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+The Project Gutenberg EBook of Montaigne et Francois Bacon, by Pierre Villey
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Montaigne et Francois Bacon
+
+Author: Pierre Villey
+
+Release Date: August 24, 2007 [EBook #22383]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONTAIGNE ET FRANCOIS BACON ***
+
+
+
+
+Produced by Charlene Taylor, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by The Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+
+
+
+
+
+PIERRE VILLEY
+
+_Professeur Adjoint à l'Université de Caen_
+
+
+Montaigne
+
+et
+
+François Bacon
+
+
+PARIS
+
+REVUE DE LA RENAISSANCE
+
+14, Rue du Cardinal-Lemoine, 14
+
+
+1913
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Introduction 5
+
+CHAPITRE I.--Les données objectives du problème 7
+
+CHAPITRE II.--Influence de Montaigne sur les _Essais_ de Bacon 18
+
+ 1.--Edition de 1597 20
+ 2.--Edition de 1612 30
+ 3·--Edition de 1625 37
+ 4·--Conclusion 50
+
+CHAPITRE III.--Influence de Montaigne sur le _De dignitate et
+ augmentis scientiarum_ 53
+
+ 1.--L'Apologie de la Science et le _De dignitate scientiarum_ 54
+ 2.--L'Objet de la Science et le _De augmentis scientiarum_ 62
+
+CHAPITRE IV.--La Méthode de la Science.--Montaigne et le
+ _Novum Organum_ 77
+
+
+ Montaigne a-t-il eu quelque
+ influence sur François Bacon?
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Les deux grands noms qui figurent au titre de cette étude serviront
+d'excuse à son extrême minutie. On ne saurait être trop précis
+lorsqu'il s'agit de penseurs qui ont joué un rôle si considérable.
+
+Depuis quelques années, il est fort à la mode en Angleterre et en
+Allemagne de rechercher chez Montaigne l'origine de nombre d'idées
+exprimées par Shakespeare et par Bacon. Un sport d'un genre nouveau,
+plus germanique, semble-t-il, qu'anglo-saxon, est de faire la chasse
+aux passages de ces trois auteurs qui, placés en parallèle, prouveront
+l'influence du moraliste français sur les deux grands génies de
+l'Angleterre qui lui sont presque contemporains. On est allé dans
+cette voie jusqu'aux plus puérils rapprochements, et l'on a montré
+quelles ridicules fantaisies une méthode excellente, quand elle est
+mal appliquée, peut sembler autoriser. Quelque flatteuse que puisse
+être pour notre orgueil national cette manie d'érudits, force nous est
+de nous montrer un peu circonspects. Shakespeare a lu les _Essais_;
+incontestablement même il leur a fait deux ou trois emprunts; ce sont
+là néanmoins des raisons insuffisantes pour que nous donnions crédit à
+cent autres emprunts que lui attribue l'imagination de critiques en
+quête d'inédit, et pour que nous prenions en considération les
+théories ambitieuses qu'on bâtit sur d'aussi fragiles fondements.
+Pour Shakespeare, je ne saurais discuter les hypothèses trop
+insaisissables des Stedefeld, des Jacob Feis et des Robertson. Pour
+Bacon aussi, la fantaisie s'est donné libre carrière. Il m'a paru
+cependant qu'en ce qui le concerne, les données du problème étaient
+moins fuyantes, et qu'il y avait lieu de se demander si l'on pouvait
+dégager de ce courant d'opinion quelque enseignement précis.
+
+Les résultats essentiels de cette enquête peuvent se résumer en deux
+mots.
+
+Bacon a certainement connu et apprécié l'oeuvre de Montaigne. De cela
+les preuves abondent.
+
+Pourtant les _Essais_ de Bacon ne sont pas, comme on le supposait,
+dans leur forme originelle, imités des _Essais_ de Montaigne: l'examen
+des éditions successives dans lesquelles ils ont paru et des
+rapprochements qu'on a signalés entre les deux oeuvres ne laisse guère
+de doute à ce sujet. Ils ont peut-être subi l'influence lointaine des
+_Essais_ de Montaigne, ils n'en sont pas sortis.
+
+D'autre part, il est probable que Bacon a préparé par son commerce
+avec eux cette critique de la raison humaine qui est la base de sa
+méthode nouvelle. Sur ce dernier point toutefois, nous ne pouvons
+formuler qu'une hypothèse vraisemblable, et il est peu croyable qu'on
+parvienne jamais à une certitude.
+
+Tout cela revient à dire que, dans les pages de Bacon où l'on a
+relevé le plus de rapprochements avec Montaigne, l'influence de
+Montaigne semble être peu importante, tandis qu'elle est peut-être
+très considérable dans des pages où l'on n'en relevait point.
+Concluons une fois de plus que la méthode qui consiste à juger
+l'influence d'une oeuvre sur une autre au moyen de similitudes
+verbales que l'on remarque entre elles est une méthode dont il
+convient d'user avec une extrême prudence.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES DONNÉES OBJECTIVES DU PROBLÈME.
+
+
+Il y a près de cinquante ans que, pour la première fois je crois, on
+s'est avisé de se demander si Bacon n'avait pas contracté une dette
+envers Montaigne. En 1862 parut en allemand, dans l'_Archiv de
+Herrig_, un article intitulé: _Montaigne et Bacon_. L'auteur avait été
+frappé de constater que tous les deux Montaigne et Bacon avaient,
+presque en même temps, fait usage du titre d'_Essais_. Il en prenait
+prétexte pour instituer un parallèle entre le rôle littéraire de
+Montaigne et celui de Bacon dans une étude d'ailleurs très générale,
+dépourvue de tout rapprochement précis. Aucune conclusion ferme ne
+s'en dégageait sur les rapports littéraires des deux écrivains.
+
+Presque à la même époque, en 1867 probablement sans connaître cet
+article, un des admirateurs les plus fervents de Montaigne, un lecteur
+assidu des _Essais_, Edouard Fitzgerald, écrivait dans une lettre
+adressée à Wright: «Me trouvant avec Robert Groome, le mois dernier,
+je lui dis avoir rencontré du Bacon chez Montaigne. Robert Groome me
+répondit que vous aviez fait la même observation et que vous étiez
+effectivement en train d'en recueillir des témoignages. Il s'agit, je
+crois, de citations de Sénèque employées par Bacon de telle manière
+qu'il les devrait évidemment à Montaigne... Je n'avais pas remarqué
+ces rencontres de Sénèque mais j'avais observé quelques passages de
+Montaigne lui-même qui me semblaient être passés dans les _Essais_ de
+Bacon.» Le fait avait donc frappé en même temps les deux
+correspondants.
+
+L'investigation à laquelle Fitzgerald songeait à se livrer était bien
+différente de celle du critique allemand. Il ne l'entreprit pas, je
+pense, mais d'autres s'en acquittèrent. On signala des emprunts;
+l'impulsion une fois donnée, on n'en releva que trop. On en découvrit
+au-delà de toute mesure. Chaque chercheur tenait à honneur d'enchérir
+sur son devancier. Reynolds en indiquait un grand nombre dans son
+excellente édition des _Essais_ de Bacon. Dieckow les reprit dans une
+dissertation inaugurale présentée à l'Université de Strasbourg en
+1903[1], et en ajouta beaucoup auxquels Reynolds n'avait pas songé.
+Une nouvelle liste parut encore en 1908, dans l'ouvrage de Miss Norton
+intitulé: _The spirit of Montaigne_. Entre temps, on ne se faisait pas
+faute d'affirmer que les _Essais_ de Montaigne avaient eu sur les
+_Essais_ de Bacon une influence considérable[2].
+
+Devant un tel concert d'affirmations et d'enquêtes, nous sommes tenus de
+nous demander ce qu'elles renferment de solide. Pour ne parler que des
+enquêtes, constatons d'abord qu'elles ont le tort de vouloir trop
+prouver. Elles multiplient sans mesure les rapprochements insignifiants,
+ceux qui ne révèlent ni une influence de Montaigne ni même une
+similitude de pensée vraiment instructive. On s'amuse à relever chez
+Bacon jusqu'aux idées les plus banales pour les faire dériver de
+Montaigne. Elles ont encore le défaut, inévitable il est vrai, celui-là,
+de négliger quelques rapprochements qui m'ont paru importants. Il y
+avait donc lieu de les réviser entièrement[3] pour les compléter et pour
+les élaguer. Plus encore, je leur reprocherai à toutes d'être de simples
+listes très sèches dans lesquelles aucun effort n'est tenté pour montrer
+la valeur ou l'insignifiance de chaque rapprochement, et pour dégager
+des conclusions d'ensemble. De semblables énumérations, où chaque terme
+est d'une appréciation si délicate parce que le lecteur est privé des
+contextes et du coup d'oeil d'ensemble qui seul donne à chaque pensée sa
+vraie portée, me semblent presque stériles si l'auteur ne nous aide pas
+à les interpréter.
+
+J'avertis, au reste, que nous n'aboutirons qu'à des résultats
+probables. Bacon est de ceux pour lesquels une étude d'influence est
+toujours discutable. Il y a bien des manières de subir une influence:
+certains reproduisent les pensées ou les anecdotes qui les ont frappés
+presque dans les termes mêmes où elles se sont présentées à eux. En
+travaillant ils ont des livres ouverts sur leur table, ou bien des
+notes très précises, ou encore leur mémoire très verbale conserve et
+leur rend le texte avec le sens. C'est ainsi que Montaigne transcrit
+presque intégralement de nombreux passages de ses auteurs, du
+_Plutarque_ d'Amyot surtout, qu'il traduit fidèlement des morceaux de
+son cher Séneca, qu'il cite des vers de ses poètes. Son
+originalité est alors dans l'écho que ces pensées éveillent en lui,
+dans la méditation qu'il y accroche. Ceux-là nous aident
+singulièrement à découvrir leurs dettes. Mais il en est d'autres, et
+Bacon est de ce nombre, qui se pénètrent d'une pensée étrangère la
+digèrent, la transforment; lorsqu'ils l'expriment elle est devenue
+leur, elle ne porte plus la signature de l'inventeur. Quelquefois,
+elle a fourni un simple chaînon dans un long raisonnement, un
+argument dans une démonstration; quelquefois elle s'est enrichie
+d'aperçus et de développements inattendus. Pour ces derniers surtout,
+la recherche d'influence est infiniment délicate.
+
+Bien plus, même lorsqu'il veut citer, Bacon est très inexact et
+défigure ses sources. «La négligence, nous dit Reynolds[4], est
+certainement un des traits caractéristiques des _Essais_ de Bacon.
+Travaillés et policés comme ils le sont par endroits, aspirant à vivre
+autant que les livres, ils n'en fourmillent pas moins d'erreurs et de
+citations fausses.» Avec tout son désir de défendre Bacon, Spedding ne
+peut qu'excuser ses défauts, il lui est impossible de les méconnaître.
+
+Aussi, pour donner une base solide à nos hypothèses, nous est-il
+particulièrement nécessaire de rechercher s'il existe quelques preuves
+incontestables de relations entre Montaigne et Bacon. Dans leur désir
+de faire large l'influence de Montaigne, les commentateurs ont supposé
+qu'il avait connu personnellement Bacon. La rencontre aurait eu lieu
+en France, dans l'été de 1577. Miss Grace Norton[5], auteur de cette
+hypothèse, a relevé dans l'_Histoire de la vie et de la mort_[6], un
+passage où Bacon déclare avoir rencontré à Poitiers un Français qui
+devint célèbre par la suite, et dans lequel elle croit reconnaître
+Montaigne. La chose est possible, mais rien de plus. Aucun des faits
+allégués par Miss Norton n'emporte la conviction. Ce «juvenis
+ingenuosissimus sed paululum loquax», avec lequel Bacon eut des
+relations familières, «qui in mores senum invehere solitus est, atque
+dicere: si daretur conspici animos senum, quemadmodum cernuntur
+corpora, non minores apparituras in iisdem deformitates: quin etiam
+ingenio suo indulgens, contendebat vitia animorum in senibus vitiis
+corporum esse quodam modo consentientia et parallela. Pro ariditate
+cutis, substituebat impudentiam; pro duritie viscerum,
+immisericordiam; pro lippitudine oculorum, oculum malum et invidiam;
+pro immersione oculorum et curvatione corporis versus terram,
+atheismum neque enim coelum, inquit, respiciunt, ut prius; pro tremore
+membrorum, vacillationem decretorum, et fluxam inconstantiam; pro
+inflexione digitorum, tanquam ad prehensionem, rapacitatem et
+avaritiam; pro labascentia genuum timiditatem; pro rugis, calliditatem
+et obliquitatem: et alia quæ non occurunt.»
+
+Il est vrai que Montaigne a été dur pour la vieillesse: miss Norton
+n'a pas eu de mal à le montrer. Mais bon nombre de ses contemporains
+ont pu penser comme lui sur ce sujet. Antoine de Guevara en parle avec
+aussi peu de ménagement dans ses _Epîtres dorées_, et l'on sait de
+quelle faveur jouissaient alors les _Epîtres dorées_ de Guevara. Une
+idée aussi générale n'appartient à personne.
+
+Ce qu'il eût fallu pour nous convaincre, ç'eût été de trouver dans les
+_Essais_ de Montaigne quelques-unes de ces ingénieuses comparaisons
+qui avaient frappé Bacon dans la conversation de son interlocuteur.
+Or, miss Norton n'en signale point, et il est impossible d'en relever
+aucune. Nous ne pouvons pas nous fier à une conjecture plus séduisante
+que solide.
+
+Si Francis Bacon n'a pas rencontré Montaigne, à tout le moins il est
+bien probable qu'il a entendu parler de lui par quelqu'un qui lui
+touchait de près. C'est par l'intermédiaire d'Antony Bacon, le frère
+de Francis, qu'on devait chercher un lien entre les deux écrivains.
+Antony a passé en France non quelques mois, mais une grande partie de
+sa vie, plus de douze années. Il a voyagé dans diverses provinces,
+s'occupant partout de nouer des relations avec les protestants. Arrivé
+à Bordeaux à la fin de 1583, il y resta quinze mois. Il y revint en
+1590 pour y demeurer de nouveau. Il était bien probable _à priori_ que
+durant ces séjours, surtout dans le premier qui se place au temps de
+la mairie de Montaigne, Antony Bacon avait dû rencontrer l'auteur des
+_Essais_, qui comptait des protestants dans sa famille. Le
+dictionnaire britannique de biographie nationale[7] l'affirmait sans
+en donner de preuve. Une lettre de Pierre de Brach[8], retrouvée dans
+la volumineuse correspondance du diplomate anglais, nous en fournit
+une incontestable; elle témoigne non seulement qu'il était lié avec
+des amis intimes de Montaigne, mais qu'il entretenait un commerce
+épistolaire avec Montaigne lui-même. La dernière lettre que reçut
+Montaigne lui venait d'Antony Bacon et la mort ne lui permit pas d'y
+répondre. Le diplomate était rentré en Angleterre depuis quelques mois
+(février 1592). Il est vraisemblable qu'il y apporta les _Essais_ et
+qu'il les fit lire à son frère, s'il n'avait déjà pris soin de les lui
+envoyer. On peut encore supposer sans invraisemblance que Pierre de
+Brach, qui prépara avec Mlle de Gournay l'édition posthume parue en
+1595, la première complète, tint à lui faire parvenir les pensées
+encore inédites de leur ami commun.
+
+En tout cas, trois faits établissent que Francis Bacon a connu et
+pratiqué les _Essais_: il a fait un emprunt direct à Montaigne; il a
+fait une allusion à sa personne en le nommant; il a cité un passage
+extrait de son livre dont il a indiqué lui-même la source.
+
+Ce qu'il emprunte, c'est le titre de son premier ouvrage, les
+_Essais_. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'y a pas de contestation
+sur ce point. En 1623, lorsqu'il traduit en latin et remanie sa
+première partie du _De augmentis_, il y insère cette phrase que les
+confessions de Montaigne lui inspirent: «Ceux qui ont naturellement le
+défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont
+actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui
+survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là
+peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de République,
+mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que
+boiter[9]».
