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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/22618-8.txt b/22618-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bbd8497 --- /dev/null +++ b/22618-8.txt @@ -0,0 +1,9962 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 1), by +Alphonse Lamartine (de) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 1) + Un Entretien par Mois + +Author: Alphonse Lamartine (de) + +Release Date: September 16, 2007 [EBook #22618] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce ficher digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1856 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56. + +[Illustration: Raunheim d'après Adam Salomon] + +Imp. Lemercier, Paris + + + + +Ier ENTRETIEN. + + «Toutes les choses sont en germe dans les paroles.» + (_Poète et philosophe indien_.) + + +I. + +Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous +en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne +comprend bien que ce qu'on a senti. + +CICÉRON, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé +sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses +circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile, +sur les utilités et les délices des lettres. Cette belle phrase est +depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui enseignent +leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous la +répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne laisserait +qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de mots dans +votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en images et en +sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la fassent +pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt, +l'imagination et le coeur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai +conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature, +comment cette impression y est devenue passion dans un âge et +consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment +littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme +parvenu à la perfection de sa nature. + +Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur +mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si +l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes +souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec vous, ni +d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces sentiers +ramènent indirectement mais agréablement à la route. + + +II. + +La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la +Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre +des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride +et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre, +s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la +Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la +rive du fleuve. + +De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs +rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs +tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des +imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la +nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de +vignes basses, enclos de buis ou de pierres sèches, font ressembler, +trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages d'Espagne, +de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, sous un ciel +cru, fait fumer à l'oeil comme des gueules de four où le paysan a +allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de ses +enfants. + +La maison de mon père était cachée à l'oeil par le clocher et par les +maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien qui +la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et +couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un +peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant +derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était +aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et +que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était +contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre +deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le +matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village +pour donner leur lait aux mères. + + +III. + +Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence +commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui +était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les +autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que +trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc +le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le +bleu du firmament. + +Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma +pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on +épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on +veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à +former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant +composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot; +puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en +liant la phrase à la phrase, finissent par produire, ô prodige de +transformation! la pensée. Comment s'opère cette transformation d'un +trait de plume matérielle, sur un morceau de matière blanche, appelée +papier, en une substance immatérielle et tout intellectuelle, appelée +pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même, étrangère aux sens et +jaillissant des sens comme l'étincelle du caillou pour illuminer la +nuit? Il faut le demander à celui qui a créé la matière et +l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est réservé le +mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à cette pensée et +à cette matière l'apparence d'une même substance, en leur donnant +l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les secrets de Dieu: +aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les garder. La +jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la transformation +apparente des sens en intelligence, et de l'intelligence en matière, +est le plus étonnant, et sans doute le plus saint de ses secrets. Il +faut admettre le phénomène, car il est évident; il ne faut pas +l'expliquer, car il est surhumain. On devrait décrire sur le +frontispice de toutes les sciences physiques ou métaphysiques, à la +borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là; vous êtes au bord de +l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez pas! Vous touchez là +au grand secret! On n'escalade pas la pensée de Dieu! Le vers du Dante +devrait être inscrit sur la nature physique comme sur la nature +morale: VOUS QUI TOUCHEZ À CES LIMITES, LAISSEZ TOUTE ESPÉRANCE DE LES +DÉPASSER. + + +IV. + +Quoi qu'il en soit, je commençais à penser et à comprendre que +d'autres autour de moi pensaient plus que moi; je commençais même à +comprendre non la nature, mais le fait de cette transformation en +pensée des caractères matériel qu'on me faisait tracer ou lire, et la +transformation de cette pensée en caractères, c'est-à-dire en livres. +Mes premiers respects pour le livre, _milieu_ surhumain où s'opère ce +phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur +mère. + +La mienne avait la piété d'un ange dans le coeur et +l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la +beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble, +comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore +qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de +l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en +intelligence. C'est ce qu'on appelle _physionomie_, chose que l'on +définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La +physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours +mystère: _l'âme dans les traits et les traits dans l'âme_. L'homme +peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de +l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et +ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où +les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit. + + +V. + +Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du +matin, dans le loisir de sa chambre éclairée du plein soleil, soit +les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait déposé +l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de son lit, +un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa physionomie, +ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait +tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme la lueur d'une +lampe quand on la couvre de la main contre le vent, pour l'empêcher de +vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais cette expression, +j'y devinais je ne sais quelle conversation muette avec un autre que +moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un signe, je rentrais +dans le silence et je respectais sa lecture. + +Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement; +mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel, +la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se +joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses +genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi +par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait +conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre +ou que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, mais bien +intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à nos jeux et +si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas interrompre +l'entretien silencieux! + + +VI. + +Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse +feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais +quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages +qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui +qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les +mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment +littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de +saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle +ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes. + + +VII. + +Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la +maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées +des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de +paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on +ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle +éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on +appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi. + +Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût +pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de +baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs +mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un +autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère, +plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des +airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre. + +Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à +trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits pathétiques, +à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot de ces +langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de temps en +temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis +longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un +sentiment pastoral de _Virgile_, une strophe gracieuse d'_Horace_ ou +d'_Anacréon_, un discours de _Thucydide_, une mâle réflexion de +_Tacite_, une période intarissable et sonore de _Cicéron_, me +ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres +langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une +jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. +C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et +confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes +qui me parlaient ainsi à travers les siècles. + + +VIII. + +De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un +peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous +imposait pour l'acquérir. + +Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers +essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec, +en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le +plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos +maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images, +réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on +nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces +essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du +professeur et l'enthousiasme de l'école. + +On nous avait donné pour texte libre et vague une description du +printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples +était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait le +printemps que par les livres. Leur composition un peu banale était +pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des troupeaux, des +oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs +champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de fleurs sur +lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces +printemps étaient italiens ou grecs; ils se ressemblaient les uns les +autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents. + +J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de +décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon +père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous +mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre +des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les +pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses +lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre +dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant +parmi les citises jaunes et les lauriers roses. + +À moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me +répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc +décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne +trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que +la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me +refusaient. + +Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le +printemps dans les impressions, dans le coeur et dans les travaux des +villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années +d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma +composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples +auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la +plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout +l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au +lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés, +toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle +m'inspira. + +J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite +d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du +secrétaire en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient adressée +pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier +ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer. +J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être +plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de +sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'oeuvre. + + +IX. + +«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui +grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le +fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le +village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes +filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner +leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse +comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du +puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau de cuivre, +que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du fond du +rocher jusqu'à leurs mains. + +«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui +se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches +humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs +petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige +qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des +giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les +respirer tout le jour en travaillant. + +«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays +inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas +encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres +sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de +plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans +l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée +qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible +gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, comme si +ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, avaient +peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre haute. + +«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais +rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu +comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de +son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les +hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble +aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment +enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne +brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle +chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des +brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que +le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble +avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les +collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous +rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les +_dégourdir_. + +«Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du clocher, +dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; la cloche, +ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits enfants au +signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un +tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et les +moineaux de tous les toits. + +«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la +maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la +cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux +mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à +l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un +jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin +cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature +muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur. + +«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre +les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de plus +en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère +de famille descend précipitamment l'escalier raboteux de la chaumière; +on entend résonner ses sabots de hêtre ou de noyer sur les marches. +Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et +ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes pour sortir +les premiers de leur prison; elle les donne à conduire aux enfants. + +«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les +feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène +aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du +buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au +buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de +petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur +enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne +reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront +sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait. + +«Pendant que les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit +briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme +des fagots allumés par les femmes pour _tremper la soupe_ du matin à +leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mangée +sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, on +voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le +travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres +couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil +levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine +blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge +qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en +causant entre elles des printemps d'autrefois. + +«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en +glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la +main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille +sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans +lequel dort son nourrisson en équilibre sur sa tête; elle le soutient +d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui commence à +marcher et qui trébuche sur les pierres. + +«On les suit de l'oeil dans les vignes des coteaux voisins. Ils +déposent le berceau de l'enfant endormi dans une _charrière_ (petit +sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles +larges, étagées de noeuds en noeuds, sur les sarments nouveaux de +l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa +chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la +pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les +collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer +luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme +(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules +comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son +nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau, +entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné +sa sueur à la vigne. + +«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui +préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle +étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci, +entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel +gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux +voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route, +échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le +printemps fait à la vendange. + +«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille +rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie. +Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête +appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans +les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur. + +«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers +des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur +troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du +soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de +buis.» + + * * * * * + +La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au +printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, +qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne +répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui +réjouit le coeur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard +lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés. + +Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de +charme que pour les mères. + + +X. + +Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à +une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves +supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes +condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du +coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi. + +Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et +de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les +vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (_aura_) n'ont point +refroidi en moi la mémoire, le Père _Béquet_ et le Père _Varlet_, +professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent +depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais +ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de +coeur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre +sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour +instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le +style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui, +je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais +fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en +conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour +moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je +l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de +l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au +collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui +l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je +n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère +sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma +précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est +peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience +anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture +qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de +l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches +quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il +s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait. + + +XI. + +Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire +m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me +demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses +intellectuelles. + +Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une +montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans +doute par dérivation de son ancien nom latin, _mons arduus_, la +montagne de _Monsard_. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont +semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds, +quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la +falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux. + +Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés +par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus +adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées +de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en +formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une +forteresse démantelée. + +Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de +cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer +dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires +pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les +unes des autres comme des stalles dans un choeur d'église, forment une +façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers +ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour +se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns +presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans +que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles +préservées du vent. + +La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste +comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les +villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit +le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans +les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale. + +Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle +ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des +Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se +précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de +l'Adriatique. + +On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les +bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la +chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du +pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles +sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe +mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites +lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées +que les hauts lieux inspirent. + + +XII. + +Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site +élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où +l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour +y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées +des jours d'été; il m'y conduisait souvent avec lui, quand, vers +l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille. + +Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais +agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres +roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des +paniers pour mes soeurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les +pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne +opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces +pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre +hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi +dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre +blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant +comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il +allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il +s'asseyait dans la seconde stalle du rocher. + + +XIII. + +Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran. + +C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième +fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la +famille des _Bruys_. On apercevait la maison de cette famille +patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la +montagne de _Monsard_, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au +bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté. + +Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la +Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie. +L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale +dans nos contrées. Les soeurs n'y étaient pas moins distinguées de +caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces soeurs vit +encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je +vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a rien +perdu de sa grâce de coeur et de son sourire d'esprit! Elle a usé le +temps qui ne l'use pas; elle est comme un jalon vivant du passé, +laissé dans le domaine et sur les tombeaux de ses frères et de ses +soeurs. Tout le pays aime à la retrouver, le matin, où il l'a laissée +le soir. + + +XIV. + +M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus +importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de +Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres +du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. +Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des +circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la +rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses +pères. + +Il y vivait en philosophe, auprès de ses soeurs, suspendu par ses +opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, +d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les +affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien +suffisant pour supporter le désoeuvrement, ce supplice des âmes vides. + +De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il +l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes +de la maison de ses soeurs; il s'y consolait avec ces consolateurs +muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la +similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination +mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était +un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une +apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se +recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la +pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par +hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de +solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures +d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain +ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner +jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours. + + +XV. + +La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était +noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les +disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la +destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa +physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à +sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si +à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...» + +Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu +compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos +montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait +son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles +crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son +chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à +boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à +longues poches; ses souliers étaient noués sur le cou-de-pied par des +agrafes d'argent; il portait un jonc à longue pomme d'or à la main. + + +XVI. + +À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de +celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième +visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment, +la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu +la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un +ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un +militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet +de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son +front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons +d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme +de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise +virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses +joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme intellectuel et le +coeur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux chiens courants, au +poil fauve, qui me connaissaient, venaient se coucher auprès de moi +sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, pour que le tintement +de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la lecture ou la +conversation des trois amis. + + +XVII. + +Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du +village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la +montagne, parmi les vignes et les chenevières. + +Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son +adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise +littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le +pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se +consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de +Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui +avait fermé le palais épiscopal et qui le condamnait à la vie obscure +d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et nobles dans +une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle du +gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre et +de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa +bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais +moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années +finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa +perte au fond de mon coeur comme une lie de regrets qu'on ne remue +jamais en vain. + + +XVIII. + +Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux +voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses +chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, +aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la +troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour +ces trois amis. + +Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de +condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage +et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien +sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par +degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves +sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon +père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et +d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de +Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire, +la modestie et cependant l'ardeur de son âge. + +La politique était toujours le premier texte de l'entretien: +l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, +qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux +interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les +autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs +pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour +des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait +succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les +esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par +attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il +avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume +d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans +l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la +liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, +mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même +étouffée en lui et autour de lui. + + +XIX. + +Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune +au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient +bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs +têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là, +entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était +presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces +discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur +la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M. +de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils +citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils +étudiaient alors. + +Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui +montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J. +Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le +_Contrat social_, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique +et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt +un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne +pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques +comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce +Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles +et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois. + +Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait +habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français, +tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec +éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers +l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon. + +Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille +dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa +bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte +discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman, +journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois +par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui +interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton +grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de +Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les +journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge; +mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici, +après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit +amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration +lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une +profonde cavité. + + +XX. + +Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté +par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses +deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière +page du _Phédon_, et où les premières étoiles scintillèrent dans le +ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de +Socrate. + +Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs +yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient +penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu, +assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus +vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même +Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du _Pnyx_ et les +pentes dénudées du _Pentélique_, je reconnus une ressemblance +parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et les collines +ruisselantes de pierres de mon pays. + +On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles +scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens +devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés +et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers +par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels +oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le +recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un +livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent +pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout +l'été, jusqu'aux froids de l'automne. + + +XXI. + +L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me +communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et +à me la faire considérer comme une sorte de puissance surnaturelle +donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en eux, même le +bonheur. + +Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une +vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières, +groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage. +J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval, +pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai +parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins. + +Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait +encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village; +il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il +était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches; +à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une +maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une +vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de +hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à jeter un +regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger, +toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants. + +La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier, +présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite +galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait. + +On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette +galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide, +et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de +leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse. +Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois +chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de +l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches +n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait +pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles soeurs et le +solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou +jetaient les coquilles des oeufs de leurs poules sur la galerie. + +Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, étaient +entièrement effacées par les orties et par les mauves parasites, +promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne distinguait ces +allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non plus, qui +s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des raves à +peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la vigne, +au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait çà et +là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient pleurer la +main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de bonne heure le +soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu sinistre à cette +demeure. + + +XXII. + +C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on +appelait M. de Valmont; les deux soeurs chez lesquelles il habitait +depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté +avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute fortune +cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs de vigne +hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières. + +Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère +aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite. +Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un +voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou +un salut avec les habitants. + +Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non +les deux soeurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine +ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en +costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle +était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa +maison à tous les hommes distingués de la province. + + +XXIII. + +M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le +cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant +quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La +malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été +Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque +vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de +cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en +Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II. + +Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait +le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard +entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien +de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande +rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour +rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un +noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me +sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance +très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la +candeur de ma figure et de mon âge. + +Les deux soeurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des +soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs +laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère. +Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui +ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je +restai seul avec M. de Valmont. + + +XXIV. + +M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais +d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou +regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de +complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et +l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses, +politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du +Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait +depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes. + +Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des +lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait +pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme. + +On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la +diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait +vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité +confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été +lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette +dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de +connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de +manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais +il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et +l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret. +Il dort dans le mystère comme il a vécu. + + +XXV. + +«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand +mystère de cet enclos, sur lequel on chuchote tant de fables dans le +village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du même +dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un +livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre +jamais par vous même!» + +Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur +l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je +me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui +jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait +accidentellement ma présence dans le jardin. + +«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne +lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de +plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous +que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et +que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les +hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand +vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous vous +retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, continua-t-il en +me prenant par la main, et venez voir par vous-même combien il faut +peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour être heureux.» + + +XXVI. + +En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la +galerie d'où les deux soeurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une +d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte +qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la +précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par +inadvertance dans le jardin du _harem_. Je n'avais eu que le temps +d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu +décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de +notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse. + +Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du +front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne +et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt +du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du +visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont +les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le +poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité +craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave +sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie. + +Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, +s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu +depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux +soeurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au +cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui +bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le +monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses +voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux. + + +XXVII. + +Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une +des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois +appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce +de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste +du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous +carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été +primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et +repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre +avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire +le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi +par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant +stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y +entrer à la suite de mon guide. + + +XXVIII. + +Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un +écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous +le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les +uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins +de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert +le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit +sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à +travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la +partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un +matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur +une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont; +des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa +tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds +par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à +son réveil, en s'étendant au hasard, à droite ou à gauche, ne pouvait +tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel couché sur ses +oeuvres: une litière de pensées humaines sous l'animal pensant! + + +XXIX. + +Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large +fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et +la table de travail du philosophe. + +«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai +connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un +être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans +l'amitié de ces deux soeurs aussi sauvages que moi, une société pour +mon coeur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et +jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit. + +«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point +d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu +de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu +d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à +personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette +litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je +tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout +dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts +ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée? +Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire +place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il +n'y en a dessus!» + + +XXX. + +Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant +apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants, +jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un +à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière +intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son +long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le +timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis, +me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon +enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que +vous avez vu!» + +Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination. +J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans +cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce +qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela +fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les +bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces +morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son +acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la +ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me +permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont. +L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit. + + +XXXI. + +Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le +pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis +d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son +aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude +ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes, +s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières +amours de l'imagination ou du coeur qui empruntent tous la voix de la +poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble +trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être +exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui +prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de +deux coeurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords. + +Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse, +jetés depuis aux flammes pour en purifier les pages, j'écrivis ces +poésies contemplatives qui furent accueillies comme les pressentiments +bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout devint littéraire +à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, avec ses +impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses douleurs, +dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; l'univers en notes +diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, je ne vivais qu'un +livre à la main. + + +XXXII. + +L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les +révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la +diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent +comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté +littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent +littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les +champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les +congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui +méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par +le génie des littérateurs. + +L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne +racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la +philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était +selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité. + +L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien +dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas; +il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un +aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus +positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour +dignifier leur oeuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit +ne mérite pas d'être fait. + +C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi +nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les +annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'oeil que, tant +qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur +mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle: +dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il +n'existe plus. + + +XXXIII. + +La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma +vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et +jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou +vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux +ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les +plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi +les grands événements de mon pays. + +La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action +des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est +rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan +dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes +commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose +de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle, +non dans l'ignoble langage de la _taverne_ ou de la _borne_, mais dans +la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les +hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu +l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue +que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que +plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que +la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les +paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs +obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces +orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La +grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que +vous voudrez! + +Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons +comment elle console le coeur dans les disgrâces. + + +XXXIV. + +Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole +intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais +il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas +suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur +la vie de l'homme public et sur le coeur de l'homme privé. + +Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque +dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne +découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le coeur gonflé +d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes +par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses +pudeurs de convention. Si le _Laocoon_ se torturant dans le marbre +sous les noeuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses +tortures?... Quand le coeur se brise, ne fait-il pas éclater la veine? + +Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer +l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De +tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, +homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, +rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire +lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais +elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon coeur que +celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant +leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des +couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché! + + +XXXV. + +Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis +sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de +ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me +heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses +ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées +de mon coeur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce +coeur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de +démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide +des heures que personne ne compte plus! + +Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques coeurs et dans +un modeste héritage. Et encore ces coeurs souffrent par moi, et ces +héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour +aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le _Dante_. +Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels +j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut +renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre +caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui +me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser +d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; +ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, +l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je +ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais +mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant +l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que +j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient +obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la +retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient +que sous mes démolitions. + + +XXXVI. + +Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la +rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu +forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche +comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? +Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi +au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa +présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la +femme, le vieillard, l'enfant? + +Les enfants des _Samiens_ insultaient Homère parce que, disaient-ils, +Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil +des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est +dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du +ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte +du ciel pour Homère. + +Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les +_Samiens_. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux +de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, +c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, +c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute +l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et +ce qui l'attend; je voudrais de tout mon coeur (le Ciel m'en est +témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste +de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a +porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire +ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à +un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour +croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des +hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des +hommes! La vie ne m'est plus rien. + +La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées +ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier +et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, +quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les +lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses +décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, +rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante +d'illusions. + + +XXXVII. + +Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu +mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore +d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je +goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles +rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un +bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple +abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez +fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en +bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu +n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du +limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de +soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux +les hommes qui meurent à l'oeuvre, frappés par les révolutions +auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle +est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous +pour rien?... + + +XXXVIII. + +Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si +j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu +dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des +mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de +Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas. + +Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai +gloire! + +D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts +d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie +est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la +savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin +comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme +une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes. + +Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; +je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je +compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, +les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, +c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort +cruel; voilà le vrai. + + +XXXIX. + +C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis +quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail +forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi +je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui +est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, +le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la +Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la +lance qui a bu le sang!... + +J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans +peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma +personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien +tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était +personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans +l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien. + + +XL. + +D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou +populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité +ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les +plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; +quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme +seul! + +Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette +obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un +manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper +aussi mon nom? + +Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si +contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible? +Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique, +et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu +franchement et exclusivement HOMME DE LETTRES; c'est que je vis, grâce +à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes +qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous +une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous; +c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette +société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de +ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je +jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les +autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour +ceux à qui je dois le fruit de mes veilles! + +NOTA. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64 +pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet, +mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année. + + + + +IIe ENTRETIEN. + + +I. + +Le mot littérature vient du mot _littera_, qui signifie _lettre_. On a +pris ainsi la partie pour le tout. + +Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de +diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, +forment des mots. + +Les mots contiennent des idées. + +Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles +d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus +complets. + +Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour, +déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à +l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou +qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle. + +C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la +translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la +pensée d'un seul dans l'esprit de tous. + +Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans +l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que +l'homme pût se communiquer à l'homme. + +Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de +l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un +être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y +aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il +n'y aurait point eu d'humanité. + +C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de +l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres +siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la +pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde +pensant. + +L'homme est un être expressif. + + +II. + +Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la +pensée? + +Par les langues. + +Que sont les langues? + +Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole. + +Qu'est-ce que la parole? + +Le _corps de l'esprit_, pour ainsi dire. + +La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots +contradictoires pour en donner seulement l'idée: _Le corps de +l'esprit_. + + +III. + +On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur +l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe +du Créateur à sa créature; les autres en attribuent l'invention à +l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des +sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre. + +Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou +plutôt sur ce mystère: + +«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des +siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous +aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a +inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé +lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans +la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la +parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les +langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole +primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues +postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et +parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui +lui avait donné la pensée, ou le _verbe_ intérieur et extérieur; mais +avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue, +nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un +miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première +langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a +pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté +d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir +conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors +d'elle. + +«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue +innée, est née aussi la première littérature du genre humain, +autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire +encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, +c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler +et se perpétuer l'esprit humain.» + + * * * * * + +L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au +dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet qu'en +s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des +fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir +une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé. + + +IV. + +Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture +la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes +et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse +ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et +l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument +nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme +parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel +signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et +qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur +l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, +voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple; l'homme +n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle +d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle +d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de +la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et +où le sourd devait entendre le muet! + +Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou +de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de +l'inventeur de la parole. + + +V. + +Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, +l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé. + +«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions +que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures +appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle; +échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme +immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de +chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est +mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et +toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre +l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?» + +L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière +empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante +dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On +n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, +lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan +céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa +course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un +atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de +soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la +prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à +l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, +devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui +s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer +sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires +éternelles. + +L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète +qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce +qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de +jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, +change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de +soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, +se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité! + + +VI. + +Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la +parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet +instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, +des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à +l'infini. + +Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes +corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre +son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur +qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une +idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, +et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui +est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la +parole qui dit Je pense, la parole qui dit _J'adore_, mot sublime et +final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un +vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà +donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de +lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son +enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un +Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens +qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus +ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être +complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, +qui fait envie et gloire quand on le regarde penser. + +Sa grandeur, c'est de s'exprimer. + +La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par +l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il +faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression _mémorable_, +c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain. + + +VII. + +Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature +ou cette _expression mémorable_ de l'esprit humain a dû se multiplier +dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres +écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature +universelle. + +Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné +des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De +même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et +n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà +duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais +remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, +un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après +une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une +certaine durée de mort. + +Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les +empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les +peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on +transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se +transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature +sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus +grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces +langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples +nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes +de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de +l'expression humaine, destinés à périr à leur tour. + +Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont +le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, +de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de +l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et +immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment +accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des +langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les +jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont +confié? + + +VIII. + +Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des +époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que +ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons +des commencements, n'étaient que des _continuations_ ou des +renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas +parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les +distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque +certitude. + +Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi +éloquente que celle de _Job_ nous apparaît tout à coup avec le livre +qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette +éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la +tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que +quand un poëte comme _Homère_ apparaît tout à coup avec une perfection +divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une +prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas +sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute +une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le +chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et +derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands +poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous +empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien +dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand +monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière +ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce +monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement. + + +IX. + +Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et +ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc +fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de +littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans +l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux +qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un +monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le +fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la +littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit +humain par ses oeuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit +nombre de chefs-d'oeuvre en toute langue qui ne dépassent pas les +forces de l'attention. + +C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par +ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de +chefs-d'oeuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, +et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets +et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude. + + +X. + +Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend +l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, +l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, +l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à +la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui +apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit +humain. + +Nous prendrons en main tour à tour une de ces oeuvres, nous en +traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en +indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des +trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme +intellectuel au temps où nous vivons. + +Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des +hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît +pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation +ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces +oeuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la +recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles +choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles +meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et +non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des +facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute +idée de l'homme par ses oeuvres, afin de vous soutenir, en morale +comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de +vous-même. + + + + +DIGRESSION. + + +I. + +Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette +définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à +coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de +s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours +familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint +pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit +interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre +siècle, de parler des oeuvres remarquables qui s'y produisent, des +écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y +déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La +littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, +elle a du coeur; et quand le coeur a fait une partie du talent d'un +écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de +mener son deuil. + +L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin +a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les +charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa +personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes +sûrs de notre impartialité comme écrivain. + + +II. + +Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle +femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de +l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une +physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la +nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet +pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire +en nous par les chefs-d'oeuvre de sa création. + +Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur +moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup +entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la +personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je +pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, +les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans +les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux +joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même +au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une +femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre +imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne +s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans +cesse. + + +III. + +Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de +l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par +un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans +la ville pastorale de _Terni_, ville répandue au milieu des eaux et +des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie +de l'écume du _Vellino_. + + +IV. + +On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, +une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que +nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de +_Terni_. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade +d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; +l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux +voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre +_improvisatrice_ de la France. + +Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis +appeler le courrier, qui préférait le vin de _Montefiascone_ à toutes +les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie +d'une _fiasque_ et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que +j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me +dit que ses voyageuses s'appelaient _madame Gay_ et mademoiselle +_Delphine Gay_, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me +rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation +pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant +aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa +sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que +j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du +Vellino. + +On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir +la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite. + +Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au +sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en +serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de +l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts +romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre +branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le +sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles +ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, +sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent +encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la +sombre vallée de _Narni_, où elles se rassemblent sous les arches +brisées du _pont d'Auguste_. + + +V. + +Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on +s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, +sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure +qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre +accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit +le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la +matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des +coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, +qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans +la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les +éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des +prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités +marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui +s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des +caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres +d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve +avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et +tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les +préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut. + +On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous +les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant +nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis +_Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le +pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes, +et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la +nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino +gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit +avant d'avoir aperçu le précipice. + + +VI. + +La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès +de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces +chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond, +qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était +le Vellino. + +On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir +l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en +arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait +s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux +penchés sur son cours. + +Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres +en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée, +jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément +élevé sur l'Océan. + + +VII. + +À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un +parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait +avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait +d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux. + +Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à +la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la +toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout +à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la +pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase +en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au +vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du +ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux +flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités +cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences +vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et +le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles +rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du +soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille +éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas, +le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le +coeur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce +foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des +évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des +pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé +avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de +lord Byron à la même place.) + + +VIII. + +Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour, +cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher, +cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant, +qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses qui +manquent toujours aux cascades des Alpes et même du Niagara; si l'on +considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres ténébreux de +précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la scène se passe +en plein espace, en pleine lumière, en face d'un horizon sans bornes, +d'un firmament limpide d'où le Créateur semble assister, derrière le +cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en fureur, on n'aura +plus seulement la sensation d'une catastrophe des eaux, mais celle +d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à l'homme d'assister +en l'adorant. + + +IX. + +Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la +première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin. + +Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse +où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. +J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de +reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du +tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas +choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus +conforme à sa grandiose beauté. + +Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des +chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, +admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il +soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès +des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des +eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, +et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide. + +Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; +ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au +souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase +dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses +yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. +Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes +de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste, +quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux +bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler, +en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte +chaude et virginale du coeur d'une jeune fille de Paris: larmes sans +amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs! + + +X. + +Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des +_Abruzzes_; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et +par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière +sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans +un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la +bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, +l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du +spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient +la jeunesse mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de +cette figure, qui attachait le plus le regard en attendrissant +l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop éblouissante. +La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux +statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à +travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la +douleur sont pâles. + + +XI. + +Elle se leva enfin au bruit de mes pas. + +Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix +complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son +entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la +bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une +imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse +qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et +le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de +l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant +dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre. + +La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus de la cascade de +Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la chute de +Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée que cette +jeune fille. + + * * * * * + + +XII. + +Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle +pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé +une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point +d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon +attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais +songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni! + +Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur +un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut +regarder d'en haut ce qu'on aime. + +Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit +ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure +très-méconnue. + +Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de +beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris +après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes +à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol +ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, +madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui +firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de +Paris. Elles furent le noeud entre la liberté épurée de sang et la +gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais +ravissant, de la France entre deux larmes. + + +XIII. + +Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne, +tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses +amis jusque sous la hache, coeur d'honnête homme dans la poitrine +d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut +était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette +hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait +conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet +interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait +défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de +cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était +Romaine plus que Française. + +Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; +dans les éruptions de son coeur elle brisait tout, elle _faisait +scène_, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les +pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était +racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de +conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer +en elle jusqu'à ses défauts. + + +XIV. + +Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des +dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait +cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité +domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit +sans l'avoir pleinement savourée. + +Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son +enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La +vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la +vanité. + +Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la +raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses +perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé +que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère +a trouvé dans le berceau de son propre enfant? + +Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi +spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient +plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans +sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers +venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du +coeur maternel; les _Benjamins_ sont une vieille histoire, ils sont +aussi vrais dans la civilisation qu'au désert. + +De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était +tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le +travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la +pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le +double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, +apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se +ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout +cela comme je l'ai lu moi-même dans le coeur de cette excellente mère, +mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté. + + +XV. + +Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des +hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de +Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en +talent tout ce que le coeur d'une mère avait rêvé. On lui avait +appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, +l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le coeur, +l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, +pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau +qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril +les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis +lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui +transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune +fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour. + +Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les +amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. +Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère. + + +XVI. + +La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette +élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame +Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit +sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de +quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps +fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un +culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de +Louis XIV aux Bourbons. + +Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la +température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et +M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté +aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux +enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, +où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes. + +La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'_Aurore du Guide_, par +toutes les grâces du jour. + +Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y +répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité +de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point +enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation; +sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille +n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette +idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son +esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez +qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande +partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents. +Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie _sur le +bonheur d'être belle_. + + +XVII. + +Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses +poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'_essais_ poétiques. +Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire +de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, +c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons +est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette +trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du +talent. L'_esprit_, ce génie trop familier des salons, y corrompt le +véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la +poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin +de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions; +une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne +peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée +qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie +dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix +vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son coeur, et qui brûlent +depuis tant de siècles les yeux qui les lisent. + + +XVIII. + +Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que +l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à +demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à +pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le +répétons, c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand corrupteur du +génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! s'écriait un grand +juge des poëtes de son temps, que tu es préférable dans ta naïveté à +ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à eux tous un cri de +la nature!» + +Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre +l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le +pli trop artificiel que la société donnait à son talent. + +Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son coeur. +Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est +un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans +sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un +enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa soeur. Tout le coeur d'une +mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pâlis. +Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain. + +Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais +l'étonnement du voyageur qui, voyant briller de loin les cimes +neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en +approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables, +cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où +croissent les plus doux fruits de la nature. + + * * * * * + + Il y trouve, ravi, des solitudes vertes, + Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté, + Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes + À l'hospitalité; + + Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées, + Et des lacs étoilés des feux du firmament, + Dont les barques sortant des anses reculées + Rident le flot dormant. + + Il entend les doux bruits de voix qui se répondent, + De murmures confus qui montent des hameaux, + De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent + Avec les chants d'oiseaux. + + Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses: + «Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais! + La nature a caché ses grâces les plus douces + Sous ses plus hauts sommets.» + + Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève + De leur éclat lointain semblent nous consumer, + Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève + Tout ce qui fait aimer! + + Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime + Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur, + Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime, + Et je fermai mon coeur. + + Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage + Retient la jeune fille à son foyer pieux, + Où l'on n'a pas encor composé son visage + Pour l'oeil des curieux. + + * * * * * + + Les meubles dispersés dans l'asile nocturne, + La lampe qui fumait, oubliée au soleil, + Étalaient ce désordre, emblème taciturne + D'une nuit sans sommeil. + + Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête, + Des livres échappés à des doigts assoupis, + Et des festons de fleurs détachés de la tête, + Y jonchaient les tapis. + + La veille avait flétri de ta blanche parure + Les plis qu'autour du sein le noeud pressait encor; + Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture + S'épandaient en flots d'or. + + Ton visage était pâle, un frisson de pensées + De ton front incliné lentement s'effaçait; + Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée + Sur tes genoux glissait. + + Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures: + La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher + Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures + Empêchent de sécher. + + Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence! + Car l'enfant de ta soeur dormait dans son berceau, + Et ton pied suspendu le berçait en silence + Sous son mobile arceau. + + La mort avait jeté son ombre passagère + Sur cette jeune couche, et dans ton oeil troublé, + Dans ton sein virginal, tout le coeur d'une mère + D'avance avait parlé. + + Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte; + Et quand un seul soupir trahissait le réveil, + Tu chantais au berceau l'enfantine complainte + Qui le force au sommeil. + + * * * * * + + Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie, + Trouvant que sur les coeurs un empire est trop peu, + Lancer d'un seul regard l'amour et le génie, + La lumière et le feu! + + * * * * * + + Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image, + Je te vois l'oeil éteint par la veille et les pleurs, + Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage + Sur un lit de douleurs. + + Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme + Que l'amour maternel apprend à ressentir, + Et ces chants du berceau que la plus humble femme + Sait le mieux retentir. + + Et je dis dans mon coeur: «Écartez cette lyre! + De la gloire à ce coeur le calice est amer: + Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire, + Elle saurait aimer.» + + * * * * * + + +XIX. + +Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons: +dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les +académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les +yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes hommes +exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité +funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme, +habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un +temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul coeur et d'une place +obscure dans le foyer d'un mari. + +Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La +gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être +très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins +d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute +d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont +elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la +trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait +pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la +connaissait pas. Elle ne voulait qu'un coeur; elle savait se +proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu +que l'amour, cette poésie du coeur, ne manquât pas à sa destinée. + + +XX. + +Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques +admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques +courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque +l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte +d'Artois, qui fut depuis Charles X. + +Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans +les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au +palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait +prendre pour de l'amour. + +On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, +par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que +sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une +société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait +heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué +par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité. + +L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses +courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils +s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contrebalancer par un +empire de femme, exercé sur le coeur de l'héritier de la couronne, +l'empire occulte exercé par une autre femme sur le coeur du roi. + +Des intelligences dans les affections des princes sont des influences +dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour, +assiége même l'oreiller des rois. Une _Diane de Poitiers_ légitime, ou +une _madame de Maintenon_ jeune et séduisante, parurent une nécessité +de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une +personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de +Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus +supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait +l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre. + + +XXI. + +On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les +rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une +prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce +plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des +coquetteries, c'est l'innocence. + +Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque +enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut +n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils +vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui +concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de +père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle +des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un +éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son +coeur. + +Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par +eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de +félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient +trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de +Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la +remplacerait jamais dans son coeur, et qu'il allait donner ce coeur à +Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même +de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait +prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut +jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était +trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au coeur d'un roi. + + +XXII. + +Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y +revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique +encadrement de l'apparition de Terni; la scène avait changé, mais non +la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et la fille +logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas de la +rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard, +pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette +résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère. + +Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des +meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques +livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table +où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour +l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au +fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se +retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir +ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou +trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un +rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie +voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là +aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère rose de la cascade du +Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette _Tempé_ de +l'Italie! + + +XXIII. + +Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les +plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol. +On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux +Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la +gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y +est cordial, c'est le coeur seul qui y règle l'étiquette. On ne +pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine, +à cette _Vittoria Colonna_, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome +moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges +de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale +heureuse de Pétrarque! + +Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un ami qu'on +aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une heure +d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté ensemble +en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est se +connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il y +a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; +telle était la nôtre depuis _Terni_. + +Je venais assidûment les visiter dans la matinée. + +Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le +fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante +figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, +on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité +avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque +voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la +maison. + +Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui +parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui +répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise. + +Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie +forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. +La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta +son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui +dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les +ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de +l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le +talent. + +Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger; +j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade +était devenue madame Émile de Girardin. + + +XXIV. + +En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son coeur. +Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de +la poésie française. Son invocation à la Croix, au début du neuvième +chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien. + + Ô martyre divin, supplice rédempteur, + Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur + Dont Dieu même jeta la racine féconde; + Étendard glorieux qui gouverne le monde, + Symbole consolant, Croix sainte! noble don, + Garant universel du céleste pardon! + Ton signe révéré, gage de délivrance, + Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance: + La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour. + Le soir, du pèlerin tu guides le retour..... + Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs, + Et la vierge au front pur te couronne de fleurs. + Tu consoles les rois quand leur trône succombe, + Et du pauvre oublié tu protéges la tombe! + Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi! + + * * * * * + + Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse, + La parole de Dieu conserve sa noblesse! + Pour raconter la mort qui sauva l'univers, + Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers, + Et que, douant ma voix de force et d'harmonie, + L'ardente piété me serve de génie! + + * * * * * + +Les premiers vers de la _Vision_ sont du même accent: La jeune fille, +au coeur héroïque, est visitée en songe par l'apparition de Jeanne +d'Arc. + + Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies, + Hier j'avais porté mes vagues rêveries; + J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux, + Et debout, effeuillant le saule du rivage, + J'attachais mes regards sur le cristal des eaux, + Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image, + La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur; + Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée, + D'un nuage céleste égalant la blancheur, + Semblaient unir la terre à la voûte azurée. + + Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!... + Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue; + Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris + Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue! + Sur un nuage d'or une femme apparaît... + Son sein était couvert d'une robe éclatante; + Du bandeau virginal sa tête se parait, + Et son bras agitait la bannière flottante. + Sur son front, dégagé du panache vainqueur, + Des lauriers lumineux formaient une auréole. + Alors un saint effroi venant saisir mon coeur, + À genoux j'écoutai sa divine parole. + «Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi + La vierge des combats, le sauveur de son roi; + Celle qui déserta sa tranquille chaumière + Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin; + Celle qui délivra la France prisonnière, + Et qui porte encor dans sa main + Et sa houlette et sa bannière.» + + * * * * * + + Elle dit, et bientôt, du nuage voilée, + L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée. + Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports; + Un céleste pouvoir secondait mes efforts; + Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière + Embrasait de ses feux mon âme tout entière, + Et déjà l'avenir était changé pour moi. + Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi; + D'un orgueil inconnu je me sentais saisie. + «Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie, + Protége de mon coeur la pure ambition! + Je jure d'accomplir ta sainte mission; + Elle aura tous mes voeux, cette France adorée! + À chanter ses destins ma vie est consacrée; + Dussé-je être pour elle immolée à mon tour, + Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour + Contre mes vers pieux s'armer la calomnie; + Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie, + Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau! + Oui, de la vérité rallumant le flambeau, + J'enflammerai les coeurs de mon noble délire; + On verra l'imposteur trembler devant ma lyre; + L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois, + Viendra me réclamer pour défendre ses droits; + Le héros, me cherchant au jour de sa victoire, + Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire; + Les autels retiendront mes cantiques sacrés, + Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés, + Les Français, me pleurant comme une soeur chérie, + M'appelleront un jour Muse de la patrie!» + +Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus +nerveux et plus virils, l'_Exegi monumentum_ de son sexe. + + +XXV. + +Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais +rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur: + + * * * * * + + Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère! + Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux, + Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux! + J'admirai de ses bords la superbe misère; + Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité, + De nos fleuves riants n'ont pas la pureté. + Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre, + Et que Rome adora dans ses temps fabuleux, + Semble, dans son cours orgueilleux, + Des empires détruits rouler toujours la cendre. + + * * * * * + +Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant: + + J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie: + C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir. + Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle, + Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle: + Jure de ramener dans notre humble vallon + Et ma harpe muette et ma cendre exilée! + Ah! sous les peupliers de notre sombre allée, + Une croix, des fleurs et mon nom + Charmeraient plus mon ombre consolée + Qu'un magnifique mausolée + Sous les marbres du Panthéon. + + +XXVI. + +La tragédie de _Judith_, celle de _Cléopâtre_, élevèrent son style +poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des +vers tels que ceux-ci dans sa _Cléopâtre_ ont le grandiose d'une scène +de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par +le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans +l'ennui de l'attente d'Antoine. + + CLÉOPÂTRE. + + Iras doute des dieux, mais non de sa puissance. + Il reviendra par mer. Un messager romain + A dû le rencontrer dès hier en chemin. + Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade. + Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade, + Afin de recevoir les envoyés au port... + Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord! + Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée, + Et reprendre sur lui la Sicile usurpée, + Il a besoin d'Antoine... il presse son retour. + Rome, qui me connaît, a peur de son amour... + J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente! + Et que cette chaleur sans air est accablante! + Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur, + Pas une larme d'eau dans l'implacable azur! + Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne; + Rien ne vient altérer sa splendeur monotone... + Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert, + Comme un grand oeil sanglant sur vous toujours ouvert. + De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie; + Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie, + Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau... + Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau. + Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre, + Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre... + On vante ses palais, ses monuments si beaux; + Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux. + Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies, + Des générations d'immobiles momies. + On dirait un pays de meurtre et de remords: + Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts. + Partout dans la chaudière un corps qui se consume; + Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume; + Partout l'orgueil humain, follement excité, + Luttant dans sa misère avec l'éternité... + Des peuples disparus qu'importent ces vestiges? + Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges. + Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi; + Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi; + Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course, + Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source. + Son bonheur même a l'air d'une calamité; + Car le sombre secret de sa fertilité + N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre: + Cette fécondité naît encor d'un désastre. + Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager, + Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager. + Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange, + Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange. + Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux + Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux, + Et, regardant monter cette onde sans rivages, + De mettre mon espoir en d'éternels ravages. + + +XXVII. + +Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de +Corneille. + + Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure... + Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure. + Ce moment ne peut-il jamais être effacé?... + Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?... + Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire + Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire! + La gloire, c'était là mon rêve le plus beau, + La gloire qui fait vivre au delà du tombeau. + Être pour l'avenir un immortel exemple, + Avoir dans son pays une colonne, un temple, + C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu + À gravir dans la gloire un sommet inconnu. + Tout jeune, je faisais admirer mon courage; + Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage... + Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant) + Me contait les exploits d'Hercule triomphant... + Au superbe récit de cette noble vie, + Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie; + Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras, + Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.» + Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!... + Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche, + Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour, + Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?... + Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!... + Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!... + Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui; + Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui. + Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective + Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive. + Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux, + D'infâmes cruautés, de vols audacieux, + D'attentats qui souillaient la majesté romaine. + Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine! + Triomphe dans ma honte, implacable orateur: + C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!... + + * * * * * + + +XXVIII. + +La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se +révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable +triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il +faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de +l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas +d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur +feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou +aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, +elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé. + + +XXIX. + +Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la +revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de +célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des +articles de critique de moeurs qui rappelaient _Addison_ ou _Sterne_; +des tragédies bibliques, où le souvenir d'_Esther_ et d'_Athalie_ lui +avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de +Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive +malice de l'intention; enfin des _Lettres parisiennes_, son +chef-d'oeuvre en prose, véritables pages du _Spectateur anglais_, +retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela +avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa +jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par +une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup +d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié. + +Telle on la retrouve après la révolution de 1830. + +Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La +jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la +chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid +d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais. + +M. de Girardin avait créé un grand organe politique, _la Presse_, +puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en +même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon +autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les +passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse +mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse +mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces +ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des +idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux +de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et +profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud. + +Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des +passions par la douce impartialité de son coeur; elle ne se mêla +jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs, +secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de +son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces +territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour +traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités. + +Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour +mieux constater son _alibi_ dans les blessures que les différents +partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais +responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand +dans le coeur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois +s'irriter, jamais haïr. + + +XXX. + +Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait +tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la +révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la +tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans +ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors +avec une verve virile sa belle tragédie de _Cléopâtre_, dont le style +a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais +l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous +lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était +ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un +pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de +_Tempé_, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, +si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des +bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques +gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers +faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes +cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de +chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que +ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les +miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette +grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une +nation après ce grand naufrage d'un gouvernement. + + +XXXI. + +Madame de Girardin était trop Romaine de coeur pour ne pas accepter la +république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une +épreuve du courage. La république seule avait un retentissement +d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des +événements. + +Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses +instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct, +l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la +Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle. + +Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement +de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de +Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait +l'impossibilité de couronner alors Henri V, mais la possibilité de +couronner le peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond de +l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du parti +du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses yeux +qu'un gouvernement de _Périclès_ en France, gouvernement tenté sans +crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni +principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par l'unanimité de la +nation, conseillé par les talents de toutes les opinions réconciliées +dans l'amour de la patrie commune, et présidé fortement par un des +meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la république, lui +souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république naissante, +sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver la nation +et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La nation n'eut +pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les difficultés; elle +ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent que par un peu de +temps. + +Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de +cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier +gouvernement de la république, fut emprisonné par le second. L'épouse +fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de menaces, +d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le cachot +avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur et +brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les +dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame +de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient +ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout, +même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son +honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte. + + +XXXII. + +À dater de ce jour, elle ferma son coeur aux illusions et sa porte au +monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les +fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la +nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant +par son travail. + +De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en +préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son +esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de +caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main +sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du +roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un +grand artiste. + +On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage +trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait +tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui +faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. +Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de +railler jusqu'au sang. Elle avait le coeur brusque, mais bon; cette +brusquerie de son coeur donnait plus de franchise à ses amitiés; on +était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle +était incapable de flatter, même ses amis. + +Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps, +étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait +contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la _Niobé_, cette +mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle +n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle +aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des +lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme. + + +XXXIII. + +Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle +paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi +blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi +resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le coeur. Elle +était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain. + +Tout à coup on apprit qu'elle se mourait. + +Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté +et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du +tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées +s'entr'ouvrit à un battant pour quelques amis. Je fus du nombre; j'y +courus. + +La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du +rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des +ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y +trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui +ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a +perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse, +madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une +chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies +exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de +la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui +réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de +nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont +chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence +humaine. + +Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes, +semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir +que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie +disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; il ne +reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui +secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face +de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de siècle, il n'y a +plus que l'éternité. + + +XXXIV. + +Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte +sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au +milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait +mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un +brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la +cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel. + +La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le +seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, +afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau +l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa +poitrine. + +Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à +Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat +plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre +plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une +convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse, +telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à +laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du +coeur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort. + +Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de +conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de +tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer; +nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui +emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se +la confiant. Ce fut notre dernier serrement de coeur et notre dernier +serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elle +avait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle +laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps +placées au ciel. + + +XXXV. + +Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir +que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle +avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la +connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se +consoleront jamais. + +Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons +mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien +et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des +Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense +concours d'hommes de coeur et d'hommes de nom qui se rencontraient, +sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un +tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance; +pas un seul une amertume. + +Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour +défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses oeuvres, car la +plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte +colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un coeur +d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques +ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de +femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit +aussi toute sa mémoire! + + +XXXVI. + +Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par +sa soeur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel +j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à +son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de +_la Madeleine_, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes +ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends +cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de +l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon +avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon +premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me +refusera pas d'exaucer le dernier voeu de mon coeur.» + +Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux +vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé +par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert +à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce +poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais +que pour le décorer sur la terre. + +Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil +sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce +reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu +de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos coeurs remplis d'autres +sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations +d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non +la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique +de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques +réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme +on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le +respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans +son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées +éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes +amis. + +Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de +cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des +sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra +qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive +image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son +caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le coeur, une larme +plus chaude et plus intarissable dans les yeux. + +Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop +interrompu. + + LAMARTINE. + + + + +ÉPILOGUE DU IIe ENTRETIEN. + + +Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en +eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si +nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma +reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de +consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt +qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur +quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les +lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter +leur âme à travers la page: IL Y A DES COEURS EN FRANCE! J'en voudrais +avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par ceux +qu'elle aime! + + Al. de LAMARTINE. + +Paris, le 12 avril 1856. + + + + +IIIe ENTRETIEN. + +Philosophie et littérature de l'Inde primitive. + + +I. + +Reprenons, après cette digression de coeur, l'entretien littéraire un +moment suspendu. + +Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle, +comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation, +la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie, +c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui +enseigne, tout ce qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout ce qui +charme le genre humain. + +Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la +littérature de tous les peuples. + +Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont +les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en +parlant de la Divinité. + + +II. + +Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition +de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: L'HOMME EST LE +PRÊTRE DE LA CRÉATION. C'est là en effet le caractère distinctif de +l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel +secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois +fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les +autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps. + +Ces trois fonctions de l'homme PRÊTRE DE LA CRÉATION lui ont été +forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas +de lui de les abdiquer. + + Os homini sublime dedit, _coelumque tueri_ + Jussit! + +Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime +pittoresquement et physiquement cette vérité: _De quelque côté que +vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le +ciel_. + + +III. + +La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la +société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter +l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû. + +Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir +dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la +faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à +l'homme pour se représenter son Créateur. + +Sa troisième pensée est de lui construire un acte de foi et un culte; +sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte et de sa +propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal conforme, +le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui plaît ou de +ce qui déplaît à l'Être des êtres. + +C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la +morale, la philosophie d'un peuple: + +La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière +de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout, +celle qui contient tout. + +Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer _Dieu_, et les rapports +de l'homme avec _Dieu_, et les rapports de _Dieu_ avec l'homme, toutes +les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les +lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit! + +Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie; +c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous +quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments +littéraires et théologiques que leur antiquité nous laisse entrevoir +à travers les brumes des temps. + +Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des +théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre, +à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des +certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre +solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le +vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas +prouver, on imagine. + + +IV. + +Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne +ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle, +ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de +l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans +le passé. + +Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne +et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée, +mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la +perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous +sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès +en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force +centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des +planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes +ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et +dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux +choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain? + +Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde. + + +V. + +Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de +vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent +l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la +brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée +qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le +véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le +déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme; ce serait le +_végétalisme_. Avant de nous engager dans la contemplation de la +théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser +nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos +conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée. + +Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui +leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce +petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des +traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou +vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à +l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des +choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une _boursouflure_ de +fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force +au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires +qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la +boue pour se créer à elle-même des organes; puis enfin de la forme +humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le +limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de +l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce résumé réfléchi +de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la parole; et enfin de +toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la +miniature abrégée et périssable d'un Dieu. + + +VI. + +Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans +limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui +déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur, +à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de +chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but +emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une +sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps +qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de +Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de +l'inertie!_ + +Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, +qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât +de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une +création, un homme et un Dieu à son image! + +Ombres de rêves! + +Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces +théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la +philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, +apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors +qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race +d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou +de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous +aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et +plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions +mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti +de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné +des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts +intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus +vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait +dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de +la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration +et d'amour. + +Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette +époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait +rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté +morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que +cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence +une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres +de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui +laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires +confuses de son état primitif. + +Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté +qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée +de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que +les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, +la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la +voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans +l'immortalité. + +Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, +comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier +jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le +Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau +d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la +terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de +l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui +fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous +croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et +éternité. + + +VII. + +Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même +que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de +l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par +la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation +même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme +divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la +félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous +connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution +physique de l'homme. + +Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse +antiquité des _Védas_ ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le +verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des +livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de +l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état +physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent pour +rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans les sépulcres +de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la terre avant +que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces livres, où +sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces squelettes de +l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres progrès dans +la construction physique de l'humanité? Quels sens manquaient aux +hommes des premiers âges? Quels sens ont été ajoutés aux hommes +d'aujourd'hui? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une +articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre +mille ans en arrière? Montrez-moi seulement que votre nature +éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux +écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de +plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la +durée de sa vie!... Non, rien, pas même un atome de matière organisée +de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme +une argile pesée par la même main dans le même moule. + + +VIII. + +Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui +résultent de ces organes et qui sont limitées par ces organes +auraient-elles changé? Une faculté de plus aurait supposé un sens de +plus: où est le sens? Une destinée progressive en espace aurait +supposé une destinée prolongée en temps: où est le temps de plus +conquis par l'homme? «L'homme vit peu de jours,» disait déjà Job, «et +ces jours sont mauvais.» Que disons-nous de différent aujourd'hui? + + +IX. + +On répond: Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une +durée de vie plus longue. À supposer que cela fût possible, l'homme, +au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait +encore avec raison sa vie courte; car tout ce qui finit est court pour +une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité. + +Mais les philosophes qui affirment le progrès de la vie humaine en +durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan divin; que +ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport exact avec +le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent vivre à côté +de lui, avant lui ou après lui sur cette terre; que l'espace de ce +petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves orgueilleux des +utopistes de la perfectibilité indéfinie; que la fécondité même de +l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est pas indéfinie +dans sa production des aliments nécessaires à l'existence de l'homme; +que si une génération prolongeait indéfiniment sa vie et multipliait à +proportion sa race sur la terre, d'une part cette génération sans fin +et sans limite trouverait bientôt ce globe trop étroit pour sa +multitude et pour ses besoins; d'autre part, que cette génération +prendrait dans l'espace et dans le temps la place des générations à +naître; privilégiés de la vie qui condamneraient au néant ceux qui +sont prédestinés à vivre! + +On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois +qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible, +mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de l'homme. + + +X. + +Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti +évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur +la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette +hallucination de notre orgueil. + +Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette +permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de +civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont +précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui +ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis +les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le +cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort, +conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même, +soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et +mourir? Ce globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations +ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance et de mort de +ces civilisations, nous les montre partout naissant, croissant, +dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, les moeurs, +les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un moment ici ou là +dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une seule n'a échappé +jusqu'ici à cette vicissitude organique de l'humanité. Le temps ne +s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours du temps, parce qu'il +apporte et emporte incessamment les choses mortelles. + + +XI. + +Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit +dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur +science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous. +Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure +en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous +disons: _Cela est antique_. Quelle raison avons-nous de préjuger +mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences +éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices? +Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le +mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces +symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce +humaine? + +Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne +rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement +qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne +moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons +pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon. + +Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères, +parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie +en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et +les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent +en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse +rétabli par le bien, pour se rompre encore. + +Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples? +Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde +primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne +voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre +moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers +siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la +bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que +quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi +lumineux que le foyer de notre jeune Europe. + +Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon, +Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques +nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter +à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme +les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout +fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux +dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'oeuvre. + +Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme +l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement +énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent +avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement +même des peuples européens à chercher des formes meilleures de +gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude +d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort. + +Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la +gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de +bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon, +qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en +moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une +borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans +leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le +progrès. + +Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement +qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de +bien-être paraît être le partage des peuples; seulement cette somme +de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de +l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli? Sur +une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La +barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense +majorité des zones géographiques du globe. + +Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le +bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que +l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance +physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé +l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un +insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y +coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler +des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue +appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et +par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe +finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est +le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès +dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice +prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette procession +éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se moquer de +l'humanité. + +La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc +pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine. + + +XII. + +Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans +l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde +et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct +est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc +un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette +terre. + +Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou +surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un +perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en +effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: d'abord +comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son +perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint +par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son +atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, c'est +ailleurs qu'il arrive. + +En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de +perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement +méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine, +à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité: +s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec +désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas, +c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice +de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de +l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le +sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul, +l'homme collectif est né pour ses semblables: se dévouer au +perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou +indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables, +c'est donc le devoir, c'est donc la vertu! + +Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir +difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de +l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il +crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de +perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient +illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce, +n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative, +locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et +continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la +nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est +attesté comme une vérité. + + +XIII. + +Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance +et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la +civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins +laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une +société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus +ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par +l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, +déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus +perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place +où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, +mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des +philosophes de la perfectibilité indéfinie. + +Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance +relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation +ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée +par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui +en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la +vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une +race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit +tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses +membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le +sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de +l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns +croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis +sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un +perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le +secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre +espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, +méritoire chez tous. + +Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des +progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont +convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à +l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles +ici-bas, ne seront pas perdus pour l'_être humain_, et que, interrompu +ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la +mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité, +de l'absolu, de l'infini. + + +XIV. + +Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de +l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu +a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait +parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse +invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se +rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur +complet et permanent sur la terre. + +Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel +est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était +nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait +mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre +pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct, +l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses +mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant +par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici, +est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à +toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du +perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité +plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde, +mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal +placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie. +Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe +flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous +conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur +éternel. + + +XV. + +Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de +la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle +d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine. +Cela ne résiste ni au raisonnement, ni à l'expérience, ni à +l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la +misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir +lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de +son propre coeur, pour se complaire à ce songe doré de vieux enfants. +La première ruine d'empire dont la terre est semée le confond, le +premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la première +déception de coeur ou d'esprit le fait fondre en larmes. + +«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune +métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants: +_Globe pétri de cendre et de larmes_. Quelle couche, pour rêver le +perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous +ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je +n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de +l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au +bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de +leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore +endormis!» + + +XVI. + +La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie +expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves, +correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle +ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur! La philosophie de +la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolée par l'espérance, +c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius, +de Platon, du christianisme; c'est celle qui nous a toujours paru, dès +notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de +réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu, +d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir. + +Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans +toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces +langues? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes? + +Elle dit: «Il y a un Dieu. Son oeuvre le prouve. La vie est le +témoignage de la vie.» + +Elle dit: «Ce Dieu, Être des êtres, est infini, parfait, éternel. Sa +nature le prouve; l'infini, l'éternité, la perfection sont les +attributs de l'être des êtres.» + +Elle dit: «Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de +puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de +sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Être, pour l'Être +des êtres, c'est créer!» + +Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de +fond; et elle dit: «Il est là;» elle descend aux bornes de l'éther +inférieur qui n'a point de borne, et elle dit: «Il est là;» elle +s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle +dit: «Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et +il est tout entier partout où il est.» + +Elle dit: «Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui; les choses ne +se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de +ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est +également de lui et en lui.» + +Elle dit: «Nous sommes une de ses créatures, une de ses pensées +réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de ses +créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son +vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas HOMMES.» + + +XVII. + +«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de +l'Inde. + +«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un +matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il +ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe +auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de +sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il +ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des +temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine +d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, à +son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être nommé. Il ne +connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le bonheur que de +nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques frissons de +plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un point +sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de +s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction avec la +bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire +infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette +contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture, +il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase +lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce +mystère qui l'écrase? + +«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il +ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc. + +«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient +les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car +Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de +grandeur, de félicité qui peut découler toujours de lui sans +l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner +sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté, +ni la puissance. Ce n'est donc pas cela. + +«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier +couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous +les épis contenus dans la première semence se ressentent de +l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à +perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale +qui est son danger et sa gloire? + +«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté, +toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à +ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première +innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a +rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu +parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit +que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps, +et que la dernière goutte d'eau ne participe pas à la corruption de +la source? + +«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu +donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa +propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté +morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et +mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le +ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête +de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni +d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire +justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer +soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême? +Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: _Vous serez +des dieux?_ + +«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la +douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.» + + +XVIII. + +Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement +sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle +qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter +d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier +ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère? + +Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les +imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de +la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité. +Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration +de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux +de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à +gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la +vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est +vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante +ont protesté depuis des milliers de siècles, ils n'ont pas fait +révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme reste. +Son nom est Adam, _terre_, c'est-à-dire infirmité. + + +XIX. + +Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la +philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme +complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion +tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont +on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments +littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans +la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et +la sanctification. + +Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque +dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons +mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la +trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet axiome: +«IL EST PLUS AISÉ DE SANCTIFIER LA TERRE QUE DE LA TRANSFORMER.» + +Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer +quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta +douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une +expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve. +Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute; +souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta +propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!» + + +XX. + +Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle +de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans +l'examen des _livres sacrés_ et des poëmes primitifs de ce premier des +peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie, +en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées, +de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des +siècles, sont de nature à les confirmer dans leur système de _l'homme +brute_ au commencement, de l'_homme dieu_ à la fin des âges. + + +XXI. + +Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne +peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce +sont les _Védas_. + +Les _Védas_ sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités +symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs +personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient +derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces +incarnations. + +«Les _Védas_, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple +indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature +qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la +littérature grecque.» + +Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette +littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus +divinisée par la charité qu'elle respire: c'est la littérature de la +sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature des passions. + +«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de +philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie +indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son +propre aveu, ce sont les _Védas_ qui ont inspiré cette littérature.» + +Les _Védas_ sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David +dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont +que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou +d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des _Védas_ indiens sont en +même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes +hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des +_Védas_ ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs +strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la +création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance. + + +XXII. + +«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être, +ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y +avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais +la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le _désir_ +de naître pour le premier germe de la création... + +«Cependant il y avait _Lui_, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul +existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la +solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui +pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en +dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!» + +Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette +création par le _désir_ occulte qui presse toute chose, non encore +née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout +retourne, afin de l'aimer et de le glorifier? + +«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les sages, méditant dans +leur coeur et dans leur entendement, ont expliqué le passage du néant +à l'être; mais _Lui_, Dieu, quelle autre source put-il avoir que +lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou si cela est +autrement.» + + +XXIII. + +Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un +cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et +conservateur des êtres connus. + +«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des +mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre +Dieu offrirons-nous l'holocauste? + +«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu +offrirons-nous l'holocauste? + +«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, +ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui +l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel +autre Dieu offrirons-nous l'holocauste? + +«C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, +frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit +à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste? + +«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses +attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre +offrirons-nous l'holocauste?...» + +Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu +créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un _Te +Deum_ de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur. + + +XXIV. + +La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec +moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole. + +«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les +hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et +la bouche de cet être s'ouvrit comme un oeuf brisé; de sa bouche +sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent, +et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se +dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit +la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; les oreilles se +sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du +_loin_ et du _près_ (des distances); la peau s'étendit, et de cet +épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme +naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes! etc., +etc.» + +On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître +l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, +le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les +phénomènes matériels de l'intelligence. + +Et ces hymnes sacrés des _Védas_ se chantaient dans l'Inde on ne sait +combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des +Brahmanes avait été remplacée par celle de _Bouddha_, et celle de +_Bouddha_ était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, +c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge +par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les +philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant +encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos +lointains du berceau du monde. + +Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que +l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons +avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la +lumière de ce qu'on appelle un _Éden_. Nous croyons que les reflets de +cet _Éden_ et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, +avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus +distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive +date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa +pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante +effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans +le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher. + + +XXV. + +La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les +caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée +et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois +saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un +Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'_opium_ +qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint +vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette +poésie _sanscrite_ tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je +dépeignis alors moi-même mes impressions. + + +XXVI. + +«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons +éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces +pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme +s'élève si haut, parle si divinement, que cette pensée semble se +confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le rayonnement et +avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle cherche, qu'elle +atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature et du ciel, en +jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse possession du +souverain Être. + +«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette +nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des +sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères, +elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir +pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on +entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence +bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce +murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est +l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini, +infiniment adoré et infiniment possédé. + +«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent +produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde, +vraisemblablement déchirées de quelques livres surhumains, et +emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à +nous. + + +XXVII. + +«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue +d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant +avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux +littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se +levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres +que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la +chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur +mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement +les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant +doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de +journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées +qui se réveillent dans l'esprit. + +«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite +sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à +demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient +l'oeuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et +tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes. +Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste, +orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant +dans un siècle, pensant dans un autre. + + +XXVIII. + +«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette +voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent +aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil, +et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le +marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à +coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui +étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non +avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière +de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil +levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement de +l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à +travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans +l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent +était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther +limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le +miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot +de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du +soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par +les girandoles des astres sur l'autel de Dieu. + + +XXIX. + +«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai +les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un +de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même +éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se +mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si +une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une +impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre +à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de +lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme +si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis +ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où +jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et +religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les +larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai +Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de +créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité, +et de les exprimer dans une si divine expression.» + +Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers +d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du +fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression +de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les +âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et +inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule, +s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de +distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme, +et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel! + +Voilà la littérature du genre humain! + + +XXX. + +Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second +caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je +veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme. + +«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions +du _sanscrit_; c'est la langue sacrée des Indes. + +«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les +serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais +de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, dressant les +oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au +soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses, +jouissant de sa solitude et de sa sécurité. + +«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les +garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne +qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais +jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de +la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans +justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le +même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles, +aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien +quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout +du canon. + +«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à +trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence +dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même +lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé +par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la +même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être +des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa forêt; +cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne, +bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude l'emporta +sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil +tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa +douleur sur l'herbe rougie de son sang. + + +XXXI. + +«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et +en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas +mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où +nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel +l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des +profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des +paroles; car l'oeil a son langage, surtout quand il s'éteint. + +«Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma +cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais +offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à mort? +Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse, +de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne, +mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces +touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de +sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un +juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne; il n'y a +pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon +assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes.» + +«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. +Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la +voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses +yeux et par les inutiles frémissements de ses membres. + +«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais je repris le fusil par +pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second +coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette +fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; il ne +flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha +triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence, +comme dans le deuil de la même mort. + +«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène +les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son +troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil +à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces +restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire +par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces +merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée +des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y +sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a +vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa +création animée ou inanimée. + +«Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en +épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. À mesure +que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le +héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur +terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses +infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les +sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis, +frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par +s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable +de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son +maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui. + +«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui, +mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une +justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation +de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si +son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas +avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent +entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les +deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai +bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain. + + +XXXII. + +«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même +des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de +cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans +nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et +ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte +à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de +force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. +J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette +fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui +sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son +intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était +le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation +qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y +était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y +arriverait un jour. + +«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce +despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, +sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre. +Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure +de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent +comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou +moins vague de l'existence sous le même rayon. + +«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non +leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire +ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet +d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous +permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.» + +De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement +la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une +plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature +entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne: +l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin +du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages. + +Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque +reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation +primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire +de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui +portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie +et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race +humaine. + + +XXXIII. + +Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des oeuvres purement +poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût +de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur +l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et de l'homme avec +l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou +rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue +barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie +et continue attribuent à cette enfance du monde. + +Je puise cet exemple dans le _Bagavagita_, épisode du poëme sacré du +_Mahabarata_, selon MM. _Hastings_ et _Wilkins_, ses premiers +traducteurs. + +«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros +_Arjoùn_, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, +qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son +coeur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le +demi-dieu _Krisna_, qui combat à côté d'_Arjoùn_, mais qui combat avec +l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un +dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux +pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du +meurtre. + + +XXXIV. + +--«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève _Arjoùn_; +«le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. +J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais +cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; +l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la +jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui +est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos +organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du +chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses +n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes +choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que +rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de +destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est +incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme +ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux +vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa +vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le +feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit +que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, +comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un +commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent +avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur +état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte +pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta +conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères +et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois +vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui +résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié +qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des +liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable +félicité!» + + +XXXV. + +--«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur +_Arjoùn_, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà +absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où +demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?» + +--«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la +sainteté et dans la lumière qui balaye son coeur de tout autre désir +que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne +s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal +terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui +peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté +tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux +aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la +faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu! + +«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans _la nuit du +temps_, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou +_saint_ ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses +veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature +incorporelle de Dieu! + + * * * * * + +«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le +philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein +de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la +contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout +motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.» + + +XXXVI. + +Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous +les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne +prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être +qui a vie est produit par le pain qu'il mange; le pain est produit +par la pluie; la pluie est produite par la prière qui l'implore; la +prière est produite par les bonnes oeuvres; les bonnes oeuvres sont +produites et données à l'homme par _Brahma_ (nom de Dieu). + +«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple, +«moi-même je pratique les bonnes oeuvres; et cependant, par ma nature +divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans les +trois parties (les trois continents connus du globe alors), et +cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je +n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient +bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la +cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit +chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans +l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans +motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait +pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront +sauvés par leurs oeuvres, les autres seront retardés.» + + +XXXVII. + +«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils +poussés à commettre le mal?» + +«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir +mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse +agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est +enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens, +dans le coeur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à +travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre +dans tes passions domptées. + +«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable: +l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de +l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!» + + +XXXVIII. + +«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au +bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas +d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout +entier dans le bien.» + +Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du +maître surnaturel. + +«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant +moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et +constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant, +moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le +culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. +Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis +l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des +ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce +monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être +connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable, +l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où +résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature. +Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui +tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et +l'immortalité. Je suis _l'être!_ + +«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et +sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand +il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me +servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a +mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le +juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu +entreras en moi!...» + + +XXXIX. + +Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une +magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les +autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, ne sont que les +satellites obéissants. C'est le _Te Deum_ de l'universalité divine; la +parole y luit comme le feu. + +Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous +lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa +providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et +foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa +forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte +et de la morale. + +«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le coeur, libre de toute +haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui +ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui +ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la +gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la +peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des +vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma +(Dieu), le souverain principe de toutes choses. + +«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret dont la connaissance te +conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni commencement ni fin, +et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, car il est au-dessus +et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout mains et tout pieds, +il est tout visage, toute tête, tout oeil, tout oreille. Milieu de +tous les mondes, il les remplit de son étendue; n'ayant lui-même aucun +organe, il est le résumé de toutes les facultés des organes; sans être +incorporé dans rien, il contient tout, et sans aucune qualité des +choses il participe souverainement à toutes les qualités. Il est le +dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la nature; par +l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous appelons +l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et cependant il +est présent; il est indivisible, et cependant il est divisé en toutes +choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il est la lumière, +mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation contre le +panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la sagesse, +l'objet et la fin de toute sagesse! + +«Celui qui me connaît ainsi par ce que je suis entre dans ma nature +et s'y divinise. + +«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des +deux principes, la matière et l'esprit. + +«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la +nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se +répandent au dehors, alors tu conçois Dieu! + +«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et +l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation +finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par +l'intelligence dans l'état des êtres.» + +Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du +christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde +des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de +l'immortalité! + + +XL. + +Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du +renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour +elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses +extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul. + +«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en +finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les +dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...» + +Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui +recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment. + +«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention? +et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il +dissipé?» + +«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix +l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir +conformément à ce que je crois.» + +«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et +auditeur du miraculeux entretien entre le fils de _Vaaseda_ et le +magnanime fils de _Pandoa_, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre +cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par +Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce +saint et merveilleux dialogue de _Krisna_ et d'_Arjoùn_, plus mon +coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit +_Krisna_, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit _Arjoùn_, le +puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la +fortune, la victoire et la vertu!» + +Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et +morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la +prétendue barbarie et la grossière superstition que certains +philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur +orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un +âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et +lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des +hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine +pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les +flancs de l'Himalaya? + +Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il +fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces +peuples, car avant de parler il faut penser. + +Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la +fois son histoire en poésie et sa théologie en actions. + + + + +_POST-SCRIPTUM_. + + +Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans _la +Presse_, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me +reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain +de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture +de _l'Imitation_ et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques +du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, +en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un _progrès +indéfini et continu_ sur ce petit globe. + +Nous lui répondrons incessamment entre deux _Entretiens littéraires_, +ou même dans un des _Entretiens littéraires_ que nous publions; car M. +Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de +beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes +réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face +le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en +assoupir en nous le sentiment avec de l'_opium_. Ce suc de pavots, +quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand +poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité +indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui +n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux +mystères! + +Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et +continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à +un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De +l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la +nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre +d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'_Hamlet_, qui jouent aux +osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des +morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici +respectons au moins notre néant! + +Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens +se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens +transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante +et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations +humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est +rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures +de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de +M. Thierry: + +«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de +ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à +table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la +salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au +dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, +entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est +plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni +frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin +d'oeil, et _de l'hiver il repasse dans l'hiver!_ Telle me semble la +vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la +longueur du temps qui la précède et qui la suit: _de l'hiver il +repasse dans l'hiver_.» + +L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la +condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; +l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce +température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, +poursuivie par l'instabilité humaine, _repasse de l'hiver dans +l'hiver_. + +Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la +chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre +oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même +de nos songes! + + LAMARTINE. + +Paris, le 20 mars 1856. + + + + +IVe ENTRETIEN. + + +Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de +l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie. + +Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes +épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on +entend par la poésie. + +J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant +vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que +l'homme? + +On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est +précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable. + +Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, +la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: _mystère_ du +langage. + +La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils +disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, +ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est +même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit +aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que +tout cela: elle est la poésie. + + +II. + +Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou +intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique +nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre, +quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence +ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou +intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et +pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus +spécialement à la nature divine de notre être. + +L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti, +dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage +différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et +les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines +qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps +le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La +prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent +la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les +choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la +poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des +choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de +la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme +élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute +puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du +langage. + + +III. + +Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non +dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a +été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie. + +Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses +nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, +politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie +publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, +polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, +affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou +de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose. + +Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement +en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette +autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les +héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, +les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent +degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la +pensée. + +Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est +incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté. + +Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression +humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il +fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? +Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des +formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette +révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la +nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous +nous-mêmes: + + +IV. + +L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de +sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le +Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à +l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son coeur ou à +son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des +choses extérieures ou intérieures. + +À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de +l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni +prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du +coeur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un +langage simple, habituel et tempéré comme elle. + +Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand +l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à +l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand +l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand +l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la +plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, +pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait +entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, +l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la +contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde +des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de +loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde +réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse +jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage +sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté +des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors +les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes, +si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si +supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche +naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus +harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa +langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme +la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la +peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture +invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour +un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa +suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, +chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre +divin et immortel de tous les sens. + +Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer +cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute +l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe +du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans +l'imagination. + + +V. + +Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit +être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les +sentiments qui l'émeuvent? + +Nous répondons encore par le même mot: _mystère_. + +L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie +dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait +reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec +précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première +impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique. + +Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage: + +Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de +prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par +un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses +horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui +l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et +consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes +et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par +l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des +jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans +qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier +de l'homme. + +Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois +bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais +l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à +recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus +inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une +alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis +jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le +ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses +petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui +cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique +des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les +autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de +mer, le silence mélancolique de l'étendue. + + +VI. + +Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le +grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le +dire? + +Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie +au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour +maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos +mères? + +Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, +où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du +chameau sur les sables brûlés de la terre? + +Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous +la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur +les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la +toile? + +Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images +sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de +ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une +émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la +richesse. + +Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. +L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise +pleure, le coeur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, +l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez +chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie +de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: +cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point +d'écho pour le chiffre. + + +VII. + +Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes +dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une +mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile +émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent +de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des +chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids +d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se +fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre +ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges +renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles +glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages +coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière +fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui +rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du +pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la +grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés, +interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule +s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à +travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le +clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps +le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche +rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant +visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur +les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce +bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur +et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur, +presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle +pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle +espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée +éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se +réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se +fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la +cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de +ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle. + +Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces +merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému +autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser +les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous +submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos +lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions! + +Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les +énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre +séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a +sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la +langue usuelle, expression des choses ordinaires. + + +VIII. + +Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que +nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus +de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on +souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion +pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne +suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les +principales. + +D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité semble lui donner +avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une +âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité +produisent en nous une première impression de plaisir ou de +terreur.