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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Montaigne et Francois Bacon + +Author: Pierre Villey + +Release Date: August 24, 2007 [EBook #22383] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONTAIGNE ET FRANCOIS BACON *** + + + + +Produced by Charlene Taylor, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + +PIERRE VILLEY + +_Professeur Adjoint à l'Université de Caen_ + + +Montaigne + +et + +François Bacon + + +PARIS + +REVUE DE LA RENAISSANCE + +14, Rue du Cardinal-Lemoine, 14 + + +1913 + +TABLE DES MATIÈRES + + +Introduction 5 + +CHAPITRE I.--Les données objectives du problème 7 + +CHAPITRE II.--Influence de Montaigne sur les _Essais_ de Bacon 18 + + 1.--Edition de 1597 20 + 2.--Edition de 1612 30 + 3·--Edition de 1625 37 + 4·--Conclusion 50 + +CHAPITRE III.--Influence de Montaigne sur le _De dignitate et + augmentis scientiarum_ 53 + + 1.--L'Apologie de la Science et le _De dignitate scientiarum_ 54 + 2.--L'Objet de la Science et le _De augmentis scientiarum_ 62 + +CHAPITRE IV.--La Méthode de la Science.--Montaigne et le + _Novum Organum_ 77 + + + Montaigne a-t-il eu quelque + influence sur François Bacon? + + + + +INTRODUCTION + + +Les deux grands noms qui figurent au titre de cette étude serviront +d'excuse à son extrême minutie. On ne saurait être trop précis +lorsqu'il s'agit de penseurs qui ont joué un rôle si considérable. + +Depuis quelques années, il est fort à la mode en Angleterre et en +Allemagne de rechercher chez Montaigne l'origine de nombre d'idées +exprimées par Shakespeare et par Bacon. Un sport d'un genre nouveau, +plus germanique, semble-t-il, qu'anglo-saxon, est de faire la chasse +aux passages de ces trois auteurs qui, placés en parallèle, prouveront +l'influence du moraliste français sur les deux grands génies de +l'Angleterre qui lui sont presque contemporains. On est allé dans +cette voie jusqu'aux plus puérils rapprochements, et l'on a montré +quelles ridicules fantaisies une méthode excellente, quand elle est +mal appliquée, peut sembler autoriser. Quelque flatteuse que puisse +être pour notre orgueil national cette manie d'érudits, force nous est +de nous montrer un peu circonspects. Shakespeare a lu les _Essais_; +incontestablement même il leur a fait deux ou trois emprunts; ce sont +là néanmoins des raisons insuffisantes pour que nous donnions crédit à +cent autres emprunts que lui attribue l'imagination de critiques en +quête d'inédit, et pour que nous prenions en considération les +théories ambitieuses qu'on bâtit sur d'aussi fragiles fondements. +Pour Shakespeare, je ne saurais discuter les hypothèses trop +insaisissables des Stedefeld, des Jacob Feis et des Robertson. Pour +Bacon aussi, la fantaisie s'est donné libre carrière. Il m'a paru +cependant qu'en ce qui le concerne, les données du problème étaient +moins fuyantes, et qu'il y avait lieu de se demander si l'on pouvait +dégager de ce courant d'opinion quelque enseignement précis. + +Les résultats essentiels de cette enquête peuvent se résumer en deux +mots. + +Bacon a certainement connu et apprécié l'oeuvre de Montaigne. De cela +les preuves abondent. + +Pourtant les _Essais_ de Bacon ne sont pas, comme on le supposait, +dans leur forme originelle, imités des _Essais_ de Montaigne: l'examen +des éditions successives dans lesquelles ils ont paru et des +rapprochements qu'on a signalés entre les deux oeuvres ne laisse guère +de doute à ce sujet. Ils ont peut-être subi l'influence lointaine des +_Essais_ de Montaigne, ils n'en sont pas sortis. + +D'autre part, il est probable que Bacon a préparé par son commerce +avec eux cette critique de la raison humaine qui est la base de sa +méthode nouvelle. Sur ce dernier point toutefois, nous ne pouvons +formuler qu'une hypothèse vraisemblable, et il est peu croyable qu'on +parvienne jamais à une certitude. + +Tout cela revient à dire que, dans les pages de Bacon où l'on a +relevé le plus de rapprochements avec Montaigne, l'influence de +Montaigne semble être peu importante, tandis qu'elle est peut-être +très considérable dans des pages où l'on n'en relevait point. +Concluons une fois de plus que la méthode qui consiste à juger +l'influence d'une oeuvre sur une autre au moyen de similitudes +verbales que l'on remarque entre elles est une méthode dont il +convient d'user avec une extrême prudence. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES DONNÉES OBJECTIVES DU PROBLÈME. + + +Il y a près de cinquante ans que, pour la première fois je crois, on +s'est avisé de se demander si Bacon n'avait pas contracté une dette +envers Montaigne. En 1862 parut en allemand, dans l'_Archiv de +Herrig_, un article intitulé: _Montaigne et Bacon_. L'auteur avait été +frappé de constater que tous les deux Montaigne et Bacon avaient, +presque en même temps, fait usage du titre d'_Essais_. Il en prenait +prétexte pour instituer un parallèle entre le rôle littéraire de +Montaigne et celui de Bacon dans une étude d'ailleurs très générale, +dépourvue de tout rapprochement précis. Aucune conclusion ferme ne +s'en dégageait sur les rapports littéraires des deux écrivains. + +Presque à la même époque, en 1867 probablement sans connaître cet +article, un des admirateurs les plus fervents de Montaigne, un lecteur +assidu des _Essais_, Edouard Fitzgerald, écrivait dans une lettre +adressée à Wright: «Me trouvant avec Robert Groome, le mois dernier, +je lui dis avoir rencontré du Bacon chez Montaigne. Robert Groome me +répondit que vous aviez fait la même observation et que vous étiez +effectivement en train d'en recueillir des témoignages. Il s'agit, je +crois, de citations de Sénèque employées par Bacon de telle manière +qu'il les devrait évidemment à Montaigne... Je n'avais pas remarqué +ces rencontres de Sénèque mais j'avais observé quelques passages de +Montaigne lui-même qui me semblaient être passés dans les _Essais_ de +Bacon.» Le fait avait donc frappé en même temps les deux +correspondants. + +L'investigation à laquelle Fitzgerald songeait à se livrer était bien +différente de celle du critique allemand. Il ne l'entreprit pas, je +pense, mais d'autres s'en acquittèrent. On signala des emprunts; +l'impulsion une fois donnée, on n'en releva que trop. On en découvrit +au-delà de toute mesure. Chaque chercheur tenait à honneur d'enchérir +sur son devancier. Reynolds en indiquait un grand nombre dans son +excellente édition des _Essais_ de Bacon. Dieckow les reprit dans une +dissertation inaugurale présentée à l'Université de Strasbourg en +1903[1], et en ajouta beaucoup auxquels Reynolds n'avait pas songé. +Une nouvelle liste parut encore en 1908, dans l'ouvrage de Miss Norton +intitulé: _The spirit of Montaigne_. Entre temps, on ne se faisait pas +faute d'affirmer que les _Essais_ de Montaigne avaient eu sur les +_Essais_ de Bacon une influence considérable[2]. + +Devant un tel concert d'affirmations et d'enquêtes, nous sommes tenus de +nous demander ce qu'elles renferment de solide. Pour ne parler que des +enquêtes, constatons d'abord qu'elles ont le tort de vouloir trop +prouver. Elles multiplient sans mesure les rapprochements insignifiants, +ceux qui ne révèlent ni une influence de Montaigne ni même une +similitude de pensée vraiment instructive. On s'amuse à relever chez +Bacon jusqu'aux idées les plus banales pour les faire dériver de +Montaigne. Elles ont encore le défaut, inévitable il est vrai, celui-là, +de négliger quelques rapprochements qui m'ont paru importants. Il y +avait donc lieu de les réviser entièrement[3] pour les compléter et pour +les élaguer. Plus encore, je leur reprocherai à toutes d'être de simples +listes très sèches dans lesquelles aucun effort n'est tenté pour montrer +la valeur ou l'insignifiance de chaque rapprochement, et pour dégager +des conclusions d'ensemble. De semblables énumérations, où chaque terme +est d'une appréciation si délicate parce que le lecteur est privé des +contextes et du coup d'oeil d'ensemble qui seul donne à chaque pensée sa +vraie portée, me semblent presque stériles si l'auteur ne nous aide pas +à les interpréter. + +J'avertis, au reste, que nous n'aboutirons qu'à des résultats +probables. Bacon est de ceux pour lesquels une étude d'influence est +toujours discutable. Il y a bien des manières de subir une influence: +certains reproduisent les pensées ou les anecdotes qui les ont frappés +presque dans les termes mêmes où elles se sont présentées à eux. En +travaillant ils ont des livres ouverts sur leur table, ou bien des +notes très précises, ou encore leur mémoire très verbale conserve et +leur rend le texte avec le sens. C'est ainsi que Montaigne transcrit +presque intégralement de nombreux passages de ses auteurs, du +_Plutarque_ d'Amyot surtout, qu'il traduit fidèlement des morceaux de +son cher Séneca, qu'il cite des vers de ses poètes. Son +originalité est alors dans l'écho que ces pensées éveillent en lui, +dans la méditation qu'il y accroche. Ceux-là nous aident +singulièrement à découvrir leurs dettes. Mais il en est d'autres, et +Bacon est de ce nombre, qui se pénètrent d'une pensée étrangère la +digèrent, la transforment; lorsqu'ils l'expriment elle est devenue +leur, elle ne porte plus la signature de l'inventeur. Quelquefois, +elle a fourni un simple chaînon dans un long raisonnement, un +argument dans une démonstration; quelquefois elle s'est enrichie +d'aperçus et de développements inattendus. Pour ces derniers surtout, +la recherche d'influence est infiniment délicate. + +Bien plus, même lorsqu'il veut citer, Bacon est très inexact et +défigure ses sources. «La négligence, nous dit Reynolds[4], est +certainement un des traits caractéristiques des _Essais_ de Bacon. +Travaillés et policés comme ils le sont par endroits, aspirant à vivre +autant que les livres, ils n'en fourmillent pas moins d'erreurs et de +citations fausses.» Avec tout son désir de défendre Bacon, Spedding ne +peut qu'excuser ses défauts, il lui est impossible de les méconnaître. + +Aussi, pour donner une base solide à nos hypothèses, nous est-il +particulièrement nécessaire de rechercher s'il existe quelques preuves +incontestables de relations entre Montaigne et Bacon. Dans leur désir +de faire large l'influence de Montaigne, les commentateurs ont supposé +qu'il avait connu personnellement Bacon. La rencontre aurait eu lieu +en France, dans l'été de 1577. Miss Grace Norton[5], auteur de cette +hypothèse, a relevé dans l'_Histoire de la vie et de la mort_[6], un +passage où Bacon déclare avoir rencontré à Poitiers un Français qui +devint célèbre par la suite, et dans lequel elle croit reconnaître +Montaigne. La chose est possible, mais rien de plus. Aucun des faits +allégués par Miss Norton n'emporte la conviction. Ce «juvenis +ingenuosissimus sed paululum loquax», avec lequel Bacon eut des +relations familières, «qui in mores senum invehere solitus est, atque +dicere: si daretur conspici animos senum, quemadmodum cernuntur +corpora, non minores apparituras in iisdem deformitates: quin etiam +ingenio suo indulgens, contendebat vitia animorum in senibus vitiis +corporum esse quodam modo consentientia et parallela. Pro ariditate +cutis, substituebat impudentiam; pro duritie viscerum, +immisericordiam; pro lippitudine oculorum, oculum malum et invidiam; +pro immersione oculorum et curvatione corporis versus terram, +atheismum neque enim coelum, inquit, respiciunt, ut prius; pro tremore +membrorum, vacillationem decretorum, et fluxam inconstantiam; pro +inflexione digitorum, tanquam ad prehensionem, rapacitatem et +avaritiam; pro labascentia genuum timiditatem; pro rugis, calliditatem +et obliquitatem: et alia quæ non occurunt.» + +Il est vrai que Montaigne a été dur pour la vieillesse: miss Norton +n'a pas eu de mal à le montrer. Mais bon nombre de ses contemporains +ont pu penser comme lui sur ce sujet. Antoine de Guevara en parle avec +aussi peu de ménagement dans ses _Epîtres dorées_, et l'on sait de +quelle faveur jouissaient alors les _Epîtres dorées_ de Guevara. Une +idée aussi générale n'appartient à personne. + +Ce qu'il eût fallu pour nous convaincre, ç'eût été de trouver dans les +_Essais_ de Montaigne quelques-unes de ces ingénieuses comparaisons +qui avaient frappé Bacon dans la conversation de son interlocuteur. +Or, miss Norton n'en signale point, et il est impossible d'en relever +aucune. Nous ne pouvons pas nous fier à une conjecture plus séduisante +que solide. + +Si Francis Bacon n'a pas rencontré Montaigne, à tout le moins il est +bien probable qu'il a entendu parler de lui par quelqu'un qui lui +touchait de près. C'est par l'intermédiaire d'Antony Bacon, le frère +de Francis, qu'on devait chercher un lien entre les deux écrivains. +Antony a passé en France non quelques mois, mais une grande partie de +sa vie, plus de douze années. Il a voyagé dans diverses provinces, +s'occupant partout de nouer des relations avec les protestants. Arrivé +à Bordeaux à la fin de 1583, il y resta quinze mois. Il y revint en +1590 pour y demeurer de nouveau. Il était bien probable _à priori_ que +durant ces séjours, surtout dans le premier qui se place au temps de +la mairie de Montaigne, Antony Bacon avait dû rencontrer l'auteur des +_Essais_, qui comptait des protestants dans sa famille. Le +dictionnaire britannique de biographie nationale[7] l'affirmait sans +en donner de preuve. Une lettre de Pierre de Brach[8], retrouvée dans +la volumineuse correspondance du diplomate anglais, nous en fournit +une incontestable; elle témoigne non seulement qu'il était lié avec +des amis intimes de Montaigne, mais qu'il entretenait un commerce +épistolaire avec Montaigne lui-même. La dernière lettre que reçut +Montaigne lui venait d'Antony Bacon et la mort ne lui permit pas d'y +répondre. Le diplomate était rentré en Angleterre depuis quelques mois +(février 1592). Il est vraisemblable qu'il y apporta les _Essais_ et +qu'il les fit lire à son frère, s'il n'avait déjà pris soin de les lui +envoyer. On peut encore supposer sans invraisemblance que Pierre de +Brach, qui prépara avec Mlle de Gournay l'édition posthume parue en +1595, la première complète, tint à lui faire parvenir les pensées +encore inédites de leur ami commun. + +En tout cas, trois faits établissent que Francis Bacon a connu et +pratiqué les _Essais_: il a fait un emprunt direct à Montaigne; il a +fait une allusion à sa personne en le nommant; il a cité un passage +extrait de son livre dont il a indiqué lui-même la source. + +Ce qu'il emprunte, c'est le titre de son premier ouvrage, les +_Essais_. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'y a pas de contestation +sur ce point. En 1623, lorsqu'il traduit en latin et remanie sa +première partie du _De augmentis_, il y insère cette phrase que les +confessions de Montaigne lui inspirent: «Ceux qui ont naturellement le +défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont +actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui +survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là +peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de République, +mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que +boiter[9]». + +Enfin, dans l'édition des _Essais_, qui parut en 1625, tout à la fin +de sa vie, Bacon cite textuellement une explication psychologique de +Montaigne[10]. + +Je ne connais aucun autre passage emprunté textuellement par Bacon à +Montaigne. Plusieurs citations d'auteurs latins se retrouvent chez +l'un et chez l'autre. Il est à présumer que Bacon n'est pas toujours +remonté à la source antique, et qu'il a pris quelques textes chez +Montaigne. Je n'ai pu m'en assurer pour aucun. Pour cela, il eût fallu +trouver un texte qui, identique chez Montaigne et chez Bacon, +présentât une leçon différente de celles que fournissent les éditions +de l'époque. Alors seulement nous aurions su avec certitude que +Montaigne est la source. Etant donné qu'il habille parfois à sa mode +ses citations, on pouvait espérer que pareille enquête aboutirait. +Mais je n'ai rien rencontré qui permît une affirmation. Comme +témoignages objectifs, incontestables, nous sommes donc réduits aux +trois que j'ai indiqués. + +De ce nombre, nous ne pouvons évidemment pas conclure que Montaigne +ait été l'un des auteurs préférés de Bacon, car d'autres noms sont +cités beaucoup plus souvent que le sien; il ne faudrait pourtant pas +en conclure non plus que son influence est négligeable, car +l'influence d'un écrivain ne se mesure pas au nombre de fois que son +nom se retrouve mentionné par ses successeurs. Des motifs variés +peuvent appeler ces mentions. Si Bacon nomme si fréquemment beaucoup +d'auteurs anciens, tout particulièrement Tacite et César, ce n'est pas +seulement parce qu'il est leur disciple fervent et que sa culture +classique est de premier ordre, c'est encore par coquetterie d'homme +de lettres. La mode y était: c'est elle aussi qui le pousse à orner +son discours de citations de poètes latins, comme elle avait conduit +Montaigne à multiplier ses allégations, bien qu'il en condamnât +l'abus. Parmi les modernes, Gilbert et Machiavel sont nommés chacun +plus de vingt fois. Machiavel a été le maître de Bacon en politique. +Bien qu'il le critique souvent, il a beaucoup admiré sa méthode et son +oeuvre, et il semble que Gilbert ait joué, lui aussi, un rôle +important dans la formation de ses idées. D'autres écrivains ont eu +une influence moindre sans doute, mais bien probable, comme +Baldassare Castiglione, Guazzo, qui ne sont pas même nommés par lui. +Guichardin semble avoir eu une part, lui aussi, dans l'élaboration de +ses idées politiques; or, je ne trouve le nom de Guichardin qu'une +seule fois. Machiavel en politique, et Gilbert en physique, étaient +des novateurs audacieux qui ont frappé l'imagination de leurs +contemporains par l'originalité de leurs théories; la plupart de leurs +idées, étroitement liées à l'ensemble de leurs conceptions, y restent +en quelque sorte attachées, évoquent le souvenir du système et +conservent pour ainsi dire la marque de leur origine. Montaigne n'a +pas de système: on lui en prêtera un plus tard, mais il n'en a pas. +Sans ordre, il médite sur les questions que son esprit se pose et +jette des vues en tous sens; et ces questions encore sont les plus +courantes, celles que tout esprit réfléchi a méditées, soit en morale +soit en logique. On voit plus clair et plus loin en le quittant, +lorsqu'on revient aux questions qu'il a traitées, on y apporte un +esprit nouveau, mais on ne sait plus qui a transformé le point de vue, +on ne sait même plus que quelqu'un l'a transformé. Ses idées, très +détachées les unes des autres, plus sensées que neuves, s'assimilent +aisément et perdent leur étiquette de provenance. C'est peut-être une +première raison qui rend croyable que, tout en étant beaucoup moins +souvent nommé que Machiavel, Montaigne a pu avoir une influence +comparable à la sienne. Il y en a une autre: c'est que, précisément +parce qu'elles sont moins systématiques et moins inattendues, les +idées de Montaigne appellent moins une contradiction formelle que +celles de Machiavel et de Gilbert. Malgré les apparences, le +scepticisme de Montaigne n'est que sur fort peu de points en +opposition avec les gigantesques espérances que Bacon fonde sur la +raison, et nous aurons lieu de voir que Bacon accepte presque en +entier la critique de Montaigne. Or, la réfutation appelle volontiers +le nom de l'auteur réfuté, et c'est parfois pour les réfuter que Bacon +cite Machiavel et surtout Gilbert. + +Sans en tirer des conclusions de fantaisie, ou pour le moins +prématurées, retenons de ces trois témoignages ce qu'ils peuvent +incontestablement nous apprendre. Ils nous apportent la preuve +évidente que Bacon a lu les _Essais_ de Montaigne. Par leurs dates ils +nous enseignent même que les _Essais_ n'ont pas été pour lui un de ces +livres de passage qu'on lit une fois, au temps de leur publication ou +bien au moment où ils vous tombent sous la main, et auxquels on ne +revient plus: l'un d'eux est du début de sa carrière, les deux autres +sont de la fin, probablement séparés l'un de l'autre par plusieurs +années. Notons encore que Bacon appelle simplement notre auteur de son +nom latinisé «Montaneus» sans y adjoindre aucun commentaire, ce qui +parait signifier qu'il lui était familier. Enfin, la mention du _De +augmentis_ montre qu'il s'intéressait à sa personne et à son +caractère. + +Voilà tout ce que nous savons d'incontestable. Nous y pouvons ajouter +toutefois (et c'est là une considération de grand poids), qu'on lisait +beaucoup Montaigne autour de Bacon, qu'on faisait grand cas de ses +_Essais_, que l'opinion publique appelait impérieusement sur eux +l'attention. Quand Florio eut publié sa traduction en 1603, très vite +Montaigne semble avoir été en Angleterre un écrivain d'une grande +notoriété, d'une notoriété comparable à celle des Boccace et des +Machiavel. De nombreux témoignages[11], sur lesquels j'aurai occasion +de revenir dans un autre ouvrage, en fournissent la preuve +incontestable. + +Montaigne est avant tout un moraliste: l'objet de son étude, il l'a +répété, c'est l'homme dans sa diversité ondoyante et multiple; et dans +la peinture si attachante de son moi, d'une façon générale, nous +pouvons dire que c'est l'homme qu'il a toujours cherché. Mais, pour +connaître l'homme, Montaigne devait nécessairement s'efforcer de +connaître l'origine et le fondement des idées de l'homme; il devait +encore préciser la méthode de son étude. Et ainsi, par une double +voie, il s'est trouvé amené à examiner le problème de la connaissance. +Comme Montaigne, Bacon, avant tout peut-être, s'est attaché à étudier +le problème de la connaissance, et à faire oeuvre de moraliste. Il est +historien dans son récit du règne de Henri VII, il est médecin dans +son _Histoire de la vie et de la mort_, naturaliste dans sa _Silva +silvarum_, romancier dans sa _Nouvelle Atlantide_, physicien dans son +_Histoire des vents_; la théologie exceptée, il n'est pas de science +cultivée de son temps dont il ne se soit sérieusement occupé, mais la +grande affaire de sa vie ç'a été de définir l'objet et la méthode de +la connaissance. Avec cette tâche, peut-être aucune ne lui a paru +attachante comme la composition de ses essais de morale. C'est sa +distraction favorite, comme il l'écrit lui-même quelque part, il y +revient avec une notable prédilection; il enrichit et il gonfle son +volume d'édition en édition, à la manière même de Montaigne. Nos deux +philosophes se sont donc préoccupés des mêmes questions. + +On pourrait signaler un rapport étroit entre l'idée que Montaigne se +fait de l'histoire et la manière dont Bacon la traite, mais il serait +chimérique de chercher là une influence; en matière de sciences non +plus, Montaigne, qui n'est rien moins qu'un savant, n'avait rien à +enseigner à Bacon. Nous devons nous en tenir aux deux domaines que je +viens d'indiquer. Nous chercherons d'abord l'influence de Montaigne +sur l'oeuvre de Bacon moraliste, ensuite son influence sur l'oeuvre de +Bacon inventeur de la méthode scientifique. + + [1] _John Florio's englische Uebersetzung der Essais + Montaigne's und lord Bacon's Ben Jonson's und Robert Burton's + Verhältnis zu Montaigne_--Strasbourg, 1903. + + [2] Voir par exemple Ueberweg-Heinze: _Grundniss der + Geschichte der Philosophie der Neuzeit_, volume I, 8e éd. + Berlin 1896, S. 68; et aussi Kuno Fischer: _Francis Bacon und + seine Nachtfolger_; 2e éd. Leipzig 1875; S. 18.