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+ <title>The Project Gutenberg ebook of L'hérésiarque et Cie by Guillaume Apollinaire</title>
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+The Project Gutenberg EBook of L'hérésiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'hérésiarque et Cie
+
+Author: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: August 19, 2007 [EBook #22356]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÉRÉSIARQUE ET CIE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="c"><big>GUILLAUME APOLLINAIRE</big></p>
+
+<h1>L'Hérésiarque &amp; C<sup>ie</sup></h1>
+
+<p class="c">&mdash;TROISIÈME ÉDITION&mdash;</p>
+
+<p class="c">PARIS<br>
+P.-V. STOCK, ÉDITEUR</p>
+
+<p class="c">155, RUE SAINT-HONORÉ, 155</p>
+
+<p class="c">1910<br>
+Tous droits réservés.</p>
+
+<hr class="h">
+
+
+<p>L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et
+la Norvège.</p>
+
+<p>Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
+librairie) en octobre 1910.</p>
+
+<hr class="h">
+
+
+
+<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p>Chez <span class="sc">Henri Kahnweiler</span>, éditeur, 28, rue Vignon:</p>
+
+<p><b>L'Enchanteur Pourrissant</b>, avec bois d'André Derain;
+<i>Édition de Bibliophiles</i>, 106 exemplaires.</p>
+
+<table>
+<tr>
+<td>L'exemplaire sur papier vergé</td>
+<td class="r">60</td>
+<td>francs</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'exemplaire sur papier Japon</td>
+<td class="r">120</td>
+<td>&mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+<p class="c"><small>SOUS PRESSE</small></p>
+
+<p>Chez <span class="sc">Deplanche</span>, <i>Éditeur d'Art</i>,
+18, rue de la Chaussée-d'Antin:</p>
+
+<p><b>Le Bestiaire</b> ou <b>Cortège d'Orphée</b>, poèmes, avec
+bois de Raoul Dufy, <i>Édition de Bibliophiles</i>, 120 exemplaires.</p>
+
+<table>
+<tr>
+<td>L'exemplaire sur papier Hollande</td>
+<td class="r">100</td>
+<td>francs</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'exemplaire sur papier Japon</td>
+<td class="r">125</td>
+<td>&mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="c"><small>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</small></p>
+
+<hr class="h">
+
+
+
+<p class="c"><i>De cet ouvrage il a été tiré à part</i><br>
+<small>VINGT ET UN EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</small><br>
+<i>numérotés et paraphés par l'éditeur.</i></p>
+
+<hr class="h">
+
+
+
+<p class="c"><i>À<br>
+THADÉE NATANSON<br>
+CES<br>
+PHILTRES DE PHANTASE</i></p>
+
+
+
+
+
+<h2><a name="ch1" href="#t1">LE PASSANT DE PRAGUE</a></h2>
+
+
+<p>En mars 1902, je fus à Prague.</p>
+
+<p>J'arrivais de Dresde.</p>
+
+<p>Dès Bodenbach, où sont les douanes autrichiennes,
+les allures des employés de chemin
+de fer m'avaient montré que la raideur allemande
+n'existe pas dans l'empire des Habsbourg.</p>
+
+<p>Lorsqu'à la gare je m'enquis de la consigne,
+afin d'y déposer ma valise, l'employé me la
+prit; puis, tirant de sa poche un billet depuis
+longtemps utilisé et graisseux, il le déchira en
+deux et m'en donna une moitié en m'invitant
+à la garder soigneusement. Il m'assura que, de
+son côté, il ferait de même pour l'autre moitié,
+et que, les deux fragments de billet coïncidant,
+je prouverais ainsi être le propriétaire du
+bagage quand il me plairait de rentrer en sa possession.
+Il me salua en retirant son disgracieux
+képi autrichien.</p>
+
+<p>À la sortie de la gare François-Joseph, après
+avoir congédié les faquins, d'obséquiosité tout
+italienne, qui s'offraient en un allemand incompréhensible,
+je m'engageai dans de vieilles
+rues, afin de trouver un logis en rapport avec
+ma bourse de voyageur peu riche. Selon une
+habitude assez inconvenante, mais très commode
+quand on ne connaît rien d'une ville, je
+me renseignai auprès de plusieurs passants.</p>
+
+<p>Pour mon étonnement, les cinq premiers ne
+comprenaient pas un mot d'allemand, mais seulement
+le tchèque. Le sixième, auquel je m'adressai,
+m'écouta, sourit, et me répondit en
+français:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez français, monsieur, nous détestons
+les Allemands bien plus que ne font les Français.
+Nous les haïssons, ces gens qui veulent
+nous imposer leur langue, profitent de nos
+industries et de notre sol dont la fécondité produit
+tout, le vin, le charbon, les pierres fines et
+les métaux précieux, tout, sauf le sel. À Prague,
+on ne parle que le tchèque. Mais lorsque vous
+parlerez français, ceux qui sauront vous répondre
+le feront toujours avec joie.</p>
+
+<p>Il m'indiqua un hôtel situé dans une rue dont
+le nom est orthographié de telle sorte qu'on le
+prononce <i>Porjitz</i>, et prit congé en m'assurant
+de sa sympathie pour la France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Peu de jours auparavant, Paris avait fêté le
+centenaire de Victor Hugo.</p>
+
+<p>Je pus me rendre compte que les sympathies
+bohémiennes, manifestées à cette occasion,
+n'étaient pas vaines. Sur les murs, de belles
+affiches annonçaient les traductions en tchèque
+des romans de Victor Hugo. Les devantures
+des librairies semblaient de véritables musées
+bibliographiques du poète. Sur les vitrines
+étaient collés des extraits de journaux parisiens
+relatant la visite du maire de Prague et des
+<i>Sokols</i>. Je me demande encore quel était le
+rôle de la gymnastique en cette affaire.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée de l'hôtel qui m'avait été
+indiqué, était occupé par un café chantant. Au
+premier étage, je trouvai une vieille qui, après
+que j'eus débattu le prix, me mena dans une
+chambre étroite où étaient deux lits. Je spécifiai
+que j'entendais habiter seul. La femme sourit,
+et me dit que je ferais comme bon me semblerait;
+qu'en tout cas je trouverais facilement une
+compagne au café-chantant du rez-de-chaussée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je sortis, dans l'intention de me promener
+tant qu'il ferait jour et de dîner ensuite dans
+une auberge bohémienne. Selon ma coutume,
+je me renseignai auprès d'un passant. Il se
+trouva que celui-ci reconnut aussi mon accent
+et me répondit en français:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis étranger comme vous, mais je
+connais assez Prague et ses beautés pour vous
+inviter à m'accompagner à travers la ville.</p>
+
+<p>Je regardai l'homme. Il me parut sexagénaire,
+mais encore vert. Son vêtement apparent
+se composait d'un long manteau marron
+au col de loutre, d'un pantalon de drap noir
+assez étroit pour mouler un mollet qu'on devinait
+très musclé. Il était coiffé d'un large chapeau
+de feutre noir, comme en portent souvent
+les professeurs allemands. Son front était entouré
+d'une bandelette de soie noire. Ses
+chaussures de cuir mou, sans talons, étouffaient
+le bruit de ses pas égaux et lents comme
+ceux de quelqu'un qui, ayant un long chemin
+à parcourir, ne veut pas être fatigué en arrivant
+au but. Nous allions sans parler. Je détaillai le
+profil de mon compagnon. Le visage disparaissait
+presque dans la masse de la barbe, des
+moustaches, et des cheveux démesurément
+longs mais soigneusement peignés, d'une blancheur
+d'hermine. On voyait pourtant les lèvres
+épaisses et violettes. Le nez proéminant, poilu
+et courbe. Près d'un urinoir, l'inconnu s'arrêta
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur.</p>
+
+<p>Je le suivis. Je vis que son pantalon était à
+pont. Dès que nous fûmes sortis:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez ces anciennes maisons, dit-il;
+elles conservent les signes qui les distinguaient
+avant qu'on ne les eût numérotées. Voici la
+maison à la <i>Vierge</i>, celle-là est à l'<i>Aigle</i>, et
+voilà la maison au <i>Chevalier</i>.</p>
+
+<p>Au-dessus du portail de cette dernière une
+date était gravée.</p>
+
+<p>Le vieillard la lut à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;1721. Où étais-je donc?... Le 21 juin 1721
+j'arrivai aux portes de Munich.</p>
+
+<p>Je l'écoutais, effrayé, et pensant avoir affaire
+à un fou. Il me regarda et sourit, découvrant
+des gencives édentées. Il continua:</p>
+
+<p>J'arrivai aux portes de Munich. Mais il paraît
+que ma figure ne plut pas aux soldats du poste,
+car ils m'interrogèrent de façon fort indiscrète.
