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+The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde Afrique Orientale, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Tour du Monde; Afrique Orientale
+ Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860
+
+Author: Various
+
+Editor: Édouard Charton
+
+Release Date: September 11, 2007 [EBook #22575]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note au lecteur de ce fichier digital:
+
+Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde:
+Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860).
+
+Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant
+aux différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles
+sur l'Afrique Orientale.
+
+Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ses
+articles sont originaires.]
+
+
+
+
+ LE TOUR DU MONDE
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+ Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+
+
+
+ LE TOUR DU MONDE
+
+ NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES
+
+ PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION
+
+ DE M. ÉDOUARD CHARTON
+
+ ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES
+
+
+
+
+ 1860
+ DEUXIÈME SEMESTRE
+
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
+ LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
+ LEIPZIG, 15, POST-STRASSE
+
+ 1860
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+UN MOIS EN SICILE (1843.--Inédit.), par M. Félix BOURQUELOT.
+
+ Arrivée en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
+ de Palerme. -- La cathédrale de Monreale. -- De Palerme à
+ Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
+ Ségeste. -- Trapani. -- La sépulture du couvent des capucins. --
+ Le mont Éryx. -- De Trapani à Girgenti. -- La Lettica. --
+ Castelvetrano. -- Ruines de Sélinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
+ (Agrigente). -- De Girgenti à Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
+ -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlèvement de
+ Proserpine. -- De Castrogiovanni à Syracuse. -- Calatagirone. --
+ Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse à Catane. -- Lentini. --
+ Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
+ Retour à Naples. 1
+
+
+VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
+dessins inédits de M. Jules LAURENS.
+
+ Arrivée à Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
+ Tchéhar-Bâgh. -- Le collége de la Mère du roi. -- La mosquée du
+ roi. -- Les quarante colonnes. -- Présentations. -- Le pont du
+ Zend-è-Roub. -- Un dîner à Ispahan. -- La danse et la comédie. --
+ Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan à Kaschan. -- Kaschan. --
+ Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
+ scorpions. -- Une légende.. -- Les bazars. -- Le collége. -- De
+ Kaschan à la plaine de Téhéran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
+ Le pont du Barbier. -- Le désert de Khavèr. -- Houzé-Sultan. --
+ La plaine de Téhéran. -- Téhéran. -- Notre entrée dans la ville.
+ -- Notre habitation. 16
+
+ Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions à
+ Téhéran. -- Température. -- Longévité. -- Les nomades. -- Deux
+ pèlerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
+ laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
+ -- Les fiançailles. -- Le divorce. -- La journée d'une Persane.
+ -- La journée d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
+ politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
+ chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
+ drames historiques. -- Épilogue. -- Le Démavend. -- L'enfant qui
+ cherche un trésor. 34
+
+
+VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
+(1858-1859); dessins inédits de M. A. de BÉRARD.
+
+ L'île Saint-Thomas. -- La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les
+ _réserves_; la végétation. -- Les planteurs et les nègres. --
+ Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des négresses. --
+ Avenir des mulâtres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
+ -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
+ sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
+ Sainte-Marthe. -- Carthagène. -- Le chemin de fer de Panama. --
+ Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
+ Greytown. 49
+
+
+VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
+Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.--Inédit.)
+
+ LE TÉLÉMARK. -- Christiania. -- Départ pour le Télémark. -- Mode
+ de voyager. -- Paysage. -- La vallée et la ville de Drammen. --
+ De Drammen à Kongsberg. -- Le cheval norvégien. -- Kongsberg et
+ ses gisements métallifères. -- Les montagnes du Télémark. --
+ Leurs habitants. -- Hospitalité des _gaards_ et des _sæters_. --
+ Une sorcière. -- Les lacs Tinn et Mjös. -- Le Westfjord. -- La
+ chute du Rjukan. -- Légende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
+ livre des étrangers. -- L'église d'Hitterdal. -- L'ivresse en
+ Norvège. -- Le châtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
+ Bandak. -- Le ravin des Corbeaux. 65
+
+ --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intérieure. --
+ Retour à Christiania par Skien. 82
+
+ L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN. -- La presqu'île de Bergen. -- Lærdal. -- Le
+ Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vöringfoss. -- Le
+ Hardangerfjord. -- De Vikoër à Sammanger et à Bergen. 85
+
+
+VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
+(1860.--Texte et dessins inédits.)--Lettre au Directeur du _Tour
+du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).
+
+ D'ALEXANDRIE À SOUAKIN. -- L'Égypte. -- Le désert. -- Le simoun.
+ -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qosséir. --
+ Djambo. -- Djeddah. 97
+
+
+VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Inédit.)
+
+ Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosquées. --
+ L'Albanais Rabottas. -- Préparatifs de départ. -- Vasilika. --
+ Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
+ Gédéon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
+ Kariès et la république de l'Athos. -- Le voïvode turc. -- Le
+ peintre Anthimès et le pappas Manuel. -- M. de Sévastiannoff. 103
+
+ Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. -- Les
+ bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
+ peintres modernes. -- Le monastère d'Iveron. -- Les carêmes. --
+ Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
+ Vroukolakas. -- Les bibliothèques. -- Les mulets. -- Philotheos.
+ -- Les moines et la guerre de l'Indépendance. -- Karacallos. --
+ L'union des deux Églises. -- Les pénitences et les fautes. 114
+
+ La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
+ Théodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'Église
+ grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxès. -- Les monastères
+ bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La légende du peintre. --
+ Beauté du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
+ Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xénophon. -- La
+ pêche aux éponges. -- Retour à Kariès. -- Xiropotamos, le couvent
+ du Fleuve Sec. -- Départ de Daphné. -- Marino le chanteur. 130
+
+
+VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
+et les attoles ou îles de coraux.--(1838).
+
+ L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
+ cratères. -- Aspect bizarre de la végétation. -- L'île Chatam. --
+ Colonie de l'île Charles. -- L'île James. -- Lac salé dans un
+ cratère. -- Histoire naturelle de ce groupe d'îles. --
+ Mammifères; souris indigène. -- Ornithologie; familiarité des
+ oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
+ tortues de terre; leurs habitudes. 139
+
+ Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de
+ plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un
+ terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel où ils
+ remplacent les mammifères. -- Différences entre les espèces qui
+ habitent les diverses îles. -- Aspect général américain. 146
+
+ LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX. -- Île Keeling. -- Aspect
+ merveilleux. -- Flore exiguë. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
+ -- Insectes. -- Sources à flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
+ -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportées par les
+ racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
+ Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
+ Profondeur à laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
+ parsemés d'îles de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
+ Barrières. -- Franges de récifs. -- Changement des franges en
+ barrières et des barrières en attoles. 151
+
+
+BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet. 159
+
+
+VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
+(1830-1839).
+
+ Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
+ paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pêche. -- Si les
+ poissons morts sont bons à manger. -- La sorcière Agrippine. --
+ Mon premier voyage. -- Killæm et ses environs. -- Malheurs. --
+ Les Yakoutes. -- La chasse et la pêche. -- Yakoutsk. -- Mon
+ premier emploi. -- J'avance. -- Dernières recommandations de ma
+ mère. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudskoï. -- Mes bagages. --
+ Campement. -- Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. --
+ Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'Ægnæ. -- Un Tongouse
+ qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
+ Ascension du Diougdjour. -- Stratagème pour prendre un oiseau. --
+ La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. --
+ Navigation pénible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
+ Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour à Oudskoï et à
+ Yakoutsk. 161
+
+ Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois pétrifié. -- Le Sountar. --
+ Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
+ -- Population. -- Caractères. -- Aptitudes. -- Les femmes
+ yakoutes. 177
+
+
+DE SYDNEY À ADÉLAÏDE (Australie du Sud), notes extraites d'une
+correspondance particulière (1860).
+
+ Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
+ des anciens maîtres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
+ Frontières de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
+ Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adélaïde.
+ -- Culture et mines. 182
+
+
+VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
+BARTH (1849-1855).
+
+ Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. --
+ Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. --
+ Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
+ Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
+ Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où
+ il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée
+ de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
+ décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
+ despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
+ girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchéna;
+ Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. -- Son
+ aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. -- Mort
+ de Richardson. -- Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. --
+ L'énergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
+ courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
+ de la ville, son marché, ses habitants. -- Le Dendal. --
+ Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad. 193
+
+ Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
+ mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. --
+ Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
+ Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
+ force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. --
+ Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Ouélad-Sliman.
+ -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Ngégimi
+ ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
+ Razzia. -- Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. --
+ Le chef de la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche
+ de l'armée. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du
+ pays. -- Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre
+ de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
+ Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du
+ Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. --
+ Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrêté. -- On lui met
+ les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un
+ savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
+ Cortége du sultan. -- Dépêches de Londres. 209
+
+ De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
+ remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.
+ -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
+ forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --
+ Situation du pays. -- Cortége nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
+ d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
+ d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.
+ -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
+ Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
+ Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
+ partout. -- Barth déguisé en schérif. -- Horreur des chiens. --
+ Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
+ Prières pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
+ importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
+ Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
+ Irritation croissante. -- Sus au chrétien! -- Les Foullanes
+ veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un preux chez les
+ Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs désespérantes. -- Gogo.
+ -- Gando. -- Kano. -- Retour. 226
+
+
+VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
+(1850-1852.--Inédit).
+
+ Arrivée à San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Départ
+ pour les placers. -- Le claim. -- Première déception. -- La
+ solitude. -- Mineur et chasseur. -- Départ pour l'intérieur. --
+ L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivité. --
+ Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
+ -- Délivrance. 242
+
+
+VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
+capitaine Henri YULE, du corps du génie bengalais (1855).
+
+ Départ de Rangoun. -- Frontières anglaises et birmanes. -- Aspect
+ du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magwé. -- Musique,
+ concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
+ exploitation. -- Un monastère et ses habitants. -- La ville de
+ Pagán. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrivée à
+ Amarapoura. 258
+
+ Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'éléphant blanc. --
+ Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
+ roi. -- Présents offerts et reçus. -- Le prince héritier
+ présomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
+ Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
+ dames birmanes. 273
+
+ Comment on dompte les éléphants en Birmanie. -- Excursions autour
+ d'Amarapoura. -- Géologie de la vallée de l'Irawady. -- Les
+ poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
+ autres peuples indigènes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
+ Birmans et chez les Karens. -- Fêtes birmanes. -- Audience de
+ congé. -- Refus de signer un traité. -- Lettre royale. -- Départ
+ d'Amarapoura et retour à Rangoun. -- Coup d'oeil rétrospectif sur
+ la Birmanie. 280
+
+
+VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
+BURTON (1857-1859).
+
+ But de l'expédition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
+ Aspect de la côte. -- Un village. -- Les Béloutchis. -- Ouamrima.
+ -- Fertilité du sol. -- Dégoût inspiré par le pantalon. -- Vallée
+ de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
+ l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. --
+ Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Métis
+ arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
+ Ânes de selle et de bât. -- Chaîne de l'Ousagara. --
+ Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
+ Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisième
+ rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
+ L'Ougogi. -- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des
+ indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée. --
+ Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals. --
+ Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. -- Printemps. --
+ Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Forêt
+ dangereuse. 305
+
+ Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
+ Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. -- Le Tembé.
+ -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
+ Une journée de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
+ Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Séjour à Kazeh. -- Avidité des
+ Béloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
+ -- Jolies fumeuses. -- Le Mséné. -- Orgies. -- Kajjanjéri. --
+ Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beauté de la
+ Terre de la Lune. -- Soirée de printemps. -- Orage. -- Faune. --
+ Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
+ Ouanyamouézi. -- Toilette. -- Naissances. -- Éducation. --
+ Funérailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
+ Ordalie. -- Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika.
+ -- Ravissements. -- Kaouélé. 321
+
+ Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. --
+ Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. -- Autres riverains du
+ lac. -- Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre,
+ hospitalité. -- Installation à Kaouélé. -- Visite de Kannéna. --
+ Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
+ pêcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Côte inhospitalière.
+ -- L'île d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
+ Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempête. -- Retour. 337
+
+
+FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
+Andrea DEBONO (1855) 348
+
+
+VOYAGE À L'ÎLE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).
+
+ Départ de New-York. -- Une nuit en mer. -- Première vue de Cuba.
+ -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
+ -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'hôtel Le
+ Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
+ pauvre à la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms à la
+ Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intérieur de
+ l'île. -- La végétation. -- Les champs de canne à sucre. -- Une
+ plantation. -- Le café. -- La vie dans une plantation de sucre.
+ -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane. -- La
+ population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de
+ l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat. 353
+
+
+EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).
+
+ Le pic de Belledon. -- Le Dauphiné. -- Les Goulets. 369
+
+ Les gorges d'Omblèze. -- Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La
+ forêt de Saou. -- Le col de la Cochette. 385
+
+
+EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Élisée RECLUS (1850-1860).
+
+ La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
+ Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col
+ de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
+ des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
+ habitants. 402
+
+
+LISTE DES GRAVURES. 417
+
+LISTE DES CARTES. 422
+
+ERRATA. 427
+
+
+
+
+[Illustration: Le marché aux grains.--Dessin de Karl Girardet
+d'après un dessin de M. Guillaume Lejean.]
+
+
+
+
+VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN,
+
+DANS L'AFRIQUE ORIENTALE[1].
+
+1860.--TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
+
+ [Note 1: Nous sommes obligé de nous contenter
+ de cette indication générale, l'itinéraire que
+ se propose de suivre M. Lejean ne nous étant
+ pas encore bien connu.]
+
+LETTRE AU DIRECTEUR DU TOUR DU MONDE.
+
+Khartoum, 10 mai 1860.
+
+D'ALEXANDRIE À SOUAKIN.
+
+ L'Égypte. -- Le désert. -- Le simoun. -- Suez. -- Un danger.
+ -- Le mirage. -- Tor. -- Qosséir. -- Djambo. -- Djeddha.
+
+
+Mon cher Directeur,
+
+Je pars après-demain pour l'intérieur de la Nubie, et je viens régler
+avec vous un premier compte de souvenirs de voyage que j'aurai bien
+vite oubliés, si je ne vous les écris, tant j'ai l'esprit préoccupé de
+cette Éthiopie mystérieuse que je vais aborder.
+
+Je n'ai guère fait que traverser l'Égypte, qui est aujourd'hui, grâce
+à la transformation opérée par Méhémet-Ali, une sorte de tête de pont
+de la civilisation européenne. Je ne vous reparlerai pas d'Alexandrie,
+du Caire, et des Pyramides après l'excellent livre de Maxime Du Camp,
+mais laissez-moi vous dire, au courant de la plume, mes impressions
+morales sur ce beau pays d'Égypte et sur quelques aspects de sa
+situation actuelle.
+
+Vous connaissez cette curieuse légende du roi Chilpéric à qui une
+vision prophétique montre ses descendants sous la forme successive de
+lions, de loups et de petits chiens. Je crois que le père de
+Méhémet-Ali eût pu avoir une pareille vision, et que son rêve n'eût
+guère menti. Le lion, ç'a été le _grand pacha_, l'un des plus
+puissants _pétrisseurs_ de nations que les temps modernes aient vus.
+Méhémet-Ali a eu un grand malheur, c'est d'avoir eu pour panégyristes
+ses fonctionnaires européens, qui, n'ayant pas la liberté de blâmer
+certains faits et certains hommes, ont eu, à mon sens, le tort de ne
+pas se taire à propos. Le public d'Europe a répondu à un excès de
+louanges par une incrédulité excessive. J'avais besoin de voir
+l'Égypte pour apprécier Méhémet-Ali. Les trois piles du pont de
+Trajan, que j'ai admirées il y a trois ans en descendant le Danube,
+étonnent le voyageur plus encore peut-être que ne le ferait le
+monument s'il était resté entier: l'oeuvre colossale du destructeur
+des mameluks impose encore une admiration du même genre, même après
+les ruines entassées par Abbas et Saïd-Pacha.
+
+Méhémet-Ali a été par moments un souverain d'Orient; c'est dans un de
+ces moments-là qu'il a exterminé les mameluks, qui d'ailleurs le
+méritaient bien et qui avaient le tort de la provocation: ils avaient
+essayé de l'assassiner dans l'Hedjaz. On lui a reproché l'oppression
+des fellahs et les violences qui ont parfois signalé ses réformes, et
+deux grands écrivains, MM. de Chateaubriand et de Lamartine, sous
+l'impulsion d'une indignation plus généreuse qu'impartiale, ont
+dénoncé à l'Europe ce prétendu réformateur qui broyait les peuples
+sous prétexte de les civiliser. Je ne veux pas excuser ces violences,
+surtout envers ces doux et laborieux fellahs, qui sont vraiment les
+Bulgares de l'Afrique; mais il faut bien se dire que l'Égypte n'a
+jamais été gouvernée autrement depuis les Pharaons; qu'aujourd'hui,
+sous le philanthrope Saïd-Pacha, le fellah vit exactement sous le même
+régime que sous le _vieux_, et que le courbach sera longtemps encore,
+je le crains bien, une nécessité gouvernementale pour la race
+indolente et passive de l'Égypte. C'est dans ses admirables
+institutions qu'il faut étudier Méhémet-Ali; dans ses écoles d'où sont
+sortis ces médecins et ces savants qui honorent la jeune Égypte; dans
+ses établissements de bienfaisance, dans ses lois dont je ne citerai
+qu'une seule: «Quiconque achètera un esclave devra, au bout de neuf
+ans, lui donner la liberté, _après lui avoir fait apprendre au moins à
+lire_.»
+
+Après le lion, le loup, qui est Abbas-Pacha; puis est venu un charmant
+homme, tout imprégné de civilisation, doux, pacifique, d'humeur gaie
+et d'habitudes indolentes, fait pour vivre d'un million de rentes dans
+un palais du Nil, mais l'homme le moins propre au gouvernement d'un
+État en crise de transition. J'ai nommé Saïd-Pacha. Sous son règne,
+l'émancipation de l'Égypte a reculé, le commerce et le crédit public
+ont décliné, le budget a été mis au pillage pendant que les
+traitements des employés de tout grade, devenus flottants et
+illusoires, ont obligé nombre de fonctionnaires à vivre de concussion;
+le Soudan, la plus belle, comme avenir, des conquêtes de Méhémet-Ali,
+a été désorganisé et presque abandonné; les Abyssins et les bandits de
+toute nation insultent impunément les frontières, et l'Égypte va
+doucement à sa ruine sous la main d'un brave homme qui joue au soldat,
+donne des fêtes, et semble, en affaires, avoir pris pour devise la
+maxime anglaise: «Les soucis tueraient un chat.»
+
+N'ayant pas un livre à faire sur l'Égypte, je me hâte de vous dire que
+le 7 février au matin je quittai le Caire, par la gare de Bal-el-Had,
+en compagnie de Georges, ce compatriote avec lequel j'avais d'abord
+projeté le voyage de la basse Nubie. Vous avez entrevu à Paris ce
+charmant garçon dont l'esprit ouvert à toute belle impression, la
+cordialité et l'inaltérable bonne humeur ont réalisé pour moi le type
+véritable du Français en voyage. Nous prenons nos billets et nous
+sommes poursuivis dans la gare par un employé arabe qui nous demande
+un _bakchich_ pour nous avoir passé nos billets; déjà ruinés de
+pourboire, nous refusons et nous recevons, dans le pur arabe d'Égypte,
+une malédiction que je me fais consciencieusement traduire: «Que les
+os de leurs pères brûlent en enfer!» Georges est tout fier d'avoir été
+maudit dans la langue des kalifes, et dit avec raison que ce souhait
+est sinon plus aimable, du moins plus poétique que celui d'un cocher
+parisien en pareil cas.
+
+Nous voilà, cinq minutes après, lancés en plein désert, à la vitesse
+très-modérée de six lieues à l'heure. Les chameliers arabes qui
+conduisent le long de la voie leurs lentes bêtes chargées de _guerbes_
+d'eau ou de _couffes_ de sésame, n'en regardent pas moins avec
+stupéfaction cette file de quarante wagons emportés rapidement vers la
+mer Rouge par une force invisible et murmurent: «_Blis_ (le diable)!»
+Pour nous plus encore peut-être que pour eux, il y a dans ces _chars
+de feu_ qui sillonnent le plus désolé et le plus immobile des déserts,
+une antithèse que toutes les phrases du monde ne feraient
+qu'affaiblir. Je me récite à demi-voix, comme une musique, les
+admirables strophes des _Orientales_ qui commencent ainsi:
+
+ L'Égypte! elle étalait, toute blonde d'épis,
+ Ses champs bariolés comme un riche tapis.
+ Plaine que des plaines prolongent;
+ L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent,
+ Se disputent l'Égypte: elle rit cependant
+ Entre ces deux mers qui la rongent....
+
+Georges regarde le désert avec une attention silencieuse et passionnée
+que je ne tarde pas à partager. Ceux qui n'ont jamais vu le désert se
+figurent quelque chose comme une immense grève, et rien de plus
+inexact que cette comparaison. C'est bien une surface plate et
+sablonneuse, mais solidifiée par les pluies et balayée par les vents:
+elle présente au regard une croûte grise ou noirâtre que mon compagnon
+comparait assez justement à un immense dallage en bitume. Les lits de
+torrents desséchés (_ouadi_) qui rayent cette surface ne sont pas plus
+profonds que les sillons dessinés par la pluie sur la poussière de nos
+chemins. Partout, du reste, la stérilité et le silence formidable du
+néant. Les vrais voyageurs se sont justement moqués du _lion du
+désert_ et autres images de la même force: on ne conçoit guère que le
+lion habite de préférence des lieux où il ne trouverait pas à croquer
+un scarabée.
+
+Pour compléter la mise en scène, le vent fraîchit, des nuages de sable
+s'élèvent des montagnes couleur de cendre qui bornent l'horizon au
+nord, une nuée d'un rouge de brique, coupée par le panache blanc de la
+locomotive, enveloppe la terre et le ciel, des milliers de petits
+cailloux viennent grésiller contre les portières du wagon: c'est un
+coup de _simoun_ qui nous arrive. Confortablement pelotonnés sur nos
+banquettes, nous sommes à l'abri des dangers du fameux _vent-poison_
+si redouté des caravanes; mais à la place du danger, qui a au moins de
+belles émotions, nous avons les inconvénients vulgaires qui ne donnent
+que l'impatience. Le sable entre par nos portières closes, comme si
+elles étaient grandes ouvertes; nos malles, bien fermées, sont
+remplies, nos vêtements en sont tout imprégnés. Les Arabes disent de
+ce sable «qu'il traverse la coque d'un oeuf.» M. Du Camp affirme qu'il
+en a trouvé dans les rouages de sa montre fermée à double boîtier. Le
+spirituel voyageur aura probablement ouvert sa montre pendant le coup
+de vent, sans y faire grande attention.
+
+Cependant la route devient sinueuse, et nous voyons se profiler sur
+notre droite la masse noire-violette du superbe Djebel-Attaka, dont le
+pied baigne dans la mer Rouge. Un quart d'heure après, nous nous
+arrêtons sur la grève même, en face du «transit,» et nous courons,
+tête baissée, fouettés au visage par le sable, la pluie et les
+cailloux, nous réfugier à l'_hôtel de France_, sur la place du Marché
+aux grains. À l'extérieur, cet hôtel est une sorte d'échoppe arabe
+dont l'aspect ferait reculer le touriste le plus intrépide; mais à
+l'intérieur, l'industrie de l'hôtelier actuel a créé une _locanda_
+assez confortable. Nous constatons avec une volupté plus aisée à
+comprendre qu'à décrire que la salle à manger, grâce à des croisées
+vitrées, est parfaitement à l'abri de tous les _simoun_ possibles.
+C'est une particularité assez rare en Égypte pour être signalée, et au
+risque de paraître faire une réclame à l'_hôtel de France_,
+j'ajouterai que la table est satisfaisante et que les prix le sont
+encore plus.
+
+Nous sortons pour jeter un coup d'oeil sur la ville dont le nom, grâce
+à M. de Lesseps, retentit aux oreilles de tous les politiques
+européens depuis trois ans. Suez, sans le canal qui n'existe pas
+encore, mais qui y amène à flots des touristes anglais, des ingénieurs
+et des commerçants français, ne serait qu'une ruine fort désagréable à
+habiter. Elle a une enceinte irrégulière qu'un homme vigoureux
+renverserait à coups de pied, quelques habitations modernes
+confortables, toutes voisines de la gare et du port, notamment
+l'agence anglaise du transit (_Peninsular Company_), quelques mosquées
+sans caractère monumental et deux ou trois places, dont la plus petite
+et la plus pittoresque est celle du Marché aux grains, dont j'ai pris
+le croquis joint à ces notes. À l'angle d'une ruelle qui mène au
+bazar, ruelle obscure et sale, mais d'un ton superbe pour un
+admirateur des effets vigoureux de lumière, s'élève une maison d'un
+riche négociant (grec, si je ne me trompe) aussi curieuse dans son
+genre que le sont chez nous les vieilles maisons de Gand ou de
+Nuremberg.
+
+Une dernière curiosité de Suez, c'est la maison qu'habitait le général
+Bonaparte quand il vint à la mer Rouge. C'est une habitation qui fait
+face à la mer, sans aucun caractère monumental et que Clot-Bey trouva,
+il y a plusieurs années, en possession d'un brave musulman passionné
+pour la mémoire de son illustre locataire d'un jour. «Abounarberdi,
+dit-il au docteur, était assez puissant pour brûler toutes les
+mosquées; il ne l'a pas fait; que son nom soit béni! Les rois du Garb
+(d'Occident) l'ont enfermé dans une île où il est mort; _mais on dit
+que la nuit son âme vient se poser sur le fil de son sabre._»
+
+Suez a succédé à une ancienne ville romaine dont nous cherchons les
+ruines; elles se réduisent à une grosse colline de sable et de
+poteries sans valeur archéologique, véritable _Monte Testaccio_
+égyptien appelé aujourd'hui la colline de Mouchelet-Bey, du nom d'un
+ingénieur qui y a établi sa tente. Pour nous dédommager, je propose à
+Georges une excursion aux ruines indiquées par la carte de M.
+Linant-Bey, comme étant celles d'une antique ville juive, à deux
+bonnes heures au nord-est et au delà de la baie. Des ruines juives! Il
+y a de quoi affriander des amateurs même beaucoup plus étrangers aux
+antiquités hébraïques que M. de Saulcy. Nous voilà partis le matin,
+traversant le port à mer basse, et arpentant, les jambes nues, la
+vaste plage coupée de flaques limpides. Le but semble s'éloigner
+toujours; ces plages unies sont si trompeuses à la vue. Nous nous
+décidons à rétrograder; mais à la première flaque où je mets le pied,
+je constate un courant de menaçant augure.... Il faut savoir que dans
+cette baie étranglée de Suez, la marée monte comme un vrai mascaret:
+on dirait nos grèves du mont Saint-Michel. Nous pressons le pas pour
+arriver en vue de la ville, de manière à pouvoir héler une barque. Si
+nous n'y réussissons pas, nous sommes rejetés vers le désert
+montagneux de la côte d'Asie, et cela peut devenir inquiétant. Georges
+se livre, sur le sort de l'armée de Pharaon, à des plaisanteries que
+je trouve un peu inopportunes; mais tout en riant, il trouve un
+passage, et nous gagnons un îlot d'où nous hélons les barques du port.
+La canaille arabe qui encombre le _divarf_ fait de grands gestes et
+semble discuter vivement la taille, l'âge et le sexe des deux êtres
+égarés sur l'îlot; mais nul ne bouge. À un appel plus furieux, un
+batelier démarre sa barque, et met le cap sur nous. L'eau monte,
+l'îlot décroît, l'homme arrive.... il n'est que temps. Nous sautons à
+bord: le fils d'Ismaël tend la main: «_El felous, haouagh_ (l'argent,
+seigneurs)!» Georges veut payer sans compter; je trouve amusant de
+discuter le prix de notre sauvetage, et nous nous arrangeons à six
+piastres courantes (vingt-deux sols). On ne peut pas sauver les gens à
+meilleur marché.
+
+[Illustration: Port de Suez.--Dessin de Karl Girardet d'après un
+dessin de M. Guillaume Lejean.]
+
+Georges part le surlendemain pour remonter le Nil; j'ai encore trois
+jours à passer à Suez avant le départ du vapeur _Hedjaz_, qui doit
+m'emmener à Souakin. Je passe ces trois jours à flâner au désert et à
+observer pour la première fois des effets de mirage assez curieux.
+Tous les jours, dans l'après-midi, je suis certain de trouver le fort
+d'Aggeroud reflété dans les eaux d'un lac imaginaire. Un train vient à
+passer, la ligne noire des wagons, la ligne blanche de la fumée se
+réfléchissent également dans la nappe limpide. J'ai vu assez
+fréquemment se former le mirage; on voit d'abord passer un nuage
+invisible,--ici le lecteur m'arrête: _voir_ passer un nuage
+_invisible_? Oui, et je vais tâcher de me faire comprendre par une
+image très-familière. Avez-vous vu quelquefois, au-dessus d'une
+marmite en ébullition, la vapeur d'eau parfaitement translucide et
+invisible signaler sa présence par le _flottement_ qu'elle semble
+imprimer aux objets devant lesquels elle passe? Voilà le commencement
+du mirage. Quand ce nuage, à la fois invisible et ondé, devient
+opaque, son mouvement cesse, et vous n'avez plus sous les yeux qu'une
+belle nappe argentée qui réfléchit les objets les plus voisins,
+arbres, villages, rochers. Voilà le mirage simple. Quant à celui qui
+nous met sous les yeux des villes ou des forêts, soit imaginaires,
+soit hors de la portée de la vue, je n'ai jamais eu la chance d'en
+être témoin.
+
+[Illustration: Cimetière européen à Suez.--Dessin de Karl Girardet
+d'après un dessin de M. Guillaume Lejean.]
+
+Enfin, le 14, je monte à bord de l'_Hedjaz_, beau bateau à vapeur de
+la compagnie Medjidié, que je trouve encombré de _hadjis_ allant à la
+Mecque; principalement de la suite de la princesse Nezli, tante du
+vice-roi et veuve du fameux Defterdar, dont j'aurai plus tard occasion
+de parler. Cette suite se compose de cent vingt à en grande majorité.
+La vertu du troupeau est sous la garde d'une douzaine d'eunuques
+noirs, et le _kirlar-aga_ (capitaine des filles) est à la fois le chef
+de cette garde indispensable et le premier officier de la petite cour;
+c'est un long nègre de plus de six pieds, d'une laideur inouïe, mais
+se faisant pardonner le scandale de son importance par ses allures
+_bon enfant_. Nous mettons de longues heures à sortir de la
+baie-impasse de Suez; le 15, au matin, nous fouillons d'un regard
+curieux et admiratif les dures arêtes des derniers contre-forts du
+Sinaï, qui se perdent et se volatilisent en quelque sorte dans un ciel
+de saphir. Pas un brin d'herbe, du reste, sur ces côtes qui entourent,
+nous dit-on, quelques vallées intérieures d'un charme d'autant plus
+saisissant qu'il est plus inattendu. Le mont divin, vu de loin, n'a
+rien de cet aspect sourcilleux et formidable que l'imagination, pleine
+des récits de Moïse, aimerait à lui prêter: il a les lignes pures,
+froides et fières que j'ai admirées ailleurs, en Albanie par exemple.
+
+[Illustration: Qosséir.--Dessin de Karl Girardet d'après un dessin de
+M. Guillaume Lejean.]
+
+[Illustration: Djeddah.--Dessin de Karl Girardet d'après un dessin de
+M. Guillaume Lejean.]
+
+[Illustration: Port de Souakin.--Dessin de Karl Girardet d'après un
+dessin de M. Guillaume Lejean.]
+
+À l'entrée de la baie se voit une petite ville, Tor, habitée par des
+Coptes (et non par des Grecs, comme l'a dit par inadvertance M.
+Charles Didier). Les deux peuples n'ont guère de commun que le culte
+et la finesse mercantile. À première vue et à part le costume, un
+habitant de l'Orient ne confondra jamais la longue figure à lame de
+couteau du paisible et un peu servile descendant des Pharaons avec le
+profil d'aigle des fils de Thémistocle. La population de Tor vit
+principalement d'un assez singulier commerce: elle vend aux pèlerins
+l'eau qu'elle tire des fontaines de Moïse et du Sinaï.
+
+_L'Hedjaz_ a le temps de flâner et ne le prouve que trop en s'arrêtant
+successivement à Qosséir et à Djambo. Qosséir est une petite ville de
+mine assez peu engageante, mais elle a beaucoup de barques, et
+quelques arbres qui ombragent un village voisin reposent l'oeil fort
+agréablement. C'est, avec Suez, le seul port que possède l'Égypte sur
+la mer Rouge, depuis qu'elle a perdu l'Arabie. Méhémet-Ali avait de
+grands desseins sur Qosséir: il voulait en faire le débouché de toute
+la haute Égypte par Khéné, et avait commencé à faire creuser des puits
+entre les deux villes, mais on ne trouva que de l'eau saumâtre et le
+projet fut abandonné.
+
+J'ai moins encore à dire de Djambo, où nous perdons un jour entier.
+Djambo est en terre arabe, même _en terre sainte_, et j'avoue que je
+ne vois pas sans émotion sortir des flots cette côte basse et un peu
+verdoyante, foyer d'une des plus brillantes civilisations qui aient
+éclairé le globe. Hélas! qu'est devenue l'Arabie des kalifes? Il ne
+reste aujourd'hui que les Arabes, c'est-à-dire une race belle,
+distinguée, brave, spirituelle, intelligente, romanesque, paresseuse
+et passablement anarchique. Aussi les Turcs, peuple d'esprit plus
+lourd, mais de bon sens pratique, ont mis la main sur le peuple arabe
+et l'ont soumis partout où ils s'en sont donné la peine. L'Égypte
+moderne est arabe, mais la forte main qui l'a lancée dans la brillante
+voie qu'elle parcourt aujourd'hui est celle d'un Turc de Macédoine, ce
+qui n'empêche pas d'ailleurs que l'impulsion une fois donnée, beaucoup
+d'Arabes (et j'en connais) ne soient les agents les plus énergiques et
+les plus intelligents de cette civilisation.
+
+Terre sainte, ici, c'est malheureusement terre de fanatiques: on nous
+avertit de ne pas descendre à terre, ou nous serons assommés, même
+sous les yeux des kavas du gouverneur. Le Français étant, comme on
+sait, le brave des braves, un des nôtres, M. M..., se costume en
+Robinson, _empistoletté_ de la tête aux pieds et veut descendre. Il
+est obligé de rentrer à bord, sans avoir occis de croquemitaines
+musulmans. Ceci nous fait faire des réflexions peu rassurantes sur
+Djeddah, la fameuse ville du massacre, où nous arrivons le lendemain.
+Nous jetons l'ancre à une heure de la ville, en dehors de récifs
+coralliques, et nous nous empressons de _déballer_ la princesse et son
+noir bétail qui a empesté l'arrière depuis huit jours. Un de nos
+officiers, un jeune et aimable Vénitien, que l'irruption de ces dames
+a chassé de sa cabine, a voulu poser sa couchette près d'un réduit où
+cinq de ces femmes ont établi leur chambre à coucher avec des châles
+tendus le long du bastingage. Je ris encore de la grimace effroyable
+qu'il fait en emportant son lit loin de cette niche odorante:
+_bestie_, _non donne_, s'écrie-t-il en jurant.
+
+Suivant le rite consacré, les hadjis revêtent, pour toucher la terre
+sacrée, un costume d'une éclatante blancheur, symbole de la pureté de
+l'âme. C'est un usage dont on ne peut s'affranchir qu'en payant un
+mouton, qui est donné aux pèlerins pauvres. Le médecin de la
+princesse, homme instruit et distingué dont la conversation a été une
+de nos meilleures distractions de voyage, musulman très-voltairien du
+reste, est le seul à payer le mouton. À Qosséir, le docteur a présenté
+un verre de vin à un noir _takrouri_, à dents aiguisées en pointe,
+venu par curiosité, je crois, visiter la _barque du feu_; il lui a
+offert cinq piastres s'il voulait en boire. «Tu pourrais bien m'en
+offrir vingt-cinq, a répondu le noir, que je n en boirais pas
+davantage.» Je ne discuterai point l'importance de ces prescriptions
+d'abstinence, mais j'aime à constater tout triomphe de l'esprit sur
+les appétits, et à qui connaît la pauvreté des noirs, d'une part, et
+de l'autre leur passion pour les spiritueux, ce jeune nègre presque nu
+qui obéit à sa foi sans phrase et sans pose héroïque, doit paraître
+plus spiritualiste que le joyeux docteur. J'aurai plus tard occasion
+de dire comment les noirs, assez récemment convertis à l'islamisme,
+s'y attachent avec une ferveur devenue beaucoup plus rare chez les
+Turcs et les Arabes.
+
+Nous débarquons donc à Djeddah, et la première chose qui frappe nos
+yeux, en touchant le quai, ce sont des notables indigènes à barbe
+blanche, qui semblent venus là pour préparer une ovation à quelqu'un.
+Ce n'est pas à la princesse déjà débarquée; ce n'est pas à nous à coup
+sûr. Nous avons bientôt la clef du mystère: nous avions à bord, sans
+nous en douter, quatre des accusés du fameux massacre, revenus
+acquittés de Constantinople, faute de preuves.
+
+C'est un début fort inquiétant; mais je dois déclarer que j'ai passé
+huit jours à Djeddah, et que j'ai circulé fort librement sans être
+jamais insulté. Les voyageurs n'ont guère à visiter, dans cette ville
+et dans les environs, que le cimetière où l'on montre le tombeau de
+notre mère Ève (_Turbe ommou Aoua_); ce sont deux sépultures
+insignifiantes qui, selon les indigènes, marquent l'emplacement de la
+tête et des pieds de la première femme. Si vous leur objectez que, vu
+la distance de ces deux turbés, Ève aurait été assez grande pour
+franchir le Nil en cinq enjambées et saisir délicatement un crocodile
+entre deux doigts, ils vous répondront que la mère du genre humain
+avait bien le droit d'avoir une stature un peu supérieure à celle de
+leur femme ou de la vôtre. C'est assez logique pour des Arabes.
+
+Je quitte Djeddah le 28 février, et le lendemain, mes yeux fatigués
+des sables rougeâtres se reposent avec bonheur sur une plage basse,
+verdoyante, où la mer vient presque baigner des tapis de hautes
+graminées. Une jolie baie s'ouvre devant nous, le bateau double un cap
+où s'élève le dôme blanc d'un santon, et une demi-heure après nous
+débarquons sur le quai du Mufti, à Souakin, où la curiosité a attiré
+une foule de spectateurs à tuniques aussi blanches que leur peau est
+foncée.
+
+ Guillaume LEJEAN.
+
+
+
+
+VOYAGE AU MONT ATHOS,
+
+PAR M. A. PROUST.
+
+1858.--INÉDIT.
+
+ Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosquées.
+ -- L'Albanais Rabottas.
+
+
+À l'extrémité de la péninsule Chalcidique, entre Orfano et le cap
+Felice, s'élève au-dessus de la mer une montagne, connue chez les
+anciens sous le nom d'_Athos_, et appelée depuis [Grec: Agionoros] ou
+_Monte-Santo_, à cause de sa population exclusivement composée de
+religieux. Ces religieux, sous les empereurs byzantins, ont aidé au
+mouvement des lettres et des arts qui prépara la Renaissance, et
+possèdent encore aujourd'hui de riches bibliothèques et une école de
+peinture.
+
+J'avais formé, pendant mon séjour en Grèce, le projet de visiter leurs
+couvents, et, le 9 mai 1858, après m'être muni à Constantinople de
+lettres patriarcales, sans lesquelles on court le risque d'être mal
+accueilli des moines, je quittai Pera avec mon ami Schranz et le
+drogman Voulgaris. Schranz devait m'aider à reproduire les peintures
+par la photographie; Voulgaris se chargeait de la linguistique et de
+la cuisine. Notre projet était de toucher à Salonique, et de là de
+gagner l'Athos par terre.
+
+Le 10 nous entrions dans le golfe Thermaïque, et le lendemain nous
+doublions la pointe de Kara-Bournou.
+
+Derrière cette pointe, au fond d'une large baie paisible comme un lac,
+Salonique[2], ceinte d'un cordon de murs bastionnés, s'étage en
+amphithéâtre sur les flancs arides du Cortiah. Cette ville, déchue de
+sa splendeur, a un air de coquetterie surannée assez étrange; ses
+maisons décrépites, ridées et replâtrées, semblent se pencher
+complaisamment pour refléter leur image dans la mer; agaceries
+perdues, car, à part quelques vieux courtisans qui viennent là par
+habitude chercher les soies de _Serrès_ et le tabac de _Yenidjé_, la
+rade est vide. Nulle part le proverbe grec: _Là où l'Osmanli met le
+pied, la terre devient stérile_, ne trouverait une application plus
+juste. Le sol est sans culture, coupé de flaques d'eaux croupissantes,
+l'air chargé de miasmes putrides. Aussi, pendant les chaleurs de
+l'été, un grand nombre des habitants, fuyant les fièvres, se retirent
+à l'ouest de la ville dans un faubourg appelé Kalameria (beaux lieux).
+De ce côté, en effet, de joyeuses touffes de platanes, groupées selon
+le caprice des pentes, dessinent le cours du Vardar et respirent la
+vie, tandis qu'au levant de maigres cyprès cachent mal les cimetières,
+ce qui indique bien clairement que c'est de là que vient la mort.
+
+ [Note 2: Salonique, ancienne Thermès ou
+ Thessalonique. Philippe avait donné le nom de
+ Thessalonique à sa fille en mémoire d'une
+ victoire remportée sur les Thessaliens
+ ([Grec: Thesalos], Thessaliens; [Grec:
+ nikê], victoire), et Cassandre, gendre de
+ Philippe, fit donner le nom de sa femme à la
+ ville de Thermès.]
+
+La ville est partagée en deux par une rue qui s'étend de l'est à
+l'ouest, parallèlement à la mer. Cette rue est grande, régulière,
+bordée de boutiques à auvents, et terminée à chacune de ses extrémités
+par un arc de triomphe. C'est là l'endroit vivant, le quartier animé
+de la ville; ailleurs le silence est complet, les rues sont désertes,
+étroites et taillées à pic dans le rocher. On ne s'explique cette
+préférence pour la ville basse que par la difficulté d'atteindre les
+quartiers hauts; car les immondices entraînées par la pente naturelle
+font de la première un véritable égout, et il n'est rien de plus sale
+que cette large rue et le bazar qui l'avoisine, si ce n'est la
+population qui l'anime. Cette population est en grande partie composée
+de juifs. «Le grand nombre de juifs, dit naïvement Hadji-Kalfa[3], est
+une tache pour la ville, mais le profit qu'on retire de leur commerce
+fait fermer les yeux aux vrais croyants.»
+
+ [Note 3: _Hadji-Kalfa_, savant Turc de
+ Constantinople, grand trésorier d'Amurat IV, a
+ publié de nombreux ouvrages, entre autres une
+ _Géographie_ et une _Histoire de
+ Constantinople_.]
+
+Au milieu des Bulgares et des Grecs, confondus par un costume noir
+comme un vêtement de deuil, on reconnaît les juifs à leur coiffure
+faite d'un mouchoir de coton roulé en turban, à leur veste bordée de
+fourrures, et surtout à ce nez proéminent qu'ils ont conservé.
+
+[Illustration: Zanzibar vue de la mer.--Dessin de E. de Bérard d'après
+nature.]
+
+
+
+
+VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON.
+
+1857-1859
+
+AVANT-PROPOS.
+
+ But de l'expédition. -- Le capitaine Burton.
+
+
+Détendue à l'est et à l'ouest par une côte aux effluves mortels, et
+par une population que démoralise un commerce infâme, l'Afrique est
+restée jusqu'à ces derniers temps ce qu'elle était pour les anciens:
+une terre mystérieuse dont les tribus centrales sont encore
+retranchées de la grande famille humaine. En vain la civilisation
+antique s'est épanouie dans l'une de ses vallées fertiles, en vain
+Carthage et Rome y ont établi leur puissance, l'Arabe ses mosquées, le
+traitant ses comptoirs, cet isolement s'est maintenu jusqu'à nos
+jours. Au delà du littoral conquis, le vainqueur ou le négociant a
+trouvé le Sahara, le colon du sud les Karrous, et les chasseurs de la
+Cafrerie se sont arrêtés aux marches du Kalahari. De tous ces récits
+du désert qui, depuis l'anéantissement de l'armée de Cambyse, se
+continuent chaque année au retour des caravanes, il résulte que toutes
+les fois qu'on nomme l'Afrique, c'est un espace entièrement nu, un
+flot de sable, une terre anhydre que l'on évoque dans la pensée de
+l'auditeur: l'habitat du chameau et de l'autruche a fait oublier celui
+de l'hippopotame et du crocodile; aussi accueillit-on avec surprise,
+il y a quatre ans, l'annonce d'une mer intérieure, dont les
+missionnaires de Mombaz avaient entendu parler dans leurs voyages[4].
+Bien que l'existence de grands lacs équatoriaux en Afrique eût été
+soupçonnée depuis deux mille ans, cette communication n'en eut pas
+moins tout l'attrait de la nouveauté, et le mémoire que publièrent à
+ce sujet le révérend Erhardt et le docteur Rebmann reportèrent
+l'attention des géographes sur la partie est de l'Afrique, située
+entre l'équateur et le quinzième degré de latitude méridionale. Les
+hommes les plus compétents d'Europe ne crurent pas à la réalité de
+cette Caspienne de trente mille lieues carrées, et pensèrent que M.
+Erhardt confondait en un seul plusieurs lacs distincts, désignés sur
+les anciennes cartes portugaises, et mentionnés par les nôtres.
+Toutefois la question offrait trop d'intérêt pour qu'on ne cherchât
+pas à la résoudre. D'ailleurs le problème toujours pendant des sources
+du Nil, celui des neiges contestées du Kénia et du Kilimandjaro se
+rattachaient à la vérification du rapport des révérends. Une
+expédition fut donc résolue.
+
+ [Note 4: Voy. notre tome I, p. 12 et
+ suivantes.]
+
+En 1856, la Société géographique de Londres confia au capitaine
+Burton, officier à l'armée du Bengale, la mission d'atteindre les
+grands lacs africains, d'en relever la position, de décrire le pays
+situé entre la côte et les vastes nappes d'eau qu'il s'agissait de
+reconnaître, d'en étudier l'ethnographie et les ressources
+commerciales. Un voyage en Arabie, où l'aventureux capitaine avait
+fait preuve d'autant de savoir que d'intrépidité, un séjour dans la
+ville d'Harar, interdite jusqu'à lui aux chrétiens, un projet
+d'exploration au centre de l'Afrique, arrêté au début par une attaque
+des Somalis, avaient désigné Burton au choix de la Société, qu'il
+justifiait amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas les
+difficultés de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignît le capitaine
+Speke, attaché, comme lui, à l'armée des Indes; et le 16 juin 1857, à
+midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la côte
+africaine, à bord d'une corvette de dix-huit canons, appartenant au
+saïd Méjid, fils de l'iman de Mascate, allié de la France et de
+l'Angleterre. Voici le récit du capitaine Burton.
+
+
+RÉCIT.
+
+ Zanzibar. -- Aspect de la côte. -- Un village. -- Les
+ Béloutchis. -- Ouamrima. -- Fertilité du sol. -- Dégoût
+ inspiré par le pantalon. -- Vallée de la mort. -- Supplice
+ de M. Maizan. -- Hallucination de l'assassin. -- Horreur du
+ paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. -- Effets de la traite.
+
+«Après la dépense de poudre qui, dans ces parages, annonce tout ce qui
+fait événement, depuis la naissance d'un prince jusqu'au départ d'un
+évêque, nous quittons le port de Zanzibar. Plus sûre que rapide,
+_l'Artémise_ nous permet de contempler pendant longtemps les mosquées
+et les maisons blanches des Arabes, les cases des indigènes, les
+cocotiers du rivage, et les plantations de girofliers qui zèbrent les
+collines rutilantes. Le souffle embaumé de l'océan Indien pousse le
+navire, le soleil fait étinceler autour de nous l'azur des flots où la
+mer est profonde, et le vert brillant des canaux, situés entre les
+îles de Koumbéni et de Choumbi, la première chargée de grands bois, la
+seconde couverte d'un épais fourré. Puis la grève se confond avec
+l'océan, la bande rouge des récifs disparaît sous les vagues, la terre
+passe de l'émeraude au brun et au violet, la cime des arbres paraît
+flotter sur l'onde, et, quand arrive le soir, une ligne obscure,
+pareille au contour vaporeux d'un nuage, est tout ce que nous
+apercevons de Zanzibar.
+
+«Le lendemain (17 juin 1857), vers six heures de l'après-midi,
+_l'Artémise_ jetait l'ancre à la hauteur de Wale-Point, promontoire
+effilé, bas et sablonneux, situé à cent trente-cinq kilomètres de la
+petite ville de Bagamayo, par six degrés vingt-trois minutes de
+latitude sud. Il y a quelque chose qui vous intéresse dans l'aspect de
+la Mrima, ainsi que les habitants de Zanzibar appellent cette portion
+de la côte d'Afrique. L'océan Indien, que brise au couchant une raie
+d'écume, chargée de détritus de coralines et de madrépores, découpe le
+rivage, y forme des criques, des bayous, des marigots, où après avoir
+épuisé leur furie contre des diabolitos, des banquettes de sable et de
+rochers noirs, des masses d'un conglomérat bruni par le soleil, et de
+fortes estacades disposées en croissant, les vagues s'endorment au
+sein d'eaux mortes, pareilles à des nappes d'huile. Bien qu'à peine
+au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les îlots, formés par
+ces courants, n'en sont pas moins chargés d'une végétation luxuriante.
+Des forêts de mangliers couvrent les bords des lagunes; à la marée
+basse, l'amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis à
+nu, et montre les jeunes scions terminés par des grappes d'un vert
+brillant. Les fleurs lilas, et les feuilles charnues d'une espèce de
+convolvulus retiennent le sable qui est d'un blanc pur, et des huîtres
+sont appendues à la base des palétuviers. Au-dessus de l'océan, le
+rivage forme une épaisse muraille de verdure, et des groupes de vieux
+arbres chauves, inclinés par les moussons, indiquent la position des
+établissements qui s'éparpillent sur la côte. Çà et là des monticules
+dénudés percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme
+de leur teinte rubigineuse, et derrière l'alluvion qui, sur une
+largeur de trois à cinq milles, compose le littoral, se dresse une
+ligne bleue qu'on aperçoit même de Zanzibar: ce sont les dunes qui
+constituaient jadis le fond de la baie, et qui maintenant servent de
+frontière aux indigènes. À cette esquisse, ajoutez le bruit des
+vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perpétuel des
+insectes, qui s'apaise au coucher du soleil; et dans le profond
+silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du
+héron nocturne, les clameurs et les coups de feu des habitants, qui,
+aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l'hippopotame
+franchit la berge, pour aller visiter leurs récoltes.
+
+«Vous abordez au milieu des exclamations des hommes, des cris aigus
+des femmes, des remarques naïves des enfants; un chemin étroit, frayé
+au travers d'une jungle épaisse, entremêlée de champs de millet,
+gravit une côte escarpée et vous conduit à une palissade; à
+l'intérieur de cette enceinte, vous trouvez une douzaine de cases
+faites avec de la boue et des branches de mangliers, divisées en
+plusieurs compartiments, et séparées de leurs voisines par une série
+de grandes cours, soigneusement closes, occupées par les enfants et
+par les femmes. Il n'y a pas de fenêtres à ces cases, mais le toit,
+composé de nattes grossières, est assez élevé pour que l'aération des
+chambres soit tolérable; un hangar, formé à l'extérieur par la
+projection de la couverture, abrite un large banc en pisé, recouvert
+de nattes, et sert d'atelier, de boutique et de parloir. Autour des
+habitations les plus considérables, une masse de cabanes constitue les
+communs. Tel est Kaolé, type du village maritime de cette partie de la
+côte, où depuis Mombaz, jusqu'au sud de Quiloa, chaque établissement
+n'a d'autre édifice en maçonnerie qu'un fort quadrangulaire, bâti avec
+de la coraline, et dont la partie basse, employée comme magasin par
+les Banians, est couronnée d'une terrasse à créneaux, où veillent les
+gens du guet.
+
+«Dans les villes de garnison, la majeure partie des habitants se
+compose de soldats et de leurs familles. Descendants de Béloutchis qui
+vinrent s'établir à Maskate, mais pour la plupart natifs de l'Oman, où
+ils étaient fakirs, marins, journaliers, portefaix, barbiers,
+mendiants et voleurs, ces vauriens furent enrégimentés par Ben-Hamed,
+l'aïeul du saïd actuel, et depuis lors ils sont employés à contenir la
+partie la plus remuante des sujets de Sa Hautesse. Braillards et
+turbulents, ces garnisaires, qui ont conservé le nom de Béloutchis,
+sont une copie effacée des Bachi-Bouzouks, et bien inférieurs, comme
+enfants perdus, aux Arnautes et aux Kourdes. Leur vie se passe à boire
+tant qu'ils peuvent, à fumer, à jaser, à se disputer; les plus jeunes
+se battent entre eux, brûlent de la poudre, et jouent tout ce qu'ils
+possèdent; les barbes blanches racontent les merveilles du
+Béloutchistan, dont les neiges, les fruits savoureux, les eaux
+transparentes ne trouvent que des incrédules. Le reste de la
+population est composée de Ouamrima[5], tribu de sang mêlé arabe et
+africain, dont la vie s'écoule au milieu d'une abondance relative
+ayant deux sources: le détroussement à l'amiable des caravanes qui
+reviennent de l'intérieur, et le rapport de vastes champs de légumes
+et de céréales dont les produits alimentent l'île de Zanzibar et
+s'exportent jusqu'en Arabie[6].
+
+ [Note 5: Dans la langue des tribus de la côte
+ de Zanguebar, et dans les idiomes qui s'y
+ rattachent, le nom éveillant une idée première
+ ne s'emploie qu'avec un préfixe qui en modifie
+ l'acception: _Ou_ signifie région, contrée:
+ _Ouzaramo_, région de Zaramo; _M_ indique
+ l'individu: _Mzaramo_, un habitant de
+ l'Ouzaramo; pour former le pluriel, l'_M_ est
+ remplacé par _Oua_ (racine de _Ouatou_ qui
+ signifie peuple): _Ouazaramo_, tribu du
+ Zaramo; enfin la syllabe _Ki_ annonce quelque
+ chose appartenant à la contrée ou à la
+ peuplade qui l'habite, et désigne
+ principalement l'idiome: _Kizaramo_, langage
+ parlé dans l'Ouzaramo.]
+
+ [Note 6: Ces champs sont cultivés par des
+ esclaves, tandis que les maîtres se livrent à
+ la débauche; et la partie féminine de la
+ population étant beaucoup plus nombreuse que
+ la partie masculine; on comprend ce qui
+ advient de cette différence numérique. Les
+ Ouamrima sont, au demeurant, fort peu dignes
+ d'intérêt et ne valent guère mieux au physique
+ qu'au moral. Chez le métis arabe, la partie
+ supérieure du visage, y compris les narines,
+ appartient bien à la race sémitique; mais il a
+ la mâchoire proéminente et allongée, les
+ lèvres tuméfiées et pendantes, et le menton
+ faible et fuyant. Oisif et dissolu, quoique
+ intelligent et rusé, cet hybride a peu
+ d'instruction: on le met à l'école de sa
+ septième à sa dixième année, il y apprend à
+ déchiffrer le Coran, à tracer d'anciens
+ caractères arabes qu'il applique au langage de
+ la côte, et qui ne se rapportant pas à cet
+ idiome, sont inintelligibles. Quelques prières
+ complètent son bagage scientifique; c'est bien
+ le plus ignorant de tout l'Islam; néanmoins il
+ est assez fanatique pour être dangereux. Son
+ unique point d'honneur paraît être de porter
+ un turban et une longue tunique jaune en
+ témoignage de son origine arabe, origine dont
+ les caractères s'effacent chez lui avec tant
+ de rapidité, qu'à la troisième génération il
+ ne diffère presque plus du négroïde indigène,
+ et qu'il est traité de _gentil_ par les natifs
+ de l'Oman. Les Ouamrima purs, ceux chez qui a
+ disparu la trace du sang paternel, sont encore
+ plus apathiques et plus débauchés que ces
+ métis; leur peau est d'une couleur de bronze
+ obscur, lavé de jaune; ils portent le fez et
+ une draperie autour des reins qui leur descend
+ à mi-cuisse. Il est rare qu'ils paraissent en
+ public sans armes, tout au moins sans une
+ canne, et le parasol est pour eux un objet de
+ prédilection; on les voit rouler des tonneaux,
+ porter une caisse ou travailler sur la grève à
+ l'ombre de ce meuble favori. Les femmes sont
+ affublées de l'ancien fourreau des Européennes
+ qui leur écrase la poitrine, et qui a le tort
+ de ne pas remédier à l'étroitesse de leurs
+ hanches. Elles sortent le visage découvert,
+ ont des colliers de dents de requin, et, en
+ guise de boucles d'oreilles, un morceau de
+ bois, un cylindre de feuilles de coco, un
+ morceau de copal, voire des brins de paille;
+ enfin elles portent dans l'aile gauche du nez
+ soit une épingle, soit un fragment de racine
+ de manioc. Leur coiffure est des plus
+ compliquées, et leur tête ruisselle, ainsi que
+ leurs membres, d'huile de coco ou de sésame. À
+ l'époque où leur toison est douce, où les
+ contours de leurs visages sont arrondis, où
+ leur peau a cette vie, leur figure cette
+ expression qui n'appartiennent qu'à la
+ jeunesse, beaucoup d'entre elles ont des
+ traits chiffonnés, une grâce piquante, un
+ regard insouciant et joyeux, un quelque chose
+ qui pourrait devenir on ne peut plus
+ séduisant. Plus tard, elles sont en général
+ d'une laideur indescriptible. La plupart des
+ enfants ont le costume gracieux de l'Apollino,
+ et sont doués de cette gentillesse follichonne
+ et amusante que l'on trouve chez les jeunes
+ chiens. Les hommes ont une prudence qui va
+ jusqu'à la couardise, et un amour de la
+ dissimulation et de la ruse poussé à l'excès.
+ Ils mentent sans nécessité, sans but, avec la
+ certitude que la vérité sera découverte, et
+ quand même la franchise leur serait plus
+ profitable. Les serments les plus solennels
+ sont pour eux vides de sens, et l'épithète de
+ menteur, qui revient souvent dans leurs
+ discours, ne leur semble pas une insulte. Ils
+ sont aussi traîtres que fourbes, et ne
+ connaissent pas même le nom de la gratitude.]
+
+[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LAC de
+L'AFRIQUE ORIENTALE (Itinéraire de Zanzibar á Kazeh.) 1re. Partie.
+Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.]
+
+«Les Ouamrima sont gouvernés par des chefs dépendant de Zanzibar, et
+dont le nombre est partout en raison inverse de l'importance des
+localités qu'ils exploitent. Ces tyranneaux jouissent, à l'égard des
+trafiquants, du privilége d'exaction dans toute son étendue, et le
+concèdent à leurs administrés, qui pillent les caravanes déjà mises à
+rançon, d'où l'horreur des étrangers qui, en modifiant les bases du
+négoce, pourraient porter atteinte à ce régime lucratif. Il en résulte
+qu'à peine étions-nous dans Kaolé, notre escorte fut saisie d'effroi
+en pensant aux difficultés du voyage, et déclara qu'il ne nous fallait
+pas moins de cent gardes, plusieurs canons et cent cinquante mousquets
+pour pénétrer dans l'intérieur. Je ne partageais pas les craintes de
+mes braves, mais je savais que nous entrerions sur cette terre
+inconnue dans une saison fatale; chaque minute de retard augmentait
+les chances de fièvre; et malgré cela nous n'étions, le 2 juillet,
+qu'à notre première étape. Enfin, après avoir commencé avant le jour
+nos préparatifs de départ, et cela pour la troisième fois, nous nous
+trouvâmes, à huit heures du matin, sur un sentier qui traverse des
+jungles, des champs de millet, des bourbiers noirs, couverts de riz ou
+de roseaux, et qui, dans les endroits où le terrain s'élève, serpente
+sur un sable rouge et copalifère. Des kraals, fortifiés par une
+clôture d'épines, et la crainte que les caravanes ont de camper dans
+les villages, témoignent du peu de sécurité du chemin. Le sentier
+s'élargit, devient moins rude, quitte l'ancien littoral de la baie,
+descend dans la vallée du Kingani, et remonte pour atteindre
+l'établissement de Nzasa, premier district de l'Ouzaramo indépendant.
+Nous y perdons trois jours. Le lendemain nouvelle halte à
+Kiranga-Ranga. J'en profite pour visiter les environs. Partout une
+fertilité incroyable: du riz, du maïs, du manioc en abondance, et dans
+les endroits non cultivés, du smilax, des buissons de carissa, des
+mûriers, des hibiscus. Près de la rivière, le mparamousi (_taxus
+elongatus_) élève sa ramée dont la brise agite les tresses noueuses,
+tandis que plus bas tout est paisible; des souches de bombax portent
+jusqu'à cinq tiges, ayant chacune trois mètres de circonférence; le
+msoukoulio, inconnu à Zanzibar, forme un amas de verdure auprès duquel
+les plus beaux chênes d'Europe ne paraîtraient que des nains.
+
+[Illustration: Portrait de feu l'iman de Zanzibar. Dessin de E. de
+Bérard d'après nature.]
+
+«À Kiranga, débutèrent les ondées qu'on essuie régulièrement entre les
+deux saisons pluvieuses, et je refusai de m'y arrêter plus d'un jour,
+malgré les instances des chefs, dont Saïd-ben-Sélim, qui dirigeait
+notre caravane, satisfaisait tous les désirs. Le lendemain nous
+entrions sur le territoire de Mouhogoué, l'un des plus redoutés de
+l'effrayant Ouzaramo. Toutefois, notre passage n'eut d'autre résultat
+que de faire accourir les femmes, très-curieuses de nous voir, et
+très-surprises de notre aspect. «Voudriez-vous de ces blancs pour
+maris? leur demanda notre orateur.--Avec de pareilles choses sur les
+jambes! Fi donc!» répondaient-elles à l'unanimité.
+
+«Après Mouhogoué, on ne sort des jungles que pour trouver des grands
+arbres qui s'élèvent d'un sable rouge, et l'on ne débouche de la forêt
+qu'en arrivant au district de Mouhonyéra, c'est-à-dire au bord du
+plateau qui forme la terrasse méridionale du Kingani. L'homme est rare
+dans cette région malsaine où abondent les animaux sauvages. Les
+hyènes se font entendre aussitôt que le soleil est couché, et nos
+guides se préoccupent des lions. Pendant le jour, de petits singes
+gris, à face noire, nous regardent avec un sérieux imperturbable; puis
+leur curiosité satisfaite, ils glissent de la branche où ils étaient
+immobiles, et s'éloignent en bondissant comme des lévriers qui jouent.
+La plaine, d'un vert sombre, et qui se déploie sous la brume, offre
+les pires couleurs du Gujerat et du Téraï; à l'ouest un cône peu élevé
+brise l'horizon qui est d'un bleu livide, et au nord de ce monticule
+se dresse une muraille, coiffée de nuages, où l'oeil fatigué se
+repose.
+
+[Illustration: Port de la ville de Zanzibar.--Dessin de E. de Bérard
+d'après nature.]
+
+«L'endroit où nous arrivons le jour suivant est désigné par les Arabes
+sous le nom de vallée de la mort et de séjour de la faim. Nous
+descendons à travers un hallier où s'éparpillent quelques champs de
+sorgho, et nous gagnons, après trois heures de marche, un affluent à
+demi desséché du Kingani; l'eau en est détestable, une odeur putride
+s'échappe de la terre brune et moite; de gros nuages, fouettés par
+un vent furieux, lancent d'énormes gouttes de pluie qui s'enfoncent
+comme des balles dans le sol détrempé; les arbres gémissent, en se
+courbant sous la tempête, les oiseaux s'éloignent avec des cris
+perçants, et les bêtes fauves se précipitent dans leurs tanières. Le
+capitaine Speke a la fièvre; plusieurs de nos hommes sont malades,
+nous sommes tous épuisés; cependant, en dépit de notre fatigue, nous
+marchons le lendemain pendant sept heures. À la croisée de la route de
+Mbouamaji, cinquante indigènes nous barrent le chemin, et sont appuyés
+d'une réserve qu'on entrevoit sur la gauche. L'affaire s'arrange, nous
+passons, et je ne peux qu'admirer les formes pures et athlétiques de
+ces jeunes guerriers qui, dans l'attitude la plus martiale, tiennent
+leur arc d'une main, et de l'autre un carquois rempli de flèches dont
+le fer aigu vient de recevoir une nouvelle couche de poison.
+
+«Après une nuit passée à Tounda, au milieu d'une végétation excessive,
+je m'éveille abattu, la tête me fait mal, les yeux me brûlent, j'ai
+dans les extrémités des frémissements douloureux; la fatigue, le
+froid, le soleil, la pluie, la mal'aria, l'inquiétude, se réunissent
+pour m'accabler. Saïd-ben-Sélim, pris d'un violent accès de fièvre,
+implorait quelques heures de repos; un instant de plus à Tounda
+pouvait nous être fatal; je fis placer le malade sur un âne, et donnai
+l'ordre de ne s'arrêter qu'à Dégé-la-Mhora, village où fut assassiné
+le premier Européen qui ait pénétré aussi avant sur cette côte
+meurtrière. En 1845, M. Maizan débarquait à Bagamayo, en face de
+Zanzibar; de là il se rendit presque seul à Dégé. Fort bien accueilli
+d'abord par le chef Mazoungéra, celui-ci, quelques jours après, le fit
+arrêter, et, lui reprochant les dons qu'il avait faits à d'autres
+chefs, lui déclara qu'il allait mourir à l'instant même. L'intrépide
+voyageur fut attaché à un baobab; Mazoungéra lui coupa les
+articulations pendant que retentissait le chant de guerre, et que le
+tambour battait une marche triomphale. Puis entamant la gorge de sa
+victime, et trouvant que son couteau était émoussé, l'infâme s'arrêta
+pour en aiguiser le tranchant, se remit à l'oeuvre, et arracha la tête
+avant que la décollation fût complète. Ainsi mourut à vingt-six ans un
+homme plein de coeur, de savoir et d'avenir, dont le seul défaut était
+la témérité, ainsi qu'on appelle trop souvent l'esprit d'initiative,
+quand la fortune ne sourit pas au courage.
+
+«Malgré les efforts du saïd, pour satisfaire aux justes réclamations
+de la France, on ne parvint pas à saisir le coupable. Mais dans la
+croyance des indigènes, après la mort de M. Maizan, le chemin de la
+côte à Déjé-la-Mhora fut intercepté par un dragon animé de l'esprit du
+martyr, et le cruel Mazoungéra est, depuis lors, accompagné du spectre
+de sa victime. Les tourments qu'il en éprouve l'ont poussé à fuir la
+scène du meurtre; il erre maintenant sur les bords du grand lac, où il
+a traîné sa folle douleur; et sa tribu, qui n'a cessé de décliner
+depuis la mort du jeune Français, marche rapidement à une ruine
+complète.»
+
+Arrivés le 13 juillet sur un territoire où les Ouazaramo, se
+confondant avec diverses tribus, ne sont plus à craindre, nos
+voyageurs poursuivirent leur marche sous des averses diluviennes, des
+brumes pénétrantes, déchirées par des coups de soleil foudroyants; ils
+franchirent des halliers, des fondrières où l'on enfonce jusqu'aux
+genoux, parfois jusqu'aux épaules, quittèrent le marécage pour des
+savanes entrecoupées de ravines profondes, retrouvèrent la forêt et
+les jungles, et accablés de fatigue, bourrelés d'inquiétudes, n'en
+continuèrent pas moins leur route périlleuse. «Chaque matin, dit
+Burton, m'apportait de nouveaux tourments, chaque jour me faisait
+penser que le lendemain serait pire encore, mais l'espérance est au
+fond du désespoir, et nous ne renonçâmes pas un instant à la mission
+que nous avions acceptée.»
+
+C'est ainsi que la caravane traversa le district de Douthoumi, arrosé
+par la rivière du même nom, qui tombe dans le Mgazi. Une chaîne de
+montagnes, dont la crête dentelée et les pics voilés de nuages
+annoncent la formation primitive, s'élève au nord du district, et va
+rejoindre, à quatre journées de marche, les montagnes de l'Ousagara.
+Le vent du nord-est, comme celui du nord-ouest, se refroidit en
+balayant cette crête nuageuse, et tombe en rafales glacées dans la
+plaine, où le thermomètre descend à 18° pendant la nuit. Plus
+malsains, dit-on, que la vallée même, les cônes situés au pied de la
+montagne ne sont pas habités; la forêt en garnit le sol rocailleux, et
+tout ce que le voyageur a pu rêver d'horrible sur l'Afrique, se
+réalise: c'est un mélange confus de buissons épineux et de grands
+arbres, couverts de la racine au sommet par de gigantesques épiphytes;
+un amas d'herbes tranchantes, un réseau de lianes énormes qui rampent,
+se courbent, se dressent dans tous les sens, étreignent tout, et
+finissent par étouffer jusqu'au baobab.
