+adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en
+style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme
+nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce,
+nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style
+tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire
+comprendre.
+
+Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les
+yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde
+primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un
+peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet
+également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie
+empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans
+les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la
+douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.
+
+
+X.
+
+Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une
+singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le
+prodigieux développement de l'éducation publique chez ces peuples,
+c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le même
+drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le _sanscrit_,
+dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les héros ou les
+dieux, et une autre langue antique aussi, mais non sacrée, réservée
+aux femmes qui représentent les héroïnes du drame.
+
+Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à
+Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour
+ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un
+site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un
+livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action
+et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces
+représentations. On verra par cette description combien il y avait peu
+de barbarie dans cette antiquité du haut Orient.
+
+«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera
+élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches
+pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du
+palais s'assoira au centre sur un trône. À sa gauche se placeront les
+personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa droite les
+personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce double rang de
+droite et de gauche, s'assoiront les principaux officiers de l'État ou
+du palais: les poëtes, les astrologues, les médecins, les savants,
+prendront place au centre derrière le trône. Des femmes tenant des
+éventails, secouant des plumes de paon, et toutes remarquables par
+leur beauté et la grâce de leurs formes, environnent le maître. Des
+gens portant des baguettes pour maintenir l'ordre prendront des postes
+différents, et des hommes armés garderont les avenues. Lorsque tout le
+monde sera assis, les acteurs entreront, chanteront certains airs: la
+principale danseuse soulèvera le rideau et se montrera; puis, après
+avoir semé des fleurs dans l'assemblée, elle déploiera son talent et
+les grâces de son art.»
+
+
+XI.
+
+Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes
+dramatiques de l'Inde, _Kalidasa_ et _Bavahbouti_, n'ont composé
+chacun que trois drames.
+
+«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre,
+chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec
+abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus
+majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer
+l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et
+douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette
+vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman
+moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux,
+grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se
+balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature,
+comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En
+vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y
+chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un
+guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le
+criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de
+Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour les orages de toutes
+les passions, que sa main puissante sait éveiller et assoupir. Il
+vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont Wilson a
+publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain d'Agra.
+Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; aussi le
+nomma-t-on _Srikantha_, l'homme dont la bouche est le temple de
+l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à
+cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps
+héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons
+aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes
+forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du
+jeune poëte.»
+
+
+XII.
+
+Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie
+historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons
+l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments
+caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs
+du Parthénon donne une plus juste idée du génie de Phidias que le
+plus long commentaire sur le statuaire.
+
+La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des
+cantiques de Salomon, entre le demi-dieu _Rama_ et sa jeune épouse
+_Sita_.
+
+Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une
+galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les
+chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient
+ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau:
+
+«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures,
+«quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère
+veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir
+pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle
+Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres,
+sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les
+calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et
+doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues;
+tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la
+blancheur et la flexibilité des rayons de la lune glissant dans le
+vague des airs!
+
+--«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où
+vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.»
+
+--«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens
+rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient
+abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la
+fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces
+ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des
+maîtres inspirés des dieux.
+
+«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère
+Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le
+bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints
+anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te
+souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le
+bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les
+branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le
+temps nous échappait...»
+
+Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a sauvé son
+amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs souvenirs,
+font couler leurs larmes rendues délicieuses par le contraste avec le
+bonheur présent.
+
+Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin;
+là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme
+le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La
+Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements
+de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse
+Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le
+scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des
+deux époux.
+
+Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur
+le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir:
+
+«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces
+peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah!
+qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut
+compter sur une tendresse éprouvée, dont le coeur repose avec
+confiance sur le coeur d'un autre dans toutes les fortunes, et qui, au
+déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des douceurs
+d'une consolante union!»
+
+
+XIII.
+
+Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan
+qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour _Sita_,
+s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de
+l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama
+cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la
+conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis
+donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour
+des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la
+sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique!
+Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans
+tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre
+odorant du sandal, et tu embrasses l'arbre sinistre du poison qui
+donne la mort?
+
+ (Il s'arrache des bras de Sita.)
+
+«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....--Le monde? Un
+désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque
+consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur;
+vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de
+mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés,
+vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme
+céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous,
+puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la
+sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à
+l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas
+la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui
+condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa
+tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser
+aux mauvais génies. (Il s'incline aux pieds de Sita.) Fille adorable
+du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que
+tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!»
+
+L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long intervalle de
+temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes et par des
+nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles apporte son
+tribut de fleurs au saint supérieur du monastère.
+
+«Simplicité de coeur, sobriété de paroles, modestie de maintien,
+innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses,
+voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe.
+
+Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle
+voit dans la contrée habitée par les sages.
+
+LE VIEILLARD.
+
+Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses
+méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans
+ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos
+religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur
+attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur
+étonnement et leur attrait.
+
+LA NYMPHE.
+
+Et leur nom?
+
+LE VIEILLARD.
+
+Ils se nomment l'un _Cousa_, l'autre _Lava_: ce sont les noms que leur
+avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une
+origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines.
+Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage
+des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il
+les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains
+les _Védas_ sacrés...
+
+Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki,
+un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant
+Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté
+de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents
+amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots
+son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima
+sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare,
+prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel,
+et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne
+songeait qu'à l'amour.»
+
+--Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu à l'infortunée Sita
+depuis qu'elle a été conduite dans la forêt?
+
+LE VIEILLARD.
+
+On l'ignore.
+
+LA NYMPHE.
+
+Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine?
+
+LE VIEILLARD.
+
+Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse
+sous ses yeux.
+
+LA NYMPHE.
+
+Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le coeur
+de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même
+qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la
+rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté
+d'une fleur?...
+
+LE VIEILLARD.
+
+Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce
+moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à
+venir se réfugier sous l'ombrage les chantres silencieux de la
+clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe
+répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre
+fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre
+antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait
+tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris,
+que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont
+les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme
+de verdure.
+
+
+XIV.
+
+Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient
+d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un
+brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément
+les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.
+
+«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces
+arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui
+se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la
+terre...--Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se cache
+dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule
+l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le
+grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de
+rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la
+forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant,
+jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement
+du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des
+flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le
+souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se
+présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas
+Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à
+son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle
+traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans
+la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses
+peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses
+douleurs!...
+
+«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées des grâces de la
+création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches
+craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris
+des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la
+bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de
+nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi
+des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec
+impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois
+magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches,
+penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que
+leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage...
+Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe
+officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée!
+Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans
+mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle
+enfoncée dans mon coeur, demeure attaché dans la blessure qu'il a
+faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et
+perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux
+qui me sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la rivière
+s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres
+s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se
+développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien
+est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent
+dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont
+mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»
+
+On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et
+majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le
+sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme,
+ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre
+poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la
+même force l'oeuvre de Dieu et le coeur de l'homme.
+
+
+XV.
+
+Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques.
+
+«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les
+coteaux obscurs de ses flancs couverts de bois, croasse le corbeau et
+gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent aigu. Des
+paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris des arbres
+que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents effrayés. Au
+loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de montagnes dont
+les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages; de leurs flancs
+vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec un bruit
+terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la rivière sacrée
+réunit en un seul et large courant ces ruisseaux impétueux, qui, en
+mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils disparaissent tous
+les deux sous les arbres.)
+
+Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre
+femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama:
+
+«Rama, depuis longtemps, porte dans son coeur le deuil de son épouse,
+quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de son
+corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui
+aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.»
+
+
+XVI.
+
+Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un
+sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore
+que ses deux jumeaux _Cousa_ et _Lava_, qu'elle a enfantés sur les
+rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après
+l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans.
+L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr
+sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les
+bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve
+l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux
+la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:
+
+«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton voeu; ton éléphant
+favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait
+sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les
+fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il
+défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il
+cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa
+trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du rivage!
+comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne!
+comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève
+au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» (Ils
+s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses enfants.
+
+«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes
+fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je
+commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père?
+ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs
+cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre
+leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles
+pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»
+
+Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses
+plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs;
+ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le coeur trop
+plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui se
+gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses ondes, en se soulevant,
+trouvent un écoulement pour les recevoir!»
+
+L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux
+dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus
+pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son
+char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec
+lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.
+
+
+XVII.
+
+Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi,
+père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de
+douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les
+tragédies grecques:
+
+«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon
+coeur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se
+renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne
+tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les
+austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui
+l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette étincelle de
+vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le soleil,
+attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes années
+s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par le
+souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère
+Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin
+rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes
+enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de
+sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée
+par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste
+partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil,
+dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels,
+pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...»
+
+ * * * * *
+
+Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces
+beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent
+vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant
+attire une masse de fer.»
+
+L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se dit-elle:
+«il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son teint foncé,
+semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent, et par sa voix
+forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au moment où il
+rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout est ferme au
+toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui contient les
+graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas? (À Djanaka.)
+Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant, n'est-il pas celui
+de Sita?»
+
+L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants
+sont dignes d'Éliacin dans notre _Athalie_.
+
+Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé,
+destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait
+face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et
+s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la
+gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant
+que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous
+l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant
+pour dévorer les nations!»
+
+Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats les plus
+gigantesques d'Homère.
+
+Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il
+était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les
+esprits impurs.
+
+«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile,
+quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air
+obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant
+brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible
+que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les
+éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la
+foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros
+les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement
+des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant
+sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur
+lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se
+rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama
+s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens frémissent, ils
+chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son
+secours!--Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un
+autre:
+
+«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement
+terrible qui est effrayant pour l'oeil, l'obscurité succède à l'éclair
+éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent
+immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens:
+dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et
+massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des
+cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en
+fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et
+le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»
+
+Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.
+
+«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la
+colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge;
+leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte
+de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie
+l'abeille noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a pas plus
+de flamme, Homère ou Dante plus d'images.
+
+
+XVIII.
+
+Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les
+combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du choeur, apparaît
+au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré par la
+poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu pétille,
+flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues. Rama
+descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas encore.
+«C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier qui ne
+souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que, quand le
+soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie encore
+plus brûlants.»
+
+Son second fils, _Cousa_, paraît à son tour, revenant des lieux
+consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il,
+«qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux
+frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que
+fait naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes pores. Dans
+leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient quelque chose
+de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de grandeur,
+pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre précieuse, ou
+bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le calice de
+l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée glorieuse, telle
+qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La couleur de leur
+teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la colombe; leurs
+épaules ont la largeur de celles du monarque des forêts. Leur regard
+intrépide est celui du lion courroucé, et leur voix est forte comme le
+son cadencé du tambour qui appelle au saint sacrifice. Je vois en eux
+ma propre image, et non pas seulement ma ressemblance; mais, en
+beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma chère Sita. Ce visage de la
+fille de Djanaka, beau comme le lotus, est toujours devant mes yeux:
+telles étaient ses dents, aussi blanches que des perles; telle était
+sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son oeil expressif, quoique
+leur regard ait quelque chose de la fierté de l'homme... Leur demeure
+est dans ces bois; ce sont ceux où Sita fut abandonnée, et ces
+enfants lui ressemblent. Et ces armes célestes, qui d'elles-mêmes se
+sont présentées à eux, et qui, d'après l'oracle des sages, ne doivent
+jamais, sans motif, abandonner notre famille... L'état de mon épouse,
+dont le sein renfermait le doux espoir de ma race... Ces pensées
+diverses occupent mon âme et remplissent mon coeur d'espérance et de
+crainte. Comment puis-je apprendre la vérité? Comment demander à ces
+jeunes gens l'histoire de leur naissance?...»
+
+
+XIX.
+
+Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte,
+pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le
+second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et
+des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur
+les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la
+jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux
+recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.
+
+Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!»
+lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend
+ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance
+de ces deux enfants vos fils?
+
+«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux
+acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui
+vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée
+par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices!
+«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»
+
+Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent,
+s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur
+reconnaissance.
+
+Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du
+saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses
+fils et son épouse:
+
+«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre
+bonheur?»
+
+Rama se lève.
+
+«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous
+adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire
+charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, semblables à
+l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines! que,
+pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent nos péchés!
+Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui
+assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, et
+puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science mille
+fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance des
+perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: Dieu!»
+
+La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du
+spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la
+religion et à la vertu.
+
+ * * * * *
+
+Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive,
+pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique,
+l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue
+de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit
+Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.
+
+
+
+
+ÉPISODE.
+
+
+Nous avons lu comme tout le monde les deux volumes de poésies
+intitulés _Contemplations_, que M. Victor Hugo vient de publier. Il ne
+sied pas à un poëte de juger l'oeuvre d'un poëte, son contemporain et
+son ancien ami. La critique serait suspecte de rivalité, l'éloge
+paraîtrait une adulation aux deux plus grandes puissances que nous
+reconnaissons sur la terre, le génie et le malheur.
+
+Nous nous sommes contenté de jouir en silence des beautés de
+sentiments qui débordent de ces pages, de pleurer avec le père, de
+remonter avec l'époux et l'ami le courant des jours évanouis où nous
+nous sommes rencontrés en poésie à nos premiers vers. Mais, hier, une
+circonstance heureuse et imprévue nous a, pour ainsi dire, contraint à
+nous souvenir que nous avions été poëte aussi, et de répondre par un
+bien faible écho à la voix qui nous vient de l'Océan.
+
+Les poëtes, les écrivains, les amis particuliers de madame Victor
+Hugo, ont eu l'idée de faire magnifiquement relier, pour elle, le
+volume de poésies de son mari, d'insérer dans ce volume quelques pages
+blanches, de couvrir ces pages blanches de leurs noms, et de quelques
+lignes de prose ou de vers attestant leur souvenir et leur affection
+pour cette illustre et vertueuse femme. L'un d'eux m'a apporté hier ma
+page à remplir; cette page et sa destination m'ont inspiré ce matin
+les vers qui suivent. Je les donne ici, non comme un modèle de
+littérature, mais comme un témoignage de respect à madame Victor Hugo,
+et de souvenir affectueux de nos jeunesses à un ancien ami. Mais je
+les donne en demandant excuse à l'antiquité.
+
+
+
+
+À MADAME VICTOR HUGO,
+
+SOUVENIR DE SES NOCES.
+
+
+ Le jour où cet époux, comme un vendangeur ivre,
+ Dans son humble maison t'entraîna par la main,
+ Je m'assis à la table où Dieu vous menait vivre,
+ Et le vin de l'ivresse arrosa notre pain.
+
+ La nature servait cette amoureuse agape;
+ Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits,
+ Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,
+ Premier chaînon doré de la chaîne des nuits!
+
+ Psyché, de cette cène où s'éveilla ton âme,
+ Tes yeux noirs regardaient avec étonnement,
+ Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme,
+ Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément:
+
+ C'était l'ardent brasier qui consume la vie,
+ Qui fait la flamme ailleurs, le charbon ici-bas!
+ Et tu te demandais, incertaine et ravie:
+ Est-ce une âme? Est-ce un feu?... Mais tu ne tremblais pas.
+
+ Et la nuit s'écoulait dans ces chastes délires,
+ Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts,
+ Et les passants surpris entendaient ces deux lyres,
+ Dont l'une chante encore, et dont l'autre est sans voix...
+
+ Et quand du dernier vin la coupe fut vidée,
+ J'effeuillai dans mon verre un bouton de jasmin;
+ Puis je sentis mon coeur mordu par une idée,
+ Et je sortis d'hier en redoutant demain!
+
+ * * * * *
+
+ Et maintenant je viens, convive sans couronne,
+ Redemander ma place à la table de deuil;
+ Il est nuit, et j'entends sous les souffles d'automne
+ Le stupide Océan hurler contre un écueil!
+
+ N'importe; asseyons-nous! Il est fier, tu fus tendre!
+ --Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs?
+ Où brûlèrent deux coeurs, il reste un peu de cendre:
+ Trempons-la d'une larme!--Et c'est le pain des pleurs!
+
+ Alph. de LAMARTINE.
+
+5 juin 1856.
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
+56.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+1), by Alphonse Lamartine (de)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 1)
+ Un Entretien par Mois
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+Author: Alphonse Lamartine (de)
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+Release Date: September 16, 2007 [EBook #22618]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p>
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+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1856</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.</p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="300" height="481" alt="Raunheim" title="">
+<p>Raunheim d'après Adam Salomon.</p>
+</div>
+
+<p class="p2 smaller center">Imp. Lemercier, Paris</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="left50 smaller">«Toutes les choses sont en germe dans les paroles.»<br>
+<span class="add3em italic">(Poète et philosophe indien.)</span></p>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous
+en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne
+comprend bien que ce qu'on a senti.</p>
+
+<p><span class="smcap">Cicéron</span>, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé
+sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses
+circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile,
+sur les utilités et les délices <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> des lettres. Cette belle
+phrase est depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui
+enseignent leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous
+la répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne
+laisserait qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de
+mots dans votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en
+images et en sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la
+fassent pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt,
+l'imagination et le c&oelig;ur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai
+conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature,
+comment cette impression y est devenue passion dans un âge et
+consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment
+littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme
+parvenu à la perfection de sa nature.</p>
+
+<p>Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur
+mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si
+l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes
+souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>
+vous, ni d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces
+sentiers ramènent indirectement mais agréablement à la route.</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la
+Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre
+des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride
+et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre,
+s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la
+Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la
+rive du fleuve.</p>
+
+<p>De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs
+rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs
+tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des
+imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la
+nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de
+vignes basses, enclos de <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> buis ou de pierres sèches, font
+ressembler, trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages
+d'Espagne, de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été,
+sous un ciel cru, fait fumer à l'&oelig;il comme des gueules de four où
+le paysan a allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de
+ses enfants.</p>
+
+<p>La maison de mon père était cachée à l'&oelig;il par le clocher et par
+les maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien
+qui la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et
+couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un
+peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant
+derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était
+aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et
+que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était
+contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre
+deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le
+matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village
+pour donner leur lait aux mères.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> <abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence
+commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui
+était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les
+autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que
+trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc
+le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le
+bleu du firmament.</p>
+
+<p>Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma
+pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on
+épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on
+veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à
+former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant
+composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot;
+puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en
+liant la phrase à la phrase, <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> finissent par produire, ô
+prodige de transformation! la pensée. Comment s'opère cette
+transformation d'un trait de plume matérielle, sur un morceau de
+matière blanche, appelée papier, en une substance immatérielle et tout
+intellectuelle, appelée pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même,
+étrangère aux sens et jaillissant des sens comme l'étincelle du
+caillou pour illuminer la nuit? Il faut le demander à celui qui a créé
+la matière et l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est
+réservé le mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à
+cette pensée et à cette matière l'apparence d'une même substance, en
+leur donnant l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les
+secrets de Dieu: aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les
+garder. La jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la
+transformation apparente des sens en intelligence, et de
+l'intelligence en matière, est le plus étonnant, et sans doute le plus
+saint de ses secrets. Il faut admettre le phénomène, car il est
+évident; il ne faut pas l'expliquer, car il est surhumain. On devrait
+décrire sur le frontispice de toutes <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> les sciences physiques
+ou métaphysiques, à la borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là;
+vous êtes au bord de l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez
+pas! Vous touchez là au grand secret! On n'escalade pas la pensée de
+Dieu! Le vers du Dante devrait être inscrit sur la nature physique
+comme sur la nature morale: <span class="smcap">Vous qui touchez à ces limites, laissez
+toute espérance de les dépasser</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je commençais à penser et à comprendre que
+d'autres autour de moi pensaient plus que moi; je commençais même à
+comprendre non la nature, mais le fait de cette transformation en
+pensée des caractères matériel qu'on me faisait tracer ou lire, et la
+transformation de cette pensée en caractères, c'est-à-dire en livres.
+Mes premiers respects pour le livre, <em>milieu</em> surhumain où s'opère ce
+phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur
+mère.</p>
+
+<p>La mienne avait la piété d'un ange dans le <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> c&oelig;ur et
+l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la
+beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble,
+comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore
+qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de
+l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en
+intelligence. C'est ce qu'on appelle <em>physionomie</em>, chose que l'on
+définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La
+physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours
+mystère: <span class="italic">l'âme dans les traits et les traits dans l'âme</span>. L'homme
+peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de
+l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et
+ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où
+les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du
+matin, dans le loisir de <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> sa chambre éclairée du plein
+soleil, soit les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait
+déposé l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de
+son lit, un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa
+physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses
+traits, changeait tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme
+la lueur d'une lampe quand on la couvre de la main contre le vent,
+pour l'empêcher de vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais
+cette expression, j'y devinais je ne sais quelle conversation muette
+avec un autre que moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un
+signe, je rentrais dans le silence et je respectais sa lecture.</p>
+
+<p>Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement;
+mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel,
+la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se
+joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses
+genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi
+par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait
+conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre
+ou <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> que ce livre lui disait des choses inentendues de moi,
+mais bien intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à
+nos jeux et si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas
+interrompre l'entretien silencieux!</p>
+
+
+<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse
+feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais
+quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages
+qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui
+qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les
+mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment
+littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de
+saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle
+ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la
+maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées
+des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de
+paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on
+ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle
+éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on
+appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.</p>
+
+<p>Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût
+pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de
+baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs
+mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un
+autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère,
+plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des
+airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais
+à trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits
+pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot
+de ces langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de
+temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré
+depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou
+un sentiment pastoral de <span class="italic">Virgile</span>, une strophe gracieuse d'<span class="italic">Horace</span>
+ou d'<span class="italic">Anacréon</span>, un discours de <span class="italic">Thucydide</span>, une mâle réflexion de
+<span class="italic">Tacite</span>, une période intarissable et sonore de <span class="italic">Cicéron</span>, me
+ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres
+langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une
+jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie.
+C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et
+confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes
+qui me parlaient ainsi à travers les siècles.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> <abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un
+peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous
+imposait pour l'acquérir.</p>
+
+<p>Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers
+essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec,
+en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le
+plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos
+maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images,
+réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on
+nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces
+essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du
+professeur et l'enthousiasme de l'école.</p>
+
+<p>On nous avait donné pour texte libre et vague une description du
+printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples
+était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait
+<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> le printemps que par les livres. Leur composition un peu
+banale était pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des
+troupeaux, des oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant
+des airs champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de
+fleurs sur lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de
+papillons. Tous ces printemps étaient italiens ou grecs; ils se
+ressemblaient les uns les autres, comme le même visage répété par
+vingt miroirs différents.</p>
+
+<p>J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de
+décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon
+père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous
+mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre
+des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les
+pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses
+lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre
+dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant
+parmi les citises jaunes et les lauriers roses.</p>
+
+<p>À moins d'emprunter toutes mes images à <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> mes livres, ce qui
+me répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc
+décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne
+trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que
+la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me
+refusaient.</p>
+
+<p>Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le
+printemps dans les impressions, dans le c&oelig;ur et dans les travaux
+des villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années
+d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma
+composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples
+auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la
+plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout
+l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au
+lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés,
+toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle
+m'inspira.</p>
+
+<p>J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite
+d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du
+secrétaire <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient
+adressée pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la
+copier ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien
+changer. J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais
+peut-être plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec
+plus de sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui
+grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le
+fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le
+village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes
+filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner
+leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse
+comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du
+puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> de
+cuivre, que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du
+fond du rocher jusqu'à leurs mains.</p>
+
+<p>«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui
+se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches
+humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs
+petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige
+qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des
+giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les
+respirer tout le jour en travaillant.</p>
+
+<p>«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays
+inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas
+encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres
+sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de
+plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans
+l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée
+qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible
+gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>
+comme si ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme,
+avaient peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre
+haute.</p>
+
+<p>«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais
+rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu
+comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de
+son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les
+hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble
+aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment
+enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne
+brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle
+chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des
+brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que
+le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble
+avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les
+collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous
+rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les
+<em>dégourdir</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> «Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du
+clocher, dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon;
+la cloche, ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits
+enfants au signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par
+un tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et
+les moineaux de tous les toits.</p>
+
+<p>«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la
+maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la
+cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux
+mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à
+l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un
+jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin
+cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature
+muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.</p>
+
+<p>«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre
+les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de
+<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> plus en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne
+accoutumée. La mère de famille descend précipitamment l'escalier
+raboteux de la chaumière; on entend résonner ses sabots de hêtre ou de
+noyer sur les marches. Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle
+compte ses agneaux et ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre
+ses jambes pour sortir les premiers de leur prison; elle les donne à
+conduire aux enfants.</p>
+
+<p>«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les
+feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène
+aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du
+buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au
+buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de
+petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur
+enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne
+reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront
+sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.</p>
+
+<p>«Pendant que les troupeaux montent ainsi <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> vers les cimes, on
+voit briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la
+flamme des fagots allumés par les femmes pour <em>tremper la soupe</em> du
+matin à leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe
+mangée sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois,
+on voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le
+travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres
+couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil
+levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine
+blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge
+qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en
+causant entre elles des printemps d'autrefois.</p>
+
+<p>«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en
+glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la
+main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille
+sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans
+lequel dort son nourrisson en équilibre <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> sur sa tête; elle le
+soutient d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui
+commence à marcher et qui trébuche sur les pierres.</p>
+
+<p>«On les suit de l'&oelig;il dans les vignes des coteaux voisins. Ils
+déposent le berceau de l'enfant endormi dans une <span class="italic">charrière</span> (petit
+sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles
+larges, étagées de n&oelig;uds en n&oelig;uds, sur les sarments nouveaux de
+l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa
+chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la
+pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les
+collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer
+luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme
+(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules
+comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son
+nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau,
+entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné
+sa sueur à la vigne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> «Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge
+blanc qui préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette;
+elle étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié
+durci, entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du
+sel gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux
+voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route,
+échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le
+printemps fait à la vendange.</p>
+
+<p>«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille
+rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie.
+Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête
+appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans
+les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.</p>
+
+<p>«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers
+des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur
+troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du
+soir, sa chèvre <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> favorite, les cornes enroulées de guirlandes
+de buis.»</p>
+
+<p class="p2">La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au
+printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe,
+qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne
+répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui
+réjouit le c&oelig;ur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard
+lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.</p>
+
+<p>Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de
+charme que pour les mères.</p>
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à
+une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves
+supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes
+condisciples; on y reconnaissait <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'accent, on y entendait le
+cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.</p>
+
+<p>Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et
+de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les
+vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (<span class="italic">aura</span>) n'ont point
+refroidi en moi la mémoire, le Père <span class="italic">Béquet</span> et le Père <span class="italic">Varlet</span>,
+professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent
+depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais
+ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de
+c&oelig;ur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre
+sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour
+instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le
+style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui,
+je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais
+fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en
+conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour
+moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je
+l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> on la lut à
+la fin de l'année, à la cérémonie publique de la distribution des
+prix, au collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants
+qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire.
+Et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma
+mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma
+précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est
+peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience
+anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture
+qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de
+l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches
+quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il
+s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.</p>
+
+
+<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire
+m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>
+quand je me demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût
+des choses intellectuelles.</p>
+
+<p>Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une
+montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans
+doute par dérivation de son ancien nom latin, <em>mons arduus</em>, la
+montagne de <em>Monsard</em>. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont
+semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds,
+quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la
+falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.</p>
+
+<p>Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés
+par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus
+adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées
+de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en
+formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une
+forteresse démantelée.</p>
+
+<p>Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de
+cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des
+solitaires pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires,
+rapprochées les unes des autres comme des stalles dans un ch&oelig;ur
+d'église, forment une façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en
+sorte que les bergers ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui
+s'y asseoient, pour se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir
+obliquement les uns presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même
+à voix basse, sans que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux
+emporte leurs paroles préservées du vent.</p>
+
+<p>La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste
+comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les
+villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit
+le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans
+les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.</p>
+
+<p>Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle
+ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des
+Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> de l'âme,
+se précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de
+l'Adriatique.</p>
+
+<p>On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les
+bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la
+chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du
+pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles
+sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe
+mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites
+lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées
+que les hauts lieux inspirent.</p>
+
+
+<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site
+élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où
+l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour
+y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées
+des jours d'été; il m'y conduisait souvent <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> avec lui, quand,
+vers l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.</p>
+
+<p>Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais
+agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres
+roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des
+paniers pour mes s&oelig;urs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les
+pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne
+opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces
+pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre
+hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi
+dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre
+blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant
+comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il
+allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il
+s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> <abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.</p>
+
+<p>C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième
+fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la
+famille des <span class="italic">Bruys</span>. On apercevait la maison de cette famille
+patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la
+montagne de <span class="italic">Monsard</span>, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au
+bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.</p>
+
+<p>Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la
+Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie.
+L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale
+dans nos contrées. Les s&oelig;urs n'y étaient pas moins distinguées de
+caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces s&oelig;urs vit
+encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je
+vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a
+<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> rien perdu de sa grâce de c&oelig;ur et de son sourire
+d'esprit! Elle a usé le temps qui ne l'use pas; elle est comme un
+jalon vivant du passé, laissé dans le domaine et sur les tombeaux de
+ses frères et de ses s&oelig;urs. Tout le pays aime à la retrouver, le
+matin, où il l'a laissée le soir.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus
+importants, au commencement du règne de Louis <abbr title="16">XVI</abbr>. Lié avec M. de
+Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres
+du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie.
+Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des
+circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la
+rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses
+pères.</p>
+
+<p>Il y vivait en philosophe, auprès de ses s&oelig;urs, suspendu par ses
+opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu,
+d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les
+affaires qu'il avait maniées. <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> Il avait en lui-même un
+entretien suffisant pour supporter le dés&oelig;uvrement, ce supplice des
+âmes vides.</p>
+
+<p>De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il
+l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes
+de la maison de ses s&oelig;urs; il s'y consolait avec ces consolateurs
+muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la
+similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination
+mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était
+un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une
+apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se
+recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la
+pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par
+hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de
+solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures
+d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain
+ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner
+jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> <abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était
+noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les
+disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la
+destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa
+physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à
+sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si
+à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»</p>
+
+<p>Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu
+compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos
+montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait
+son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles
+crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son
+chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à
+boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à
+longues poches; ses souliers <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> étaient noués sur le
+cou-de-pied par des agrafes d'argent; il portait un jonc à longue
+pomme d'or à la main.</p>
+
+
+<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de
+celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième
+visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment,
+la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu
+la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un
+ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un
+militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet
+de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son
+front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons
+d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme
+de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise
+virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses
+<span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme
+intellectuel et le c&oelig;ur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux
+chiens courants, au poil fauve, qui me connaissaient, venaient se
+coucher auprès de moi sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers,
+pour que le tintement de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la
+lecture ou la conversation des trois amis.</p>
+
+
+<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p>Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du
+village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la
+montagne, parmi les vignes et les chenevières.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son
+adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise
+littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le
+pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se
+consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de
+Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui
+avait fermé <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> le palais épiscopal et qui le condamnait à la
+vie obscure d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et
+nobles dans une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle
+du gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre
+et de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa
+bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais
+moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années
+finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa
+perte au fond de mon c&oelig;ur comme une lie de regrets qu'on ne remue
+jamais en vain.</p>
+
+
+<h4><abbr title="18"><abbr title="23">XVIII</abbr></abbr></h4>
+
+<p>Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux
+voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses
+chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil,
+aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la
+troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour
+ces trois amis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et
+de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le
+voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après
+l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il
+s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les
+plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la
+littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de
+pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M.
+de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune
+vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.</p>
+
+<p>La politique était toujours le premier texte de l'entretien:
+l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers,
+qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux
+interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les
+autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs
+pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour
+des causes différentes, ennemis du despotisme militaire <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> qui
+avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur
+les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par
+attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il
+avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume
+d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans
+l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la
+liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse,
+mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même
+étouffée en lui et autour de lui.</p>
+
+
+<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+<p>Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune
+au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient
+bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs
+têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là,
+entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était
+presque <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> tous les jours le thème de leur discussion. Quand
+ces discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours
+sur la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon
+père, M. de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche;
+ils citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain
+qu'ils étudiaient alors.</p>
+
+<p>Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui
+montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J.
+Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le
+<em>Contrat social</em>, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique
+et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt
+un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne
+pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques
+comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce
+Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles
+et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.</p>
+
+<p>Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait
+habituellement <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en
+français, tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer
+avec éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à
+travers l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille
+dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa
+bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte
+discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman,
+journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois
+par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui
+interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton
+grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de
+Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les
+journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge;
+mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici,
+après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit
+amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> avec la
+vibration lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule
+dans une profonde cavité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4>
+
+<p>Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté
+par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses
+deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière
+page du <span class="italic">Phédon</span>, et où les premières étoiles scintillèrent dans le
+ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de
+Socrate.</p>
+
+<p>Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs
+yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient
+penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu,
+assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus
+vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même
+Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du <span class="italic">Pnyx</span> et les
+pentes dénudées du <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> <span class="italic">Pentélique</span>, je reconnus une
+ressemblance parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et
+les collines ruisselantes de pierres de mon pays.</p>
+
+<p>On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles
+scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens
+devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés
+et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers
+par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels
+oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le
+recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un
+livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent
+pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout
+l'été, jusqu'aux froids de l'automne.</p>
+
+
+<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4>
+
+<p>L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me
+communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et
+<span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> à me la faire considérer comme une sorte de puissance
+surnaturelle donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en
+eux, même le bonheur.</p>
+
+<p>Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une
+vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières,
+groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage.
+J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval,
+pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai
+parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.</p>
+
+<p>Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait
+encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village;
+il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il
+était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches;
+à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une
+maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une
+vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de
+hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> jeter
+un regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger,
+toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.</p>
+
+<p>La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier,
+présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite
+galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.</p>
+
+<p>On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette
+galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide,
+et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de
+leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse.
+Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois
+chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de
+l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches
+n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait
+pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles s&oelig;urs et le
+solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou
+jetaient les coquilles des &oelig;ufs de leurs poules sur la galerie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais,
+étaient entièrement effacées par les orties et par les mauves
+parasites, promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne
+distinguait ces allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non
+plus, qui s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des
+raves à peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la
+vigne, au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait
+çà et là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient
+pleurer la main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de
+bonne heure le soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu
+sinistre à cette demeure.</p>
+
+
+<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4>
+
+<p>C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on
+appelait M. de Valmont; les deux s&oelig;urs chez lesquelles il habitait
+depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté
+avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span>
+fortune cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs
+de vigne hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.</p>
+
+<p>Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère
+aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite.
+Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un
+voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou
+un salut avec les habitants.</p>
+
+<p>Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non
+les deux s&oelig;urs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine
+ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en
+costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle
+était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa
+maison à tous les hommes distingués de la province.</p>
+
+
+<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4>
+
+<p>M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le
+cabinet d'étude de mon <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> oncle; il m'avait même donné en
+passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du
+latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait
+été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné
+quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était
+lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là
+en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric <abbr title="2">II</abbr>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait
+le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard
+entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien
+de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande
+rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour
+rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un
+noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me
+sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance
+très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la
+candeur de ma figure et de mon âge.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs, ses compagnes de solitude, <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qui
+s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en
+emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait
+troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux
+portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres
+effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.</p>
+
+
+<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4>
+
+<p>M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais
+d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou
+regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de
+complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et
+l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses,
+politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du
+Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait
+depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.</p>
+
+<p>Cette connaissance si approfondie et si universelle <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> des
+sciences, des lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne
+s'expliquait pas autrement que par des conjectures. Son existence
+était une énigme.</p>
+
+<p>On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la
+diplomatie secrète de Louis <abbr title="15">XV</abbr> dans le nord de l'Europe; qu'il avait
+vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité
+confidentielle de Catherine <abbr title="2">II</abbr> et du grand Frédéric; qu'il avait été
+lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette
+dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de
+connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de
+manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais
+il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et
+l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret.
+Il dort dans le mystère comme il a vécu.</p>
+
+
+<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4>
+
+<p>«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand
+mystère de cet enclos, <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> sur lequel on chuchote tant de fables
+dans le village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du
+même dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un
+livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre
+jamais par vous même!»</p>
+
+<p>Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur
+l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je
+me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui
+jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait
+accidentellement ma présence dans le jardin.</p>
+
+<p>«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne
+lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de
+plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous
+que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et
+que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les
+hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand
+vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>
+vous retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant,
+continua-t-il en me prenant par la main, et venez voir par vous-même
+combien il faut peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour
+être heureux.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4>
+
+<p>En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la
+galerie d'où les deux s&oelig;urs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une
+d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte
+qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la
+précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par
+inadvertance dans le jardin du <span class="italic">harem</span>. Je n'avais eu que le temps
+d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu
+décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de
+notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.</p>
+
+<p>Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du
+front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> qui
+se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties
+par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la
+mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme
+celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre
+et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté
+ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission
+volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans
+les déserts de Syrie.</p>
+
+<p>Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune,
+s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu
+depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux
+s&oelig;urs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au
+cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui
+bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le
+monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses
+voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.</p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> <abbr title="27">XXVII</abbr></h4>
+
+<p>Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une
+des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois
+appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce
+de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste
+du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous
+carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été
+primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et
+repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre
+avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire
+le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi
+par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant
+stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y
+entrer à la suite de mon guide.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> <abbr title="28">XXVIII</abbr></h4>
+
+<p>Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un
+écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous
+le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les
+uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins
+de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert
+le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit
+sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à
+travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la
+partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un
+matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur
+une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont;
+des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa
+tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds
+par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à
+son réveil, en s'étendant au hasard, à droite <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> ou à gauche,
+ne pouvait tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel
+couché sur ses &oelig;uvres: une litière de pensées humaines sous
+l'animal pensant!</p>
+
+
+<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4>
+
+<p>Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large
+fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et
+la table de travail du philosophe.</p>
+
+<p>«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai
+connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un
+être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans
+l'amitié de ces deux s&oelig;urs aussi sauvages que moi, une société pour
+mon c&oelig;ur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et
+jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.</p>
+
+<p>«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point
+d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu
+de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> peine. Je vis au
+milieu d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y
+attacher à personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je
+remue cette litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque
+volume que je tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit;
+quand il m'a tout dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient
+pour moi ces morts ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la
+terre, leur pensée? Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en
+exhume une pour faire place à une autre, et je trouve plus de vie
+ainsi sous la terre qu'il n'y en a dessus!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4>
+
+<p>Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant
+apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants,
+jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un
+à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière
+intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas
+<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> son long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon
+souvenir que le timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes
+oreilles. Puis, me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du
+jardin: «Allez, mon enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge,
+tout le mystère que vous avez vu!»</p>
+
+<p>Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination.
+J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans
+cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce
+qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela
+fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les
+bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces
+morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son
+acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la
+ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me
+permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont.
+L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.</p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> <abbr title="31">XXXI</abbr></h4>
+
+<p>Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le
+pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis
+d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son
+aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude
+ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes,
+s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières
+amours de l'imagination ou du c&oelig;ur qui empruntent tous la voix de
+la poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble
+trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être
+exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui
+prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de
+deux c&oelig;urs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.</p>
+
+<p>Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse,
+jetés depuis aux <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> flammes pour en purifier les pages,
+j'écrivis ces poésies contemplatives qui furent accueillies comme les
+pressentiments bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout
+devint littéraire à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait,
+avec ses impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses
+douleurs, dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi;
+l'univers en notes diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne,
+je ne vivais qu'un livre à la main.</p>
+
+
+<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4>
+
+<p>L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les
+révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la
+diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent
+comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté
+littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent
+littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les
+champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les
+<span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce
+qui méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté
+par le génie des littérateurs.</p>
+
+<p>L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne
+racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la
+philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était
+selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.</p>
+
+<p>L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien
+dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas;
+il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un
+aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus
+positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour
+dignifier leur &oelig;uvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien
+dit ne mérite pas d'être fait.</p>
+
+<p>C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi
+nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les
+annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'&oelig;il que,
+tant qu'ils n'ont pas été littéraires, <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> ils n'ont pas été, et
+que leur mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec
+elle: dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler,
+il n'existe plus.</p>
+
+
+<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4>
+
+<p>La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma
+vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et
+jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou
+vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux
+ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les
+plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi
+les grands événements de mon pays.</p>
+
+<p>La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action
+des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est
+rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan
+dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes
+commotions qui soulèvent ses vagues, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> prend tout à coup
+quelque chose de subitement littéraire dans ses instincts; il veut
+qu'on lui parle, non dans l'ignoble langage de la <span class="italic">taverne</span> ou de la
+<span class="italic">borne</span>, mais dans la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus
+magnanime que les hommes des grands jours puissent trouver sur leurs
+lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le
+long dialogue que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et
+la foule, que plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple
+m'écoutait; que la vulgarité du langage n'attirait que son mépris,
+mais que les paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses
+orateurs obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que
+ces orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La
+grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que
+vous voudrez!</p>
+
+<p>Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons
+comment elle console le c&oelig;ur dans les disgrâces.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> <abbr title="34">XXXIV</abbr></h4>
+
+<p>Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole
+intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais
+il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas
+suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur
+la vie de l'homme public et sur le c&oelig;ur de l'homme privé.</p>
+
+<p>Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque
+dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne
+découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le c&oelig;ur gonflé
+d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes
+par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses
+pudeurs de convention. Si le <span class="italic">Laocoon</span> se torturant dans le marbre
+sous les n&oelig;uds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses
+tortures?... Quand le c&oelig;ur se brise, ne fait-il pas éclater la
+veine?</p>
+
+<p>Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer
+l'envie; je dirai <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> plus, elle est finie: je ne vis pas, je
+survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain
+degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme
+d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme
+littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas
+encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de
+mon c&oelig;ur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de
+<span lang="en">Macbeth</span>, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du
+doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y
+fusse déjà couché!</p>
+
+
+<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4>
+
+<p>Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis
+sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de
+ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me
+heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses
+ou de nos espérances. Ce sont autant <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> de fibres saignantes
+arrachées de mon c&oelig;ur encore vivant et ensevelies avant moi,
+pendant que ce c&oelig;ur bat encore dans ma poitrine comme une horloge
+qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne
+encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!</p>
+
+<p>Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques c&oelig;urs et
+dans un modeste héritage. Et encore ces c&oelig;urs souffrent par moi, et
+ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain
+pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le
+<span class="italic">Dante</span>. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur
+lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on
+peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au
+moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au
+chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se
+plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à
+d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon
+labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs.
+<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que
+dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me
+l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil
+assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi;
+ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la
+retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient
+que sous mes démolitions.</p>
+
+
+<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4>
+
+<p>Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la
+rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu
+forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche
+comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom?
+Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi
+au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa
+présence pour rapporter le soir <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> à la maison le salaire qui
+nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?</p>
+
+<p>Les enfants des <span class="italic">Samiens</span> insultaient Homère parce que, disaient-ils,
+Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil
+des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est
+dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du
+ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte
+du ciel pour Homère.</p>
+
+<p>Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les
+<span class="italic">Samiens</span>. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux
+de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien,
+c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir,
+c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute
+l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et
+ce qui l'attend; je voudrais de tout mon c&oelig;ur (le Ciel m'en est
+témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste
+de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a
+porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire
+ici!... Il faut <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> supposer une grande dose de puérilité, je
+l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu,
+pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire
+des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle
+des hommes! La vie ne m'est plus rien.</p>
+
+<p>La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées
+ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier
+et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule,
+quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les
+lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses
+décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres,
+rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante
+d'illusions.</p>
+
+
+<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4>
+
+<p>Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu
+mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore
+<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots?
+Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles
+rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un
+bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple
+abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez
+fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en
+bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu
+n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du
+limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de
+soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux
+les hommes qui meurent à l'&oelig;uvre, frappés par les révolutions
+auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle
+est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous
+pour rien?...</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> <abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4>
+
+<p>Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si
+j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu
+dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des
+mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de
+Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.</p>
+
+<p>Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai
+gloire!</p>
+
+<p>D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts
+d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie
+est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la
+savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin
+comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme
+une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.</p>
+
+<p>Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses;
+je défie Caton lui-même <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> d'avoir plus que moi la satiété du
+temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en
+maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas
+les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes
+bons et le sort cruel; voilà le vrai.</p>
+
+
+<h4><abbr title="39">XXXIX</abbr></h4>
+
+<p>C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis
+quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail
+forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi
+je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui
+est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non,
+le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la
+Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la
+lance qui a bu le sang!...</p>
+
+<p>J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans
+peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma
+personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>
+n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne
+m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans
+l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.</p>
+
+
+<h4><abbr title="40">XL</abbr></h4>
+
+<p>D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou
+populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité
+ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les
+plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces;
+quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme
+seul!</p>
+
+<p>Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette
+obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un
+manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper
+aussi mon nom?</p>
+
+<p>Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si
+contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible?
+<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot
+l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis
+redevenu franchement et exclusivement <span class="smcap">homme de lettres</span>; c'est que je
+vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous
+les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous
+léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront
+après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans
+cette société des grands morts; et c'est aussi parce que,
+indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire
+en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns,
+peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas
+entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> <span class="smcap">Nota</span>. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt
+64 pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet,
+mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.</p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Le mot littérature vient du mot <em>littera</em>, qui signifie <em>lettre</em>. On a
+pris ainsi la partie pour le tout.</p>
+
+<p>Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de
+diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire,
+forment des mots.</p>
+
+<p>Les mots contiennent des idées.</p>
+
+<p>Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles
+d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus
+complets.</p>
+
+<p>Les phrases, en s'enchaînant et en se développant <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> à leur
+tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou
+d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui
+qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui
+parle.</p>
+
+<p>C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la
+translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la
+pensée d'un seul dans l'esprit de tous.</p>
+
+<p>Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans
+l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que
+l'homme pût se communiquer à l'homme.</p>
+
+<p>Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de
+l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un
+être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y
+aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il
+n'y aurait point eu d'humanité.</p>
+
+<p>C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de
+l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres
+siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la
+pensée, jusqu'à l'infini. <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> C'est l'écho universel et éternel
+du monde pensant.</p>
+
+<p>L'homme est un être expressif.</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la
+pensée?</p>
+
+<p>Par les langues.</p>
+
+<p>Que sont les langues?</p>
+
+<p>Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la parole?</p>
+
+<p>Le <em>corps de l'esprit</em>, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots
+contradictoires pour en donner seulement l'idée: <span class="italic">Le corps de
+l'esprit</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur
+l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe
+du Créateur à sa créature; les autres <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> en attribuent
+l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct
+cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à
+comprendre.</p>
+
+<p>Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou
+plutôt sur ce mystère:</p>
+
+<p>«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des
+siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous
+aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a
+inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé
+lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans
+la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la
+parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les
+langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole
+primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues
+postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et
+parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui
+lui avait donné la pensée, ou le <em>verbe</em> <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> intérieur et
+extérieur; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée
+avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort
+humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole
+contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à
+l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été
+créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de
+combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses
+existantes en elle et hors d'elle.</p>
+
+<p>«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue
+innée, est née aussi la première littérature du genre humain,
+autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire
+encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes,
+c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler
+et se perpétuer l'esprit humain.»</p>
+
+<p class="p2">L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au
+dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>
+qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une
+des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut
+concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a
+parlé.</p>
+
+
+<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture
+la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes
+et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse
+ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et
+l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument
+nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme
+parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel
+signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et
+qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur
+l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son,
+voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> simple;
+l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle
+d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle
+d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de
+la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et
+où le sourd devait entendre le muet!</p>
+
+<p>Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou
+de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de
+l'inventeur de la parole.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme,
+l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.</p>
+
+<p>«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions
+que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures
+appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle;
+échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme
+immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de
+chair, d'os, de muscles, <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de nerfs, dans lequel cette âme est
+mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et
+toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre
+l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»</p>
+
+<p>L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière
+empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante
+dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On
+n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie,
+lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan
+céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa
+course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un
+atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de
+soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la
+prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à
+l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent,
+devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui
+s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> ou à se
+créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des
+mémoires éternelles.</p>
+
+<p>L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète
+qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce
+qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de
+jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité,
+change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de
+soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant,
+se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!</p>
+
+
+<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la
+parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet
+instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées,
+des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à
+l'infini.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses
+organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que
+de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde
+extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en
+lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces
+idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou,
+ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je
+vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit <span class="italic">J'adore</span>, mot
+sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais
+un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée,
+voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de
+lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son
+enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un
+Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens
+qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus
+ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être
+complexe et énigmatique, qui fait pitié quand <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> on le regarde
+ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.</p>
+
+<p>Sa grandeur, c'est de s'exprimer.</p>
+
+<p>La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par
+l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il
+faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression <em>mémorable</em>,
+c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.</p>
+
+
+<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature
+ou cette <em>expression mémorable</em> de l'esprit humain a dû se multiplier
+dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres
+écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature
+universelle.</p>
+
+<p>Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné
+des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De
+même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et
+n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> au
+delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir
+jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la
+même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en
+ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines
+après une certaine durée de mort.</p>
+
+<p>Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les
+empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les
+peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on
+transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se
+transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature
+sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus
+grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces
+langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples
+nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes
+de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de
+l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.</p>
+
+<p>Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont
+le grand obstacle à la perfectibilité, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> soi-disant indéfinie
+ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité
+indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une
+langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les
+générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours
+croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et
+qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations
+antérieures leur ont confié?</p>
+
+
+<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'&oelig;uvre littéraires des
+époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que
+ces chefs-d'&oelig;uvre ou ces fragments de chefs-d'&oelig;uvre que nous
+croyons des commencements, n'étaient que des <em>continuations</em> ou des
+renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas
+parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les
+distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque
+certitude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante
+et aussi éloquente que celle de <span class="italic">Job</span> nous apparaît tout à coup avec
+le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette
+expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable
+du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est
+également évident que quand un poëte comme <span class="italic">Homère</span> apparaît tout à
+coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de
+sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident,
+disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé
+à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui
+seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses
+vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses
+et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures
+hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la
+profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie:
+quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il
+n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature
+invisible <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> par la distance dont ce monument est le
+chef-d'&oelig;uvre, mais non le commencement.</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et
+ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc
+fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de
+littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans
+l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux
+qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un
+monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le
+fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la
+littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit
+humain par ses &oelig;uvres, est contenu dans nos bibliothèques en un
+petit nombre de chefs-d'&oelig;uvre en toute langue qui ne dépassent pas
+les forces de l'attention.</p>
+
+<p>C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par
+ordre de date, ce qui <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> serait trop fastidieux, mais par
+catégorie de chefs-d'&oelig;uvre, ce qui nous permettra de passer d'un
+peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de
+temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette
+étude.</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend
+l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome,
+l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne,
+l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à
+la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui
+apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit
+humain.</p>
+
+<p>Nous prendrons en main tour à tour une de ces &oelig;uvres, nous en
+traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en
+indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des
+trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>
+l'homme intellectuel au temps où nous vivons.</p>
+
+<p>Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des
+hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît
+pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation
+ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces
+&oelig;uvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la
+recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles
+choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles
+meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et
+non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des
+facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute
+idée de l'homme par ses &oelig;uvres, afin de vous soutenir, en morale
+comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de
+vous-même.</p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> DIGRESSION.</h2>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette
+définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à
+coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de
+s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours
+familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint
+pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit
+interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre
+siècle, de parler des &oelig;uvres remarquables qui s'y produisent, des
+écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y
+déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La
+littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts,
+elle a du c&oelig;ur; et quand le c&oelig;ur a fait une partie du talent
+d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la
+tendresse de mener son deuil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de
+Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire,
+que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait
+pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie,
+nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle
+femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de
+l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une
+physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la
+nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet
+pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire
+en nous par les chefs-d'&oelig;uvre de sa création.</p>
+
+<p>Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit
+sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup
+entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> le site,
+la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je
+pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage,
+les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans
+les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux
+joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même
+au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une
+femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre
+imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne
+s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans
+cesse.</p>
+
+
+<h4><abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de
+l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par
+un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans
+la ville pastorale de <span class="italic">Terni</span>, ville répandue au milieu des eaux et
+des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie
+de l'écume du <span class="italic">Vellino</span>.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> <abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises,
+une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que
+nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de
+<span class="italic">Terni</span>. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade
+d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée;
+l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux
+voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre
+<em>improvisatrice</em> de la France.</p>
+
+<p>Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis
+appeler le courrier, qui préférait le vin de <span class="italic">Montefiascone</span> à toutes
+les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie
+d'une <span class="italic">fiasque</span> et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que
+j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me
+dit que ses voyageuses s'appelaient <span class="italic">madame Gay</span> et mademoiselle
+<span class="italic">Delphine Gay</span>, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me
+rencontrer à Florence; qu'elles avaient <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> des lettres de
+recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome;
+puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de
+l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les
+deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les
+rejoindre à la chute du Vellino.</p>
+
+<p>On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir
+la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.</p>
+
+<p>Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au
+sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en
+serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de
+l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts
+romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre
+branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le
+sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles
+ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche,
+sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent
+encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la
+sombre vallée <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de <span class="italic">Narni</span>, où elles se rassemblent sous les
+arches brisées du <span class="italic">pont d'Auguste</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on
+s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche,
+sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure
+qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre
+accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit
+le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la
+matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des
+coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe,
+qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans
+la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les
+éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des
+prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités
+marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée
+des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les
+ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule
+du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et
+tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les
+préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous
+les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant
+nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis
+<span class="italic">Horace</span> et <span class="italic">Claude Lorrain</span>, jusqu'à lord <span lang="en"><span class="italic">Byron</span></span>. Terni est le
+pèlerinage du génie; le poëte y laisse en <em>ex-voto</em> des vers sublimes,
+et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la
+nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino
+gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit
+avant d'avoir aperçu le précipice.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès
+de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces
+chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond,
+qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était
+le Vellino.</p>
+
+<p>On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir
+l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en
+arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait
+s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux
+penchés sur son cours.</p>
+
+<p>Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres
+en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée,
+jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément
+élevé sur l'Océan.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un
+parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait
+avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait
+d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.</p>
+
+<p>Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à
+la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la
+toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout
+à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la
+pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase
+en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au
+vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du
+ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux
+flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités
+cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences
+vertes ou azurées des langues <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> d'eau que la rapidité,
+l'impulsion et le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment
+où elles rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la
+lumière du soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille
+éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas,
+le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le
+c&oelig;ur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce
+foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des
+évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des
+pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé
+avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de
+lord <span lang="en">Byron</span> à la même place.)</p>
+
+
+<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour,
+cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher,
+cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant,
+qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qui manquent toujours aux cascades des Alpes et même du
+Niagara; si l'on considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres
+ténébreux de précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la
+scène se passe en plein espace, en pleine lumière, en face d'un
+horizon sans bornes, d'un firmament limpide d'où le Créateur semble
+assister, derrière le cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en
+fureur, on n'aura plus seulement la sensation d'une catastrophe des
+eaux, mais celle d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à
+l'homme d'assister en l'adorant.</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la
+première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.</p>
+
+<p>Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse
+où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute.
+J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de
+reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre
+n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un
+jour plus conforme à sa grandiose beauté.</p>
+
+<p>Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des
+chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras,
+admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il
+soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès
+des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des
+eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli,
+et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.</p>
+
+<p>Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose;
+ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au
+souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase
+dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses
+yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace.
+Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes
+de l'esprit montées aux yeux par <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'excès de l'émotion
+d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et
+tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les
+sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses
+ondes, une goutte chaude et virginale du c&oelig;ur d'une jeune fille de
+Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont
+pas des pleurs!</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des
+<span class="italic">Abruzzes</span>; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et
+par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière
+sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans
+un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la
+bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles,
+l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du
+spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient
+la jeunesse mais non la plénitude du printemps: <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> c'est le
+caractère de cette figure, qui attachait le plus le regard en
+attendrissant l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop
+éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues
+vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou
+la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété,
+l'enthousiasme et la douleur sont pâles.</p>
+
+
+<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>Elle se leva enfin au bruit de mes pas.</p>
+
+<p>Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix
+complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son
+entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la
+bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une
+imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse
+qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et
+le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de
+l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant
+dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.</p>
+
+<p>La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de la
+cascade de Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la
+chute de Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée
+que cette jeune fille.<br>&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;</p>
+
+
+<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle
+pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé
+une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point
+d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon
+attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais
+songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!</p>
+
+<p>Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur
+un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut
+regarder d'en haut ce qu'on aime.</p>
+
+<p>Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit
+ans; elle était fille <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> de madame Sophie Gay, femme supérieure
+très-méconnue.</p>
+
+<p>Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de
+beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris
+après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes
+à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol
+ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais,
+madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui
+firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de
+Paris. Elles furent le n&oelig;ud entre la liberté épurée de sang et la
+gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais
+ravissant, de la France entre deux larmes.</p>
+
+
+<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne,
+tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses
+amis jusque sous la hache, c&oelig;ur d'honnête homme dans la poitrine
+d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Ce
+défaut était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois
+cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait
+conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet
+interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait
+défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de
+cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était
+Romaine plus que Française.</p>
+
+<p>Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion;
+dans les éruptions de son c&oelig;ur elle brisait tout, elle <em>faisait
+scène</em>, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les
+pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était
+racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de
+conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer
+en elle jusqu'à ses défauts.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des
+dispositions précoces de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> cette enfant pour la poésie, elle
+l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité
+domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit
+sans l'avoir pleinement savourée.</p>
+
+<p>Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son
+enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La
+vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la
+vanité.</p>
+
+<p>Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la
+raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses
+perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé
+que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère
+a trouvé dans le berceau de son propre enfant?</p>
+
+<p>Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi
+spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient
+plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans
+sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers
+venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres
+<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> du c&oelig;ur maternel; les <span class="italic">Benjamins</span> sont une vieille
+histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.</p>
+
+<p>De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était
+tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le
+travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la
+pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le
+double talent de la mère et de la fille, et leur double travail,
+apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se
+ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout
+cela comme je l'ai lu moi-même dans le c&oelig;ur de cette excellente
+mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.</p>
+
+
+<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des
+hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de
+Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en
+talent tout ce que le <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> c&oelig;ur d'une mère avait rêvé. On lui
+avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les
+yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le
+c&oelig;ur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient,
+pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau
+qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril
+les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis
+lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui
+transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune
+fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.</p>
+
+<p>Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les
+amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine.
+Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.</p>
+
+
+<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette
+élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes,
+conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de
+Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons,
+longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence
+par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau
+siècle de Louis <abbr title="14">XIV</abbr> aux Bourbons.</p>
+
+<p>Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la
+température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et
+M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté
+aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux
+enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques,
+où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.</p>
+
+<p>La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'<em>Aurore du Guide</em>, par
+toutes les grâces du jour.</p>
+
+<p>Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y
+répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité
+de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>
+point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de
+l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la
+jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de
+cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes
+de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait
+assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus
+grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de
+talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie <span class="italic">sur
+le bonheur d'être belle</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p>Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses
+poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'<span class="italic">essais</span> poétiques.
+Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire
+de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche,
+c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons
+est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette
+trempe <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> énergique, nécessaire à l'imagination comme au
+caractère du talent. L'<em>esprit</em>, ce génie trop familier des salons, y
+corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons
+donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents
+ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de
+grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des
+hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société
+étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de
+bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions
+pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son c&oelig;ur,
+et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.</p>
+
+
+<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4>
+
+<p>Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que
+l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à
+demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à
+pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le
+répétons, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand
+corrupteur du génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise!
+s'écriait un grand juge des poëtes de son temps, que tu es préférable
+dans ta naïveté à ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à
+eux tous un cri de la nature!»</p>
+
+<p>Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre
+l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le
+pli trop artificiel que la société donnait à son talent.</p>
+
+<p>Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son c&oelig;ur.
+Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est
+un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans
+sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un
+enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa s&oelig;ur. Tout le c&oelig;ur
+d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits
+pâlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le
+lendemain.</p>
+
+<p>Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais
+l'étonnement du <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> voyageur qui, voyant briller de loin les
+cimes neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en
+approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables,
+cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où
+croissent les plus doux fruits de la nature.</p>
+
+<p class="poem">Il y trouve, ravi, des solitudes vertes,<br>
+ Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,<br>
+ Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes<br>
+<span class="add3em">À l'hospitalité;</span></p>
+
+<p class="poem">Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées,<br>
+ Et des lacs étoilés des feux du firmament,<br>
+ Dont les barques sortant des anses reculées<br>
+<span class="add3em">Rident le flot dormant.</span></p>
+
+<p class="poem">Il entend les doux bruits de voix qui se répondent,<br>
+ De murmures confus qui montent des hameaux,<br>
+ De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent<br>
+<span class="add3em">Avec les chants d'oiseaux.</span></p>
+
+<p class="poem">Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses:<br>
+ «Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!<br>
+ La nature a caché ses grâces les plus douces<br>
+<span class="add3em">Sous ses plus hauts sommets.»</span></p>
+
+<p class="poem">Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève<br>
+ De leur éclat lointain semblent nous consumer,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève<br>
+<span class="add3em">Tout ce qui fait aimer!</span></p>
+
+<p class="poem">Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime<br>
+ Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,<br>
+ Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime,<br>
+<span class="add3em">Et je fermai mon c&oelig;ur.</span></p>
+
+<p class="poem">Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage<br>
+ Retient la jeune fille à son foyer pieux,<br>
+ Où l'on n'a pas encor composé son visage<br>
+<span class="add3em">Pour l'&oelig;il des curieux.</span></p>
+
+<p class="p2 poem">Les meubles dispersés dans l'asile nocturne,<br>
+ La lampe qui fumait, oubliée au soleil,<br>
+ Étalaient ce désordre, emblème taciturne<br>
+<span class="add3em">D'une nuit sans sommeil.</span></p>
+
+<p class="poem">Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête,<br>
+ Des livres échappés à des doigts assoupis,<br>
+ Et des festons de fleurs détachés de la tête,<br>
+<span class="add3em">Y jonchaient les tapis.</span></p>
+
+<p class="poem">La veille avait flétri de ta blanche parure<br>
+ Les plis qu'autour du sein le n&oelig;ud pressait encor;<br>
+ Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture<br>
+<span class="add3em">S'épandaient en flots d'or.</span></p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Ton visage était pâle, un frisson de pensées<br>
+ De ton front incliné lentement s'effaçait;<br>
+ Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée<br>
+<span class="add3em">Sur tes genoux glissait.</span></p>
+
+<p class="poem">Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures:<br>
+ La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher<br>
+ Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures<br>
+<span class="add3em">Empêchent de sécher.</span></p>
+
+<p class="poem">Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence!<br>
+ Car l'enfant de ta s&oelig;ur dormait dans son berceau,<br>
+ Et ton pied suspendu le berçait en silence<br>
+<span class="add3em">Sous son mobile arceau.</span></p>
+
+<p class="poem">La mort avait jeté son ombre passagère<br>
+ Sur cette jeune couche, et dans ton &oelig;il troublé,<br>
+ Dans ton sein virginal, tout le c&oelig;ur d'une mère<br>
+<span class="add3em">D'avance avait parlé.</span></p>
+
+<p class="poem">Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte;<br>
+ Et quand un seul soupir trahissait le réveil,<br>
+ Tu chantais au berceau l'enfantine complainte<br>
+<span class="add3em">Qui le force au sommeil.</span></p>
+
+<p class="p2 poem">Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,<br>
+ Trouvant que sur les c&oelig;urs un empire est trop peu,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,<br>
+<span class="add3em">La lumière et le feu!</span></p>
+
+<p class="p2 poem">Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image,<br>
+ Je te vois l'&oelig;il éteint par la veille et les pleurs,<br>
+ Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage<br>
+<span class="add3em">Sur un lit de douleurs.</span></p>
+
+<p class="poem">Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme<br>
+ Que l'amour maternel apprend à ressentir,<br>
+ Et ces chants du berceau que la plus humble femme<br>
+<span class="add3em">Sait le mieux retentir.</span></p>
+
+<p class="poem">Et je dis dans mon c&oelig;ur: «Écartez cette lyre!<br>
+ De la gloire à ce c&oelig;ur le calice est amer:<br>
+ Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire,<br>
+<span class="add3em">Elle saurait aimer.»</span></p>
+
+<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+<p>Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons:
+dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les
+académies, un murmure d'admiration courait <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> dans la foule,
+tous les yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes
+hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une
+célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment
+une femme, habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était
+jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul
+c&oelig;ur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.</p>
+
+<p>Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La
+gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être
+très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins
+d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute
+d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont
+elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la
+trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait
+pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la
+connaissait pas. Elle ne voulait qu'un c&oelig;ur; elle savait se
+proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu
+que l'amour, cette poésie du c&oelig;ur, ne manquât pas à sa destinée.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> <abbr title="20">XX</abbr></h4>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques
+admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques
+courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque
+l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte
+d'Artois, qui fut depuis Charles <abbr title="10">X</abbr>.</p>
+
+<p>Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans
+les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au
+palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait
+prendre pour de l'amour.</p>
+
+<p>On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique,
+par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que
+sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une
+société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait
+heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué
+par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.</p>
+
+<p>L'admiration qu'il avait témoignée pour la <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> belle inspirée
+devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination
+naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de
+contrebalancer par un empire de femme, exercé sur le c&oelig;ur de
+l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme
+sur le c&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>Des intelligences dans les affections des princes sont des influences
+dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour,
+assiége même l'oreiller des rois. Une <span class="italic">Diane de Poitiers</span> légitime, ou
+une <span class="italic">madame de Maintenon</span> jeune et séduisante, parurent une nécessité
+de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une
+personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de
+Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus
+supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait
+l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.</p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> <abbr title="21">XXI</abbr></h4>
+
+<p>On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les
+rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une
+prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce
+plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des
+coquetteries, c'est l'innocence.</p>
+
+<p>Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque
+enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut
+n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils
+vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui
+concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de
+père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle
+des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un
+éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le comte d'Artois les écouta sans surprise, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> accoutumé qu'il
+était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination
+et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants
+s'étaient trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de
+madame de Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne
+la remplacerait jamais dans son c&oelig;ur, et qu'il allait donner ce
+c&oelig;ur à Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il
+évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on
+lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine
+ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes.
+Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au
+c&oelig;ur d'un roi.</p>
+
+
+<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4>
+
+<p>Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y
+revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique
+encadrement de l'apparition de Terni; la <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> scène avait changé,
+mais non la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et
+la fille logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas
+de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au
+boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait
+dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.</p>
+
+<p>Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des
+meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques
+livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table
+où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour
+l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au
+fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se
+retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir
+ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou
+trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un
+rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie
+voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là
+aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> rose de la
+cascade du Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette
+<span class="italic">Tempé</span> de l'Italie!</p>
+
+
+<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4>
+
+<p>Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les
+plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol.
+On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux
+Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la
+gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y
+est cordial, c'est le c&oelig;ur seul qui y règle l'étiquette. On ne
+pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine,
+à cette <span class="italic">Vittoria Colonna</span>, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome
+moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges
+de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale
+heureuse de Pétrarque!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un
+ami qu'on aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une
+heure d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté
+ensemble en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est
+se connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il
+y a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair;
+telle était la nôtre depuis <span class="italic">Terni</span>.</p>
+
+<p>Je venais assidûment les visiter dans la matinée.</p>
+
+<p>Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le
+fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante
+figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu,
+on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité
+avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque
+voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la
+maison.</p>
+
+<p>Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui
+parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>
+pour lui répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa
+chaise.</p>
+
+<p>Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie
+forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires.
+La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta
+son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui
+dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les
+ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de
+l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le
+talent.</p>
+
+<p>Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger;
+j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade
+était devenue madame Émile de Girardin.</p>
+
+
+<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4>
+
+<p>En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son c&oelig;ur.
+Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de
+la poésie française. Son invocation à la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Croix, au début du
+neuvième chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien.</p>
+
+<p class="poem">Ô martyre divin, supplice rédempteur,<br>
+ Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur<br>
+ Dont Dieu même jeta la racine féconde;<br>
+ Étendard glorieux qui gouverne le monde,<br>
+ Symbole consolant, Croix sainte! noble don,<br>
+ Garant universel du céleste pardon!<br>
+ Ton signe révéré, gage de délivrance,<br>
+ Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance:<br>
+ La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.<br>
+ Le soir, du pèlerin tu guides le retour.....<br>
+ Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs,<br>
+ Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.<br>
+ Tu consoles les rois quand leur trône succombe,<br>
+ Et du pauvre oublié tu protéges la tombe!<br>
+ Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!</p>
+
+<p class="poem">Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse,<br>
+ La parole de Dieu conserve sa noblesse!<br>
+ Pour raconter la mort qui sauva l'univers,<br>
+ Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers,<br>
+ Et que, douant ma voix de force et d'harmonie,<br>
+ L'ardente piété me serve de génie!</p>
+
+<p class="p2">Les premiers vers de la <span class="italic">Vision</span> sont du <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> même accent: La
+jeune fille, au c&oelig;ur héroïque, est visitée en songe par
+l'apparition de Jeanne d'Arc.</p>
+
+<p class="poem">Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies,<br>
+ Hier j'avais porté mes vagues rêveries;<br>
+ J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux,<br>
+ Et debout, effeuillant le saule du rivage,<br>
+ J'attachais mes regards sur le cristal des eaux,<br>
+ Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image,<br>
+ La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur;<br>
+ Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée,<br>
+ D'un nuage céleste égalant la blancheur,<br>
+ Semblaient unir la terre à la voûte azurée.</p>
+
+<p class="poem">Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!...<br>
+ Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue;<br>
+ Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris<br>
+ Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue!<br>
+ Sur un nuage d'or une femme apparaît...<br>
+ Son sein était couvert d'une robe éclatante;<br>
+ Du bandeau virginal sa tête se parait,<br>
+ Et son bras agitait la bannière flottante.<br>
+ Sur son front, dégagé du panache vainqueur,<br>
+ Des lauriers lumineux formaient une auréole.<br>
+ Alors un saint effroi venant saisir mon c&oelig;ur,<br>
+ À genoux j'écoutai sa divine parole.<br>
+ «Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi<br>
+ La vierge des combats, le sauveur de son roi;<br>
+ Celle qui déserta sa tranquille chaumière<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin;<br>
+ Celle qui délivra la France prisonnière,<br>
+<span class="add2em">Et qui porte encor dans sa main</span><br>
+<span class="add2em">Et sa houlette et sa bannière.»</span></p>
+
+<p class="p2 poem">Elle dit, et bientôt, du nuage voilée,<br>
+ L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée.<br>
+ Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports;<br>
+ Un céleste pouvoir secondait mes efforts;<br>
+ Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière<br>
+ Embrasait de ses feux mon âme tout entière,<br>
+ Et déjà l'avenir était changé pour moi.<br>
+ Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi;<br>
+ D'un orgueil inconnu je me sentais saisie.<br>
+ «Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie,<br>
+ Protége de mon c&oelig;ur la pure ambition!<br>
+ Je jure d'accomplir ta sainte mission;<br>
+ Elle aura tous mes v&oelig;ux, cette France adorée!<br>
+ À chanter ses destins ma vie est consacrée;<br>
+ Dussé-je être pour elle immolée à mon tour,<br>
+ Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour<br>
+ Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;<br>
+ Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie,<br>
+ Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!<br>
+ Oui, de la vérité rallumant le flambeau,<br>
+ J'enflammerai les c&oelig;urs de mon noble délire;<br>
+ On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;<br>
+ L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,<br>
+ Viendra me réclamer pour défendre ses droits;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,<br>
+ Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire;<br>
+ Les autels retiendront mes cantiques sacrés,<br>
+ Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,<br>
+ Les Français, me pleurant comme une s&oelig;ur chérie,<br>
+ M'appelleront un jour Muse de la patrie!»</p>
+
+<p>Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus
+nerveux et plus virils, l'<span class="italic">Exegi monumentum</span> de son sexe.</p>
+
+
+<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4>
+
+<p>Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais
+rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur:</p>
+
+<p class="poem">Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère!<br>
+ Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux,<br>
+ Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux!<br>
+ J'admirai de ses bords la superbe misère;<br>
+ Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité,<br>
+ De nos fleuves riants n'ont pas la pureté.<br>
+ Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre,<br>
+ Et que Rome adora dans ses temps fabuleux,<br>
+<span class="add2em">Semble, dans son cours orgueilleux,</span><br>
+ Des empires détruits rouler toujours la cendre.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant:</p>
+
+<p class="poem">J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie:<br>
+ C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.<br>
+ Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle,<br>
+ Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle:<br>
+ Jure de ramener dans notre humble vallon<br>
+ Et ma harpe muette et ma cendre exilée!<br>
+ Ah! sous les peupliers de notre sombre allée,<br>
+<span class="add2em">Une croix, des fleurs et mon nom</span><br>
+<span class="add1em">Charmeraient plus mon ombre consolée</span><br>
+<span class="add2em">Qu'un magnifique mausolée</span><br>
+<span class="add2em">Sous les marbres du Panthéon.</span></p>
+
+
+<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4>
+
+<p>La tragédie de <span class="italic">Judith</span>, celle de <span class="italic">Cléopâtre</span>, élevèrent son style
+poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des
+vers tels que ceux-ci dans sa <span class="italic">Cléopâtre</span> ont le grandiose d'une scène
+de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par
+le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans
+l'ennui de l'attente d'Antoine.</p>
+
+<p class="center p2"><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> CLÉOPÂTRE.</p>
+
+<p class="poem">Iras doute des dieux, mais non de sa puissance.<br>
+ Il reviendra par mer. Un messager romain<br>
+ A dû le rencontrer dès hier en chemin.<br>
+ Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade.<br>
+ Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade,<br>
+ Afin de recevoir les envoyés au port...<br>
+ Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord!<br>
+ Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée,<br>
+ Et reprendre sur lui la Sicile usurpée,<br>
+ Il a besoin d'Antoine... il presse son retour.<br>
+ Rome, qui me connaît, a peur de son amour...<br>
+ J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente!<br>
+ Et que cette chaleur sans air est accablante!<br>
+ Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,<br>
+ Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!<br>
+ Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne;<br>
+ Rien ne vient altérer sa splendeur monotone...<br>
+ Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,<br>
+ Comme un grand &oelig;il sanglant sur vous toujours ouvert.<br>
+ De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie;<br>
+ Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,<br>
+ Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...<br>
+ Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau.<br>
+ Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,<br>
+ Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...<br>
+ On vante ses palais, ses monuments si beaux;<br>
+ Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.<br>
+ Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies,<br>
+ Des générations d'immobiles momies.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> On dirait un pays de meurtre et de remords:<br>
+ Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts.<br>
+ Partout dans la chaudière un corps qui se consume;<br>
+ Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;<br>
+ Partout l'orgueil humain, follement excité,<br>
+ Luttant dans sa misère avec l'éternité...<br>
+ Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?<br>
+ Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges.<br>
+ Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;<br>
+ Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi;<br>
+ Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,<br>
+ Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source.<br>
+ Son bonheur même a l'air d'une calamité;<br>
+ Car le sombre secret de sa fertilité<br>
+ N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre:<br>
+ Cette fécondité naît encor d'un désastre.<br>
+ Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager,<br>
+ Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.<br>
+ Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,<br>
+ Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.<br>
+ Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux<br>
+ Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,<br>
+ Et, regardant monter cette onde sans rivages,<br>
+ De mettre mon espoir en d'éternels ravages.</p>
+
+<h4><abbr title="27">XXVII</abbr></h4>
+
+<p>Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de
+Corneille.</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure...<br>
+ Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure.<br>
+ Ce moment ne peut-il jamais être effacé?...<br>
+ Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?...<br>
+ Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire<br>
+ Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire!<br>
+ La gloire, c'était là mon rêve le plus beau,<br>
+ La gloire qui fait vivre au delà du tombeau.<br>
+ Être pour l'avenir un immortel exemple,<br>
+ Avoir dans son pays une colonne, un temple,<br>
+ C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu<br>
+ À gravir dans la gloire un sommet inconnu.<br>
+ Tout jeune, je faisais admirer mon courage;<br>
+ Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage...<br>
+ Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant)<br>
+ Me contait les exploits d'Hercule triomphant...<br>
+ Au superbe récit de cette noble vie,<br>
+ Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie;<br>
+ Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras,<br>
+ Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.»<br>
+ Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!...<br>
+ Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche,<br>
+ Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour,<br>
+ Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?...<br>
+ Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!...<br>
+ Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!...<br>
+ Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui;<br>
+ Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui.<br>
+ Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective<br>
+ Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive.<br>
+ Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> D'infâmes cruautés, de vols audacieux,<br>
+ D'attentats qui souillaient la majesté romaine.<br>
+ Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine!<br>
+ Triomphe dans ma honte, implacable orateur:<br>
+ C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...<br>
+&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;</p>
+
+<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4>
+
+<p>La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se
+révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable
+triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il
+faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de
+l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas
+d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur
+feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou
+aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus,
+elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> <abbr title="29">XXIX</abbr></h4>
+
+<p>Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la
+revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de
+célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des
+articles de critique de m&oelig;urs qui rappelaient <span class="italic" lang="en">Addison</span> ou
+<span class="italic">Sterne</span>; des tragédies bibliques, où le souvenir d'<span class="italic">Esther</span> et
+d'<span class="italic">Athalie</span> lui avait rendu quelque retentissement lointain de la
+déclamation de Racine; des comédies, où la main d'une femme
+adoucissait l'inoffensive malice de l'intention; enfin des <span class="italic">Lettres
+parisiennes</span>, son chef-d'&oelig;uvre en prose, véritables pages du
+<span class="italic">Spectateur anglais</span>, retrouvées avec toute leur originalité sur un
+autre sol: tout cela avait consacré en quelques années le nom du poëte
+et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa
+fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère,
+en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.</p>
+
+<p>Telle on la retrouve après la révolution de 1830.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le
+monde. La jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le
+contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde;
+le nid d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.</p>
+
+<p>M. de Girardin avait créé un grand organe politique, <span class="italic">la Presse</span>,
+puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en
+même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon
+autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les
+passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse
+mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse
+mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces
+ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des
+idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux
+de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et
+profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.</p>
+
+<p>Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des
+passions par la douce <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> impartialité de son c&oelig;ur; elle ne
+se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs,
+secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de
+son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces
+territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour
+traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.</p>
+
+<p>Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour
+mieux constater son <em>alibi</em> dans les blessures que les différents
+partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais
+responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand
+dans le c&oelig;ur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois
+s'irriter, jamais haïr.</p>
+
+
+<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4>
+
+<p>Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait
+tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la
+révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>
+murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une
+fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle
+écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de <span class="italic">Cléopâtre</span>,
+dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai
+jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle
+nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était
+ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un
+pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de
+<span class="italic">Tempé</span>, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence,
+si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des
+bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques
+gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers
+faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes
+cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de
+chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que
+ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les
+miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette
+grande évocation de la raison <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> publique, et ce grand
+sauvetage d'une nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.</p>
+
+
+<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4>
+
+<p>Madame de Girardin était trop Romaine de c&oelig;ur pour ne pas accepter
+la république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une
+épreuve du courage. La république seule avait un retentissement
+d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des
+événements.</p>
+
+<p>Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses
+instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct,
+l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la
+Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle.</p>
+
+<p>Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement
+de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de
+Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait
+l'impossibilité de couronner alors Henri <abbr title="5">V</abbr>, mais la possibilité de
+couronner le <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond
+de l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du
+parti du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses
+yeux qu'un gouvernement de <span class="italic">Périclès</span> en France, gouvernement tenté
+sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni
+tradition ni principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par
+l'unanimité de la nation, conseillé par les talents de toutes les
+opinions réconciliées dans l'amour de la patrie commune, et présidé
+fortement par un des meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la
+république, lui souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république
+naissante, sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver
+la nation et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La
+nation n'eut pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les
+difficultés; elle ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent
+que par un peu de temps.</p>
+
+<p>Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de
+cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier
+gouvernement de la république, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> fut emprisonné par le second.
+L'épouse fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de
+menaces, d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le
+cachot avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur
+et brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les
+dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame
+de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient
+ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout,
+même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son
+honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.</p>
+
+
+<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4>
+
+<p>À dater de ce jour, elle ferma son c&oelig;ur aux illusions et sa porte
+au monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les
+fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la
+nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant
+par son travail.</p>
+
+<p>De grands succès sur la scène récompensèrent <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> son courage;
+elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus
+durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces
+grands drames de caractère, qu'elle avait la force de nouer et de
+dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière
+intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus
+que l'atelier d'un grand artiste.</p>
+
+<p>On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage
+trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait
+tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui
+faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents.
+Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de
+railler jusqu'au sang. Elle avait le c&oelig;ur brusque, mais bon; cette
+brusquerie de son c&oelig;ur donnait plus de franchise à ses amitiés; on
+était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle
+était incapable de flatter, même ses amis.</p>
+
+<p>Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps,
+étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la
+<span class="italic">Niobé</span>, cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les
+enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses
+regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu
+le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était
+l'héroïsme.</p>
+
+
+<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4>
+
+<p>Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle
+paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi
+blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi
+resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le c&oelig;ur. Elle
+était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.</p>
+
+<p>Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.</p>
+
+<p>Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté
+et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du
+tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées
+s'entr'ouvrit <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> à un battant pour quelques amis. Je fus du
+nombre; j'y courus.</p>
+
+<p>La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du
+rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des
+ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y
+trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui
+ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a
+perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse,
+madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une
+chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies
+exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de
+la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui
+réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de
+nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont
+chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence
+humaine.</p>
+
+<p>Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes,
+semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand
+la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle;
+il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de
+femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur
+néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de
+siècle, il n'y a plus que l'éternité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="34">XXXIV</abbr></h4>
+
+<p>Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte
+sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au
+milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait
+mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un
+brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la
+cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel.</p>
+
+<p>La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le
+seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour,
+afin que la fraîcheur de l'atmosphère <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> et le bruit de l'eau
+l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa
+poitrine.</p>
+
+<p>Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à
+Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat
+plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre
+plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une
+convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse,
+telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à
+laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du
+c&oelig;ur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort.</p>
+
+<p>Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de
+conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de
+tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer;
+nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui
+emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se
+la confiant. Ce fut notre dernier serrement de c&oelig;ur et notre
+dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain,
+qu'elle avait <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> expiré sans faiblesse et sans larmes, entre
+les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle
+avait depuis longtemps placées au ciel.</p>
+
+
+<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4>
+
+<p>Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir
+que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle
+avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la
+connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se
+consoleront jamais.</p>
+
+<p>Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons
+mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien
+et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des
+Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense
+concours d'hommes de c&oelig;ur et d'hommes de nom qui se rencontraient,
+sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un
+tribut, un souvenir, un charme, une piété, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> presque une
+reconnaissance; pas un seul une amertume.</p>
+
+<p>Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour
+défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses &oelig;uvres, car la
+plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte
+colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un c&oelig;ur
+d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques
+ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de
+femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit
+aussi toute sa mémoire!</p>
+
+
+<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4>
+
+<p>Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par
+sa s&oelig;ur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel
+j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à
+son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de
+<span class="italic">la Madeleine</span>, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes
+ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré
+autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours
+gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette
+froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je
+serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier v&oelig;u de mon
+c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux
+vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé
+par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert
+à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce
+poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais
+que pour le décorer sur la terre.</p>
+
+<p>Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil
+sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce
+reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu
+de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos c&oelig;urs remplis
+d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces
+inclinations d'esprit un peu tièdes <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui ont la température
+des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard,
+la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la
+mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je
+la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre
+faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait
+une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec
+le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi,
+quelquefois hostile à mes amis.</p>
+
+<p>Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de
+cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des
+sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra
+qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive
+image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son
+caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le c&oelig;ur, une larme
+plus chaude et plus intarissable dans les yeux.</p>
+
+<p>Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop
+interrompu.</p>
+
+<p class="left50"><span class="smcap">Lamartine.</span></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> ÉPILOGUE DU <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+
+<p>Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en
+eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si
+nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma
+reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de
+consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt
+qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur
+quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les
+lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter
+leur âme à travers la page: <span class="smcap">il y a des c&oelig;urs en France!</span> J'en
+voudrais avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par
+ceux qu'elle aime!</p>
+
+<p><span class="left50 smcap">Al. de Lamartine.</span><br>
+Paris, le 12 avril 1856.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> <abbr title="troisième">III<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+
+<h3>Philosophie et littérature de l'Inde primitive.</h3>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Reprenons, après cette digression de c&oelig;ur, l'entretien littéraire
+un moment suspendu.</p>
+
+<p>Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle,
+comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation,
+la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie,
+c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui
+enseigne, tout ce <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout
+ce qui charme le genre humain.</p>
+
+<p>Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la
+littérature de tous les peuples.</p>
+
+<p>Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont
+les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en
+parlant de la Divinité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition
+de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: <span class="smcap">L'homme est le
+prêtre de la création</span>. C'est là en effet le caractère distinctif de
+l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel
+secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois
+fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les
+autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.</p>
+
+<p>Ces trois fonctions de l'homme <span class="smcap">prêtre de la création</span> lui ont été
+forcément et glorieusement <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> imposées par sa nature. Il ne
+dépend pas de lui de les abdiquer.</p>
+
+<p class="poem left20 smaller">Os homini sublime dedit, <span class="italic">c&oelig;lumque tueri</span><br>
+ Jussit!</p>
+
+<p>Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime
+pittoresquement et physiquement cette vérité: <span class="italic">De quelque côté que
+vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le
+ciel</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la
+société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter
+l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.</p>
+
+<p>Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir
+dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la
+faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à
+l'homme pour se représenter son Créateur.</p>
+
+<p>Sa troisième pensée est de lui construire un <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> acte de foi et
+un culte; sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte
+et de sa propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal
+conforme, le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui
+plaît ou de ce qui déplaît à l'Être des êtres.</p>
+
+<p>C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la
+morale, la philosophie d'un peuple:</p>
+
+<p>La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière
+de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout,
+celle qui contient tout.</p>
+
+<p>Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer <em>Dieu</em>, et les rapports
+de l'homme avec <em>Dieu</em>, et les rapports de <em>Dieu</em> avec l'homme, toutes
+les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les
+lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit!</p>
+
+<p>Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie;
+c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous
+quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments
+littéraires et théologiques <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> que leur antiquité nous laisse
+entrevoir à travers les brumes des temps.</p>
+
+<p>Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des
+théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre,
+à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des
+certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre
+solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le
+vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas
+prouver, on imagine.</p>
+
+
+<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne
+ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle,
+ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de
+l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans
+le passé.</p>
+
+<p>Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne
+et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée,
+<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la
+perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous
+sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès
+en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force
+centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des
+planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes
+ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et
+dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux
+choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain?</p>
+
+<p>Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de
+vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent
+l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la
+brute dans son origine et dans <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> son passé. Si on considère
+l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au
+berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le
+spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le
+matérialisme; ce serait le <em>végétalisme</em>. Avant de nous engager dans
+la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous
+permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes,
+du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie
+tout opposée.</p>
+
+<p>Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui
+leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce
+petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des
+traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou
+vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à
+l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des
+choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une <em>boursouflure</em> de
+fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force
+au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>
+rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait
+successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes; puis
+enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de
+siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée
+successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce
+résumé réfléchi de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la
+parole; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font
+aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.</p>
+
+
+<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans
+limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui
+déshérite Dieu de son &oelig;uvre la plus divine; qui prend pour
+créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage,
+un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement
+sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à
+une sourde puissance végétative, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> puis une intelligence
+empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela
+pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme <em>de
+l'abstraction et de l'inertie!</em></p>
+
+<p>Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative,
+qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât
+de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une
+création, un homme et un Dieu à son image!</p>
+
+<p>Ombres de rêves!</p>
+
+<p>Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces
+théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la
+philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur,
+apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors
+qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race
+d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou
+de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous
+aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et
+plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions
+mieux rêver, imaginer <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> et croire que l'homme, encore tout
+chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de <em>tomber</em>, encore tout
+imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses
+instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et
+plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses,
+vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur,
+<span class="italic">Apollon de la nature</span> devant lequel toute autre créature s'inclinait
+d'admiration et d'amour.</p>
+
+<p>Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette
+époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait
+rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté
+morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que
+cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence
+une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres
+de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui
+laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires
+confuses de son état primitif.</p>
+
+<p>Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> croire que cette
+même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement
+à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et
+réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères,
+les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de
+l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans
+le bonheur et dans l'immortalité.</p>
+
+<p>Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu,
+comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier
+jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le
+Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau
+d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la
+terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de
+l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui
+fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous
+croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et
+éternité.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même
+que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de
+l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par
+la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation
+même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme
+divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la
+félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous
+connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution
+physique de l'homme.</p>
+
+<p>Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse
+antiquité des <span class="italic">Védas</span> ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le
+verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des
+livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de
+l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état
+physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> pour rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans
+les sépulcres de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la
+terre avant que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces
+livres, où sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces
+squelettes de l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres
+progrès dans la construction physique de l'humanité? Quels sens
+manquaient aux hommes des premiers âges? Quels sens ont été ajoutés
+aux hommes d'aujourd'hui? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un
+muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme
+de quatre mille ans en arrière? Montrez-moi seulement que votre nature
+éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux
+écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de
+plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la
+durée de sa vie!... Non, rien, pas même un atome de matière organisée
+de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme
+une argile pesée par la même main dans le même moule.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> <abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui
+résultent de ces organes et qui sont limitées par ces organes
+auraient-elles changé? Une faculté de plus aurait supposé un sens de
+plus: où est le sens? Une destinée progressive en espace aurait
+supposé une destinée prolongée en temps: où est le temps de plus
+conquis par l'homme? «L'homme vit peu de jours,» disait déjà Job, «et
+ces jours sont mauvais.» Que disons-nous de différent aujourd'hui?</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>On répond: Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une
+durée de vie plus longue. À supposer que cela fût possible, l'homme,
+au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait
+encore avec raison sa vie courte; car tout ce qui finit est court pour
+une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité.</p>
+
+<p>Mais les philosophes qui affirment le progrès <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de la vie
+humaine en durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan
+divin; que ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport
+exact avec le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent
+vivre à côté de lui, avant lui ou après lui sur cette terre; que
+l'espace de ce petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves
+orgueilleux des utopistes de la perfectibilité indéfinie; que la
+fécondité même de l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est
+pas indéfinie dans sa production des aliments nécessaires à
+l'existence de l'homme; que si une génération prolongeait indéfiniment
+sa vie et multipliait à proportion sa race sur la terre, d'une part
+cette génération sans fin et sans limite trouverait bientôt ce globe
+trop étroit pour sa multitude et pour ses besoins; d'autre part, que
+cette génération prendrait dans l'espace et dans le temps la place des
+générations à naître; privilégiés de la vie qui condamneraient au
+néant ceux qui sont prédestinés à vivre!</p>
+
+<p>On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois
+qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible,
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de
+l'homme.</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti
+évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur
+la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette
+hallucination de notre orgueil.</p>
+
+<p>Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette
+permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de
+civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont
+précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui
+ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis
+les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le
+cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort,
+conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même,
+soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et
+mourir? Ce globe n'est partout <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qu'un ossuaire de
+civilisations ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance
+et de mort de ces civilisations, nous les montre partout naissant,
+croissant, dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois,
+les m&oelig;urs, les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un
+moment ici ou là dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une
+seule n'a échappé jusqu'ici à cette vicissitude organique de
+l'humanité. Le temps ne s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours
+du temps, parce qu'il apporte et emporte incessamment les choses
+mortelles.</p>
+
+
+<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit
+dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur
+science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous.
+Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure
+en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous
+disons: <span class="italic">Cela est antique</span>. Quelle raison avons-nous de préjuger
+<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes
+existences éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos
+indices? Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui
+changent le mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont
+donc ces symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de
+l'espèce humaine?</p>
+
+<p>Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne
+rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement
+qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne
+moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons
+pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.</p>
+
+<p>Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères,
+parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie
+en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et
+les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent
+en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse
+rétabli par le bien, pour se rompre encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des
+peuples? Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine,
+l'Inde primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous
+ne voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de
+notre moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers
+siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la
+bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que
+quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi
+lumineux que le foyer de notre jeune Europe.</p>
+
+<p>Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon,
+Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques
+nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter
+à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme
+les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout
+fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux
+dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore,
+comme l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement
+énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent
+avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement
+même des peuples européens à chercher des formes meilleures de
+gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude
+d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.</p>
+
+<p>Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la
+gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de
+bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon,
+qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en
+moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une
+borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans
+leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le
+progrès.</p>
+
+<p>Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement
+qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de
+bien-être paraît être le partage des peuples; <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> seulement
+cette somme de bonheur est plus équitablement répartie depuis
+l'abolition de l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage
+est-il aboli? Sur une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le
+remplace. La barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore
+l'immense majorité des zones géographiques du globe.</p>
+
+<p>Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le
+bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que
+l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance
+physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé
+l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un
+insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y
+coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler
+des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue
+appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et
+par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe
+finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est
+le progrès quotidien <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le
+progrès dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son
+supplice prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette
+procession éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se
+moquer de l'humanité.</p>
+
+<p>La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc
+pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.</p>
+
+
+<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans
+l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde
+et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct
+est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc
+un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette
+terre.</p>
+
+<p>Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou
+surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a
+été en effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin:
+d'abord comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à
+son perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera
+atteint par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici
+son atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher,
+c'est ailleurs qu'il arrive.</p>
+
+<p>En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de
+perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement
+méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine,
+à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité:
+s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec
+désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas,
+c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice
+de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de
+l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le
+sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul,
+l'homme collectif <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> est né pour ses semblables: se dévouer au
+perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou
+indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables,
+c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!</p>
+
+<p>Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir
+difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de
+l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il
+crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de
+perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient
+illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce,
+n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative,
+locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et
+continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la
+nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est
+attesté comme une vérité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance
+et dans la barbarie, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> en sortir pour remonter à la lumière, à
+la civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins
+laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une
+société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus
+ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par
+l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre,
+déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus
+perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place
+où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route,
+mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des
+philosophes de la perfectibilité indéfinie.</p>
+
+<p>Or, il n'est pas douteux que, dans l'&oelig;uvre de cette croissance
+relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation
+ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée
+par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui
+en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la
+vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une
+race; le <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou
+grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices
+de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le
+sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de
+l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns
+croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis
+sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un
+perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le
+secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre
+espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres,
+méritoire chez tous.</p>
+
+<p>Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des
+progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont
+convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à
+l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles
+ici-bas, ne seront pas perdus pour l'<em>être humain</em>, et que, interrompu
+ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la
+mort, ce progrès <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> profitera ailleurs, dans les régions de
+l'éternité, de l'absolu, de l'infini.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de
+l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu
+a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait
+parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse
+invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se
+rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur
+complet et permanent sur la terre.</p>
+
+<p>Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel
+est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était
+nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait
+mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre
+pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct,
+l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses
+mains <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la
+devançant par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe
+pas ici, est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le
+mouvement à toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du
+perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité
+plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde,
+mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal
+placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie.
+Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe
+flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous
+conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur
+éternel.</p>
+
+
+<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de
+la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle
+d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine.
+Cela ne résiste ni au raisonnement, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> ni à l'expérience, ni à
+l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la
+misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir
+lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de
+son propre c&oelig;ur, pour se complaire à ce songe doré de vieux
+enfants. La première ruine d'empire dont la terre est semée le
+confond, le premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la
+première déception de c&oelig;ur ou d'esprit le fait fondre en larmes.</p>
+
+<p>«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune
+métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants:
+<span class="italic">Globe pétri de cendre et de larmes</span>. Quelle couche, pour rêver le
+perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous
+ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je
+n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de
+l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au
+bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de
+leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore
+endormis!»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> <abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie
+expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves,
+correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle
+ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur! La philosophie de
+la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolée par l'espérance,
+c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius,
+de Platon, du christianisme; c'est celle qui nous a toujours paru, dès
+notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de
+réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu,
+d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir.</p>
+
+<p>Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans
+toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces
+langues? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes?</p>
+
+<p>Elle dit: «Il y a un Dieu. Son &oelig;uvre le prouve. La vie est le
+témoignage de la vie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Elle dit: «Ce Dieu, Être des êtres, est infini, parfait,
+éternel. Sa nature le prouve; l'infini, l'éternité, la perfection sont
+les attributs de l'être des êtres.»</p>
+
+<p>Elle dit: «Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de
+puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de
+sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Être, pour l'Être
+des êtres, c'est créer!»</p>
+
+<p>Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de
+fond; et elle dit: «Il est là;» elle descend aux bornes de l'éther
+inférieur qui n'a point de borne, et elle dit: «Il est là;» elle
+s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle
+dit: «Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et
+il est tout entier partout où il est.»</p>
+
+<p>Elle dit: «Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui; les choses ne
+se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de
+ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est
+également de lui et en lui.»</p>
+
+<p>Elle dit: «Nous sommes une de ses créatures, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> une de ses
+pensées réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de
+ses créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son
+vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas <span class="smcap">hommes</span>.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p>«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de
+l'Inde.</p>
+
+<p>«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un
+matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il
+ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe
+auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de
+sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il
+ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des
+temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine
+d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance,
+<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> à son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être
+nommé. Il ne connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le
+bonheur que de nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques
+frissons de plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un
+point sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur
+est de s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction
+avec la bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire
+infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette
+contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture,
+il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase
+lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce
+mystère qui l'écrase?</p>
+
+<p>«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il
+ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.</p>
+
+<p>«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient
+les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car
+Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de
+grandeur, de félicité qui <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> peut découler toujours de lui sans
+l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner
+sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté,
+ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.</p>
+
+<p>«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier
+couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous
+les épis contenus dans la première semence se ressentent de
+l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à
+perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale
+qui est son danger et sa gloire?</p>
+
+<p>«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté,
+toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à
+ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première
+innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a
+rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu
+parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit
+que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps,
+et que la dernière <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> goutte d'eau ne participe pas à la
+corruption de la source?</p>
+
+<p>«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu
+donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa
+propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté
+morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et
+mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le
+ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête
+de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni
+d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire
+justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer
+soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême?
+Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: <span class="italic">Vous serez
+des dieux?</span></p>
+
+<p>«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la
+douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> <abbr title="18">XVIII</abbr></h4>
+
+<p>Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement
+sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle
+qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter
+d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier
+ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère?</p>
+
+<p>Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les
+imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de
+la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité.
+Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration
+de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux
+de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à
+gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la
+vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est
+vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante
+ont protesté depuis des <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> milliers de siècles, ils n'ont pas
+fait révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme
+reste. Son nom est Adam, <em>terre</em>, c'est-à-dire infirmité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+<p>Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la
+philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme
+complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion
+tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont
+on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments
+littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans
+la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et
+la sanctification.</p>
+
+<p>Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque
+dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons
+mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la
+trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>
+axiome: «<span class="smcap">Il est plus aisé de sanctifier la terre que de la
+transformer.</span>»</p>
+
+<p>Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer
+quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta
+douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une
+expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve.
+Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute;
+souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta
+propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4>
+
+<p>Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle
+de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans
+l'examen des <span class="italic">livres sacrés</span> et des poëmes primitifs de ce premier des
+peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie,
+en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées,
+de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des
+siècles, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> sont de nature à les confirmer dans leur système de
+<em>l'homme brute</em> au commencement, de l'<em>homme dieu</em> à la fin des âges.</p>
+
+
+<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4>
+
+<p>Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne
+peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce
+sont les <em>Védas</em>.</p>
+
+<p>Les <span class="italic">Védas</span> sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités
+symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs
+personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient
+derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces
+incarnations.</p>
+
+<p>«Les <span class="italic">Védas</span>, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple
+indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature
+qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la
+littérature grecque.»</p>
+
+<p>Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette
+littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus
+divinisée par <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> la charité qu'elle respire: c'est la
+littérature de la sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature
+des passions.</p>
+
+<p>«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de
+philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie
+indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son
+propre aveu, ce sont les <span class="italic">Védas</span> qui ont inspiré cette littérature.»</p>
+
+<p>Les <span class="italic">Védas</span> sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David
+dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont
+que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou
+d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des <span class="italic">Védas</span> indiens sont en
+même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes
+hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des
+<span class="italic">Védas</span> ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs
+strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la
+création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <abbr title="22">XXII</abbr></h4>
+
+<p>«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être,
+ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y
+avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais
+la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le <em>désir</em>
+de naître pour le premier germe de la création...</p>
+
+<p>«Cependant il y avait <em>Lui</em>, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul
+existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la
+solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui
+pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en
+dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!»</p>
+
+<p>Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette
+création par le <span class="italic">désir</span> occulte qui presse toute chose, non encore
+née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout
+retourne, afin de l'aimer et de le glorifier?</p>
+
+<p>«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> sages,
+méditant dans leur c&oelig;ur et dans leur entendement, ont expliqué le
+passage du néant à l'être; mais <em>Lui</em>, Dieu, quelle autre source
+put-il avoir que lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou
+si cela est autrement.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4>
+
+<p>Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un
+cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et
+conservateur des êtres connus.</p>
+
+<p>«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des
+mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre
+Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p>
+
+<p>«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu
+offrirons-nous l'holocauste?</p>
+
+<p>«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies,
+ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui
+l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel
+autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> «C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit,
+frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit
+à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p>
+
+<p>«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses
+attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre
+offrirons-nous l'holocauste?...»</p>
+
+<p>Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu
+créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un <span class="italic">Te
+Deum</span> de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.</p>
+
+
+<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4>
+
+<p>La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec
+moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.</p>
+
+<p>«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les
+hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et
+la bouche de cet être s'ouvrit <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> comme un &oelig;uf brisé; de sa
+bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines
+s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit
+l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des
+yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil;
+les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne
+le sentiment du <em>loin</em> et du <em>près</em> (des distances); la peau
+s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette
+chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et
+les plantes! etc., etc.»</p>
+
+<p>On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître
+l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes,
+le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les
+phénomènes matériels de l'intelligence.</p>
+
+<p>Et ces hymnes sacrés des <span class="italic">Védas</span> se chantaient dans l'Inde on ne sait
+combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des
+Brahmanes avait été remplacée par celle de <span class="italic">Bouddha</span>, et celle de
+<span class="italic">Bouddha</span> était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre,
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ.
+Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que
+les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en
+balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes
+que ces échos lointains du berceau du monde.</p>
+
+<p>Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que
+l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons
+avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la
+lumière de ce qu'on appelle un <em>Éden</em>. Nous croyons que les reflets de
+cet <span class="italic">Éden</span> et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme,
+avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus
+distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive
+date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa
+pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante
+effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans
+le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> <abbr title="25">XXV</abbr></h4>
+
+<p>La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les
+caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée
+et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois
+saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un
+Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'<em>opium</em>
+qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint
+vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette
+poésie <span class="italic">sanscrite</span> tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je
+dépeignis alors moi-même mes impressions.</p>
+
+
+<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4>
+
+<p>«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons
+éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces
+pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme
+s'élève si haut, parle si <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> divinement, que cette pensée
+semble se confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le
+rayonnement et avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle
+cherche, qu'elle atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature
+et du ciel, en jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse
+possession du souverain Être.</p>
+
+<p>«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette
+nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des
+sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères,
+elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir
+pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on
+entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence
+bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce
+murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est
+l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini,
+infiniment adoré et infiniment possédé.</p>
+
+<p>«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent
+produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde,
+vraisemblablement déchirées de quelques livres <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> surhumains,
+et emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à
+nous.</p>
+
+
+<h4><abbr title="27">XXVII</abbr></h4>
+
+<p>«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue
+d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant
+avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux
+littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se
+levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres
+que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la
+chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur
+mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement
+les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant
+doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de
+journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées
+qui se réveillent dans l'esprit.</p>
+
+<p>«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite
+sans éprouver la passion <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> de la lire. Je ramassai quelques
+feuilles à demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces
+fragments étaient l'&oelig;uvre d'un de ces hommes qui consacrent toute
+leur existence et tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder
+d'autres mondes. Il se nomme le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>, philosophe, poëte,
+publiciste, orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des
+siens, vivant dans un siècle, pensant dans un autre.</p>
+
+
+<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4>
+
+<p>«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette
+voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent
+aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil,
+et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le
+marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à
+coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui
+étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non
+avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le
+soleil levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement
+de l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu
+à travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans
+l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent
+était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther
+limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le
+miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot
+de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du
+soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par
+les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.</p>
+
+
+<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4>
+
+<p>«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai
+les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un
+de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même
+éprouve rarement quand il <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> est seul, et que rien de théâtral
+ne se mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme
+si une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force
+d'une impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le
+livre à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi
+de lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière,
+comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout,
+assis ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant,
+d'où jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement
+et religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les
+larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai
+Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de
+créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité,
+et de les exprimer dans une si divine expression.»</p>
+
+<p>Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers
+d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du
+fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression
+de sa parole écrite, prolongée de <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> si loin et de si haut à
+travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme
+ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts
+de la Gaule, s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre
+mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant
+que l'âme, et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au
+ciel!</p>
+
+<p>Voilà la littérature du genre humain!</p>
+
+
+<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4>
+
+<p>Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second
+caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je
+veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.</p>
+
+<p>«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions
+du <span class="italic">sanscrit</span>; c'est la langue sacrée des Indes.</p>
+
+<p>«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les
+serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais
+de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> dressant
+les oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au
+soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses,
+jouissant de sa solitude et de sa sécurité.</p>
+
+<p>«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les
+garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne
+qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais
+jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de
+la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans
+justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le
+même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles,
+aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien
+quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout
+du canon.</p>
+
+<p>«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à
+trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence
+dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même
+lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé
+par la même Providence, doué peut-être <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> à un degré différent
+de la même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé
+peut-être des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa
+forêt; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa
+compagne, bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude
+l'emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le
+chevreuil tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans
+sa douleur sur l'herbe rougie de son sang.</p>
+
+
+<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4>
+
+<p>«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et
+en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas
+mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où
+nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel
+l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des
+profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des
+paroles; car l'&oelig;il a son langage, surtout quand il s'éteint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> «Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche
+de ma cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai
+jamais offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à
+mort? Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de
+jeunesse, de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma
+compagne, mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne
+reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et
+ces gouttes de sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur
+pour moi ou un juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te
+pardonne; il n'y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est
+douce, même contre mon assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la
+douleur, des larmes.»</p>
+
+<p>«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé.
+Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la
+voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses
+yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.</p>
+
+<p>«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> je repris le
+fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du
+second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et
+cette fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri;
+il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se
+coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le
+silence, comme dans le deuil de la même mort.</p>
+
+<p>«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène
+les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son
+troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil
+à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces
+restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire
+par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces
+merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée
+des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y
+sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a
+vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa
+création animée ou inanimée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> «Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros,
+d'épreuve en épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de
+l'Himalaya. À mesure que la route devient plus longue, plus pénible et
+plus glaciale, le héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont
+le plus aimé sur terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui,
+rebutés de ses infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses
+pieds sur les sommets de glace et de neige dans son ascension.
+Parents, amis, frères, amante même, finissent par se lasser de
+dévouement ou par s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et
+plus inséparable de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant
+les traces de son maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher
+avec lui.</p>
+
+<p>«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui,
+mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une
+justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation
+de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si
+son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas
+avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous
+les deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le
+citerai bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.</p>
+
+
+<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4>
+
+<p>«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même
+des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de
+cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans
+nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et
+ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte
+à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de
+force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis.
+J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette
+fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui
+sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son
+intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était
+le sage, et que j'étais <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> l'ignorant et le barbare d'une
+civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour,
+ou qui n'y était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de
+l'Occident y arriverait un jour.</p>
+
+<p>«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce
+despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit,
+sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre.
+Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure
+de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent
+comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou
+moins vague de l'existence sous le même rayon.</p>
+
+<p>«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non
+leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire
+ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet
+d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous
+permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»</p>
+
+<p>De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement
+la nature, m'avait <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> convaincu de mon crime. L'Inde m'avait
+révélé une plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la
+nature entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne:
+l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin
+du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.</p>
+
+<p>Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque
+reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation
+primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire
+de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui
+portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie
+et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race
+humaine.</p>
+
+
+<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4>
+
+<p>Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des &oelig;uvres purement
+poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût
+de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur
+l'homme, sur les rapports <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> de l'homme avec Dieu et de l'homme
+avec l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou
+rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue
+barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie
+et continue attribuent à cette enfance du monde.</p>
+
+<p>Je puise cet exemple dans le <span class="italic">Bagavagita</span>, épisode du poëme sacré du
+<span class="italic">Mahabarata</span>, selon MM. <span lang="en"><span class="italic">Hastings</span></span> et <span lang="en"><span class="italic">Wilkins</span></span>, ses premiers
+traducteurs.</p>
+
+<p>«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros
+<span class="italic">Arjoùn</span>, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes,
+qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son
+c&oelig;ur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le
+demi-dieu <span class="italic">Krisna</span>, qui combat à côté d'<span class="italic">Arjoùn</span>, mais qui combat avec
+l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un
+dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux
+pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du
+meurtre.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> <abbr title="34">XXXIV</abbr></h4>
+
+<p>&mdash;«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève <span class="italic">Arjoùn</span>;
+«le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants.
+J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais
+cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir;
+l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la
+jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui
+est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos
+organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du
+chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses
+n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes
+choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que
+rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de
+destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est
+incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme
+ne peut ni tuer ni <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> être tuée: de même que l'homme rejette
+ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé
+sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni
+le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais,
+soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies,
+comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un
+commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent
+avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur
+état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte
+pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta
+conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères
+et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois
+vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui
+résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié
+qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des
+liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable
+félicité!»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> <abbr title="35">XXXV</abbr></h4>
+
+<p>&mdash;«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur
+<span class="italic">Arjoùn</span>, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà
+absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où
+demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la
+sainteté et dans la lumière qui balaye son c&oelig;ur de tout autre désir
+que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne
+s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal
+terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui
+peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté
+tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux
+aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la
+faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!</p>
+
+<p>«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans <span class="italic">la nuit du
+temps</span>, où toutes les <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> choses dorment dans les songes; le
+sage ou <em>saint</em> ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes
+les choses veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans
+la nature incorporelle de Dieu!</p>
+
+<p class="p2">«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le
+philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein
+de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la
+contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout
+motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4>
+
+<p>Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous
+les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne
+prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être
+qui a vie <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> est produit par le pain qu'il mange; le pain est
+produit par la pluie; la pluie est produite par la prière qui
+l'implore; la prière est produite par les bonnes &oelig;uvres; les bonnes
+&oelig;uvres sont produites et données à l'homme par <span class="italic">Brahma</span> (nom de
+Dieu).</p>
+
+<p>«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple,
+«moi-même je pratique les bonnes &oelig;uvres; et cependant, par ma
+nature divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans
+les trois parties (les trois continents connus du globe alors), et
+cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je
+n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient
+bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la
+cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit
+chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans
+l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans
+motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait
+pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront
+sauvés <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> par leurs &oelig;uvres, les autres seront retardés.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4>
+
+<p>«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils
+poussés à commettre le mal?»</p>
+
+<p>«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir
+mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse
+agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est
+enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens,
+dans le c&oelig;ur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à
+travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre
+dans tes passions domptées.</p>
+
+<p>«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable:
+l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de
+l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> <abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4>
+
+<p>«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au
+bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas
+d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout
+entier dans le bien.»</p>
+
+<p>Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du
+maître surnaturel.</p>
+
+<p>«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant
+moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et
+constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant,
+moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le
+culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes.
+Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis
+l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des
+ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce
+monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être
+connu. Je suis le consolateur, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le créateur, le témoin,
+l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution,
+le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute
+la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis
+Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis
+la mort et l'immortalité. Je suis <em>l'être!</em></p>
+
+<p>«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et
+sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand
+il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me
+servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a
+mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le
+juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu
+entreras en moi!...»</p>
+
+
+<h4><abbr title="39">XXXIX</abbr></h4>
+
+<p>Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une
+magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les
+autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ne
+sont que les satellites obéissants. C'est le <span class="italic">Te Deum</span> de
+l'universalité divine; la parole y luit comme le feu.</p>
+
+<p>Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous
+lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa
+providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et
+foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa
+forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte
+et de la morale.</p>
+
+<p>«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le c&oelig;ur, libre de toute
+haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui
+ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui
+ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la
+gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la
+peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des
+vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma
+(Dieu), le souverain principe de toutes choses.</p>
+
+<p>«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> dont la
+connaissance te conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni
+commencement ni fin, et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort,
+car il est au-dessus et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout
+mains et tout pieds, il est tout visage, toute tête, tout &oelig;il, tout
+oreille. Milieu de tous les mondes, il les remplit de son étendue;
+n'ayant lui-même aucun organe, il est le résumé de toutes les facultés
+des organes; sans être incorporé dans rien, il contient tout, et sans
+aucune qualité des choses il participe souverainement à toutes les
+qualités. Il est le dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la
+nature; par l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous
+appelons l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et
+cependant il est présent; il est indivisible, et cependant il est
+divisé en toutes choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il
+est la lumière, mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation
+contre le panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la
+sagesse, l'objet et la fin de toute sagesse!</p>
+
+<p>«Celui qui me connaît ainsi par ce que je <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> suis entre dans ma
+nature et s'y divinise.</p>
+
+<p>«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des
+deux principes, la matière et l'esprit.</p>
+
+<p>«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la
+nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se
+répandent au dehors, alors tu conçois Dieu!</p>
+
+<p>«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et
+l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation
+finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par
+l'intelligence dans l'état des êtres.»</p>
+
+<p>Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du
+christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde
+des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de
+l'immortalité!</p>
+
+
+<h4><abbr title="40">XL</abbr></h4>
+
+<p>Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du
+renoncement complet au <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> fruit de la bonne action, de la vertu
+pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus
+pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.</p>
+
+<p>«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en
+finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les
+dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»</p>
+
+<p>Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui
+recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.</p>
+
+<p>«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention?
+et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il
+dissipé?»</p>
+
+<p>«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix
+l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir
+conformément à ce que je crois.»</p>
+
+<p>«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et
+auditeur du miraculeux entretien entre le fils de <span class="italic">Vaaseda</span> et le
+magnanime fils de <span class="italic">Pandoa</span>, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre
+cette suprême et divine doctrine, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> telle qu'elle a été
+révélée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans
+mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de <span class="italic">Krisna</span> et d'<span class="italic">Arjoùn</span>,
+plus mon c&oelig;ur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu
+que soit <span class="italic">Krisna</span>, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit
+<span class="italic">Arjoùn</span>, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement
+la vérité, la fortune, la victoire et la vertu!»</p>
+
+<p>Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et
+morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la
+prétendue barbarie et la grossière superstition que certains
+philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur
+orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un
+âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et
+lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des
+hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine
+pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les
+flancs de l'Himalaya?</p>
+
+<p>Avant de feuilleter avec vous la littérature <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> de l'Inde
+primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie
+religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.</p>
+
+<p>Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la
+fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> <strong><span class="italic">POST-SCRIPTUM</span></strong>.</p>
+
+
+<p>Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans <span class="italic">la
+Presse</span>, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me
+reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain
+de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture
+de <span class="italic">l'Imitation</span> et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques
+du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité,
+en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un <em>progrès
+indéfini et continu</em> sur ce petit globe.</p>
+
+<p>Nous lui répondrons incessamment entre deux <span class="italic">Entretiens littéraires</span>,
+ou même dans un des <span class="italic">Entretiens littéraires</span> que nous publions; car M.
+Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de
+beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes
+réveillé!... Nous croyons plus beau et <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> plus viril de
+regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le
+nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'<span class="italic">opium</span>. Ce suc
+de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête
+en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité
+indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui
+n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux
+mystères!</p>
+
+<p>Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et
+continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à
+un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De
+l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la
+nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre
+d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'<span class="italic">Hamlet</span>, qui jouent aux
+osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des
+morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici
+respectons au moins notre néant!</p>
+
+<p>Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens
+se relève quand <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens
+transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante
+et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations
+humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est
+rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures
+de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de
+M. Thierry:</p>
+
+<p>«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de
+ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à
+table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la
+salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au
+dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile,
+entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est
+plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni
+frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin
+d'&oelig;il, et <span class="italic">de l'hiver il repasse dans l'hiver!</span> Telle me semble la
+vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la
+longueur du temps qui la précède <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> et qui la suit: <span class="italic">de l'hiver
+il repasse dans l'hiver</span>.»</p>
+
+<p>L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la
+condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès;
+l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce
+température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui,
+poursuivie par l'instabilité humaine, <span class="italic">repasse de l'hiver dans
+l'hiver</span>.</p>
+
+<p>Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la
+chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre
+oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même
+de nos songes!</p>
+
+<p><span class="left50 smcap">Lamartine.</span><br>
+Paris, le 20 mars 1856.</p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> <abbr title="quatrième">IV<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+
+<p>Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de
+l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.</p>
+
+<p>Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes
+épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on
+entend par la poésie.</p>
+
+<p>J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant
+vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que
+l'homme?</p>
+
+<p>On ne définit rien, et cette impuissance à <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> rien définir est
+précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.</p>
+
+<p>Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut,
+la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: <em>mystère</em> du
+langage.</p>
+
+<p>La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils
+disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image,
+ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est
+même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit
+aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que
+tout cela: elle est la poésie.</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou
+intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique
+nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre,
+quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence
+ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou
+intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>
+transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble
+correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être.</p>
+
+<p>L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti,
+dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage
+différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et
+les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines
+qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps
+le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La
+prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent
+la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les
+choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la
+poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des
+choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de
+la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme
+élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute
+puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du
+langage.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> <abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non
+dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a
+été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.</p>
+
+<p>Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses
+nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture,
+politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie
+publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires,
+polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques,
+affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou
+de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.</p>
+
+<p>Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement
+en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette
+autre piété des sens et de l'âme, les fables, les <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> prodiges,
+les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les
+hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou
+de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de
+la pensée.</p>
+
+<p>Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est
+incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.</p>
+
+<p>Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression
+humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il
+fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là?
+Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des
+formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette
+révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la
+nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous
+nous-mêmes:</p>
+
+
+<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de
+sentiments et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté
+par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à
+l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son c&oelig;ur ou à
+son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des
+choses extérieures ou intérieures.</p>
+
+<p>À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de
+l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni
+prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du
+c&oelig;ur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un
+langage simple, habituel et tempéré comme elle.</p>
+
+<p>Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand
+l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à
+l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand
+l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand
+l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la
+plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,
+pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait
+entrevoir, à <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> travers le lointain des cieux, la beauté
+suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et
+quand la contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier
+le monde des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses
+heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son
+imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un
+vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive
+insensiblement du rivage sur la grande mer; quand il se donne
+l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces
+berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument
+humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans
+leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions
+ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un
+langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé,
+plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le
+vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant
+de l'oreille; comme la peinture invente la couleur, ce chant des
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> yeux; comme la sculpture invente les contours, ce chant des
+formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand
+l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit
+l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens
+à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre divin et immortel de tous
+les sens.</p>
+
+<p>Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer
+cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute
+l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe
+du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans
+l'imagination.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit
+être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les
+sentiments qui l'émeuvent?</p>
+
+<p>Nous répondons encore par le même mot: <em>mystère</em>.
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui
+est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas
+poésie, se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait
+définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la
+première impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement
+poétique.</p>
+
+<p>Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:</p>
+
+<p>Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de
+prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par
+un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses
+horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui
+l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et
+consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes
+et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par
+l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des
+jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans
+qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier
+de l'homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse,
+j'y vois bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le
+sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être
+d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles
+que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché
+d'une alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan
+d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie
+dans le ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à
+l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri
+strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride; ou le
+bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise
+folle les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en
+temps, par un ondoiement de mer, le silence mélancolique de l'étendue.</p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le
+grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le
+dire?</p>
+
+<p>Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie
+au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour
+maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos
+mères?</p>
+
+<p>Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie,
+où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du
+chameau sur les sables brûlés de la terre?</p>
+
+<p>Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous
+la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur
+les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la
+toile?</p>
+
+<p>Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images
+sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de
+ces trois phénomènes et de ces trois images il <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> sort pour
+nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que
+de la richesse.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau.
+L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise
+pleure, le c&oelig;ur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit,
+l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez
+chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie
+de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment:
+cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point
+d'écho pour le chiffre.</p>
+
+
+<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes
+dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une
+mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile
+émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent
+de pente en pente sur les flancs des rochers noircis <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de
+sapins; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme
+des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée
+bleue se fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont
+l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les
+neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques
+voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de
+branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la
+dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des
+rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les
+enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y
+sèchent sur la grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans
+les prés, interrompent par moments le silence de la vallée; le
+crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà
+et là à travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le
+clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
+le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche
+rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant
+visibles, flottent <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> comme des fleurs aquatiques de nénuphars
+bleus sur les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour
+admirer ce bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à
+la hauteur et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son
+Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament
+nocturne; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas,
+et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt
+dans la vallée éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se
+console, elle se réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie,
+elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la
+poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot,
+comme la lueur de ces étoiles dans l'éther; elle participe à la
+divinité du spectacle.</p>
+
+<p>Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces
+merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému
+autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser
+les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous
+submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>
+sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos
+émotions!</p>
+
+<p>Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
+énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre
+séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a
+sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la
+langue usuelle, expression des choses ordinaires.</p>
+
+
+<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que
+nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus
+de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on
+souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion
+pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne
+suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les
+principales.</p>
+
+<p>D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> semble lui
+donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement
+d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette
+instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou
+de terreur.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à
+l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles
+de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses
+couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans
+ses vagues.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée
+de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide,
+rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de
+sa mère.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et
+que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses
+ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les
+bouillonnements harmonieux de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> l'onde qui commence à
+frissonner sur le feu.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd
+d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants
+sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de
+la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui
+déracinent les cités.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la
+cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des
+hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le
+flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères
+des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de
+reconnaître un époux, un père ou un fils.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages
+lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé
+pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres
+étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat,
+de <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui
+les habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils,
+d'autres hommes, d'autres destinées.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil,
+les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un
+troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de
+l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux
+vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et
+aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les
+images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du
+deuil, assiègent la pensée.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village
+flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le
+fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les
+lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne
+circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Si l'&oelig;il cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe
+à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui
+bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des
+eaux.&mdash;Émotion!</p>
+
+<p>Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces
+vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du
+monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits
+pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau,
+on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment
+de l'éternité.&mdash;Émotion!</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie
+de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de
+tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme
+dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel
+spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une
+langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le
+sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément
+dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens,
+contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il
+s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit,
+il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il
+chante le <span class="italic">Te Deum</span> de la grandeur de Dieu et de la petitesse de
+l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité,
+la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent
+et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par
+le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le
+c&oelig;ur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde
+visible ou du <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> monde social, nous trouverions partout des
+éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la
+nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait
+voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'&oelig;uvre de
+Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur
+de la création.</p>
+
+<p>Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme
+humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance
+jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y
+décerner d'un coup d'&oelig;il ce qui est du domaine de la poésie de ce
+qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est
+l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est
+plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que
+le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la
+vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit
+que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie,
+soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa
+famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans
+l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu
+est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au
+fond la plus forte comme la plus divine des émotions.</p>
+
+
+<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu,
+pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice.
+Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas
+leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la
+corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À
+talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille
+fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères
+ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il
+y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand
+architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers!</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> <abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on
+appelle <em>le vers</em>, nous répondrons franchement que cette forme du
+vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la
+consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée,
+nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et
+véritablement intellectuelle des peuples modernes.</p>
+
+<p>Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de
+notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude,
+nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout,
+nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la
+dignité de la vraie poésie.</p>
+
+<p>N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que
+cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples
+consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes
+tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait
+deux <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il
+pas puéril que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa
+fougue en deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations
+de l'âme étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration,
+l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du
+chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si
+la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher
+sous le nom de <em>rime</em> à chacun de ses vers deux consonnances
+métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses
+pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?</p>
+
+<p>En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par
+les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une
+certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si
+improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou
+<em>l'émotion par le beau</em>, la poésie, cette essence des choses contenue
+dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie
+cessera d'être ce qu'elle est, parce que <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> le poëte doué de ce
+sens sublime, <span class="italic">l'émotion par le beau</span>, ne consentira pas à ravaler ce
+sens intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de
+sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de
+l'homme dans la région <em>des âmes</em>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Nous concevons le <em>vers</em>, à l'origine des littératures, quand
+l'intelligence pure était moins dégagée des sens.</p>
+
+<p>L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et
+l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré
+dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce
+langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie
+intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir
+sur le sens.</p>
+
+<p>Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les
+cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les
+hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
+n'entendre ou de ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores
+et symétriques fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec
+le vase, la matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine
+encore; mais il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril
+dépouille ces langes de sa puérilité.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres
+par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils
+n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon,
+Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand,
+madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en
+Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes,
+aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de
+nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale
+qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans
+nos vers, parce qu'il y a plus de <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> liberté. La difficulté
+vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres
+qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des
+lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut
+sentir, et non s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de
+la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille.
+De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le
+rimeur et le poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi
+méprisable qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à
+l'assembleur de mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du
+chef-d'&oelig;uvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire
+à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en
+l'exprimant.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> <abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie
+d'école.</p>
+
+<p>Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie.
+Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur
+nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte
+sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.</p>
+
+<p>Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques,
+c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus
+spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse
+exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure
+spiritualité dans l'&oelig;uvre, viennent les poëtes épiques,
+c'est-à-dire les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes
+s'adressent principalement à une faculté secondaire de l'esprit
+humain: l'intérêt pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même
+principe de la plus ou moins pure intellectualité de l'&oelig;uvre, les
+poëtes dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur
+poésie, à l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les
+péripéties de la vie humaine, publique ou privée.</p>
+
+<p>Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos
+théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce
+qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit
+humain: la curiosité et la passion.</p>
+
+<p>Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie
+qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre
+substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres
+arts pour produire son effet sur les hommes.</p>
+
+<p>Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le
+c&oelig;ur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens,
+des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des
+larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang
+imaginaire, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il
+ne faut au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au
+bout d'un roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur
+un papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les
+larmes éternelles du genre humain.</p>
+
+
+<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette
+supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la
+poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément
+souvent cette classification par la souveraine exception du talent;
+que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur
+à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme
+<span lang="en">Shakspeare</span>, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps
+modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques,
+l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie,
+tout ce qui vibre, tout ce <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> qui pense, tout ce qui chante,
+tout ce qui agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le c&oelig;ur
+de l'homme aux prises avec la nature.</p>
+
+<p>J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du
+domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on
+rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore
+il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout
+enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises
+facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la
+moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de
+nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule.
+Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques
+peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de
+grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard
+dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme.
+L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule
+rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais
+l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais
+le génie, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur
+au peuple athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses
+malheurs!</p>
+
+<p>Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas
+au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont
+sérieux. Il s'agit du beau.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> <abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p>Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre.</p>
+
+<p>Le titre et la forme d'<em>entretien</em> que nous avons donnés à ce Cours
+familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous
+ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des
+&oelig;uvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la
+monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous
+passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre,
+d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais
+aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui
+est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en
+apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point
+entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des
+temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la
+confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout
+entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons
+en tête ou en marge de chacun <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> des entretiens l'époque à
+laquelle il se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des
+lecteurs pourra, en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir
+sans peine l'ordre chronologique, interverti un moment pour la liberté
+et pour l'agrément de la conversation littéraire.</p>
+
+
+<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4>
+
+<p>Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures
+comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui
+sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un
+même sujet.</p>
+
+<p>Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science
+systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la
+nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques.</p>
+
+<p>La division par <em>genres</em>, bien qu'elle puisse être employée dans une
+certaine mesure et comme subdivision dans nos études, a l'inconvénient
+d'être plus spécieuse que vraie et plus convenue que réelle; car les
+genres ne <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sont jamais ni si distincts, ni si séparés, ni
+même si démarqués que le disent les auteurs de ces classifications
+artificielles. Les genres se confondent à chaque instant dans le même
+ouvrage et sous la plume du même écrivain. N'y a-t-il pas, en effet,
+de la religion dans la philosophie, de la philosophie dans l'histoire,
+du drame dans le récit, du récit dans le drame, de la poésie dans
+l'éloquence, de l'éloquence dans la poésie? Quelle main assez
+minutieuse et assez sûre peut faire ce triage et cette répartition de
+genres, de manière à en faire la base absolue d'une classification
+méthodique des &oelig;uvres littéraires de l'esprit humain? On se
+tromperait à chaque instant, et en voulant tout diviser on aurait tout
+confondu.</p>
+
+<p>Nous diviserons donc, comme la nature, par générations de génie ou par
+époques.</p>
+
+<p>Pour éviter la dissémination d'attention qu'un trop grand nombre
+d'époques jetterait dans la mémoire et dans l'esprit, nous ne
+diviserons la littérature du genre humain qu'en quatre grandes
+époques:</p>
+
+<p>L'<em>époque primitive</em> ou orientale, indienne, chinoise, égyptienne,
+arabe, hébraïque;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> L'<em>époque gréco-latine</em>, commençant à Homère et finissant au
+christianisme;</p>
+
+<p>L'<em>époque intermédiaire</em>, décadence, barbarie, renaissance, commençant
+à la chute de l'empire romain, finissant à la naissance de <span class="italic">Dante</span> à
+Florence, époque dans laquelle l'Italie joue le plus grand rôle, et
+qu'on pourrait appeler l'époque italienne;</p>
+
+<p>Enfin l'<em>époque moderne</em>, commençant au quinzième siècle, se
+caractérisant en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en
+Angleterre, et se poursuivant avec des phases diverses d'ascendance ou
+de décadence jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>Ainsi, l'époque primitive,</p>
+
+<p>L'époque gréco-latine,</p>
+
+<p>L'époque intermédiaire (ou l'interrègne des lettres),</p>
+
+<p>L'époque moderne,</p>
+
+<p>voilà nos jalons. En ne les perdant pas de vue dans les différentes
+excursions que nous allons faire ensemble à travers les &oelig;uvres de
+l'esprit humain, nous saurons toujours où nous sommes, et nous
+pourrons pressentir peut-être où nous allons.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> <abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+
+<p class="center" title="titre">ÉPOQUE PRIMITIVE.</p>
+
+<p class="center" title="titre">LES INDES, LA CHINE, LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX.</p>
+
+<p>Parlons d'abord des Indes poétiques.</p>
+
+<p>Le grand rideau qui nous cachait tout un monde, s'est déchiré sur
+l'antique Orient à deux époques récentes. Le rideau qui nous dérobait
+la Chine, ses religions, sa philosophie, son histoire, sa prodigieuse
+civilisation à peine soupçonnée des Grecs et des Romains, comme une de
+ces planètes lointaines dont les astronomes aperçoivent, à travers des
+distances infinies, quelques lueurs. Les Portugais et les Vénitiens
+furent les Christophes Colombs qui découvrirent à l'Europe ce nouveau
+monde. Les <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> missionnaires jésuites du siècle de Louis <abbr title="14">XIV</abbr>
+furent ceux qui l'explorèrent, et qui nous en rapportèrent fidèlement
+alors les merveilles dans des travaux qui ne seront jamais surpassés.</p>
+
+<p>Le rideau enfin qui nous cachait les Indes, rideau qui s'est déchiré
+plus récemment, qui se déchire de jour en jour davantage par la main
+des savants anglais, depuis le jour où les armes de l'Angleterre ont
+accompli cette conquête des Indes, rêvée seulement et à peine ébauchée
+par Alexandre. Chaque jour nous apporte, depuis ce jour, de nouvelles
+lumières, de nouvelles langues, de nouveaux monuments de cette région,
+berceau des philosophies, des poésies, des histoires; véritable <em>Éden</em>
+des littératures antiques retrouvées au pied de l'Himalaya, aux bords
+du Gange et de l'Indus.</p>
+
+<p>Comme l'hiéroglyphe et le papyrus de l'Égypte, les monuments et ces
+langues mystérieuses qui contiennent un secret dans chaque mot, ne
+nous ont pas tout dit encore; écoutons d'abord, néanmoins, ce qu'elles
+nous ont dit déjà de plus antique, de plus saint et de plus beau. Nous
+conjecturerons librement le <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> reste. Des foules de traducteurs
+studieux, acharnés à l'intelligence des livres indiens, <span class="italic">sanscrits</span>,
+comme des ouvriers à la fouille des sphinx dans le désert du Nil, ne
+nous laissent plus manquer de texte pour nos études sur la littérature
+des Indes. Nous avons parlé déjà des <span class="italic">Védas</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4>
+
+<p>«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants
+orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la
+France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>), «la
+poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique
+de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint
+que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du
+<span class="italic">Cantique des cantiques</span>, mais avec une candeur d'expression que
+l'<span class="italic">hébreu</span> lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de
+l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un
+autre <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Éden.» Nos m&oelig;urs, qui ne comportent plus cette
+naïveté de l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire
+ici ces extases de la littérature sacrée de l'Inde.</p>
+
+<p>La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de
+formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse,
+renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience
+du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois
+inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de
+justice, de dévouement et de vertu en société.</p>
+
+<p>«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme
+brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et
+simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire.
+Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous
+quelque chose d'analogue aux <span class="italic">Pensées</span> de Pascal: une grande
+expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de
+l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les
+lèvres; elle n'a jamais d'ironie.»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> <abbr title="21">XXI</abbr></h4>
+
+<p>Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser
+l'exercice de la mémoire.</p>
+
+<p>Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la
+religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature.
+On croit y entendre des <span class="italic">Platons</span> du Gange discourant avec leurs
+disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en
+effet d'un titre qui signifie «les <span class="smcap">Séances</span>, c'est-à-dire: <span class="italic">Cours de
+sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et
+écoutent sa parole</span>.»</p>
+
+<p>D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens,
+s'appellent le <span class="italic">Chant du Seigneur</span> ou du Très-Haut. Le philosophe,
+devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la <span class="italic">Loi de
+la délivrance de l'âme</span>, ou <span class="italic">de son émancipation des liens de la
+matière</span>.</p>
+
+<p>Ces poëmes gigantesques de deux cent mille <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> vers sont les
+pyramides d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une
+mystérieuse terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne
+sont pas de la main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir
+apporté sa pierre. Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines
+de ces théologies successives de l'Inde; les traditions populaires,
+les mystères sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont
+fondus et chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les
+fables célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par
+des épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une
+<em>Bible poétique</em>, où les législations de Moïse et les mystères de
+Jéhovah seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de
+l'imagination arabe ou persane.</p>
+
+<p>Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui
+ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en
+anglais, en allemand, et quelques-uns en français.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> <abbr title="22">XXII</abbr></h4>
+
+<p>Après la poésie qui chante, ou <em>lyrique</em>, après la poésie qui pense,
+ou <em>philosophique</em>, la poésie qui raconte, ou la <em>poésie épique</em>, est
+le chef-d'&oelig;uvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes
+races humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur
+passage sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire
+éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.</p>
+
+<p>L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une
+seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de
+siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples
+d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de
+plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels
+venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses,
+héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le <span class="smcap">Mahabarata</span> et le
+<span class="smcap">Ramayana</span>.</p>
+
+<p>De même que l'<span class="italic">Iliade</span> et l'<span class="italic">Odyssée</span>, ces deux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> épopées du
+monde grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions
+confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies,
+coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes
+épiques de l'Inde, le <span class="smcap">Ramayana</span> et le <span class="smcap">Mahabarata</span>, furent primitivement
+des récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés,
+chantés par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.</p>
+
+<p>Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne
+suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou
+récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui
+chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces
+récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté
+comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont
+jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de
+ses m&oelig;urs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses
+fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées
+indiennes.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> <abbr title="23">XXIII</abbr></h4>
+
+<p>Le <span class="smcap">Ramayana</span> est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source
+où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine.
+Vous allez en juger.</p>
+
+<p><span class="italic">Kora</span>, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à
+la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu
+l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle
+devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la
+rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y
+reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts
+s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le
+riz, leur nourriture sur la terre.</p>
+
+<p><span class="italic">Sita</span>, l'héroïne de l'épopée indienne, est <span class="italic">la fille du sillon</span>; au
+lieu de naître de la mer comme la <span class="italic">Vénus</span> grecque, elle naît du sillon
+sous le soc de la charrue du roi laboureur son père.</p>
+
+<p>On reconnaît à ces fables le génie divers des <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> philosophes ou
+des poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les
+Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de
+la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant
+naître du champ labouré.</p>
+
+<p>C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent
+les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de
+<span class="italic">Ceylan</span>, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces
+poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue
+sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et
+le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de
+batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et
+de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières,
+conservées et transfigurées par des prêtres.</p>
+
+
+<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4>
+
+<p>Le sujet de la grande épopée indienne du <span class="smcap">Mahabarata</span> est la guerre de
+deux grandes races <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> et de deux dynasties qui se disputèrent,
+dans les temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il
+n'existe en aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la
+ruine du parti vaincu et du massacre de la famille royale. Priam,
+Hector, Hécube, l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette
+répercussion des chutes d'empires dans le c&oelig;ur de l'homme. La scène
+des lamentations des femmes et des vieillards sur les cadavres de
+leurs époux et de leurs fils, semble être écrite par un ancêtre
+gigantesque d'Eschyle. C'est à la fin de ce poëme que le dernier des
+héros vaincus s'élève de cime en cime, pour fuir la mort, sur les
+hauteurs de l'Himalaya, ces Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y
+reçoivent sur un char aérien pour lui donner asile dans le ciel. Mais
+au moment d'y entrer on lui défend d'y pénétrer avec son chien, qui
+l'a suivi seul jusqu'à ces limites du monde. Le héros refuse le ciel
+même, s'il lui est interdit d'y introduire avec lui son fidèle
+compagnon, et les parents et les amis qu'il a laissés dans les
+angoisses de la vie terrestre. Les dieux, touchés de ce dévouement, se
+laissent fléchir; ils l'admettent <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avec ses proches et avec
+le fidèle animal dans les demeures célestes. Symbole du sacrifice de
+soi-même à l'amour des hommes, exemple de cette charité qui plaît aux
+dieux, et qui s'étend au delà des hommes à toute la création animée ou
+inanimée. Un savant traducteur français, M. Édouard Foucaux, de la
+Société asiatique de Paris, publie ce fragment traduit au moment où
+nous publions ces lignes. Nous le reproduirons à son vrai jour.</p>
+
+
+<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4>
+
+<p>Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de
+<span class="italic">Nala</span> et de <span class="italic">Damayanti</span>. Ève dans <span lang="en">Milton</span>, Pénélope dans Homère, ne
+personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus
+saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons
+ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit
+dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez:</p>
+
+<p><span class="italic">Nala</span> est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille
+d'Homère. Il est fils d'un <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> roi d'une contrée des Indes,
+située au pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages,
+élevés avec lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince
+dans tous les exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs
+de bataille. Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la
+cour de son père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui
+traversent sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses
+de la jeune <span class="italic">Damayanti</span>, fille unique du roi d'un royaume voisin; son
+imagination allume son c&oelig;ur; il brûle de voir et de posséder pour
+épouse Damayanti.</p>
+
+<p>Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la
+renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle
+le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses
+compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour
+réunir les amants.</p>
+
+<p>Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et
+pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour
+rêver plus librement de Damayanti. Il <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> déplore
+l'impossibilité où il est de lui déclarer son amour. Une troupe de
+cygnes s'abat à ses pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent
+de voler aux lieux et aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il
+imagine de faire de ces cygnes les messagers discrets de son amour. Il
+en saisit un par son aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que
+l'oiseau captif fait entendre émeuvent de pitié le c&oelig;ur de Nala. Il
+rend la liberté à l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette
+compassion du jeune chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala
+de s'envoler vers Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros.</p>
+
+
+<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4>
+
+<p>Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses
+compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de
+son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala
+a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course,
+imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> le
+poursuivre à travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la
+première l'oiseau rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le
+cygne choisi et poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser
+prendre, tantôt échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes
+frissonnantes, tantôt ralentit et tantôt précipite ses pieds sur
+l'herbe, jusqu'à ce qu'il ait entraîné, par un espoir toujours
+renaissant et toujours déçu, Damayanti dans la profondeur d'un bois
+solitaire.</p>
+
+<p>Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend
+une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour
+dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par
+ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus,
+établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une
+secrète confidence entre les c&oelig;urs des deux amants.</p>
+
+<p>Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti,
+écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux
+qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une
+forme terrestre. <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô
+charmante fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union
+éclaterait de perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et
+élancée, nous avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des
+géants, des génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui
+qui t'aime! Tu es la perle des femmes, et Nala est le diadème des
+hommes!</p>
+
+<p>«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant
+Damayanti.</p>
+
+<p>Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le
+séjour de Nala. La Juliette de <span lang="en">Shakspeare</span>, dans la tragédie de
+<span class="italic">Roméo</span>, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus
+d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en
+dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers
+tous les siècles, toutes les m&oelig;urs, toutes les langues.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> <abbr title="27">XXVII</abbr></h4>
+
+<p>Mais poursuivons l'épisode.</p>
+
+<p>«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher
+la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du
+printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»</p>
+
+<p>Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.</p>
+
+<p>Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux
+parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette
+cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait
+accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les
+génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au
+dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à
+ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur
+costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans
+tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent
+l'éprouver; ils lui ordonnent, au <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> nom de leur divinité,
+d'aller lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux,
+charmés de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son
+choix pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux
+tous.</p>
+
+<p>Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de
+son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans
+son c&oelig;ur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les
+dieux; il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.</p>
+
+<p>La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti,
+est biblique.</p>
+
+<p>«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de
+se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils
+ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent
+immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne
+commençons pas, nous continuons de nous aimer.»</p>
+
+<p>Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne
+la plus éthérée et la plus mystique, celle de <span class="italic">Dante</span> lui-même, n'a
+pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> et aussi
+sainte à la fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham
+demandé à un amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père
+sur son fils.</p>
+
+
+<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4>
+
+<p>Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure
+qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants;
+qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et
+qu'elle ne sera qu'à lui seul.</p>
+
+<p>Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes
+de la <span class="italic">Bible</span> ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de
+l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus
+grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un <span class="italic">Salvator
+Rosa</span> ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en
+revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'&oelig;il du poëte.</p>
+
+<p>À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre
+tableau que l'on dirait <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> échappé, comme la création d'Ève, à
+la muse inspirée de <span lang="en">Milton</span> chantant les beautés primitives du paradis
+terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des
+princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards
+de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours
+éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée.
+L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se
+dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir
+librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le
+sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et
+s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans
+le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle
+le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui,
+pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule
+les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les
+découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en
+prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique
+admirable, et les invoque <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> tour à tour au nom de la vérité.
+Son invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de
+l'amazone et la candeur d'une fille tendre et innocente.</p>
+
+<p>Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses
+paroles et la soif de <em>vérité</em> qui la dévore, accueillent ses v&oelig;ux:
+ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le
+distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne
+de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement
+dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle
+ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs
+fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la
+poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses
+traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la
+sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe
+profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures:
+«L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il
+travaillera à la sueur de son front.»</p>
+
+<p>Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> de pensée,
+indique le terme de la tentation. La <em>vérité</em>, que Damayanti invoque
+avec des expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards,
+l'arrache à son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à
+connaître le prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste.
+Tout cela est symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme
+aimante, entraînée par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui
+signifie ici l'être de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois,
+réserve à son héroïne de plus cruelles épreuves.</p>
+
+<p>«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et
+craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa
+rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi
+son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»</p>
+
+<p>Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui
+dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je
+te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette
+enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>
+dans la joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.</p>
+
+<p>Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il
+aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à
+cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans
+cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force
+ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.</p>
+
+
+<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4>
+
+<p>Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux,
+témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce
+dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne;
+il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici
+signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire.
+L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses
+vêtements, lui propose à la <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> fin de jouer sa femme, la belle
+et infortunée Damayanti.</p>
+
+<p>Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais
+il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus
+d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches
+aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.</p>
+
+<p>Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau
+pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui
+adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari.
+Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la
+nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais
+le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants
+que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble
+conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours
+que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils
+arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes;
+une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
+aliments pour le jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux
+s'abattent sur le sol; Nala jette sur eux son manteau comme un filet,
+pour les prendre; mais les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort
+de leurs ailes réunies, ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et
+laissent Nala et Damayanti entièrement nus.</p>
+
+
+<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4>
+
+<p>«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé
+plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc,
+écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de
+son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi
+seule vers le royaume de ton père!</p>
+
+<p>«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon c&oelig;ur
+tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense
+et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire,
+dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>
+dévoré par la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce
+dénûment, au milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut?