--Émotion! + +Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à +l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles +de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses +couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans +ses vagues.--Émotion! + +Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée +de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion! + +Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, +rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de +sa mère.--Émotion! + +Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et +que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses +ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les +bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le +feu.--Émotion! + +Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd +d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants +sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de +la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui +déracinent les cités.--Émotion! + +Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la +cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des +hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le +flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères +des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de +reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion! + +Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages +lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé +pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres +étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, +de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les +habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres +hommes, d'autres destinées.--Émotion! + +Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil, +les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un +troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de +l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux +vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et +aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les +images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du +deuil, assiègent la pensée.--Émotion! + +Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village +flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le +fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les +lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion! + +Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne +circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues +pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion! + +Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à +la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui +bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des +eaux.--Émotion! + +Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces +vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du +monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits +pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, +on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment +de l'éternité.--Émotion! + + +IX. + +Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie +de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de +tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme +dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à +écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de +se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui +rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le +réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son +âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un +moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il s'exclame, il gémit, +il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il +s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il chante le _Te Deum_ +de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant +prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute +et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur +la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, +c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le coeur de l'homme +lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?.... + + +X. + +Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde +visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments +sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme +le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. +Ce n'est pas la poésie qui manque à l'oeuvre de Dieu, c'est le poëte, +c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création. + +Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme +humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance +jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y +décerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui +est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est +l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est +plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que +le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la +vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit +que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, +soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa +famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait +servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être +souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus +poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la +plus forte comme la plus divine des émotions. + + +XI. + +Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, +pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice. +Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas +leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la +corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À +talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille +fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères +ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il +y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand +architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers! + + +XII. + +Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on +appelle _le vers_, nous répondrons franchement que cette forme du +vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la +consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, +nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et +véritablement intellectuelle des peuples modernes. + +Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de +notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, +nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, +nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la +dignité de la vraie poésie. + +N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que +cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples +consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes +tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait +deux petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il pas puéril +que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en +deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations de l'âme +étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration, +l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du +chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si +la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher +sous le nom de _rime_ à chacun de ses vers deux consonnances +métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses +pieds pour entrer et pour adorer dans le temple? + +En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par +les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une +certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si +improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou +_l'émotion par le beau_, la poésie, cette essence des choses contenue +dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie +cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens +sublime, _l'émotion par le beau_, ne consentira pas à ravaler ce sens +intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de +sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de +l'homme dans la région _des âmes_. + + +XIII. + +Nous concevons le _vers_, à l'origine des littératures, quand +l'intelligence pure était moins dégagée des sens. + +L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et +l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré +dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce +langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie +intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir +sur le sens. + +Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les +cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les +hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de +ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques +fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la +matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore; mais +il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces +langes de sa puérilité. + + +XIV. + +Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres +par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils +n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon, +Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, +madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en +Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, +aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de +nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale +qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans +nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui +n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes, +n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète +pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut sentir, et non +s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne +nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce +blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le +poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable +qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de +mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du chef-d'oeuvre de +Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève +la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant. + + +XV. + +Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie +d'école. + +Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie. +Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur +nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte +sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain. + +Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques, +c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus +spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse +exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme. + +Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure +spiritualité dans l'oeuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire +les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent +principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain: l'intérêt +pour les aventures de la vie héroïque ou nationale. + +Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe +de la plus ou moins pure intellectualité de l'oeuvre, les poëtes +dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à +l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties +de la vie humaine, publique ou privée. + +Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos +théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce +qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit +humain: la curiosité et la passion. + +Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie +qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre +substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres +arts pour produire son effet sur les hommes. + +Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le +coeur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens, +des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des +larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang +imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut +au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un +roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un +papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les +larmes éternelles du genre humain. + + +XVI. + +Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette +supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la +poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément +souvent cette classification par la souveraine exception du talent; +que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur +à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme +Shakspeare, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps +modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques, +l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie, +tout ce qui vibre, tout ce qui pense, tout ce qui chante, tout ce qui +agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le coeur de l'homme aux +prises avec la nature. + +J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du +domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on +rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore +il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout +enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises +facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la +moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de +nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule. +Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques +peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de +grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard +dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme. +L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule +rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais +l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais +le génie, jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur au peuple +athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses malheurs! + +Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas +au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont +sérieux. Il s'agit du beau. + + +XVII. + +Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre. + +Le titre et la forme d'_entretien_ que nous avons donnés à ce Cours +familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous +ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des +oeuvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la +monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous +passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre, +d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais +aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui +est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en +apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point +entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des +temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la +confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout +entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons +en tête ou en marge de chacun des entretiens l'époque à laquelle il +se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des lecteurs pourra, +en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir sans peine l'ordre +chronologique, interverti un moment pour la liberté et pour l'agrément +de la conversation littéraire. + + +XVIII. + +Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures +comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui +sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un +même sujet. + +Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science +systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la +nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques. + +La division par _genres_, bien qu'elle puisse être employée dans une +certaine mesure et comme subdivision dans nos études, a l'inconvénient +d'être plus spécieuse que vraie et plus convenue que réelle; car les +genres ne sont jamais ni si distincts, ni si séparés, ni même si +démarqués que le disent les auteurs de ces classifications +artificielles. Les genres se confondent à chaque instant dans le même +ouvrage et sous la plume du même écrivain. N'y a-t-il pas, en effet, +de la religion dans la philosophie, de la philosophie dans l'histoire, +du drame dans le récit, du récit dans le drame, de la poésie dans +l'éloquence, de l'éloquence dans la poésie? Quelle main assez +minutieuse et assez sûre peut faire ce triage et cette répartition de +genres, de manière à en faire la base absolue d'une classification +méthodique des oeuvres littéraires de l'esprit humain? On se +tromperait à chaque instant, et en voulant tout diviser on aurait tout +confondu. + +Nous diviserons donc, comme la nature, par générations de génie ou par +époques. + +Pour éviter la dissémination d'attention qu'un trop grand nombre +d'époques jetterait dans la mémoire et dans l'esprit, nous ne +diviserons la littérature du genre humain qu'en quatre grandes +époques: + +L'_époque primitive_ ou orientale, indienne, chinoise, égyptienne, +arabe, hébraïque; + +L'_époque gréco-latine_, commençant à Homère et finissant au +christianisme; + +L'_époque intermédiaire_, décadence, barbarie, renaissance, commençant +à la chute de l'empire romain, finissant à la naissance de _Dante_ à +Florence, époque dans laquelle l'Italie joue le plus grand rôle, et +qu'on pourrait appeler l'époque italienne; + +Enfin l'_époque moderne_, commençant au quinzième siècle, se +caractérisant en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en +Angleterre, et se poursuivant avec des phases diverses d'ascendance ou +de décadence jusqu'à nos jours. + +Ainsi, l'époque primitive, + +L'époque gréco-latine, + +L'époque intermédiaire (ou l'interrègne des lettres), + +L'époque moderne, + +voilà nos jalons. En ne les perdant pas de vue dans les différentes +excursions que nous allons faire ensemble à travers les oeuvres de +l'esprit humain, nous saurons toujours où nous sommes, et nous +pourrons pressentir peut-être où nous allons. + + +XIX. + +ÉPOQUE PRIMITIVE. + +LES INDES, LA CHINE, LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX. + + +Parlons d'abord des Indes poétiques. + +Le grand rideau qui nous cachait tout un monde, s'est déchiré sur +l'antique Orient à deux époques récentes. Le rideau qui nous dérobait +la Chine, ses religions, sa philosophie, son histoire, sa prodigieuse +civilisation à peine soupçonnée des Grecs et des Romains, comme une de +ces planètes lointaines dont les astronomes aperçoivent, à travers des +distances infinies, quelques lueurs. Les Portugais et les Vénitiens +furent les Christophes Colombs qui découvrirent à l'Europe ce nouveau +monde. Les missionnaires jésuites du siècle de Louis XIV furent ceux +qui l'explorèrent, et qui nous en rapportèrent fidèlement alors les +merveilles dans des travaux qui ne seront jamais surpassés. + +Le rideau enfin qui nous cachait les Indes, rideau qui s'est déchiré +plus récemment, qui se déchire de jour en jour davantage par la main +des savants anglais, depuis le jour où les armes de l'Angleterre ont +accompli cette conquête des Indes, rêvée seulement et à peine ébauchée +par Alexandre. Chaque jour nous apporte, depuis ce jour, de nouvelles +lumières, de nouvelles langues, de nouveaux monuments de cette région, +berceau des philosophies, des poésies, des histoires; véritable _Éden_ +des littératures antiques retrouvées au pied de l'Himalaya, aux bords +du Gange et de l'Indus. + +Comme l'hiéroglyphe et le papyrus de l'Égypte, les monuments et ces +langues mystérieuses qui contiennent un secret dans chaque mot, ne +nous ont pas tout dit encore; écoutons d'abord, néanmoins, ce qu'elles +nous ont dit déjà de plus antique, de plus saint et de plus beau. Nous +conjecturerons librement le reste. Des foules de traducteurs +studieux, acharnés à l'intelligence des livres indiens, _sanscrits_, +comme des ouvriers à la fouille des sphinx dans le désert du Nil, ne +nous laissent plus manquer de texte pour nos études sur la littérature +des Indes. Nous avons parlé déjà des _Védas_. + + +XX. + +«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants +orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la +France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron d'Eckstein), «la +poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique +de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint +que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du +_Cantique des cantiques_, mais avec une candeur d'expression que +l'_hébreu_ lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de +l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un +autre Éden.» Nos moeurs, qui ne comportent plus cette naïveté de +l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire ici ces +extases de la littérature sacrée de l'Inde. + +La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de +formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse, +renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience +du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois +inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de +justice, de dévouement et de vertu en société. + +«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme +brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et +simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire. +Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous +quelque chose d'analogue aux _Pensées_ de Pascal: une grande +expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de +l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les +lèvres; elle n'a jamais d'ironie.» + + +XXI. + +Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser +l'exercice de la mémoire. + +Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la +religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature. +On croit y entendre des _Platons_ du Gange discourant avec leurs +disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en +effet d'un titre qui signifie «les SÉANCES, c'est-à-dire: _Cours de +sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et +écoutent sa parole_.» + +D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens, +s'appellent le _Chant du Seigneur_ ou du Très-Haut. Le philosophe, +devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la _Loi de +la délivrance de l'âme_, ou _de son émancipation des liens de la +matière_. + +Ces poëmes gigantesques de deux cent mille vers sont les pyramides +d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une mystérieuse +terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne sont pas de la +main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir apporté sa pierre. +Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines de ces théologies +successives de l'Inde; les traditions populaires, les mystères +sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont fondus et +chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les fables +célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par des +épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une _Bible +poétique_, où les législations de Moïse et les mystères de Jéhovah +seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de l'imagination +arabe ou persane. + +Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui +ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en +anglais, en allemand, et quelques-uns en français. + + +XXII. + +Après la poésie qui chante, ou _lyrique_, après la poésie qui pense, +ou _philosophique_, la poésie qui raconte, ou la _poésie épique_, est +le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races +humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage +sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire +éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier. + +L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une +seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de +siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples +d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de +plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels +venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses, +héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le MAHABARATA et le +RAMAYANA. + +De même que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, ces deux épopées du monde +grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions +confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies, +coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes +épiques de l'Inde, le YANA et le MAHABARATA, furent primitivement des +récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés +par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes. + +Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne +suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou +récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui +chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces +récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté +comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont +jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de +ses moeurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses +fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées +indiennes. + + +XXIII. + +Le RAMAYANA est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source +où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine. +Vous allez en juger. + +_Kora_, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à +la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu +l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle +devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la +rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y +reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts +s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le +riz, leur nourriture sur la terre. + +_Sita_, l'héroïne de l'épopée indienne, est _la fille du sillon_; au +lieu de naître de la mer comme la _Vénus_ grecque, elle naît du sillon +sous le soc de la charrue du roi laboureur son père. + +On reconnaît à ces fables le génie divers des philosophes ou des +poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les +Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de +la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant +naître du champ labouré. + +C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent +les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de +_Ceylan_, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces +poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue +sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et +le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de +batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et +de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières, +conservées et transfigurées par des prêtres. + + +XXIV. + +Le sujet de la grande épopée indienne du MAHABARATA est la guerre de +deux grandes races et de deux dynasties qui se disputèrent, dans les +temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il n'existe en +aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la ruine du parti +vaincu et du massacre de la famille royale. Priam, Hector, Hécube, +l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette répercussion des +chutes d'empires dans le coeur de l'homme. La scène des lamentations +des femmes et des vieillards sur les cadavres de leurs époux et de +leurs fils, semble être écrite par un ancêtre gigantesque d'Eschyle. +C'est à la fin de ce poëme que le dernier des héros vaincus s'élève de +cime en cime, pour fuir la mort, sur les hauteurs de l'Himalaya, ces +Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y reçoivent sur un char aérien +pour lui donner asile dans le ciel. Mais au moment d'y entrer on lui +défend d'y pénétrer avec son chien, qui l'a suivi seul jusqu'à ces +limites du monde. Le héros refuse le ciel même, s'il lui est interdit +d'y introduire avec lui son fidèle compagnon, et les parents et les +amis qu'il a laissés dans les angoisses de la vie terrestre. Les +dieux, touchés de ce dévouement, se laissent fléchir; ils l'admettent +avec ses proches et avec le fidèle animal dans les demeures célestes. +Symbole du sacrifice de soi-même à l'amour des hommes, exemple de +cette charité qui plaît aux dieux, et qui s'étend au delà des hommes à +toute la création animée ou inanimée. Un savant traducteur français, +M. Édouard Foucaux, de la Société asiatique de Paris, publie ce +fragment traduit au moment où nous publions ces lignes. Nous le +reproduirons à son vrai jour. + + +XXV. + +Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de +_Nala_ et de _Damayanti_. Ève dans Milton, Pénélope dans Homère, ne +personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus +saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons +ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit +dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez: + +_Nala_ est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille +d'Homère. Il est fils d'un roi d'une contrée des Indes, située au +pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages, élevés avec +lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince dans tous les +exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs de bataille. +Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la cour de son +père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui traversent +sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses de la jeune +_Damayanti_, fille unique du roi d'un royaume voisin; son imagination +allume son coeur; il brûle de voir et de posséder pour épouse +Damayanti. + +Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la +renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle +le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses +compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour +réunir les amants. + +Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et +pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour +rêver plus librement de Damayanti. Il déplore l'impossibilité où il +est de lui déclarer son amour. Une troupe de cygnes s'abat à ses +pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent de voler aux lieux et +aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il imagine de faire de ces +cygnes les messagers discrets de son amour. Il en saisit un par son +aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que l'oiseau captif fait +entendre émeuvent de pitié le coeur de Nala. Il rend la liberté à +l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette compassion du jeune +chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala de s'envoler vers +Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros. + + +XXVI. + +Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses +compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de +son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala +a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course, +imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de le poursuivre à +travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la première l'oiseau +rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le cygne choisi et +poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser prendre, tantôt +échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes frissonnantes, tantôt +ralentit et tantôt précipite ses pieds sur l'herbe, jusqu'à ce qu'il +ait entraîné, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu, +Damayanti dans la profondeur d'un bois solitaire. + +Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend +une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour +dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par +ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus, +établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une +secrète confidence entre les coeurs des deux amants. + +Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti, +écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux +qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une +forme terrestre. Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô charmante +fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union éclaterait de +perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et élancée, nous +avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des géants, des +génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui qui t'aime! Tu +es la perle des femmes, et Nala est le diadème des hommes! + +«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant +Damayanti. + +Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le +séjour de Nala. La Juliette de Shakspeare, dans la tragédie de +_Roméo_, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus +d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en +dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers +tous les siècles, toutes les moeurs, toutes les langues. + + +XXVII. + +Mais poursuivons l'épisode. + +«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher +la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du +printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.» + +Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux. + +Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux +parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette +cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait +accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les +génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au +dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à +ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur +costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans +tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent +l'éprouver; ils lui ordonnent, au nom de leur divinité, d'aller +lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, charmés +de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son choix +pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux tous. + +Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de +son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans +son coeur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les dieux; +il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message. + +La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti, +est biblique. + +«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de +se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils +ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent +immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne +commençons pas, nous continuons de nous aimer.» + +Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne +la plus éthérée et la plus mystique, celle de _Dante_ lui-même, n'a +pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la +fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un +amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils. + + +XXVIII. + +Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure +qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants; +qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et +qu'elle ne sera qu'à lui seul. + +Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes +de la _Bible_ ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de +l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus +grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un _Salvator +Rosa_ ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en +revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'oeil du poëte. + +À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre +tableau que l'on dirait échappé, comme la création d'Ève, à la muse +inspirée de Milton chantant les beautés primitives du paradis +terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des +princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards +de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours +éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée. +L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se +dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir +librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le +sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et +s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans +le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle +le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui, +pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule +les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les +découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en +prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique +admirable, et les invoque tour à tour au nom de la vérité. Son +invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de l'amazone +et la candeur d'une fille tendre et innocente. + +Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses +paroles et la soif de _vérité_ qui la dévore, accueillent ses voeux: +ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le +distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne +de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement +dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle +ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs +fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la +poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses +traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la +sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe +profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures: +«L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il +travaillera à la sueur de son front.» + +Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur de pensée, indique le +terme de la tentation. La _vérité_, que Damayanti invoque avec des +expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, l'arrache à +son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à connaître le +prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. Tout cela est +symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme aimante, entraînée +par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui signifie ici l'être +de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, réserve à son +héroïne de plus cruelles épreuves. + +«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et +craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa +rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi +son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.» + +Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui +dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je +te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette +enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes dans la +joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux. + +Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il +aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à +cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans +cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force +ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme. + + +XXIX. + +Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux, +témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce +dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne; +il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici +signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire. +L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses +vêtements, lui propose à la fin de jouer sa femme, la belle et +infortunée Damayanti. + +Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais +il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus +d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches +aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job. + +Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau +pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui +adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari. +Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la +nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais +le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants +que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble +conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours +que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils +arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes; +une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des aliments pour le +jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux s'abattent sur le sol; +Nala jette sur eux son manteau comme un filet, pour les prendre; mais +les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort de leurs ailes réunies, +ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et laissent Nala et +Damayanti entièrement nus. + + +XXX. + +«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé +plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc, +écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de +son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi +seule vers le royaume de ton père! + +«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon coeur +tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense +et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire, +dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, dévoré par +la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce dénûment, au +milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut? Non, non, je +resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour calmer les +peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de ces angoisses +de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste et lointain +regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la médecine +inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les tendres +soins d'une épouse.» + +«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de +palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle +part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non, +je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite? +Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!» + +Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le +royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond +Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en +puis douter; mais, dans l'indigence qui me flétrit, je n'irai pas +mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et magnifique dans +ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta félicité, faut-il que +j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et ajoutant par mes +misères à tes misères?» + +Damayanti comprend cette pudeur de l'infortune, et n'insiste plus. + +Les deux époux, après cet entretien, s'étendent pour dormir sous le +seul manteau qu'ils ont retrouvé, et s'endorment sur la terre nue, +sans herbe et sans mousse, pour reposer leurs membres épuisés. + + +XXXI. + +Une scène déchirante, que l'épisode d'Ugolin dépasse à peine en +horreur, interrompt ce repos. Nous regrettons de ne pouvoir en donner +ici que l'esquisse. Chaque vers est un gémissement d'un coeur qui se +brise. + +«Damayanti dort à côté de son époux, sous la moitié du manteau jeté +sur leurs membres. Nala se réveille; il se demande s'il ne serait pas +mieux à lui de mourir ou de fuir dans une inaccessible solitude, que +de faire endurer à cette femme de tels tourments: «Près de moi, +dit-il, cet être charmant ne peut trouver que les agonies du coeur; +fuyons! elle retrouvera le bonheur loin de moi!» + +Après une longue angoisse d'incertitude, il se décide enfin à +abandonner Damayanti pendant son sommeil. + +«Pourrai-je faire,» dit-il à voix basse, «deux parts de ce manteau qui +nous recouvre, sans que Damayanti, mon amour, s'en aperçoive?» Il se +lève; le mauvais génie qui l'obsède présente à sa main une épée nue +sur l'herbe; Nala coupe en deux le manteau et s'enfuit, en emportant +la moitié de cette seule richesse qui leur reste. + +Après quelques pas, sa raison revient avec sa tendresse; il se +rapproche. «Elle dort,» dit-il; «elle dort maintenant sur cette terre +nue, sous la branche ténébreuse, ma bien-aimée, elle qui jusqu'ici +n'eut jamais à subir ni les ardeurs du soleil ni les intempéries des +tempêtes, femme au sourire d'où coulent les grâces. Lorsqu'elle +s'éveillera et qu'elle ne trouvera plus que la moitié des vêtements, +elle tombera dans la démence. Si je te laisse, ô fille de Bhéma, toi +belle entre toutes les créatures de ton sexe, tu parcourras seule +l'horrible forêt, infestée de bêtes féroces et de serpents!» + +Il s'éloigne cependant de nouveau, revient sept fois, rappelé par sa +tendresse; sept fois le _génie_ ennemi l'entraîne loin de Damayanti; +l'amour et la pitié le ramènent. Il semble que deux coeurs battent +dans son sein. Comme le balancier qui va et revient, Nala part et +revient sans cesse; enfin il a fui. + + +XXXII. + +Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du +manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux +corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le +délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux +arbres et aux montagnes, avec un accent qui attendrirait, en effet, +les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le Laocoon; +serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore elle-même pour +ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!» s'écrie-t-elle, «quand un +jour tu penseras à ma destinée, quels seront tes remords? Tu te diras: +«Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans la solitude?» Toi, le lion +des hommes, qui chassera de toi les noirs soucis, quand la fatigue, la +faim, la douleur vont t'assaillir?» + +Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce +le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la +beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui +parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si +foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort +à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu. + +«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de +marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la +lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses +paroles résonnaient comme une musique enivrante. Au nom du grand Nala +mon époux, que je porte gravé dans mon coeur, ainsi périront,» +dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse qui lui +appartient jusqu'au tombeau!» + + +XXXIII. + +Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de +roucoulements semblables à ceux de la colombe. + +Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine +n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du +monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de +l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des +rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la +jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et +qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté +pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du +soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre féroce +s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté de +l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore. + + +XXXIV. + +Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux +ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés +l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui +prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les +ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve. +Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont +l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au +milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons +de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel +arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le +sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est +si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que par la moitié +d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt, poursuivi par +le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton nom ne +signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô bel +arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!» + +L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course, +rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure +fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès +ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà +proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans +ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils; +«nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la +richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre +négoce et enrichis-nous!» + +Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et +insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la +populace. La pitié ne peut émouvoir le coeur par un plus grand +avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est +enfin rendue à la tendresse du roi son père; elle envoie de tous +côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le séjour de +son époux. + + +XXXV. + +Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un +roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie +l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il +a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu. + +Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte +l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit +arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un +nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les +prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père. +À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son +désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même +au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de +le conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. Des scènes +de moeurs orientales se déroulent pendant des chants intarissables, +tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui où Nala gémit +inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux nom de +_Wacouba_. Écoutons le poëte épique: + +«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son +maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux, +lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges, +au coeur palpitant.--Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, «veux-tu +donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et amaigris +n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me conduire en un +jour au royaume de Damayanti. + +«--Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette +étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux +épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil +sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne +s'arrêteront qu'au terme de notre course.» + +Le récit de la course du char est fantastique comme une ballade des +bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait Nala sort de +son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste encore +méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un +conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la +honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son +beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans +l'_Odyssée_ pour tenter Pénélope. + + +XXXVI. + +«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la +ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne +l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans +leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les +premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de +Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre +lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna +d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du +prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de +désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans +la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses +rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les +éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention +et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris, +et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis +l'arrivée du héros. + +«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du +char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite! +Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si +je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et +de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon coeur, si +ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux +m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de +Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!».......... + +Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la +plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en +qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des +serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et +qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de +son père. + +«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce +conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence +grossière et un bras plus court que l'autre.» + +L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros +soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle +retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois +l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses +compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu +entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui +peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par +l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en +s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne +pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en +vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux +néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais +revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords, +ah! ne le repousse pas de ton sein! + +«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet +épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui +tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la +_Bible_. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule +une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les +feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux +qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en +liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y +plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans +ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des +accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la +conscience. Faisons des voeux, ajoute-t-il, pour que cette poésie +nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de +ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit +associée un jour à ces oeuvres de la Grèce dans l'enseignement de la +jeunesse.» Nous disons comme lui. + + +XXXVII. + +Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le coeur de +son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, +rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'_Odyssée_, +avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces +épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en +apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le +coeur de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père et laisse +échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la nourrice, +«ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces enfants +ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la surprise +que m'a causée cette ressemblance née du hasard.» + +Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les +yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur +reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du +héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le +pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir +songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute +apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la +jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe +miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de +Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté +primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête +de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la +nuit à se redire comment ils avaient erré sans guide, sans vêtement +et sans nourriture, dans la forêt.» + + +XXXVIII. + +Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de +Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les +reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir +vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume. +Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité +divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs. + +Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel +et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette +justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne +partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le +caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le +pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice. +La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté +imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle +est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être +infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le +concerne, tout et toujours pardonner. + +La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde +primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en +découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement +l'imagination, mais qui édifie le coeur. En fermant le livre on n'est +pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le +sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa +lyre, c'est de l'encens. + +Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la +rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement +religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les +vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut +comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le +sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le +bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel. + + LAMARTINE. + + + + +Ve ENTRETIEN. + + +I. + +Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique +et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du +_Mahabarata_, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques +minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à +un chant épique. Il est intitulé _le Brahmane infortuné_. Le poëte est +inconnu. Lisons: + +Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est exterminée, un +pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, deux jeunes +vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux vainqueurs; la +ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée par Bahas, chef +cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée soumise. Chaque +jour on devait lui amener un des principaux habitants à immoler à sa +vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter leurs maîtres en +mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran en s'offrant à la +mort à la place de leur père. Ici commence le récit dialogué du poëte +épique: + +«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie, +était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé _Bhima_, +pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture +dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des +lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son +hôte. + +Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à _Bhima_, «nous +habitons en sûreté et en paix la maison de ce vénérable prêtre; tous +les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous reconnaître +les services que nous devons à sa demeure? car on n'est vraiment homme +qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux fois le prix de ce +que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà pourquoi, ô mon fils, +je voudrais tant connaître la cause de la douleur qui afflige le +brahmane, et soulager la peine de cette maison.» + +«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne +me coûtera pour la soulager.» + +C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du +brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant; +aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix: +ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le +brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père +inclinait sa tête vers le sol. + +«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux; +la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit +autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces mots dont tu te +souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!--Tu m'as répondu: Je +suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon père!... +Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, mes +prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux +cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant +c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver +une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma +place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère; +épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont +envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour +compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes +enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si +tendre, si innocente de tout mal! + +«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son +bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues? + +«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour +la maison d'un époux, elle qui me fait participer par sa pureté, moi +et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le jour où elle +fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue postérité et +des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas. + +«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon coeur se +déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur +manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver +un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous +ensemble!» + + +II. + +Ici finit le premier chant du _Brahmane_. Le second chant s'ouvre par +le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à +l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le +convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée +de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette +société conjugale des Indes primitives, il faudrait lire en entier +cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux: + +«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de +caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre +inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la +nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une +épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi +de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle +doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice +accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le +ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je +t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un +fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces +deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que +les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue +sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée +de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable +de me maintenir toujours dans cette rectitude de conduite que toute +âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule de sa +race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je dans +cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle deviendra +peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront pas sa +mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les +mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je +veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons +ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel +désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers +enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du +fleuve desséché. + +«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée, +je t'ai donné une postérité. + +«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce +n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les +femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand +crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!» + +Elle dit, son mari la serre contre son coeur, et leurs larmes se +confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs yeux. + + +III. + +Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de +dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous +le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille. + +«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on +des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents. +Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son +père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le +sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout +petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette +fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant +le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et +ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à +la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices se +renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même! +ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de +tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y: +quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut +mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens +affamés!» + + +IV. + +Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère +et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes +dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son +émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa +soeur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant de +l'un à l'autre: + +«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma soeur, ne +pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin +d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le +tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!» + +Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père +qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste +plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre +avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus +avant et plus puissamment dans le coeur. Astyanax joue avec la mort +qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour +sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le +poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la +sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est +spiritualiste. + +On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien. + +Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée +des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la +délivrance de la famille et par la punition du tyran. + +Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'oeuvre de +poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule +action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, de plus +pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce chef-d'oeuvre +est _Sacountala_. + + +V. + +Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce chef-d'oeuvre +exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et morte, écoutez +celle que la première apparition de ce poëme fit sur l'esprit de son +savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy était érudit, je +n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir la science que +l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité des motifs de mon +enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le coeur d'un homme de +science. + +«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que +fit sur moi la lecture du drame de _Sacountala_, lorsqu'il y a environ +trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'oeuvre, par le célèbre +W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais, pensai-je +alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture si +attachante de moeurs qui nous donnent l'idée du peuple le plus poli, +le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui nous inspirent +l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout cela, pensai-je, +est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce point une pure +illusion due au style gracieux, à l'imagination brillante du +traducteur? + +«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul +moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable +en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues, +et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette +époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait +bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé, +à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne +renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des +déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des +_dhatous_; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et +beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer +cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit +ténébreux. Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je pensasse +à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé dans mon +esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli dans la +plus profonde inaction. + +«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants +anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande +extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés +dans le premier recueil des _Asiatic-Researches_, finirent par +éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour +(c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à +l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à +bégayer l'alphabet. + +«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une +idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison +sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec +laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me +faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque +manuscrit; car il n'existait pas même alors de texte imprimé, sauf +celui de _l'Hitopadèse_, qui n'avait pas encore passé sur le +continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le Nestor de +la littérature sanscrite, le célèbre Wilkins, était déjà depuis +longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque du roi +possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là naturellement +le texte que j'adoptai, en me servant pour le déchiffrer, en guise de +dictionnaire, de la traduction anglaise dont je viens de parler. + +«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de +quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de +passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en +faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus +parvenu à cette intelligence. + + * * * * * + +«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie, +je n'osai cependant pas encore essayer de nouveau la lecture de +_Sacountala_ avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes +plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par +leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je +persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de +vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus +enfin en état de publier ce chef-d'oeuvre, sinon avec toute la +perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien +négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle. + +«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me +sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques +amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine! + +«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les +dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la +nouvelle de la publication des _Chefs-d'oeuvre du Théâtre indien_, par +le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre +_Sacountala_ ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, et que le soin +que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût entièrement +perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt dissipée; car si +ce sont là les chefs-d'oeuvre du théâtre indien, il me semble que +_Sacountala_ peut, à bon droit, mériter le titre de chef-d'oeuvre des +chefs-d'oeuvre de ce théâtre. + +«En effet, excepté quelques scènes de _Vasantaséna_, remarquables par +la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques +situations remplies de charme dans le drame d'_Ourvasi_, composition +bien inférieure pour l'invention à _Sacountala_, quoique fille, comme +elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à +opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts +dans _Sacountala_, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a +su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli. + +«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple +_pastorale_, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la +manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le +premier acte se rapproche en effet de ce genre, et qu'il nous offre +un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par aucun des +meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le reste, nous +leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont jamais vu le +pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments portés au point où +ils le sont généralement dans ce drame, le quatrième acte surtout, +qui, sous ce point de vue, nous semble avoir atteint le comble de la +perfection. + +«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette +composition date d'_un demi-siècle_ avant notre ère, frappé du défaut +d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le +terrible anathème de _romantisme_. Cependant, en faveur de la pureté +éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y +sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le +prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre +ce chef-d'oeuvre sous la dénomination de _classico-romantique_, en lui +souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.» + + +VI. + +Je reprends: + +Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante +que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de +_Sacountala_ tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un +seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du +Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main +de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée +de ce délicieux et naïf épisode extrait du _Mahabarata_, et écrit avec +une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même. + +Dans les oeuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de +l'Italie, le caractère pour ainsi dire _granitique_ des premiers +poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de +plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile +le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies +s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous +avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la +poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins +sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En +s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le +chef-d'oeuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la +simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque +toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. _C'est +beau comme l'antique_, disent tous les peuples lettrés. La poésie +jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein +de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se +corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la +retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son +berceau. + + +VII. + +Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe +par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la +dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au +premier coup d'oeil ce caractère de virilité dans l'antique, de +raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme +antique de _Sacountala_ avec le drame relativement plus moderne qui +porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici: + +Le héros primitif, _Douchmanta_, régnait sur l'Inde tout entière. Il +descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient +religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait +prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces +et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient +régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le +soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus +nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de +gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur +lait. + +Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un +cheval fougueux qu'à dompter un éléphant ivre de fureur, toujours +vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, du +cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, en +éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration de +son peuple. + +Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de +fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une +vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme +il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons +perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des +chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants, +une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout +l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines +de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles +transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec +moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi +descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux +brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le +monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le dieu créateur). + +Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de +suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi +rapide que l'est dans son vol _Souparna_, la célèbre monture de +Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la +lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé, +abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le +lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les +airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se +précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et +ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour +se rendre maîtres d'une aussi terrible proie. + +Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de +l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa +massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts, +on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts +d'écume et de sueur, dans le voisinage des eaux pour y éteindre le +feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de fatigue sur les +bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles cris. Poussés par +le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en furieux sur leurs +imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les étreignant dans +leurs énormes trompes, en tirent une terrible vengeance. C'est ainsi +que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne présente bientôt plus +que l'aspect d'un funeste champ de carnage, dévoué au silence, couvert +de cadavres, souillé de sang et jonché de tronçons de lances brisées, +de massues, d'arcs, de flèches, et de débris d'armes de toute espèce. + + +VIII. + +Cependant les chasseurs, aiguillonnés par le pressant besoin de la +faim, dépècent un certain nombre de cerfs et autres bêtes fauves qui, +échappés à la dent meurtrière des animaux féroces, étaient aussi +tombés sous leurs coups. Ils font rôtir les chairs amincies sur un +brasier ardent, s'en repaissent, et goûtent quelques heures de repos. + +Mais bientôt Douchmanta donne les ordres du départ, poursuit sa +marche, et, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son +cortége dans une seconde forêt d'un aspect bien différent de la +première. Ce n'est plus cette sauvage horreur que la nature, +abandonnée à elle-même, imprime aux vastes solitudes; ici tout se +ressent de la présence et des travaux de l'homme. Ce ne sont plus les +rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer les +voyageurs; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux, +le bourdonnement de l'abeille, retentissant doucement à son oreille, +portent dans les esprits un sentiment inexprimable de calme et de +bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs +flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des fleurs, se +balancent au souffle du zéphyr qui leur dérobe en passant les plus +suaves odeurs, et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse +émaillée, des troupes de _Gandharvas_ et d'_Apsaras_ (sorte de nymphes +dans la mythologie indienne), brillantes de jeunesse, se poursuivent +dans leurs jeux folâtres, et glissent d'un lieu à l'autre comme des +ombres légères. + + +IX. + +Le héros s'égare avec délice sous les dômes de feuillages, où les +rayons brisés du soleil ne laissent pénétrer qu'une indécise et pâle +lumière, et la tiédeur de l'air suffisante seulement pour tempérer la +fraîcheur des forêts. Il arrive sur les bords fleuris d'une rivière +qui descend, pure et fraîche, des glaciers de l'Himalaya. Il y +découvre un bocage sacré qui abritait l'ermitage d'un saint vieillard +solitaire nommé _Canoua_, célèbre, dans toutes les Indes, par sa +sagesse, son don de prophétie et son ascétisme. De distance en +distance, sur les rives du fleuve, on voyait la fumée des sacrifices +s'élever entre les cimes des arbres vers le ciel; des groupes de +brahmanes, prêtres et religieux, dissertaient entre eux sur les +mystères, ou chantaient en vers les exploits historiques des anciens +héros; d'autres se livraient, pour atteindre à la perfection +spirituelle, à des contemplations extatiques, à des pénitences qui +domptent et anéantissent les sens. + + +X. + +Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de +_Canoua_ et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la +belle _Sacountala_, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le +roi. + +_Sacountala_ était dans le costume d'une jeune religieuse indienne +consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint +vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et +enlève le coeur du roi.--«Qui donc es-tu, fille céleste? s'écrie-t-il. +Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi qui resplendis +de toute la divinité d'une fille des dieux? En t'apercevant seulement, +j'ai senti que mon coeur était enlevé de ma poitrine par un attrait +surnaturel.--Je suis la fille de Canoua, répond Sacountala toute +tremblante.--Mais, reprend le héros, Canoua est un saint qui a fait +voeu de dompter toutes les passions humaines, et qui serait mort +plutôt que de violer son voeu de continence. Je soupçonne un mystère +sous cette réponse.» + +Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua +en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans +son ermitage. Elle n'est pas la fille de _Canoua_, elle est la fille +du célèbre anachorète _Visoumitra_, dont la sainteté a excité la +jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et +en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé +lui-même par l'anachorète _Visoumitra_, lui envoie la plus belle des +_Apsaras_, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.--«Qui, +moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet +anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le +feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout? +Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma +périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec +grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement +quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le +regard à mes pas, et que le zéphyr répande autour de moi les parfums +de l'ivresse.» + +Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la +divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non +loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse +sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent +à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui +surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de +la nuit. + +«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de +la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'_Apsara_, en +remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un +lit de mousse et de fleurs.» + +_Canoua_, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant +endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et +tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et +ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la +fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna +pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il +l'avait recueillie au bord de l'eau. + + +XI. + +«Tel avait été le récit de l'ermite _Canoua_. Ce récit redouble la +passion de _Douchmanta_ pour la jeune fille issue d'une race divine. +Il la conjure de consentir à l'épouser sans attendre l'aveu de +l'ermite, son père adoptif. Elle résiste longtemps; mais enfin, +entraînée vers le héros par le même attrait qui entraîne le héros vers +elle:--«Eh bien!» dit-elle, les joues colorées par la divine pudeur, +«s'il est vrai qu'en consentant à être ton épouse sans le consentement +de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir; +s'il est vrai que je puisse, ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et +voudrais-tu me tromper?) disposer seule de mon coeur, écoute, ô roi, +les conditions qu'une fille timide ose apporter à son mariage avec +toi. Si un fils vient à naître de notre union, engage ta parole royale +de lui donner le titre de _jeune roi_, et à le faire reconnaître par +tes peuples comme ton légitime successeur!» + +Le héros fait le serment; il prend les deux mains de Sacountala dans +les siennes, et ce signe les unit à jamais comme deux époux. + + +XII. + +Après quelques jours passés dans les fêtes et dans les douceurs de +l'amour, le héros repart pour sa capitale, et l'ermite revient après +une longue absence. + +Sacountala, confuse, tremble de paraître devant lui et de lui avouer +son mariage avec le roi. Mais, par le don de prophétie dont il est +doué, l'ermite sait tout avant l'aveu. «Ô femme mille fois heureuse, +dit-il à Sacountala, le noeud que tu viens de former secrètement, et +sans m'avoir consulté, n'est pas contraire à nos saintes lois. Le fils +qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera +naissance à une race de héros!» + +Rassurée par ce pardon et par cette promesse, Sacountala débarrasse +avec joie le saint prophète de la corbeille lourde de fruits qu'il +vient de cueillir; elle verse sur ses pieds fatigués une eau +rafraîchissante, et, d'une voix caressante, elle le supplie de +protéger son époux et elle dans ses prières, et de demander au ciel la +gloire à leurs descendants. + + +XIII. + +Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et +vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec +tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance +rappelle les jeux d'Hercule au berceau. + +Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié +Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de +l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le +roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et +successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne +Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte. + +«Voilà,» disent les religieux compagnons de Sacountala, ton épouse +fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme les +immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à son +roi.» + +Le roi fait un signe de consentement. + +Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité +pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont +accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être +sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes! +ressouviens-toi des noeuds indissolubles qui nous lièrent, +ressouviens-toi de l'ermitage de _Canoua_!» + +Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle, +s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.--«Un juge caché n'est-il donc +pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le +mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le +firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux +crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins +des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la +voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir +d'une félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il s'adonne +au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.» + +Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces +poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au +développement des passions qu'au développement de la haute morale qui +domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort +du coeur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel plus +que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion. + + +XIV. + +«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit +magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi +ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette +compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui +donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre +lui-même; c'est à ce fils qu'il doit la délivrance des âmes de ses +ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami le plus +tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis +de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines inséparables +des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec quel +dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, résolue à +ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel qu'il +soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son coeur une +faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le sauve ainsi à +son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma. + +«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père +respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel +transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces +innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers +son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique +tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux, +quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?... +Comment est-il possible que tu te détournes avec mépris de ce tendre +enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux yeux se +dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi protège ses +oeufs et ne les brise pas: et toi, être doué du sentiment de la vertu +et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne chérirais pas cet être +faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc que cet enfant, dont à +ta vue le petit coeur palpite d'un mouvement involontaire, t'embrasse, +te touche de ses douces lèvres; car il n'est pas dans la nature de +sensation plus délicieuse que le toucher d'un enfant. + +«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à +leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la +pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de +la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles +que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils: + +«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit +précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre +cent ans! Sur toi repose le soin de mon existence; de toi dépend la +perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, l'espace de cent +ans! + +«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon +innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère, +après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de +ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles +fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes +régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi +cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui +par toi? + +«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein +de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre +enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.» + +L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où +une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même +pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de +l'épouse. Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce stratagème +pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des droits de +Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les dieux et par +les hommes son bonheur. + + +XV. + +Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte, +d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et +gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art, +qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force. + +Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une +idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons +primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de +notre Europe, l'art théâtral était parvenu. + +La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le +directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur +rôle dans ce drame. + +La scène représente une forêt au bord du fleuve _Malini_; le jeune +prince _Douchmanta_, monté sur un char conduit par un écuyer, apparaît +dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune _faon_ qui fuit +devant ses coursiers. + +«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux +que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère, +«vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois +avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour +jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la +crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois +comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le +sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui +s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds +précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les +rênes tout entières!» + +--Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces +nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur élan, +portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; la poussière +qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en tourbillons +derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur leurs têtes, +semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air qu'ils +fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et +nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine +émaillée de fleurs.» + +--«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans +le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que +rien n'est loin, rien n'est près de moi.» + + +XVI. + +Le char vole.--Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit, +un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la +gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les +mains en signe de supplications pour le pauvre animal. + +«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à +l'ermitage; ne la tuez pas, ne la tuez pas!--Arrête les coursiers,» +dit le roi à l'écuyer qui murmure. + +--«Oui, grand prince,» dit l'ermite, «cette gazelle est nourrie dans +notre ermitage. Que le ciel écarte de son flanc le trait du chasseur! +Une flèche dans un corps aussi tendre serait comme la flamme dans une +touffe de coton. Qu'est-ce que l'existence fugitive de ce frêle +animal, comparée à la pointe acérée de tes traits? + +«Replace donc promptement dans le carquois cette flèche meurtrière. +Vos armes, ô rois! ne doivent être employées que pour protéger le +faible, et non pour donner la mort à l'innocent. + +DOUCHMANTA, avec respect. + +La voici dans le carquois. + + (Il l'y replace en effet.) + +L'ERMITE, avec joie. + +Pouvait-on moins attendre d'un noble descendant de Pourou, d'un +monarque aussi accompli? Non, tu ne démens pas cette illustre origine. +Puisse le ciel t'accorder un fils doué de toutes les vertus, un fils +digne de régner un jour sur le monde entier! + +LE DISCIPLE. + +Puisse le sceptre de ton fils s'étendre sur les deux mondes! + +DOUCHMANTA, avec respect. + +Je reçois avec reconnaissance ce voeu d'un vénérable brahmane. + +LES DEUX ERMITES. + +Nous sommes occupés à ramasser du bois dans cette forêt; là, sur les +bords du Malini vous pouvez apercevoir l'ermitage de notre maître +spirituel Canoua, où il habite avec Sacountala, dépôt précieux que lui +a confié le destin. Si d'autres soins n'exigent ailleurs votre +présence, daignez entrer dans cette humble retraite, où vous recevrez +tous les honneurs dus à un hôte. C'est là qu'à la vue des austérités +effrayantes et sans bornes que s'infligent une foule d'anachorètes, +vous jugerez si ces vertueux solitaires méritent que pour les protéger +votre bras soit incessamment froissé par le nerf toujours tendu de +votre arc invincible. + +DOUCHMANTA. + +Vénérable brahmane, le chef de la famille est sans doute dans cet +ermitage? + +LES DEUX ERMITES. + +Non, prince; il vient de partir pour Somatirtha, où il se rend dans +l'intention d'invoquer les dieux, pour détourner de la tête de +Sacountala des malheurs dont la menace le destin; mais, avant de +s'éloigner, il a chargé sa fille de rendre aux hôtes qui pourraient +survenir tous les devoirs de l'hospitalité. + +DOUCHMANTA. + +Eh bien! je la verrai donc; et, satisfait de mon zèle, j'espère qu'au +retour du vénérable Canoua, elle me fera connaître à lui sous l'aspect +le plus favorable. + +LES DEUX ERMITES. + +Seigneur, vous en êtes le maître, et nous cependant nous allons +reprendre nos occupations. + + (Le brahmane sort avec son disciple.) + + +XVII. + +DOUCHMANTA. + +Allons, fais avancer le char; que la vue de l'ermitage purifie nos +âmes! + +L'ÉCUYER. + +Ainsi que le roi l'ordonne. + + (Il imprime au char un mouvement rapide.) + +DOUCHMANTA, jetant les yeux autour de lui. + +Certes, sans qu'on me l'eût dit, j'aurais aisément conjecturé que +cette retraite paisible devait être consacrée à l'accomplissement des +plus sévères austérités. + +L'ÉCUYER. + +À quels signes donc? + +DOUCHMANTA. + +Comment, ils ne frappent pas ta vue! N'aperçois-tu pas çà et là, épars +au pied des arbres, ces grains de riz consacré, échappés du bec des +jeunes perroquets encore dépourvus de plumes, au moment où leurs mères +leur portent la becquée? Ici sont des pierres tout onctueuses de +l'huile de l'_ingoudi_, dont elles viennent de servir à broyer les +fruits; là, de jeunes gazelles, habituées à la voix de l'homme, ne se +détournent pas à son approche; et ailleurs ces lignes humides, tracées +sur la poussière, et qui partent de divers bassins, ne doivent-elles +pas leur origine aux gouttes d'eau distillées des vases nouvellement +purifiés? + +Vois encore ces jeunes arbres, dont les racines sont abreuvées par des +canaux d'une eau limpide, que ride à peine le souffle adouci des +vents; vois l'éclat de ces tendres bourgeons, obscurci par la fumée +qui s'élève des oblations aux dieux; et, près de nous, ces faons +légers qui, sans aucune crainte, se jouent au milieu de ces tas de +cousa nouvellement coupé pour un sacrifice, et rassemblés sur la terre +à l'entrée du jardin. + +L'ÉCUYER. + +Oui, je vois en effet tout cela. + +DOUCHMANTA, après s'être approché un peu plus de l'enceinte. + +Mais gardons-nous de profaner cette sainte retraite; arrête +promptement le char, que je puisse en descendre. + +L'ÉCUYER. + +Prince, je retiens les rênes; vous pouvez mettre pied à terre. + +DOUCHMANTA, étant descendu, et jetant un regard sur lui-même. + +C'est sous de modestes vêtements que je dois pénétrer en ce lieu +consacré à la piété. Débarrasse-moi donc de tout cet attirail du luxe, +et de cet arc qui ne peut m'être ici d'aucune utilité. (Il remet entre +les mains de son écuyer ses armes et ses joyaux.) Cependant, en +attendant que je revienne, après avoir visité les habitants de cet +ermitage, aie soin de faire rafraîchir et baigner les chevaux. + +L'ÉCUYER. + +Prince, vos ordres seront accomplis. + + (Il sort.) + + +XVIII. + +Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par +la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de +jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes +filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène +de pastorale qui égale Théocrite, _l'Aminte_, ou Gesner, ce Théocrite +des Alpes: + +«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de +Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère +Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de +l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand +on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à +leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de +_malica_ nouvellement épanouie? + +SACOUNTALA. + +Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable +père que je prends tous ces soins; je t'assure que je ressens pour +ces jeunes plantes l'amitié d'une soeur. + + (Elle les arrose.) + +UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA. + +Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment +de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs +fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus +de mérite aux yeux des dieux. + +SACOUNTALA. + +Parfaitement senti, ma chère Preyamvada! + +LE HÉROS DOUCHMANTA, à part. + +Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge, +l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements +enveloppent un si beau corps? + +Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui, +sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les coeurs, c'est être +aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de fer de l'arbre +_lami_ avec le tranchant délicat de la feuille du lotus!» + +(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa +compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.) + +«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le +héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches +épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle +la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries +autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau +verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les +taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage +ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile +d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux. + +SACOUNTALA, sans voir le héros. + +Ô mes chères soeurs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire +signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de +jolis doigts dans la mobilité que leur imprime le zéphyr? Voyons, il +faut que je m'en approche. + + (Elle y court.) + +PREYAMVADA. + +Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son +ombre. + +SACOUNTALA. + +Eh! pourquoi donc? + +PREYAMVADA. + +C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme +s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce. + +SACOUNTALA. + +Es-tu plus digne de ce nom gracieux de _Preyamvada_, toi dont les +paroles sont remplies de tant de douceur? + +DOUCHMANTA. + +Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont +l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux, +s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante de la jeunesse +répand sur toute sa personne un charme inexprimable. + +ANOUSOUYA. + +Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce +bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs. + +SACOUNTALA, s'approchant et regardant avec joie. + +Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes +semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que +cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre +robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si +délicates? + + (Elle s'arrête à le contempler avec admiration.) + +PREYAMVADA, souriant. + +Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses +regards sur cette petite plante? + +ANOUSOUYA. + +Non, en vérité; je voudrais bien le savoir. + +PREYAMVADA. + +«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce bel amra, que ne puis-je +de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je t'assure, la +pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie. + +SACOUNTALA, souriant. + +Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances. + + (Elle fait jouer son arrosoir.) + +ANOUSOUYA. + +Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi, +quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père +Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux. + +SACOUNTALA. + +Va, je m'oublierai plutôt moi-même. (Elle s'approche de l'arbuste, le +regarde, puis s'écrie, transportée de joie:) Miracle! miracle! +Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse! + +PREYAMVADA. + +Comment cela, ma douce amie? + +SACOUNTALA. + +Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine +jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le +temps de la floraison. + +TOUTES DEUX accourant. + +Dis-tu vrai? dis-tu vrai? + +PREYAMVADA. + +En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car +ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un +héros pour époux. + +SACOUNTALA, d'un air fâché. + +Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos +propos. + +PREYAMVADA. + +Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que +j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même, +un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le +plus heureux. + +ANOUSOUYA. + +Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser +cette plante chérie!... + +SACOUNTALA. + +Méchante! cette plante est pour moi comme une soeur: pourquoi +chercherais-tu d'autres motifs à mes soins? + + (Elle continue à l'arroser.) + +LE HÉROS, à part. + +Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est +interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?--Mais peut-être +aussi...--Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui, +la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de +violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon +épouse!