+
+«La terre exhale une odeur d'hydrogène sulfuré, et l'on peut croire,
+en maint endroit, qu'un cadavre est derrière chaque buisson. Des
+nuages livides, chassés par un vent froid, courent et se heurtent
+au-dessus de vous, et crèvent en larges ondées; ou bien un ciel morne
+couvre la forêt d'un voile funèbre; même par le beau temps,
+l'atmosphère est d'une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour
+compléter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou, se déploie
+jusqu'à la base des monts de l'Ousagara, de misérables cases, groupées
+au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un
+empoisonnement continu, et dont le corps ulcéré témoigne de
+l'hostilité de la nature envers la race humaine.
+
+«Dans le Zoungoméro, où commence la grande vallée de la Mgéta, les
+premières lueurs du jour apparaissent à travers un brouillard laiteux.
+Des cumulus et des nimbes viennent de l'est, envahissent les hauteurs
+de Douthoumi, et quand la pluie est imminente, une ligne épaisse de
+stratus coupe la montagne et s'étend au-dessus de la plaine. À toutes
+les phases de la lune, il pleut deux fois par vingt-quatre heures, et
+lorsque les nuages éclatent, un soleil ardent aspire la putridité du
+sol. L'humidité imprègne, oxyde, corrode tout, depuis le papier
+jusqu'au métal; le bois pourrit, le fer se ronge, les habits se
+trempent, la poudre se délite, le cuir devient gélatineux et le carton
+se liquéfie. Le Zoungoméro n'en est pas moins un centre commercial
+important, et plusieurs milliers d'hommes le traversent chaque
+semaine. Ses bourgades y sont formées de cases où l'eau s'infiltre, où
+l'on est en compagnie de volailles, de pigeons, de rats, de souris, de
+serpents, de lézards, de sauterelles, de blattes, de moustiques, de
+mouches, d'araignées hideuses, sans parler des essaims d'abeilles qui
+souvent en chassent les habitants, et de l'incendie que l'on peut
+toujours y craindre. Mais le sorgho y abonde, par conséquent la bière;
+le chanvre et le datura y croissent naturellement, et ajoutent leur
+charme à ceux de l'ivresse. Il n'en faut pas davantage pour que le
+Zoungoméro soit le rendez-vous d'une armée de flibustiers qui, le
+sabre ou la lance au poing, l'arc tendu, ou le mousquet à l'épaule,
+s'établissent dans les maisons, prennent les femmes, les enfants,
+s'emparent de tout, mettent le feu aux villages et en vendent les
+habitants à la première caravane qui passe. On est sur le sentier de
+la traite, et quel que soit le degré de misère des indigènes, le
+voyageur ne peut pas leur témoigner sa pitié: il ne trouve d'aliments
+à aucun prix; s'il n'entre pas de vive force dans une case, il restera
+sans abri malgré l'orage; s'il n'impose pas de corvée, on ne lui
+prêtera nul secours; enfin, s'il ne brûle et ne pille, il mourra de
+faim au milieu de l'abondance. Telle est la réaction de ce trafic
+odieux, qui détruit tout ce qu'il y a de bon dans le coeur de
+l'homme.»
+
+
+ Personnel de la caravane. -- Métis arabes, Hindous, jeunes
+ gens mis en gage par leurs familles. -- Ânes de selle et de
+ bât. -- Chaîne de l'Ousagara. -- Transformation du climat.
+ -- Nouvelles plaines insalubres. -- Contraste. -- Ruine d'un
+ village. -- Fourmis noires. -- Troisième rampe de
+ l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. -- L'Ougogi.
+ -- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des
+ indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée.
+
+«Au moment de quitter le Zoungoméro, je passe en revue tous nos gens;
+que le lecteur me permette de les lui présenter. Ils se composent de
+Saïd-ben-Sélim, métis arabe de Zanzibar, qui a été chargé, malgré lui,
+par Sa Hautesse, de conduire notre caravane. Il est suivi de quatre
+esclaves, sans compter la jeune Halimah, dont l'embonpoint excessif et
+la physionomie carline absorbent la pensée de notre chef, toutes les
+fois que par hasard il la détourne de lui-même. Vient ensuite
+Mabrouki, mon valet de pied, esclave d'un chef arabe qui me l'a prêté
+moyennant cinq dollars par mois. C'est le type du nègre à encolure de
+taureau: front bas, petits yeux, nez épaté, large mâchoire, pourvue de
+cette force musculaire qui caractérise les puissants carnivores. Il
+est à la fois le plus laid et le plus vain de toute la bande, et sa
+passion pour la parure est sans borne; maladroit et paresseux, d'un
+caractère détestable, il passe d'un excès de colère ou d'orgueil à un
+excès d'abattement et de servilisme. Bombay, son compatriote, après
+des lubies infiniment trop prolongées, revint à ce qu'il était au
+début: un serviteur actif et honnête. Valentin et Gaétano, métis
+hindous et portugais, appartiennent à cette race de parias qui, dès
+leur enfance, s'en vont gagner quelques roupies en qualité de bonnes
+d'enfants et de marmitons dans les cités opulentes de l'Inde anglaise.
+Ces deux hybrides ont pour défauts un orgueil de caste et un mépris
+des hérétiques et des infidèles, qui les mettent souvent en péril, le
+besoin de paraître et de dominer, un penchant irrésistible au vol et
+au mensonge, une prodigalité du bien d'autrui excessive et une
+ténacité particulière à tout ce qui leur appartient, une faiblesse
+physique déplorable et une voracité qui les conduit à l'indigestion
+quotidienne. Mais tous deux ont leur mérite: il n'a fallu que quelques
+jours à Valentin pour connaître la langue du pays, pour apprendre à se
+servir du chronomètre et du thermomètre, de manière à nous être utile;
+et non moins adroit qu'intelligent, il fait aussi bien une couture
+qu'une sauce au carri. Gaétano a des soins curieux auprès d'un malade,
+et un mépris absolu du danger; il retournera seul, pendant la nuit,
+chercher sa clef qu'il aura laissée dans les jungles; il se jette dans
+une mêlée d'indigènes, sans s'inquiéter de leur fureur et ne manque
+jamais de transformer leur colère en gaieté. Certes il m'a causé bien
+de l'exaspération; mais il avait eu d'horribles accès de fièvre, qui
+avaient pris la forme cérébrale; et comme il devenait chaque jour plus
+étourdi, plus sale, plus prodigue, plus enclin à faire prendre le feu,
+et à l'entretenir avec mon beurre fondu, objet précieux et rare, je ne
+peux m'empêcher de l'absoudre en mettant ses torts sur le compte de la
+fièvre.
+
+«Sa Hautesse nous a donné huit Béloutchis qui sont responsables de nos
+jours et de nos biens. Ils portent l'ancien mousquet, le sabre du
+Katch, le bouclier hindou, orné de son clinquant, une dague acérée,
+une provision de mèches, de briquets, de poudre et de plomb,
+judicieusement distribuée sur leur personne. Leur chef, le jémadar
+Mallok, est privé d'un oeil, et justifie le proverbe qui suspecte la
+loyauté des borgnes. Il a de beaux traits, mais quelque chose autour
+des lèvres qui inspire la défiance, un oeil qui ne regarde jamais en
+face, et qui répand des larmes de crocodile. Parmi les Béloutchis sont
+deux vétérans. Sans barbes grises, une caravane se considère comme
+n'étant pas en règle; mais je ne sais pas à quoi servent les nôtres,
+si ce n'est à paralyser l'élan de notre jeunesse. De plus, j'ai huit
+esclaves appartenant à M. Ramji, qui me les a loués, et qui nous
+servent d'interprètes, de guides et de soldats; ils ne quittent jamais
+leurs mousquets, ni leurs vieux sabres qui ont appartenu jadis à la
+cavalerie allemande. Tous les huit s'intitulent _mouinyi_,
+c'est-à-dire maîtres, parce que dans le principe ils ont été donnés en
+gage au banian Ramji par leurs familles, et que si leurs parents ont
+oublié de les racheter, ils n'ont cependant pas été vendus. Mal-appris
+et vaniteux, ils refusent toute besogne, excepté l'achat des vivres;
+s'arrogent le droit de commander aux porteurs, et le privilège de
+voler tout ce qui les tente. Ils boivent sec, nous ont mis plus d'une
+fois dans l'embarras par leurs façons cavalières avec les femmes, et
+ne répondent à la moindre observation que par la menace de déserter.
+
+«Nos cinq âniers sont encore de plus tristes sujets.
+
+«Au dernier rang, fort peu au dessus des ânes, même de leur propre
+aveu, sont les trente-cinq Ouanyamouézi qui forment le corps des
+porteurs; garçons efflanqués pour la plupart et difficiles à bâter.
+Chacun d'eux a son caprice, tous ont horreur des caisses, à moins
+qu'elles ne soient assez légères pour qu'on puisse en mettre une à
+chaque bout d'une longue perche, ou bien assez lourde pour exiger deux
+hommes, et se balancer entre eux. Du calicot, de l'indienne, des
+étoffes de soie et coton aux couleurs voyantes, des grains de verre et
+de porcelaine[7], du fil de laiton forment la majeure partie du
+chargement.
+
+ [Note 7: Il existe quatre cents variétés de
+ ces perles, dont plusieurs ont chacune trois
+ ou quatre noms différents. Les plus communes,
+ celles qui font l'office de la monnaie de
+ billon, sont en porcelaine bleue; les plus
+ recherchées sont rouges (de l'écarlate
+ recouvert d'émail blanc) et s'appellent
+ samsam; on les nomme aussi _kimaraphamba_ (qui
+ rassasie), parce que les hommes cèdent leur
+ dîner pour les obtenir, et
+ _ravageurs-des-villes_, parce que les femmes
+ ruinent leurs maris pour en avoir. Il est
+ difficile de deviner ce que deviennent ces
+ ornements; depuis des siècles on a importé des
+ milliers de tonnes dans le pays; chaque
+ indigène a sur lui tout son avoir, et
+ cependant le tiers à peine de la population en
+ possède une quantité suffisante.]
+
+[Illustration: Un village de la Mrima, page 306.--Dessin de Eug.
+Lavieille d'après Burton.]
+
+«Enfin, au départ, trente ânes, cinq de selle, vingt cinq de bât,
+complétaient la caravane. Il n'en reste plus que vingt, et leur
+décroissement rapide commence à nous inspirer de graves inquiétudes.
+Ce n'est pas qu'il soit agréable de les monter; en Afrique, maître
+aliboron joint à son entêtement proverbial les quatre péchés capitaux
+de la race chevaline: il bronche, s'effraye, se cabre et se dérobe.
+Saisi d'impatience dès qu'il vous a sur le dos, il rue, pirouette,
+s'emporte, se gonfle et se dresse jusqu'à ce qu'il ait rompu ses
+sangles; il est affolé par le vent, et se précipite sous les arbres
+dès que le soleil prend de la force. Livré à lui-même, il dédaigne le
+sentier, recherche les trous avec obstination, et si vous avez besoin
+de faire plus de deux milles à l'heure, ce n'est pas assez de l'homme
+qui le tire par la bride, il en faut un second pour le frapper jusqu'à
+ce que l'on arrive. La rondeur de ses flancs, la brévité de son
+échine, son manque d'épaules, joints à la roideur de ses jambes
+droites, et au maigre bât sur lequel vous êtes perché, en font bien la
+plus détestable monture qu'on puisse imaginer. Ce n'est rien encore
+auprès des tribulations que nous causent les ânes de somme. Mal
+chargés par les esclaves, qui ne se donnent pas la peine d'équilibrer
+les fardeaux, ces derniers tombent dans chaque fondrière, roulent au
+fond de chaque ravin; et les Béloutchis s'asseyent en murmurant au
+lieu de venir à notre aide.»
+
+Le 7 août 1857, l'expédition se remettait en marche, et se dirigeait
+vers les montagnes dont le premier gradin est à cinq heures du
+Zoungoméro central. À quatre ou cinq milles, sur la gauche de la
+route, s'élèvent des cônes disposés en ligne irrégulière; au pied de
+l'un de ces cônes jaillit une source thermale, désignée sous le nom de
+_Fontaine qui bout_. L'eau jaillit d'un sable blanc, çà et là tacheté
+de rouille, parsemé de gâteaux et de feuillets de tuf calcaire, et où
+gisent des blocs erratiques, noircis probablement par les vapeurs de
+la source. Le terrain environnant est brun, jonché de fragments de
+grès et de quartzite. Un rideau boisé ferme à l'horizon une vaste
+plaine, dont le sol bourbeux, tapissé d'herbe, est aussi mobile que
+l'onde. L'aire de la fontaine a environ soixante mètres de diamètre,
+et la chaleur et la mobilité du sol empêchent d'approcher du point
+d'ébullition. D'après les indigènes, il arrive parfois que l'eau
+s'élance en jets puissants, et que des pierres calcaires sont
+projetées à une grande hauteur.
+
+[Illustration: Jihoué la Mkoa ou la roche ronde.--D'après Burton.]
+
+«Après avoir fait trois longues étapes, laissé derrière elle les
+pauvres villages du Khoutou, salué le dernier cocotier, franchi neuf
+fois le lit sableux, ou traversé les eaux bourbeuses de la Mgéta, la
+caravane gravit le premier degré de la chaîne de l'Ousagara. Aucune
+voix humaine, aucun vestige d'habitation: l'infernal trafic de l'homme
+a fait de ces lieux un désert, où l'on n'entend que les cris et les
+rugissements des bêtes sauvages, la transformation du climat est
+cependant merveilleuse; la force et la santé nous revenaient comme par
+magie. Plus de bourrasques fouettant des pluies diluviennes, plus de
+brouillards voilant un sol putréfié, plus de vapeurs fétides: un ciel
+bleu, un air balsamique à la fois doux et vivifiant, une végétation
+d'un vert franc et varié, un horizon baigné d'azur. De beaux arbres,
+parmi lesquels se remarque le tamarin, succèdent aux fourrés d'épines.
+Le soleil est radieux, sa clarté s'épanche sur des blocs de quartz
+blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agite le feuillage, où
+des plantes grimpantes ont suspendu leurs girandoles. Une foule de
+singes babillent et jouent à cache-cache derrière les troncs élancés,
+tandis que l'iguane expose à la chaleur son armure écailleuse. Les
+colombes roucoulent dans les bosquets, des faucons planent auprès des
+nues, et, dans les airs au versant des collines au fond des plis de
+terrain, la vie éclate et se révèle par des myriades de voix joyeuses.
+Le soir, le murmure de l'eau se mêle aux soupirs de la brise, et le
+mugissement de la grenouille-taureau, le jappement du renard, le cri
+du héron nocturne retentissent de loin en loin à travers un silence
+d'une mélancolie indicible; la lune répand sa douce lumière sur des
+collines rougeâtres; des étoiles sans nombre scintillent au-dessus du
+paysage endormi; et pour mieux faire sentir le charme de ce tableau
+paisible, on entrevoit la ligne fangeuse du Zoungoméro, surplombé d'un
+ciel morne, voilé de brume, tourmenté par le vent, inondé par des
+nuages qui n'osent pas approcher de la montagne.»
+
+Le lendemain, nos voyageurs reprennent leur course; le sentier se
+dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge, parsemés de roches,
+maigrement tapissés d'herbe, et dont l'aloès, le cactus, l'euphorbe,
+l'asclépias géante et les mimosas rabougris annoncent l'aridité;
+cependant le baobab y est encore majestueux, et l'on y voit de beaux
+tamarins, qui ont donné leur nom à ce district. Des squelettes
+parfaitement nettoyés, ça et là des cadavres tuméfiés de porteurs, qui
+sont morts de faim ou de la petite vérole, attristent la route.
+
+Quatre jours après, l'expédition atteignait le plateau qui couronne la
+montagne, en descendait les douze étages, et retrouvait bientôt les
+ravins fangeux, le sol fétide, les ondées et la fièvre, tandis que la
+désertion se mettait dans les rangs des porteurs.
+
+[Illustration: La fontaine qui bout. Source thermale dans le
+Khoutou.--D'après Burton.]
+
+Le 21 août, les voyageurs traversaient la plaine longitudinale qui,
+s'inclinant à l'ouest, sépare le Roufouta de la chaîne du
+Moukondokoua. Le 22, ils étaient frappés de l'un de ces contrastes qui
+vous surprennent en Afrique, «où il est rare que la beauté et la grâce
+ne soient pas brusquement remplacées par le hideux et le grotesque.
+Cette fois de grandes lignes d'azur, brisées par les cimes castellées
+des rocs, fermaient l'horizon; la plaine, dorée par le soleil,
+ressemblait à un parc ayant ses feuilles d'automne; des groupes
+d'indigènes s'occupaient d'agriculture, et quelques-uns de charmer
+les nuages pour attirer la pluie. Des baobabs, des palmyras, des
+tamarins, des sycomores[8] s'élevaient du milieu des massifs,
+entretenus par la rosée; des tourterelles gémissaient sur les
+branches, des pintades émaillaient la prairie; le pipit babillait dans
+les chaumes; la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles rasait la
+terre, et opposait son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de
+zèbres, des troupeaux d'antilopes regardent curieusement la caravane,
+et, terrifiés tout à coup, bondissent et s'enfuient comme dans un
+rêve. Au détour du chemin, nous tombons au milieu d'une masse de
+roseaux fétides, et le sentier, perçant le fouillis des jungles,
+traîne ses replis tortueux vers le Myombo, qui vient des highlands du
+Douthoumi. En sortant d'un hallier, nous trouvons les débris d'un
+village; les huttes en sont fumantes; le sol est jonché de filets, de
+tambours, d'ustensiles. Deux spectres, cachés dans les broussailles,
+errent aux environs de ces ruines, où la veille était leur demeure, et
+qu'ils n'osent plus visiter: le démon de l'esclavage règne dans cette
+solitude qu'il a faite.
+
+ [Note 8: Le sycomore, dans l'Afrique
+ orientale, est un arbre magnifique; le tronc,
+ composé d'une réunion de tiges soudées entre
+ elles comme les piliers multiples d'une
+ cathédrale, supporte une cime étalée dont le
+ périmètre a quelquefois plus de cinq cents
+ pieds; dans l'Ousagara, au versant inférieur
+ des montagnes, son lieu de prédilection, un
+ régiment s'abriterait sous son épais
+ feuillage.]
+
+[Illustration: Sycomore africain.--D'après Burton.]
+
+«La rosée nous transit; la fange du sentier permet à peine de se
+soutenir, et bêtes et gens sont affolés par la morsure d'une fourmi
+noire qui a plus de vingt-cinq millimètres de longueur; sa tête de
+bouledogue est pourvue de mâchoires puissantes qui lui donnent la
+faculté de détruire les rats, les serpents et les lézards. Elle habite
+les lieux humides, creuse ses galeries dans la vase, infeste les
+chemins, et, comme toutes ses congénères, elle ne connaît ni la
+crainte ni la fatigue. Rien ne peut lui faire lâcher prise lorsque,
+ramassée sur elle-même, elle vous tord les chairs et vous transperce
+de ses mandibules, qui vous lardent comme une aiguille rougie. La
+tsétsé habite ces jungles; nous la rencontrerons jusqu'au bord du
+Tanganyika, et son suçoir aigu traverse la toile de nos hamacs. Le
+nombre de nos ânes diminue rapidement; nos bagages sont moisis, les
+provisions manquent, la maladie s'aggrave; c'est tout ce que nous
+pouvons faire que de nous tenir sur nos montures; bientôt il faudra
+qu'on nous porte.»
+
+Au bout de huit jours, la caravane ayant gagné la Roubého, troisième
+rampe de la chaîne de l'Ousagara, trouve un endroit salubre, à sept
+cent soixante mètres au-dessus des vallées pestilentielles; plus haut
+la dyssenterie et la pleurésie affectent les indigènes. Mais, excepté
+pour les termites, qui semblent n'être qu'une masse d'eau organisée,
+la sécheresse ne permet pas qu'on y séjourne. Il faut poursuivre sa
+marche; la lune est levée depuis longtemps lorsqu'on arrive exténué,
+la figure lacérée par les épines, les membres coupés par le tranchant
+des herbes, les pieds rompus et foulés par les chutes au fond des
+trous de rats et d'insectes.
+
+Le jour suivant, on fait encore double étape, et l'on gagne le bassin
+d'Inengé, un entonnoir où s'engouffrent tantôt les rayons d'un soleil
+dévorant, tantôt les vents glacés qui passent au-dessus des crêtes
+brumeuses. «Tremblants de fièvre, saisis de vestige, nous contemplons
+avec abattement le sentier perpendiculaire: une échelle dont les
+racines et les quartiers de roche forment les degrés. Mon compagnon
+est si faible qu'il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n'ai
+encore besoin que d'un seul appui. Les porteurs ressemblent à des
+babouins escaladant les murs d'un précipice, les ânes tombent à chaque
+pas; la soif, la toux et l'épuisement nous forcent à nous coucher,
+tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que des
+indigènes, armés de flèches et de lances, affluent comme un essaim de
+fourmis noires. Après six heures d'efforts inouïs, le faîte de la
+Passe terrible est gagné, et nous reprenons haleine au milieu de
+plantes aromatiques et d'arbrisseaux verdoyants.»
+
+Le 12 septembre, nouvelle ascension, moins longue mais aussi rude;
+elle conduit au sommet du Petit-Roubého, qui s'élève à dix-sept cent
+quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui forme la
+séparation des eaux de cette région.
+
+Le surlendemain, commença la descente de la chaîne; la piste borde une
+côte boisée, franchit une savane, émaillée d'arbres plus sombres que
+les ifs des cimetières. La vue s'étend sur des rochers, des crêtes,
+des ravins; elle découvre l'Ougogo, et le désert qui le précède. Au
+couchant sont des plaines brûlées par le soleil; une atmosphère
+épaisse et mouvante les fait ressembler à une mer jaune, parsemée
+d'îles, et zébrée par la ligne noire des jungles. «Rien d'attrayant
+dans l'aspect de l'Ougogo: une terre sauvage, habitée par une
+population menaçante, dont la pensée rembrunit l'horizon. Nos
+Béloutchis sont d'une humeur atroce; gais comme des grives quand l'air
+est tiède et qu'ils sont rassasiés, ils deviennent bourrus et
+querelleurs dès qu'ils ont faim et froid, et nous sommes toujours
+entre ces deux extrêmes: des journées étouffantes, des nuits
+glaciales; un ciel de feu, un vent de bise qui vous transperce.»
+
+Le district d'Ougogi, où entrait la caravane, forme la partie
+orientale du plateau d'Ougogo, et se trouve à mi-chemin de la côte et
+de la province d'Ounyanyembé. Sa population mixte est formée de
+Ouahéhé, de Ouagogo et de Ouasagara, qui prétendent à la propriété du
+sol. Le grain y abonde, ainsi que le bétail, quand les razzias ne
+l'ont pas enlevé. On s'y procure facilement des vivres; mais le beurre
+y est rance, le lait tourné, le miel aigri, l'oeuf gâté par suite de
+l'incurie des naturels. Située à huit cent quarante mètres au-dessus
+du niveau de la mer, cette province jouit d'un climat chaud et
+salubre, qui, après le froid pénétrant et les coups de soleil de
+l'Ousagara, parut délicieux à nos voyageurs. L'appétit leur revint,
+les malades se débarrassèrent de la fièvre et des affections de
+poitrine; mais le pays est sec, le manque d'eau ramena les marches
+forcées, et les épines reparurent avec l'aridité du sol: les unes
+molles et vertes, les autres droites et rudes, et qui servent
+d'aiguilles aux indigènes; celles-ci courbées en croissant, dos à dos
+comme les bras d'une ancre, celles-là courtes et trapues, barbelées
+comme des hameçons, accrochent, déchirent, retiennent les habits les
+plus forts, pénètrent les étoffes les plus épaisses.
+
+Le 26 septembre, après une longue journée de marche, le capitaine
+arrivait au Zihoua, dont le nom signifie étang[9]; on le lui avait
+dépeint comme pouvant porter un vaisseau de ligne, il n'y trouva
+qu'une nappe d'eau peu profonde, ayant environ deux cent cinquante
+mètres de large, et dont le lit argileux est percé d'un côté par le
+granit. L'année suivante, quand l'expédition repassa au mois de
+décembre, le Zihoua n'offrait qu'un sol profondément craquelé par la
+sécheresse. Toutefois c'est un lieu de rendez-vous pour les caravanes,
+et le pays qui l'environne est plein d'éléphants, de girafes, de
+zèbres, qui vont s'y abreuver la nuit. Dans le jour, des rémipèdes s'y
+rassemblent, et le soir une quantité d'oiseaux le visitent. Lorsqu'il
+est desséché, on en est réduit à une eau crue et bourbeuse, que l'on
+puise à un ou deux milles dans des trous de six à huit mètres de
+profondeur. Tant qu'il n'est pas à sec, on ne peut y boire qu'en
+payant un droit assez élevé, et à dater de ses bords, le tribut qu'on
+exige des voyageurs est frappé rigoureusement, d'après le caprice du
+chef.
+
+ [Note 9: Situé à trois cent trente mètres
+ au-dessus du niveau de l'Océan, le Zihoua
+ occupe la partie la plus basse du
+ Marenga-Mkali, petit désert placé entre
+ l'Ougogi et l'Ougogo, et qu'il ne faut pas
+ confondre avec le district de l'Ousagara qui
+ porte le même nom.]
+
+Comme elle débouchait sur le plateau d'Ougogo, l'expédition fut saluée
+par le son du tambour et des clochettes, et par les cris frénétiques
+de deux caravanes, arrêtées à Kifoukourou. L'une d'elles était
+composée de mille porteurs, dirigés par quatre esclaves appartenant à
+un Arabe; la seconde était celle de Saïd-Mohammed, qui avait rencontré
+nos amis deux jours auparavant, et qui les attendait.
+
+[Illustration: L'Ougogo.--D'après Burton.]
+
+«Ces Arabes de la côte voyagent d'une façon confortable. Les chefs
+avaient avec eux leurs femmes, beautés opulentes, vêtues, comme les
+tulipes, d'étoffes jaunes panachées de rouge, et qui, lorsque nous
+passions, tiraient leurs voiles sur des joues que nous n'avions nulle
+envie de profaner. Une multitude d'esclaves portaient une masse
+d'effets, de médicaments, de provisions de toute espèce; une
+avant-garde nombreuse, toujours la pioche et la cognée à la main,
+dressait les tentes, qu'elle entourait d'un fossé d'écoulement et d'un
+rideau de feuillage. Leur literie était complète, et leurs volailles
+mêmes les suivaient, portées dans des cages d'osier.»
+
+Dès l'instant où nos voyageurs entrèrent dans l'Ougogo, ils furent
+assaillis par un essaim de curieux; hommes, femmes et enfants se
+pressaient sur leurs pas. «Quelques-uns, dit Burton, nous suivaient
+pendant plusieurs milles en poussant des cris animés, parfois en nous
+prodiguant les injures, et dans le costume le plus inconvenant. J'ai
+su plus tard que des métis arabes, qui nous avaient précédés, avaient
+répandu sur nous des propos qui nous valaient ces invectives. Suivant
+nos détracteurs, nous laissions derrière nous la sécheresse, nous
+jetions des sorts au bétail, nous semions la petite vérole, et nous
+devions revenir l'année suivante prendre possession du pays.
+Heureusement pour nous que plusieurs petits Ouagogo vinrent au monde
+sains et saufs, pendant notre passage; si par malheur un enfant ou un
+veau fût mal venu, je ne sais pas comment se serait opéré notre
+retour.
+
+«Le 5 octobre, nous partions de Kifoukourou et nous arrivions au
+centre du Kanyényé, défrichement qui peut avoir dix milles de
+diamètre; c'est une aire d'argile rouge, émaillée de petits villages,
+d'énormes baobabs, de mimosas rabougris, où les troupeaux abondent, où
+le sol est aussi cultivé que le permet son caractère nitreux, et où
+l'eau potable est rare, la majeure partie de celle qu'on y trouve
+étant imprégnée de soufre. Nous y passâmes quatre jours, dont la
+caravane profita pour faire provision de sel, et le capitaine Speke
+pour tuer quelques antilopes, des pintades et des perdrix. De nombreux
+éléphants habitent la vallée qui sépare l'Ougogo des montagnes des
+Ouahoumba; mais c'est en général un triste pays de chasse. Dans tous
+les endroits cultivés la grosse bête a fui devant les flèches et la
+cognée des habitants; elle abonde, il est vrai, dans les plaines
+boisées du Douthoumi, dans les jungles et les forêts de l'Ougogi, les
+steppes de l'Ousoukouma, les halliers de l'Oujiji; mais sans parler
+des miasmes putrides qui s'y exhalent, le manque de nourriture, la
+difficulté d'y avoir de l'eau ne permettent pas de séjourner dans ces
+régions mortelles. Pas de chariots qui servent à la fois d'abri, de
+véhicule et de magasins, comme dans les plaines du sud; pas de
+vaisseaux du désert, pas d'autre moyen de transport que l'homme,
+indocile, entêté, défiant et peureux, dont il faut supporter la
+sottise et flatter les caprices; enfin vous ne trouvez pas dans
+l'Afrique orientale cette variété qui distingue la faune du Cap. La
+liste des animaux que nous rencontrâmes n'est pas longue: nous avons
+aperçu les cornes du pazan, le caama, le steinbok, le springbok et le
+pallah, qui furent tués de loin en loin; toutefois le souyia, une
+petite antilope fauve, à cornes minuscules et de la taille d'un
+lièvre, et le souangoura, un peu plus gros que le springbok, sont
+moins rares. L'ornithologie ne se montre pas beaucoup plus riche; les
+oiseaux qui la composent ont, pour la plupart, une livrée sombre, et
+leur ramage, plus bruyant qu'harmonieux, est peu agréable pour un
+Européen, peut-être parce qu'il lui est étranger.
+
+[Illustration: Burton et ses compagnons en marche.--Dessin de Eug.
+Lavieille d'après un croquis humoristique de Burton.]
+
+«Le 10 octobre, nous nous trouvâmes sur une grande plaine herbeuse,
+rayée de cours d'eau ensablés qui se dirigent vers le sud, et que
+borde une végétation aromatique; le soir nous entrions sur un terrain
+mouvementé qui limite la plaine à l'ouest, et gravissant une côte
+pierreuse et couverte d'épines, nous nous arrêtions sur le plateau qui
+la couronne. Les ânes tombaient, les gens maugréaient, la soif et le
+manque d'eau avaient aigri tout le monde. Transis par le froid (le
+thermomètre marquait à peine douze degrés centigrades), nous
+repartîmes au point du jour, et nous nous arrêtâmes dans une clairière
+du district de Khokho. Les Béloutchis refusaient d'escorter nos
+bagages, et confiaient aux échos leurs griefs en quatre langues
+différentes, pour que personne ne pût en ignorer; ils allaient même
+jusqu'à parler de désertion.
+
+«Suivant les Arabes, ce territoire est l'un des plus difficiles à
+franchir, en raison des caprices de Mana-Miaha, son chef. Quand ce
+tyranneau est à jeun, c'est un bourru intraitable; quand la boisson
+l'a déridé, il ne veut plus s'occuper d'affaires. L'une de ses manies
+est de faire travailler, à ses champs, les caravanes qui passent à
+l'époque des semailles; il nous fit grâce de cette corvée; mais il
+fallut cependant subir le délai de rigueur: l'étiquette s'opposait à
+ce que nous pussions voir le despote le jour de notre arrivée; le
+lendemain matin sa femme était souffrante; plus tard Sa Hautesse
+faisait ses libations. Le troisième jour le sultan accorda une
+audience à nos délégués, les reçut de très-mauvaise grâce, et me taxa,
+pour ma part, à six charges de marchandises. La quatrième journée fut
+employée par les Arabes à discuter le prix de leur passage avec les
+courtisans; le tribut apporté, distribué, selon la coutume, en lots
+séparés, ayant chacun leur destinataire, Sa Hautesse indignée du peu
+de valeur d'un morceau d'indienne qu'on osait lui offrir, saisit une
+grande cuiller de bois, et chassa les marchands de son auguste
+présence. Le cinquième jour s'écoula dans une noble oisiveté; on vint
+nous dire que Leurs Seigneuries étaient en face de leurs pots de
+bière, et nous comprîmes que toute la cour était ivre, depuis le
+sultan jusqu'aux ministres. Le lendemain on essaya du même procédé,
+mais comme je déclarai que nous partirions le jour suivant, quelle que
+fût la décision de Sa Hautesse, nos présents furent acceptés, et deux
+ou trois coups de mousquet nous apprirent que nous étions libres de
+continuer notre route. Je fus heureux de quitter cet endroit maudit:
+pendant le jour nous souffrions d'une chaleur suffocante, nous étions
+harcelés par la tsétsé, par des abeilles et des taons d'une
+persistance incroyable, et assaillis par des légions de fourmis noires
+que l'eau bouillante parvenait seule à écarter. Les nuits étaient
+froides; chaque matin nous trouvions quelque objet de prix endommagé
+par les termites, et ma pauvre monture, la seule qui eût survécu aux
+fatigues de la route, fut tellement lacérée par une hyène que je fus
+obligé de m'en défaire. Enfin quinze des porteurs que nous avions
+loués et payés, à Ougogi, désertèrent en nous laissant, il est vrai,
+la charge qui leur était confiée.
+
+[Illustration: Chaîne côtière de l'Afrique occidentale.--Dessin de
+Eug. Lavieille d'après Burton.]
+
+«La marche suivante fut longue, et ce fut à grand'peine que nous
+atteignîmes le kraal où nous dressâmes nos tentes; nous étions sur la
+frontière du Mdabourou, le premier district important de l'Ounyanzi.
+Le Mdabourou est une dépression fertile d'un rouge de brique,
+traversée par une rivière profonde, coulant au sud, et où l'on trouve
+cinq réservoirs, qui fournissent une eau copieuse, même en été.
+Au-dessus des jungles qui entourent ce district, apparaissent des
+cônes de médiocre hauteur, et plus loin à l'horizon, la crête ondulée
+d'une rampe que la distance vaporise et fait ressembler à une mer
+d'azur.
+
+«De Mdabourou trois lignes principales traversent le désert qui sépare
+l'Ougogo de l'Ounyamouézi, et qui a reçu des indigènes le nom de
+plaine embrasée. On n'y trouve pas d'eau, si ce n'est après les
+pluies; mais la torche et la cognée diminuent rapidement les
+souffrances qu'il impose. Il fallait, il y a quinze ans, douze marches
+ordinaires et plusieurs marches forcées pour le franchir; actuellement
+on le traverse en une semaine. La première moitié est la plus
+sauvage, et l'on dit que, même en cet endroit, des hameaux de
+Ouakimbou s'élèvent tous les jours au nord et au sud de la route.
+C'est le 20 octobre que nous commençâmes le transit de ce plateau
+brûlant, dont la largeur est d'environ deux cent vingt-cinq kilomètres
+de l'est à l'ouest, et que nous apercevions depuis notre départ de
+Khokho. Dès les premiers pas, nous nous trouvâmes dans un fouillis de
+gommiers et de mimosas, auxquels se mêlent le cactus, l'aloès,
+l'euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est
+verte, et que brûlent les caravanes quand elle est sèche, pour
+favoriser la pousse nouvelle[10]. Le second jour nous atteignîmes le
+ravin de Maboungourou, déchirure profonde, jonchée de blocs de
+syénite, qui renferme parfois un torrent infranchissable; même à
+l'époque de sécheresse où nous nous y arrêtâmes, elle contient des
+auges remplies d'eau de pluie, où les crustacés abondent, ainsi que
+plusieurs espèces de silures. On voit au midi cet horizon bleu qui
+ressemble à l'océan; plus près de nous la preuve incontestable de
+l'action plutonnienne qui se révèle dans toute la partie orientale de
+l'Ounyamouézi, et qui se montre au nord jusqu'aux rives du lac Nyanza.
+Des roches en dos d'âne, ayant tantôt quelques mètres de
+circonférence, et tantôt plus d'un mille; des masses coniques, des
+tours solitaires, formant de longues avenues, ou composant des groupes
+nombreux, quelques-unes, droites et minces, sont plantées ça et là
+comme des quilles de géants; quelques autres, fendues par la moitié,
+surgissent de la plaine même, ou comme il arrive dans les formations
+gypseuses, elles hérissent de petites crêtes ondulées, formées de
+rocailles. L'une de ces aiguilles rendit, sous le choc, un son
+métallique, et de nombreux quartiers de roche, placés en équilibre, me
+rappelèrent la tradition des pierres branlantes. De loin, à travers le
+hallier, on croit voir des édifices de construction cyclopéenne, et
+quand la clarté de la lune se joue parmi ces roches couronnées de
+cactus, dorées par le soleil, zébrées de noir par la pluie, entourées
+de lianes rampantes, ces masses granitiques ajoutent puissamment à
+l'effet du paysage.
+
+ [Note 10: Le sol de ce plateau est formé d'un
+ détritus de quartz jaunâtre, que blanchit
+ parfois du feldspath réduit en poudre. Dans
+ les endroits fertiles, la couche supérieure
+ est composée d'un terreau brun, parsemé de
+ galets; et près des crevasses et des torrents
+ abonde un conglomérat siliceux d'origine
+ moderne. Sur les plis du terrain, et dominant
+ les arbres, reposent des blocs de granit et de
+ syénite que l'on aperçoit de Mdabourou. Les
+ eaux y prennent leur pente vers le midi; elles
+ s'y accumulent dans des étangs peu profonds,
+ que la chaleur dessèche et transforme en
+ gâteaux de vase. Le transit de cette plaine
+ rayonnante et craquelée devient alors
+ excessivement pénible pour les caravanes, et
+ les animaux sauvages qui ne supportant pas la
+ soif, tels que les éléphants et les buffles, y
+ meurent en grand nombre à cette époque.]
+
+«Nous marchions depuis le matin; c'était tout au plus si nous avions
+pris deux ou trois heures de repos; l'ombre des collines s'allongea
+sur la plaine, le soleil se coucha dans des flots de pourpre et
+d'améthyste, la lune argenta le réseau de brindilles et d'épines que
+déchire le sentier, nous franchîmes une clairière; peut-être
+aurions-nous trouvé asile près d'un étang, où les grenouilles
+chantaient l'hymne du soir; mais les cors et les cris des porteurs
+nous annonçaient toujours que nous étions loin de l'avant-garde.
+Enfin, doublant un amas fantastique de rochers, et franchissant une
+petite crête rocailleuse, nous trouvâmes à sa base un _tembé_, ou
+village quadrangulaire, près duquel brillaient les feux de la
+caravane.
+
+«Jihoué la Mkoa, dont le nom signifie roche ronde (c'est là que nous
+étions arrivés), est la plus volumineuse des masses de syénite grise
+que l'on trouve dans ce désert. Son grand axe n'a pas moins de trois
+kilomètres, et le point culminant de son sommet, en dos d'âne, s'élève
+à quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la plaine. On trouve de l'eau
+de mare au pied de son versant méridional; des trappes à éléphants,
+recouvertes avec soin, entourent ces fosses, et le chef de nos
+garnisaires y disparut comme par magie.
+
+«Le lendemain, en dépit de la fatigue de la veille, le chef de la
+caravane qui nous accompagnait proposa une marche forcée; les nuages
+qui venaient de l'ouest présageaient de l'eau, et, disait-il,
+annonçaient l'approche de la grande masika, ou saison pluvieuse. Nous
+franchîmes donc la roche ronde, et, traversant une forêt parsemée de
+quartz, nous atteignîmes, après trois heures de marche, quelques
+villages nouvellement bâtis, où les caravanes s'approvisionnent à des
+prix fabuleux. Nous étions le 25 à Mgongo-Thembo, nouveau
+défrichement, où le commerce attire une population croissante; il
+fallut s'y arrêter un jour; plusieurs de nos gens ne pouvaient plus
+marcher, nos ânes ne se relevaient que sous le bâton, et nos mangeurs
+les plus intrépides aimaient mieux le repos que la nourriture.
+
+«Le 27, nous atteignîmes une grande plaine tapissée d'un pâturage
+jauni, où l'avant-garde nous attendait, afin que la caravane apparût
+dans toute sa puissance. Nous traversâmes une clairière émaillée de
+grands villages, enclos d'euphorbe, entourés de champs de maïs, de
+manioc, de millet, de gourdes, de pastèques, et dont les nombreux
+troupeaux se rassemblaient autour des mares. Les habitants sortirent
+en foule de leurs demeures, vieux et jeunes se coudoyèrent pour mieux
+nous voir: l'homme abandonna son métier, la jeune fille suspendit son
+piochage, et nous fûmes suivis d'une escorte nombreuse, qui piaillait,
+criait, hurlait sur tous les tons. Les hommes presque nus, les femmes
+vêtues d'une courte jupe, de la taille à mi-cuisse, la pipe à la
+bouche et les mamelles flottantes, frappaient sur leurs houes avec des
+pierres, demandaient des colliers, et manifestaient leur surprise par
+un feu roulant d'exclamations aiguës: spectacle dégoûtant fait pour
+vous rendre anachorète.
+
+«Enfin le kirangosi agita son drapeau rouge, et les tambours, les
+cors, les larynx de ceux qui le suivaient commencèrent un affreux
+charivari. À mon grand étonnement (j'ignorais que ce fût la coutume
+dans cette province), le guide entra sans façon dans le premier de ces
+villages, et y fut suivi de tous les porteurs. Chacun se précipita
+dans les divers logements qui divisaient le tembé, et s'y installa
+avec autant d'égards pour soi-même que de mépris pour les
+propriétaires peu satisfaits. Quant à nous, placés sous une remise
+ouverte à tous les vents, nous remplîmes du matin jusqu'au soir le
+rôle de bêtes curieuses.»
+
+
+ Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals.
+ -- Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. --
+ Printemps. -- Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef
+ Maoula. -- Forêt dangereuse.
+
+Le plateau que l'expédition venait de franchir s'étend de la vallée
+d'Ougogi (trente-trois degrés cinquante-quatre minutes longitude est)
+au district de Toula, qui constitue la marche orientale de
+l'Ounyamouézi (trente et un degrés trente-sept minutes longitude est).
+Située sous le vent d'une rampe, dont l'altitude force le mousson du
+sud-est à déposer les vapeurs qu'il transporte, et placée trop loin
+des grands lacs pour en ressentir l'influence, cette région est d'une
+aridité qui rappelle les Karrous et la plaine du Kalahari. Pas de
+rivières dans l'Ougogo; les eaux pluviales y sont emportées par de
+larges _noullahs_, dont les bords d'argile se fendent pendant la
+sécheresse, et forment des polygones pareils à ceux du basalte. Les
+salines nitreuses et les plaines torréfiées y présentent quelques-uns
+des effets de mirage observés dans l'Arabie déserte; les chemins n'y
+sont que des pistes, frayées à travers les buissons et les champs; les
+kraals de petits enclos malpropres, autour d'un arbre où s'appuient
+les marchandises; les cabanes de ces kraals, de pauvres hangars faits
+d'épines et couverts de chaume; le manque de bois empêche qu'il en
+soit autrement, et, par le même motif, c'est la bouse de vache qui
+sert de combustible dans le pays.
+
+Le sous-sol y est presque partout composé de grès, souvent couvert
+d'un sable rutilant, parfois d'une couche d'humus peu épaisse, et en
+général d'une argile ferrugineuse, jonchée de nodules de quartz,
+diversement colorées de masses de carbonate de chaux, ou de détritus
+siliceux, qui offrent plus de ressemblance avec le sable d'une allée
+qu'avec le riche terreau de la zone précédente. La manière dont l'eau
+s'y distribue, ou plutôt s'y conserve après la saison des pluies,
+divise cette région en trois grands districts: à l'est le
+Marenga-Mkali, épais fourré, où de misérables villages s'éparpillent
+au nord et au sud de la route. Au centre, l'Ougogo, le plus populeux
+et le mieux cultivé de la province, divisé en nombreux établissements,
+séparés les uns des autres par des buissons et des taillis, rempart
+verdoyant dans la saison pluvieuse, épineux pendant la sécheresse, et
+qui, dans tous les temps, s'oppose à la circulation de l'air. Enfin le
+Mgounda-Mkali, partie déserte, où la végétation n'est abondante que
+sur les collines, moins arides que les plaines.
+
+Le vent d'est, qui vient des montagnes, souffle avec violence dans
+l'Ougogo pendant presque toute l'année, et la température y change
+brusquement sous l'influence des vents froids qui alternent avec des
+courants d'une chaleur singulière. «En été, le climat ressemble à
+celui du Sind: même ciel embrasé, mêmes nuits d'une fraîcheur
+pénétrante, mêmes ouragans poudreux. Quand le vent du nord, passant
+au-dessus de la chaîne des Ouahoumba, rencontre les rafales de
+l'Ousagara, échauffées par un sol brûlant, les molécules argileuses et
+siliceuses de cette terre désagrégée, les détritus des plantes
+carbonisées par le soleil surgissent en puissants tourbillons, qui
+parcourent la plaine avec la rapidité d'un cheval au galop, et qui,
+chargés de sable et de cailloux, frappent comme la grêle tout ce
+qu'ils rencontrent. Vers le milieu de novembre quelques ondées
+préliminaires, accompagnées de bourrasques furieuses, s'abattent sur
+cette région calcinée, et la vie qui paraissait éteinte renaît et
+déborde: c'est la saison des semailles, des fleurs, des chants et des
+nids.
+
+«La caravane qui passe pour la première fois dans l'Ougogo se plaint
+des trombes, des nuées d'insectes, des revirements de température
+qu'elle y rencontre; mais l'air y est salubre, et ceux qui reviennent
+de l'intérieur prodiguent leurs éloges au climat qu'ils avaient
+maudit.
+
+«Dans l'est et dans le nord de la province, la race est vigoureuse et
+de couleur aussi claire que les Abyssiniens. La petitesse de la partie
+postérieure de la tête, relativement à la largeur de la face, jointe à
+la distension du lobe des oreilles, donne aux Ouagogo une physionomie
+particulière. Ils s'arrachent les deux incisives du milieu de la
+mâchoire inférieure; quelques-uns se rasent la tête, la plupart se
+font une masse de petites nattes comme les anciens Égyptiens, et les
+enduisent, ainsi que tout leur corps, de terre ocreuse et micacée; une
+couche de beurre fondu, brochant sur le tout, fait l'orgueil des
+puissants et des belles. Le haut du visage est souvent bien; mais les
+lèvres sont épaisses et d'une expression brutale; le corps est
+heureusement proportionné jusqu'aux hanches, le reste est défectueux.
+Même chez les femmes la physionomie est sauvage, la voix forte,
+stridente, impérieuse, et les paupières sont rougies et souvent
+altérées par l'ivresse.
+
+«Comparé à ceux de leurs voisins, le costume des Ouagogo leur donne un
+certain air de civilisation; il est aussi rare de voir parmi eux un
+vêtement de pelleterie, que de rencontrer plus à l'ouest quelque
+lambeau de cotonnade. Enfin leur curiosité; même impudente, prouve
+qu'ils sont perfectibles; le voyageur n'excite pas cette émotion chez
+les peuplades abruties, dont rien n'excite l'intérêt.
+
+«Bien qu'il soit occupé par les Ouakimbou, le district de Toula, où
+entra la caravane au sortir de l'Ougogo, est regardé comme faisant
+partie de l'Ounyamouézi, dont il forme la frontière orientale.
+
+«Après les fourrés épineux du Mgounda-Mkali, dont les jungles vous
+enserrent de tous côtés, cette vaste plaine, où se succèdent les
+bourgs et les champs de légumes et de céréales, apparaît comme une
+terre promise; le village insignifiant où nous arrivâmes fit à nos
+hommes l'effet d'un paradis, et le 1er novembre ils se sentaient de
+force à traverser le hallier qui nous séparait de Roubouga.
+
+«Nous venions de nous arrêter à l'ombre, après avoir franchi ce
+dernier territoire, lorsque je vis arriver Maoula, chef d'un gros
+village voisin. Dans ses prétentions à l'homme policé, il ne pouvait
+pas permettre à un blanc de passer sur ses domaines sans lui soutirer
+un peu d'étoffe, sous prétexte de lui offrir un bouvillon. Comme la
+plupart des chefs de la Terre de la Lune, c'était un grand vieillard
+décharné, anguleux, ayant de gros membres, la peau noire, huileuse et
+ridée; une quantité de petits tortillons enduits de graisse, de beurre
+fondu, d'huile de ricin, pendillaient autour de sa tête chauve; une
+odeur d'encens bouilli s'exhalait du vieux morceau d'indienne qui lui
+enveloppait les hanches et de l'espèce de manteau qui lui tombait des
+épaules. Une quantité d'anneaux de fil de laiton roulé autour d'une
+masse de poil de buffle ou de zèbre, lui couvraient les deux jambes;
+et quatre petits disques, taillés dans une coquille blanche, ornaient
+les cothurnes de ses sandales. Il nous salua d'un air bienveillant,
+nous conduisit à son village, donna des ordres pour qu'on nettoyât des
+cases à notre intention, et nous quitta pour aller chercher son
+bouvard. Il revint quelques instants après, nous faisant amener l'un
+de ses taureaux, qui s'échappa, furieux comme un buffle, et dispersa
+tout le monde sur sa route, jusqu'au moment où deux balles du
+capitaine Speke l'étendirent sur le sable. Le vieux Maoula reçut en
+échange un morceau d'étoffe rouge, deux pièces de calicot, et demanda
+tout ce qu'il aperçut, y compris des capsules, bien qu'il n'eût pas de
+fusil; en outre, il fit tous ses efforts pour nous retenir, dans
+l'espérance que je guérirais son fils de la fièvre, et que je
+jetterais un sort à l'un des chefs du voisinage, qui lui était
+hostile. Le soir, on vint me dire que la palissade était entourée
+d'une troupe de nègres furieux; je sortis du village, et découvris en
+dehors de l'estacade une longue rangée d'hommes paisiblement assis,
+bien qu'ils fussent armés en guerre. Je fis déposer nos marchandises
+en lieu sûr, et me promis de quitter le lendemain notre vieux chef,
+sans plus me mêler de ses querelles du voisinage que de la santé de
+son fils.
+
+[Illustration: Paysage dans l'Ousagara.--Dessin de Eug. Lavieille
+d'après Burton.]
+
+Depuis Zangomero jusqu'aux frontières de l'Ounyanyembé, sur une ligne
+de plus de cent vingt lieues, nous avions traversé bien des têtes de
+vallées s'ouvrant au sud, et portant leurs eaux au Loufidji, ce fleuve
+que, dès 1811, le capitaine Hardi, de la marine de Bombay, a signalé
+comme une des grandes artères de l'Afrique centrale. Que de fatigues
+seront épargnées à ceux de nos successeurs qui pourront profiter de
+cette voie naturelle!
+
+ Traduit par Mme H. LOREAU.
+
+ (_La suite à la prochaine livraison._)
+
+
+
+
+[Illustration: Paysage dans l'Ouanyamouézi.--Dessin de Lavieille
+d'après Burton.]
+
+
+
+
+VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON[11].
+
+1857-1859
+
+ [Note 11: Suite.--Voy. page 305.]
+
+ Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir.
+ -- Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. --
+ Le Tembé. -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes.
+ -- Porteurs. -- Une journée de marche. -- Costume du guide.
+ -- Le Mganga. -- Coiffures. -- Halte. -- Danse.
+
+
+«Avant d'arriver dans l'Ounyanyembé, nous avions à franchir une forêt
+que de nombreux vols et d'horribles assassinats ont rendue l'effroi
+des caravanes. On y dévalisa l'un de nos porteurs qui était resté en
+arrière, puis on lui cassa la tête à coups de bâton. Si triste que fût
+l'événement, c'était nous en tirer à peu de frais, si l'on considère
+qu'un seul Arabe se plaignait d'avoir perdu, à différentes reprises,
+cinquante charges d'étoffes et cinquante porteurs.
+
+«De cette forêt nous entrâmes dans les rizières des districts de
+l'Ounyanyembé; et après avoir couché dans un sale petit village,
+appelé Hanga, il ne nous resta plus que deux marches à faire pour nous
+rendre à Kazeh.
+
+«Quatre mois et demi après notre départ de la côte, le 7 novembre
+1857, j'arrivai à Kazeh, principal établissement des Arabes dans ces
+parages, et chef-lieu de l'Ounyanyembé.
+
+«Nous étions partis au point du jour; les Béloutchis avaient leur
+costume d'apparat, sans lequel il est rare qu'un Oriental voyage; mais
+on devait bientôt remballer cette belle parure pour l'échanger plus
+tard contre un nombre plus ou moins grand d'esclaves. À huit heures
+nous fîmes halte près d'une petite bourgade, afin que les traînards
+pussent nous rejoindre, et lorsque, drapeau au vent, la caravane
+serpenta dans la plaine au son des cors, au bruit des voix, ou plutôt
+des clameurs qui dominaient l'artillerie, elle présenta un coup d'oeil
+vraiment splendide. La foule, qui se pressait aux deux côtés du chemin
+et qui rivalisait avec nous d'acclamations bruyantes, était vêtue avec
+un luxe auquel nous n'étions plus habitués. Quelques Arabes se
+trouvaient au bord de la route; ils me saluèrent avec la gravité
+musulmane, et nous accompagnèrent pendant quelques instants. Parmi eux
+étaient les principaux négociants de l'endroit: Snay ben Amir, Seïd
+ben Medjid, bel et jeune Omani de noble race, Mouhinna ben Soliman,
+qui, malgré son éléphantiasis, pénétrait à pied, tous les ans,
+jusqu'au centre de l'Afrique; enfin Seïd ben Ali qui, la taille mince,
+les formes grêles, mais bien proportionnées, les traits fins, la barbe
+blanche, la tête chauve, surmontée d'un fez rouge, offrait le type
+accompli du vieil Arabe. Au lieu de nous conduire au tembé qui avait
+été mis à ma disposition, le guide alla tout droit chez un négociant
+indien pour lequel le Saïd de Zanzibar m'avait donné des lettres.
+L'Indien était absent, mais Snay ben Amir vint à ma rencontre, et
+m'installa dans la maison d'Abaïd, qui se trouvait en voyage. Après
+m'avoir laissé un jour de repos, afin que je pusse régler avec mes
+porteurs, dont l'engagement était fini, tous les marchands de Kazeh,
+au nombre de dix ou douze, vinrent me faire une visite.
+
+Comme le Zoungoméro dans le Khoutou, l'Ounyanyembé est un lieu de
+réunion pour les trafiquants, et le point de départ des caravanes qui,
+de là, se répandent dans l'intérieur. Sa position au centre de
+l'Ounyamouézi (la célèbre Terre de la Lune), dont il forme le district
+principal, la sécurité relative qu'il offre à ses habitants, ont
+déterminé les Omanis à y fonder un entrepôt. Quelques-uns même y
+séjournent parfois pendant plusieurs années, tandis que leurs agents
+battent la campagne pour recueillir des marchandises.
+
+«On m'avait prédit un mauvais accueil de la part de ces Arabes; la
+façon dont ils me reçurent fut au contraire des plus encourageantes;
+nous rencontrions enfin des coeurs de chair, après n'avoir trouvé que
+des coeurs de roche. Tout ce dont j'avais besoin, tout ce que
+j'indiquai, même d'une façon indirecte, me fut immédiatement envoyé,
+et la moindre allusion au payement aurait été considérée comme une
+injure. Snay ben Amir, surpassant tous les autres, joignit aux
+citrons, au café, aux douceurs que dans ce pays on ne trouve que chez
+les Arabes, deux chèvres et deux boeufs. Il avait commencé par être
+confiseur à Mascate, et à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire
+seize ans après ce début, il était l'un des plus riches négociants de
+l'Afrique orientale. Contraint par sa santé de renoncer à la vie
+active, il s'était fixé à Kazeh, où il remplissait les fonctions
+d'agent commercial et de procureur civil, et ses magasins d'étoffes,
+de rassade et d'ivoire, ses baracons à esclaves, composaient un
+village. D'une extrême obligeance, ce fut lui qui me procura des
+porteurs, qui les enrôla, qui se chargea de mes marchandises et fit
+tout préparer pour mon départ; enfin je dois à sa conversation
+instructive, une foule de renseignements sur la contrée que j'avais à
+parcourir. Il avait navigué sur le Tanganyika, visité les royaumes de
+Karagouah et d'Ouganda, situés au nord du lac, et l'ethnologie, les
+moeurs, les différents idiomes de cette région ne lui étaient pas
+moins familiers que ceux de l'Oman, son pays natal. C'était un homme
+pâle, entre deux âges, avec de grands traits, les yeux caves, le
+regard perçant, la taille haute, les membres décharnés: l'ensemble de
+Don Quichotte. Il avait beaucoup lu; sa mémoire était miraculeuse, sa
+pénétration excessive, et sa parole d'une facilité, d'une élégance
+dont j'étais surpris et charmé; bref, il était du bois dont on fait
+les amis; généreux et discret, à la fois plein de courage et de
+prudence, toujours prêt à risquer sa vie pour sauvegarder l'honneur,
+et ce qui est rare en Orient, aussi honnête que brave.
+
+«Les Omanis ont, dans l'Ounyanyembé, une existence beaucoup plus
+facile et plus large qu'on ne pourrait le croire; leurs maisons, bien
+qu'à un seul étage, sont grandes et solidement construites; leurs
+jardins spacieux et bien plantés; on leur envoie régulièrement de
+Zanzibar, non-seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais une
+quantité d'objets de luxe. Ils vivent au milieu d'une foule de
+concubines et d'esclaves parfaitement dressés au service; d'autres
+esclaves de toutes les professions leur viennent de la côte avec les
+caravanes; et comme en Orient les hommes les mieux élevés savent tous
+manier l'aiguille, il est rare que le besoin d'un tailleur se fasse
+sentir à Kazeh.
+
+«L'habitation des Arabes, dans la Terre de la Lune, est tout
+simplement le tembé africain, modifié d'après les exigences de la vie
+musulmane. La verandah profonde et ombreuse, qui en ceint l'extérieur,
+abrite une large banquette où les hommes vont jouir de la fraîcheur du
+matin et de la sérénité du soir; c'est là qu'ils font la prière,
+qu'ils travaillent et qu'ils reçoivent leurs connaissances; sous la
+verandah est une porte semblable à une herse, qui donne accès dans un
+vestibule, où deux divans en terre battue, ayant des coussins de même
+matière, composent tout le mobilier; des nattes en recouvrent l'argile
+et sont remplacées par des tapis lorsqu'on attend des visites. Un
+couloir, qui tourne immédiatement pour tromper le regard des curieux,
+conduit de ce vestibule dans une cour, entourée de chambres et qui,
+chez les indigènes, est fermée par une estacade ou une palissade de
+roseaux. Pas de fenêtres à ces chambres, où l'air pénètre seulement
+par de petits oeils de boeuf, qui au besoin font l'office de
+meurtrières. De la pièce d'honneur, où couche le maître du logis, on
+passe dans une salle complètement noire qui sert de magasin; le harem
+et les servitudes complètent ce genre d'habitation, le plus triste
+assurément qu'ait inventé les hommes. De l'intérieur des cellules qui
+le composent, le regard n'aperçoit que des murailles, et la petite
+cour où l'eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour,
+une clarté douteuse contraste péniblement avec le rayon qui jaillit de
+la porte; et le soir il n'est pas de luminaire qui puisse éclairer ces
+murs terreux, gris ou rougeâtres. On y suffoque, ou l'on y subit les
+rafales du vent qui s'y engouffre. Chez les indigènes, la toiture
+laisse passer l'eau, et chaque solive du plafond, chacune des fentes
+de la muraille est habitée par des myriades d'insectes.
+
+«Toutefois, pour des hommes qui vivent sous la verandah, et qui ont
+introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conçoit
+que le tembé ne soit pas désagréable; je me suis trouvé fort bien dans
+celui d'Abaïd; et maintenant que le lecteur me sait confortablement
+installé à un jet de pierre de mon ami Snay ben Amir, il ne sera
+peut-être pas fâché d'avoir un aperçu des chemins que nous avons
+suivis pour en arriver là. Depuis son enfance, il entend parler des
+chameaux, des litières, des mules ou des ânes qui composent une
+caravane; mais le transport à dos d'homme qui caractérise un voyage
+dans cette partie de l'Afrique a été moins souvent décrit.
+
+«Les routes, cette première attestation du progrès chez un peuple,
+n'existent pas dans l'Afrique orientale; les plus fréquentées ne sont
+que des pistes de vingt ou trente centimètres de large, tracées par
+l'homme dans la saison des voyages, et qui, suivant l'expression
+africaine, meurent pendant la saison des pluies, c'est-à-dire
+s'effacent sous une végétation opulente. Dans la plaine déserte, le
+sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les
+jungles c'est un tunnel, dont la voûte branchue arrête le porteur en
+accrochant son fardeau; près des villages, il est barré par une haie
+d'euphorbe, une estacade, un amas de fascines. Où la terre est libre,
+il s'allonge de moitié par mille détours. Dans l'Ouzarama et le
+Khoutou, il se traîne au milieu de grandes herbes, versées pendant la
+saison des pluies, brûlées pendant la sécheresse; il contourne des
+enclos, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux, aux berges
+escarpées où l'eau vous monte jusqu'à la poitrine; partout il est miné
+par les insectes et les rongeurs qui le transforment en un piège
+perpétuel. Dans l'Ousagara, il disparaît au fond des ravins, s'arrête
+en face de montagnes abruptes, où il se métamorphose en échelle de
+racines et de quartiers de roche, que ne peuvent ni monter ni
+descendre les bêtes de somme. Le plus mauvais est encore celui qui
+borde les rivières, ou celui qui serpente sur le sol pierreux et
+déchiré qu'on trouve à la base des collines; le premier, envahi par
+une herbe touffue, est un repaire de voleurs; le second est une série
+de crevasses profondes, renfermant un ruisseau engourdi, brisé par des
+flaques de vase, et plus difficile à franchir qu'un torrent. De
+l'Ousagara jusqu'à l'Ounyamouézi, le chemin perce des halliers,
+parcourt des forêts, où les fondrières l'interrompent, et où la
+plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés
+ou brûlés qui en marquent les bords. Ici est une barricade, plus loin
+une plate-forme soutenue par des souches; là-bas un petit arbre,
+arraché et replanté, couronné d'un croissant d'herbe, est coiffé
+d'énormes coquilles d'escargots, et de tout ce que peut inventer une
+imagination barbare. Dans l'Ouvinza et près de l'Oujiji, la piste
+cumule tous les inconvénients à la fois; ruisseaux, ravins, halliers,
+grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne
+sait laquelle choisir des voies transversales qui pullulent dans les
+endroits habités; où elles n'existent pas, la jungle est impénétrable,
+et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y
+camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il
+lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ouvrir un
+chemin dans ce réseau d'épines et de troncs d'arbres.
+
+«On croit généralement dans l'île de Zanzibar que les caravanes ne
+traversent pas cette région; l'idée est juste, si on entend par
+caravanes ces longues files de chameaux et de mulets qui franchissent
+les déserts de l'Arabie et de la Perse; elle est fausse, si l'on
+applique cette qualification à une bande d'individus qui voyagent dans
+un but commercial. Les Ouanyamouézi ont toujours visité la côte, et
+lorsque la guerre ou les discordes de tribu à tribu leur en ont coupé
+la route, une nouvelle ligne s'est ouverte sur un point différent.
+Chez un peuple dont tout le confort et le luxe dépendent de l'échange,
+le trafic ne s'étouffe pas plus que la vapeur ne se comprime. Jusqu'à
+ces dernières années, tous les négociants faisaient porter leurs
+marchandises par des mercenaires de la côte ou de l'île de Zanzibar;
+le transport en est maintenant effectué par les Ouanyamouézi, qui
+considèrent le portage comme une preuve de virilité. On les voit, dès
+l'âge le plus tendre, se charger d'un petit morceau d'ivoire: porteurs
+de naissance, comme les chiens chassent de race. «Il couve ses oeufs,»
+disent-ils en parlant d'un homme dont la vie est sédentaire; et «qui a
+vu le monde n'est pas vide de sens,» est de tous leurs proverbes celui
+qu'ils répètent le plus souvent. Néanmoins, en dépit de cet amour des
+voyages, ils ont la passion du sol natal, et rien ne prévaut contre le
+désir du retour, quand une fois il s'est emparé de leur esprit. Un
+Mnyamouézi débattra son engagement avec l'opiniâtreté d'un juif, et
+après deux ou trois mois de fatigues, s'il rencontre une caravane qui
+revienne à son village, un mot l'entraîne et lui fait abandonner tous
+les fruits de son travail. Au départ, quel qu'ait été l'empressement
+qu'ils aient mis à s'engager, la présence de nos hommes ne tient qu'à
+un fil tant qu'ils ne sont pas loin de chez eux; ils ont toutefois
+leur point d'honneur, et celui qui déserte laisse honnêtement à terre
+le fardeau qui lui a été confié.
+
+«Trois sortes de caravanes parcourent l'est de l'Afrique; les unes se
+composent uniquement de Ouanyamouézi, d'autres sont dirigées et
+accompagnées par des métis ou par des esclaves de confiance, tandis
+que les troisièmes sont commandées par les Arabes. Dans les premières,
+qui sont de beaucoup les plus nombreuses, il n'y a pas de désertion,
+pas de murmures, et le trajet s'accomplit aussi vite que possible. On
+marche depuis le lever du soleil jusqu'à dix ou onze heures du matin;
+quelquefois même on continue la route dès que la grande chaleur est
+passée. L'épaule des porteurs est mise au vif par le poids du fardeau,
+leurs pieds sont déchirés; ils n'en vont pas moins, parfois tout à
+fait nus, à travers les épines et les herbes tranchantes, réservant
+leurs habits pour se parer en arrivant. Ils n'ont pas de couvertures,
+et la plupart couchent par terre. Ceux qui ont le plus besoin de
+confort emportent, en surcroît de leur charge et de leurs armes, une
+peau de bête qui leur sert de tapis, une marmite, une caisse d'écorce
+où leurs vêtements sont pliés, un tabouret et une petite calebasse de
+beurre fondu. Ils ont à souffrir du climat, de la mauvaise nourriture,
+de l'excès de fatigue; d'affreuses épidémies, surtout la petite
+vérole, les déciment lorsqu'ils approchent de la côte, et cependant,
+malgré leur aspect décharné, ils supportent mieux le voyage qu'on ne
+pouvait s'y attendre.
+
+[Illustration: Noirs de l'Ousumboua.--Dessin de Gustave Boulanger
+d'après Burton.]
+
+«Commandés par les Arabes, ces mêmes porteurs mangent beaucoup,
+travaillent peu, désertent fréquemment, sont remplis d'insolence,
+multiplient les haltes et se plaignent sans cesse. Réduits chez eux à
+ne faire qu'un seul repas, dès que c'est le maître qui paye, ils
+sont insatiables et emploient mille ruses pour extorquer des aliments.
+Ils ont des fureurs de viande: on tue un boeuf, le guide réclame la
+tête, la caravane s'empare du reste, à l'exception de la poitrine, qui
+est pour le propriétaire. Puis, quand ils sont bien gorgés, les plus
+hardis prennent la fuite, les autres ne tardent pas à les suivre, et
+le chef de l'expédition échoue sur la route comme un vaisseau
+désemparé.
+
+«Entre ces deux extrêmes, sont les caravanes dirigées par les Ouamrima
+et les esclaves du maître, qui ont avec les porteurs une confraternité
+réelle. Ces caravanes ne sont jamais affamées comme les premières, ni
+gorgées d'aliments comme les autres. On y endure moins de fatigues, on
+y a plus de confort dans les haltes, et moins de mortalité dans les
+rangs.
+
+«La nôtre se rapproche beaucoup de celle des Arabes, avec cette
+différence que nous ne sommes pas suivis et soutenus comme ces
+derniers, par les gens de notre maison. À quatre heures du matin, l'un
+de nos coqs bat des ailes et salue le point du jour; tous les autres
+lui répondent. J'appelle mes Goanais pour qu'ils me fassent du feu;
+ils sont transis (le thermomètre indique à peu près quinze degrés
+centigrades), et ils s'empressent de m'obéir. Nous prenons du thé, du
+café quand il s'en trouve, des gâteaux avec de l'eau de riz, ou bien
+encore un potage qui ressemble à du gruau. Les Béloutchis, pendant ce
+temps-là, chantent leurs hymnes autour d'un chaudron placé sur un
+grand feu, et se réconfortent avec une espèce de couscouss ou des
+fèves grillées et du tabac.
+
+[Illustration: Huttes à Mséné.--Dessin de Lavieille d'après Burton.]