+Non, non, je resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour
+calmer les peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de
+ces angoisses de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste
+et lointain regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la
+médecine inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les
+tendres soins d'une épouse.»</p>
+
+<p>«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de
+palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle
+part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non,
+je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite?
+Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!»</p>
+
+<p>Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le
+royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond
+Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en
+puis douter; <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> mais, dans l'indigence qui me flétrit, je
+n'irai pas mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et
+magnifique dans ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta
+félicité, faut-il que j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et
+ajoutant par mes misères à tes misères?»</p>
+
+<p>Damayanti comprend cette pudeur de l'infortune, et n'insiste plus.</p>
+
+<p>Les deux époux, après cet entretien, s'étendent pour dormir sous le
+seul manteau qu'ils ont retrouvé, et s'endorment sur la terre nue,
+sans herbe et sans mousse, pour reposer leurs membres épuisés.</p>
+
+
+<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4>
+
+<p>Une scène déchirante, que l'épisode d'Ugolin dépasse à peine en
+horreur, interrompt ce repos. Nous regrettons de ne pouvoir en donner
+ici que l'esquisse. Chaque vers est un gémissement d'un c&oelig;ur qui se
+brise.</p>
+
+<p>«Damayanti dort à côté de son époux, sous la moitié du manteau jeté
+sur leurs membres. <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Nala se réveille; il se demande s'il ne
+serait pas mieux à lui de mourir ou de fuir dans une inaccessible
+solitude, que de faire endurer à cette femme de tels tourments: «Près
+de moi, dit-il, cet être charmant ne peut trouver que les agonies du
+c&oelig;ur; fuyons! elle retrouvera le bonheur loin de moi!»</p>
+
+<p>Après une longue angoisse d'incertitude, il se décide enfin à
+abandonner Damayanti pendant son sommeil.</p>
+
+<p>«Pourrai-je faire,» dit-il à voix basse, «deux parts de ce manteau qui
+nous recouvre, sans que Damayanti, mon amour, s'en aperçoive?» Il se
+lève; le mauvais génie qui l'obsède présente à sa main une épée nue
+sur l'herbe; Nala coupe en deux le manteau et s'enfuit, en emportant
+la moitié de cette seule richesse qui leur reste.</p>
+
+<p>Après quelques pas, sa raison revient avec sa tendresse; il se
+rapproche. «Elle dort,» dit-il; «elle dort maintenant sur cette terre
+nue, sous la branche ténébreuse, ma bien-aimée, elle qui jusqu'ici
+n'eut jamais à subir ni les ardeurs du soleil ni les intempéries des
+tempêtes, femme au sourire d'où coulent les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> grâces.
+Lorsqu'elle s'éveillera et qu'elle ne trouvera plus que la moitié des
+vêtements, elle tombera dans la démence. Si je te laisse, ô fille de
+Bhéma, toi belle entre toutes les créatures de ton sexe, tu parcourras
+seule l'horrible forêt, infestée de bêtes féroces et de serpents!»</p>
+
+<p>Il s'éloigne cependant de nouveau, revient sept fois, rappelé par sa
+tendresse; sept fois le <span class="italic">génie</span> ennemi l'entraîne loin de Damayanti;
+l'amour et la pitié le ramènent. Il semble que deux c&oelig;urs battent
+dans son sein. Comme le balancier qui va et revient, Nala part et
+revient sans cesse; enfin il a fui.</p>
+
+
+<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4>
+
+<p>Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du
+manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux
+corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le
+délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux
+arbres et aux montagnes, avec un accent qui <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> attendrirait, en
+effet, les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le
+Laocoon; serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore
+elle-même pour ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!»
+s'écrie-t-elle, «quand un jour tu penseras à ma destinée, quels seront
+tes remords? Tu te diras: «Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans
+la solitude?» Toi, le lion des hommes, qui chassera de toi les noirs
+soucis, quand la fatigue, la faim, la douleur vont t'assaillir?»</p>
+
+<p>Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce
+le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la
+beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui
+parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si
+foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort
+à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu.</p>
+
+<p>«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de
+marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la
+lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses
+paroles résonnaient <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> comme une musique enivrante. Au nom du
+grand Nala mon époux, que je porte gravé dans mon c&oelig;ur, ainsi
+périront,» dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse
+qui lui appartient jusqu'au tombeau!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4>
+
+<p>Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de
+roucoulements semblables à ceux de la colombe.</p>
+
+<p>Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine
+n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du
+monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de
+l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des
+rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la
+jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et
+qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté
+pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du
+soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>
+féroce s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté
+de l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore.</p>
+
+
+<h4><abbr title="34">XXXIV</abbr></h4>
+
+<p>Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux
+ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés
+l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui
+prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les
+ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve.
+Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont
+l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au
+milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons
+de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel
+arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le
+sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est
+si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> par
+la moitié d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt,
+poursuivi par le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton
+nom ne signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô
+bel arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!»</p>
+
+<p>L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course,
+rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure
+fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès
+ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà
+proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans
+ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils;
+«nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la
+richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre
+négoce et enrichis-nous!»</p>
+
+<p>Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et
+insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la
+populace. La pitié ne peut émouvoir le c&oelig;ur par un plus grand
+avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est
+enfin rendue <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> à la tendresse du roi son père; elle envoie de
+tous côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le
+séjour de son époux.</p>
+
+
+<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4>
+
+<p>Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un
+roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie
+l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il
+a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.</p>
+
+<p>Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte
+l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit
+arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un
+nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les
+prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père.
+À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son
+désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même
+au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de
+le <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille.
+Des scènes de m&oelig;urs orientales se déroulent pendant des chants
+intarissables, tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui
+où Nala gémit inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux
+nom de <span class="italic">Wacouba</span>. Écoutons le poëte épique:</p>
+
+<p>«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son
+maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux,
+lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges,
+au c&oelig;ur palpitant.&mdash;Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant,
+«veux-tu donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et
+amaigris n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me
+conduire en un jour au royaume de Damayanti.</p>
+
+<p>«&mdash;Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette
+étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux
+épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil
+sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne
+s'arrêteront qu'au terme de notre course.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Le récit de la course du char est fantastique comme une
+ballade des bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait
+Nala sort de son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste
+encore méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un
+conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la
+honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son
+beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans
+l'<span class="italic">Odyssée</span> pour tenter Pénélope.</p>
+
+
+<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4>
+
+<p>«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la
+ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne
+l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans
+leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les
+premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de
+Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> de
+foudre lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna
+d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du
+prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de
+désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans
+la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses
+rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les
+éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention
+et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris,
+et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis
+l'arrivée du héros.</p>
+
+<p>«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du
+char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite!
+Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si
+je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et
+de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon c&oelig;ur,
+si ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je
+veux m'élancer dans le <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> bûcher des veuves aux flammes d'or,
+si le héros de Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son
+sein!»..........</p>
+
+<p>Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la
+plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en
+qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des
+serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et
+qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de
+son père.</p>
+
+<p>«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce
+conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence
+grossière et un bras plus court que l'autre.»</p>
+
+<p>L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros
+soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle
+retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois
+l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses
+compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu
+entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>
+l'esclave qui lui peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse
+abandonnée par l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,»
+dit-il en s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne
+t'indigne pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui
+cherchait en vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des
+oiseaux néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois
+jamais revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de
+remords, ah! ne le repousse pas de ton sein!</p>
+
+<p>«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet
+épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui
+tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la
+<span class="italic">Bible</span>. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule
+une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les
+feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux
+qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en
+liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature
+surprise dans ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une
+poésie des accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion
+et de la conscience. Faisons des v&oelig;ux, ajoute-t-il, pour que cette
+poésie nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de
+ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit
+associée un jour à ces &oelig;uvres de la Grèce dans l'enseignement de la
+jeunesse.» Nous disons comme lui.</p>
+
+
+<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4>
+
+<p>Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le c&oelig;ur de
+son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom,
+rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'<span class="italic">Odyssée</span>,
+avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces
+épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en
+apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le
+c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père
+et laisse échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la
+nourrice, «ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces
+enfants ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la
+surprise que m'a causée cette ressemblance née du hasard.»</p>
+
+<p>Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les
+yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur
+reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du
+héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le
+pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir
+songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute
+apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la
+jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe
+miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de
+Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté
+primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête
+de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la
+nuit à se redire <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> comment ils avaient erré sans guide, sans
+vêtement et sans nourriture, dans la forêt.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4>
+
+<p>Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de
+Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les
+reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir
+vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume.
+Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité
+divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.</p>
+
+<p>Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel
+et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette
+justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne
+partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le
+caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> le
+pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice.
+La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté
+imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle
+est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être
+infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le
+concerne, tout et toujours pardonner.</p>
+
+<p>La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde
+primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en
+découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement
+l'imagination, mais qui édifie le c&oelig;ur. En fermant le livre on
+n'est pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le
+sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa
+lyre, c'est de l'encens.</p>
+
+<p>Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la
+rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement
+religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les
+vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut
+comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>
+le sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le
+bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.</p>
+
+<p class="left50"><span class="smcap">Lamartine</span>.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> <abbr title="cinquième">V<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique
+et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du
+<span class="italic">Mahabarata</span>, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques
+minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à
+un chant épique. Il est intitulé <span class="italic">le Brahmane infortuné</span>. Le poëte est
+inconnu. Lisons:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est
+exterminée, un pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison,
+deux jeunes vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux
+vainqueurs; la ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée
+par Bahas, chef cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée
+soumise. Chaque jour on devait lui amener un des principaux habitants
+à immoler à sa vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter
+leurs maîtres en mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran
+en s'offrant à la mort à la place de leur père. Ici commence le récit
+dialogué du poëte épique:</p>
+
+<p>«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie,
+était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé <span class="italic">Bhima</span>,
+pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture
+dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des
+lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son
+hôte.</p>
+
+<p>Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à <span class="italic">Bhima</span>, «nous
+habitons en sûreté et <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> en paix la maison de ce vénérable
+prêtre; tous les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous
+reconnaître les services que nous devons à sa demeure? car on n'est
+vraiment homme qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux
+fois le prix de ce que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà
+pourquoi, ô mon fils, je voudrais tant connaître la cause de la
+douleur qui afflige le brahmane, et soulager la peine de cette
+maison.»</p>
+
+<p>«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne
+me coûtera pour la soulager.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du
+brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant;
+aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix:
+ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le
+brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père
+inclinait sa tête vers le sol.</p>
+
+<p>«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux;
+la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit
+autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> mots dont tu
+te souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!&mdash;Tu m'as répondu:
+Je suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon
+père!... Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux,
+mes prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux
+cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant
+c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver
+une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma
+place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère;
+épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont
+envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour
+compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes
+enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si
+tendre, si innocente de tout mal!</p>
+
+<p>«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son
+bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?</p>
+
+<p>«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour
+la maison d'un <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> époux, elle qui me fait participer par sa
+pureté, moi et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le
+jour où elle fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue
+postérité et des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.</p>
+
+<p>«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon c&oelig;ur se
+déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur
+manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver
+un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous
+ensemble!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Ici finit le premier chant du <span class="italic">Brahmane</span>. Le second chant s'ouvre par
+le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à
+l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le
+convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée
+de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette
+société conjugale des Indes primitives, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> il faudrait lire en
+entier cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:</p>
+
+<p>«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de
+caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre
+inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la
+nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une
+épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi
+de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle
+doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice
+accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le
+ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je
+t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un
+fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces
+deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que
+les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue
+sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée
+de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable
+de me maintenir <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> toujours dans cette rectitude de conduite
+que toute âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule
+de sa race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je
+dans cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle
+deviendra peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront
+pas sa mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les
+mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je
+veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons
+ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel
+désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers
+enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du
+fleuve desséché.</p>
+
+<p>«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée,
+je t'ai donné une postérité.</p>
+
+<p>«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce
+n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les
+femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand
+crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Elle dit, son mari la serre contre son c&oelig;ur, et leurs
+larmes se confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs
+yeux.</p>
+
+
+<h4><abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de
+dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous
+le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille.</p>
+
+<p>«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on
+des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents.
+Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son
+père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le
+sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout
+petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette
+fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant
+le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et
+ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à
+la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> se
+renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même!
+ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de
+tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y:
+quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut
+mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens
+affamés!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère
+et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes
+dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son
+émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa
+s&oelig;ur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant
+de l'un à l'autre:</p>
+
+<p>«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma s&oelig;ur, ne
+pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin
+d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le
+tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de
+son père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un
+contraste plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant
+combattre avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre
+plus avant et plus puissamment dans le c&oelig;ur. Astyanax joue avec la
+mort qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour
+sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le
+poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la
+sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est
+spiritualiste.</p>
+
+<p>On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.</p>
+
+<p>Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée
+des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la
+délivrance de la famille et par la punition du tyran.</p>
+
+<p>Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'&oelig;uvre de
+poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule
+action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> de plus
+pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce
+chef-d'&oelig;uvre est <span class="italic">Sacountala</span>.</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce
+chef-d'&oelig;uvre exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et
+morte, écoutez celle que la première apparition de ce poëme fit sur
+l'esprit de son savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy
+était érudit, je n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir
+la science que l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité
+des motifs de mon enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le
+c&oelig;ur d'un homme de science.</p>
+
+<p>«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que
+fit sur moi la lecture du drame de <span class="italic">Sacountala</span>, lorsqu'il y a environ
+trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'&oelig;uvre, par le
+célèbre W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais,
+pensai-je alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture
+si attachante de m&oelig;urs <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui nous donnent l'idée du peuple
+le plus poli, le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui
+nous inspirent l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout
+cela, pensai-je, est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce
+point une pure illusion due au style gracieux, à l'imagination
+brillante du traducteur?</p>
+
+<p>«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul
+moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable
+en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues,
+et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette
+époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait
+bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé,
+à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne
+renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des
+déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des
+<span class="italic">dhatous</span>; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et
+beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer
+cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit
+ténébreux. <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je
+pensasse à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé
+dans mon esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli
+dans la plus profonde inaction.</p>
+
+<p>«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants
+anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande
+extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés
+dans le premier recueil des <span lang="en"><span class="italic">Asiatic-Researches</span></span>, finirent par
+éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour
+(c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à
+l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à
+bégayer l'alphabet.</p>
+
+<p>«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une
+idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison
+sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec
+laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me
+faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque
+manuscrit; car il n'existait <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> pas même alors de texte
+imprimé, sauf celui de <span class="italic">l'Hitopadèse</span>, qui n'avait pas encore passé
+sur le continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le
+Nestor de la littérature sanscrite, le célèbre <span lang="en">Wilkins</span>, était déjà
+depuis longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque
+du roi possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là
+naturellement le texte que j'adoptai, en me servant pour le
+déchiffrer, en guise de dictionnaire, de la traduction anglaise dont
+je viens de parler.</p>
+
+<p>«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de
+quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de
+passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en
+faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus
+parvenu à cette intelligence.</p>
+
+<p class="p2">«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie,
+je n'osai cependant <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> pas encore essayer de nouveau la lecture
+de <span class="italic">Sacountala</span> avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes
+plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par
+leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je
+persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de
+vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus
+enfin en état de publier ce chef-d'&oelig;uvre, sinon avec toute la
+perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien
+négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle.</p>
+
+<p>«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me
+sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques
+amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine!</p>
+
+<p>«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les
+dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la
+nouvelle de la publication des <span class="italic">Chefs-d'&oelig;uvre du Théâtre indien</span>,
+par le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre
+<span class="italic">Sacountala</span> ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> et
+que le soin que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût
+entièrement perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt
+dissipée; car si ce sont là les chefs-d'&oelig;uvre du théâtre indien, il
+me semble que <span class="italic">Sacountala</span> peut, à bon droit, mériter le titre de
+chef-d'&oelig;uvre des chefs-d'&oelig;uvre de ce théâtre.</p>
+
+<p>«En effet, excepté quelques scènes de <span class="italic">Vasantaséna</span>, remarquables par
+la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques
+situations remplies de charme dans le drame d'<span class="italic">Ourvasi</span>, composition
+bien inférieure pour l'invention à <span class="italic">Sacountala</span>, quoique fille, comme
+elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à
+opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts
+dans <span class="italic">Sacountala</span>, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a
+su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.</p>
+
+<p>«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple
+<em>pastorale</em>, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la
+manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le
+premier acte se rapproche <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> en effet de ce genre, et qu'il
+nous offre un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par
+aucun des meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le
+reste, nous leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont
+jamais vu le pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments
+portés au point où ils le sont généralement dans ce drame, le
+quatrième acte surtout, qui, sous ce point de vue, nous semble avoir
+atteint le comble de la perfection.</p>
+
+<p>«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette
+composition date d'<span class="italic">un demi-siècle</span> avant notre ère, frappé du défaut
+d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le
+terrible anathème de <em>romantisme</em>. Cependant, en faveur de la pureté
+éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y
+sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le
+prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre
+ce chef-d'&oelig;uvre sous la dénomination de <em>classico-romantique</em>, en
+lui souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>Je reprends:</p>
+
+<p>Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante
+que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de
+<span class="italic">Sacountala</span> tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un
+seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du
+Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main
+de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée
+de ce délicieux et naïf épisode extrait du <span class="italic">Mahabarata</span>, et écrit avec
+une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.</p>
+
+<p>Dans les &oelig;uvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de
+l'Italie, le caractère pour ainsi dire <em>granitique</em> des premiers
+poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de
+plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile
+le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies
+s'efféminent: au lieu de <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Job vous avez Sénèque, au lieu
+d'Homère vous avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette
+effémination de la poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne
+sont pas moins sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos
+jours. En s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le
+chef-d'&oelig;uvre des littératures perfectionnées est de remonter à la
+simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque
+toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. <span class="italic">C'est
+beau comme l'antique</span>, disent tous les peuples lettrés. La poésie
+jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein
+de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se
+corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la
+retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son
+berceau.</p>
+
+
+<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe
+par le caractère <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> gigantesque des poésies primitives, comparé
+à la dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au
+premier coup d'&oelig;il ce caractère de virilité dans l'antique, de
+raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme
+antique de <span class="italic">Sacountala</span> avec le drame relativement plus moderne qui
+porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:</p>
+
+<p>Le héros primitif, <span class="italic">Douchmanta</span>, régnait sur l'Inde tout entière. Il
+descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient
+religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait
+prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces
+et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient
+régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le
+soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus
+nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de
+gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur
+lait.</p>
+
+<p>Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un
+cheval fougueux qu'à <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> dompter un éléphant ivre de fureur,
+toujours vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue,
+du cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels,
+en éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration
+de son peuple.</p>
+
+<p>Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de
+fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une
+vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme
+il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons
+perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des
+chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants,
+une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout
+l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines
+de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles
+transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec
+moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi
+descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux
+brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> à
+attirer sur le monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le
+dieu créateur).</p>
+
+<p>Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de
+suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi
+rapide que l'est dans son vol <span class="italic">Souparna</span>, la célèbre monture de
+Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la
+lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé,
+abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le
+lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les
+airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se
+précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et
+ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour
+se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.</p>
+
+<p>Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de
+l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa
+massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts,
+on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts
+d'écume et de sueur, dans le voisinage <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> des eaux pour y
+éteindre le feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de
+fatigue sur les bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles
+cris. Poussés par le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en
+furieux sur leurs imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les
+étreignant dans leurs énormes trompes, en tirent une terrible
+vengeance. C'est ainsi que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne
+présente bientôt plus que l'aspect d'un funeste champ de carnage,
+dévoué au silence, couvert de cadavres, souillé de sang et jonché de
+tronçons de lances brisées, de massues, d'arcs, de flèches, et de
+débris d'armes de toute espèce.</p>
+
+
+<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Cependant les chasseurs, aiguillonnés par le pressant besoin de la
+faim, dépècent un certain nombre de cerfs et autres bêtes fauves qui,
+échappés à la dent meurtrière des animaux féroces, étaient aussi
+tombés sous leurs coups. Ils font rôtir les chairs amincies sur un
+brasier <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> ardent, s'en repaissent, et goûtent quelques heures
+de repos.</p>
+
+<p>Mais bientôt Douchmanta donne les ordres du départ, poursuit sa
+marche, et, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son
+cortége dans une seconde forêt d'un aspect bien différent de la
+première. Ce n'est plus cette sauvage horreur que la nature,
+abandonnée à elle-même, imprime aux vastes solitudes; ici tout se
+ressent de la présence et des travaux de l'homme. Ce ne sont plus les
+rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer les
+voyageurs; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux,
+le bourdonnement de l'abeille, retentissant doucement à son oreille,
+portent dans les esprits un sentiment inexprimable de calme et de
+bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs
+flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des fleurs, se
+balancent au souffle du zéphyr qui leur dérobe en passant les plus
+suaves odeurs, et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse
+émaillée, des troupes de <span class="italic">Gandharvas</span> et d'<span class="italic">Apsaras</span> (sorte de nymphes
+dans la mythologie indienne), <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> brillantes de jeunesse, se
+poursuivent dans leurs jeux folâtres, et glissent d'un lieu à l'autre
+comme des ombres légères.</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>Le héros s'égare avec délice sous les dômes de feuillages, où les
+rayons brisés du soleil ne laissent pénétrer qu'une indécise et pâle
+lumière, et la tiédeur de l'air suffisante seulement pour tempérer la
+fraîcheur des forêts. Il arrive sur les bords fleuris d'une rivière
+qui descend, pure et fraîche, des glaciers de l'Himalaya. Il y
+découvre un bocage sacré qui abritait l'ermitage d'un saint vieillard
+solitaire nommé <span class="italic">Canoua</span>, célèbre, dans toutes les Indes, par sa
+sagesse, son don de prophétie et son ascétisme. De distance en
+distance, sur les rives du fleuve, on voyait la fumée des sacrifices
+s'élever entre les cimes des arbres vers le ciel; des groupes de
+brahmanes, prêtres et religieux, dissertaient entre eux sur les
+mystères, ou chantaient en vers les exploits historiques des anciens
+héros; d'autres se livraient, pour atteindre à la perfection
+spirituelle, à des contemplations <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> extatiques, à des
+pénitences qui domptent et anéantissent les sens.</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de
+<span class="italic">Canoua</span> et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la
+belle <span class="italic">Sacountala</span>, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le
+roi.</p>
+
+<p><span class="italic">Sacountala</span> était dans le costume d'une jeune religieuse indienne
+consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint
+vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et
+enlève le c&oelig;ur du roi.&mdash;«Qui donc es-tu, fille céleste?
+s'écrie-t-il. Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi
+qui resplendis de toute la divinité d'une fille des dieux? En
+t'apercevant seulement, j'ai senti que mon c&oelig;ur était enlevé de ma
+poitrine par un attrait surnaturel.&mdash;Je suis la fille de Canoua,
+répond Sacountala toute tremblante.&mdash;Mais, reprend le héros, Canoua
+est un saint qui a fait v&oelig;u de dompter toutes les passions
+humaines, et qui serait mort plutôt que de violer son v&oelig;u <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>
+de continence. Je soupçonne un mystère sous cette réponse.»</p>
+
+<p>Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua
+en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans
+son ermitage. Elle n'est pas la fille de <span class="italic">Canoua</span>, elle est la fille
+du célèbre anachorète <span class="italic">Visoumitra</span>, dont la sainteté a excité la
+jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et
+en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé
+lui-même par l'anachorète <span class="italic">Visoumitra</span>, lui envoie la plus belle des
+<span class="italic">Apsaras</span>, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.&mdash;«Qui,
+moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet
+anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le
+feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout?
+Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma
+périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec
+grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement
+quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le
+regard à mes pas, et que le zéphyr répande <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> autour de moi les
+parfums de l'ivresse.»</p>
+
+<p>Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la
+divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non
+loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse
+sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent
+à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui
+surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de
+la nuit.</p>
+
+<p>«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de
+la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'<span class="italic">Apsara</span>, en
+remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un
+lit de mousse et de fleurs.»</p>
+
+<p><span class="italic">Canoua</span>, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant
+endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et
+tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et
+ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la
+fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna
+pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il
+l'avait recueillie au bord de l'eau.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> <abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>«Tel avait été le récit de l'ermite <span class="italic">Canoua</span>. Ce récit redouble la
+passion de <span class="italic">Douchmanta</span> pour la jeune fille issue d'une race divine.
+Il la conjure de consentir à l'épouser sans attendre l'aveu de
+l'ermite, son père adoptif. Elle résiste longtemps; mais enfin,
+entraînée vers le héros par le même attrait qui entraîne le héros vers
+elle:&mdash;«Eh bien!» dit-elle, les joues colorées par la divine pudeur,
+«s'il est vrai qu'en consentant à être ton épouse sans le consentement
+de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir;
+s'il est vrai que je puisse, ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et
+voudrais-tu me tromper?) disposer seule de mon c&oelig;ur, écoute, ô roi,
+les conditions qu'une fille timide ose apporter à son mariage avec
+toi. Si un fils vient à naître de notre union, engage ta parole royale
+de lui donner le titre de <span class="italic">jeune roi</span>, et à le faire reconnaître par
+tes peuples comme ton légitime successeur!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Le héros fait le serment; il prend les deux mains de
+Sacountala dans les siennes, et ce signe les unit à jamais comme deux
+époux.</p>
+
+
+<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Après quelques jours passés dans les fêtes et dans les douceurs de
+l'amour, le héros repart pour sa capitale, et l'ermite revient après
+une longue absence.</p>
+
+<p>Sacountala, confuse, tremble de paraître devant lui et de lui avouer
+son mariage avec le roi. Mais, par le don de prophétie dont il est
+doué, l'ermite sait tout avant l'aveu. «Ô femme mille fois heureuse,
+dit-il à Sacountala, le n&oelig;ud que tu viens de former secrètement, et
+sans m'avoir consulté, n'est pas contraire à nos saintes lois. Le fils
+qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera
+naissance à une race de héros!»</p>
+
+<p>Rassurée par ce pardon et par cette promesse, Sacountala débarrasse
+avec joie le saint prophète de la corbeille lourde de fruits qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> vient de cueillir; elle verse sur ses pieds fatigués une eau
+rafraîchissante, et, d'une voix caressante, elle le supplie de
+protéger son époux et elle dans ses prières, et de demander au ciel la
+gloire à leurs descendants.</p>
+
+
+<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et
+vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec
+tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance
+rappelle les jeux d'Hercule au berceau.</p>
+
+<p>Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié
+Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de
+l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le
+roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et
+successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne
+Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte.</p>
+
+<p>«Voilà,» disent les religieux compagnons de <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Sacountala, ton
+épouse fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme
+les immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à
+son roi.»</p>
+
+<p>Le roi fait un signe de consentement.</p>
+
+<p>Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité
+pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont
+accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être
+sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes!
+ressouviens-toi des n&oelig;uds indissolubles qui nous lièrent,
+ressouviens-toi de l'ermitage de <span class="italic">Canoua</span>!»</p>
+
+<p>Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle,
+s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.&mdash;«Un juge caché n'est-il donc
+pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le
+mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le
+firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux
+crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins
+des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la
+voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir
+d'une <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il
+s'adonne au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.»</p>
+
+<p>Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces
+poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au
+développement des passions qu'au développement de la haute morale qui
+domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort
+du c&oelig;ur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel
+plus que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit
+magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi
+ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette
+compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui
+donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre
+lui-même; c'est à <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ce fils qu'il doit la délivrance des âmes
+de ses ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami
+le plus tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper
+les ennuis de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines
+inséparables des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec
+quel dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre,
+résolue à ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel
+qu'il soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son
+c&oelig;ur une faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le
+sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.</p>
+
+<p>«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père
+respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel
+transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces
+innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers
+son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique
+tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux,
+quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?...
+Comment est-il possible <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> que tu te détournes avec mépris de
+ce tendre enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux
+yeux se dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi
+protège ses &oelig;ufs et ne les brise pas: et toi, être doué du
+sentiment de la vertu et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne
+chérirais pas cet être faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc
+que cet enfant, dont à ta vue le petit c&oelig;ur palpite d'un mouvement
+involontaire, t'embrasse, te touche de ses douces lèvres; car il n'est
+pas dans la nature de sensation plus délicieuse que le toucher d'un
+enfant.</p>
+
+<p>«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à
+leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la
+pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de
+la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles
+que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:</p>
+
+<p>«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit
+précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre
+cent ans! Sur toi repose le soin de mon <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> existence; de toi
+dépend la perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils,
+l'espace de cent ans!</p>
+
+<p>«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon
+innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère,
+après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de
+ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles
+fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes
+régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi
+cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui
+par toi?</p>
+
+<p>«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein
+de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre
+enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»</p>
+
+<p>L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où
+une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même
+pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de
+l'épouse. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce
+stratagème pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des
+droits de Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les
+dieux et par les hommes son bonheur.</p>
+
+
+<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte,
+d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et
+gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art,
+qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force.</p>
+
+<p>Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une
+idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons
+primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de
+notre Europe, l'art théâtral était parvenu.</p>
+
+<p>La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le
+directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur
+rôle dans ce drame.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> La scène représente une forêt au bord du fleuve <span class="italic">Malini</span>; le
+jeune prince <span class="italic">Douchmanta</span>, monté sur un char conduit par un écuyer,
+apparaît dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune <span class="italic">faon</span>
+qui fuit devant ses coursiers.</p>
+
+<p>«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux
+que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère,
+«vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois
+avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour
+jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la
+crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois
+comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le
+sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui
+s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds
+précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les
+rênes tout entières!»</p>
+
+<p>&mdash;Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces
+nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur
+<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> élan, portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails;
+la poussière qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en
+tourbillons derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur
+leurs têtes, semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air
+qu'ils fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et
+nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine
+émaillée de fleurs.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans
+le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que
+rien n'est loin, rien n'est près de moi.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>Le char vole.&mdash;Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit,
+un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la
+gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les
+mains en signe de supplications pour le pauvre animal.</p>
+
+<p>«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à
+l'ermitage; ne la tuez <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> pas, ne la tuez pas!&mdash;Arrête les
+coursiers,» dit le roi à l'écuyer qui murmure.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, grand prince,» dit l'ermite, «cette gazelle est nourrie dans
+notre ermitage. Que le ciel écarte de son flanc le trait du chasseur!