+Mes réponses ne les satisfaisant pas, ils me
+garrottèrent et me menèrent devant les inquisiteurs.
+Bien que ma conscience fût nette, je
+n'étais pas fort rassuré. En chemin, la vue du
+saint Onuphre, peint sur la maison qui porte
+actuellement le numéro 17 de la Marienplatz,
+m'assura que je vivrais au moins jusqu'au lendemain.
+Car cette image a la propriété d'accorder
+un jour de vie à qui la regarde. Il est
+vrai que, pour moi, cette vue n'avait que peu
+d'utilité; je possède l'ironique certitude de survivre.
+Les juges me remirent en liberté, et,
+durant huit jours, je me promenai dans Munich.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez bien jeune alors, articulai-je
+pour dire quelque chose; bien jeune!</p>
+
+<p>Il répondit sur un ton d'indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;Plus jeune de près de deux siècles. Mais,
+sauf le costume, j'avais le même aspect qu'aujourd'hui.
+Ce n'était d'ailleurs pas ma première
+visite à Munich. J'y étais venu en 1334, et je
+me souviens toujours de deux cortèges que j'y
+rencontrai. Le premier était composé d'archers
+promenant une ribaude, qui faisait vaillamment
+tête aux huées populaires et portait
+royalement sa couronne de paille, diadème
+infamant au sommet duquel tintinnabulait une
+clochette; deux longues tresses de paille descendaient
+jusqu'aux jarrets de la belle fille.
+Ses mains enchaînées étaient croisées sur son
+ventre qui avançait vénérieusement, selon la
+mode d'une époque où la beauté des femmes
+consistait à paraître enceintes. C'est d'ailleurs
+leur seule beauté. Le second cortège était
+celui d'un juif qu'on menait pendre. Avec la
+foule hurlante et saoule de bière, je marchai
+jusqu'aux potences. Le juif avait la tête prise
+dans un masque de fer peint en rouge. Ce masque
+dissimulait une figure diabolique, dont les
+oreilles avaient, à vrai dire, la forme des cornets
+qui sont les oreilles d'âne dont on coiffe
+les méchants enfants. Le nez s'allongeait en
+pointe, et, pesant, forçait le malheureux à
+marcher courbé. Une langue immense, plate,
+étroite et roulée complétait ce jouet incommode.
+Nulle femme n'avait pitié du juif. Aucune
+n'eut l'idée d'essuyer sa face suante sous le
+masque,&mdash;comme cette inconnue qui essuya
+le visage de Jésus avec le linge appelé Sainte-Véronique.
+Ayant remarqué qu'un valet du
+cortège menait deux gros chiens en laisse,
+la plèbe exigea qu'on les pendît aux côtés du
+juif. Je trouvai que c'était un double sacrilège,
+au point de vue de la religion de ces gens-là,
+qui firent du juif une sorte de Christ navrant,
+et au point de vue de l'humanité, car je déteste
+les animaux, monsieur, et ne supporte pas
+qu'on les traite en hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes israélite, n'est-ce pas? dis-je
+simplement.</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le Juif Errant. Vous l'aviez sans
+doute déjà deviné. Je suis l'Éternel Juif&mdash;c'est
+ainsi que m'appellent les Allemands. Je
+suis Isaac Laquedem.</p>
+
+<p>Je lui donnai ma carte en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez à Paris, l'an dernier, en avril,
+n'est-ce pas? Et vous avez écrit à la craie votre
+nom sur un mur de la rue de Bretagne. Je me
+souviens de l'avoir lu, un jour que, sur l'impériale
+d'un omnibus, je me rendais à la Bastille.</p>
+
+<p>Il dit que c'était vrai, et je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;On vous attribue souvent le nom d'Ahasvérus?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ces noms m'appartiennent et
+bien d'autres encore! La complainte que l'on
+chanta après ma visite à Bruxelles me nomme
+Isaac Laquedem, d'après Philippe Mouskes, qui,
+en 1243, mit en rimes flamandes mon histoire.
+Le chroniqueur anglais Mathieu de Paris, qui
+la tenait du patriarche arménien, l'avait déjà
+racontée. Depuis, les poètes et les chroniqueurs
+ont souvent rapporté mes passages, sous le nom
+d'Ahasver, Ahasvérus ou Ahasvère, dans telles
+ou telles villes. Les Italiens me nomment Buttadio&mdash;en
+latin Buttadeus;&mdash;les Bretons,
+Boudedeo; les Espagnols, Juan Espéra-en-Dios.
+Je préfère le nom d'Isaac Laquedem, sous
+lequel on m'a vu souvent en Hollande. Des
+auteurs prétendent que j'étais portier chez
+Ponce-Pilate, et que mon nom était Karthaphilos.
+D'autres ne voient en moi qu'un savetier,
+et la ville de Berne s'honore de conserver
+une paire de bottes qu'on prétend faites par
+moi et que j'y aurais laissées après mon passage.