+
+«À cinq heures, le murmure des voix commence; c'est un moment
+critique: les porteurs ont promis la veille de partir de grand matin
+et de faire une marche pénible; mais, par cette froide matinée, ce ne
+sont plus les hommes qui avaient trop chaud le soir précédent;
+peut-être, d'ailleurs, plus d'un a-t-il la fièvre. Puis, dans toutes
+les caravanes, il y a de ces paresseux à la voix haute, à l'esprit de
+travers, dont le plus grand plaisir est de contrecarrer toute chose;
+s'ils ont résolu de ne pas bouger, ils resteront devant les tisons à
+se chauffer les pieds et les mains, sans détourner la tête, ou à fumer
+en vous regardant sous cape. Si la bande est unanime, vous n'avez plus
+qu'à rentrer sous votre tente. Si au contraire il s'y manifeste
+quelque division, vous parviendrez à galvaniser vos gens; le caquet
+s'anime, les voix s'élèvent, et bientôt les cris volent de toute part:
+«Chargeons! en route! en voyage!» et les fanfarons d'ajouter: «Je suis
+un âne! un boeuf! un chameau!» le tout accompagné du bruit des
+tambours, des flûtes, des sifflets et des cors. Au milieu de ce
+vacarme, les Ramji lèvent nos tentes, reçoivent quelques légers
+paquets et s'enfuient quand ils peuvent. Kidogo me fait l'honneur de
+me demander le programme du jour, et la caravane se répand dans le
+village. Nous montons sur nos ânes, mon compagnon et moi, si nous en
+avons la force; quand il nous est impossible de nous soutenir, deux
+hommes nous portent dans nos hamacs suspendus à de longues perches.
+Les Béloutchis, veillant sur leurs esclaves, arrivent les uns après
+les autres, et ne songent qu'à s'épargner une heure de soleil. Le
+jémadar a mission de rassembler l'arrière-garde avec le concours de
+ben Selin, qui, froid et bourru, est tout disposé à faire jouer son
+rotin. Quatre ou cinq fardeaux déposés à terre par leurs porteurs, qui
+ont déserté ou sont partis les mains vides, reviennent de droit aux
+hommes de bon vouloir, c'est-à-dire aux plus faibles.
+
+«Quand tout le monde est prêt, le guide se lève, prend sa charge qui
+est l'une des plus légères, son drapeau rouge, déchiré par les épines,
+et ouvre la marche, suivi du timbalier. Notre guide est splendidement
+vêtu d'une bande écarlate de drap, fendue au milieu pour laisser
+passage à la tête, et qui flotte au gré du vent. Un bouquet de plumes
+de hibou, quelquefois de grue couronnée, surmonte la dépouille d'un
+singe à camail, ou la peau d'un chat sauvage, qui lui couvre le chef
+et lui retombe sur les épaules, après lui avoir entouré la gorge. La
+queue d'un animal quelconque, attachée de manière à faire croire
+qu'elle lui est naturelle, une broche en fer, terminée par un crochet,
+décorée d'un fil de perles mi-parties, et une quantité de petites
+gourdes huileuses contenant du tabac, des simples et des charmes, sont
+les insignes de ses fonctions. Tous ceux qui composent la caravane lui
+doivent obéissance, et pour s'assurer de leur docilité, il leur a fait
+présent d'une brebis ou d'une chèvre, dont il ne tardera pas à
+recouvrer la valeur: on lui doit la tête de chaque animal que l'on
+tue, soit en chemin, soit au bivac, et tous les cadeaux qui se font à
+la fin du voyage sont sa propriété exclusive. Quiconque passe devant
+lui, quand l'expédition est en marche, est passible d'une amende, et
+il enlève une flèche au délinquant pour le reconnaître à la fin de la
+journée.
+
+«La caravane s'ébranle. En tête viennent les porteurs d'ivoire, les
+plus chargés et les plus fiers de tous; à l'une des extrémités de
+chaque défense est une clochette, à l'autre bout sont les bagages de
+celui qui la porte. Après l'ivoire, l'étoffe et la rassade; puis la
+plèbe des porteurs chargés de matières légères: dents de rhinocéros,
+cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc. Avec ces
+derniers, marchent les esclaves du Ramji, leur mousquet à l'épaule,
+les femmes, les enfants qui ont toujours leur petite charge, ne
+serait-elle que d'une livre; enfin les ânes, qui portent leur faix sur
+un bât en peau de buffle ou de girafe. Il est rare de trouver une
+caravane qui n'ait pas son mganga (sorcier, docteur et prêtre); le
+saint personnage ne dédaigne pas les fonctions de porteur; mais en
+vertu de son caractère sacré, il sollicite le plus mince de tous les
+fardeaux; et comme tous ses pareils, mangeant beaucoup, travaillant
+peu, c'est un homme gras et robuste, au crâne luisant, à la peau fine
+et douce.
+
+«Tout le monde est mal vêtu; qui voyagerait en toilette serait
+certainement raillé. S'il vient à pleuvoir, chacun défait la peau de
+chèvre qui lui sert de manteau, en fait un petit paquet, et la met
+entre sa charge et son épaule. Au reste il y a dans leur costume
+beaucoup moins de draperie que d'ornements, et c'est la coiffure qui
+est leur plus grande préoccupation. Les uns s'entourent la tête de la
+crinière d'un zèbre, dont les poils roides leur font une auréole;
+d'autres préfèrent un morceau de queue de boeuf qui se dresse, comme
+chez la licorne, à trente centimètres au-dessus du front; il y a les
+coiffes en peau de félin ou de singe, les rouleaux, les bandelettes
+d'étoffe rouge, blanche ou bleue, les touffes et les couronnes de
+plumes d'autruche, de grue et de geai. Pour le reste du corps on a les
+bracelets de toute espèce, les colliers et les ceintures; enfin les
+petites clochettes, que la fine fleur des élégants porte aux genoux ou
+à la cheville.
+
+«Une fois en marche, le bruit est la distraction normale; c'est à qui
+rivalisera avec le tambour et les cornets, et chacun de siffler, de
+glapir, de hurler, d'imiter le chant des oiseaux, les cris des bêtes
+féroces, et de proférer des paroles qui ne se disent qu'en voyage; le
+tout avec redoublement aux environs des bourgades. Mais si en route on
+fait le plus de bruit possible, afin d'imposer aux voleurs, on garde
+le silence dans les kraals pour ne pas leur révéler sa présence.
+
+«À huit heures, si l'on découvre une place ombreuse ou un étang, le
+drapeau rouge se déploie et le son du barghoumi, qui ressemble de loin
+à celui du cor de chasse, annonce une courte halte. Les fardeaux sont
+déposés; on se couche ou l'on flâne, on jase, on boit, on fume, on
+tousse, on crache, on suffoque, ainsi qu'il arrive à tous les fumeurs
+de chanvre.
+
+«Si la marche se prolonge jusqu'à midi, la caravane s'attarde, elle se
+débande et souffre cruellement. Dès qu'on s'arrête, les premiers
+cherchent l'ombre et se pelotonnent sous un buisson. Le murmure des
+voix grossit; les clochettes, les tambours, les cors annoncent que
+l'avant-garde est logée; le bourdonnement arrive à son comble, la
+bande est au complet; on se précipite vers le kraal; les égoïstes
+s'emparent des meilleures places ou des meilleures cases, si l'on est
+dans un village; les querelles qui en résultent menacent d'être
+sérieuses, mais le couteau rentre dans la gaîne sans avoir été rougi,
+et la lance est employée en guise de bâton. Les plus énergiques,
+pendant ce temps-là, abattent des arbres et réparent les abris.
+
+«Quand les logements sont prêts, les ânes déchargés, les morceaux de
+bois entassés pour le feu, les cruches remplies d'eau, on s'occupe du
+dîner. C'est plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des
+femmes qui écrasent ou décortiquent le grain, et le bruit que fait
+l'esclave en pilant le café, dont il croque une bonne part. Trois
+pierres ou trois mottes d'argile, placées en triangle, forment un
+fourneau bien supérieur à ceux de nos camps et de nos pique-niques
+champêtres; ce trépied supporte une marmite qu'entoure un petit groupe
+de convives, en dépit du soleil. Dans leur pays nos hommes jeûnaient;
+mais, comme tous les peuples sobres, ils ont la faculté de réparer le
+temps perdu. La marmite ne s'emplit que pour se vider, se remplir et
+se revider sans cesse. Ils dévorent en deux jours les provisions de la
+semaine, puis ils font les mécontents. Je leur donnais double ration,
+et les misérables, qui avaient l'air de chanoines à côté de leurs
+confrères, osaient crier famine. Toutefois, quand ils auront la barbe
+blanche, ils raconteront à la jeunesse surprise les prodigalités de
+l'homme blanc qui les gorgea de grain pendant un long voyage, ils
+vanteront ses monceaux d'étoffe et de rassade, parleront de ses
+largesses, et regarderont en pitié les caravanes de la jeune Afrique.
+
+«Entre leurs douze repas ils fument, chiquent, mâchent des cendres, ou
+de la terre rouge qui provient d'une fourmilière. Ne leur demandez
+rien au monde; celui que vous prieriez d'ouvrir un ballot se
+plaindrait amèrement, et tous ceux qui n'auraient pas la bouche pleine
+joindraient leurs murmures à ses cris. Donc la journée s'écoule autour
+de la gamelle, à savourer une pâte épaisse qui colle aux dents, à
+croquer du sorgho, à manger des rats cuits dans leur jus, des racines
+grillées, des herbes bouillies, jusqu'à ce que la panse soit gonflée
+comme le jabot d'une dinde à l'engrais.
+
+«Quant à nous, le capitaine Speke et moi, notre menu alterne et va du
+bifteck de chèvre et d'un pain détestable détrempé dans du bouillon de
+haricots, à des tranches succulentes d'une venaison délicate, au riz
+au lait, aux poulets gras, aux perdrix et aux jeunes pintades.
+
+«Arrive le soir; on parque les vaches, on entrave les ânes, qui
+s'égarent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis
+quand les vivres ont été abondants et que la lune brille, le tambour
+fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la
+foule dit en choeur, appelle à la danse toute la jeunesse des
+environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais
+las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, où
+chacun se balance avec lenteur; peu à peu le cercle s'anime, les bras
+s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le
+groupe se condense, le mouvement s'accélère, et une sorte de galop
+infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes délirants.
+Lorsque la frénésie est à son comble, le chant s'arrête, et les
+danseurs éclatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine
+et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une
+admiration profonde, et se rappellent l'époque où ils prenaient part à
+la fête; trop émus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils
+laissent échapper des «très-bien! parfait!» qu'ils profèrent d'une
+voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et
+refusent de se mêler au cercle des hommes, ce qui est facile à
+concevoir.
+
+«Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les
+porteurs chantent et babillent pendant que les Béloutchis et le reste
+de l'escorte se disputent et parlent de bombance. À huit heures, le
+cri «sommeil! sommeil!» se fait entendre, et chacun s'empresse
+d'obéir, excepté les femmes, qui parfois se relèvent à minuit pour
+jaser. Peu à peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant;
+la flamme qui se projette au milieu des ténèbres dont la forêt
+s'enveloppe, éclaire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes
+de bronze variés de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu foncé,
+pailleté d'or, forme au-dessus de nos têtes une voûte profonde,
+limitée par la nuit; à l'ouest, un croissant lumineux surmonté
+d'Hespérus qui étincelle, renferme dans ses bras une sphère grise
+qu'il entraîne. Tout est calme et revêtu de cette sublimité que la
+nature imprime à ses oeuvres; c'est à de pareilles nuits que le
+Byzantin a emprunté le croissant et l'étoile de ses armes.
+
+
+ Séjour à Kazeh. -- Avidité des Béloutchis. -- Saison
+ pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. -- Jolies
+ fumeuses. -- Le Mséné. Orgies. -- Kajjanjéri. -- Maladie. --
+ Passage du Malagarazi.
+
+«Le lendemain de notre arrivée à Kazeh, les porteurs séparèrent leurs
+bagages des nôtres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un
+signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain
+nos Béloutchis, leur jémadar en tête, se présentèrent en grand costume
+et réclamèrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu'à la
+fin du voyage. Sur mon refus d'accéder à leur demande, ils se
+rabattirent sur le sel et les épices, reçurent de moi plus qu'ils
+n'avaient jamais possédé, se plaignirent de mon avarice et mendièrent
+du tabac, une chèvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses
+obtenues, ils me soutirèrent encore quelques pièces d'étoffe pour
+payer l'étamage de leur marmite et la réparation de la batterie de
+deux mousquets; puis n'étant pas contents, ils vendirent un baril de
+poudre qui leur était confié.
+
+«Les esclaves, à leur tour, établirent leurs prétentions; Ben Sélim et
+Kidogo s'en mêlèrent; c'était à qui se montrerait le plus avide et le
+moins soumis. Je réunis les Arabes pour en conférer avec eux;
+l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces
+entrefaites, la pluie débuta par des torrents d'eau et une _averse de
+pierres_; c'est ainsi que la grêle est nommée dans cette région. Tous
+nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et
+ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15
+décembre, je me fis placer dans ma litière, et dis adieu à Snay ben
+Amir, dont les bontés s'étaient accrues en raison de mes embarras.
+Deux heures après j'arrivais à Yombo, petit village récemment établi
+et formé de tentes circulaires entourées d'arbres, parmi lesquels je
+revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est située dans un
+endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu'à dose
+homéopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail
+en chantant, et j'écoutais avec plaisir ce récitatif simple et doux.
+Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de
+charme; la brise s'épanche en ondes embaumées, comme si elle était
+produite par un immense éventail, et partout la vie éclate et se
+révèle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et
+satinent leur plumage, les antilopes reviennent à leur buisson, le
+bétail folâtre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les
+femmes du village, depuis l'aïeule jusqu'à la jeune fille de douze
+ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir;
+elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fumée qu'elles
+aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps à autre elles
+se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de
+maïs vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait
+déposer les pipes, et un babil général brise tout à coup le silence.
+Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqué trois qui auraient été belles en
+tous pays: le type grec dans toute sa pureté, le regard souriant, des
+formes sculpturales, le buste de la Venus coulée en bronze. Un jupon
+court de fibres de baobab est leur unique vêtement, et certes elles
+ne perdent rien à ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces
+ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce chaque fois
+que je leur présentais mes hommages; et quelques feuilles de tabac que
+je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce
+cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux vêtus, la fumée du
+narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de conversation.
+
+«Le 30 décembre nous entrions dans le Mséné, lieu d'entrepôt des
+Arabes de la côte, qui, par antipathie pour leurs frères de l'Oman,
+ont déserté l'Ounyanyembé. Comme le nom de cette dernière province,
+celui de Mséné désigne l'ensemble d'un certain nombre d'établissements
+qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent
+les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indigènes.
+Défendus par une forte estacade, un fossé profond et une épaisse haie
+d'euphorbe, ces villages sont composés de cabanes pareilles à de
+grandes ruches, et séparées les unes des autres par des champs
+entourés de palissades.
+
+[Illustration: Nègres porteurs.--Dessin de Gustave Boulanger d'après
+Burton.]
+
+«Le district de Mséné est doublement insalubre, en raison des eaux
+stagnantes qui l'environnent et de la malpropreté de ses villages;
+mais l'humidité du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et
+noir, formé des débris d'une végétation exubérante; les fleurs y
+croissent spontanément, les arbres y déploient leur plus riche
+feuillage, le riz y pousse avec une rapidité inconnue dans l'est de la
+province, et la quantité de manioc, de sorgho, de maïs et de millet
+qu'on y récolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le
+piment s'y recueillent à l'état sauvage, ainsi qu'une quantité de
+fruits prodigieuse; on s'y procure à bon marché des légumes d'espèces
+diverses, des pastèques, d'excellents champignons, du lait, de la
+volaille et du tabac. Quant à l'industrie des indigènes, elle se borne
+à la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de
+fourneaux de pipes et d'objets en fer.
+
+«Comme on doit s'y attendre, d'après la population qui l'occupe, Mséné
+est un lieu de débauche où l'orgie est en permanence. C'est l'unique
+endroit de cette région où l'on tire du palmyra une boisson fermentée,
+et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son
+conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et
+la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les
+gens de la côte ne peuvent pas s'arracher aux délices de cette Capoue
+africaine, et ce fut avec une difficulté incroyable que je parvins à
+remettre les nôtres en marche après douze jours de résidence. Chacun
+d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que
+jamais à en affronter les périls. Sur la route que nous allions
+suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et fermés
+aux caravanes. Comme dans le Guzérat et le Deccan, la terre après la
+pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparaît
+sous des nuages violacés, qui fondent en averses torrentielles, et au
+milieu de cette couche d'herbe en décomposition, les sentiers
+linéaires sont criblés de trous qui, à chaque pas, menacent de vous
+engloutir.
+
+[Illustration: Noir de l'Ouganda.--Dessin de Gustave Boulanger d'après
+Burton.]
+
+«Huit jours après notre départ du Mséné, la caravane arrivait à
+Kajjanjéri, l'effroi des voyageurs. Là, saisi de frisson, le corps
+paralysé, les membres traversés d'aiguilles brûlantes et me refusant
+leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exaspérait, je
+vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mènent à l'inconnu. On se
+procura néanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3 février
+nous nous arrêtions à Ougaga, petit bourg où nous avions à débattre le
+passage du Malagarazi[12].
+
+ [Note 12: On a eu tort de représenter cette
+ rivière comme sortant du lac d'Oujiji; d'après
+ les voyageurs qui ont parcouru cette région,
+ elle prend sa source dans les monts
+ d'Ouroundi, à peu de distance de la rivière de
+ Karagouah; mais tandis que cette dernière va
+ tomber dans l'Oukéréoué, le Malagarazi prend
+ son cours vers le sud-est, jusqu'à ce que,
+ repoussé par la base de l'Ouroundi, il tourne
+ à l'ouest pour aller se jeter dans le
+ Tanganyika. Ainsi qu'il arrive généralement
+ dans les terrains primitifs et de transition,
+ le cours de cette rivière est brisé par des
+ rapides qui rendent impossible la navigation.
+ Au-dessous d'Ougaga sa pente devient plus
+ prononcée, des bancs de sable, des îlots
+ verdoyants le divisent, et comme à chaque
+ village on remarque un ou plusieurs canots, il
+ est probable qu'on ne peut pas le franchir à
+ gué.]
+
+«Le moutouaré, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant,
+renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous
+réclamions, en échange de quatorze pièces d'étoffe et d'un bracelet
+d'airain, c'est-à-dire de moitié des objets qu'il avait stipulés
+d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvâmes sur
+la rive droite du Malagarazi.»
+
+
+ Tradition. -- Beauté de la Terre de la Lune. -- Soirée de
+ printemps. -- Orage. -- Faune. -- Cynocéphales, chiens
+ sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- Ouanyamouézi. --
+ Toilette. -- Naissances. -- Éducation. -- Funérailles. --
+ Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- Ordalie.
+
+«Une ancienne tradition nous représente l'Ounyamouézi ou Terre de la
+Lune, comme ayant formé jadis un grand empire, sous l'autorité d'un
+seul chef; d'après les indigènes, le dernier de ces empereurs mourut à
+l'époque où vivaient les grands-pères de leurs grands-pères,
+c'est-à-dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien
+d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcelé,
+dont chaque fraction est soumise à un tyranuscule indépendant. Mais si
+les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien
+politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins restée le jardin de
+cette région, et repose agréablement la vue par sa beauté paisible;
+les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands
+troupeaux de bêtes bovines, à bosse volumineuse comme les races de
+l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons,
+et donnent à la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu
+de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi vu
+par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à
+l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la
+terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère
+embrasée disparaît, le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une
+teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient
+enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le
+vert tendre et le bleu céleste qui s'éteint dans l'azur assombri. Le
+charme de cette heure est si profond, que les indigènes, assis au
+milieu de leur village, ou couchés dans la forêt, en sont vivement
+émus.
+
+«La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que
+sur la côte, et débute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une
+violence excessive. Les éclairs d'une intensité aveuglante,
+s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entièrement les
+ténèbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la
+foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du
+ciel. Quand la pluie doit se mêler de grêle, un bruit tumultueux se
+fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun
+violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des
+quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants
+inférieurs de l'atmosphère. Dans le Mozambique, les Portugais
+attribuent ces foudres terribles à la quantité de substances minérales
+qui sont éparses dans la contrée; mais cette région n'a pas besoin
+d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces décharges
+électriques. On y éprouve dans la saison pluvieuse, la même sensation
+qu'au bord de la Méditerranée lorsque règne le sirocco. Il est rare
+que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en général
+pendant la nuit, et les averses du matin n'empêchent pas le jour
+d'être brûlant et desséché.
+
+«La faune de l'Ounyamouézi est la même que celle de l'Ousagara et de
+l'Ougogo: le lion, le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en
+habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe,
+le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines;
+dans chaque étang de quelque étendue on trouve l'hippopotame et le
+crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de
+l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de
+la taille d'un lévrier, et qui d'après les indigènes, sont la terreur
+du voisinage; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on
+assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe à camail y
+fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse
+continuellement; très-glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé,
+prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le chasseur n'en
+profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient
+les environs de l'Ounyanyembé, et, qui chassant par troupes
+nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient
+même sur l'homme.
+
+«Vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs
+et leurs bords, sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles
+grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des
+hérons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie
+d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets
+favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire, et de grands
+vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris
+que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est
+commun; des grillivores et une espèce de grive, de la taille d'une
+alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux
+agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec
+sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une
+espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un
+moineau de Paris ou de Londres. Différentes espèces d'hirondelles,
+quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce particulière, y
+séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le pluvier, le
+corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette,
+le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre,
+ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre le
+dendrophis, l'expédition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, à
+ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats, et
+n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles, dont
+l'affreux concert ressemble à celui qu'on entend dans le nouveau
+monde; les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les
+indigènes regardent comme habitées par des esprits, et qui par ce
+motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans
+les forêts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien
+n'est plus hideux que l'aspect de ces articulés noirs à pieds rouges,
+traînant la masse de parasites dont ils sont couverts. À certaines
+époques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, où
+abondent également les libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent
+de temps à autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de
+régulier. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent
+de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des
+pluies; la variété noire, que les Arabes appellent _âne de Satan_,
+n'est pas rare, et sert comme aliment aux indigènes. Une mouche de la
+taille d'une petite guêpe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de
+l'Ounyamouézi; enfin certaines parties de la contrée sont couvertes de
+fourmilières, qui en vieillissant acquièrent la dureté du grès.
+
+«Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement
+méritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y
+a quelque vingt ans, et les Ouanyamouézi, originaires de la province.
+Les premiers se livrent à l'agriculture, élèvent du bétail, joignent à
+cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la côte;
+mais tous ces travaux ne parviennent pas à les enrichir.
+
+«Les Ouanyamouézi, propriétaires du sol, industrieux et actifs, ont
+sur leurs voisins une supériorité réelle et forment le type des
+habitants de cette région. Leur peau, d'un brun de sépia foncé, a des
+effluves qui établissent leur parenté avec le nègre; ils ont les
+cheveux crépus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font
+retomber autour de la tête, comme les anciens Égyptiens; leur barbe
+est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils.
+D'une taille élevée, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la
+vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents,
+les affamés et les malades; enfin ils passent pour être braves et pour
+vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double rangée
+de cicatrices linéaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au
+milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu'à la mâchoire
+inférieure; chez quelques-uns une troisième ligne part du sommet du
+front, et s'arrête à la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir
+chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques élégantes y
+ajoutent de petites raies perpendiculaires, placées au-dessous des
+yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mâchoire inférieure; le
+sexe fort se contente d'enlever le coin des deux médianes supérieures.
+Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets
+qu'ils y insèrent. Quant au costume, les riches ont des vêtements
+d'étoffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes, à qui
+leur fortune le permet, portent la longue tunique de la côte, le plus
+souvent attachée à la taille; celles des classes pauvres ont sur la
+poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, également en
+cuir, s'arrête au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine
+est toujours découverte, et il est rare que les enfants ne soient pas
+entièrement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages,
+et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des
+perles mi-parties, des grains de verre rouge enfilés dans la barbe
+(quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif,
+des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des
+étuis d'ivoire, forment les divers compléments de la toilette, et sont
+quelquefois réunis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne
+à bouquin en bandoulière; au logis un petit cornet la remplace, et
+contient des talismans consacrés par le mganga.
+
+«Les Ouanyamouézi ont peu de formalités civiles ou religieuses. Quand
+une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les
+jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le
+dos, et souvent une charge de bois sur la tête. Lorsque la couche est
+double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un
+des jumeaux est tué, et la mère emmaillotte une gourde qu'elle met
+dormir avec le survivant. Si l'épouse meurt sans postérité, le veuf
+réclame à son beau-père la somme qu'il avait donnée pour l'avoir; si
+elle laisse un enfant, celui-ci hérite de la somme.
+
+«La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est
+célébrée par une orgie; du reste, pas de cérémonies baptismales. Les
+enfants appartiennent au père, qui a sur eux un droit absolu, et peut
+les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blâme. Ce sont les
+bâtards qui succèdent au père, à l'exclusion des enfants légitimes,
+qui, suivant l'opinion reçue, ayant une famille, ont moins besoin de
+fortune. Aussitôt qu'un garçon peut marcher, on commence à lui faire
+soigner le bétail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des
+flèches, et on lui apprend à s'en servir; sa dixième année révolue, on
+lui confie la garde du troupeau; il se considère comme majeur, se
+cultive un carré de tabac, et rêve de se bâtir une cabane dont il sera
+le propriétaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet âge qui
+ne puisse suffire à ses besoins. La position des filles n'est pas
+moins remarquable; dès qu'elles ont passé l'enfance, elles quittent la
+maison paternelle, se réunissent à leurs contemporaines, ce qui fait
+par village un groupe de huit à douze, et s'occupent en commun de la
+construction d'une grande case, où elles reçoivent qui bon leur
+semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'être mère,
+le coupable doit l'épouser sous peine d'amende. Si elle meurt en
+couches avant le mariage, le père de la défunte exige que l'amant lui
+paye sa fille. Tout jeune homme se marie dès qu'il a le moyen
+d'acheter une femme, ce qui lui coûte d'une à dix vaches, et l'épouse
+est tellement sa propriété qu'il a le droit, en cas d'adultère, de
+réclamer des dommages-intérêts au séducteur; toutefois il ne peut
+vendre sa femme que lorsque l'état de ses affaires l'exige. Après les
+bacchanales des épousailles, le mari va s'établir chez la nouvelle
+épouse, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure d'une autre,
+car la polygamie est générale parmi ceux qui peuvent s'en donner le
+luxe. On comprend qu'avec de pareilles moeurs les liens de famille
+soient assez lâches et qu'il y ait peu d'affection entre les époux;
+tel revient de la côte chargé d'étoffe, qui refusera un lambeau
+d'indienne à sa femme; et celle-ci, malgré sa fortune personnelle,
+laissera, s'il lui plaît, son mari mourir de faim. Dans la gestion des
+affaires domestiques, l'homme est chargé des troupeaux et de la
+basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux
+cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son
+conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dépensent gaiement à
+satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reçoivent des
+cadeaux en échange, d'où il résulte que pas un esclave venu de la côte
+ne possède un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyembé.
+
+[Illustration: Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.--Dessin de
+Lavieille d'après Burton.]
+
+«Le tembé, remplacé dans l'ouest par la hutte africaine, est
+l'habitation ordinaire de l'Ounyamouézi oriental. On en trouve de
+spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propreté
+satisfaisante. Les murs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sont
+décorés de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre,
+d'argile rouge, ou de terre noire.
+
+«Les Ouanyamouézi fabriquent avec l'argile de grossières figures
+d'hommes et de serpents; on voit aussi dans leurs villages de rudes
+essais de sculpture, et des croix dans certains districts; mais ces
+objets qui au premier abord paraissent être des idoles, ne sont que de
+pure ornementation. L'ameublement est le même que dans les autres
+provinces: une couchette, formée de branches dépouillées de leur
+écorce, soutenues par des fourches et recouvertes de nattes et de
+peaux de vache, occupe la plus grande partie de la première pièce; le
+foyer se trouve vis-à-vis de la porte, et à la muraille sont fixés de
+grands coffres où l'on renferme le grain; on y voit en outre des
+gourdes et de petites caisses de bois blanc suspendues au plafond, des
+vases de terre noire, de grandes cuillères de bois, des pipes, des
+nattes et des armes accrochées au tronc branchu d'un arbre placé dans
+une encoignure à côté des pierres à moudre le grain. Mais ce qui
+caractérise surtout les villages de la Terre de la Lune, ce sont deux
+hiouanzas bâtis en général aux deux extrémités du bourg: l'un
+appartient aux femmes, et l'on ne peut y pénétrer; l'autre est celui
+des hommes, et les voyageurs y sont admis.
+
+[Illustration: Jeunes dames à Kazeh.--Dessin de Gustave Boulanger
+d'après Burton.]
+
+«L'hiouanza est une case plus grande, plus solidement construite que
+ses voisines, et dont les murailles sont mieux polies, mieux décorées.
+Des talismans, suspendus au linteau de la porte, en protègent le
+soleil. On retrouve à l'intérieur le lit de camp, fait cette fois avec
+des planches, comme celui de nos corps de garde, les trois cônes du
+foyer et la pierre à moudre; des flèches, des lances, des bâtons sont
+attachés aux solives et remplissent les coins. C'est là que tous les
+hommes du bourg vont passer leur journée, souvent la nuit, même après
+leur mariage, et dépensent le temps à jouer, boire, manger, fumer du
+tabac et du chanvre, à causer et à dormir entièrement nus, pêle-mêle
+comme une meute dans un chenil.
+
+«La séparation, comme on le voit, est complète entre les deux sexes;
+ils ne mangent pas même ensemble; un bambin serait désolé qu'on lui
+vît partager le repas de sa mère. Avant leurs étroites relations avec
+les Arabes, les Ouanyamouézi ne goûtaient pas à la volaille, dont ils
+mettaient la chair au nombre des viandes impures; aujourd'hui encore
+ils ne mangent pas d'oeufs; mais il en est, parmi ces dégoûtés, qui
+s'accommodent de charogne. Certains d'entre eux, qui ne voudraient pas
+toucher à du mouton, se repaissent de léopard, de rhinocéros, de chat
+sauvage et de rat; quant aux scarabées et aux termites, ils sont
+appréciés de tout le monde. Du reste, il est rare que les Ouanyamouézi
+mangent de la viande, à moins d'être en voyage; de la bouillie et
+quelques plantes que leur fournissent les jungles forment leur
+nourriture ordinaire; ils y ajoutent du miel et du petit-lait pendant
+la belle saison. Les chefs se vantent néanmoins de ne consommer que
+des aliments substantiels, entre autres du boeuf; et depuis le premier
+jusqu'au dernier de la tribu, aucun ne s'avoue rassasié tant qu'il
+n'est pas abruti par l'excès des aliments.
+
+«L'extension que le commerce a prise depuis quelque temps dans ces
+parages a modifié la manière de vivre des naturels, mais d'une manière
+fâcheuse; ils ne sont plus aujourd'hui ni probes, ni hospitaliers, et
+n'ont acquis aucune qualité en échange, de leurs vertus primitives;
+leur industrie n'a fait aucun progrès, leur intelligence commerciale
+ne s'est pas même développée au contact des Arabes, ils emploient
+l'âne comme bête de somme, et n'ont pas encore eu l'idée de s'en
+servir comme monture; pas un n'a su adopter la charrue, dont ils
+connaissent l'usage, et bien que leur idiome soit riche, ils se
+contentent, dans leurs chansons, d'une douzaine de mots qu'ils
+répètent à satiété.
+
+[Illustration: Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé.]
+
+«Comme nous l'avons dit plus haut, la Terre de la Lune est gouvernée
+par une foule de petits chefs dont le pouvoir est héréditaire, et qui,
+assistés d'un conseil, n'en exercent pas moins une autorité
+despotique. Outre les produits du domaine privé, ces chefs tirent leur
+revenu des présents que leur font les voyageurs, de la confiscation
+des biens, dans les cas de félonie et de sorcellerie, de la vente de
+leurs sujets et du droit d'aubaine. C'est à eux qu'appartiennent
+l'ivoire que l'on trouve dans les jungles, et tous les effets des
+esclaves décédés. L'exemple suivant pourra donner un aperçu de leur
+manière de vivre. Foundikira, l'un des principaux chefs de la
+province, faisait partie d'une caravane, en qualité de porteur, et se
+dirigeait vers la côte, lorsqu'il apprit la mort de son père; il
+déposa immédiatement son fardeau et revint dans son pays, où il hérita
+des biens paternels, y compris les veuves du défunt, eut trois cents
+cases pour loger ses esclaves, et se trouva en outre possesseur de dix
+épouses et de deux mille têtes de gros bétail. Dédaignant de réclamer
+des étrangers le droit de passage que lui accordait la coutume, et
+n'en recevant pas moins des cadeaux importants, il vécut avec une
+certaine pompe jusqu'en 1858; à cette époque la bonne chère et les
+années l'ayant rendu malade, toute sa famille fut accusée de tramer sa
+mort par des procédés magiques. On eut recours au mganga. Celui-ci
+prit une poule, lui tordit le cou, après lui avoir fait boire un
+philtre mystérieux, l'ouvrit et en examina l'intérieur. Si, en
+pareille épreuve, la chair noircit près des ailes, ce sont les enfants
+et les petits-cousins du malade qu'elle dénonce; l'échine vient-elle à
+s'altérer, prouve la culpabilité de la mère et de la grand'mère; la
+queue celle de l'épouse; les cuisses accusent les concubines, et les
+pattes condamnent les esclaves. Lorsque la catégorie qui renferme le
+criminel est ainsi révélée, on rassemble les prévenus, on administre
+une nouvelle dose d'élixir à une seconde poule, que le mganga jette
+au-dessus du groupe incriminé; le malheureux sur qui elle tombe est
+déclaré coupable, soumis à la torture, et, suivant le caprice du
+docteur, il est tué à coups de lance, décapité ou assommé; le plus
+souvent on lui serre la tête entre deux planches, jusqu'à ce que la
+cervelle ait sauté; il existe pour les femmes un empalement spécial,
+et d'une horreur sans nom. À la première atteinte du mal de
+Foundikira, dix-huit individus périrent de la sorte. Si la maladie se
+prolonge, d'autres victimes sont immolées par vingtaines, et si le
+chef meurt, le magicien lui-même le suit dans la tombe.
+
+
+ Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika.
+ Ravissements. -- Kaouélé.
+
+«La route qui se déploie devant nous traverse un pays jadis populeux
+et fertile, que les Ouatouta ont ravagé, et dont ils ont fait un
+désert. On m'a prévenu que ce serait une rude épreuve; en effet, le
+début est peu encourageant. Le district de Mpété, dans lequel nous
+entrons, sur la rive droite du Malagarazi, est des plus insalubres;
+les moustiques nous y attaquent, même pendant le jour; au bord de la
+rivière nous ne traversons que des marécages, et les montagnes que
+nous escaladons sont séparées les unes des autres par des torrents
+fangeux. Impossible, néanmoins, de ne pas admirer la puissance féconde
+de cette terre, toujours inondée de pluie ou de soleil. La province de
+Jambého, située sur l'autre rive, est certainement l'une des plus
+fertiles du globe; ses villages, dont les huttes ressemblent à des
+nids, ses champs de patates et de millet qu'on aperçoit à la sortie
+des jungles, produisent l'effet du jour après une nuit ténébreuse.
+Nous passons le Malagarazi, et nous suivons la rive gauche de l'un de
+ses affluents, le Rousougi, qui, à cette époque de l'année, peut avoir
+cent mètres de large; un lit de terre rouge en forme le fond; et,
+comme il arrive en général dans ces parages, les berges en sont
+profondément déchirées par des ravins qui rendent la marche
+excessivement pénible. Un gué se présente, nos hommes s'y précipitent
+avec joie, et leurs cris et leur nombre les protègent contre les
+crocodiles, qui prennent la fuite. Nous passons, comme à l'ordinaire,
+assis sur les épaules de deux porteurs, les pieds sur celles d'un
+troisième; et après avoir franchi de nouveaux marais, de nouveaux
+torrents, de nouvelles jungles, gravi, descendu, escaladé une quantité
+de roches, de côtes abruptes, de racines et de troncs d'arbres, nous
+atteignons l'Ouvoungoué rivière basse et fangeuse, qui entoure une
+végétation impénétrable. Il faut recommencer la lutte contre les
+joncs, les roseaux, les herbes tranchantes, auxquels se joint une
+variété de fougère que nous n'avions pas encore vue: sombre manteau
+qui recouvre une série d'ondulations monotones, où le sentier s'égare
+et se brise. Dans tous les endroits où le sol est à découvert, une
+argile rouge, qui rappelle la surface du Londa, remplace les grès et
+les granités de l'est, et l'inclinaison vers le lac devient sensible.
+Des massifs de petits bambous et de rotin rabougri poussent dans ces
+jungles; le bauhinia et le smilax y abondent; du raisin minuscule, de
+la saveur la plus acerbe, y apparaît au versant des collines; en
+certains endroits le sol présente des cavités d'où s'élancent des
+arbres gigantesques; et bien qu'on n'aperçoive pas une âme, des
+plantations et des champs de sorgho annoncent que les environs sont
+habités.
+
+«Le 10 février, vers la fin de l'après-midi, l'expédition, n'en
+pouvant plus, s'arrêta au flanc d'une colline après avoir traversé un
+marais. Le ciel, voilé d'un côté de nuées obscures, et de l'autre
+resplendissant de lumière, nous annonçait un orage; mais à l'horizon
+apparaissait une rampe azurée, dont le soleil dorait la crête, et qui
+était pour nous ce qu'un phare est au marin en détresse. Le
+surlendemain nous traversions une forêt peu épaisse; une montagne
+pierreuse et maigrement couverte fut escaladée à grand'peine; l'âne de
+mon compagnon y trouva la mort. Quand nous en eûmes gagné la cime:
+«Quelle est cette ligne étincelante qu'on voit là-bas?» demandai-je à
+Sidi-Bombay. «C'est de l'eau,» répondit-il. La disposition des arbres,
+le soleil qui n'éclairait qu'une partie du lac, en réduisait tellement
+l'étendue, que je me reprochai d'avoir sacrifié ma santé pour si peu
+de chose; et maudissant l'exagération des Arabes, je proposai de
+revenir sur nos pas, afin d'aller explorer le Nyanza. M'étant
+néanmoins avancé, toute la scène se déploya devant nous et je tombai
+dans l'extase.
+
+[Illustration: Coiffures des indigènes de l'Oujiji.]
+
+«Rien de plus saisissant que ce premier aspect du Tanganyika,
+mollement couché au sein des montagnes, et se chauffant au soleil des
+tropiques. À vos pieds des gorges sauvages, où le sentier rampe et se
+déroule; une bande de verdure, qui ne se flétrit jamais, et s'incline
+vers un ruban de sable frangé de roseaux, que déchirent les vagues.
+Par delà cette bordure verdoyante, le lac étend, sur un espace de
+vingt à vingt-cinq milles, ses eaux bleues, où le vent d'est forme des
+croissants d'écume. À l'horizon, une muraille d'un gris d'acier,
+coiffée de brume vaporeuse, détache sa crête déchiquetée sur un ciel
+profond, et laisse voir entre ses déchirures des collines qui
+paraissent plongées dans la mer. Au midi, le territoire et les caps de
+l'Ougouha, dominés au loin par un groupe d'îlots, varient cette
+perspective océanesque. Des villages, des champs cultivés, de
+nombreuses pirogues, enfin le murmure des vagues, donnent le mouvement
+et la vie au paysage. Pour rivaliser avec les plus beaux sites connus,
+il ne manque à ce tableau que des villas et des jardins, où l'oeil
+puisse se reposer de l'exubérance de la nature.
+
+«J'oubliai tout: dangers, fatigue, incertitude du retour, et chacun
+partagea mon ravissement. Le jour même je m'assurai d'une embarcation,
+et le lendemain, 14 février, nous longeâmes la côte orientale du lac,
+en nous dirigeant vers le district de Kaouélé.
+
+«Impossible de décrire la beauté du paysage, les formes variées et
+pittoresques des montagnes, que rougissaient les premières lueurs du
+matin. Mais plus j'approchais de notre destination, plus j'étais
+étonné de ne rien voir qui indiquât un centre populeux; c'était à
+peine si je découvrais quelques misérables bouges, entourés de sorgho
+et de cannes à sucre, et protégés contre le soleil par des massifs
+d'élaïs et de bananiers. D'après ce que m'avaient dit les Arabes, je
+m'attendais à trouver un port, un marché plus importants qu'à
+Zanzibar, et je devais à la carte des missionnaires de Mombaz des
+idées préconçues, relativement à la _ville d'Oujiji_. Peu à peu les
+hippopotames se montrèrent plus timides, et les pirogues plus
+nombreuses; notre barque fut poussée dans une trouée, faite au milieu
+d'un fouillis de plantes aquatiques, et s'arrêta sur un fond de galets
+où elle n'était plus à flots. Tel est le débarcadère, le quai du
+_grand Oujiji_.
+
+[Illustration: Maison des étrangers à Kaouélé.--Dessin de Lavieille
+d'après Burton.]
+
+«Nous fîmes à peu près cent pas au milieu d'un tumulte qui défie toute
+description. Suivis d'une foule d'indigènes à peau noire, si surpris
+que les yeux leur en sortaient de la tête, nous passâmes à côté du
+bazar, c'est-à-dire d'un plateau dépouillé d'herbe et flanqué d'un
+arbre tordu. Là, entre dix et trois heures, lorsque le temps le
+permet, un certain nombre d'indigènes vendent et achètent en faisant
+un bruit qui s'entend à plusieurs milles à la ronde, et souvent un
+coup de dague ou de lame y fait éclater la guerre de tribu à tribu. On
+y trouve du poisson, des légumes, des bananes, des melons d'eau,
+surtout du vin de palme, quelquefois des chèvres, des moutons et de la
+volaille; de temps en temps on y brocante un esclave, ou un morceau
+d'ivoire. Les gens laborieux y apportent leur ouvrage, et filent ou
+épluchent du coton en attendant les chalands. De ce plateau, on me
+conduisit à une maison délabrée, que le propriétaire avait abandonnée
+aux esclaves et aux tiquets. Toutefois, situé à huit cents mètres du
+bourg, ce tembé avait le double avantage d'être à portée des vivres et
+dans une position délicieuse. Le lac est agréable à contempler de ses
+bords; il n'en est pas de même lorsqu'on navigue sur ses eaux; la
+monotonie des nuances fatigue le regard, tout y est vert et azur, et
+la ligne continue de montagnes fait naître une idée de réclusion.
+
+«La capitale de l'Oujiji, qui est une province et non pas une ville,
+ainsi qu'on l'avait cru d'abord, était en 1857 le bourg de Kaouélé.
+Les Arabes le visitèrent pour la première fois en 1840, dix ans après
+qu'ils eurent pénétré dans l'Ounyamouézi; leur intention était d'y
+établir un centre commercial, mais ils trouvèrent le climat insalubre,
+la population dangereuse, et l'Oujiji n'est fréquenté que pendant la
+belle saison, de mai en septembre, par des caravanes qui n'y
+séjournent pas.»
+
+ Traduit par Mme LOREAU.
+
+ (_La fin à la prochaine livraison._)
+
+
+
+
+[Illustration: Navigation sur lac Tanganyika.--Dessin de
+Lavieille d'après Burton.]
+
+
+
+
+VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE,
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON[13].
+
+1857-1859
+
+ [Note 13: Suite et fin.--Voy. pages 305 et
+ 321.]
+
+ Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. --
+ Caractère des Ouajiji, leur cérémonial. -- Autres riverains
+ du lac. Ouatouta, vie nomade, conquêtes, manière de se
+ battre, hospitalité.
+
+
+«Beaucoup de Ouajiji sont défigurés par la petite vérole; la plupart
+ont la peau couverte d'ampoules et d'éruptions de différente nature,
+et ils sont tous victimes d'une démangeaison chronique provenant,
+d'après les Arabes, de ce qu'ils se nourrissent de poisson gâté. Ils
+abusent du tatouage, sans doute pour se protéger contre l'humidité de
+l'atmosphère et la fraîcheur des nuits; quelques-uns des chefs portent
+les cicatrices d'affreuses brûlures faites avec intention, sans
+préjudice des lignes, des cercles, des étoiles, qui décorent le dos,
+les bras et la poitrine de la plèbe. Hommes et femmes mettent leur
+joie et leur orgueil à ruisseler d'huile, et il est évident qu'ils
+n'envisagent pas la propreté comme une vertu. Il est rare qu'ils
+laissent pousser leur chevelure; quelquefois, la tête est complètement
+nue; mais la suprême élégance est de tailler les cheveux en petites
+houppes de fantaisie: croissants, pompons, cimiers et crêtes
+surgissant d'un crâne bien rasé. Divers enjolivements s'ajoutent à ces
+grains de beauté; une fontange faite d'un parfilage de bois est
+très-bien portée par les deux sexes. Pas le moindre vestige de
+moustaches ni de favoris, qui sont arrachés avec des pinces; il paraît
+d'ailleurs que le climat de cette région ne convient pas à la barbe.
+Celui qui peut avoir de la terre rouge, homme ou femme, s'en
+barbouille le visage, et se badigeonne la tête d'une couche de chaux,
+qui donne à la physionomie un cachet à la fois hideux et grotesque;
+mais tout le monde n'est pas assez riche pour se procurer ces
+cosmétiques. Les chefs portent des étoffes coûteuses, qu'ils soutirent
+aux caravanes; les femmes riches affectionnent la tunique dont se
+parent celles de la côte; quelques-unes l'ont en drap bleu ou rouge.
+Dans la classe inférieure le costume des hommes se réduit à une peau
+de chèvre, de mouton, de léopard, de daim ou de singe, nouée sur
+l'épaule, et dont la queue et les jambes flottent au gré du vent. Les
+femmes sans fortune suppléent à l'indienne qu'elles ne peuvent pas
+acheter par une petite jupe de peau ou d'écorce; quelques-unes se
+contentent, pour se voiler, d'un paquet de fibres végétales ou d'un
+rameau feuillu. Toutefois la jupe est d'un usage plus général; c'est
+même dans l'Oujiji que nous voyons ce vêtement devenir d'un emploi
+régulier. Fait avec l'écorce intérieure de différents arbres, surtout
+avec celle du mrimba et du sagouier raphia, on lui donne la teinte
+chamois en l'aspergeant d'huile de palme, et on y fait des mouchetures
+noires pour imiter celles de la robe du léopard ou du chat sauvage.
+C'est surtout de l'Ouvira et de l'Ouroundi que les Ouajiji tirent ce
+vêtement, qu'ils appellent _mbougou_. Bien qu'il soit très-solide, il
+n'est jamais lavé; quand il est par trop sale, on enlève cet excès de
+crasse avec du beurre ou de la graisse.
+
+[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LACS DE
+L'AFRIQUE ORIENTALE. 2e Partie. Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42]
+
+«Outre les ceintures et les bracelets de fil de fer et de laiton qui
+couvrent les bras et les jambes, outre les colliers de rassade de
+toute grosseur, les anneaux massifs de métal et d'ivoire, communs à
+toutes ces tribus, les Ouajiji portent des chapelets de petites
+coquilles roses, et comme tous les riverains du lac, des croissants,
+des ronds, des cônes enfilés par la pointe, et qui, formés des dents
+les plus blanches de l'hippopotame, produisent beaucoup d'effet sur
+leur peau noire.
+
+«Une autre particularité de leur costume est la petite pince en fer ou
+en bois qu'ils suspendent à leur cou, et dont l'usage est vraiment
+très-original. Il est rare que ces riverains du lac fument, prisent ou
+chiquent à l'instar de tout le monde. Chacun d'eux porte une gourde ou
+un pot minuscule de terre noire, qui renferme du tabac en poudre. Au
+moment d'en user, le priseur met de l'eau dans son petit pot,
+l'exprime du tabac qui s'en imprègne, verse le liquide dans sa main et
+le renifle; c'est alors que la pince devient indispensable pour serrer
+les narines; autrement on les boucherait avec les doigts. Il faut
+beaucoup de pratique pour parler d'une manière intelligible avec cette
+espèce de drogue, que l'on garde pendant quelques minutes.
+
+«Presque amphibies, ces habitants des bords du lac sont parfaits
+nageurs, pêcheurs habiles, et vigoureux ichthyophages. Il faut les
+voir à l'air frais du matin, raser l'onde, comme des oiseaux d'eau qui
+folâtrent, se tenir debout dans leur étroite pirogue, darder leur
+esquif dans tous les sens, avancer, reculer, tourner, chavirer,
+disparaître, et se retrouver en équilibre dans leur canot avec une
+promptitude miraculeuse.
+
+«Pour la pêche, ils ont une grande variété de filets, appropriés à
+l'espèce et à la grosseur du poisson qu'ils désirent; le _crates_,
+particulièrement cité dans un ancien périple, et toujours en usage sur
+la côte de Zanguebar, se retrouve chez ces lagoniens. Ils emploient la
+nasse avec succès, mais ils ne paraissent pas narcotiser le poisson
+comme on le fait dans l'Ouzaramo, et près de la côte, où l'on emploie
+pour cet objet le suc de l'asclépias et de l'euphorbe.
+
+«Les Ouajiji passent pour les plus intraitables des habitants de cette
+région; à l'exemple de leurs chefs, ils sont d'une insolence, d'une
+cupidité révoltante; ils exigent un salaire pour le moindre service,
+voire pour vous indiquer le chemin; et vous raillant à votre barbe,
+ils vous singent avec une ironie sanglante. Rien ne se fait parmi eux
+sans une querelle préliminaire; aussi prompts à frapper qu'à répondre,
+ils se battent jusque dans leurs canots. Ils n'hésiteront pas à donner
+un coup de dague ou de lance à un voyageur, à leur hôte même, et n'y
+regarderont à deux fois, pour frapper un étranger, que si l'effusion
+du sang peut allumer la guerre.
+
+[Illustration: Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika.--D'après
+lui-même.]
+
+«Ils ont néanmoins un curieux cérémonial. Dès que le chef apparaît, il
+bat des mains, et les applaudissements éclatent parmi tous ceux qui
+l'entourent. Les femmes se font mutuellement la révérence, et plient
+le genou jusqu'à terre. Lorsque deux hommes se rencontrent, ils se
+saisissent par les bras, se les frottent simultanément l'un à l'autre
+en répétant à diverses reprises: «Es-tu bien? es-tu bien?» Les mains
+descendent alors sur l'avant-bras, et les salueurs de s'écrier:
+«Comment vas-tu? comment vas-tu?» Enfin les paumes des mains se
+rejoignent et se frappent plusieurs fois, ce qui est une marque de
+respect commune à ces tribus centrales. Les enfants ont les manières
+et la physionomie peu attrayantes de leurs auteurs; ces affreux
+bambins dédaignent toute civilité, et, passant leur vie en dispute,
+ils égratignent et mordent comme des chats sauvages. Au demeurant,
+c'est une race peu affectueuse, chez qui les relations de famille me
+paraissent assez froides; la seule marque de tendresse que j'ai
+observée entre père et fils, est de se gratter et de se pincer
+mutuellement, sans doute à cause de cette démangeaison pandémique dont
+j'ai parlé plus haut; comme chez les singes, toutes les fois que les
+poings se reposent, les ongles s'exercent. Néanmoins, en un jour de
+tempête, lorsqu'il y a danger de mort, le Mjiji rompt le silence de
+ses compagnons, qui songent tous à leur foyer, et s'écrie: «Oh! ma
+femme!»
+
+«En aucun lieu du monde on ne voit autant d'individus des deux sexes
+parcourir les villages en chancelant et en divaguant d'une langue
+épaisse; quand ils ne sont pas ivres, c'est qu'ils n'ont rien à boire.
+À l'ivresse produite par le vin de palme, qui est leur boisson
+favorite, se joignent les effet du chanvre, dont l'usage est
+universel, même à bord des pirogues; et la toux, les cris convulsifs
+qui s'ensuivent, rapprochent beaucoup plus ces fumeurs avinés de la
+bête que de l'homme.
+
+«Malgré l'extension que le commerce a prise chez eux depuis quinze ou
+vingt ans, les Ouajiji n'ont fait aucun progrès dans l'art des
+échanges: ils ignorent les lois les plus simples de la vente et de
+l'achat, et le crédit est pour eux lettre close. Ils ne marchandent
+que ce qui frappe leurs regards, et en fixent le prix, non suivant la
+valeur de l'objet, mais d'après le besoin ou le désir qu'ils en
+éprouvent. Outre l'ivoire, les esclaves, les cotonnades, les jupes
+d'écorce et l'huile de palme, on trouve sur leurs marchés des
+faucilles de la même forme que les nôtres, de petites clochettes de
+parure, des bracelets» des houes et des couteaux à double tranchant,
+dont la gaîne en bois est proprement jointe avec des lanières de
+rotin.
+
+«Au sud des Ouajiji habitent les Ouakaranga, tribu moins énergique et
+dont la condition sociale est inférieure à celle de leurs voisins,
+tout en s'en rapprochant beaucoup.
+
+«Les Ouavinza, qui semblent réunir les défauts des Ouanyamouézi à ceux
+des Ouajiji, forment une peuplade fuligineuse de teint, maigre et de
+mauvaise mine, pauvrement vêtue de petites jupes de cuir ou d'un
+tablier infiniment trop étroit. Ils complètent ce costume en y
+ajoutant par derrière un chasse-mouche, qui fait l'office de caparaçon
+et leur donne l'air d'avoir une queue.
+
+[Illustration: Habitation au bord du lac Tanganyika.--Dessin de
+Lavieille d'après Burton.]
+
+«Les Ouatouta, dont le nom seul éveille la terreur parmi les riverains
+du lac, sont une horde pillarde qui s'établit dans l'origine au sud du
+Tanganyika. Après avoir dévasté le Maroungou et l'Oufipa, dont ils
+enlevèrent presque tous les bestiaux, ils tournèrent à l'est du lac et
+se dirigèrent vers le nord. Appelés par le chef de l'Oungou pour
+combattre le puissant chef des Ouarori, les Ouatouta vainquirent
+non-seulement ces derniers, mais s'emparèrent du territoire de
+l'imprudent qui avait imploré leur assistance. Chassés à leur tour de
+l'Oungou par le fils du dépossédé, ils s'étaient retirés sur la rive
+méridionale du Malagarazi, lorsqu'en 1855 le chef de l'Ouvinza réclama
+leur aide pour s'emparer de l'Ouhha, dont le chef venait de mourir.
+Les Ouatouta s'empressèrent de répondre à cette demande, franchirent
+le Malagarazi et ravagèrent tout le territoire compris entre le fleuve
+et la rive nord du lac; puis alléchés par l'espoir du butin, ils
+attaquèrent le Mséné, l'un des centres commerciaux des Arabes, et il
+ne fallut rien moins que le feu continu de ceux-ci pendant huit jours
+pour repousser les assaillants. Malgré cet échec, les Ouatouta se
+replièrent sur l'Ousoui, qu'ils attaquèrent au commencement de 1858.
+Quelques mois plus tard, ils marchèrent sur l'Oujiji, après avoir
+pillé le Goungou, et se disposaient à s'emparer de Kaouélé, dont les
+Arabes étaient absents. Mais ces derniers revinrent en toute hâte
+défendre leurs marchandises, et, grâce à leurs nombreux mousquets,
+triomphèrent des envahisseurs. Aujourd'hui (1859) le territoire de
+cette race turbulente est limité au nord par l'Outoumbara, au sud par
+le district de Mséné, à l'ouest par le méridien de l'Ouilyankourou, à
+l'ouest par les highlands de l'Ouroundi.
+
+«D'après les Arabes, les Ouatouta dédaignent l'agriculture et n'ont
+pas de résidence fixe. Ils errent d'un lieu à un autre, campent sous
+les arbres, où ils déroulent tout simplement une natte, et recherchent
+les pâturages les plus fertiles, afin d'y conduire leurs troupeaux. Un
+petit nombre portent le vêtement d'écorce, mais ils se bornent en
+général au plus humble tribut qu'on puisse payer à la décence. Pour
+exécuter leurs razzias, ils se réunissent par bandes nombreuses, sont
+suivis d'une quantité de boeufs chargés des femmes, des enfants, des
+bagages, et dont les cornes sont ornées de bracelets et de fil de
+laiton qui constituent l'avoir de leurs propriétaires. Les femmes
+portent les armes de leurs maris et prennent, dit-on, part au combat.
+D'une bravoure incontestable, ces bandits méprisent la javeline et les
+flèches; ils se battent de près avec de courtes lances qu'ils gardent
+à la main, et, suivant l'expression des Arabes, «ils manoeuvrent comme
+«les Francs.» Formant un corps de plusieurs milliers d'individus, ils
+marchent sur quatre ou cinq lignes de profondeur et s'efforcent
+d'envelopper l'ennemi. Il est rare qu'ils se débandent; en cas
+d'échec, ils se retirent, et leur défaite n'est jamais une déroute.
+Pas de cri de guerre parmi eux, pas de tumulte au moment du combat;
+les ordres se transmettent par le sifflet, et le silence est observé
+dans les rangs. Le chef, dont l'enseigne est un tabouret d'airain,
+s'assied pendant la bataille. Il est assisté d'un conseil de quarante
+ou cinquante membres qui l'entourent pendant le combat; son pouvoir
+est du reste fort limité, si l'on en croit la tribu, qui se vante de
+son autonomie.
+
+«Après la lutte, les Ouatouta ne s'occupent ni des blessés, ni des
+morts, et n'emportent comme trophée de leur victoire aucun des restes
+de leur ennemi. Hospitaliers en dépit de leurs brigandages, ils
+accueillent l'étranger avec honneur, et lui demandent tout d'abord
+s'il les a vus de loin, c'est-à-dire s'il a entendu parler de leurs
+prouesses; la réponse négative est, dit-on, un _casus belli_ envers la
+tribu à laquelle appartient l'ignorant.
+
+[Illustration: Le bassin du Maroro (voir la carte).--Dessin de
+Lavieille d'après Burton.]
+
+«Citons pour mémoire, parmi cette population lacustre, les habitants
+de l'Oubouha, gens inoffensifs dont le district est simplement une
+clairière au milieu des jungles, et qui, malgré leur pauvreté,
+préfèrent la rassade à toute autre chose. Ils sont laids, crépus et
+noirs, s'habillent de peaux de bête ou d'écorce, et ne quittent jamais
+leurs armes, ce qui ne les empêche pas d'être opprimés par leurs
+voisins. Enfin il faut noter les Ouahha qui, dispersés par les
+Ouatouta, se sont réfugiés les uns entre l'Ounyanyembé et le
+Tanganyika, les autres dans les montagnes de l'Ouroundi. Beaucoup
+mieux de visage que les précédents, la peau infiniment plus claire,
+ils n'en sont pas moins méprisés. Suivant les Arabes, ils viennent des
+régions du sud, où la traite a son siége le plus ancien dans l'est de
+l'Afrique. Du reste, ils se vendent fort cher à Mséné, et leurs chefs
+de noble origine descendent à ce qu'il paraît des rois de
+l'Ounyamouézi[14].»
+
+ [Note 14: C'est parmi les sauvages riverains
+ de l'extrémité méridionale du Tanganyika que
+ le jeune voyageur allemand Roscher, qui venait
+ d'explorer les rives encore ignorées du Nyassa
+ et l'espace non moins inconnu qui sépare ce
+ lac du Tanganyika, a été lâchement assassiné
+ pendant son sommeil au commencement de la
+ présente année (1860).]
+
+
+ Installation à Kaouélé. -- Visite de Kanéna. --
+ Tribulations. -- Maladies -- Sur le lac. -- Bourgades de
+ pêcheurs. -- Ouafanya -- Le chef Kanoni, -- Côte
+ inhospitalière. -- L'île d'Oubouari. Anthropophages. --
+ Accueil flatteur des Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika.
+ -- Tempête. -- Retour.
+
+«Mon premier soin, dès que je fus installé dans la maison d'Hamid, à
+Kaouélé, fut d'en purifier l'intérieur en y brûlant de la poudre et de
+l'assa foetida; j'en réparai la toiture, et avec l'assistance d'un
+ouvrier de la côte, je me fis en bois deux espèces de divans qui me
+servirent de siège et de table; enfin j'établis une banquette d'argile
+tout autour de la chambre. Mais ce dernier meuble ne fut qu'à l'usage
+des fourmis, dont les légions s'y pressaient chaque matin; la toiture,
+malgré la couche supplémentaire dont nous l'avions enduite, n'en
+laissa pas moins filtrer l'eau comme une passoire, le plancher se
+parsema de flaques profondes, des masses de boue se détachèrent du
+plafond et des murailles, et la moitié de l'édifice s'écroula par une
+violente averse.
+
+«Le lendemain de mon installation dans cette demeure, j'avais reçu la
+visite de Kannéna, chef de Kaouélé, feudataire de Rousimba, sultan de
+l'Oujiji. Il y avait deux mois que le chef précédent était mort,
+laissant un fils dans sa dixième année; Kannéna, l'un de ses esclaves,
+avait su plaire aux nobles veuves et s'était fait adjuger la tutelle
+du mineur. Il se présenta vêtu de drap fin, coiffé d'un turban de
+soie, qu'il avait emprunté à l'un de mes Béloutchis, afin de produire
+sur moi une impression favorable; il en fut pour ses frais; je n'ai
+jamais vu personne qui me déplût davantage: un courtaud ramassé,
+bouffi, la peau noire tatouée d'une façon grotesque, les pieds larges
+et plats, emmanchés de gros moignons, le front bas, étroit, les
+sourcils froncés, l'air maussade, un nez de silène, des lèvres
+informes et pendantes, une bouche perfide. Cet ignoble personnage fut
+néanmoins d'une politesse remarquable; il me présenta, comme délégués
+du grand Rousimba, pour la perception du tribut, deux gentilshommes
+couverts de tabliers d'écorce, les plus étroits, les plus crasseux
+qu'on pût voir, et portant chacun une hache d'arme en miniature.
+
+«Lorsque j'eus expédié le laiton et la rassade qui m'avaient été
+demandés, et qu'en échange j'eus reçu du grain (environ le dixième de
+la valeur de mes présents), Kannéna parla de commerce, et pour engager
+les affaires, il me fit bientôt porter une dent d'éléphant de
+soixante-dix à quatre-vingts livres. Je la lui renvoyai aussitôt, et
+lui dis que je ne faisais pas de trafic. J'avais tort; je conseille à
+mes successeurs de se faire passer pour négociants; c'est la seule
+manière d'expliquer son voyage aux indigènes, qui autrement se perdent
+en conjectures à votre égard, et s'effrayent de vos intentions; pas de
+meilleur prétexte pour pénétrer dans des lieux inconnus, et c'est un
+motif pour qu'on vous fasse bon accueil, puisqu'on a intérêt à vous
+attirer dans le pays.
+
+[Illustration: Instruments et ustensiles des Ouajiji.--D'après
+Burton.]
+
+«La réponse que je fis à Kannéna éveilla donc la défiance dans
+l'esprit des Ouajiji: «Les fainéants!» s'écria ce peuple mercantile;
+et je fus prié de déguerpir beaucoup plus vite que je ne l'aurais
+voulu. J'offris de donner, pour ne rien vendre, ce que les autres
+payaient pour droits de trafic; on exigea quatre bracelets et six
+pièces de cotonnade; je m'exécutai; Kannéna et ses gens n'en
+montrèrent pas moins de mauvaise humeur. Un vieillard qui me
+renseignait sur le pays fut menacé de la verge; les deux ânes qui me
+restaient reçurent maint et maint coup de lance; tous les effets du
+jémadar furent volés impunément; les veuves du feu chef, à qui
+appartenaient les seules vaches qu'il y eût dans le village, nous
+retirèrent peu à peu la ration de lait qu'elles nous donnaient dans le
+principe, et l'on en vint à dévaliser les Béloutchis eux-mêmes, pour
+les punir de nous avoir amenés dans le pays. Nos héros parlèrent
+d'abord de tout pourfendre, et mirent flamberge au vent; mais la
+réflexion leur fit sentir les avantages de la paix, et ils finirent
+par m'importuner, au point que je rachetai les objets qu'on leur avait
+dérobés.
+
+«Cela ne suffit pas: mes insatiables réclamèrent une gratification; je
+la leur avais presque promise; d'ailleurs j'étais mécontent de la
+plupart, et, dans ce pays exceptionnel, toute mauvaise action attend
+sa récompense. On ne déplaît, disent les Orientaux, qu'à l'individu
+qu'on a le pouvoir d'offenser, et qui n'a pas celui de vous punir:
+premier mérite. Secondement, l'offenseur peut être amené à
+résipiscence par les présents qu'il reçoit, tandis qu'un homme dont
+vous êtes complétement satisfait ne peut qu'être gâté par les cadeaux
+et les louanges. Il fallut donc se soumettre: les Béloutchis reçurent
+quarante-cinq pièces de cotonnade, qui furent immédiatement converties
+en esclaves; huit jours après, ceux-ci avaient pris la fuite, laissant
+à leurs propriétaires le regret de les avoir perdus, et le vain désir
+de les remplacer.
+
+«Dès les premiers jours l'humidité du climat nous éprouva beaucoup;
+peut-être aussi l'abondance des vivres entraîna-t-elle quelques excès
+de notre part: toujours est-il que j'étais presque aveugle et d'une
+faiblesse à ne pouvoir ni parler ni me soutenir; le capitaine Speke
+joignait à une ophthalmie douloureuse une contraction des muscles du
+visage qui le forçait à manger latéralement comme un boeuf qui rumine.
+Valentin avait de même la bouche de travers, et presque perdu la vue;
+Gaëtano s'était donné la fièvre à force d'indigestions; les
+Béloutchis, trop paresseux pour se construire une case, se plaignaient
+de grippe, de douleurs de poitrine, et avaient le caractère aussi
+malade que les poumons et la gorge; mais nos travaux étaient en
+souffrance, et il fallait secouer sa léthargie.
+
+[Illustration: Riverains du Tanganyika, côté ouest.--D'après Burton.]
+
+«D'après les renseignements qu'on nous avait donnés, les eaux du lac
+se déchargeaient au nord par le canal d'une rivière importante; et
+malgré l'effroi qu'inspiraient à Kannéna lui-même les peuplades qui
+habitent ces parages, j'étais bien résolu à visiter cet intéressant
+cours d'eau. Je finis par obtenir que le chef nous permît de
+l'accompagner dans une croisière qu'il se disposait à entreprendre, et
+je lui promis une récompense considérable s'il nous conduisait jusqu'à
+l'issue en question; comme gage de cette promesse, je lui jetai sur
+les épaules deux mètres de drap écarlate, qui firent trembler ses
+lèvres de joie, en dépit de ses efforts pour cacher son ravissement.
+J'avais loué deux canots, l'un de soixante pieds de longueur sur
+quatre de large, l'autre à peu près le tiers de cette dimension; outre
+la somme exorbitante que j'avais déboursée pour le loyer de ces
+pirogues, il fallut donner au capitaine et à l'équipage, non-seulement
+le pain quotidien, mais quatre-vingts pièces de cotonnade, et une
+profusion de grains de verre bleus et de perles de porcelaine rouge,
+qui sont les plus estimées dans le pays. Après des querelles sans
+nombre, il fut décidé que nous aurions trente-trois hommes pour
+manoeuvrer le grand canot, vingt-deux pour le second, beaucoup plus
+qu'il n'en fallait pour notre agrément personnel; nous y ajoutâmes nos
+deux Goanais, les deux porte-fusils, et trois Béloutchis. Le 9 avril
+apparut Kannéna, suivi de ses gardes et de ses mariniers, accompagnés
+de leurs femmes et de leurs filles, dont l'infernal charivari me
+grince encore dans les oreilles. Les équipages avaient été réunis,
+payés et rationnés, mais chacun ne pensant qu'à ses propres affaires,
+on ne put s'entendre au sujet de la cargaison; il fallut charger et
+décharger les pirogues, courir après les rameurs qui s'étaient
+dispersés, attendre qu'on eût fait ses adieux aux parents, aux épouses
+et au vin de palme, et ce ne fut que le 11, à quatre heures de
+l'après-midi, que les pagaies nous éloignèrent de l'île de Bangoué, où
+l'embarquement avait eu lieu. À peine avait-on quitté le rivage que
+les expérimentés déclarèrent que les canots étaient trop chargés, et
+nous fûmes ramenés au fond de la crique. On s'installa sur le sable;
+vint une bourrasque effroyable qui renversa ma tente, sans réveiller
+mes Goanais, dont ma voix, jointe au bruit du vent, ne put rompre le
+sommeil, et je me rendormis moi-même en bénissant, sous mon enveloppe
+imperméable, le nom de Mackintosh.
+
+[Illustration: Riverains du Tanganyika, côté sud.--D'après Burton.]