+Une flèche dans un corps aussi tendre serait comme la flamme dans une
+touffe de coton. Qu'est-ce que l'existence fugitive de ce frêle
+animal, comparée à la pointe acérée de tes traits?</p>
+
+<p>«Replace donc promptement dans le carquois cette flèche meurtrière.
+Vos armes, ô rois! ne doivent être employées que pour protéger le
+faible, et non pour donner la mort à l'innocent.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">avec respect.</span></p>
+
+<p>La voici dans le carquois.<br>
+<span class="direction">(Il l'y replace en effet.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>, <span class="smaller">avec joie.</span></p>
+
+<p>Pouvait-on moins attendre d'un noble descendant de Pourou, d'un
+monarque aussi accompli? Non, tu ne démens pas cette illustre origine.
+Puisse le ciel t'accorder un fils doué <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de toutes les vertus,
+un fils digne de régner un jour sur le monde entier!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE DISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Puisse le sceptre de ton fils s'étendre sur les deux mondes!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">avec respect.</span></p>
+
+<p>Je reçois avec reconnaissance ce v&oelig;u d'un vénérable brahmane.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p>
+
+<p>Nous sommes occupés à ramasser du bois dans cette forêt; là, sur les
+bords du Malini vous pouvez apercevoir l'ermitage de notre maître
+spirituel Canoua, où il habite avec Sacountala, dépôt précieux que lui
+a confié le destin. Si d'autres soins n'exigent ailleurs votre
+présence, daignez entrer dans cette humble retraite, où vous recevrez
+tous les honneurs dus à un hôte. C'est là qu'à la vue des austérités
+effrayantes et sans bornes que s'infligent une foule d'anachorètes,
+vous jugerez si ces vertueux solitaires méritent que pour les protéger
+votre bras soit incessamment froissé <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> par le nerf toujours
+tendu de votre arc invincible.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Vénérable brahmane, le chef de la famille est sans doute dans cet
+ermitage?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p>
+
+<p>Non, prince; il vient de partir pour Somatirtha, où il se rend dans
+l'intention d'invoquer les dieux, pour détourner de la tête de
+Sacountala des malheurs dont la menace le destin; mais, avant de
+s'éloigner, il a chargé sa fille de rendre aux hôtes qui pourraient
+survenir tous les devoirs de l'hospitalité.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! je la verrai donc; et, satisfait de mon zèle, j'espère qu'au
+retour du vénérable Canoua, elle me fera connaître à lui sous l'aspect
+le plus favorable.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, vous en êtes le maître, et nous cependant nous allons
+reprendre nos occupations.<br>
+<span class="direction">(Le brahmane sort avec son disciple.)</span></p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> <abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Allons, fais avancer le char; que la vue de l'ermitage purifie nos
+âmes!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p>
+
+<p>Ainsi que le roi l'ordonne.<br>
+<span class="direction">(Il imprime au char un mouvement rapide.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">jetant les yeux autour de lui.</span></p>
+
+<p>Certes, sans qu'on me l'eût dit, j'aurais aisément conjecturé que
+cette retraite paisible devait être consacrée à l'accomplissement des
+plus sévères austérités.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p>
+
+<p>À quels signes donc?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Comment, ils ne frappent pas ta vue! N'aperçois-tu pas çà et là, épars
+au pied des arbres, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> ces grains de riz consacré, échappés du
+bec des jeunes perroquets encore dépourvus de plumes, au moment où
+leurs mères leur portent la becquée? Ici sont des pierres tout
+onctueuses de l'huile de l'<span class="italic">ingoudi</span>, dont elles viennent de servir à
+broyer les fruits; là, de jeunes gazelles, habituées à la voix de
+l'homme, ne se détournent pas à son approche; et ailleurs ces lignes
+humides, tracées sur la poussière, et qui partent de divers bassins,
+ne doivent-elles pas leur origine aux gouttes d'eau distillées des
+vases nouvellement purifiés?</p>
+
+<p>Vois encore ces jeunes arbres, dont les racines sont abreuvées par des
+canaux d'une eau limpide, que ride à peine le souffle adouci des
+vents; vois l'éclat de ces tendres bourgeons, obscurci par la fumée
+qui s'élève des oblations aux dieux; et, près de nous, ces faons
+légers qui, sans aucune crainte, se jouent au milieu de ces tas de
+cousa nouvellement coupé pour un sacrifice, et rassemblés sur la terre
+à l'entrée du jardin.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p>
+
+<p>Oui, je vois en effet tout cela.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">après s'être approché un peu plus de l'enceinte.</span></p>
+
+<p>Mais gardons-nous de profaner cette sainte retraite; arrête
+promptement le char, que je puisse en descendre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p>
+
+<p>Prince, je retiens les rênes; vous pouvez mettre pied à terre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">étant descendu, et jetant un regard sur lui-même.</span></p>
+
+<p>C'est sous de modestes vêtements que je dois pénétrer en ce lieu
+consacré à la piété. Débarrasse-moi donc de tout cet attirail du luxe,
+et de cet arc qui ne peut m'être ici d'aucune utilité. <span class="smaller">(Il remet entre
+les mains de son écuyer ses armes et ses joyaux.)</span> Cependant, en
+attendant que je revienne, après avoir visité les habitants de cet
+ermitage, aie soin de faire rafraîchir et baigner les chevaux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p>
+
+<p>Prince, vos ordres seront accomplis.<br>
+
+<span class="direction">(Il sort.)</span></p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> <abbr title="18">XVIII</abbr></h4>
+
+<p>Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par
+la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de
+jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes
+filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène
+de pastorale qui égale Théocrite, <span class="italic">l'Aminte</span>, ou Gesner, ce Théocrite
+des Alpes:</p>
+
+<p>«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de
+Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère
+Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de
+l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand
+on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à
+leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de
+<span class="italic">malica</span> nouvellement épanouie?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable
+père que je prends <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> tous ces soins; je t'assure que je
+ressens pour ces jeunes plantes l'amitié d'une s&oelig;ur.<br>
+<span class="direction">(Elle les arrose.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment
+de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs
+fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus
+de mérite aux yeux des dieux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Parfaitement senti, ma chère Preyamvada!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge,
+l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements
+enveloppent un si beau corps?</p>
+
+<p>Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui,
+sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les c&oelig;urs, c'est
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> être aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de
+fer de l'arbre <span class="italic">lami</span> avec le tranchant délicat de la feuille du
+lotus!»</p>
+
+<p>(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa
+compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.)</p>
+
+<p>«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le
+héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches
+épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle
+la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries
+autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau
+verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les
+taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage
+ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile
+d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">sans voir le héros.</span></p>
+
+<p>Ô mes chères s&oelig;urs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire
+signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de
+jolis doigts dans la mobilité que leur <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> imprime le zéphyr?
+Voyons, il faut que je m'en approche.<br>
+<span class="direction">(Elle y court.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son
+ombre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Eh! pourquoi donc?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme
+s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Es-tu plus digne de ce nom gracieux de <span class="italic">Preyamvada</span>, toi dont les
+paroles sont remplies de tant de douceur?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont
+l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux,
+s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> de la
+jeunesse répand sur toute sa personne un charme inexprimable.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce
+bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">s'approchant et regardant avec joie.</span></p>
+
+<p>Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes
+semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que
+cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre
+robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si
+délicates?<br>
+<span class="direction">(Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p>
+
+<p>Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses
+regards sur cette petite plante?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Non, en vérité; je voudrais bien le savoir.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> bel amra, que ne
+puis-je de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je
+t'assure, la pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p>
+
+<p>Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances.<br>
+<span class="direction">(Elle fait jouer son arrosoir.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi,
+quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père
+Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Va, je m'oublierai plutôt moi-même. <span class="smaller">(Elle s'approche de l'arbuste, le
+regarde, puis s'écrie, transportée de joie:)</span> Miracle! miracle!
+Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, ma douce amie?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine
+jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le
+temps de la floraison.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">TOUTES DEUX</span> <span class="smaller">accourant.</span></p>
+
+<p>Dis-tu vrai? dis-tu vrai?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car
+ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un
+héros pour époux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, d'un air fâché.</p>
+
+<p>Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos
+propos.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que
+j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même,
+un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le
+plus heureux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> <span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser
+cette plante chérie!...</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Méchante! cette plante est pour moi comme une s&oelig;ur: pourquoi
+chercherais-tu d'autres motifs à mes soins?<br>
+<span class="direction">(Elle continue à l'arroser.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est
+interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?&mdash;Mais peut-être
+aussi...&mdash;Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui,
+la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de
+violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon
+épouse!&mdash;D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement
+est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je
+l'obtiendrai, je l'obtiendrai!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">avec précipitation.</span></p>
+
+<p>Ah, ah! une abeille, échappée du calice de <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> cette malica,
+voltige autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres!<br>
+<span class="direction">(Elle fait semblant de chasser une abeille.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">la contemplant avec le plus vif plaisir.</span></p>
+
+<p>Qu'elle est ravissante!</p>
+
+<p>Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui,
+avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une
+crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses
+sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas
+de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique,
+lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi
+pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction.</p>
+
+<p>Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de
+cet &oelig;il à demi fermé, où la crainte excite un tremblement
+enchanteur; faire entendre à cette oreille charmante un murmure
+semblable à ces petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie;
+puiser un torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main
+délicate cherche en vain à t'éloigner? <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Hélas! nous mourons
+dans le doute de jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille,
+tu t'enivres de volupté.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous
+mes efforts.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">TOUTES LES DEUX</span>, <span class="smaller">en souriant.</span></p>
+
+<p>Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours:
+n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... <span class="smaller">(Il n'achève
+pas, et continue à se tenir caché.)</span> Non, on me reconnaîtrait pour être
+le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur
+demandant l'hospitalité.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre
+place. <span class="smaller">(Jetant les yeux derrière elle tout en courant.)</span> Comment! il me
+poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">survenant tout à coup.</span></p>
+
+<p>Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des
+descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose
+insulter les filles innocentes des pieux ermites?<br>
+<span class="direction">(Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle:
+seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à
+la poursuivre.<br>
+<span class="direction">(Elle montre du doigt Sacountala.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">s'approchant de Sacountala.</span></p>
+
+<p>Jeune fille, puisse votre vertu prospérer!<br>
+<span class="direction">(Sacountala baisse les yeux avec modestie.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de
+l'hospitalité.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de
+temps, à l'ermitage, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> chercher des fruits dignes d'être
+offerts à notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à
+rafraîchir ses pieds fatigués.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus
+agréable offrande.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre
+sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous
+ne tarderez pas à oublier votre lassitude.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par
+toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous
+vous asseyiez un moment à mes côtés?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">bas à Sacountala.</span></p>
+
+<p>Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au
+désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.<br>
+<span class="direction">(Toutes s'asseyent près du roi.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une
+émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule
+inspirer cette sainte retraite!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">les regardant avec le plus tendre intérêt.</span></p>
+
+<p>Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous
+s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">bas à Anousouya.</span></p>
+
+<p>Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits
+profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où
+règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus
+haut rang?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>, <span class="smaller">bas à Preyamvada.</span></p>
+
+<p>Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons,
+il faut nous éclaircir. <span class="smaller">(Haut, en s'adressant au roi.)</span> Seigneur, la
+douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous
+faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble
+famille <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> vous faites l'ornement; quelle contrée est
+actuellement dans le deuil, à cause de votre absence; et quel motif,
+vous, dont toutes les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu
+vous déterminer à entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette
+forêt consacrée aux plus rudes austérités?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Ne palpite pas ainsi, ô mon c&oelig;ur! toutes ces pensées tumultueuses
+qui t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">en lui-même.</span></p>
+
+<p>Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?</p>
+
+<p>Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des
+Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par
+les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune
+beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend
+qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une
+divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour
+elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> «Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc
+maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon
+c&oelig;ur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour
+toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un
+instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus
+précieuse!»</p>
+
+<p>Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.</p>
+
+<p>«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille
+instruire notre vénérable supérieur, <span class="italic">Goutami</span>, des paroles
+indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et
+à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent
+encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.</p>
+
+<p>«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez,
+de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la
+peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses
+belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir
+qu'elle vient à peine de déposer; le sang <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> en colore plus
+vivement la paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse,
+à cette respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le
+n&oelig;ud charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de
+siricha dont son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une
+main languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux
+cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine
+les contenir.»</p>
+
+<p>Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir
+qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa
+suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et
+révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse.
+«Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne
+perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui
+peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi
+<span class="italic">Douchmanta</span> (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.»
+Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame
+toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la
+description:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> «Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les
+pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides
+encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher,
+semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil,
+viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...</p>
+
+<p>«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet
+éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le
+c&oelig;ur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans
+un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre
+le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à
+présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes
+impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle
+funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il
+a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles
+timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la
+vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»</p>
+
+<p>Sacountala, en s'éloignant à regret pour <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> rentrer à
+l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la
+retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la
+disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma
+suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la
+revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en
+vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire,
+mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de
+l'étendard que l'on porte contre le vent!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+<p>Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un
+est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de <span lang="en">Shakspeare</span>,
+s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la
+chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs
+jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle
+ils se seront abreuvés; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> que les biches, réunies en troupe,
+ruminent tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient
+sans crainte le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se
+repose, la corde détendue!»</p>
+
+<p>Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au
+soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la
+jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son
+vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un
+anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on
+obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu
+et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur
+argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les
+perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est
+qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à
+produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille
+manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de
+cette beauté divine, le chef-d'&oelig;uvre de la création. À quel mortel
+sur la terre est destinée cette beauté ravissante, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>
+semblable, dans sa fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore
+respiré le parfum; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point
+osé séparer de sa tige; à une perle encore intacte dans la nacre où
+elle repose; au miel nouveau dont aucune lèvre n'a encore
+approché?&mdash;Ou plutôt, ce fruit accompli de toutes les vertus, qui en
+sera jamais l'heureux possesseur? Hélas! je l'ignore.»</p>
+
+<p>«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.</p>
+
+<p>«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans
+un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si
+modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on
+vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite,
+n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable
+pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner
+en partie?</p>
+
+<p>«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains,
+au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> «Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon
+pied vient d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;»
+et elle s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait
+quelques pas, qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager
+ses vêtements des branches d'un arbuste qui ne les retenaient
+aucunement; et cela pour jeter les yeux sur moi!............»</p>
+
+
+<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4>
+
+<p>Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune
+chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie
+religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du
+roi, roi lui-même.</p>
+
+<p>«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide
+et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa
+capitale, a suffi pour soumettre à <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sa puissance la terre,
+noire limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils
+livrent, les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux
+foudres d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs
+fiers ennemis.»</p>
+
+<p>Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir
+habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte
+entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa
+capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala.</p>
+
+<p>«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit
+divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui
+s'oppose à son cours.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4>
+
+<p>Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies
+de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>
+pour calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal
+secret, dans sa cellule.</p>
+
+<p>La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du
+héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force
+indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a
+la majesté du paysage et les images de la passion.</p>
+
+<p>En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta
+soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie
+religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de
+Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers
+sa source, rien ne peut détourner mon c&oelig;ur du penchant où il est
+entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans
+mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur
+des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau
+de cendres, allumer de tels feux dans nos c&oelig;urs? Elle vient de
+passer dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et
+dont les frais calices, quoique <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> détachés de la tige
+maternelle, conservent encore tout leur éclat; par ces jeunes branches
+dont la séve laiteuse qui en découle trahit une blessure récente. Quel
+air vivifiant on respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon
+corps, consumé par la fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr
+chargé des émanations parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une
+rosée rafraîchissante qu'il vient de dérober en se jouant sur les
+vagues à peine sensibles du Malini!»</p>
+
+<p>(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé
+des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala!</p>
+
+<p>«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le
+petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied
+charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection.</p>
+
+<p>«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et
+s'écrie, transporté:)</p>
+
+<p>«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise
+avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>
+retraite je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant
+abandon!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4>
+
+<p>Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala,
+que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du <span class="italic">Malini</span>. Les
+deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si
+elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur
+le trône avec lui, et que son fils sera roi.</p>
+
+<p>«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond
+le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas
+loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon c&oelig;ur. Telle, au
+déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine,
+quoique constamment fixé à sa racine.»</p>
+
+<p>Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> «Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de
+la grâce et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel
+et a recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent,
+pour embrasser avec amour ce bras arrondi?»</p>
+
+<p>Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre
+dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans
+l'&oelig;il pour lui rendre la vue: scène de <span class="italic">Daphnis et Chloé</span>, où la
+simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la
+reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de
+l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt.</p>
+
+
+<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4>
+
+<p>Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala
+un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître
+partout à la vue de ce signe.</p>
+
+<p>Au dernier acte, le saint anachorète <span class="italic">Canoua</span> revient au monastère
+après sa longue absence. <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Il apprend, de la bouche de son
+élève chérie Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de
+la couronne, quand elle viendra dans sa capitale lui présenter
+l'anneau nuptial.</p>
+
+<p>L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée
+par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans
+son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite
+approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire
+reconduire dignement à son époux.</p>
+
+<p>La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle
+est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut.
+Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant
+aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin,
+imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage
+du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une
+laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds
+délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui
+rivalisaient d'éclat avec les plus <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> belles fleurs, se faisant
+jour à travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de
+toute espèce, dignes de briller sur le front d'une reine.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">regardant Sacountala.</span></p>
+
+<p>C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où
+elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui
+l'attire par son miel parfumé.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune
+du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour
+toujours la fixer dans son palais?»<br>
+<span class="direction">(Sacountala baisse modestement les yeux.)</span></p>
+
+<p>Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers
+ces adieux et ses v&oelig;ux à Sacountala, sa favorite:</p>
+
+<p>«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de
+ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> «Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres
+brûlantes avant d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines
+altérées de vos arbres favoris; celle qui, par pure affection pour
+eux, aurait craint de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion
+bien naturelle d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle
+qui n'était complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps,
+où elle se plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala
+vous quitte aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle
+vous adresse ses adieux.</p>
+
+<p>«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres
+lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du
+soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout
+couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une
+rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle
+caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche
+paisible que la poussière veloutée des fleurs!»</p>
+
+<p>Sacountala revient sur ses pas, rappelée par <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> sa tendresse
+pour les animaux favoris qu'elle abandonne.</p>
+
+<p>«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui
+n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie
+par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue
+mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire!</p>
+
+<p>«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et
+s'attache aux pans de ma robe?»</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p>
+
+<p>Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif,
+dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi,
+lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes
+acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger
+dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut
+abandonner les traces de sa bienfaitrice.<br>
+<span class="direction">(Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.)</span></p>
+
+<p>Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> une ingrate qui
+se résout ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que
+je t'ai recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre
+ta mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre
+bon père va te prodiguer les soins les plus tendres.<br>
+<span class="direction">(Elle pleure sans pouvoir avancer.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un
+regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir.</p>
+
+<p>Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait
+à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus
+noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie,
+la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes
+épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la
+vertu.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi
+sacrée: <span class="italic">Accompagne ton <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> ami jusqu'à ce que tu rencontres de
+l'eau!</span> Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à
+l'ermitage!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p>
+
+<p>Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible,
+prend part à la douleur qu'occasionne ton départ.</p>
+
+<p>En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de
+lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux
+attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent
+de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui
+répondre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">enlaçant ses bras autour de l'ermite.</span></p>
+
+<p>Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des
+soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le
+gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune
+héros que tu lui auras <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> donné, tu reviendras alors avec lui
+achever de couler des jours tranquilles au sein de cette retraite,
+consacrée à la vertu.<br>
+<span class="direction">(Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.)</span></p>
+
+<p><span class="left50 smcap">Lamartine</span>.</p>
+<p class="center"><span class="italic">La suite au prochain Entretien.</span></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> <abbr title="sixième">VI<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2>
+
+<p class="center" title="Titre">Suite du poëme et du drame de Sacountala.</p>
+
+
+<h4><abbr title="1">I</abbr></h4>
+
+<p>Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses
+adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait
+y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi:
+tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême
+félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle
+était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à
+la cour.</p>
+
+<p>Mais une divinité jalouse avait enlevé par <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> un maléfice la
+mémoire au héros son époux. Quand elle se présente au palais, il
+l'admire, mais il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur,
+l'infortunée Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau
+nuptial, signe auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours.
+Les scènes de cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse,
+cruellement refusée par le héros, sont aussi déchirantes que
+pittoresques. Elles rappellent avec moins de simplicité et autant de
+pathétique les scènes de l'histoire de Joseph dans la Bible.
+Sacountala réveille tous les souvenirs à demi effacés des temps
+heureux qu'elle a passés avec le héros dans les délices de l'ermitage.</p>
+
+<p>«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me
+convaincre?»</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches
+flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main
+une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant
+lotus.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! eh bien! après?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le
+premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale;
+mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour
+boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta
+main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en
+souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime,
+et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»</p>
+
+<p>Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées
+témoins de cette scène:</p>
+
+<p>«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le
+sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la
+femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les
+airs, ne dépose-t-elle pas ses &oelig;ufs dans un nid étranger, laissant
+à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»</p>
+
+<p>Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un
+époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais
+<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent
+commencent à douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la
+merci du roi, qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.</p>
+
+<p>«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans
+son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en
+empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales
+images:</p>
+
+<p>«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce
+lumière la fleur odorante du <span class="italic">conmonda</span>, sans toucher de ses rayons le
+lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la
+chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses
+passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la
+femme étrangère!»</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!</p>
+
+<p>Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un
+brahmane hospitalier.</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> <abbr title="2">II</abbr></h4>
+
+<p>Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur
+enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES GARDES</span>, <span class="smaller">frappant leur prisonnier.</span></p>
+
+<p>Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre
+inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste
+du roi?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PRISONNIER</span>, <span class="smaller">témoignant la plus grande frayeur.</span></p>
+
+<p>Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une
+action si indigne.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">UN DES GARDES</span>.</p>
+
+<p>Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura
+voulu récompenser par ce magnifique présent?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PRISONNIER</span>.</p>
+
+<p>Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de
+Sacrâvatâra.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'AUTRE GARDE</span>.</p>
+
+<p>Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta
+demeure?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> <span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">à la fois.</span></p>
+
+<p>Ainsi que notre chef l'ordonne.&mdash;Allons! misérable, parle.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses
+hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse
+famille.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p>
+
+<p>Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, ne parlez pas ainsi:</p>
+
+<p>Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés
+par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs,
+quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice,
+considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans
+le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> <span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Poursuis, poursuis.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le
+dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux;
+et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos
+seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment
+il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me
+battre ou de me tuer.</p>
+
+<p>L'OFFICIER, <span class="smaller">portant la bague à ses narines.</span></p>
+
+<p>Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un
+poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir
+comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver
+quelqu'un des familiers du roi.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES GARDES</span>, <span class="smaller">au pêcheur.</span></p>
+
+<p>En avant, misérable coupeur de bourses, en avant!<br>
+<span class="direction">(Ils marchent ensemble.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Attendez-moi ici près de la porte de la <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> ville, et faites la
+plus grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à
+la cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">à la fois.</span></p>
+
+<p>Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Je l'espère.<br>
+<span class="direction">(Il sort.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p>
+
+<p>Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard
+farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle
+ce maraud.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>, <span class="smaller">regardant.</span></p>
+
+<p>Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre
+ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de
+proie aux chacals et aux vautours.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER DE POLICE</span>, <span class="smaller">rentrant.</span></p>
+
+<p>Allons, vite, que cet homme...</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> <span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">pâle d'effroi.</span></p>
+
+<p>Grands dieux! je suis mort.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour
+vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur
+a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p>
+
+<p>Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter
+d'avoir vu de près la triste demeure de la mort.<br>
+<span class="direction">(Il met le pêcheur en liberté.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">s'inclinant profondément devant l'officier.</span></p>
+
+<p>Ô seigneur! vous me rendez la vie.<br>
+<span class="direction">(Il tombe à ses pieds.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le
+roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de
+l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi.<br>
+<span class="direction">(Il lui met une bourse dans la main.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">transporté de joie.</span></p>
+
+<p>Ô heureux mortel que je suis!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> <span class="smcap">LE GARDE</span>.</p>
+
+<p>Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la
+potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en
+triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «<span class="italic">Le roi, dans l'excès
+de sa joie</span>,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un
+grand prix à ce joyau?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné
+qui a pu exciter l'émotion du roi, que...</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">ensemble.</span></p>
+
+<p>Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p>
+
+<p>Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même,
+rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine
+l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et
+si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p>
+
+<p>Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> au roi, afin
+que tout le profit en revînt à ce misérable!</p>
+
+
+<h4><abbr title="3">III</abbr></h4>
+
+<p>Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des
+fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent
+les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des
+chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le
+silence et le deuil autour de lui.</p>
+
+<p>Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince:
+«Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la
+mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait
+secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée
+avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré
+au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse,
+contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son
+peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée,
+où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les
+douceurs du <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il
+ne règne aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs
+noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de
+son erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la
+royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche,
+et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres
+soient desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient
+enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses
+pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par
+l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les
+mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien
+perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a
+taillé.»</p>
+
+<p>Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.</p>
+
+<p>«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as
+vainement cherché à retirer mon c&oelig;ur du sommeil léthargique où il
+était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis
+les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme
+<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances
+de ma première entrevue avec Sacountala!</p>
+
+<p>«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace
+la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec
+tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait
+aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son
+paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple
+de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.</p>
+
+<p>«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette
+encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les
+flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est
+comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.</p>
+
+<p>«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans
+ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux
+mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur
+daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt
+cet anneau, sur la pierre duquel <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> est gravé mon nom, je lui
+répondis:</p>
+
+<p>«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant
+que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance,
+chargé de te ramener à ton époux!»</p>
+
+<p>Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute
+laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement
+qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui
+apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes
+dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de
+tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore
+le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun
+héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.</p>
+
+<p>«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui,
+depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi,
+qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un
+fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par
+se perdre dans des sables stériles et ignorés!»</p>
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> <abbr title="4">IV</abbr></h4>
+
+<p>Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une
+race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.</p>
+
+<p>Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu <span class="italic">Indra</span>
+le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des
+cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple
+d'un coup d'&oelig;il tous ses vastes États.</p>
+
+<p>«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante
+de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres
+innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais
+sanctifiée par l'empreinte divine des pas de <span class="italic">Vichnou</span>... J'en juge
+par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère
+rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à
+la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs
+qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs
+nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout
+autour de nous.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Puis, abaissant ses regards sur la terre:</p>
+
+<p>«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant,
+grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!</p>
+
+<p>«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux
+avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres,
+dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure.
+Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau,
+coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle
+était poussée par une force puissante, la terre semble monter
+rapidement vers moi.»</p>
+
+<p>On voit, à cette description du char prêté au héros par <span class="italic">Indra</span>, ce
+qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine
+primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses
+aéronautes.</p>
+
+<p>«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons
+apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin
+fils de Maritchi.»</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p>
+
+<p>Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> son? Je ne vois
+pas s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun
+choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas
+éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne
+habite donc le divin anachorète?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GUIDE</span>, <span class="smaller">la lui indiquant du doigt.</span></p>
+
+<p>Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité
+parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé
+dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte
+autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse
+d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées
+d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et
+recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau
+sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules,
+une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs
+nids comme dans un arbre touffu.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.</span></p>
+
+<p>Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables
+austérités!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> <span class="smcap">LE GUIDE</span>, <span class="smaller">retenant les rênes.</span></p>
+
+<p>Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.<br>
+<span class="direction">(Ils descendent du char.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE GUIDE</span>.</p>
+
+<p>Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où
+les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la
+dévotion la plus austère.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p>
+
+<p>Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet
+asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En
+voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde
+contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se
+purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée
+du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes
+silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je
+m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»</p>
+
+<p>Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit
+un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé
+<span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux,
+malgré les reproches de deux jeunes filles du monastère qui
+s'efforcent de le faire obéir à leur voix.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.</span></p>
+
+<p>Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la
+vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de
+l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une
+main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient
+d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière
+est encore tout en désordre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p>
+
+<p>Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes
+dents.<br>
+<span class="direction">(Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">UNE FEMME</span>.</p>
+
+<p>Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de
+ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre
+divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires
+que guerre et combats!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> <span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p>
+
+<p>Chose étonnante! je sens tout mon c&oelig;ur incliner vers cet enfant,
+comme s'il était mon propre fils. <span class="smaller">(Après un moment de réflexion.)</span>
+Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon
+attendrissement.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">UNE FEMME</span>.</p>
+
+<p>Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son
+petit.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p>
+
+<p>Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!<br>
+<span class="direction">(Il se mord la lèvre.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">dans le plus grand étonnement.</span></p>
+
+<p>Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque,
+semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste
+incendie.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LA PREMIÈRE FEMME</span>.</p>
+
+<p>Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre
+hochet.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p>
+
+<p>Voyons, voyons, donne-le d'abord.<br>
+<span class="direction">(Il tend sa main.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">considérant la paume de sa main.</span></p>
+
+<p>Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses,
+pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes,
+légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats,
+tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire.