+
+Enfin, dans l'édition des _Essais_, qui parut en 1625, tout à la fin
+de sa vie, Bacon cite textuellement une explication psychologique de
+Montaigne[10].
+
+Je ne connais aucun autre passage emprunté textuellement par Bacon à
+Montaigne. Plusieurs citations d'auteurs latins se retrouvent chez
+l'un et chez l'autre. Il est à présumer que Bacon n'est pas toujours
+remonté à la source antique, et qu'il a pris quelques textes chez
+Montaigne. Je n'ai pu m'en assurer pour aucun. Pour cela, il eût fallu
+trouver un texte qui, identique chez Montaigne et chez Bacon,
+présentât une leçon différente de celles que fournissent les éditions
+de l'époque. Alors seulement nous aurions su avec certitude que
+Montaigne est la source. Etant donné qu'il habille parfois à sa mode
+ses citations, on pouvait espérer que pareille enquête aboutirait.
+Mais je n'ai rien rencontré qui permît une affirmation. Comme
+témoignages objectifs, incontestables, nous sommes donc réduits aux
+trois que j'ai indiqués.
+
+De ce nombre, nous ne pouvons évidemment pas conclure que Montaigne
+ait été l'un des auteurs préférés de Bacon, car d'autres noms sont
+cités beaucoup plus souvent que le sien; il ne faudrait pourtant pas
+en conclure non plus que son influence est négligeable, car
+l'influence d'un écrivain ne se mesure pas au nombre de fois que son
+nom se retrouve mentionné par ses successeurs. Des motifs variés
+peuvent appeler ces mentions. Si Bacon nomme si fréquemment beaucoup
+d'auteurs anciens, tout particulièrement Tacite et César, ce n'est pas
+seulement parce qu'il est leur disciple fervent et que sa culture
+classique est de premier ordre, c'est encore par coquetterie d'homme
+de lettres. La mode y était: c'est elle aussi qui le pousse à orner
+son discours de citations de poètes latins, comme elle avait conduit
+Montaigne à multiplier ses allégations, bien qu'il en condamnât
+l'abus. Parmi les modernes, Gilbert et Machiavel sont nommés chacun
+plus de vingt fois. Machiavel a été le maître de Bacon en politique.
+Bien qu'il le critique souvent, il a beaucoup admiré sa méthode et son
+oeuvre, et il semble que Gilbert ait joué, lui aussi, un rôle
+important dans la formation de ses idées. D'autres écrivains ont eu
+une influence moindre sans doute, mais bien probable, comme
+Baldassare Castiglione, Guazzo, qui ne sont pas même nommés par lui.
+Guichardin semble avoir eu une part, lui aussi, dans l'élaboration de
+ses idées politiques; or, je ne trouve le nom de Guichardin qu'une
+seule fois. Machiavel en politique, et Gilbert en physique, étaient
+des novateurs audacieux qui ont frappé l'imagination de leurs
+contemporains par l'originalité de leurs théories; la plupart de leurs
+idées, étroitement liées à l'ensemble de leurs conceptions, y restent
+en quelque sorte attachées, évoquent le souvenir du système et
+conservent pour ainsi dire la marque de leur origine. Montaigne n'a
+pas de système: on lui en prêtera un plus tard, mais il n'en a pas.
+Sans ordre, il médite sur les questions que son esprit se pose et
+jette des vues en tous sens; et ces questions encore sont les plus
+courantes, celles que tout esprit réfléchi a méditées, soit en morale
+soit en logique. On voit plus clair et plus loin en le quittant,
+lorsqu'on revient aux questions qu'il a traitées, on y apporte un
+esprit nouveau, mais on ne sait plus qui a transformé le point de vue,
+on ne sait même plus que quelqu'un l'a transformé. Ses idées, très
+détachées les unes des autres, plus sensées que neuves, s'assimilent
+aisément et perdent leur étiquette de provenance. C'est peut-être une
+première raison qui rend croyable que, tout en étant beaucoup moins
+souvent nommé que Machiavel, Montaigne a pu avoir une influence
+comparable à la sienne. Il y en a une autre: c'est que, précisément
+parce qu'elles sont moins systématiques et moins inattendues, les
+idées de Montaigne appellent moins une contradiction formelle que
+celles de Machiavel et de Gilbert. Malgré les apparences, le
+scepticisme de Montaigne n'est que sur fort peu de points en
+opposition avec les gigantesques espérances que Bacon fonde sur la
+raison, et nous aurons lieu de voir que Bacon accepte presque en
+entier la critique de Montaigne. Or, la réfutation appelle volontiers
+le nom de l'auteur réfuté, et c'est parfois pour les réfuter que Bacon
+cite Machiavel et surtout Gilbert.
+
+Sans en tirer des conclusions de fantaisie, ou pour le moins
+prématurées, retenons de ces trois témoignages ce qu'ils peuvent
+incontestablement nous apprendre. Ils nous apportent la preuve
+évidente que Bacon a lu les _Essais_ de Montaigne. Par leurs dates ils
+nous enseignent même que les _Essais_ n'ont pas été pour lui un de ces
+livres de passage qu'on lit une fois, au temps de leur publication ou
+bien au moment où ils vous tombent sous la main, et auxquels on ne
+revient plus: l'un d'eux est du début de sa carrière, les deux autres
+sont de la fin, probablement séparés l'un de l'autre par plusieurs
+années. Notons encore que Bacon appelle simplement notre auteur de son
+nom latinisé «Montaneus» sans y adjoindre aucun commentaire, ce qui
+parait signifier qu'il lui était familier. Enfin, la mention du _De
+augmentis_ montre qu'il s'intéressait à sa personne et à son
+caractère.
+
+Voilà tout ce que nous savons d'incontestable. Nous y pouvons ajouter
+toutefois (et c'est là une considération de grand poids), qu'on lisait
+beaucoup Montaigne autour de Bacon, qu'on faisait grand cas de ses
+_Essais_, que l'opinion publique appelait impérieusement sur eux
+l'attention. Quand Florio eut publié sa traduction en 1603, très vite
+Montaigne semble avoir été en Angleterre un écrivain d'une grande
+notoriété, d'une notoriété comparable à celle des Boccace et des
+Machiavel. De nombreux témoignages[11], sur lesquels j'aurai occasion
+de revenir dans un autre ouvrage, en fournissent la preuve
+incontestable.
+
+Montaigne est avant tout un moraliste: l'objet de son étude, il l'a
+répété, c'est l'homme dans sa diversité ondoyante et multiple; et dans
+la peinture si attachante de son moi, d'une façon générale, nous
+pouvons dire que c'est l'homme qu'il a toujours cherché. Mais, pour
+connaître l'homme, Montaigne devait nécessairement s'efforcer de
+connaître l'origine et le fondement des idées de l'homme; il devait
+encore préciser la méthode de son étude. Et ainsi, par une double
+voie, il s'est trouvé amené à examiner le problème de la connaissance.
+Comme Montaigne, Bacon, avant tout peut-être, s'est attaché à étudier
+le problème de la connaissance, et à faire oeuvre de moraliste. Il est
+historien dans son récit du règne de Henri VII, il est médecin dans
+son _Histoire de la vie et de la mort_, naturaliste dans sa _Silva
+silvarum_, romancier dans sa _Nouvelle Atlantide_, physicien dans son
+_Histoire des vents_; la théologie exceptée, il n'est pas de science
+cultivée de son temps dont il ne se soit sérieusement occupé, mais la
+grande affaire de sa vie ç'a été de définir l'objet et la méthode de
+la connaissance. Avec cette tâche, peut-être aucune ne lui a paru
+attachante comme la composition de ses essais de morale. C'est sa
+distraction favorite, comme il l'écrit lui-même quelque part, il y
+revient avec une notable prédilection; il enrichit et il gonfle son
+volume d'édition en édition, à la manière même de Montaigne. Nos deux
+philosophes se sont donc préoccupés des mêmes questions.
+
+On pourrait signaler un rapport étroit entre l'idée que Montaigne se
+fait de l'histoire et la manière dont Bacon la traite, mais il serait
+chimérique de chercher là une influence; en matière de sciences non
+plus, Montaigne, qui n'est rien moins qu'un savant, n'avait rien à
+enseigner à Bacon. Nous devons nous en tenir aux deux domaines que je
+viens d'indiquer. Nous chercherons d'abord l'influence de Montaigne
+sur l'oeuvre de Bacon moraliste, ensuite son influence sur l'oeuvre de
+Bacon inventeur de la méthode scientifique.
+
+ [1] _John Florio's englische Uebersetzung der Essais
+ Montaigne's und lord Bacon's Ben Jonson's und Robert Burton's
+ Verhältnis zu Montaigne_--Strasbourg, 1903.
+
+ [2] Voir par exemple Ueberweg-Heinze: _Grundniss der
+ Geschichte der Philosophie der Neuzeit_, volume I, 8e éd.
+ Berlin 1896, S. 68; et aussi Kuno Fischer: _Francis Bacon und
+ seine Nachtfolger_; 2e éd. Leipzig 1875; S. 18.--Les
+ jugements de ces deux critiques sont reproduits dans la
+ brochure de Dieckow, p. 56.
+
+ [3] Il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer que,
+ lorsqu'elle a entrepris ses recherches, Miss Norton, ignorait
+ celles de M. Dieckow, et que j'ai moi-même entrepris les
+ miennes antérieurement à la publication de Miss Norton et
+ sans connaître celle de M. Dieckow. Nos trois enquêtes ont
+ été conduites indépendamment les unes des autres. Il y a donc
+ quelque chances pour que peu de rapprochements essentiels
+ nous aient échappé.
+
+ [4] Voir son édition des _Essais_ de Bacon, 1890,
+ introduction.
+
+ [5] Miss Norton: _Early Writings of Montaigne_: New-York,
+ 1904, page 205.
+
+ [6] Ed. Spedding, t. II, page 211.
+
+ [7] Article _Antony Bacon_.
+
+ [8] Au moment où j'ai écrit cette étude, en 1907, je devais
+ la connaissance de cette lettre à M. Auguste Salles qui me
+ l'avait très aimablement communiquée et auquel j'exprime ici
+ ma sincère gratitude. Elle a depuis été publiée par M. Sidney
+ Lee. En voici le texte tel que le donne M. Sidney Lee:
+
+ «Monsr.; Il me souvenoit tant de l'estat ou vous estiez quand
+ vostre despart vous desroba de nous, qu'aussitost que je vy
+ le sieur, qui me rendist la vostre lettre je luy demanday
+ comment il vous alloit, sans que je prins le loisir de
+ l'apprendre par vous-même. Ainsi s'enquiert-on, souvent de
+ sçavoir et de voir, ce que le plus souvent nous trouverons
+ contre nostre desirs comme contre mon desir et avec grande
+ desplaisir je sçeus la continuation de vostre mauvais
+ portement. Il me souvient bien, que je me deffiois qu'en une
+ saison si facheuse, vous peussiez supporter le travail de la
+ mer qui vous devoit porter. Mais vous estiez si affamé de
+ vostre air natural, que ce desin vous faisoit mespriser tout
+ danger. Vous aviez raison de vouloir s'éloigner le nostre
+ pour la mauvaise qualité, qu'il a prins par les evaporations
+ de nos troubles, qui l'ont tellement infecté, qu'il n'a nous
+ laissé rien de sain, et nous enmaladé autant de l'esprit que
+ du corps. Quant à moy, monsieur, je me suis retiré en ce
+ lieu, ayant tout à faict quitté Bourdeaux, pour ce que
+ Bourdeaux ne me pouvoit rendre ce que j'y ay perdu, et je
+ continue en ma solitude de rendre ce que je dois à la mémoire
+ de ma perte. J'ay icy dressé un estude aussi plaisant à mon
+ desplaisir que nouveau en ses peintures et devises, qui ne
+ sortent point de mon subject. Je les vous descriray, si
+ j'avois autant de liberté d'esprit que de volonté. Mais je
+ suis touché si au vif d'un nouvel ennuy par la nouvelle de la
+ mort de Monsr. de Montaigne, que je ne suis point à moy. J'y
+ ay perdu le meilleur de mes amis; la France le plus entier et
+ le plus vif esprit qu'elle eut oncques, tout le monde le
+ patron et mirroir de la pure philosophie, qu'il a tesmoignée
+ aux coups de sa mort comme aux escrits de sa vie, et à ce que
+ j'ay entendu ce grand effect dernier n'a peu en luy faire
+ dementir ces hautes parolles. La dernière lettre missive,
+ qu'il receut, fut la vostre, que je luy envoiay, à laquelle
+ il n'a respondu, pource-qu'il avoit à respondre à la Mort,
+ qui a emporté sur luy ce qui seulement estoit de son gibier:
+ mais le reste et la meilleure part, qui est son nom et sa
+ mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera
+ ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours,
+
+ Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De
+ Brach.
+
+ [9] Bacon _De augmentis_, livre VIII, ch. 2.
+
+ [10] Bacon, _Essays_, édition Spedding. t. VI, page 379.
+
+ [11] On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, _the
+ Spirit of Montaigne_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LES _Essais_ DE BACON[12]
+
+
+Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et
+sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est
+bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se
+montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil
+d'_Essais_. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel,
+les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je
+crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que
+leurs conclusions en ont été faussées.
+
+La première édition des _Essais_ de Bacon a été publiée en 1597. Mais
+dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon
+les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers
+_Essais_ représentent à peine la douzième partie des derniers.
+Vingt-huit années séparent la première oeuvre des dernières additions,
+et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans
+la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop
+clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles
+formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées
+qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées
+par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen
+d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les
+plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois
+éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible.
+
+I.--Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de
+l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre _Les Essais de Francis
+Bacon_. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les
+_Essais_ de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement
+frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, _à priori_, nous
+sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.
+
+L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun
+d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de
+même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un
+modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à
+tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première
+vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la
+France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues
+recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du
+seizième siècle qui porte le nom de _Saggi_ ou qui puisse le suggérer.
+Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans
+doute aucune traduction anglaise des _Essais_ n'existait encore: la
+première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui
+date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le
+français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas[13], Commynes[14] à
+plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des
+proverbes français, aussi bien dans son _Instauratio Magna_[15] que
+dans ses _Essais_[16]. Il écrivait même le français, et la littérature
+française était à sa disposition, non moins que l'italienne et
+l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en
+revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement
+répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la
+huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de
+Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels
+que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de
+Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien
+de surprenant donc à ce que les _Essais_ aient déjà pénétré en
+Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être
+rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais[17], et qu'il put
+les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas
+déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que
+Francis lui dédia la première édition de ses propres _Essais_ en 1597?
+
+J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous
+attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois
+ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à
+quelques-uns des _Essais_ français qui sont parmi les plus connus: le
+second, _Of discourse_, qui dans la langue du temps signifie
+conversation; le septième, _Of health_, qui fait songer aux ironies
+de Montaigne contre les médecins, le huitième _Of honour and
+reputation_[18]. Mais il n'y a guère que les titres qui se
+ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, _Of
+Honour and Reputation_[19], et rapprochez-le du seizième essai du
+second livre de Montaigne, _De la gloire_: Montaigne a pour fin de
+nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si,
+néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir
+les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à
+un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour
+la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les
+plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour
+faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité.
+Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme
+d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la
+solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite
+sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par
+contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur
+Bacon.
+
+Pour ce qui est de la santé _Regiment of health_[20], Bacon, en homme
+de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne
+des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le
+soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun.
+Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur
+efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais
+même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à
+les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux:
+c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre
+tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la
+lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais
+cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se
+limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces
+deux malades.
+
+Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales,
+moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des
+sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la
+conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur
+esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce
+d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de
+faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai
+d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt
+à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en
+est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes
+familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là
+sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître
+monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès
+qu'on découvre en eux ce défaut.»
+
+Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne
+citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font
+toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et
+aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au
+tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière[21].
+
+Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que
+celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout.