+Mais je ne dirai rien sur mon identité,
+sinon que Jésus m'ordonna de marcher jusqu'à
+son retour. Je n'ai pas lu les &oelig;uvres que j'ai
+inspirées, mais j'en connais le nom des auteurs.
+Ce sont: G&oelig;the, Schubart, Schlegel, Schreiber,
+von Schenck, Pfizer, W. Müller, Lenau,
+Zedlitz, Mosens, Kohler, Klingemann, Levin,
+Schüking, Andersen, Heller, Herrig, Hamerling,
+Robert Giseke, Carmen Sylva, Hellig,
+Neubaur, Paulus Cassel, Edgard Quinet, Eugène
+Suë, Gaston Paris, Jean Richepin, Jules
+Jouy, l'Anglais Conway, les Pragois Max Haushofer
+et Suchomel. Il est juste d'ajouter que
+tous ces auteurs se sont aidés du petit livre
+de colportage qui, paru à Leyde en 1602, fut
+aussitôt traduit en latin, français et hollandais,
+et fut rajeuni et augmenté par Simrock
+dans ses livres populaires allemands. Mais
+regardez! Voici le Ring ou Place de Grève.
+Cette église contient la tombe de l'astronome
+Tycho-Brahé; Jean Huss y prêcha, et ses
+murailles gardent les marques des boulets des
+guerres de Trente Ans et de Sept Ans.</p>
+
+<p>Nous nous tûmes, visitâmes l'église, puis
+allâmes entendre tinter l'heure à l'horloge de
+l'Hôtel de Ville. La Mort, tirant la corde, sonnait
+en hochant la tête. D'autres statuettes remuaient,
+tandis que le coq battait des ailes
+et que, devant une fenêtre ouverte, les Douze
+Apôtres passaient en jetant un coup d'&oelig;il impassible
+sur la rue. Après avoir visité la désolante
+prison appelée <i>Schbinska</i>, nous traversâmes le
+quartier juif aux étalages de vieux habits, de
+ferrailles et d'autres choses sans nom. Des bouchers
+dépeçaient des veaux. Des femmes bottées
+se hâtaient. Des juifs en deuil passaient,
+reconnaissables à leurs habits déchirés. Les
+enfants s'apostrophaient en tchèque ou en
+jargon hébraïque. Nous visitâmes, tête couverte,
+l'antique synagogue, où les femmes
+n'entrent point pendant les cérémonies, mais
+regardent par une lucarne. Cette synagogue a
+l'air d'une tombe, où dort voilé le vieux rouleau
+de parchemin qui est une admirable thora.
+Ensuite, Laquedem lut à l'horloge de l'Hôtel de
+Ville juif qu'il était trois heures. Cette horloge
+porte des chiffres hébreux et ses aiguilles marchent
+à rebours. Nous passâmes la Moldau sur
+la Carlsbrücke, pont d'où saint Jean Népomucène,
+martyr du secret de la Confession, fut
+jeté dans la rivière. De ce pont orné de statues
+pieuses, on a le spectacle magnifique de la
+Moldau et de toute la ville de Prague avec ses
+églises et ses couvents.</p>
+
+<p>En face de nous se dressait la colline du
+Hradschin. Pendant que nous montions entre
+les palais, nous parlâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, dis-je, que vous n'existiez pas.
+Votre légende, me semblait-il, symbolisait
+votre race errante... J'aime les Juifs, monsieur.
+Ils s'agitent agréablement et il en est de
+malheureux... Ainsi, c'est vrai, Jésus vous
+chassa?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais ne parlons pas de cela.
+Je suis accoutumé à ma vie sans fin et sans
+repos. Car je ne dors pas. Je marche sans cesse,
+et marcherai encore pendant que se manifesteront
+les Quinze Signes du Jugement Dernier.
+Mais je ne parcours pas un chemin de la croix,
+mes routes sont heureuses. Témoin immortel
+et unique de la présence du Christ sur la terre,
+j'atteste aux hommes la réalité du drame divin
+et rédempteur qui se dénoua sur le Golgotha.
+Quelle gloire! Quelle joie! Mais je suis aussi
+depuis dix-neuf siècles le spectateur de l'Humanité,
+qui me procure de merveilleux divertissements.
+Mon péché, monsieur, fut un péché
+de génie, et il y a bien longtemps que j'ai cessé
+de m'en repentir.</p>
+
+<p>Il se tut. Nous visitâmes le château royal du
+Hradschin, aux salles majestueuses et désolées,
+puis la cathédrale, où sont les tombes royales
+et la châsse d'argent de saint Népomucène.
+Dans la chapelle où l'on couronnait les rois
+de Bohême, et où le saint roi Wenceslas subit
+le martyre, Laquedem me fit remarquer que
+les murailles étaient de gemmes: agates et
+améthystes. Il m'indiqua une améthyste:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, au centre, les veinures dessinent
+une face aux yeux flamboyants et fous. On prétend
+que c'est le masque de Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon visage, m'écriai-je, avec mes
+yeux sombres et jaloux!</p>
+
+<p>Et c'est vrai. Il est là, mon portrait douloureux,
+près de la porte de bronze où pend l'anneau
+que tenait saint Wenceslas quand il fut
+massacré. Nous dûmes sortir. J'étais pâle et
+malheureux de m'être vu fou, moi qui crains
+tant de le devenir. Laquedem, pitoyable, me
+consola et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne visitons plus de monuments. Marchons
+dans les rues. Regardez bien Prague;
+Humboldt affirme qu'elle est parmi les cinq
+villes les plus intéressantes d'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lisez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfois, de bons livres, en marchant...
+Allons, riez! J'aime aussi parfois en marchant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous aimez et n'êtes jamais jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Mes amours d'un instant valent des
+amours d'un siècle. Mais, par bonheur, personne
+ne me suit, et je n'ai pas le temps de
+prendre cette habitude d'où s'engendre la
+jalousie. Allons, riez! ne craignez ni l'avenir,
+ni la mort. On n'est jamais sûr de mourir.
+Croyez-vous donc que je sois seul à n'être pas
+mort! Souvenez-vous d'Enoch, d'Elie, d'Empédocle,
+d'Apollonius de Tyane. N'y a-t-il plus
+personne au monde pour croire que Napoléon
+vive encore? Et ce malheureux roi de Bavière,
+Louis II! Demandez aux Bavarois. Tous affirmeront
+que leur roi magnifique et fou vit encore.