+C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son
+sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les
+rayons du soleil.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'AUTRE FEMME</span>.</p>
+
+<p>Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec
+de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras
+un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens
+promptement avec ce trésor.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LOUORA</span>.</p>
+
+<p>J'y cours. <span class="smaller">(Elle sort.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit
+lion.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LA SECONDE FEMME</span>, <span class="smaller">le regardant en souriant.</span></p>
+
+<p>Veux-tu bien le quitter?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les
+pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle
+de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses
+petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la
+blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent
+une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi
+formés!</p>
+
+<p>Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force
+rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est
+fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.</p>
+
+<p>«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait
+souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas
+craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.</p>
+
+<p>«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même.
+D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son
+fils.</p>
+
+<p>Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger
+et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît.
+<span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la
+vue et à la voix de l'enfant; il reconnaît la mère.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p>
+
+<p>Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère;
+Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans
+ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint
+flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous
+ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au
+barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir,
+à part.</span></p>
+
+<p>Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait
+impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le
+protége?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">courant à sa mère.</span></p>
+
+<p>Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> toi; mais vois
+comme cette horrible ingratitude a fait place dans mon c&oelig;ur à la
+plus sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton
+époux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Reprends courage, ô mon c&oelig;ur! Le destin, trop longtemps courroucé
+contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là
+le fils de mon seigneur.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont
+obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus
+belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une
+profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa
+chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Puisse la victoire!...<br>
+<span class="direction">(Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Va, chère Sacountala, quoique mon nom <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> se soit égaré dans ce
+flot de larmes, ton v&oelig;u est parfaitement accompli... Oui! j'augure
+de ma victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par
+cette pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p>
+
+<p>Ma mère, quel est donc cet étranger?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Pauvre enfant! demande-le au destin.<br>
+<span class="direction">(Elle pleure.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par
+moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton c&oelig;ur!
+N'en accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison!</p>
+
+<p>Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus
+prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle
+rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une
+main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend
+pour un odieux serpent.<br>
+<span class="direction">(Il tombe à ses pieds.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien
+malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que
+j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de
+moi. <span class="smaller">(Le roi se relève.)</span> Mais comment le souvenir de cette infortunée
+a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends
+que la blessure de mon c&oelig;ur soit un peu fermée: cependant
+laisse-moi essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre
+ma fausse erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante.
+Puissé-je, en la faisant disparaître de ta paupière humide, faire
+disparaître avec elle le poids de mes remords?<br>
+<span class="direction">(Il l'essuie délicatement.)</span></p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi.</span></p>
+
+<p>Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à
+la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir
+enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur
+éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur
+qu'il convient de le garder.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">les considérant tour à tour.</span></p>
+
+<p>Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la
+fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio
+enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards
+satisfaits.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former
+longtemps des v&oelig;ux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet
+désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> même
+prévenu tous mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient
+le fruit; ce n'est qu'après la formation des nuages que la pluie
+descend en rosée sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception,
+avant même le plus léger indice, je me suis senti comblé de vos
+faveurs.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">UN RELIGIEUX</span>.</p>
+
+<p>Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse
+légitime selon les rites <span class="italic">Gandharva</span>, l'ai méconnue ensuite, dans le
+trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses
+parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du
+plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant,
+la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me
+rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette
+union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute
+cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand
+étonnement: <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme
+qui, après s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant
+que la masse bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se
+serait ensuite laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme
+de ses pas?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point
+coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache
+qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en
+ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia
+aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de
+la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse
+des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle
+l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue
+de ton anneau.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">soupirant d'aise, à part.</span></p>
+
+<p>Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p>
+
+<p>Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> que le
+fils de mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me
+reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre
+moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de
+mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me
+rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un
+ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te
+reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi
+ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il
+en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par
+l'imprécation du redoutable Dourvasa!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">se tournant vers Sacountala.</span></p>
+
+<p>Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois
+plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine
+volonté, n'eût jamais cessé de te chérir.</p>
+
+<p>La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause
+du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme
+a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur
+son c&oelig;ur. <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Tel un miroir dont la surface est ternie ne
+peut recevoir l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus
+grande fidélité, dès qu'on lui a rendu son premier poli.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon
+âme.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala,
+et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à
+la naissance?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage
+assuré de l'illustration de ma race.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur,
+maître du monde entier.</p>
+
+<p>Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que,
+volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots,
+<span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose
+la terre; il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre
+que lui décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont
+ils jouiront sous son empire.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa
+naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres
+soins!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">s'adressant au roi.</span></p>
+
+<p>Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton
+protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper
+le siége de ton empire.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Ainsi que l'ordonne le maître des dieux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des
+pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette
+lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à
+jamais le bonheur des deux mondes!</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me
+rendre digne de semblables bienfaits?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p>
+
+<p>Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p>
+
+<p>Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet
+encore de former un v&oelig;u:</p>
+
+<p>Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le
+bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment
+honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le
+souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait
+de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde
+naissance!</p>
+
+
+<h4><abbr title="5">V</abbr></h4>
+
+<p>Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui
+touche de près à la corruption <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> du goût chez les peuples
+vieux; mais la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des
+m&oelig;urs qui forment le fond de la religion et de la civilisation des
+Indes primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On
+remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou
+jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y
+porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les
+brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des m&oelig;urs, n'auraient
+pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme
+on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des
+passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en
+action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un
+peuple religieux.</p>
+
+<p>Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les
+représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données
+rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et
+destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus
+quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui
+jouent un si grand rôle dans <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> les cérémonies sacrées et dans
+l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel
+aux hommes par les dieux.</p>
+
+<p>Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art
+dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par
+lui dans les <span class="italic">Védas</span> ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu
+Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses
+suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc
+sa source dans ces livres sacrés des <span class="italic">Védas</span>, dont l'antiquité est
+incalculable.</p>
+
+<p>La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi
+inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est
+inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la
+comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité
+bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec,
+nommée <span class="italic">Hanoumun</span>, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance
+il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une
+boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit
+difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> le
+Lépan, l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le
+bouffon de la cour céleste.»</p>
+
+<p>Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir
+accompagné dans ses guerres le demi-dieu <span class="italic">Rama</span>, incarnation
+belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se
+reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava
+sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des
+exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur
+Valmiki, auteur ou compilateur du poëme <span class="italic">le Ramayana</span> sur le même
+sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les
+eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le
+désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la
+force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des
+gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de
+poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier
+les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces
+fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les
+vagues, jusqu'au règne <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> plus moderne d'un souverain lettré
+qui les rendit au jour.</p>
+
+
+<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4>
+
+<p>La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de
+l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer
+l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations,
+qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les
+péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature
+théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art,
+révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière
+d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes
+rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état
+d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.</p>
+
+<p>Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans
+une étude de M. le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>, qui a mêlé un des premiers la
+philosophie à la traduction.</p>
+
+<p>Tout drame, dans la théorie indienne, doit <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> être <span class="italic">un</span>; car,
+sans unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse,
+par conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature,
+et non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à
+Rome, de Rome à nous.</p>
+
+<p>Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la
+pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que
+l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale,
+et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais
+aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le
+<span class="italic">drapeau flottant</span>, c'est-à-dire une chose qui flotte librement
+au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant
+tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le
+sujet.</p>
+
+<p>La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et
+croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou
+l'anxiété du spectateur. C'est le n&oelig;ud.</p>
+
+<p>La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours
+heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui
+prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> sur le
+crime. C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.</p>
+
+<p>Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du
+peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme
+absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source
+de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme
+finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat
+des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il
+n'est chrétien.</p>
+
+
+<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4>
+
+<p>Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et
+surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous
+admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la
+propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de
+sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les
+preuves sensibles de la perfection de m&oelig;urs, de civilisation et de
+philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de
+l'Inde atteste évidemment <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> une littérature primitive idéale,
+ou une littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la
+collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment
+presque aussi lentement que le granit.</p>
+
+
+<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4>
+
+<p>Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme
+les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la
+richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière
+efféminent le sentiment ou l'idée.</p>
+
+<p>Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le
+dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais
+cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle
+pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une
+réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la
+contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à
+réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une
+imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de
+l'Inde; s'élance-t-il <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> jusqu'à la plus grande hauteur de
+l'expression poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le
+charme de la sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la
+colère, l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a
+d'émotions terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain
+devient de plus en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent
+les ondulations et les transports de la passion, elle s'élève peu à
+peu jusqu'à une diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt
+compliqués, brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou
+véhéments; et cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout
+aussi difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle,
+également riche, également fécond en jouissances et en difficultés que
+les langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui
+tous deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux
+que la poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire,
+grandiose et passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords
+majestueux, semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain
+frappant les portes infernales, touche de son front le dôme <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span>
+des cieux, et couvre de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et
+bondit sous sa puissance.</p>
+
+<p>Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique,
+comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la
+passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour,
+qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en
+est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à
+celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal
+d'une Desdémona ou d'une Juliette dans <span lang="en">Shakspeare</span>, c'est un mélange du
+platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf,
+pastoral et pudique de <span lang="en">Milton</span> dans son Éden.</p>
+
+<p>Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui
+n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros
+sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme,
+généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de
+chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les
+épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne
+reconnaît de véritable grandeur que dans la <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> domination du
+héros sur ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette
+littérature, <span class="italic">Rama</span>, <span class="italic">Chrisna</span>, les <span class="italic">Pandavas</span>, sont des sages autant
+que des héros.</p>
+
+
+<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4>
+
+<p>Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle
+se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue
+primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes
+impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le
+nom de <em>goût</em> ou <em>saveur</em>; ils y ajoutent l'assimilation des
+différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs
+qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on
+suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, <span class="italic">Wichnou</span>,
+est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté,
+parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette
+couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette
+couleur appartient au demi-dieu <span class="italic">Rama</span>, divinité qui préside au
+bonheur, depuis que, dans les fables <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de la mythologie
+indienne, Rama a retrouvé son épouse adorée, la belle <span class="italic">Sita</span>, dont
+nous verrons bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème
+le rouge pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à
+<span class="italic">Siva</span>, dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme
+magnanime a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la
+divinité du c&oelig;ur, représentée par <span class="italic">Indra</span>, le roi des dieux
+secondaires. Le gris, couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer
+terne sous les nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la
+terreur et des enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat
+de lumière adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le
+symbole du surnaturel; il est réservé à <span class="italic">Brama</span>, le dieu créateur.</p>
+
+<p>Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les
+impressions de l'&oelig;il et les impressions de l'esprit, analogie tout
+à fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos
+différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a
+dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de
+couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style
+adoptés par tel <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un
+mot, en style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris,
+comme nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre
+espèce, nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant,
+style tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire
+comprendre.</p>
+
+<p>Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les
+yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde
+primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un
+peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet
+également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie
+empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans
+les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la
+douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.</p>
+
+
+<h4><abbr title="10">X</abbr></h4>
+
+<p>Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une
+singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le
+<span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> prodigieux développement de l'éducation publique chez ces
+peuples, c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le
+même drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le
+<span class="italic">sanscrit</span>, dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les
+héros ou les dieux, et une autre langue antique aussi, mais non
+sacrée, réservée aux femmes qui représentent les héroïnes du drame.</p>
+
+<p>Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à
+Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour
+ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un
+site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un
+livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action
+et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces
+représentations. On verra par cette description combien il y avait peu
+de barbarie dans cette antiquité du haut Orient.</p>
+
+<p>«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera
+élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches
+pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du
+palais s'assoira au <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> centre sur un trône. À sa gauche se
+placeront les personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa
+droite les personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce
+double rang de droite et de gauche, s'assoiront les principaux
+officiers de l'État ou du palais: les poëtes, les astrologues, les
+médecins, les savants, prendront place au centre derrière le trône.
+Des femmes tenant des éventails, secouant des plumes de paon, et
+toutes remarquables par leur beauté et la grâce de leurs formes,
+environnent le maître. Des gens portant des baguettes pour maintenir
+l'ordre prendront des postes différents, et des hommes armés garderont
+les avenues. Lorsque tout le monde sera assis, les acteurs entreront,
+chanteront certains airs: la principale danseuse soulèvera le rideau
+et se montrera; puis, après avoir semé des fleurs dans l'assemblée,
+elle déploiera son talent et les grâces de son art.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4>
+
+<p>Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes
+dramatiques de l'Inde, <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> <span class="italic">Kalidasa</span> et <span class="italic">Bavahbouti</span>, n'ont
+composé chacun que trois drames.</p>
+
+<p>«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre,
+chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec
+abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus
+majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer
+l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et
+douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette
+vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman
+moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux,
+grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se
+balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature,
+comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En
+vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y
+chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un
+guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le
+criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de
+Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> les orages
+de toutes les passions, que sa main puissante sait éveiller et
+assoupir. Il vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont
+Wilson a publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain
+d'Agra. Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine;
+aussi le nomma-t-on <span class="italic">Srikantha</span>, l'homme dont la bouche est le temple
+de l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à
+cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps
+héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons
+aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes
+forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du
+jeune poëte.»</p>
+
+
+<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4>
+
+<p>Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie
+historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons
+l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments
+caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs
+du Parthénon donne une plus juste <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> idée du génie de Phidias
+que le plus long commentaire sur le statuaire.</p>
+
+<p>La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des
+cantiques de Salomon, entre le demi-dieu <span class="italic">Rama</span> et sa jeune épouse
+<span class="italic">Sita</span>.</p>
+
+<p>Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une
+galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les
+chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient
+ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau:</p>
+
+<p>«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures,
+«quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère
+veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir
+pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle
+Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres,
+sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les
+calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et
+doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues;
+tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la
+blancheur et <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> la flexibilité des rayons de la lune glissant
+dans le vague des airs!</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où
+vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens
+rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient
+abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la
+fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces
+ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des
+maîtres inspirés des dieux.</p>
+
+<p>«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère
+Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le
+bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints
+anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te
+souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le
+bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les
+branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le
+temps nous échappait...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a
+sauvé son amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs
+souvenirs, font couler leurs larmes rendues délicieuses par le
+contraste avec le bonheur présent.</p>
+
+<p>Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin;
+là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme
+le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La
+Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements
+de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse
+Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le
+scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des
+deux époux.</p>
+
+<p>Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur
+le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir:</p>
+
+<p>«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces
+peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah!
+qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut
+compter sur une tendresse <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> éprouvée, dont le c&oelig;ur repose
+avec confiance sur le c&oelig;ur d'un autre dans toutes les fortunes, et
+qui, au déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des
+douceurs d'une consolante union!»</p>
+
+
+<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4>
+
+<p>Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan
+qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour <span class="italic">Sita</span>,
+s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de
+l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama
+cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la
+conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis
+donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour
+des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la
+sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique!
+Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans
+tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre
+odorant du sandal, et tu embrasses <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> l'arbre sinistre du
+poison qui donne la mort?<br>
+<span class="direction">(Il s'arrache des bras de Sita.)</span></p>
+
+<p>«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....&mdash;Le monde? Un
+désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque
+consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur;
+vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de
+mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés,
+vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme
+céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous,
+puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la
+sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à
+l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas
+la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui
+condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa
+tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser
+aux mauvais génies. <span class="smaller">(Il s'incline aux pieds de Sita.)</span> Fille adorable
+du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que
+tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long
+intervalle de temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes
+et par des nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles
+apporte son tribut de fleurs au saint supérieur du monastère.</p>
+
+<p>«Simplicité de c&oelig;ur, sobriété de paroles, modestie de maintien,
+innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses,
+voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe.</p>
+
+<p>Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle
+voit dans la contrée habitée par les sages.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p>
+
+<p>Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses
+méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans
+ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos
+religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur
+attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur
+étonnement et leur attrait.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p>
+
+<p>Et leur nom?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> <span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p>
+
+<p>Ils se nomment l'un <span class="italic">Cousa</span>, l'autre <span class="italic">Lava</span>: ce sont les noms que leur
+avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une
+origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines.
+Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage
+des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il
+les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains
+les <span class="italic">Védas</span> sacrés...</p>
+
+<p>Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki,
+un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant
+Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté
+de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents
+amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots
+son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima
+sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare,
+prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel,
+et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne
+songeait qu'à l'amour.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> à l'infortunée
+Sita depuis qu'elle a été conduite dans la forêt?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p>
+
+<p>On l'ignore.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p>
+
+<p>Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p>
+
+<p>Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse
+sous ses yeux.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p>
+
+<p>Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le c&oelig;ur
+de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même
+qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la
+rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté
+d'une fleur?...</p>
+
+<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p>
+
+<p>Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce
+moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à
+venir se réfugier sous l'ombrage les chantres <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> silencieux de
+la clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe
+répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre
+fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre
+antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait
+tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris,
+que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont
+les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme
+de verdure.</p>
+
+
+<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4>
+
+<p>Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient
+d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un
+brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément
+les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.</p>
+
+<p>«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces
+arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui
+se précipitent des monts voisins font retentir <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> et trembler
+la terre...&mdash;Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se
+cache dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule
+l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le
+grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de
+rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la
+forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant,
+jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement
+du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des
+flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le
+souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se
+présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas
+Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à
+son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle
+traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans
+la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses
+peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses
+douleurs!...</p>
+
+<p>«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> des grâces de la
+création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches
+craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris
+des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la
+bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de
+nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi
+des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec
+impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois
+magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches,
+penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que
+leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage...
+Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe
+officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée!
+Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans
+mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle
+enfoncée dans mon c&oelig;ur, demeure attaché dans la blessure qu'il a
+faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et
+perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux
+qui me <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la
+rivière s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres
+s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se
+développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien
+est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent
+dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont
+mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»</p>
+
+<p>On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et
+majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le
+sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme,
+ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre
+poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la
+même force l'&oelig;uvre de Dieu et le c&oelig;ur de l'homme.</p>
+
+
+<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4>
+
+<p>Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques.</p>
+
+<p>«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les
+coteaux obscurs de <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> ses flancs couverts de bois, croasse le
+corbeau et gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent
+aigu. Des paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris
+des arbres que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents
+effrayés. Au loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de
+montagnes dont les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages;
+de leurs flancs vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec
+un bruit terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la
+rivière sacrée réunit en un seul et large courant ces ruisseaux
+impétueux, qui, en mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils
+disparaissent tous les deux sous les arbres.)</p>
+
+<p>Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre
+femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama:</p>
+
+<p>«Rama, depuis longtemps, porte dans son c&oelig;ur le deuil de son
+épouse, quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de
+son corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui
+aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.»</p>
+
+
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> <abbr title="16">XVI</abbr></h4>
+
+<p>Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un
+sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore
+que ses deux jumeaux <span class="italic">Cousa</span> et <span class="italic">Lava</span>, qu'elle a enfantés sur les
+rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après
+l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans.
+L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr
+sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les
+bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve
+l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux
+la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:</p>
+
+<p>«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton v&oelig;u; ton éléphant
+favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait
+sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les
+fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il
+défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il
+cherche à gagner l'amour de <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> sa compagne, comme il aspire
+avec sa trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du
+rivage! comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa
+compagne! comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et
+l'élève au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!»
+(Ils s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses
+enfants.</p>
+
+<p>«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes
+fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je
+commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père?
+ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs
+cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre
+leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles
+pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»</p>
+
+<p>Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses
+plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs;
+ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le c&oelig;ur
+trop plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui
+se gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> ondes, en se
+soulevant, trouvent un écoulement pour les recevoir!»</p>
+
+<p>L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux
+dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus
+pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son
+char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec
+lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.</p>
+
+
+<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4>
+
+<p>Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi,
+père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de
+douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les
+tragédies grecques:</p>
+
+<p>«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon
+c&oelig;ur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se
+renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne
+tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les
+austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui
+l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span>
+étincelle de vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le
+soleil, attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes
+années s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par
+le souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère
+Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin
+rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes
+enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de
+sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée
+par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste
+partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil,
+dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels,
+pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...»</p>
+
+<p class="p2">Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces
+beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent
+vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant
+attire une masse de fer.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se
+dit-elle: «il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son
+teint foncé, semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent,
+et par sa voix forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au
+moment où il rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout
+est ferme au toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui
+contient les graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas?
+(À Djanaka.) Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant,
+n'est-il pas celui de Sita?»</p>
+
+<p>L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants
+sont dignes d'Éliacin dans notre <span class="italic">Athalie</span>.</p>
+
+<p>Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé,
+destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait
+face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et
+s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la
+gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant
+que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous
+l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant
+pour dévorer les nations!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats
+les plus gigantesques d'Homère.</p>
+
+<p>Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il
+était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les
+esprits impurs.</p>
+
+<p>«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile,
+quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air
+obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant
+brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible
+que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les
+éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la
+foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros
+les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement
+des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant
+sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur
+lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se
+rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama
+s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> frémissent, ils
+chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son
+secours!&mdash;Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un
+autre:</p>
+
+<p>«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement
+terrible qui est effrayant pour l'&oelig;il, l'obscurité succède à
+l'éclair éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent
+immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens:
+dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et
+massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des
+cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en
+fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et
+le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»</p>
+
+<p>Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.</p>
+
+<p>«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la
+colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge;
+leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte
+de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie
+l'abeille <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a
+pas plus de flamme, Homère ou Dante plus d'images.</p>
+
+
+<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4>
+
+<p>Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les
+combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du ch&oelig;ur,
+apparaît au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré
+par la poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu
+pétille, flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues.
+Rama descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas
+encore. «C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier
+qui ne souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que,
+quand le soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie
+encore plus brûlants.»</p>
+
+<p>Son second fils, <span class="italic">Cousa</span>, paraît à son tour, revenant des lieux
+consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il,
+«qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux
+frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que
+fait <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes
+pores. Dans leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient
+quelque chose de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de
+grandeur, pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre
+précieuse, ou bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le
+calice de l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée
+glorieuse, telle qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La
+couleur de leur teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la
+colombe; leurs épaules ont la largeur de celles du monarque des
+forêts. Leur regard intrépide est celui du lion courroucé, et leur
+voix est forte comme le son cadencé du tambour qui appelle au saint
+sacrifice. Je vois en eux ma propre image, et non pas seulement ma
+ressemblance; mais, en beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma
+chère Sita. Ce visage de la fille de Djanaka, beau comme le lotus, est
+toujours devant mes yeux: telles étaient ses dents, aussi blanches que
+des perles; telle était sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son
+&oelig;il expressif, quoique leur regard ait quelque chose de la fierté
+de l'homme... Leur demeure est dans ces bois; ce sont ceux <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span>
+où Sita fut abandonnée, et ces enfants lui ressemblent. Et ces armes
+célestes, qui d'elles-mêmes se sont présentées à eux, et qui, d'après
+l'oracle des sages, ne doivent jamais, sans motif, abandonner notre
+famille... L'état de mon épouse, dont le sein renfermait le doux
+espoir de ma race... Ces pensées diverses occupent mon âme et
+remplissent mon c&oelig;ur d'espérance et de crainte. Comment puis-je
+apprendre la vérité? Comment demander à ces jeunes gens l'histoire de
+leur naissance?...»</p>
+
+
+<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4>
+
+<p>Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte,
+pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le
+second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et
+des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur
+les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la
+jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux
+recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.</p>
+
+<p>Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> proie à un rêve:
+«Roi!» lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous
+apprend ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la
+naissance de ces deux enfants vos fils?</p>
+
+<p>«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux
+acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui
+vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée
+par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices!
+«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»</p>
+
+<p>Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent,
+s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du
+saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses
+fils et son épouse:</p>
+
+<p>«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre
+bonheur?»</p>
+
+<p>Rama se lève.</p>
+
+<p>«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous
+adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire
+<span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> charmer et purifier les âmes des spectateurs! que,
+semblables à l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos
+peines! que, pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent
+nos péchés! Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du
+poëte lui assurer la gloire due au grand maître de son art poétique,
+et puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science
+mille fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance
+des perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres:
+Dieu!»</p>
+
+<p>La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du
+spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la
+religion et à la vertu.</p>
+
+<p class="p2">Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive,
+pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique,
+l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue
+de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit
+Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> ÉPISODE.</h2>
+
+<p>Nous avons lu comme tout le monde les deux volumes de poésies
+intitulés <span class="italic">Contemplations</span>, que M. Victor Hugo vient de publier. Il ne
+sied pas à un poëte de juger l'&oelig;uvre d'un poëte, son contemporain
+et son ancien ami. La critique serait suspecte de rivalité, l'éloge
+paraîtrait une adulation aux deux plus grandes puissances que nous
+reconnaissons sur la terre, le génie et le malheur.</p>
+
+<p>Nous nous sommes contenté de jouir en silence des beautés de
+sentiments qui débordent <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> de ces pages, de pleurer avec le
+père, de remonter avec l'époux et l'ami le courant des jours évanouis
+où nous nous sommes rencontrés en poésie à nos premiers vers. Mais,
+hier, une circonstance heureuse et imprévue nous a, pour ainsi dire,
+contraint à nous souvenir que nous avions été poëte aussi, et de
+répondre par un bien faible écho à la voix qui nous vient de l'Océan.</p>
+
+<p>Les poëtes, les écrivains, les amis particuliers de madame Victor
+Hugo, ont eu l'idée de faire magnifiquement relier, pour elle, le
+volume de poésies de son mari, d'insérer dans ce volume quelques pages
+blanches, de couvrir ces pages blanches de leurs noms, et de quelques
+lignes de prose ou de vers attestant leur souvenir et leur affection
+pour cette illustre et vertueuse femme. L'un d'eux m'a apporté hier ma
+page à remplir; cette page et sa destination m'ont inspiré ce matin
+les vers qui suivent. Je les donne ici, non comme un modèle de
+littérature, mais comme un témoignage de respect à madame Victor Hugo,
+et de souvenir affectueux de nos jeunesses à un ancien ami. Mais je
+les donne en demandant excuse à l'antiquité.</p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> À MADAME VICTOR HUGO,</h2>
+
+<h3>SOUVENIR DE SES NOCES.</h3>
+
+
+<p class="poem">Le jour où cet époux, comme un vendangeur ivre,<br>
+ Dans son humble maison t'entraîna par la main,<br>
+ Je m'assis à la table où Dieu vous menait vivre,<br>
+ Et le vin de l'ivresse arrosa notre pain.</p>
+
+<p class="poem">La nature servait cette amoureuse agape;<br>
+ Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits,<br>
+ Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,<br>
+ Premier chaînon doré de la chaîne des nuits!</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> Psyché, de cette cène où s'éveilla ton âme,<br>
+ Tes yeux noirs regardaient avec étonnement,<br>
+ Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme,<br>
+ Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément:</p>
+
+<p class="poem">C'était l'ardent brasier qui consume la vie,<br>
+ Qui fait la flamme ailleurs, le charbon ici-bas!<br>
+ Et tu te demandais, incertaine et ravie:<br>
+ Est-ce une âme? Est-ce un feu?... Mais tu ne tremblais pas.</p>
+
+<p class="poem">Et la nuit s'écoulait dans ces chastes délires,<br>
+ Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts,<br>
+ Et les passants surpris entendaient ces deux lyres,<br>
+ Dont l'une chante encore, et dont l'autre est sans voix...</p>
+
+<p class="poem">Et quand du dernier vin la coupe fut vidée,<br>
+ J'effeuillai dans mon verre un bouton de jasmin;<br>
+ Puis je sentis mon c&oelig;ur mordu par une idée,<br>
+ Et je sortis d'hier en redoutant demain!</p>
+
+<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> Et maintenant je viens, convive sans couronne,<br>
+ Redemander ma place à la table de deuil;<br>
+ Il est nuit, et j'entends sous les souffles d'automne<br>
+ Le stupide Océan hurler contre un écueil!</p>
+
+<p class="poem">N'importe; asseyons-nous! Il est fier, tu fus tendre!<br>
+ &mdash;Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs?<br>
+ Où brûlèrent deux c&oelig;urs, il reste un peu de cendre:<br>
+ Trempons-la d'une larme!&mdash;Et c'est le pain des pleurs!</p>
+
+<p><span class="left50 smcap">Alph. de Lamartine.</span><br>
+5 juin 1856.</p>
+
+<p class="p4 center smaller">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et <abbr title="compagnie">Cie</abbr>, rue Jacob,
+56.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+1), by Alphonse Lamartine (de)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+***** This file should be named 22618-h.htm or 22618-h.zip *****
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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