--D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement +est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je +l'obtiendrai, je l'obtiendrai! + +SACOUNTALA, avec précipitation. + +Ah, ah! une abeille, échappée du calice de cette malica, voltige +autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres! + + (Elle fait semblant de chasser une abeille.) + +DOUCHMANTA, la contemplant avec le plus vif plaisir. + +Qu'elle est ravissante! + +Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui, +avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une +crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses +sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas +de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique, +lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi +pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction. + +Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de +cet oeil à demi fermé, où la crainte excite un tremblement enchanteur; +faire entendre à cette oreille charmante un murmure semblable à ces +petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie; puiser un +torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main délicate +cherche en vain à t'éloigner? Hélas! nous mourons dans le doute de +jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille, tu t'enivres de +volupté. + +SACOUNTALA. + +Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous +mes efforts. + +TOUTES LES DEUX, en souriant. + +Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours: +n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage? + +DOUCHMANTA. + +Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... (Il n'achève +pas, et continue à se tenir caché.) Non, on me reconnaîtrait pour être +le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur +demandant l'hospitalité. + +SACOUNTALA. + +L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre +place. (Jetant les yeux derrière elle tout en courant.) Comment! il me +poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité. + +DOUCHMANTA, survenant tout à coup. + +Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des +descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose +insulter les filles innocentes des pieux ermites? + + (Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.) + +ANOUSOUYA. + +Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle: +seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à +la poursuivre. + + (Elle montre du doigt Sacountala.) + +DOUCHMANTA, s'approchant de Sacountala. + +Jeune fille, puisse votre vertu prospérer! + + (Sacountala baisse les yeux avec modestie.) + +ANOUSOUYA. + +Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de +l'hospitalité. + +PREYAMVADA. + +Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de +temps, à l'ermitage, chercher des fruits dignes d'être offerts à +notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à rafraîchir ses +pieds fatigués. + +DOUCHMANTA. + +Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus +agréable offrande. + +ANOUSOUYA. + +Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre +sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous +ne tarderez pas à oublier votre lassitude. + +DOUCHMANTA. + +Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par +toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous +vous asseyiez un moment à mes côtés? + +PREYAMVADA, bas à Sacountala. + +Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au +désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui. + + (Toutes s'asseyent près du roi.) + +SACOUNTALA, à part. + +Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une +émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule +inspirer cette sainte retraite! + +DOUCHMANTA, les regardant avec le plus tendre intérêt. + +Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous +s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces! + +PREYAMVADA, bas à Anousouya. + +Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits +profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où +règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus +haut rang? + +ANOUSOUYA, bas à Preyamvada. + +Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons, +il faut nous éclaircir. (Haut, en s'adressant au roi.) Seigneur, la +douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous +faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble +famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans +le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, vous, dont toutes +les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à +entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette forêt consacrée aux +plus rudes austérités? + +SACOUNTALA, à part. + +Ne palpite pas ainsi, ô mon coeur! toutes ces pensées tumultueuses qui +t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera. + +DOUCHMANTA, en lui-même. + +Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis? + +Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des +Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par +les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune +beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend +qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une +divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour +elle. + +«Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc +maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon +coeur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour +toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un +instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus +précieuse!» + +Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur. + +«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille +instruire notre vénérable supérieur, _Goutami_, des paroles +indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et +à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent +encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala. + +«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez, +de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la +peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses +belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir +qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la +paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette +respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le noeud +charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont +son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main +languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux +cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine +les contenir.» + +Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir +qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa +suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et +révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. +«Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne +perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui +peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi +_Douchmanta_ (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» +Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame +toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la +description: + +«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des +chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et +suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces +nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre +en foule sur les arbres de la forêt... + +«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet +éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le +coeur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un +choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le +tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à +présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes +impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle +funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il +a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles +timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la +vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!» + +Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint +d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses +vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il +aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance +dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car +seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais +m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute +troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on +porte contre le vent!» + + +XIX. + +Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un +est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de Shakspeare, +s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la +chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs +jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle +ils se seront abreuvés; que les biches, réunies en troupe, ruminent +tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient sans crainte +le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se repose, la corde +détendue!» + +Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au +soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la +jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son +vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un +anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on +obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu +et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur +argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les +perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est +qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à +produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille +manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de +cette beauté divine, le chef-d'oeuvre de la création. À quel mortel +sur la terre est destinée cette beauté ravissante, semblable, dans sa +fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore respiré le parfum; à +un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa +tige; à une perle encore intacte dans la nacre où elle repose; au miel +nouveau dont aucune lèvre n'a encore approché?--Ou plutôt, ce fruit +accompli de toutes les vertus, qui en sera jamais l'heureux +possesseur? Hélas! je l'ignore.» + +«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori. + +«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans +un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si +modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on +vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite, +n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable +pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner +en partie? + +«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains, +au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes. + +«Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon pied vient +d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;» et elle +s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait quelques pas, +qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager ses vêtements +des branches d'un arbuste qui ne les retenaient aucunement; et cela +pour jeter les yeux sur moi!............» + + +XX. + +Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune +chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie +religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du +roi, roi lui-même. + +«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide +et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa +capitale, a suffi pour soumettre à sa puissance la terre, noire +limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils livrent, +les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux foudres +d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs fiers +ennemis.» + +Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir +habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte +entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa +capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala. + +«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit +divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui +s'oppose à son cours.» + + +XXI. + +Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies +de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages pour +calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal secret, +dans sa cellule. + +La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du +héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force +indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a +la majesté du paysage et les images de la passion. + +En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta +soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie +religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de +Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers +sa source, rien ne peut détourner mon coeur du penchant où il est +entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans +mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur +des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau +de cendres, allumer de tels feux dans nos coeurs? Elle vient de passer +dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et dont les +frais calices, quoique détachés de la tige maternelle, conservent +encore tout leur éclat; par ces jeunes branches dont la séve laiteuse +qui en découle trahit une blessure récente. Quel air vivifiant on +respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon corps, consumé par la +fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr chargé des émanations +parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une rosée rafraîchissante +qu'il vient de dérober en se jouant sur les vagues à peine sensibles +du Malini!» + +(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé +des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala! + +«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le +petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied +charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection. + +«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et +s'écrie, transporté:) + +«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise +avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse retraite +je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant abandon!» + + +XXII. + +Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala, +que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du _Malini_. Les +deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si +elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur +le trône avec lui, et que son fils sera roi. + +«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond +le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas +loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon coeur. Telle, au +déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine, +quoique constamment fixé à sa racine.» + +Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache. + +«Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de la grâce +et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel et a +recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent, pour +embrasser avec amour ce bras arrondi?» + +Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre +dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans +l'oeil pour lui rendre la vue: scène de _Daphnis et Chloé_, où la +simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la +reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de +l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt. + + +XXIII. + +Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala +un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître +partout à la vue de ce signe. + +Au dernier acte, le saint anachorète _Canoua_ revient au monastère +après sa longue absence. Il apprend, de la bouche de son élève chérie +Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de la couronne, +quand elle viendra dans sa capitale lui présenter l'anneau nuptial. + +L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée +par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans +son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite +approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire +reconduire dignement à son époux. + +La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle +est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut. +Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant +aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin, +imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage +du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une +laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds +délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui +rivalisaient d'éclat avec les plus belles fleurs, se faisant jour à +travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de toute +espèce, dignes de briller sur le front d'une reine. + +PREYAMVADA, regardant Sacountala. + +C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où +elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui +l'attire par son miel parfumé. + +CANOUA. + +Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune +du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour +toujours la fixer dans son palais?» + + (Sacountala baisse modestement les yeux.) + +Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers +ces adieux et ses voeux à Sacountala, sa favorite: + +«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de +ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile; + +«Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres brûlantes avant +d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines altérées de vos +arbres favoris; celle qui, par pure affection pour eux, aurait craint +de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion bien naturelle +d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle qui n'était +complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps, où elle se +plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala vous quitte +aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle vous adresse +ses adieux. + +«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres +lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du +soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout +couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une +rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle +caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche +paisible que la poussière veloutée des fleurs!» + +Sacountala revient sur ses pas, rappelée par sa tendresse pour les +animaux favoris qu'elle abandonne. + +«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui +n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie +par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue +mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire! + +«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et +s'attache aux pans de ma robe?» + +L'ERMITE. + +Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif, +dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi, +lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes +acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger +dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut +abandonner les traces de sa bienfaitrice. + + (Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.) + +Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à une ingrate qui se résout +ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que je t'ai +recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre ta +mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre +bon père va te prodiguer les soins les plus tendres. + + (Elle pleure sans pouvoir avancer.) + +CANOUA. + +Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un +regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir. + +Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait +à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus +noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie, +la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes +épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la +vertu. + +SARNGARAVA. + +Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi +sacrée: _Accompagne ton ami jusqu'à ce que tu rencontres de l'eau!_ +Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à +l'ermitage! + +L'ERMITE. + +Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible, +prend part à la douleur qu'occasionne ton départ. + +En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de +lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux +attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent +de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui +répondre. + +SACOUNTALA, enlaçant ses bras autour de l'ermite. + +Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée? + +L'ERMITE. + +Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des +soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le +gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune +héros que tu lui auras donné, tu reviendras alors avec lui achever de +couler des jours tranquilles au sein de cette retraite, consacrée à la +vertu. + + (Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.) + + LAMARTINE. + + _La suite au prochain Entretien._ + + + + +VIe ENTRETIEN. + +Suite du poëme et du drame de Sacountala. + + +I. + +Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses +adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait +y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi: +tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême +félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle +était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à +la cour. + +Mais une divinité jalouse avait enlevé par un maléfice la mémoire au +héros son époux. Quand elle se présente au palais, il l'admire, mais +il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, l'infortunée +Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau nuptial, signe +auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. Les scènes de +cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, cruellement +refusée par le héros, sont aussi déchirantes que pittoresques. Elles +rappellent avec moins de simplicité et autant de pathétique les scènes +de l'histoire de Joseph dans la Bible. Sacountala réveille tous les +souvenirs à demi effacés des temps heureux qu'elle a passés avec le +héros dans les délices de l'ermitage. + +«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me +convaincre?» + +SACOUNTALA. + +Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches +flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main +une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant +lotus. + +LE HÉROS. + +Eh bien! eh bien! après? + +SACOUNTALA. + +Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le +premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale; +mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour +boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta +main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en +souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime, +et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!» + +Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées +témoins de cette scène: + +«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le +sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la +femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les +airs, ne dépose-t-elle pas ses oeufs dans un nid étranger, laissant à +d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?» + +Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un +époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais +qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent commencent à +douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la merci du roi, +qu'elle est venue affronter avec tant d'audace. + +«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans +son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en +empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales +images: + +«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce +lumière la fleur odorante du _conmonda_, sans toucher de ses rayons le +lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la +chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses +passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la +femme étrangère!» + +SACOUNTALA. + +Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte! + +Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un +brahmane hospitalier. + + +II. + +Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur +enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison. + +LES GARDES, frappant leur prisonnier. + +Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre +inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste +du roi? + +LE PRISONNIER, témoignant la plus grande frayeur. + +Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une +action si indigne. + +UN DES GARDES. + +Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura +voulu récompenser par ce magnifique présent? + +LE PRISONNIER. + +Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de +Sacrâvatâra. + +L'AUTRE GARDE. + +Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta +demeure? + +L'OFFICIER. + +Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte. + +LES DEUX GARDES, à la fois. + +Ainsi que notre chef l'ordonne.--Allons! misérable, parle. + +LE PÊCHEUR. + +Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses +hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse +famille. + +L'OFFICIER, souriant. + +Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout. + +LE PÊCHEUR. + +Seigneur, ne parlez pas ainsi: + +Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés +par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs, +quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice, +considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans +le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion. + +L'OFFICIER. + +Poursuis, poursuis. + +LE PÊCHEUR. + +Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le +dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux; +et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos +seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment +il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me +battre ou de me tuer. + +L'OFFICIER, portant la bague à ses narines. + +Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un +poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir +comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver +quelqu'un des familiers du roi. + +LES GARDES, au pêcheur. + +En avant, misérable coupeur de bourses, en avant! + + (Ils marchent ensemble.) + +L'OFFICIER. + +Attendez-moi ici près de la porte de la ville, et faites la plus +grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à la +cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver. + +LES DEUX GARDES, à la fois. + +Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable! + +L'OFFICIER. + +Je l'espère. + + (Il sort.) + +LE GARDE. + +Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard +farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle +ce maraud. + +LE PÊCHEUR. + +Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent? + +LE GARDE, regardant. + +Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre +ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de +proie aux chacals et aux vautours. + +L'OFFICIER DE POLICE, rentrant. + +Allons, vite, que cet homme... + +LE PÊCHEUR, pâle d'effroi. + +Grands dieux! je suis mort. + +L'OFFICIER. + +Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour +vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur +a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit. + +LE GARDE. + +Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter +d'avoir vu de près la triste demeure de la mort. + + (Il met le pêcheur en liberté.) + +LE PÊCHEUR, s'inclinant profondément devant l'officier. + +Ô seigneur! vous me rendez la vie. + + (Il tombe à ses pieds.) + +L'OFFICIER. + +Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le +roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de +l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi. + + (Il lui met une bourse dans la main.) + +LE PÊCHEUR, transporté de joie. + +Ô heureux mortel que je suis! + +LE GARDE. + +Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la +potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en +triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «_Le roi, dans l'excès +de sa joie_,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un +grand prix à ce joyau? + +L'OFFICIER. + +Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné +qui a pu exciter l'émotion du roi, que... + +LES DEUX GARDES, ensemble. + +Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer? + +L'OFFICIER. + +Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même, +rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine +l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et +si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme. + +LE GARDE. + +Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir au roi, afin que tout +le profit en revînt à ce misérable! + + +III. + +Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des +fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent +les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des +chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le +silence et le deuil autour de lui. + +Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince: +«Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la +mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait +secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée +avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré +au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse, +contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son +peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, +où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les +douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne +aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et +rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son +erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté, +qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui +retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient +desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient +enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses +pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par +l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les +mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien +perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a +taillé.» + +Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées. + +«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as +vainement cherché à retirer mon coeur du sommeil léthargique où il +était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis +les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme +si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma +première entrevue avec Sacountala! + +«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace +la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec +tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait +aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son +paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple +de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même. + +«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette +encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les +flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est +comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort. + +«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans +ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux +mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur +daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt +cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis: + +«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant +que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance, +chargé de te ramener à ton époux!» + +Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute +laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement +qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui +apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes +dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de +tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore +le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun +héritier de son empire et de son amour pour ses peuples. + +«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui, +depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi, +qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un +fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par +se perdre dans des sables stériles et ignorés!» + + +IV. + +Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une +race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple. + +Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu _Indra_ +le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des +cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple +d'un coup d'oeil tous ses vastes États. + +«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante +de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres +innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais +sanctifiée par l'empreinte divine des pas de _Vichnou_... J'en juge +par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère +rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à +la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs +qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs +nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout +autour de nous.» + +Puis, abaissant ses regards sur la terre: + +«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant, +grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme! + +«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux +avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres, +dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure. +Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau, +coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle +était poussée par une force puissante, la terre semble monter +rapidement vers moi.» + +On voit, à cette description du char prêté au héros par _Indra_, ce +qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine +primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses +aéronautes. + +«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons +apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin +fils de Maritchi.» + +LE HÉROS. + +Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre son? Je ne vois pas +s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun +choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas +éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne +habite donc le divin anachorète? + +LE GUIDE, la lui indiquant du doigt. + +Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité +parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé +dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte +autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse +d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées +d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et +recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau +sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules, +une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs +nids comme dans un arbre touffu. + +DOUCHMANTA, le contemplant avec une sorte de terreur religieuse. + +Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables +austérités! + +LE GUIDE, retenant les rênes. + +Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua. + + (Ils descendent du char.) + +LE GUIDE. + +Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où +les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la +dévotion la plus austère. + +LE HÉROS. + +Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet +asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En +voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde +contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se +purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée +du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes +silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je +m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.» + +Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit +un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé +dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, malgré les +reproches de deux jeunes filles du monastère qui s'efforcent de le +faire obéir à leur voix. + +LE HÉROS, regardant du côté d'où il a entendu partir les voix. + +Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la +vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de +l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une +main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient +d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière +est encore tout en désordre. + +L'ENFANT, souriant. + +Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes +dents. + + (Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.) + +UNE FEMME. + +Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de +ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre +divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires +que guerre et combats! + +LE HÉROS. + +Chose étonnante! je sens tout mon coeur incliner vers cet enfant, +comme s'il était mon propre fils. (Après un moment de réflexion.) +Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon +attendrissement. + +UNE FEMME. + +Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son +petit. + +L'ENFANT, souriant. + +Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment! + + (Il se mord la lèvre.) + +LE HÉROS, dans le plus grand étonnement. + +Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque, +semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste +incendie. + +LA PREMIÈRE FEMME. + +Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre +hochet. + +L'ENFANT. + +Voyons, voyons, donne-le d'abord. + + (Il tend sa main.) + +DOUCHMANTA, considérant la paume de sa main. + +Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses, +pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes, +légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats, +tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire. +C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son +sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les +rayons du soleil. + +L'AUTRE FEMME. + +Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec +de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras +un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens +promptement avec ce trésor. + +LOUORA. + +J'y cours. (Elle sort.) + +L'ENFANT. + +Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit +lion. + +LA SECONDE FEMME, le regardant en souriant. + +Veux-tu bien le quitter? + +DOUCHMANTA. + +Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les +pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle +de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses +petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la +blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent +une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi +formés! + +Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force +rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est +fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile. + +«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait +souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas +craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice. + +«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même. +D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son +fils. + +Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger +et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît. +Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la vue et à la +voix de l'enfant; il reconnaît la mère. + +LE HÉROS. + +Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère; +Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans +ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint +flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous +ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au +barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon! + +SACOUNTALA, jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir, +à part. + +Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait +impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le +protége? + +L'ENFANT, courant à sa mère. + +Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils! + +DOUCHMANTA. + +Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers toi; mais vois comme +cette horrible ingratitude a fait place dans mon coeur à la plus +sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton époux. + +SACOUNTALA, à part. + +Reprends courage, ô mon coeur! Le destin, trop longtemps courroucé +contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là +le fils de mon seigneur. + +DOUCHMANTA. + +Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont +obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus +belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une +profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa +chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés. + +SACOUNTALA. + +Puisse la victoire!... + + (Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.) + +DOUCHMANTA. + +Va, chère Sacountala, quoique mon nom se soit égaré dans ce flot de +larmes, ton voeu est parfaitement accompli... Oui! j'augure de ma +victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par cette +pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine. + +L'ENFANT. + +Ma mère, quel est donc cet étranger? + +SACOUNTALA. + +Pauvre enfant! demande-le au destin. + + (Elle pleure.) + +DOUCHMANTA. + +Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par +moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton coeur! N'en +accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison! + +Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus +prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle +rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une +main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend +pour un odieux serpent. + + (Il tombe à ses pieds.) + +SACOUNTALA. + +Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien +malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que +j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de +moi. (Le roi se relève.) Mais comment le souvenir de cette infortunée +a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux? + +DOUCHMANTA. + +Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends +que la blessure de mon coeur soit un peu fermée: cependant laisse-moi +essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre ma fausse +erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante. Puissé-je, en la +faisant disparaître de ta paupière humide, faire disparaître avec elle +le poids de mes remords? + + (Il l'essuie délicatement.) + +SACOUNTALA, jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi. + +Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau! + +DOUCHMANTA. + +Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à +la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché. + +SACOUNTALA. + +Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir +enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur! + +DOUCHMANTA. + +Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur +éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps. + +SACOUNTALA. + +Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur +qu'il convient de le garder. + +CANOUA, les considérant tour à tour. + +Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la +fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio +enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards +satisfaits. + +DOUCHMANTA. + +Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former +longtemps des voeux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet +désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez même prévenu tous +mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient le fruit; ce +n'est qu'après la formation des nuages que la pluie descend en rosée +sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception, avant même le +plus léger indice, je me suis senti comblé de vos faveurs. + +UN RELIGIEUX. + +Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits. + +DOUCHMANTA. + +Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse +légitime selon les rites _Gandharva_, l'ai méconnue ensuite, dans le +trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses +parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du +plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant, +la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me +rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette +union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute +cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand +étonnement: n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme qui, après +s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant que la masse +bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se serait ensuite +laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme de ses pas? + +CANOUA. + +Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point +coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache +qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en +ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia +aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de +la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse +des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle +l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue +de ton anneau. + +DOUCHMANTA, soupirant d'aise, à part. + +Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords! + +SACOUNTALA, à part. + +Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement que le fils de +mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me +reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre +moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de +mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me +rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un +ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te +reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi +ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il +en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par +l'imprécation du redoutable Dourvasa! + +CANOUA, se tournant vers Sacountala. + +Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois +plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine +volonté, n'eût jamais cessé de te chérir. + +La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause +du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme +a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur +son coeur. Tel un miroir dont la surface est ternie ne peut recevoir +l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus grande fidélité, +dès qu'on lui a rendu son premier poli. + +DOUCHMANTA. + +Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon +âme. + +CANOUA. + +Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala, +et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à +la naissance? + +DOUCHMANTA. + +Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage +assuré de l'illustration de ma race. + +CANOUA. + +Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur, +maître du monde entier. + +Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que, +volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots, +ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose la terre; +il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre que lui +décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont ils +jouiront sous son empire. + +DOUCHMANTA. + +À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa +naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres +soins! + +CANOUA, s'adressant au roi. + +Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton +protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper +le siége de ton empire. + +DOUCHMANTA. + +Ainsi que l'ordonne le maître des dieux. + +CANOUA. + +Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des +pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette +lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à +jamais le bonheur des deux mondes! + +DOUCHMANTA. + +Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me +rendre digne de semblables bienfaits? + +CANOUA. + +Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder? + +DOUCHMANTA. + +Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet +encore de former un voeu: + +Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le +bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment +honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le +souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait +de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde +naissance! + + +V. + +Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui +touche de près à la corruption du goût chez les peuples vieux; mais +la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des moeurs qui +forment le fond de la religion et de la civilisation des Indes +primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On +remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou +jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y +porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les +brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des moeurs, n'auraient +pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme +on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des +passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en +action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un +peuple religieux. + +Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les +représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données +rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et +destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus +quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui +jouent un si grand rôle dans les cérémonies sacrées et dans +l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel +aux hommes par les dieux. + +Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art +dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par +lui dans les _Védas_ ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu +Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses +suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc +sa source dans ces livres sacrés des _Védas_, dont l'antiquité est +incalculable. + +La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi +inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est +inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la +comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité +bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec, +nommée _Hanoumun_, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance +il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une +boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit +difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan, +l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la +cour céleste.» + +Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir +accompagné dans ses guerres le demi-dieu _Rama_, incarnation +belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se +reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava +sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des +exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur +Valmiki, auteur ou compilateur du poëme _le Ramayana_ sur le même +sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les +eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le +désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la +force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des +gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de +poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier +les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces +fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les +vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les +rendit au jour. + + +VI. + +La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de +l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer +l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations, +qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les +péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature +théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art, +révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière +d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes +rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état +d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté. + +Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans +une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la +philosophie à la traduction. + +Tout drame, dans la théorie indienne, doit être _un_; car, sans +unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par +conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et +non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à +Rome, de Rome à nous. + +Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la +pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que +l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale, +et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais +aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le +_drapeau flottant_, c'est-à-dire une chose qui flotte librement +au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant +tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le +sujet. + +La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et +croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou +l'anxiété du spectateur. C'est le noeud. + +La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours +heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui +prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime. +C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs. + +Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du +peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme +absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source +de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme +finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat +des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il +n'est chrétien. + + +VII. + +Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et +surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous +admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la +propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de +sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les +preuves sensibles de la perfection de moeurs, de civilisation et de +philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de +l'Inde atteste évidemment une littérature primitive idéale, ou une +littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la +collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment +presque aussi lentement que le granit. + + +VIII. + +Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme +les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la +richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière +efféminent le sentiment ou l'idée. + +Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le +dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais +cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle +pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une +réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la +contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à +réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une +imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de +l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression +poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la +sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère, +l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions +terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus +en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations +et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une +diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués, +brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et +cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi +difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également +riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les +langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous +deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la +poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et +passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux, +semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les +portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre +de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance. + +Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique, +comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la +passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour, +qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en +est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à +celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal +d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du +platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf, +pastoral et pudique de Milton dans son Éden. + +Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui +n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros +sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme, +généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de +chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les +épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne +reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur +ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature, +_Rama_, _Chrisna_, les _Pandavas_, sont des sages autant que des +héros. + + +IX. + +Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle +se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue +primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes +impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le +nom de _goût_ ou _saveur_; ils y ajoutent l'assimilation des +différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs +qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on +suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, _Wichnou_, +est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté, +parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette +couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette +couleur appartient au demi-dieu _Rama_, divinité qui préside au +bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama +a retrouvé son épouse adorée, la belle _Sita_, dont nous verrons +bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge +pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à _Siva_, +dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime +a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du +coeur, représentée par _Indra_, le roi des dieux secondaires. Le gris, +couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les +nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des +enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière +adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du +surnaturel; il est réservé à _Brama_, le dieu créateur. + +Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les +impressions de l'oeil et les impressions de l'esprit, analogie tout à +fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos +différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a +dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de +couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style +adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en +style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme +nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce, +nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style +tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire +comprendre. + +Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les +yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde +primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un +peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet +également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie +empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans +les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la +douceur; l'amertume du sel est celui de la colère. + + +X. + +Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une +singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le +prodigieux développement de l'éducation publique chez ces peuples, +c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le même +drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le _sanscrit_, +dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les héros ou les +dieux, et une autre langue antique aussi, mais non sacrée, réservée +aux femmes qui représentent les héroïnes du drame. + +Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à +Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour +ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un +site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un +livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action +et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces +représentations. On verra par cette description combien il y avait peu +de barbarie dans cette antiquité du haut Orient. + +«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera +élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches +pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du +palais s'assoira au centre sur un trône. À sa gauche se placeront les +personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa droite les +personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce double rang de +droite et de gauche, s'assoiront les principaux officiers de l'État ou +du palais: les poëtes, les astrologues, les médecins, les savants, +prendront place au centre derrière le trône. Des femmes tenant des +éventails, secouant des plumes de paon, et toutes remarquables par +leur beauté et la grâce de leurs formes, environnent le maître. Des +gens portant des baguettes pour maintenir l'ordre prendront des postes +différents, et des hommes armés garderont les avenues. Lorsque tout le +monde sera assis, les acteurs entreront, chanteront certains airs: la +principale danseuse soulèvera le rideau et se montrera; puis, après +avoir semé des fleurs dans l'assemblée, elle déploiera son talent et +les grâces de son art.» + + +XI. + +Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes +dramatiques de l'Inde, _Kalidasa_ et _Bavahbouti_, n'ont composé +chacun que trois drames. + +«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre, +chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec +abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus +majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer +l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et +douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette +vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman +moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux, +grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se +balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature, +comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En +vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y +chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un +guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le +criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de +Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour les orages de toutes +les passions, que sa main puissante sait éveiller et assoupir. Il +vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont Wilson a +publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain d'Agra. +Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; aussi le +nomma-t-on _Srikantha_, l'homme dont la bouche est le temple de +l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à +cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps +héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons +aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes +forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du +jeune poëte.» + + +XII. + +Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie +historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons +l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments +caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs +du Parthénon donne une plus juste idée du génie de Phidias que le +plus long commentaire sur le statuaire. + +La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des +cantiques de Salomon, entre le demi-dieu _Rama_ et sa jeune épouse +_Sita_. + +Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une +galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les +chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient +ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau: + +«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures, +«quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère +veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir +pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle +Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres, +sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les +calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et +doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues; +tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la +blancheur et la flexibilité des rayons de la lune glissant dans le +vague des airs! + +--«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où +vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.» + +--«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens +rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient +abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la +fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces +ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des +maîtres inspirés des dieux. + +«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère +Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le +bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints +anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te +souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le +bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les +branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le +temps nous échappait...» + +Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a sauvé son +amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs souvenirs, +font couler leurs larmes rendues délicieuses par le contraste avec le +bonheur présent. + +Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin; +là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme +le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La +Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements +de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse +Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le +scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des +deux époux. + +Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur +le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir: + +«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces +peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah! +qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut +compter sur une tendresse éprouvée, dont le coeur repose avec +confiance sur le coeur d'un autre dans toutes les fortunes, et qui, au +déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des douceurs +d'une consolante union!» + + +XIII. + +Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan +qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour _Sita_, +s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de +l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama +cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la +conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis +donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour +des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la +sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique! +Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans +tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre +odorant du sandal, et tu embrasses l'arbre sinistre du poison qui +donne la mort? + + (Il s'arrache des bras de Sita.) + +«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....--Le monde? Un +désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque +consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur; +vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de +mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés, +vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme +céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous, +puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la +sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à +l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas +la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui +condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa +tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser +aux mauvais génies. (Il s'incline aux pieds de Sita.) Fille adorable +du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que +tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!» + +L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long intervalle de +temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes et par des +nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles apporte son +tribut de fleurs au saint supérieur du monastère. + +«Simplicité de coeur, sobriété de paroles, modestie de maintien, +innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses, +voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe. + +Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle +voit dans la contrée habitée par les sages. + +LE VIEILLARD. + +Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses +méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans +ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos +religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur +attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur +étonnement et leur attrait. + +LA NYMPHE. + +Et leur nom? + +LE VIEILLARD. + +Ils se nomment l'un _Cousa_, l'autre _Lava_: ce sont les noms que leur +avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une +origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines. +Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage +des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il +les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains +les _Védas_ sacrés... + +Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki, +un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant +Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté +de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents +amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots +son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima +sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare, +prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel, +et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne +songeait qu'à l'amour.» + +--Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu à l'infortunée Sita +depuis qu'elle a été conduite dans la forêt? + +LE VIEILLARD. + +On l'ignore. + +LA NYMPHE. + +Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine? + +LE VIEILLARD. + +Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse +sous ses yeux. + +LA NYMPHE. + +Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le coeur +de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même +qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la +rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté +d'une fleur?... + +LE VIEILLARD. + +Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce +moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à +venir se réfugier sous l'ombrage les chantres silencieux de la +clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe +répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre +fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre +antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait +tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris, +que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont +les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme +de verdure. + + +XIV. + +Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient +d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un +brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément +les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita. + +«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces +arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui +se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la +terre...--Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se cache +dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule +l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le +grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de +rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la +forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant, +jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement +du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des +flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le +souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se +présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas +Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à +son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle +traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans +la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses +peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses +douleurs!... + +«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées des grâces de la +création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches +craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris +des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la +bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de +nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi +des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec +impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois +magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches, +penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que +leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage... +Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe +officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée! +Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans +mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle +enfoncée dans mon coeur, demeure attaché dans la blessure qu'il a +faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et +perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux +qui me sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la rivière +s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres +s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se +développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien +est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent +dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont +mêler avec le ciel leurs superbes sommets!» + +On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et +majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le +sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme, +ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre +poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la +même force l'oeuvre de Dieu et le coeur de l'homme. + + +XV. + +Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques. + +«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les +coteaux obscurs de ses flancs couverts de bois, croasse le corbeau et +gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent aigu. Des +paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris des arbres +que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents effrayés. Au +loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de montagnes dont +les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages; de leurs flancs +vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec un bruit +terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la rivière sacrée +réunit en un seul et large courant ces ruisseaux impétueux, qui, en +mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils disparaissent tous +les deux sous les arbres.) + +Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre +femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama: + +«Rama, depuis longtemps, porte dans son coeur le deuil de son épouse, +quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de son +corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui +aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.» + + +XVI. + +Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un +sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore +que ses deux jumeaux _Cousa_ et _Lava_, qu'elle a enfantés sur les +rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après +l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans. +L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr +sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les +bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve +l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux +la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis: + +«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton voeu; ton éléphant +favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait +sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les +fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il +défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il +cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa +trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du rivage! +comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne! +comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève +au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» (Ils +s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses enfants. + +«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes +fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je +commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père? +ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs +cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre +leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles +pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!» + +Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses +plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs; +ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le coeur trop +plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui se +gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses ondes, en se soulevant, +trouvent un écoulement pour les recevoir!» + +L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux +dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus +pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son +char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec +lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita. + + +XVII. + +Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi, +père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de +douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les +tragédies grecques: + +«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon +coeur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se +renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne +tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les +austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui +l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette étincelle de +vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le soleil, +attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes années +s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par le +souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère +Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin +rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes +enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de +sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée +par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste +partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil, +dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels, +pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...» + + * * * * * + +Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces +beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent +vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant +attire une masse de fer.» + +L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se dit-elle: +«il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son teint foncé, +semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent, et par sa voix +forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au moment où il +rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout est ferme au +toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui contient les +graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas? (À Djanaka.) +Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant, n'est-il pas celui +de Sita?» + +L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants +sont dignes d'Éliacin dans notre _Athalie_. + +Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé, +destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait +face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et +s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la +gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant +que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous +l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant +pour dévorer les nations!» + +Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats les plus +gigantesques d'Homère. + +Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il +était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les +esprits impurs. + +«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile, +quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air +obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant +brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible +que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les +éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la +foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros +les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement +des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant +sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur +lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se +rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama +s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens frémissent, ils +chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son +secours!--Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un +autre: + +«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement +terrible qui est effrayant pour l'oeil, l'obscurité succède à l'éclair +éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent +immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens: +dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et +massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des +cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en +fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et +le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.» + +Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama. + +«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la +colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge; +leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte +de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie +l'abeille noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a pas plus +de flamme, Homère ou Dante plus d'images. + + +XVIII. + +Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les +combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du choeur, apparaît +au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré par la +poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu pétille, +flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues. Rama +descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas encore. +«C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier qui ne +souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que, quand le +soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie encore +plus brûlants.» + +Son second fils, _Cousa_, paraît à son tour, revenant des lieux +consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il, +«qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux +frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que +fait naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes pores. Dans +leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient quelque chose +de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de grandeur, +pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre précieuse, ou +bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le calice de +l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée glorieuse, telle +qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La couleur de leur +teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la colombe; leurs +épaules ont la largeur de celles du monarque des forêts. Leur regard +intrépide est celui du lion courroucé, et leur voix est forte comme le +son cadencé du tambour qui appelle au saint sacrifice. Je vois en eux +ma propre image, et non pas seulement ma ressemblance; mais, en +beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma chère Sita. Ce visage de la +fille de Djanaka, beau comme le lotus, est toujours devant mes yeux: +telles étaient ses dents, aussi blanches que des perles; telle était +sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son oeil expressif, quoique +leur regard ait quelque chose de la fierté de l'homme... Leur demeure +est dans ces bois; ce sont ceux où Sita fut abandonnée, et ces +enfants lui ressemblent. Et ces armes célestes, qui d'elles-mêmes se +sont présentées à eux, et qui, d'après l'oracle des sages, ne doivent +jamais, sans motif, abandonner notre famille... L'état de mon épouse, +dont le sein renfermait le doux espoir de ma race... Ces pensées +diverses occupent mon âme et remplissent mon coeur d'espérance et de +crainte. Comment puis-je apprendre la vérité? Comment demander à ces +jeunes gens l'histoire de leur naissance?...» + + +XIX. + +Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte, +pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le +second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et +des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur +les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la +jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux +recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées. + +Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!» +lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend +ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance +de ces deux enfants vos fils? + +«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux +acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui +vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée +par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices! +«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!» + +Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent, +s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur +reconnaissance. + +Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du +saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses +fils et son épouse: + +«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre +bonheur?» + +Rama se lève. + +«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous +adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire +charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, semblables à +l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines! que, +pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent nos péchés! +Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui +assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, et +puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science mille +fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance des +perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: Dieu!» + +La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du +spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la +religion et à la vertu. + + * * * * * + +Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive, +pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique, +l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue +de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit +Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste. + + + + +ÉPISODE. + + +Nous avons lu comme tout le monde les deux volumes de poésies +intitulés _Contemplations_, que M. Victor Hugo vient de publier. Il ne +sied pas à un poëte de juger l'oeuvre d'un poëte, son contemporain et +son ancien ami. La critique serait suspecte de rivalité, l'éloge +paraîtrait une adulation aux deux plus grandes puissances que nous +reconnaissons sur la terre, le génie et le malheur. + +Nous nous sommes contenté de jouir en silence des beautés de +sentiments qui débordent de ces pages, de pleurer avec le père, de +remonter avec l'époux et l'ami le courant des jours évanouis où nous +nous sommes rencontrés en poésie à nos premiers vers. Mais, hier, une +circonstance heureuse et imprévue nous a, pour ainsi dire, contraint à +nous souvenir que nous avions été poëte aussi, et de répondre par un +bien faible écho à la voix qui nous vient de l'Océan. + +Les poëtes, les écrivains, les amis particuliers de madame Victor +Hugo, ont eu l'idée de faire magnifiquement relier, pour elle, le +volume de poésies de son mari, d'insérer dans ce volume quelques pages +blanches, de couvrir ces pages blanches de leurs noms, et de quelques +lignes de prose ou de vers attestant leur souvenir et leur affection +pour cette illustre et vertueuse femme. L'un d'eux m'a apporté hier ma +page à remplir; cette page et sa destination m'ont inspiré ce matin +les vers qui suivent. Je les donne ici, non comme un modèle de +littérature, mais comme un témoignage de respect à madame Victor Hugo, +et de souvenir affectueux de nos jeunesses à un ancien ami. Mais je +les donne en demandant excuse à l'antiquité. + + + + +À MADAME VICTOR HUGO, + +SOUVENIR DE SES NOCES. + + + Le jour où cet époux, comme un vendangeur ivre, + Dans son humble maison t'entraîna par la main, + Je m'assis à la table où Dieu vous menait vivre, + Et le vin de l'ivresse arrosa notre pain. + + La nature servait cette amoureuse agape; + Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits, + Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe, + Premier chaînon doré de la chaîne des nuits! + + Psyché, de cette cène où s'éveilla ton âme, + Tes yeux noirs regardaient avec étonnement, + Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme, + Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément: + + C'était l'ardent brasier qui consume la vie, + Qui fait la flamme ailleurs, le charbon ici-bas! + Et tu te demandais, incertaine et ravie: + Est-ce une âme? Est-ce un feu?... Mais tu ne tremblais pas. + + Et la nuit s'écoulait dans ces chastes délires, + Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts, + Et les passants surpris entendaient ces deux lyres, + Dont l'une chante encore, et dont l'autre est sans voix... + + Et quand du dernier vin la coupe fut vidée, + J'effeuillai dans mon verre un bouton de jasmin; + Puis je sentis mon coeur mordu par une idée, + Et je sortis d'hier en redoutant demain! + + * * * * * + + Et maintenant je viens, convive sans couronne, + Redemander ma place à la table de deuil; + Il est nuit, et j'entends sous les souffles d'automne + Le stupide Océan hurler contre un écueil! + + N'importe; asseyons-nous! Il est fier, tu fus tendre! + --Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs? + Où brûlèrent deux coeurs, il reste un peu de cendre: + Trempons-la d'une larme!--Et c'est le pain des pleurs! + + Alph. de LAMARTINE. + +5 juin 1856. + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +1), by Alphonse Lamartine (de) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 22618-8.txt or 22618-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22618/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22618-8.zip b/22618-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d4d4a87 --- /dev/null +++ b/22618-8.zip diff --git a/22618-h.zip b/22618-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2983658 --- /dev/null +++ b/22618-h.zip diff --git a/22618-h/22618-h.htm b/22618-h/22618-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0bb16c3 --- /dev/null +++ b/22618-h/22618-h.htm @@ -0,0 +1,10011 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//FR"> +<html> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 1; Author: M. 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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1856</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.</p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="300" height="481" alt="Raunheim" title=""> +<p>Raunheim d'après Adam Salomon.</p> +</div> + +<p class="p2 smaller center">Imp. Lemercier, Paris</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="left50 smaller">«Toutes les choses sont en germe dans les paroles.»<br> +<span class="add3em italic">(Poète et philosophe indien.)</span></p> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous +en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne +comprend bien que ce qu'on a senti.</p> + +<p><span class="smcap">Cicéron</span>, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé +sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses +circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile, +sur les utilités et les délices <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> des lettres. Cette belle +phrase est depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui +enseignent leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous +la répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne +laisserait qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de +mots dans votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en +images et en sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la +fassent pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt, +l'imagination et le cœur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai +conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature, +comment cette impression y est devenue passion dans un âge et +consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment +littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme +parvenu à la perfection de sa nature.</p> + +<p>Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur +mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si +l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes +souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> +vous, ni d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces +sentiers ramènent indirectement mais agréablement à la route.</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la +Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre +des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride +et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre, +s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la +Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la +rive du fleuve.</p> + +<p>De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs +rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs +tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des +imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la +nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de +vignes basses, enclos de <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> buis ou de pierres sèches, font +ressembler, trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages +d'Espagne, de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, +sous un ciel cru, fait fumer à l'œil comme des gueules de four où +le paysan a allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de +ses enfants.</p> + +<p>La maison de mon père était cachée à l'œil par le clocher et par +les maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien +qui la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et +couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un +peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant +derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était +aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et +que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était +contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre +deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le +matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village +pour donner leur lait aux mères.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> <abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence +commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui +était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les +autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que +trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc +le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le +bleu du firmament.</p> + +<p>Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma +pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on +épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on +veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à +former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant +composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot; +puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en +liant la phrase à la phrase, <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> finissent par produire, ô +prodige de transformation! la pensée. Comment s'opère cette +transformation d'un trait de plume matérielle, sur un morceau de +matière blanche, appelée papier, en une substance immatérielle et tout +intellectuelle, appelée pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même, +étrangère aux sens et jaillissant des sens comme l'étincelle du +caillou pour illuminer la nuit? Il faut le demander à celui qui a créé +la matière et l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est +réservé le mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à +cette pensée et à cette matière l'apparence d'une même substance, en +leur donnant l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les +secrets de Dieu: aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les +garder. La jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la +transformation apparente des sens en intelligence, et de +l'intelligence en matière, est le plus étonnant, et sans doute le plus +saint de ses secrets. Il faut admettre le phénomène, car il est +évident; il ne faut pas l'expliquer, car il est surhumain. On devrait +décrire sur le frontispice de toutes <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> les sciences physiques +ou métaphysiques, à la borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là; +vous êtes au bord de l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez +pas! Vous touchez là au grand secret! On n'escalade pas la pensée de +Dieu! Le vers du Dante devrait être inscrit sur la nature physique +comme sur la nature morale: <span class="smcap">Vous qui touchez à ces limites, laissez +toute espérance de les dépasser</span>.</p> + + +<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, je commençais à penser et à comprendre que +d'autres autour de moi pensaient plus que moi; je commençais même à +comprendre non la nature, mais le fait de cette transformation en +pensée des caractères matériel qu'on me faisait tracer ou lire, et la +transformation de cette pensée en caractères, c'est-à-dire en livres. +Mes premiers respects pour le livre, <em>milieu</em> surhumain où s'opère ce +phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur +mère.</p> + +<p>La mienne avait la piété d'un ange dans le <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> cœur et +l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la +beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble, +comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore +qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de +l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en +intelligence. C'est ce qu'on appelle <em>physionomie</em>, chose que l'on +définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La +physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours +mystère: <span class="italic">l'âme dans les traits et les traits dans l'âme</span>. L'homme +peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de +l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et +ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où +les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du +matin, dans le loisir de <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> sa chambre éclairée du plein +soleil, soit les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait +déposé l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de +son lit, un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa +physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses +traits, changeait tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme +la lueur d'une lampe quand on la couvre de la main contre le vent, +pour l'empêcher de vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais +cette expression, j'y devinais je ne sais quelle conversation muette +avec un autre que moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un +signe, je rentrais dans le silence et je respectais sa lecture.</p> + +<p>Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement; +mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel, +la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se +joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses +genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi +par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait +conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre +ou <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, +mais bien intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à +nos jeux et si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas +interrompre l'entretien silencieux!</p> + + +<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse +feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais +quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages +qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui +qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les +mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment +littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de +saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle +ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la +maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées +des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de +paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on +ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle +éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on +appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.</p> + +<p>Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût +pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de +baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs +mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un +autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère, +plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des +airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais +à trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits +pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot +de ces langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de +temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré +depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou +un sentiment pastoral de <span class="italic">Virgile</span>, une strophe gracieuse d'<span class="italic">Horace</span> +ou d'<span class="italic">Anacréon</span>, un discours de <span class="italic">Thucydide</span>, une mâle réflexion de +<span class="italic">Tacite</span>, une période intarissable et sonore de <span class="italic">Cicéron</span>, me +ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres +langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une +jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. +C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et +confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes +qui me parlaient ainsi à travers les siècles.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> <abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un +peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous +imposait pour l'acquérir.</p> + +<p>Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers +essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec, +en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le +plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos +maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images, +réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on +nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces +essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du +professeur et l'enthousiasme de l'école.</p> + +<p>On nous avait donné pour texte libre et vague une description du +printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples +était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait +<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> le printemps que par les livres. Leur composition un peu +banale était pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des +troupeaux, des oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant +des airs champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de +fleurs sur lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de +papillons. Tous ces printemps étaient italiens ou grecs; ils se +ressemblaient les uns les autres, comme le même visage répété par +vingt miroirs différents.</p> + +<p>J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de +décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon +père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous +mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre +des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les +pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses +lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre +dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant +parmi les citises jaunes et les lauriers roses.</p> + +<p>À moins d'emprunter toutes mes images à <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> mes livres, ce qui +me répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc +décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne +trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que +la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me +refusaient.</p> + +<p>Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le +printemps dans les impressions, dans le cœur et dans les travaux +des villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années +d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma +composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples +auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la +plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout +l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au +lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés, +toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle +m'inspira.</p> + +<p>J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite +d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du +secrétaire <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient +adressée pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la +copier ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien +changer. J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais +peut-être plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec +plus de sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'œuvre.</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui +grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le +fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le +village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes +filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner +leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse +comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du +puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> de +cuivre, que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du +fond du rocher jusqu'à leurs mains.</p> + +<p>«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui +se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches +humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs +petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige +qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des +giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les +respirer tout le jour en travaillant.</p> + +<p>«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays +inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas +encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres +sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de +plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans +l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée +qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible +gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> +comme si ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, +avaient peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre +haute.</p> + +<p>«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais +rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu +comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de +son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les +hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble +aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment +enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne +brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle +chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des +brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que +le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble +avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les +collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous +rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les +<em>dégourdir</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> «Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du +clocher, dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; +la cloche, ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits +enfants au signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par +un tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et +les moineaux de tous les toits.</p> + +<p>«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la +maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la +cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux +mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à +l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un +jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin +cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature +muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.</p> + +<p>«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre +les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de +<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> plus en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne +accoutumée. La mère de famille descend précipitamment l'escalier +raboteux de la chaumière; on entend résonner ses sabots de hêtre ou de +noyer sur les marches. Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle +compte ses agneaux et ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre +ses jambes pour sortir les premiers de leur prison; elle les donne à +conduire aux enfants.</p> + +<p>«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les +feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène +aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du +buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au +buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de +petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur +enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne +reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront +sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.</p> + +<p>«Pendant que les troupeaux montent ainsi <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> vers les cimes, on +voit briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la +flamme des fagots allumés par les femmes pour <em>tremper la soupe</em> du +matin à leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe +mangée sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, +on voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le +travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres +couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil +levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine +blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge +qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en +causant entre elles des printemps d'autrefois.