+
+«Le lendemain l'onde était calme, et la flottille se mit en marche à
+sept heures du matin. Nous côtoyons d'abord un promontoire de terre
+rouge, où des blocs de grès forment un immense poudingue; la côte
+s'abaisse peu à peu, est couverte de galets, puis d'un sable doré, et
+sur la pente qui descend au bord de l'eau apparaissent les bourgades
+des pêcheurs. Placés à l'embouchure des ravins qui déchirent la
+montagne, ces chétifs établissements sont loin d'être salubres; la
+terre y est voilée d'une herbe épaisse et fétide; ici un bourbier
+noir, là un ruisseau torrentiel, ou à demi desséché, traverse un
+groupe de six ou huit cases en forme de ruches, crasseuses et humides,
+dont les trois pierres du foyer, quelques nattes et des engins de
+pêche composent l'ameublement. On les reconnaît de loin aux palmiers
+et aux bananiers qui les entourent, et à de grands arbres, dont la
+cime étalée supporte les filets et abrite les pirogues que l'on a
+retirées de l'eau, par crainte de la tempête.
+
+«Le 14, nous aperçûmes Ouafanya, situé à la limite méridionale de
+l'Ouroundi, et qui, dans cette région inhospitalière, est le seul port
+ouvert aux étrangers; nous y abordâmes, on tira nos canots sur la
+grève, nos tentes furent plantées sous un arbre, au sommet d'un
+monticule, et nous fûmes aussi bien que le permettait une foule
+insolente et curieuse, dont les rires nous éclataient au visage. Comme
+tous leurs voisins, les gens d'Ouafanya sont adonnés à la boisson, et
+leur ivresse est querelleuse et violente; ils ont néanmoins pour chef
+un nommé Kanoni qui les tient en respect, et qui au moment de notre
+arrivée se rendait à sa case avec une certaine pompe. Il était précédé
+de son étendard (une poignée de longue filasse attachée à une lance,
+comme la queue de cheval des Turcs), et suivi de quarante ou cinquante
+guerriers vigoureux, armés de piques, de fortes dagues à double
+tranchant, d'arcs roides et lourds, et de flèches aiguës. Nous lui
+payâmes le tribut d'usage et nous reçûmes en retour l'inévitable
+chèvre.
+
+«Malgré l'insalubrité du climat, qui passe alternativement d'un froid
+humide à une chaleur moite et suffocante, les pirogues, dont
+l'équipage est nombreux et bien armé, s'arrêtent à Ouafanya pour y
+acheter des provisions; les chèvres et la volaille y sont grasses, le
+manioc, le sorgho à bas prix, et l'huile de palme abondante. C'est là
+qu'on trouve les meilleures pagaies, et l'on y achète les jupes
+d'écorce un tiers de moins que dans l'Oujiji.
+
+[Illustration: Le bassin du Kisanga (voir la carte).--Dessin de
+Lavieille d'après Burton.]
+
+«L'inhospitalité des peuplades qui habitent plus au nord ne permettant
+pas d'ouvrir avec elles des relations commerciales, ni de franchir
+leur territoire, c'est à Ouafanya qu'on s'éloigne de la côte pour
+traverser le lac. À cette latitude le Tanganyika est divisé par l'île
+d'Oubouari, celle que probablement a indiquée l'historien portugais de
+Barros. On découvre cette île deux jours avant d'y arriver, mais à
+cette distance elle n'est qu'un point vaporeux, en raison de
+l'humidité de l'atmosphère; d'Ouafanya, elle présente un profil clair
+et net, dont la direction est au nord-est, et la pointe septentrionale
+à quatre degrés sept minutes latitude sud. Oubouari est un rocher de
+vingt à vingt-cinq milles géographiques de longueur, sur quatre ou
+cinq de large à l'endroit de sa plus grande étendue; le grand axe en
+est renflé à dos d'âne, et tantôt la roche s'incline en pente douce
+vers la surface du lac, tantôt elle se dresse en falaise abrupte,
+déchirée par des gorges plus ou moins étroites; verte du sommet à la
+base, l'Oubouari est enveloppée d'une végétation peut-être encore plus
+riche que celle du rivage; en maint endroit le sol y paraît
+soigneusement cultivé; mais les étrangers n'y abordent qu'avec
+défiance: ils croient toujours que les fourrés y cachent d'âpres
+chasseurs en quête de proie humaine. Néanmoins le 19 avril nous en
+gagnâmes la côte orientale; nous descendîmes sur la ligne étroite de
+sable jaune qui borde tous les rivages de cette région, et nous étant
+dirigés vers Mzimou, nous y trouvâmes une foule d'insulaires accourus
+pour échanger de l'ivoire, des esclaves, des chèvres, du grain et des
+légumes, contre du sel, des colliers, du cuivre et de l'étoffe. Les
+Ouabouari forment une race particulière et peu avenante; un manteau
+d'écorce, imitant la peau du léopard, couvre l'épaule des hommes, dont
+les cheveux sont retenus par une torsade faite avec de l'herbe, et
+qui, au lieu du fil de laiton en usage parmi toutes ces tribus,
+portent des bracelets et des ceintures d'écorce de rotang. Les femmes
+séparent leur chevelure en deux touffes latérales, et sont vêtues
+d'une peau de chèvre ou d'un petit jupon d'écorce; celles des chefs
+sont chargées d'ornements, et comme les dames d'Ouafanya, elles ne
+sortent pas sans une canne à pomme de bois ou d'ivoire, et qui a cinq
+pieds de long.
+
+[Illustration: Végétation de l'Ougogi.--Dessin de Lavieille d'après
+Burton.]
+
+«Dans la soirée, nous doublâmes la pointe septentrionale de l'île, et
+le lendemain, après avoir relâché à Mtouhoua, nous nous dirigeâmes
+vers la côte occidentale du lac, située environ à quinze milles
+d'Oubouari. À Mourivoumba, l'endroit où nos canots abordèrent, les
+montagnes, les crocodiles, la mal'aria et les indigènes sont également
+redoutés; trop indolent pour tirer parti du sol le plus fertile du
+monde, ces malheureux sont anthropophages; ils se nourrissent de
+charogne, de vermine, de larves et d'insectes, plutôt que de se livrer
+à l'agriculture ou à l'élève du bétail, et poussent la paresse jusqu'à
+manger l'homme cru; au moins sur la côte les Ouadoé le rôtissent.
+
+«Le 24 avril, nous quittions ces cannibales, que leur faiblesse et
+leur timidité rendent moins dangereux pour les vivants que pour les
+morts, et nous continuâmes à longer la côte occidentale du lac. Après
+dix heures de course nous atteignîmes la partie sud de l'Ouvira, dont
+les habitants sont polis, et où le négoce reprend son cours. La foule
+salua notre arrivée par des chants et des acclamations accompagnés du
+son des cors, des tambours, des flûtes et des timbales. Les capitaines
+de nos pirogues répondirent à cet accueil flatteur par une danse
+analogue à celle des ours, qu'ils exécutèrent sur la grève, tapissée
+de nattes pour la solennité. Nos rameurs, pendant ce temps-là,
+découvrant leurs mâchoires par une grimace qui voulait être un
+sourire, frottaient leurs pagaies contre les flancs des pirogues. Cet
+usage vient sans doute de l'habitude où l'on est dans cette région de
+se saluer en se frictionnant les côtes avec les coudes.
+
+«Nous avions atteint la dernière station où les marchands arabes aient
+pénétré. En face de nous, se dressaient les montagnes inhospitalières
+de l'Ouroundi, qui paraissent se prolonger au delà des bords du lac,
+et c'est à peine si le Tanganyika avait encore sept ou huit milles de
+largeur. Les trois fils du chef étant venus me visiter, je les
+questionnai au sujet de la rivière; ils la connaissaient tous les
+trois, et voulaient m'y conduire, mais ils m'affirmèrent, avec tous
+ceux qui étaient présents, que le Rousizi, au lieu de sortir du lac, y
+apporte ses eaux; ainsi tombait l'espoir que j'avais eu de découvrir
+en cet endroit la source cachée du Nil. Je ne renonçais pas,
+cependant, à l'intention d'explorer la côte septentrionale du lac;
+mais lorsque je voulus réaliser ce désir, personne ne consentit à
+venir avec moi; les fils du chef se récusèrent quand je les mis en
+demeure d'exécuter leur promesse, et Kannéna s'enfuit de ma tente dès
+que je lui rappelai ses engagements. Il fallait s'y résigner et
+revenir au point de départ.
+
+[Illustration: Passage de l'Ouzagara.--D'après Burton.]
+
+«Le 5 mai nous touchions à la côte orientale de l'île. Le 10, le ciel
+était sombre, la chaleur étouffante, de sourds grondements accompagnés
+d'éclairs livides s'échappaient des nuages, serrés en ligne vers le
+nord, et qui, à l'ouest, décrivaient un arc au-dessus des montagnes.
+Le tonnerre seul interrompait le silence; tout présageait la tempête.
+Nous n'en quittâmes pas moins la baie de Mzimou au coucher du soleil;
+pendant deux heures nous côtoyâmes le rivage, puis nos pirogues furent
+lancées hardiment vers la rive opposée, et les montagnes de l'ouest
+diminuèrent rapidement à nos yeux. Un vent froid traversa tout à coup
+l'obscurité croissante, et les éclairs de plus en plus vifs semblèrent
+rendre les ténèbres palpables; le tonnerre, répété par les mille échos
+des gorges voisines, éclata et rugit de tous les points du ciel; les
+faisceaux de lances, plantées dans les pirogues, la pointe haute,
+appelaient la foudre; les vagues se soulevèrent, la pluie tomba en
+larges gouttes, puis en nappes torrentielles. Les rameurs, bien
+qu'aveuglés par les éclairs et l'averse, n'en restèrent pas moins
+fermes à leur poste; mais de temps à autre le cri: «Oh! ma femme!»
+proféré d'une voix gémissante, annonçait l'agonie intérieure; Bombay,
+voltairien quand le ciel était calme, passa la nuit à se rappeler ses
+prières; et protégé par mon mackintosh, je me demandais avec Hafin
+quel souci avaient de notre péril ceux qui en toute sécurité dormaient
+sur le rivage. Par bonheur, la pluie fit tomber le vent et les vagues,
+sans quoi notre esquif eût infailliblement sombré.
+
+«Le Tanganyika, dont le nom signifie réunion des eaux, s'étend du
+troisième degré vingt-cinq minutes au septième degré vingt minutes
+latitude sud. Sa longueur totale est d'environ deux cent cinquante
+milles géographiques, et sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq
+milles. D'une forme irrégulière, il suit une ligne parallèle à celle
+de l'action volcanique, dont l'effet s'est manifesté de Gondar au mont
+Njésa, paroi extérieure du Nyassa. Les montagnes qui l'entourent
+forment une enceinte continue, dont l'élévation peut varier de six
+cents à neuf cents mètres, et dont les versants inférieurs sont
+couverts d'une végétation épaisse. Situé à cinq cent soixante-quatre
+mètres au-dessus du niveau de la mer, il se trouve à six cents mètres
+au-dessous du plateau adjacent (l'Ounyamouézi) et de la surface du
+Nyanza d'Oukéréoué, différence de niveau qui empêcherait toute
+connexion entre ces deux lacs, alors même qu'ils ne seraient pas
+séparés par des montagnes. L'eau du Tanganyika paraît douce et pure au
+voyageur, qui a été pendant longtemps réduit à l'eau saumâtre ou
+fangeuse de la route; mais les riverains lui préfèrent celle des
+fontaines qui sourdent sur ses bords. Ils prétendent que l'eau du lac
+n'étanche pas leur soif; ils ajoutent qu'elle corrode le cuir et le
+métal avec une puissance exceptionnelle. La teinte de cette masse
+transparente est normalement de deux couleurs: l'une, un vert de mer;
+l'autre, un bleu tendre. Pendant le jour, la nuance en est
+généralement claire et laiteuse, comme on le remarque dans les mers
+des tropiques; le vent s'élève-t-il, bientôt les vagues se gonflent,
+écument, surgissent d'un fond trouble et verdâtre, et l'aspect en est
+aussi menaçant que possible. Les vents périodiques qui soufflent sur
+le Tanganyika sont le sud-est et le sud-ouest. La brise de terre et de
+mer s'y fait sentir presque aussi distinctement que sur les rivages de
+l'océan Indien. Le vent du matin vient du nord, pendant le jour il est
+variable, et le soir un souffle léger s'élève des eaux. Les courants
+de l'atmosphère y sont nombreux, et leur action brusque est souvent
+désastreuse; les rafales, qui se heurtent en se croisant, gonflent les
+vagues et les entraînent en certains endroits à six, ou sept mètres du
+point ordinaire; c'est peut-être ce phénomène que les Arabes ont pris
+pour des effets de marée. Les indigènes n'ont pas trouvé le fond du
+lac; les Arabes n'y sont parvenus que près des rives. Ces dernières
+plongent dans l'eau bleue par une pente rapide et forment sous l'eau
+des bords une couche de sable et de galets. On aperçoit quelques
+récifs dans le voisinage de la côte, mais on ne rencontre ni écueils,
+ni bas-fonds une fois qu'on est en pleine eau; et bien que les îles
+soient assez nombreuses à la marge du lac, il paraît ne s'en trouver
+qu'une seule dans la nappe centrale.»
+
+[Illustration: Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui.]
+
+Trois jours après, toute la flottille arrivait saine et sauve à
+Kaouélé, d'où nos voyageurs partaient le 26 mai pour reprendre la
+route qui les avait amenés de la côte. Le 20 juin ils rentraient à
+Kazeh, où Snay ben Amir les recevait avec sa générosité ordinaire. Là,
+tous les membres de la caravane subirent l'influence du climat: fièvre
+tierce ou quotidienne, maladies de foie et de poitrine, rhumatismes,
+ophthalmies, surdité, ulcérations, prurigo. Burton, cependant, payant
+à chacun de ces maux un tribut plus fort qu'aucun de ses compagnons,
+fut cloué pendant plusieurs mois sur un lit de douleurs. Le délai qui
+s'ensuivit forcément permit au capitaine Speke de pousser une pointe
+de trois cent soixante kilomètres, droit au nord, jusqu'au Nyanza
+d'Oukéréoué, qui, d'après les Arabes, est plus étendu que le
+Tanganyika. Speke était de retour le 25 août, et le 26 septembre la
+caravane se remettait en marche à travers les jungles, les marais, les
+torrents, les forêts, les déserts, les vallées et les montagnes où
+serpente le sentier que nous connaissons. Enfin le 3 février les
+voyageurs se retrouvaient au bord de l'Océan, et ils débarquaient à
+Zanzibar le 4 mars 1859.
+
+ Traduit par Mme H. LOREAU.
+
+ * * * * *
+
+Bien que dans la relation dont nous venons d'offrir un extrait aux
+lecteurs du _Tour du monde_, le capitaine Burton, cédant à un
+sentiment dont nous ne sommes ni les appréciateurs ni les juges, ait
+cru devoir garder le silence sur les découvertes personnelles, du
+capitaine Speke, ce sont celles-ci surtout qui ont éveillé l'attention
+du monde savant; car, plus spécialement que les autres résultats de
+l'expédition des deux Anglais, elles se rattachent au problème imposé
+depuis deux mille ans aux investigations des géographes: _la recherche
+des sources du Nil._
+
+Lorsque le 3 août 1858, après vingt-cinq jours de marche pénible, à
+travers une région que jamais encore n'avait foulée un pied européen,
+le capitaine Speke, du haut d'une colline, découvrit l'immense nappe
+d'eau de l'Oukéréoué, il put, d'un seul coup d'oeil, reconnaître la
+véracité des assertions de ses guides arabes. Il avait devant lui _un
+lac beaucoup plus vaste que le Tanganyika, si large, de l'est à
+l'ouest, qu'on ne pouvait en distinguer les deux rives, et si étendu,
+du sud au nord, que personne n'en connaissait la longueur_.
+
+Le capitaine Speke trouva deux degrés trente minutes pour la latitude
+de l'extrémité sud de cette mer intérieure, et s'assura que son niveau
+dépassait de onze cent quarante mètres celui de l'Océan. D'après des
+renseignements obtenus d'un grand nombre de ces riverains, son
+extension au nord de l'équateur ne peut être non plus au-dessous de
+deux degrés et demi, et de cette extrémité septentrionale s'échappe un
+cours d'eau qui, prolongé d'un degré ou deux encore, doit forcément
+rejoindre soit le Nil Blanc dans les environs de Kondokoro ou de
+Bélénia, derniers points atteints par les voyageurs venus d'Égypte et
+de Nubie, soit un des nombreux canaux encore inexplorés qui viennent
+rejoindre le Bahr-el-Abiad, dans le voisinage du lac Nu. La relation
+suivante, qui nous est adressée de Khartoum par notre collaborateur M.
+Lejean, se relie à cette hypothèse, en réduisant le Saubat, dans
+lequel pendant longtemps on a voulu voir un des bras principaux du
+haut Nil, aux proportions d'un affluent assez modeste.
+
+
+
+
+FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT
+
+(AFFLUENT DU NIL BLANC)
+
+PAR M. ANDRÉA DEBONO[15].
+
+1855
+
+
+ [Note 15: «Je vous envoie Je fragment d'un
+ voyage sur le Saubat (affluent de droite du
+ Nil Blanc), par M. Andréa Debono, négociant
+ maltais établi à Khartoum pour la traite de
+ l'ivoire. Il y a deux ans, les Annales des
+ Voyages ont publié une relation de ce voyage
+ écrite par M. Terranova, agent de M. Debono:
+ mais vous pourrez voir, en comparant les deux
+ relations, que le genre d'intérêt qu'elles
+ offrent est tout à fait différent.
+
+ «Je regrette de ne pouvoir vous envoyer le
+ journal entier de M. Debono, quoique je l'aie
+ entre les mains: l'ensemble présente un
+ caractère très-curieux et très-dramatique. M.
+ Debono, surpris par la baisse subite des eaux
+ et emprisonné par ce contre-temps, pendant
+ onze mois, parmi des tribus peu sûres, harcelé
+ et attaqué par les noirs, a failli plusieurs
+ fois périr avec la jeune femme et l'enfant qui
+ partageaient sa vie aventureuse. Sa relation,
+ que j'ai dû abréger beaucoup en la traduisant,
+ est proprement un journal de commerce écrit au
+ jour le jour, et sans prétention à la
+ publicité; il offre par cela même une haute
+ garantie de sincérité et d'exactitude.
+
+ «Le Saubat, sur lequel tous les géographes ont
+ jusqu'ici adopté l'hypothèse qui l'identifie
+ avec le fleuve d'Énaréa (S. d'Abyssinie), est
+ le moins connu des grands affluents du fleuve
+ Blanc. Tous les renseignements que j'ai pu
+ avoir sur ce grand cours d'eau me confirment
+ dans une pensée: c'est qu'il a sa source fort
+ loin au sud-sud-est, qu'il reçoit une grande
+ partie de ses eaux d'un ou deux canaux de
+ dérivation du fleuve Blanc, et qu'il n'a aucun
+ rapport avec le fleuve précité d'Énaréa, que
+ je regarde, jusqu'à preuve du contraire, comme
+ se rendant dans la mer des Indes sous les noms
+ de Djouba (Ouebi Sidama, Jub, etc.).»
+
+ Khartoum, août 1860. G. LEJEAN.]
+
+.... Le 23 décembre 1854, je quittai Khartoum avec une _duhabié_ et un
+_sandal_ montés par soixante-sept personnes, pour tenter la fortune au
+Saubat, jusqu'alors à peu près inconnu. J'arrivai le 1er janvier,
+après une navigation absolument dépourvue d'incidents, à l'embouchure
+de cette rivière. Le vent était favorable, mais le Saubat fait tant de
+détours qu'il me fallut plusieurs fois marcher à la cordelle. Nous
+voyageâmes toute la nuit, et le 2 à midi j'atteignais l'établissement
+que j'avais formé l'année précédente, et où m'attendait mon agent, M.
+Terranova. Après avoir réglé en cet endroit mes affaires commerciales,
+je repartis le 4, et naviguai trois jours dans les mêmes conditions
+que j'ai dites en commençant, tantôt à la voile, tantôt à la cordelle.
+Les villages des Dinkas, qu'on ne voit pas à l'entrée du fleuve, parce
+que les marais empêchent les noirs d'habiter sur cette partie du
+Saubat, commencèrent le 4 et les jours suivants à se montrer sur la
+droite.
+
+[Illustration: Dernier établissement égyptien dans le Fazogl.--Dessin
+de Lancelot d'après Russegger.]
+
+Le 8, les villages dinkas disparurent pour faire place à ceux des
+Schelouks, peuples qu'il ne faut pas confondre avec ceux qui habitent
+sur le fleuve Blanc. Ceux du Saubat obéissent à un sultan qui demeure
+dans la tribu même: ils ont des cases en paille et des pirogues faites
+d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent, lors des incursions de
+leurs terribles voisins les Nouers, à se sauver sur le fleuve avec
+leurs familles et leur mobilier, tant que dure la razzia.
+
+Le 10, les nombreux détours du fleuve, qui avaient presque cessé
+depuis deux jours, recommencèrent à ralentir notre navigation. Le
+lendemain, je trouvai sur la rive gauche un grand rassemblement de
+Nouers, et comme j'entrai en relation avec eux pour un achat de
+bétail, ils me proposèrent de me réunir à eux pour écraser toutes les
+autres tribus du Saubat, leur enlever leurs enfants et leurs
+troupeaux, et partager les profits. Ils prétendaient former une masse
+de cinquante mille guerriers, et ajoutaient qu'ils pouvaient sextupler
+ce nombre, sans compter les femmes et les enfants qui les suivent
+toujours à la guerre, suivant l'usage du pays. Il est vrai qu'alors le
+vaincu perd non-seulement la bataille, mais encore sa famille et son
+bétail. Sans discuter leurs exagérations, je leur répondis que je
+n'étais pas venu au Saubat pour faire la guerre, mais pour acheter de
+l'ivoire; et me voyant résolu à refuser leur étrange proposition, ils
+se bornèrent à me demander ma neutralité dans la guerre qu'ils
+allaient faire aux Schelouks, ce que je leur promis aisément. Ils
+étaient persuadés qu'avec le secours d'une troupe d'hommes armés de
+fusils ils seraient invincibles.
+
+[Illustration: Contrée des Schelouks sur le Saubat.--Dessin de
+Lancelot d'après Russegger.]
+
+Nous continuâmes à voyager sans autres incidents, le cours du fleuve
+continuant à être sinueux. Le 15, le chef d'un village où je m'arrêtai
+pour acheter une dent d'éléphant me dit qu'un des hommes du sandal,
+que j'avais envoyé en avant, avait tué involontairement d'un coup de
+feu un de ses hommes, et il me pria de donner quelques verroteries au
+père du défunt, qu'il me présenta. Cet homme me parut médiocrement
+affligé, et je soupçonnai une fraude, d'autant plus qu'une femme dit à
+mon drogman que le défunt avait été frappé par les Nouers, et non par
+mes hommes. Je donnai cependant les verroteries demandées, et le
+soir, ayant rejoint le sandal, je pris des informations qui me
+convainquirent que la réclamation était fondée. La femme qui avait dit
+le contraire avait probablement obéi à un sentiment de jalousie.
+
+_15 janvier._--Arrivée chez le _Djak_ ou chef de la tribu; il me fit
+présent d'une dent d'éléphant du poids de vingt livres, et d'une peau
+de tigre. Pour ne pas demeurer en reste de politesse, je lui donnai
+sur-le-champ un habillement complet, c'est-à-dire une chemise, un
+tarbouch et une paire de chaussures. Je restai quelques jours chez ce
+chef, qui me pria instamment de lui laisser un poste permanent pour le
+protéger contre les Nouers. Je lui promis de satisfaire à son voeu
+lorsque je repasserais en cet endroit, à mon retour, mais j'ajoutai
+qu'en ce moment j'avais besoin de tout mon monde pour aller en avant.
+Il m'en dissuada en me disant que plus loin je risquerais de trouver
+le fleuve à sec; mais, comme je savais le penchant des noirs à mentir
+à tout propos, je n'en crus rien, et l'on verra plus loin si j'eus
+raison.
+
+_19 janvier._--Départ après midi, avec la _dahabié_, pour me rendre
+chez le vieux sultan des Schelouks. Le soir, je laisse à gauche le
+premier affluent du fleuve, nommé _Nùol Dei_.
+
+_20 janvier._--Nous continuons à marcher tout le jour par un bon vent,
+en laissant à droite les Nouers, à gauche les villages des Schelouks.
+Le bras du fleuve appelé _Djibba_ reste sur notre droite. Le
+lendemain, à onze heures, nous rencontrons le troisième bras, nommé
+_Nikana_, et une heure plus loin un village, où nous nous arrêtons un
+instant pour faire nos achats.
+
+_22 janvier._--Nous arrivons chez le vieux sultan Luol Anian, et je
+trouve le sandal, que j'avais envoyé en avant. Ce n'est que le jour
+suivant que je puis voir le roi: vers midi, il arrive près de la
+barque portant à la main une branche verte et suivi de beaucoup de ses
+gens. Il ne se prête qu'avec défiance à entrer dans la dahabié,
+n'ayant jamais vu jusque-là de barques de cette espèce. Ici, comme
+chez le Djak, le chef échangea avec moi quelques présents et me
+demanda de l'aider contre les Nouers qui faisaient des razzias
+terribles sur son territoire, enlevant les boeufs et massacrant tout
+ce qui était capable de porter une lance. J'éludai sa demande, et il
+me répéta ce qui m'avait déjà été dit de la prochaine baisse des eaux.
+Mais d'une part il y avait plus de dix pieds d'eau à l'endroit où je
+me trouvais, et il me semblait impossible qu'un pareil fleuve pût se
+dessécher tout à coup; d'autre part, je voulais arriver aux montagnes
+des Berris, qui, selon mon estimation, ne devaient pas être fort loin.
+Je savais qu'en 1852 le missionnaire D. Angelo Vinco y était allé de
+Bélénia, et rapportait avoir passé un fleuve étroit et profond, qui ne
+pouvait être que le Saubat; et ce fut cette idée fixe d'aller chez les
+Berris qui me décida à partir sans retard.
+
+_26 janvier._--Arrivée chez le second sultan, nommé _Adam Adaboukadj_.
+Je m'y arrête deux jours, nous échangeons les présents d'usage, et le
+28, je continue ma route. Je passe devant un bras du fleuve qui va
+rejoindre le _Nikana_; le lendemain, je me trouve en face de deux
+autres bras considérables, remontant l'un vers les Djebbas, l'autre
+dans la direction des Bondjaks. Je suis ce dernier.
+
+_1er février._--À peine arrivé dans le _Bondjak_, je rencontrai
+successivement plusieurs écluses faites par les noirs en travers de la
+rivière, et garnies de nasses pour prendre le poisson. L'eau avait,
+dans cette partie, six à sept brasses de profondeur. Les noirs
+essayèrent de me détourner de franchir les écluses, en me disant
+qu'avant un mois je me trouverais à sec dans ce canal; mais leur
+intérêt était trop évident pour me permettre de croire à leur dire.
+J'aurais voulu éviter de détruire les travaux de ces braves gens:
+cependant j'avais besoin de passer à tout prix; je fis donc faire à la
+première écluse une ouverture suffisante pour donner passage aux deux
+barques et rien de plus, et je la franchis, poursuivi par les clameurs
+des noirs, qui s'empressèrent de rétablir la clôture derrière nous.
+
+Les écluses suivantes furent franchies de même. Nous naviguâmes ainsi
+du 1er au 9 février, et à cette dernière date nous atteignîmes les
+derniers villages des Bondjaks, au delà desquels j'appris qu'il n'y
+avait plus d'habitations sur le fleuve. J'ouvris des relations avec
+les chefs de la tribu, et en même temps je fis demander l'autorisation
+d'envoyer un agent au sultan des Bondjaks, qui demeurait dans
+l'intérieur, au village de Nikana. Je passai plusieurs jours au même
+lieu dans une inaction forcée.
+
+_1er mars._--Je reçois un chef qui me dit: «Entre nous autres rois, on
+se fait des présents et non des achats.» Et il m'offrit en effet
+quelques présents, que je rendis généreusement. Il m'apportait en
+outre une réponse affirmative à ma demande, et je fis immédiatement
+choix des gens qui devaient accompagner à Nikana mon agent Terranova.
+
+Mon «ambassadeur» et sa suite se mirent en route au matin,
+traversèrent plusieurs villages, et le soir ils arrivèrent au village
+royal. Le sultan leur assigna immédiatement un terrain pour planter
+leur camp, et fit défense à tous ses sujets d'aller voir les étrangers
+avant qu'il ne leur eût fait lui-même sa visite. Ils n'en furent pas
+moins assiégés par des curieux qui n'avaient jamais vu de blancs, et
+qui exprimaient par leurs gestes à quel point la couleur et le costume
+des nouveaux venus leur paraissaient étranges et même ridicules; mais
+le roi, informé de cette curiosité indiscrète, en punit les auteurs
+par la perte de tous leurs bestiaux.
+
+Au matin, le sultan fit envoyer à Terranova et à ses gens une grande
+jarre de lait et un boeuf pour leur nourriture, et fit tendre de peaux
+de panthères tout l'espace compris entre la tente de mes hommes et sa
+case royale. Puis il arriva avec une suite de deux cents hommes, dont
+quelques-uns portaient des sièges pour son usage; il s'assit en
+appuyant ses deux pieds sur deux de ses chefs couchés à terre, et leur
+cracha à la figure. Bien loin de s'offenser, les deux sièges vivants
+se frottèrent respectueusement toute la figure avec le royal
+cosmétique; puis l'autocrate daigna demander à mon agent par quel
+motif il avait quitté son pays pour venir jusque chez les Bondjaks.
+Terranova lui répondit qu'il n'avait eu d'autre intention que de venir
+faire le commerce avec sa tribu. «Les sultans font des présents et pas
+de commerce,» répondit le roi, comme l'avait déjà fait son subordonné
+les jours précédents; et il accompagna cette fière parole du don de
+deux fort belles dents d'éléphant, en retour desquelles Terranova lui
+fit quelques cadeaux. Mon agent crut l'occasion favorable pour lui
+demander l'autorisation d'établir dans le village un poste fixe pour
+le commerce de l'ivoire; le roi lui dit que cette denrée manquerait
+jusqu'à la saison prochaine, et lui fit comprendre qu'il ne tenait
+nullement à avoir près de lui un établissement permanent de ce genre.
+
+_1er avril._--J'essaye de sortir de l'espèce de prison où la baisse
+des eaux m'a enfermé; mais à peine avons-nous commencé à marcher que
+nous touchons à un banc de sable. La barque, remise à flot avec
+beaucoup de peine, touche une seconde, puis une troisième fois; nous
+sommes forcés de passer la nuit à l'endroit où nous sommes restés
+ensablés.
+
+Le lendemain 2, grands débats avec les noirs que j'ai réunis pour
+dégager les barques; ils demandent à être payés d'avance. L'arrivée
+d'un chef envoyé par le sultan complique encore les difficultés: ce
+digne homme va trouver un des chefs réunis en face de nous et l'engage
+à tomber avec tous ses hommes sur ma troupe pendant qu'elle est dans
+l'eau, occupée à dégager la barque, lui promettant une victoire facile
+et de gros profits. Le chef, loin d'écouter ce conseil de brigand, en
+avertit notre drogman; je fais aussitôt mettre mon monde sous les
+armes, et pointer ostensiblement un canon chargé à mitraille pour
+effrayer les groupes, qui, en effet, se reculent un peu, et j'obtiens
+pour ce jour un peu de tranquillité.
+
+_3 avril._--Les noirs, en tenue de guerre, continuent à s'attrouper
+autour des barques. Je ne voulais nullement ouvrir le feu contre eux,
+mais d'autre part il m'importait beaucoup de les intimider. Voici le
+parti auquel je m'arrêtai: je leur fis dire que j'étais venu pour
+faire le commerce et nullement pour me battre, mais que j'avais des
+armes à feu plus redoutables que leurs lances, car elles perçaient
+leurs boucliers; et pour en donner la preuve, je fis poser deux
+boucliers l'un sur l'autre, et je fis tirer un coup de fusil. La balle
+les traversa tous deux. Je pus constater avec plaisir que cet
+avertissement leur inspirait des réflexions salutaires, et je n'eus
+plus à craindre de trahison. Je maintins cependant bonne garde toutes
+les nuits; mon agent et moi nous faisions nous-mêmes le quart pour
+empêcher nos Barbarins de s'endormir, car, musulmans et par conséquent
+fatalistes, ces gens ne prennent aucune précaution et laissent tout
+aller, comme ils le disent, «à la garde de Dieu.»
+
+Nous perdîmes en ce lieu plusieurs jours, et ce fut seulement le 8 que
+je pus faire exécuter, par nos hommes et par les noirs payés à grand
+renfort de verroteries, un barrage à travers la rivière pour maintenir
+nos barques à flot. Voici l'opération que j'exécutai, et dont je donne
+ici le détail pour ne pas avoir à y revenir. Mon dessein était
+d'arriver, de quelque manière que ce fût, au point de la rivière où
+les eaux étaient encore assez hautes pour me permettre de passer. Pour
+cela, je m'imaginai de faire un premier barrage, puis un second
+au-dessous, et de rompre ensuite le premier pour faire passer par la
+brèche mes deux barques au courant de l'eau. Du second barrage, je
+passai à un troisième, et ainsi de suite, comme à travers autant
+d'écluses. Un travail aussi colossal m'eût été impossible à exécuter
+dans tout autre pays; mais à cette époque la verroterie n'était pas
+encore aussi dépréciée parmi les noirs qu'elle l'est aujourd'hui; il
+ne m'en coûta qu'un certain nombre de caisses de cette denrée, ce qui
+ne laissa pas que d'être encore extrêmement ruineux pour moi. En
+outre, tant de dépenses et d'efforts furent en pure perte.
+
+_9 avril._--La solitude s'est faite autour de nos barques: je ne vois
+plus à peu près personne. Je ne tarde pas à en apprendre la cause. Les
+Nouers ont exécuté une razzia sur les Bondjaks, et leur ont enlevé du
+bétail; à l'approche de ces terribles ennemis, les Bondjaks se sont
+retirés sans essayer de résistance. Ces Nouers sont la terreur de tous
+les riverains du fleuve Blanc, même des Schelouks, et il suffit de
+deux Nouers pour mettre en fuite la population d'un village tout
+entier.
+
+_12 avril._--Première pluie attendue avec bien de l'impatience: les
+eaux montent d'une demi-brasse, mais cette hausse ne se soutient pas,
+les eaux redescendent, et j'en suis pour ma fausse espérance. Les
+jours suivants se passent dans les mêmes alternatives.
+
+Le 1er mai, je me décide à aller à la découverte; je remonte le fleuve
+par terre, et au bout d'une demi-heure je trouve un lit parfaitement à
+sec: le peu d'eau qui fait flotter mes barques n'est retenu que par
+mon dernier barrage. Je visite nos magasins: nous n'avons de vivres
+que pour un mois, et nul espoir de sortir de cette impasse avant bien
+longtemps!
+
+Tel est, en définitive, l'aspect réel du Saubat, de ce fleuve que
+l'Allemand Russegger, voyageur exact et consciencieux pourtant, a
+confondu avec le vrai Nil Blanc, et que des géographes encore plus
+récents regardent comme le cours inférieur du Godjob de l'Énaréa. Il
+est difficile de concevoir comment ce dernier fleuve, qui roule déjà
+dans ses montagnes natales une plus grande masse d'eau que le Nil
+d'Abyssinie, pourrait, après avoir recueilli les tributs que doivent
+lui verser les hautes régions de Singiro et de Kaffa, devenir, dans
+les plaines des Schelouks, ce chenal épuisé où mes embarcations sont
+restées engravées tant de mois!
+
+_4 mai._--J'ai reçu une visite inattendue, celle du chef qui, le mois
+précédent, avait conseillé à ses compatriotes de m'attaquer et de
+piller mes barques. Il arriva sans armes, dans une barque montée par
+trois hommes seulement. Je prenais mon repas quand il se présenta, et
+j'affectai de ne faire aucune attention à lui. Cette réception
+inaccoutumée l'inquiéta: je le vis changer de couleur, son visage
+passant du noir à une teinte plombée. Quand j'eus fini, je me tournai
+vers lui en demandant au drogman ce que pouvait vouloir cet homme. Il
+prit alors la parole pour me dire qu'il était venu se justifier de
+certains mauvais bruits et notamment des intentions qui lui avaient
+été imputées d'avoir voulu me faire la guerre. Je lui répondis que je
+ne voulais pas entendre parler de semblable chose, que je ne craignais
+pas la guerre, mais que j'étais venu pour trafiquer paisiblement, et
+pour lui prouver qu'il n'était pas de taille à m'effrayer, je fis
+tirer un de mes canons chargé d'une pièce de bois en guise de boulet.
+Les noirs ayant ramassé ce projectile, que l'explosion avait lancé
+fort loin, j'interpellai le chef et lui demandai si les lances de ses
+hommes portaient à pareille distance. Son attitude me prouva qu'il
+avait compris la leçon et en profiterait.
+
+Il entreprit une longue justification pour me persuader qu'il était
+resté étranger à un complot tramé par les autres chefs, qu'il révéla à
+mon drogman, et qui consistait tout simplement à tomber sur nous
+durant la saison des pluies, lorsque l'humidité empêcherait nos
+terribles fusils de faire feu, et à nous massacrer sans danger. (Pour
+parer à ce péril, je fis soigneusement envelopper de peaux les
+batteries de nos fusils pendant que durèrent les pluies.)
+
+[Illustration: Belénia, village berri sur le fleuve Blanc.--Dessin de
+Lancelot d'après Werne.]
+
+Mon conspirateur avait été trahi de la façon la plus inattendue. Une
+esclave dinka qu'il avait s'était empressée de tout révéler à mon
+drogman; c'était le roi lui-même qui avait donné l'ordre de tomber sur
+nous, de nous égorger tous, sans excepter Terranova, son hôte; de
+brûler nos corps et d'en jeter les cendres au vent; «afin que nos
+cadavres ne restassent pas dans sa terre.» Sachant que ces noirs
+croient à la sorcellerie, je lui déclarai que je savais tout cela par
+des moyens magiques, et que je voulais bien lui pardonner ses
+perfidies passées, mais qu'il eût à y regarder à deux fois si, à
+l'avenir, il s'avisait encore de conspirer contre moi. Il me fit, pour
+me rassurer, le serment le plus solennel en usage chez ces peuples,
+«sur la race de ses boeufs,» et nous nous séparâmes assez bons amis
+pour la forme....
+
+ Andréa DEBONO.
+
+
+
+
+GRAVURES.
+
+ Dessinateurs.
+ Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme) Rouargue 1
+ Types et costumes siciliens Rouargue 4
+ Ruines à Girgenti (Agrigente) Rouargue 5
+ Vue de Syracuse Rouargue 8
+ Taormine et l'Etna Rouargue 9
+ La Marine à Messine Rouargue 12
+ Rocher de Scylla Rouargue 13
+ Stromboli Rouargue 16
+ Pigeonnier près d'Ispahan Jules Laurens 17
+ Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud,
+ à Ispahan Jules Laurens 21
+ Collége de la Mère du roi, à Ispahan Jules Laurens 24
+ Une peinture indienne dans le palais des
+ Quarante-Colonnes, à Ispahan Jules Laurens 25
+ Entrée de Kaschan Jules Laurens 28
+ Une caravane persane au repos Jules Laurens 29
+ Types persans Jules Laurens 32
+ Faubourg de Téhéran Jules Laurens 33
+ La porte de Schah-Abdoulazim Jules Laurens 36
+ Dans une cour, à Téhéran Jules Laurens 37
+ Types et portraits persans Jules Laurens 40
+ Groupe de Persans Jules Laurens 41
+ Dans l'Enderoun (appartement intérieur
+ -- Costumes d'intérieur et de sortie) Jules Laurens 44
+ Choix d'armes, d'instruments et objets divers
+ persans Jules Laurens 45
+ Le Démavend Jules Laurens 48
+ Vue de l'île Saint-Thomas de Bérard 49
+ Saint-Pierre, à la Martinique de Bérard 52
+ Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise) de Bérard 53
+ Une sucrerie à la Guadeloupe de Bérard 56
+ La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe de Bérard 57
+ Le port d'Espagne, à la Trinidad de Bérard 60
+ La baie de Panama de Bérard 61
+ Vue des Bermudes de Bérard 64
+ Costumes norvégiens d'Hitterdal Pelcoq 65
+ La vallée de Bolkesjö Doré 68
+ Costumes du Télémark Pelcoq 69
+ La vallée de Vestfjordal Doré 72
+ Intérieur d'auberge à Bolkesjö Lancelot 73
+ Église d'Hitterdal Wormser 75
+ Le Rjukandfoss Doré 76
+ Un chalet à Bamble Lancelot 77
+ Vue du lac Bandak Doré 80
+ Le lac Flatdal Doré 81
+ Fjord de Gudvangen Doré 84
+ Église de Bakke Doré 85
+ Route de Stalheim Doré 88
+ Le Vöringfoss Doré 89
+ Vallée de l'Heimdal Doré 92
+ Femme du Sogn Pelcoq 93
+ Une noce en Norvége Pelcoq 96
+ Le marché aux grains (Suez) Karl Girardet 97
+ Port de Suez Karl Girardet 100
+ Cimetière européen à Suez Karl Girardet 100
+ Qosséir Karl Girardet 101
+ Djeddah Karl Girardet 101
+ Port de Souakin Karl Girardet 101
+ Mosquée de Salonique Karl Girardet 104
+ Femmes albanaises, près d'un arabas,
+ à Vasilika Villevieille 105
+ Un Juif de Salonique Bida 108
+ Une Juive de Salonique Bida 109
+ Sceau du monastère de Kariès 111
+ Vue générale de mont Athos Villevieille 112
+ Le Conseil des Épistates au mont Athos Boulanger 113
+ Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
+ Catholicon de Kariès) Pelcoq 116
+ Monastère d'Iveron Karl Girardet 117
+ L'higoumène d'Iveron Pelcoq 120
+ La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra Lancelot 121
+ Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès Thérond 124
+ Coffret dans le trésor de Kariès Thérond 125
+ Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches Thérond 128
+ La confession Bida 129
+ Bas-relief du couvent de Vatopédi A. Proust 130
+ Albanais, soldat de la garde des Épistates Villevieille 132
+ Vue du couvent d'Esphigmenou Karl Girardet 133
+ Intérieur de la cour principale du couvent slave
+ de Kiliandari Lancelot 136
+ La récolte des noisettes au mont Athos Villevieille 137
+ L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos E. de Bérard 140
+ Baie de la Poste, dans l'île Floriana
+ (archipel Galapagos) E. de Bérard 140
+ L'île Charles, dans l'archipel Galapagos E. de Bérard 141
+ Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos) E. de Bérard 144
+ Oiseaux et reptile (archipel Galapagos) Rouyer 145
+ Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel
+ Galapagos E. de Bérard 148
+ Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux) E. de Bérard 149
+ Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro
+ (îles à coraux) E. de Bérard 149
+ Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro
+ (îles à coraux) E. de Bérard 152
+ Récifs et piton de l'île de Borabora
+ (îles à coraux) E. de Bérard 153
+ Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux) E. de Bérard 156
+ Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
+ (îles à coraux) E. de Bérard 157
+ Brun-Rollet Fath 160
+ Traîneau yakoute Victor Adam 161
+ Une sorcière tongouse Victor Adam 164
+ Port d'Okhotsk Victor Adam 165
+ Bazar de Nertchinsk Victor Adam 168
+ Colonie ou village yakoute Victor Adam 169
+ Voyageur russe en Sibérie Victor Adam 172
+ Argali (mouton sauvage) Victor Adam 173
+ Campement de Tongouses Victor Adam 176
+ Chamans yakoutes Victor Adam 177
+ Femme yakoute Victor Adam 180
+ Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et
+ de la Chine Victor Adam 181
+ Types indigènes (Australie du Sud) G. Fath 184
+ Sépultures australiennes dans les bois Lancelot 185
+ Sépulture australienne au désert Doré 189
+ Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons
+ dans les déserts du lac Torrens Doré 192
+ Oasis d'Éderi (Fezzan) Rouargue 193
+ Mourzouk (capitale du Fezzan) Rouargue 196
+ Gorge d'Agueri Lancelot 197
+ Vallée d'Auderaz Rouargue 200
+ Vue d'Agadez Lancelot 201
+ Vue de Kano (entrepôt du Soudan central) Lancelot 204
+ Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou) Lancelot 205
+ Vue du lac Tchad Rouargue 208
+ Village marghi Rouargue 209
+ Halte dans une forêt du Marghi Rouargue 212
+ Village mosgou Rouargue 213
+ Chef mosgovien Rouargue 216
+ Intérieur d'une habitation mosgovienne Rouargue 217
+ Chef kanembou Rouargue 220
+ Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna
+ (sa capitale) Rouargue 221
+ Une razzia à Barea (Mosgou) Rouargue 224
+ Vue du marché de Sokoto Hadamard 225
+ Bac sur le Niger, à Say Rouargue 228
+ Vue des monts Homboris Lancelot 229
+ Village sonray Lancelot 232
+ Vue de Kabra (port de Tembouctou) Rouargue 233
+ Camp touareg Lancelot 236
+ Arrivée à Tembouctou Lancelot 237
+ Vue générale de Tembouctou Lancelot 240
+ Portrait en pied du baron de Wogan en costume
+ de voyage J. Pelcoq 241
+ Grass-Valley J. Pelcoq 244
+ Un claim ou atelier de mineur J. Pelcoq 245
+ Forêt de _taxodium giganteum_ ou pins géants Lancelot 248
+ Un cañon ou passage de la Sierra-Wah Lancelot 249
+ La case du jugement J. Pelcoq 252
+ Le poteau de la guerre J. Pelcoq 253
+ Types d'Indiennes du Rio-Colorado J. Pelcoq 256
+ Grande pagode de Rangoun Français 257
+ Bateau à voile sur l'Irawady Cliché anglais 258
+ Canot de parade Cliché anglais 259
+ Bateau de commerce Cliché anglais 259
+ Birmans dans une forêt J. Pelcoq 261
+ Pattshaing ou tambour-harmonica Cliché anglais 262
+ Pattshaing à baguettes Cliché anglais 262
+ Harpe birmane Cliché anglais 263
+ Harmonica birman Cliché anglais 263
+ Pagode à Pagán Cliché anglais 264
+ Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava Hadamard 265
+ Dagobah ou pagode en forme de cloche Cliché anglais 266
+ Intérieur d'une pagode Cliché anglais 267
+ Maison de l'ambassade à Amarapoura Cliché anglais 268
+ Vallée des puits de bitume Karl Girardet 269
+ Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
+ birmans Morin 272
+ Le palais du roi et l'éléphant blanc Navlet 273
+ Sculptures comiques dans le monastère royal à
+ Amarapoura Lancelot 276
+ Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à
+ Amarapoura) Lancelot 277
+ Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura Navlet 281
+ Une porte à Amarapoura Cliché anglais 284
+ Canon birman Cliché anglais 284
+ Danse des éléphants Cliché anglais 284
+ Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava Cliché anglais 285
+ Jeunes dames birmanes Morin 288
+ Le temple du Dragon Lancelot 289
+ Rives de l'Irawady (près des mines de rubis) Cliché anglais 292
+ Petite pagode à Mengoun Cliché anglais 292
+ Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
+ de terre de 1839) Karl Girardet 293
+ Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge Paul Huet 297
+ Temple ruiné à Pagán Lancelot 300
+ Salces ou volcans de boue à Membo Cliché anglais 301
+ Cônes volcaniques dans la plaine de Membo Cliché anglais 301
+ Paysans birmans en voyage Cliché anglais 302
+ Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura Lancelot 304
+ Zanzibar vue de la mer E. de Bérard 305
+ Portrait de feu l'iman de Zanzibar E. de Bérard 308
+ Port de la ville de Zanzibar E. de Bérard 309
+ Un village de la Mrima Lavieille 312
+ Jihoué la Mkoa ou la roche ronde Cliché anglais 313
+ La fontaine qui bout (source thermale dans le
+ Khoutou) Cliché anglais 313
+ Sycomore africain Cliché anglais 314
+ L'Ougogo Cliché anglais 315
+ Burton et ses compagnons en marche Lavieille 316
+ Chaîne côtière de l'Afrique occidentale Lavieille 317
+ Passe dans l'Ousagara Lavieille 320
+ Paysage dans l'Ounyamouézi Lavieille 321
+ Noirs de l'Ousumboua G. Boulanger 324
+ Huttes à Mséné Lavieille 325
+ Nègres porteurs G. Boulanger 328
+ Noir de l'Ouganda G. Boulanger 329
+ Habitation de Snay ben Amir à Kazeh Lavieille 332
+ Jeunes dames à Kazeh G. Boulanger 333
+ Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé Cliché anglais 334
+ Coiffures des indigènes de l'Oujiji Cliché anglais 335
+ Maison des étrangers à Kaouélé Lavieille 336
+ Navigation sur le lac Tanganyika Lavieille 337
+ Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika Lavieille 339
+ Habitation au bord du lac Tanganyika Lavieille 340
+ Le bassin du Maroro Lavieille 341
+ Instruments et ustensiles des Ouajiji Cliché anglais 342
+ Riverains du Tanganyika (côté ouest) Cliché anglais 343
+ Riverains du Tanganyika (côté sud) Cliché anglais 343
+ Le bassin du Kisanga Lavieille 344
+ Végétation de l'Ougogi Lavieille 345
+ Passe de l'Ouzagara Cliché anglais 346
+ Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui Cliché anglais 347
+ Dernier établissement égyptien dans le Fazogl Lancelot 348
+ Contrée des Shelouks sur le Saubat Lancelot 349
+ Bélénia (village bari sur le fleuve Blanc) Lancelot 352
+ Habitants de la Havane Potin 353
+ Coolies chinois à Cuba Pelcoq 356
+ Vue générale de la Havane (capitale de Cuba) Lancelot 357
+ Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba E. de Bérard 360
+ Cathédrale de la Havane Navlet 361
+ La volante (voiture de la Havane) Victor Adam 363
+ Vue de Matanzas Lancelot 364
+ Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau)
+ de Candela Paul Huet 365
+ Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora) Paul Huet 368
+ Grenoble et les Alpes dauphinoises Karl Girardet 369
+ Les Grands Goulets Karl Girardet 372
+ Pont-en-Royans Doré 373
+ Sainte-Croix et les ruines du château de Quint Karl Girardet 376
+ Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des
+ hauteurs de Saint-Justin) Français 377
+ Le Mont-Aiguille (vu de Clelles) Daubigny 380
+ Pontaix Karl Girardet 381
+ Roumeyer et le mont Glandaz Français 384
+ Entrée de la vallée de Roumeyer Karl Girardet 385
+ La vallée de Léoncel Karl Girardet 388
+ La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône
+ (vue prise des hauteurs de la Vacherie) Karl Girardet 389
+ Beaufort Français 392
+ La forêt de Saou Sabatier 394
+ Poët-Cellard Karl Girardet 395
+ Bourdeaux Karl Girardet 396
+ Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
+ du Ruïdoux) Karl Girardet 397
+ Cascade de la Druïse Karl Girardet 398
+ La gorge de Trente-Pas Karl Girardet 400
+ Le mont Viso Sabatier 401
+ Le pont du Diable Sabatier 405
+ Le lac de l'Échauda Sabatier 408
+ Le Pelvoux Sabatier 409
+ Le mont Aurouze Français 412
+ Les montagnes du Devoluy Karl Girardet 413
+ Ruines de la Chartreuse de Durbon Karl Girardet 416
+
+
+
+
+CARTES ET PLANS.
+
+
+ Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin. 3
+ Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin. 19
+ Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin. 51
+ Carte du haut Télémark (Norvége méridionale), d'après
+ M. Paul Riant. 67
+ Carte de la presqu'île de Bergen, d'après M. Paul Riant. 83
+ Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin. 115
+ Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff. 167
+ Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin. 187
+ Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
+ orientale) d'après M. de Lanoye. 195
+ Voyage du docteur Barth (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou),
+ par M. A. Vuillemin. 234
+ Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions
+ britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'après le
+ capitaine H. Yule. 260
+ Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'après les relevés du
+ major Grant Allan. 280
+ Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume
+ d'Ava, d'après le cap. Yule. 296
+ Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
+ orientale (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh). 307
+ Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
+ orientale (2e partie). 338
+ Carte de l'île de Cuba, par M. A. Vuillemin. 355
+ Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme),
+ par M. A. Vuillemin. 371
+ Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes),
+ par M. A. Vuillemin. 404
+
+
+
+
+ERRATA.
+
+I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on a
+imprimé: (1858.--INÉDIT).--Cette date et cette qualification ne
+peuvent s'appliquer qu'à la traduction.
+
+La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838) et
+avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais.
+
+
+II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
+Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie, 46e
+livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplacé par celui
+d'OCCIDENTALE.
+
+
+III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de Salonique_,
+dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention suivante: d'après M. A.
+Proust.
+
+
+IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description des
+oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés sur la
+page 145. Nous réparons cette omission:
+
+1º _Tanagra Darwinii_, variété du genre des _Tanagras_ très-nombreux
+en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de nos moineaux, dont ils ont à
+peu près les habitudes, que par la brillante diversité des couleurs et
+par les échancrures de la mandibule supérieure de leur bec.
+
+2º _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des Galapagos_, où
+l'on peut le voir souvent grimper autour des fleurs du grand cactus.
+Il appartient particulièrement à l'île Saint-Charles. Des treize
+espèces du genre _pinson_, que le naturaliste trouva dans cet
+archipel, chacune semble affectée à une île en particulier.
+
+3º _Pyrocephalus nanus_, très-joli petit oiseau du sous-genre
+_muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le mâle de cette
+variété a une tête de feu. Il hante à la fois les bois humides des
+plus hautes parties des îles _Galapagos_ et les districts arides et
+rocailleux.
+
+4º _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune d'or,
+appartient aux îles Galapagos.
+
+5º Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses nouveautés
+rapportées par les navigateurs du _Beagle_. Dans le pays on le nomme
+_holotropis_, et moins curieux peut-être que l'_amblyrhinchus_, il est
+cependant remarquable en ce que c'est un des plus beaux sauriens,
+sinon le plus beau saurien qui existe.
+
+Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici, est
+décrit dans le texte, page 147.
+
+[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des îles Galapagos.]
+
+ * * * * *
+
+IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde Afrique Orientale, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; ***
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+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+<pre>The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde: Afrique Orientale, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Tour du Monde: Afrique Orientale
+ Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860
+
+Author: Various
+
+Editor: Édouard Charton
+
+Release Date: September 11, 2007 [EBook #22575]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
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+</pre>
+
+
+
+<div class="tn"><p>Note au lecteur de ce fichier digital:</p>
+
+<p>Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde:
+Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860).</p>
+
+<p>Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant
+aux différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles sur
+l'Afrique Orientale.</p>
+
+<p>Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ses
+articles sont originaires.</p></div>
+
+
+<h1>LE TOUR DU MONDE</h1>
+
+
+<p class="center smaller">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br>
+Rue de Fleurus, 9, à Paris</p>
+
+
+<h1>LE TOUR DU MONDE</h1>
+
+<h2>NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES</h2>
+
+<p class="center p2">PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION<br>
+
+DE M. ÉDOUARD CHARTON<br>
+
+ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES</p>
+
+<p class="center p2">1860<br>
+DEUXIÈME SEMESTRE</p>
+
+<p class="center p4 smaller">LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N<sup>o</sup> 77<br>
+LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND<br>
+LEIPZIG, 15, POST-STRASSE</p>
+
+<p class="center p2">1860</p>
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<p><span class="smcap">Un mois en Sicile</span> (1843.&#8212;Inédit.), par <span class="smcap">M. Félix Bourquelot</span>.</p>
+
+<p class="tam">Arrivée en Sicile. &#8212; Palerme et ses habitants. &#8212; Les monuments
+ de Palerme. &#8212; La cathédrale de Monreale. &#8212; De Palerme à
+ Trapani. &#8212; Partenico. &#8212; Alcamo. &#8212; Calatafimi. &#8212; Ruines de
+ Ségeste. &#8212; Trapani. &#8212; La sépulture du couvent des capucins. &#8212;
+ Le mont Éryx. &#8212; De Trapani à Girgenti. &#8212; La Lettica. &#8212;
+ Castelvetrano. &#8212; Ruines de Sélinonte. &#8212; Sciacca. &#8212; Girgenti
+ (Agrigente). &#8212; De Girgenti à Castrogiovanni. &#8212; Caltanizzetta.
+ &#8212; Castrogiovanni. &#8212; Le lac Pergusa et l'enlèvement de
+ Proserpine. &#8212; De Castrogiovanni à Syracuse. &#8212; Calatagirone. &#8212;
+ Vezzini. &#8212; Syracuse. &#8212; De Syracuse à Catane. &#8212; Lentini. &#8212;
+ Catane. &#8212; Ascension de l'Etna. &#8212; Taormine. &#8212; Messine. &#8212;
+ Retour à Naples.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage en Perse</span>, fragments par M. le comte <span class="smcap">A. de Gobineau</span> (1855-1858),
+dessins inédits de <span class="smcap">M. Jules Laurens</span>.</p>
+
+<p class="tam">Arrivée à Ispahan. &#8212; Le gouverneur. &#8212; Aspect de la ville. &#8212; Le
+ Tchéhar-Bâgh. &#8212; Le collége de la Mère du roi. &#8212; La mosquée du
+ roi. &#8212; Les quarante colonnes. &#8212; Présentations. &#8212; Le pont du
+ Zend-è-Roub. &#8212; Un dîner à Ispahan. &#8212; La danse et la comédie. &#8212;
+ Les habitants d'Ispahan. &#8212; D'Ispahan à Kaschan. &#8212; Kaschan. &#8212;
+ Ses fabriques. &#8212; Son imprimerie lithographique. &#8212; Ses
+ scorpions. &#8212; Une légende. &#8212; Les bazars. &#8212; Le collége. &#8212; De
+ Kaschan à la plaine de Téhéran. &#8212; Koum. &#8212; Feux d'artifice. &#8212;
+ Le pont du Barbier. &#8212; Le désert de Khavèr. &#8212; Houzé-Sultan. &#8212;
+ La plaine de Téhéran. &#8212; Téhéran. &#8212; Notre entrée dans la ville.
+ &#8212; Notre habitation.</p>
+
+<p class="tam">Une audience du roi de Perse. &#8212; Nouvelles constructions à
+ Téhéran. &#8212; Température. &#8212; Longévité. &#8212; Les nomades. &#8212; Deux
+ pèlerins. &#8212; Le culte du feu. &#8212; La police. &#8212; Les ponts. &#8212; Le
+ laisser aller administratif. &#8212; Les amusements d'un bazar persan.
+ &#8212; Les fiançailles. &#8212; Le divorce. &#8212; La journée d'une Persane.
+ &#8212; La journée d'un Persan. &#8212; Les visites. &#8212; Formules de
+ politesses. &#8212; La peinture et la calligraphie persanes. &#8212; Les
+ chansons royales. &#8212; Les conteurs d'histoires. &#8212; Les spectacles:
+ drames historiques. &#8212; Épilogue. &#8212; Le Démavend. &#8212; L'enfant qui
+ cherche un trésor.</p>
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyages aux Indes Occidentales</span>, par <span class="smcap">M. Anthony Trollope</span>
+(1858-1859); dessins inédits de <span class="smcap">M. A. de Bérard</span>.</p>
+
+<p class="tam">L'île Saint-Thomas. &#8212; La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les
+ <i>réserves</i>; la végétation. &#8212; Les planteurs et les nègres. &#8212;
+ Plaintes d'une Ariane noire. &#8212; La toilette des négresses. &#8212;
+ Avenir des mulâtres. &#8212; Les petites Antilles. &#8212; La Martinique.
+ &#8212; La Guadeloupe. &#8212; Grenada. &#8212; La Guyane anglaise. &#8212; Une
+ sucrerie. &#8212; Barbados. &#8212; La Trinidad. &#8212; La Nouvelle-Grenade. &#8212;
+ Sainte-Marthe. &#8212; Carthagène. &#8212; Le chemin de fer de Panama. &#8212;
+ Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. &#8212; Le Serapiqui. &#8212;
+ Greytown.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage dans les États scandinaves</span>, par <span class="smcap">M. Paul Riant</span>. (Le
+Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.&#8212;Inédit.)</p>
+
+<p class="tam"><span class="smcap">Le Télémark</span>. &#8212; Christiania. &#8212; Départ pour le Télémark. &#8212; Mode
+ de voyager. &#8212; Paysage. &#8212; La vallée et la ville de Drammen. &#8212;
+ De Drammen à Kongsberg. &#8212; Le cheval norvégien. &#8212; Kongsberg et
+ ses gisements métallifères. &#8212; Les montagnes du Télémark. &#8212;
+ Leurs habitants. &#8212; Hospitalité des <i>gaards</i> et des <i>sæters</i>. &#8212;
+ Une sorcière. &#8212; Les lacs Tinn et Mjös. &#8212; Le Westfjord. &#8212; La
+ chute du Rjukan. &#8212; Légende de la belle Marie. &#8212; Dal. &#8212; Le
+ livre des étrangers. &#8212; L'église d'Hitterdal. &#8212; L'ivresse en
+ Norvège. &#8212; Le châtelain aubergiste. &#8212; Les lacs Sillegjord et
+ Bandak. &#8212; Le ravin des Corbeaux.</p>
+
+<p class="tam">&#8212;<i>Le Saint-Olaf</i> et ses pareils. &#8212; Navigation intérieure. &#8212;
+ Retour à Christiania par Skien.</p>
+
+<p class="tam"><span class="smcap">L'évêché de Bergen</span>. &#8212; La presqu'île de Bergen. &#8212; Lærdal. &#8212; Le
+ Sognefjord. &#8212; Vosse-Vangen. &#8212; Le Vöringfoss. &#8212; Le
+ Hardangerfjord. &#8212; De Vikoër à Sammanger et à Bergen.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage de M. Guillaume Lejean dans l'Afrique orientale</span>
+(1860.&#8212;Texte et dessins inédits.)&#8212;Lettre au Directeur du <i>Tour
+du monde</i> (Khartoum, 10 mai 1860).</p>
+
+<p class="tam"><a href="#page097"><span class="smcap">D'Alexandrie à Souakin.</span> &#8212; L'Égypte. &#8212; Le désert. &#8212; Le simoun.
+ &#8212; Suez. &#8212; Un danger. &#8212; Le mirage. &#8212; Tor. &#8212; Qosséir. &#8212;
+ Djambo. &#8212; Djeddah.</a></p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage au mont Athos</span>, par <span class="smcap">M. A. Proust</span> (1858.&#8212;Inédit.)</p>
+
+<p class="tam">Salonique. &#8212; Juifs, Grecs et Bulgares. &#8212; Les mosquées. &#8212;
+ L'Albanais Rabottas. &#8212; Préparatifs de départ. &#8212; Vasilika. &#8212;
+ Galatz. &#8212; Nedgesalar. &#8212; L'Athos. &#8212; Saint-Nicolas. &#8212; Le P.
+ Gédéon. &#8212; Le couvent russe. &#8212; La messe chez les Grecs. &#8212;
+ Kariès et la république de l'Athos. &#8212; Le voïvode turc. &#8212; Le
+ peintre Anthimès et le pappas Manuel. &#8212; M. de Sévastiannoff.</p>
+
+<p class="tam">Ermites indépendants. &#8212; Le monastère de Koutloumousis. &#8212; Les
+ bibliothèques. &#8212; La peinture. &#8212; Manuel Panselinos et les
+ peintres modernes. &#8212; Le monastère d'Iveron. &#8212; Les carêmes. &#8212;
+ Peintres et peintures. &#8212; Stavronikitas. &#8212; Miracles. &#8212; Un
+ Vroukolakas. &#8212; Les bibliothèques. &#8212; Les mulets. &#8212; Philotheos.
+ &#8212; Les moines et la guerre de l'Indépendance. &#8212; Karacallos. &#8212;
+ L'union des deux Églises. &#8212; Les pénitences et les fautes.</p>
+
+<p class="tam">La légende d'Arcadius. &#8212; Le pappas de Smyrne. &#8212; Esphigmenou. &#8212;
+ Théodose le Jeune. &#8212; L'ex-patriarche Anthymos et l'Église
+ grecque. &#8212; L'isthme de l'Athos et Xerxès. &#8212; Les monastères
+ bulgares: Kiliandari et Zographos. &#8212; La légende du peintre. &#8212;
+ Beauté du paysage. &#8212; Castamoniti. &#8212; Une femme au mont Athos. &#8212;
+ Dokiarios. &#8212; La secte des Palamites. &#8212; Saint-Xénophon. &#8212; La
+ pêche aux éponges. &#8212; Retour à Kariès. &#8212; Xiropotamos, le couvent
+ du Fleuve Sec. &#8212; Départ de Daphné. &#8212; Marino le chanteur.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage d'un naturaliste</span> (<span class="smcap">Charles Darwin</span>).&#8212;L'archipel Galapagos
+et les attoles ou îles de coraux.&#8212;(1838).</p>
+
+<p class="tam"><span class="smcap">L'Archipel Galapagos.</span> &#8212; Groupe volcanique. &#8212; Innombrables
+ cratères. &#8212; Aspect bizarre de la végétation. &#8212; L'île Chatam. &#8212;
+ Colonie de l'île Charles. &#8212; L'île James. &#8212; Lac salé dans un
+ cratère. &#8212; Histoire naturelle de ce groupe d'îles. &#8212;
+ Mammifères; souris indigène. &#8212; Ornithologie; familiarité des
+ oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. &#8212; Reptiles;
+ tortues de terre; leurs habitudes.</p>
+
+<p class="tam">Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de
+ plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un
+ terrier. &#8212; Importance des reptiles dans cet archipel où ils
+ remplacent les mammifères. &#8212; Différences entre les espèces qui
+ habitent les diverses îles. &#8212; Aspect général américain.</p>
+
+<p class="tam"><span class="smcap">Les attoles ou îles de coraux.</span> &#8212; Île Keeling. &#8212; Aspect
+ merveilleux. &#8212; Flore exiguë. &#8212; Voyage des graines. &#8212; Oiseaux.
+ &#8212; Insectes. &#8212; Sources à flux et reflux. &#8212; Chasse aux tortues.
+ &#8212; Champs de coraux morts. &#8212; Pierres transportées par les
+ racines des arbres. &#8212; Grand crabe. &#8212; Corail piquant. &#8212;
+ Poissons se nourrissant de coraux. &#8212; Formation des attoles. &#8212;
+ Profondeur à laquelle le corail peut vivre. &#8212; Vastes espaces
+ parsemés d'îles de corail. &#8212; Abaissement de leurs fondations. &#8212;
+ Barrières. &#8212; Franges de récifs. &#8212; Changement des franges en
+ barrières et des barrières en attoles.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Biographie.</span>&#8212;Brun-Rollet.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage au pays des Yakoutes</span> (Russie asiatique), par <span class="smcap">Ouvarovski</span>
+(1830-1839).</p>
+
+<p class="tam">Djigansk. &#8212; Mes premiers souvenirs. &#8212; Brigandages. &#8212; Le
+ paysage de Djigansk. &#8212; Les habitants. &#8212; La pêche. &#8212; Si les
+ poissons morts sont bons à manger. &#8212; La sorcière Agrippine. &#8212;
+ Mon premier voyage. &#8212; Killæm et ses environs. &#8212; Malheurs. &#8212;
+ Les Yakoutes. &#8212; La chasse et la pêche. &#8212; Yakoutsk. &#8212; Mon
+ premier emploi. &#8212; J'avance. &#8212; Dernières recommandations de ma
+ mère. &#8212; Irkoutsk. &#8212; Voyage. &#8212; Oudskoï. &#8212; Mes bagages. &#8212;
+ Campement. &#8212; Le froid. &#8212; La rivière Outchour. &#8212; L'Aldan. &#8212;
+ Voyage dans la neige et dans la glace. &#8212; L'Ægnæ. &#8212; Un Tongouse
+ qui pleure son chien. &#8212; Obstacles et fatigues. &#8212; Les guides. &#8212;
+ Ascension du Diougdjour. &#8212; Stratagème pour prendre un oiseau. &#8212;
+ La ville d'Oudskoï. &#8212; La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. &#8212;
+ Navigation pénible. &#8212; Boroukan. &#8212; Une halte dans la neige. &#8212;
+ Les rennes. &#8212; Le mont Byraya. &#8212; Retour à Oudskoï et à
+ Yakoutsk.</p>
+
+<p class="tam">Viliouisk. &#8212; Sel tricolore. &#8212; Bois pétrifié. &#8212; Le Sountar. &#8212;
+ Nouveau voyage. &#8212; Description du pays des Yakoutes. &#8212; Climat.
+ &#8212; Population. &#8212; Caractères. &#8212; Aptitudes. &#8212; Les femmes
+ yakoutes.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">De Sydney à Adélaïde</span> (Australie du Sud), notes extraites d'une
+correspondance particulière (1860).</p>
+
+<p class="tam">Les Alpes australiennes. &#8212; Le bassin du Murray. &#8212; Ce qui reste
+ des anciens maîtres du sol. &#8212; Navigation sur le Murray. &#8212;
+ Frontières de l'Australie du Sud. &#8212; Le lac Alexandrina. &#8212; Le
+ Kanguroo rouge. &#8212; La colonie de l'Australie du Sud. &#8212; Adélaïde.