+Vous-même, vous ne mourrez peut-être pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nuit descendait et les lumières naissaient
+sur la ville. Nous repassâmes la Moldau par
+un pont plus moderne:</p>
+
+<p>&mdash;Il est l'heure de dîner, dit Laquedem, la
+marche excite l'appétit et je suis un gros mangeur.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans une auberge où l'on faisait
+de la musique.</p>
+
+<p>Il y avait là un violoniste; un homme qui
+tenait le tambour, la grosse caisse et le triangle;
+un troisième, qui touchait une sorte d'harmonium
+à deux petits claviers juxtaposés et placés
+sur soufflets. Ces trois musiciens faisaient un
+bruit du diable et accompagnaient fort bien le
+<i>goulasch</i> au paprika, les pommes de terre
+sautées mêlées de grains de cumin, le pain aux
+graines de pavot et la bière amère de Pilsen
+qu'on nous servit. Laquedem mangea debout
+en se promenant dans la salle. Les musiciens
+jouaient puis quêtaient. Pendant ce temps, la
+salle s'emplissait des voix gutturales de ses
+hôtes, tous Bohémiens à tête en boule, à face
+ronde, au nez en l'air. Laquedem parla délibérément.
+Je vis qu'il m'indiquait. On me regarda;
+quelqu'un vint me serrer la main en disant:</p>
+
+<p>«Vivé la Frantzé!»</p>
+
+<p>La musique joua la <i>Marseillaise</i>. Petit à
+petit l'auberge s'emplit. Il y avait là aussi des
+femmes. Alors, on dansa. Laquedem saisit la
+jolie fille de l'hôte, et les voir me fut un
+ravissement. Tous deux dansaient comme des
+anges, selon ce qu'en dit le Talmud qui appelle
+les anges <i>maîtres de danse</i>. Soudain, il
+empoigna sa danseuse, la souleva et balla ainsi
+aux applaudissements de tous. Quand la fille
+fut de nouveau sur ses pieds, elle était sérieuse
+et quasi pâmée. Laquedem lui donna un baiser
+qui claqua juvénilement. Il voulut payer
+son écot dont le montant était d'un florin. À
+cet effet il tira sa bourse, s&oelig;ur de celle de Fortunatus
+et jamais vide des cinq sous légendaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous sortîmes de l'auberge et traversâmes
+la grande place rectangulaire nommée Wenzelplatz,
+Viehmarkt, Rossmarkt ou Vàclavské
+Nàmesti. Il était dix heures. À la lueur des
+réverbères rôdaient des femmes qui, au passage,
+nous murmuraient des mots tchèques d'invite.
+Laquedem m'entraîna dans la ville juive en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir: pour la nuit, chaque
+maison s'est transformée en lupanar.</p>
+
+<p>C'était vrai. À chaque porte se tenait, debout
+ou assise, tête couverte d'un châle, une
+matrone marmonnant l'appel à l'amour nocturne.
+Tout d'un coup, Laquedem dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir au quartier des Vignobles
+Royaux? On y trouve des fillettes de quatorze
+à quinze ans, que des philopèdes eux-mêmes
+trouveraient de leur goût.</p>
+
+<p>Je déclinai cette offre tentante. Dans une
+maison proche, nous bûmes du vin de Hongrie
+avec des femmes en peignoir, allemandes,
+hongroises ou bohémiennes. La fête devint
+crapuleuse, mais je ne m'en mêlai pas.</p>
+
+<p>Laquedem méprisa ma réserve. Il entreprit
+une Hongroise tétonnière et fessue. Bientôt
+débraillé, il entraîna la fille, qui avait peur
+du vieillard. Son sexe circoncis évoquait un
+tronc noueux, ou ce poteau de couleurs des
+Peaux-Rouges, bariolé de terre de Sienne,
+d'écarlate et du violet sombre des ciels d'orage.
+Au bout d'un quart d'heure, ils revinrent. La
+fille lasse, amoureuse, mais effrayée, criait
+en allemand:</p>
+
+<p>&mdash;Il a marché tout le temps, il a marché
+tout le temps!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Laquedem riait; nous payâmes et partîmes.
+Il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été fort content de cette fille et je
+suis rarement satisfait. Je ne me souviens de
+pareilles jouissances qu'à Forli, en 1267, où
+j'eus une pucelle. Je fus heureux aussi à Sienne,
+je ne sais plus en quelle année du <span class="sc">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+auprès d'une fornarine mariée, dont les cheveux
+avaient la couleur des pains dorés. En
+1542, à Hambourg, je fus si épris, que j'allai
+dans une église, pieds nus, supplier Dieu vainement
+de me pardonner et de me permettre
+de m'arrêter. Ce jour-là, pendant le sermon,
+je fus reconnu et accosté par l'étudiant Paulus
+von Eitzen, qui devint évêque de Schleswig. Il
+raconta son aventure à son compagnon Chrysostôme
+Dædalus, qui l'imprima en 1564.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivez! dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je vis une vie quasi divine, pareil à
+un Wotan, jamais triste. Mais, je le sens, il
+faut que je parte. J'en ai assez de Prague! Vous
+tombez de sommeil. Allez dormir. Adieu!</p>
+
+<p>Je pris sa longue main sèche:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Juif Errant, voyageur heureux et
+sans but! Votre optimisme n'est pas médiocre,
+et qu'ils sont fous ceux qui vous représentent
+comme un aventurier hâve et hanté de remords.</p>
+
+<p>&mdash;Des remords? Pourquoi? Gardez la paix
+de l'âme et soyez méchant. Les bons vous en
+sauront gré. Le Christ! je l'ai bafoué. Il m'a
+fait surhumain. Adieu!...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je suivis des yeux, tandis qu'il s'éloignait dans
+la nuit froide, les jeux de son ombre, simple,
+double ou triple selon les lueurs des réverbères.</p>
+
+<p>Soudain, il agita les bras, poussa un cri
+lamentable de bête blessée et s'abattit sur le sol.</p>
+
+<p>Je me précipitai en criant. Je m'agenouillai
+et déboutonnai sa chemise. Il tourna vers moi
+des yeux égarés et parla confusément:</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Le temps est venu. Tous les quatre-vingt-dix
+ou cent ans, un mal terrible me
+frappe. Mais je me guéris, et possède alors les
+forces nécessaires pour un nouveau siècle de vie.</p>
+
+<p>Et il se lamenta, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oï! oï, ce qui signifie «hélas!» en hébreu.</p>
+
+<p>Durant ce temps, toute la puterie du quartier
+juif, attirée par les cris, était descendue dans
+la rue. La police accourut. Il y eut aussi des
+hommes à peine vêtus qui s'étaient levés en
+hâte de leur lit. Des têtes paraissaient aux
+fenêtres. Je m'écartai et regardai s'éloigner
+le cortège des agents de police emportant
+Laquedem, suivis de la foule des hommes sans
+chapeau et des filles en peignoir blanc empesé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bientôt il ne resta dans la rue qu'un vieux
+juif aux yeux de prophète. Il me regarda avec
+défiance et murmura en allemand:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un juif. Il va mourir.</p>
+
+<p>Et je vis qu'avant d'entrer dans sa maison,
+il ouvrait son manteau et déchirait sa chemise,
+diagonalement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch2" href="#t2">LE SACRILÈGE</a></h2>
+
+
+<p>Le Père Séraphin, dont le nom monastique