</p> + +<p>«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en +glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la +main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille +sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans +lequel dort son nourrisson en équilibre <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> sur sa tête; elle le +soutient d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui +commence à marcher et qui trébuche sur les pierres.</p> + +<p>«On les suit de l'œil dans les vignes des coteaux voisins. Ils +déposent le berceau de l'enfant endormi dans une <span class="italic">charrière</span> (petit +sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles +larges, étagées de nœuds en nœuds, sur les sarments nouveaux de +l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa +chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la +pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les +collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer +luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme +(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules +comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son +nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau, +entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné +sa sueur à la vigne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> «Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge +blanc qui préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; +elle étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié +durci, entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du +sel gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux +voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route, +échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le +printemps fait à la vendange.</p> + +<p>«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille +rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie. +Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête +appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans +les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.</p> + +<p>«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers +des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur +troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du +soir, sa chèvre <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> favorite, les cornes enroulées de guirlandes +de buis.»</p> + +<p class="p2">La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au +printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, +qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne +répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui +réjouit le cœur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard +lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.</p> + +<p>Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de +charme que pour les mères.</p> + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à +une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves +supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes +condisciples; on y reconnaissait <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'accent, on y entendait le +cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.</p> + +<p>Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et +de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les +vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (<span class="italic">aura</span>) n'ont point +refroidi en moi la mémoire, le Père <span class="italic">Béquet</span> et le Père <span class="italic">Varlet</span>, +professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent +depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais +ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de +cœur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre +sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour +instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le +style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui, +je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais +fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en +conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour +moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je +l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> on la lut à +la fin de l'année, à la cérémonie publique de la distribution des +prix, au collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants +qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. +Et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma +mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma +précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est +peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience +anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture +qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de +l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches +quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il +s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.</p> + + +<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire +m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> +quand je me demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût +des choses intellectuelles.</p> + +<p>Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une +montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans +doute par dérivation de son ancien nom latin, <em>mons arduus</em>, la +montagne de <em>Monsard</em>. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont +semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds, +quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la +falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.</p> + +<p>Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés +par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus +adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées +de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en +formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une +forteresse démantelée.</p> + +<p>Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de +cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des +solitaires pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, +rapprochées les unes des autres comme des stalles dans un chœur +d'église, forment une façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en +sorte que les bergers ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui +s'y asseoient, pour se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir +obliquement les uns presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même +à voix basse, sans que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux +emporte leurs paroles préservées du vent.</p> + +<p>La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste +comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les +villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit +le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans +les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.</p> + +<p>Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle +ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des +Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> de l'âme, +se précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de +l'Adriatique.</p> + +<p>On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les +bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la +chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du +pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles +sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe +mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites +lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées +que les hauts lieux inspirent.</p> + + +<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site +élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où +l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour +y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées +des jours d'été; il m'y conduisait souvent <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> avec lui, quand, +vers l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.</p> + +<p>Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais +agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres +roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des +paniers pour mes sœurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les +pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne +opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces +pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre +hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi +dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre +blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant +comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il +allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il +s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> <abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième +fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la +famille des <span class="italic">Bruys</span>. On apercevait la maison de cette famille +patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la +montagne de <span class="italic">Monsard</span>, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au +bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.</p> + +<p>Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la +Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie. +L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale +dans nos contrées. Les sœurs n'y étaient pas moins distinguées de +caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces sœurs vit +encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je +vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a +<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> rien perdu de sa grâce de cœur et de son sourire +d'esprit! Elle a usé le temps qui ne l'use pas; elle est comme un +jalon vivant du passé, laissé dans le domaine et sur les tombeaux de +ses frères et de ses sœurs. Tout le pays aime à la retrouver, le +matin, où il l'a laissée le soir.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus +importants, au commencement du règne de Louis <abbr title="16">XVI</abbr>. Lié avec M. de +Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres +du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. +Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des +circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la +rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses +pères.</p> + +<p>Il y vivait en philosophe, auprès de ses sœurs, suspendu par ses +opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, +d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les +affaires qu'il avait maniées. <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> Il avait en lui-même un +entretien suffisant pour supporter le désœuvrement, ce supplice des +âmes vides.</p> + +<p>De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il +l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes +de la maison de ses sœurs; il s'y consolait avec ces consolateurs +muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la +similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination +mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était +un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une +apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se +recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la +pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par +hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de +solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures +d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain +ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner +jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> <abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était +noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les +disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la +destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa +physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à +sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si +à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»</p> + +<p>Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu +compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos +montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait +son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles +crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son +chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à +boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à +longues poches; ses souliers <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> étaient noués sur le +cou-de-pied par des agrafes d'argent; il portait un jonc à longue +pomme d'or à la main.</p> + + +<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de +celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième +visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment, +la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu +la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un +ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un +militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet +de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son +front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons +d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme +de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise +virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses +<span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme +intellectuel et le cœur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux +chiens courants, au poil fauve, qui me connaissaient, venaient se +coucher auprès de moi sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, +pour que le tintement de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la +lecture ou la conversation des trois amis.</p> + + +<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p>Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du +village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la +montagne, parmi les vignes et les chenevières.</p> + +<p>Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son +adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise +littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le +pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se +consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de +Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui +avait fermé <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> le palais épiscopal et qui le condamnait à la +vie obscure d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et +nobles dans une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle +du gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre +et de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa +bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais +moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années +finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa +perte au fond de mon cœur comme une lie de regrets qu'on ne remue +jamais en vain.</p> + + +<h4><abbr title="18"><abbr title="23">XVIII</abbr></abbr></h4> + +<p>Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux +voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses +chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, +aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la +troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour +ces trois amis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et +de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le +voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après +l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il +s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les +plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la +littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de +pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. +de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune +vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.</p> + +<p>La politique était toujours le premier texte de l'entretien: +l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, +qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux +interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les +autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs +pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour +des causes différentes, ennemis du despotisme militaire <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> qui +avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur +les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par +attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il +avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume +d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans +l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la +liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, +mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même +étouffée en lui et autour de lui.</p> + + +<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4> + +<p>Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune +au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient +bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs +têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là, +entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était +presque <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> tous les jours le thème de leur discussion. Quand +ces discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours +sur la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon +père, M. de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; +ils citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain +qu'ils étudiaient alors.</p> + +<p>Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui +montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J. +Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le +<em>Contrat social</em>, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique +et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt +un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne +pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques +comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce +Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles +et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.</p> + +<p>Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait +habituellement <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en +français, tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer +avec éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à +travers l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.</p> + +<p>Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille +dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa +bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte +discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman, +journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois +par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui +interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton +grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de +Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les +journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge; +mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici, +après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit +amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> avec la +vibration lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule +dans une profonde cavité.</p> + + +<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4> + +<p>Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté +par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses +deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière +page du <span class="italic">Phédon</span>, et où les premières étoiles scintillèrent dans le +ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de +Socrate.</p> + +<p>Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs +yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient +penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu, +assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus +vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même +Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du <span class="italic">Pnyx</span> et les +pentes dénudées du <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> <span class="italic">Pentélique</span>, je reconnus une +ressemblance parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et +les collines ruisselantes de pierres de mon pays.</p> + +<p>On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles +scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens +devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés +et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers +par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels +oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le +recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un +livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent +pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout +l'été, jusqu'aux froids de l'automne.</p> + + +<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4> + +<p>L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me +communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et +<span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> à me la faire considérer comme une sorte de puissance +surnaturelle donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en +eux, même le bonheur.</p> + +<p>Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une +vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières, +groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage. +J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval, +pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai +parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.</p> + +<p>Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait +encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village; +il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il +était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches; +à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une +maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une +vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de +hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> jeter +un regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger, +toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.</p> + +<p>La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier, +présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite +galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.</p> + +<p>On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette +galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide, +et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de +leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse. +Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois +chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de +l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches +n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait +pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles sœurs et le +solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou +jetaient les coquilles des œufs de leurs poules sur la galerie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, +étaient entièrement effacées par les orties et par les mauves +parasites, promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne +distinguait ces allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non +plus, qui s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des +raves à peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la +vigne, au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait +çà et là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient +pleurer la main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de +bonne heure le soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu +sinistre à cette demeure.</p> + + +<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4> + +<p>C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on +appelait M. de Valmont; les deux sœurs chez lesquelles il habitait +depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté +avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> +fortune cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs +de vigne hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.</p> + +<p>Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère +aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite. +Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un +voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou +un salut avec les habitants.</p> + +<p>Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non +les deux sœurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine +ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en +costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle +était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa +maison à tous les hommes distingués de la province.</p> + + +<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4> + +<p>M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le +cabinet d'étude de mon <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> oncle; il m'avait même donné en +passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du +latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait +été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné +quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était +lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là +en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric <abbr title="2">II</abbr>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait +le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard +entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien +de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande +rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour +rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un +noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me +sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance +très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la +candeur de ma figure et de mon âge.</p> + +<p>Les deux sœurs, ses compagnes de solitude, <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qui +s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en +emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait +troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux +portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres +effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.</p> + + +<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4> + +<p>M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais +d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou +regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de +complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et +l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses, +politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du +Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait +depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.</p> + +<p>Cette connaissance si approfondie et si universelle <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> des +sciences, des lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne +s'expliquait pas autrement que par des conjectures. Son existence +était une énigme.</p> + +<p>On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la +diplomatie secrète de Louis <abbr title="15">XV</abbr> dans le nord de l'Europe; qu'il avait +vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité +confidentielle de Catherine <abbr title="2">II</abbr> et du grand Frédéric; qu'il avait été +lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette +dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de +connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de +manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais +il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et +l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret. +Il dort dans le mystère comme il a vécu.</p> + + +<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4> + +<p>«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand +mystère de cet enclos, <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> sur lequel on chuchote tant de fables +dans le village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du +même dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un +livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre +jamais par vous même!»</p> + +<p>Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur +l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je +me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui +jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait +accidentellement ma présence dans le jardin.</p> + +<p>«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne +lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de +plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous +que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et +que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les +hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand +vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> +vous retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, +continua-t-il en me prenant par la main, et venez voir par vous-même +combien il faut peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour +être heureux.»</p> + + +<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4> + +<p>En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la +galerie d'où les deux sœurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une +d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte +qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la +précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par +inadvertance dans le jardin du <span class="italic">harem</span>. Je n'avais eu que le temps +d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu +décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de +notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.</p> + +<p>Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du +front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> qui +se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties +par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la +mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme +celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre +et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté +ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission +volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans +les déserts de Syrie.</p> + +<p>Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, +s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu +depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux +sœurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au +cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui +bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le +monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses +voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.</p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> <abbr title="27">XXVII</abbr></h4> + +<p>Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une +des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois +appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce +de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste +du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous +carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été +primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et +repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre +avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire +le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi +par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant +stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y +entrer à la suite de mon guide.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> <abbr title="28">XXVIII</abbr></h4> + +<p>Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un +écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous +le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les +uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins +de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert +le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit +sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à +travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la +partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un +matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur +une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont; +des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa +tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds +par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à +son réveil, en s'étendant au hasard, à droite <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> ou à gauche, +ne pouvait tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel +couché sur ses œuvres: une litière de pensées humaines sous +l'animal pensant!</p> + + +<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4> + +<p>Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large +fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et +la table de travail du philosophe.</p> + +<p>«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai +connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un +être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans +l'amitié de ces deux sœurs aussi sauvages que moi, une société pour +mon cœur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et +jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.</p> + +<p>«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point +d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu +de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> peine. Je vis au +milieu d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y +attacher à personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je +remue cette litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque +volume que je tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; +quand il m'a tout dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient +pour moi ces morts ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la +terre, leur pensée? Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en +exhume une pour faire place à une autre, et je trouve plus de vie +ainsi sous la terre qu'il n'y en a dessus!»</p> + + +<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4> + +<p>Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant +apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants, +jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un +à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière +intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas +<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> son long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon +souvenir que le timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes +oreilles. Puis, me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du +jardin: «Allez, mon enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, +tout le mystère que vous avez vu!»</p> + +<p>Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination. +J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans +cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce +qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela +fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les +bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces +morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son +acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la +ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me +permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont. +L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.</p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> <abbr title="31">XXXI</abbr></h4> + +<p>Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le +pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis +d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son +aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude +ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes, +s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières +amours de l'imagination ou du cœur qui empruntent tous la voix de +la poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble +trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être +exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui +prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de +deux cœurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.</p> + +<p>Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse, +jetés depuis aux <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> flammes pour en purifier les pages, +j'écrivis ces poésies contemplatives qui furent accueillies comme les +pressentiments bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout +devint littéraire à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, +avec ses impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses +douleurs, dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; +l'univers en notes diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, +je ne vivais qu'un livre à la main.</p> + + +<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4> + +<p>L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les +révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la +diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent +comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté +littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent +littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les +champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les +<span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce +qui méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté +par le génie des littérateurs.</p> + +<p>L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne +racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la +philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était +selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.</p> + +<p>L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien +dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas; +il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un +aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus +positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour +dignifier leur œuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien +dit ne mérite pas d'être fait.</p> + +<p>C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi +nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les +annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'œil que, +tant qu'ils n'ont pas été littéraires, <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> ils n'ont pas été, et +que leur mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec +elle: dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, +il n'existe plus.</p> + + +<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4> + +<p>La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma +vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et +jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou +vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux +ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les +plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi +les grands événements de mon pays.</p> + +<p>La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action +des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est +rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan +dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes +commotions qui soulèvent ses vagues, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> prend tout à coup +quelque chose de subitement littéraire dans ses instincts; il veut +qu'on lui parle, non dans l'ignoble langage de la <span class="italic">taverne</span> ou de la +<span class="italic">borne</span>, mais dans la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus +magnanime que les hommes des grands jours puissent trouver sur leurs +lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le +long dialogue que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et +la foule, que plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple +m'écoutait; que la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, +mais que les paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses +orateurs obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que +ces orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La +grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que +vous voudrez!</p> + +<p>Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons +comment elle console le cœur dans les disgrâces.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> <abbr title="34">XXXIV</abbr></h4> + +<p>Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole +intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais +il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas +suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur +la vie de l'homme public et sur le cœur de l'homme privé.</p> + +<p>Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque +dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne +découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé +d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes +par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses +pudeurs de convention. Si le <span class="italic">Laocoon</span> se torturant dans le marbre +sous les nœuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses +tortures?... Quand le cœur se brise, ne fait-il pas éclater la +veine?</p> + +<p>Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer +l'envie; je dirai <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> plus, elle est finie: je ne vis pas, je +survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain +degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme +d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme +littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas +encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de +mon cœur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de +<span lang="en">Macbeth</span>, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du +doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y +fusse déjà couché!</p> + + +<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4> + +<p>Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis +sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de +ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me +heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses +ou de nos espérances. Ce sont autant <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> de fibres saignantes +arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, +pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge +qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne +encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!</p> + +<p>Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques cœurs et +dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi, et +ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain +pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le +<span class="italic">Dante</span>. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur +lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on +peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au +moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au +chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se +plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à +d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon +labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. +<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que +dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me +l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil +assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; +ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la +retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient +que sous mes démolitions.</p> + + +<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4> + +<p>Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la +rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu +forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche +comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? +Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi +au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa +présence pour rapporter le soir <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> à la maison le salaire qui +nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?</p> + +<p>Les enfants des <span class="italic">Samiens</span> insultaient Homère parce que, disaient-ils, +Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil +des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est +dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du +ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte +du ciel pour Homère.</p> + +<p>Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les +<span class="italic">Samiens</span>. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux +de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, +c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, +c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute +l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et +ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le Ciel m'en est +témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste +de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a +porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire +ici!... Il faut <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> supposer une grande dose de puérilité, je +l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, +pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire +des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle +des hommes! La vie ne m'est plus rien.</p> + +<p>La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées +ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier +et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, +quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les +lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses +décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, +rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante +d'illusions.</p> + + +<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4> + +<p>Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu +mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore +<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? +Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles +rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un +bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple +abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez +fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en +bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu +n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du +limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de +soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux +les hommes qui meurent à l'œuvre, frappés par les révolutions +auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle +est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous +pour rien?...</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> <abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4> + +<p>Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si +j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu +dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des +mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de +Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.</p> + +<p>Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai +gloire!</p> + +<p>D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts +d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie +est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la +savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin +comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme +une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.</p> + +<p>Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; +je défie Caton lui-même <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> d'avoir plus que moi la satiété du +temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en +maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas +les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes +bons et le sort cruel; voilà le vrai.</p> + + +<h4><abbr title="39">XXXIX</abbr></h4> + +<p>C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis +quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail +forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi +je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui +est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, +le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la +Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la +lance qui a bu le sang!...</p> + +<p>J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans +peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma +personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> +n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne +m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans +l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.</p> + + +<h4><abbr title="40">XL</abbr></h4> + +<p>D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou +populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité +ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les +plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; +quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme +seul!</p> + +<p>Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette +obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un +manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper +aussi mon nom?</p> + +<p>Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si +contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible? +<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot +l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis +redevenu franchement et exclusivement <span class="smcap">homme de lettres</span>; c'est que je +vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous +les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous +léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront +après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans +cette société des grands morts; et c'est aussi parce que, +indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire +en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, +peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas +entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> <span class="smcap">Nota</span>. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt +64 pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet, +mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.</p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Le mot littérature vient du mot <em>littera</em>, qui signifie <em>lettre</em>. On a +pris ainsi la partie pour le tout.</p> + +<p>Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de +diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, +forment des mots.</p> + +<p>Les mots contiennent des idées.</p> + +<p>Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles +d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus +complets.</p> + +<p>Les phrases, en s'enchaînant et en se développant <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> à leur +tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou +d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui +qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui +parle.</p> + +<p>C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la +translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la +pensée d'un seul dans l'esprit de tous.</p> + +<p>Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans +l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que +l'homme pût se communiquer à l'homme.</p> + +<p>Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de +l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un +être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y +aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il +n'y aurait point eu d'humanité.</p> + +<p>C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de +l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres +siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la +pensée, jusqu'à l'infini. <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> C'est l'écho universel et éternel +du monde pensant.</p> + +<p>L'homme est un être expressif.</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la +pensée?</p> + +<p>Par les langues.</p> + +<p>Que sont les langues?</p> + +<p>Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.</p> + +<p>Qu'est-ce que la parole?</p> + +<p>Le <em>corps de l'esprit</em>, pour ainsi dire.</p> + +<p>La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots +contradictoires pour en donner seulement l'idée: <span class="italic">Le corps de +l'esprit</span>.</p> + + +<h4><abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur +l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe +du Créateur à sa créature; les autres <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> en attribuent +l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct +cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à +comprendre.</p> + +<p>Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou +plutôt sur ce mystère:</p> + +<p>«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des +siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous +aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a +inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé +lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans +la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la +parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les +langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole +primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues +postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et +parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui +lui avait donné la pensée, ou le <em>verbe</em> <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> intérieur et +extérieur; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée +avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort +humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole +contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à +l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été +créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de +combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses +existantes en elle et hors d'elle.</p> + +<p>«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue +innée, est née aussi la première littérature du genre humain, +autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire +encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, +c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler +et se perpétuer l'esprit humain.»</p> + +<p class="p2">L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au +dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> +qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une +des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut +concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a +parlé.</p> + + +<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture +la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes +et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse +ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et +l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument +nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme +parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel +signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et +qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur +l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, +voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> simple; +l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle +d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle +d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de +la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et +où le sourd devait entendre le muet!</p> + +<p>Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou +de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de +l'inventeur de la parole.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, +l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.</p> + +<p>«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions +que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures +appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle; +échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme +immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de +chair, d'os, de muscles, <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de nerfs, dans lequel cette âme est +mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et +toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre +l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»</p> + +<p>L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière +empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante +dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On +n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, +lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan +céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa +course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un +atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de +soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la +prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à +l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, +devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui +s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> ou à se +créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des +mémoires éternelles.</p> + +<p>L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète +qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce +qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de +jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, +change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de +soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, +se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!</p> + + +<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la +parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet +instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, +des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à +l'infini.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses +organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que +de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde +extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en +lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces +idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, +ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je +vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit <span class="italic">J'adore</span>, mot +sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais +un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, +voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de +lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son +enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un +Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens +qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus +ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être +complexe et énigmatique, qui fait pitié quand <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> on le regarde +ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.</p> + +<p>Sa grandeur, c'est de s'exprimer.</p> + +<p>La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par +l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il +faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression <em>mémorable</em>, +c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.</p> + + +<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature +ou cette <em>expression mémorable</em> de l'esprit humain a dû se multiplier +dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres +écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature +universelle.</p> + +<p>Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné +des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De +même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et +n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> au +delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir +jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la +même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en +ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines +après une certaine durée de mort.</p> + +<p>Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les +empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les +peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on +transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se +transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature +sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus +grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces +langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples +nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes +de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de +l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.</p> + +<p>Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont +le grand obstacle à la perfectibilité, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> soi-disant indéfinie +ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité +indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une +langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les +générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours +croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et +qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations +antérieures leur ont confié?</p> + + +<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'œuvre littéraires des +époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que +ces chefs-d'œuvre ou ces fragments de chefs-d'œuvre que nous +croyons des commencements, n'étaient que des <em>continuations</em> ou des +renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas +parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les +distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque +certitude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante +et aussi éloquente que celle de <span class="italic">Job</span> nous apparaît tout à coup avec +le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette +expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable +du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est +également évident que quand un poëte comme <span class="italic">Homère</span> apparaît tout à +coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de +sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, +disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé +à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui +seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses +vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses +et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures +hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la +profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie: +quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il +n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature +invisible <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> par la distance dont ce monument est le +chef-d'œuvre, mais non le commencement.</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et +ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc +fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de +littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans +l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux +qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un +monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le +fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la +littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit +humain par ses œuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un +petit nombre de chefs-d'œuvre en toute langue qui ne dépassent pas +les forces de l'attention.</p> + +<p>C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par +ordre de date, ce qui <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> serait trop fastidieux, mais par +catégorie de chefs-d'œuvre, ce qui nous permettra de passer d'un +peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de +temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette +étude.</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend +l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, +l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, +l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à +la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui +apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit +humain.</p> + +<p>Nous prendrons en main tour à tour une de ces œuvres, nous en +traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en +indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des +trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> +l'homme intellectuel au temps où nous vivons.</p> + +<p>Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des +hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît +pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation +ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces +œuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la +recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles +choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles +meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et +non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des +facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute +idée de l'homme par ses œuvres, afin de vous soutenir, en morale +comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de +vous-même.</p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> DIGRESSION.</h2> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette +définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à +coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de +s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours +familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint +pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit +interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre +siècle, de parler des œuvres remarquables qui s'y produisent, des +écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y +déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La +littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, +elle a du cœur; et quand le cœur a fait une partie du talent +d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la +tendresse de mener son deuil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de +Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, +que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait +pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, +nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle +femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de +l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une +physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la +nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet +pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire +en nous par les chefs-d'œuvre de sa création.</p> + +<p>Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit +sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup +entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> le site, +la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je +pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, +les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans +les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux +joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même +au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une +femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre +imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne +s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans +cesse.</p> + + +<h4><abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de +l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par +un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans +la ville pastorale de <span class="italic">Terni</span>, ville répandue au milieu des eaux et +des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie +de l'écume du <span class="italic">Vellino</span>.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> <abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, +une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que +nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de +<span class="italic">Terni</span>. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade +d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; +l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux +voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre +<em>improvisatrice</em> de la France.</p> + +<p>Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis +appeler le courrier, qui préférait le vin de <span class="italic">Montefiascone</span> à toutes +les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie +d'une <span class="italic">fiasque</span> et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que +j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me +dit que ses voyageuses s'appelaient <span class="italic">madame Gay</span> et mademoiselle +<span class="italic">Delphine Gay</span>, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me +rencontrer à Florence; qu'elles avaient <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> des lettres de +recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; +puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de +l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les +deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les +rejoindre à la chute du Vellino.</p> + +<p>On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir +la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.</p> + +<p>Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au +sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en +serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de +l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts +romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre +branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le +sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles +ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, +sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent +encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la +sombre vallée <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de <span class="italic">Narni</span>, où elles se rassemblent sous les +arches brisées du <span class="italic">pont d'Auguste</span>.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on +s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, +sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure +qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre +accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit +le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la +matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des +coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, +qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans +la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les +éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des +prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités +marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui +<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée +des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les +ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule +du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et +tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les +préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.</p> + +<p>On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous +les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant +nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis +<span class="italic">Horace</span> et <span class="italic">Claude Lorrain</span>, jusqu'à lord <span lang="en"><span class="italic">Byron</span></span>. Terni est le +pèlerinage du génie; le poëte y laisse en <em>ex-voto</em> des vers sublimes, +et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la +nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino +gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit +avant d'avoir aperçu le précipice.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès +de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces +chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond, +qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était +le Vellino.</p> + +<p>On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir +l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en +arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait +s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux +penchés sur son cours.</p> + +<p>Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres +en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée, +jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément +élevé sur l'Océan.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un +parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait +avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait +d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.</p> + +<p>Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à +la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la +toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout +à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la +pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase +en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au +vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du +ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux +flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités +cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences +vertes ou azurées des langues <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> d'eau que la rapidité, +l'impulsion et le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment +où elles rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la +lumière du soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille +éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas, +le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le +cœur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce +foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des +évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des +pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé +avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de +lord <span lang="en">Byron</span> à la même place.)</p> + + +<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour, +cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher, +cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant, +qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qui manquent toujours aux cascades des Alpes et même du +Niagara; si l'on considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres +ténébreux de précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la +scène se passe en plein espace, en pleine lumière, en face d'un +horizon sans bornes, d'un firmament limpide d'où le Créateur semble +assister, derrière le cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en +fureur, on n'aura plus seulement la sensation d'une catastrophe des +eaux, mais celle d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à +l'homme d'assister en l'adorant.</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la +première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.</p> + +<p>Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse +où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. +J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de +reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre +n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un +jour plus conforme à sa grandiose beauté.</p> + +<p>Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des +chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, +admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il +soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès +des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des +eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, +et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.</p> + +<p>Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; +ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au +souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase +dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses +yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. +Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes +de l'esprit montées aux yeux par <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'excès de l'émotion +d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et +tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les +sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses +ondes, une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune fille de +Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont +pas des pleurs!</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des +<span class="italic">Abruzzes</span>; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et +par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière +sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans +un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la +bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, +l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du +spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient +la jeunesse mais non la plénitude du printemps: <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> c'est le +caractère de cette figure, qui attachait le plus le regard en +attendrissant l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop +éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues +vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou +la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété, +l'enthousiasme et la douleur sont pâles.</p> + + +<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>Elle se leva enfin au bruit de mes pas.</p> + +<p>Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix +complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son +entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la +bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une +imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse +qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et +le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de +l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant +dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.</p> + +<p>La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de la +cascade de Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la +chute de Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée +que cette jeune fille.<br>…………………………</p> + + +<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle +pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé +une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point +d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon +attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais +songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!</p> + +<p>Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur +un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut +regarder d'en haut ce qu'on aime.</p> + +<p>Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit +ans; elle était fille <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> de madame Sophie Gay, femme supérieure +très-méconnue.</p> + +<p>Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de +beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris +après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes +à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol +ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, +madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui +firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de +Paris. Elles furent le nœud entre la liberté épurée de sang et la +gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais +ravissant, de la France entre deux larmes.</p> + + +<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne, +tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses +amis jusque sous la hache, cœur d'honnête homme dans la poitrine +d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Ce +défaut était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois +cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait +conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet +interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait +défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de +cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était +Romaine plus que Française.</p> + +<p>Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; +dans les éruptions de son cœur elle brisait tout, elle <em>faisait +scène</em>, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les +pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était +racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de +conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer +en elle jusqu'à ses défauts.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des +dispositions précoces de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> cette enfant pour la poésie, elle +l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité +domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit +sans l'avoir pleinement savourée.</p> + +<p>Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son +enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La +vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la +vanité.</p> + +<p>Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la +raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses +perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé +que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère +a trouvé dans le berceau de son propre enfant?</p> + +<p>Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi +spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient +plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans +sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers +venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres +<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> du cœur maternel; les <span class="italic">Benjamins</span> sont une vieille +histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.</p> + +<p>De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était +tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le +travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la +pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le +double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, +apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se +ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout +cela comme je l'ai lu moi-même dans le cœur de cette excellente +mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.</p> + + +<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des +hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de +Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en +talent tout ce que le <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> cœur d'une mère avait rêvé. On lui +avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les +yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le +cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, +pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau +qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril +les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis +lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui +transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune +fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.</p> + +<p>Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les +amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. +Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.</p> + + +<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette +élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, +conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de +Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, +longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence +par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau +siècle de Louis <abbr title="14">XIV</abbr> aux Bourbons.</p> + +<p>Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la +température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et +M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté +aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux +enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, +où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.</p> + +<p>La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'<em>Aurore du Guide</em>, par +toutes les grâces du jour.</p> + +<p>Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y +répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité +de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> +point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de +l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la +jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de +cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes +de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait +assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus +grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de +talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie <span class="italic">sur +le bonheur d'être belle</span>.</p> + + +<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p>Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses +poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'<span class="italic">essais</span> poétiques. +Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire +de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, +c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons +est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette +trempe <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> énergique, nécessaire à l'imagination comme au +caractère du talent. L'<em>esprit</em>, ce génie trop familier des salons, y +corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons +donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents +ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de +grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des +hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société +étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de +bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions +pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son cœur, +et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.</p> + + +<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4> + +<p>Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que +l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à +demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à +pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le +répétons, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand +corrupteur du génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! +s'écriait un grand juge des poëtes de son temps, que tu es préférable +dans ta naïveté à ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à +eux tous un cri de la nature!»</p> + +<p>Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre +l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le +pli trop artificiel que la société donnait à son talent.</p> + +<p>Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son cœur. +Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est +un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans +sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un +enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa sœur. Tout le cœur +d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits +pâlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le +lendemain.</p> + +<p>Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais +l'étonnement du <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> voyageur qui, voyant briller de loin les +cimes neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en +approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables, +cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où +croissent les plus doux fruits de la nature.</p> + +<p class="poem">Il y trouve, ravi, des solitudes vertes,<br> + Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,<br> + Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes<br> +<span class="add3em">À l'hospitalité;</span></p> + +<p class="poem">Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées,<br> + Et des lacs étoilés des feux du firmament,<br> + Dont les barques sortant des anses reculées<br> +<span class="add3em">Rident le flot dormant.</span></p> + +<p class="poem">Il entend les doux bruits de voix qui se répondent,<br> + De murmures confus qui montent des hameaux,<br> + De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent<br> +<span class="add3em">Avec les chants d'oiseaux.</span></p> + +<p class="poem">Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses:<br> + «Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!<br> + La nature a caché ses grâces les plus douces<br> +<span class="add3em">Sous ses plus hauts sommets.»</span></p> + +<p class="poem">Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève<br> + De leur éclat lointain semblent nous consumer,<br> + <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève<br> +<span class="add3em">Tout ce qui fait aimer!</span></p> + +<p class="poem">Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime<br> + Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,<br> + Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime,<br> +<span class="add3em">Et je fermai mon cœur.</span></p> + +<p class="poem">Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage<br> + Retient la jeune fille à son foyer pieux,<br> + Où l'on n'a pas encor composé son visage<br> +<span class="add3em">Pour l'œil des curieux.</span></p> + +<p class="p2 poem">Les meubles dispersés dans l'asile nocturne,<br> + La lampe qui fumait, oubliée au soleil,<br> + Étalaient ce désordre, emblème taciturne<br> +<span class="add3em">D'une nuit sans sommeil.</span></p> + +<p class="poem">Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête,<br> + Des livres échappés à des doigts assoupis,<br> + Et des festons de fleurs détachés de la tête,<br> +<span class="add3em">Y jonchaient les tapis.</span></p> + +<p class="poem">La veille avait flétri de ta blanche parure<br> + Les plis qu'autour du sein le nœud pressait encor;<br> + Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture<br> +<span class="add3em">S'épandaient en flots d'or.</span></p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Ton visage était pâle, un frisson de pensées<br> + De ton front incliné lentement s'effaçait;<br> + Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée<br> +<span class="add3em">Sur tes genoux glissait.</span></p> + +<p class="poem">Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures:<br> + La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher<br> + Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures<br> +<span class="add3em">Empêchent de sécher.</span></p> + +<p class="poem">Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence!<br> + Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,<br> + Et ton pied suspendu le berçait en silence<br> +<span class="add3em">Sous son mobile arceau.</span></p> + +<p class="poem">La mort avait jeté son ombre passagère<br> + Sur cette jeune couche, et dans ton œil troublé,<br> + Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mère<br> +<span class="add3em">D'avance avait parlé.</span></p> + +<p class="poem">Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte;<br> + Et quand un seul soupir trahissait le réveil,<br> + Tu chantais au berceau l'enfantine complainte<br> +<span class="add3em">Qui le force au sommeil.</span></p> + +<p class="p2 poem">Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,<br> + Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,<br> + <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,<br> +<span class="add3em">La lumière et le feu!</span></p> + +<p class="p2 poem">Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image,<br> + Je te vois l'œil éteint par la veille et les pleurs,<br> + Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage<br> +<span class="add3em">Sur un lit de douleurs.</span></p> + +<p class="poem">Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme<br> + Que l'amour maternel apprend à ressentir,<br> + Et ces chants du berceau que la plus humble femme<br> +<span class="add3em">Sait le mieux retentir.</span></p> + +<p class="poem">Et je dis dans mon cœur: «Écartez cette lyre!<br> + De la gloire à ce cœur le calice est amer:<br> + Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire,<br> +<span class="add3em">Elle saurait aimer.»</span></p> + +<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4> + +<p>Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons: +dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les +académies, un murmure d'admiration courait <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> dans la foule, +tous les yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes +hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une +célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment +une femme, habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était +jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul +cœur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.</p> + +<p>Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La +gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être +très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins +d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute +d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont +elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la +trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait +pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la +connaissait pas. Elle ne voulait qu'un cœur; elle savait se +proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu +que l'amour, cette poésie du cœur, ne manquât pas à sa destinée.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> <abbr title="20">XX</abbr></h4> + +<p>Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques +admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques +courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque +l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte +d'Artois, qui fut depuis Charles <abbr title="10">X</abbr>.</p> + +<p>Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans +les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au +palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait +prendre pour de l'amour.</p> + +<p>On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, +par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que +sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une +société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait +heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué +par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.</p> + +<p>L'admiration qu'il avait témoignée pour la <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> belle inspirée +devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination +naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de +contrebalancer par un empire de femme, exercé sur le cœur de +l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme +sur le cœur du roi.</p> + +<p>Des intelligences dans les affections des princes sont des influences +dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour, +assiége même l'oreiller des rois. Une <span class="italic">Diane de Poitiers</span> légitime, ou +une <span class="italic">madame de Maintenon</span> jeune et séduisante, parurent une nécessité +de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une +personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de +Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus +supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait +l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.</p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> <abbr title="21">XXI</abbr></h4> + +<p>On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les +rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une +prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce +plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des +coquetteries, c'est l'innocence.</p> + +<p>Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque +enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut +n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils +vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui +concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de +père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle +des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un +éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son +cœur.</p> + +<p>Le comte d'Artois les écouta sans surprise, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> accoutumé qu'il +était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination +et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants +s'étaient trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de +madame de Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne +la remplacerait jamais dans son cœur, et qu'il allait donner ce +cœur à Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il +évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on +lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine +ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. +Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au +cœur d'un roi.</p> + + +<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4> + +<p>Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y +revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique +encadrement de l'apparition de Terni; la <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> scène avait changé, +mais non la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et +la fille logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas +de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au +boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait +dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.</p> + +<p>Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des +meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques +livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table +où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour +l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au +fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se +retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir +ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou +trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un +rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie +voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là +aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> rose de la +cascade du Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette +<span class="italic">Tempé</span> de l'Italie!</p> + + +<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4> + +<p>Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les +plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol. +On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux +Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la +gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y +est cordial, c'est le cœur seul qui y règle l'étiquette. On ne +pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine, +à cette <span class="italic">Vittoria Colonna</span>, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome +moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges +de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale +heureuse de Pétrarque!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un +ami qu'on aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une +heure d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté +ensemble en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est +se connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il +y a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; +telle était la nôtre depuis <span class="italic">Terni</span>.</p> + +<p>Je venais assidûment les visiter dans la matinée.</p> + +<p>Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le +fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante +figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, +on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité +avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque +voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la +maison.</p> + +<p>Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui +parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> +pour lui répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa +chaise.</p> + +<p>Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie +forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. +La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta +son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui +dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les +ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de +l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le +talent.</p> + +<p>Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger; +j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade +était devenue madame Émile de Girardin.</p> + + +<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4> + +<p>En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son cœur. +Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de +la poésie française. Son invocation à la <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Croix, au début du +neuvième chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien.</p> + +<p class="poem">Ô martyre divin, supplice rédempteur,<br> + Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur<br> + Dont Dieu même jeta la racine féconde;<br> + Étendard glorieux qui gouverne le monde,<br> + Symbole consolant, Croix sainte! noble don,<br> + Garant universel du céleste pardon!<br> + Ton signe révéré, gage de délivrance,<br> + Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance:<br> + La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.<br> + Le soir, du pèlerin tu guides le retour.....<br> + Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs,<br> + Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.<br> + Tu consoles les rois quand leur trône succombe,<br> + Et du pauvre oublié tu protéges la tombe!<br> + Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!</p> + +<p class="poem">Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse,<br> + La parole de Dieu conserve sa noblesse!<br> + Pour raconter la mort qui sauva l'univers,<br> + Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers,<br> + Et que, douant ma voix de force et d'harmonie,<br> + L'ardente piété me serve de génie!</p> + +<p class="p2">Les premiers vers de la <span class="italic">Vision</span> sont du <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> même accent: La +jeune fille, au cœur héroïque, est visitée en songe par +l'apparition de Jeanne d'Arc.</p> + +<p class="poem">Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies,<br> + Hier j'avais porté mes vagues rêveries;<br> + J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux,<br> + Et debout, effeuillant le saule du rivage,<br> + J'attachais mes regards sur le cristal des eaux,<br> + Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image,<br> + La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur;<br> + Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée,<br> + D'un nuage céleste égalant la blancheur,<br> + Semblaient unir la terre à la voûte azurée.</p> + +<p class="poem">Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!...<br> + Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue;<br> + Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris<br> + Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue!<br> + Sur un nuage d'or une femme apparaît...<br> + Son sein était couvert d'une robe éclatante;<br> + Du bandeau virginal sa tête se parait,<br> + Et son bras agitait la bannière flottante.<br> + Sur son front, dégagé du panache vainqueur,<br> + Des lauriers lumineux formaient une auréole.<br> + Alors un saint effroi venant saisir mon cœur,<br> + À genoux j'écoutai sa divine parole.<br> + «Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi<br> + La vierge des combats, le sauveur de son roi;<br> + Celle qui déserta sa tranquille chaumière<br> + <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin;<br> + Celle qui délivra la France prisonnière,<br> +<span class="add2em">Et qui porte encor dans sa main</span><br> +<span class="add2em">Et sa houlette et sa bannière.»</span></p> + +<p class="p2 poem">Elle dit, et bientôt, du nuage voilée,<br> + L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée.<br> + Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports;<br> + Un céleste pouvoir secondait mes efforts;<br> + Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière<br> + Embrasait de ses feux mon âme tout entière,<br> + Et déjà l'avenir était changé pour moi.<br> + Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi;<br> + D'un orgueil inconnu je me sentais saisie.<br> + «Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie,<br> + Protége de mon cœur la pure ambition!<br> + Je jure d'accomplir ta sainte mission;<br> + Elle aura tous mes vœux, cette France adorée!<br> + À chanter ses destins ma vie est consacrée;<br> + Dussé-je être pour elle immolée à mon tour,<br> + Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour<br> + Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;<br> + Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie,<br> + Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!<br> + Oui, de la vérité rallumant le flambeau,<br> + J'enflammerai les cœurs de mon noble délire;<br> + On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;<br> + L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,<br> + Viendra me réclamer pour défendre ses droits;<br> + <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,<br> + Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire;<br> + Les autels retiendront mes cantiques sacrés,<br> + Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,<br> + Les Français, me pleurant comme une sœur chérie,<br> + M'appelleront un jour Muse de la patrie!»</p> + +<p>Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus +nerveux et plus virils, l'<span class="italic">Exegi monumentum</span> de son sexe.</p> + + +<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4> + +<p>Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais +rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur:</p> + +<p class="poem">Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère!<br> + Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux,<br> + Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux!<br> + J'admirai de ses bords la superbe misère;<br> + Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité,<br> + De nos fleuves riants n'ont pas la pureté.<br> + Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre,<br> + Et que Rome adora dans ses temps fabuleux,<br> +<span class="add2em">Semble, dans son cours orgueilleux,</span><br> + Des empires détruits rouler toujours la cendre.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant:</p> + +<p class="poem">J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie:<br> + C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.<br> + Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle,<br> + Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle:<br> + Jure de ramener dans notre humble vallon<br> + Et ma harpe muette et ma cendre exilée!<br> + Ah! sous les peupliers de notre sombre allée,<br> +<span class="add2em">Une croix, des fleurs et mon nom</span><br> +<span class="add1em">Charmeraient plus mon ombre consolée</span><br> +<span class="add2em">Qu'un magnifique mausolée</span><br> +<span class="add2em">Sous les marbres du Panthéon.</span></p> + + +<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4> + +<p>La tragédie de <span class="italic">Judith</span>, celle de <span class="italic">Cléopâtre</span>, élevèrent son style +poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des +vers tels que ceux-ci dans sa <span class="italic">Cléopâtre</span> ont le grandiose d'une scène +de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par +le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans +l'ennui de l'attente d'Antoine.</p> + +<p class="center p2"><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> CLÉOPÂTRE.</p> + +<p class="poem">Iras doute des dieux, mais non de sa puissance.<br> + Il reviendra par mer. Un messager romain<br> + A dû le rencontrer dès hier en chemin.<br> + Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade.<br> + Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade,<br> + Afin de recevoir les envoyés au port...<br> + Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord!<br> + Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée,<br> + Et reprendre sur lui la Sicile usurpée,<br> + Il a besoin d'Antoine... il presse son retour.<br> + Rome, qui me connaît, a peur de son amour...<br> + J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente!<br> + Et que cette chaleur sans air est accablante!