+ &#8212; Culture et mines.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyages et découvertes au centre de l'Afrique</span>, journal du docteur
+<span class="smcap">Barth</span> (1849-1855).</p>
+
+<p class="tam">Henry Barth. &#8212; But de l'expédition de Richardson. &#8212; Départ. &#8212;
+ Le Fezzan. &#8212; Mourzouk. &#8212; Le désert. &#8212; Le palais des démons. &#8212;
+ Barth s'égare; torture et agonie. &#8212; Oasis. &#8212; Les Touaregs. &#8212;
+ Dunes. &#8212; Afalesselez. &#8212; Bubales et moufflons. &#8212; Ouragan. &#8212;
+ Frontières de l'Asben. &#8212; Extorsions. &#8212; Déluge à une latitude où
+ il ne doit pas pleuvoir. &#8212; La Suisse du désert. &#8212; Sombre vallée
+ de Taghist. &#8212; Riante vallée d'Auderas. &#8212; Agadez. &#8212; Sa
+ décadence. &#8212; Entrevue de Barth et du sultan. &#8212; Pouvoir
+ despotique. &#8212; Coup d'oeil sur les moeurs. &#8212; Habitat de la
+ girafe. &#8212; Le Soudan; le Damergou. &#8212; Architecture. &#8212; Katchéna;
+ Barth est prisonnier. &#8212; Pénurie d'argent. &#8212; Kano. &#8212; Son
+ aspect, son industrie, sa population. &#8212; De Kano à Kouka. &#8212; Mort
+ de Richardson. &#8212; Arrivée à Kouka. &#8212; Difficultés croissantes. &#8212;
+ L'énergie du voyageur en triomphe. &#8212; Ses visiteurs. &#8212; Un vieux
+ courtisan. &#8212; Le vizir et ses quatre cents femmes. &#8212; Description
+ de la ville, son marché, ses habitants. &#8212; Le Dendal. &#8212;
+ Excursion. &#8212; Angornou. &#8212; Le lac Tchad.</p>
+
+<p class="tam">Départ. &#8212; Aspect désolé du pays. &#8212; Les Ghouas. &#8212; Mabani. &#8212; Le
+ mont Délabéda. &#8212; Forgeron en plein vent. &#8212; Dévastation. &#8212;
+ Orage. &#8212; Baobab. &#8212; Le Mendif. &#8212; Les Marghis. &#8212; L'Adamaoua. &#8212;
+ Mboutoudi. &#8212; Proposition de mariage. &#8212; Installation de vive
+ force chez le fils du gouverneur de Soulleri. &#8212; Le Bénoué. &#8212;
+ Yola. &#8212; Mauvais accueil. &#8212; Renvoi subit. &#8212; Les Ouélad-Sliman.
+ &#8212; Situation politique du Bornou. &#8212; La ville de Yo. &#8212; Ngégimi
+ ou Ingégimi. &#8212; Chute dans un bourbier. &#8212; Territoire ennemi. &#8212;
+ Razzia. &#8212; Nouvelle expédition. &#8212; Troisième départ de Kouka. &#8212;
+ Le chef de la police. &#8212; Aspect de l'armée. &#8212; Dikoua. &#8212; Marche
+ de l'armée. &#8212; Le Mosgou. &#8212; Adishen et son escorte. &#8212; Beauté du
+ pays. &#8212; Chasse à l'homme. &#8212; Erreur des Européens sur le centre
+ de l'Afrique. &#8212; Incendies. &#8212; Baga. &#8212; Partage du butin. &#8212;
+ Entrée dans le Baghirmi. &#8212; Refus de passage. &#8212; Traversée du
+ Chari. &#8212; À travers champs. &#8212; Défense d'aller plus loin. &#8212;
+ Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. &#8212; Barth est arrêté. &#8212; On lui met
+ les fers aux pieds. &#8212; Délivré par Sadik. &#8212; Maséna. &#8212; Un
+ savant. &#8212; Les femmes de Baghirmi. &#8212; Combat avec des fourmis. &#8212;
+ Cortége du sultan. &#8212; Dépêches de Londres.</p>
+
+<p class="tam">De Katchéna au Niger. &#8212; Le district de Mouniyo. &#8212; Lacs
+ remarquables. &#8212; Aspect curieux de Zinder. &#8212; Route périlleuse.
+ &#8212; Activité des fourmis. &#8212; Le Ghaladina de Sokoto. &#8212; Marche
+ forcée de trente heures. &#8212; L'émir Aliyou. &#8212; Vourno. &#8212;
+ Situation du pays. &#8212; Cortége nuptial. &#8212; Sokoto. &#8212; Caprice
+ d'une boîte à musique. &#8212; Gando. &#8212; Khalilou. &#8212; Un chevalier
+ d'industrie. &#8212; Exactions. &#8212; Pluie. &#8212; Désolation et fécondité.
+ &#8212; Zogirma. &#8212; La vallée de Foga. &#8212; Le Niger. &#8212; La ville de
+ Say. &#8212; Région mystérieuse. &#8212; Orage. &#8212; Passage de la Sirba. &#8212;
+ Fin du rhamadan à Sebba. &#8212; Bijoux en cuivre. &#8212; De l'eau
+ partout. &#8212; Barth déguisé en schérif. &#8212; Horreur des chiens. &#8212;
+ Montagnes du Hombori. &#8212; Protection des Touaregs. &#8212; Bambara. &#8212;
+ Prières pour la pluie. &#8212; Sur l'eau. &#8212; Kabara. &#8212; Visites
+ importunes. &#8212; Dangereux passage. &#8212; Tinboctoue, Tomboctou ou
+ Tembouctou. &#8212; El Bakay. &#8212; Menaces. &#8212; Le camp du cheik. &#8212;
+ Irritation croissante. &#8212; Sus au chrétien! &#8212; Les Foullanes
+ veulent assiéger la ville. &#8212; Départ. &#8212; Un preux chez les
+ Touaregs. &#8212; Zone rocheuse. &#8212; Lenteurs désespérantes. &#8212; Gogo.
+ &#8212; Gando. &#8212; Kano. &#8212; Retour.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyages et aventures du baron de Wogan en Californie</span>
+(1850-1852.&#8212;Inédit).</p>
+
+<p class="tam">Arrivée à San-Francisco. &#8212; Description de cette ville. &#8212; Départ
+ pour les placers. &#8212; Le claim. &#8212; Première déception. &#8212; La
+ solitude. &#8212; Mineur et chasseur. &#8212; Départ pour l'intérieur. &#8212;
+ L'ours gris. &#8212; Reconnaissance des sauvages. &#8212; Captivité. &#8212;
+ Jugement. &#8212; Le poteau de la guerre. &#8212; L'Anglais chef de tribu.
+ &#8212; Délivrance.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage dans le royaume d'Ava</span> (empire des Birmans), par le
+capitaine <span class="smcap">Henri Yule</span>, du corps du génie bengalais (1855).</p>
+
+<p class="tam">Départ de Rangoun. &#8212; Frontières anglaises et birmanes. &#8212; Aspect
+ du fleuve et de ses bords. &#8212; La ville de Magwé. &#8212; Musique,
+ concert et drames birmans. &#8212; Sources de naphte; leur
+ exploitation. &#8212; Un monastère et ses habitants. &#8212; La ville de
+ Pagán. &#8212; Myeen-Kyan. &#8212; Amarapoura. &#8212; Paysage. &#8212; Arrivée à
+ Amarapoura.</p>
+
+<p class="tam">Amarapoura; ses palais, ses temples. &#8212; L'éléphant blanc. &#8212;
+ Population de la ville. &#8212; Recensement suspect. &#8212; Audience du
+ roi. &#8212; Présents offerts et reçus. &#8212; Le prince héritier
+ présomptif et la princesse royale. &#8212; Incident diplomatique. &#8212;
+ Religion bouddhique. &#8212; Visites aux grands fonctionnaires. &#8212; Les
+ dames birmanes.</p>
+
+<p class="tam">Comment on dompte les éléphants en Birmanie. &#8212; Excursions autour
+ d'Amarapoura. &#8212; Géologie de la vallée de l'Irawady. &#8212; Les
+ poissons familiers. &#8212; Le serpent hamadryade. &#8212; Les Shans et
+ autres peuples indigènes du royaume d'Ava. &#8212; Les femmes chez les
+ Birmans et chez les Karens. &#8212; Fêtes birmanes. &#8212; Audience de
+ congé. &#8212; Refus de signer un traité. &#8212; Lettre royale. &#8212; Départ
+ d'Amarapoura et retour à Rangoun. &#8212; Coup d'oeil rétrospectif sur
+ la Birmanie.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage aux grands lacs de l'Afrique orientale</span>, par le capitaine
+<span class="smcap">Burton</span> (1857-1859).</p>
+
+<p class="tam"><a href="#page305">But de l'expédition. &#8212; Le capitaine Burton. &#8212; Zanzibar. &#8212;
+ Aspect de la côte. &#8212; Un village. &#8212; Les Béloutchis. &#8212; Ouamrima.
+ &#8212; Fertilité du sol. &#8212; Dégoût inspiré par le pantalon. &#8212; Vallée
+ de la mort. &#8212; Supplice de M. Maizan. &#8212; Hallucination de
+ l'assassin. &#8212; Horreur du paysage. &#8212; Humidité. &#8212; Zoungoméro. &#8212;
+ Effets de la traite. &#8212; Personnel de la caravane. &#8212; Métis
+ arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. &#8212;
+ Ânes de selle et de bât. &#8212; Chaîne de l'Ousagara. &#8212;
+ Transformation du climat. &#8212; Nouvelles plaines insalubres. &#8212;
+ Contraste. &#8212; Ruine d'un village. &#8212; Fourmis noires. &#8212; Troisième
+ rampe de l'Ousagara. &#8212; La Passe terrible. &#8212; L'Ougogo. &#8212;
+ L'Ougogi. &#8212; Épines. &#8212; Le Zihoua. &#8212; Caravanes. &#8212; Curiosité des
+ indigènes. &#8212; Faune. &#8212; Un despote. &#8212; La plaine embrasée. &#8212;
+ Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. &#8212; Aridité. &#8212; Kraals. &#8212;
+ Absence de combustible. &#8212; Géologie. &#8212; Climat. &#8212; Printemps. &#8212;
+ Indigènes. &#8212; District de Toula. &#8212; Le chef Maoula. &#8212; Forêt
+ dangereuse.</a></p>
+
+<p class="tam"><a href="#page321">Arrivée à Kazeh. &#8212; Accueil hospitalier. &#8212; Snay ben Amir. &#8212;
+ Établissements des Arabes. &#8212; Leur manière de vivre. &#8212; Le Tembé.
+ &#8212; Chemins de l'Afrique orientale. &#8212; Caravanes. &#8212; Porteurs. &#8212;
+ Une journée de marche. &#8212; Costume du guide. &#8212; Le Mganga. &#8212;
+ Coiffures. &#8212; Halte. &#8212; Danse. &#8212; Séjour à Kazeh. &#8212; Avidité des
+ Béloutchis. &#8212; Saison pluvieuse. &#8212; Yombo. &#8212; Coucher du soleil.
+ &#8212; Jolies fumeuses. &#8212; Le Mséné. &#8212; Orgies. &#8212; Kajjanjéri. &#8212;
+ Maladie. &#8212; Passage du Malagarazi. &#8212; Tradition. &#8212; Beauté de la
+ Terre de la Lune. &#8212; Soirée de printemps. &#8212; Orage. &#8212; Faune. &#8212;
+ Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. &#8212; Ouakimbou. &#8212;
+ Ouanyamouézi. &#8212; Toilette. &#8212; Naissances. &#8212; Éducation. &#8212;
+ Funérailles. &#8212; Mobilier. &#8212; Lieu public. &#8212; Gouvernement. &#8212;
+ Ordalie. &#8212; Région insalubre et féconde. &#8212; Aspect du Tanganyika.
+ &#8212; Ravissements. &#8212; Kaouélé.</a></p>
+
+<p class="tam"><a href="#page337">Tatouage. &#8212; Cosmétiques. &#8212; Manière originale de priser. &#8212;
+ Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. &#8212; Autres riverains du
+ lac. &#8212; Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre,
+ hospitalité. &#8212; Installation à Kaouélé. &#8212; Visite de Kannéna. &#8212;
+ Tribulations. &#8212; Maladies. &#8212; Sur le lac. &#8212; Bourgades de
+ pêcheurs. &#8212; Ouafanya. &#8212; Le chef Kanoni. &#8212; Côte inhospitalière.
+ &#8212; L'île d'Oubouari. &#8212; Anthropophages. &#8212; Accueil flatteur des
+ Ouavira. &#8212; Pas d'issue au Tanganyika. &#8212; Tempête. &#8212; Retour.</a></p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page348"><span class="smcap">Fragment d'un voyage au Saubat</span> (affluent du Nil Blanc), par <span class="smcap">M.
+Andrea Debono</span> (1855).</a></p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Voyage à l'île de Cuba</span>, par <span class="smcap">M. Richard Dana</span> (1859).</p>
+
+<p class="tam">Départ de New-York. &#8212; Une nuit en mer. &#8212; Première vue de Cuba.
+ &#8212; Le Morro. &#8212; Aspect de la Havane. &#8212; Les rues. &#8212; La volante.
+ &#8212; La place d'Armes. &#8212; La promenade d'Isabelle II. &#8212; L'hôtel Le
+ Grand. &#8212; Bains dans les rochers. &#8212; Coolies chinois. &#8212; Quartier
+ pauvre à la Havane. &#8212; La promenade de Tacon. &#8212; Les surnoms à la
+ Havane. &#8212; Matanzas. &#8212; La Plaza. &#8212; Limossar. &#8212; L'intérieur de
+ l'île. &#8212; La végétation. &#8212; Les champs de canne à sucre. &#8212; Une
+ plantation. &#8212; Le café. &#8212; La vie dans une plantation de sucre.
+ &#8212; Le Cumbre. &#8212; Le passage. &#8212; Retour à la Havane. &#8212; La
+ population de Cuba. &#8212; Les noirs libres. &#8212; Les mystères de
+ l'esclavage. &#8212; Les productions naturelles. &#8212; Le climat.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Excursions dans le Dauphiné</span>, par <span class="smcap">M. Adolphe Joanne</span> (1850-1860).</p>
+
+<p class="tam">Le pic de Belledon. &#8212; Le Dauphiné. &#8212; Les Goulets.</p>
+
+<p class="tam">Les gorges d'Omblèze. &#8212; Die. &#8212; La vallée de Roumeyer. &#8212; La
+ forêt de Saou. &#8212; Le col de la Cochette.</p>
+
+
+<p class="p2"><span class="smcap">Excursions dans le Dauphiné</span>, par <span class="smcap">M. Élisée Reclus</span> (1850-1860).</p>
+
+<p class="tam">La Grave. &#8212; L'Aiguille du midi. &#8212; Le clapier de
+ Saint-Christophe. &#8212; Le pont du Diable. &#8212; La Bérarde. &#8212; Le col
+ de la Tempe. &#8212; La Vallouise. &#8212; Le Pertuis-Rostan. &#8212; Le village
+ des Claux. &#8212; Le mont Pelvoux. &#8212; La Balme-Chapelu. &#8212; Moeurs des
+ habitants.</p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#gravures"><span class="smcap">Liste des gravures.</span></a></p>
+
+<p class="p2"><a href="#cartes"><span class="smcap">Liste des cartes.</span></a></p>
+
+<p class="p2"><a href="#errata"><span class="smcap">Errata.</span></a></p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" alt="Le marché aux grains." title="" height="431" width="600">
+<p>Le marché aux grains.&#8212;Dessin de Karl
+Girardet d'après un dessin de M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<h3>VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN,<br>
+
+DANS L'AFRIQUE ORIENTALE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smallfix">[1]</span></a>.<br>
+
+<span class="smaller">1860.&#8212;TEXTE ET DESSINS INÉDITS.</span></h3>
+
+<p class="center" title="title">LETTRE AU DIRECTEUR DU TOUR DU MONDE.<br>
+
+Khartoum, 10 mai 1860.</p>
+
+<p class="p2 center">D'ALEXANDRIE À SOUAKIN.</p>
+
+<p class="resume" title="résumé">L'Égypte. &#8212; Le désert. &#8212; Le simoun. &#8212; Suez. &#8212; Un danger. &#8212; Le
+mirage. &#8212; Tor. &#8212; Qosséir. &#8212; Djambo. &#8212; Djeddha.</p>
+
+
+<p class="p2">Mon cher Directeur,</p>
+
+<p>Je pars après-demain pour l'intérieur de la Nubie, et je viens régler
+avec vous un premier compte de souvenirs de voyage que j'aurai bien
+vite oubliés, si je ne vous les écris, tant j'ai l'esprit préoccupé de
+cette Éthiopie mystérieuse que je vais aborder.</p>
+
+<p>Je n'ai guère fait que traverser l'Égypte, qui est aujourd'hui, grâce
+à la transformation opérée par Méhémet-Ali, une sorte de tête de pont
+de la civilisation européenne. Je ne vous reparlerai pas d'Alexandrie,
+du Caire, et des Pyramides après l'excellent livre de Maxime Du Camp,
+mais laissez-moi vous dire, au courant de la plume, mes impressions
+morales sur ce beau pays d'Égypte et sur quelques aspects de sa
+situation actuelle.</p>
+
+<p>Vous connaissez cette curieuse légende du roi Chilpéric <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> à
+qui une vision prophétique montre ses descendants sous la forme
+successive de lions, de loups et de petits chiens. Je crois que le
+père de Méhémet-Ali eût pu avoir une pareille vision, et que son rêve
+n'eût guère menti. Le lion, ç'a été le <i>grand pacha</i>, l'un des plus
+puissants <i>pétrisseurs</i> de nations que les temps modernes aient vus.
+Méhémet-Ali a eu un grand malheur, c'est d'avoir eu pour panégyristes
+ses fonctionnaires européens, qui, n'ayant pas la liberté de blâmer
+certains faits et certains hommes, ont eu, à mon sens, le tort de ne
+pas se taire à propos. Le public d'Europe a répondu à un excès de
+louanges par une incrédulité excessive. J'avais besoin de voir
+l'Égypte pour apprécier Méhémet-Ali. Les trois piles du pont de
+Trajan, que j'ai admirées il y a trois ans en descendant le Danube,
+étonnent le voyageur plus encore peut-être que ne le ferait le
+monument s'il était resté entier: l'&#339;uvre colossale du destructeur
+des mameluks impose encore une admiration du même genre, même après
+les ruines entassées par Abbas et Saïd-Pacha.</p>
+
+<p>Méhémet-Ali a été par moments un souverain d'Orient; c'est dans un de
+ces moments-là qu'il a exterminé les mameluks, qui d'ailleurs le
+méritaient bien et qui avaient le tort de la provocation: ils avaient
+essayé de l'assassiner dans l'Hedjaz. On lui a reproché l'oppression
+des fellahs et les violences qui ont parfois signalé ses réformes, et
+deux grands écrivains, MM. de Chateaubriand et de Lamartine, sous
+l'impulsion d'une indignation plus généreuse qu'impartiale, ont
+dénoncé à l'Europe ce prétendu réformateur qui broyait les peuples
+sous prétexte de les civiliser. Je ne veux pas excuser ces violences,
+surtout envers ces doux et laborieux fellahs, qui sont vraiment les
+Bulgares de l'Afrique; mais il faut bien se dire que l'Égypte n'a
+jamais été gouvernée autrement depuis les Pharaons; qu'aujourd'hui,
+sous le philanthrope Saïd-Pacha, le fellah vit exactement sous le même
+régime que sous le <i>vieux</i>, et que le courbach sera longtemps encore,
+je le crains bien, une nécessité gouvernementale pour la race
+indolente et passive de l'Égypte. C'est dans ses admirables
+institutions qu'il faut étudier Méhémet-Ali; dans ses écoles d'où sont
+sortis ces médecins et ces savants qui honorent la jeune Égypte; dans
+ses établissements de bienfaisance, dans ses lois dont je ne citerai
+qu'une seule: «Quiconque achètera un esclave devra, au bout de neuf
+ans, lui donner la liberté, <i>après lui avoir fait apprendre au moins à
+lire</i>.»</p>
+
+<p>Après le lion, le loup, qui est Abbas-Pacha; puis est venu un charmant
+homme, tout imprégné de civilisation, doux, pacifique, d'humeur gaie
+et d'habitudes indolentes, fait pour vivre d'un million de rentes dans
+un palais du Nil, mais l'homme le moins propre au gouvernement d'un
+État en crise de transition. J'ai nommé Saïd-Pacha. Sous son règne,
+l'émancipation de l'Égypte a reculé, le commerce et le crédit public
+ont décliné, le budget a été mis au pillage pendant que les
+traitements des employés de tout grade, devenus flottants et
+illusoires, ont obligé nombre de fonctionnaires à vivre de concussion;
+le Soudan, la plus belle, comme avenir, des conquêtes de Méhémet-Ali,
+a été désorganisé et presque abandonné; les Abyssins et les bandits de
+toute nation insultent impunément les frontières, et l'Égypte va
+doucement à sa ruine sous la main d'un brave homme qui joue au soldat,
+donne des fêtes, et semble, en affaires, avoir pris pour devise la
+maxime anglaise: «Les soucis tueraient un chat.»</p>
+
+<p>N'ayant pas un livre à faire sur l'Égypte, je me hâte de vous dire que
+le 7 février au matin je quittai le Caire, par la gare de Bal-el-Had,
+en compagnie de Georges, ce compatriote avec lequel j'avais d'abord
+projeté le voyage de la basse Nubie. Vous avez entrevu à Paris ce
+charmant garçon dont l'esprit ouvert à toute belle impression, la
+cordialité et l'inaltérable bonne humeur ont réalisé pour moi le type
+véritable du Français en voyage. Nous prenons nos billets et nous
+sommes poursuivis dans la gare par un employé arabe qui nous demande
+un <i>bakchich</i> pour nous avoir passé nos billets; déjà ruinés de
+pourboire, nous refusons et nous recevons, dans le pur arabe d'Égypte,
+une malédiction que je me fais consciencieusement traduire: «Que les
+os de leurs pères brûlent en enfer!» Georges est tout fier d'avoir été
+maudit dans la langue des kalifes, et dit avec raison que ce souhait
+est sinon plus aimable, du moins plus poétique que celui d'un cocher
+parisien en pareil cas.</p>
+
+<p>Nous voilà, cinq minutes après, lancés en plein désert, à la vitesse
+très-modérée de six lieues à l'heure. Les chameliers arabes qui
+conduisent le long de la voie leurs lentes bêtes chargées de <i>guerbes</i>
+d'eau ou de <i>couffes</i> de sésame, n'en regardent pas moins avec
+stupéfaction cette file de quarante wagons emportés rapidement vers la
+mer Rouge par une force invisible et murmurent: «<i>Blis</i> (le diable)!»
+Pour nous plus encore peut-être que pour eux, il y a dans ces <i>chars
+de feu</i> qui sillonnent le plus désolé et le plus immobile des déserts,
+une antithèse que toutes les phrases du monde ne feraient
+qu'affaiblir. Je me récite à demi-voix, comme une musique, les
+admirables strophes des <i>Orientales</i> qui commencent ainsi:</p>
+
+<p class="poem10">L'Égypte! elle étalait, toute blonde d'épis,<br>
+ Ses champs bariolés comme un riche tapis.<br>
+<span class="add1em">Plaine que des plaines prolongent;</span><br>
+ L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent,<br>
+ Se disputent l'Égypte: elle rit cependant<br>
+<span class="add1em">Entre ces deux mers qui la rongent....</span></p>
+
+<p>Georges regarde le désert avec une attention silencieuse et passionnée
+que je ne tarde pas à partager. Ceux qui n'ont jamais vu le désert se
+figurent quelque chose comme une immense grève, et rien de plus
+inexact que cette comparaison. C'est bien une surface plate et
+sablonneuse, mais solidifiée par les pluies et balayée par les vents:
+elle présente au regard une croûte grise ou noirâtre que mon compagnon
+comparait assez justement à un immense dallage en bitume. Les lits de
+torrents desséchés (<i>ouadi</i>) qui rayent cette surface ne sont pas plus
+profonds que les sillons dessinés par la pluie sur la poussière de nos
+chemins. Partout, du reste, la stérilité <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> et le silence
+formidable du néant. Les vrais voyageurs se sont justement moqués du
+<i>lion du désert</i> et autres images de la même force: on ne conçoit
+guère que le lion habite de préférence des lieux où il ne trouverait
+pas à croquer un scarabée.</p>
+
+<p>Pour compléter la mise en scène, le vent fraîchit, des nuages de sable
+s'élèvent des montagnes couleur de cendre qui bornent l'horizon au
+nord, une nuée d'un rouge de brique, coupée par le panache blanc de la
+locomotive, enveloppe la terre et le ciel, des milliers de petits
+cailloux viennent grésiller contre les portières du wagon: c'est un
+coup de <i>simoun</i> qui nous arrive. Confortablement pelotonnés sur nos
+banquettes, nous sommes à l'abri des dangers du fameux <i>vent-poison</i>
+si redouté des caravanes; mais à la place du danger, qui a au moins de
+belles émotions, nous avons les inconvénients vulgaires qui ne donnent
+que l'impatience. Le sable entre par nos portières closes, comme si
+elles étaient grandes ouvertes; nos malles, bien fermées, sont
+remplies, nos vêtements en sont tout imprégnés. Les Arabes disent de
+ce sable «qu'il traverse la coque d'un &#339;uf.» M. Du Camp affirme
+qu'il en a trouvé dans les rouages de sa montre fermée à double
+boîtier. Le spirituel voyageur aura probablement ouvert sa montre
+pendant le coup de vent, sans y faire grande attention.</p>
+
+<p>Cependant la route devient sinueuse, et nous voyons se profiler sur
+notre droite la masse noire-violette du superbe Djebel-Attaka, dont le
+pied baigne dans la mer Rouge. Un quart d'heure après, nous nous
+arrêtons sur la grève même, en face du «transit,» et nous courons,
+tête baissée, fouettés au visage par le sable, la pluie et les
+cailloux, nous réfugier à l'<i>hôtel de France</i>, sur la place du Marché
+aux grains. À l'extérieur, cet hôtel est une sorte d'échoppe arabe
+dont l'aspect ferait reculer le touriste le plus intrépide; mais à
+l'intérieur, l'industrie de l'hôtelier actuel a créé une <i>locanda</i>
+assez confortable. Nous constatons avec une volupté plus aisée à
+comprendre qu'à décrire que la salle à manger, grâce à des croisées
+vitrées, est parfaitement à l'abri de tous les <i>simoun</i> possibles.
+C'est une particularité assez rare en Égypte pour être signalée, et au
+risque de paraître faire une réclame à l'<i>hôtel de France</i>,
+j'ajouterai que la table est satisfaisante et que les prix le sont
+encore plus.</p>
+
+<p>Nous sortons pour jeter un coup d'&#339;il sur la ville dont le nom,
+grâce à M. de Lesseps, retentit aux oreilles de tous les politiques
+européens depuis trois ans. Suez, sans le canal qui n'existe pas
+encore, mais qui y amène à flots des touristes anglais, des ingénieurs
+et des commerçants français, ne serait qu'une ruine fort désagréable à
+habiter. Elle a une enceinte irrégulière qu'un homme vigoureux
+renverserait à coups de pied, quelques habitations modernes
+confortables, toutes voisines de la gare et du port, notamment
+l'agence anglaise du transit (<i>Peninsular Company</i>), quelques mosquées
+sans caractère monumental et deux ou trois places, dont la plus petite
+et la plus pittoresque est celle du Marché aux grains, dont j'ai pris
+le croquis joint à ces notes. À l'angle d'une ruelle qui mène au
+bazar, ruelle obscure et sale, mais d'un ton superbe pour un
+admirateur des effets vigoureux de lumière, s'élève une maison d'un
+riche négociant (grec, si je ne me trompe) aussi curieuse dans son
+genre que le sont chez nous les vieilles maisons de Gand ou de
+Nuremberg.</p>
+
+<p>Une dernière curiosité de Suez, c'est la maison qu'habitait le général
+Bonaparte quand il vint à la mer Rouge. C'est une habitation qui fait
+face à la mer, sans aucun caractère monumental et que Clot-Bey trouva,
+il y a plusieurs années, en possession d'un brave musulman passionné
+pour la mémoire de son illustre locataire d'un jour. «Abounarberdi,
+dit-il au docteur, était assez puissant pour brûler toutes les
+mosquées; il ne l'a pas fait; que son nom soit béni! Les rois du Garb
+(d'Occident) l'ont enfermé dans une île où il est mort; <i>mais on dit
+que la nuit son âme vient se poser sur le fil de son sabre.</i>»</p>
+
+<p>Suez a succédé à une ancienne ville romaine dont nous cherchons les
+ruines; elles se réduisent à une grosse colline de sable et de
+poteries sans valeur archéologique, véritable <i>Monte Testaccio</i>
+égyptien appelé aujourd'hui la colline de Mouchelet-Bey, du nom d'un
+ingénieur qui y a établi sa tente. Pour nous dédommager, je propose à
+Georges une excursion aux ruines indiquées par la carte de M.
+Linant-Bey, comme étant celles d'une antique ville juive, à deux
+bonnes heures au nord-est et au delà de la baie. Des ruines juives! Il
+y a de quoi affriander des amateurs même beaucoup plus étrangers aux
+antiquités hébraïques que M. de Saulcy. Nous voilà partis le matin,
+traversant le port à mer basse, et arpentant, les jambes nues, la
+vaste plage coupée de flaques limpides. Le but semble s'éloigner
+toujours; ces plages unies sont si trompeuses à la vue. Nous nous
+décidons à rétrograder; mais à la première flaque où je mets le pied,
+je constate un courant de menaçant augure.... Il faut savoir que dans
+cette baie étranglée de Suez, la marée monte comme un vrai mascaret:
+on dirait nos grèves du mont Saint-Michel. Nous pressons le pas pour
+arriver en vue de la ville, de manière à pouvoir héler une barque. Si
+nous n'y réussissons pas, nous sommes rejetés vers le désert
+montagneux de la côte d'Asie, et cela peut devenir inquiétant. Georges
+se livre, sur le sort de l'armée de Pharaon, à des plaisanteries que
+je trouve un peu inopportunes; mais tout en riant, il trouve un
+passage, et nous gagnons un îlot d'où nous hélons les barques du port.
+La canaille arabe qui encombre le <i>divarf</i> fait de grands gestes et
+semble discuter vivement la taille, l'âge et le sexe des deux êtres
+égarés sur l'îlot; mais nul ne bouge. À un appel plus furieux, un
+batelier démarre sa barque, et met le cap sur nous. L'eau monte,
+l'îlot décroît, l'homme arrive.... il n'est que temps. Nous sautons à
+bord: le fils d'Ismaël tend la main: «<i>El felous, haouagh</i> (l'argent,
+seigneurs)!» Georges veut payer sans compter; je trouve amusant de
+discuter le prix de notre sauvetage, et nous nous arrangeons à six
+piastres courantes (vingt-deux sols). On ne peut pas sauver les gens à
+meilleur marché.</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" alt="Port de Suez." title="" height="369" width="600">
+<p>Port de Suez.&#8212;Dessin de Karl Girardet d'après un
+dessin de M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<p>Georges part le surlendemain pour remonter le Nil; <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> j'ai
+encore trois jours à passer à Suez avant le départ du vapeur <i>Hedjaz</i>,
+qui doit m'emmener à Souakin. Je passe ces trois jours à flâner au
+désert et à observer pour la première fois des effets de mirage assez
+curieux. Tous les jours, dans l'après-midi, je suis certain de trouver
+le fort d'Aggeroud reflété dans les eaux d'un lac imaginaire. Un train
+vient à passer, la ligne noire des wagons, la ligne blanche de la
+fumée se réfléchissent également dans la nappe limpide. J'ai vu assez
+fréquemment se former le mirage; on voit d'abord passer un nuage
+invisible,&#8212;ici le lecteur m'arrête: <i>voir</i> passer un nuage
+<i>invisible</i>? Oui, et je vais tâcher de me faire comprendre par une
+image très-familière. Avez-vous vu quelquefois, au-dessus d'une
+marmite en ébullition, la vapeur d'eau parfaitement translucide et
+invisible signaler sa présence par le <i>flottement</i> qu'elle semble
+imprimer aux objets devant lesquels elle passe? Voilà le commencement
+du mirage. Quand ce nuage, à la fois invisible et ondé, devient
+opaque, son mouvement cesse, et vous n'avez plus sous les yeux qu'une
+belle nappe argentée qui réfléchit les objets les plus voisins,
+arbres, villages, rochers. Voilà le mirage simple. Quant à celui qui
+nous met sous les yeux des villes ou des forêts, soit imaginaires,
+soit hors de la portée de la vue, je n'ai jamais eu la chance d'en
+être témoin.</p>
+
+<a id="img003" name="img003"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img003.jpg" alt="Cimetière européen à Suez." title="" height="214" width="600">
+<p>Cimetière européen à Suez.&#8212;Dessin de Karl Girardet
+d'après un dessin de M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<p>Enfin, le 14, je monte à bord de l'<i>Hedjaz</i>, beau bateau à vapeur de
+la compagnie Medjidié, que je trouve encombré de <i>hadjis</i> allant à la
+Mecque; principalement de la suite de la princesse Nezli, tante du
+vice-roi et veuve du fameux Defterdar, dont j'aurai plus tard occasion
+de parler. Cette suite se compose de cent vingt à <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> en grande
+majorité. La vertu du troupeau est sous la garde d'une douzaine
+d'eunuques noirs, et le <i>kirlar-aga</i> (capitaine des filles) est à la
+fois le chef de cette garde indispensable et le premier officier de la
+petite cour; c'est un long nègre de plus de six pieds, d'une laideur
+inouïe, mais se faisant pardonner le scandale de son importance par
+ses allures <i>bon enfant</i>. Nous mettons de <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> longues heures à
+sortir de la baie-impasse de Suez; le 15, au matin, nous fouillons
+d'un regard curieux et admiratif les dures arêtes des derniers
+contre-forts du Sinaï, qui se perdent et se volatilisent en quelque
+sorte dans un ciel de saphir. Pas un brin d'herbe, du reste, sur ces
+côtes qui entourent, nous dit-on, quelques vallées intérieures d'un
+charme d'autant plus saisissant qu'il est plus inattendu. Le mont
+divin, vu de loin, n'a rien de cet aspect sourcilleux et formidable
+que l'imagination, pleine des récits de Moïse, aimerait à lui prêter:
+il a les lignes pures, froides et fières que j'ai admirées ailleurs,
+en Albanie par exemple.</p>
+
+<a id="img004" name="img004"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img004.jpg" alt="Qosséir." title="" height="256" width="600">
+<p>Qosséir.&#8212;Dessin de Karl Girardet d'après un dessin de
+M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<a id="img005" name="img005"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img005.jpg" alt="Djeddah." title="" height="238" width="600">
+<p>Djeddah.&#8212;Dessin de Karl Girardet d'après un dessin de
+M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<a id="img006" name="img006"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img006.jpg" alt="Port de Souakin." title="" height="235" width="600">
+<p>Port de Souakin.&#8212;Dessin de Karl Girardet d'après un
+dessin de M. Guillaume Lejean.</p>
+</div>
+
+<p>À l'entrée de la baie se voit une petite ville, Tor, habitée par des
+Coptes (et non par des Grecs, comme l'a dit par inadvertance M.
+Charles Didier). Les deux peuples n'ont guère de commun que le culte
+et la finesse mercantile. À première vue et à part le costume, un
+habitant de l'Orient ne confondra jamais la longue figure à lame de
+couteau du paisible et un peu servile descendant des Pharaons avec le
+profil d'aigle des fils de Thémistocle. La population de Tor vit
+principalement d'un assez singulier commerce: elle vend aux pèlerins
+l'eau qu'elle tire des fontaines de Moïse et du Sinaï.</p>
+
+<p><i>L'Hedjaz</i> a le temps de flâner et ne le prouve que trop en s'arrêtant
+successivement à Qosséir et à Djambo. Qosséir est une petite ville de
+mine assez peu engageante, mais elle a beaucoup de barques, et
+quelques arbres qui ombragent un village voisin reposent l'&#339;il fort
+agréablement. C'est, avec Suez, le seul port que possède l'Égypte sur
+la mer Rouge, depuis qu'elle a perdu l'Arabie. Méhémet-Ali avait de
+grands desseins sur Qosséir: il voulait en faire le débouché de toute
+la haute Égypte par Khéné, et avait commencé à faire creuser des puits
+entre les deux villes, mais on ne trouva que de l'eau saumâtre et le
+projet fut abandonné.</p>
+
+<p>J'ai moins encore à dire de Djambo, où nous perdons un jour entier.
+Djambo est en terre arabe, même <i>en terre sainte</i>, et j'avoue que je
+ne vois pas sans émotion sortir des flots cette côte basse et un peu
+verdoyante, foyer d'une des plus brillantes civilisations qui aient
+éclairé le globe. Hélas! qu'est devenue l'Arabie des kalifes? Il ne
+reste aujourd'hui que les Arabes, c'est-à-dire une race belle,
+distinguée, brave, spirituelle, intelligente, romanesque, paresseuse
+et passablement anarchique. Aussi les Turcs, peuple d'esprit plus
+lourd, mais de bon sens pratique, ont mis la main sur le peuple arabe
+et l'ont soumis partout où ils s'en sont donné la peine. L'Égypte
+moderne est arabe, mais la forte main qui l'a lancée dans la brillante
+voie qu'elle parcourt aujourd'hui est celle d'un Turc de Macédoine, ce
+qui n'empêche pas d'ailleurs que l'impulsion une fois donnée, beaucoup
+d'Arabes (et j'en connais) ne soient les agents les plus énergiques et
+les plus intelligents de cette civilisation.</p>
+
+<p>Terre sainte, ici, c'est malheureusement terre de fanatiques: on nous
+avertit de ne pas descendre à terre, ou nous serons assommés, même
+sous les yeux des kavas du gouverneur. Le Français étant, comme on
+sait, le brave des braves, un des nôtres, M. M..., se costume en
+Robinson, <i>empistoletté</i> de la tête aux pieds et veut descendre. Il
+est obligé de rentrer à bord, sans avoir occis de croquemitaines
+musulmans. Ceci nous fait faire des réflexions peu rassurantes sur
+Djeddah, la fameuse ville du massacre, où nous arrivons le lendemain.
+Nous jetons l'ancre à une heure de la ville, en dehors de récifs
+coralliques, et nous nous empressons de <i>déballer</i> la princesse et son
+noir bétail qui a empesté l'arrière depuis huit jours. Un de nos
+officiers, un jeune et aimable Vénitien, que l'irruption de ces dames
+a chassé de sa cabine, a voulu poser sa couchette près d'un réduit où
+cinq de ces femmes ont établi leur chambre à coucher avec des châles
+tendus le long du bastingage. Je ris encore de la grimace effroyable
+qu'il fait en emportant son lit loin de cette niche odorante:
+<i>bestie</i>, <i>non donne</i>, s'écrie-t-il en jurant.</p>
+
+<p>Suivant le rite consacré, les hadjis revêtent, pour toucher la terre
+sacrée, un costume d'une éclatante blancheur, symbole de la pureté de
+l'âme. C'est un usage dont on ne peut s'affranchir qu'en payant un
+mouton, qui est donné aux pèlerins pauvres. Le médecin de la
+princesse, homme instruit et distingué dont la conversation a été une
+de nos meilleures distractions de voyage, musulman très-voltairien du
+reste, est le seul à payer le mouton. À Qosséir, le docteur a présenté
+un verre de vin à un noir <i>takrouri</i>, à dents aiguisées en pointe,
+venu par curiosité, je crois, visiter la <i>barque du feu</i>; il lui a
+offert cinq piastres s'il voulait en boire. «Tu pourrais bien m'en
+offrir vingt-cinq, a répondu le noir, que je n en boirais pas
+davantage.» Je ne discuterai point l'importance de ces prescriptions
+d'abstinence, mais j'aime à constater tout triomphe de l'esprit sur
+les appétits, et à qui connaît la pauvreté des noirs, d'une part, et
+de l'autre leur passion pour les spiritueux, ce jeune nègre presque nu
+qui obéit à sa foi sans phrase et sans pose héroïque, doit paraître
+plus spiritualiste que le joyeux docteur. J'aurai plus tard occasion
+de dire comment les noirs, assez récemment convertis à l'islamisme,
+s'y attachent avec une ferveur devenue beaucoup plus rare chez les
+Turcs et les Arabes.</p>
+
+<p>Nous débarquons donc à Djeddah, et la première chose qui frappe nos
+yeux, en touchant le quai, ce sont des notables indigènes à barbe
+blanche, qui semblent venus là pour préparer une ovation à quelqu'un.
+Ce n'est pas à la princesse déjà débarquée; ce n'est pas à nous à coup
+sûr. Nous avons bientôt la clef du mystère: nous avions à bord, sans
+nous en douter, quatre des accusés du fameux massacre, revenus
+acquittés de Constantinople, faute de preuves.</p>
+
+<p>C'est un début fort inquiétant; mais je dois déclarer que j'ai passé
+huit jours à Djeddah, et que j'ai circulé fort librement sans être
+jamais insulté. Les voyageurs n'ont guère à visiter, dans cette ville
+et dans les environs, que le cimetière où l'on montre le tombeau de
+notre mère Ève (<i>Turbe ommou Aoua</i>); ce sont deux sépultures
+insignifiantes qui, selon les indigènes, marquent l'emplacement de la
+tête et des pieds de la première femme. Si vous leur objectez que, vu
+la distance de ces deux turbés, Ève aurait été assez grande pour
+franchir le Nil en <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> cinq enjambées et saisir délicatement un
+crocodile entre deux doigts, ils vous répondront que la mère du genre
+humain avait bien le droit d'avoir une stature un peu supérieure à
+celle de leur femme ou de la vôtre. C'est assez logique pour des
+Arabes.</p>
+
+<p>Je quitte Djeddah le 28 février, et le lendemain, mes yeux fatigués
+des sables rougeâtres se reposent avec bonheur sur une plage basse,
+verdoyante, où la mer vient presque baigner des tapis de hautes
+graminées. Une jolie baie s'ouvre devant nous, le bateau double un cap
+où s'élève le dôme blanc d'un santon, et une demi-heure après nous
+débarquons sur le quai du Mufti, à Souakin, où la curiosité a attiré
+une foule de spectateurs à tuniques aussi blanches que leur peau est
+foncée.</p>
+
+<p class="left50">Guillaume <span class="smcap">Lejean.</span></p>
+
+
+
+<h3>VOYAGE AU MONT ATHOS,<br>
+PAR M. A. PROUST.<br>
+<span class="smaller">1858.&#8212;INÉDIT</span></h3>
+
+<p class="resume" title="résumé">Salonique. &#8212; Juifs, Grecs et Bulgares. &#8212; Les
+ mosquées. &#8212; L'Albanais Rabottas.</p>
+
+
+<p class="p2">À l'extrémité de la péninsule Chalcidique, entre Orfano et le cap
+Felice, s'élève au-dessus de la mer une montagne, connue chez les
+anciens sous le nom d'<i>Athos</i>, et appelée
+depuis &#913;&#947;&#953;&#959;&#957;&#959;&#961;&#959;&#962; ou
+<i>Monte-Santo</i>, à cause de sa population exclusivement composée de
+religieux. Ces religieux, sous les empereurs byzantins, ont aidé au
+mouvement des lettres et des arts qui prépara la Renaissance, et
+possèdent encore aujourd'hui de riches bibliothèques et une école de
+peinture.</p>
+
+<p>J'avais formé, pendant mon séjour en Grèce, le projet de visiter leurs
+couvents, et, le 9 mai 1858, après m'être muni à Constantinople de
+lettres patriarcales, sans lesquelles on court le risque d'être mal
+accueilli des moines, je quittai Pera avec mon ami Schranz et le
+drogman Voulgaris. Schranz devait m'aider à reproduire les peintures
+par la photographie; Voulgaris se chargeait de la linguistique et de
+la cuisine. Notre projet était de toucher à Salonique, et de là de
+gagner l'Athos par terre.</p>
+
+<p>Le 10 nous entrions dans le golfe Thermaïque, et le lendemain nous
+doublions la pointe de Kara-Bournou.</p>
+
+<p>Derrière cette pointe, au fond d'une large baie paisible comme un lac,
+Salonique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smallfix">[2]</span></a>, ceinte d'un cordon de murs bastionnés, s'étage en
+amphithéâtre sur les flancs arides du Cortiah. Cette ville, déchue de
+sa splendeur, a un air de coquetterie surannée assez étrange; ses
+maisons décrépites, ridées et replâtrées, semblent se pencher
+complaisamment pour refléter leur image dans la mer; agaceries
+perdues, car, à part quelques vieux courtisans qui viennent là par
+habitude chercher les soies de <i>Serrès</i> et le tabac de <i>Yenidjé</i>, la
+rade est vide. Nulle part le proverbe grec: <i>Là où l'Osmanli met le
+pied, la terre devient stérile</i>, ne trouverait une application plus
+juste. Le sol est sans culture, coupé de flaques d'eaux croupissantes,
+l'air chargé de miasmes putrides. Aussi, pendant les chaleurs de
+l'été, un grand nombre des habitants, fuyant les fièvres, se retirent
+à l'ouest de la ville dans un faubourg appelé Kalameria (beaux lieux).
+De ce côté, en effet, de joyeuses touffes de platanes, groupées selon
+le caprice des pentes, dessinent le cours du Vardar et respirent la
+vie, tandis qu'au levant de maigres cyprès cachent mal les cimetières,
+ce qui indique bien clairement que c'est de là que vient la mort.</p>
+
+<p>La ville est partagée en deux par une rue qui s'étend de l'est à
+l'ouest, parallèlement à la mer. Cette rue est grande, régulière,
+bordée de boutiques à auvents, et terminée à chacune de ses extrémités
+par un arc de triomphe. C'est là l'endroit vivant, le quartier animé
+de la ville; ailleurs le silence est complet, les rues sont désertes,
+étroites et taillées à pic dans le rocher. On ne s'explique cette
+préférence pour la ville basse que par la difficulté d'atteindre les
+quartiers hauts; car les immondices entraînées par la pente naturelle
+font de la première un véritable égout, et il n'est rien de plus sale
+que cette large rue et le bazar qui l'avoisine, si ce n'est la
+population qui l'anime. Cette population est en grande partie composée
+de juifs. «Le grand nombre de juifs, dit naïvement Hadji-Kalfa<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smallfix">[3]</span></a>, est
+une tache pour la ville, mais le profit qu'on retire de leur commerce
+fait fermer les yeux aux vrais croyants.»</p>
+
+<p>Au milieu des Bulgares et des Grecs, confondus par un costume noir
+comme un vêtement de deuil, on reconnaît les juifs à leur coiffure
+faite d'un mouchoir de coton roulé en turban, à leur veste bordée de
+fourrures, et surtout à ce nez proéminent qu'ils ont conservé.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>
+
+<a id="img007" name="img007"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img007.jpg" alt="Zanzibar vue de la mer." title="" height="235" width="600">
+<p>Zanzibar vue de la mer.&#8212;Dessin de E. de
+Bérard d'après nature.</p>
+</div>
+
+
+
+
+<h3>VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,<br>
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON.<br>
+
+<span class="smaller">1857-1859</span><br>
+
+AVANT-PROPOS.</h3>
+
+<p class="resume" title="résumé">But de l'expédition. &#8212; Le capitaine Burton.</p>
+
+<p class="p2">Détendue à l'est et à l'ouest par une côte aux effluves mortels, et
+par une population que démoralise un commerce infâme, l'Afrique est
+restée jusqu'à ces derniers temps ce qu'elle était pour les anciens:
+une terre mystérieuse dont les tribus centrales sont encore
+retranchées de la grande famille humaine. En vain la civilisation
+antique s'est épanouie dans l'une de ses vallées fertiles, en vain
+Carthage et Rome y ont établi leur puissance, l'Arabe ses mosquées, le
+traitant ses comptoirs, cet isolement s'est maintenu jusqu'à nos
+jours. Au delà du littoral conquis, le vainqueur ou le négociant a
+trouvé le Sahara, le colon du sud les Karrous, et les chasseurs de la
+Cafrerie se sont arrêtés aux marches du Kalahari. De tous ces récits
+du désert qui, depuis l'anéantissement de l'armée de Cambyse, se
+continuent chaque année au retour des caravanes, il résulte que toutes
+les fois qu'on nomme l'Afrique, c'est un espace entièrement nu, un
+flot de sable, une terre anhydre que l'on évoque dans la pensée de
+l'auditeur: l'habitat du chameau et de l'autruche a fait oublier celui
+de l'hippopotame et du crocodile; aussi accueillit-on avec surprise,
+il y a quatre ans, l'annonce d'une mer intérieure, dont les
+missionnaires de Mombaz avaient entendu parler dans leurs voyages<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smallfix">[4]</span></a>.
+Bien que l'existence de grands lacs équatoriaux en Afrique eût été
+soupçonnée depuis deux mille ans, cette communication n'en eut pas
+moins tout l'attrait de la nouveauté, et le mémoire que publièrent à
+ce sujet le révérend Erhardt et le docteur Rebmann reportèrent
+l'attention des géographes sur la partie est de l'Afrique, située
+entre l'équateur et le quinzième degré de latitude méridionale. Les
+hommes les plus compétents d'Europe ne crurent pas à la réalité de
+cette Caspienne de trente mille lieues carrées, et pensèrent que M.
+Erhardt confondait en un seul plusieurs lacs distincts, désignés sur
+les anciennes cartes portugaises, et mentionnés par les nôtres.
+Toutefois la question offrait trop d'intérêt pour qu'on ne cherchât
+pas à la résoudre. D'ailleurs le problème toujours pendant des sources
+du Nil, celui des neiges contestées du Kénia et du Kilimandjaro se
+rattachaient à la vérification du rapport des révérends. Une
+expédition fut donc résolue.</p>
+
+<p>En 1856, la Société géographique de Londres confia au capitaine
+Burton, officier à l'armée du Bengale, la mission d'atteindre les
+grands lacs africains, d'en relever la position, de décrire le pays
+situé entre la côte et les vastes nappes d'eau qu'il s'agissait de
+reconnaître, d'en étudier l'ethnographie et les ressources
+commerciales. Un voyage en Arabie, où l'aventureux capitaine avait
+fait preuve d'autant de savoir que d'intrépidité, un séjour dans la
+ville d'Harar, interdite jusqu'à lui aux chrétiens, un projet
+d'exploration au centre de l'Afrique, arrêté au début par une attaque
+des Somalis, avaient désigné Burton au choix de la Société, qu'il
+justifiait <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas
+les difficultés de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignît le
+capitaine Speke, attaché, comme lui, à l'armée des Indes; et le 16
+juin 1857, à midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la
+côte africaine, à bord d'une corvette de dix-huit canons, appartenant
+au saïd Méjid, fils de l'iman de Mascate, allié de la France et de
+l'Angleterre. Voici le récit du capitaine Burton.</p>
+
+
+<p class="center p2">RÉCIT.</p>
+
+<p class="resume" title="résumé">Zanzibar. &#8212; Aspect de la côte. &#8212; Un village. &#8212; Les
+ Béloutchis. &#8212; Ouamrima. &#8212; Fertilité du sol. &#8212; Dégoût inspiré
+ par le pantalon. &#8212; Vallée de la mort. &#8212; Supplice de M.
+ Maizan. &#8212; Hallucination de l'assassin. &#8212; Horreur du
+ paysage. &#8212; Humidité. &#8212; Zoungoméro. &#8212; Effets de la traite.</p>
+
+<p>«Après la dépense de poudre qui, dans ces parages, annonce tout ce qui
+fait événement, depuis la naissance d'un prince jusqu'au départ d'un
+évêque, nous quittons le port de Zanzibar. Plus sûre que rapide,
+<i>l'Artémise</i> nous permet de contempler pendant longtemps les mosquées
+et les maisons blanches des Arabes, les cases des indigènes, les
+cocotiers du rivage, et les plantations de girofliers qui zèbrent les
+collines rutilantes. Le souffle embaumé de l'océan Indien pousse le
+navire, le soleil fait étinceler autour de nous l'azur des flots où la
+mer est profonde, et le vert brillant des canaux, situés entre les
+îles de Koumbéni et de Choumbi, la première chargée de grands bois, la
+seconde couverte d'un épais fourré. Puis la grève se confond avec
+l'océan, la bande rouge des récifs disparaît sous les vagues, la terre
+passe de l'émeraude au brun et au violet, la cime des arbres paraît
+flotter sur l'onde, et, quand arrive le soir, une ligne obscure,
+pareille au contour vaporeux d'un nuage, est tout ce que nous
+apercevons de Zanzibar.</p>
+
+<p>«Le lendemain (17 juin 1857), vers six heures de l'après-midi,
+<i>l'Artémise</i> jetait l'ancre à la hauteur de Wale-Point, promontoire
+effilé, bas et sablonneux, situé à cent trente-cinq kilomètres de la
+petite ville de Bagamayo, par six degrés vingt-trois minutes de
+latitude sud. Il y a quelque chose qui vous intéresse dans l'aspect de
+la Mrima, ainsi que les habitants de Zanzibar appellent cette portion
+de la côte d'Afrique. L'océan Indien, que brise au couchant une raie
+d'écume, chargée de détritus de coralines et de madrépores, découpe le
+rivage, y forme des criques, des bayous, des marigots, où après avoir
+épuisé leur furie contre des diabolitos, des banquettes de sable et de
+rochers noirs, des masses d'un conglomérat bruni par le soleil, et de
+fortes estacades disposées en croissant, les vagues s'endorment au
+sein d'eaux mortes, pareilles à des nappes d'huile. Bien qu'à peine
+au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les îlots, formés par
+ces courants, n'en sont pas moins chargés d'une végétation luxuriante.
+Des forêts de mangliers couvrent les bords des lagunes; à la marée
+basse, l'amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis à
+nu, et montre les jeunes scions terminés par des grappes d'un vert
+brillant. Les fleurs lilas, et les feuilles charnues d'une espèce de
+convolvulus retiennent le sable qui est d'un blanc pur, et des huîtres
+sont appendues à la base des palétuviers. Au-dessus de l'océan, le
+rivage forme une épaisse muraille de verdure, et des groupes de vieux
+arbres chauves, inclinés par les moussons, indiquent la position des
+établissements qui s'éparpillent sur la côte. Çà et là des monticules
+dénudés percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme
+de leur teinte rubigineuse, et derrière l'alluvion qui, sur une
+largeur de trois à cinq milles, compose le littoral, se dresse une
+ligne bleue qu'on aperçoit même de Zanzibar: ce sont les dunes qui
+constituaient jadis le fond de la baie, et qui maintenant servent de
+frontière aux indigènes. À cette esquisse, ajoutez le bruit des
+vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perpétuel des
+insectes, qui s'apaise au coucher du soleil; et dans le profond
+silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du
+héron nocturne, les clameurs et les coups de feu des habitants, qui,
+aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l'hippopotame
+franchit la berge, pour aller visiter leurs récoltes.</p>
+
+<p>«Vous abordez au milieu des exclamations des hommes, des cris aigus
+des femmes, des remarques naïves des enfants; un chemin étroit, frayé
+au travers d'une jungle épaisse, entremêlée de champs de millet,
+gravit une côte escarpée et vous conduit à une palissade; à
+l'intérieur de cette enceinte, vous trouvez une douzaine de cases
+faites avec de la boue et des branches de mangliers, divisées en
+plusieurs compartiments, et séparées de leurs voisines par une série
+de grandes cours, soigneusement closes, occupées par les enfants et
+par les femmes. Il n'y a pas de fenêtres à ces cases, mais le toit,
+composé de nattes grossières, est assez élevé pour que l'aération des
+chambres soit tolérable; un hangar, formé à l'extérieur par la
+projection de la couverture, abrite un large banc en pisé, recouvert
+de nattes, et sert d'atelier, de boutique et de parloir. Autour des
+habitations les plus considérables, une masse de cabanes constitue les
+communs. Tel est Kaolé, type du village maritime de cette partie de la
+côte, où depuis Mombaz, jusqu'au sud de Quiloa, chaque établissement
+n'a d'autre édifice en maçonnerie qu'un fort quadrangulaire, bâti avec
+de la coraline, et dont la partie basse, employée comme magasin par
+les Banians, est couronnée d'une terrasse à créneaux, où veillent les
+gens du guet.</p>
+
+<p>«Dans les villes de garnison, la majeure partie des habitants se
+compose de soldats et de leurs familles. Descendants de Béloutchis qui
+vinrent s'établir à Maskate, mais pour la plupart natifs de l'Oman, où
+ils étaient fakirs, marins, journaliers, portefaix, barbiers,
+mendiants et voleurs, ces vauriens furent enrégimentés par Ben-Hamed,
+l'aïeul du saïd actuel, et depuis lors ils sont employés à contenir la
+partie la plus remuante des sujets de Sa Hautesse. Braillards et
+turbulents, ces garnisaires, qui ont conservé le nom de Béloutchis,
+sont une copie effacée des Bachi-Bouzouks, et bien inférieurs, comme
+enfants perdus, aux Arnautes et aux Kourdes. Leur vie se passe à boire
+tant qu'ils peuvent, à fumer, à jaser, à se disputer; les plus jeunes
+se battent entre eux, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> brûlent de la poudre, et jouent tout
+ce qu'ils possèdent; les barbes blanches racontent les merveilles du
+Béloutchistan, dont les neiges, les fruits savoureux, les eaux
+transparentes ne trouvent que des incrédules. Le reste de la
+population est composée de Ouamrima<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smallfix">[5]</span></a>, tribu de sang mêlé arabe et
+africain, dont la vie s'écoule au milieu d'une abondance relative
+ayant deux sources: le détroussement à l'amiable des caravanes qui
+reviennent de l'intérieur, et le rapport de vastes champs de légumes
+et de céréales dont les produits alimentent l'île de Zanzibar et
+s'exportent jusqu'en Arabie<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smallfix">[6]</span></a>.</p>
+
+<a id="img008" name="img008"></a>
+<div class="figcenter">
+<a href="images/img008b.jpg">
+<img src="images/img008.jpg" alt="Carte." title="" height="452" width="600"></a>
+<p>Carte du voyage de Burton et Speke<br>
+<span class="smcap">aux grands lacs</span> de L'AFRIQUE ORIENTALE<br>
+(Itinéraire de Zanzibar á Kazeh.)<br>
+1<sup>re.</sup> Partie.</p>
+</div>
+
+<p>«Les Ouamrima sont gouvernés par des chefs dépendant de Zanzibar, et
+dont le nombre est partout en raison inverse de l'importance des
+localités qu'ils exploitent. Ces tyranneaux jouissent, à l'égard des
+trafiquants, du privilége d'exaction dans toute son étendue, et le
+concèdent à leurs administrés, qui pillent les caravanes déjà mises à
+rançon, d'où l'horreur des étrangers qui, en modifiant les bases du
+négoce, pourraient porter atteinte à ce régime lucratif. Il en résulte
+qu'à peine étions-nous dans Kaolé, notre escorte fut saisie d'effroi
+en pensant aux difficultés du voyage, et déclara qu'il ne nous fallait
+pas moins de cent gardes, plusieurs canons et cent cinquante mousquets
+pour pénétrer dans l'intérieur. Je ne partageais pas les craintes de
+mes braves, mais je savais que nous entrerions sur cette terre
+inconnue dans une saison fatale; chaque minute de retard augmentait
+les chances de fièvre; et malgré cela nous n'étions, le 2 juillet,
+qu'à notre première étape. Enfin, après avoir commencé avant le jour
+nos préparatifs de départ, et cela pour la troisième fois, nous nous
+trouvâmes, à huit heures du matin, sur un sentier <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> qui
+traverse des jungles, des champs de millet, des bourbiers noirs,
+couverts de riz ou de roseaux, et qui, dans les endroits où le terrain
+s'élève, serpente sur un sable rouge et copalifère. Des kraals,
+fortifiés par une clôture d'épines, et la crainte que les caravanes
+ont de camper dans les villages, témoignent du peu de sécurité du
+chemin. Le sentier s'élargit, devient moins rude, quitte l'ancien
+littoral de la baie, descend dans la vallée du Kingani, et remonte
+pour atteindre l'établissement de Nzasa, premier district de
+l'Ouzaramo indépendant. Nous y perdons trois jours. Le lendemain
+nouvelle halte à Kiranga-Ranga. J'en profite pour visiter les
+environs. Partout une fertilité incroyable: du riz, du maïs, du manioc
+en abondance, et dans les endroits non cultivés, du smilax, des
+buissons de carissa, des mûriers, des hibiscus. Près de la rivière, le
+mparamousi (<i>taxus elongatus</i>) élève sa ramée dont la brise agite les
+tresses noueuses, tandis que plus bas tout est paisible; des souches
+de bombax portent jusqu'à cinq tiges, ayant chacune trois mètres de
+circonférence; le msoukoulio, inconnu à Zanzibar, forme un amas de
+verdure auprès duquel les plus beaux chênes d'Europe ne paraîtraient
+que des nains.</p>
+
+<a id="img009" name="img009"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img009.jpg" alt="Portrait." title="" height="526" width="400">
+<p>Portrait de feu l'iman de Zanzibar.<br>Dessin de E. de
+Bérard d'après nature.</p>
+</div>
+
+<p>«À Kiranga, débutèrent les ondées qu'on essuie régulièrement entre les
+deux saisons pluvieuses, et je refusai de m'y arrêter plus d'un jour,
+malgré les instances des chefs, dont Saïd-ben-Sélim, qui dirigeait
+notre caravane, satisfaisait tous les désirs. Le lendemain nous
+entrions sur le territoire de Mouhogoué, l'un des plus redoutés de
+l'effrayant Ouzaramo. Toutefois, notre passage n'eut d'autre résultat
+que de faire accourir les femmes, très-curieuses de nous voir, et
+très-surprises de notre aspect. «Voudriez-vous de ces blancs pour
+maris? leur demanda notre orateur.&#8212;Avec de pareilles choses sur les
+jambes! Fi donc!» répondaient-elles à l'unanimité.</p>
+
+<p>«Après Mouhogoué, on ne sort des jungles que pour trouver des grands
+arbres qui s'élèvent d'un sable rouge, et l'on ne débouche de la forêt
+qu'en arrivant au district de Mouhonyéra, c'est-à-dire au bord du
+plateau qui forme la terrasse méridionale du Kingani. L'homme est rare
+dans cette région malsaine où abondent les animaux sauvages. Les
+hyènes se font entendre aussitôt que le soleil est couché, et nos
+guides se préoccupent des lions. Pendant le jour, de petits singes
+gris, à face noire, nous regardent avec un sérieux imperturbable; puis
+leur curiosité satisfaite, ils glissent de la branche où ils étaient
+immobiles, et s'éloignent en bondissant comme des lévriers qui jouent.
+La plaine, d'un vert sombre, et qui se déploie sous la brume, offre
+les pires couleurs du Gujerat et du Téraï; à l'ouest un cône peu élevé
+brise l'horizon qui est d'un bleu livide, et au nord de ce monticule
+se dresse une muraille, coiffée de nuages, où l'&#339;il fatigué se
+repose.</p>
+
+<a id="img010" name="img010"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img010.jpg" alt="Port de Zanzibar." title="" height="531" width="800">
+<p>Port de la ville de Zanzibar.&#8212;Dessin de E. de Bérard
+d'après nature.</p>
+</div>
+
+<p>«L'endroit où nous arrivons le jour suivant est désigné par les Arabes
+sous le nom de vallée de la mort et de séjour de la faim. Nous
+descendons à travers un hallier où s'éparpillent quelques champs de
+sorgho, et nous gagnons, après trois heures de marche, un affluent à
+demi desséché du Kingani; l'eau en est détestable, une odeur putride
+s'échappe de la terre brune et moite; de gros nuages, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>
+fouettés par un vent furieux, lancent d'énormes gouttes de pluie qui
+s'enfoncent comme des balles dans le sol détrempé; les arbres
+gémissent, en se courbant sous la tempête, les oiseaux s'éloignent
+avec des cris perçants, et les bêtes fauves se précipitent dans leurs
+tanières. Le capitaine Speke a la fièvre; plusieurs de nos hommes sont
+malades, nous sommes tous épuisés; cependant, en dépit de notre
+fatigue, nous marchons le lendemain pendant sept heures. À la croisée
+de la route de Mbouamaji, cinquante indigènes nous barrent le chemin,
+et sont appuyés d'une réserve qu'on entrevoit sur la gauche. L'affaire
+s'arrange, nous passons, et je ne peux qu'admirer les formes pures et
+athlétiques de ces jeunes guerriers qui, dans l'attitude la plus
+martiale, tiennent leur arc d'une main, et de l'autre un carquois
+rempli de flèches dont le fer aigu vient de recevoir une nouvelle
+couche de poison.</p>
+
+<p>«Après une nuit passée à Tounda, au milieu d'une végétation excessive,
+je m'éveille abattu, la tête me fait mal, les yeux me brûlent, j'ai
+dans les extrémités des frémissements douloureux; la fatigue, le
+froid, le soleil, la pluie, la mal'aria, l'inquiétude, se réunissent
+pour m'accabler. Saïd-ben-Sélim, pris d'un violent accès de fièvre,
+implorait quelques heures de repos; un instant de plus à Tounda
+pouvait nous être fatal; je fis placer le malade sur un âne, et donnai
+l'ordre de ne s'arrêter qu'à Dégé-la-Mhora, village où fut assassiné
+le premier Européen qui ait pénétré aussi avant sur cette côte
+meurtrière. En 1845, M. Maizan débarquait à Bagamayo, en face de
+Zanzibar; de là il se rendit presque seul à Dégé. Fort bien accueilli
+d'abord par le chef Mazoungéra, celui-ci, quelques jours après, le fit
+arrêter, et, lui reprochant les dons qu'il avait faits à d'autres
+chefs, lui déclara qu'il allait mourir à l'instant même. L'intrépide
+voyageur fut attaché à un baobab; Mazoungéra lui coupa les
+articulations pendant que retentissait le chant de guerre, et que le
+tambour battait une marche triomphale. Puis entamant la gorge de sa
+victime, et trouvant que son couteau était émoussé, l'infâme s'arrêta
+pour en aiguiser le tranchant, se remit à l'&#339;uvre, et arracha la
+tête avant que la décollation fût complète. Ainsi mourut à vingt-six
+ans un homme plein de c&#339;ur, de savoir et d'avenir, dont le seul
+défaut était la témérité, ainsi qu'on appelle trop souvent l'esprit
+d'initiative, quand la fortune ne sourit pas au courage.</p>
+
+<p>«Malgré les efforts du saïd, pour satisfaire aux justes réclamations
+de la France, on ne parvint pas à saisir le coupable. Mais dans la
+croyance des indigènes, après la mort de M. Maizan, le chemin de la
+côte à Déjé-la-Mhora fut intercepté par un dragon animé de l'esprit du
+martyr, et le cruel Mazoungéra est, depuis lors, accompagné du spectre
+de sa victime. Les tourments qu'il en éprouve l'ont poussé à fuir la
+scène du meurtre; il erre maintenant sur les bords du grand lac, où il
+a traîné sa folle douleur; et sa tribu, qui n'a cessé de décliner
+depuis la mort du jeune Français, marche rapidement à une ruine
+complète.»</p>
+
+<p>Arrivés le 13 juillet sur un territoire où les Ouazaramo, se
+confondant avec diverses tribus, ne sont plus à craindre, nos
+voyageurs poursuivirent leur marche sous des averses diluviennes, des
+brumes pénétrantes, déchirées par des coups de soleil foudroyants; ils
+franchirent des halliers, des fondrières où l'on enfonce jusqu'aux
+genoux, parfois jusqu'aux épaules, quittèrent le marécage pour des
+savanes entrecoupées de ravines profondes, retrouvèrent la forêt et
+les jungles, et accablés de fatigue, bourrelés d'inquiétudes, n'en
+continuèrent pas moins leur route périlleuse. «Chaque matin, dit
+Burton, m'apportait de nouveaux tourments, chaque jour me faisait
+penser que le lendemain serait pire encore, mais l'espérance est au
+fond du désespoir, et nous ne renonçâmes pas un instant à la mission
+que nous avions acceptée.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que la caravane traversa le district de Douthoumi, arrosé
+par la rivière du même nom, qui tombe dans le Mgazi. Une chaîne de
+montagnes, dont la crête dentelée et les pics voilés de nuages
+annoncent la formation primitive, s'élève au nord du district, et va
+rejoindre, à quatre journées de marche, les montagnes de l'Ousagara.