--Les + jugements de ces deux critiques sont reproduits dans la + brochure de Dieckow, p. 56. + + [3] Il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer que, + lorsqu'elle a entrepris ses recherches, Miss Norton, ignorait + celles de M. Dieckow, et que j'ai moi-même entrepris les + miennes antérieurement à la publication de Miss Norton et + sans connaître celle de M. Dieckow. Nos trois enquêtes ont + été conduites indépendamment les unes des autres. Il y a donc + quelque chances pour que peu de rapprochements essentiels + nous aient échappé. + + [4] Voir son édition des _Essais_ de Bacon, 1890, + introduction. + + [5] Miss Norton: _Early Writings of Montaigne_: New-York, + 1904, page 205. + + [6] Ed. Spedding, t. II, page 211. + + [7] Article _Antony Bacon_. + + [8] Au moment où j'ai écrit cette étude, en 1907, je devais + la connaissance de cette lettre à M. Auguste Salles qui me + l'avait très aimablement communiquée et auquel j'exprime ici + ma sincère gratitude. Elle a depuis été publiée par M. Sidney + Lee. En voici le texte tel que le donne M. Sidney Lee: + + «Monsr.; Il me souvenoit tant de l'estat ou vous estiez quand + vostre despart vous desroba de nous, qu'aussitost que je vy + le sieur, qui me rendist la vostre lettre je luy demanday + comment il vous alloit, sans que je prins le loisir de + l'apprendre par vous-même. Ainsi s'enquiert-on, souvent de + sçavoir et de voir, ce que le plus souvent nous trouverons + contre nostre desirs comme contre mon desir et avec grande + desplaisir je sçeus la continuation de vostre mauvais + portement. Il me souvient bien, que je me deffiois qu'en une + saison si facheuse, vous peussiez supporter le travail de la + mer qui vous devoit porter. Mais vous estiez si affamé de + vostre air natural, que ce desin vous faisoit mespriser tout + danger. Vous aviez raison de vouloir s'éloigner le nostre + pour la mauvaise qualité, qu'il a prins par les evaporations + de nos troubles, qui l'ont tellement infecté, qu'il n'a nous + laissé rien de sain, et nous enmaladé autant de l'esprit que + du corps. Quant à moy, monsieur, je me suis retiré en ce + lieu, ayant tout à faict quitté Bourdeaux, pour ce que + Bourdeaux ne me pouvoit rendre ce que j'y ay perdu, et je + continue en ma solitude de rendre ce que je dois à la mémoire + de ma perte. J'ay icy dressé un estude aussi plaisant à mon + desplaisir que nouveau en ses peintures et devises, qui ne + sortent point de mon subject. Je les vous descriray, si + j'avois autant de liberté d'esprit que de volonté. Mais je + suis touché si au vif d'un nouvel ennuy par la nouvelle de la + mort de Monsr. de Montaigne, que je ne suis point à moy. J'y + ay perdu le meilleur de mes amis; la France le plus entier et + le plus vif esprit qu'elle eut oncques, tout le monde le + patron et mirroir de la pure philosophie, qu'il a tesmoignée + aux coups de sa mort comme aux escrits de sa vie, et à ce que + j'ay entendu ce grand effect dernier n'a peu en luy faire + dementir ces hautes parolles. La dernière lettre missive, + qu'il receut, fut la vostre, que je luy envoiay, à laquelle + il n'a respondu, pource-qu'il avoit à respondre à la Mort, + qui a emporté sur luy ce qui seulement estoit de son gibier: + mais le reste et la meilleure part, qui est son nom et sa + mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera + ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours, + + Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De + Brach. + + [9] Bacon _De augmentis_, livre VIII, ch. 2. + + [10] Bacon, _Essays_, édition Spedding. t. VI, page 379. + + [11] On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, _the + Spirit of Montaigne_. + + + + +CHAPITRE II + +INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LES _Essais_ DE BACON[12] + + +Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et +sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est +bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se +montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil +d'_Essais_. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel, +les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je +crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que +leurs conclusions en ont été faussées. + +La première édition des _Essais_ de Bacon a été publiée en 1597. Mais +dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon +les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers +_Essais_ représentent à peine la douzième partie des derniers. +Vingt-huit années séparent la première oeuvre des dernières additions, +et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans +la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop +clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles +formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées +qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées +par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen +d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les +plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois +éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible. + +I.--Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de +l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre _Les Essais de Francis +Bacon_. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les +_Essais_ de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement +frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, _à priori_, nous +sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français. + +L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun +d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de +même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un +modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à +tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première +vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la +France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues +recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du +seizième siècle qui porte le nom de _Saggi_ ou qui puisse le suggérer. +Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans +doute aucune traduction anglaise des _Essais_ n'existait encore: la +première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui +date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le +français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas[13], Commynes[14] à +plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des +proverbes français, aussi bien dans son _Instauratio Magna_[15] que +dans ses _Essais_[16]. Il écrivait même le français, et la littérature +française était à sa disposition, non moins que l'italienne et +l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en +revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement +répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la +huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de +Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels +que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de +Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien +de surprenant donc à ce que les _Essais_ aient déjà pénétré en +Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être +rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais[17], et qu'il put +les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas +déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que +Francis lui dédia la première édition de ses propres _Essais_ en 1597? + +J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous +attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois +ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à +quelques-uns des _Essais_ français qui sont parmi les plus connus: le +second, _Of discourse_, qui dans la langue du temps signifie +conversation; le septième, _Of health_, qui fait songer aux ironies +de Montaigne contre les médecins, le huitième _Of honour and +reputation_[18]. Mais il n'y a guère que les titres qui se +ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, _Of +Honour and Reputation_[19], et rapprochez-le du seizième essai du +second livre de Montaigne, _De la gloire_: Montaigne a pour fin de +nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si, +néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir +les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à +un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour +la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les +plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour +faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité. +Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme +d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la +solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite +sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par +contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur +Bacon. + +Pour ce qui est de la santé _Regiment of health_[20], Bacon, en homme +de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne +des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le +soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun. +Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur +efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais +même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à +les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux: +c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre +tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la +lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais +cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se +limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces +deux malades. + +Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales, +moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des +sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la +conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur +esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce +d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de +faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai +d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt +à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en +est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes +familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là +sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître +monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès +qu'on découvre en eux ce défaut.» + +Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne +citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font +toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et +aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au +tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière[21]. + +Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que +celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout. + +Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu +des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous +regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous +constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un +essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles +des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote +viennent animer la dissertation morale et attachent à des images +concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits +psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux +histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne +disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la +souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon, +au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes +sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait +qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un +exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières. +Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre _Sur les +dépenses_, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai _De la +vanité_ et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin +d'aucun commentaire. + + Des dépenses[22]. + + Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les + dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de + bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent + être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui + les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se + dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel, + mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à + la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses + propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les + administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la + négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon + aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup + plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin + que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait + imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands + seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la + plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de + cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne + pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les + trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer + eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras, + n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les + personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la + précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux + venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein + de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le + faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop + tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre + qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un + vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les + plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les + petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A + l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon + qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en + commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui + sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence + qu'à l'ordinaire. + +La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort +imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte +anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de +courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins +c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition, +n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues, +décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les +ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans +justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces +sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui +par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se +dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale +d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais +les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des +associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée; +chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu +dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très +générale qu'exprime le titre de l'essai. + +Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux +de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous +étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je +parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là +seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un +recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison +pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation. +Si j'avais cité au lieu du chapitre _Des dépenses_, celui _Des études_ +ou celui _De la conversation_, cette impression se dégagerait plus +fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé +dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre +curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des +faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur +et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur, +mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui +demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre +expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de +Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt. + +Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous +replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le +seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si +largement les littératures italienne et française, qu'en France et en +Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous +toutes les formes. Quelques années après ses _Essais_, Bacon, imitant +en cela les Italiens, écrira son _De Sapientia veterum_, où il +recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique +dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il +découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau +de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les +sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et +les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui +s'impriment partout, et des oeuvres originales fort bien accueillies +telles que, en France, les _Proverbes_ de Baïf[23] et les quatrains +stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de +Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les +véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là +en accord avec le goût de son temps. + +Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès +de ces premiers _Essais_. Par le caractère très pratique, très positif +de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre _Des +dépenses_, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en +vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie +ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher +surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science; +Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui +dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux +solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement +sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième +siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout +autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente +des cadres traditionnels du genre. + +En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de +Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds, +trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très +loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir +des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons +ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts +traités complètent le petit volume de Bacon, les _Méditations +sacrées_, et les _Couleurs du bien et du mal_: or, ni dans +l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait +écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans +l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597, +Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va +s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant +de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si +servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant? + +La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son +ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement +nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595, +qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait +rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de +janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce +qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée +avant de connaître celle de son devancier. + +N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a +rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son _De +Augmentis_, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un +recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques +qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à +la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor +d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il +donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple, +sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux +communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer +ceux qui la recherchent avec une excessive avidité. + +Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à +plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa +jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun +de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement +comme sont les conseils de ses _Essais_. Il en explique lui-même la +raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à +manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes +de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec +éloquence. Voilà pour la forme l'origine des _Essais_ de Bacon: il +faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux +aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de +composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit +une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa +classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui +visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est +beaucoup de cette sorte dans l'essai _Des dépenses_) a été suggérée +par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il +n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de +diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent +plus de l'expérience, moins des livres. + +Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa +pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne. +C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de +Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré +quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu +même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela +soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur +domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à +conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes. +Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il +a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son +expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi +que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait +singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première +édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation +d'_Essais_. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si +peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition. + +II.--Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus +tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres +primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit +nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq +fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère +n'en est guère changé. + +C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode, +pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites +collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et +qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les +avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605, +dans son _Advancement of learning_. Cela ne l'empêcha pas de les +reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des +sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions +juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce +nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à +volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours +s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter +celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les +présenter comme des opinions fausses à combattre. + +Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans +l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30] +prises à l'_Advancement of learning_; tels sont les essais _Of praise, +Of delaie, Of fortune_; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra +discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de +l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai _Des +délais_ par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que +par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un +exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de +reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif +de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de +composition semblait devoir entraîner. + +Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le +fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences +oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le +vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons +deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée +plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition +des _Essais_ et la composition des recueils de lieux communs. Nous +sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les _Essais_ de 1597 +provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605, +avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En +second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles +tient en échec l'influence de Montaigne. + +Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se +faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales +sont empruntées à Montaigne. + +J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés _Of religion_ +et _Of young men and age_. Ils évoquent singulièrement le souvenir de +Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les +défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait +bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne +accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je +n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant. + +Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible, +sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont +pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que +Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances +mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation +choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la +leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai _De l'entrevue des +rois_: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et +importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai _Sur le naturel +considéré dans l'homme_. C'est dans la vie privée seulement, y dit +Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre +sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème +cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai _Du +repentir_, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside +au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation +morale. + +Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne +semble probable: je veux parler des essais _De la mort, Des parents et +des enfants, De l'athéisme_. + +Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque +beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser +directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté +quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre +l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements, +dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une +famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend +la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du +Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres +essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils +effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur +qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des +femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et +transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une +chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de +médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour +de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même, +mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon +dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître. +Visiblement elle est présente à son esprit. + +Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme +de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort +frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré +l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de +Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de +Bacon[38], on sera tout disposé à le croire. + +Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus +fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour +exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne +font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la +mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de +la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre _De la +physionomie_, qui y est répétée sous toutes les formes[40]. + +De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de +Montaigne intitulé _De l'affection des pères aux enfants_[41] en +écrivant son essai _Of parents and children_[42]. Sans doute ce n'est +pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des +joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne +qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les +enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement +sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les +exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers +de l'avarice des pères[43]. + +Enfin dans l'essai _Of Atheism_ je relève cette idée qu'un peu de +philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que +beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à +Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que +chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples +moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui +par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent +soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, +s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier +sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que +nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y +sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et +clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue +et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse +lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de +nostre police ecclesiastique»[44]. + +Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des +réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon +on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de +ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps; +elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à +penser que Bacon est resté en relation avec ces _Essais_ dont la +lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera +encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images +empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez +Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne. +Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu +les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il +n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait +passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés, +commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme +il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage +à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur +l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes, +qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il +n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps. +Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon +reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages +celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit +cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand +on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48], +sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la +même opinion. + +Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde +de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui +commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La +phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions +conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux +surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent +parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont +bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en +1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés +certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des +remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai _Of +negociating_ tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode +d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute +nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour +l'expression des idées morales. + +III.--Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera +complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son +influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs +personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif +que les premiers _Essais_; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au +milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième +personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu, +une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun +chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des +souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la +couleur de l'oeuvre. + +La multiplication des images et des comparaisons, des phrases +incidentes, des explications et des justifications, des indications de +lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce +qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une +importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il +le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne. + +Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi +constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces +_Essais_ de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente +un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les +chapitres. Voyez le chapitre _De la grandeur des Etats_[49]: tous les +exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur +l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612: +combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont +pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus +lumineuse! Dans l'essai _De la Mort_[50], au lieu d'allusions rapides +aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des +détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec +eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que +Bacon veut nous faire éprouver. + +Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés +de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les +idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon. +Le système qui avait présidé à la construction des premiers _Essais_ +est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour +nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur +y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition, +il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de +les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus +concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités +psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup +moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les +nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la +méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les _Essais_ de +Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est +pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis +la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très +populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre +qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas +marqué son admiration? Ne s'était-il pas montré enclin à subir +l'influence de son devancier? + +Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme +modèle la forme des _Essais_ de Montaigne. En aucune façon. Il aurait +eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se +rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de +lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les +orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des +dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que +Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai +_Of Judicature_[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en +1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en +trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les +articulations du raisonnement. + +Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on +l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant +cette dernière édition des _Essais_, il avait publié son _De +augmentis_, où plus nettement que dans _The advancement of learning_, +il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour +la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque +vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des +essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de +petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents, +de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études +d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles +de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais +_De l'Envie_, _De l'audace_, _de la dissimulation_, sont ainsi de +véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des +enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une +étude systématique de ce genre. + +Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à +lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement +que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les +anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont +appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus +concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples +lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer +l'expression. + +Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son +contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon +subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité +reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de +celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le +moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler +ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les +moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former +quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées +de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement, +et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux oeuvres, +c'est en marquer le contraste. + +Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon +que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix +des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est +pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le +devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une +parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte +d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y +chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps +pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait +fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger +toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires +publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge; +il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans +des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des +plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les +hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare +sagacité. + +Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais +nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent. +S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant +tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre +avancement. Il a proposé dans le _De augmentis_ de constituer un art +de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques +chapitres en sont traités dans les _Essais_. Sous les titres que +voici: _De la ruse et de la finesse_, _De l'expédition dans les +affaires_, _Des négociations_, _Des solliciteurs et des postulants_ et +beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très +pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il +accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver +la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise +nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il +est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire +ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions +politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série +de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation +n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus +significatifs: _De la noblesse_, _Des troubles et des séditions_, _De +la souveraineté et de l'art de commander_, _Du conseil et des conseils +d'Etat_, _De la véritable grandeur des Etats et des royaumes_, _Des +colonies ou plantations de peuples_, _Des devoirs d'un juge_. Il +apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée: +nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa +dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les +jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son +attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un +sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources +bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux +traits dominants de sa personnalité que ses _Essais_ laissent deviner. + +Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi +dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis +du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si +nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a +une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt +ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent +individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît +à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et +aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se +rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi, +les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent +du tombeau, plus ce souvenir lui est cher. + +Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille +âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie. +Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles +apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les +bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement +toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et +la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des +femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle +sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de +l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du +christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être +qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un +enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les +situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse +la plus pratique. + +Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de +l'amitié[56] rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la +solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie +mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en +lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que +l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que +l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret +déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie +toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La +Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une +union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»; +la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami +qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes +ressorts. + +Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente, +ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui +d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre coeur par des +confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite +qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les +exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien +conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu +l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade +est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous +dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire +valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie +nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que +Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois +que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais, +l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent +de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné. +Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour +Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les +avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme +d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a +goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses +méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la +présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que +Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne +veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas +le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement +que Montaigne. + +Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs oeuvres n'a cependant +pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de +Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées. + +Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements +qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler +que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de +ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un +emprunt direct et incontestable. + +Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques +réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par +lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette +idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont +que des querelles de mots[57]; cette autre encore qu'il est bien +souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et +que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure +voie sans chercher à percer le mystère de leur nature[58]. Cette +dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les +éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et +enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort +heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et +à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi +contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics +de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée +toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement +prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette +conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout +le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par +rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions +superstitieuses[59]. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de +l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit +Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont +ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce +qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.»[60] Voici encore +chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai +tout entier, «Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»[61]. +C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait +aucun profit qu'au dommage d'autrui.»[62] + +Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages +probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son +dernier développement: trois des faits[63] par lesquels Bacon rend +sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne, +et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans +l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre +les langues étrangères dès la première enfance[64]. + +Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que +Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour +qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout +à l'essai intitulé: _Des innovations_[65], des «nouvelletés», comme +aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations +vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés», +qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité +et son indépendance, attristé son coeur très pitoyable et très humain, +quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont +contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la +question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop +débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que +nous puissions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les +méditations de Bacon sur ce sujet[66]. + +Mais dans l'essai _De la Vérité_[67], dirigé contre la mode de +scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la +pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne +nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser +toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son +scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était +pas affaire de mode. + +L'essai _Des voyages_[68] surtout me semble devoir son idée première à +Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en +commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de +l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience»[69]. Ce +sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement +marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation +de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»[70] à celle +des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long +tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses _Essais_ +quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour +un homme fait de voir du pays[71]. C'est lui, je crois, qui a +vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous +retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci, +par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de +ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de +toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées +de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens +pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les +précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment +profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On +devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on +entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui +soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal, +s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et +d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de +vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des +listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des +personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance. +En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute +à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme +très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau +nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit +son thème. + +Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la +traduction latine de ses _Essais_, _Sermones fideles_, n'est pas un +écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne +foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de +1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se +multiplient encore sensiblement[72]. Pas plus qu'en 1612 il n'en est +aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à +Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en +considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu +faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être +affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû +multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur +monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est +indiscutable, c'est l'opposition des deux oeuvres. Pourtant je crois +que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement +beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a +supposée _a priori_, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes +toutes dirigées et faussées par des idées _a priori_. Elle n'a pas +déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident. + +IV.--Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette +étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une +enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre +à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres. +Le véritable imitateur des _Essais_ de Montaigne, celui qui a +introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que +Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir +William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 1600, a publié, lui +aussi, des _Essais_[73], où l'auteur ne cachait point son admiration +pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois. +Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux +sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au +change. Mais si les _Essais_ de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir +leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom, +au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré +beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon. + +Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle. +Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre. +Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne +s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé +dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois +même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En +adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la +modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'oeuvre tout entière. + +Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû +partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de +Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres _Essais_, +il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français. +Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans +la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner +une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se +détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est +borné son rôle. Quelle que fût la vogue des _Essais_ de Montaigne +autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains +contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le +type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la +manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son +devancier. + +En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler, +c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins +imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus +voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les _Essais_ français, +mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la +philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien +l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il +a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa +contribution, lui appartient en propre. + +Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la +part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni +l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution +des _Essais_ de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très +forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins +Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une +grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée +devait-elle en tirer plus de profit. + + [12] Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir + présentes à l'esprit pour suivre cette étude. + + Les _Essais_ de Bacon ont paru en trois fois: l'édition de + 1597 ne compte que dix courts essais; celle de 1612 en porte + le nombre à 38; celle de 1625 à 57. + + L'_Advancement of learning_ (en anglais), qui est la première + forme de l'_Instauratio magna_, est de 1605. L'_Instauratio + magna_ comprend deux parties: le _Novum organum_, en deux + livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 1620; le + _De augmentis_ qui reproduit en latin l'_Advancement of + learning_ en y insérant quelques additions importantes et en + divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de + 1623. + + Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding, + Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858, Londres. + Pour les _Essais_ on trouvera au tome VI de cette édition les + textes de 1597, 1612 et 1625, que nous nous proposons + d'étudier successivement. Les citations sont empruntées à la + traduction Riaux (Paris 1843), mais nous aurons soin d'y + introduire la distinction entre les trois éditions + successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne + connais aucune traduction française de la première édition; + la seconde a été traduite par Beaudouin en 1619 (Paris, 1 + vol. in-8º). Réimprimé en 1626 in-12, 1633, 1636, 1637, + antérieurement à l'apparition de la troisième: la troisième + se trouve dans toutes les traductions de Bacon. + + [13] Ed. Spedding, tome I, 449. + + [14] Id., VI, 439. + + [15] _Cf._ Livre VI, ch. 3. + + [16] _Cf._ Les essais: of Fortune, of Vain glory. + + [17] Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse + déterminer quelle édition de Montaigne Bacon avait entre les + mains lors de la composition de ses premiers essais. + Toutefois si l'essai _Of discourse_ a quelque relation avec + l'essai de Montaigne, _De la conversation_, qui est le + huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une + des dernières éditions parues alors, soit celle de 1588 soit + celle de 1595, puisque ce sont les seules qui contiennent le + troisième livre. + + [18] Comparer chez Montaigne les essais III, VIII, _De l'art + de conférer_; II, XXXVII, _De la ressemblance des enfants aux + pères_; II, XVII, _De la gloire_. + + [19] Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 531. + + [20] Bacon, édit. Spedding. t. VI, p. 530. + + [21] Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le + _De Augmentis_ 1er chap. livre VIII et des _Short notes for + civil conversation_, ouvrage posthume qu'on estime être de + Bacon et qu'on trouvera dans l'éd. Spedding, tome VII, page + 105. On se convaincra aisément qu'à propos de ce sujet Bacon + ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il + s'inspire davantage d'écrivains Italiens spécialement de + Baldassare Castiglione dans son _Cortegiano_. Les gestes, les + formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention. + + [22] Bacon, éd. Spedding, tome VI, p. 529, traduction Riaux, + tome II, page 314. + + [23] _Les mimes, enseignemens et proverbes de Jan Antoine de + Baïf_, Paris 1576, in-12, l'éd. de 1597 est augmentée du + double. + + [24] _Cinquante quatrains, contenant préceptes et + enseignemens utiles pour la vie de l'homme._ Paris et Lyon + 1574. + + [25] _Piu consigli e avvertimenti, in materia + di republica et di privata._ Paris Morel 1576, in-4º. + + [26] _Avvertimenti civili di M. Gioc. Franc. Lottini_: + Firenze 1574, in-4º. + + [27] Sansovino réunit les deux oeuvres précédentes et y joint + ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en 1588 + sous le titre de: _Propositioni: overo considerationi di + stato_... + + [28] Peut-être cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a + été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici: + Bacon: «Proceeding and resolving in all actions is necessary: + for, as he sayeth well, not to resolve is to resolve» + (_Colours of good and evil_, IV). Montaigne: «parfois c'est + bien choisir de ne choisir pas» (III, IX, t. VI. 182). Voir + miss Norton, _The Spirit of Montaigne_ p. 11 et Bacon, éd. + Spedding, t. VII, p. 81. + + [29] J'entends l'éd. augmentée de 1612, dont on trouvera la + reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543. + + [30] On trouvera les sentences dans le _De augmentis_, l. VI, + ch. III. + + [31] Bacon, _Essais_, éd. 1612, no XXX, éd. Spedding, tome + VI. p. 576. + + [32] Montaigne, I, XIII, à la fin. + + [33] Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 340, éd. Spedding, pour + le texte de 1612, tome VI, p. 572. + + [34] Montaigne, III, II. + + [35] «Groanes and Convulsions, and a discoloured face, and + friends' weepings, and Blakes and obsequies, and the like, + shew death terrible». (Essai II vers le début). + + [36] Montaigne I, XX, t. I, p. 132. + + De même quand Bacon dit: «Il n'est point dans le coeur de + l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la + crainte de la mort», il peut penser aussi bien à la VIe + épître de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne: «Toute + opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la + mort» (I, XIV). Les exemples qu'il allègue à ce sujet peuvent + être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par + l'autre. + + [37] Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre «_Que + Philosopher c'est apprendre à mourir_» et le XIIe chap. du + livre III «_De la physionomie_». + + [38] Outre l'essai de Bacon (Essai II) on peut voir dans le + _De augmentis_, livre VII, chap. II, un passage où les mêmes + idées sont exprimées. + + [39] «The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by + their great preparations made it appeare more fearefull. + Better saith he, _qui_ finem vitæ extremum inter munera ponat + naturæ (Essai III). + + Je ne rapproche ici que l'idée. «Celui» désigne non + Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin + dans le texte anglais. + + [40] Montaigne III, XII, t. VI, p. 292. + + Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, _tota + philosophorum vita commentatio mortis est_, mais il m'est + advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie... + Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le + général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet + article de sçavoir mourir, et des plus legers si nostre + crainte ne luy donnoit poids.» + + [41] Montaigne, Essais II, VIII. + + [42] Bacon, éd. Spedding _Essay_ VI. t. VI, page 548. + + [43] The illiberality of Parents in allowance towards their + children is an harmefull error: makes them base, acquaints + them with shifts, makes them sort with meane companie, and + makes them surfet more, when they come to plenty.» (Essay + VI.) + + Comparer chez Montaigne _Essais_ II, VIII, tome III, page 85. + + [44] Montaigne _Essais_ I, LIV, tome II, page 281 sqq. + + [45] Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que + voici signalé par Dieckow (p. 67)? + + Montaigne: «Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de + pareille façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse, + qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre + voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour + cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, + maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent + en fin nostre entière ruine. Et de vray, une guerre + estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois + aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs + ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de + peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast + quelque pire inconvenient: + + _Et patimur longæ pacis mala sævior armis Luxuria incumbit._ + + (II, XXIII). + + Bacon: «A civil war indeed is like the heat of a fever, but a + foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep + the body in health, for in a slothful peace both courages wil + effeminate and manners corrupt.» (_Greatness of kingdoms_, + éd. Spedding, t. VI, p. 586.) + + [46] Montaigne II, VIII, t. III, p. 88. + + [47] «Yet hee was reputed one of the wise men, that made + answere to the question: when a man should marrie.--A young + man not yet, an elder man not at all.» Ed. Spedding, tome VI, + p. 579. + + [48] Cf. par exemple cette image d'Aristote: + + «Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a + wand, to a contrary extreame, whereby to set it right.» + (Essai XXVI, Montaigne III, X au début). + + Une citation de Martial: «_Principis est virtus maxima nosse + suos._» (Bacon éd. Spedding, t. VI. p. 555, Montaigne III. 8, + t. VI, p. 99). + + [49] Bacon. Essai. XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544. + + [50] Bacon. Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379. + + [51] Bacon, Essai XXXVI, éd. Spedding, t. VI, p. 582. + + [52] _De augmentis_, livre VIII, chap. 2. + + [53] Montaigne, Essai II, XVIII, t. IV, p. 246. + + [54] Montaigne, Essai III, IX. + + [55] Bacon, Essai X, éd. Spedding, t. VI, p. 397. + + [56] Montaigne, Essai I, XXVIII.--Bacon, Essai XXVII, éd. + Spedding, VI. p. 438. + + [57] Bacon, Essai III, _of Unity in Religion_; Montaigne II, + XII, t. IV. p. 30. + + [58] Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 391. + Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26. + + [59] «Men mark when they (predictions) hit, and never mark + when they miss, as they do generally also of dreams.» (Essai + XXXV.) + + [60] Montaigne I, XI, _t._ I, p. 54. + + [61] Bacon, Essai XV. + + [62] Montaigne I, XXII, t. I, p. 149. Il est clair qu'il + serait facile de multiplier les rapprochements de cette + sorte: bon nombre d'idées morales sont communes aux deux + auteurs. Je n'ai retenu que les plus significatives, celles + qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par + Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me + paraissent superflus, dans les ouvrages ci-dessus mentionnés, + de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton. + + [63] Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la + douleur, les contestations qui dans certains pays s'élèvent + entre les veuves à qui aura l'honneur d'être brûlée avec le + corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de + Sparte, qui se laissent fouetter devant l'autel de Diane sans + pousser un cri. Cf. Bacon, Essai XXXIX _Of Custom and + education_; Montaigne I, XIV et II, XXXII. Il faut ajouter + toutefois que Cicéron avait réuni ces exemples dans ses + _Tusculanes_ V, 26. + + [64] Bacon, Essai XXXVIII.--Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34. + + L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note + néanmoins c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle + qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont + use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si + vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne + se peut _plier_» au langage des nations voisines, et Bacon: + «We see, in languages, the tongue is more _pliant_ to + expressions and sounds... » + + [65] Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433. + + [66] A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci, + Bacon considère la question tout à fait au même point de vue + que Montaigne dans son essai _De la vanité_: «Il est vrai que + ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude + peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus + convenable, et que les choses qui ont longtemps marché + ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les + unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne + s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles + qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un + peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.» + (Essai XXIV, fin). Voir aussi _Novum organum_, livre I, + aphorisme 90. + + [67] Bacon, Essai I. + + «Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the + reason, why the word of the lie should be such a disgrace and + such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to + say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave + towards God and a coward towards men. (Essai I.) + + [68] Bacon, Essai XVIII. + + [69] «Travel, in the younger sort, is a part of education; in + the elder, a part of experience.» (Essai XVIII.) + + [70] Montaigne, Essais I, XXVI, t. II, p. 33. + + [71] Montaigne, Essais III, IX, toute la première moitié du + chapitre. + + [72] Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont + assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne + suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI, + Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en + français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et + son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la + gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient + ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon + cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain + glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que + «l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III, + V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion + lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct. + Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible + d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que + l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au + XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une + allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son + _Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début; + Bacon, Essai LVII. + + [73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en + 1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés + antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par + Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même + Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio. + Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur + leurs emprunts à Montaigne. + + + + +CHAPITRE III + +INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE + +_De dignitate et augmentis scientiarum_ + + +L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place +considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son +recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan +gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au +moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne, +quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus +grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que +celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des +maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les +prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur +qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la +science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son +action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer +comment elle s'est exercée. + +Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement +scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne +s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la +science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut +distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en +l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un +panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la +matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_ +paru en 1605. + +Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard +remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science, +détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les +résultats qu'il doit espérer de ses efforts. + +Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit +suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie. + +Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science, +détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut +rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux +premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74]. +La dernière porte le titre de _Novum organum_. + + +I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_ + +Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques +réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait +pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre +contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque +séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui +voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme +dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre +ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à +multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant +plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique +les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes +des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et +de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de +laborieuses recherches. + +Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et +la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de +Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la +rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu +composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels +pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la +phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne. +Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que +dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il +n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons +entendre une véritable déclamation d'école. + +Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les +théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre +les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être +inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre +les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur +condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un +souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles +ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille +autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs +travaux. + +C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au +panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il +prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur +réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si +vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et +utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la +preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un +instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer +qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de +l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys +l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans +la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La +mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa +déchéance d'être condamné à des besognes actives. + +Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes +n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant +d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations +devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas +tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation? + +Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres +traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands +politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les +vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis. +Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été +justifiée par ses enfants». + +Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la +méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une +tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux +représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le +caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas +Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la +phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent +ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis +bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion +dont ses devanciers ont usé. + +Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et +des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la +résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie +l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans +le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment +n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques +enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent +pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au +christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les +livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui +s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise, +qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale +et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on +voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à +leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux +principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de +la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une +grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_, +examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la +fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le +savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en +conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures, +et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les +connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa +thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles, +d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes. + +Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans +le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la +science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en +France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle +affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la +grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait +convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour +contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une +grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de +vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma +togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux +partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce +thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le +retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas +encore épuisé. + +On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la +«bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres +questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer +ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de +tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de +l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité. +Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité +inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent +presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en +est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de +Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le +tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été +l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les +leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est +précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque +part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que +par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels +argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur +ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions, +il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des +observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation +de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache +étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité. + +Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il +s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il +n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras +d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai +que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons +plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait +voulu lui répondre. + +Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce +premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à +des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve +sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est +bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui +contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit +Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne +semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes +chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide +rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne +disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort: +«Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image +était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que +Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres +rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des +souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est +dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne +n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop +vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81]. + +A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont +développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute +sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met +en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le +pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les +reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs +encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses +idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie +plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de +leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le +supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre +elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne +l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants +par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de +dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82]. +Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots +étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des +questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur +ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à +l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le +sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux +savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords +dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent +également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par +Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux +gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois +incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur +idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais +savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe, +n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet +de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas +civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce +n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on +regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science +n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous +l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science +écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science +y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord +conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88]. + +En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres +opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des +deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous +ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces +similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je +ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au +point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à +nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent +à l'esprit. + +S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son +apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de +penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides, +dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un +pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec +lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter +à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui +a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des +amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des +exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui +tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient +pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître +la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat +autant qu'une profession de foi sincère. + + +II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_ + +Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie +des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant +qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas +inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle +fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a +besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien +défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à +l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la +conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons +constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de +son objet. + +Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements +assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu, +et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien +importante envers son devancier. + +C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre +l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de +l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse +puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de +la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire +que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la +morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel», +«globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés. +Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune +méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les +conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon +répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si +nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge +est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression +d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il +sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette. +Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques. + +Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à +railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes +espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante +conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon +et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la +science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne +songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne +d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants +qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers +aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre +du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de +Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance +quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en +une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences +physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie +des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs +creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans +l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère, +lui aussi, fabriquer de l'or. + +Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités +s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait +déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui +sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa +complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui +avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des +adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs +sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les +voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence +considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur +la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles +à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires. +C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions +humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales +destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon +trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait. +Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa +notion de la science au domaine des faits politiques[90]. + +Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque +entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la +lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la +rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée +dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet +esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine +tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans +doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On +pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel +d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en +moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et +polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée: +dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que +son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre +hypothèse aussi peu solide. + +Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de +sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale, +qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que +lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son +oeuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience +personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche +à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles +politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de +Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été +analogue, mais moins efficace. + +Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs +antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les _Essais_ de +Montaigne et dans le _De augmentis_. Pour quatre de ces rencontres, la +version de Bacon diffère de celle de Montaigne[91]. Dans deux autres +cas, Bacon nous renvoie directement à la source ancienne[92]. Il est +vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il +peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les +déformations lui sont fort habituelles; il serait bien téméraire +néanmoins de prétendre que Montaigne a suggéré ces allégations. +Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source[93], et où +son allégation est conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans +son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des +points du programme tracé dans le _De augmentis_, une douzaine de mots +fameux de l'antiquité sont repris sur lesquels Montaigne avait insisté +déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre +les deux oeuvres. Il serait hasardeux toutefois d'en tirer une +conclusion autre que celle-ci: que Bacon s'intéresse aux mêmes +exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes +objets. + +Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont à signaler. +Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII +de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile. +N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il +l'a fait dans les _Essais_ et n'y revient qu'accessoirement ici. Son +objet est de frayer la voie à une science des moeurs. Nous ne sommes +donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes. + +L'idéal de la santé du corps, pour Bacon[94], est la santé qui met «en +état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes +espèces de choses.» C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à +son disciple quand il lui donnait comme modèle la «merveilleuse nature +d'Alcibiades» qui savait se «transformer si aisement à façons si +diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité +et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne, +autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie[95].» Montaigne +revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il +a portés sur Alexandre[96], sur César[97], sur Socrate[98], on +constate que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette +souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de la vie qui l'ont +séduit. + +Bacon raille la chimère de la sagesse stoïque et les prétentions des +philosophes: «Voyez sur quel ton tout à fait tragique Sénèque nous +dit: «Quoi de plus grand que de voir un être aussi fragile que l'homme +atteindre à la sécurité d'un Dieu![99]» Montaigne a choisi chez +Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître[100], +pour le tourner en dérision[101], mais l'esprit qui l'anime est le +même et, comme Bacon, les rodomontades stoïciennes le divertissent +bien souvent. + +Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les +esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la +mort. Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent +être trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de +précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant +remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme +ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin, +d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on +fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien +redoutable[102]. Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait être +notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion +qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon +contre cette méthode contre nature. Son essai _De la physionomie_ est +plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron «tota +philosophorum vita commentatio mortis est», et réplique que la mort +n'est point le «but» mais seulement le «bout de la vie»[103]. Par de +nombreux exemples, il montre que toute cette vaine préparation nous +effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la +mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne, +Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la +reprendra dans ses _Essais_ quelques années plus tard. + +D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans +les _Essais_ de 1612, trouvent dans l'_Advancement of learning_ leur +première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le +fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre VI, ce +que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation. + +Bacon[104] et Montaigne[105] s'accordent à déclarer que, pour bien +connaître les moeurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui +vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux +voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour +la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs[106]. Quand on +entend Bacon proclamer «Epitomes are the moths and corruptions of +learning»[107], le mot de Montaigne revient à la mémoire: «Tout abrégé +sur un bon livre est un sot abrégé[108].» Ces derniers rapprochements +toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de +constater que, de même que Montaigne[109], Bacon donne l'assassin de +Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur[110]. +Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une +réminiscence. Bacon: «So as Diogenes' opinion is to be accepted, who +commended not them which abstained, but them which sustained and +could refrain their mind in praecipitio, and could give unto the mind +(as is used in horsemanship) the shortest stop or turn[111].» +Montaigne: «C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper +despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se +cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net[112].» + +Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition +anglaise de 1605. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment +où Bacon complète son oeuvre et la traduit en latin, le personnage de +Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais +l'homme qui s'est décrit dans ses _Essais_: «Ceux qui, nous dit-il, +ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de +l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent +pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était +son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons +administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre +fortune, ils ne feront que boiter[113].» L'idée ici exprimée ne répond +que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans +le chapitre intitulé «_De l'utile et de l'honneste_»[114]. Ma +conviction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que +Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet +de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans +l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une +invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bacon? +On fait une allusion précise à un texte qu'on vient de lire, ne +l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un +ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les +souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère +de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son +livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le +même passage, Bacon développe des recommandations qui sont +particulièrement chères à Montaigne[115], celle-ci, par exemple, qu'il +faut éviter de se mêler inconsidérément de trop de choses; cette autre +surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se +connaître soi-même. «L'oracle qui nous dit: «Connais-toi toi-même», +n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte +qui tient le premier rang en politique.» On sait quelle large place +lui a été faite dans les _Essais_. + +Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons +faites en étudiant les _Essais_ de Bacon, on sera porté à croire que +Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a +fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus +précis: avant Bacon, Montaigne avait indiqué les sources de la science +morale; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens +étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée[116]. +Au chapitre _De l'institution des enfans_, il a montré quel profit +pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et +particulièrement des biographies de Plutarque. «Les historiens, dit-il +encore, sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez; et quant +l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus +vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses +conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de +son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent +les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux +événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, +ceux-là me sont plus propres: voylà pourquoy en toutes sortes, c'est +mon homme que Plutarque[117].» Bacon n'avait qu'à recueillir des +indications aussi nettes. «S'il faut dire ce que nous pensons sur ce +point, écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, les +véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les +poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et +d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer +les passions, puis les modérer et les assoupir; comment aussi on peut +les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent au +dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait +pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se +trahissent; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres +choses de cette espèce[118].» Bacon revient à diverses reprises sur +cette idée, et il ne méconnaît pas non plus la valeur du genre +biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à +construire la science des affaires. «Comme c'est l'histoire des temps +qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la +politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les +meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute +la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant +grandes que légères[119].» + +Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de +ces sources est très différent de celui que Bacon en voulait faire. Ce +que Bacon demande, c'est