<br> + Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,<br> + Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!<br> + Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne;<br> + Rien ne vient altérer sa splendeur monotone...<br> + Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,<br> + Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.<br> + De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie;<br> + Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,<br> + Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...<br> + Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau.<br> + Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,<br> + Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...<br> + On vante ses palais, ses monuments si beaux;<br> + Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.<br> + Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies,<br> + Des générations d'immobiles momies.<br> + <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> On dirait un pays de meurtre et de remords:<br> + Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts.<br> + Partout dans la chaudière un corps qui se consume;<br> + Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;<br> + Partout l'orgueil humain, follement excité,<br> + Luttant dans sa misère avec l'éternité...<br> + Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?<br> + Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges.<br> + Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;<br> + Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi;<br> + Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,<br> + Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source.<br> + Son bonheur même a l'air d'une calamité;<br> + Car le sombre secret de sa fertilité<br> + N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre:<br> + Cette fécondité naît encor d'un désastre.<br> + Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager,<br> + Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.<br> + Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,<br> + Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.<br> + Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux<br> + Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,<br> + Et, regardant monter cette onde sans rivages,<br> + De mettre mon espoir en d'éternels ravages.</p> + +<h4><abbr title="27">XXVII</abbr></h4> + +<p>Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de +Corneille.</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure...<br> + Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure.<br> + Ce moment ne peut-il jamais être effacé?...<br> + Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?...<br> + Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire<br> + Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire!<br> + La gloire, c'était là mon rêve le plus beau,<br> + La gloire qui fait vivre au delà du tombeau.<br> + Être pour l'avenir un immortel exemple,<br> + Avoir dans son pays une colonne, un temple,<br> + C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu<br> + À gravir dans la gloire un sommet inconnu.<br> + Tout jeune, je faisais admirer mon courage;<br> + Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage...<br> + Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant)<br> + Me contait les exploits d'Hercule triomphant...<br> + Au superbe récit de cette noble vie,<br> + Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie;<br> + Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras,<br> + Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.»<br> + Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!...<br> + Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche,<br> + Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour,<br> + Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?...<br> + Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!...<br> + Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!...<br> + Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui;<br> + Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui.<br> + Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective<br> + Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive.<br> + Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux,<br> + <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> D'infâmes cruautés, de vols audacieux,<br> + D'attentats qui souillaient la majesté romaine.<br> + Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine!<br> + Triomphe dans ma honte, implacable orateur:<br> + C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...<br> +…………………</p> + +<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4> + +<p>La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se +révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable +triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il +faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de +l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas +d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur +feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou +aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, +elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> <abbr title="29">XXIX</abbr></h4> + +<p>Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la +revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de +célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des +articles de critique de mœurs qui rappelaient <span class="italic" lang="en">Addison</span> ou +<span class="italic">Sterne</span>; des tragédies bibliques, où le souvenir d'<span class="italic">Esther</span> et +d'<span class="italic">Athalie</span> lui avait rendu quelque retentissement lointain de la +déclamation de Racine; des comédies, où la main d'une femme +adoucissait l'inoffensive malice de l'intention; enfin des <span class="italic">Lettres +parisiennes</span>, son chef-d'œuvre en prose, véritables pages du +<span class="italic">Spectateur anglais</span>, retrouvées avec toute leur originalité sur un +autre sol: tout cela avait consacré en quelques années le nom du poëte +et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa +fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère, +en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.</p> + +<p>Telle on la retrouve après la révolution de 1830.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le +monde. La jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le +contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; +le nid d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.</p> + +<p>M. de Girardin avait créé un grand organe politique, <span class="italic">la Presse</span>, +puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en +même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon +autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les +passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse +mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse +mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces +ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des +idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux +de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et +profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.</p> + +<p>Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des +passions par la douce <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> impartialité de son cœur; elle ne +se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs, +secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de +son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces +territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour +traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.</p> + +<p>Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour +mieux constater son <em>alibi</em> dans les blessures que les différents +partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais +responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand +dans le cœur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois +s'irriter, jamais haïr.</p> + + +<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4> + +<p>Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait +tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la +révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> +murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une +fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle +écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de <span class="italic">Cléopâtre</span>, +dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai +jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle +nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était +ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un +pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de +<span class="italic">Tempé</span>, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, +si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des +bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques +gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers +faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes +cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de +chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que +ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les +miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette +grande évocation de la raison <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> publique, et ce grand +sauvetage d'une nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.</p> + + +<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4> + +<p>Madame de Girardin était trop Romaine de cœur pour ne pas accepter +la république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une +épreuve du courage. La république seule avait un retentissement +d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des +événements.</p> + +<p>Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses +instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct, +l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la +Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle.</p> + +<p>Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement +de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de +Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait +l'impossibilité de couronner alors Henri <abbr title="5">V</abbr>, mais la possibilité de +couronner le <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond +de l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du +parti du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses +yeux qu'un gouvernement de <span class="italic">Périclès</span> en France, gouvernement tenté +sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni +tradition ni principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par +l'unanimité de la nation, conseillé par les talents de toutes les +opinions réconciliées dans l'amour de la patrie commune, et présidé +fortement par un des meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la +république, lui souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république +naissante, sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver +la nation et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La +nation n'eut pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les +difficultés; elle ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent +que par un peu de temps.</p> + +<p>Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de +cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier +gouvernement de la république, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> fut emprisonné par le second. +L'épouse fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de +menaces, d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le +cachot avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur +et brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les +dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame +de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient +ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout, +même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son +honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.</p> + + +<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4> + +<p>À dater de ce jour, elle ferma son cœur aux illusions et sa porte +au monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les +fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la +nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant +par son travail.</p> + +<p>De grands succès sur la scène récompensèrent <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> son courage; +elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus +durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces +grands drames de caractère, qu'elle avait la force de nouer et de +dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière +intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus +que l'atelier d'un grand artiste.</p> + +<p>On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage +trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait +tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui +faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. +Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de +railler jusqu'au sang. Elle avait le cœur brusque, mais bon; cette +brusquerie de son cœur donnait plus de franchise à ses amitiés; on +était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle +était incapable de flatter, même ses amis.</p> + +<p>Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps, +étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait +<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la +<span class="italic">Niobé</span>, cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les +enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses +regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu +le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était +l'héroïsme.</p> + + +<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4> + +<p>Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle +paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi +blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi +resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le cœur. Elle +était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.</p> + +<p>Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.</p> + +<p>Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté +et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du +tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées +s'entr'ouvrit <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> à un battant pour quelques amis. Je fus du +nombre; j'y courus.</p> + +<p>La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du +rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des +ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y +trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui +ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a +perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse, +madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une +chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies +exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de +la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui +réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de +nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont +chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence +humaine.</p> + +<p>Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes, +semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand +la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; +il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de +femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur +néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de +siècle, il n'y a plus que l'éternité.</p> + + +<h4><abbr title="34">XXXIV</abbr></h4> + +<p>Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte +sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au +milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait +mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un +brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la +cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel.</p> + +<p>La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le +seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, +afin que la fraîcheur de l'atmosphère <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> et le bruit de l'eau +l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa +poitrine.</p> + +<p>Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à +Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat +plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre +plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une +convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse, +telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à +laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du +cœur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort.</p> + +<p>Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de +conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de +tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer; +nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui +emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se +la confiant. Ce fut notre dernier serrement de cœur et notre +dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, +qu'elle avait <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> expiré sans faiblesse et sans larmes, entre +les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle +avait depuis longtemps placées au ciel.</p> + + +<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4> + +<p>Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir +que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle +avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la +connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se +consoleront jamais.</p> + +<p>Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons +mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien +et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des +Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense +concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, +sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un +tribut, un souvenir, un charme, une piété, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> presque une +reconnaissance; pas un seul une amertume.</p> + +<p>Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour +défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses œuvres, car la +plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte +colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un cœur +d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques +ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de +femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit +aussi toute sa mémoire!</p> + + +<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4> + +<p>Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par +sa sœur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel +j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à +son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de +<span class="italic">la Madeleine</span>, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes +ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré +autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours +gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette +froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je +serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon +cœur.»</p> + +<p>Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux +vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé +par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert +à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce +poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais +que pour le décorer sur la terre.</p> + +<p>Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil +sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce +reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu +de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos cœurs remplis +d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces +inclinations d'esprit un peu tièdes <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui ont la température +des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, +la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la +mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je +la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre +faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait +une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec +le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, +quelquefois hostile à mes amis.</p> + +<p>Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de +cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des +sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra +qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive +image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son +caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le cœur, une larme +plus chaude et plus intarissable dans les yeux.</p> + +<p>Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop +interrompu.</p> + +<p class="left50"><span class="smcap">Lamartine.</span></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> ÉPILOGUE DU <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + + +<p>Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en +eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si +nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma +reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de +consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt +qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur +quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les +lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter +leur âme à travers la page: <span class="smcap">il y a des cœurs en France!</span> J'en +voudrais avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par +ceux qu'elle aime!</p> + +<p><span class="left50 smcap">Al. de Lamartine.</span><br> +Paris, le 12 avril 1856.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> <abbr title="troisième">III<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + + +<h3>Philosophie et littérature de l'Inde primitive.</h3> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Reprenons, après cette digression de cœur, l'entretien littéraire +un moment suspendu.</p> + +<p>Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle, +comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation, +la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie, +c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui +enseigne, tout ce <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout +ce qui charme le genre humain.</p> + +<p>Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la +littérature de tous les peuples.</p> + +<p>Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont +les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en +parlant de la Divinité.</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition +de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: <span class="smcap">L'homme est le +prêtre de la création</span>. C'est là en effet le caractère distinctif de +l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel +secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois +fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les +autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.</p> + +<p>Ces trois fonctions de l'homme <span class="smcap">prêtre de la création</span> lui ont été +forcément et glorieusement <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> imposées par sa nature. Il ne +dépend pas de lui de les abdiquer.</p> + +<p class="poem left20 smaller">Os homini sublime dedit, <span class="italic">cœlumque tueri</span><br> + Jussit!</p> + +<p>Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime +pittoresquement et physiquement cette vérité: <span class="italic">De quelque côté que +vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le +ciel</span>.</p> + + +<h4><abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la +société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter +l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.</p> + +<p>Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir +dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la +faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à +l'homme pour se représenter son Créateur.</p> + +<p>Sa troisième pensée est de lui construire un <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> acte de foi et +un culte; sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte +et de sa propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal +conforme, le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui +plaît ou de ce qui déplaît à l'Être des êtres.</p> + +<p>C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la +morale, la philosophie d'un peuple:</p> + +<p>La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière +de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout, +celle qui contient tout.</p> + +<p>Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer <em>Dieu</em>, et les rapports +de l'homme avec <em>Dieu</em>, et les rapports de <em>Dieu</em> avec l'homme, toutes +les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les +lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit!</p> + +<p>Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie; +c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous +quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments +littéraires et théologiques <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> que leur antiquité nous laisse +entrevoir à travers les brumes des temps.</p> + +<p>Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des +théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre, +à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des +certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre +solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le +vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas +prouver, on imagine.</p> + + +<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne +ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle, +ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de +l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans +le passé.</p> + +<p>Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne +et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée, +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la +perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous +sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès +en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force +centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des +planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes +ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et +dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux +choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain?</p> + +<p>Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de +vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent +l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la +brute dans son origine et dans <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> son passé. Si on considère +l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au +berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le +spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le +matérialisme; ce serait le <em>végétalisme</em>. Avant de nous engager dans +la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous +permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes, +du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie +tout opposée.</p> + +<p>Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui +leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce +petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des +traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou +vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à +l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des +choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une <em>boursouflure</em> de +fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force +au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait +successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes; puis +enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de +siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée +successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce +résumé réfléchi de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la +parole; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font +aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.</p> + + +<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans +limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui +déshérite Dieu de son œuvre la plus divine; qui prend pour +créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, +un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement +sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à +une sourde puissance végétative, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> puis une intelligence +empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela +pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme <em>de +l'abstraction et de l'inertie!</em></p> + +<p>Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, +qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât +de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une +création, un homme et un Dieu à son image!</p> + +<p>Ombres de rêves!</p> + +<p>Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces +théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la +philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, +apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors +qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race +d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou +de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous +aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et +plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions +mieux rêver, imaginer <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> et croire que l'homme, encore tout +chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de <em>tomber</em>, encore tout +imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses +instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et +plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, +vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, +<span class="italic">Apollon de la nature</span> devant lequel toute autre créature s'inclinait +d'admiration et d'amour.</p> + +<p>Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette +époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait +rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté +morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que +cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence +une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres +de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui +laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires +confuses de son état primitif.</p> + +<p>Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> croire que cette +même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement +à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et +réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, +les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de +l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans +le bonheur et dans l'immortalité.</p> + +<p>Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, +comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier +jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le +Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau +d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la +terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de +l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui +fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous +croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et +éternité.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> <abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même +que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de +l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par +la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation +même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme +divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la +félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous +connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution +physique de l'homme.</p> + +<p>Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse +antiquité des <span class="italic">Védas</span> ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le +verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des +livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de +l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état +physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> pour rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans +les sépulcres de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la +terre avant que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces +livres, où sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces +squelettes de l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres +progrès dans la construction physique de l'humanité? Quels sens +manquaient aux hommes des premiers âges? Quels sens ont été ajoutés +aux hommes d'aujourd'hui? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un +muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme +de quatre mille ans en arrière? Montrez-moi seulement que votre nature +éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux +écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de +plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la +durée de sa vie!... Non, rien, pas même un atome de matière organisée +de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme +une argile pesée par la même main dans le même moule.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> <abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui +résultent de ces organes et qui sont limitées par ces organes +auraient-elles changé? Une faculté de plus aurait supposé un sens de +plus: où est le sens? Une destinée progressive en espace aurait +supposé une destinée prolongée en temps: où est le temps de plus +conquis par l'homme? «L'homme vit peu de jours,» disait déjà Job, «et +ces jours sont mauvais.» Que disons-nous de différent aujourd'hui?</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>On répond: Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une +durée de vie plus longue. À supposer que cela fût possible, l'homme, +au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait +encore avec raison sa vie courte; car tout ce qui finit est court pour +une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité.</p> + +<p>Mais les philosophes qui affirment le progrès <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de la vie +humaine en durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan +divin; que ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport +exact avec le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent +vivre à côté de lui, avant lui ou après lui sur cette terre; que +l'espace de ce petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves +orgueilleux des utopistes de la perfectibilité indéfinie; que la +fécondité même de l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est +pas indéfinie dans sa production des aliments nécessaires à +l'existence de l'homme; que si une génération prolongeait indéfiniment +sa vie et multipliait à proportion sa race sur la terre, d'une part +cette génération sans fin et sans limite trouverait bientôt ce globe +trop étroit pour sa multitude et pour ses besoins; d'autre part, que +cette génération prendrait dans l'espace et dans le temps la place des +générations à naître; privilégiés de la vie qui condamneraient au +néant ceux qui sont prédestinés à vivre!</p> + +<p>On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois +qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible, +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de +l'homme.</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti +évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur +la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette +hallucination de notre orgueil.</p> + +<p>Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette +permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de +civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont +précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui +ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis +les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le +cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort, +conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même, +soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et +mourir? Ce globe n'est partout <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qu'un ossuaire de +civilisations ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance +et de mort de ces civilisations, nous les montre partout naissant, +croissant, dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, +les mœurs, les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un +moment ici ou là dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une +seule n'a échappé jusqu'ici à cette vicissitude organique de +l'humanité. Le temps ne s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours +du temps, parce qu'il apporte et emporte incessamment les choses +mortelles.</p> + + +<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit +dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur +science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous. +Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure +en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous +disons: <span class="italic">Cela est antique</span>. Quelle raison avons-nous de préjuger +<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes +existences éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos +indices? Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui +changent le mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont +donc ces symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de +l'espèce humaine?</p> + +<p>Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne +rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement +qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne +moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons +pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.</p> + +<p>Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères, +parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie +en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et +les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent +en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse +rétabli par le bien, pour se rompre encore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des +peuples? Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, +l'Inde primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous +ne voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de +notre moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers +siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la +bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que +quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi +lumineux que le foyer de notre jeune Europe.</p> + +<p>Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon, +Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques +nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter +à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme +les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout +fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux +dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'œuvre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, +comme l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement +énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent +avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement +même des peuples européens à chercher des formes meilleures de +gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude +d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.</p> + +<p>Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la +gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de +bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon, +qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en +moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une +borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans +leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le +progrès.</p> + +<p>Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement +qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de +bien-être paraît être le partage des peuples; <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> seulement +cette somme de bonheur est plus équitablement répartie depuis +l'abolition de l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage +est-il aboli? Sur une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le +remplace. La barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore +l'immense majorité des zones géographiques du globe.</p> + +<p>Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le +bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que +l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance +physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé +l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un +insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y +coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler +des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue +appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et +par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe +finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est +le progrès quotidien <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le +progrès dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son +supplice prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette +procession éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se +moquer de l'humanité.</p> + +<p>La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc +pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.</p> + + +<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans +l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde +et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct +est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc +un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette +terre.</p> + +<p>Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou +surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a +été en effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: +d'abord comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à +son perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera +atteint par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici +son atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, +c'est ailleurs qu'il arrive.</p> + +<p>En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de +perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement +méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine, +à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité: +s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec +désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas, +c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice +de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de +l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le +sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul, +l'homme collectif <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> est né pour ses semblables: se dévouer au +perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou +indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables, +c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!</p> + +<p>Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir +difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de +l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il +crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de +perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient +illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce, +n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative, +locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et +continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la +nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est +attesté comme une vérité.</p> + + +<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance +et dans la barbarie, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> en sortir pour remonter à la lumière, à +la civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins +laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une +société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus +ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par +l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, +déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus +perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place +où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, +mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des +philosophes de la perfectibilité indéfinie.</p> + +<p>Or, il n'est pas douteux que, dans l'œuvre de cette croissance +relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation +ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée +par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui +en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la +vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une +race; le <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou +grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices +de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le +sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de +l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns +croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis +sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un +perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le +secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre +espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, +méritoire chez tous.</p> + +<p>Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des +progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont +convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à +l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles +ici-bas, ne seront pas perdus pour l'<em>être humain</em>, et que, interrompu +ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la +mort, ce progrès <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> profitera ailleurs, dans les régions de +l'éternité, de l'absolu, de l'infini.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de +l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu +a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait +parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse +invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se +rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur +complet et permanent sur la terre.</p> + +<p>Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel +est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était +nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait +mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre +pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct, +l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses +mains <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la +devançant par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe +pas ici, est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le +mouvement à toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du +perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité +plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde, +mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal +placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie. +Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe +flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous +conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur +éternel.</p> + + +<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de +la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle +d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine. +Cela ne résiste ni au raisonnement, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> ni à l'expérience, ni à +l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la +misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir +lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de +son propre cœur, pour se complaire à ce songe doré de vieux +enfants. La première ruine d'empire dont la terre est semée le +confond, le premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la +première déception de cœur ou d'esprit le fait fondre en larmes.</p> + +<p>«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune +métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants: +<span class="italic">Globe pétri de cendre et de larmes</span>. Quelle couche, pour rêver le +perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous +ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je +n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de +l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au +bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de +leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore +endormis!»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> <abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie +expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves, +correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle +ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur! La philosophie de +la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolée par l'espérance, +c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius, +de Platon, du christianisme; c'est celle qui nous a toujours paru, dès +notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de +réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu, +d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir.</p> + +<p>Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans +toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces +langues? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes?</p> + +<p>Elle dit: «Il y a un Dieu. Son œuvre le prouve. La vie est le +témoignage de la vie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Elle dit: «Ce Dieu, Être des êtres, est infini, parfait, +éternel. Sa nature le prouve; l'infini, l'éternité, la perfection sont +les attributs de l'être des êtres.»</p> + +<p>Elle dit: «Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de +puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de +sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Être, pour l'Être +des êtres, c'est créer!»</p> + +<p>Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de +fond; et elle dit: «Il est là;» elle descend aux bornes de l'éther +inférieur qui n'a point de borne, et elle dit: «Il est là;» elle +s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle +dit: «Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et +il est tout entier partout où il est.»</p> + +<p>Elle dit: «Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui; les choses ne +se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de +ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est +également de lui et en lui.»</p> + +<p>Elle dit: «Nous sommes une de ses créatures, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> une de ses +pensées réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de +ses créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son +vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas <span class="smcap">hommes</span>.»</p> + + +<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p>«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de +l'Inde.</p> + +<p>«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un +matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il +ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe +auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de +sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il +ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des +temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine +d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, +<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> à son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être +nommé. Il ne connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le +bonheur que de nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques +frissons de plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un +point sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur +est de s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction +avec la bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire +infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette +contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture, +il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase +lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce +mystère qui l'écrase?</p> + +<p>«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il +ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.</p> + +<p>«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient +les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car +Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de +grandeur, de félicité qui <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> peut découler toujours de lui sans +l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner +sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté, +ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.</p> + +<p>«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier +couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous +les épis contenus dans la première semence se ressentent de +l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à +perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale +qui est son danger et sa gloire?</p> + +<p>«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté, +toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à +ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première +innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a +rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu +parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit +que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps, +et que la dernière <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> goutte d'eau ne participe pas à la +corruption de la source?</p> + +<p>«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu +donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa +propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté +morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et +mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le +ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête +de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni +d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire +justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer +soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême? +Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: <span class="italic">Vous serez +des dieux?</span></p> + +<p>«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la +douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> <abbr title="18">XVIII</abbr></h4> + +<p>Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement +sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle +qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter +d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier +ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère?</p> + +<p>Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les +imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de +la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité. +Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration +de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux +de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à +gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la +vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est +vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante +ont protesté depuis des <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> milliers de siècles, ils n'ont pas +fait révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme +reste. Son nom est Adam, <em>terre</em>, c'est-à-dire infirmité.</p> + + +<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4> + +<p>Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la +philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme +complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion +tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont +on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments +littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans +la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et +la sanctification.</p> + +<p>Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque +dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons +mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la +trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> +axiome: «<span class="smcap">Il est plus aisé de sanctifier la terre que de la +transformer.</span>»</p> + +<p>Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer +quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta +douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une +expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve. +Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute; +souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta +propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!»</p> + + +<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4> + +<p>Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle +de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans +l'examen des <span class="italic">livres sacrés</span> et des poëmes primitifs de ce premier des +peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie, +en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées, +de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des +siècles, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> sont de nature à les confirmer dans leur système de +<em>l'homme brute</em> au commencement, de l'<em>homme dieu</em> à la fin des âges.</p> + + +<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4> + +<p>Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne +peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce +sont les <em>Védas</em>.</p> + +<p>Les <span class="italic">Védas</span> sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités +symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs +personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient +derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces +incarnations.</p> + +<p>«Les <span class="italic">Védas</span>, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple +indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature +qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la +littérature grecque.»</p> + +<p>Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette +littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus +divinisée par <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> la charité qu'elle respire: c'est la +littérature de la sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature +des passions.</p> + +<p>«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de +philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie +indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son +propre aveu, ce sont les <span class="italic">Védas</span> qui ont inspiré cette littérature.»</p> + +<p>Les <span class="italic">Védas</span> sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David +dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont +que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou +d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des <span class="italic">Védas</span> indiens sont en +même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes +hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des +<span class="italic">Védas</span> ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs +strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la +création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <abbr title="22">XXII</abbr></h4> + +<p>«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être, +ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y +avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais +la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le <em>désir</em> +de naître pour le premier germe de la création...</p> + +<p>«Cependant il y avait <em>Lui</em>, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul +existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la +solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui +pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en +dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!»</p> + +<p>Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette +création par le <span class="italic">désir</span> occulte qui presse toute chose, non encore +née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout +retourne, afin de l'aimer et de le glorifier?</p> + +<p>«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> sages, +méditant dans leur cœur et dans leur entendement, ont expliqué le +passage du néant à l'être; mais <em>Lui</em>, Dieu, quelle autre source +put-il avoir que lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou +si cela est autrement.»</p> + + +<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4> + +<p>Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un +cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et +conservateur des êtres connus.</p> + +<p>«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des +mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre +Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p> + +<p>«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu +offrirons-nous l'holocauste?</p> + +<p>«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, +ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui +l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel +autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> «C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, +frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit +à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?</p> + +<p>«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses +attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre +offrirons-nous l'holocauste?...»</p> + +<p>Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu +créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un <span class="italic">Te +Deum</span> de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.</p> + + +<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4> + +<p>La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec +moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.</p> + +<p>«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les +hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et +la bouche de cet être s'ouvrit <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> comme un œuf brisé; de sa +bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines +s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit +l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des +yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; +les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne +le sentiment du <em>loin</em> et du <em>près</em> (des distances); la peau +s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette +chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et +les plantes! etc., etc.»</p> + +<p>On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître +l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, +le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les +phénomènes matériels de l'intelligence.</p> + +<p>Et ces hymnes sacrés des <span class="italic">Védas</span> se chantaient dans l'Inde on ne sait +combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des +Brahmanes avait été remplacée par celle de <span class="italic">Bouddha</span>, et celle de +<span class="italic">Bouddha</span> était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. +Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que +les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en +balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes +que ces échos lointains du berceau du monde.</p> + +<p>Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que +l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons +avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la +lumière de ce qu'on appelle un <em>Éden</em>. Nous croyons que les reflets de +cet <span class="italic">Éden</span> et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, +avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus +distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive +date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa +pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante +effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans +le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> <abbr title="25">XXV</abbr></h4> + +<p>La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les +caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée +et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois +saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un +Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'<em>opium</em> +qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint +vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette +poésie <span class="italic">sanscrite</span> tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je +dépeignis alors moi-même mes impressions.</p> + + +<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4> + +<p>«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons +éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces +pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme +s'élève si haut, parle si <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> divinement, que cette pensée +semble se confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le +rayonnement et avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle +cherche, qu'elle atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature +et du ciel, en jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse +possession du souverain Être.</p> + +<p>«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette +nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des +sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères, +elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir +pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on +entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence +bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce +murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est +l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini, +infiniment adoré et infiniment possédé.</p> + +<p>«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent +produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde, +vraisemblablement déchirées de quelques livres <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> surhumains, +et emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à +nous.</p> + + +<h4><abbr title="27">XXVII</abbr></h4> + +<p>«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue +d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant +avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux +littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se +levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres +que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la +chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur +mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement +les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant +doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de +journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées +qui se réveillent dans l'esprit.</p> + +<p>«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite +sans éprouver la passion <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> de la lire. Je ramassai quelques +feuilles à demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces +fragments étaient l'œuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute +leur existence et tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder +d'autres mondes. Il se nomme le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>, philosophe, poëte, +publiciste, orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des +siens, vivant dans un siècle, pensant dans un autre.</p> + + +<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4> + +<p>«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette +voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent +aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil, +et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le +marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à +coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui +étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non +avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le +soleil levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement +de l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu +à travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans +l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent +était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther +limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le +miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot +de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du +soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par +les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.</p> + + +<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4> + +<p>«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai +les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un +de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même +éprouve rarement quand il <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> est seul, et que rien de théâtral +ne se mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme +si une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force +d'une impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le +livre à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi +de lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, +comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, +assis ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, +d'où jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement +et religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les +larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai +Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de +créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité, +et de les exprimer dans une si divine expression.»</p> + +<p>Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers +d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du +fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression +de sa parole écrite, prolongée de <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> si loin et de si haut à +travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme +ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts +de la Gaule, s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre +mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant +que l'âme, et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au +ciel!</p> + +<p>Voilà la littérature du genre humain!</p> + + +<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4> + +<p>Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second +caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je +veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.</p> + +<p>«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions +du <span class="italic">sanscrit</span>; c'est la langue sacrée des Indes.</p> + +<p>«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les +serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais +de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> dressant +les oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au +soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses, +jouissant de sa solitude et de sa sécurité.</p> + +<p>«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les +garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne +qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais +jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de +la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans +justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le +même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles, +aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien +quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout +du canon.</p> + +<p>«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à +trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence +dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même +lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé +par la même Providence, doué peut-être <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> à un degré différent +de la même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé +peut-être des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa +forêt; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa +compagne, bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude +l'emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le +chevreuil tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans +sa douleur sur l'herbe rougie de son sang.</p> + + +<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4> + +<p>«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et +en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas +mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où +nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel +l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des +profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des +paroles; car l'œil a son langage, surtout quand il s'éteint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> «Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche +de ma cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai +jamais offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à +mort? Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de +jeunesse, de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma +compagne, mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne +reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et +ces gouttes de sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur +pour moi ou un juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te +pardonne; il n'y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est +douce, même contre mon assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la +douleur, des larmes.»</p> + +<p>«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. +Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la +voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses +yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.</p> + +<p>«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> je repris le +fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du +second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et +cette fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; +il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se +coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le +silence, comme dans le deuil de la même mort.</p> + +<p>«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène +les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son +troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil +à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces +restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire +par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces +merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée +des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y +sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a +vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa +création animée ou inanimée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> «Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, +d'épreuve en épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de +l'Himalaya. À mesure que la route devient plus longue, plus pénible et +plus glaciale, le héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont +le plus aimé sur terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, +rebutés de ses infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses +pieds sur les sommets de glace et de neige dans son ascension. +Parents, amis, frères, amante même, finissent par se lasser de +dévouement ou par s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et +plus inséparable de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant +les traces de son maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher +avec lui.</p> + +<p>«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui, +mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une +justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation +de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si +son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas +avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous +les deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le +citerai bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.</p> + + +<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4> + +<p>«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même +des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de +cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans +nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et +ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte +à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de +force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. +J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette +fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui +sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son +intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était +le sage, et que j'étais <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> l'ignorant et le barbare d'une +civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, +ou qui n'y était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de +l'Occident y arriverait un jour.</p> + +<p>«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce +despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, +sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre. +Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure +de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent +comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou +moins vague de l'existence sous le même rayon.</p> + +<p>«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non +leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire +ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet +d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous +permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»</p> + +<p>De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement +la nature, m'avait <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> convaincu de mon crime. L'Inde m'avait +révélé une plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la +nature entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne: +l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin +du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.</p> + +<p>Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque +reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation +primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire +de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui +portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie +et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race +humaine.</p> + + +<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4> + +<p>Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des œuvres purement +poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût +de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur +l'homme, sur les rapports <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> de l'homme avec Dieu et de l'homme +avec l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou +rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue +barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie +et continue attribuent à cette enfance du monde.</p> + +<p>Je puise cet exemple dans le <span class="italic">Bagavagita</span>, épisode du poëme sacré du +<span class="italic">Mahabarata</span>, selon MM. <span lang="en"><span class="italic">Hastings</span></span> et <span lang="en"><span class="italic">Wilkins</span></span>, ses premiers +traducteurs.</p> + +<p>«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros +<span class="italic">Arjoùn</span>, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, +qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son +cœur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le +demi-dieu <span class="italic">Krisna</span>, qui combat à côté d'<span class="italic">Arjoùn</span>, mais qui combat avec +l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un +dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux +pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du +meurtre.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> <abbr title="34">XXXIV</abbr></h4> + +<p>—«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève <span class="italic">Arjoùn</span>; +«le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. +J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais +cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; +l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la +jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui +est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos +organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du +chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses +n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes +choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que +rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de +destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est +incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme +ne peut ni tuer ni <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> être tuée: de même que l'homme rejette +ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé +sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni +le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, +soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, +comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un +commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent +avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur +état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte +pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta +conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères +et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois +vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui +résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié +qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des +liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable +félicité!»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> <abbr title="35">XXXV</abbr></h4> + +<p>—«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur +<span class="italic">Arjoùn</span>, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà +absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où +demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»</p> + +<p>—«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la +sainteté et dans la lumière qui balaye son cœur de tout autre désir +que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne +s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal +terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui +peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté +tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux +aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la +faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!</p> + +<p>«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans <span class="italic">la nuit du +temps</span>, où toutes les <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> choses dorment dans les songes; le +sage ou <em>saint</em> ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes +les choses veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans +la nature incorporelle de Dieu!</p> + +<p class="p2">«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le +philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein +de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la +contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout +motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»</p> + + +<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4> + +<p>Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous +les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne +prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être +qui a vie <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> est produit par le pain qu'il mange; le pain est +produit par la pluie; la pluie est produite par la prière qui +l'implore; la prière est produite par les bonnes œuvres; les bonnes +œuvres sont produites et données à l'homme par <span class="italic">Brahma</span> (nom de +Dieu).</p> + +<p>«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple, +«moi-même je pratique les bonnes œuvres; et cependant, par ma +nature divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans +les trois parties (les trois continents connus du globe alors), et +cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je +n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient +bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la +cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit +chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans +l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans +motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait +pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront +sauvés <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> par leurs œuvres, les autres seront retardés.»</p> + + +<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4> + +<p>«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils +poussés à commettre le mal?»</p> + +<p>«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir +mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse +agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est +enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens, +dans le cœur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à +travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre +dans tes passions domptées.</p> + +<p>«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable: +l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de +l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> <abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4> + +<p>«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au +bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas +d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout +entier dans le bien.»</p> + +<p>Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du +maître surnaturel.</p> + +<p>«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant +moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et +constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant, +moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le +culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. +Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis +l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des +ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce +monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être +connu. Je suis le consolateur, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le créateur, le témoin, +l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, +le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute +la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis +Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis +la mort et l'immortalité. Je suis <em>l'être!</em></p> + +<p>«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et +sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand +il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me +servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a +mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le +juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu +entreras en moi!...»</p> + + +<h4><abbr title="39">XXXIX</abbr></h4> + +<p>Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une +magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les +autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ne +sont que les satellites obéissants. C'est le <span class="italic">Te Deum</span> de +l'universalité divine; la parole y luit comme le feu.</p> + +<p>Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous +lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa +providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et +foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa +forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte +et de la morale.</p> + +<p>«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le cœur, libre de toute +haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui +ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui +ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la +gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la +peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des +vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma +(Dieu), le souverain principe de toutes choses.</p> + +<p>«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> dont la +connaissance te conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni +commencement ni fin, et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, +car il est au-dessus et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout +mains et tout pieds, il est tout visage, toute tête, tout œil, tout +oreille. Milieu de tous les mondes, il les remplit de son étendue; +n'ayant lui-même aucun organe, il est le résumé de toutes les facultés +des organes; sans être incorporé dans rien, il contient tout, et sans +aucune qualité des choses il participe souverainement à toutes les +qualités. Il est le dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la +nature; par l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous +appelons l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et +cependant il est présent; il est indivisible, et cependant il est +divisé en toutes choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il +est la lumière, mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation +contre le panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la +sagesse, l'objet et la fin de toute sagesse!</p> + +<p>«Celui qui me connaît ainsi par ce que je <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> suis entre dans ma +nature et s'y divinise.</p> + +<p>«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des +deux principes, la matière et l'esprit.</p> + +<p>«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la +nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se +répandent au dehors, alors tu conçois Dieu!</p> + +<p>«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et +l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation +finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par +l'intelligence dans l'état des êtres.»</p> + +<p>Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du +christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde +des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de +l'immortalité!</p> + + +<h4><abbr title="40">XL</abbr></h4> + +<p>Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du +renoncement complet au <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> fruit de la bonne action, de la vertu +pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus +pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.</p> + +<p>«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en +finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les +dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»</p> + +<p>Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui +recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.</p> + +<p>«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention? +et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il +dissipé?»</p> + +<p>«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix +l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir +conformément à ce que je crois.»</p> + +<p>«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et +auditeur du miraculeux entretien entre le fils de <span class="italic">Vaaseda</span> et le +magnanime fils de <span class="italic">Pandoa</span>, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre +cette suprême et divine doctrine, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> telle qu'elle a été +révélée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans +mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de <span class="italic">Krisna</span> et d'<span class="italic">Arjoùn</span>, +plus mon cœur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu +que soit <span class="italic">Krisna</span>, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit +<span class="italic">Arjoùn</span>, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement +la vérité, la fortune, la victoire et la vertu!»</p> + +<p>Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et +morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la +prétendue barbarie et la grossière superstition que certains +philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur +orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un +âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et +lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des +hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine +pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les +flancs de l'Himalaya?</p> + +<p>Avant de feuilleter avec vous la littérature <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> de l'Inde +primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie +religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.</p> + +<p>Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la +fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.</p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> <strong><span class="italic">POST-SCRIPTUM</span></strong>.</p> + + +<p>Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans <span class="italic">la +Presse</span>, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me +reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain +de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture +de <span class="italic">l'Imitation</span> et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques +du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, +en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un <em>progrès +indéfini et continu</em> sur ce petit globe.</p> + +<p>Nous lui répondrons incessamment entre deux <span class="italic">Entretiens littéraires</span>, +ou même dans un des <span class="italic">Entretiens littéraires</span> que nous publions; car M. +Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de +beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes +réveillé!... Nous croyons plus beau et <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> plus viril de +regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le +nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'<span class="italic">opium</span>. Ce suc +de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête +en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité +indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui +n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux +mystères!</p> + +<p>Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et +continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à +un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De +l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la +nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre +d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'<span class="italic">Hamlet</span>, qui jouent aux +osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des +morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici +respectons au moins notre néant!</p> + +<p>Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens +se relève quand <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens +transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante +et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations +humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est +rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures +de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de +M. Thierry:</p> + +<p>«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de +ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à +table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la +salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au +dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, +entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est +plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni +frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin +d'œil, et <span class="italic">de l'hiver il repasse dans l'hiver!</span> Telle me semble la +vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la +longueur du temps qui la précède <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> et qui la suit: <span class="italic">de l'hiver +il repasse dans l'hiver</span>.»</p> + +<p>L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la +condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; +l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce +température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, +poursuivie par l'instabilité humaine, <span class="italic">repasse de l'hiver dans +l'hiver</span>.</p> + +<p>Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la +chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre +oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même +de nos songes!</p> + +<p><span class="left50 smcap">Lamartine.</span><br> +Paris, le 20 mars 1856.</p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> <abbr title="quatrième">IV<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + + +<p>Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de +l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.</p> + +<p>Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes +épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on +entend par la poésie.</p> + +<p>J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant +vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que +l'homme?</p> + +<p>On ne définit rien, et cette impuissance à <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> rien définir est +précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.</p> + +<p>Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, +la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: <em>mystère</em> du +langage.</p> + +<p>La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils +disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, +ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est +même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit +aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que +tout cela: elle est la poésie.</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou +intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique +nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre, +quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence +ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou +intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> +transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble +correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être.</p> + +<p>L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti, +dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage +différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et +les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines +qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps +le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La +prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent +la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les +choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la +poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des +choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de +la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme +élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute +puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du +langage.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> <abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non +dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a +été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.</p> + +<p>Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses +nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, +politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie +publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, +polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, +affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou +de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.</p> + +<p>Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement +en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette +autre piété des sens et de l'âme, les fables, les <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> prodiges, +les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les +hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou +de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de +la pensée.</p> + +<p>Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est +incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.</p> + +<p>Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression +humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il +fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? +Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des +formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette +révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la +nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous +nous-mêmes:</p> + + +<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de +sentiments et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté +par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à +l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son cœur ou à +son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des +choses extérieures ou intérieures.</p> + +<p>À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de +l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni +prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du +cœur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un +langage simple, habituel et tempéré comme elle.</p> + +<p>Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand +l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à +l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand +l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand +l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la +plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, +pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait +entrevoir, à <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> travers le lointain des cieux, la beauté +suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et +quand la contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier +le monde des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses +heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son +imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un +vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive +insensiblement du rivage sur la grande mer; quand il se donne +l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces +berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument +humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans +leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions +ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un +langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, +plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le +vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant +de l'oreille; comme la peinture invente la couleur, ce chant des +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> yeux; comme la sculpture invente les contours, ce chant des +formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand +l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit +l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens +à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre divin et immortel de tous +les sens.</p> + +<p>Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer +cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute +l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe +du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans +l'imagination.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit +être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les +sentiments qui l'émeuvent?</p> + +<p>Nous répondons encore par le même mot: <em>mystère</em>. + +<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui +est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas +poésie, se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait +définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la +première impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement +poétique.</p> + +<p>Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:</p> + +<p>Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de +prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par +un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses +horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui +l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et +consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes +et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par +l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des +jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans +qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier +de l'homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, +j'y vois bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le +sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être +d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles +que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché +d'une alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan +d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie +dans le ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à +l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri +strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride; ou le +bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise +folle les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en +temps, par un ondoiement de mer, le silence mélancolique de l'étendue.</p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le +grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le +dire?</p> + +<p>Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie +au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour +maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos +mères?</p> + +<p>Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, +où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du +chameau sur les sables brûlés de la terre?</p> + +<p>Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous +la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur +les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la +toile?</p> + +<p>Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images +sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de +ces trois phénomènes et de ces trois images il <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> sort pour +nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que +de la richesse.</p> + +<p>Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. +L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise +pleure, le cœur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, +l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez +chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie +de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: +cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point +d'écho pour le chiffre.</p> + + +<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes +dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une +mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile +émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent +de pente en pente sur les flancs des rochers noircis <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de +sapins; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme +des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée +bleue se fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont +l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les +neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques +voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de +branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la +dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des +rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les +enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y +sèchent sur la grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans +les prés, interrompent par moments le silence de la vallée; le +crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà +et là à travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le +clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps +le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche +rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant +visibles, flottent <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> comme des fleurs aquatiques de nénuphars +bleus sur les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour +admirer ce bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à +la hauteur et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son +Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament +nocturne; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, +et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt +dans la vallée éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se +console, elle se réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, +elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la +poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, +comme la lueur de ces étoiles dans l'éther; elle participe à la +divinité du spectacle.