+remplaçait celui d'une illustre famille bavaroise,
+était grand et maigre. Il avait une peau
+bistrée, des cheveux blonds et des yeux d'un
+bleu de ruisseau. Il parlait le français sans
+aucun accent étranger, et, seuls, ceux qui l'entendaient
+dire la messe pouvaient se douter de
+son origine franconienne, car le père prononçait
+le latin à la façon des Allemands.</p>
+
+<p>D'abord destiné pour l'état militaire, il avait
+porté l'uniforme des chevau-légers pendant un
+an, au sortir du Maximilianeum de Munich, où
+se trouve l'École des cadets.</p>
+
+<p>La vie l'ayant déçu de bonne heure, l'officier
+s'était retiré en France dans un couvent de la
+Règle de saint François, et, peu de temps après,
+il reçut les Ordres.</p>
+
+<p>Personne ne connaissait l'aventure qui avait
+poussé le Père Séraphin à se réfugier chez les
+moines. On savait seulement qu'un nom était
+tatoué sur son avant-bras droit. Des enfants de
+ch&oelig;ur l'avaient lu pendant que le père prêchait,
+et que les manches larges de son froc, couleur
+carmélite, retombaient. C'était un nom de
+femme: Elinor, qui est aussi un nom de fée
+dans les anciens romans de chevalerie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques années après les événements qui
+avaient changé un officier bavarois en un
+Franciscain français, la réputation du Père
+Séraphin comme prédicateur, théologien et
+casuiste parvint à Rome, où on l'appela pour
+le charger de la fonction délicate et ingrate
+d'avocat du diable.</p>
+
+<p>Le Père Séraphin prit son rôle au sérieux,
+et, pendant son advocature, il n'y eut point de
+canonisation. Avec une passion que, n'eût été
+la sainteté du personnage, on aurait pu croire
+satanique, le Père Séraphin mit un tel acharnement
+à combattre la canonisation du Bienheureux
+Jérôme de Stavelot, qu'elle est abandonnée
+depuis ce temps-là. Il démontra aussi
+que les extases de la Vénérable Marie de
+Bethléem étaient des crises d'hystérie. Les
+Jésuites retirèrent d'eux-mêmes, par peur du
+terrible avocat du diable, la cause de béatification
+du Père Jean Saillé, déclaré vénérable
+dès le <span class="sc">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Quant à Juana du Llobregat,
+cette dentellière mayorquaise dont la vie
+s'est écoulée en Catalogne, et à qui la Vierge est
+apparue, paraît-il, au moins trente fois, seule
+ou accompagnée soit de sainte Thérèse d'Avila,
+soit de saint Isidore, le Père Séraphin découvrit
+dans sa vie de telles faiblesses que les
+évêques espagnols eux-mêmes ont renoncé a
+la voir déclarer vénérable, et son nom n'est
+plus invoqué à cette heure que dans certaines
+maisons de Barcelone, particulièrement mal
+famées.</p>
+
+<p>Irrités à cause du fanatisme avec lequel le
+Père Séraphin salissait les mérites des défunts
+qu'ils honoraient, les Ordres qui avaient des
+intérêts dans ces saintes causes intriguèrent
+pour qu'il cessât son office. Et quelle victoire!
+Il dut retourner en France. Sa réputation
+étrange d'avocat du diable l'y suivit. On frémissait
+en l'écoutant prêcher sur la mort ou sur
+l'enfer. S'il élevait le bras, sa main droite, où il
+n'y avait que le majeur et l'annulaire, car les
+autres doigts manquaient, on ne sait par quelle
+aventure, semblait la tête cornue d'un diable
+nain. Les lettres bleuâtres du nom d'Elinor, illisibles
+de loin, paraissaient une brûlure infernale,
+et, s'il prononçait à la gothique quelque phrase
+latine, les dévots se signaient en tremblant.</p>
+
+<p>En fouillant dans la vie des futurs saints, le
+Père Séraphin avait pris en mésestime tout ce
+qui est humain; il méprisait tous les saints,
+se rendant compte qu'ils ne l'eussent point été,
+s'il eût rempli son office à l'époque de leur
+procès de canonisation. Bien qu'il ne l'avouât
+pas, le culte de dulie qu'on leur rend lui paraissait
+presque hérétique; aussi n'invoquait-il,
+autant que possible, que les personnes de la
+Sainte Trinité...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne méconnaissait point ses hautes vertus,
+et il était devenu le confesseur ordinaire de
+l'archevêque. Vivant à une époque d'anticléricalisme,
+le Père Séraphin ne pouvait manquer
+de chercher des moyens pour remédier à l'irréligion
+universelle. Ses méditations l'amenèrent
+à penser que l'intervention des saints n'avait
+que peu d'action auprès de la Divinité:</p>
+
+<p>&mdash;Pour que le monde revienne à Dieu, se
+disait-il, il faut que Dieu lui-même revienne
+parmi les hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une nuit, s'étant éveillé, il s'étonna:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ai-je pu blasphémer? N'avons-nous
+pas sans cesse Dieu parmi nous? N'avons-nous
+pas l'Eucharistie qui, si tous les hommes
+s'en nourrissaient, détruirait l'impiété sur la
+terre?</p>
+
+<p>Et le moine se leva, déjà vêtu de son froc de
+bure; il traversa le cloître endormi, réveilla le
+frère portier et quitta le couvent.</p>
+
+<p>Les rues étaient sombres, les chiffonniers y
+semblaient des feux follets à cause de leur
+lanterne, et des éteigneurs de réverbères se
+hâtaient vers les flammes de gaz dansant encore
+aux carrefours.</p>
+
+<p>Parfois luisait le soupirail d'une boulangerie;
+le Père Séraphin s'en approchait, étendait
+les mains et prononçait les paroles sacramentelles:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est mon corps, ceci est mon sang...,
+consacrant ainsi les fournées entières.</p>
+
+<p>Après l'aurore, il sentit qu'il était las et reconnut
+qu'il avait consacré une quantité de pain
+suffisante pour donner à communier à près d'un
+million d'hommes. Cette multitude se rassasierait
+de l'Eucharistie le jour même. Grâce à
+elle, les hommes redeviendraient bons, et, dès
+après midi, le règne de Dieu arriverait sur
+terre. Quel miracle et quelle jubilation!</p>
+
+<p>Le moine passa toute la matinée dans les
+belles rues et se trouva vers midi près de
+l'archevêché. Très content de soi, il alla trouver
+l'archevêque, qui, justement, était à table:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez place, mon Père, dit le prélat,
+vous déjeunerez avec moi et vous êtes venu
+fort à propos.</p>
+
+<p>Le Père Séraphin s'était assis, et, attendant
+qu'on le servît, regardait le pain qui s'allongeait
+sur la nappe. L'archevêque en avait coupé
+un quignon et le côté tranché apparaissait rond
+et blanc comme une hostie. L'archevêque porta
+à sa bouche un morceau de viande et du pain,
+puis il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes venu fort à propos, j'avais besoin
+de votre ministère et n'ai point dit la sainte
+messe ce matin. Je me confesserai après ce repas.</p>
+
+<p>Le moine tressaillit et regarda l'archevêque
+en demandant d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! un péché mortel?</p>
+
+<p>Mais le domestique arrivait, portant des plats
+fumants qu'il déposa devant le moine, auquel le
+prélat recommanda le silence en portant un