une enquête méthodique qui aboutisse à une +véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des +papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux types de +caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision, +on entreprendra l'étude des affections, des passions, on en +déterminera les causes, on en mesurera les effets, on en dressera un +inventaire raisonné et pratique. Enfin, et c'est une troisième +enquête à faire chez les historiens et les poètes, il faudra examiner +toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les âmes; la +coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il +faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent, +l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale +sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous +n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament, +quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les +remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts +qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le +précisant, le déterminisme de Bacon; peut-être il n'a pas l'illusion +que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse; néanmoins +dans l'ensemble telle est bien sa pensée. + +On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de +Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces +forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple, +l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon +pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la +plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la +méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer +toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude +à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le +mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens +différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune +autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré +hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait +un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre +peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules +universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur +les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à +mieux connaître les autres. + +Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les +sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois +cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq +précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau +à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles +telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime +ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le +style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand +Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des +histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez +Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière +d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi +étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses, +la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour +traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations, +et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur +l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits +particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous +nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le +plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode +beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la +dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la +dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici +simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on +expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente +ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles +peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la +suppléer[120]... » + +Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il +subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct, +par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible +comme Machiavel dans ses _Discours_ sur Tite-Live. Il semble bien qu'à +l'origine, dans ses premiers _Essais_, il avait adopté le même cadre. +Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison +humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si +les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses +remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine +nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents +types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir +sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités. + +Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle +qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon +lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces +questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous +prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que +Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à +voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement. +La lecture d'une oeuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où +l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise +avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était +quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de +matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su +à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources +où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne, +l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette +conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré +qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux +études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne. + + + [74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous + l'avons fait pour les _Essais_, les deux rédactions + successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605 + (_Advancement of learning_) et la rédaction latine de 1623 + (_De Augmentis scientiarum_). Je renverrai uniformément à + cette dernière. + + [75] Dans son _Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis + disciplinæ christianæ._ + + [76] Voir mon ouvrage sur les _Sources et l'Evolution des + Essais de Montaigne_, t. II, p. 212. + + [77] Certainly, if a man meditate much upon the universal + frame of nature, the earth with men upon it... will not seem + much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn, + and some carry their young, and some go empty, and all to and + from a little heap of dust (_Advancement of learning_, I, + VIII, 1). + + [78] II, XII, t. III, p. 234. + + [79] _Dialogues_ XLVI, 19. + + [80] Par exemple, le mot d'un ancien sur le nombre de + serviteurs que «nourrit» Homère, mot qui est différemment + rapporté chez Bacon, I, VIII, 4, et chez Montaigne, II, + XXXVI. + + [81] Telle est cette idée à diverses reprises exprimée par + Cicéron que Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la + terre: Bacon I, V, II; Montaigne III, XII, t. VI, p. 171. + Voici encore deux traits pris à Plutarque: le mot d'un + musicien à Philippe: Bacon I, VII, 6; Montaigne I, XL; le mot + de Solon sur les lois qu'il a données aux Athéniens: Bacon I, + III, 5; Montaigne III, IX, t. VI, p. 138. Peut-être y a-t-il + plus de compte à faire de ce dernier rapprochement qui porte + sur un trait moins vulgarisé, semble-t-il, et aussi de cette + idée, pourtant inspirée par Cicéron et par Platon, que + l'étonnement est le germe du savoir: Bacon I, III, 3; + Montaigne III, XI, t. VI. p. 259. Le nombre de ces + rapprochements est peut-être aussi à prendre en + considération. Pourtant ces indications restent vagues. + + [82] Voir en particulier, dans I, V, de longs développements + sur ce sujet. + + [83] Voir surtout l'essai _Du pédantisme_. + + [84] I, XXXIX, p. 182: «Cettuy-cy, tout pituiteux, chassieux + et crasseux... » + + [85] III, XIII au début. + + [86] Début de I, 25 et III, 1. + + [87] I, XXIV, t. II, p. 12. + + [88] «A farther proceeding therein (in philosophy) doth bring + the mind back again to religion.» (_Of the advancement of + learning_, liv. I; éd. Spedding, p. 267.) (Voir ci-dessus p. + 35.) + + [89] Cf. _Novum organum_, livre II, aphorisme 5. + + [90] Pour la science du gouvernement dont il indique + seulement la matière dans son _De augmentis_, qu'on lise dans + les _Essais_ les chapitres qu'il lui a consacrés; on verra + combien d'idées sont inspirées de Machiavel; et ici même + qu'on parcoure les deux parties qu'il distingue dans la + «science des affaires», à la fois ce qui concerne «l'art des + occasions éparses», et «l'art de se pousser dans le monde», + on sentira nettement que son maître n'est ni l'idéaliste + Thomas Morus, ni l'auteur des _Six livres de la République_, + Jean Bodin, mais le politique réaliste de Florence. + + [91] L'aventure de Thalès qui, regardant les étoiles, tombe + dans un puits: Bacon, II, 2; Montaigne, II, XII, t. IV, p. + 47; le mot de Pythagore sur les jeux Olympiques: Bacon, VII, + 1; Montaigne, I, XXVI, t. II, p. 42; le mot de Bias sur + l'amitié, que Montaigne, d'après Aulu-Gelle attribue à + Chilon: Bacon, VIII, 2; Montaigne, I, XXVIII, t. II, p. 94; + le mot de Statilius à l'occasion du meurtre de César: Bacon + VII, 2; Montaigne, I. L, t. II, p. 271. + + [92] L'image empruntée à Sénèque sur les joueurs de + passe-passe: Bacon, V, 2; Montaigne, III, VIII, t. VI, p. 90; + un mot sur l'éloquence pris à la LII épître de Senèque: + Bacon, VII, 1; Montaigne, I, XL, t. II, p. 198. + + [93] Faits allégués de part et d'autre pour prouver que les + animaux nous ont enseigné divers arts: Bacon V, 1; Montaigne, + II, XII, t. III, p. 211; exemples de raison raisonnante chez + les animaux: Bacon, _ibid._; Montaigne, II, XII, t. III, p. + 218 pour les corbeaux de Barbarie, p. 231 pour les fourmis + qui rongent les extrémités du grain de blé afin de l'empêcher + de germer; opinion de Platon qui met la raison au cerveau, + l'ire au coeur, la cupidité au foie: Bacon, IV, 1, à la fin; + Montaigne, II, XII, t. IV, p. 62; allusion au rémora: Bacon, + III, 4; Montaigne, II, XII, t. III, p. 223. Ajouter encore le + mot de César qui préfère être le premier dans un village à + être le second dans Rome: Bacon, VIII, 2; Montaigne n'y fait + qu'une allusion, III, VII, t. VI, p. 74. La citation du + _Trinummus_ de Plaute (II. 84), que Bacon reproduit en la + modifiant «Nam pol' sapiens fingit fortunam sibi» peut avoir + été suggérée par Montaigne, I, XLII, t. II, p. 208, ou encore + par Juste Lipse, _Politiques_, I, VII. + + [94] VII, 1, fin, trad. Riaux, p. 335. + + [95] I, XXVI, t. II, p. 57. + + [96] III, XIII, t. VII, p. 78. + + [97] _Ibid._ + + [98] III, XIII, t. VII, p. 81. + + [99] VII, 1, trad. Riaux, p. 330. + + [100] _Epîtres à Lucilius_, LIII. + + [101] II, XII, t. III, p. 261. + + [102] VII, 2, trad. Riaux, p. 339. + + [103] III, XII, t. VI. p. 292. + + [104] VIII, 2, trad. Riaux, p. 393. + + [105] III, II. + + [106] Bacon, VI. 4, à la fin; Montaigne, I, XXVI, à la fin. + + [107] III, 6. + + [108] III, VIII, t. VI, p. 112. + + [109] _Essais_, II, XXIX. + + [110] IV, 1. + + [111] VII, 1, à la fin. + + [112] I, IX, t. I. p. 41. + + [113] VIII, 2. trad. Riaux, p. 398. + + [114] _Essais_, III, 1, auquel Spedding renvoie dans une note + de son édition. + + [115] Notons toutefois que ces développements sont de 1605, + tandis que la phrase sur Montaigne a été ajoutée en 1623. + + [116] II, X et I, 26, t. II. p. 21. + + [117] II, X, t. III, p. 135. + + [118] VII, 3, trad. Riaux, p. 350. + + [119] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385. + + [120] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MÉTHODE DE LA SCIENCE. MONTAIGNE ET LE _Novum organum_ + + +Jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de +peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées +de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il +ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'_Essais_ +pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni +fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et +cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions +très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par +Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement. +C'est dans la composition du _Novum organum_, si je ne me trompe, que +les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer +toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne +touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable, +aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les +deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer +les raisons qui me rendent cette opinion très probable. + +Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment +se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas +une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder, +critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait +pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous +l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes +commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver +l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite +seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de +connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des +faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer +toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher +les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur +intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à +contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir. +Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du +_Novum organum_. A première vue on aperçoit combien elle est conforme +à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne. + +L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par +Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode. +Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir. +Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément; +il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet +de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous +dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle +qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin. +Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non +des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là +est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du _Novum +organum_; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le +principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout +prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne. +Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si +fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation, +c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions +pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des +faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours; +autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la +politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en +tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un +instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable +à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil +déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte, +boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses; +nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce +qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire +de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de +Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de +passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison, +où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les _Essais_ +son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à +ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain +avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les +_Essais_ de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de +Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait +fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a +préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des _Essais_ a +fortifié le point de vue de l'auteur du _Novum organum._ + +Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins +paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont +offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans +le _Novum organum_ les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne +serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un +écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses +oeuvres et les oeuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse? +Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car +souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études. +Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des +ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées. +Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles +demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation +des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême +circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le _Novum +organum_ on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne. + +Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se +placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les +défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans +plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son +jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et +en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de +Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la +diversité de leurs buts nous cache un peu son influence. + +De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer +sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science +des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la +nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes +dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la +morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne, +rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les +histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi +c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur +application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit. +Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent +notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre +idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et +d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste, +c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon +fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais +ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les +plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de +s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce +sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous +devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait +négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres +philosophes ne considèrent que les ensembles. + +Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les +idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son +cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne +conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon +les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à +retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui +marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la +dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois +chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les +magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts +naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui +lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout +entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que +notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique. +Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut +reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont +été plus ou moins distinctement aperçues. + +Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées +à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive +qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce +qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela +n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été +auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que +Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui +à donner corps à sa doctrine. + +Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des +hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de +la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni +les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les +fantômes de race l'ont occupé plus que les autres. + +«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même +de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de +famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le +sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au +contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit, +ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers. +L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les +rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle +des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images +qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à +Montaigne. C'est une des idées directrices de l'_Apologie de Raimond +Sebonde_, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté +le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la +dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend +à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu +de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous +projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous +réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les +perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les +pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce +qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle +qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions +la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous +l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos +plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même +anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique, +vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous +faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable +que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres +choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre +et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe +nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est +impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.[129]» + +Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de +l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup +plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre +connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent +fort difficilement sur les choses. + +Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice +capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement, +dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre +lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants. +Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que +nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés: +celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant +de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là +néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon. + +Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos +idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit +extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que +ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire +à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte. +«L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui +plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en +elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de +prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges +de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau +se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou +il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en +débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant +jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est +faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.» + +Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que +pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir +présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y +trouverez la même explication dans des termes analogues; un même +exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui, +comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand +nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au +naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux +qui, en dépit de leurs prières et de leurs voeux, ont été engloutis +par les tempêtes.