</p> + +<p>Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces +merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému +autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser +les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous +submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> +sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos +émotions!</p> + +<p>Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les +énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre +séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a +sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la +langue usuelle, expression des choses ordinaires.</p> + + +<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que +nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus +de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on +souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion +pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne +suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les +principales.</p> + +<p>D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> semble lui +donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement +d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette +instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou +de terreur.—Émotion!</p> + +<p>Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à +l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles +de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses +couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans +ses vagues.—Émotion!</p> + +<p>Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée +de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.—Émotion!</p> + +<p>Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, +rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de +sa mère.—Émotion!</p> + +<p>Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et +que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses +ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les +bouillonnements harmonieux de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> l'onde qui commence à +frissonner sur le feu.—Émotion!</p> + +<p>Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd +d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants +sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de +la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui +déracinent les cités.—Émotion!</p> + +<p>Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la +cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des +hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le +flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères +des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de +reconnaître un époux, un père ou un fils.—Émotion!</p> + +<p>Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages +lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé +pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres +étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, +de <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui +les habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, +d'autres hommes, d'autres destinées.—Émotion!</p> + +<p>Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil, +les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un +troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de +l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux +vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et +aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les +images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du +deuil, assiègent la pensée.—Émotion!</p> + +<p>Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village +flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le +fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les +lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.—Émotion!</p> + +<p>Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne +circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.—Émotion!</p> + +<p>Si l'œil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe +à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui +bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des +eaux.—Émotion!</p> + +<p>Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces +vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du +monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits +pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, +on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment +de l'éternité.—Émotion!</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie +de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de +tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme +dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel +spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une +langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le +sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément +dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, +contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il +s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, +il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il +chante le <span class="italic">Te Deum</span> de la grandeur de Dieu et de la petitesse de +l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, +la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent +et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par +le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le +cœur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde +visible ou du <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> monde social, nous trouverions partout des +éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la +nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait +voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de +Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur +de la création.</p> + +<p>Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme +humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance +jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y +décerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie de ce +qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est +l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est +plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que +le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la +vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit +que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, +soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa +famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans +l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu +est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au +fond la plus forte comme la plus divine des émotions.</p> + + +<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, +pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice. +Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas +leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la +corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À +talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille +fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères +ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il +y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand +architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers!</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> <abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on +appelle <em>le vers</em>, nous répondrons franchement que cette forme du +vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la +consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, +nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et +véritablement intellectuelle des peuples modernes.</p> + +<p>Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de +notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, +nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, +nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la +dignité de la vraie poésie.</p> + +<p>N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que +cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples +consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes +tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait +deux <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il +pas puéril que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa +fougue en deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations +de l'âme étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration, +l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du +chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si +la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher +sous le nom de <em>rime</em> à chacun de ses vers deux consonnances +métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses +pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?</p> + +<p>En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par +les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une +certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si +improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou +<em>l'émotion par le beau</em>, la poésie, cette essence des choses contenue +dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie +cessera d'être ce qu'elle est, parce que <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> le poëte doué de ce +sens sublime, <span class="italic">l'émotion par le beau</span>, ne consentira pas à ravaler ce +sens intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de +sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de +l'homme dans la région <em>des âmes</em>.</p> + + +<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Nous concevons le <em>vers</em>, à l'origine des littératures, quand +l'intelligence pure était moins dégagée des sens.</p> + +<p>L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et +l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré +dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce +langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie +intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir +sur le sens.</p> + +<p>Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les +cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les +hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> +n'entendre ou de ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores +et symétriques fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec +le vase, la matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine +encore; mais il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril +dépouille ces langes de sa puérilité.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres +par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils +n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon, +Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, +madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en +Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, +aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de +nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale +qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans +nos vers, parce qu'il y a plus de <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> liberté. La difficulté +vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres +qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des +lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut +sentir, et non s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de +la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. +De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le +rimeur et le poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi +méprisable qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à +l'assembleur de mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du +chef-d'œuvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire +à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en +l'exprimant.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> <abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie +d'école.</p> + +<p>Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie. +Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur +nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte +sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.</p> + +<p>Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques, +c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus +spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse +exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.</p> + +<p>Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure +spiritualité dans l'œuvre, viennent les poëtes épiques, +c'est-à-dire les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes +s'adressent principalement à une faculté secondaire de l'esprit +humain: l'intérêt pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même +principe de la plus ou moins pure intellectualité de l'œuvre, les +poëtes dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur +poésie, à l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les +péripéties de la vie humaine, publique ou privée.</p> + +<p>Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos +théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce +qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit +humain: la curiosité et la passion.</p> + +<p>Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie +qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre +substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres +arts pour produire son effet sur les hommes.</p> + +<p>Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le +cœur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens, +des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des +larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang +imaginaire, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il +ne faut au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au +bout d'un roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur +un papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les +larmes éternelles du genre humain.</p> + + +<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette +supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la +poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément +souvent cette classification par la souveraine exception du talent; +que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur +à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme +<span lang="en">Shakspeare</span>, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps +modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques, +l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie, +tout ce qui vibre, tout ce <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> qui pense, tout ce qui chante, +tout ce qui agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le cœur +de l'homme aux prises avec la nature.</p> + +<p>J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du +domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on +rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore +il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout +enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises +facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la +moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de +nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule. +Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques +peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de +grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard +dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme. +L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule +rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais +l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais +le génie, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur +au peuple athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses +malheurs!</p> + +<p>Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas +au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont +sérieux. Il s'agit du beau.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> <abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p>Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre.</p> + +<p>Le titre et la forme d'<em>entretien</em> que nous avons donnés à ce Cours +familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous +ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des +œuvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la +monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous +passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre, +d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais +aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui +est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en +apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point +entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des +temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la +confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout +entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons +en tête ou en marge de chacun <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> des entretiens l'époque à +laquelle il se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des +lecteurs pourra, en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir +sans peine l'ordre chronologique, interverti un moment pour la liberté +et pour l'agrément de la conversation littéraire.</p> + + +<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4> + +<p>Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures +comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui +sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un +même sujet.</p> + +<p>Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science +systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la +nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques.</p> + +<p>La division par <em>genres</em>, bien qu'elle puisse être employée dans une +certaine mesure et comme subdivision dans nos études, a l'inconvénient +d'être plus spécieuse que vraie et plus convenue que réelle; car les +genres ne <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sont jamais ni si distincts, ni si séparés, ni +même si démarqués que le disent les auteurs de ces classifications +artificielles. Les genres se confondent à chaque instant dans le même +ouvrage et sous la plume du même écrivain. N'y a-t-il pas, en effet, +de la religion dans la philosophie, de la philosophie dans l'histoire, +du drame dans le récit, du récit dans le drame, de la poésie dans +l'éloquence, de l'éloquence dans la poésie? Quelle main assez +minutieuse et assez sûre peut faire ce triage et cette répartition de +genres, de manière à en faire la base absolue d'une classification +méthodique des œuvres littéraires de l'esprit humain? On se +tromperait à chaque instant, et en voulant tout diviser on aurait tout +confondu.</p> + +<p>Nous diviserons donc, comme la nature, par générations de génie ou par +époques.</p> + +<p>Pour éviter la dissémination d'attention qu'un trop grand nombre +d'époques jetterait dans la mémoire et dans l'esprit, nous ne +diviserons la littérature du genre humain qu'en quatre grandes +époques:</p> + +<p>L'<em>époque primitive</em> ou orientale, indienne, chinoise, égyptienne, +arabe, hébraïque;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> L'<em>époque gréco-latine</em>, commençant à Homère et finissant au +christianisme;</p> + +<p>L'<em>époque intermédiaire</em>, décadence, barbarie, renaissance, commençant +à la chute de l'empire romain, finissant à la naissance de <span class="italic">Dante</span> à +Florence, époque dans laquelle l'Italie joue le plus grand rôle, et +qu'on pourrait appeler l'époque italienne;</p> + +<p>Enfin l'<em>époque moderne</em>, commençant au quinzième siècle, se +caractérisant en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en +Angleterre, et se poursuivant avec des phases diverses d'ascendance ou +de décadence jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Ainsi, l'époque primitive,</p> + +<p>L'époque gréco-latine,</p> + +<p>L'époque intermédiaire (ou l'interrègne des lettres),</p> + +<p>L'époque moderne,</p> + +<p>voilà nos jalons. En ne les perdant pas de vue dans les différentes +excursions que nous allons faire ensemble à travers les œuvres de +l'esprit humain, nous saurons toujours où nous sommes, et nous +pourrons pressentir peut-être où nous allons.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> <abbr title="19">XIX</abbr></h4> + + +<p class="center" title="titre">ÉPOQUE PRIMITIVE.</p> + +<p class="center" title="titre">LES INDES, LA CHINE, LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX.</p> + +<p>Parlons d'abord des Indes poétiques.</p> + +<p>Le grand rideau qui nous cachait tout un monde, s'est déchiré sur +l'antique Orient à deux époques récentes. Le rideau qui nous dérobait +la Chine, ses religions, sa philosophie, son histoire, sa prodigieuse +civilisation à peine soupçonnée des Grecs et des Romains, comme une de +ces planètes lointaines dont les astronomes aperçoivent, à travers des +distances infinies, quelques lueurs. Les Portugais et les Vénitiens +furent les Christophes Colombs qui découvrirent à l'Europe ce nouveau +monde. Les <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> missionnaires jésuites du siècle de Louis <abbr title="14">XIV</abbr> +furent ceux qui l'explorèrent, et qui nous en rapportèrent fidèlement +alors les merveilles dans des travaux qui ne seront jamais surpassés.</p> + +<p>Le rideau enfin qui nous cachait les Indes, rideau qui s'est déchiré +plus récemment, qui se déchire de jour en jour davantage par la main +des savants anglais, depuis le jour où les armes de l'Angleterre ont +accompli cette conquête des Indes, rêvée seulement et à peine ébauchée +par Alexandre. Chaque jour nous apporte, depuis ce jour, de nouvelles +lumières, de nouvelles langues, de nouveaux monuments de cette région, +berceau des philosophies, des poésies, des histoires; véritable <em>Éden</em> +des littératures antiques retrouvées au pied de l'Himalaya, aux bords +du Gange et de l'Indus.</p> + +<p>Comme l'hiéroglyphe et le papyrus de l'Égypte, les monuments et ces +langues mystérieuses qui contiennent un secret dans chaque mot, ne +nous ont pas tout dit encore; écoutons d'abord, néanmoins, ce qu'elles +nous ont dit déjà de plus antique, de plus saint et de plus beau. Nous +conjecturerons librement le <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> reste. Des foules de traducteurs +studieux, acharnés à l'intelligence des livres indiens, <span class="italic">sanscrits</span>, +comme des ouvriers à la fouille des sphinx dans le désert du Nil, ne +nous laissent plus manquer de texte pour nos études sur la littérature +des Indes. Nous avons parlé déjà des <span class="italic">Védas</span>.</p> + + +<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4> + +<p>«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants +orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la +France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>), «la +poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique +de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint +que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du +<span class="italic">Cantique des cantiques</span>, mais avec une candeur d'expression que +l'<span class="italic">hébreu</span> lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de +l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un +autre <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Éden.» Nos mœurs, qui ne comportent plus cette +naïveté de l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire +ici ces extases de la littérature sacrée de l'Inde.</p> + +<p>La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de +formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse, +renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience +du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois +inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de +justice, de dévouement et de vertu en société.</p> + +<p>«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme +brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et +simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire. +Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous +quelque chose d'analogue aux <span class="italic">Pensées</span> de Pascal: une grande +expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de +l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les +lèvres; elle n'a jamais d'ironie.»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> <abbr title="21">XXI</abbr></h4> + +<p>Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser +l'exercice de la mémoire.</p> + +<p>Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la +religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature. +On croit y entendre des <span class="italic">Platons</span> du Gange discourant avec leurs +disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en +effet d'un titre qui signifie «les <span class="smcap">Séances</span>, c'est-à-dire: <span class="italic">Cours de +sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et +écoutent sa parole</span>.»</p> + +<p>D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens, +s'appellent le <span class="italic">Chant du Seigneur</span> ou du Très-Haut. Le philosophe, +devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la <span class="italic">Loi de +la délivrance de l'âme</span>, ou <span class="italic">de son émancipation des liens de la +matière</span>.</p> + +<p>Ces poëmes gigantesques de deux cent mille <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> vers sont les +pyramides d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une +mystérieuse terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne +sont pas de la main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir +apporté sa pierre. Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines +de ces théologies successives de l'Inde; les traditions populaires, +les mystères sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont +fondus et chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les +fables célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par +des épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une +<em>Bible poétique</em>, où les législations de Moïse et les mystères de +Jéhovah seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de +l'imagination arabe ou persane.</p> + +<p>Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui +ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en +anglais, en allemand, et quelques-uns en français.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> <abbr title="22">XXII</abbr></h4> + +<p>Après la poésie qui chante, ou <em>lyrique</em>, après la poésie qui pense, +ou <em>philosophique</em>, la poésie qui raconte, ou la <em>poésie épique</em>, est +le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes +races humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur +passage sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire +éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.</p> + +<p>L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une +seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de +siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples +d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de +plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels +venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses, +héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le <span class="smcap">Mahabarata</span> et le +<span class="smcap">Ramayana</span>.</p> + +<p>De même que l'<span class="italic">Iliade</span> et l'<span class="italic">Odyssée</span>, ces deux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> épopées du +monde grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions +confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies, +coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes +épiques de l'Inde, le <span class="smcap">Ramayana</span> et le <span class="smcap">Mahabarata</span>, furent primitivement +des récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, +chantés par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.</p> + +<p>Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne +suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou +récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui +chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces +récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté +comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont +jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de +ses mœurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses +fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées +indiennes.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> <abbr title="23">XXIII</abbr></h4> + +<p>Le <span class="smcap">Ramayana</span> est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source +où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine. +Vous allez en juger.</p> + +<p><span class="italic">Kora</span>, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à +la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu +l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle +devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la +rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y +reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts +s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le +riz, leur nourriture sur la terre.</p> + +<p><span class="italic">Sita</span>, l'héroïne de l'épopée indienne, est <span class="italic">la fille du sillon</span>; au +lieu de naître de la mer comme la <span class="italic">Vénus</span> grecque, elle naît du sillon +sous le soc de la charrue du roi laboureur son père.</p> + +<p>On reconnaît à ces fables le génie divers des <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> philosophes ou +des poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les +Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de +la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant +naître du champ labouré.</p> + +<p>C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent +les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de +<span class="italic">Ceylan</span>, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces +poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue +sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et +le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de +batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et +de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières, +conservées et transfigurées par des prêtres.</p> + + +<h4><abbr title="24">XXIV</abbr></h4> + +<p>Le sujet de la grande épopée indienne du <span class="smcap">Mahabarata</span> est la guerre de +deux grandes races <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> et de deux dynasties qui se disputèrent, +dans les temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il +n'existe en aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la +ruine du parti vaincu et du massacre de la famille royale. Priam, +Hector, Hécube, l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette +répercussion des chutes d'empires dans le cœur de l'homme. La scène +des lamentations des femmes et des vieillards sur les cadavres de +leurs époux et de leurs fils, semble être écrite par un ancêtre +gigantesque d'Eschyle. C'est à la fin de ce poëme que le dernier des +héros vaincus s'élève de cime en cime, pour fuir la mort, sur les +hauteurs de l'Himalaya, ces Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y +reçoivent sur un char aérien pour lui donner asile dans le ciel. Mais +au moment d'y entrer on lui défend d'y pénétrer avec son chien, qui +l'a suivi seul jusqu'à ces limites du monde. Le héros refuse le ciel +même, s'il lui est interdit d'y introduire avec lui son fidèle +compagnon, et les parents et les amis qu'il a laissés dans les +angoisses de la vie terrestre. Les dieux, touchés de ce dévouement, se +laissent fléchir; ils l'admettent <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avec ses proches et avec +le fidèle animal dans les demeures célestes. Symbole du sacrifice de +soi-même à l'amour des hommes, exemple de cette charité qui plaît aux +dieux, et qui s'étend au delà des hommes à toute la création animée ou +inanimée. Un savant traducteur français, M. Édouard Foucaux, de la +Société asiatique de Paris, publie ce fragment traduit au moment où +nous publions ces lignes. Nous le reproduirons à son vrai jour.</p> + + +<h4><abbr title="25">XXV</abbr></h4> + +<p>Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de +<span class="italic">Nala</span> et de <span class="italic">Damayanti</span>. Ève dans <span lang="en">Milton</span>, Pénélope dans Homère, ne +personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus +saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons +ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit +dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez:</p> + +<p><span class="italic">Nala</span> est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille +d'Homère. Il est fils d'un <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> roi d'une contrée des Indes, +située au pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages, +élevés avec lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince +dans tous les exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs +de bataille. Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la +cour de son père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui +traversent sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses +de la jeune <span class="italic">Damayanti</span>, fille unique du roi d'un royaume voisin; son +imagination allume son cœur; il brûle de voir et de posséder pour +épouse Damayanti.</p> + +<p>Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la +renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle +le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses +compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour +réunir les amants.</p> + +<p>Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et +pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour +rêver plus librement de Damayanti. Il <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> déplore +l'impossibilité où il est de lui déclarer son amour. Une troupe de +cygnes s'abat à ses pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent +de voler aux lieux et aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il +imagine de faire de ces cygnes les messagers discrets de son amour. Il +en saisit un par son aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que +l'oiseau captif fait entendre émeuvent de pitié le cœur de Nala. Il +rend la liberté à l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette +compassion du jeune chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala +de s'envoler vers Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros.</p> + + +<h4><abbr title="26">XXVI</abbr></h4> + +<p>Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses +compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de +son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala +a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course, +imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> le +poursuivre à travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la +première l'oiseau rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le +cygne choisi et poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser +prendre, tantôt échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes +frissonnantes, tantôt ralentit et tantôt précipite ses pieds sur +l'herbe, jusqu'à ce qu'il ait entraîné, par un espoir toujours +renaissant et toujours déçu, Damayanti dans la profondeur d'un bois +solitaire.</p> + +<p>Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend +une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour +dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par +ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus, +établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une +secrète confidence entre les cœurs des deux amants.</p> + +<p>Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti, +écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux +qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une +forme terrestre. <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô +charmante fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union +éclaterait de perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et +élancée, nous avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des +géants, des génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui +qui t'aime! Tu es la perle des femmes, et Nala est le diadème des +hommes!</p> + +<p>«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant +Damayanti.</p> + +<p>Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le +séjour de Nala. La Juliette de <span lang="en">Shakspeare</span>, dans la tragédie de +<span class="italic">Roméo</span>, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus +d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en +dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers +tous les siècles, toutes les mœurs, toutes les langues.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> <abbr title="27">XXVII</abbr></h4> + +<p>Mais poursuivons l'épisode.</p> + +<p>«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher +la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du +printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»</p> + +<p>Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.</p> + +<p>Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux +parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette +cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait +accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les +génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au +dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à +ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur +costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans +tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent +l'éprouver; ils lui ordonnent, au <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> nom de leur divinité, +d'aller lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, +charmés de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son +choix pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux +tous.</p> + +<p>Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de +son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans +son cœur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les +dieux; il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.</p> + +<p>La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti, +est biblique.</p> + +<p>«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de +se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils +ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent +immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne +commençons pas, nous continuons de nous aimer.»</p> + +<p>Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne +la plus éthérée et la plus mystique, celle de <span class="italic">Dante</span> lui-même, n'a +pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> et aussi +sainte à la fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham +demandé à un amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père +sur son fils.</p> + + +<h4><abbr title="28">XXVIII</abbr></h4> + +<p>Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure +qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants; +qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et +qu'elle ne sera qu'à lui seul.</p> + +<p>Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes +de la <span class="italic">Bible</span> ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de +l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus +grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un <span class="italic">Salvator +Rosa</span> ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en +revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'œil du poëte.</p> + +<p>À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre +tableau que l'on dirait <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> échappé, comme la création d'Ève, à +la muse inspirée de <span lang="en">Milton</span> chantant les beautés primitives du paradis +terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des +princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards +de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours +éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée. +L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se +dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir +librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le +sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et +s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans +le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle +le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui, +pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule +les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les +découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en +prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique +admirable, et les invoque <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> tour à tour au nom de la vérité. +Son invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de +l'amazone et la candeur d'une fille tendre et innocente.</p> + +<p>Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses +paroles et la soif de <em>vérité</em> qui la dévore, accueillent ses vœux: +ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le +distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne +de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement +dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle +ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs +fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la +poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses +traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la +sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe +profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures: +«L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il +travaillera à la sueur de son front.»</p> + +<p>Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> de pensée, +indique le terme de la tentation. La <em>vérité</em>, que Damayanti invoque +avec des expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, +l'arrache à son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à +connaître le prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. +Tout cela est symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme +aimante, entraînée par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui +signifie ici l'être de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, +réserve à son héroïne de plus cruelles épreuves.</p> + +<p>«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et +craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa +rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi +son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»</p> + +<p>Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui +dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je +te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette +enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> +dans la joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.</p> + +<p>Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il +aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à +cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans +cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force +ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.</p> + + +<h4><abbr title="29">XXIX</abbr></h4> + +<p>Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux, +témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce +dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne; +il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici +signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire. +L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses +vêtements, lui propose à la <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> fin de jouer sa femme, la belle +et infortunée Damayanti.</p> + +<p>Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais +il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus +d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches +aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.</p> + +<p>Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau +pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui +adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari. +Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la +nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais +le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants +que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble +conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours +que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils +arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes; +une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> +aliments pour le jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux +s'abattent sur le sol; Nala jette sur eux son manteau comme un filet, +pour les prendre; mais les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort +de leurs ailes réunies, ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et +laissent Nala et Damayanti entièrement nus.</p> + + +<h4><abbr title="30">XXX</abbr></h4> + +<p>«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé +plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc, +écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de +son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi +seule vers le royaume de ton père!</p> + +<p>«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon cœur +tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense +et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire, +dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> +dévoré par la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce +dénûment, au milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut? +Non, non, je resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour +calmer les peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de +ces angoisses de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste +et lointain regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la +médecine inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les +tendres soins d'une épouse.»</p> + +<p>«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de +palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle +part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non, +je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite? +Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!»</p> + +<p>Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le +royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond +Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en +puis douter; <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> mais, dans l'indigence qui me flétrit, je +n'irai pas mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et +magnifique dans ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta +félicité, faut-il que j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et +ajoutant par mes misères à tes misères?»</p> + +<p>Damayanti comprend cette pudeur de l'infortune, et n'insiste plus.</p> + +<p>Les deux époux, après cet entretien, s'étendent pour dormir sous le +seul manteau qu'ils ont retrouvé, et s'endorment sur la terre nue, +sans herbe et sans mousse, pour reposer leurs membres épuisés.</p> + + +<h4><abbr title="31">XXXI</abbr></h4> + +<p>Une scène déchirante, que l'épisode d'Ugolin dépasse à peine en +horreur, interrompt ce repos. Nous regrettons de ne pouvoir en donner +ici que l'esquisse. Chaque vers est un gémissement d'un cœur qui se +brise.</p> + +<p>«Damayanti dort à côté de son époux, sous la moitié du manteau jeté +sur leurs membres. <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Nala se réveille; il se demande s'il ne +serait pas mieux à lui de mourir ou de fuir dans une inaccessible +solitude, que de faire endurer à cette femme de tels tourments: «Près +de moi, dit-il, cet être charmant ne peut trouver que les agonies du +cœur; fuyons! elle retrouvera le bonheur loin de moi!»</p> + +<p>Après une longue angoisse d'incertitude, il se décide enfin à +abandonner Damayanti pendant son sommeil.</p> + +<p>«Pourrai-je faire,» dit-il à voix basse, «deux parts de ce manteau qui +nous recouvre, sans que Damayanti, mon amour, s'en aperçoive?» Il se +lève; le mauvais génie qui l'obsède présente à sa main une épée nue +sur l'herbe; Nala coupe en deux le manteau et s'enfuit, en emportant +la moitié de cette seule richesse qui leur reste.</p> + +<p>Après quelques pas, sa raison revient avec sa tendresse; il se +rapproche. «Elle dort,» dit-il; «elle dort maintenant sur cette terre +nue, sous la branche ténébreuse, ma bien-aimée, elle qui jusqu'ici +n'eut jamais à subir ni les ardeurs du soleil ni les intempéries des +tempêtes, femme au sourire d'où coulent les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> grâces. +Lorsqu'elle s'éveillera et qu'elle ne trouvera plus que la moitié des +vêtements, elle tombera dans la démence. Si je te laisse, ô fille de +Bhéma, toi belle entre toutes les créatures de ton sexe, tu parcourras +seule l'horrible forêt, infestée de bêtes féroces et de serpents!»</p> + +<p>Il s'éloigne cependant de nouveau, revient sept fois, rappelé par sa +tendresse; sept fois le <span class="italic">génie</span> ennemi l'entraîne loin de Damayanti; +l'amour et la pitié le ramènent. Il semble que deux cœurs battent +dans son sein. Comme le balancier qui va et revient, Nala part et +revient sans cesse; enfin il a fui.</p> + + +<h4><abbr title="32">XXXII</abbr></h4> + +<p>Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du +manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux +corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le +délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux +arbres et aux montagnes, avec un accent qui <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> attendrirait, en +effet, les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le +Laocoon; serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore +elle-même pour ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!» +s'écrie-t-elle, «quand un jour tu penseras à ma destinée, quels seront +tes remords? Tu te diras: «Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans +la solitude?» Toi, le lion des hommes, qui chassera de toi les noirs +soucis, quand la fatigue, la faim, la douleur vont t'assaillir?»</p> + +<p>Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce +le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la +beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui +parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si +foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort +à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu.</p> + +<p>«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de +marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la +lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses +paroles résonnaient <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> comme une musique enivrante. Au nom du +grand Nala mon époux, que je porte gravé dans mon cœur, ainsi +périront,» dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse +qui lui appartient jusqu'au tombeau!»</p> + + +<h4><abbr title="33">XXXIII</abbr></h4> + +<p>Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de +roucoulements semblables à ceux de la colombe.</p> + +<p>Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine +n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du +monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de +l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des +rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la +jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et +qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté +pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du +soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> +féroce s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté +de l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore.</p> + + +<h4><abbr title="34">XXXIV</abbr></h4> + +<p>Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux +ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés +l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui +prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les +ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve. +Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont +l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au +milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons +de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel +arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le +sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est +si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> par +la moitié d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt, +poursuivi par le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton +nom ne signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô +bel arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!»</p> + +<p>L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course, +rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure +fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès +ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà +proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans +ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils; +«nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la +richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre +négoce et enrichis-nous!»</p> + +<p>Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et +insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la +populace. La pitié ne peut émouvoir le cœur par un plus grand +avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est +enfin rendue <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> à la tendresse du roi son père; elle envoie de +tous côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le +séjour de son époux.</p> + + +<h4><abbr title="35">XXXV</abbr></h4> + +<p>Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un +roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie +l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il +a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.</p> + +<p>Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte +l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit +arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un +nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les +prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père. +À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son +désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même +au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de +le <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. +Des scènes de mœurs orientales se déroulent pendant des chants +intarissables, tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui +où Nala gémit inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux +nom de <span class="italic">Wacouba</span>. Écoutons le poëte épique:</p> + +<p>«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son +maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux, +lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges, +au cœur palpitant.—Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, +«veux-tu donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et +amaigris n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me +conduire en un jour au royaume de Damayanti.</p> + +<p>«—Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette +étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux +épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil +sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne +s'arrêteront qu'au terme de notre course.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Le récit de la course du char est fantastique comme une +ballade des bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait +Nala sort de son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste +encore méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un +conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la +honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son +beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans +l'<span class="italic">Odyssée</span> pour tenter Pénélope.</p> + + +<h4><abbr title="36">XXXVI</abbr></h4> + +<p>«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la +ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne +l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans +leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les +premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de +Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> de +foudre lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna +d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du +prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de +désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans +la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses +rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les +éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention +et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris, +et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis +l'arrivée du héros.</p> + +<p>«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du +char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite! +Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si +je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et +de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon cœur, +si ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je +veux m'élancer dans le <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> bûcher des veuves aux flammes d'or, +si le héros de Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son +sein!»..........</p> + +<p>Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la +plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en +qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des +serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et +qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de +son père.</p> + +<p>«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce +conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence +grossière et un bras plus court que l'autre.»</p> + +<p>L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros +soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle +retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois +l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses +compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu +entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> +l'esclave qui lui peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse +abandonnée par l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» +dit-il en s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne +t'indigne pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui +cherchait en vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des +oiseaux néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois +jamais revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de +remords, ah! ne le repousse pas de ton sein!</p> + +<p>«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet +épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui +tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la +<span class="italic">Bible</span>. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule +une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les +feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux +qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en +liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature +surprise dans ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une +poésie des accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion +et de la conscience. Faisons des vœux, ajoute-t-il, pour que cette +poésie nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de +ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit +associée un jour à ces œuvres de la Grèce dans l'enseignement de la +jeunesse.» Nous disons comme lui.</p> + + +<h4><abbr title="37">XXXVII</abbr></h4> + +<p>Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le cœur de +son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, +rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'<span class="italic">Odyssée</span>, +avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces +épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en +apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le +cœur <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père +et laisse échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la +nourrice, «ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces +enfants ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la +surprise que m'a causée cette ressemblance née du hasard.»</p> + +<p>Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les +yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur +reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du +héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le +pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir +songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute +apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la +jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe +miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de +Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté +primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête +de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la +nuit à se redire <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> comment ils avaient erré sans guide, sans +vêtement et sans nourriture, dans la forêt.»</p> + + +<h4><abbr title="38">XXXVIII</abbr></h4> + +<p>Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de +Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les +reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir +vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume. +Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité +divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.</p> + +<p>Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel +et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette +justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne +partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le +caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> le +pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice. +La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté +imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle +est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être +infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le +concerne, tout et toujours pardonner.</p> + +<p>La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde +primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en +découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement +l'imagination, mais qui édifie le cœur. En fermant le livre on +n'est pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le +sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa +lyre, c'est de l'encens.</p> + +<p>Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la +rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement +religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les +vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut +comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> +le sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le +bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.</p> + +<p class="left50"><span class="smcap">Lamartine</span>.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> <abbr title="cinquième">V<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique +et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du +<span class="italic">Mahabarata</span>, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques +minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à +un chant épique. Il est intitulé <span class="italic">le Brahmane infortuné</span>. Le poëte est +inconnu. Lisons:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est +exterminée, un pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, +deux jeunes vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux +vainqueurs; la ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée +par Bahas, chef cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée +soumise. Chaque jour on devait lui amener un des principaux habitants +à immoler à sa vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter +leurs maîtres en mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran +en s'offrant à la mort à la place de leur père. Ici commence le récit +dialogué du poëte épique:</p> + +<p>«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie, +était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé <span class="italic">Bhima</span>, +pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture +dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des +lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son +hôte.</p> + +<p>Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à <span class="italic">Bhima</span>, «nous +habitons en sûreté et <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> en paix la maison de ce vénérable +prêtre; tous les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous +reconnaître les services que nous devons à sa demeure? car on n'est +vraiment homme qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux +fois le prix de ce que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà +pourquoi, ô mon fils, je voudrais tant connaître la cause de la +douleur qui afflige le brahmane, et soulager la peine de cette +maison.»</p> + +<p>«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne +me coûtera pour la soulager.»</p> + +<p>C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du +brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant; +aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix: +ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le +brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père +inclinait sa tête vers le sol.</p> + +<p>«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux; +la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit +autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> mots dont tu +te souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!—Tu m'as répondu: +Je suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon +père!... Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, +mes prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux +cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant +c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver +une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma +place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère; +épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont +envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour +compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes +enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si +tendre, si innocente de tout mal!</p> + +<p>«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son +bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?</p> + +<p>«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour +la maison d'un <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> époux, elle qui me fait participer par sa +pureté, moi et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le +jour où elle fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue +postérité et des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.</p> + +<p>«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon cœur se +déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur +manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver +un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous +ensemble!»</p> + + +<h4><abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Ici finit le premier chant du <span class="italic">Brahmane</span>. Le second chant s'ouvre par +le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à +l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le +convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée +de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette +société conjugale des Indes primitives, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> il faudrait lire en +entier cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:</p> + +<p>«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de +caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre +inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la +nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une +épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi +de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle +doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice +accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le +ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je +t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un +fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces +deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que +les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue +sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée +de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable +de me maintenir <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> toujours dans cette rectitude de conduite +que toute âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule +de sa race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je +dans cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle +deviendra peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront +pas sa mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les +mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je +veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons +ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel +désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers +enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du +fleuve desséché.</p> + +<p>«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée, +je t'ai donné une postérité.</p> + +<p>«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce +n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les +femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand +crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»</p> + + +<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Elle dit, son mari la serre contre son cœur, et leurs +larmes se confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs +yeux.</p> + + +<h4><abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de +dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous +le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille.</p> + +<p>«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on +des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents. +Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son +père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le +sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout +petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette +fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant +le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et +ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à +la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> se +renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même! +ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de +tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y: +quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut +mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens +affamés!»</p> + + +<h4><abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère +et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes +dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son +émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa +sœur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant +de l'un à l'autre:</p> + +<p>«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma sœur, ne +pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin +d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le +tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de +son père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un +contraste plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant +combattre avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre +plus avant et plus puissamment dans le cœur. Astyanax joue avec la +mort qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour +sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le +poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la +sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est +spiritualiste.</p> + +<p>On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.</p> + +<p>Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée +des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la +délivrance de la famille et par la punition du tyran.</p> + +<p>Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'œuvre de +poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule +action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> de plus +pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce +chef-d'œuvre est <span class="italic">Sacountala</span>.</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce +chef-d'œuvre exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et +morte, écoutez celle que la première apparition de ce poëme fit sur +l'esprit de son savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy +était érudit, je n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir +la science que l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité +des motifs de mon enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le +cœur d'un homme de science.</p> + +<p>«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que +fit sur moi la lecture du drame de <span class="italic">Sacountala</span>, lorsqu'il y a environ +trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'œuvre, par le +célèbre W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais, +pensai-je alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture +si attachante de mœurs <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui nous donnent l'idée du peuple +le plus poli, le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui +nous inspirent l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout +cela, pensai-je, est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce +point une pure illusion due au style gracieux, à l'imagination +brillante du traducteur?</p> + +<p>«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul +moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable +en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues, +et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette +époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait +bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé, +à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne +renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des +déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des +<span class="italic">dhatous</span>; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et +beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer +cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit +ténébreux. <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je +pensasse à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé +dans mon esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli +dans la plus profonde inaction.</p> + +<p>«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants +anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande +extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés +dans le premier recueil des <span lang="en"><span class="italic">Asiatic-Researches</span></span>, finirent par +éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour +(c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à +l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à +bégayer l'alphabet.</p> + +<p>«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une +idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison +sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec +laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me +faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque +manuscrit; car il n'existait <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> pas même alors de texte +imprimé, sauf celui de <span class="italic">l'Hitopadèse</span>, qui n'avait pas encore passé +sur le continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le +Nestor de la littérature sanscrite, le célèbre <span lang="en">Wilkins</span>, était déjà +depuis longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque +du roi possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là +naturellement le texte que j'adoptai, en me servant pour le +déchiffrer, en guise de dictionnaire, de la traduction anglaise dont +je viens de parler.</p> + +<p>«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de +quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de +passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en +faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus +parvenu à cette intelligence.</p> + +<p class="p2">«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie, +je n'osai cependant <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> pas encore essayer de nouveau la lecture +de <span class="italic">Sacountala</span> avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes +plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par +leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je +persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de +vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus +enfin en état de publier ce chef-d'œuvre, sinon avec toute la +perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien +négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle.</p> + +<p>«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me +sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques +amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine!</p> + +<p>«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les +dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la +nouvelle de la publication des <span class="italic">Chefs-d'œuvre du Théâtre indien</span>, +par le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre +<span class="italic">Sacountala</span> ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> et +que le soin que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût +entièrement perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt +dissipée; car si ce sont là les chefs-d'œuvre du théâtre indien, il +me semble que <span class="italic">Sacountala</span> peut, à bon droit, mériter le titre de +chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre de ce théâtre.</p> + +<p>«En effet, excepté quelques scènes de <span class="italic">Vasantaséna</span>, remarquables par +la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques +situations remplies de charme dans le drame d'<span class="italic">Ourvasi</span>, composition +bien inférieure pour l'invention à <span class="italic">Sacountala</span>, quoique fille, comme +elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à +opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts +dans <span class="italic">Sacountala</span>, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a +su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.</p> + +<p>«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple +<em>pastorale</em>, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la +manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le +premier acte se rapproche <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> en effet de ce genre, et qu'il +nous offre un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par +aucun des meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le +reste, nous leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont +jamais vu le pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments +portés au point où ils le sont généralement dans ce drame, le +quatrième acte surtout, qui, sous ce point de vue, nous semble avoir +atteint le comble de la perfection.</p> + +<p>«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette +composition date d'<span class="italic">un demi-siècle</span> avant notre ère, frappé du défaut +d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le +terrible anathème de <em>romantisme</em>. Cependant, en faveur de la pureté +éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y +sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le +prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre +ce chef-d'œuvre sous la dénomination de <em>classico-romantique</em>, en +lui souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> <abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>Je reprends:</p> + +<p>Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante +que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de +<span class="italic">Sacountala</span> tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un +seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du +Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main +de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée +de ce délicieux et naïf épisode extrait du <span class="italic">Mahabarata</span>, et écrit avec +une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.</p> + +<p>Dans les œuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de +l'Italie, le caractère pour ainsi dire <em>granitique</em> des premiers +poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de +plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile +le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies +s'efféminent: au lieu de <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Job vous avez Sénèque, au lieu +d'Homère vous avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette +effémination de la poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne +sont pas moins sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos +jours. En s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le +chef-d'œuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la +simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque +toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. <span class="italic">C'est +beau comme l'antique</span>, disent tous les peuples lettrés. La poésie +jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein +de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se +corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la +retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son +berceau.</p> + + +<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe +par le caractère <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> gigantesque des poésies primitives, comparé +à la dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au +premier coup d'œil ce caractère de virilité dans l'antique, de +raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme +antique de <span class="italic">Sacountala</span> avec le drame relativement plus moderne qui +porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:</p> + +<p>Le héros primitif, <span class="italic">Douchmanta</span>, régnait sur l'Inde tout entière. Il +descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient +religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait +prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces +et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient +régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le +soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus +nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de +gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur +lait.</p> + +<p>Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un +cheval fougueux qu'à <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> dompter un éléphant ivre de fureur, +toujours vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, +du cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, +en éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration +de son peuple.</p> + +<p>Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de +fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une +vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme +il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons +perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des +chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants, +une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout +l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines +de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles +transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec +moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi +descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux +brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> à +attirer sur le monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le +dieu créateur).</p> + +<p>Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de +suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi +rapide que l'est dans son vol <span class="italic">Souparna</span>, la célèbre monture de +Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la +lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé, +abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le +lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les +airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se +précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et +ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour +se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.</p> + +<p>Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de +l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa +massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts, +on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts +d'écume et de sueur, dans le voisinage <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> des eaux pour y +éteindre le feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de +fatigue sur les bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles +cris. Poussés par le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en +furieux sur leurs imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les +étreignant dans leurs énormes trompes, en tirent une terrible +vengeance. C'est ainsi que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne +présente bientôt plus que l'aspect d'un funeste champ de carnage, +dévoué au silence, couvert de cadavres, souillé de sang et jonché de +tronçons de lances brisées, de massues, d'arcs, de flèches, et de +débris d'armes de toute espèce.</p> + + +<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Cependant les chasseurs, aiguillonnés par le pressant besoin de la +faim, dépècent un certain nombre de cerfs et autres bêtes fauves qui, +échappés à la dent meurtrière des animaux féroces, étaient aussi +tombés sous leurs coups. Ils font rôtir les chairs amincies sur un +brasier <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> ardent, s'en repaissent, et goûtent quelques heures +de repos.</p> + +<p>Mais bientôt Douchmanta donne les ordres du départ, poursuit sa +marche, et, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son +cortége dans une seconde forêt d'un aspect bien différent de la +première. Ce n'est plus cette sauvage horreur que la nature, +abandonnée à elle-même, imprime aux vastes solitudes; ici tout se +ressent de la présence et des travaux de l'homme. Ce ne sont plus les +rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer les +voyageurs; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux, +le bourdonnement de l'abeille, retentissant doucement à son oreille, +portent dans les esprits un sentiment inexprimable de calme et de +bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs +flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des fleurs, se +balancent au souffle du zéphyr qui leur dérobe en passant les plus +suaves odeurs, et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse +émaillée, des troupes de <span class="italic">Gandharvas</span> et d'<span class="italic">Apsaras</span> (sorte de nymphes +dans la mythologie indienne), <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> brillantes de jeunesse, se +poursuivent dans leurs jeux folâtres, et glissent d'un lieu à l'autre +comme des ombres légères.</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>Le héros s'égare avec délice sous les dômes de feuillages, où les +rayons brisés du soleil ne laissent pénétrer qu'une indécise et pâle +lumière, et la tiédeur de l'air suffisante seulement pour tempérer la +fraîcheur des forêts. Il arrive sur les bords fleuris d'une rivière +qui descend, pure et fraîche, des glaciers de l'Himalaya. Il y +découvre un bocage sacré qui abritait l'ermitage d'un saint vieillard +solitaire nommé <span class="italic">Canoua</span>, célèbre, dans toutes les Indes, par sa +sagesse, son don de prophétie et son ascétisme. De distance en +distance, sur les rives du fleuve, on voyait la fumée des sacrifices +s'élever entre les cimes des arbres vers le ciel; des groupes de +brahmanes, prêtres et religieux, dissertaient entre eux sur les +mystères, ou chantaient en vers les exploits historiques des anciens +héros; d'autres se livraient, pour atteindre à la perfection +spirituelle, à des contemplations <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> extatiques, à des +pénitences qui domptent et anéantissent les sens.</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de +<span class="italic">Canoua</span> et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la +belle <span class="italic">Sacountala</span>, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le +roi.</p> + +<p><span class="italic">Sacountala</span> était dans le costume d'une jeune religieuse indienne +consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint +vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et +enlève le cœur du roi.—«Qui donc es-tu, fille céleste? +s'écrie-t-il. Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi +qui resplendis de toute la divinité d'une fille des dieux? En +t'apercevant seulement, j'ai senti que mon cœur était enlevé de ma +poitrine par un attrait surnaturel.—Je suis la fille de Canoua, +répond Sacountala toute tremblante.—Mais, reprend le héros, Canoua +est un saint qui a fait vœu de dompter toutes les passions +humaines, et qui serait mort plutôt que de violer son vœu <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> +de continence. Je soupçonne un mystère sous cette réponse.»</p> + +<p>Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua +en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans +son ermitage. Elle n'est pas la fille de <span class="italic">Canoua</span>, elle est la fille +du célèbre anachorète <span class="italic">Visoumitra</span>, dont la sainteté a excité la +jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et +en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé +lui-même par l'anachorète <span class="italic">Visoumitra</span>, lui envoie la plus belle des +<span class="italic">Apsaras</span>, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.—«Qui, +moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet +anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le +feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout? +Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma +périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec +grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement +quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le +regard à mes pas, et que le zéphyr répande <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> autour de moi les +parfums de l'ivresse.»</p> + +<p>Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la +divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non +loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse +sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent +à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui +surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de +la nuit.</p> + +<p>«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de +la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'<span class="italic">Apsara</span>, en +remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un +lit de mousse et de fleurs.»</p> + +<p><span class="italic">Canoua</span>, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant +endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et +tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et +ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la +fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna +pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il +l'avait recueillie au bord de l'eau.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> <abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>«Tel avait été le récit de l'ermite <span class="italic">Canoua</span>. Ce récit redouble la +passion de <span class="italic">Douchmanta</span> pour la jeune fille issue d'une race divine. +Il la conjure de consentir à l'épouser sans attendre l'aveu de +l'ermite, son père adoptif. Elle résiste longtemps; mais enfin, +entraînée vers le héros par le même attrait qui entraîne le héros vers +elle:—«Eh bien!» dit-elle, les joues colorées par la divine pudeur, +«s'il est vrai qu'en consentant à être ton épouse sans le consentement +de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir; +s'il est vrai que je puisse, ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et +voudrais-tu me tromper?) disposer seule de mon cœur, écoute, ô roi, +les conditions qu'une fille timide ose apporter à son mariage avec +toi. Si un fils vient à naître de notre union, engage ta parole royale +de lui donner le titre de <span class="italic">jeune roi</span>, et à le faire reconnaître par +tes peuples comme ton légitime successeur!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Le héros fait le serment; il prend les deux mains de +Sacountala dans les siennes, et ce signe les unit à jamais comme deux +époux.</p> + + +<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Après quelques jours passés dans les fêtes et dans les douceurs de +l'amour, le héros repart pour sa capitale, et l'ermite revient après +une longue absence.</p> + +<p>Sacountala, confuse, tremble de paraître devant lui et de lui avouer +son mariage avec le roi. Mais, par le don de prophétie dont il est +doué, l'ermite sait tout avant l'aveu. «Ô femme mille fois heureuse, +dit-il à Sacountala, le nœud que tu viens de former secrètement, et +sans m'avoir consulté, n'est pas contraire à nos saintes lois. Le fils +qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera +naissance à une race de héros!»</p> + +<p>Rassurée par ce pardon et par cette promesse, Sacountala débarrasse +avec joie le saint prophète de la corbeille lourde de fruits qu'il +<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> vient de cueillir; elle verse sur ses pieds fatigués une eau +rafraîchissante, et, d'une voix caressante, elle le supplie de +protéger son époux et elle dans ses prières, et de demander au ciel la +gloire à leurs descendants.</p> + + +<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et +vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec +tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance +rappelle les jeux d'Hercule au berceau.</p> + +<p>Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié +Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de +l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le +roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et +successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne +Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte.</p> + +<p>«Voilà,» disent les religieux compagnons de <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Sacountala, ton +épouse fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme +les immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à +son roi.»</p> + +<p>Le roi fait un signe de consentement.</p> + +<p>Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité +pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont +accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être +sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes! +ressouviens-toi des nœuds indissolubles qui nous lièrent, +ressouviens-toi de l'ermitage de <span class="italic">Canoua</span>!»</p> + +<p>Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle, +s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.—«Un juge caché n'est-il donc +pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le +mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le +firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux +crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins +des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la +voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir +d'une <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il +s'adonne au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.»</p> + +<p>Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces +poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au +développement des passions qu'au développement de la haute morale qui +domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort +du cœur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel +plus que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit +magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi +ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette +compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui +donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre +lui-même; c'est à <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ce fils qu'il doit la délivrance des âmes +de ses ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami +le plus tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper +les ennuis de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines +inséparables des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec +quel dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, +résolue à ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel +qu'il soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son +cœur une faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le +sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.</p> + +<p>«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père +respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel +transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces +innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers +son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique +tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux, +quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?... +Comment est-il possible <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> que tu te détournes avec mépris de +ce tendre enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux +yeux se dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi +protège ses œufs et ne les brise pas: et toi, être doué du +sentiment de la vertu et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne +chérirais pas cet être faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc +que cet enfant, dont à ta vue le petit cœur palpite d'un mouvement +involontaire, t'embrasse, te touche de ses douces lèvres; car il n'est +pas dans la nature de sensation plus délicieuse que le toucher d'un +enfant.</p> + +<p>«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à +leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la +pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de +la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles +que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:</p> + +<p>«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit +précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre +cent ans! Sur toi repose le soin de mon <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> existence; de toi +dépend la perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, +l'espace de cent ans!</p> + +<p>«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon +innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère, +après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de +ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles +fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes +régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi +cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui +par toi?</p> + +<p>«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein +de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre +enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»</p> + +<p>L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où +une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même +pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de +l'épouse. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce +stratagème pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des +droits de Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les +dieux et par les hommes son bonheur.</p> + + +<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte, +d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et +gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art, +qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force.</p> + +<p>Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une +idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons +primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de +notre Europe, l'art théâtral était parvenu.</p> + +<p>La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le +directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur +rôle dans ce drame.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> La scène représente une forêt au bord du fleuve <span class="italic">Malini</span>; le +jeune prince <span class="italic">Douchmanta</span>, monté sur un char conduit par un écuyer, +apparaît dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune <span class="italic">faon</span> +qui fuit devant ses coursiers.</p> + +<p>«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux +que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère, +«vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois +avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour +jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la +crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois +comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le +sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui +s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds +précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les +rênes tout entières!»</p> + +<p>—Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces +nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur +<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> élan, portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; +la poussière qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en +tourbillons derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur +leurs têtes, semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air +qu'ils fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et +nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine +émaillée de fleurs.»</p> + +<p>—«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans +le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que +rien n'est loin, rien n'est près de moi.»</p> + + +<h4><abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>Le char vole.—Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit, +un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la +gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les +mains en signe de supplications pour le pauvre animal.</p> + +<p>«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à +l'ermitage; ne la tuez <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> pas, ne la tuez pas!—Arrête les +coursiers,» dit le roi à l'écuyer qui murmure.</p> + +<p>—«Oui, grand prince,» dit l'ermite, «cette gazelle est nourrie dans +notre ermitage. Que le ciel écarte de son flanc le trait du chasseur! +Une flèche dans un corps aussi tendre serait comme la flamme dans une +touffe de coton. Qu'est-ce que l'existence fugitive de ce frêle +animal, comparée à la pointe acérée de tes traits?</p> + +<p>«Replace donc promptement dans le carquois cette flèche meurtrière. +Vos armes, ô rois! ne doivent être employées que pour protéger le +faible, et non pour donner la mort à l'innocent.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">avec respect.</span></p> + +<p>La voici dans le carquois.<br> +<span class="direction">(Il l'y replace en effet.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>, <span class="smaller">avec joie.</span></p> + +<p>Pouvait-on moins attendre d'un noble descendant de Pourou, d'un +monarque aussi accompli? Non, tu ne démens pas cette illustre origine. +Puisse le ciel t'accorder un fils doué <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de toutes les vertus, +un fils digne de régner un jour sur le monde entier!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE DISCIPLE</span>.</p> + +<p>Puisse le sceptre de ton fils s'étendre sur les deux mondes!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">avec respect.</span></p> + +<p>Je reçois avec reconnaissance ce vœu d'un vénérable brahmane.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p> + +<p>Nous sommes occupés à ramasser du bois dans cette forêt; là, sur les +bords du Malini vous pouvez apercevoir l'ermitage de notre maître +spirituel Canoua, où il habite avec Sacountala, dépôt précieux que lui +a confié le destin. Si d'autres soins n'exigent ailleurs votre +présence, daignez entrer dans cette humble retraite, où vous recevrez +tous les honneurs dus à un hôte. C'est là qu'à la vue des austérités +effrayantes et sans bornes que s'infligent une foule d'anachorètes, +vous jugerez si ces vertueux solitaires méritent que pour les protéger +votre bras soit incessamment froissé <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> par le nerf toujours +tendu de votre arc invincible.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Vénérable brahmane, le chef de la famille est sans doute dans cet +ermitage?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p> + +<p>Non, prince; il vient de partir pour Somatirtha, où il se rend dans +l'intention d'invoquer les dieux, pour détourner de la tête de +Sacountala des malheurs dont la menace le destin; mais, avant de +s'éloigner, il a chargé sa fille de rendre aux hôtes qui pourraient +survenir tous les devoirs de l'hospitalité.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Eh bien! je la verrai donc; et, satisfait de mon zèle, j'espère qu'au +retour du vénérable Canoua, elle me fera connaître à lui sous l'aspect +le plus favorable.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX ERMITES</span>.</p> + +<p>Seigneur, vous en êtes le maître, et nous cependant nous allons +reprendre nos occupations.<br> +<span class="direction">(Le brahmane sort avec son disciple.)</span></p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> <abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Allons, fais avancer le char; que la vue de l'ermitage purifie nos +âmes!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p> + +<p>Ainsi que le roi l'ordonne.<br> +<span class="direction">(Il imprime au char un mouvement rapide.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">jetant les yeux autour de lui.</span></p> + +<p>Certes, sans qu'on me l'eût dit, j'aurais aisément conjecturé que +cette retraite paisible devait être consacrée à l'accomplissement des +plus sévères austérités.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p> + +<p>À quels signes donc?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Comment, ils ne frappent pas ta vue! N'aperçois-tu pas çà et là, épars +au pied des arbres, <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> ces grains de riz consacré, échappés du +bec des jeunes perroquets encore dépourvus de plumes, au moment où +leurs mères leur portent la becquée? Ici sont des pierres tout +onctueuses de l'huile de l'<span class="italic">ingoudi</span>, dont elles viennent de servir à +broyer les fruits; là, de jeunes gazelles, habituées à la voix de +l'homme, ne se détournent pas à son approche; et ailleurs ces lignes +humides, tracées sur la poussière, et qui partent de divers bassins, +ne doivent-elles pas leur origine aux gouttes d'eau distillées des +vases nouvellement purifiés?</p> + +<p>Vois encore ces jeunes arbres, dont les racines sont abreuvées par des +canaux d'une eau limpide, que ride à peine le souffle adouci des +vents; vois l'éclat de ces tendres bourgeons, obscurci par la fumée +qui s'élève des oblations aux dieux; et, près de nous, ces faons +légers qui, sans aucune crainte, se jouent au milieu de ces tas de +cousa nouvellement coupé pour un sacrifice, et rassemblés sur la terre +à l'entrée du jardin.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p> + +<p>Oui, je vois en effet tout cela.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">après s'être approché un peu plus de l'enceinte.</span></p> + +<p>Mais gardons-nous de profaner cette sainte retraite; arrête +promptement le char, que je puisse en descendre.