+
+Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu
+des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous
+regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous
+constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un
+essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles
+des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote
+viennent animer la dissertation morale et attachent à des images
+concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits
+psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux
+histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne
+disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la
+souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon,
+au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes
+sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait
+qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un
+exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières.
+Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre _Sur les
+dépenses_, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai _De la
+vanité_ et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin
+d'aucun commentaire.
+
+ Des dépenses[22].
+
+ Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les
+ dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de
+ bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent
+ être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui
+ les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se
+ dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel,
+ mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à
+ la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses
+ propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les
+ administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la
+ négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon
+ aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup
+ plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin
+ que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait
+ imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands
+ seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la
+ plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de
+ cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne
+ pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les
+ trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer
+ eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras,
+ n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les
+ personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la
+ précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux
+ venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein
+ de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le
+ faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop
+ tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre
+ qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un
+ vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les
+ plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les
+ petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A
+ l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon
+ qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en
+ commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui
+ sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence
+ qu'à l'ordinaire.
+
+La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort
+imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte
+anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de
+courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins
+c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition,
+n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues,
+décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les
+ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans
+justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces
+sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui
+par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se
+dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale
+d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais
+les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des
+associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée;
+chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu
+dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très
+générale qu'exprime le titre de l'essai.
+
+Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux
+de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous
+étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je
+parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là
+seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un
+recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison
+pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation.
+Si j'avais cité au lieu du chapitre _Des dépenses_, celui _Des études_
+ou celui _De la conversation_, cette impression se dégagerait plus
+fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé
+dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre
+curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des
+faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur
+et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur,
+mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui
+demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre
+expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de
+Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.
+
+Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous
+replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le
+seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si
+largement les littératures italienne et française, qu'en France et en
+Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous
+toutes les formes. Quelques années après ses _Essais_, Bacon, imitant
+en cela les Italiens, écrira son _De Sapientia veterum_, où il
+recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique
+dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il
+découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau
+de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les
+sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et
+les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui
+s'impriment partout, et des oeuvres originales fort bien accueillies
+telles que, en France, les _Proverbes_ de Baïf[23] et les quatrains
+stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de
+Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les
+véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là
+en accord avec le goût de son temps.
+
+Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès
+de ces premiers _Essais_. Par le caractère très pratique, très positif
+de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre _Des
+dépenses_, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en
+vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie
+ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher
+surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science;
+Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui
+dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux
+solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement
+sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième
+siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout
+autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente
+des cadres traditionnels du genre.
+
+En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de
+Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds,
+trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très
+loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir
+des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons
+ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts
+traités complètent le petit volume de Bacon, les _Méditations
+sacrées_, et les _Couleurs du bien et du mal_: or, ni dans
+l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait
+écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans
+l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597,
+Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va
+s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant
+de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si
+servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?
+
+La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son
+ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement
+nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595,
+qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait
+rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de
+janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce
+qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée
+avant de connaître celle de son devancier.
+
+N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a
+rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son _De
+Augmentis_, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un
+recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques
+qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à
+la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor
+d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il
+donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple,
+sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux
+communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer
+ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.
+
+Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à
+plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa
+jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun
+de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement
+comme sont les conseils de ses _Essais_. Il en explique lui-même la
+raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à
+manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes
+de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec
+éloquence. Voilà pour la forme l'origine des _Essais_ de Bacon: il
+faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux
+aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de
+composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit
+une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa
+classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui
+visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est
+beaucoup de cette sorte dans l'essai _Des dépenses_) a été suggérée
+par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il
+n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de
+diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent
+plus de l'expérience, moins des livres.
+
+Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa
+pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne.
+C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de
+Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré
+quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu
+même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela
+soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur
+domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à
+conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes.
+Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il
+a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son
+expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi
+que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait
+singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première
+édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation
+d'_Essais_. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si
+peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.
+
+II.--Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus
+tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres
+primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit
+nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq
+fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère
+n'en est guère changé.
+
+C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode,
+pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites
+collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et
+qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les
+avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605,
+dans son _Advancement of learning_. Cela ne l'empêcha pas de les
+reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des
+sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions
+juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce
+nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à
+volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours
+s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter
+celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les
+présenter comme des opinions fausses à combattre.
+
+Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans
+l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30]
+prises à l'_Advancement of learning_; tels sont les essais _Of praise,
+Of delaie, Of fortune_; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra
+discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de
+l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai _Des
+délais_ par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que
+par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un
+exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de
+reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif
+de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de
+composition semblait devoir entraîner.
+
+Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le
+fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences
+oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le
+vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons
+deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée
+plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition
+des _Essais_ et la composition des recueils de lieux communs. Nous
+sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les _Essais_ de 1597
+provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605,
+avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En
+second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles
+tient en échec l'influence de Montaigne.
+
+Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se
+faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales
+sont empruntées à Montaigne.
+
+J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés _Of religion_
+et _Of young men and age_. Ils évoquent singulièrement le souvenir de
+Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les
+défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait
+bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne
+accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je
+n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.
+
+Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible,
+sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont
+pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que
+Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances
+mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation
+choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la
+leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai _De l'entrevue des
+rois_: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et
+importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai _Sur le naturel
+considéré dans l'homme_. C'est dans la vie privée seulement, y dit
+Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre
+sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème
+cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai _Du
+repentir_, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside
+au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation
+morale.
+
+Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne
+semble probable: je veux parler des essais _De la mort, Des parents et
+des enfants, De l'athéisme_.
+
+Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque
+beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser
+directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté
+quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre
+l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements,
+dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une
+famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend
+la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du
+Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres
+essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils
+effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur
+qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des
+femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et
+transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une
+chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de
+médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour
+de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même,
+mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon
+dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître.
+Visiblement elle est présente à son esprit.
+
+Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme
+de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort
+frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré
+l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de
+Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de
+Bacon[38], on sera tout disposé à le croire.
+
+Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus
+fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour
+exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne
+font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la
+mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de
+la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre _De la
+physionomie_, qui y est répétée sous toutes les formes[40].
+
+De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de
+Montaigne intitulé _De l'affection des pères aux enfants_[41] en
+écrivant son essai _Of parents and children_[42]. Sans doute ce n'est
+pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des
+joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne
+qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les
+enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement
+sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les
+exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers
+de l'avarice des pères[43].
+
+Enfin dans l'essai _Of Atheism_ je relève cette idée qu'un peu de
+philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que
+beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à
+Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que
+chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples
+moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui
+par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent
+soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité,
+s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier
+sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que
+nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y
+sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et
+clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue
+et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse
+lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de
+nostre police ecclesiastique»[44].
+
+Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des
+réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon
+on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de
+ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps;
+elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à
+penser que Bacon est resté en relation avec ces _Essais_ dont la
+lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera
+encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images
+empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez
+Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne.
+Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu
+les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il
+n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait
+passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés,
+commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme
+il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage
+à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur
+l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes,
+qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il
+n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps.
+Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon
+reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages
+celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit
+cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand
+on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48],
+sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la
+même opinion.
+
+Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde
+de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui
+commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La
+phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions
+conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux
+surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent
+parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont
+bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en
+1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés
+certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des
+remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai _Of
+negociating_ tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode
+d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute
+nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour
+l'expression des idées morales.
+
+III.--Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera
+complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son
+influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs
+personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif
+que les premiers _Essais_; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au
+milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième
+personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu,
+une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun
+chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des
+souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la
+couleur de l'oeuvre.
+
+La multiplication des images et des comparaisons, des phrases
+incidentes, des explications et des justifications, des indications de
+lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce
+qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une
+importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il
+le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.
+
+Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi
+constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces
+_Essais_ de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente
+un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les
+chapitres. Voyez le chapitre _De la grandeur des Etats_[49]: tous les
+exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur
+l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612:
+combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont
+pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus
+lumineuse! Dans l'essai _De la Mort_[50], au lieu d'allusions rapides
+aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des
+détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec
+eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que
+Bacon veut nous faire éprouver.
+
+Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés
+de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les
+idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon.
+Le système qui avait présidé à la construction des premiers _Essais_
+est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour
+nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur
+y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition,
+il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de
+les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus
+concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités
+psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup
+moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les
+nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la
+méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les _Essais_ de
+Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est
+pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis
+la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très
+populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre
+qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas
+marqué son admiration? Ne s'était-il pas montré enclin à subir
+l'influence de son devancier?
+
+Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme
+modèle la forme des _Essais_ de Montaigne. En aucune façon. Il aurait
+eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se
+rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de
+lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les
+orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des
+dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que
+Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai
+_Of Judicature_[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en
+1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en
+trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les
+articulations du raisonnement.
+
+Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on
+l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant
+cette dernière édition des _Essais_, il avait publié son _De
+augmentis_, où plus nettement que dans _The advancement of learning_,
+il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour
+la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque
+vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des
+essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de
+petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents,
+de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études
+d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles
+de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais
+_De l'Envie_, _De l'audace_, _de la dissimulation_, sont ainsi de
+véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des
+enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une
+étude systématique de ce genre.
+
+Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à
+lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement
+que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les
+anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont
+appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus
+concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples
+lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer
+l'expression.
+
+Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son
+contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon
+subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité
+reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de
+celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le
+moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler
+ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les
+moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former
+quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées
+de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement,
+et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux oeuvres,
+c'est en marquer le contraste.
+
+Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon
+que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix
+des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est
+pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le
+devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une
+parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte
+d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y
+chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps
+pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait
+fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger
+toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires
+publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge;
+il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans
+des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des
+plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les
+hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare
+sagacité.
+
+Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais
+nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent.
+S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant
+tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre
+avancement. Il a proposé dans le _De augmentis_ de constituer un art
+de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques
+chapitres en sont traités dans les _Essais_. Sous les titres que
+voici: _De la ruse et de la finesse_, _De l'expédition dans les
+affaires_, _Des négociations_, _Des solliciteurs et des postulants_ et
+beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très
+pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il
+accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver
+la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise
+nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il
+est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire
+ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions
+politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série
+de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation
+n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus
+significatifs: _De la noblesse_, _Des troubles et des séditions_, _De
+la souveraineté et de l'art de commander_, _Du conseil et des conseils
+d'Etat_, _De la véritable grandeur des Etats et des royaumes_, _Des
+colonies ou plantations de peuples_, _Des devoirs d'un juge_. Il
+apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée:
+nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa
+dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les
+jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son
+attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un
+sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources
+bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux
+traits dominants de sa personnalité que ses _Essais_ laissent deviner.
+
+Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi
+dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis
+du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si
+nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a
+une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt
+ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent
+individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît
+à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et
+aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se
+rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi,
+les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent
+du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.
+
+Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille
+âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie.
+Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles
+apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les
+bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement
+toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et
+la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des
+femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle
+sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de
+l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du
+christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être
+qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un
+enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les
+situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse
+la plus pratique.
+
+Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de
+l'amitié[56] rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la
+solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie
+mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en
+lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que
+l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que
+l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret
+déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie
+toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La
+Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une
+union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»;
+la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami
+qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes
+ressorts.
+
+Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente,
+ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui
+d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre coeur par des
+confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite
+qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les
+exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien
+conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu
+l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade
+est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous
+dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire
+valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie
+nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que
+Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois
+que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais,
+l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent
+de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné.
+Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour
+Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les
+avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme
+d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a
+goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses
+méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la
+présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que
+Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne
+veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas
+le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement
+que Montaigne.
+
+Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs oeuvres n'a cependant
+pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de
+Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées.
+
+Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements
+qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler
+que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de
+ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un
+emprunt direct et incontestable.
+
+Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques
+réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par
+lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette
+idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont
+que des querelles de mots[57]; cette autre encore qu'il est bien
+souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et
+que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure
+voie sans chercher à percer le mystère de leur nature[58]. Cette
+dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les
+éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et
+enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort
+heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et
+à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi
+contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics
+de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée
+toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement
+prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette
+conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout
+le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par
+rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions
+superstitieuses[59]. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de
+l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit
+Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont
+ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce
+qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.»[60] Voici encore
+chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai
+tout entier, «Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»[61].
+C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait
+aucun profit qu'au dommage d'autrui.»[62]
+
+Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages
+probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son
+dernier développement: trois des faits[63] par lesquels Bacon rend
+sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne,
+et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans
+l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre
+les langues étrangères dès la première enfance[64].
+
+Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que
+Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour
+qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout
+à l'essai intitulé: _Des innovations_[65], des «nouvelletés», comme
+aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations
+vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés»,
+qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité
+et son indépendance, attristé son coeur très pitoyable et très humain,
+quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont
+contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la
+question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop
+débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que
+nous puissions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les
+méditations de Bacon sur ce sujet[66].
+
+Mais dans l'essai _De la Vérité_[67], dirigé contre la mode de
+scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la
+pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne
+nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser
+toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son
+scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était
+pas affaire de mode.
+
+L'essai _Des voyages_[68] surtout me semble devoir son idée première à
+Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en
+commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de
+l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience»[69]. Ce
+sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement
+marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation
+de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»[70] à celle
+des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long
+tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses _Essais_
+quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour
+un homme fait de voir du pays[71]. C'est lui, je crois, qui a
+vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous
+retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci,
+par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de
+ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de
+toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées
+de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens
+pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les
+précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment
+profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On
+devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on
+entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui
+soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal,
+s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et
+d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de
+vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des
+listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des
+personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance.
+En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute
+à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme
+très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau
+nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit
+son thème.
+
+Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la
+traduction latine de ses _Essais_, _Sermones fideles_, n'est pas un
+écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne
+foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de
+1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se
+multiplient encore sensiblement[72]. Pas plus qu'en 1612 il n'en est
+aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à
+Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en
+considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu
+faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être
+affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû
+multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur
+monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est
+indiscutable, c'est l'opposition des deux oeuvres. Pourtant je crois
+que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement
+beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a
+supposée _a priori_, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes
+toutes dirigées et faussées par des idées _a priori_. Elle n'a pas
+déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.
+
+IV.--Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette
+étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une
+enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre
+à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres.
+Le véritable imitateur des _Essais_ de Montaigne, celui qui a
+introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que
+Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir
+William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 1600, a publié, lui
+aussi, des _Essais_[73], où l'auteur ne cachait point son admiration
+pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois.
+Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux
+sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au
+change. Mais si les _Essais_ de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir
+leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom,
+au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré
+beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.
+
+Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle.
+Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre.
+Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne
+s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé
+dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois
+même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En
+adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la
+modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'oeuvre tout entière.
+
+Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû
+partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de
+Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres _Essais_,
+il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français.
+Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans
+la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner
+une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se
+détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est
+borné son rôle. Quelle que fût la vogue des _Essais_ de Montaigne
+autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains
+contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le
+type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la
+manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son
+devancier.
+
+En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler,
+c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins
+imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus
+voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les _Essais_ français,
+mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la
+philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien
+l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il
+a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa
+contribution, lui appartient en propre.
+
+Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la
+part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni
+l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution
+des _Essais_ de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très
+forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins
+Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une
+grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée
+devait-elle en tirer plus de profit.
+
+ [12] Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir
+ présentes à l'esprit pour suivre cette étude.
+
+ Les _Essais_ de Bacon ont paru en trois fois: l'édition de
+ 1597 ne compte que dix courts essais; celle de 1612 en porte
+ le nombre à 38; celle de 1625 à 57.