[133] + +En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles +habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas, +et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au +lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est +communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et +son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide +qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui +mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce +que peut sa raison qui est un util souple, contournable et +accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en +fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de +choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]» + +Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience +n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que +la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que +vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre +croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la +derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut +abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]» + +Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à +nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et +comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que +ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre +intitulé: _Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances +divines_[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que +la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y +voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il +manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous. +Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est +arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et +Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des +latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous. +Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de +même. Gardez-vous des idées _a priori_, et surtout quand vous voulez +les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les +infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en +pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des +exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre +conscience de sa méthode. + +Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a +l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les +éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne +peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on +nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement +attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer +quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial +qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre _Des +coches_[138] et au chapitre _Des boîteux_[139], il s'est amusé à +montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés +se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes +d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un +fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même +de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre +explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres +mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut +ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le +vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.» + + «_Dare corpus idonea fumo_... »[140] + +Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à +forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet +esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages, +fût-ce à vide. + +Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore +signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent +et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne +insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son +esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien +différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le +possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant: +notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à +entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les +questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre +mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout +tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne +se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa +coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la +principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à +découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne +foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait +Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou +evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party +soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à +la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers +l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que +je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La +figure de Montaigne, partout présente dans son oeuvre, était une +invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme. + +Il en signale même expressément une des formes que nous venons de +retrouver chez Bacon. «L'oeil de l'entendement... disait Bacon, +rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de +peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.» +Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui +aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de +l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique, +c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours, +et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par +soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une +occupation méprisable. + +«Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages +imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité +si elle n'est d'aage competant..... Mais moy... j'allegue aussi +volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay +veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise +qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques: +leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere +et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus d'honneur de +l'allegation que la verité du discours? comme s'il estoit plus +d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves que +de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons +pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, +et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple: ....des plus +ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous sçavions +trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de +nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des +actions humaines.»[146] + +C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience +scientifique en général. L'originalité principale des _Essais_ de +Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste +peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et +aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et +ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la +peinture du moi. + +Deux fantômes de race sont encore signalés par Bacon: l'un tient à la +conformation de nos sens[147], l'autre à la conformation de notre +esprit[148]. Nos sens nous trompent: ils altèrent les images des +choses; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur +les phénomènes qui sont de leur domaine; enfin il est, dans la nature, +des ordres de phénomènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées +avaient été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de +l'antiquité, par aucun toutefois plus nettement que par Sextus +Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait +résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point; +chaque fois que Bacon relisait l'_Apologie de Sebonde_ il les +retrouvait là claires et succinctes. + +Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des +abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des +formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige. +Montaigne, il est vrai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais +il est impliqué parfois dans sa critique. + +Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de +conclusion à l'_Apologie_: c'est ce contraste qu'elle met en évidence +entre ce besoin natif de l'esprit d'arrêter la réalité et le monde des +phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel. + +«Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine +nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne +baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre et une incertaine et +debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir +prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner +l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule +par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. +Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en +autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve +deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanent, par ce +que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à +mourir avant qu'il soit nay.»[149]. + +L'une des causes de ce qu'on a appelé le scepticisme de Montaigne, +c'est précisément le sentiment qu'il a eu de cette antinomie entre la +nature du monde psychologique et la nature du monde réel, sentiment +qui s'exprime avec tant de force dans cette fin de l'_Apologie de +Sebonde_. + +Les _fantômes_ de race sont les plus universels puisque par définition +ils tiennent à la nature même de l'esprit humain; les fantômes de +l'antre, au contraire, dépendent des circonstances particulières à la +vie de chacun de nous ou du milieu social dans lequel nous sommes +plongés. Bien souvent ce ne seront pas les mêmes dont auront à se +défier l'homme de science que Bacon prépare, et le sage que forme +Montaigne. Tous les deux s'en sont occupés chacun à sa manière. +Montaigne les a attaqués fréquemment. Il se défend, par exemple, de +participer à «cette erreur commune de juger d'autruy selon luy et de +rapporter la condition des autres hommes à la sienne.»[150] + +Tous les vices de l'esprit que Bacon désigne sous ce nom de «fantôme +de l'antre» reviennent, en somme, à des habitudes que des dispositions +naturelles et des circonstances fortuites nous font contracter. Or +sans cesse Montaigne s'élève contre l'habitude, contre la coutume qui +rétrécissent l'esprit et aveuglent l'oeil de la raison. «Ou que je +vueille donner, nous dit-il, il me faut forcer quelque barriere de la +coustume, tant ell' a soigneusement bridé toutes nos avenues.»[151]. +Bacon a relevé les principaux dangers des habitudes individuelles chez +le savant: elles risquent de lui faire porter dans toutes ses études +le tour d'esprit de sa spécialité[152], de l'attacher à telles +autorités plutôt qu'à telles autres[153]. Et Montaigne de même analyse +les dangers que ses goûts et ses habitudes font courir au moraliste. +C'est l'habitude qui fausse toute notre critique des faits moraux et +psychologiques: entendons-nous citer un fait, c'est d'après notre +seule suffisance que nous prétendons décider s'il est possible ou non: +or notre suffisance est strictement limitée par notre expérience. +Tout ce qui sort du cercle de nos habitudes nous paraît incroyable; +tout ce qui y rentre est clair pour nous[154]. Ainsi, au lieu +d'interroger notre raison, nous confondons les limites du possible +avec les limites de notre expérience courante. Dans l'appréciation des +faits moraux, même vice: ce que nous appelons juste n'est pas ce que +la raison nous démontre être juste, c'est ce que la coutume nous +présente comme juste. Les usages des cannibales nous paraissent +barbares non parce qu'ils le sont effectivement, mais parce qu'ils +diffèrent des nôtres[155]. Enfin tout le système d'éducation élaboré +par Montaigne vise précisément à étendre dans tous les sens au moyen +de lectures, de conversations, de fréquentations, de voyages, +l'expérience de l'enfant, afin de ne le laisser assujettir son esprit +à aucune habitude qui le garrotte dans des préjugés individuels ou +sociaux[156]. + +Les fantômes de la place publique sont ceux qui naissent du langage. +Au lieu d'être moulés sur les choses, de les revêtir exactement, les +mots correspondent à des notions grossières, imprécises, mal élaborées +par le vulgaire. Il s'en suit que toute phrase prête au doute, et que +les hommes se comprennent difficilement. De là naissent une masse de +disputes oiseuses entre les savants: ils veulent discuter des choses, +mais l'ambiguité des mots les empêche de s'entendre, il leur faut +s'arrêter à l'écorce. Le seul remède est de donner des définitions +exactes. Encore, ajoute Bacon, ce remède est-il très insuffisant car +les définitions se composent de mots qui à leur tour ont besoin d'être +définis, et ainsi de suite... + +Or ces trois idées: imprécision du langage, fréquence des disputes +qu'elle entraîne, impuissance où nous sommes de définir exactement, +ont été mises en évidence par Montaigne. «Il n'est aucun sens ny +visage, dit-il, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit +humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la +parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de +fauceté et de mensonge l'on faict naistre? quelle heresie n'y a trouvé +des fondemens assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se +maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se +veulent jamais departir de cette preuve du tesmoignage de +l'interpretation des mots.»[157]. + +Et, au chapitre _De l'expérience_[158], revenant sur ce même sujet de +l'obscurité des écrits humains et de l'inépuisable source de +commentaires qu'ils font jaillir, plus explicitement cette fois il +nous dira que cette incertitude vient sans doute en partie de ce +qu'une même idée ne saurait se retrouver deux fois identique à +elle-même dans des cerveaux humains, mais que la raison en est aussi +dans l'«insuffisance de nostre langage». «Nostre contestation est +verbale: je te demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle et +Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une +pierre, c'est un corps; mais qui presseroi: «Et corps, +qu'est-ce?--Substance.--Et substance, quoi?» ainsi de suitte, +acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un +mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu: je sçay mieux que +c'est qu'Homme, que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou +Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte ils m'en donnent trois: c'est +la teste de Hydra.»[159]. + +C'est presque dans les mêmes termes que Bacon dira l'inefficacité de +la définition pour remédier à cet état de choses. Et si Montaigne +n'avait pas analysé avec autant de précision que lui les causes du +mal, il en avait aussi fortement marqué les funestes conséquences: «La +plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos +procez ne naissent que du débat de l'interpretation des loix; et la +plus part des guerres de cette impuissance de n'avoir sceu clairement +exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. Combien de +querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens +de cette syllabe: _Hoc_!»[160] + +Restent les fantômes du théâtre. Ce sont les préjugés qu'imposent à +nos esprits les doctrines des diverses sectes de la philosophie +ancienne. Par le prestige de leur autorité elles nous asservissent à +certaines croyances et à certaines méthodes qui entravent notre +liberté d'examen des faits. C'est contre l'assujettissement de +l'esprit à une autorité que Bacon s'élève ici, et surtout à l'autorité +qui a le plus lourdement pesé sur le seizième siècle, celle de la +science antique. Il voudrait prendre une à une les doctrines des +philosophes anciens et les réfuter afin de leur oter leur prestige, et +rendre à la raison son indépendance. A défaut de cet examen critique +qui l'entraînerait trop loin, il range ces philosophies en trois +catégories selon les méthodes de pensée dont elles procèdent et il +analyse les vices fondamentaux de chacune d'elles. + +Nous n'avons rien de si méthodique chez Montaigne. Il n'avait pas +d'ailleurs une connaissance suffisante des systèmes anciens pour les +critiquer avec cette pénétration. Aussi les suggestions qu'il a pu +fournir à Bacon sont sur ce point moins nombreuses que sur les +précédents. Mais l'attitude critique est la même de part et d'autre. +Il a beau nous dire qu'il plie volontiers sa fantaisie aux +imaginations de ces grandes âmes du temps passé et nous répéter sous +bien des formes l'admiration qu'elles lui inspirent, il n'est plus de +la génération qui se jetait sans discernement à la dépouille de +l'antiquité; Il est déjà de ceux qui n'acceptent aucune opinion sans +la «contreroller», sans la faire passer «par l'estamine» de leur +jugement[161]; il demande à l'antiquité non de lui fournir des idées +étrangères, mais «de lui mettre en main ses propres idées» déjà +formées, «de lui en donner la jouissance». Il serait aisé de relever +dans son oeuvre un bon nombre de formules où cette indépendance +s'affirme. + +S'il n'a pas méthodiquement critiqué les différentes doctrines +philosophiques, il s'est très nettement attaqué au plus autorisé des +philosophes, à Aristote, et sa critique nous la retrouvons presque +identique chez Bacon: + +«Le dieu de la science scolastique, c'est Aristote, c'est religion de +debatre de ses ordonnances, comme celles de Lycurgus à Sparte. Sa +doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant +faulse que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant +volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus ou le +plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou +l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les +nombres et symmetrie de Pythagoras, ...ou tout autre opinion, de +cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette +belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance en tout ce de +quoy elle se mesle, comme je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce +subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il +bastit de trois pieces, matière, forme et privation. Et qu'est-il plus +vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des +choses? La privation, c'est une négative; de quelle humeur en a il peu +faire la cause et l'origine des choses qui sont»[162]. + +Bacon, lui aussi, énumère les principes physiques de plusieurs +philosophes, et il conclut: «Or, dans toutes ces opinions-là, on voit +une certaine teinte de physique, on y reconnaît quelque peu de la +nature et de l'expérience, cela sent le corps et la matière; au lieu +que la physique d'Aristote n'est qu'un fracas de termes de +dialectique; et cette dialectique il l'a remaniée dans sa métaphysique +sous un nom plus imposant... »[163] + +Mais la physique n'est pas le domaine ordinaire de la pensée de +Montaigne. Si nous le cherchons chez lui, en morale, nous +constaterons, je crois, que, d'abord séduit par la prestigieuse +élévation du stoïcisme qui flatte son imagination, Montaigne se dégage +peu à peu de cette autorité: il prend possession de son moi, et c'est +en opposition avec cette arrogance stoïcienne un moment partagée qu'il +affirme sa doctrine à lui, très personnelle. Sans doute, Bacon n'a pas +recherché l'histoire de la pensée de Montaigne, il n'a pas pu démêler +cette ascension progressive vers la liberté; mais il en a connu les +effets, et cela suffit: il a pu voir qu'au chapitre _De la +vanité_[164], si Montaigne développe si complaisamment son goût pour +les voyages, c'est afin de critiquer la prétention qu'ont les +stoïciens de bannir toute frivolité de notre vie; au chapitre _De la +physionomie_[165], s'il nous montre avec tant de vivacité le courage +des paysans en face de la mort, c'est pour critiquer tous les efforts +infructueux que font ces mêmes stoïciens à nous y préparer. Entraîné +par leur autorité, il a partagé leurs erreurs; il en est d'autant plus +ardent à les combattre. + +Enfin, à l'ombre de sa critique contre l'autorité des anciens, Bacon +en glisse une autre contre l'autorité de l'Ecriture Sainte en matière +scientifique. Ce n'est pas chez lui marque d'incrédulité, c'est besoin +d'un esprit scientifique déjà singulièrement vigoureux de puiser ses +connaissances à la seule source des faits. Il prétend séparer +totalement le domaine de la science du domaine de la foi. Or, chez +Montaigne, il avait rencontré très nette cette même tendance. +Montaigne l'avait portée dans la science morale, entreprise plus +hardie que s'il se fût agi de science physique. + +«J'ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucun escris, de ce +qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de +theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque +raison: Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme +royne et dominatrice; qu'elle doibt estre principale partout, poinct +suffragante et subsidiaire... Que les raisons divines se considerent +plus venerablement et reveramment seules et en leur stile qu'appariées +aux discours humains; Qu'il se voit plus souvent cette faute que les +theologiens escrivent trop humainement, que cette autre que les +humanistes escrivent trop peu theologalement: la philosophie, dict +sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole sainte, comme une +servant inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant, de +l'entrée, le sacraire des saints thresors de la doctrine céleste... » +[166]. Bacon n'est pas moins respectueux dans les formes qu'il +prend pour reléguer chez elles les Ecritures: prétendre établi la +physique sur le premier livre de la _Genèse_: «C'est, dit-il, s'il est +permis d'employer le langage des Saintes Ecritures, chercher les +choses mortes parmi les vivantes.»