+Le vent du nord-est, comme celui du nord-ouest, se refroidit en
+balayant cette crête nuageuse, et tombe en rafales glacées dans la
+plaine, où le thermomètre descend à 18° pendant la nuit. Plus
+malsains, dit-on, que la vallée même, les cônes situés au pied de la
+montagne ne sont pas habités; la forêt en garnit le sol rocailleux, et
+tout ce que le voyageur a pu rêver d'horrible sur l'Afrique, se
+réalise: c'est un mélange confus de buissons épineux et de grands
+arbres, couverts de la racine au sommet par de gigantesques épiphytes;
+un amas d'herbes tranchantes, un réseau de lianes énormes qui rampent,
+se courbent, se dressent dans tous les sens, étreignent tout, et
+finissent par étouffer jusqu'au baobab.</p>
+
+<p>«La terre exhale une odeur d'hydrogène sulfuré, et l'on peut croire,
+en maint endroit, qu'un cadavre est derrière chaque buisson. Des
+nuages livides, chassés par un vent froid, courent et se heurtent
+au-dessus de vous, et crèvent en larges ondées; ou bien un ciel morne
+couvre la forêt d'un voile funèbre; même par le beau temps,
+l'atmosphère est d'une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour
+compléter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou, se déploie
+jusqu'à la base des monts de l'Ousagara, de misérables cases, groupées
+au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un
+empoisonnement continu, et dont le corps ulcéré témoigne de
+l'hostilité de la nature envers la race humaine.</p>
+
+<p>«Dans le Zoungoméro, où commence la grande vallée de la Mgéta, les
+premières lueurs du jour apparaissent à travers un brouillard laiteux.
+Des cumulus et des nimbes viennent de l'est, envahissent les hauteurs
+de Douthoumi, et quand la pluie est imminente, une ligne épaisse de
+stratus coupe la montagne et s'étend au-dessus de la plaine. À toutes
+les phases de la lune, il pleut deux fois par vingt-quatre heures, et
+lorsque les nuages éclatent, un soleil ardent aspire la putridité du
+sol. L'humidité imprègne, oxyde, corrode tout, depuis le papier
+jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> métal; le bois pourrit, le fer se ronge, les habits
+se trempent, la poudre se délite, le cuir devient gélatineux et le
+carton se liquéfie. Le Zoungoméro n'en est pas moins un centre
+commercial important, et plusieurs milliers d'hommes le traversent
+chaque semaine. Ses bourgades y sont formées de cases où l'eau
+s'infiltre, où l'on est en compagnie de volailles, de pigeons, de
+rats, de souris, de serpents, de lézards, de sauterelles, de blattes,
+de moustiques, de mouches, d'araignées hideuses, sans parler des
+essaims d'abeilles qui souvent en chassent les habitants, et de
+l'incendie que l'on peut toujours y craindre. Mais le sorgho y abonde,
+par conséquent la bière; le chanvre et le datura y croissent
+naturellement, et ajoutent leur charme à ceux de l'ivresse. Il n'en
+faut pas davantage pour que le Zoungoméro soit le rendez-vous d'une
+armée de flibustiers qui, le sabre ou la lance au poing, l'arc tendu,
+ou le mousquet à l'épaule, s'établissent dans les maisons, prennent
+les femmes, les enfants, s'emparent de tout, mettent le feu aux
+villages et en vendent les habitants à la première caravane qui passe.
+On est sur le sentier de la traite, et quel que soit le degré de
+misère des indigènes, le voyageur ne peut pas leur témoigner sa pitié:
+il ne trouve d'aliments à aucun prix; s'il n'entre pas de vive force
+dans une case, il restera sans abri malgré l'orage; s'il n'impose pas
+de corvée, on ne lui prêtera nul secours; enfin, s'il ne brûle et ne
+pille, il mourra de faim au milieu de l'abondance. Telle est la
+réaction de ce trafic odieux, qui détruit tout ce qu'il y a de bon
+dans le c&#339;ur de l'homme.»</p>
+
+
+<p class="resume p2">Personnel de la caravane. &#8212; Métis arabes, Hindous, jeunes gens mis en
+gage par leurs familles. &#8212; Ânes de selle et de bât. &#8212; Chaîne de
+l'Ousagara. &#8212; Transformation du climat. &#8212; Nouvelles plaines
+insalubres. &#8212; Contraste. &#8212; Ruine d'un village. &#8212; Fourmis noires. &#8212;
+Troisième rampe de l'Ousagara. &#8212; La Passe terrible. &#8212; L'Ougogo. &#8212;
+L'Ougogi. &#8212; Épines. &#8212; Le Zihoua. &#8212; Caravanes. &#8212; Curiosité des
+indigènes. &#8212; Faune. &#8212; Un despote. &#8212; La plaine embrasée.</p>
+
+<p>«Au moment de quitter le Zoungoméro, je passe en revue tous nos gens;
+que le lecteur me permette de les lui présenter. Ils se composent de
+Saïd-ben-Sélim, métis arabe de Zanzibar, qui a été chargé, malgré lui,
+par Sa Hautesse, de conduire notre caravane. Il est suivi de quatre
+esclaves, sans compter la jeune Halimah, dont l'embonpoint excessif et
+la physionomie carline absorbent la pensée de notre chef, toutes les
+fois que par hasard il la détourne de lui-même. Vient ensuite
+Mabrouki, mon valet de pied, esclave d'un chef arabe qui me l'a prêté
+moyennant cinq dollars par mois. C'est le type du nègre à encolure de
+taureau: front bas, petits yeux, nez épaté, large mâchoire, pourvue de
+cette force musculaire qui caractérise les puissants carnivores. Il
+est à la fois le plus laid et le plus vain de toute la bande, et sa
+passion pour la parure est sans borne; maladroit et paresseux, d'un
+caractère détestable, il passe d'un excès de colère ou d'orgueil à un
+excès d'abattement et de servilisme. Bombay, son compatriote, après
+des lubies infiniment trop prolongées, revint à ce qu'il était au
+début: un serviteur actif et honnête. Valentin et Gaétano, métis
+hindous et portugais, appartiennent à cette race de parias qui, dès
+leur enfance, s'en vont gagner quelques roupies en qualité de bonnes
+d'enfants et de marmitons dans les cités opulentes de l'Inde anglaise.
+Ces deux hybrides ont pour défauts un orgueil de caste et un mépris
+des hérétiques et des infidèles, qui les mettent souvent en péril, le
+besoin de paraître et de dominer, un penchant irrésistible au vol et
+au mensonge, une prodigalité du bien d'autrui excessive et une
+ténacité particulière à tout ce qui leur appartient, une faiblesse
+physique déplorable et une voracité qui les conduit à l'indigestion
+quotidienne. Mais tous deux ont leur mérite: il n'a fallu que quelques
+jours à Valentin pour connaître la langue du pays, pour apprendre à se
+servir du chronomètre et du thermomètre, de manière à nous être utile;
+et non moins adroit qu'intelligent, il fait aussi bien une couture
+qu'une sauce au carri. Gaétano a des soins curieux auprès d'un malade,
+et un mépris absolu du danger; il retournera seul, pendant la nuit,
+chercher sa clef qu'il aura laissée dans les jungles; il se jette dans
+une mêlée d'indigènes, sans s'inquiéter de leur fureur et ne manque
+jamais de transformer leur colère en gaieté. Certes il m'a causé bien
+de l'exaspération; mais il avait eu d'horribles accès de fièvre, qui
+avaient pris la forme cérébrale; et comme il devenait chaque jour plus
+étourdi, plus sale, plus prodigue, plus enclin à faire prendre le feu,
+et à l'entretenir avec mon beurre fondu, objet précieux et rare, je ne
+peux m'empêcher de l'absoudre en mettant ses torts sur le compte de la
+fièvre.</p>
+
+<p>«Sa Hautesse nous a donné huit Béloutchis qui sont responsables de nos
+jours et de nos biens. Ils portent l'ancien mousquet, le sabre du
+Katch, le bouclier hindou, orné de son clinquant, une dague acérée,
+une provision de mèches, de briquets, de poudre et de plomb,
+judicieusement distribuée sur leur personne. Leur chef, le jémadar
+Mallok, est privé d'un &#339;il, et justifie le proverbe qui suspecte la
+loyauté des borgnes. Il a de beaux traits, mais quelque chose autour
+des lèvres qui inspire la défiance, un &#339;il qui ne regarde jamais en
+face, et qui répand des larmes de crocodile. Parmi les Béloutchis sont
+deux vétérans. Sans barbes grises, une caravane se considère comme
+n'étant pas en règle; mais je ne sais pas à quoi servent les nôtres,
+si ce n'est à paralyser l'élan de notre jeunesse. De plus, j'ai huit
+esclaves appartenant à M. Ramji, qui me les a loués, et qui nous
+servent d'interprètes, de guides et de soldats; ils ne quittent jamais
+leurs mousquets, ni leurs vieux sabres qui ont appartenu jadis à la
+cavalerie allemande. Tous les huit s'intitulent <i>mouinyi</i>,
+c'est-à-dire maîtres, parce que dans le principe ils ont été donnés en
+gage au banian Ramji par leurs familles, et que si leurs parents ont
+oublié de les racheter, ils n'ont cependant pas été vendus. Mal-appris
+et vaniteux, ils refusent toute besogne, excepté l'achat des vivres;
+s'arrogent le droit de commander aux porteurs, et le privilège de
+voler tout ce qui les tente. Ils boivent sec, nous ont mis plus d'une
+fois dans l'embarras par leurs façons cavalières avec les <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>
+femmes, et ne répondent à la moindre observation que par la menace de
+déserter.</p>
+
+<p>«Nos cinq âniers sont encore de plus tristes sujets.</p>
+
+<p>«Au dernier rang, fort peu au dessus des ânes, même de leur propre
+aveu, sont les trente-cinq Ouanyamouézi qui forment le corps des
+porteurs; garçons efflanqués pour la plupart et difficiles à bâter.
+Chacun d'eux a son caprice, tous ont horreur des caisses, à moins
+qu'elles ne soient assez légères pour qu'on puisse en mettre une à
+chaque bout d'une longue perche, ou bien assez lourde pour exiger deux
+hommes, et se balancer entre eux. Du calicot, de l'indienne, des
+étoffes de soie et coton aux couleurs voyantes, des grains de verre et
+de porcelaine<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smallfix">[7]</span></a>, du fil de laiton forment la majeure partie du
+chargement.</p>
+
+<a id="img011" name="img011"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img011.jpg" alt="Un village." title="" height="377" width="600">
+<p>Un village de la Mrima, page <a href="#page306">306</a>.&#8212;Dessin de Eug.
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Enfin, au départ, trente ânes, cinq de selle, vingt cinq de bât,
+complétaient la caravane. Il n'en reste plus que vingt, et leur
+décroissement rapide commence à nous inspirer de graves inquiétudes.
+Ce n'est pas qu'il soit agréable de les monter; en Afrique, maître
+
+aliboron joint à son entêtement proverbial les quatre péchés capitaux
+de la race chevaline: il bronche, s'effraye, se cabre et se dérobe.
+Saisi d'impatience dès qu'il vous a sur le dos, il rue, pirouette,
+s'emporte, se gonfle et se dresse jusqu'à ce qu'il ait rompu ses
+sangles; il est affolé par le vent, et se précipite sous les arbres
+dès que le soleil prend de la force. Livré à lui-même, il dédaigne le
+sentier, recherche les trous avec obstination, et si vous avez besoin
+de faire plus de deux milles à l'heure, ce n'est pas assez de l'homme
+qui le tire par la bride, il en faut un second pour le frapper jusqu'à
+ce que l'on arrive. La rondeur de ses flancs, la brévité de son
+échine, son manque d'épaules, joints à la roideur de ses jambes
+droites, et au maigre bât sur lequel vous êtes perché, en font bien la
+plus détestable monture qu'on puisse imaginer. Ce n'est rien encore
+auprès des tribulations que nous causent les ânes de somme. Mal
+chargés par les esclaves, qui ne se donnent pas la peine d'équilibrer
+les fardeaux, ces derniers tombent dans chaque fondrière, roulent au
+fond de chaque ravin; et les Béloutchis s'asseyent en murmurant au
+lieu de venir à notre aide.»</p>
+
+<p>Le 7 août 1857, l'expédition se remettait en marche, et se dirigeait
+vers les montagnes dont le premier gradin est à cinq heures du
+Zoungoméro central. À quatre ou cinq milles, sur la gauche de la
+route, s'élèvent des cônes disposés en ligne irrégulière; au pied de
+l'un de ces cônes jaillit une source thermale, désignée sous le nom de
+<i>Fontaine qui bout</i>. L'eau jaillit d'un sable blanc, çà et là tacheté
+de rouille, parsemé de gâteaux et de feuillets de tuf calcaire, et où
+gisent des blocs erratiques, noircis probablement par les vapeurs de
+la source. Le terrain environnant est brun, jonché de fragments de
+grès et de quartzite. Un rideau boisé ferme à l'horizon <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> une
+vaste plaine, dont le sol bourbeux, tapissé d'herbe, est aussi mobile
+que l'onde. L'aire de la fontaine a environ soixante mètres de
+diamètre, et la chaleur et la mobilité du sol empêchent d'approcher du
+point d'ébullition. D'après les indigènes, il arrive parfois que l'eau
+s'élance en jets puissants, et que des pierres calcaires sont
+projetées à une grande hauteur.</p>
+
+<a id="img012" name="img012"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img012.jpg" alt="Jihoué la Mkoa." title="" height="262" width="400">
+<p>Jihoué la Mkoa ou la roche ronde.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Après avoir fait trois longues étapes, laissé derrière elle les
+pauvres villages du Khoutou, salué le dernier cocotier, franchi neuf
+fois le lit sableux, ou traversé les eaux bourbeuses de la Mgéta, la
+caravane gravit le premier degré de la chaîne de l'Ousagara. Aucune
+voix humaine, aucun vestige d'habitation: l'infernal trafic de l'homme
+a fait de ces lieux un désert, où l'on n'entend que les cris et les
+rugissements des bêtes sauvages, la transformation du climat est
+cependant merveilleuse; la force et la santé nous revenaient comme par
+magie. Plus de bourrasques fouettant des pluies diluviennes, plus de
+brouillards voilant un sol putréfié, plus de vapeurs fétides: un ciel
+bleu, un air balsamique à la fois doux et vivifiant, une végétation
+d'un vert franc et varié, un horizon baigné d'azur. De beaux arbres,
+parmi lesquels se remarque le tamarin, succèdent aux fourrés d'épines.
+Le soleil est radieux, sa clarté s'épanche sur des blocs de quartz
+blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agite le feuillage, où des
+plantes grimpantes ont suspendu leurs girandoles. Une foule de singes
+babillent et jouent à cache-cache derrière les troncs élancés, tandis
+que l'iguane expose à la chaleur son armure écailleuse. Les colombes
+roucoulent dans les bosquets, des faucons planent auprès des nues, et,
+dans les airs au versant des collines au fond des plis de terrain, la
+vie éclate et se révèle par des myriades de voix joyeuses. Le soir, le
+murmure de l'eau se mêle aux soupirs de la brise, et le mugissement de
+la grenouille-taureau, le jappement du renard, le cri du héron
+nocturne retentissent de loin en loin à travers un silence d'une
+mélancolie indicible; la lune répand sa douce lumière sur des collines
+rougeâtres; des étoiles sans nombre scintillent au-dessus du paysage
+endormi; et pour mieux faire sentir le charme de ce tableau paisible,
+on entrevoit la ligne fangeuse du Zoungoméro, surplombé d'un ciel
+morne, voilé de brume, tourmenté par le vent, inondé par des nuages
+qui n'osent pas approcher de la montagne.»</p>
+
+<p>Le lendemain, nos voyageurs reprennent leur course; le sentier se
+dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge, parsemés de roches,
+maigrement tapissés d'herbe, et dont l'aloès, le cactus, l'euphorbe,
+l'asclépias géante et les mimosas rabougris annoncent l'aridité;
+cependant le baobab y est encore majestueux, et l'on y voit de beaux
+tamarins, qui ont donné leur nom à ce district. Des squelettes
+parfaitement nettoyés, ça et là des cadavres tuméfiés de porteurs, qui
+sont morts de faim ou de la petite vérole, attristent la route.</p>
+
+<p>Quatre jours après, l'expédition atteignait le plateau qui couronne la
+montagne, en descendait les douze étages, et retrouvait bientôt les
+ravins fangeux, le sol fétide, les ondées et la fièvre, tandis que la
+désertion se mettait dans les rangs des porteurs.</p>
+
+<a id="img013" name="img013"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img013.jpg" alt="La fontaine qui bout." title="" height="302" width="400">
+<p>La fontaine qui bout. Source thermale dans le
+Khoutou.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>Le 21 août, les voyageurs traversaient la plaine longitudinale qui,
+s'inclinant à l'ouest, sépare le Roufouta de la chaîne du
+Moukondokoua. Le 22, ils étaient frappés de l'un de ces contrastes qui
+vous surprennent en Afrique, «où il est rare que la beauté et la grâce
+ne soient pas brusquement remplacées par le hideux et le grotesque.
+Cette fois de grandes lignes d'azur, brisées par les cimes castellées
+des rocs, fermaient l'horizon; la plaine, dorée par le soleil,
+ressemblait à un parc ayant ses feuilles d'automne; des groupes
+d'indigènes <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> s'occupaient d'agriculture, et quelques-uns de
+charmer les nuages pour attirer la pluie. Des baobabs, des palmyras,
+des tamarins, des sycomores<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smallfix">[8]</span></a> s'élevaient du milieu des massifs,
+entretenus par la rosée; des tourterelles gémissaient sur les
+branches, des pintades émaillaient la prairie; le pipit babillait dans
+les chaumes; la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles rasait la
+terre, et opposait son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de
+zèbres, des troupeaux d'antilopes regardent curieusement la caravane,
+et, terrifiés tout à coup, bondissent et s'enfuient comme dans un
+rêve. Au détour du chemin, nous tombons au milieu d'une masse de
+roseaux fétides, et le sentier, perçant le fouillis des jungles,
+traîne ses replis tortueux vers le Myombo, qui vient des highlands du
+Douthoumi. En sortant d'un hallier, nous trouvons les débris d'un
+village; les huttes en sont fumantes; le sol est jonché de filets, de
+tambours, d'ustensiles. Deux spectres, cachés dans les broussailles,
+errent aux environs de ces ruines, où la veille était leur demeure, et
+qu'ils n'osent plus visiter: le démon de l'esclavage règne dans cette
+solitude qu'il a faite.</p>
+
+<a id="img014" name="img014"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img014.jpg" alt="Sycomore africain." title="" height="315" width="400">
+<p>Sycomore africain.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«La rosée nous transit; la fange du sentier permet à peine de se
+soutenir, et bêtes et gens sont affolés par la morsure d'une fourmi
+noire qui a plus de vingt-cinq millimètres de longueur; sa tête de
+bouledogue est pourvue de mâchoires puissantes qui lui donnent la
+faculté de détruire les rats, les serpents et les lézards. Elle habite
+les lieux humides, creuse ses galeries dans la vase, infeste les
+chemins, et, comme toutes ses congénères, elle ne connaît ni la
+crainte ni la fatigue. Rien ne peut lui faire lâcher prise lorsque,
+ramassée sur elle-même, elle vous tord les chairs et vous transperce
+de ses mandibules, qui vous lardent comme une aiguille rougie. La
+tsétsé habite ces jungles; nous la rencontrerons jusqu'au bord du
+Tanganyika, et son suçoir aigu traverse la toile de nos hamacs. Le
+nombre de nos ânes diminue rapidement; nos bagages sont moisis, les
+provisions manquent, la maladie s'aggrave; c'est tout ce que nous
+pouvons faire que de nous tenir sur nos montures; bientôt il faudra
+qu'on nous porte.»</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, la caravane ayant gagné la Roubého, troisième
+rampe de la chaîne de l'Ousagara, trouve un endroit salubre, à sept
+cent soixante mètres au-dessus des vallées pestilentielles; plus haut
+la dyssenterie et la pleurésie affectent les indigènes. Mais, excepté
+pour les termites, qui semblent n'être qu'une masse d'eau organisée,
+la sécheresse ne permet pas qu'on y séjourne. Il faut
+poursuivre sa marche; la lune est levée depuis longtemps lorsqu'on
+arrive exténué, la figure lacérée par les épines, les membres coupés
+par le tranchant des herbes, les pieds rompus et foulés par les chutes
+au fond des trous de rats et d'insectes.</p>
+
+<p>Le jour suivant, on fait encore double étape, et l'on gagne le bassin
+d'Inengé, un entonnoir où s'engouffrent tantôt les rayons d'un soleil
+dévorant, tantôt les vents glacés qui passent au-dessus des crêtes
+brumeuses. «Tremblants de fièvre, saisis de vestige, nous contemplons
+avec abattement le sentier perpendiculaire: une échelle dont les
+racines et les quartiers de roche forment les degrés. Mon compagnon
+est si faible qu'il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n'ai
+encore besoin que d'un seul appui. Les porteurs ressemblent à des
+babouins escaladant les murs d'un précipice, les ânes tombent à chaque
+pas; la soif, la toux et l'épuisement nous forcent à nous coucher,
+tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que des
+indigènes, armés de flèches et de lances, affluent comme un essaim de
+fourmis noires. Après six heures d'efforts inouïs, le faîte de la
+Passe terrible est gagné, et nous reprenons haleine au milieu de
+plantes aromatiques et d'arbrisseaux verdoyants.»</p>
+
+<p>Le 12 septembre, nouvelle ascension, moins longue mais aussi rude;
+elle conduit au sommet du Petit-Roubého, qui s'élève à dix-sept cent
+quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui forme la
+séparation des eaux de cette région.</p>
+
+<p>Le surlendemain, commença la descente de la chaîne; la piste borde une
+côte boisée, franchit une savane, émaillée d'arbres plus sombres que
+les ifs des cimetières. La vue s'étend sur des rochers, des crêtes,
+des ravins; elle découvre l'Ougogo, et le désert qui le précède. Au
+couchant sont des plaines brûlées par le soleil; une atmosphère
+épaisse et mouvante les fait ressembler à une mer jaune, parsemée
+d'îles, et zébrée par <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> la ligne noire des jungles. «Rien
+d'attrayant dans l'aspect de l'Ougogo: une terre sauvage, habitée par
+une population menaçante, dont la pensée rembrunit l'horizon. Nos
+Béloutchis sont d'une humeur atroce; gais comme des grives quand l'air
+est tiède et qu'ils sont rassasiés, ils deviennent bourrus et
+querelleurs dès qu'ils ont faim et froid, et nous sommes toujours
+entre ces deux extrêmes: des journées étouffantes, des nuits
+glaciales; un ciel de feu, un vent de bise qui vous transperce.»</p>
+
+<p>Le district d'Ougogi, où entrait la caravane, forme la partie
+orientale du plateau d'Ougogo, et se trouve à mi-chemin de la côte et
+de la province d'Ounyanyembé. Sa population mixte est formée de
+Ouahéhé, de Ouagogo et de Ouasagara, qui prétendent à la propriété du
+sol. Le grain y abonde, ainsi que le bétail, quand les razzias ne
+l'ont pas enlevé. On s'y procure facilement des vivres; mais le beurre
+y est rance, le lait tourné, le miel aigri, l'&#339;uf gâté par suite de
+l'incurie des naturels. Située à huit cent quarante mètres au-dessus
+du niveau de la mer, cette province jouit d'un climat chaud et
+salubre, qui, après le froid pénétrant et les coups de soleil de
+l'Ousagara, parut délicieux à nos voyageurs. L'appétit leur revint,
+les malades se débarrassèrent de la fièvre et des affections de
+poitrine; mais le pays est sec, le manque d'eau ramena les marches
+forcées, et les épines reparurent avec l'aridité du sol: les unes
+molles et vertes, les autres droites et rudes, et qui servent
+d'aiguilles aux indigènes; celles-ci courbées en croissant, dos à dos
+comme les bras d'une ancre, celles-là courtes et trapues, barbelées
+comme des hameçons, accrochent, déchirent, retiennent les habits les
+plus forts, pénètrent les étoffes les plus épaisses.</p>
+
+<p>Le 26 septembre, après une longue journée de marche, le capitaine
+arrivait au Zihoua, dont le nom signifie étang<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smallfix">[9]</span></a>; on le lui avait
+dépeint comme pouvant porter un vaisseau de ligne, il n'y trouva
+qu'une nappe d'eau peu profonde, ayant environ deux cent cinquante
+mètres de large, et dont le lit argileux est percé d'un côté par le
+granit. L'année suivante, quand l'expédition repassa au mois de
+décembre, le Zihoua n'offrait qu'un sol profondément craquelé par la
+sécheresse. Toutefois c'est un lieu de rendez-vous pour les caravanes,
+et le pays qui l'environne est plein d'éléphants, de girafes, de
+zèbres, qui vont s'y abreuver la nuit. Dans le jour, des rémipèdes s'y
+rassemblent, et le soir une quantité d'oiseaux le visitent. Lorsqu'il
+est desséché, on en est réduit à une eau crue et bourbeuse, que l'on
+puise à un ou deux milles dans des trous de six à huit mètres de
+profondeur. Tant qu'il n'est pas à sec, on ne peut y boire qu'en
+payant un droit assez élevé, et à dater de ses bords, le tribut qu'on
+exige des voyageurs est frappé rigoureusement, d'après le caprice du
+chef.</p>
+
+<p>Comme elle débouchait sur le plateau d'Ougogo, l'expédition fut saluée
+par le son du tambour et des clochettes, et par les cris frénétiques
+de deux caravanes, arrêtées à Kifoukourou. L'une d'elles était
+composée de mille porteurs, dirigés par quatre esclaves appartenant à
+un Arabe; la seconde était celle de Saïd-Mohammed, qui avait rencontré
+nos amis deux jours auparavant, et qui les attendait.</p>
+
+<a id="img015" name="img015"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img015.jpg" alt="L'Ougogo." title="" height="313" width="400">
+<p>L'Ougogo.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Ces Arabes de la côte voyagent d'une façon confortable. Les chefs
+avaient avec eux leurs femmes, beautés opulentes, vêtues, comme les
+tulipes, d'étoffes jaunes panachées de rouge, et qui, lorsque nous
+passions, tiraient leurs voiles sur des joues que nous n'avions nulle
+envie de profaner. Une multitude d'esclaves portaient une masse
+d'effets, de médicaments, de provisions de toute espèce; une
+avant-garde nombreuse, toujours la pioche et la cognée à la main,
+dressait les tentes, qu'elle entourait d'un fossé d'écoulement et d'un
+rideau de feuillage. Leur literie était complète, et leurs volailles
+mêmes les suivaient, portées dans des cages d'osier.»</p>
+
+<p>Dès l'instant où nos voyageurs entrèrent dans l'Ougogo, ils furent
+assaillis par un essaim de curieux; hommes, femmes et enfants se
+pressaient sur leurs pas. «Quelques-uns, dit Burton, nous suivaient
+pendant plusieurs milles en poussant des cris animés, parfois en nous
+prodiguant les injures, et dans le costume le plus inconvenant. J'ai
+su plus tard que des métis arabes, qui nous avaient précédés, avaient
+répandu sur nous des propos qui nous valaient ces invectives. Suivant
+nos détracteurs, nous laissions derrière nous la sécheresse, nous
+jetions des sorts au bétail, nous semions la petite vérole, et nous
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> devions revenir l'année suivante prendre possession du pays.
+Heureusement pour nous que plusieurs petits Ouagogo vinrent au monde
+sains et saufs, pendant notre passage; si par malheur un enfant ou un
+veau fût mal venu, je ne sais pas comment se serait opéré notre
+retour.</p>
+
+<p>«Le 5 octobre, nous partions de Kifoukourou et nous arrivions au
+centre du Kanyényé, défrichement qui peut avoir dix milles de
+diamètre; c'est une aire d'argile rouge, émaillée de petits villages,
+d'énormes baobabs, de mimosas rabougris, où les troupeaux abondent, où
+le sol est aussi cultivé que le permet son caractère nitreux, et où
+l'eau potable est rare, la majeure partie de celle qu'on y trouve
+étant imprégnée de soufre. Nous y passâmes quatre jours, dont la
+caravane profita pour faire provision de sel, et le capitaine Speke
+pour tuer quelques antilopes, des pintades et des perdrix. De nombreux
+éléphants habitent la vallée qui sépare l'Ougogo des montagnes des
+Ouahoumba; mais c'est en général un triste pays de chasse. Dans tous
+les endroits cultivés la grosse bête a fui devant les flèches et la
+cognée des habitants; elle abonde, il est vrai, dans les plaines
+boisées du Douthoumi, dans les jungles et les forêts de l'Ougogi, les
+steppes de l'Ousoukouma, les halliers de l'Oujiji; mais sans parler
+des miasmes putrides qui s'y exhalent, le manque de nourriture, la
+difficulté d'y avoir de l'eau ne permettent pas de séjourner dans ces
+régions mortelles. Pas de chariots qui servent à la fois d'abri, de
+véhicule et de magasins, comme dans les plaines du sud; pas de
+vaisseaux du désert, pas d'autre moyen de transport que l'homme,
+indocile, entêté, défiant et peureux, dont il faut supporter la
+sottise et flatter les caprices; enfin vous ne trouvez pas dans
+l'Afrique orientale cette variété qui distingue la faune du Cap. La
+liste des animaux que nous rencontrâmes n'est pas longue: nous avons
+aperçu les cornes du pazan, le caama, le steinbok, le springbok et le
+pallah, qui furent tués de loin en loin; toutefois le souyia, une
+petite antilope fauve, à cornes minuscules et de la taille d'un
+lièvre, et le souangoura, un peu plus gros que le springbok, sont
+moins rares. L'ornithologie ne se montre pas beaucoup plus riche; les
+oiseaux qui la composent ont, pour la plupart, une livrée sombre, et
+leur ramage, plus bruyant qu'harmonieux, est peu agréable pour un
+Européen, peut-être parce qu'il lui est étranger.</p>
+
+<a id="img016" name="img016"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img016.jpg" alt="Burton et ses compagnons." title="" height="383" width="600">
+<p>Burton et ses compagnons en marche.&#8212;Dessin de Eug.
+Lavieille d'après un croquis humoristique de Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Le 10 octobre, nous nous trouvâmes sur une grande plaine herbeuse,
+rayée de cours d'eau ensablés qui se dirigent vers le sud, et que
+borde une végétation aromatique; le soir nous entrions sur un terrain
+mouvementé qui limite la plaine à l'ouest, et gravissant une côte
+pierreuse et couverte d'épines, nous nous arrêtions sur le plateau qui
+la couronne. Les ânes tombaient, les gens maugréaient, la soif et le
+manque d'eau avaient aigri tout le monde. Transis par le froid (le
+thermomètre marquait à peine douze degrés centigrades), nous
+repartîmes au point du jour, et nous nous arrêtâmes dans une clairière
+du district de Khokho. Les Béloutchis refusaient d'escorter nos
+bagages, et confiaient aux échos leurs griefs en quatre langues
+différentes, pour que personne ne pût en ignorer; ils allaient même
+jusqu'à parler de désertion.</p>
+
+<p>«Suivant les Arabes, ce territoire est l'un des plus <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>
+difficiles à franchir, en raison des caprices de Mana-Miaha, son chef.
+Quand ce tyranneau est à jeun, c'est un bourru intraitable; quand la
+boisson l'a déridé, il ne veut plus s'occuper d'affaires. L'une de ses
+manies est de faire travailler, à ses champs, les caravanes qui
+passent à l'époque des semailles; il nous fit grâce de cette corvée;
+mais il fallut cependant subir le délai de rigueur: l'étiquette
+s'opposait à ce que nous pussions voir le despote le jour de notre
+arrivée; le lendemain matin sa femme était souffrante; plus tard Sa
+Hautesse faisait ses libations. Le troisième jour le sultan accorda
+une audience à nos délégués, les reçut de très-mauvaise grâce, et me
+taxa, pour ma part, à six charges de marchandises. La quatrième
+journée fut employée par les Arabes à discuter le prix de leur passage
+avec les courtisans; le tribut apporté, distribué, selon la coutume,
+en lots séparés, ayant chacun leur destinataire, Sa Hautesse indignée
+du peu de valeur d'un morceau d'indienne qu'on osait lui offrir,
+saisit une grande cuiller de bois, et chassa les marchands de son
+auguste présence. Le cinquième jour s'écoula dans une noble oisiveté;
+on vint nous dire que Leurs Seigneuries étaient en face de leurs pots
+de bière, et nous comprîmes que toute la cour était ivre, depuis le
+sultan jusqu'aux ministres. Le lendemain on essaya du même procédé,
+mais comme je déclarai que nous partirions le jour suivant, quelle que
+fût la décision de Sa Hautesse, nos présents furent acceptés, et deux
+ou trois coups de mousquet nous apprirent que nous étions libres de
+continuer notre route. Je fus heureux de quitter cet endroit maudit:
+pendant le jour nous souffrions d'une chaleur suffocante, nous étions
+harcelés par la tsétsé, par des abeilles et des taons d'une
+persistance incroyable, et assaillis par des légions de fourmis noires
+que l'eau bouillante parvenait seule à écarter. Les nuits étaient
+froides; chaque matin nous trouvions quelque objet de prix endommagé
+par les termites, et ma pauvre monture, la seule qui eût survécu aux
+fatigues de la route, fut tellement lacérée par une hyène que je fus
+obligé de m'en défaire. Enfin quinze des porteurs que nous avions
+loués et payés, à Ougogi, désertèrent en nous laissant, il est vrai,
+la charge qui leur était confiée.</p>
+
+<a id="img017" name="img017"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img017.jpg" alt="Chaîne côtière." title="" height="375" width="600">
+<p>Chaîne côtière de l'Afrique occidentale.&#8212;Dessin de
+Eug. Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«La marche suivante fut longue, et ce fut à grand'peine que nous
+atteignîmes le kraal où nous dressâmes nos tentes; nous étions sur la
+frontière du Mdabourou, le premier district important de l'Ounyanzi.
+Le Mdabourou est une dépression fertile d'un rouge de brique,
+traversée par une rivière profonde, coulant au sud, et où l'on trouve
+cinq réservoirs, qui fournissent une eau copieuse, même en été.
+Au-dessus des jungles qui entourent ce district, apparaissent des
+cônes de médiocre hauteur, et plus loin à l'horizon, la crête ondulée
+d'une rampe que la distance vaporise et fait ressembler à une mer
+d'azur.</p>
+
+<p>«De Mdabourou trois lignes principales traversent le désert qui sépare
+l'Ougogo de l'Ounyamouézi, et qui a reçu des indigènes le nom de
+plaine embrasée. On n'y trouve pas d'eau, si ce n'est après les
+pluies; mais la torche et la cognée diminuent rapidement les
+souffrances qu'il impose. Il fallait, il y a quinze ans, douze marches
+ordinaires et plusieurs marches forcées pour le franchir; actuellement
+on le traverse en une semaine. La première <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> moitié est la
+plus sauvage, et l'on dit que, même en cet endroit, des hameaux de
+Ouakimbou s'élèvent tous les jours au nord et au sud de la route.
+C'est le 20 octobre que nous commençâmes le transit de ce plateau
+brûlant, dont la largeur est d'environ deux cent vingt-cinq kilomètres
+de l'est à l'ouest, et que nous apercevions depuis notre départ de
+Khokho. Dès les premiers pas, nous nous trouvâmes dans un fouillis de
+gommiers et de mimosas, auxquels se mêlent le cactus, l'aloès,
+l'euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est
+verte, et que brûlent les caravanes quand elle est sèche, pour
+favoriser la pousse nouvelle<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smallfix">[10]</span></a>. Le second jour nous atteignîmes le
+ravin de Maboungourou, déchirure profonde, jonchée de blocs de
+syénite, qui renferme parfois un torrent infranchissable; même à
+l'époque de sécheresse où nous nous y arrêtâmes, elle contient des
+auges remplies d'eau de pluie, où les crustacés abondent, ainsi que
+plusieurs espèces de silures. On voit au midi cet horizon bleu qui
+ressemble à l'océan; plus près de nous la preuve incontestable de
+l'action plutonnienne qui se révèle dans toute la partie orientale de
+l'Ounyamouézi, et qui se montre au nord jusqu'aux rives du lac Nyanza.
+Des roches en dos d'âne, ayant tantôt quelques mètres de
+circonférence, et tantôt plus d'un mille; des masses coniques, des
+tours solitaires, formant de longues avenues, ou composant des groupes
+nombreux, quelques-unes, droites et minces, sont plantées ça et là
+comme des quilles de géants; quelques autres, fendues par la moitié,
+surgissent de la plaine même, ou comme il arrive dans les formations
+gypseuses, elles hérissent de petites crêtes ondulées, formées de
+rocailles. L'une de ces aiguilles rendit, sous le choc, un son
+métallique, et de nombreux quartiers de roche, placés en équilibre, me
+rappelèrent la tradition des pierres branlantes. De loin, à travers le
+hallier, on croit voir des édifices de construction cyclopéenne, et
+quand la clarté de la lune se joue parmi ces roches couronnées de
+cactus, dorées par le soleil, zébrées de noir par la pluie, entourées
+de lianes rampantes, ces masses granitiques ajoutent puissamment à
+l'effet du paysage.</p>
+
+<p>«Nous marchions depuis le matin; c'était tout au plus si nous avions
+pris deux ou trois heures de repos; l'ombre des collines s'allongea
+sur la plaine, le soleil se coucha dans des flots de pourpre et
+d'améthyste, la lune argenta le réseau de brindilles et d'épines que
+déchire le sentier, nous franchîmes une clairière; peut-être
+aurions-nous trouvé asile près d'un étang, où les grenouilles
+chantaient l'hymne du soir; mais les cors et les cris des porteurs
+nous annonçaient toujours que nous étions loin de l'avant-garde.
+Enfin, doublant un amas fantastique de rochers, et franchissant une
+petite crête rocailleuse, nous trouvâmes à sa base un <i>tembé</i>, ou
+village quadrangulaire, près duquel brillaient les feux de la
+caravane.</p>
+
+<p>«Jihoué la Mkoa, dont le nom signifie roche ronde (c'est là que nous
+étions arrivés), est la plus volumineuse des masses de syénite grise
+que l'on trouve dans ce désert. Son grand axe n'a pas moins de trois
+kilomètres, et le point culminant de son sommet, en dos d'âne, s'élève
+à quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la plaine. On trouve de l'eau
+de mare au pied de son versant méridional; des trappes à éléphants,
+recouvertes avec soin, entourent ces fosses, et le chef de nos
+garnisaires y disparut comme par magie.</p>
+
+<p>«Le lendemain, en dépit de la fatigue de la veille, le chef de la
+caravane qui nous accompagnait proposa une marche forcée; les nuages
+qui venaient de l'ouest présageaient de l'eau, et, disait-il,
+annonçaient l'approche de la grande masika, ou saison pluvieuse. Nous
+franchîmes donc la roche ronde, et, traversant une forêt parsemée de
+quartz, nous atteignîmes, après trois heures de marche, quelques
+villages nouvellement bâtis, où les caravanes s'approvisionnent à des
+prix fabuleux. Nous étions le 25 à Mgongo-Thembo, nouveau
+défrichement, où le commerce attire une population croissante; il
+fallut s'y arrêter un jour; plusieurs de nos gens ne pouvaient plus
+marcher, nos ânes ne se relevaient que sous le bâton, et nos mangeurs
+les plus intrépides aimaient mieux le repos que la nourriture.</p>
+
+<p>«Le 27, nous atteignîmes une grande plaine tapissée d'un pâturage
+jauni, où l'avant-garde nous attendait, afin que la caravane apparût
+dans toute sa puissance. Nous traversâmes une clairière émaillée de
+grands villages, enclos d'euphorbe, entourés de champs de maïs, de
+manioc, de millet, de gourdes, de pastèques, et dont les nombreux
+troupeaux se rassemblaient autour des mares. Les habitants sortirent
+en foule de leurs demeures, vieux et jeunes se coudoyèrent pour mieux
+nous voir: l'homme abandonna son métier, la jeune fille suspendit son
+piochage, et nous fûmes suivis d'une escorte nombreuse, qui piaillait,
+criait, hurlait sur tous les tons. Les hommes presque nus, les femmes
+vêtues d'une courte jupe, de la taille à mi-cuisse, la pipe à la
+bouche et les mamelles flottantes, frappaient sur leurs houes avec des
+pierres, demandaient des colliers, et manifestaient leur surprise par
+un feu roulant d'exclamations aiguës: spectacle dégoûtant fait pour
+vous rendre anachorète.</p>
+
+<p>«Enfin le kirangosi agita son drapeau rouge, et les tambours, les
+cors, les larynx de ceux qui le suivaient commencèrent un affreux
+charivari. À mon grand étonnement (j'ignorais que ce fût la coutume
+dans cette province), le guide entra sans façon dans le premier de ces
+villages, et y fut suivi de tous les porteurs. Chacun se <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>
+précipita dans les divers logements qui divisaient le tembé, et s'y
+installa avec autant d'égards pour
+soi-même que de mépris pour les propriétaires peu satisfaits. Quant à
+nous, placés sous une remise ouverte à tous les vents, nous remplîmes
+du matin jusqu'au soir le rôle de bêtes curieuses.»</p>
+
+<p class="p2 resume" title="résumé">Coup d'&#339;il sur la vallée
+ d'Ougogo. &#8212; Aridité. &#8212; Kraals. &#8212; Absence de
+ combustible. &#8212; Géologie. &#8212; Climat. &#8212; Printemps. &#8212; Indigènes. &#8212; District
+ de Toula. &#8212; Le chef Maoula. &#8212; Forêt dangereuse.</p>
+
+<p>Le plateau que l'expédition venait de franchir s'étend de la vallée
+d'Ougogi (trente-trois degrés cinquante-quatre minutes longitude est)
+au district de Toula, qui constitue la marche orientale de
+l'Ounyamouézi (trente et un degrés trente-sept minutes longitude est).
+Située sous le vent d'une rampe, dont l'altitude force le mousson du
+sud-est à déposer les vapeurs qu'il transporte, et placée trop loin
+des grands lacs pour en ressentir l'influence, cette région est d'une
+aridité qui rappelle les Karrous et la plaine du Kalahari. Pas de
+rivières dans l'Ougogo; les eaux pluviales y sont emportées par de
+larges <i>noullahs</i>, dont les bords d'argile se fendent pendant la
+sécheresse, et forment des polygones pareils à ceux du basalte. Les
+salines nitreuses et les plaines torréfiées y présentent quelques-uns
+des effets de mirage observés dans l'Arabie déserte; les chemins n'y
+sont que des pistes, frayées à travers les buissons et les champs; les
+kraals de petits enclos malpropres, autour d'un arbre où s'appuient
+les marchandises; les cabanes de ces kraals, de pauvres hangars faits
+d'épines et couverts de chaume; le manque de bois empêche qu'il en
+soit autrement, et, par le même motif, c'est la bouse de vache qui
+sert de combustible dans le pays.</p>
+
+<p>Le sous-sol y est presque partout composé de grès, souvent couvert
+d'un sable rutilant, parfois d'une couche d'humus peu épaisse, et en
+général d'une argile ferrugineuse, jonchée de nodules de quartz,
+diversement colorées de masses de carbonate de chaux, ou de détritus
+siliceux, qui offrent plus de ressemblance avec le sable d'une allée
+qu'avec le riche terreau de la zone précédente. La manière dont l'eau
+s'y distribue, ou plutôt s'y conserve après la saison des pluies,
+divise cette région en trois grands districts: à l'est le
+Marenga-Mkali, épais fourré, où de misérables villages s'éparpillent
+au nord et au sud de la route. Au centre, l'Ougogo, le plus populeux
+et le mieux cultivé de la province, divisé en nombreux établissements,
+séparés les uns des autres par des buissons et des taillis, rempart
+verdoyant dans la saison pluvieuse, épineux pendant la sécheresse, et
+qui, dans tous les temps, s'oppose à la circulation de l'air. Enfin le
+Mgounda-Mkali, partie déserte, où la végétation n'est abondante que
+sur les collines, moins arides que les plaines.</p>
+
+<p>Le vent d'est, qui vient des montagnes, souffle avec violence dans
+l'Ougogo pendant presque toute l'année, et la température y change
+brusquement sous l'influence des vents froids qui alternent avec des
+courants d'une chaleur singulière. «En été, le climat ressemble à
+celui du Sind: même ciel embrasé, mêmes nuits d'une fraîcheur
+pénétrante, mêmes ouragans poudreux. Quand le vent du nord, passant
+au-dessus de la chaîne des Ouahoumba, rencontre les rafales de
+l'Ousagara, échauffées par un sol brûlant, les molécules argileuses et
+siliceuses de cette terre désagrégée, les détritus des plantes
+carbonisées par le soleil surgissent en puissants tourbillons, qui
+parcourent la plaine avec la rapidité d'un cheval au galop, et qui,
+chargés de sable et de cailloux, frappent comme la grêle tout ce
+qu'ils rencontrent. Vers le milieu de novembre quelques ondées
+préliminaires, accompagnées de bourrasques furieuses, s'abattent sur
+cette région calcinée, et la vie qui paraissait éteinte renaît et
+déborde: c'est la saison des semailles, des fleurs, des chants et des
+nids.</p>
+
+<p>«La caravane qui passe pour la première fois dans l'Ougogo se plaint
+des trombes, des nuées d'insectes, des revirements de température
+qu'elle y rencontre; mais l'air y est salubre, et ceux qui reviennent
+de l'intérieur prodiguent leurs éloges au climat qu'ils avaient
+maudit.</p>
+
+<p>«Dans l'est et dans le nord de la province, la race est vigoureuse et
+de couleur aussi claire que les Abyssiniens. La petitesse de la partie
+postérieure de la tête, relativement à la largeur de la face, jointe à
+la distension du lobe des oreilles, donne aux Ouagogo une physionomie
+particulière. Ils s'arrachent les deux incisives du milieu de la
+mâchoire inférieure; quelques-uns se rasent la tête, la plupart se
+font une masse de petites nattes comme les anciens Égyptiens, et les
+enduisent, ainsi que tout leur corps, de terre ocreuse et micacée; une
+couche de beurre fondu, brochant sur le tout, fait l'orgueil des
+puissants et des belles. Le haut du visage est souvent bien; mais les
+lèvres sont épaisses et d'une expression brutale; le corps est
+heureusement proportionné jusqu'aux hanches, le reste est défectueux.
+Même chez les femmes la physionomie est sauvage, la voix forte,
+stridente, impérieuse, et les paupières sont rougies et souvent
+altérées par l'ivresse.</p>
+
+<p>«Comparé à ceux de leurs voisins, le costume des Ouagogo leur donne un
+certain air de civilisation; il est aussi rare de voir parmi eux un
+vêtement de pelleterie, que de rencontrer plus à l'ouest quelque
+lambeau de cotonnade. Enfin leur curiosité; même impudente, prouve
+qu'ils sont perfectibles; le voyageur n'excite pas cette émotion chez
+les peuplades abruties, dont rien n'excite l'intérêt.</p>
+
+<p>«Bien qu'il soit occupé par les Ouakimbou, le district de Toula, où
+entra la caravane au sortir de l'Ougogo, est regardé comme faisant
+partie de l'Ounyamouézi, dont il forme la frontière orientale.</p>
+
+<p>«Après les fourrés épineux du Mgounda-Mkali, dont les jungles vous
+enserrent de tous côtés, cette vaste plaine, où se succèdent les
+bourgs et les champs de légumes et de céréales, apparaît comme une
+terre promise; le village insignifiant où nous arrivâmes fit à nos
+hommes l'effet d'un paradis, et le 1<sup>er</sup> novembre ils se <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>
+sentaient de force à traverser le hallier qui nous séparait de
+Roubouga.</p>
+
+<p>«Nous venions de nous arrêter à l'ombre, après avoir franchi ce
+dernier territoire, lorsque je vis arriver Maoula, chef d'un gros
+village voisin. Dans ses prétentions à l'homme policé, il ne pouvait
+pas permettre à un blanc de passer sur ses domaines sans lui soutirer
+un peu d'étoffe, sous prétexte de lui offrir un bouvillon. Comme la
+plupart des chefs de la Terre de la Lune, c'était un grand vieillard
+décharné, anguleux, ayant de gros membres, la peau noire, huileuse et
+ridée; une quantité de petits tortillons enduits de graisse, de beurre
+fondu, d'huile de ricin, pendillaient autour de sa tête chauve; une
+odeur d'encens bouilli s'exhalait du vieux morceau d'indienne qui lui
+enveloppait les hanches et de l'espèce de manteau qui lui tombait des
+épaules. Une quantité d'anneaux de fil de laiton roulé autour d'une
+masse de poil de buffle ou de zèbre, lui couvraient les deux jambes;
+et quatre petits disques, taillés dans une coquille blanche, ornaient
+les cothurnes de ses sandales. Il nous salua d'un air bienveillant,
+nous conduisit à son village, donna des ordres pour qu'on nettoyât des
+cases à notre intention, et nous quitta pour aller chercher son
+bouvard. Il revint quelques instants après, nous faisant amener l'un
+de ses taureaux, qui s'échappa, furieux comme un buffle, et dispersa
+tout le monde sur sa route, jusqu'au moment où deux balles du
+capitaine Speke l'étendirent sur le sable. Le vieux Maoula reçut en
+échange un morceau d'étoffe rouge, deux pièces de calicot, et demanda
+tout ce qu'il aperçut, y compris des capsules, bien qu'il n'eût pas de
+fusil; en outre, il fit tous ses efforts pour nous retenir, dans
+l'espérance que je guérirais son fils de la fièvre, et que je
+jetterais un sort à l'un des chefs du voisinage, qui lui était
+hostile. Le soir, on vint me dire que la palissade était entourée
+d'une troupe de nègres furieux; je sortis du village, et découvris en
+dehors de l'estacade une longue rangée d'hommes paisiblement assis,
+bien qu'ils fussent armés en guerre. Je fis déposer nos marchandises
+en lieu sûr, et me promis de quitter le lendemain notre vieux chef,
+sans plus me mêler de ses querelles du voisinage que de la santé de
+son fils.</p>
+
+<a id="img018" name="img018"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img018.jpg" alt="Paysage." title="" height="376" width="600">
+<p>Paysage dans l'Ousagara.&#8212;Dessin de Eug. Lavieille
+d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>Depuis Zangomero jusqu'aux frontières de l'Ounyanyembé, sur une ligne
+de plus de cent vingt lieues, nous avions traversé bien des têtes de
+vallées s'ouvrant au sud, et portant leurs eaux au Loufidji, ce fleuve
+que, dès 1811, le capitaine Hardi, de la marine de Bombay, a signalé
+comme une des grandes artères de l'Afrique centrale. Que de fatigues
+seront épargnées à ceux de nos successeurs qui pourront profiter de
+cette voie naturelle!</p>
+
+<p class="left50"><span class="smaller">Traduit par</span> Mme <span class="smcap">H. Loreau</span>.</p>
+
+<p>(<i>La suite à la prochaine livraison.</i>)</p>
+
+
+<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+
+<a id="img019" name="img019"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img019.jpg" alt="Paysage." title="" height="375" width="600">
+<p>Paysage dans l'Ouanyamouézi.&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+
+
+
+<h3>VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,<br>
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smallfix">[11]</span></a>.<br>
+
+<span class="smaller">1857-1859</span></h3>
+
+<p class="resume">Arrivée à Kazeh. &#8212; Accueil hospitalier. &#8212; Snay ben
+ Amir. &#8212; Établissements des Arabes. &#8212; Leur manière de
+ vivre. &#8212; Le Tembé. &#8212; Chemins de l'Afrique
+ orientale. &#8212; Caravanes. &#8212; Porteurs. &#8212; Une journée de
+ marche. &#8212; Costume du guide. &#8212; Le
+ Mganga. &#8212; Coiffures. &#8212; Halte. &#8212; Danse.</p>
+
+<p>«Avant d'arriver dans l'Ounyanyembé, nous avions à franchir une forêt
+que de nombreux vols et d'horribles assassinats ont rendue l'effroi
+des caravanes. On y dévalisa l'un de nos porteurs qui était resté en
+arrière, puis on lui cassa la tête à coups de bâton. Si triste que fût
+l'événement, c'était nous en tirer à peu de frais, si l'on considère
+qu'un seul Arabe se plaignait d'avoir perdu, à différentes reprises,
+cinquante charges d'étoffes et cinquante porteurs.</p>
+
+<p>«De cette forêt nous entrâmes dans les rizières des districts de
+l'Ounyanyembé; et après avoir couché dans un sale petit village,
+appelé Hanga, il ne nous resta plus que deux marches à faire pour nous
+rendre à Kazeh.</p>
+
+<p>«Quatre mois et demi après notre départ de la côte, le 7 novembre
+1857, j'arrivai à Kazeh, principal établissement des Arabes dans ces
+parages, et chef-lieu de l'Ounyanyembé.</p>
+
+<p>«Nous étions partis au point du jour; les Béloutchis avaient leur
+costume d'apparat, sans lequel il est rare qu'un Oriental voyage; mais
+on devait bientôt remballer cette belle parure pour l'échanger plus
+tard contre un nombre plus ou moins grand d'esclaves. À huit heures
+nous fîmes halte près d'une petite bourgade, afin que les traînards
+pussent nous rejoindre, et lorsque, drapeau au vent, la caravane
+serpenta dans la plaine au son des cors, au bruit des voix, ou plutôt
+des clameurs qui dominaient l'artillerie, elle présenta un coup
+d'&#339;il vraiment splendide. La foule, qui se pressait aux deux côtés
+du chemin et qui rivalisait avec nous d'acclamations bruyantes, était
+vêtue avec un luxe auquel nous n'étions plus habitués. Quelques Arabes
+se trouvaient au bord de la route; ils me saluèrent avec la gravité
+musulmane, et nous accompagnèrent pendant quelques instants. Parmi eux
+étaient les principaux négociants de l'endroit: Snay ben Amir, Seïd
+ben Medjid, bel et jeune Omani de noble race, Mouhinna ben Soliman,
+qui, malgré son éléphantiasis, pénétrait à pied, tous <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> les
+ans, jusqu'au centre de l'Afrique; enfin Seïd ben Ali qui, la taille
+mince, les formes grêles, mais bien proportionnées, les traits fins,
+la barbe blanche, la tête chauve, surmontée d'un fez rouge, offrait le
+type accompli du vieil Arabe. Au lieu de nous conduire au tembé qui
+avait été mis à ma disposition, le guide alla tout droit chez un
+négociant indien pour lequel le Saïd de Zanzibar m'avait donné des
+lettres. L'Indien était absent, mais Snay ben Amir vint à ma
+rencontre, et m'installa dans la maison d'Abaïd, qui se trouvait en
+voyage. Après m'avoir laissé un jour de repos, afin que je pusse
+régler avec mes porteurs, dont l'engagement était fini, tous les
+marchands de Kazeh, au nombre de dix ou douze, vinrent me faire une
+visite.</p>
+
+<p>Comme le Zoungoméro dans le Khoutou, l'Ounyanyembé est un lieu de
+réunion pour les trafiquants, et le point de départ des caravanes qui,
+de là, se répandent dans l'intérieur. Sa position au centre de
+l'Ounyamouézi (la célèbre Terre de la Lune), dont il forme le district
+principal, la sécurité relative qu'il offre à ses habitants, ont
+déterminé les Omanis à y fonder un entrepôt. Quelques-uns même y
+séjournent parfois pendant plusieurs années, tandis que leurs agents
+battent la campagne pour recueillir des marchandises.</p>
+
+<p>«On m'avait prédit un mauvais accueil de la part de ces Arabes; la
+façon dont ils me reçurent fut au contraire des plus encourageantes;
+nous rencontrions enfin des c&#339;urs de chair, après n'avoir trouvé
+que des c&#339;urs de roche. Tout ce dont j'avais besoin, tout ce que
+j'indiquai, même d'une façon indirecte, me fut immédiatement envoyé,
+et la moindre allusion au payement aurait été considérée comme une
+injure. Snay ben Amir, surpassant tous les autres, joignit aux
+citrons, au café, aux douceurs que dans ce pays on ne trouve que chez
+les Arabes, deux chèvres et deux b&#339;ufs. Il avait commencé par être
+confiseur à Mascate, et à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire
+seize ans après ce début, il était l'un des plus riches négociants de
+l'Afrique orientale. Contraint par sa santé de renoncer à la vie
+active, il s'était fixé à Kazeh, où il remplissait les fonctions
+d'agent commercial et de procureur civil, et ses magasins d'étoffes,
+de rassade et d'ivoire, ses baracons à esclaves, composaient un
+village. D'une extrême obligeance, ce fut lui qui me procura des
+porteurs, qui les enrôla, qui se chargea de mes marchandises et fit
+tout préparer pour mon départ; enfin je dois à sa conversation
+instructive, une foule de renseignements sur la contrée que j'avais à
+parcourir. Il avait navigué sur le Tanganyika, visité les royaumes de
+Karagouah et d'Ouganda, situés au nord du lac, et l'ethnologie, les
+m&#339;urs, les différents idiomes de cette région ne lui étaient pas
+moins familiers que ceux de l'Oman, son pays natal. C'était un homme
+pâle, entre deux âges, avec de grands traits, les yeux caves, le
+regard perçant, la taille haute, les membres décharnés: l'ensemble de
+Don Quichotte. Il avait beaucoup lu; sa mémoire était miraculeuse, sa
+pénétration excessive, et sa parole d'une facilité, d'une élégance
+dont j'étais surpris et charmé; bref, il était du bois dont on fait
+les amis; généreux et discret, à la fois plein de courage et de
+prudence, toujours prêt à risquer sa vie pour sauvegarder l'honneur,
+et ce qui est rare en Orient, aussi honnête que brave.</p>
+
+<p>«Les Omanis ont, dans l'Ounyanyembé, une existence beaucoup plus
+facile et plus large qu'on ne pourrait le croire; leurs maisons, bien
+qu'à un seul étage, sont grandes et solidement construites; leurs
+jardins spacieux et bien plantés; on leur envoie régulièrement de
+Zanzibar, non-seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais une
+quantité d'objets de luxe. Ils vivent au milieu d'une foule de
+concubines et d'esclaves parfaitement dressés au service; d'autres
+esclaves de toutes les professions leur viennent de la côte avec les
+caravanes; et comme en Orient les hommes les mieux élevés savent tous
+manier l'aiguille, il est rare que le besoin d'un tailleur se fasse
+sentir à Kazeh.</p>
+
+<p>«L'habitation des Arabes, dans la Terre de la Lune, est tout
+simplement le tembé africain, modifié d'après les exigences de la vie
+musulmane. La verandah profonde et ombreuse, qui en ceint l'extérieur,
+abrite une large banquette où les hommes vont jouir de la fraîcheur du
+matin et de la sérénité du soir; c'est là qu'ils font la prière,
+qu'ils travaillent et qu'ils reçoivent leurs connaissances; sous la
+verandah est une porte semblable à une herse, qui donne accès dans un
+vestibule, où deux divans en terre battue, ayant des coussins de même
+matière, composent tout le mobilier; des nattes en recouvrent l'argile
+et sont remplacées par des tapis lorsqu'on attend des visites. Un
+couloir, qui tourne immédiatement pour tromper le regard des curieux,
+conduit de ce vestibule dans une cour, entourée de chambres et qui,
+chez les indigènes, est fermée par une estacade ou une palissade de
+roseaux. Pas de fenêtres à ces chambres, où l'air pénètre seulement
+par de petits &#339;ils de b&#339;uf, qui au besoin font l'office de
+meurtrières. De la pièce d'honneur, où couche le maître du logis, on
+passe dans une salle complètement noire qui sert de magasin; le harem
+et les servitudes complètent ce genre d'habitation, le plus triste
+assurément qu'ait inventé les hommes. De l'intérieur des cellules qui
+le composent, le regard n'aperçoit que des murailles, et la petite
+cour où l'eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour,
+une clarté douteuse contraste péniblement avec le rayon qui jaillit de
+la porte; et le soir il n'est pas de luminaire qui puisse éclairer ces
+murs terreux, gris ou rougeâtres. On y suffoque, ou l'on y subit les
+rafales du vent qui s'y engouffre. Chez les indigènes, la toiture
+laisse passer l'eau, et chaque solive du plafond, chacune des fentes
+de la muraille est habitée par des myriades d'insectes.</p>
+
+<p>«Toutefois, pour des hommes qui vivent sous la verandah, et qui ont
+introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conçoit
+que le tembé ne soit pas désagréable; je me suis trouvé fort bien dans
+celui d'Abaïd; et maintenant que le lecteur me sait confortablement
+installé à un jet de pierre de mon ami Snay ben Amir, il ne sera
+peut-être pas fâché d'avoir un aperçu des chemins que nous avons
+suivis pour en arriver là. Depuis son enfance, il entend parler des
+chameaux, des litières, des mules ou des ânes qui composent une
+caravane; <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> mais le transport à dos d'homme qui caractérise un
+voyage dans cette partie de l'Afrique a été moins souvent décrit.</p>
+
+<p>«Les routes, cette première attestation du progrès chez un peuple,
+n'existent pas dans l'Afrique orientale; les plus fréquentées ne sont
+que des pistes de vingt ou trente centimètres de large, tracées par
+l'homme dans la saison des voyages, et qui, suivant l'expression
+africaine, meurent pendant la saison des pluies, c'est-à-dire
+s'effacent sous une végétation opulente. Dans la plaine déserte, le
+sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les
+jungles c'est un tunnel, dont la voûte branchue arrête le porteur en
+accrochant son fardeau; près des villages, il est barré par une haie
+d'euphorbe, une estacade, un amas de fascines. Où la terre est libre,
+il s'allonge de moitié par mille détours. Dans l'Ouzarama et le
+Khoutou, il se traîne au milieu de grandes herbes, versées pendant la
+saison des pluies, brûlées pendant la sécheresse; il contourne des
+enclos, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux, aux berges
+escarpées où l'eau vous monte jusqu'à la poitrine; partout il est miné
+par les insectes et les rongeurs qui le transforment en un piège
+perpétuel. Dans l'Ousagara, il disparaît au fond des ravins, s'arrête
+en face de montagnes abruptes, où il se métamorphose en échelle de
+racines et de quartiers de roche, que ne peuvent ni monter ni
+descendre les bêtes de somme. Le plus mauvais est encore celui qui
+borde les rivières, ou celui qui serpente sur le sol pierreux et
+déchiré qu'on trouve à la base des collines; le premier, envahi par
+une herbe touffue, est un repaire de voleurs; le second est une série
+de crevasses profondes, renfermant un ruisseau engourdi, brisé par des
+flaques de vase, et plus difficile à franchir qu'un torrent. De
+l'Ousagara jusqu'à l'Ounyamouézi, le chemin perce des halliers,
+parcourt des forêts, où les fondrières l'interrompent, et où la
+plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés
+ou brûlés qui en marquent les bords. Ici est une barricade, plus loin
+une plate-forme soutenue par des souches; là-bas un petit arbre,
+arraché et replanté, couronné d'un croissant d'herbe, est coiffé
+d'énormes coquilles d'escargots, et de tout ce que peut inventer une
+imagination barbare. Dans l'Ouvinza et près de l'Oujiji, la piste
+cumule tous les inconvénients à la fois; ruisseaux, ravins, halliers,
+grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne
+sait laquelle choisir des voies transversales qui pullulent dans les
+endroits habités; où elles n'existent pas, la jungle est impénétrable,
+et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y
+camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il
+lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ouvrir un
+chemin dans ce réseau d'épines et de troncs d'arbres.</p>
+
+<p>«On croit généralement dans l'île de Zanzibar que les caravanes ne
+traversent pas cette région; l'idée est juste, si on entend par
+caravanes ces longues files de chameaux et de mulets qui franchissent
+les déserts de l'Arabie et de la Perse; elle est fausse, si l'on
+applique cette qualification à une bande d'individus qui voyagent dans
+un but commercial. Les Ouanyamouézi ont toujours visité la côte, et
+lorsque la guerre ou les discordes de tribu à tribu leur en ont coupé
+la route, une nouvelle ligne s'est ouverte sur un point différent.
+Chez un peuple dont tout le confort et le luxe dépendent de l'échange,
+le trafic ne s'étouffe pas plus que la vapeur ne se comprime. Jusqu'à
+ces dernières années, tous les négociants faisaient porter leurs
+marchandises par des mercenaires de la côte ou de l'île de Zanzibar;
+le transport en est maintenant effectué par les Ouanyamouézi, qui
+considèrent le portage comme une preuve de virilité. On les voit, dès
+l'âge le plus tendre, se charger d'un petit morceau d'ivoire: porteurs
+de naissance, comme les chiens chassent de race. «Il couve ses
+&#339;ufs,» disent-ils en parlant d'un homme dont la vie est sédentaire;
+et «qui a vu le monde n'est pas vide de sens,» est de tous leurs
+proverbes celui qu'ils répètent le plus souvent. Néanmoins, en dépit
+de cet amour des voyages, ils ont la passion du sol natal, et rien ne
+prévaut contre le désir du retour, quand une fois il s'est emparé de
+leur esprit. Un Mnyamouézi débattra son engagement avec l'opiniâtreté
+d'un juif, et après deux ou trois mois de fatigues, s'il rencontre une
+caravane qui revienne à son village, un mot l'entraîne et lui fait
+abandonner tous les fruits de son travail. Au départ, quel qu'ait été
+l'empressement qu'ils aient mis à s'engager, la présence de nos hommes
+ne tient qu'à un fil tant qu'ils ne sont pas loin de chez eux; ils ont
+toutefois leur point d'honneur, et celui qui déserte laisse
+honnêtement à terre le fardeau qui lui a été confié.</p>
+
+<p>«Trois sortes de caravanes parcourent l'est de l'Afrique; les unes se
+composent uniquement de Ouanyamouézi, d'autres sont dirigées et
+accompagnées par des métis ou par des esclaves de confiance, tandis
+que les troisièmes sont commandées par les Arabes. Dans les premières,
+qui sont de beaucoup les plus nombreuses, il n'y a pas de désertion,
+pas de murmures, et le trajet s'accomplit aussi vite que possible. On
+marche depuis le lever du soleil jusqu'à dix ou onze heures du matin;
+quelquefois même on continue la route dès que la grande chaleur est
+passée. L'épaule des porteurs est mise au vif par le poids du fardeau,
+leurs pieds sont déchirés; ils n'en vont pas moins, parfois tout à
+fait nus, à travers les épines et les herbes tranchantes, réservant
+leurs habits pour se parer en arrivant. Ils n'ont pas de couvertures,
+et la plupart couchent par terre. Ceux qui ont le plus besoin de
+confort emportent, en surcroît de leur charge et de leurs armes, une
+peau de bête qui leur sert de tapis, une marmite, une caisse d'écorce
+où leurs vêtements sont pliés, un tabouret et une petite calebasse de
+beurre fondu. Ils ont à souffrir du climat, de la mauvaise nourriture,
+de l'excès de fatigue; d'affreuses épidémies, surtout la petite
+vérole, les déciment lorsqu'ils approchent de la côte, et cependant,
+malgré leur aspect décharné, ils supportent mieux le voyage qu'on ne
+pouvait s'y attendre.</p>
+
+<a id="img020" name="img020"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img020.jpg" alt="Noirs de l'Ousumboua." title="" height="744" width="500">
+<p>Noirs de l'Ousumboua.&#8212;Dessin de Gustave Boulanger
+d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Commandés par les Arabes, ces mêmes porteurs mangent beaucoup,
+travaillent peu, désertent fréquemment, sont remplis d'insolence,
+multiplient les haltes et se plaignent sans cesse. Réduits chez eux à
+ne faire <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> qu'un seul repas, dès que c'est le maître qui
+paye, ils sont insatiables et emploient mille ruses pour extorquer des
+aliments. Ils ont des fureurs de viande: on tue un b&#339;uf, le guide
+réclame la tête, la caravane s'empare du reste, à l'exception de la
+poitrine, qui est pour le propriétaire. Puis, quand ils sont bien
+gorgés, les plus hardis prennent la fuite, les autres ne tardent pas à
+les suivre, et le chef de l'expédition échoue sur la route comme un
+vaisseau désemparé.</p>
+
+<p>«Entre ces deux extrêmes, sont les caravanes dirigées par les Ouamrima
+et les esclaves du maître, qui ont avec les porteurs une confraternité
+réelle. Ces caravanes ne sont jamais affamées comme les premières, ni
+gorgées d'aliments comme les autres. On y endure moins de fatigues, on
+y a plus de confort dans les haltes, et moins de mortalité dans les
+rangs.</p>
+
+<p>«La nôtre se rapproche beaucoup de celle des Arabes, avec cette
+différence que nous ne sommes pas suivis et soutenus comme ces
+derniers, par les gens de notre maison. À quatre heures du matin, l'un
+de nos coqs bat des ailes et salue le point du jour; tous les autres
+lui répondent. J'appelle mes Goanais pour qu'ils me fassent du feu;
+ils sont transis (le thermomètre indique à peu près quinze degrés
+centigrades), et ils s'empressent de m'obéir. Nous prenons du thé, du
+café quand il s'en trouve, des gâteaux avec de l'eau de riz, ou bien
+encore un potage qui ressemble à du gruau. Les Béloutchis, pendant ce
+temps-là, chantent leurs hymnes autour d'un chaudron placé sur un
+grand feu, et se réconfortent avec une espèce de couscouss ou des
+fèves grillées et du tabac.</p>
+
+<a id="img021" name="img021"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img021.jpg" alt="Huttes." title="" height="375" width="600">
+<p>Huttes à Mséné.&#8212;Dessin de Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«À cinq heures, le murmure des voix commence; c'est un moment
+critique: les porteurs ont promis la veille de partir de grand matin
+et de faire une marche pénible; mais, par cette froide matinée, ce ne
+sont plus les hommes qui avaient trop chaud le soir précédent;
+peut-être, d'ailleurs, plus d'un a-t-il la fièvre. Puis, dans toutes
+les caravanes, il y a de ces paresseux à la voix haute, à l'esprit de
+travers, dont le plus grand plaisir est de contrecarrer toute chose;
+s'ils ont résolu de ne pas bouger, ils resteront devant les tisons à
+se chauffer les pieds et les mains, sans détourner la tête, ou à fumer
+en vous regardant sous cape. Si la bande est unanime, vous n'avez plus
+qu'à rentrer sous votre tente. Si au contraire il s'y manifeste
+quelque division, vous parviendrez à galvaniser vos gens; le caquet
+s'anime, les voix s'élèvent, et bientôt les cris volent de toute part:
+«Chargeons! en route! en voyage!» et les fanfarons d'ajouter: «Je suis
+un âne! un b&#339;uf! un chameau!» le tout accompagné du bruit des
+tambours, des flûtes, des sifflets et des cors. Au milieu de ce
+vacarme, les Ramji lèvent nos tentes, reçoivent quelques légers
+paquets et s'enfuient quand ils peuvent. Kidogo me fait l'honneur de
+me demander le programme du jour, et la caravane se répand dans le
+village. Nous montons sur nos ânes, mon compagnon et moi, si nous en
+avons la force; quand il nous est impossible de nous soutenir, deux
+hommes nous portent dans nos hamacs suspendus à de longues perches.