+
+ L'_Advancement of learning_ (en anglais), qui est la première
+ forme de l'_Instauratio magna_, est de 1605. L'_Instauratio
+ magna_ comprend deux parties: le _Novum organum_, en deux
+ livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 1620; le
+ _De augmentis_ qui reproduit en latin l'_Advancement of
+ learning_ en y insérant quelques additions importantes et en
+ divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de
+ 1623.
+
+ Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding,
+ Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858, Londres.
+ Pour les _Essais_ on trouvera au tome VI de cette édition les
+ textes de 1597, 1612 et 1625, que nous nous proposons
+ d'étudier successivement. Les citations sont empruntées à la
+ traduction Riaux (Paris 1843), mais nous aurons soin d'y
+ introduire la distinction entre les trois éditions
+ successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne
+ connais aucune traduction française de la première édition;
+ la seconde a été traduite par Beaudouin en 1619 (Paris, 1
+ vol. in-8º). Réimprimé en 1626 in-12, 1633, 1636, 1637,
+ antérieurement à l'apparition de la troisième: la troisième
+ se trouve dans toutes les traductions de Bacon.
+
+ [13] Ed. Spedding, tome I, 449.
+
+ [14] Id., VI, 439.
+
+ [15] _Cf._ Livre VI, ch. 3.
+
+ [16] _Cf._ Les essais: of Fortune, of Vain glory.
+
+ [17] Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse
+ déterminer quelle édition de Montaigne Bacon avait entre les
+ mains lors de la composition de ses premiers essais.
+ Toutefois si l'essai _Of discourse_ a quelque relation avec
+ l'essai de Montaigne, _De la conversation_, qui est le
+ huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une
+ des dernières éditions parues alors, soit celle de 1588 soit
+ celle de 1595, puisque ce sont les seules qui contiennent le
+ troisième livre.
+
+ [18] Comparer chez Montaigne les essais III, VIII, _De l'art
+ de conférer_; II, XXXVII, _De la ressemblance des enfants aux
+ pères_; II, XVII, _De la gloire_.
+
+ [19] Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 531.
+
+ [20] Bacon, édit. Spedding. t. VI, p. 530.
+
+ [21] Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le
+ _De Augmentis_ 1er chap. livre VIII et des _Short notes for
+ civil conversation_, ouvrage posthume qu'on estime être de
+ Bacon et qu'on trouvera dans l'éd. Spedding, tome VII, page
+ 105. On se convaincra aisément qu'à propos de ce sujet Bacon
+ ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il
+ s'inspire davantage d'écrivains Italiens spécialement de
+ Baldassare Castiglione dans son _Cortegiano_. Les gestes, les
+ formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention.
+
+ [22] Bacon, éd. Spedding, tome VI, p. 529, traduction Riaux,
+ tome II, page 314.
+
+ [23] _Les mimes, enseignemens et proverbes de Jan Antoine de
+ Baïf_, Paris 1576, in-12, l'éd. de 1597 est augmentée du
+ double.
+
+ [24] _Cinquante quatrains, contenant préceptes et
+ enseignemens utiles pour la vie de l'homme._ Paris et Lyon
+ 1574.
+
+ [25] _Piu consigli e avvertimenti, in materia
+ di republica et di privata._ Paris Morel 1576, in-4º.
+
+ [26] _Avvertimenti civili di M. Gioc. Franc. Lottini_:
+ Firenze 1574, in-4º.
+
+ [27] Sansovino réunit les deux oeuvres précédentes et y joint
+ ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en 1588
+ sous le titre de: _Propositioni: overo considerationi di
+ stato_...
+
+ [28] Peut-être cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a
+ été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici:
+ Bacon: «Proceeding and resolving in all actions is necessary:
+ for, as he sayeth well, not to resolve is to resolve»
+ (_Colours of good and evil_, IV). Montaigne: «parfois c'est
+ bien choisir de ne choisir pas» (III, IX, t. VI. 182). Voir
+ miss Norton, _The Spirit of Montaigne_ p. 11 et Bacon, éd.
+ Spedding, t. VII, p. 81.
+
+ [29] J'entends l'éd. augmentée de 1612, dont on trouvera la
+ reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543.
+
+ [30] On trouvera les sentences dans le _De augmentis_, l. VI,
+ ch. III.
+
+ [31] Bacon, _Essais_, éd. 1612, no XXX, éd. Spedding, tome
+ VI. p. 576.
+
+ [32] Montaigne, I, XIII, à la fin.
+
+ [33] Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 340, éd. Spedding, pour
+ le texte de 1612, tome VI, p. 572.
+
+ [34] Montaigne, III, II.
+
+ [35] «Groanes and Convulsions, and a discoloured face, and
+ friends' weepings, and Blakes and obsequies, and the like,
+ shew death terrible». (Essai II vers le début).
+
+ [36] Montaigne I, XX, t. I, p. 132.
+
+ De même quand Bacon dit: «Il n'est point dans le coeur de
+ l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la
+ crainte de la mort», il peut penser aussi bien à la VIe
+ épître de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne: «Toute
+ opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la
+ mort» (I, XIV). Les exemples qu'il allègue à ce sujet peuvent
+ être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par
+ l'autre.
+
+ [37] Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre «_Que
+ Philosopher c'est apprendre à mourir_» et le XIIe chap. du
+ livre III «_De la physionomie_».
+
+ [38] Outre l'essai de Bacon (Essai II) on peut voir dans le
+ _De augmentis_, livre VII, chap. II, un passage où les mêmes
+ idées sont exprimées.
+
+ [39] «The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by
+ their great preparations made it appeare more fearefull.
+ Better saith he, _qui_ finem vitæ extremum inter munera ponat
+ naturæ (Essai III).
+
+ Je ne rapproche ici que l'idée. «Celui» désigne non
+ Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin
+ dans le texte anglais.
+
+ [40] Montaigne III, XII, t. VI, p. 292.
+
+ Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, _tota
+ philosophorum vita commentatio mortis est_, mais il m'est
+ advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie...
+ Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le
+ général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet
+ article de sçavoir mourir, et des plus legers si nostre
+ crainte ne luy donnoit poids.»
+
+ [41] Montaigne, Essais II, VIII.
+
+ [42] Bacon, éd. Spedding _Essay_ VI. t. VI, page 548.
+
+ [43] The illiberality of Parents in allowance towards their
+ children is an harmefull error: makes them base, acquaints
+ them with shifts, makes them sort with meane companie, and
+ makes them surfet more, when they come to plenty.» (Essay
+ VI.)
+
+ Comparer chez Montaigne _Essais_ II, VIII, tome III, page 85.
+
+ [44] Montaigne _Essais_ I, LIV, tome II, page 281 sqq.
+
+ [45] Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que
+ voici signalé par Dieckow (p. 67)?
+
+ Montaigne: «Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de
+ pareille façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse,
+ qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre
+ voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour
+ cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs,
+ maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent
+ en fin nostre entière ruine. Et de vray, une guerre
+ estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois
+ aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs
+ ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de
+ peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast
+ quelque pire inconvenient:
+
+ _Et patimur longæ pacis mala sævior armis Luxuria incumbit._
+
+ (II, XXIII).
+
+ Bacon: «A civil war indeed is like the heat of a fever, but a
+ foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep
+ the body in health, for in a slothful peace both courages wil
+ effeminate and manners corrupt.» (_Greatness of kingdoms_,
+ éd. Spedding, t. VI, p. 586.)
+
+ [46] Montaigne II, VIII, t. III, p. 88.
+
+ [47] «Yet hee was reputed one of the wise men, that made
+ answere to the question: when a man should marrie.--A young
+ man not yet, an elder man not at all.» Ed. Spedding, tome VI,
+ p. 579.
+
+ [48] Cf. par exemple cette image d'Aristote:
+
+ «Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a
+ wand, to a contrary extreame, whereby to set it right.»
+ (Essai XXVI, Montaigne III, X au début).
+
+ Une citation de Martial: «_Principis est virtus maxima nosse
+ suos._» (Bacon éd. Spedding, t. VI. p. 555, Montaigne III. 8,
+ t. VI, p. 99).
+
+ [49] Bacon. Essai. XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544.
+
+ [50] Bacon. Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379.
+
+ [51] Bacon, Essai XXXVI, éd. Spedding, t. VI, p. 582.
+
+ [52] _De augmentis_, livre VIII, chap. 2.
+
+ [53] Montaigne, Essai II, XVIII, t. IV, p. 246.
+
+ [54] Montaigne, Essai III, IX.
+
+ [55] Bacon, Essai X, éd. Spedding, t. VI, p. 397.
+
+ [56] Montaigne, Essai I, XXVIII.--Bacon, Essai XXVII, éd.
+ Spedding, VI. p. 438.
+
+ [57] Bacon, Essai III, _of Unity in Religion_; Montaigne II,
+ XII, t. IV. p. 30.
+
+ [58] Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 391.
+ Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26.
+
+ [59] «Men mark when they (predictions) hit, and never mark
+ when they miss, as they do generally also of dreams.» (Essai
+ XXXV.)
+
+ [60] Montaigne I, XI, _t._ I, p. 54.
+
+ [61] Bacon, Essai XV.
+
+ [62] Montaigne I, XXII, t. I, p. 149. Il est clair qu'il
+ serait facile de multiplier les rapprochements de cette
+ sorte: bon nombre d'idées morales sont communes aux deux
+ auteurs. Je n'ai retenu que les plus significatives, celles
+ qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par
+ Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me
+ paraissent superflus, dans les ouvrages ci-dessus mentionnés,
+ de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton.
+
+ [63] Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la
+ douleur, les contestations qui dans certains pays s'élèvent
+ entre les veuves à qui aura l'honneur d'être brûlée avec le
+ corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de
+ Sparte, qui se laissent fouetter devant l'autel de Diane sans
+ pousser un cri. Cf. Bacon, Essai XXXIX _Of Custom and
+ education_; Montaigne I, XIV et II, XXXII. Il faut ajouter
+ toutefois que Cicéron avait réuni ces exemples dans ses
+ _Tusculanes_ V, 26.
+
+ [64] Bacon, Essai XXXVIII.--Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34.
+
+ L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note
+ néanmoins c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle
+ qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont
+ use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si
+ vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne
+ se peut _plier_» au langage des nations voisines, et Bacon:
+ «We see, in languages, the tongue is more _pliant_ to
+ expressions and sounds... »
+
+ [65] Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433.
+
+ [66] A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci,
+ Bacon considère la question tout à fait au même point de vue
+ que Montaigne dans son essai _De la vanité_: «Il est vrai que
+ ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude
+ peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus
+ convenable, et que les choses qui ont longtemps marché
+ ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les
+ unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne
+ s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles
+ qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un
+ peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.»
+ (Essai XXIV, fin). Voir aussi _Novum organum_, livre I,
+ aphorisme 90.
+
+ [67] Bacon, Essai I.
+
+ «Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the
+ reason, why the word of the lie should be such a disgrace and
+ such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to
+ say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave
+ towards God and a coward towards men. (Essai I.)
+
+ [68] Bacon, Essai XVIII.
+
+ [69] «Travel, in the younger sort, is a part of education; in
+ the elder, a part of experience.» (Essai XVIII.)
+
+ [70] Montaigne, Essais I, XXVI, t. II, p. 33.
+
+ [71] Montaigne, Essais III, IX, toute la première moitié du
+ chapitre.
+
+ [72] Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont
+ assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne
+ suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI,
+ Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en
+ français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et
+ son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la
+ gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient
+ ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon
+ cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain
+ glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que
+ «l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III,
+ V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion
+ lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct.
+ Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible
+ d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que
+ l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au
+ XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une
+ allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son
+ _Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début;
+ Bacon, Essai LVII.
+
+ [73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en
+ 1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés
+ antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par
+ Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même
+ Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio.
+ Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur
+ leurs emprunts à Montaigne.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE
+
+_De dignitate et augmentis scientiarum_
+
+
+L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place
+considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son
+recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan
+gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au
+moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne,
+quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus
+grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que
+celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des
+maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les
+prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur
+qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la
+science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son
+action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer
+comment elle s'est exercée.
+
+Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement
+scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne
+s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la
+science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut
+distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en
+l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un
+panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la
+matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_
+paru en 1605.
+
+Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard
+remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science,
+détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les
+résultats qu'il doit espérer de ses efforts.
+
+Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit
+suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.
+
+Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science,
+détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut
+rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux
+premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74].
+La dernière porte le titre de _Novum organum_.
+
+
+I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_
+
+Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques
+réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait
+pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre
+contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque
+séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui
+voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme
+dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre
+ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à
+multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant
+plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique
+les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes
+des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et
+de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de
+laborieuses recherches.
+
+Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et
+la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de
+Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la
+rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu
+composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels
+pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la
+phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne.
+Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que
+dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il
+n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons
+entendre une véritable déclamation d'école.
+
+Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les
+théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre
+les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être
+inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre
+les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur
+condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un
+souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles
+ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille
+autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs
+travaux.
+
+C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au
+panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il
+prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur
+réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si
+vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et
+utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la
+preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un
+instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer
+qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de
+l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys
+l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans
+la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La
+mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa
+déchéance d'être condamné à des besognes actives.
+
+Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes
+n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant
+d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations
+devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas
+tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?
+
+Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres
+traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands
+politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les
+vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis.
+Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été
+justifiée par ses enfants».
+
+Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la
+méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une
+tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux
+représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le
+caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas
+Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la
+phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent
+ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis
+bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion
+dont ses devanciers ont usé.
+
+Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et
+des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la
+résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie
+l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans
+le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment
+n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques
+enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent
+pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au
+christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les
+livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui
+s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise,
+qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale
+et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on
+voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à
+leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux
+principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de
+la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une
+grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_,
+examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la
+fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le
+savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en
+conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures,
+et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les
+connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa
+thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles,
+d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.
+
+Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans
+le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la
+science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en
+France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle
+affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la
+grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait
+convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour
+contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une
+grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de
+vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma
+togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux
+partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce
+thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le
+retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas
+encore épuisé.
+
+On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la
+«bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres
+questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer
+ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de
+tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de
+l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité.
+Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité
+inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent
+presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en
+est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de
+Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le
+tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été
+l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les
+leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est
+précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque
+part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que
+par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels
+argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur
+ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions,
+il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des
+observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation
+de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache
+étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.
+
+Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il
+s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il
+n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras
+d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai
+que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons
+plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait
+voulu lui répondre.
+
+Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce
+premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à
+des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve
+sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est
+bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui
+contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit
+Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne
+semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes
+chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide
+rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne
+disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort:
+«Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image
+était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que
+Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres
+rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des
+souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est
+dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne
+n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop
+vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].
+
+A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont
+développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute
+sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met
+en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le
+pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les
+reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs
+encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses
+idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie
+plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de
+leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le
+supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre
+elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne
+l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants
+par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de
+dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82].
+Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots
+étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des
+questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur
+ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à
+l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le
+sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux
+savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords
+dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent
+également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par
+Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux
+gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois
+incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur
+idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais
+savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe,
+n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet
+de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas
+civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce
+n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on
+regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science
+n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous
+l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science
+écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science
+y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord
+conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].
+
+En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres
+opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des
+deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous
+ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces
+similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je
+ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au
+point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à
+nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent
+à l'esprit.
+
+S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son
+apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de
+penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides,
+dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un
+pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec
+lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter
+à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui
+a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des
+amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des
+exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui
+tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient
+pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître
+la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat
+autant qu'une profession de foi sincère.
+
+
+II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_
+
+Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie
+des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant
+qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas
+inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle
+fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a
+besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien
+défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à
+l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la
+conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons
+constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de
+son objet.
+
+Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements
+assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu,
+et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien
+importante envers son devancier.