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p> + +<p>Prince, je retiens les rênes; vous pouvez mettre pied à terre.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">étant descendu, et jetant un regard sur lui-même.</span></p> + +<p>C'est sous de modestes vêtements que je dois pénétrer en ce lieu +consacré à la piété. Débarrasse-moi donc de tout cet attirail du luxe, +et de cet arc qui ne peut m'être ici d'aucune utilité. <span class="smaller">(Il remet entre +les mains de son écuyer ses armes et ses joyaux.)</span> Cependant, en +attendant que je revienne, après avoir visité les habitants de cet +ermitage, aie soin de faire rafraîchir et baigner les chevaux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ÉCUYER</span>.</p> + +<p>Prince, vos ordres seront accomplis.<br> + +<span class="direction">(Il sort.)</span></p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> <abbr title="18">XVIII</abbr></h4> + +<p>Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par +la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de +jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes +filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène +de pastorale qui égale Théocrite, <span class="italic">l'Aminte</span>, ou Gesner, ce Théocrite +des Alpes:</p> + +<p>«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de +Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère +Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de +l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand +on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à +leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de +<span class="italic">malica</span> nouvellement épanouie?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable +père que je prends <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> tous ces soins; je t'assure que je +ressens pour ces jeunes plantes l'amitié d'une sœur.<br> +<span class="direction">(Elle les arrose.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment +de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs +fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus +de mérite aux yeux des dieux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Parfaitement senti, ma chère Preyamvada!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge, +l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements +enveloppent un si beau corps?</p> + +<p>Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui, +sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les cœurs, c'est +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> être aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de +fer de l'arbre <span class="italic">lami</span> avec le tranchant délicat de la feuille du +lotus!»</p> + +<p>(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa +compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.)</p> + +<p>«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le +héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches +épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle +la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries +autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau +verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les +taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage +ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile +d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">sans voir le héros.</span></p> + +<p>Ô mes chères sœurs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire +signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de +jolis doigts dans la mobilité que leur <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> imprime le zéphyr? +Voyons, il faut que je m'en approche.<br> +<span class="direction">(Elle y court.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son +ombre.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Eh! pourquoi donc?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme +s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Es-tu plus digne de ce nom gracieux de <span class="italic">Preyamvada</span>, toi dont les +paroles sont remplies de tant de douceur?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont +l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux, +s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> de la +jeunesse répand sur toute sa personne un charme inexprimable.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce +bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">s'approchant et regardant avec joie.</span></p> + +<p>Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes +semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que +cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre +robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si +délicates?<br> +<span class="direction">(Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p> + +<p>Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses +regards sur cette petite plante?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Non, en vérité; je voudrais bien le savoir.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> bel amra, que ne +puis-je de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je +t'assure, la pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p> + +<p>Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances.<br> +<span class="direction">(Elle fait jouer son arrosoir.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi, +quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père +Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Va, je m'oublierai plutôt moi-même. <span class="smaller">(Elle s'approche de l'arbuste, le +regarde, puis s'écrie, transportée de joie:)</span> Miracle! miracle! +Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>Comment cela, ma douce amie?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine +jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le +temps de la floraison.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">TOUTES DEUX</span> <span class="smaller">accourant.</span></p> + +<p>Dis-tu vrai? dis-tu vrai?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car +ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un +héros pour époux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, d'un air fâché.</p> + +<p>Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos +propos.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que +j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même, +un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le +plus heureux.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> <span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser +cette plante chérie!...</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Méchante! cette plante est pour moi comme une sœur: pourquoi +chercherais-tu d'autres motifs à mes soins?<br> +<span class="direction">(Elle continue à l'arroser.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est +interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?—Mais peut-être +aussi...—Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui, +la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de +violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon +épouse!—D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement +est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je +l'obtiendrai, je l'obtiendrai!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">avec précipitation.</span></p> + +<p>Ah, ah! une abeille, échappée du calice de <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> cette malica, +voltige autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres!<br> +<span class="direction">(Elle fait semblant de chasser une abeille.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">la contemplant avec le plus vif plaisir.</span></p> + +<p>Qu'elle est ravissante!</p> + +<p>Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui, +avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une +crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses +sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas +de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique, +lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi +pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction.</p> + +<p>Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de +cet œil à demi fermé, où la crainte excite un tremblement +enchanteur; faire entendre à cette oreille charmante un murmure +semblable à ces petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie; +puiser un torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main +délicate cherche en vain à t'éloigner? <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Hélas! nous mourons +dans le doute de jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille, +tu t'enivres de volupté.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous +mes efforts.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">TOUTES LES DEUX</span>, <span class="smaller">en souriant.</span></p> + +<p>Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours: +n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... <span class="smaller">(Il n'achève +pas, et continue à se tenir caché.)</span> Non, on me reconnaîtrait pour être +le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur +demandant l'hospitalité.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre +place. <span class="smaller">(Jetant les yeux derrière elle tout en courant.)</span> Comment! il me +poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">survenant tout à coup.</span></p> + +<p>Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des +descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose +insulter les filles innocentes des pieux ermites?<br> +<span class="direction">(Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle: +seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à +la poursuivre.<br> +<span class="direction">(Elle montre du doigt Sacountala.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">s'approchant de Sacountala.</span></p> + +<p>Jeune fille, puisse votre vertu prospérer!<br> +<span class="direction">(Sacountala baisse les yeux avec modestie.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de +l'hospitalité.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>.</p> + +<p>Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de +temps, à l'ermitage, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> chercher des fruits dignes d'être +offerts à notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à +rafraîchir ses pieds fatigués.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus +agréable offrande.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre +sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous +ne tarderez pas à oublier votre lassitude.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par +toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous +vous asseyiez un moment à mes côtés?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">bas à Sacountala.</span></p> + +<p>Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au +désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.<br> +<span class="direction">(Toutes s'asseyent près du roi.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une +émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule +inspirer cette sainte retraite!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">les regardant avec le plus tendre intérêt.</span></p> + +<p>Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous +s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">bas à Anousouya.</span></p> + +<p>Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits +profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où +règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus +haut rang?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">ANOUSOUYA</span>, <span class="smaller">bas à Preyamvada.</span></p> + +<p>Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons, +il faut nous éclaircir. <span class="smaller">(Haut, en s'adressant au roi.)</span> Seigneur, la +douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous +faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble +famille <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> vous faites l'ornement; quelle contrée est +actuellement dans le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, +vous, dont toutes les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu +vous déterminer à entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette +forêt consacrée aux plus rudes austérités?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Ne palpite pas ainsi, ô mon cœur! toutes ces pensées tumultueuses +qui t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">en lui-même.</span></p> + +<p>Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?</p> + +<p>Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des +Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par +les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune +beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend +qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une +divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour +elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> «Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc +maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon +cœur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour +toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un +instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus +précieuse!»</p> + +<p>Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.</p> + +<p>«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille +instruire notre vénérable supérieur, <span class="italic">Goutami</span>, des paroles +indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et +à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent +encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.</p> + +<p>«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez, +de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la +peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses +belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir +qu'elle vient à peine de déposer; le sang <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> en colore plus +vivement la paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, +à cette respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le +nœud charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de +siricha dont son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une +main languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux +cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine +les contenir.»</p> + +<p>Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir +qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa +suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et +révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. +«Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne +perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui +peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi +<span class="italic">Douchmanta</span> (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» +Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame +toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la +description:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> «Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les +pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides +encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, +semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, +viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...</p> + +<p>«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet +éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le +cœur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans +un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre +le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à +présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes +impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle +funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il +a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles +timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la +vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»</p> + +<p>Sacountala, en s'éloignant à regret pour <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> rentrer à +l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la +retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la +disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma +suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la +revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en +vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, +mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de +l'étendard que l'on porte contre le vent!»</p> + + +<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4> + +<p>Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un +est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de <span lang="en">Shakspeare</span>, +s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la +chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs +jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle +ils se seront abreuvés; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> que les biches, réunies en troupe, +ruminent tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient +sans crainte le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se +repose, la corde détendue!»</p> + +<p>Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au +soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la +jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son +vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un +anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on +obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu +et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur +argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les +perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est +qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à +produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille +manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de +cette beauté divine, le chef-d'œuvre de la création. À quel mortel +sur la terre est destinée cette beauté ravissante, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> +semblable, dans sa fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore +respiré le parfum; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point +osé séparer de sa tige; à une perle encore intacte dans la nacre où +elle repose; au miel nouveau dont aucune lèvre n'a encore +approché?—Ou plutôt, ce fruit accompli de toutes les vertus, qui en +sera jamais l'heureux possesseur? Hélas! je l'ignore.»</p> + +<p>«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.</p> + +<p>«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans +un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si +modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on +vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite, +n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable +pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner +en partie?</p> + +<p>«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains, +au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> «Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon +pied vient d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;» +et elle s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait +quelques pas, qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager +ses vêtements des branches d'un arbuste qui ne les retenaient +aucunement; et cela pour jeter les yeux sur moi!............»</p> + + +<h4><abbr title="20">XX</abbr></h4> + +<p>Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune +chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie +religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du +roi, roi lui-même.</p> + +<p>«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide +et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa +capitale, a suffi pour soumettre à <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sa puissance la terre, +noire limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils +livrent, les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux +foudres d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs +fiers ennemis.»</p> + +<p>Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir +habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte +entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa +capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala.</p> + +<p>«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit +divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui +s'oppose à son cours.»</p> + + +<h4><abbr title="21">XXI</abbr></h4> + +<p>Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies +de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> +pour calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal +secret, dans sa cellule.</p> + +<p>La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du +héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force +indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a +la majesté du paysage et les images de la passion.</p> + +<p>En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta +soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie +religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de +Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers +sa source, rien ne peut détourner mon cœur du penchant où il est +entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans +mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur +des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau +de cendres, allumer de tels feux dans nos cœurs? Elle vient de +passer dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et +dont les frais calices, quoique <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> détachés de la tige +maternelle, conservent encore tout leur éclat; par ces jeunes branches +dont la séve laiteuse qui en découle trahit une blessure récente. Quel +air vivifiant on respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon +corps, consumé par la fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr +chargé des émanations parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une +rosée rafraîchissante qu'il vient de dérober en se jouant sur les +vagues à peine sensibles du Malini!»</p> + +<p>(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé +des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala!</p> + +<p>«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le +petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied +charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection.</p> + +<p>«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et +s'écrie, transporté:)</p> + +<p>«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise +avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> +retraite je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant +abandon!»</p> + + +<h4><abbr title="22">XXII</abbr></h4> + +<p>Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala, +que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du <span class="italic">Malini</span>. Les +deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si +elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur +le trône avec lui, et que son fils sera roi.</p> + +<p>«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond +le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas +loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon cœur. Telle, au +déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine, +quoique constamment fixé à sa racine.»</p> + +<p>Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> «Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de +la grâce et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel +et a recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent, +pour embrasser avec amour ce bras arrondi?»</p> + +<p>Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre +dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans +l'œil pour lui rendre la vue: scène de <span class="italic">Daphnis et Chloé</span>, où la +simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la +reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de +l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt.</p> + + +<h4><abbr title="23">XXIII</abbr></h4> + +<p>Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala +un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître +partout à la vue de ce signe.</p> + +<p>Au dernier acte, le saint anachorète <span class="italic">Canoua</span> revient au monastère +après sa longue absence. <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Il apprend, de la bouche de son +élève chérie Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de +la couronne, quand elle viendra dans sa capitale lui présenter +l'anneau nuptial.</p> + +<p>L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée +par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans +son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite +approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire +reconduire dignement à son époux.</p> + +<p>La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle +est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut. +Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant +aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin, +imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage +du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une +laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds +délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui +rivalisaient d'éclat avec les plus <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> belles fleurs, se faisant +jour à travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de +toute espèce, dignes de briller sur le front d'une reine.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">PREYAMVADA</span>, <span class="smaller">regardant Sacountala.</span></p> + +<p>C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où +elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui +l'attire par son miel parfumé.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune +du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour +toujours la fixer dans son palais?»<br> +<span class="direction">(Sacountala baisse modestement les yeux.)</span></p> + +<p>Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers +ces adieux et ses vœux à Sacountala, sa favorite:</p> + +<p>«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de +ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> «Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres +brûlantes avant d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines +altérées de vos arbres favoris; celle qui, par pure affection pour +eux, aurait craint de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion +bien naturelle d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle +qui n'était complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps, +où elle se plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala +vous quitte aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle +vous adresse ses adieux.</p> + +<p>«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres +lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du +soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout +couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une +rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle +caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche +paisible que la poussière veloutée des fleurs!»</p> + +<p>Sacountala revient sur ses pas, rappelée par <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> sa tendresse +pour les animaux favoris qu'elle abandonne.</p> + +<p>«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui +n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie +par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue +mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire!</p> + +<p>«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et +s'attache aux pans de ma robe?»</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p> + +<p>Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif, +dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi, +lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes +acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger +dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut +abandonner les traces de sa bienfaitrice.<br> +<span class="direction">(Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.)</span></p> + +<p>Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> une ingrate qui +se résout ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que +je t'ai recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre +ta mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre +bon père va te prodiguer les soins les plus tendres.<br> +<span class="direction">(Elle pleure sans pouvoir avancer.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un +regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir.</p> + +<p>Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait +à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus +noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie, +la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes +épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la +vertu.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi +sacrée: <span class="italic">Accompagne ton <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> ami jusqu'à ce que tu rencontres de +l'eau!</span> Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à +l'ermitage!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p> + +<p>Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible, +prend part à la douleur qu'occasionne ton départ.</p> + +<p>En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de +lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux +attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent +de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui +répondre.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">enlaçant ses bras autour de l'ermite.</span></p> + +<p>Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ERMITE</span>.</p> + +<p>Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des +soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le +gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune +héros que tu lui auras <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> donné, tu reviendras alors avec lui +achever de couler des jours tranquilles au sein de cette retraite, +consacrée à la vertu.<br> +<span class="direction">(Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.)</span></p> + +<p><span class="left50 smcap">Lamartine</span>.</p> +<p class="center"><span class="italic">La suite au prochain Entretien.</span></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> <abbr title="sixième">VI<sup>e</sup></abbr> ENTRETIEN.</h2> + +<p class="center" title="Titre">Suite du poëme et du drame de Sacountala.</p> + + +<h4><abbr title="1">I</abbr></h4> + +<p>Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses +adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait +y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi: +tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême +félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle +était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à +la cour.</p> + +<p>Mais une divinité jalouse avait enlevé par <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> un maléfice la +mémoire au héros son époux. Quand elle se présente au palais, il +l'admire, mais il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, +l'infortunée Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau +nuptial, signe auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. +Les scènes de cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, +cruellement refusée par le héros, sont aussi déchirantes que +pittoresques. Elles rappellent avec moins de simplicité et autant de +pathétique les scènes de l'histoire de Joseph dans la Bible. +Sacountala réveille tous les souvenirs à demi effacés des temps +heureux qu'elle a passés avec le héros dans les délices de l'ermitage.</p> + +<p>«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me +convaincre?»</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches +flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main +une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant +lotus.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p> + +<p>Eh bien! eh bien! après?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le +premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale; +mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour +boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta +main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en +souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime, +et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»</p> + +<p>Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées +témoins de cette scène:</p> + +<p>«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le +sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la +femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les +airs, ne dépose-t-elle pas ses œufs dans un nid étranger, laissant +à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»</p> + +<p>Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un +époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais +<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent +commencent à douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la +merci du roi, qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.</p> + +<p>«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans +son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en +empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales +images:</p> + +<p>«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce +lumière la fleur odorante du <span class="italic">conmonda</span>, sans toucher de ses rayons le +lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la +chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses +passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la +femme étrangère!»</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!</p> + +<p>Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un +brahmane hospitalier.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> <abbr title="2">II</abbr></h4> + +<p>Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur +enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES GARDES</span>, <span class="smaller">frappant leur prisonnier.</span></p> + +<p>Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre +inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste +du roi?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PRISONNIER</span>, <span class="smaller">témoignant la plus grande frayeur.</span></p> + +<p>Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une +action si indigne.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">UN DES GARDES</span>.</p> + +<p>Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura +voulu récompenser par ce magnifique présent?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PRISONNIER</span>.</p> + +<p>Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de +Sacrâvatâra.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'AUTRE GARDE</span>.</p> + +<p>Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta +demeure?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> <span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">à la fois.</span></p> + +<p>Ainsi que notre chef l'ordonne.—Allons! misérable, parle.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses +hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse +famille.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p> + +<p>Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Seigneur, ne parlez pas ainsi:</p> + +<p>Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés +par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs, +quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice, +considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans +le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> <span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Poursuis, poursuis.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le +dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux; +et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos +seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment +il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me +battre ou de me tuer.</p> + +<p>L'OFFICIER, <span class="smaller">portant la bague à ses narines.</span></p> + +<p>Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un +poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir +comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver +quelqu'un des familiers du roi.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES GARDES</span>, <span class="smaller">au pêcheur.</span></p> + +<p>En avant, misérable coupeur de bourses, en avant!<br> +<span class="direction">(Ils marchent ensemble.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Attendez-moi ici près de la porte de la <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> ville, et faites la +plus grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à +la cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">à la fois.</span></p> + +<p>Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Je l'espère.<br> +<span class="direction">(Il sort.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p> + +<p>Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard +farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle +ce maraud.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>, <span class="smaller">regardant.</span></p> + +<p>Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre +ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de +proie aux chacals et aux vautours.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER DE POLICE</span>, <span class="smaller">rentrant.</span></p> + +<p>Allons, vite, que cet homme...</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> <span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">pâle d'effroi.</span></p> + +<p>Grands dieux! je suis mort.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour +vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur +a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p> + +<p>Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter +d'avoir vu de près la triste demeure de la mort.<br> +<span class="direction">(Il met le pêcheur en liberté.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">s'inclinant profondément devant l'officier.</span></p> + +<p>Ô seigneur! vous me rendez la vie.<br> +<span class="direction">(Il tombe à ses pieds.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le +roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de +l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi.<br> +<span class="direction">(Il lui met une bourse dans la main.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE PÊCHEUR</span>, <span class="smaller">transporté de joie.</span></p> + +<p>Ô heureux mortel que je suis!</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> <span class="smcap">LE GARDE</span>.</p> + +<p>Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la +potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en +triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «<span class="italic">Le roi, dans l'excès +de sa joie</span>,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un +grand prix à ce joyau?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné +qui a pu exciter l'émotion du roi, que...</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LES DEUX GARDES</span>, <span class="smaller">ensemble.</span></p> + +<p>Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'OFFICIER</span>.</p> + +<p>Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même, +rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine +l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et +si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GARDE</span>.</p> + +<p>Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> au roi, afin +que tout le profit en revînt à ce misérable!</p> + + +<h4><abbr title="3">III</abbr></h4> + +<p>Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des +fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent +les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des +chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le +silence et le deuil autour de lui.</p> + +<p>Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince: +«Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la +mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait +secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée +avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré +au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse, +contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son +peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, +où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les +douceurs du <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il +ne règne aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs +noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de +son erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la +royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, +et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres +soient desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient +enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses +pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par +l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les +mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien +perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a +taillé.»</p> + +<p>Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.</p> + +<p>«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as +vainement cherché à retirer mon cœur du sommeil léthargique où il +était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis +les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme +<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances +de ma première entrevue avec Sacountala!</p> + +<p>«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace +la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec +tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait +aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son +paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple +de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.</p> + +<p>«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette +encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les +flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est +comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.</p> + +<p>«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans +ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux +mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur +daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt +cet anneau, sur la pierre duquel <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> est gravé mon nom, je lui +répondis:</p> + +<p>«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant +que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance, +chargé de te ramener à ton époux!»</p> + +<p>Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute +laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement +qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui +apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes +dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de +tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore +le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun +héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.</p> + +<p>«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui, +depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi, +qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un +fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par +se perdre dans des sables stériles et ignorés!»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> <abbr title="4">IV</abbr></h4> + +<p>Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une +race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.</p> + +<p>Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu <span class="italic">Indra</span> +le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des +cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple +d'un coup d'œil tous ses vastes États.</p> + +<p>«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante +de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres +innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais +sanctifiée par l'empreinte divine des pas de <span class="italic">Vichnou</span>... J'en juge +par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère +rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à +la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs +qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs +nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout +autour de nous.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Puis, abaissant ses regards sur la terre:</p> + +<p>«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant, +grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!</p> + +<p>«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux +avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres, +dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure. +Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau, +coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle +était poussée par une force puissante, la terre semble monter +rapidement vers moi.»</p> + +<p>On voit, à cette description du char prêté au héros par <span class="italic">Indra</span>, ce +qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine +primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses +aéronautes.</p> + +<p>«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons +apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin +fils de Maritchi.»</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p> + +<p>Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> son? Je ne vois +pas s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun +choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas +éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne +habite donc le divin anachorète?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GUIDE</span>, <span class="smaller">la lui indiquant du doigt.</span></p> + +<p>Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité +parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé +dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte +autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse +d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées +d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et +recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau +sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules, +une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs +nids comme dans un arbre touffu.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.</span></p> + +<p>Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables +austérités!</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> <span class="smcap">LE GUIDE</span>, <span class="smaller">retenant les rênes.</span></p> + +<p>Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.<br> +<span class="direction">(Ils descendent du char.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE GUIDE</span>.</p> + +<p>Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où +les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la +dévotion la plus austère.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p> + +<p>Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet +asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En +voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde +contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se +purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée +du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes +silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je +m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»</p> + +<p>Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit +un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé +<span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, +malgré les reproches de deux jeunes filles du monastère qui +s'efforcent de le faire obéir à leur voix.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.</span></p> + +<p>Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la +vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de +l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une +main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient +d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière +est encore tout en désordre.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p> + +<p>Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes +dents.<br> +<span class="direction">(Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">UNE FEMME</span>.</p> + +<p>Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de +ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre +divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires +que guerre et combats!</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> <span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p> + +<p>Chose étonnante! je sens tout mon cœur incliner vers cet enfant, +comme s'il était mon propre fils. <span class="smaller">(Après un moment de réflexion.)</span> +Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon +attendrissement.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">UNE FEMME</span>.</p> + +<p>Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son +petit.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">souriant.</span></p> + +<p>Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!<br> +<span class="direction">(Il se mord la lèvre.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>, <span class="smaller">dans le plus grand étonnement.</span></p> + +<p>Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque, +semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste +incendie.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LA PREMIÈRE FEMME</span>.</p> + +<p>Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre +hochet.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p> + +<p>Voyons, voyons, donne-le d'abord.<br> +<span class="direction">(Il tend sa main.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">considérant la paume de sa main.</span></p> + +<p>Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses, +pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes, +légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats, +tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire. +C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son +sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les +rayons du soleil.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'AUTRE FEMME</span>.</p> + +<p>Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec +de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras +un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens +promptement avec ce trésor.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LOUORA</span>.</p> + +<p>J'y cours. <span class="smaller">(Elle sort.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p> + +<p>Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit +lion.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LA SECONDE FEMME</span>, <span class="smaller">le regardant en souriant.</span></p> + +<p>Veux-tu bien le quitter?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les +pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle +de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses +petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la +blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent +une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi +formés!</p> + +<p>Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force +rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est +fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.</p> + +<p>«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait +souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas +craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.</p> + +<p>«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même. +D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son +fils.</p> + +<p>Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger +et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît. +<span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la +vue et à la voix de l'enfant; il reconnaît la mère.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE HÉROS</span>.</p> + +<p>Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère; +Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans +ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint +flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous +ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au +barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir, +à part.</span></p> + +<p>Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait +impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le +protége?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>, <span class="smaller">courant à sa mère.</span></p> + +<p>Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> toi; mais vois +comme cette horrible ingratitude a fait place dans mon cœur à la +plus sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton +époux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Reprends courage, ô mon cœur! Le destin, trop longtemps courroucé +contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là +le fils de mon seigneur.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont +obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus +belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une +profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa +chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Puisse la victoire!...<br> +<span class="direction">(Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Va, chère Sacountala, quoique mon nom <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> se soit égaré dans ce +flot de larmes, ton vœu est parfaitement accompli... Oui! j'augure +de ma victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par +cette pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">L'ENFANT</span>.</p> + +<p>Ma mère, quel est donc cet étranger?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Pauvre enfant! demande-le au destin.<br> +<span class="direction">(Elle pleure.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par +moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton cœur! +N'en accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison!</p> + +<p>Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus +prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle +rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une +main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend +pour un odieux serpent.<br> +<span class="direction">(Il tombe à ses pieds.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien +malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que +j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de +moi. <span class="smaller">(Le roi se relève.)</span> Mais comment le souvenir de cette infortunée +a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends +que la blessure de mon cœur soit un peu fermée: cependant +laisse-moi essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre +ma fausse erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante. +Puissé-je, en la faisant disparaître de ta paupière humide, faire +disparaître avec elle le poids de mes remords?<br> +<span class="direction">(Il l'essuie délicatement.)</span></p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi.</span></p> + +<p>Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à +la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> <span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir +enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur +éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur +qu'il convient de le garder.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">les considérant tour à tour.</span></p> + +<p>Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la +fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio +enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards +satisfaits.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former +longtemps des vœux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet +désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> même +prévenu tous mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient +le fruit; ce n'est qu'après la formation des nuages que la pluie +descend en rosée sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception, +avant même le plus léger indice, je me suis senti comblé de vos +faveurs.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">UN RELIGIEUX</span>.</p> + +<p>Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse +légitime selon les rites <span class="italic">Gandharva</span>, l'ai méconnue ensuite, dans le +trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses +parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du +plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant, +la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me +rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette +union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute +cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand +étonnement: <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme +qui, après s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant +que la masse bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se +serait ensuite laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme +de ses pas?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point +coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache +qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en +ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia +aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de +la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse +des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle +l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue +de ton anneau.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>, <span class="smaller">soupirant d'aise, à part.</span></p> + +<p>Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">SACOUNTALA</span>, <span class="smaller">à part.</span></p> + +<p>Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> que le +fils de mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me +reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre +moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de +mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me +rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un +ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te +reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi +ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il +en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par +l'imprécation du redoutable Dourvasa!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">se tournant vers Sacountala.</span></p> + +<p>Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois +plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine +volonté, n'eût jamais cessé de te chérir.</p> + +<p>La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause +du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme +a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur +son cœur. <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Tel un miroir dont la surface est ternie ne +peut recevoir l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus +grande fidélité, dès qu'on lui a rendu son premier poli.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon +âme.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala, +et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à +la naissance?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage +assuré de l'illustration de ma race.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur, +maître du monde entier.</p> + +<p>Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que, +volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots, +<span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose +la terre; il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre +que lui décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont +ils jouiront sous son empire.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa +naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres +soins!</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>, <span class="smaller">s'adressant au roi.</span></p> + +<p>Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton +protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper +le siége de ton empire.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Ainsi que l'ordonne le maître des dieux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des +pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette +lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à +jamais le bonheur des deux mondes!</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> <span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me +rendre digne de semblables bienfaits?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">CANOUA</span>.</p> + +<p>Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">DOUCHMANTA</span>.</p> + +<p>Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet +encore de former un vœu:</p> + +<p>Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le +bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment +honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le +souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait +de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde +naissance!</p> + + +<h4><abbr title="5">V</abbr></h4> + +<p>Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui +touche de près à la corruption <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> du goût chez les peuples +vieux; mais la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des +mœurs qui forment le fond de la religion et de la civilisation des +Indes primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On +remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou +jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y +porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les +brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des mœurs, n'auraient +pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme +on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des +passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en +action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un +peuple religieux.</p> + +<p>Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les +représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données +rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et +destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus +quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui +jouent un si grand rôle dans <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> les cérémonies sacrées et dans +l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel +aux hommes par les dieux.</p> + +<p>Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art +dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par +lui dans les <span class="italic">Védas</span> ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu +Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses +suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc +sa source dans ces livres sacrés des <span class="italic">Védas</span>, dont l'antiquité est +incalculable.</p> + +<p>La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi +inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est +inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la +comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité +bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec, +nommée <span class="italic">Hanoumun</span>, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance +il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une +boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit +difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> le +Lépan, l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le +bouffon de la cour céleste.»</p> + +<p>Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir +accompagné dans ses guerres le demi-dieu <span class="italic">Rama</span>, incarnation +belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se +reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava +sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des +exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur +Valmiki, auteur ou compilateur du poëme <span class="italic">le Ramayana</span> sur le même +sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les +eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le +désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la +force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des +gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de +poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier +les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces +fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les +vagues, jusqu'au règne <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> plus moderne d'un souverain lettré +qui les rendit au jour.</p> + + +<h4><abbr title="6">VI</abbr></h4> + +<p>La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de +l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer +l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations, +qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les +péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature +théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art, +révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière +d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes +rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état +d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.</p> + +<p>Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans +une étude de M. le baron <span lang="de">d'Eckstein</span>, qui a mêlé un des premiers la +philosophie à la traduction.</p> + +<p>Tout drame, dans la théorie indienne, doit <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> être <span class="italic">un</span>; car, +sans unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, +par conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, +et non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à +Rome, de Rome à nous.</p> + +<p>Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la +pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que +l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale, +et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais +aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le +<span class="italic">drapeau flottant</span>, c'est-à-dire une chose qui flotte librement +au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant +tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le +sujet.</p> + +<p>La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et +croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou +l'anxiété du spectateur. C'est le nœud.</p> + +<p>La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours +heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui +prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> sur le +crime. C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.</p> + +<p>Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du +peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme +absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source +de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme +finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat +des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il +n'est chrétien.</p> + + +<h4><abbr title="7">VII</abbr></h4> + +<p>Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et +surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous +admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la +propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de +sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les +preuves sensibles de la perfection de mœurs, de civilisation et de +philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de +l'Inde atteste évidemment <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> une littérature primitive idéale, +ou une littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la +collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment +presque aussi lentement que le granit.</p> + + +<h4><abbr title="8">VIII</abbr></h4> + +<p>Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme +les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la +richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière +efféminent le sentiment ou l'idée.</p> + +<p>Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le +dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais +cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle +pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une +réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la +contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à +réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une +imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de +l'Inde; s'élance-t-il <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> jusqu'à la plus grande hauteur de +l'expression poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le +charme de la sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la +colère, l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a +d'émotions terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain +devient de plus en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent +les ondulations et les transports de la passion, elle s'élève peu à +peu jusqu'à une diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt +compliqués, brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou +véhéments; et cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout +aussi difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, +également riche, également fécond en jouissances et en difficultés que +les langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui +tous deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux +que la poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, +grandiose et passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords +majestueux, semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain +frappant les portes infernales, touche de son front le dôme <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> +des cieux, et couvre de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et +bondit sous sa puissance.</p> + +<p>Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique, +comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la +passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour, +qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en +est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à +celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal +d'une Desdémona ou d'une Juliette dans <span lang="en">Shakspeare</span>, c'est un mélange du +platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf, +pastoral et pudique de <span lang="en">Milton</span> dans son Éden.</p> + +<p>Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui +n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros +sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme, +généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de +chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les +épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne +reconnaît de véritable grandeur que dans la <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> domination du +héros sur ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette +littérature, <span class="italic">Rama</span>, <span class="italic">Chrisna</span>, les <span class="italic">Pandavas</span>, sont des sages autant +que des héros.</p> + + +<h4><abbr title="9">IX</abbr></h4> + +<p>Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle +se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue +primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes +impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le +nom de <em>goût</em> ou <em>saveur</em>; ils y ajoutent l'assimilation des +différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs +qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on +suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, <span class="italic">Wichnou</span>, +est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté, +parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette +couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette +couleur appartient au demi-dieu <span class="italic">Rama</span>, divinité qui préside au +bonheur, depuis que, dans les fables <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de la mythologie +indienne, Rama a retrouvé son épouse adorée, la belle <span class="italic">Sita</span>, dont +nous verrons bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème +le rouge pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à +<span class="italic">Siva</span>, dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme +magnanime a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la +divinité du cœur, représentée par <span class="italic">Indra</span>, le roi des dieux +secondaires. Le gris, couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer +terne sous les nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la +terreur et des enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat +de lumière adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le +symbole du surnaturel; il est réservé à <span class="italic">Brama</span>, le dieu créateur.</p> + +<p>Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les +impressions de l'œil et les impressions de l'esprit, analogie tout +à fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos +différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a +dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de +couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style +adoptés par tel <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un +mot, en style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, +comme nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre +espèce, nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, +style tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire +comprendre.</p> + +<p>Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les +yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde +primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un +peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet +également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie +empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans +les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la +douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.</p> + + +<h4><abbr title="10">X</abbr></h4> + +<p>Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une +singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le +<span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> prodigieux développement de l'éducation publique chez ces +peuples, c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le +même drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le +<span class="italic">sanscrit</span>, dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les +héros ou les dieux, et une autre langue antique aussi, mais non +sacrée, réservée aux femmes qui représentent les héroïnes du drame.</p> + +<p>Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à +Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour +ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un +site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un +livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action +et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces +représentations. On verra par cette description combien il y avait peu +de barbarie dans cette antiquité du haut Orient.</p> + +<p>«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera +élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches +pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du +palais s'assoira au <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> centre sur un trône. À sa gauche se +placeront les personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa +droite les personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce +double rang de droite et de gauche, s'assoiront les principaux +officiers de l'État ou du palais: les poëtes, les astrologues, les +médecins, les savants, prendront place au centre derrière le trône. +Des femmes tenant des éventails, secouant des plumes de paon, et +toutes remarquables par leur beauté et la grâce de leurs formes, +environnent le maître. Des gens portant des baguettes pour maintenir +l'ordre prendront des postes différents, et des hommes armés garderont +les avenues. Lorsque tout le monde sera assis, les acteurs entreront, +chanteront certains airs: la principale danseuse soulèvera le rideau +et se montrera; puis, après avoir semé des fleurs dans l'assemblée, +elle déploiera son talent et les grâces de son art.»</p> + + +<h4><abbr title="11">XI</abbr></h4> + +<p>Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes +dramatiques de l'Inde, <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> <span class="italic">Kalidasa</span> et <span class="italic">Bavahbouti</span>, n'ont +composé chacun que trois drames.</p> + +<p>«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre, +chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec +abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus +majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer +l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et +douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette +vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman +moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux, +grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se +balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature, +comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En +vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y +chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un +guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le +criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de +Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> les orages +de toutes les passions, que sa main puissante sait éveiller et +assoupir. Il vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont +Wilson a publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain +d'Agra. Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; +aussi le nomma-t-on <span class="italic">Srikantha</span>, l'homme dont la bouche est le temple +de l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à +cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps +héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons +aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes +forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du +jeune poëte.»</p> + + +<h4><abbr title="12">XII</abbr></h4> + +<p>Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie +historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons +l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments +caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs +du Parthénon donne une plus juste <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> idée du génie de Phidias +que le plus long commentaire sur le statuaire.</p> + +<p>La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des +cantiques de Salomon, entre le demi-dieu <span class="italic">Rama</span> et sa jeune épouse +<span class="italic">Sita</span>.</p> + +<p>Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une +galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les +chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient +ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau:</p> + +<p>«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures, +«quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère +veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir +pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle +Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres, +sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les +calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et +doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues; +tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la +blancheur et <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> la flexibilité des rayons de la lune glissant +dans le vague des airs!</p> + +<p>—«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où +vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.»</p> + +<p>—«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens +rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient +abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la +fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces +ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des +maîtres inspirés des dieux.</p> + +<p>«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère +Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le +bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints +anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te +souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le +bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les +branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le +temps nous échappait...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a +sauvé son amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs +souvenirs, font couler leurs larmes rendues délicieuses par le +contraste avec le bonheur présent.</p> + +<p>Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin; +là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme +le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La +Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements +de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse +Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le +scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des +deux époux.</p> + +<p>Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur +le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir:</p> + +<p>«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces +peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah! +qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut +compter sur une tendresse <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> éprouvée, dont le cœur repose +avec confiance sur le cœur d'un autre dans toutes les fortunes, et +qui, au déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des +douceurs d'une consolante union!»</p> + + +<h4><abbr title="13">XIII</abbr></h4> + +<p>Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan +qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour <span class="italic">Sita</span>, +s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de +l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama +cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la +conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis +donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour +des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la +sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique! +Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans +tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre +odorant du sandal, et tu embrasses <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> l'arbre sinistre du +poison qui donne la mort?<br> +<span class="direction">(Il s'arrache des bras de Sita.)</span></p> + +<p>«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....—Le monde? Un +désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque +consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur; +vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de +mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés, +vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme +céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous, +puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la +sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à +l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas +la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui +condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa +tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser +aux mauvais génies. <span class="smaller">(Il s'incline aux pieds de Sita.)</span> Fille adorable +du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que +tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long +intervalle de temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes +et par des nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles +apporte son tribut de fleurs au saint supérieur du monastère.</p> + +<p>«Simplicité de cœur, sobriété de paroles, modestie de maintien, +innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses, +voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe.</p> + +<p>Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle +voit dans la contrée habitée par les sages.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p> + +<p>Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses +méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans +ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos +religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur +attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur +étonnement et leur attrait.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p> + +<p>Et leur nom?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> <span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p> + +<p>Ils se nomment l'un <span class="italic">Cousa</span>, l'autre <span class="italic">Lava</span>: ce sont les noms que leur +avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une +origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines. +Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage +des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il +les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains +les <span class="italic">Védas</span> sacrés...</p> + +<p>Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki, +un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant +Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté +de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents +amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots +son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima +sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare, +prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel, +et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne +songeait qu'à l'amour.»</p> + +<p>—Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> à l'infortunée +Sita depuis qu'elle a été conduite dans la forêt?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p> + +<p>On l'ignore.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p> + +<p>Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine?</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p> + +<p>Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse +sous ses yeux.</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LA NYMPHE</span>.</p> + +<p>Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le cœur +de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même +qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la +rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté +d'une fleur?...</p> + +<p class="acteur"><span class="smcap">LE VIEILLARD</span>.</p> + +<p>Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce +moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à +venir se réfugier sous l'ombrage les chantres <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> silencieux de +la clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe +répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre +fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre +antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait +tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris, +que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont +les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme +de verdure.</p> + + +<h4><abbr title="14">XIV</abbr></h4> + +<p>Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient +d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un +brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément +les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.</p> + +<p>«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces +arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui +se précipitent des monts voisins font retentir <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> et trembler +la terre...—Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se +cache dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule +l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le +grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de +rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la +forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant, +jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement +du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des +flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le +souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se +présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas +Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à +son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle +traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans +la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses +peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses +douleurs!...</p> + +<p>«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> des grâces de la +création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches +craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris +des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la +bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de +nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi +des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec +impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois +magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches, +penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que +leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage... +Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe +officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée! +Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans +mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle +enfoncée dans mon cœur, demeure attaché dans la blessure qu'il a +faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et +perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux +qui me <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la +rivière s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres +s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se +développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien +est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent +dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont +mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»</p> + +<p>On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et +majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le +sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme, +ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre +poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la +même force l'œuvre de Dieu et le cœur de l'homme.</p> + + +<h4><abbr title="15">XV</abbr></h4> + +<p>Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques.</p> + +<p>«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les +coteaux obscurs de <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> ses flancs couverts de bois, croasse le +corbeau et gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent +aigu. Des paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris +des arbres que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents +effrayés. Au loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de +montagnes dont les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages; +de leurs flancs vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec +un bruit terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la +rivière sacrée réunit en un seul et large courant ces ruisseaux +impétueux, qui, en mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils +disparaissent tous les deux sous les arbres.)</p> + +<p>Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre +femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama:</p> + +<p>«Rama, depuis longtemps, porte dans son cœur le deuil de son +épouse, quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de +son corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui +aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.»</p> + + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> <abbr title="16">XVI</abbr></h4> + +<p>Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un +sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore +que ses deux jumeaux <span class="italic">Cousa</span> et <span class="italic">Lava</span>, qu'elle a enfantés sur les +rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après +l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans. +L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr +sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les +bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve +l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux +la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:</p> + +<p>«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton vœu; ton éléphant +favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait +sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les +fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il +défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il +cherche à gagner l'amour de <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> sa compagne, comme il aspire +avec sa trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du +rivage! comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa +compagne! comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et +l'élève au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» +(Ils s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses +enfants.</p> + +<p>«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes +fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je +commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père? +ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs +cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre +leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles +pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»</p> + +<p>Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses +plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs; +ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le cœur +trop plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui +se gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> ondes, en se +soulevant, trouvent un écoulement pour les recevoir!»</p> + +<p>L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux +dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus +pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son +char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec +lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.</p> + + +<h4><abbr title="17">XVII</abbr></h4> + +<p>Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi, +père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de +douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les +tragédies grecques:</p> + +<p>«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon +cœur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se +renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne +tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les +austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui +l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> +étincelle de vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le +soleil, attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes +années s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par +le souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère +Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin +rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes +enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de +sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée +par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste +partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil, +dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels, +pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...»</p> + +<p class="p2">Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces +beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent +vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant +attire une masse de fer.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se +dit-elle: «il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son +teint foncé, semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent, +et par sa voix forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au +moment où il rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout +est ferme au toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui +contient les graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas? +(À Djanaka.) Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant, +n'est-il pas celui de Sita?»</p> + +<p>L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants +sont dignes d'Éliacin dans notre <span class="italic">Athalie</span>.</p> + +<p>Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé, +destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait +face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et +s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la +gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant +que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous +l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant +pour dévorer les nations!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats +les plus gigantesques d'Homère.</p> + +<p>Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il +était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les +esprits impurs.</p> + +<p>«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile, +quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air +obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant +brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible +que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les +éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la +foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros +les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement +des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant +sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur +lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se +rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama +s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> frémissent, ils +chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son +secours!—Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un +autre:</p> + +<p>«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement +terrible qui est effrayant pour l'œil, l'obscurité succède à +l'éclair éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent +immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens: +dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et +massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des +cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en +fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et +le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»</p> + +<p>Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.</p> + +<p>«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la +colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge; +leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte +de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie +l'abeille <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a +pas plus de flamme, Homère ou Dante plus d'images.</p> + + +<h4><abbr title="18">XVIII</abbr></h4> + +<p>Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les +combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du chœur, +apparaît au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré +par la poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu +pétille, flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues. +Rama descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas +encore. «C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier +qui ne souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que, +quand le soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie +encore plus brûlants.»</p> + +<p>Son second fils, <span class="italic">Cousa</span>, paraît à son tour, revenant des lieux +consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il, +«qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux +frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que +fait <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes +pores. Dans leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient +quelque chose de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de +grandeur, pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre +précieuse, ou bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le +calice de l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée +glorieuse, telle qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La +couleur de leur teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la +colombe; leurs épaules ont la largeur de celles du monarque des +forêts. Leur regard intrépide est celui du lion courroucé, et leur +voix est forte comme le son cadencé du tambour qui appelle au saint +sacrifice. Je vois en eux ma propre image, et non pas seulement ma +ressemblance; mais, en beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma +chère Sita. Ce visage de la fille de Djanaka, beau comme le lotus, est +toujours devant mes yeux: telles étaient ses dents, aussi blanches que +des perles; telle était sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son +œil expressif, quoique leur regard ait quelque chose de la fierté +de l'homme... Leur demeure est dans ces bois; ce sont ceux <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> +où Sita fut abandonnée, et ces enfants lui ressemblent. Et ces armes +célestes, qui d'elles-mêmes se sont présentées à eux, et qui, d'après +l'oracle des sages, ne doivent jamais, sans motif, abandonner notre +famille... L'état de mon épouse, dont le sein renfermait le doux +espoir de ma race... Ces pensées diverses occupent mon âme et +remplissent mon cœur d'espérance et de crainte. Comment puis-je +apprendre la vérité? Comment demander à ces jeunes gens l'histoire de +leur naissance?...»</p> + + +<h4><abbr title="19">XIX</abbr></h4> + +<p>Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte, +pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le +second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et +des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur +les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la +jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux +recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.</p> + +<p>Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> proie à un rêve: +«Roi!» lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous +apprend ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la +naissance de ces deux enfants vos fils?</p> + +<p>«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux +acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui +vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée +par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices! +«Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»</p> + +<p>Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent, +s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur +reconnaissance.</p> + +<p>Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du +saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses +fils et son épouse:</p> + +<p>«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre +bonheur?»</p> + +<p>Rama se lève.</p> + +<p>«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous +adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire +<span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, +semblables à l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos +peines! que, pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent +nos péchés! Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du +poëte lui assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, +et puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science +mille fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance +des perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: +Dieu!»</p> + +<p>La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du +spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la +religion et à la vertu.</p> + +<p class="p2">Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive, +pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique, +l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue +de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit +Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> ÉPISODE.</h2> + +<p>Nous avons lu comme tout le monde les deux volumes de poésies +intitulés <span class="italic">Contemplations</span>, que M. Victor Hugo vient de publier. Il ne +sied pas à un poëte de juger l'œuvre d'un poëte, son contemporain +et son ancien ami. La critique serait suspecte de rivalité, l'éloge +paraîtrait une adulation aux deux plus grandes puissances que nous +reconnaissons sur la terre, le génie et le malheur.</p> + +<p>Nous nous sommes contenté de jouir en silence des beautés de +sentiments qui débordent <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> de ces pages, de pleurer avec le +père, de remonter avec l'époux et l'ami le courant des jours évanouis +où nous nous sommes rencontrés en poésie à nos premiers vers. Mais, +hier, une circonstance heureuse et imprévue nous a, pour ainsi dire, +contraint à nous souvenir que nous avions été poëte aussi, et de +répondre par un bien faible écho à la voix qui nous vient de l'Océan.</p> + +<p>Les poëtes, les écrivains, les amis particuliers de madame Victor +Hugo, ont eu l'idée de faire magnifiquement relier, pour elle, le +volume de poésies de son mari, d'insérer dans ce volume quelques pages +blanches, de couvrir ces pages blanches de leurs noms, et de quelques +lignes de prose ou de vers attestant leur souvenir et leur affection +pour cette illustre et vertueuse femme. L'un d'eux m'a apporté hier ma +page à remplir; cette page et sa destination m'ont inspiré ce matin +les vers qui suivent. Je les donne ici, non comme un modèle de +littérature, mais comme un témoignage de respect à madame Victor Hugo, +et de souvenir affectueux de nos jeunesses à un ancien ami. Mais je +les donne en demandant excuse à l'antiquité.</p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> À MADAME VICTOR HUGO,</h2> + +<h3>SOUVENIR DE SES NOCES.</h3> + + +<p class="poem">Le jour où cet époux, comme un vendangeur ivre,<br> + Dans son humble maison t'entraîna par la main,<br> + Je m'assis à la table où Dieu vous menait vivre,<br> + Et le vin de l'ivresse arrosa notre pain.</p> + +<p class="poem">La nature servait cette amoureuse agape;<br> + Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits,<br> + Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,<br> + Premier chaînon doré de la chaîne des nuits!</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> Psyché, de cette cène où s'éveilla ton âme,<br> + Tes yeux noirs regardaient avec étonnement,<br> + Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme,<br> + Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément:</p> + +<p class="poem">C'était l'ardent brasier qui consume la vie,<br> + Qui fait la flamme ailleurs, le charbon ici-bas!<br> + Et tu te demandais, incertaine et ravie:<br> + Est-ce une âme? Est-ce un feu?... Mais tu ne tremblais pas.</p> + +<p class="poem">Et la nuit s'écoulait dans ces chastes délires,<br> + Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts,<br> + Et les passants surpris entendaient ces deux lyres,<br> + Dont l'une chante encore, et dont l'autre est sans voix...</p> + +<p class="poem">Et quand du dernier vin la coupe fut vidée,<br> + J'effeuillai dans mon verre un bouton de jasmin;<br> + Puis je sentis mon cœur mordu par une idée,<br> + Et je sortis d'hier en redoutant demain!</p> + +<p class="poem"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> Et maintenant je viens, convive sans couronne,<br> + Redemander ma place à la table de deuil;<br> + Il est nuit, et j'entends sous les souffles d'automne<br> + Le stupide Océan hurler contre un écueil!</p> + +<p class="poem">N'importe; asseyons-nous! Il est fier, tu fus tendre!<br> + —Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs?<br> + Où brûlèrent deux cœurs, il reste un peu de cendre:<br> + Trempons-la d'une larme!—Et c'est le pain des pleurs!</p> + +<p><span class="left50 smcap">Alph. de Lamartine.</span><br> +5 juin 1856.</p> + +<p class="p4 center smaller">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et <abbr title="compagnie">Cie</abbr>, rue Jacob, +56.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +1), by Alphonse Lamartine (de) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 22618-h.htm or 22618-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22618/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/22618-h/images/img001.jpg b/22618-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7093322 --- /dev/null +++ b/22618-h/images/img001.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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