+Les Béloutchis, veillant sur leurs esclaves, arrivent les uns après
+les autres, et ne songent qu'à s'épargner une heure de soleil. Le
+jémadar a mission de rassembler l'arrière-garde avec le concours de
+ben Selin, qui, froid et bourru, est tout disposé à faire jouer son
+rotin. Quatre ou cinq fardeaux déposés à terre par leurs porteurs, qui
+ont déserté ou sont partis les mains vides, reviennent de <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+droit aux hommes de bon vouloir, c'est-à-dire aux plus faibles.</p>
+
+<p>«Quand tout le monde est prêt, le guide se lève, prend sa charge qui
+est l'une des plus légères, son drapeau rouge, déchiré par les épines,
+et ouvre la marche, suivi du timbalier. Notre guide est splendidement
+vêtu d'une bande écarlate de drap, fendue au milieu pour laisser
+passage à la tête, et qui flotte au gré du vent. Un bouquet de plumes
+de hibou, quelquefois de grue couronnée, surmonte la dépouille d'un
+singe à camail, ou la peau d'un chat sauvage, qui lui couvre le chef
+et lui retombe sur les épaules, après lui avoir entouré la gorge. La
+queue d'un animal quelconque, attachée de manière à faire croire
+qu'elle lui est naturelle, une broche en fer, terminée par un crochet,
+décorée d'un fil de perles mi-parties, et une quantité de petites
+gourdes huileuses contenant du tabac, des simples et des charmes, sont
+les insignes de ses fonctions. Tous ceux qui composent la caravane lui
+doivent obéissance, et pour s'assurer de leur docilité, il leur a fait
+présent d'une brebis ou d'une chèvre, dont il ne tardera pas à
+recouvrer la valeur: on lui doit la tête de chaque animal que l'on
+tue, soit en chemin, soit au bivac, et tous les cadeaux qui se font à
+la fin du voyage sont sa propriété exclusive. Quiconque passe devant
+lui, quand l'expédition est en marche, est passible d'une amende, et
+il enlève une flèche au délinquant pour le reconnaître à la fin de la
+journée.</p>
+
+<p>«La caravane s'ébranle. En tête viennent les porteurs d'ivoire, les
+plus chargés et les plus fiers de tous; à l'une des extrémités de
+chaque défense est une clochette, à l'autre bout sont les bagages de
+celui qui la porte. Après l'ivoire, l'étoffe et la rassade; puis la
+plèbe des porteurs chargés de matières légères: dents de rhinocéros,
+cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc. Avec ces
+derniers, marchent les esclaves du Ramji, leur mousquet à l'épaule,
+les femmes, les enfants qui ont toujours leur petite charge, ne
+serait-elle que d'une livre; enfin les ânes, qui portent leur faix sur
+un bât en peau de buffle ou de girafe. Il est rare de trouver une
+caravane qui n'ait pas son mganga (sorcier, docteur et prêtre); le
+saint personnage ne dédaigne pas les fonctions de porteur; mais en
+vertu de son caractère sacré, il sollicite le plus mince de tous les
+fardeaux; et comme tous ses pareils, mangeant beaucoup, travaillant
+peu, c'est un homme gras et robuste, au crâne luisant, à la peau fine
+et douce.</p>
+
+<p>«Tout le monde est mal vêtu; qui voyagerait en toilette serait
+certainement raillé. S'il vient à pleuvoir, chacun défait la peau de
+chèvre qui lui sert de manteau, en fait un petit paquet, et la met
+entre sa charge et son épaule. Au reste il y a dans leur costume
+beaucoup moins de draperie que d'ornements, et c'est la coiffure qui
+est leur plus grande préoccupation. Les uns s'entourent la tête de la
+crinière d'un zèbre, dont les poils roides leur font une auréole;
+d'autres préfèrent un morceau de queue de b&#339;uf qui se dresse, comme
+chez la licorne, à trente centimètres au-dessus du front; il y a les
+coiffes en peau de félin ou de singe, les rouleaux, les bandelettes
+d'étoffe rouge, blanche ou bleue, les touffes et les couronnes de
+plumes d'autruche, de grue et de geai. Pour le reste du corps on a les
+bracelets de toute espèce, les colliers et les ceintures; enfin les
+petites clochettes, que la fine fleur des élégants porte aux genoux ou
+à la cheville.</p>
+
+<p>«Une fois en marche, le bruit est la distraction normale; c'est à qui
+rivalisera avec le tambour et les cornets, et chacun de siffler, de
+glapir, de hurler, d'imiter le chant des oiseaux, les cris des bêtes
+féroces, et de proférer des paroles qui ne se disent qu'en voyage; le
+tout avec redoublement aux environs des bourgades. Mais si en route on
+fait le plus de bruit possible, afin d'imposer aux voleurs, on garde
+le silence dans les kraals pour ne pas leur révéler sa présence.</p>
+
+<p>«À huit heures, si l'on découvre une place ombreuse ou un étang, le
+drapeau rouge se déploie et le son du barghoumi, qui ressemble de loin
+à celui du cor de chasse, annonce une courte halte. Les fardeaux sont
+déposés; on se couche ou l'on flâne, on jase, on boit, on fume, on
+tousse, on crache, on suffoque, ainsi qu'il arrive à tous les fumeurs
+de chanvre.</p>
+
+<p>«Si la marche se prolonge jusqu'à midi, la caravane s'attarde, elle se
+débande et souffre cruellement. Dès qu'on s'arrête, les premiers
+cherchent l'ombre et se pelotonnent sous un buisson. Le murmure des
+voix grossit; les clochettes, les tambours, les cors annoncent que
+l'avant-garde est logée; le bourdonnement arrive à son comble, la
+bande est au complet; on se précipite vers le kraal; les égoïstes
+s'emparent des meilleures places ou des meilleures cases, si l'on est
+dans un village; les querelles qui en résultent menacent d'être
+sérieuses, mais le couteau rentre dans la gaîne sans avoir été rougi,
+et la lance est employée en guise de bâton. Les plus énergiques,
+pendant ce temps-là, abattent des arbres et réparent les abris.</p>
+
+<p>«Quand les logements sont prêts, les ânes déchargés, les morceaux de
+bois entassés pour le feu, les cruches remplies d'eau, on s'occupe du
+dîner. C'est plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des
+femmes qui écrasent ou décortiquent le grain, et le bruit que fait
+l'esclave en pilant le café, dont il croque une bonne part. Trois
+pierres ou trois mottes d'argile, placées en triangle, forment un
+fourneau bien supérieur à ceux de nos camps et de nos pique-niques
+champêtres; ce trépied supporte une marmite qu'entoure un petit groupe
+de convives, en dépit du soleil. Dans leur pays nos hommes jeûnaient;
+mais, comme tous les peuples sobres, ils ont la faculté de réparer le
+temps perdu. La marmite ne s'emplit que pour se vider, se remplir et
+se revider sans cesse. Ils dévorent en deux jours les provisions de la
+semaine, puis ils font les mécontents. Je leur donnais double ration,
+et les misérables, qui avaient l'air de chanoines à côté de leurs
+confrères, osaient crier famine. Toutefois, quand ils auront la barbe
+blanche, ils raconteront à la jeunesse surprise les prodigalités de
+l'homme blanc qui les gorgea de grain pendant un long voyage, ils
+vanteront ses monceaux d'étoffe et de rassade, parleront de ses
+largesses, et regarderont en pitié les caravanes de la jeune Afrique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> «Entre leurs douze repas ils fument, chiquent, mâchent des
+cendres, ou de la terre rouge qui provient d'une fourmilière. Ne leur
+demandez rien au monde; celui que vous prieriez d'ouvrir un ballot se
+plaindrait amèrement, et tous ceux qui n'auraient pas la bouche pleine
+joindraient leurs murmures à ses cris. Donc la journée s'écoule autour
+de la gamelle, à savourer une pâte épaisse qui colle aux dents, à
+croquer du sorgho, à manger des rats cuits dans leur jus, des racines
+grillées, des herbes bouillies, jusqu'à ce que la panse soit gonflée
+comme le jabot d'une dinde à l'engrais.</p>
+
+<p>«Quant à nous, le capitaine Speke et moi, notre menu alterne et va du
+bifteck de chèvre et d'un pain détestable détrempé dans du bouillon de
+haricots, à des tranches succulentes d'une venaison délicate, au riz
+au lait, aux poulets gras, aux perdrix et aux jeunes pintades.</p>
+
+<p>«Arrive le soir; on parque les vaches, on entrave les ânes, qui
+s'égarent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis
+quand les vivres ont été abondants et que la lune brille, le tambour
+fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la
+foule dit en ch&#339;ur, appelle à la danse toute la jeunesse des
+environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais
+las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, où
+chacun se balance avec lenteur; peu à peu le cercle s'anime, les bras
+s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le
+groupe se condense, le mouvement s'accélère, et une sorte de galop
+infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes délirants.
+Lorsque la frénésie est à son comble, le chant s'arrête, et les
+danseurs éclatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine
+et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une
+admiration profonde, et se rappellent l'époque où ils prenaient part à
+la fête; trop émus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils
+laissent échapper des «très-bien! parfait!» qu'ils profèrent d'une
+voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et
+refusent de se mêler au cercle des hommes, ce qui est facile à
+concevoir.</p>
+
+<p>«Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les
+porteurs chantent et babillent pendant que les Béloutchis et le reste
+de l'escorte se disputent et parlent de bombance. À huit heures, le
+cri «sommeil! sommeil!» se fait entendre, et chacun s'empresse
+d'obéir, excepté les femmes, qui parfois se relèvent à minuit pour
+jaser. Peu à peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant;
+la flamme qui se projette au milieu des ténèbres dont la forêt
+s'enveloppe, éclaire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes
+de bronze variés de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu foncé,
+pailleté d'or, forme au-dessus de nos têtes une voûte profonde,
+limitée par la nuit; à l'ouest, un croissant lumineux surmonté
+d'Hespérus qui étincelle, renferme dans ses bras une sphère grise
+qu'il entraîne. Tout est calme et revêtu de cette sublimité que la
+nature imprime à ses &#339;uvres; c'est à de pareilles nuits que le
+Byzantin a emprunté le croissant et l'étoile de ses armes.</p>
+
+
+<p class="p2 resume" title="résumé">Séjour à Kazeh. &#8212; Avidité des Béloutchis. &#8212; Saison
+ pluvieuse. &#8212; Yombo. &#8212; Coucher du soleil. &#8212; Jolies fumeuses. &#8212; Le
+ Mséné. Orgies. &#8212; Kajjanjéri. &#8212; Maladie. &#8212; Passage du
+ Malagarazi.</p>
+
+<p>«Le lendemain de notre arrivée à Kazeh, les porteurs séparèrent leurs
+bagages des nôtres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un
+signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain
+nos Béloutchis, leur jémadar en tête, se présentèrent en grand costume
+et réclamèrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu'à la
+fin du voyage. Sur mon refus d'accéder à leur demande, ils se
+rabattirent sur le sel et les épices, reçurent de moi plus qu'ils
+n'avaient jamais possédé, se plaignirent de mon avarice et mendièrent
+du tabac, une chèvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses
+obtenues, ils me soutirèrent encore quelques pièces d'étoffe pour
+payer l'étamage de leur marmite et la réparation de la batterie de
+deux mousquets; puis n'étant pas contents, ils vendirent un baril de
+poudre qui leur était confié.</p>
+
+<p>«Les esclaves, à leur tour, établirent leurs prétentions; Ben Sélim et
+Kidogo s'en mêlèrent; c'était à qui se montrerait le plus avide et le
+moins soumis. Je réunis les Arabes pour en conférer avec eux;
+l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces
+entrefaites, la pluie débuta par des torrents d'eau et une <i>averse de
+pierres</i>; c'est ainsi que la grêle est nommée dans cette région. Tous
+nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et
+ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15
+décembre, je me fis placer dans ma litière, et dis adieu à Snay ben
+Amir, dont les bontés s'étaient accrues en raison de mes embarras.
+Deux heures après j'arrivais à Yombo, petit village récemment établi
+et formé de tentes circulaires entourées d'arbres, parmi lesquels je
+revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est située dans un
+endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu'à dose
+homéopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail
+en chantant, et j'écoutais avec plaisir ce récitatif simple et doux.
+Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de
+charme; la brise s'épanche en ondes embaumées, comme si elle était
+produite par un immense éventail, et partout la vie éclate et se
+révèle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et
+satinent leur plumage, les antilopes reviennent à leur buisson, le
+bétail folâtre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les
+femmes du village, depuis l'aïeule jusqu'à la jeune fille de douze
+ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir;
+elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fumée qu'elles
+aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps à autre elles
+se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de
+maïs vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait
+déposer les pipes, et un babil général brise tout à coup le silence.
+Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqué trois qui auraient été belles en
+tous pays: le type grec dans toute sa pureté, le regard souriant, des
+formes sculpturales, le buste de la Venus coulée en bronze. Un jupon
+court de fibres de baobab est leur unique vêtement, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> et
+certes elles ne perdent rien à ignorer l'usage de la crinoline et du
+corsage. Ces ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce
+chaque fois que je leur présentais mes hommages; et quelques feuilles
+de tabac que je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place
+d'honneur dans ce cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux
+vêtus, la fumée du narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de
+conversation.</p>
+
+<p>«Le 30 décembre nous entrions dans le Mséné, lieu d'entrepôt des
+Arabes de la côte, qui, par antipathie pour leurs frères de l'Oman,
+ont déserté l'Ounyanyembé. Comme le nom de cette dernière province,
+celui de Mséné désigne l'ensemble d'un certain nombre d'établissements
+qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent
+les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indigènes.
+Défendus par une forte estacade, un fossé profond et une épaisse haie
+d'euphorbe, ces villages sont composés de cabanes pareilles à de
+grandes ruches, et séparées les unes des autres par des champs
+entourés de palissades.</p>
+
+
+<a id="img022" name="img022"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img022.jpg" alt="Nègres porteurs." title="" height="667" width="500">
+<p>Nègres porteurs.&#8212;Dessin de Gustave Boulanger d'après
+Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Le district de Mséné est doublement insalubre, en raison des eaux
+stagnantes qui l'environnent et de la malpropreté de ses villages;
+mais l'humidité du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et
+noir, formé des débris d'une végétation exubérante; les fleurs y
+croissent spontanément, les arbres y déploient leur plus riche
+feuillage, le riz y pousse avec une rapidité inconnue dans l'est de la
+province, et la quantité de manioc, de sorgho, de maïs et de millet
+qu'on y récolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le
+piment s'y recueillent à l'état sauvage, ainsi qu'une quantité de
+fruits prodigieuse; on s'y procure à bon marché des légumes <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+d'espèces diverses, des pastèques, d'excellents champignons, du lait,
+de la volaille et du tabac. Quant à l'industrie des indigènes, elle se
+borne à la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de
+fourneaux de pipes et d'objets en fer.</p>
+
+<p>«Comme on doit s'y attendre, d'après la population qui l'occupe, Mséné
+est un lieu de débauche où l'orgie est en permanence. C'est l'unique
+endroit de cette région où l'on tire du palmyra une boisson fermentée,
+et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son
+conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et
+la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les
+gens de la côte ne peuvent pas s'arracher aux délices de cette Capoue
+africaine, et ce fut avec une difficulté incroyable que je parvins à
+remettre les nôtres en marche après douze jours de résidence. Chacun
+d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que
+jamais à en affronter les périls. Sur la route que nous allions
+suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et fermés
+aux caravanes. Comme dans le Guzérat et le Deccan, la terre après la
+pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparaît
+sous des nuages violacés, qui fondent en averses torrentielles, et au
+milieu de cette couche d'herbe en décomposition, les sentiers
+linéaires sont criblés de trous qui, à chaque pas, menacent de vous
+engloutir.</p>
+
+<a id="img023" name="img023"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img023.jpg" alt="Noir de l'Ouganda." title="" height="661" width="500">
+<p>Noir de l'Ouganda.&#8212;Dessin de Gustave Boulanger d'après
+Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Huit jours après notre départ du Mséné, la caravane arrivait à
+Kajjanjéri, l'effroi des voyageurs. Là, saisi de frisson, le corps
+paralysé, les membres traversés d'aiguilles brûlantes et me refusant
+leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exaspérait, je
+vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mènent à l'inconnu. On se
+<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> procura néanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3
+février nous nous arrêtions à Ougaga, petit bourg où nous avions à
+débattre le passage du Malagarazi<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smallfix">[12]</span></a>.</p>
+
+<p>«Le moutouaré, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant,
+renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous
+réclamions, en échange de quatorze pièces d'étoffe et d'un bracelet
+d'airain, c'est-à-dire de moitié des objets qu'il avait stipulés
+d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvâmes sur
+la rive droite du Malagarazi.»</p>
+
+
+<p class="p2 resume" title="résumé">Tradition. &#8212; Beauté de la Terre de la Lune. &#8212; Soirée de
+ printemps. &#8212; Orage. &#8212; Faune. &#8212; Cynocéphales, chiens sauvages,
+ oiseaux
+ d'eau. &#8212; Ouakimbou. &#8212; Ouanyamouézi. &#8212; Toilette. &#8212; Naissances. &#8212; Éducation. &#8212; Funérailles. &#8212; Mobilier. &#8212; Lieu
+ public. &#8212; Gouvernement. &#8212; Ordalie.</p>
+
+<p>«Une ancienne tradition nous représente l'Ounyamouézi ou Terre de la
+Lune, comme ayant formé jadis un grand empire, sous l'autorité d'un
+seul chef; d'après les indigènes, le dernier de ces empereurs mourut à
+l'époque où vivaient les grands-pères de leurs grands-pères,
+c'est-à-dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien
+d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcelé,
+dont chaque fraction est soumise à un tyranuscule indépendant. Mais si
+les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien
+politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins restée le jardin de
+cette région, et repose agréablement la vue par sa beauté paisible;
+les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands
+troupeaux de bêtes bovines, à bosse volumineuse comme les races de
+l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons,
+et donnent à la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu
+de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi vu
+par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à
+l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la
+terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère
+embrasée disparaît, le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une
+teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient
+enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le
+vert tendre et le bleu céleste qui s'éteint dans l'azur assombri. Le
+charme de cette heure est si profond, que les indigènes, assis au
+milieu de leur village, ou couchés dans la forêt, en sont vivement
+émus.</p>
+
+<p>«La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que
+sur la côte, et débute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une
+violence excessive. Les éclairs d'une intensité aveuglante,
+s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entièrement les
+ténèbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la
+foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du
+ciel. Quand la pluie doit se mêler de grêle, un bruit tumultueux se
+fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun
+violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des
+quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants
+inférieurs de l'atmosphère. Dans le Mozambique, les Portugais
+attribuent ces foudres terribles à la quantité de substances minérales
+qui sont éparses dans la contrée; mais cette région n'a pas besoin
+d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces décharges
+électriques. On y éprouve dans la saison pluvieuse, la même sensation
+qu'au bord de la Méditerranée lorsque règne le sirocco. Il est rare
+que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en général
+pendant la nuit, et les averses du matin n'empêchent pas le jour
+d'être brûlant et desséché.</p>
+
+<p>«La faune de l'Ounyamouézi est la même que celle de l'Ousagara et de
+l'Ougogo: le lion, le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en
+habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe,
+le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines;
+dans chaque étang de quelque étendue on trouve l'hippopotame et le
+crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de
+l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de
+la taille d'un lévrier, et qui d'après les indigènes, sont la terreur
+du voisinage; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on
+assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe à camail y
+fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse
+continuellement; très-glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé,
+prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le chasseur n'en
+profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient
+les environs de l'Ounyanyembé, et, qui chassant par troupes
+nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient
+même sur l'homme.</p>
+
+<p>«Vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs
+et leurs bords, sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles
+grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des
+hérons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie
+d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets
+favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire, et de grands
+vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris
+que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est
+commun; des grillivores et une espèce de grive, de la taille d'une
+alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux
+agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec
+sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une
+espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un
+moineau de Paris ou de Londres. <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> Différentes espèces
+d'hirondelles, quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce
+particulière, y séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le
+pluvier, le corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe,
+l'alouette, le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en
+petit nombre, ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre
+le dendrophis, l'expédition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, à
+ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats, et
+n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles, dont
+l'affreux concert ressemble à celui qu'on entend dans le nouveau
+monde; les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les
+indigènes regardent comme habitées par des esprits, et qui par ce
+motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans
+les forêts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien
+n'est plus hideux que l'aspect de ces articulés noirs à pieds rouges,
+traînant la masse de parasites dont ils sont couverts. À certaines
+époques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, où
+abondent également les libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent
+de temps à autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de
+régulier. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent
+de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des
+pluies; la variété noire, que les Arabes appellent <i>âne de Satan</i>,
+n'est pas rare, et sert comme aliment aux indigènes. Une mouche de la
+taille d'une petite guêpe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de
+l'Ounyamouézi; enfin certaines parties de la contrée sont couvertes de
+fourmilières, qui en vieillissant acquièrent la dureté du grès.</p>
+
+<p>«Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement
+méritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y
+a quelque vingt ans, et les Ouanyamouézi, originaires de la province.
+Les premiers se livrent à l'agriculture, élèvent du bétail, joignent à
+cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la côte;
+mais tous ces travaux ne parviennent pas à les enrichir.</p>
+
+<p>«Les Ouanyamouézi, propriétaires du sol, industrieux et actifs, ont
+sur leurs voisins une supériorité réelle et forment le type des
+habitants de cette région. Leur peau, d'un brun de sépia foncé, a des
+effluves qui établissent leur parenté avec le nègre; ils ont les
+cheveux crépus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font
+retomber autour de la tête, comme les anciens Égyptiens; leur barbe
+est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils.
+D'une taille élevée, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la
+vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents,
+les affamés et les malades; enfin ils passent pour être braves et pour
+vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double rangée
+de cicatrices linéaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au
+milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu'à la mâchoire
+inférieure; chez quelques-uns une troisième ligne part du sommet du
+front, et s'arrête à la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir
+chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques élégantes y
+ajoutent de petites raies perpendiculaires, placées au-dessous des
+yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mâchoire inférieure; le
+sexe fort se contente d'enlever le coin des deux médianes supérieures.
+Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets
+qu'ils y insèrent. Quant au costume, les riches ont des vêtements
+d'étoffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes, à qui
+leur fortune le permet, portent la longue tunique de la côte, le plus
+souvent attachée à la taille; celles des classes pauvres ont sur la
+poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, également en
+cuir, s'arrête au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine
+est toujours découverte, et il est rare que les enfants ne soient pas
+entièrement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages,
+et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des
+perles mi-parties, des grains de verre rouge enfilés dans la barbe
+(quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif,
+des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des
+étuis d'ivoire, forment les divers compléments de la toilette, et sont
+quelquefois réunis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne
+à bouquin en bandoulière; au logis un petit cornet la remplace, et
+contient des talismans consacrés par le mganga.</p>
+
+<p>«Les Ouanyamouézi ont peu de formalités civiles ou religieuses. Quand
+une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les
+jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le
+dos, et souvent une charge de bois sur la tête. Lorsque la couche est
+double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un
+des jumeaux est tué, et la mère emmaillotte une gourde qu'elle met
+dormir avec le survivant. Si l'épouse meurt sans postérité, le veuf
+réclame à son beau-père la somme qu'il avait donnée pour l'avoir; si
+elle laisse un enfant, celui-ci hérite de la somme.</p>
+
+<p>«La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est
+célébrée par une orgie; du reste, pas de cérémonies baptismales. Les
+enfants appartiennent au père, qui a sur eux un droit absolu, et peut
+les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blâme. Ce sont les
+bâtards qui succèdent au père, à l'exclusion des enfants légitimes,
+qui, suivant l'opinion reçue, ayant une famille, ont moins besoin de
+fortune. Aussitôt qu'un garçon peut marcher, on commence à lui faire
+soigner le bétail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des
+flèches, et on lui apprend à s'en servir; sa dixième année révolue, on
+lui confie la garde du troupeau; il se considère comme majeur, se
+cultive un carré de tabac, et rêve de se bâtir une cabane dont il sera
+le propriétaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet âge qui
+ne puisse suffire à ses besoins. La position des filles n'est pas
+moins remarquable; dès qu'elles ont passé l'enfance, elles quittent la
+maison paternelle, se réunissent à leurs contemporaines, ce qui fait
+par village un groupe de huit à douze, et s'occupent en commun de la
+construction d'une grande case, où elles reçoivent qui bon leur
+semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'être mère,
+le coupable doit l'épouser sous peine d'amende. <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Si elle
+meurt en couches avant le mariage, le père de la défunte exige que
+l'amant lui paye sa fille. Tout jeune homme se marie dès qu'il a le
+moyen d'acheter une femme, ce qui lui coûte d'une à dix vaches, et
+l'épouse est tellement sa propriété qu'il a le droit, en cas
+d'adultère, de réclamer des dommages-intérêts au séducteur; toutefois
+il ne peut vendre sa femme que lorsque l'état de ses affaires l'exige.
+Après les bacchanales des épousailles, le mari va s'établir chez la
+nouvelle épouse, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure
+d'une autre, car la polygamie est générale parmi ceux qui peuvent s'en
+donner le luxe. On comprend qu'avec de pareilles m&#339;urs les liens de
+famille soient assez lâches et qu'il y ait peu d'affection entre les
+époux; tel revient de la côte chargé d'étoffe, qui refusera un lambeau
+d'indienne à sa femme; et celle-ci, malgré sa fortune personnelle,
+laissera, s'il lui plaît, son mari mourir de faim. Dans la gestion des
+affaires domestiques, l'homme est chargé des troupeaux et de la
+basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux
+cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son
+conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dépensent gaiement à
+satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reçoivent des
+cadeaux en échange, d'où il résulte que pas un esclave venu de la côte
+ne possède un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyembé.</p>
+
+<a id="img024" name="img024"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img024.jpg" alt="Habitation." title="" height="375" width="600">
+<p>Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Le tembé, remplacé dans l'ouest par la hutte africaine, est
+l'habitation ordinaire de l'Ounyamouézi oriental. On en trouve de
+spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propreté
+satisfaisante. Les murs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sont
+décorés de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre,
+d'argile rouge, ou de terre noire.</p>
+
+<p>«Les Ouanyamouézi fabriquent avec l'argile de grossières figures
+d'hommes et de serpents; on voit aussi dans leurs villages de rudes
+essais de sculpture, et des croix dans certains districts; mais ces
+objets qui au premier abord paraissent être des idoles, ne sont que de
+pure ornementation. L'ameublement est le même que dans les autres
+provinces: une couchette, formée de branches dépouillées de leur
+écorce, soutenues par des fourches et recouvertes de nattes et de
+peaux de vache, occupe la plus grande partie de la première pièce; le
+foyer se trouve vis-à-vis de la porte, et à la muraille sont fixés de
+grands coffres où l'on renferme le grain; on y voit en outre des
+gourdes et de petites caisses de bois blanc suspendues au plafond, des
+vases de terre noire, de grandes cuillères de bois, des pipes, des
+nattes et des armes accrochées au tronc branchu d'un arbre placé dans
+une encoignure à côté des pierres à moudre le grain. Mais ce qui
+caractérise surtout les villages de la Terre de la Lune, ce sont deux
+hiouanzas bâtis en général aux deux extrémités du bourg: l'un
+appartient aux femmes, et l'on ne peut y pénétrer; l'autre est celui
+des hommes, et les voyageurs y sont admis.</p>
+
+<a id="img025" name="img025"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img025.jpg" alt="Jeunes dames." title="" height="398" width="600">
+<p>Jeunes dames à Kazeh.&#8212;Dessin de Gustave Boulanger
+d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«L'hiouanza est une case plus grande, plus solidement construite que
+ses voisines, et dont les murailles sont mieux polies, mieux décorées.
+Des talismans, suspendus au linteau de la porte, en protègent le
+soleil. On retrouve à l'intérieur le lit de camp, fait cette fois avec
+des planches, comme celui de nos corps de garde, les trois cônes du
+foyer et la pierre à moudre; des flèches, des lances, des bâtons sont
+attachés aux solives et remplissent les coins. C'est là que tous les
+hommes du bourg vont passer leur journée, souvent la nuit, même après
+leur mariage, et dépensent le temps à jouer, boire, manger, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>
+fumer du tabac et du chanvre, à causer et à dormir entièrement nus,
+pêle-mêle comme une meute dans un chenil.</p>
+
+<p>«La séparation, comme on le voit, est complète entre les deux sexes;
+ils ne mangent pas même ensemble; un bambin serait désolé qu'on lui
+vît partager le repas de sa mère. Avant leurs étroites relations avec
+les Arabes, les Ouanyamouézi ne goûtaient pas à la volaille, dont ils
+mettaient la chair au nombre des viandes impures; aujourd'hui encore
+ils ne mangent pas d'&#339;ufs; mais il en est, parmi ces dégoûtés, qui
+s'accommodent de charogne. Certains d'entre eux, qui ne voudraient pas
+toucher à du mouton, se repaissent de léopard, de rhinocéros, de chat
+sauvage et de rat; quant aux scarabées et aux termites, ils sont
+appréciés de tout le monde. Du reste, il est rare que les Ouanyamouézi
+mangent de la viande, à moins d'être en voyage; de la bouillie et
+quelques plantes que leur fournissent les jungles forment leur
+nourriture ordinaire; ils y ajoutent du miel et du petit-lait pendant
+la belle saison. Les chefs se vantent néanmoins de ne consommer que
+des aliments substantiels, entre autres du b&#339;uf; et depuis le
+premier jusqu'au dernier de la tribu, aucun ne s'avoue rassasié tant
+qu'il n'est pas abruti par l'excès des aliments.</p>
+
+<p>«L'extension que le commerce a prise depuis quelque temps dans ces
+parages a modifié la manière de vivre des naturels, mais d'une manière
+fâcheuse; ils ne sont plus aujourd'hui ni probes, ni hospitaliers, et
+n'ont acquis aucune qualité en échange, de leurs vertus primitives;
+leur industrie n'a fait aucun progrès, leur intelligence commerciale
+ne s'est pas même développée au contact des Arabes, ils emploient
+l'âne comme bête de somme, et n'ont pas encore eu l'idée de s'en
+servir comme monture; pas un n'a su adopter la charrue, dont ils
+connaissent l'usage, et bien que leur idiome soit riche, ils se
+contentent, dans leurs chansons, d'une douzaine de mots qu'ils
+répètent à satiété.</p>
+
+<a id="img026" name="img026"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img026.jpg" alt="Coiffures." title="" height="290" width="400">
+<p>Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé.</p>
+</div>
+
+<p>«Comme nous l'avons dit plus haut, la Terre de la Lune est gouvernée
+par une foule de petits chefs dont le pouvoir est héréditaire, et qui,
+assistés d'un conseil, n'en exercent pas moins une autorité
+despotique. Outre les produits du domaine privé, ces chefs tirent leur
+revenu des présents que leur font les voyageurs, de la confiscation
+des biens, dans les cas de félonie et de sorcellerie, de la vente de
+leurs sujets et du droit d'aubaine. C'est à eux qu'appartiennent
+l'ivoire que l'on trouve dans les jungles, et tous les effets des
+esclaves décédés. L'exemple suivant pourra donner un aperçu de leur
+manière de vivre. Foundikira, l'un des principaux chefs de la
+province, faisait partie d'une caravane, en qualité de porteur, et se
+dirigeait vers la côte, lorsqu'il apprit la mort de son père; il
+déposa immédiatement son fardeau et revint dans son pays, où il hérita
+des biens paternels, y compris les veuves du défunt, eut trois cents
+cases pour loger ses esclaves, et se trouva en outre possesseur de dix
+épouses et de deux mille têtes de gros bétail. Dédaignant de réclamer
+des étrangers le droit de passage que lui accordait la coutume, et
+n'en recevant pas moins des cadeaux importants, il vécut avec une
+certaine pompe jusqu'en 1858; à cette époque la bonne chère et les
+années l'ayant rendu malade, toute sa famille fut accusée de tramer sa
+mort par des procédés magiques. On eut recours au mganga. Celui-ci
+prit une poule, lui tordit le cou, après lui avoir fait boire un
+philtre mystérieux, l'ouvrit et en examina l'intérieur. Si, en
+pareille épreuve, la chair noircit près des ailes, ce sont les enfants
+et les petits-cousins du malade qu'elle dénonce; l'échine vient-elle à
+s'altérer, prouve la culpabilité de la mère et de la grand'mère; la
+queue celle de l'épouse; les cuisses accusent les concubines, et les
+pattes condamnent les esclaves. Lorsque la catégorie qui renferme le
+criminel est ainsi révélée, on rassemble les prévenus, on administre
+une nouvelle dose d'élixir à une seconde poule, que le mganga jette
+au-dessus du groupe incriminé; le malheureux sur qui elle tombe est
+déclaré coupable, soumis à la torture, et, suivant le caprice du
+docteur, il est tué à coups de lance, décapité ou assommé; le plus
+souvent on lui serre la tête entre deux planches, jusqu'à ce que la
+cervelle ait sauté; il existe pour les femmes un empalement spécial,
+et d'une horreur sans nom. À la première atteinte du mal de
+Foundikira, dix-huit individus périrent de la sorte. Si la maladie se
+prolonge, d'autres victimes sont immolées par vingtaines, et si le
+chef meurt, le magicien lui-même le suit dans la tombe.</p>
+
+<p class="p2 resume" title="résumé">Région insalubre et féconde. &#8212; Aspect du Tanganyika.
+ Ravissements. &#8212; Kaouélé.</p>
+
+<p>«La route qui se déploie devant nous traverse un pays jadis populeux
+et fertile, que les Ouatouta ont ravagé, et dont ils ont fait un
+désert. On m'a prévenu que ce serait une rude épreuve; en effet, le
+début est peu encourageant. Le district de Mpété, dans lequel nous
+entrons, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sur la rive droite du Malagarazi, est des plus
+insalubres; les moustiques nous y attaquent, même pendant le jour; au
+bord de la rivière nous ne traversons que des marécages, et les
+montagnes que nous escaladons sont séparées les unes des autres par
+des torrents fangeux. Impossible, néanmoins, de ne pas admirer la
+puissance féconde de cette terre, toujours inondée de pluie ou de
+soleil. La province de Jambého, située sur l'autre rive, est
+certainement l'une des plus fertiles du globe; ses villages, dont les
+huttes ressemblent à des nids, ses champs de patates et de millet
+qu'on aperçoit à la sortie des jungles, produisent l'effet du jour
+après une nuit ténébreuse. Nous passons le Malagarazi, et nous suivons
+la rive gauche de l'un de ses affluents, le Rousougi, qui, à cette
+époque de l'année, peut avoir cent mètres de large; un lit de terre
+rouge en forme le fond; et, comme il arrive en général dans ces
+parages, les berges en sont profondément déchirées par des ravins qui
+rendent la marche excessivement pénible. Un gué se présente, nos
+hommes s'y précipitent avec joie, et leurs cris et leur nombre les
+protègent contre les crocodiles, qui prennent la fuite. Nous passons,
+comme à l'ordinaire, assis sur les épaules de deux porteurs, les pieds
+sur celles d'un troisième; et après avoir franchi de nouveaux marais,
+de nouveaux torrents, de nouvelles jungles, gravi, descendu, escaladé
+une quantité de roches, de côtes abruptes, de racines et de troncs
+d'arbres, nous atteignons l'Ouvoungoué rivière basse et fangeuse, qui
+entoure une végétation impénétrable. Il faut recommencer la lutte
+contre les joncs, les roseaux, les herbes tranchantes, auxquels se
+joint une variété de fougère que nous n'avions pas encore vue: sombre
+manteau qui recouvre une série d'ondulations monotones, où le sentier
+s'égare et se brise. Dans tous les endroits où le sol est à découvert,
+une argile rouge, qui rappelle la surface du Londa, remplace les grès
+et les granités de l'est, et l'inclinaison vers le lac devient
+sensible. Des massifs de petits bambous et de rotin rabougri poussent
+dans ces jungles; le bauhinia et le smilax y abondent; du raisin
+minuscule, de la saveur la plus acerbe, y apparaît au versant des
+collines; en certains endroits le sol présente des cavités d'où
+s'élancent des arbres gigantesques; et bien qu'on n'aperçoive pas une
+âme, des plantations et des champs de sorgho annoncent que les
+environs sont habités.</p>
+
+<p>«Le 10 février, vers la fin de l'après-midi, l'expédition, n'en
+pouvant plus, s'arrêta au flanc d'une colline après avoir traversé un
+marais. Le ciel, voilé d'un côté de nuées obscures, et de l'autre
+resplendissant de lumière, nous annonçait un orage; mais à l'horizon
+apparaissait une rampe azurée, dont le soleil dorait la crête, et qui
+était pour nous ce qu'un phare est au marin en détresse. Le
+surlendemain nous traversions une forêt peu épaisse; une montagne
+pierreuse et maigrement couverte fut escaladée à grand'peine; l'âne de
+mon compagnon y trouva la mort. Quand nous en eûmes gagné la cime:
+«Quelle est cette ligne étincelante qu'on voit là-bas?» demandai-je à
+Sidi-Bombay. «C'est de l'eau,» répondit-il. La disposition des arbres,
+le soleil qui n'éclairait qu'une partie du lac, en réduisait tellement
+l'étendue, que je me reprochai d'avoir sacrifié ma santé pour si peu
+de chose; et maudissant l'exagération des Arabes, je proposai de
+revenir sur nos pas, afin d'aller explorer le Nyanza. M'étant
+néanmoins avancé, toute la scène se déploya devant nous et je tombai
+dans l'extase.</p>
+
+<a id="img027" name="img027"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img027.jpg" alt="Coiffures." title="" height="305" width="400">
+<p>Coiffures des indigènes de l'Oujiji.</p>
+</div>
+
+<p>«Rien de plus saisissant que ce premier aspect du Tanganyika,
+mollement couché au sein des montagnes, et se chauffant au soleil des
+tropiques. À vos pieds des gorges sauvages, où le sentier rampe et se
+déroule; une bande de verdure, qui ne se flétrit jamais, et s'incline
+vers un ruban de sable frangé de roseaux, que déchirent les vagues.
+Par delà cette bordure verdoyante, le lac étend, sur un espace de
+vingt à vingt-cinq milles, ses eaux bleues, où le vent d'est forme des
+croissants d'écume. À l'horizon, une muraille d'un gris d'acier,
+coiffée de brume vaporeuse, détache sa crête déchiquetée sur un ciel
+profond, et laisse voir entre ses déchirures des collines qui
+paraissent plongées dans la mer. Au midi, le territoire et les caps de
+l'Ougouha, dominés au loin par un groupe d'îlots, varient cette
+perspective océanesque. Des villages, des champs cultivés, de
+nombreuses pirogues, enfin le murmure des vagues, donnent le mouvement
+et la vie au paysage. Pour rivaliser avec les plus beaux sites connus,
+il ne manque à ce tableau que des villas et des jardins, où l'&#339;il
+puisse se reposer de l'exubérance de la nature.</p>
+
+<p>«J'oubliai tout: dangers, fatigue, incertitude du retour, et chacun
+partagea mon ravissement. Le jour même je m'assurai d'une embarcation,
+et le lendemain, 14 février, nous longeâmes la côte orientale du lac,
+en nous dirigeant vers le district de Kaouélé.</p>
+
+<p>«Impossible de décrire la beauté du paysage, les formes variées et
+pittoresques des montagnes, que rougissaient <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> les premières
+lueurs du matin. Mais plus j'approchais de notre destination, plus
+j'étais étonné de ne rien voir qui indiquât un centre populeux;
+c'était à peine si je découvrais quelques misérables bouges, entourés
+de sorgho et de cannes à sucre, et protégés contre le soleil par des
+massifs d'élaïs et de bananiers. D'après ce que m'avaient dit les
+Arabes, je m'attendais à trouver un port, un marché plus importants
+qu'à Zanzibar, et je devais à la carte des missionnaires de Mombaz des
+idées préconçues, relativement à la <i>ville d'Oujiji</i>. Peu à peu les
+hippopotames se montrèrent plus timides, et les pirogues plus
+nombreuses; notre barque fut poussée dans une trouée, faite au milieu
+d'un fouillis de plantes aquatiques, et s'arrêta sur un fond de galets
+où elle n'était plus à flots. Tel est le débarcadère, le quai du
+<i>grand Oujiji</i>.</p>
+
+<a id="img028" name="img028"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img028.jpg" alt="Maison des étrangers." title="" height="381" width="600">
+<p>Maison des étrangers à Kaouélé.&#8212;Dessin de Lavieille
+d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Nous fîmes à peu près cent pas au milieu d'un tumulte qui défie toute
+description. Suivis d'une foule d'indigènes à peau noire, si surpris
+que les yeux leur en sortaient de la tête, nous passâmes à côté du
+bazar, c'est-à-dire d'un plateau dépouillé d'herbe et flanqué d'un
+arbre tordu. Là, entre dix et trois heures, lorsque le temps le
+permet, un certain nombre d'indigènes vendent et achètent en faisant
+un bruit qui s'entend à plusieurs milles à la ronde, et souvent un
+coup de dague ou de lame y fait éclater la guerre de tribu à tribu. On
+y trouve du poisson, des légumes, des bananes, des melons d'eau,
+surtout du vin de palme, quelquefois des chèvres, des moutons et de la
+volaille; de temps en temps on y brocante un esclave, ou un morceau
+d'ivoire. Les gens laborieux y apportent leur ouvrage, et filent ou
+épluchent du coton en attendant les chalands. De ce plateau, on me
+conduisit à une maison délabrée, que le propriétaire avait abandonnée
+aux esclaves et aux tiquets. Toutefois, situé à huit cents mètres du
+bourg, ce tembé avait le double avantage d'être à portée des vivres et
+dans une position délicieuse. Le lac est agréable à contempler de ses
+bords; il n'en est pas de même lorsqu'on navigue sur ses eaux; la
+monotonie des nuances fatigue le regard, tout y est vert et azur, et
+la ligne continue de montagnes fait naître une idée de réclusion.</p>
+
+<p>«La capitale de l'Oujiji, qui est une province et non pas une ville,
+ainsi qu'on l'avait cru d'abord, était en 1857 le bourg de Kaouélé.
+Les Arabes le visitèrent pour la première fois en 1840, dix ans après
+qu'ils eurent pénétré dans l'Ounyamouézi; leur intention était d'y
+établir un centre commercial, mais ils trouvèrent le climat insalubre,
+la population dangereuse, et l'Oujiji n'est fréquenté que pendant la
+belle saison, de mai en septembre, par des caravanes qui n'y
+séjournent pas.»</p>
+
+<p class="left50"><span class="smaller">Traduit par</span> Mme <span class="smcap">Loreau</span>.</p>
+
+<p>(<i>La fin à la prochaine livraison.</i>)</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>
+
+<a id="img029" name="img029"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img029.jpg" alt="Navigation." title="" height="377" width="600">
+<p>Navigation sur lac Tanganyika.&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+
+<h3>VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE,<br>
+
+PAR LE CAPITAINE BURTON<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smallfix">[13]</span></a>.<br>
+
+<span class="smaller">1857-1859</span></h3>
+
+<p class="resume">Tatouage. &#8212; Cosmétiques. &#8212; Manière originale de
+ priser. &#8212; Caractère des Ouajiji, leur cérémonial. &#8212; Autres
+ riverains du lac. Ouatouta, vie nomade, conquêtes, manière
+ de se battre, hospitalité.</p>
+
+<p class="p2">«Beaucoup de Ouajiji sont défigurés par la petite vérole; la plupart
+ont la peau couverte d'ampoules et d'éruptions de différente nature,
+et ils sont tous victimes d'une démangeaison chronique provenant,
+d'après les Arabes, de ce qu'ils se nourrissent de poisson gâté. Ils
+abusent du tatouage, sans doute pour se protéger contre l'humidité de
+l'atmosphère et la fraîcheur des nuits; quelques-uns des chefs portent
+les cicatrices d'affreuses brûlures faites avec intention, sans
+préjudice des lignes, des cercles, des étoiles, qui décorent le dos,
+les bras et la poitrine de la plèbe. Hommes et femmes mettent leur
+joie et leur orgueil à ruisseler d'huile, et il est évident qu'ils
+n'envisagent pas la propreté comme une vertu. Il est rare qu'ils
+laissent pousser leur chevelure; quelquefois, la tête est complètement
+nue; mais la suprême élégance est de tailler les cheveux en petites
+houppes de fantaisie: croissants, pompons, cimiers et crêtes
+surgissant d'un crâne bien rasé. Divers enjolivements s'ajoutent à ces
+grains de beauté; une fontange faite d'un parfilage de bois est
+très-bien portée par les deux sexes. Pas le moindre vestige de
+moustaches ni de favoris, qui sont arrachés avec des pinces; il paraît
+d'ailleurs que le climat de cette région ne convient pas à la barbe.
+Celui qui peut avoir de la terre rouge, homme ou femme, s'en
+barbouille le visage, et se badigeonne la tête d'une couche de chaux,
+qui donne à la physionomie un cachet à la fois hideux et grotesque;
+mais tout le monde n'est pas assez riche pour se procurer ces
+cosmétiques. Les chefs portent des étoffes coûteuses, qu'ils soutirent
+aux caravanes; les femmes riches affectionnent la tunique dont se
+parent celles de la côte; quelques-unes l'ont en drap bleu ou rouge.
+Dans la classe inférieure le costume des hommes se réduit à une peau
+de chèvre, de mouton, de léopard, de daim ou de singe, nouée sur
+l'épaule, et dont la queue et les jambes flottent au gré du vent. Les
+femmes sans fortune suppléent à l'indienne qu'elles ne peuvent pas
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> acheter par une petite jupe de peau ou d'écorce;
+quelques-unes se contentent, pour se voiler, d'un paquet de fibres
+végétales ou d'un rameau feuillu. Toutefois la jupe est d'un usage
+plus général; c'est même dans l'Oujiji que nous voyons ce vêtement
+devenir d'un emploi régulier. Fait avec l'écorce intérieure de
+différents arbres, surtout avec celle du mrimba et du sagouier raphia,
+on lui donne la teinte chamois en l'aspergeant d'huile de palme, et on
+y fait des mouchetures noires pour imiter celles de la robe du léopard
+ou du chat sauvage. C'est surtout de l'Ouvira et de l'Ouroundi que les
+Ouajiji tirent ce vêtement, qu'ils appellent <i>mbougou</i>. Bien qu'il
+soit très-solide, il n'est jamais lavé; quand il est par trop sale, on
+enlève cet excès de crasse avec du beurre ou de la graisse.</p>
+
+<a id="img030" name="img030"></a>
+<div class="figcenter">
+<a href="images/img030b.jpg">
+<img src="images/img030.jpg" alt="Carte." title="" height="670" width="600"></a>
+<p>Carte du voyage de Burton et Speke<br>
+<span class="smcap">aux grands lacs</span> de L'AFRIQUE ORIENTALE<br>
+2<sup>e.</sup> Partie.</p>
+</div>
+
+<p>«Outre les ceintures et les bracelets de fil de fer et de laiton qui
+couvrent les bras et les jambes, outre les colliers de rassade de
+toute grosseur, les anneaux massifs de métal et d'ivoire, communs à
+toutes ces tribus, les Ouajiji portent des chapelets de petites
+coquilles roses, et comme tous les riverains du lac, des croissants,
+des ronds, des cônes enfilés par la pointe, et qui, formés des dents
+les plus blanches de l'hippopotame, produisent beaucoup d'effet sur
+leur peau noire.</p>
+
+<p>«Une autre particularité de leur costume est la petite pince en fer ou
+en bois qu'ils suspendent à leur <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> cou, et dont l'usage est
+vraiment très-original. Il est rare que ces riverains du lac fument,
+prisent ou chiquent à l'instar de tout le monde. Chacun d'eux porte
+une gourde ou un pot minuscule de terre noire, qui renferme du tabac
+en poudre. Au moment d'en user, le priseur met de l'eau dans son petit
+pot, l'exprime du tabac qui s'en imprègne, verse le liquide dans sa
+main et le renifle; c'est alors que la pince devient indispensable
+pour serrer les narines; autrement on les boucherait avec les doigts.
+Il faut beaucoup de pratique pour parler d'une manière intelligible
+avec cette espèce de drogue, que l'on garde pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>«Presque amphibies, ces habitants des bords du lac sont parfaits
+nageurs, pêcheurs habiles, et vigoureux ichthyophages. Il faut les
+voir à l'air frais du matin, raser l'onde, comme des oiseaux d'eau qui
+folâtrent, se tenir debout dans leur étroite pirogue, darder leur
+esquif dans tous les sens, avancer, reculer, tourner, chavirer,
+disparaître, et se retrouver en équilibre dans leur canot avec une
+promptitude miraculeuse.</p>
+
+<p>«Pour la pêche, ils ont une grande variété de filets, appropriés à
+l'espèce et à la grosseur du poisson qu'ils désirent; le <i>crates</i>,
+particulièrement cité dans un ancien périple, et toujours en usage sur
+la côte de Zanguebar, se retrouve chez ces lagoniens. Ils emploient la
+nasse avec succès, mais ils ne paraissent pas narcotiser le poisson
+comme on le fait dans l'Ouzaramo, et près de la côte, où l'on emploie
+pour cet objet le suc de l'asclépias et de l'euphorbe.</p>
+
+<p>«Les Ouajiji passent pour les plus intraitables des habitants de cette
+région; à l'exemple de leurs chefs, ils sont d'une insolence, d'une
+cupidité révoltante; ils exigent un salaire pour le moindre service,
+voire pour vous indiquer le chemin; et vous raillant à votre barbe,
+ils vous singent avec une ironie sanglante. Rien ne se fait parmi eux
+sans une querelle préliminaire; aussi prompts à frapper qu'à répondre,
+ils se battent jusque dans leurs canots. Ils n'hésiteront pas à donner
+un coup de dague ou de lance à un voyageur, à leur hôte même, et n'y
+regarderont à deux fois, pour frapper un étranger, que si l'effusion
+du sang peut allumer la guerre.</p>
+
+<a id="img031" name="img031"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img031.jpg" alt="Le capitaine Burton." title="" height="317" width="400">
+<p>Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika.&#8212;D'après
+lui-même.</p>
+</div>
+
+<p>«Ils ont néanmoins un curieux cérémonial. Dès que le chef apparaît, il
+bat des mains, et les applaudissements éclatent parmi tous ceux qui
+l'entourent. Les femmes se font mutuellement la révérence, et plient
+le genou jusqu'à terre. Lorsque deux hommes se rencontrent, ils se
+saisissent par les bras, se les frottent simultanément l'un à l'autre
+en répétant à diverses reprises: «Es-tu bien? es-tu bien?» Les mains
+descendent alors sur l'avant-bras, et les salueurs de s'écrier:
+«Comment vas-tu? comment vas-tu?» Enfin les paumes des mains se
+rejoignent et se frappent plusieurs fois, ce qui est une marque de
+respect commune à ces tribus centrales. Les enfants ont les manières
+et la physionomie peu attrayantes de leurs auteurs; ces affreux
+bambins dédaignent toute civilité, et, passant leur vie en dispute,
+ils égratignent et mordent comme des chats sauvages. Au demeurant,
+c'est une race peu affectueuse, chez qui les relations de famille me
+paraissent assez froides; la seule marque de tendresse que j'ai
+observée entre père et fils, est de se gratter et de se pincer
+mutuellement, sans doute à cause de cette démangeaison pandémique dont
+j'ai parlé plus haut; comme chez les singes, toutes les fois que les
+poings se reposent, les ongles s'exercent. Néanmoins, en un jour de
+tempête, lorsqu'il y a danger de mort, le Mjiji rompt le silence de
+ses compagnons, qui songent tous à leur foyer, et s'écrie: «Oh! ma
+femme!»</p>
+
+<p>«En aucun lieu du monde on ne voit autant d'individus des deux sexes
+parcourir les villages en chancelant et en divaguant d'une langue
+épaisse; quand ils ne sont pas ivres, c'est qu'ils n'ont rien à boire.
+À l'ivresse produite par le vin de palme, qui est leur boisson
+favorite, se joignent les effet du chanvre, dont l'usage est
+universel, même à bord des pirogues; et la toux, les cris convulsifs
+qui s'ensuivent, rapprochent beaucoup plus ces fumeurs avinés de la
+bête que de l'homme.</p>
+
+<p>«Malgré l'extension que le commerce a prise chez eux depuis quinze ou
+vingt ans, les Ouajiji n'ont fait aucun progrès dans l'art des
+échanges: ils ignorent les lois les plus simples de la vente et de
+l'achat, et le crédit est pour eux lettre close. Ils ne marchandent
+que ce qui frappe leurs regards, et en fixent le prix, non suivant la
+valeur de l'objet, mais d'après le besoin ou le désir qu'ils en
+éprouvent. Outre l'ivoire, les esclaves, les cotonnades, les jupes
+d'écorce et l'huile de palme, on trouve sur leurs marchés des
+faucilles de la même forme que les nôtres, de petites clochettes de
+parure, des bracelets» des houes <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> et des couteaux à double
+tranchant, dont la gaîne en bois est proprement jointe avec des
+lanières de rotin.</p>
+
+<p>«Au sud des Ouajiji habitent les Ouakaranga, tribu moins énergique et
+dont la condition sociale est inférieure à celle de leurs voisins,
+tout en s'en rapprochant beaucoup.</p>
+
+<p>«Les Ouavinza, qui semblent réunir les défauts des Ouanyamouézi à ceux
+des Ouajiji, forment une peuplade fuligineuse de teint, maigre et de
+mauvaise mine, pauvrement vêtue de petites jupes de cuir ou d'un
+tablier infiniment trop étroit. Ils complètent ce costume en y
+ajoutant par derrière un chasse-mouche, qui fait l'office de caparaçon
+et leur donne l'air d'avoir une queue.</p>
+
+<a id="img032" name="img032"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img032.jpg" alt="Habitation." title="" height="378" width="600">
+<p>Habitation au bord du lac Tanganyika.&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Les Ouatouta, dont le nom seul éveille la terreur parmi les riverains
+du lac, sont une horde pillarde qui s'établit dans l'origine au sud du
+Tanganyika. Après avoir dévasté le Maroungou et l'Oufipa, dont ils
+enlevèrent presque tous les bestiaux, ils tournèrent à l'est du lac et
+se dirigèrent vers le nord. Appelés par le chef de l'Oungou pour
+combattre le puissant chef des Ouarori, les Ouatouta vainquirent
+non-seulement ces derniers, mais s'emparèrent du territoire de
+l'imprudent qui avait imploré leur assistance. Chassés à leur tour de
+l'Oungou par le fils du dépossédé, ils s'étaient retirés sur la rive
+méridionale du Malagarazi, lorsqu'en 1855 le chef de l'Ouvinza réclama
+leur aide pour s'emparer de l'Ouhha, dont le chef venait de mourir.
+Les Ouatouta s'empressèrent de répondre à cette demande, franchirent
+le Malagarazi et ravagèrent tout le territoire compris entre le fleuve
+et la rive nord du lac; puis alléchés par l'espoir du butin, ils
+attaquèrent le Mséné, l'un des centres commerciaux des Arabes, et il
+ne fallut rien moins que le feu continu de ceux-ci pendant huit jours
+pour repousser les assaillants. Malgré cet échec, les Ouatouta se
+replièrent sur l'Ousoui, qu'ils attaquèrent au commencement de 1858.
+Quelques mois plus tard, ils marchèrent sur l'Oujiji, après avoir
+pillé le Goungou, et se disposaient à s'emparer de Kaouélé, dont les
+Arabes étaient absents. Mais ces derniers revinrent en toute hâte
+défendre leurs marchandises, et, grâce à leurs nombreux mousquets,
+triomphèrent des envahisseurs. Aujourd'hui (1859) le territoire de
+cette race turbulente est limité au nord par l'Outoumbara, au sud par
+le district de Mséné, à l'ouest par le méridien de l'Ouilyankourou, à
+l'ouest par les highlands de l'Ouroundi.</p>
+
+<p>«D'après les Arabes, les Ouatouta dédaignent l'agriculture et n'ont
+pas de résidence fixe. Ils errent d'un lieu à un autre, campent sous
+les arbres, où ils déroulent tout simplement une natte, et recherchent
+les pâturages les plus fertiles, afin d'y conduire leurs troupeaux. Un
+petit nombre portent le vêtement d'écorce, mais ils se bornent en
+général au plus humble tribut qu'on puisse payer à la décence. Pour
+exécuter leurs razzias, ils se réunissent par bandes nombreuses, sont
+suivis d'une quantité de b&#339;ufs chargés des femmes, des enfants, des
+bagages, et dont les cornes sont ornées de bracelets et de fil de
+laiton qui constituent l'avoir de leurs propriétaires. Les femmes
+portent les armes de leurs maris et prennent, dit-on, part au combat.
+D'une bravoure incontestable, ces bandits méprisent la javeline et les
+flèches; ils se battent de <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> près avec de courtes lances
+qu'ils gardent à la main, et, suivant l'expression des Arabes, «ils
+man&#339;uvrent comme «les Francs.» Formant un corps de plusieurs
+milliers d'individus, ils marchent sur quatre ou cinq lignes de
+profondeur et s'efforcent d'envelopper l'ennemi. Il est rare qu'ils se
+débandent; en cas d'échec, ils se retirent, et leur défaite n'est
+jamais une déroute. Pas de cri de guerre parmi eux, pas de tumulte au
+moment du combat; les ordres se transmettent par le sifflet, et le
+silence est observé dans les rangs. Le chef, dont l'enseigne est un
+tabouret d'airain, s'assied pendant la bataille. Il est assisté d'un
+conseil de quarante ou cinquante membres qui l'entourent pendant le
+combat; son pouvoir est du reste fort limité, si l'on en croit la
+tribu, qui se vante de son autonomie.</p>
+
+<p>«Après la lutte, les Ouatouta ne s'occupent ni des blessés, ni des
+morts, et n'emportent comme trophée de leur victoire aucun des restes
+de leur ennemi. Hospitaliers en dépit de leurs brigandages, ils
+accueillent l'étranger avec honneur, et lui demandent tout d'abord
+s'il les a vus de loin, c'est-à-dire s'il a entendu parler de leurs
+prouesses; la réponse négative est, dit-on, un <i>casus belli</i> envers la
+tribu à laquelle appartient l'ignorant.</p>
+
+<a id="img033" name="img033"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img033.jpg" alt="Le bassin du Maroro." title="" height="379" width="600">
+<p>Le bassin du Maroro (voir la carte).&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Citons pour mémoire, parmi cette population lacustre, les habitants
+de l'Oubouha, gens inoffensifs dont le district est simplement une
+clairière au milieu des jungles, et qui, malgré leur pauvreté,
+préfèrent la rassade à toute autre chose. Ils sont laids, crépus et
+noirs, s'habillent de peaux de bête ou d'écorce, et ne quittent jamais
+leurs armes, ce qui ne les empêche pas d'être opprimés par leurs
+voisins. Enfin il faut noter les Ouahha qui, dispersés par les
+Ouatouta, se sont réfugiés les uns entre l'Ounyanyembé et le
+Tanganyika, les autres dans les montagnes de l'Ouroundi. Beaucoup
+mieux de visage que les précédents, la peau infiniment plus claire,
+ils n'en sont pas moins méprisés. Suivant les Arabes, ils viennent des
+régions du sud, où la traite a son siége le plus ancien dans l'est de
+l'Afrique. Du reste, ils se vendent fort cher à Mséné, et leurs chefs
+de noble origine descendent à ce qu'il paraît des rois de
+l'Ounyamouézi<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smallfix">[14]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2 resume" title="résumé">Installation à Kaouélé. &#8212; Visite de
+ Kanéna. &#8212; Tribulations. &#8212; Maladies &#8212; Sur le lac. &#8212; Bourgades de
+ pêcheurs. &#8212; Ouafanya &#8212; Le chef Kanoni, &#8212; Côte
+ inhospitalière. &#8212; L'île d'Oubouari. Anthropophages. &#8212; Accueil
+ flatteur des Ouavira. &#8212; Pas d'issue au
+ Tanganyika. &#8212; Tempête. &#8212; Retour.</p>
+
+<p>«Mon premier soin, dès que je fus installé dans la maison d'Hamid, à
+Kaouélé, fut d'en purifier l'intérieur en y brûlant de la poudre et de
+l'assa f&#339;tida; j'en réparai la toiture, et avec l'assistance d'un
+ouvrier de la côte, je me fis en bois deux espèces de divans qui me
+servirent de siège et de table; enfin j'établis une banquette d'argile
+tout autour de la chambre. Mais ce dernier meuble ne fut qu'à l'usage
+des fourmis, dont les légions s'y pressaient chaque matin; la toiture,
+malgré la couche supplémentaire dont nous l'avions enduite, n'en
+laissa pas moins <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> filtrer l'eau comme une passoire, le
+plancher se parsema de flaques profondes, des masses de boue se
+détachèrent du plafond et des murailles, et la moitié de l'édifice
+s'écroula par une violente averse.</p>
+
+<p>«Le lendemain de mon installation dans cette demeure, j'avais reçu la
+visite de Kannéna, chef de Kaouélé, feudataire de Rousimba, sultan de
+l'Oujiji. Il y avait deux mois que le chef précédent était mort,
+laissant un fils dans sa dixième année; Kannéna, l'un de ses esclaves,
+avait su plaire aux nobles veuves et s'était fait adjuger la tutelle
+du mineur. Il se présenta vêtu de drap fin, coiffé d'un turban de
+soie, qu'il avait emprunté à l'un de mes Béloutchis, afin de produire
+sur moi une impression favorable; il en fut pour ses frais; je n'ai
+jamais vu personne qui me déplût davantage: un courtaud ramassé,
+bouffi, la peau noire tatouée d'une façon grotesque, les pieds larges
+et plats, emmanchés de gros moignons, le front bas, étroit, les
+sourcils froncés, l'air maussade, un nez de silène, des lèvres
+informes et pendantes, une bouche perfide. Cet ignoble personnage fut
+néanmoins d'une politesse remarquable; il me présenta, comme délégués
+du grand Rousimba, pour la perception du tribut, deux gentilshommes
+couverts de tabliers d'écorce, les plus étroits, les plus crasseux
+qu'on pût voir, et portant chacun une hache d'arme en miniature.</p>
+
+<p>«Lorsque j'eus expédié le laiton et la rassade qui m'avaient été
+demandés, et qu'en échange j'eus reçu du grain (environ le dixième de
+la valeur de mes présents), Kannéna parla de commerce, et pour engager
+les affaires, il me fit bientôt porter une dent d'éléphant de
+soixante-dix à quatre-vingts livres. Je la lui renvoyai aussitôt, et
+lui dis que je ne faisais pas de trafic. J'avais tort; je conseille à
+mes successeurs de se faire passer pour négociants; c'est la seule
+manière d'expliquer son voyage aux indigènes, qui autrement se perdent
+en conjectures à votre égard, et s'effrayent de vos intentions; pas de
+meilleur prétexte pour pénétrer dans des lieux inconnus, et c'est un
+motif pour qu'on vous fasse bon accueil, puisqu'on a intérêt à vous
+attirer dans le pays.</p>
+
+<a id="img034" name="img034"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img034.jpg" alt="Instruments et ustensiles des Ouajiji." title="" height="339" width="400">
+<p>Instruments et ustensiles des Ouajiji.&#8212;D'après
+Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«La réponse que je fis à Kannéna éveilla donc la défiance dans
+l'esprit des Ouajiji: «Les fainéants!» s'écria ce peuple mercantile;
+et je fus prié de déguerpir beaucoup plus vite que je ne l'aurais
+voulu. J'offris de donner, pour ne rien vendre, ce que les autres
+payaient pour droits de trafic; on exigea quatre bracelets et six
+pièces de cotonnade; je m'exécutai; Kannéna et ses gens n'en
+montrèrent pas moins de mauvaise humeur. Un vieillard qui me
+renseignait sur le pays fut menacé de la verge; les deux ânes qui me
+restaient reçurent maint et maint coup de lance; tous les effets du
+jémadar furent volés impunément; les veuves du feu chef, à qui
+appartenaient les seules vaches qu'il y eût dans le village, nous
+retirèrent peu à peu la ration de lait qu'elles nous donnaient dans le
+principe, et l'on en vint à dévaliser les Béloutchis eux-mêmes, pour
+les punir de nous avoir amenés dans le pays. Nos héros parlèrent
+d'abord de tout pourfendre, et mirent flamberge au vent; mais la
+réflexion leur fit sentir les avantages de la paix, et ils finirent
+par m'importuner, au point que je rachetai les objets qu'on leur avait
+dérobés.</p>
+
+<p>«Cela ne suffit pas: mes insatiables réclamèrent une gratification; je
+la leur avais presque promise; d'ailleurs j'étais mécontent de la
+plupart, et, dans ce pays exceptionnel, toute mauvaise action attend
+sa récompense. On ne déplaît, disent les Orientaux, qu'à l'individu
+qu'on a le pouvoir d'offenser, et qui n'a pas celui de vous punir:
+premier mérite. Secondement, l'offenseur peut être amené à
+résipiscence par les présents qu'il reçoit, tandis qu'un homme dont
+vous êtes complétement satisfait ne peut qu'être gâté par les cadeaux
+et les louanges. Il fallut donc se soumettre: les Béloutchis reçurent
+quarante-cinq pièces de cotonnade, qui furent immédiatement converties
+en esclaves; huit jours après, ceux-ci avaient pris la fuite, laissant
+à leurs propriétaires le regret de les avoir perdus, et le vain désir
+de les remplacer.</p>
+
+<p>«Dès les premiers jours l'humidité du climat nous éprouva beaucoup;
+peut-être aussi l'abondance des vivres entraîna-t-elle quelques excès
+de notre part: toujours est-il que j'étais presque aveugle et d'une
+faiblesse à ne pouvoir ni parler ni me soutenir; le capitaine Speke
+joignait à une ophthalmie douloureuse une contraction des muscles du
+visage qui le forçait à manger latéralement comme un b&#339;uf qui
+rumine. Valentin avait de même la bouche de travers, et presque perdu
+la vue; Gaëtano s'était donné la fièvre à force d'indigestions; les
+Béloutchis, trop paresseux pour se construire une case, se plaignaient
+de grippe, de douleurs de poitrine, et avaient le caractère aussi
+malade que les poumons et la <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> gorge; mais nos travaux étaient
+en souffrance, et il fallait secouer sa léthargie.</p>
+
+<a id="img035" name="img035"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img035.jpg" alt="Riverains du Tanganyika, côté ouest." title="" height="216" width="400">
+<p>Riverains du Tanganyika, côté ouest.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«D'après les renseignements qu'on nous avait donnés, les eaux du lac
+se déchargeaient au nord par le canal d'une rivière importante; et
+malgré l'effroi qu'inspiraient à Kannéna lui-même les peuplades qui
+habitent ces parages, j'étais bien résolu à visiter cet intéressant
+cours d'eau. Je finis par obtenir que le chef nous permît de
+l'accompagner dans une croisière qu'il se disposait à entreprendre, et
+je lui promis une récompense considérable s'il nous conduisait jusqu'à
+l'issue en question; comme gage de cette promesse, je lui jetai sur
+les épaules deux mètres de drap écarlate, qui firent trembler ses
+lèvres de joie, en dépit de ses efforts pour cacher son ravissement.