+
+C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre
+l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de
+l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse
+puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de
+la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire
+que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la
+morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel»,
+«globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés.
+Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune
+méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les
+conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon
+répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si
+nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge
+est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression
+d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il
+sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette.
+Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.
+
+Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à
+railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes
+espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante
+conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon
+et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la
+science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne
+songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne
+d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants
+qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers
+aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre
+du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de
+Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance
+quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en
+une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences
+physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie
+des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs
+creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans
+l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère,
+lui aussi, fabriquer de l'or.
+
+Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités
+s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait
+déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui
+sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa
+complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui
+avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des
+adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs
+sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les
+voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence
+considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur
+la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles
+à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires.
+C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions
+humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales
+destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon
+trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait.
+Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa
+notion de la science au domaine des faits politiques[90].
+
+Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque
+entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la
+lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la
+rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée
+dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet
+esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine
+tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans
+doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On
+pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel
+d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en
+moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et
+polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée:
+dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que
+son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre
+hypothèse aussi peu solide.
+
+Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de
+sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale,
+qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que
+lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son
+oeuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience
+personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche
+à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles
+politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de
+Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été
+analogue, mais moins efficace.
+
+Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs
+antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les _Essais_ de
+Montaigne et dans le _De augmentis_. Pour quatre de ces rencontres, la
+version de Bacon diffère de celle de Montaigne[91]. Dans deux autres
+cas, Bacon nous renvoie directement à la source ancienne[92]. Il est
+vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il
+peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les
+déformations lui sont fort habituelles; il serait bien téméraire
+néanmoins de prétendre que Montaigne a suggéré ces allégations.
+Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source[93], et où
+son allégation est conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans
+son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des
+points du programme tracé dans le _De augmentis_, une douzaine de mots
+fameux de l'antiquité sont repris sur lesquels Montaigne avait insisté
+déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre
+les deux oeuvres. Il serait hasardeux toutefois d'en tirer une
+conclusion autre que celle-ci: que Bacon s'intéresse aux mêmes
+exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes
+objets.
+
+Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont à signaler.
+Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII
+de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile.
+N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il
+l'a fait dans les _Essais_ et n'y revient qu'accessoirement ici. Son
+objet est de frayer la voie à une science des moeurs. Nous ne sommes
+donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes.
+
+L'idéal de la santé du corps, pour Bacon[94], est la santé qui met «en
+état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes
+espèces de choses.» C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à
+son disciple quand il lui donnait comme modèle la «merveilleuse nature
+d'Alcibiades» qui savait se «transformer si aisement à façons si
+diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité
+et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne,
+autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie[95].» Montaigne
+revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il
+a portés sur Alexandre[96], sur César[97], sur Socrate[98], on
+constate que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette
+souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de la vie qui l'ont
+séduit.
+
+Bacon raille la chimère de la sagesse stoïque et les prétentions des
+philosophes: «Voyez sur quel ton tout à fait tragique Sénèque nous
+dit: «Quoi de plus grand que de voir un être aussi fragile que l'homme
+atteindre à la sécurité d'un Dieu![99]» Montaigne a choisi chez
+Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître[100],
+pour le tourner en dérision[101], mais l'esprit qui l'anime est le
+même et, comme Bacon, les rodomontades stoïciennes le divertissent
+bien souvent.
+
+Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les
+esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la
+mort. Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent
+être trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de
+précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant
+remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme
+ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin,
+d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on
+fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien
+redoutable[102]. Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait être
+notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion
+qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon
+contre cette méthode contre nature. Son essai _De la physionomie_ est
+plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron «tota
+philosophorum vita commentatio mortis est», et réplique que la mort
+n'est point le «but» mais seulement le «bout de la vie»[103]. Par de
+nombreux exemples, il montre que toute cette vaine préparation nous
+effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la
+mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne,
+Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la
+reprendra dans ses _Essais_ quelques années plus tard.
+
+D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans
+les _Essais_ de 1612, trouvent dans l'_Advancement of learning_ leur
+première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le
+fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre VI, ce
+que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation.
+
+Bacon[104] et Montaigne[105] s'accordent à déclarer que, pour bien
+connaître les moeurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui
+vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux
+voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour
+la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs[106]. Quand on
+entend Bacon proclamer «Epitomes are the moths and corruptions of
+learning»[107], le mot de Montaigne revient à la mémoire: «Tout abrégé
+sur un bon livre est un sot abrégé[108].» Ces derniers rapprochements
+toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de
+constater que, de même que Montaigne[109], Bacon donne l'assassin de
+Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur[110].
+Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une
+réminiscence. Bacon: «So as Diogenes' opinion is to be accepted, who
+commended not them which abstained, but them which sustained and
+could refrain their mind in praecipitio, and could give unto the mind
+(as is used in horsemanship) the shortest stop or turn[111].»
+Montaigne: «C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper
+despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se
+cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net[112].»
+
+Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition
+anglaise de 1605. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment
+où Bacon complète son oeuvre et la traduit en latin, le personnage de
+Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais
+l'homme qui s'est décrit dans ses _Essais_: «Ceux qui, nous dit-il,
+ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de
+l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent
+pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était
+son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons
+administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre
+fortune, ils ne feront que boiter[113].» L'idée ici exprimée ne répond
+que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans
+le chapitre intitulé «_De l'utile et de l'honneste_»[114]. Ma
+conviction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que
+Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet
+de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans
+l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une
+invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bacon?
+On fait une allusion précise à un texte qu'on vient de lire, ne
+l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un
+ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les
+souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère
+de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son
+livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le
+même passage, Bacon développe des recommandations qui sont
+particulièrement chères à Montaigne[115], celle-ci, par exemple, qu'il
+faut éviter de se mêler inconsidérément de trop de choses; cette autre
+surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se
+connaître soi-même. «L'oracle qui nous dit: «Connais-toi toi-même»,
+n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte
+qui tient le premier rang en politique.» On sait quelle large place
+lui a été faite dans les _Essais_.
+
+Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons
+faites en étudiant les _Essais_ de Bacon, on sera porté à croire que
+Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a
+fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus
+précis: avant Bacon, Montaigne avait indiqué les sources de la science
+morale; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens
+étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée[116].
+Au chapitre _De l'institution des enfans_, il a montré quel profit
+pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et
+particulièrement des biographies de Plutarque. «Les historiens, dit-il
+encore, sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez; et quant
+l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus
+vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses
+conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de
+son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent
+les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux
+événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors,
+ceux-là me sont plus propres: voylà pourquoy en toutes sortes, c'est
+mon homme que Plutarque[117].» Bacon n'avait qu'à recueillir des
+indications aussi nettes. «S'il faut dire ce que nous pensons sur ce
+point, écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, les
+véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les
+poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et
+d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer
+les passions, puis les modérer et les assoupir; comment aussi on peut
+les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent au
+dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait
+pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se
+trahissent; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres
+choses de cette espèce[118].» Bacon revient à diverses reprises sur
+cette idée, et il ne méconnaît pas non plus la valeur du genre
+biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à
+construire la science des affaires. «Comme c'est l'histoire des temps
+qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la
+politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les
+meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute
+la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant
+grandes que légères[119].»
+
+Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de
+ces sources est très différent de celui que Bacon en voulait faire. Ce
+que Bacon demande, c'est une enquête méthodique qui aboutisse à une
+véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des
+papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux types de
+caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision,
+on entreprendra l'étude des affections, des passions, on en
+déterminera les causes, on en mesurera les effets, on en dressera un
+inventaire raisonné et pratique. Enfin, et c'est une troisième
+enquête à faire chez les historiens et les poètes, il faudra examiner
+toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les âmes; la
+coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il
+faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent,
+l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale
+sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous
+n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament,
+quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les
+remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts
+qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le
+précisant, le déterminisme de Bacon; peut-être il n'a pas l'illusion
+que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse; néanmoins
+dans l'ensemble telle est bien sa pensée.
+
+On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de
+Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces
+forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple,
+l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon
+pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la
+plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la
+méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer
+toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude
+à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le
+mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens
+différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune
+autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré
+hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait
+un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre
+peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules
+universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur
+les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à
+mieux connaître les autres.
+
+Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les
+sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois
+cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq
+précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau
+à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles
+telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime
+ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le
+style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand
+Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des
+histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez
+Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière
+d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi
+étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses,
+la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour
+traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations,
+et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur
+l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits
+particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous
+nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le
+plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode
+beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la
+dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la
+dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici
+simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on
+expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente
+ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles
+peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la
+suppléer[120]... »
+
+Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il
+subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct,
+par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible
+comme Machiavel dans ses _Discours_ sur Tite-Live. Il semble bien qu'à
+l'origine, dans ses premiers _Essais_, il avait adopté le même cadre.
+Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison
+humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si
+les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses
+remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine
+nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents
+types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir
+sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités.
+
+Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle
+qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon
+lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces
+questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous
+prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que
+Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à
+voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement.
+La lecture d'une oeuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où
+l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise
+avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était
+quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de
+matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su
+à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources
+où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne,
+l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette
+conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré
+qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux
+études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.
+
+
+ [74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous
+ l'avons fait pour les _Essais_, les deux rédactions
+ successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605
+ (_Advancement of learning_) et la rédaction latine de 1623
+ (_De Augmentis scientiarum_). Je renverrai uniformément à
+ cette dernière.
+
+ [75] Dans son _Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis
+ disciplinæ christianæ._
+
+ [76] Voir mon ouvrage sur les _Sources et l'Evolution des
+ Essais de Montaigne_, t. II, p. 212.
+
+ [77] Certainly, if a man meditate much upon the universal
+ frame of nature, the earth with men upon it... will not seem
+ much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn,
+ and some carry their young, and some go empty, and all to and
+ from a little heap of dust (_Advancement of learning_, I,
+ VIII, 1).
+
+ [78] II, XII, t. III, p. 234.
+
+ [79] _Dialogues_ XLVI, 19.
+
+ [80] Par exemple, le mot d'un ancien sur le nombre de
+ serviteurs que «nourrit» Homère, mot qui est différemment
+ rapporté chez Bacon, I, VIII, 4, et chez Montaigne, II,
+ XXXVI.
+
+ [81] Telle est cette idée à diverses reprises exprimée par
+ Cicéron que Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la
+ terre: Bacon I, V, II; Montaigne III, XII, t. VI, p. 171.
+ Voici encore deux traits pris à Plutarque: le mot d'un
+ musicien à Philippe: Bacon I, VII, 6; Montaigne I, XL; le mot
+ de Solon sur les lois qu'il a données aux Athéniens: Bacon I,
+ III, 5; Montaigne III, IX, t. VI, p. 138. Peut-être y a-t-il
+ plus de compte à faire de ce dernier rapprochement qui porte
+ sur un trait moins vulgarisé, semble-t-il, et aussi de cette
+ idée, pourtant inspirée par Cicéron et par Platon, que
+ l'étonnement est le germe du savoir: Bacon I, III, 3;
+ Montaigne III, XI, t. VI. p. 259. Le nombre de ces
+ rapprochements est peut-être aussi à prendre en
+ considération. Pourtant ces indications restent vagues.
+
+ [82] Voir en particulier, dans I, V, de longs développements
+ sur ce sujet.
+
+ [83] Voir surtout l'essai _Du pédantisme_.
+
+ [84] I, XXXIX, p. 182: «Cettuy-cy, tout pituiteux, chassieux
+ et crasseux... »
+
+ [85] III, XIII au début.
+
+ [86] Début de I, 25 et III, 1.
+
+ [87] I, XXIV, t. II, p. 12.
+
+ [88] «A farther proceeding therein (in philosophy) doth bring
+ the mind back again to religion.» (_Of the advancement of
+ learning_, liv. I; éd. Spedding, p. 267.) (Voir ci-dessus p.
+ 35.)
+
+ [89] Cf. _Novum organum_, livre II, aphorisme 5.
+
+ [90] Pour la science du gouvernement dont il indique
+ seulement la matière dans son _De augmentis_, qu'on lise dans
+ les _Essais_ les chapitres qu'il lui a consacrés; on verra
+ combien d'idées sont inspirées de Machiavel; et ici même
+ qu'on parcoure les deux parties qu'il distingue dans la
+ «science des affaires», à la fois ce qui concerne «l'art des
+ occasions éparses», et «l'art de se pousser dans le monde»,
+ on sentira nettement que son maître n'est ni l'idéaliste
+ Thomas Morus, ni l'auteur des _Six livres de la République_,
+ Jean Bodin, mais le politique réaliste de Florence.
+
+ [91] L'aventure de Thalès qui, regardant les étoiles, tombe
+ dans un puits: Bacon, II, 2; Montaigne, II, XII, t. IV, p.
+ 47; le mot de Pythagore sur les jeux Olympiques: Bacon, VII,
+ 1; Montaigne, I, XXVI, t. II, p. 42; le mot de Bias sur
+ l'amitié, que Montaigne, d'après Aulu-Gelle attribue à
+ Chilon: Bacon, VIII, 2; Montaigne, I, XXVIII, t. II, p. 94;
+ le mot de Statilius à l'occasion du meurtre de César: Bacon
+ VII, 2; Montaigne, I. L, t. II, p. 271.
+
+ [92] L'image empruntée à Sénèque sur les joueurs de
+ passe-passe: Bacon, V, 2; Montaigne, III, VIII, t. VI, p. 90;
+ un mot sur l'éloquence pris à la LII épître de Senèque:
+ Bacon, VII, 1; Montaigne, I, XL, t. II, p. 198.
+
+ [93] Faits allégués de part et d'autre pour prouver que les
+ animaux nous ont enseigné divers arts: Bacon V, 1; Montaigne,
+ II, XII, t. III, p. 211; exemples de raison raisonnante chez
+ les animaux: Bacon, _ibid._; Montaigne, II, XII, t. III, p.
+ 218 pour les corbeaux de Barbarie, p. 231 pour les fourmis
+ qui rongent les extrémités du grain de blé afin de l'empêcher
+ de germer; opinion de Platon qui met la raison au cerveau,
+ l'ire au coeur, la cupidité au foie: Bacon, IV, 1, à la fin;
+ Montaigne, II, XII, t. IV, p. 62; allusion au rémora: Bacon,
+ III, 4; Montaigne, II, XII, t. III, p. 223. Ajouter encore le
+ mot de César qui préfère être le premier dans un village à
+ être le second dans Rome: Bacon, VIII, 2; Montaigne n'y fait
+ qu'une allusion, III, VII, t. VI, p. 74. La citation du
+ _Trinummus_ de Plaute (II. 84), que Bacon reproduit en la
+ modifiant «Nam pol' sapiens fingit fortunam sibi» peut avoir
+ été suggérée par Montaigne, I, XLII, t. II, p. 208, ou encore
+ par Juste Lipse, _Politiques_, I, VII.
+
+ [94] VII, 1, fin, trad. Riaux, p. 335.
+
+ [95] I, XXVI, t. II, p. 57.
+
+ [96] III, XIII, t. VII, p. 78.
+
+ [97] _Ibid._
+
+ [98] III, XIII, t. VII, p. 81.
+
+ [99] VII, 1, trad. Riaux, p. 330.
+
+ [100] _Epîtres à Lucilius_, LIII.
+
+ [101] II, XII, t. III, p. 261.
+
+ [102] VII, 2, trad. Riaux, p. 339.
+
+ [103] III, XII, t. VI. p. 292.
+
+ [104] VIII, 2, trad. Riaux, p. 393.
+
+ [105] III, II.
+
+ [106] Bacon, VI. 4, à la fin; Montaigne, I, XXVI, à la fin.
+
+ [107] III, 6.
+
+ [108] III, VIII, t. VI, p. 112.
+
+ [109] _Essais_, II, XXIX.
+
+ [110] IV, 1.