+doigt à ses lèvres. Le domestique sorti, le Père
+Séraphin se leva et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Un péché mortel, Monseigneur?... et vous
+avez mangé du pain!</p>
+
+<p>L'archevêque étonné le regardait, en roulant
+de petites boulettes de mie qu'il lançait vers le
+plafond. Il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel fanatique! Je changerai de confesseur.</p>
+
+<p>Le moine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Un péché mortel, Monseigneur, et vous
+avez mangé du pain eucharistique?</p>
+
+<p>Le prélat nia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez mal compris, mon Père, je vous
+l'ai dit, je n'ai point célébré la sainte messe ce
+matin.</p>
+
+<p>Mais le Père Séraphin se jeta à genoux, les
+bras en croix, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un grand pécheur, Monseigneur,
+j'ai consacré ce matin tous les pains dans toutes
+les boulangeries de notre ville. Vous avez mangé
+du pain consacré. Tant d'hommes dont beaucoup
+étaient en état de péché mortel ont mangé
+le corps de Notre-Seigneur! Le mets divin a
+été profané à cause de moi, prêtre sacrilège...</p>
+
+<p>L'archevêque s'était dressé, terrible. Il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Anathème sur toi, moine!</p>
+
+<p>Puis, l'ancienne fonction du Père se mêlant
+dans son esprit à des réminiscences classiques,
+il déclama:</p>
+
+<blockquote>
+<p>&mdash;<span lang="la">Advocat infame vatem dici</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>en prononçant spirituellement à la façon des
+Français du <span class="sc">XVI</span><sup>e</sup> siècle:</p>
+
+<blockquote>
+<p>&mdash;Avocat infâme va-t-en d'ici!</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et là-dessus, il éclata de rire.</p>
+
+<p>Mais le moine ne riait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Confessez-moi, Monseigneur, dit-il, je
+vous confesserai ensuite.</p>
+
+<p>Ils s'absolvirent mutuellement. Ensuite, sur
+l'avis du Franciscain coupable, les carrosses
+de l'archevêché furent attelés, et les domestiques,
+les petits abbés qui peuplent les palais
+épiscopaux, allèrent dans toutes les boulangeries,
+acheter le pain qu'ils devaient déposer
+au couvent du moine sacrilège.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Là, les moines étaient réunis, le Père gardien
+parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenu le Père Séraphin? Il était
+vertueux. Peut-être, au semblant de nos frères
+de jadis qui furent égarés par des oiseaux
+célestes et restèrent pendant des siècles en
+extase, reviendra-t-il dans cent ans...</p>
+
+<p>Les moines se signèrent et chacun d'eux
+avait à citer une histoire:</p>
+
+<p>&mdash;L'un des moines de Heisterbach, qui avait
+douté de l'éternité, suivit un écureuil dans la
+forêt. Il pensa y être demeuré dix minutes.
+Mais en revenant au couvent, il vit qu'au bord
+du chemin les petits cyprès étaient devenus de
+grands arbres...</p>
+
+<p>Un autre dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un moine italien pensa n'avoir écouté
+qu'une minute un rossignol chanteur, mais en
+retournant au monastère...</p>
+
+<p>Un jeune moine ergoteur ricana:</p>
+
+<p>&mdash;On cite quelques aventures de cette espèce
+chez les Grecs, et qui sait? en ces oiseaux, au
+Moyen-Âge, était peut-être passée l'âme des
+antiques Sirènes...</p>
+
+<p>À ce moment on frappa à la porte du couvent,
+et les petits abbés de l'archevêché entrèrent,
+portant, avec des précautions infinies, les pains
+consacrés, qui étaient de diverses formes. Il y
+avait des flûtes longues et minces, des pains
+polkas pareils à des écus ronds&mdash;fuselés d'or à
+cause de la croûte, et d'argent à cause de la farine
+saupoudrée&mdash;qu'avaient pétris des gindres ignorant
+l'art du blason; des petits pains viennois,
+pareils à des oranges pâles, des pains de ménage
+appelés bouleau ou fendu, selon leur aspect.</p>
+
+<p>Et devant les moines chantant le <i lang="la">Tantum
+ergo</i>, les petits abbés portèrent leur fardeau dans
+la chapelle et empilèrent les pains sur l'autel...</p>
+
+<p>En expiation du sacrilège, les prêtres et les
+moines passèrent la nuit en adoration. Le
+matin ils communièrent, et aussi les jours
+suivants jusqu'à consommation des Saintes-Espèces,
+qui les derniers jours, craquaient sous
+les dents, car le pain s'était rassis...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Père Séraphin ne reparut pas au couvent.
+Personne ne pourrait dire ce qu'il devint, si
+les journaux n'avaient rapporté la mort, à l'assaut
+de Pékin, d'un soldat anonyme de la Légion
+étrangère, sur l'avant-bras droit duquel était
+tatoué un nom de femme: Elinor, qui est aussi
+un nom de fée dans les anciens romans de
+chevalerie...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch3" href="#t3">LE JUIF LATIN</a></h2>
+
+
+<p>Un matin, je dormais, vivant en un beau
+songe. Un violent coup de sonnette m'éveilla.
+Je me dressai, jurant en latin, en français, en
+allemand, en italien, en provençal et en wallon.
+Je passai un pantalon, mis des savates et allai
+ouvrir. Un monsieur que je ne connaissais pas,
+mais d'apparence correcte, me demanda un
+instant d'entretien...</p>
+
+<p>Je fis entrer l'inconnu dans la chambre qui
+me sert de cabinet de travail, salon, et salle à
+manger, le cas échéant. Il s'empara de l'unique
+fauteuil. Pendant ce temps, dans la chambre
+à coucher, je précipitais une toilette sommaire
+en regardant mon réveille-matin, qui marquait
+onze heures. Je plongeai ma tête dans la cuvette,
+et, tandis que je frottais mes cheveux mouillés,
+le monsieur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un poireau!</p>
+
+<p>Les cheveux en désordre, je pénétrai dans la
+pièce où je vis ce monsieur, penché sur un restant
+de pâté que j'avais oublié de cacher. Je
+m'excusai, demandai la permission de passer
+un veston, et portai le plat dans la chambre à
+coucher.</p>
+
+<p>Lorsque je revins, le monsieur me dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu <i>le Passant de Prague</i>, et j'y ai vu
+que vous m'aimiez.</p>
+
+<p>Je balbutiai sans oser nier, à cause que je
+m'imaginai avoir affaire à un éditeur original
+qui, séduit par ma littérature, venait m'en
+demander contre espèces. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Gabriel Fernisoun, né en
+Avignon. Vous ne me connaissez pas, mais vous
+aimez les juifs, donc vous m'aimez, car je suis
+juif, monsieur!</p>
+
+<p>Je ris en disant que, par conséquent, il était
+vrai que je l'aimasse, mais Fernisoun m'interrompit,
+s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là, ne m'aimez pas. Vous êtes indécent,
+mon ami. Vous avez la gueule de bois,
+ce matin, mon pauvre, et vous osez parler
+d'amour!</p>
+
+<p>Je me récriai, protestant que mes m&oelig;urs
+étaient pures et que je ne m'étais pas couché
+plus tard qu'à une heure du matin. Fernisoun
+se réinstalla dans le fauteuil. Je pris une chaise.