+J'avais loué deux canots, l'un de soixante pieds de longueur sur
+quatre de large, l'autre à peu près le tiers de cette dimension; outre
+la somme exorbitante que j'avais déboursée pour le loyer de ces
+pirogues, il fallut donner au capitaine et à l'équipage, non-seulement
+le pain quotidien, mais quatre-vingts pièces de cotonnade, et une
+profusion de grains de verre bleus et de perles de porcelaine rouge,
+qui sont les plus estimées dans le pays. Après des querelles sans
+nombre, il fut décidé que nous aurions trente-trois hommes pour
+man&#339;uvrer le grand canot, vingt-deux pour le second, beaucoup plus
+qu'il n'en fallait pour notre agrément personnel; nous y ajoutâmes nos
+deux Goanais, les deux porte-fusils, et trois Béloutchis. Le 9 avril
+apparut Kannéna, suivi de ses gardes et de ses mariniers, accompagnés
+de leurs femmes et de leurs filles, dont l'infernal charivari me
+grince encore dans les oreilles. Les équipages avaient été réunis,
+payés et rationnés, mais chacun ne pensant qu'à ses propres affaires,
+on ne put s'entendre au sujet de la cargaison; il fallut charger et
+décharger les pirogues, courir après les rameurs qui s'étaient
+dispersés, attendre qu'on eût fait ses adieux aux parents, aux épouses
+et au vin de palme, et ce ne fut que le 11, à quatre heures de
+l'après-midi, que les pagaies nous éloignèrent de l'île de Bangoué, où
+l'embarquement avait eu lieu. À peine avait-on quitté le rivage que
+les expérimentés déclarèrent que les canots étaient trop chargés, et
+nous fûmes ramenés au fond de la crique. On s'installa sur le sable;
+vint une bourrasque effroyable qui renversa ma tente, sans réveiller
+mes Goanais, dont ma voix, jointe au bruit du vent, ne put rompre le
+sommeil, et je me rendormis moi-même en bénissant, sous mon enveloppe
+imperméable, le nom de Mackintosh.</p>
+
+<a id="img036" name="img036"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img036.jpg" alt="Riverains du Tanganyika, côté sud." title="" height="295" width="400">
+<p>Riverains du Tanganyika, côté sud.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Le lendemain l'onde était calme, et la flottille se mit en marche à
+sept heures du matin. Nous côtoyons d'abord un promontoire de terre
+rouge, où des blocs de grès forment un immense poudingue; la côte
+s'abaisse peu à peu, est couverte de galets, puis d'un sable doré, et
+sur la pente qui descend au bord de l'eau apparaissent les bourgades
+des pêcheurs. Placés à l'embouchure des ravins qui déchirent la
+montagne, ces chétifs établissements sont loin d'être salubres; la
+terre y est voilée d'une herbe épaisse et fétide; ici un bourbier
+noir, là un ruisseau torrentiel, ou à demi desséché, traverse un
+groupe de six ou huit cases en forme de ruches, crasseuses et humides,
+dont les trois pierres du foyer, quelques nattes et des engins de
+pêche composent l'ameublement. On les reconnaît de loin aux palmiers
+et aux bananiers qui les entourent, et à de grands arbres, dont la
+cime étalée supporte les filets et abrite les pirogues que l'on a
+retirées de l'eau, par crainte de la tempête.</p>
+
+<p>«Le 14, nous aperçûmes Ouafanya, situé à la limite méridionale de
+l'Ouroundi, et qui, dans cette région inhospitalière, est le seul port
+ouvert aux étrangers; nous y abordâmes, on tira nos canots sur la
+grève, nos tentes furent plantées sous un arbre, au sommet d'un
+monticule, et nous fûmes aussi bien que le permettait une foule
+insolente et curieuse, dont les rires nous éclataient au visage. Comme
+tous leurs voisins, les gens d'Ouafanya sont adonnés à la boisson, et
+leur ivresse est querelleuse et violente; ils ont néanmoins pour chef
+un nommé Kanoni qui les tient en respect, et qui au moment de notre
+arrivée se rendait à sa case avec une certaine pompe. Il était précédé
+de son étendard (une poignée <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> de longue filasse attachée à
+une lance, comme la queue de cheval des Turcs), et suivi de quarante ou
+cinquante guerriers vigoureux, armés de piques, de fortes dagues à
+double tranchant, d'arcs roides et lourds, et de flèches aiguës. Nous
+lui payâmes le tribut d'usage et nous reçûmes en retour l'inévitable
+chèvre.</p>
+
+<p>«Malgré l'insalubrité du climat, qui passe alternativement d'un froid
+humide à une chaleur moite et suffocante, les pirogues, dont
+l'équipage est nombreux et bien armé, s'arrêtent à Ouafanya pour y
+acheter des provisions; les chèvres et la volaille y sont grasses, le
+manioc, le sorgho à bas prix, et l'huile de palme abondante. C'est là
+qu'on trouve les meilleures pagaies, et l'on y achète les jupes
+d'écorce un tiers de moins que dans l'Oujiji.</p>
+
+<a id="img037" name="img037"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img037.jpg" alt="Le bassin du Kisanga." title="" height="375" width="600">
+<p>Le bassin du Kisanga (voir la carte).&#8212;Dessin de
+Lavieille d'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«L'inhospitalité des peuplades qui habitent plus au nord ne permettant
+pas d'ouvrir avec elles des relations commerciales, ni de franchir
+leur territoire, c'est à Ouafanya qu'on s'éloigne de la côte pour
+traverser le lac. À cette latitude le Tanganyika est divisé par l'île
+d'Oubouari, celle que probablement a indiquée l'historien portugais de
+Barros. On découvre cette île deux jours avant d'y arriver, mais à
+cette distance elle n'est qu'un point vaporeux, en raison de
+l'humidité de l'atmosphère; d'Ouafanya, elle présente un profil clair
+et net, dont la direction est au nord-est, et la pointe septentrionale
+à quatre degrés sept minutes latitude sud. Oubouari est un rocher de
+vingt à vingt-cinq milles géographiques de longueur, sur quatre ou
+cinq de large à l'endroit de sa plus grande étendue; le grand axe en
+est renflé à dos d'âne, et tantôt la roche s'incline en pente douce
+vers la surface du lac, tantôt elle se dresse en falaise abrupte,
+déchirée par des gorges plus ou moins étroites; verte du sommet à la
+base, l'Oubouari est enveloppée d'une végétation peut-être encore plus
+riche que celle du rivage; en maint endroit le sol y paraît
+soigneusement cultivé; mais les étrangers n'y abordent qu'avec
+défiance: ils croient toujours que les fourrés y cachent d'âpres
+chasseurs en quête de proie humaine. Néanmoins le 19 avril nous en
+gagnâmes la côte orientale; nous descendîmes sur la ligne étroite de
+sable jaune qui borde tous les rivages de cette région, et nous étant
+dirigés vers Mzimou, nous y trouvâmes une foule d'insulaires accourus
+pour échanger de l'ivoire, des esclaves, des chèvres, du grain et des
+légumes, contre du sel, des colliers, du cuivre et de l'étoffe. Les
+Ouabouari forment une race particulière et peu avenante; un manteau
+d'écorce, imitant la peau du léopard, couvre l'épaule des hommes, dont
+les cheveux sont retenus par une torsade faite avec de l'herbe, et
+qui, au lieu du fil de laiton en usage parmi toutes ces tribus,
+portent des bracelets et des ceintures d'écorce de rotang. Les femmes
+séparent leur chevelure en deux touffes latérales, et sont vêtues
+d'une peau de chèvre ou d'un petit jupon d'écorce; celles des chefs
+sont chargées d'ornements, et comme les dames d'Ouafanya, elles ne
+sortent pas sans une canne à pomme de bois ou d'ivoire, et qui a cinq
+pieds de long.</p>
+
+<a id="img038" name="img038"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img038.jpg" alt="Végétation de l'Ougogi." title="" height="754" width="500">
+<p>Végétation de l'Ougogi.&#8212;Dessin de Lavieille d'après
+Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Dans la soirée, nous doublâmes la pointe septentrionale de l'île, et
+le lendemain, après avoir relâché à Mtouhoua, nous nous dirigeâmes
+vers la côte occidentale du lac, située environ à quinze milles
+d'Oubouari. À Mourivoumba, l'endroit où nos canots abordèrent, les
+montagnes, les crocodiles, la mal'aria et les indigènes sont également
+redoutés; trop indolent pour tirer parti <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> du sol le plus
+fertile du monde, ces malheureux sont anthropophages; ils se
+nourrissent de charogne, de vermine, de larves et d'insectes, plutôt
+que de se livrer à l'agriculture ou à l'élève du bétail, et poussent
+la paresse jusqu'à manger l'homme cru; au moins sur la côte les Ouadoé
+le rôtissent.</p>
+
+<p>«Le 24 avril, nous quittions ces cannibales, que leur faiblesse et
+leur timidité rendent moins dangereux pour les vivants que pour les
+morts, et nous continuâmes à longer la côte occidentale du lac. Après
+dix heures de course nous atteignîmes la partie sud de l'Ouvira, dont
+les habitants sont polis, et où le négoce reprend son cours. La foule
+salua notre arrivée par des chants et des acclamations accompagnés du
+son des cors, des tambours, des flûtes et des timbales. Les capitaines
+de nos pirogues répondirent à cet accueil flatteur par une danse
+analogue à celle des ours, qu'ils exécutèrent sur la grève, tapissée
+de nattes pour la solennité. Nos rameurs, pendant ce temps-là,
+découvrant leurs mâchoires par une grimace qui voulait être un
+sourire, frottaient leurs pagaies contre les flancs des pirogues. Cet
+usage vient sans doute de l'habitude où l'on est dans cette région de
+se saluer en se frictionnant les côtes avec les coudes.</p>
+
+<p>«Nous avions atteint la dernière station où les marchands arabes aient
+pénétré. En face de nous, se dressaient les montagnes inhospitalières
+de l'Ouroundi, qui paraissent se prolonger au delà des bords du lac,
+et c'est à peine si le Tanganyika avait encore sept ou huit milles de
+largeur. Les trois fils du chef étant venus me visiter, je les
+questionnai au sujet de la rivière; ils la connaissaient tous les
+trois, et voulaient m'y conduire, mais ils m'affirmèrent, avec tous
+ceux qui étaient présents, que le Rousizi, au lieu de sortir du lac, y
+apporte ses eaux; ainsi tombait l'espoir que j'avais eu de découvrir
+en cet endroit la source cachée du Nil. Je ne renonçais pas,
+cependant, à l'intention d'explorer la côte septentrionale du lac;
+mais lorsque je voulus réaliser ce désir, personne ne consentit à
+venir avec moi; les fils du chef se récusèrent quand je les mis en
+demeure d'exécuter leur promesse, et Kannéna s'enfuit de ma tente dès
+que je lui rappelai ses engagements. Il fallait s'y résigner et
+revenir au point de départ.</p>
+
+<a id="img039" name="img039"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img039.jpg" alt="Passage de l'Ouzagara." title="" height="255" width="400">
+<p>Passage de l'Ouzagara.&#8212;D'après Burton.</p>
+</div>
+
+<p>«Le 5 mai nous touchions à la côte orientale de l'île. Le 10, le ciel
+était sombre, la chaleur étouffante, de sourds grondements accompagnés
+d'éclairs livides s'échappaient des nuages, serrés en ligne vers le
+nord, et qui, à l'ouest, décrivaient un arc au-dessus des montagnes.
+Le tonnerre seul interrompait le silence; tout présageait la tempête.
+Nous n'en quittâmes pas moins la baie de Mzimou au coucher du soleil;
+pendant deux heures nous côtoyâmes le rivage, puis nos pirogues furent
+lancées hardiment vers la rive opposée, et les montagnes de l'ouest
+diminuèrent rapidement à nos yeux. Un vent froid traversa tout à coup
+l'obscurité croissante, et les éclairs de plus en plus vifs semblèrent
+rendre les ténèbres palpables; le tonnerre, répété par les mille échos
+des gorges voisines, éclata et rugit de tous les points du ciel; les
+faisceaux de lances, plantées dans les pirogues, la pointe haute,
+appelaient la foudre; les vagues se soulevèrent, la pluie tomba en
+larges gouttes, puis en nappes torrentielles. Les rameurs, bien
+qu'aveuglés par les éclairs et l'averse, n'en restèrent pas moins
+fermes à leur poste; mais de temps à autre le cri: «Oh! ma femme!»
+proféré d'une voix gémissante, annonçait l'agonie intérieure; Bombay,
+voltairien quand le ciel était calme, passa la nuit à se rappeler ses
+prières; et protégé par mon mackintosh, je me demandais avec Hafin
+quel souci avaient de notre péril ceux qui en toute sécurité dormaient
+sur le rivage. Par bonheur, la pluie fit tomber le vent et les vagues,
+sans quoi notre esquif eût infailliblement sombré.</p>
+
+<p>«Le Tanganyika, dont le nom signifie réunion des eaux, s'étend du
+troisième degré vingt-cinq minutes au septième degré vingt minutes
+latitude sud. Sa longueur totale est d'environ deux cent cinquante
+milles géographiques, et sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq
+milles. D'une forme irrégulière, il suit une ligne parallèle à celle
+de l'action volcanique, dont l'effet s'est manifesté de Gondar au mont
+Njésa, paroi extérieure du Nyassa. Les montagnes qui l'entourent
+forment une enceinte continue, dont l'élévation peut varier de six
+cents à neuf cents mètres, et dont les versants inférieurs sont
+couverts d'une végétation épaisse. Situé à cinq cent soixante-quatre
+mètres au-dessus du niveau de la mer, il se trouve à six cents mètres
+au-dessous du plateau adjacent (l'Ounyamouézi) et de la surface du
+Nyanza d'Oukéréoué, différence de niveau qui empêcherait toute
+connexion entre ces deux lacs, alors même qu'ils ne seraient pas
+séparés par des montagnes. L'eau du Tanganyika paraît douce et pure au
+voyageur, qui a été pendant longtemps réduit à l'eau saumâtre ou
+fangeuse de la route; mais les riverains lui préfèrent celle des
+fontaines qui sourdent sur ses bords. Ils prétendent que l'eau du lac
+n'étanche pas leur soif; ils ajoutent qu'elle corrode le <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>
+cuir et le métal avec une puissance exceptionnelle. La teinte de cette
+masse transparente est normalement de deux couleurs: l'une, un vert de
+mer; l'autre, un bleu tendre. Pendant le jour, la nuance en est
+généralement claire et laiteuse, comme on le remarque dans les mers
+des tropiques; le vent s'élève-t-il, bientôt les vagues se gonflent,
+écument, surgissent d'un fond trouble et verdâtre, et l'aspect en est
+aussi menaçant que possible. Les vents périodiques qui soufflent sur
+le Tanganyika sont le sud-est et le sud-ouest. La brise de terre et de
+mer s'y fait sentir presque aussi distinctement que sur les rivages de
+l'océan Indien. Le vent du matin vient du nord, pendant le jour il est
+variable, et le soir un souffle léger s'élève des eaux. Les courants
+de l'atmosphère y sont nombreux, et leur action brusque est souvent
+désastreuse; les rafales, qui se heurtent en se croisant, gonflent les
+vagues et les entraînent en certains endroits à six, ou sept mètres du
+point ordinaire; c'est peut-être ce phénomène que les Arabes ont pris
+pour des effets de marée. Les indigènes n'ont pas trouvé le fond du
+lac; les Arabes n'y sont parvenus que près des rives. Ces dernières
+plongent dans l'eau bleue par une pente rapide et forment sous l'eau
+des bords une couche de sable et de galets. On aperçoit quelques
+récifs dans le voisinage de la côte, mais on ne rencontre ni écueils,
+ni bas-fonds une fois qu'on est en pleine eau; et bien que les îles
+soient assez nombreuses à la marge du lac, il paraît ne s'en trouver
+qu'une seule dans la nappe centrale.»</p>
+
+<a id="img040" name="img040"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img040.jpg" alt="Rocher de l'Éléphant." title="" height="240" width="400">
+<p>Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui.</p>
+</div>
+
+<p>Trois jours après, toute la flottille arrivait saine et sauve à
+Kaouélé, d'où nos voyageurs partaient le 26 mai pour reprendre la
+route qui les avait amenés de la côte. Le 20 juin ils rentraient à
+Kazeh, où Snay ben Amir les recevait avec sa générosité ordinaire. Là,
+tous les membres de la caravane subirent l'influence du climat: fièvre
+tierce ou quotidienne, maladies de foie et de poitrine, rhumatismes,
+ophthalmies, surdité, ulcérations, prurigo. Burton, cependant, payant
+à chacun de ces maux un tribut plus fort qu'aucun de ses compagnons,
+fut cloué pendant plusieurs mois sur un lit de douleurs. Le délai qui
+s'ensuivit forcément permit au capitaine Speke de pousser une pointe
+de trois cent soixante kilomètres, droit au nord, jusqu'au Nyanza
+d'Oukéréoué, qui, d'après les Arabes, est plus étendu que le
+Tanganyika. Speke était de retour le 25 août, et le 26 septembre la
+caravane se remettait en marche à travers les jungles, les marais, les
+torrents, les forêts, les déserts, les vallées et les montagnes où
+serpente le sentier que nous connaissons. Enfin le 3 février les
+voyageurs se retrouvaient au bord de l'Océan, et ils débarquaient à
+Zanzibar le 4 mars 1859.</p>
+
+<p class="left50"><span class="smaller">Traduit par</span> Mme H. <span class="smcap">Loreau</span>.</p>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<p>Bien que dans la relation dont nous venons d'offrir un extrait aux
+lecteurs du <i>Tour du monde</i>, le capitaine Burton, cédant à un
+sentiment dont nous ne sommes ni les appréciateurs ni les juges, ait
+cru devoir garder le silence sur les découvertes personnelles, du
+capitaine Speke, ce sont celles-ci surtout qui ont éveillé l'attention
+du monde savant; car, plus spécialement que les autres résultats de
+l'expédition des deux Anglais, elles se rattachent au problème imposé
+depuis deux mille ans aux investigations des géographes: <i>la recherche
+des sources du Nil.</i></p>
+
+<p>Lorsque le 3 août 1858, après vingt-cinq jours de marche pénible, à
+travers une région que jamais encore n'avait foulée un pied européen,
+le capitaine Speke, du haut d'une colline, découvrit l'immense nappe
+d'eau de l'Oukéréoué, il put, d'un seul coup d'&#339;il, reconnaître la
+véracité des assertions de ses guides arabes. Il avait devant lui <i>un
+lac beaucoup plus vaste que le Tanganyika, si large, de l'est à
+l'ouest, qu'on ne pouvait en distinguer les deux rives, et si étendu,
+du sud au nord, que personne n'en connaissait la longueur</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine Speke trouva deux degrés trente minutes pour la latitude
+de l'extrémité sud de cette mer intérieure, et s'assura que son niveau
+dépassait de onze cent quarante mètres celui de l'Océan. D'après des
+renseignements obtenus d'un grand nombre de ces riverains, son
+extension au nord de l'équateur ne peut être non plus au-dessous de
+deux degrés et demi, et de cette extrémité septentrionale s'échappe un
+cours d'eau qui, prolongé d'un degré ou deux encore, doit forcément
+rejoindre soit le Nil Blanc dans les environs de Kondokoro ou de
+Bélénia, derniers points atteints par les voyageurs venus d'Égypte et
+de Nubie, soit un des nombreux canaux encore inexplorés qui viennent
+rejoindre le Bahr-el-Abiad, dans le voisinage du lac Nu. La relation
+suivante, qui nous est adressée de Khartoum par notre collaborateur M.
+Lejean, se relie à cette hypothèse, en réduisant le Saubat, dans
+lequel pendant longtemps on a voulu voir un des bras principaux du
+haut Nil, aux proportions d'un affluent assez modeste.</p>
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT<br>
+
+(AFFLUENT DU NIL BLANC)<br>
+
+PAR M. ANDRÉA DEBONO<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smallfix">[15]</span></a>.<br>
+
+<span class="smaller">1855</span></h3>
+
+
+<p>.... Le 23 décembre 1854, je quittai Khartoum avec une <i>duhabié</i> et un
+<i>sandal</i> montés par soixante-sept personnes, pour tenter la fortune au
+Saubat, jusqu'alors à peu près inconnu. J'arrivai le 1<sup>er</sup> janvier,
+après une navigation absolument dépourvue d'incidents, à l'embouchure
+de cette rivière. Le vent était favorable, mais le Saubat fait tant de
+détours qu'il me fallut plusieurs fois marcher à la cordelle. Nous
+voyageâmes toute la nuit, et le 2 à midi j'atteignais l'établissement
+que j'avais formé l'année précédente, et où m'attendait mon agent, M.
+Terranova. Après avoir réglé en cet endroit mes affaires commerciales,
+je repartis le 4, et naviguai trois jours dans les mêmes conditions
+que j'ai dites en commençant, tantôt à la voile, tantôt à la cordelle.
+Les villages des Dinkas, qu'on ne voit pas à l'entrée du fleuve, parce
+que les marais empêchent les noirs d'habiter sur cette partie du
+Saubat, commencèrent le 4 et les jours suivants à se montrer sur la
+droite.</p>
+
+<a id="img041" name="img041"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img041.jpg" alt="Dernier établissement égyptien dans le Fazogl." title="" height="451" width="600">
+<p>Dernier établissement égyptien dans le Fazogl.&#8212;Dessin
+de Lancelot d'après Russegger.</p>
+</div>
+
+<p>Le 8, les villages dinkas disparurent pour faire place à ceux des
+Schelouks, peuples qu'il ne faut pas confondre avec ceux qui habitent
+sur le fleuve Blanc. Ceux du Saubat obéissent à un sultan qui demeure
+dans la tribu même: ils ont des cases en paille et des pirogues faites
+d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent, lors des incursions
+<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> de leurs terribles voisins les Nouers, à se sauver sur le
+fleuve avec leurs familles et leur mobilier, tant que dure la razzia.</p>
+
+<p>Le 10, les nombreux détours du fleuve, qui avaient presque cessé
+depuis deux jours, recommencèrent à ralentir notre navigation. Le
+lendemain, je trouvai sur la rive gauche un grand rassemblement de
+Nouers, et comme j'entrai en relation avec eux pour un achat de
+bétail, ils me proposèrent de me réunir à eux pour écraser toutes les
+autres tribus du Saubat, leur enlever leurs enfants et leurs
+troupeaux, et partager les profits. Ils prétendaient former une masse
+de cinquante mille guerriers, et ajoutaient qu'ils pouvaient sextupler
+ce nombre, sans compter les femmes et les enfants qui les suivent
+toujours à la guerre, suivant l'usage du pays. Il est vrai qu'alors le
+vaincu perd non-seulement la bataille, mais encore sa famille et son
+bétail. Sans discuter leurs exagérations, je leur répondis que je
+n'étais pas venu au Saubat pour faire la guerre, mais pour acheter de
+l'ivoire; et me voyant résolu à refuser leur étrange proposition, ils
+se bornèrent à me demander ma neutralité dans la guerre qu'ils
+allaient faire aux Schelouks, ce que je leur promis aisément. Ils
+étaient persuadés qu'avec le secours d'une troupe d'hommes armés de
+fusils ils seraient invincibles.</p>
+
+<a id="img042" name="img042"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img042.jpg" alt="Contrée des Schelouks sur le Saubat." title="" height="458" width="600">
+<p>Contrée des Schelouks sur le Saubat.&#8212;Dessin de
+Lancelot d'après Russegger.</p>
+</div>
+
+<p>Nous continuâmes à voyager sans autres incidents, le cours du fleuve
+continuant à être sinueux. Le 15, le chef d'un village où je m'arrêtai
+pour acheter une dent d'éléphant me dit qu'un des hommes du sandal,
+que j'avais envoyé en avant, avait tué involontairement d'un coup de
+feu un de ses hommes, et il me pria de donner quelques verroteries au
+père du défunt, qu'il me présenta. Cet homme me parut médiocrement
+affligé, et je soupçonnai une fraude, d'autant plus qu'une femme dit à
+mon drogman que le défunt avait été frappé par les Nouers, et non par
+mes hommes. Je donnai cependant les verroteries <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> demandées,
+et le soir, ayant rejoint le sandal, je pris des informations qui me
+convainquirent que la réclamation était fondée. La femme qui avait dit
+le contraire avait probablement obéi à un sentiment de jalousie.</p>
+
+<p><i>15 janvier.</i>&#8212;Arrivée chez le <i>Djak</i> ou chef de la tribu; il me fit
+présent d'une dent d'éléphant du poids de vingt livres, et d'une peau
+de tigre. Pour ne pas demeurer en reste de politesse, je lui donnai
+sur-le-champ un habillement complet, c'est-à-dire une chemise, un
+tarbouch et une paire de chaussures. Je restai quelques jours chez ce
+chef, qui me pria instamment de lui laisser un poste permanent pour le
+protéger contre les Nouers. Je lui promis de satisfaire à son v&#339;u
+lorsque je repasserais en cet endroit, à mon retour, mais j'ajoutai
+qu'en ce moment j'avais besoin de tout mon monde pour aller en avant.
+Il m'en dissuada en me disant que plus loin je risquerais de trouver
+le fleuve à sec; mais, comme je savais le penchant des noirs à mentir
+à tout propos, je n'en crus rien, et l'on verra plus loin si j'eus
+raison.</p>
+
+<p><i>19 janvier.</i>&#8212;Départ après midi, avec la <i>dahabié</i>, pour me rendre
+chez le vieux sultan des Schelouks. Le soir, je laisse à gauche le
+premier affluent du fleuve, nommé <i>Nùol Dei</i>.</p>
+
+<p><i>20 janvier.</i>&#8212;Nous continuons à marcher tout le jour par un bon vent,
+en laissant à droite les Nouers, à gauche les villages des Schelouks.
+Le bras du fleuve appelé <i>Djibba</i> reste sur notre droite. Le
+lendemain, à onze heures, nous rencontrons le troisième bras, nommé
+<i>Nikana</i>, et une heure plus loin un village, où nous nous arrêtons un
+instant pour faire nos achats.</p>
+
+<p><i>22 janvier.</i>&#8212;Nous arrivons chez le vieux sultan Luol Anian, et je
+trouve le sandal, que j'avais envoyé en avant. Ce n'est que le jour
+suivant que je puis voir le roi: vers midi, il arrive près de la
+barque portant à la main une branche verte et suivi de beaucoup de ses
+gens. Il ne se prête qu'avec défiance à entrer dans la dahabié,
+n'ayant jamais vu jusque-là de barques de cette espèce. Ici, comme
+chez le Djak, le chef échangea avec moi quelques présents et me
+demanda de l'aider contre les Nouers qui faisaient des razzias
+terribles sur son territoire, enlevant les b&#339;ufs et massacrant tout
+ce qui était capable de porter une lance. J'éludai sa demande, et il
+me répéta ce qui m'avait déjà été dit de la prochaine baisse des eaux.
+Mais d'une part il y avait plus de dix pieds d'eau à l'endroit où je
+me trouvais, et il me semblait impossible qu'un pareil fleuve pût se
+dessécher tout à coup; d'autre part, je voulais arriver aux montagnes
+des Berris, qui, selon mon estimation, ne devaient pas être fort loin.
+Je savais qu'en 1852 le missionnaire D. Angelo Vinco y était allé de
+Bélénia, et rapportait avoir passé un fleuve étroit et profond, qui ne
+pouvait être que le Saubat; et ce fut cette idée fixe d'aller chez les
+Berris qui me décida à partir sans retard.</p>
+
+<p><i>26 janvier.</i>&#8212;Arrivée chez le second sultan, nommé <i>Adam Adaboukadj</i>.
+Je m'y arrête deux jours, nous échangeons les présents d'usage, et le
+28, je continue ma route. Je passe devant un bras du fleuve qui va
+rejoindre le <i>Nikana</i>; le lendemain, je me trouve en face de deux
+autres bras considérables, remontant l'un vers les Djebbas, l'autre
+dans la direction des Bondjaks. Je suis ce dernier.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> février</i>.&#8212;À peine arrivé dans le <i>Bondjak</i>, je rencontrai
+successivement plusieurs écluses faites par les noirs en travers de la
+rivière, et garnies de nasses pour prendre le poisson. L'eau avait,
+dans cette partie, six à sept brasses de profondeur. Les noirs
+essayèrent de me détourner de franchir les écluses, en me disant
+qu'avant un mois je me trouverais à sec dans ce canal; mais leur
+intérêt était trop évident pour me permettre de croire à leur dire.
+J'aurais voulu éviter de détruire les travaux de ces braves gens:
+cependant j'avais besoin de passer à tout prix; je fis donc faire à la
+première écluse une ouverture suffisante pour donner passage aux deux
+barques et rien de plus, et je la franchis, poursuivi par les clameurs
+des noirs, qui s'empressèrent de rétablir la clôture derrière nous.</p>
+
+<p>Les écluses suivantes furent franchies de même. Nous naviguâmes ainsi
+du 1<sup>er</sup> au 9 février, et à cette dernière date nous atteignîmes les
+derniers villages des Bondjaks, au delà desquels j'appris qu'il n'y
+avait plus d'habitations sur le fleuve. J'ouvris des relations avec
+les chefs de la tribu, et en même temps je fis demander l'autorisation
+d'envoyer un agent au sultan des Bondjaks, qui demeurait dans
+l'intérieur, au village de Nikana. Je passai plusieurs jours au même
+lieu dans une inaction forcée.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> mars.</i>&#8212;Je reçois un chef qui me dit: «Entre nous autres rois,
+on se fait des présents et non des achats.» Et il m'offrit en effet
+quelques présents, que je rendis généreusement. Il m'apportait en
+outre une réponse affirmative à ma demande, et je fis immédiatement
+choix des gens qui devaient accompagner à Nikana mon agent Terranova.</p>
+
+<p>Mon «ambassadeur» et sa suite se mirent en route au matin,
+traversèrent plusieurs villages, et le soir ils arrivèrent au village
+royal. Le sultan leur assigna immédiatement un terrain pour planter
+leur camp, et fit défense à tous ses sujets d'aller voir les étrangers
+avant qu'il ne leur eût fait lui-même sa visite. Ils n'en furent pas
+moins assiégés par des curieux qui n'avaient jamais vu de blancs, et
+qui exprimaient par leurs gestes à quel point la couleur et le costume
+des nouveaux venus leur paraissaient étranges et même ridicules; mais
+le roi, informé de cette curiosité indiscrète, en punit les auteurs
+par la perte de tous leurs bestiaux.</p>
+
+<p>Au matin, le sultan fit envoyer à Terranova et à ses gens une grande
+jarre de lait et un b&#339;uf pour leur nourriture, et fit tendre de
+peaux de panthères tout l'espace compris entre la tente de mes hommes
+et sa case royale. Puis il arriva avec une suite de deux cents hommes,
+dont quelques-uns portaient des sièges pour son usage; il s'assit en
+appuyant ses deux pieds sur deux de ses chefs couchés à terre, et leur
+cracha à la figure. Bien loin de s'offenser, les deux sièges vivants
+se frottèrent respectueusement <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> toute la figure avec le royal
+cosmétique; puis l'autocrate daigna demander à mon agent par quel
+motif il avait quitté son pays pour venir jusque chez les Bondjaks.
+Terranova lui répondit qu'il n'avait eu d'autre intention que de venir
+faire le commerce avec sa tribu. «Les sultans font des présents et pas
+de commerce,» répondit le roi, comme l'avait déjà fait son subordonné
+les jours précédents; et il accompagna cette fière parole du don de
+deux fort belles dents d'éléphant, en retour desquelles Terranova lui
+fit quelques cadeaux. Mon agent crut l'occasion favorable pour lui
+demander l'autorisation d'établir dans le village un poste fixe pour
+le commerce de l'ivoire; le roi lui dit que cette denrée manquerait
+jusqu'à la saison prochaine, et lui fit comprendre qu'il ne tenait
+nullement à avoir près de lui un établissement permanent de ce genre.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> avril.</i>&#8212;J'essaye de sortir de l'espèce de prison où la baisse
+des eaux m'a enfermé; mais à peine avons-nous commencé à marcher que
+nous touchons à un banc de sable. La barque, remise à flot avec
+beaucoup de peine, touche une seconde, puis une troisième fois; nous
+sommes forcés de passer la nuit à l'endroit où nous sommes restés
+ensablés.</p>
+
+<p>Le lendemain 2, grands débats avec les noirs que j'ai réunis pour
+dégager les barques; ils demandent à être payés d'avance. L'arrivée
+d'un chef envoyé par le sultan complique encore les difficultés: ce
+digne homme va trouver un des chefs réunis en face de nous et l'engage
+à tomber avec tous ses hommes sur ma troupe pendant qu'elle est dans
+l'eau, occupée à dégager la barque, lui promettant une victoire facile
+et de gros profits. Le chef, loin d'écouter ce conseil de brigand, en
+avertit notre drogman; je fais aussitôt mettre mon monde sous les
+armes, et pointer ostensiblement un canon chargé à mitraille pour
+effrayer les groupes, qui, en effet, se reculent un peu, et j'obtiens
+pour ce jour un peu de tranquillité.</p>
+
+<p><i>3 avril.</i>&#8212;Les noirs, en tenue de guerre, continuent à s'attrouper
+autour des barques. Je ne voulais nullement ouvrir le feu contre eux,
+mais d'autre part il m'importait beaucoup de les intimider. Voici le
+parti auquel je m'arrêtai: je leur fis dire que j'étais venu pour
+faire le commerce et nullement pour me battre, mais que j'avais des
+armes à feu plus redoutables que leurs lances, car elles perçaient
+leurs boucliers; et pour en donner la preuve, je fis poser deux
+boucliers l'un sur l'autre, et je fis tirer un coup de fusil. La balle
+les traversa tous deux. Je pus constater avec plaisir que cet
+avertissement leur inspirait des réflexions salutaires, et je n'eus
+plus à craindre de trahison. Je maintins cependant bonne garde toutes
+les nuits; mon agent et moi nous faisions nous-mêmes le quart pour
+empêcher nos Barbarins de s'endormir, car, musulmans et par conséquent
+fatalistes, ces gens ne prennent aucune précaution et laissent tout
+aller, comme ils le disent, «à la garde de Dieu.»</p>
+
+<p>Nous perdîmes en ce lieu plusieurs jours, et ce fut seulement le 8 que
+je pus faire exécuter, par nos hommes et par les noirs payés à grand
+renfort de verroteries, un barrage à travers la rivière pour maintenir
+nos barques à flot. Voici l'opération que j'exécutai, et dont je donne
+ici le détail pour ne pas avoir à y revenir. Mon dessein était
+d'arriver, de quelque manière que ce fût, au point de la rivière où
+les eaux étaient encore assez hautes pour me permettre de passer. Pour
+cela, je m'imaginai de faire un premier barrage, puis un second
+au-dessous, et de rompre ensuite le premier pour faire passer par la
+brèche mes deux barques au courant de l'eau. Du second barrage, je
+passai à un troisième, et ainsi de suite, comme à travers autant
+d'écluses. Un travail aussi colossal m'eût été impossible à exécuter
+dans tout autre pays; mais à cette époque la verroterie n'était pas
+encore aussi dépréciée parmi les noirs qu'elle l'est aujourd'hui; il
+ne m'en coûta qu'un certain nombre de caisses de cette denrée, ce qui
+ne laissa pas que d'être encore extrêmement ruineux pour moi. En
+outre, tant de dépenses et d'efforts furent en pure perte.</p>
+
+<p><i>9 avril.</i>&#8212;La solitude s'est faite autour de nos barques: je ne vois
+plus à peu près personne. Je ne tarde pas à en apprendre la cause. Les
+Nouers ont exécuté une razzia sur les Bondjaks, et leur ont enlevé du
+bétail; à l'approche de ces terribles ennemis, les Bondjaks se sont
+retirés sans essayer de résistance. Ces Nouers sont la terreur de tous
+les riverains du fleuve Blanc, même des Schelouks, et il suffit de
+deux Nouers pour mettre en fuite la population d'un village tout
+entier.</p>
+
+<p><i>12 avril.</i>&#8212;Première pluie attendue avec bien de l'impatience: les
+eaux montent d'une demi-brasse, mais cette hausse ne se soutient pas,
+les eaux redescendent, et j'en suis pour ma fausse espérance. Les
+jours suivants se passent dans les mêmes alternatives.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai, je me décide à aller à la découverte; je remonte le
+fleuve par terre, et au bout d'une demi-heure je trouve un lit
+parfaitement à sec: le peu d'eau qui fait flotter mes barques n'est
+retenu que par mon dernier barrage. Je visite nos magasins: nous
+n'avons de vivres que pour un mois, et nul espoir de sortir de cette
+impasse avant bien longtemps!</p>
+
+<p>Tel est, en définitive, l'aspect réel du Saubat, de ce fleuve que
+l'Allemand Russegger, voyageur exact et consciencieux pourtant, a
+confondu avec le vrai Nil Blanc, et que des géographes encore plus
+récents regardent comme le cours inférieur du Godjob de l'Énaréa. Il
+est difficile de concevoir comment ce dernier fleuve, qui roule déjà
+dans ses montagnes natales une plus grande masse d'eau que le Nil
+d'Abyssinie, pourrait, après avoir recueilli les tributs que doivent
+lui verser les hautes régions de Singiro et de Kaffa, devenir, dans
+les plaines des Schelouks, ce chenal épuisé où mes embarcations sont
+restées engravées tant de mois!</p>
+
+<p><i>4 mai.</i>&#8212;J'ai reçu une visite inattendue, celle du chef qui, le mois
+précédent, avait conseillé à ses compatriotes de m'attaquer et de
+piller mes barques. Il arriva sans armes, dans une barque montée par
+trois hommes seulement. Je prenais mon repas quand il se présenta, et
+j'affectai de ne faire aucune attention à lui. Cette réception
+<span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> inaccoutumée l'inquiéta: je le vis changer de couleur, son
+visage passant du noir à une teinte plombée. Quand j'eus fini, je me
+tournai vers lui en demandant au drogman ce que pouvait vouloir cet
+homme. Il prit alors la parole pour me dire qu'il était venu se
+justifier de certains mauvais bruits et notamment des intentions qui
+lui avaient été imputées d'avoir voulu me faire la guerre. Je lui
+répondis que je ne voulais pas entendre parler de semblable chose, que
+je ne craignais pas la guerre, mais que j'étais venu pour trafiquer
+paisiblement, et pour lui prouver qu'il n'était pas de taille à
+m'effrayer, je fis tirer un de mes canons chargé d'une pièce de bois
+en guise de boulet. Les noirs ayant ramassé ce projectile, que
+l'explosion avait lancé fort loin, j'interpellai le chef et lui
+demandai si les lances de ses hommes portaient à pareille distance.
+Son attitude me prouva qu'il avait compris la leçon et en profiterait.</p>
+
+<p>Il entreprit une longue justification pour me persuader qu'il était
+resté étranger à un complot tramé par les autres chefs, qu'il révéla à
+mon drogman, et qui consistait tout simplement à tomber sur nous
+durant la saison des pluies, lorsque l'humidité empêcherait nos
+terribles fusils de faire feu, et à nous massacrer sans danger. (Pour
+parer à ce péril, je fis soigneusement envelopper de peaux les
+batteries de nos fusils pendant que durèrent les pluies.)</p>
+
+<a id="img043" name="img043"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img043.jpg" alt="Village berri." title="" height="450" width="600">
+<p>Belénia, village berri sur le fleuve Blanc.&#8212;Dessin de
+Lancelot d'après Werne.</p>
+</div>
+
+<p>Mon conspirateur avait été trahi de la façon la plus inattendue. Une
+esclave dinka qu'il avait s'était empressée de tout révéler à mon
+drogman; c'était le roi lui-même qui avait donné l'ordre de tomber sur
+nous, de nous égorger tous, sans excepter Terranova, son hôte; de
+brûler nos corps et d'en jeter les cendres au vent; «afin que nos
+cadavres ne restassent pas dans sa terre.» Sachant que ces noirs
+croient à la sorcellerie, je lui déclarai que je savais tout cela par
+des moyens magiques, et que je voulais bien lui pardonner ses
+perfidies passées, mais qu'il eût à y regarder à deux fois si, à
+l'avenir, il s'avisait encore de conspirer contre moi. Il me fit, pour
+me rassurer, le serment le plus solennel en usage chez ces peuples,
+«sur la race de ses b&#339;ufs,» et nous nous séparâmes assez bons amis
+pour la forme....</p>
+
+<p class="left50">Andréa <span class="smcap">Debono.</span></p>
+
+
+<a id="gravures" name="gravures"></a>
+<h2>GRAVURES.</h2>
+
+<span class="ralign">Dessinateurs.</span>
+
+<ul class="right80">
+<li>Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Types et costumes siciliens.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Ruines à Girgenti (Agrigente).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Vue de Syracuse.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Taormine et l'Etna.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>La Marine à Messine.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Rocher de Scylla.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Stromboli.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Pigeonnier près d'Ispahan.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud, à Ispahan.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Collége de la Mère du roi, à Ispahan.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Entrée de Kaschan.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Une caravane persane au repos.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Types persans.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Faubourg de Téhéran.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>La porte de Schah-Abdoulazim.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Dans une cour, à Téhéran.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Types et portraits persans.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Groupe de Persans.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Dans l'Enderoun (appartement intérieur &#8212; Costumes d'intérieur et de sortie).
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Choix d'armes, d'instruments et objets divers persans.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Le Démavend.
+ <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li>
+<li>Vue de l'île Saint-Thomas.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Saint-Pierre, à la Martinique.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise).
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Une sucrerie à la Guadeloupe.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Le port d'Espagne, à la Trinidad.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>La baie de Panama.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Vue des Bermudes.
+ <span class="ralign">de Bérard.</span></li>
+<li>Costumes norvégiens d'Hitterdal.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>La vallée de Bolkesjö.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Costumes du Télémark.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>La vallée de Vestfjordal.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Intérieur d'auberge à Bolkesjö.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Église d'Hitterdal.
+ <span class="ralign">Wormser.</span></li>
+<li>Le Rjukandfoss.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Un chalet à Bamble.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue du lac Bandak.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Le lac Flatdal.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Fjord de Gudvangen.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Église de Bakke.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Route de Stalheim.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Le Vöringfoss.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Vallée de l'Heimdal.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Femme du Sogn.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>Une noce en Norvége.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li><a href="#img001">Le marché aux grains</a> (Suez).
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li><a href="#img002">Port de Suez.</a>
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li><a href="#img003">Cimetière européen à Suez.</a>
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li><a href="#img004">Qosséir.</a>
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li><a href="#img005">Djeddah.</a>
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li><a href="#img006">Port de Souakin.</a>
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Mosquée de Salonique.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Femmes albanaises, près d'un arabas, à Vasilika.
+ <span class="ralign">Villevieille.</span></li>
+<li>Un Juif de Salonique.
+ <span class="ralign">Bida.</span></li>
+<li>Une Juive de Salonique.
+ <span class="ralign">Bida.</span></li>
+<li>Sceau du monastère de Kariès.</li>
+<li>Vue générale de mont Athos.
+ <span class="ralign">Villevieille.</span></li>
+<li>Le Conseil des Épistates au mont Athos.
+ <span class="ralign">Boulanger.</span></li>
+<li>Saint Georges (fresque de Panselinos dans le Catholicon de Kariès).
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>Monastère d'Iveron.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>L'higoumène d'Iveron.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès.
+ <span class="ralign">Thérond.</span></li>
+<li>Coffret dans le trésor de Kariès.
+ <span class="ralign">Thérond.</span></li>
+<li>Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches.
+ <span class="ralign">Thérond.</span></li>
+<li>La confession.
+ <span class="ralign">Bida.</span></li>
+<li>Bas-relief du couvent de Vatopédi.
+ <span class="ralign">A. Proust.</span></li>
+<li>Albanais, soldat de la garde des Épistates.
+ <span class="ralign">Villevieille.</span></li>
+<li>Vue du couvent d'Esphigmenou.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Intérieur de la cour principale du couvent slave de Kiliandari.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>La récolte des noisettes au mont Athos.
+ <span class="ralign">Villevieille.</span></li>
+<li>L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos.
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Baie de la Poste, dans l'île Floriana (archipel Galapagos).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>L'île Charles, dans l'archipel Galapagos.
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Oiseaux et reptile (archipel Galapagos).
+ <span class="ralign">Rouyer.</span></li>
+<li>Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel Galapagos.
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Récifs et piton de l'île de Borabora (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux).
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Brun-Rollet.
+ <span class="ralign">Fath.</span></li>
+<li>Traîneau yakoute.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Une sorcière tongouse.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Port d'Okhotsk.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Bazar de Nertchinsk.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Colonie ou village yakoute.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Voyageur russe en Sibérie.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Argali (mouton sauvage).
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Campement de Tongouses.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Chamans yakoutes.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Femme yakoute.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et de la Chine.
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Types indigènes (Australie du Sud).
+ <span class="ralign">G. Fath.</span></li>
+<li>Sépultures australiennes dans les bois.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Sépulture australienne au désert.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons dans les déserts du lac Torrens.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Oasis d'Éderi (Fezzan).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Mourzouk (capitale du Fezzan).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Gorge d'Agueri.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vallée d'Auderaz.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Vue d'Agadez.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue de Kano (entrepôt du Soudan central).
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou).
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue du lac Tchad.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Village marghi.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Halte dans une forêt du Marghi.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Village mosgou.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Chef mosgovien.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Intérieur d'une habitation mosgovienne.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Chef kanembou.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna (sa capitale).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Une razzia à Barea (Mosgou).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Vue du marché de Sokoto.
+ <span class="ralign">Hadamard.</span></li>
+<li>Bac sur le Niger, à Say.
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Vue des monts Homboris.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Village sonray.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue de Kabra (port de Tembouctou).
+ <span class="ralign">Rouargue.</span></li>
+<li>Camp touareg.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Arrivée à Tembouctou.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue générale de Tembouctou.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Portrait en pied du baron de Wogan en costume de voyage.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Grass-Valley.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Un claim ou atelier de mineur.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Forêt de <i>taxodium giganteum</i> ou pins géants.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Un cañon ou passage de la Sierra-Wah.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>La case du jugement.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Le poteau de la guerre.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Types d'Indiennes du Rio-Colorado.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Grande pagode de Rangoun.
+ <span class="ralign">Français.</span></li>
+<li>Bateau à voile sur l'Irawady.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Canot de parade.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Bateau de commerce.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Birmans dans une forêt.
+ <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li>
+<li>Pattshaing ou tambour-harmonica.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Pattshaing à baguettes.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Harpe birmane.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Harmonica birman.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Pagode à Pagán.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava.
+ <span class="ralign">Hadamard.</span></li>
+<li>Dagobah ou pagode en forme de cloche.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Intérieur d'une pagode.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Maison de l'ambassade à Amarapoura.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Vallée des puits de bitume.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires birmans.
+ <span class="ralign">Morin.</span></li>
+<li>Le palais du roi et l'éléphant blanc.
+ <span class="ralign">Navlet.</span></li>
+<li>Sculptures comiques dans le monastère royal à Amarapoura.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à Amarapoura).
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura.
+ <span class="ralign">Navlet.</span></li>
+<li>Une porte à Amarapoura.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Canon birman.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Danse des éléphants.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Jeunes dames birmanes.
+ <span class="ralign">Morin.</span></li>
+<li>Le temple du Dragon.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Rives de l'Irawady (près des mines de rubis).
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Petite pagode à Mengoun.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement de terre de 1839).
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge.
+ <span class="ralign">Paul Huet.</span></li>
+<li>Temple ruiné à Pagán.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Salces ou volcans de boue à Membo.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Cônes volcaniques dans la plaine de Membo.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Paysans birmans en voyage.
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li>Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li><a href="#img007">Zanzibar vue de la mer.</a>
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li><a href="#img009">Portrait de feu l'iman de Zanzibar.</a>
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li><a href="#img010">Port de la ville de Zanzibar.</a>
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li><a href="#img011">Un village de la Mrima.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img012">Jihoué la Mkoa ou la roche ronde.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img013">La fontaine qui bout</a> (source thermale dans le Khoutou).
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img014">Sycomore africain.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img015">L'Ougogo.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img016">Burton et ses compagnons en marche.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img017">Chaîne côtière de l'Afrique occidentale.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img018">Passe dans l'Ousagara.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img019">Paysage dans l'Ounyamouézi.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img020">Noirs de l'Ousumboua.</a>
+ <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li>
+<li><a href="#img021">Huttes à Mséné.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img022">Nègres porteurs.</a>
+ <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li>
+<li><a href="#img023">Noir de l'Ouganda.</a>
+ <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li>
+<li><a href="#img024">Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img025">Jeunes dames à Kazeh.</a>
+ <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li>
+<li><a href="#img026">Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img027">Coiffures des indigènes de l'Oujiji.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img028">Maison des étrangers à Kaouélé.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img029">Navigation sur le lac Tanganyika.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img031">Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img032">Habitation au bord du lac Tanganyika.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img033">Le bassin du Maroro.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img034">Instruments et ustensiles des Ouajiji.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img035">Riverains du Tanganyika</a> (côté ouest).
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img036">Riverains du Tanganyika</a> (côté sud).
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img037">Le bassin du Kisanga.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img038">Végétation de l'Ougogi.</a>
+ <span class="ralign">Lavieille.</span></li>
+<li><a href="#img039">Passe de l'Ouzagara.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img040">Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui.</a>
+ <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li>
+<li><a href="#img041">Dernier établissement égyptien dans le Fazogl.</a>
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li><a href="#img042">Contrée des Shelouks sur le Saubat.</a>
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li><a href="#img043">Bélénia</a> (village bari sur le fleuve Blanc).
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Habitants de la Havane.
+ <span class="ralign">Potin.</span></li>
+<li>Coolies chinois à Cuba.
+ <span class="ralign">Pelcoq.</span></li>
+<li>Vue générale de la Havane (capitale de Cuba).
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba.
+ <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li>
+<li>Cathédrale de la Havane.
+ <span class="ralign">Navlet.</span></li>
+<li>La volante (voiture de la Havane).
+ <span class="ralign">Victor Adam.</span></li>
+<li>Vue de Matanzas.
+ <span class="ralign">Lancelot.</span></li>
+<li>Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau) de Candela.
+ <span class="ralign">Paul Huet.</span></li>
+<li>Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora).
+ <span class="ralign">Paul Huet.</span></li>
+<li>Grenoble et les Alpes dauphinoises.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Les Grands Goulets.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Pont-en-Royans.
+ <span class="ralign">Doré.</span></li>
+<li>Sainte-Croix et les ruines du château de Quint.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des hauteurs de Saint-Justin).
+ <span class="ralign">Français.</span></li>
+<li>Le Mont-Aiguille (vu de Clelles).
+ <span class="ralign">Daubigny.</span></li>
+<li>Pontaix.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Roumeyer et le mont Glandaz.
+ <span class="ralign">Français.</span></li>
+<li>Entrée de la vallée de Roumeyer.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>La vallée de Léoncel.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône (vue prise des hauteurs
+ de la Vacherie).
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Beaufort.
+ <span class="ralign">Français.</span></li>
+<li>La forêt de Saou.
+ <span class="ralign">Sabatier.</span></li>
+<li>Poët-Cellard.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Bourdeaux.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources du Ruïdoux).
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Cascade de la Druïse.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>La gorge de Trente-Pas.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Le mont Viso.
+ <span class="ralign">Sabatier.</span></li>
+<li>Le pont du Diable.
+ <span class="ralign">Sabatier.</span></li>
+<li>Le lac de l'Échauda.
+ <span class="ralign">Sabatier.</span></li>
+<li>Le Pelvoux.
+ <span class="ralign">Sabatier.</span></li>
+<li>Le mont Aurouze.
+ <span class="ralign">Français.</span></li>
+<li>Les montagnes du Devoluy.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+<li>Ruines de la Chartreuse de Durbon.
+ <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li>
+</ul>
+
+<a id="cartes" name="cartes"></a>
+<h2>CARTES ET PLANS.</h2>
+
+
+<ul class="right80">
+<li>Carte de la Sicile,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte de la Perse,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte des grandes et petites Antilles,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte du haut Télémark (Norvége méridionale),
+ <span class="ralign">d'après M. Paul Riant.</span></li>
+<li>Carte de la presqu'île de Bergen,
+ <span class="ralign">d'après M. Paul Riant.</span></li>
+<li>Carte de la Chalcidique,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Partie du gouvernement d'Yakoutsk,
+ <span class="ralign">par Piadischeff.</span></li>
+<li>Carte de l'Australie,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie orientale)
+ <span class="ralign">d'après M. de Lanoye.</span></li>
+<li>Voyage du docteur Barth (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou),
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions britanniques et la partie sud du royaume d'Ava,
+ <span class="ralign">d'après le capitaine H. Yule.</span></li>
+<li>Plan d'Amarapoura et de sa banlieue,
+ <span class="ralign">d'après les relevés du major Grant Allan.</span></li>
+<li>Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume d'Ava,
+ <span class="ralign">d'après le cap. Yule.</span></li>
+<li><a href="#img008">Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale</a> (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh).</li>
+<li><a href="#img030">Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale</a> (2<sup>e</sup> partie).</li>
+<li>Carte de l'île de Cuba,
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme),
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+<li>Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes),
+ <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li>
+</ul>
+
+
+
+<a id="errata" name="errata"></a>
+<h2>ERRATA.</h2>
+
+
+<p class="p2">I. Sous le titre <i>Voyage d'un naturaliste</i>, pages 139 et 146, on
+a imprimé: (1858.&#8212;<span class="smcap">INÉDIT</span>).&#8212;Cette date et cette qualification ne
+peuvent s'appliquer qu'à la traduction.</p>
+
+<p>La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838)
+et avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais.</p>
+
+
+<p class="p2">II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
+Burton <span class="smcap">aux grands lacs de l'Afrique orientale</span>, 1<sup>re</sup> partie,
+46<sup>e</sup> livraison, le mot <span class="smcap">ORIENTALE</span> se trouve remplacé par celui
+d'<span class="smcap">OCCIDENTALE</span>.</p>
+
+
+<p class="p2">III. On a omis, sous les titres de <i>Juif</i> et <i>Juive de
+Salonique</i>, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention
+suivante: d'après M. A. Proust.</p>
+
+
+<p class="p2">IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description
+des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés
+sur la page 145. Nous réparons cette omission:</p>
+
+<p>1º <i>Tanagra Darwinii</i>, variété du genre des
+<i>Tanagras</i> très-nombreux en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de
+nos moineaux, dont ils ont à peu près les habitudes, que par la
+brillante diversité des couleurs et par les échancrures de la
+mandibule supérieure de leur bec.</p>
+
+<p>2º <i>Cactornis assimilis:</i> Darwin le nomme <i>Tisseim des
+Galapagos,</i> où l'on peut le voir souvent grimper autour des
+fleurs du grand cactus. Il appartient particulièrement à l'île
+Saint-Charles. Des treize espèces du genre <i>pinson</i>, que le
+naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affectée à
+une île en particulier.</p>
+
+<p>3º <i>Pyrocephalus nanus</i>, très-joli petit oiseau du
+sous-genre <i>muscicapa</i>, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le
+mâle de cette variété a une tête de feu. Il hante à la fois les
+bois humides des plus hautes parties des îles <i>Galapagos</i> et les
+districts arides et rocailleux.</p>
+
+<p>4º <i>Sylvicola aureola</i>. Ce charmant oiseau, d'un jaune
+d'or, appartient aux îles Galapagos.</p>
+
+<p>5º Le <i>Leiocephalus grayii</i> est l'une des nombreuses
+nouveautés rapportées par les navigateurs du <i>Beagle</i>. Dans le
+pays on le nomme <i>holotropis</i>, et moins curieux peut-être que
+l'<i>amblyrhinchus</i>, il est cependant remarquable en ce que c'est
+un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui
+existe.</p>
+
+<p>Le saurien <i>amblyrhinchus cristatus</i>, que nous reproduisons ici,
+est décrit dans le texte, page 147.</p>
+
+
+<a id="img099" name="img099"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img099.jpg" alt="Iguane." title="" height="306" width="500">
+<p><i>Amblyrhinchus cristatus</i>, iguane des îles Galapagos.</p>
+</div>
+
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+<p class="center">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br>
+Rue de Fleurus, 9, à Paris</p>
+
+<p class="p2">&nbsp;</p>
+
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Nous sommes obligé de nous contenter de cette indication
+générale, l'itinéraire que se propose de suivre M. Lejean ne nous
+étant pas encore bien connu.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Salonique, ancienne Thermès ou Thessalonique. Philippe
+avait donné le nom de Thessalonique à sa fille en mémoire d'une
+victoire remportée sur les Thessaliens
+(&#952;&#949;&#963;&#963;&#945;&#955;&#959;&#962;,
+Thessaliens; &#957;&#953;&#954;&#951;, victoire), et Cassandre, gendre de
+Philippe, fit donner le nom de sa femme à la ville de
+Thermès.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> <i>Hadji-Kalfa</i>, savant Turc de Constantinople, grand
+trésorier d'Amurat IV, a publié de nombreux ouvrages, entre autres une
+<i>Géographie</i> et une <i>Histoire de Constantinople</i>.<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> Voy. notre tome I, p. 12 et suivantes.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> Dans la langue des tribus de la côte de Zanguebar, et
+dans les idiomes qui s'y rattachent, le nom éveillant une idée
+première ne s'emploie qu'avec un préfixe qui en modifie l'acception:
+<i>Ou</i> signifie région, contrée: <i>Ouzaramo</i>, région de Zaramo; <i>M</i>
+indique l'individu: <i>Mzaramo</i>, un habitant de l'Ouzaramo; pour former
+le pluriel, l'<i>M</i> est remplacé par <i>Oua</i> (racine de <i>Ouatou</i> qui
+signifie peuple): <i>Ouazaramo</i>, tribu du Zaramo; enfin la syllabe <i>Ki</i>
+annonce quelque chose appartenant à la contrée ou à la peuplade qui
+l'habite, et désigne principalement l'idiome: <i>Kizaramo</i>, langage
+parlé dans l'Ouzaramo.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<strong>Note 6:</strong> Ces champs sont cultivés par des esclaves, tandis que les
+maîtres se livrent à la débauche; et la partie féminine de la
+population étant beaucoup plus nombreuse que la partie masculine; on
+comprend ce qui advient de cette différence numérique. Les Ouamrima
+sont, au demeurant, fort peu dignes d'intérêt et ne valent guère mieux
+au physique qu'au moral. Chez le métis arabe, la partie supérieure du
+visage, y compris les narines, appartient bien à la race sémitique;
+mais il a la mâchoire proéminente et allongée, les lèvres tuméfiées et
+pendantes, et le menton faible et fuyant. Oisif et dissolu, quoique
+intelligent et rusé, cet hybride a peu d'instruction: on le met à
+l'école de sa septième à sa dixième année, il y apprend à déchiffrer
+le Coran, à tracer d'anciens caractères arabes qu'il applique au
+langage de la côte, et qui ne se rapportant pas à cet idiome, sont
+inintelligibles. Quelques prières complètent son bagage scientifique;
+c'est bien le plus ignorant de tout l'Islam; néanmoins il est assez
+fanatique pour être dangereux. Son unique point d'honneur paraît être
+de porter un turban et une longue tunique jaune en témoignage de son
+origine arabe, origine dont les caractères s'effacent chez lui avec
+tant de rapidité, qu'à la troisième génération il ne diffère presque
+plus du négroïde indigène, et qu'il est traité de <i>gentil</i> par les
+natifs de l'Oman. Les Ouamrima purs, ceux chez qui a disparu la trace
+du sang paternel, sont encore plus apathiques et plus débauchés que
+ces métis; leur peau est d'une couleur de bronze obscur, lavé de
+jaune; ils portent le fez et une draperie autour des reins qui leur
+descend à mi-cuisse. Il est rare qu'ils paraissent en public sans
+armes, tout au moins sans une canne, et le parasol est pour eux un
+objet de prédilection; on les voit rouler des tonneaux, porter une
+caisse ou travailler sur la grève à l'ombre de ce meuble favori. Les
+femmes sont affublées de l'ancien fourreau des Européennes qui leur
+écrase la poitrine, et qui a le tort de ne pas remédier à l'étroitesse
+de leurs hanches. Elles sortent le visage découvert, ont des colliers
+de dents de requin, et, en guise de boucles d'oreilles, un morceau de
+bois, un cylindre de feuilles de coco, un morceau de copal, voire des
+brins de paille; enfin elles portent dans l'aile gauche du nez soit
+une épingle, soit un fragment de racine de manioc. Leur coiffure est
+des plus compliquées, et leur tête ruisselle, ainsi que leurs membres,
+d'huile de coco ou de sésame. À l'époque où leur toison est douce, où
+les contours de leurs visages sont arrondis, où leur peau a cette vie,
+leur figure cette expression qui n'appartiennent qu'à la jeunesse,
+beaucoup d'entre elles ont des traits chiffonnés, une grâce piquante,
+un regard insouciant et joyeux, un quelque chose qui pourrait devenir
+on ne peut plus séduisant. Plus tard, elles sont en général d'une
+laideur indescriptible. La plupart des enfants ont le costume gracieux
+de l'Apollino, et sont doués de cette gentillesse follichonne et
+amusante que l'on trouve chez les jeunes chiens. Les hommes ont une
+prudence qui va jusqu'à la couardise, et un amour de la dissimulation
+et de la ruse poussé à l'excès. Ils mentent sans nécessité, sans but,
+avec la certitude que la vérité sera découverte, et quand même la
+franchise leur serait plus profitable. Les serments les plus solennels
+sont pour eux vides de sens, et l'épithète de menteur, qui revient
+souvent dans leurs discours, ne leur semble pas une insulte. Ils sont
+aussi traîtres que fourbes, et ne connaissent pas même le nom de la
+gratitude.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<strong>Note 7:</strong> Il existe quatre cents variétés de ces perles, dont
+plusieurs ont chacune trois ou quatre noms différents. Les plus
+communes, celles qui font l'office de la monnaie de billon, sont en
+porcelaine bleue; les plus recherchées sont rouges (de l'écarlate
+recouvert d'émail blanc) et s'appellent samsam; on les nomme aussi
+<i>kimaraphamba</i> (qui rassasie), parce que les hommes cèdent leur dîner
+pour les obtenir, et <i>ravageurs-des-villes</i>, parce que les femmes
+ruinent leurs maris pour en avoir. Il est difficile de deviner ce que
+deviennent ces ornements; depuis des siècles on a importé des milliers
+de tonnes dans le pays; chaque indigène a sur lui tout son avoir, et
+cependant le tiers à peine de la population en possède une quantité
+suffisante.<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<strong>Note 8:</strong> Le sycomore, dans l'Afrique orientale, est un arbre
+magnifique; le tronc, composé d'une réunion de tiges soudées entre
+elles comme les piliers multiples d'une cathédrale, supporte une cime
+étalée dont le périmètre a quelquefois plus de cinq cents pieds; dans
+l'Ousagara, au versant inférieur des montagnes, son lieu de
+prédilection, un régiment s'abriterait sous son épais
+feuillage.<a href="#footnotetag8"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<strong>Note 9:</strong> Situé à trois cent trente mètres au-dessus du niveau de
+l'Océan, le Zihoua occupe la partie la plus basse du Marenga-Mkali,
+petit désert placé entre l'Ougogi et l'Ougogo, et qu'il ne faut pas
+confondre avec le district de l'Ousagara qui porte le même
+nom.<a href="#footnotetag9"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<strong>Note 10:</strong> Le sol de ce plateau est formé d'un détritus de quartz
+jaunâtre, que blanchit parfois du feldspath réduit en poudre. Dans les
+endroits fertiles, la couche supérieure est composée d'un terreau
+brun, parsemé de galets; et près des crevasses et des torrents abonde
+un conglomérat siliceux d'origine moderne. Sur les plis du terrain, et
+dominant les arbres, reposent des blocs de granit et de syénite que
+l'on aperçoit de Mdabourou. Les eaux y prennent leur pente vers le
+midi; elles s'y accumulent dans des étangs peu profonds, que la
+chaleur dessèche et transforme en gâteaux de vase. Le transit de cette
+plaine rayonnante et craquelée devient alors excessivement pénible
+pour les caravanes, et les animaux sauvages qui ne supportant pas la
+soif, tels que les éléphants et les buffles, y meurent en grand nombre
+à cette époque.<a href="#footnotetag10"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<strong>Note 11:</strong> Suite.&#8212;Voy. page <a href="#page305">305</a>.<a href="#footnotetag11"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<strong>Note 12:</strong> On a eu tort de représenter cette rivière comme sortant
+du lac d'Oujiji; d'après les voyageurs qui ont parcouru cette région,
+elle prend sa source dans les monts d'Ouroundi, à peu de distance de
+la rivière de Karagouah; mais tandis que cette dernière va tomber dans
+l'Oukéréoué, le Malagarazi prend son cours vers le sud-est, jusqu'à ce
+que, repoussé par la base de l'Ouroundi, il tourne à l'ouest pour
+aller se jeter dans le Tanganyika. Ainsi qu'il arrive généralement
+dans les terrains primitifs et de transition, le cours de cette
+rivière est brisé par des rapides qui rendent impossible la
+navigation. Au-dessous d'Ougaga sa pente devient plus prononcée, des
+bancs de sable, des îlots verdoyants le divisent, et comme à chaque
+village on remarque un ou plusieurs canots, il est probable qu'on ne
+peut pas le franchir à gué.<a href="#footnotetag12"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<strong>Note 13:</strong> Suite et fin.&#8212;Voy. pages 305 et
+321.<a href="#footnotetag13"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<strong>Note 14:</strong> C'est parmi les sauvages riverains de l'extrémité
+méridionale du Tanganyika que le jeune voyageur allemand Roscher, qui
+venait d'explorer les rives encore ignorées du Nyassa et l'espace non
+moins inconnu qui sépare ce lac du Tanganyika, a été lâchement
+assassiné pendant son sommeil au commencement de la présente année
+(1860).<a href="#footnotetag14"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<strong>Note 15:</strong> «Je vous envoie Je fragment d'un voyage sur le Saubat
+(affluent de droite du Nil Blanc), par M. Andréa Debono, négociant
+maltais établi à Khartoum pour la traite de l'ivoire. Il y a deux ans,
+les Annales des Voyages ont publié une relation de ce voyage écrite
+par M. Terranova, agent de M. Debono: mais vous pourrez voir, en
+comparant les deux relations, que le genre d'intérêt qu'elles offrent
+est tout à fait différent.</p>
+
+<p>«Je regrette de ne pouvoir vous envoyer le journal entier de M.
+Debono, quoique je l'aie entre les mains: l'ensemble présente un
+caractère très-curieux et très-dramatique. M. Debono, surpris par la
+baisse subite des eaux et emprisonné par ce contre-temps, pendant onze
+mois, parmi des tribus peu sûres, harcelé et attaqué par les noirs, a
+failli plusieurs fois périr avec la jeune femme et l'enfant qui
+partageaient sa vie aventureuse. Sa relation, que j'ai dû abréger
+beaucoup en la traduisant, est proprement un journal de commerce écrit
+au jour le jour, et sans prétention à la publicité; il offre par cela
+même une haute garantie de sincérité et d'exactitude.</p>
+
+<p>«Le Saubat, sur lequel tous les géographes ont jusqu'ici adopté
+l'hypothèse qui l'identifie avec le fleuve d'Énaréa (S. d'Abyssinie),
+est le moins connu des grands affluents du fleuve Blanc. Tous les
+renseignements que j'ai pu avoir sur ce grand cours d'eau me
+confirment dans une pensée: c'est qu'il a sa source fort loin au
+sud-sud-est, qu'il reçoit une grande partie de ses eaux d'un ou deux
+canaux de dérivation du fleuve Blanc, et qu'il n'a aucun rapport avec
+le fleuve précité d'Énaréa, que je regarde, jusqu'à preuve du
+contraire, comme se rendant dans la mer des Indes sous les noms de
+Djouba (Ouebi Sidama, Jub, etc.).»</p>
+
+<p>Khartoum, août 1860.<br>
+<span class="left50 smcap">G. Lejean</span>.<a href="#footnotetag15"><span class="smaller">(Retour au Texte)</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #22575 (https://www.gutenberg.org/ebooks/22575)