+
+ [111] VII, 1, à la fin.
+
+ [112] I, IX, t. I. p. 41.
+
+ [113] VIII, 2. trad. Riaux, p. 398.
+
+ [114] _Essais_, III, 1, auquel Spedding renvoie dans une note
+ de son édition.
+
+ [115] Notons toutefois que ces développements sont de 1605,
+ tandis que la phrase sur Montaigne a été ajoutée en 1623.
+
+ [116] II, X et I, 26, t. II. p. 21.
+
+ [117] II, X, t. III, p. 135.
+
+ [118] VII, 3, trad. Riaux, p. 350.
+
+ [119] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.
+
+ [120] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MÉTHODE DE LA SCIENCE. MONTAIGNE ET LE _Novum organum_
+
+
+Jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de
+peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées
+de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il
+ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'_Essais_
+pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni
+fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et
+cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions
+très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par
+Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement.
+C'est dans la composition du _Novum organum_, si je ne me trompe, que
+les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer
+toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne
+touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable,
+aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les
+deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer
+les raisons qui me rendent cette opinion très probable.
+
+Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment
+se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas
+une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder,
+critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait
+pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous
+l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes
+commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver
+l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite
+seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de
+connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des
+faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer
+toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher
+les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur
+intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à
+contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir.
+Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du
+_Novum organum_. A première vue on aperçoit combien elle est conforme
+à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne.
+
+L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par
+Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode.
+Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir.
+Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément;
+il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet
+de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous
+dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle
+qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin.
+Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non
+des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là
+est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du _Novum
+organum_; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le
+principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout
+prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne.
+Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si
+fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation,
+c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions
+pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des
+faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours;
+autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la
+politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en
+tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un
+instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable
+à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil
+déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte,
+boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses;
+nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce
+qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire
+de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de
+Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de
+passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison,
+où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les _Essais_
+son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à
+ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain
+avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les
+_Essais_ de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de
+Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait
+fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a
+préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des _Essais_ a
+fortifié le point de vue de l'auteur du _Novum organum._
+
+Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins
+paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont
+offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans
+le _Novum organum_ les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne
+serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un
+écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses
+oeuvres et les oeuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse?
+Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car
+souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études.
+Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des
+ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées.
+Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles
+demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation
+des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême
+circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le _Novum
+organum_ on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.
+
+Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se
+placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les
+défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans
+plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son
+jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et
+en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de
+Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la
+diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.
+
+De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer
+sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science
+des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la
+nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes
+dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la
+morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne,
+rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les
+histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi
+c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur
+application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit.
+Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent
+notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre
+idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et
+d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste,
+c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon
+fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais
+ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les
+plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de
+s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce
+sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous
+devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait
+négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres
+philosophes ne considèrent que les ensembles.
+
+Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les
+idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son
+cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne
+conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon
+les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à
+retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui
+marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la
+dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois
+chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les
+magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts
+naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui
+lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout
+entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que
+notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique.
+Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut
+reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont
+été plus ou moins distinctement aperçues.
+
+Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées
+à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive
+qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce
+qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela
+n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été
+auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que
+Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui
+à donner corps à sa doctrine.
+
+Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des
+hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de
+la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni
+les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les
+fantômes de race l'ont occupé plus que les autres.
+
+«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même
+de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de
+famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le
+sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au
+contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit,
+ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers.
+L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les
+rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle
+des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images
+qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à
+Montaigne. C'est une des idées directrices de l'_Apologie de Raimond
+Sebonde_, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté
+le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la
+dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend
+à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu
+de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous
+projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous
+réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les
+perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les
+pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce
+qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle
+qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions
+la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous
+l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos
+plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même
+anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique,
+vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous
+faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable
+que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres
+choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre
+et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe
+nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est
+impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.[129]»
+
+Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de
+l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup
+plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre
+connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent
+fort difficilement sur les choses.
+
+Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice
+capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement,
+dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre
+lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants.
+Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que
+nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés:
+celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant
+de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là
+néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.
+
+Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos
+idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit
+extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que
+ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire
+à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte.
+«L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui
+plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en
+elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de
+prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges
+de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau
+se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou
+il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en
+débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant
+jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est
+faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.»
+
+Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que
+pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir
+présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y
+trouverez la même explication dans des termes analogues; un même
+exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui,
+comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand
+nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au
+naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux
+qui, en dépit de leurs prières et de leurs voeux, ont été engloutis
+par les tempêtes.[133]
+
+En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles
+habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas,
+et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au
+lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est
+communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et
+son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide
+qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui
+mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce
+que peut sa raison qui est un util souple, contournable et
+accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en
+fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de
+choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]»
+
+Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience
+n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que
+la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que
+vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre
+croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la
+derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut
+abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]»
+
+Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à
+nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et
+comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que
+ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre
+intitulé: _Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances
+divines_[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que
+la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y
+voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il
+manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous.
+Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est
+arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et
+Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des
+latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous.
+Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de
+même. Gardez-vous des idées _a priori_, et surtout quand vous voulez
+les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les
+infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en
+pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des
+exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre
+conscience de sa méthode.
+
+Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a
+l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les
+éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne
+peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on
+nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement
+attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer
+quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial
+qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre _Des
+coches_[138] et au chapitre _Des boîteux_[139], il s'est amusé à
+montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés
+se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes
+d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un
+fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même
+de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre
+explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres
+mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut
+ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le
+vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.»
+
+ «_Dare corpus idonea fumo_... »[140]
+
+Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à
+forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet
+esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages,
+fût-ce à vide.
+
+Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore
+signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent
+et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne
+insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son
+esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien
+différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le
+possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant:
+notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à
+entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les
+questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre
+mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout
+tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne
+se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa
+coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la
+principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à
+découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne
+foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait
+Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou
+evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party
+soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à
+la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers
+l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que
+je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La
+figure de Montaigne, partout présente dans son oeuvre, était une
+invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.
+
+Il en signale même expressément une des formes que nous venons de
+retrouver chez Bacon. «L'oeil de l'entendement... disait Bacon,
+rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de
+peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.»
+Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui
+aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de
+l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique,
+c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours,
+et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par
+soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une
+occupation méprisable.
+
+«Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages
+imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité
+si elle n'est d'aage competant..... Mais moy... j'allegue aussi
+volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay
+veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise
+qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques:
+leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere
+et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus d'honneur de
+l'allegation que la verité du discours? comme s'il estoit plus
+d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves que
+de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons
+pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous,
+et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple: ....des plus
+ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous sçavions
+trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de
+nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des
+actions humaines.»[146]
+
+C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience
+scientifique en général. L'originalité principale des _Essais_ de
+Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste
+peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et
+aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et
+ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la
+peinture du moi.
+
+Deux fantômes de race sont encore signalés par Bacon: l'un tient à la
+conformation de nos sens[147], l'autre à la conformation de notre
+esprit[148]. Nos sens nous trompent: ils altèrent les images des
+choses; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur
+les phénomènes qui sont de leur domaine; enfin il est, dans la nature,
+des ordres de phénomènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées
+avaient été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de
+l'antiquité, par aucun toutefois plus nettement que par Sextus
+Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait
+résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point;
+chaque fois que Bacon relisait l'_Apologie de Sebonde_ il les
+retrouvait là claires et succinctes.
+
+Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des
+abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des
+formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige.
+Montaigne, il est vrai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais
+il est impliqué parfois dans sa critique.
+
+Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de
+conclusion à l'_Apologie_: c'est ce contraste qu'elle met en évidence
+entre ce besoin natif de l'esprit d'arrêter la réalité et le monde des
+phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel.
+
+«Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine
+nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne
+baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre et une incertaine et
+debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir
+prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner
+l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule
+par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.
+Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en
+autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve
+deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanent, par ce
+que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à
+mourir avant qu'il soit nay.»[149].
+
+L'une des causes de ce qu'on a appelé le scepticisme de Montaigne,
+c'est précisément le sentiment qu'il a eu de cette antinomie entre la
+nature du monde psychologique et la nature du monde réel, sentiment
+qui s'exprime avec tant de force dans cette fin de l'_Apologie de
+Sebonde_.
+
+Les _fantômes_ de race sont les plus universels puisque par définition
+ils tiennent à la nature même de l'esprit humain; les fantômes de
+l'antre, au contraire, dépendent des circonstances particulières à la
+vie de chacun de nous ou du milieu social dans lequel nous sommes
+plongés. Bien souvent ce ne seront pas les mêmes dont auront à se
+défier l'homme de science que Bacon prépare, et le sage que forme
+Montaigne. Tous les deux s'en sont occupés chacun à sa manière.
+Montaigne les a attaqués fréquemment. Il se défend, par exemple, de
+participer à «cette erreur commune de juger d'autruy selon luy et de
+rapporter la condition des autres hommes à la sienne.»[150]
+
+Tous les vices de l'esprit que Bacon désigne sous ce nom de «fantôme
+de l'antre» reviennent, en somme, à des habitudes que des dispositions
+naturelles et des circonstances fortuites nous font contracter. Or
+sans cesse Montaigne s'élève contre l'habitude, contre la coutume qui
+rétrécissent l'esprit et aveuglent l'oeil de la raison. «Ou que je
+vueille donner, nous dit-il, il me faut forcer quelque barriere de la
+coustume, tant ell' a soigneusement bridé toutes nos avenues.»[151].
+Bacon a relevé les principaux dangers des habitudes individuelles chez
+le savant: elles risquent de lui faire porter dans toutes ses études
+le tour d'esprit de sa spécialité[152], de l'attacher à telles
+autorités plutôt qu'à telles autres[153]. Et Montaigne de même analyse
+les dangers que ses goûts et ses habitudes font courir au moraliste.
+C'est l'habitude qui fausse toute notre critique des faits moraux et
+psychologiques: entendons-nous citer un fait, c'est d'après notre
+seule suffisance que nous prétendons décider s'il est possible ou non:
+or notre suffisance est strictement limitée par notre expérience.
+Tout ce qui sort du cercle de nos habitudes nous paraît incroyable;
+tout ce qui y rentre est clair pour nous[154]. Ainsi, au lieu
+d'interroger notre raison, nous confondons les limites du possible
+avec les limites de notre expérience courante. Dans l'appréciation des
+faits moraux, même vice: ce que nous appelons juste n'est pas ce que
+la raison nous démontre être juste, c'est ce que la coutume nous
+présente comme juste. Les usages des cannibales nous paraissent
+barbares non parce qu'ils le sont effectivement, mais parce qu'ils
+diffèrent des nôtres[155]. Enfin tout le système d'éducation élaboré
+par Montaigne vise précisément à étendre dans tous les sens au moyen
+de lectures, de conversations, de fréquentations, de voyages,
+l'expérience de l'enfant, afin de ne le laisser assujettir son esprit
+à aucune habitude qui le garrotte dans des préjugés individuels ou
+sociaux[156].
+
+Les fantômes de la place publique sont ceux qui naissent du langage.
+Au lieu d'être moulés sur les choses, de les revêtir exactement, les
+mots correspondent à des notions grossières, imprécises, mal élaborées
+par le vulgaire. Il s'en suit que toute phrase prête au doute, et que
+les hommes se comprennent difficilement. De là naissent une masse de
+disputes oiseuses entre les savants: ils veulent discuter des choses,
+mais l'ambiguité des mots les empêche de s'entendre, il leur faut
+s'arrêter à l'écorce. Le seul remède est de donner des définitions
+exactes. Encore, ajoute Bacon, ce remède est-il très insuffisant car
+les définitions se composent de mots qui à leur tour ont besoin d'être
+définis, et ainsi de suite...
+
+Or ces trois idées: imprécision du langage, fréquence des disputes
+qu'elle entraîne, impuissance où nous sommes de définir exactement,
+ont été mises en évidence par Montaigne. «Il n'est aucun sens ny
+visage, dit-il, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit
+humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la
+parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de
+fauceté et de mensonge l'on faict naistre? quelle heresie n'y a trouvé
+des fondemens assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se
+maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se
+veulent jamais departir de cette preuve du tesmoignage de
+l'interpretation des mots.»[157].
+
+Et, au chapitre _De l'expérience_[158], revenant sur ce même sujet de
+l'obscurité des écrits humains et de l'inépuisable source de
+commentaires qu'ils font jaillir, plus explicitement cette fois il
+nous dira que cette incertitude vient sans doute en partie de ce
+qu'une même idée ne saurait se retrouver deux fois identique à
+elle-même dans des cerveaux humains, mais que la raison en est aussi
+dans l'«insuffisance de nostre langage». «Nostre contestation est
+verbale: je te demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle et
+Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une
+pierre, c'est un corps; mais qui presseroi: «Et corps,
+qu'est-ce?--Substance.--Et substance, quoi?» ainsi de suitte,
+acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un
+mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu: je sçay mieux que
+c'est qu'Homme, que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou
+Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte ils m'en donnent trois: c'est
+la teste de Hydra.»[159].
+
+C'est presque dans les mêmes termes que Bacon dira l'inefficacité de
+la définition pour remédier à cet état de choses. Et si Montaigne
+n'avait pas analysé avec autant de précision que lui les causes du
+mal, il en avait aussi fortement marqué les funestes conséquences: «La
+plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos
+procez ne naissent que du débat de l'interpretation des loix; et la
+plus part des guerres de cette impuissance de n'avoir sceu clairement
+exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. Combien de
+querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens
+de cette syllabe: _Hoc_!»[160]
+
+Restent les fantômes du théâtre. Ce sont les préjugés qu'imposent à
+nos esprits les doctrines des diverses sectes de la philosophie
+ancienne. Par le prestige de leur autorité elles nous asservissent à
+certaines croyances et à certaines méthodes qui entravent notre
+liberté d'examen des faits. C'est contre l'assujettissement de
+l'esprit à une autorité que Bacon s'élève ici, et surtout à l'autorité
+qui a le plus lourdement pesé sur le seizième siècle, celle de la
+science antique. Il voudrait prendre une à une les doctrines des
+philosophes anciens et les réfuter afin de leur oter leur prestige, et
+rendre à la raison son indépendance. A défaut de cet examen critique
+qui l'entraînerait trop loin, il range ces philosophies en trois
+catégories selon les méthodes de pensée dont elles procèdent et il
+analyse les vices fondamentaux de chacune d'elles.
+
+Nous n'avons rien de si méthodique chez Montaigne. Il n'avait pas
+d'ailleurs une connaissance suffisante des systèmes anciens pour les
+critiquer avec cette pénétration. Aussi les suggestions qu'il a pu
+fournir à Bacon sont sur ce point moins nombreuses que sur les
+précédents. Mais l'attitude critique est la même de part et d'autre.
+Il a beau nous dire qu'il plie volontiers sa fantaisie aux
+imaginations de ces grandes âmes du temps passé et nous répéter sous
+bien des formes l'admiration qu'elles lui inspirent, il n'est plus de
+la génération qui se jetait sans discernement à la dépouille de
+l'antiquité; Il est déjà de ceux qui n'acceptent aucune opinion sans
+la «contreroller», sans la faire passer «par l'estamine» de leur
+jugement[161]; il demande à l'antiquité non de lui fournir des idées
+étrangères, mais «de lui mettre en main ses propres idées» déjà
+formées, «de lui en donner la jouissance». Il serait aisé de relever
+dans son oeuvre un bon nombre de formules où cette indépendance
+s'affirme.