+Il parla:</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, vous n'êtes pas amoureux;
+et, puisque je vous vois raisonnable, je vais
+élucider votre sympathie pour les juifs. Quels
+juifs préférez-vous?</p>
+
+<p>À cette question bizarre, je répondis pour le
+flatter:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux d'Avignon, cher monsieur, et, parmi
+ceux-là, je préfère les prénommés Gabriel,
+nom qui se termine en <i>el</i> comme les paroles
+qui me sont les plus chères: ciel et miel.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mots finissant en <i>el</i> comme les noms des anges,</span><br>
+ <span class="i0">Le ciel que l'on médite et le miel que l'on mange.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Fernisoun rit bruyamment et, triomphant,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voilà donc, Boudiou! Dites-le crûment
+et sans ambages, ce sont les juifs du sud
+de l'Europe occidentale que vous préférez. Ce
+ne sont pas les juifs que vous aimez, ce sont
+des Latins. Oui des Latins. Je vous ai dit que
+j'étais juif, monsieur, mais je parlais au point
+de vue confessionnel, à tous autres égards je
+suis latin. Vous aimez les juifs dits portugais
+qui, jadis, faussement convertis, tinrent de
+leurs parrains espagnols ou portugais des noms
+espagnols ou portugais. Vous aimez les juifs
+dont les noms sont catholiques comme Santa-Cruz
+ou Saint-Paul. Vous aimez les juifs italiens
+et ceux français, dit Comtadins. Je vous
+l'ai dit, monsieur, je suis né en Avignon et
+issu d'une famille y établie depuis des siècles.
+Vous aimez les noms comme Muscat ou Fernisoun.
+Vous aimez des Latins et nous sommes
+d'accord. Vous nous aimez parce que, Portugais
+et Comtadins, nous ne sommes pas maudits.
+Non, nous ne le sommes pas. Nous n'avons
+pas trempé dans le crime judiciaire accompli
+contre le Christ. La tradition en fait foi, et la
+malédiction ne nous atteint pas!...</p>
+
+<p>Fernisoun s'était dressé, rouge et gesticulant,
+tandis que, resté assis, je le regardais
+bouche bée. Il se calma, regarda autour de soi
+et me dit, avec une moue de dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien mal installé, Boudiou!
+Au demeurant, je m'en bats l'&oelig;il. Mais, enfin,
+vous devriez posséder quelque boisson délicate.
+Vos visiteurs vous en sauraient gré.</p>
+
+<p>J'allai à la cheminée, en soulevai le manteau,
+et pris dans les cendres un flacon de vieille
+liqueur aux poires bergamotes. Fernisoun le
+déboucha tandis que je lui cherchais une
+tasse. En même temps, je lui vantai la finesse
+de cette liqueur que je tenais d'un distillateur
+de Durckheim, dans le le Palatinat. Sans
+m'écouter, il remplit sa tasse jusqu'au bord et
+la vida d'un trait. Ensuite, il secoua soigneusement
+les dernières gouttes sur le parquet tandis
+que je m'excusais:</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez préféré un bol?</p>
+
+<p>Fernisoun ne daigna pas répondre sur ce
+point. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, au fait, vous avez raison, vous,
+Latins, de nous aimer, nous juifs latins. Car
+nous appartenons aux races latines autant que
+les Grecs et les Sarrazins de Provence et de
+Sicile. Nous ne sommes plus des métèques,
+pas plus que tous les individus hétérogènes
+que les grandes invasions ont fait se mêler
+aux Romains de l'empire. Nous sommes, en
+outre, les meilleurs propagateurs de la latinité.
+Dans la plupart des milieux juifs de Bulgarie
+et de Turquie, quelle langue parle-t-on,
+sinon l'espagnol?</p>
+
+<p>Fernisoun but une nouvelle rasade de liqueur
+aux poires bergamotes, puis, fouillant dans
+son gilet, il en tira un cahier de papier à cigarettes.
+Il me demanda du tabac. Je lui en tendis
+avec des allumettes. Fernisoun roula une cigarette,
+l'alluma et, jetant triplement de la fumée
+par la bouche et les narines, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, qu'est-ce qui a fait la différence
+des juifs et des chrétiens? C'est que les
+juifs espéraient un Messie, tandis que les chrétiens
+s'en souvenaient. Nietszche s'était approprié
+l'idée juive. Combien de Latins se sont
+imprégnés de l'idée de Nietszche et espèrent
+ce surhumain peu messianique, duquel proclame
+la venue le Zarathoustra, emprunté au
+<i>Vendidad</i>, où il célèbre la parole sainte, la
+très brillante, le ciel qui s'est produit soi-même,
+le temps infini, l'air qui agit là-haut, la bonne
+loi mazdéenne, la loi de Zarathoustra contre
+les Daévas! Nous, juifs latins, nous n'avons
+plus d'espoir. Les Prophètes nous avaient
+promis le bonheur matériel: nous l'avons. La
+France, l'Italie, l'Espagne, ne nous traitent
+plus en étrangers. Nous sommes libres. Aussi,
+n'ayant plus rien à désirer, nous n'espérons
+plus, et j'y consens; le Messie est venu pour
+nous comme pour vous. Et je puis l'avouer:
+Au fond du c&oelig;ur je suis catholique. Pourquoi?
+demanderez-vous. À cause qu'il n'y a plus de
+religion hébraïque en France. Les juifs russes,
+polonais, allemands, ont conservé une religion
+extérieure. Leurs rabbins connaissent,
+enseignent et fortifient la religion. Nous autres,
+nous mangeons des rôtis cuits au beurre, nous
+bâfrons de la cochonaille, sans nous soucier de
+Moïse ni des Prophètes. Pour moi, j'adore les
+buissons d'écrevisses des soupers galants, et
+j'ai même un faible pour les escargots. L'hébreu?
+c'est à peine si la plupart d'entre nous
+le savent lire au moment d'être <i>Barmitzva</i>.