[167]. + +Et maintenant, que signifient ces nombreux rapprochements que nous +venons d'établir? Il importe d'en limiter le sens, afin qu'«on ne leur +fasse pas dire ce qu'ils ne disent pas.» Bacon n'a certes pas pris de +toutes pièces, chez Montaigne, sa critique de l'esprit humain, à la +manière où, par exemple, Montaigne a cueilli chez Plutarque une large +part de ses idées morales: rien de pareil. Jamais, en somme, +l'expression de Bacon ne manifeste un souvenir direct de Montaigne. Ce +que nous montre ce parallèle, c'est que la plupart des idées que nous +trouvons dans la _Critique des fantômes_ étaient déjà éparses dans les +_Essais_ de Montaigne, qu'aucun écrivain, peut-être, ne les présentait +à Bacon aussi bien réunies et aussi fortement mises en oeuvre. Or, +comme nous savons d'ailleurs (tout l'ensemble de cette étude nous l'a +démontré) que Bacon pratiquait Montaigne, qu'il le lisait déjà au +moment où il publiait sa première oeuvre, et qu'il est revenu à lui à +diverses époques de sa vie, n'est-il pas naturel de penser que +Montaigne l'a singulièrement aidé à mûrir, à dégager ces idées qu'il +expose tout à la fin de sa carrière? La pensée de Montaigne est tout +imprégnée de cette crainte des fantômes. Son exemple était peut-être +plus instructif que ses préceptes. Il signale souvent les écueils, +mais plus souvent encore on le voit gouverner de manière à les éviter. +Le commerce d'un philosophe aussi scrupuleux était éminemment propre à +inspirer de la prudence au hardi penseur qui se promettait tant de la +science, et à lui faire écrire la première partie de son _Novum +organum_. A propos d'un sujet voisin, nous allons saisir peut-être +d'une manière plus précise cette influence. + +Outre cette psychologie des fantômes de l'esprit humain, la première +partie du _Novum organum_ contient une série de critiques sur la +méthode employée jusqu'alors dans l'enquête scientifique. Ici encore, +la forme très sèche des aphorismes, qui ne comporte ni exemples, ni +commentaires, ne nous laisse rien deviner touchant la provenance de +ces idées. + +Si nous n'avions que ces aphorismes, sans doute nous pourrions penser +que Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; il serait +toutefois malaisé de le montrer. Mais Bacon avait exprimé déjà ces +mêmes idées auparavant. Nous les trouvons dans son oeuvre, pour ainsi +dire en formation, avant leur pleine maturité. Par là, nous pouvons +avoir quelques indications sur leur histoire. Le deuxième chapitre du +livre V du _De augmentis_ s'ouvre par un passage dont (la chose est +évidente à première vue) les aphorismes que nous nous proposons +d'étudier sont le dernier épanouissement. Je vais en reproduire les +principaux passages. + +Bacon y prétend montrer que la dialectique, seule méthode employée +jusqu'à lui, est impuissante à découvrir les arts. «La dialectique... +parle aux hommes comme en passant et les congédie en leur criant qu'il +faut s'en rapporter, sur chaque art, à ceux qui l'exercent... Ceux +qui ont parlé des premiers inventeurs en tout genre et de l'origine +des sciences en ont fait honneur au hasard plutôt qu'aux hommes, et +ont représenté les animaux brutes, quadrupèdes, oiseaux, poissons, +reptiles, comme ayant été, plus que les hommes, nos maîtres dans les +sciences. En sorte que, comme les anciens étaient dans l'usage de +consacrer les inventeurs des choses utiles, il n'est nullement +étonnant que, chez les Egyptiens, nation ancienne, les temples fussent +tout remplis d'effigies d'animaux, et presque vides d'effigies +d'hommes... Que si, d'après la tradition des Grecs, vous aimez mieux +faire honneur aux hommes de l'invention des arts, encore +n'oseriez-vous dire que Prométhée dut à ses méditations la +connaissance de la manière d'allumer du feu, et qu'au moment où il +frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait à voir +jaillir des étincelles, mais vous avouerez bien qu'il ne dut cette +invention qu'au hasard et que, suivant l'expression des poètes, il fit +un larcin à Jupiter; en sorte que, par rapport à l'invention des arts, +c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des emplâtres, au +rossignol celle des modulations de la musique, à la cigogne celle des +lavements, à ce couvercle de marmite qui saute en l'air celle de la +poudre à canon. + +«Une méthode d'invention qui ne diffère pas beaucoup de celle dont +nous parlons ici, c'est celle dont Virgile donne l'idée lorsqu'il +dit: _ut varios usu meditando extunderet artes paulatim_. Car la +méthode qu'on nous propose ici n'est autre que celle dont les brutes +mêmes sont capables et qu'elles emploient fréquemment; je veux dire +une attention soutenue, une perpétuelle sollicitude, un exercice sans +relâche par rapport à une seule chose; méthode dont le besoin même de +se conserver fait à ces animaux une loi et une nécessité... Quel +était le conseiller de ce corbeau qui, durant une grande sécheresse, +jetait de petits cailloux dans le creux d'un arbre, où il avait aperçu +de l'eau, pour faire monter le niveau à portée de son bec? Qui a +montré le chemin aux abeilles qu'on voit traversant les plaines de +l'air, comme un vaste océan, et parcourant les champs fleuris, quoique +fort éloignés de leurs ruches, puis revenant à leurs rayons. Qui a +appris à la fourmi à ronger d'abord tout autour le grain qu'elle serre +dans son petit magasin, de peur que ce grain, venant à germer, ne +trompe ainsi ses espérances?» + +Et après une critique de la conception que les dialecticiens se +faisaient de l'induction et de la déduction, le morceau conclut que ce +n'est pas sans apparence de raison que des philosophes se sont +prononcés pour le doute des Sceptiques et des Académiciens trouvant +cette dialectique vaine. + +Parmi «ces philosophes qui se déclarent sceptiques», bien probablement +c'est à Montaigne que Bacon pense tout particulièrement. La page qu'on +vient de lire semble bien présenter quelques réminiscences des +_Essais_. Ces exemples de leçons de médecine données à l'homme par les +animaux, ces contes qui mettent en évidence l'intelligence animale, +viennent sans doute de Plutarque[168], mais Montaigne les avait repris +et rendus familiers[169]. Nous retrouvons chez lui les animaux +inventeurs, le corbeau qui jette des cailloux dans un arbre creux, la +fourmi qui ronge son grain pour l'empêcher de germer. Il avait +longuement comparé la raison de l'animal à celle de l'homme, comme +fait ici Bacon, et quand, dans un aphorisme du _Novum organum_[170], +nous entendrons Bacon concéder qu'il y a chez les animaux des +rudiments de syllogismes, Montaigne a si fort attaché son nom à cette +idée que nous serons très tentés de voir là une influence de son +_Apologie de Sebonde_. Quelques pages plus loin, dans la même +_Apologie_, il avait reproché aux savants d'avoir pris pour argent +comptant ce précepte «que chaque expert doit estre creu en son +art»[171]. Enfin, l'objet de tout le morceau de Bacon est de montrer +que, faute de méthode, la recherche scientifique n'a pu donner aucun +résultat, que les quelques progrès accomplis sont dus au hasard et +qu'il n'en faut en aucune sorte faire honneur à l'esprit humain, que +la situation restera la même tant que l'expérience ne sera pas guidée +par une méthode. Or, dans son chapitre sur la médecine[172], +Montaigne, il est vrai, n'avait pas parlé de la possibilité de guider +l'expérience, mais, en revanche, il avait montré avec une singulière +force combien elle était incapable de donner des résultats par elle +seule, de démêler aucune application pratique dans l'extrême +complexité des phénomènes. Et avant Bacon, il avait dit que les +résultats obtenus étaient dus, non à une enquête rationnelle, mais au +hasard. + +«En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par +l'inspiration de quelque dæmon, je suis content de les recevoir (car +quant aux miracles je n'y touche jamais); ou bien encore, les preuves +qui se tirent des choses qui, pour autre consideration, tombent +souvent en nostre usage, comme si en la laine, dequoy nous avons +accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé par accident quelque +occulte propriété dessicative qui guerisse les muscles au talon, et si +au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré +quelque opération apperitive, tout ainsi comme Galen recite qu'il +advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, +d'autant que de fortune une vipere s'estoit coulee dans le vaisseau. +Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduite vray-semblable +à ceste experience, comme aussi en celles ausquelles ils disent avoir +esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais, en la plupart des +autres experiences à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune +et n'avoir eu d'autre guide que le hazard, je trouve le progrez de +ceste information incroyable. + +«J'imagine l'homme regardant autour de luy le nombre infiny des +choses, plantes, animaux, metaux. Je ne sçay où luy faire commencer +son essay; et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d'un +elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée, il se +trouve encore autant empesché en sa seconde opération. Il luy est +proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit +venu à la certitude de ce point où doit joindre la perfection de son +experience, le sens humain y perd son latin; et avant qu'il ait trouvé +parmi cette infinité de choses que c'est cette corne, parmy cette +infinité de maladies l'epilepsie, tant de complexions au melancolique, +tant de saisons en hyver, tant de nations au François, tant d'aages en +la vieillesse, tant de mutations celestes en la conjonction de Venus +et de Saturne, tant de parties du corps au doigt: à tout cela n'estant +guidé ny d'argument, ny de conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration +divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fust +par une fortune parfaitement artificielle, reglée et methodique. Et +puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut-il asseurer que ce +ne fust que le mal estoit arrivé à sa periode, ou un effect du hasard, +ou l'operation de quelque austre chose qu'il eust ou mange, ou beu, ou +touché ce jour-là, ou le mérite des prieres de sa mere'grand? +Davantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois +fut-elle reiterée, et cette longue corde de fortunes et de rencontres +r'enfilée, pour en conclure une regle? Quand elle sera conclue par qui +est-ce? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent +d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura-il r'encontré à point +nommé l'un de ceux-cy? Quoy, si un autre et si cents autres ont faict +des experiences contraires?»[173] + +Ainsi, Montaigne indique deux moyens par lesquels la science médicale +a progressé: l'imitation des animaux et les révélations fortuites de +l'expérience. Ce sont les deux mêmes que nous avons trouvées chez +Bacon. Les exemples que Bacon allègue pour illustrer le premier, les +clystères de cigognes et autres merveilles de ce genre, se +rencontraient dans d'autres passages des _Essais_. Quant au second, +l'exemple de Prométhée frappant par hasard sa pierre est bien +l'équivalent du ladre de Galien qui trouve une vipère au fond de son +verre de vin. Bacon pousse plus profondément l'analyse en commentant +le mot de Virgile, et voilà tout; encore trouve-t-il probablement chez +Montaigne les faits sur lesqueles il étaye son commentaire. Ensuite, +Montaigne, tout en esquissant, lui aussi, la critique de l'induction +des dialecticiens, montre qu'étant donnée l'extrême complexité des +phénomènes de la nature, il est fou d'espérer qu'on pourra formuler +des règles médicales si la recherche de l'esprit n'est guidée et +dirigée par rien. C'est précisément la conclusion à laquelle Bacon +veut arriver, et qu'il étendra de la medecine à tous les ordres de +sciences. Qu'il aille au delà, qu'il pose la nécessité de trouver un +guide pour cette expérience, de constituer une méthode, tandis que +Montaigne s'en tient à cette constatation, cela n'empêche en aucune +façon que l'analyse critique de Montaigne ait pu seconder la pensée de +Bacon. + +Ainsi, la page où Bacon, en 1605, présente au public, pour la première +fois, les idées qui, dans le premier livre du _Novum organum_, +constitueront sa critique de la science telle qu'on l'a comprise avant +lui, semble bien porter la marque de l'influence de Montaigne. Elle +présente des ressemblances frappantes avec une page de son essai sur +la médecine; elle répète des idées et des faits que son _Apologie de +Raimond Sebonde_ a vulgarisés. Dans les aphorismes très nus ou ces +pensées s'enchâsseront plus tard, rien ne pourra nous dire si +Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; nous serons en +droit cependant de supposer qu'il y a contribué. + +Je pourrais encore examiner quelques aphorismes du premier livre du +_Novum organum_ et en rapprocher des passages semblables de Montaigne; +mais cela nous ferait revenir sur des idées déjà vues à propos du _De +augmentis_[174]. Les deux pièces maîtresses de ce livre, celles qui en +donnent vraiment la signification et en mesurent la portée, ce sont la +critique de l'esprit humain et la critique de la méthode des sciences +léguée par les anciens, au seizième siècle; or, toutes deux, nous +l'avons vu, ont des chances de devoir beaucoup à Montaigne. + +Ici toutefois s'arrêtent les obligations de Bacon envers lui. Nous +n'avons plus qu'un pas à faire pour arriver à la méthode propre de +Bacon. L'exposé de cette méthode remplit le second livre du _Novum +organum_. On se souvient comment Bacon en fait connaître d'abord le +but, qui est d'agir sur la nature et de la transformer au gré de la +volonté humaine; comment, ensuite, il établit ses tables d'expérience, +d'où presque mathématiquement devra jaillir l'axiome scientifique; +comment il classe en catégories diverses les expériences, afin +d'attacher l'esprit aux plus fructueuses. De tout cela, il n'y a rien +à chercher chez son devancier. Mais si Montaigne n'entre pas avec +Bacon dans la méthode, il l'accompagne toutefois jusqu'à la porte. +L'axiome dont découle toute la théorie baconienne, c'est l'axiome de +la puissance absolue du fait. C'est la pierre d'assise sur laquelle +repose tout l'édifice. Montaigne avait senti cette puissance du fait. +Il avait eu l'impression nette que c'était là le seul fondement solide +sur lequel on pût bâtir. + +J'ai montré ailleurs[175] que Montaigne n'est pas un sceptique. Un +moment, il a été saisi d'un vertige de pyrrhonisme. C'était le +désarroi d'une conscience qui, tout à coup, sent la plupart de ses +croyances se dérober. Bientôt, il s'est ressaisi. Ce qui lui a échappé +dans cette crise, ce sont les idées chimériques auxquelles le monde, +autour de lui, est asservi, et qui ne reposent sur aucun fondement. Le +résultat en a été de lui faire reconnaître que l'expérience seule +mérite sa confiance. Désormais, il ne veut plus plier que devant le +fait. Il ne bâtira que sur des faits. Il limite son dessein à la +peinture du moi, afin de bien s'assurer de son objet et pour ne pas +risquer de s'égarer loin des faits. + +Conformément à cette conviction que les faits seuls méritent notre +confiance, il trace les bornes du connaissable. Les vérités de la +religion ne peuvent pas être confirmées ou critiquées par +l'expérience: elles ne sont donc pas du domaine de la raison. La +politique est plus près de nous. La raison a bien une certaine +compétence en matière politique. Elle peut corriger des défauts de +détail. Mais elle doit se défendre des théories ambitieuses et ne +jamais oublier qu'elle est incapable de construire un Etat de toutes +pièces. Il est intéressant de relever des réserves de même genre chez +le rationaliste Bacon. Nous avons vu qu'il se défie lui aussi des +nouveautés politiques[176]. En religion, il creuse, moins profondément +que Montaigne peut-être, le fossé qui sépare la foi de la raison, en +ce qu'il estime la raison capable de réfuter l'athéisme. Mais, comme +Montaigne, il croit qu'elle ne peut pas démontrer les vérités +religieuses, et que prétendre attaquer ou défendre la foi par des +arguments humains, c'est se hasarder dans une entreprise des plus +dangereuses, qui enfantera fatalement l'erreur[177]. C'est le même +agnosticisme qui provient de la même confiance exclusive dans les +faits. On conçoit de quelle importance, pour assurer l'indépendance de +la science, est une telle ligne de démarcation entre la révélation et +les constructions de la raison humaine. + +Partout où l'expérience peut servir de guide, Montaigne se permet de +juger. Il juge, avec prudence sans doute, mais avec fermeté. Il lit +les historiens pour trier dans leurs oeuvres des faits sur lesquels se +façonneront et se modèleront ses idées. C'est dans l'observation +directe de la nature qu'il puise les arguments dont il combat le +stoïcisme. Il affirme. Il bâtit un système de pédagogie. Lisez +Montaigne en vous plaçant à ce point de vue: vous verrez que, chez +lui, presque toujours, le fait--vrai ou faux d'ailleurs, là n'est pas +la question--est à la base de l'idée, et qu'il s'y assujettit avec +docilité. Son esprit est singulièrement réaliste et positif pour son +temps, bien fait pour séduire un Bacon. + +Comment Montaigne n'a-t-il pas été au delà? Pourquoi, lui qui avait +une forme d'esprit somme toute si scientifique, n'a-t-il pas su +déterminer la méthode des sciences? Il en a bien l'intuition: il +accumule des faits; sa raison sait parfaitement s'assujettir à eux. Un +pas seulement lui reste à faire. S'il ne l'a pas franchi, c'est, je +crois, parce que son activité s'est limitée à la science morale. En +physique, un fait est relativement peu complexe; on peut le traiter +comme une unité, le coucher sur des tables en classes aisément +distinctes, l'additionner, le soustraire. Dans l'ordre psychologique, +il faut une audacieuse abstraction pour l'assimiler aux faits de même +espèce. Un psychologue, et surtout un psychologue très adonné, comme +Montaigne, à l'observation intérieure, n'était pas porté à formuler la +méthode; c'était bien plutôt l'affaire d'un physicien. Quand Bacon +l'appliquera aux sciences morales, nous aurons l'impression qu'il +transporte dans ces sciences la méthode des sciences positives. + +Dans son essai _De l'Expérience_, Montaigne a bien indiqué sa manière +à lui d'interpréter l'expérience. C'est celle d'un moraliste. Il a +très vif le sentiment que chaque fait est singulier, et c'est ce qui +l'arrête. «La raison, nous dit-il, a tant de formes que nous ne +sçavons à laquelle nous prendre; l'experience n'en a pas moins. La +consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens est +mal seure, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables. Il n'est +aucune qualité si universelle en cette image des choses que la +diversité et variété... La ressemblance ne faict pas tant un, comme +la difference faict autre... Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir +cent mille espèces et faicts particuliers, et y attacher cent mille +loix? Ce nombre n'a aucune proportion avec l'infinie diversité des +actions humaines..... Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de +mesme chose; et est impossible de voir deux opinions semblables +exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en +diverses heures.»[178] Et ailleurs encore: «L'exemple est un patron +libre, universel et à tout sens.» Sans nul doute on peut tirer profit +de l'expérience, car ces faits très différents, ont pourtant quelques +ressemblances qui les rapprochent. A la raison de saisir ces analogies +fugitives d'interpréter, de juger: sa tâche est infiniment délicate. +Nous restons ainsi loin de la conception de Bacon qui prétend rendre +presque mécaniques les applications de la méthode et réduire à une +sorte de machinisme le rôle de l'esprit dans la recherche de la +vérité. + +Elle ne pouvait guère éclore dans le cerveau d'un moraliste. Ce n'est +que par un excès manifeste de l'esprit de systématisation que Bacon en +a étendu l'application à la science morale. Même dans les sciences +physiques et naturelles il ne semble pas que les découvertes se soient +jamais faites suivant les procédés mécaniques imaginés par Bacon. +L'induction et l'intuition y ont toujours joué un rôle capital. +Pourtant c'est l'observation des phénomènes physiques et naturels qui +seuls pouvaient les suggérer. Aussi d'autres savants, physiciens et +naturalistes, prédécesseurs de Bacon ou ses contemporains, +ébauchaient-ils vers le même temps les grandes lignes de la méthode +expérimentale. C'est d'eux, c'est des milieux scientifiques qu'est +venue l'impulsion. Mais l'attitude de Montaigne en face des faits nous +expliquent que Bacon ait senti en lui, une pensée soeur de la sienne. +Il a compris que leurs tendances étaient les mêmes: toute la critique +de Montaigne ne l'a pas effrayé; elle l'a attiré, parce qu'elle +n'était pas négative, parce qu'elle épurait la notion du fait et +habituait l'esprit à considérer le fait dans sa nudité. + +Je crois donc que, contrairement à l'opinion qui tend à s'accréditer, +l'influence de Montaigne sur l'essayiste qui est en Bacon a été de +peu d'importance. Mais si les remarques qui précèdent, d'ailleurs +hypothétiques, je le répète, ne sont pas sans fondement, il se +pourrait que Montaigne, lu de bonne heure par Bacon, eût éveillé et +aiguisé son esprit critique, que lui montrant la pauvreté des méthodes +en usage et la faiblesse de la raison humaine abandonnée à ses seules +forces, il l'eût incité à construire sa méthode. Voilà ce que les +savants ne faisaient pas, ce que personne, je crois, au XVIe siècle +ne pouvait faire aussi bien que Montaigne. Ce serait alors dans le +premier livre du _Novum organum_, qui est la base de toute +l'_Instauratio magna_, qu'il faudrait chercher son influence. Elle +serait comparable à celle qu'on s'accorde à lui reconnaitre sur +la pensée de Descartes, qui part du doute méthodique, ou sur celle de +Pascal qui écrase l'orgueil de la raison. Toute méthode s'appuie sur +une critique des démarches spontanées de l'esprit humain. C'est cette +critique de la raison que Montaigne aurait préparée à la fois pour +Bacon, pour Descartes et pour Pascal. Remarquons toutefois qu'il est +bien plus près de Bacon que des deux autres. C'est par l'observation +des faits qu'il échappe au doute; ce n'est pas par l'évidence qui sera +le refuge de Descartes, et rien ne lui est plus étranger que le +mysticisme de Pascal. + + + [121] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 9. + + [122] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 104. + + [123] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 96. + + [124] Montaigne, _Essais_, II, XIII, tome IV, p. 95. + + [125] Montaigne, _Essais_, I, XXXII. + + [126] Montaigne, _Essais_, II, XII, passim. + + [127] _Nov. org._ I, aphor. 54. + + [128] _Novum organum_, I, aphor. 41. + + [129] Montaigne: _Essais_, II, XII, tome IV, p. 38. + + [130] _Novum organum_, I, aphor. 45. Encore pourrait-on + rapprocher l'essai (I, XXXVIII) de Montaigne intitulé: + «_Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose_». Il y + critique ceux qui n'apportent pas assez de souplesse à juger + les actions des hommes, ceux qui doutent par exemple que les + larmes de César en voyant la tête de Pompée mort aient pu + être des larmes sincères. Ici et en plusieurs autres + chapitres (I, II, ch. 1 par exemple _de l'Inconstance de nos + actions_), il accuse l'esprit humain de vouloir ramener + toutes les actions d'un même homme à un petit nombre de + principes, c'est-à-dire de déformer la réalité psychologique + par un besoin naturel d'ordre. + + [131] _Novum organum_, I, aphor. 46. + + [132] Voir ci-dessus, p. 45 et 46. + + [133] Montaigne, _Essais_, I, XI, tome I, p. 54. + + [134] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 49. + + [135] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 92. + + [136] Montaigne, _Essais_, I, XXXII. + + [137] _Novum organum_, I. aphor. 48. + + [138] Montaigne. _Essais_, III. VI. + + [139] _Ibid._, III. XI. + + [140] _Ibid._, III, XI, tome VI. p. 252. + + [141] Montaigne, _Essais_, II. XVII. + + [142] Voir l'essai I, XXXVIII et aussi ce que Montaigne dit + des guerres civiles, dans l'essai III, X. + + [143] _Nov. org._, I, aphor. 49. + + [144] Montaigne, _Essais_, III, X, t. VI, p. 231. + + [145] Montaigne, _Essais_ III, XIII, début. + + [146] Montaigne, _Essais_ III. XIII, tome VII. p. 30. + + [147] _Novum organum_ I, apho. 50. + + [148] _Ibid._, I, apho. 51. + + [149] Montaigne, _Essais_ II. XII; tome IV. p. 161. + + [150] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII. + + [151] _Ibid._, I, XXXVI, tome II, page 161. + + [152] _Novum organum_, I, apho. 54. + + [153] _Ibid._, I, apho. 56. + + [154] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII. + + [155] _Ibid._, I, XXXI. + + [156] _Ibid._, I, XXVI. + + [157] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 133. + + [158] _Ibid._, III, XIII. + + [159] Montaigne, _Essais_, III, XIII, tome VII, p. 9. + + [160] _Ibid._, II, XII, tome IV, p. 30. + + [161] _Ibid._, I, XXVI, tome II, p. 31. + + [162] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 50. + + [163] _Novum organum_, I, apho. 63. Trad. Riaux, tome II, p. + 25. Bien entendu je ne pense pas qu'il y ait ici plus que + dans les textes précédents une réminiscence consciente de + Montaigne. + + [164] Montaigne, _Essais_, III, IX. + + [165] _Ibid._, III, XII. + + [166] Montaigne, _Essais_ I, LVI, tome II, p. 297. + + [167] _Novum organum_, I, 65, Ed. Riaux, tome II, p. 26. + + [168] _De Augmentis_, V. II. Traduct. Riaux, tome I, p. 224. + + [169] Montaigne, _Essais_ II, XII, toute la première partie + du chapitre. + + [170] _Novum organum_ II, 25: «On croit avoir fait une + division bien exacte lorsqu'on les a divisées en raison + humaine et instinct des brutes. Cependant il est telles + actions qu'on voit faire à ces brutes et qui porteraient à + penser qu'elles sont capables aussi de faire des espèces de + syllogismes, surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte + de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant + presque mort du soif, aperçut de l'eau dans le creux d'un + tronc d'arbre et n'y pouvant entrer parce que l'ouverture + était trop étroite, ne cessa d'y jeter de petits cailloux + jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élevât assez haut pour + qu'il pût boire à son aise, et ce fait a depuis passé en + proverbe.» + + [171] _Ibid._, II, XII, tome IV, page 51. + + [172] _Ibid._, II, XXXVII. + + [173] Montaigne, _Essais_ II, XXXII, tome V, page 155. + + [174] Cf. par exemple l'aphorisme 71 sur les stériles + disputes des philosophes. 83: idée que c'est rabaisser la + majesté de l'esprit que de l'attacher aux vulgaires + expériences. 84: idée que la vérité est fille du temps, non + de l'autorité. 90: manque absolu de jugement dans les + exercices d'école..., etc. + + [175] Pour toutes ces idées voir mon ouvrage sur _les Sources + et l'Evolution des idées de Montaigne_, Paris, Hachette 1908, + t. II, pp. 206, 309, 323, etc. + + [176] Voir ci-dessus p. 46. + + [177] _De Augmentis_ (liv. IX) «The doctrine of religion, as + well moral as mystical, is not to be attained but by + inspiration and revelation from God». + + [178] _Essai_ III, XIII; tome VII. + + + + + +End of Project Gutenberg's Montaigne et Francois Bacon, by Pierre Villey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONTAIGNE ET FRANCOIS BACON *** + +***** This file should be named 22383-8.txt or 22383-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/3/8/22383/ + +Produced by Charlene Taylor, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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