+
+S'il n'a pas méthodiquement critiqué les différentes doctrines
+philosophiques, il s'est très nettement attaqué au plus autorisé des
+philosophes, à Aristote, et sa critique nous la retrouvons presque
+identique chez Bacon:
+
+«Le dieu de la science scolastique, c'est Aristote, c'est religion de
+debatre de ses ordonnances, comme celles de Lycurgus à Sparte. Sa
+doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant
+faulse que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant
+volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus ou le
+plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou
+l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les
+nombres et symmetrie de Pythagoras, ...ou tout autre opinion, de
+cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette
+belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance en tout ce de
+quoy elle se mesle, comme je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce
+subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il
+bastit de trois pieces, matière, forme et privation. Et qu'est-il plus
+vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des
+choses? La privation, c'est une négative; de quelle humeur en a il peu
+faire la cause et l'origine des choses qui sont»[162].
+
+Bacon, lui aussi, énumère les principes physiques de plusieurs
+philosophes, et il conclut: «Or, dans toutes ces opinions-là, on voit
+une certaine teinte de physique, on y reconnaît quelque peu de la
+nature et de l'expérience, cela sent le corps et la matière; au lieu
+que la physique d'Aristote n'est qu'un fracas de termes de
+dialectique; et cette dialectique il l'a remaniée dans sa métaphysique
+sous un nom plus imposant... »[163]
+
+Mais la physique n'est pas le domaine ordinaire de la pensée de
+Montaigne. Si nous le cherchons chez lui, en morale, nous
+constaterons, je crois, que, d'abord séduit par la prestigieuse
+élévation du stoïcisme qui flatte son imagination, Montaigne se dégage
+peu à peu de cette autorité: il prend possession de son moi, et c'est
+en opposition avec cette arrogance stoïcienne un moment partagée qu'il
+affirme sa doctrine à lui, très personnelle. Sans doute, Bacon n'a pas
+recherché l'histoire de la pensée de Montaigne, il n'a pas pu démêler
+cette ascension progressive vers la liberté; mais il en a connu les
+effets, et cela suffit: il a pu voir qu'au chapitre _De la
+vanité_[164], si Montaigne développe si complaisamment son goût pour
+les voyages, c'est afin de critiquer la prétention qu'ont les
+stoïciens de bannir toute frivolité de notre vie; au chapitre _De la
+physionomie_[165], s'il nous montre avec tant de vivacité le courage
+des paysans en face de la mort, c'est pour critiquer tous les efforts
+infructueux que font ces mêmes stoïciens à nous y préparer. Entraîné
+par leur autorité, il a partagé leurs erreurs; il en est d'autant plus
+ardent à les combattre.
+
+Enfin, à l'ombre de sa critique contre l'autorité des anciens, Bacon
+en glisse une autre contre l'autorité de l'Ecriture Sainte en matière
+scientifique. Ce n'est pas chez lui marque d'incrédulité, c'est besoin
+d'un esprit scientifique déjà singulièrement vigoureux de puiser ses
+connaissances à la seule source des faits. Il prétend séparer
+totalement le domaine de la science du domaine de la foi. Or, chez
+Montaigne, il avait rencontré très nette cette même tendance.
+Montaigne l'avait portée dans la science morale, entreprise plus
+hardie que s'il se fût agi de science physique.
+
+«J'ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucun escris, de ce
+qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de
+theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque
+raison: Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme
+royne et dominatrice; qu'elle doibt estre principale partout, poinct
+suffragante et subsidiaire... Que les raisons divines se considerent
+plus venerablement et reveramment seules et en leur stile qu'appariées
+aux discours humains; Qu'il se voit plus souvent cette faute que les
+theologiens escrivent trop humainement, que cette autre que les
+humanistes escrivent trop peu theologalement: la philosophie, dict
+sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole sainte, comme une
+servant inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant, de
+l'entrée, le sacraire des saints thresors de la doctrine céleste... »
+[166]. Bacon n'est pas moins respectueux dans les formes qu'il
+prend pour reléguer chez elles les Ecritures: prétendre établi la
+physique sur le premier livre de la _Genèse_: «C'est, dit-il, s'il est
+permis d'employer le langage des Saintes Ecritures, chercher les
+choses mortes parmi les vivantes.»[167].
+
+Et maintenant, que signifient ces nombreux rapprochements que nous
+venons d'établir? Il importe d'en limiter le sens, afin qu'«on ne leur
+fasse pas dire ce qu'ils ne disent pas.» Bacon n'a certes pas pris de
+toutes pièces, chez Montaigne, sa critique de l'esprit humain, à la
+manière où, par exemple, Montaigne a cueilli chez Plutarque une large
+part de ses idées morales: rien de pareil. Jamais, en somme,
+l'expression de Bacon ne manifeste un souvenir direct de Montaigne. Ce
+que nous montre ce parallèle, c'est que la plupart des idées que nous
+trouvons dans la _Critique des fantômes_ étaient déjà éparses dans les
+_Essais_ de Montaigne, qu'aucun écrivain, peut-être, ne les présentait
+à Bacon aussi bien réunies et aussi fortement mises en oeuvre. Or,
+comme nous savons d'ailleurs (tout l'ensemble de cette étude nous l'a
+démontré) que Bacon pratiquait Montaigne, qu'il le lisait déjà au
+moment où il publiait sa première oeuvre, et qu'il est revenu à lui à
+diverses époques de sa vie, n'est-il pas naturel de penser que
+Montaigne l'a singulièrement aidé à mûrir, à dégager ces idées qu'il
+expose tout à la fin de sa carrière? La pensée de Montaigne est tout
+imprégnée de cette crainte des fantômes. Son exemple était peut-être
+plus instructif que ses préceptes. Il signale souvent les écueils,
+mais plus souvent encore on le voit gouverner de manière à les éviter.
+Le commerce d'un philosophe aussi scrupuleux était éminemment propre à
+inspirer de la prudence au hardi penseur qui se promettait tant de la
+science, et à lui faire écrire la première partie de son _Novum
+organum_. A propos d'un sujet voisin, nous allons saisir peut-être
+d'une manière plus précise cette influence.
+
+Outre cette psychologie des fantômes de l'esprit humain, la première
+partie du _Novum organum_ contient une série de critiques sur la
+méthode employée jusqu'alors dans l'enquête scientifique. Ici encore,
+la forme très sèche des aphorismes, qui ne comporte ni exemples, ni
+commentaires, ne nous laisse rien deviner touchant la provenance de
+ces idées.
+
+Si nous n'avions que ces aphorismes, sans doute nous pourrions penser
+que Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; il serait
+toutefois malaisé de le montrer. Mais Bacon avait exprimé déjà ces
+mêmes idées auparavant. Nous les trouvons dans son oeuvre, pour ainsi
+dire en formation, avant leur pleine maturité. Par là, nous pouvons
+avoir quelques indications sur leur histoire. Le deuxième chapitre du
+livre V du _De augmentis_ s'ouvre par un passage dont (la chose est
+évidente à première vue) les aphorismes que nous nous proposons
+d'étudier sont le dernier épanouissement. Je vais en reproduire les
+principaux passages.
+
+Bacon y prétend montrer que la dialectique, seule méthode employée
+jusqu'à lui, est impuissante à découvrir les arts. «La dialectique...
+parle aux hommes comme en passant et les congédie en leur criant qu'il
+faut s'en rapporter, sur chaque art, à ceux qui l'exercent... Ceux
+qui ont parlé des premiers inventeurs en tout genre et de l'origine
+des sciences en ont fait honneur au hasard plutôt qu'aux hommes, et
+ont représenté les animaux brutes, quadrupèdes, oiseaux, poissons,
+reptiles, comme ayant été, plus que les hommes, nos maîtres dans les
+sciences. En sorte que, comme les anciens étaient dans l'usage de
+consacrer les inventeurs des choses utiles, il n'est nullement
+étonnant que, chez les Egyptiens, nation ancienne, les temples fussent
+tout remplis d'effigies d'animaux, et presque vides d'effigies
+d'hommes... Que si, d'après la tradition des Grecs, vous aimez mieux
+faire honneur aux hommes de l'invention des arts, encore
+n'oseriez-vous dire que Prométhée dut à ses méditations la
+connaissance de la manière d'allumer du feu, et qu'au moment où il
+frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait à voir
+jaillir des étincelles, mais vous avouerez bien qu'il ne dut cette
+invention qu'au hasard et que, suivant l'expression des poètes, il fit
+un larcin à Jupiter; en sorte que, par rapport à l'invention des arts,
+c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des emplâtres, au
+rossignol celle des modulations de la musique, à la cigogne celle des
+lavements, à ce couvercle de marmite qui saute en l'air celle de la
+poudre à canon.
+
+«Une méthode d'invention qui ne diffère pas beaucoup de celle dont
+nous parlons ici, c'est celle dont Virgile donne l'idée lorsqu'il
+dit: _ut varios usu meditando extunderet artes paulatim_. Car la
+méthode qu'on nous propose ici n'est autre que celle dont les brutes
+mêmes sont capables et qu'elles emploient fréquemment; je veux dire
+une attention soutenue, une perpétuelle sollicitude, un exercice sans
+relâche par rapport à une seule chose; méthode dont le besoin même de
+se conserver fait à ces animaux une loi et une nécessité... Quel
+était le conseiller de ce corbeau qui, durant une grande sécheresse,
+jetait de petits cailloux dans le creux d'un arbre, où il avait aperçu
+de l'eau, pour faire monter le niveau à portée de son bec? Qui a
+montré le chemin aux abeilles qu'on voit traversant les plaines de
+l'air, comme un vaste océan, et parcourant les champs fleuris, quoique
+fort éloignés de leurs ruches, puis revenant à leurs rayons. Qui a
+appris à la fourmi à ronger d'abord tout autour le grain qu'elle serre
+dans son petit magasin, de peur que ce grain, venant à germer, ne
+trompe ainsi ses espérances?»
+
+Et après une critique de la conception que les dialecticiens se
+faisaient de l'induction et de la déduction, le morceau conclut que ce
+n'est pas sans apparence de raison que des philosophes se sont
+prononcés pour le doute des Sceptiques et des Académiciens trouvant
+cette dialectique vaine.
+
+Parmi «ces philosophes qui se déclarent sceptiques», bien probablement
+c'est à Montaigne que Bacon pense tout particulièrement. La page qu'on
+vient de lire semble bien présenter quelques réminiscences des
+_Essais_. Ces exemples de leçons de médecine données à l'homme par les
+animaux, ces contes qui mettent en évidence l'intelligence animale,
+viennent sans doute de Plutarque[168], mais Montaigne les avait repris
+et rendus familiers[169]. Nous retrouvons chez lui les animaux
+inventeurs, le corbeau qui jette des cailloux dans un arbre creux, la
+fourmi qui ronge son grain pour l'empêcher de germer. Il avait
+longuement comparé la raison de l'animal à celle de l'homme, comme
+fait ici Bacon, et quand, dans un aphorisme du _Novum organum_[170],
+nous entendrons Bacon concéder qu'il y a chez les animaux des
+rudiments de syllogismes, Montaigne a si fort attaché son nom à cette
+idée que nous serons très tentés de voir là une influence de son
+_Apologie de Sebonde_. Quelques pages plus loin, dans la même
+_Apologie_, il avait reproché aux savants d'avoir pris pour argent
+comptant ce précepte «que chaque expert doit estre creu en son
+art»[171]. Enfin, l'objet de tout le morceau de Bacon est de montrer
+que, faute de méthode, la recherche scientifique n'a pu donner aucun
+résultat, que les quelques progrès accomplis sont dus au hasard et
+qu'il n'en faut en aucune sorte faire honneur à l'esprit humain, que
+la situation restera la même tant que l'expérience ne sera pas guidée
+par une méthode. Or, dans son chapitre sur la médecine[172],
+Montaigne, il est vrai, n'avait pas parlé de la possibilité de guider
+l'expérience, mais, en revanche, il avait montré avec une singulière
+force combien elle était incapable de donner des résultats par elle
+seule, de démêler aucune application pratique dans l'extrême
+complexité des phénomènes. Et avant Bacon, il avait dit que les
+résultats obtenus étaient dus, non à une enquête rationnelle, mais au
+hasard.
+
+«En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par
+l'inspiration de quelque dæmon, je suis content de les recevoir (car
+quant aux miracles je n'y touche jamais); ou bien encore, les preuves
+qui se tirent des choses qui, pour autre consideration, tombent
+souvent en nostre usage, comme si en la laine, dequoy nous avons
+accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé par accident quelque
+occulte propriété dessicative qui guerisse les muscles au talon, et si
+au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré
+quelque opération apperitive, tout ainsi comme Galen recite qu'il
+advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu'il beut,
+d'autant que de fortune une vipere s'estoit coulee dans le vaisseau.
+Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduite vray-semblable
+à ceste experience, comme aussi en celles ausquelles ils disent avoir
+esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais, en la plupart des
+autres experiences à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune
+et n'avoir eu d'autre guide que le hazard, je trouve le progrez de
+ceste information incroyable.
+
+«J'imagine l'homme regardant autour de luy le nombre infiny des
+choses, plantes, animaux, metaux. Je ne sçay où luy faire commencer
+son essay; et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d'un
+elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée, il se
+trouve encore autant empesché en sa seconde opération. Il luy est
+proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit
+venu à la certitude de ce point où doit joindre la perfection de son
+experience, le sens humain y perd son latin; et avant qu'il ait trouvé
+parmi cette infinité de choses que c'est cette corne, parmy cette
+infinité de maladies l'epilepsie, tant de complexions au melancolique,
+tant de saisons en hyver, tant de nations au François, tant d'aages en
+la vieillesse, tant de mutations celestes en la conjonction de Venus
+et de Saturne, tant de parties du corps au doigt: à tout cela n'estant
+guidé ny d'argument, ny de conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration
+divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fust
+par une fortune parfaitement artificielle, reglée et methodique. Et
+puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut-il asseurer que ce
+ne fust que le mal estoit arrivé à sa periode, ou un effect du hasard,
+ou l'operation de quelque austre chose qu'il eust ou mange, ou beu, ou
+touché ce jour-là, ou le mérite des prieres de sa mere'grand?
+Davantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois
+fut-elle reiterée, et cette longue corde de fortunes et de rencontres
+r'enfilée, pour en conclure une regle? Quand elle sera conclue par qui
+est-ce? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent
+d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura-il r'encontré à point
+nommé l'un de ceux-cy? Quoy, si un autre et si cents autres ont faict
+des experiences contraires?»[173]
+
+Ainsi, Montaigne indique deux moyens par lesquels la science médicale
+a progressé: l'imitation des animaux et les révélations fortuites de
+l'expérience. Ce sont les deux mêmes que nous avons trouvées chez
+Bacon. Les exemples que Bacon allègue pour illustrer le premier, les
+clystères de cigognes et autres merveilles de ce genre, se
+rencontraient dans d'autres passages des _Essais_. Quant au second,
+l'exemple de Prométhée frappant par hasard sa pierre est bien
+l'équivalent du ladre de Galien qui trouve une vipère au fond de son
+verre de vin. Bacon pousse plus profondément l'analyse en commentant
+le mot de Virgile, et voilà tout; encore trouve-t-il probablement chez
+Montaigne les faits sur lesqueles il étaye son commentaire. Ensuite,
+Montaigne, tout en esquissant, lui aussi, la critique de l'induction
+des dialecticiens, montre qu'étant donnée l'extrême complexité des
+phénomènes de la nature, il est fou d'espérer qu'on pourra formuler
+des règles médicales si la recherche de l'esprit n'est guidée et
+dirigée par rien. C'est précisément la conclusion à laquelle Bacon
+veut arriver, et qu'il étendra de la medecine à tous les ordres de
+sciences. Qu'il aille au delà, qu'il pose la nécessité de trouver un
+guide pour cette expérience, de constituer une méthode, tandis que
+Montaigne s'en tient à cette constatation, cela n'empêche en aucune
+façon que l'analyse critique de Montaigne ait pu seconder la pensée de
+Bacon.
+
+Ainsi, la page où Bacon, en 1605, présente au public, pour la première
+fois, les idées qui, dans le premier livre du _Novum organum_,
+constitueront sa critique de la science telle qu'on l'a comprise avant
+lui, semble bien porter la marque de l'influence de Montaigne. Elle
+présente des ressemblances frappantes avec une page de son essai sur
+la médecine; elle répète des idées et des faits que son _Apologie de
+Raimond Sebonde_ a vulgarisés. Dans les aphorismes très nus ou ces
+pensées s'enchâsseront plus tard, rien ne pourra nous dire si
+Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; nous serons en
+droit cependant de supposer qu'il y a contribué.
+
+Je pourrais encore examiner quelques aphorismes du premier livre du
+_Novum organum_ et en rapprocher des passages semblables de Montaigne;
+mais cela nous ferait revenir sur des idées déjà vues à propos du _De
+augmentis_[174]. Les deux pièces maîtresses de ce livre, celles qui en
+donnent vraiment la signification et en mesurent la portée, ce sont la
+critique de l'esprit humain et la critique de la méthode des sciences
+léguée par les anciens, au seizième siècle; or, toutes deux, nous
+l'avons vu, ont des chances de devoir beaucoup à Montaigne.
+
+Ici toutefois s'arrêtent les obligations de Bacon envers lui. Nous
+n'avons plus qu'un pas à faire pour arriver à la méthode propre de
+Bacon. L'exposé de cette méthode remplit le second livre du _Novum
+organum_. On se souvient comment Bacon en fait connaître d'abord le
+but, qui est d'agir sur la nature et de la transformer au gré de la
+volonté humaine; comment, ensuite, il établit ses tables d'expérience,
+d'où presque mathématiquement devra jaillir l'axiome scientifique;
+comment il classe en catégories diverses les expériences, afin
+d'attacher l'esprit aux plus fructueuses. De tout cela, il n'y a rien
+à chercher chez son devancier. Mais si Montaigne n'entre pas avec
+Bacon dans la méthode, il l'accompagne toutefois jusqu'à la porte.
+L'axiome dont découle toute la théorie baconienne, c'est l'axiome de
+la puissance absolue du fait. C'est la pierre d'assise sur laquelle
+repose tout l'édifice. Montaigne avait senti cette puissance du fait.
+Il avait eu l'impression nette que c'était là le seul fondement solide
+sur lequel on pût bâtir.
+
+J'ai montré ailleurs[175] que Montaigne n'est pas un sceptique. Un
+moment, il a été saisi d'un vertige de pyrrhonisme. C'était le
+désarroi d'une conscience qui, tout à coup, sent la plupart de ses
+croyances se dérober. Bientôt, il s'est ressaisi. Ce qui lui a échappé
+dans cette crise, ce sont les idées chimériques auxquelles le monde,
+autour de lui, est asservi, et qui ne reposent sur aucun fondement. Le
+résultat en a été de lui faire reconnaître que l'expérience seule
+mérite sa confiance. Désormais, il ne veut plus plier que devant le
+fait. Il ne bâtira que sur des faits. Il limite son dessein à la
+peinture du moi, afin de bien s'assurer de son objet et pour ne pas
+risquer de s'égarer loin des faits.
+
+Conformément à cette conviction que les faits seuls méritent notre
+confiance, il trace les bornes du connaissable. Les vérités de la
+religion ne peuvent pas être confirmées ou critiquées par
+l'expérience: elles ne sont donc pas du domaine de la raison. La
+politique est plus près de nous. La raison a bien une certaine
+compétence en matière politique. Elle peut corriger des défauts de
+détail. Mais elle doit se défendre des théories ambitieuses et ne
+jamais oublier qu'elle est incapable de construire un Etat de toutes
+pièces. Il est intéressant de relever des réserves de même genre chez
+le rationaliste Bacon. Nous avons vu qu'il se défie lui aussi des
+nouveautés politiques[176]. En religion, il creuse, moins profondément
+que Montaigne peut-être, le fossé qui sépare la foi de la raison, en
+ce qu'il estime la raison capable de réfuter l'athéisme. Mais, comme
+Montaigne, il croit qu'elle ne peut pas démontrer les vérités
+religieuses, et que prétendre attaquer ou défendre la foi par des
+arguments humains, c'est se hasarder dans une entreprise des plus
+dangereuses, qui enfantera fatalement l'erreur[177]. C'est le même
+agnosticisme qui provient de la même confiance exclusive dans les
+faits. On conçoit de quelle importance, pour assurer l'indépendance de
+la science, est une telle ligne de démarcation entre la révélation et
+les constructions de la raison humaine.
+
+Partout où l'expérience peut servir de guide, Montaigne se permet de
+juger. Il juge, avec prudence sans doute, mais avec fermeté. Il lit
+les historiens pour trier dans leurs oeuvres des faits sur lesquels se
+façonneront et se modèleront ses idées. C'est dans l'observation
+directe de la nature qu'il puise les arguments dont il combat le
+stoïcisme. Il affirme. Il bâtit un système de pédagogie. Lisez
+Montaigne en vous plaçant à ce point de vue: vous verrez que, chez
+lui, presque toujours, le fait--vrai ou faux d'ailleurs, là n'est pas
+la question--est à la base de l'idée, et qu'il s'y assujettit avec
+docilité. Son esprit est singulièrement réaliste et positif pour son
+temps, bien fait pour séduire un Bacon.
+
+Comment Montaigne n'a-t-il pas été au delà? Pourquoi, lui qui avait
+une forme d'esprit somme toute si scientifique, n'a-t-il pas su
+déterminer la méthode des sciences? Il en a bien l'intuition: il
+accumule des faits; sa raison sait parfaitement s'assujettir à eux. Un
+pas seulement lui reste à faire. S'il ne l'a pas franchi, c'est, je
+crois, parce que son activité s'est limitée à la science morale. En
+physique, un fait est relativement peu complexe; on peut le traiter
+comme une unité, le coucher sur des tables en classes aisément
+distinctes, l'additionner, le soustraire. Dans l'ordre psychologique,
+il faut une audacieuse abstraction pour l'assimiler aux faits de même
+espèce. Un psychologue, et surtout un psychologue très adonné, comme
+Montaigne, à l'observation intérieure, n'était pas porté à formuler la
+méthode; c'était bien plutôt l'affaire d'un physicien. Quand Bacon
+l'appliquera aux sciences morales, nous aurons l'impression qu'il
+transporte dans ces sciences la méthode des sciences positives.
+
+Dans son essai _De l'Expérience_, Montaigne a bien indiqué sa manière
+à lui d'interpréter l'expérience. C'est celle d'un moraliste. Il a
+très vif le sentiment que chaque fait est singulier, et c'est ce qui
+l'arrête. «La raison, nous dit-il, a tant de formes que nous ne
+sçavons à laquelle nous prendre; l'experience n'en a pas moins. La
+consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens est
+mal seure, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables. Il n'est
+aucune qualité si universelle en cette image des choses que la
+diversité et variété... La ressemblance ne faict pas tant un, comme
+la difference faict autre... Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir
+cent mille espèces et faicts particuliers, et y attacher cent mille
+loix? Ce nombre n'a aucune proportion avec l'infinie diversité des
+actions humaines..... Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de
+mesme chose; et est impossible de voir deux opinions semblables
+exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en
+diverses heures.»[178] Et ailleurs encore: «L'exemple est un patron
+libre, universel et à tout sens.» Sans nul doute on peut tirer profit
+de l'expérience, car ces faits très différents, ont pourtant quelques
+ressemblances qui les rapprochent. A la raison de saisir ces analogies
+fugitives d'interpréter, de juger: sa tâche est infiniment délicate.
+Nous restons ainsi loin de la conception de Bacon qui prétend rendre
+presque mécaniques les applications de la méthode et réduire à une
+sorte de machinisme le rôle de l'esprit dans la recherche de la
+vérité.
+
+Elle ne pouvait guère éclore dans le cerveau d'un moraliste. Ce n'est
+que par un excès manifeste de l'esprit de systématisation que Bacon en
+a étendu l'application à la science morale. Même dans les sciences
+physiques et naturelles il ne semble pas que les découvertes se soient
+jamais faites suivant les procédés mécaniques imaginés par Bacon.
+L'induction et l'intuition y ont toujours joué un rôle capital.
+Pourtant c'est l'observation des phénomènes physiques et naturels qui
+seuls pouvaient les suggérer. Aussi d'autres savants, physiciens et
+naturalistes, prédécesseurs de Bacon ou ses contemporains,
+ébauchaient-ils vers le même temps les grandes lignes de la méthode
+expérimentale. C'est d'eux, c'est des milieux scientifiques qu'est
+venue l'impulsion. Mais l'attitude de Montaigne en face des faits nous
+expliquent que Bacon ait senti en lui, une pensée soeur de la sienne.
+Il a compris que leurs tendances étaient les mêmes: toute la critique
+de Montaigne ne l'a pas effrayé; elle l'a attiré, parce qu'elle
+n'était pas négative, parce qu'elle épurait la notion du fait et
+habituait l'esprit à considérer le fait dans sa nudité.
+
+Je crois donc que, contrairement à l'opinion qui tend à s'accréditer,
+l'influence de Montaigne sur l'essayiste qui est en Bacon a été de
+peu d'importance. Mais si les remarques qui précèdent, d'ailleurs
+hypothétiques, je le répète, ne sont pas sans fondement, il se
+pourrait que Montaigne, lu de bonne heure par Bacon, eût éveillé et
+aiguisé son esprit critique, que lui montrant la pauvreté des méthodes
+en usage et la faiblesse de la raison humaine abandonnée à ses seules
+forces, il l'eût incité à construire sa méthode. Voilà ce que les
+savants ne faisaient pas, ce que personne, je crois, au XVIe siècle
+ne pouvait faire aussi bien que Montaigne. Ce serait alors dans le
+premier livre du _Novum organum_, qui est la base de toute
+l'_Instauratio magna_, qu'il faudrait chercher son influence. Elle
+serait comparable à celle qu'on s'accorde à lui reconnaitre sur
+la pensée de Descartes, qui part du doute méthodique, ou sur celle de
+Pascal qui écrase l'orgueil de la raison. Toute méthode s'appuie sur
+une critique des démarches spontanées de l'esprit humain. C'est cette
+critique de la raison que Montaigne aurait préparée à la fois pour
+Bacon, pour Descartes et pour Pascal. Remarquons toutefois qu'il est
+bien plus près de Bacon que des deux autres. C'est par l'observation
+des faits qu'il échappe au doute; ce n'est pas par l'évidence qui sera
+le refuge de Descartes, et rien ne lui est plus étranger que le
+mysticisme de Pascal.
+
+
+ [121] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 9.
+
+ [122] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 104.
+
+ [123] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 96.
+
+ [124] Montaigne, _Essais_, II, XIII, tome IV, p. 95.
+
+ [125] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.
+
+ [126] Montaigne, _Essais_, II, XII, passim.
+
+ [127] _Nov. org._ I, aphor. 54.
+
+ [128] _Novum organum_, I, aphor. 41.
+
+ [129] Montaigne: _Essais_, II, XII, tome IV, p. 38.
+
+ [130] _Novum organum_, I, aphor. 45. Encore pourrait-on
+ rapprocher l'essai (I, XXXVIII) de Montaigne intitulé:
+ «_Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose_». Il y
+ critique ceux qui n'apportent pas assez de souplesse à juger
+ les actions des hommes, ceux qui doutent par exemple que les
+ larmes de César en voyant la tête de Pompée mort aient pu
+ être des larmes sincères. Ici et en plusieurs autres
+ chapitres (I, II, ch. 1 par exemple _de l'Inconstance de nos
+ actions_), il accuse l'esprit humain de vouloir ramener
+ toutes les actions d'un même homme à un petit nombre de
+ principes, c'est-à-dire de déformer la réalité psychologique
+ par un besoin naturel d'ordre.
+
+ [131] _Novum organum_, I, aphor. 46.
+
+ [132] Voir ci-dessus, p. 45 et 46.
+
+ [133] Montaigne, _Essais_, I, XI, tome I, p. 54.
+
+ [134] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 49.
+
+ [135] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 92.
+
+ [136] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.
+
+ [137] _Novum organum_, I. aphor. 48.
+
+ [138] Montaigne. _Essais_, III. VI.
+
+ [139] _Ibid._, III. XI.
+
+ [140] _Ibid._, III, XI, tome VI. p. 252.
+
+ [141] Montaigne, _Essais_, II. XVII.
+
+ [142] Voir l'essai I, XXXVIII et aussi ce que Montaigne dit
+ des guerres civiles, dans l'essai III, X.
+
+ [143] _Nov. org._, I, aphor. 49.
+
+ [144] Montaigne, _Essais_, III, X, t. VI, p. 231.
+
+ [145] Montaigne, _Essais_ III, XIII, début.
+
+ [146] Montaigne, _Essais_ III. XIII, tome VII. p. 30.
+
+ [147] _Novum organum_ I, apho. 50.
+
+ [148] _Ibid._, I, apho. 51.
+
+ [149] Montaigne, _Essais_ II. XII; tome IV. p. 161.
+
+ [150] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.
+
+ [151] _Ibid._, I, XXXVI, tome II, page 161.
+
+ [152] _Novum organum_, I, apho. 54.
+
+ [153] _Ibid._, I, apho. 56.
+
+ [154] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.
+
+ [155] _Ibid._, I, XXXI.
+
+ [156] _Ibid._, I, XXVI.
+
+ [157] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 133.
+
+ [158] _Ibid._, III, XIII.
+
+ [159] Montaigne, _Essais_, III, XIII, tome VII, p. 9.
+
+ [160] _Ibid._, II, XII, tome IV, p. 30.
+
+ [161] _Ibid._, I, XXVI, tome II, p. 31.
+
+ [162] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 50.
+
+ [163] _Novum organum_, I, apho. 63. Trad. Riaux, tome II, p.
+ 25. Bien entendu je ne pense pas qu'il y ait ici plus que
+ dans les textes précédents une réminiscence consciente de
+ Montaigne.
+
+ [164] Montaigne, _Essais_, III, IX.
+
+ [165] _Ibid._, III, XII.
+
+ [166] Montaigne, _Essais_ I, LVI, tome II, p. 297.
+
+ [167] _Novum organum_, I, 65, Ed. Riaux, tome II, p. 26.
+
+ [168] _De Augmentis_, V. II. Traduct. Riaux, tome I, p. 224.
+
+ [169] Montaigne, _Essais_ II, XII, toute la première partie
+ du chapitre.
+
+ [170] _Novum organum_ II, 25: «On croit avoir fait une
+ division bien exacte lorsqu'on les a divisées en raison
+ humaine et instinct des brutes. Cependant il est telles
+ actions qu'on voit faire à ces brutes et qui porteraient à
+ penser qu'elles sont capables aussi de faire des espèces de
+ syllogismes, surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte
+ de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant
+ presque mort du soif, aperçut de l'eau dans le creux d'un
+ tronc d'arbre et n'y pouvant entrer parce que l'ouverture
+ était trop étroite, ne cessa d'y jeter de petits cailloux
+ jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élevât assez haut pour
+ qu'il pût boire à son aise, et ce fait a depuis passé en
+ proverbe.»
+
+ [171] _Ibid._, II, XII, tome IV, page 51.
+
+ [172] _Ibid._, II, XXXVII.
+
+ [173] Montaigne, _Essais_ II, XXXII, tome V, page 155.
+
+ [174] Cf. par exemple l'aphorisme 71 sur les stériles
+ disputes des philosophes. 83: idée que c'est rabaisser la
+ majesté de l'esprit que de l'attacher aux vulgaires
+ expériences. 84: idée que la vérité est fille du temps, non
+ de l'autorité. 90: manque absolu de jugement dans les
+ exercices d'école..., etc.
+
+ [175] Pour toutes ces idées voir mon ouvrage sur _les Sources
+ et l'Evolution des idées de Montaigne_, Paris, Hachette 1908,
+ t. II, pp. 206, 309, 323, etc.
+
+ [176] Voir ci-dessus p. 46.
+
+ [177] _De Augmentis_ (liv. IX) «The doctrine of religion, as
+ well moral as mystical, is not to be attained but by
+ inspiration and revelation from God».
+
+ [178] _Essai_ III, XIII; tome VII.
+
+
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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