+Nos savants hébraïsants font sourire les rabbins
+étrangers; et la traduction française qui existe
+du Talmud est, au dire des juifs allemands ou
+polonais, un monument de l'ignorance des rabbins
+de France. Donc, j'ignore la religion
+juive, elle est abolie comme le paganisme, ou
+plutôt, non, de même que le paganisme, elle
+survit dans le catholicisme qui m'attire par ses
+théophanies surtout. Le judaïsme alexandrin
+ne fit plus cas des théophanies mosaïques. Elles
+parurent à cette époque fabuleuses et grossières.
+Le catholicisme a fait de la théophanie
+des dogmes divers. Ce miracle se renouvelle
+chaque jour à la messe. L'histoire du Sacré-C&oelig;ur
+fait délirer mon âme ancienne de juif
+latin, épris des théophanies et des anthropomorphismes.
+Je suis catholique, sauf le baptême.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple, dis-je, faites-vous baptiser.
+Le baptême est un sacrement que n'importe
+qui peut vous administrer: homme,
+femme, juif, protestant, bouddhiste, mahométan.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Fernisoun, mais je ne veux
+m'en servir que plus tard. En attendant, je
+m'amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! les effets du baptême sont d'effacer
+tous les péchés. Comme on ne peut en
+user qu'une seule fois, vous voulez retarder le
+plus possible cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes. Je n'espère plus le Messie,
+mais j'espère le Baptême. Cet espoir me donne
+toutes les joies possibles. Je vis pleinement. Je
+m'amuse superbement. Je vole, je tue, j'éventre
+des femmes, je viole des sépultures, mais j'irai
+en paradis, car j'espère le Baptême et l'on ne
+dira pas le <i>Kadosch</i> pour ma mort.</p>
+
+<p>J'insinuai:</p>
+
+<p>&mdash;Vous exagérez peut-être. Je vous crois
+trop imbu de certaine littérature. Mais, prenez
+garde, la mort vient comme un voleur, à pas
+de loup, à l'improviste, et si j'avais ce bonheur
+que vous avez d'être croyant, j'ajouterais que
+l'enfer est pavé de bonnes intentions. Au fait,
+quels livres lisez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous intéresse-t-il? Voici ma bibliothèque;
+elle est édifiante.</p>
+
+<p>Il sortit de sa poche deux livres fatigués, que
+je pris. Le titre du premier bouquin était:
+<i>Catéchisme du diocèse d'Avignon</i>; celui du
+second: <i>Les Vampires de la Hongrie</i>, par
+Dom Calmet. Ce dernier titre m'effraya plus
+que n'avait pu le faire la déclaration criminelle
+du juif latin. Je compris qu'il ne se vantait
+point, et qu'érudit et sanguinaire, l'homme à qui
+j'avais affaire était un maniaque du meurtre.
+Je regardai rapidement autour de moi, en l'espoir
+de découvrir une arme pour me défendre
+au cas où Fernisoun ferait le forcené. Je vis
+sur une étagère, à portée de ma main, un petit
+revolver à parfumerie qui, détérioré et sans
+valeur, aurait dû être jeté depuis longtemps.
+Cet objet me sauva la vie en l'occurrence, car
+Fernisoun, profitant de ce que je détournais
+les yeux, avait tiré un couteau passé à sa ceinture,
+sous ses vêtements. Je laissai tomber les
+livres et saisis précipitamment la minuscule et
+illusoire arme à feu que je braquai sur le juif
+latin. Il pâlit et trembla de tous ses membres,
+implorant:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, vous vous méprenez!</p>
+
+<p>Je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! va perpétrer ailleurs des crimes
+que tu crois pardonnables! Mes principes ne
+me permettent point de te dénoncer, mais je
+souhaite que, dès ce soir, tes sauvageries trouvent
+un châtiment. Ta lâcheté, j'espère, limite
+le nombre de tes victimes, et ta loquacité te signalera
+à la police. Il y a des juges à Paris et,
+si tu reçois le Baptême, que ce soit avant de
+monter à l'échafaud!</p>
+
+<p>Durant que je parlais, Fernisoun ramassa ses
+livres et, se relevant, me demanda fort civilement
+pardon pour m'avoir effrayé. Je lui ordonnai
+de m'abandonner son couteau qui était une
+lame catalane très dangereuse. Il obéit, puis
+sortit toujours menacé par le ridicule petit revolver
+à parfumerie que je n'avais pas lâché.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soir, par économie, je soupai chez moi,
+de charcuterie et du restant de pâté sur lequel
+Fernisoun s'était penché. Je n'avais aucune
+idée du danger que je courais. Mais je connus
+bientôt la noirceur d'âme du juif latin. Je fus
+pris de douleurs d'entrailles intolérables. Le
+pâté était empoisonné. Fernisoun l'avait arrosé
+ou saupoudré avec quelque drogue infecte qui
+m'aurait tué en peu d'heures, si je n'avais bu
+une burette d'huile, puis une fiole de glycérine.
+Je provoquai des vomissements salutaires.
+Je courus acheter du lait et, par bonheur, je
+m'en tirai sans médecin.</p>
+
+<p>Les jours suivants, les journaux se trouvèrent
+remplis par les récits de crimes sensationnels
+commis sur des femmes dans tous les
+coins de Paris. L'une d'elles fut trouvée nue,
+tendue comme un drapeau flottant, et fichée
+sur un pieu planté au milieu du boulevard de
+Belleville. Des enfants, des vieillards furent
+égorgés. On remarquera qu'il ne s'agissait que
+d'êtres faibles. Des passants, hommes ou
+femmes, dans la foule qui se presse sur les
+boulevards à la tombée de la nuit, eurent la
+cuisse ou le bras entaillés par un rasoir qui,
+d'un seul coup, pénétrait les vêtements, puis
+la chair. Le rasoir taillait sans douleur et les
+malheureux ne tombaient, baignés dans leur
+sang, qu'au bout de quelques pas. Les assassins
+demeurèrent inconnus. On attribua les
+premiers crimes aux bandes d'Apaches et
+autres tatoués qui effrayent nos âmes meilleures,
+et désolent ceux qui croient à la perfectibilité
+humaine. Les autres forfaits furent
+mis sur le compte d'un de ces maniaques qui
+pullulent et qui ne ressortissent pas à la Cour
+d'assises, mais à la Salpêtrière. Je fus souvent
+tenté de dénoncer l'auteur de tous ces crimes.
+Car je me doutais bien que c'était le catéchumène
+Gabriel Fernisoun qui agissait en l'attente
+du baptême. L'égoïsme triompha. J'avais
+échappé au monstre, je le laissai agir sans le
+dénoncer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>... Au bout de quelques mois, je me trouvai
+avec une de ces bandes hétéroclites qui
+fréquentent les tavernes du quartier latin. Nous
+étions à la <i>Lorraine</i>, attablés devant des
+absinthes que nous troublions méthodiquement.
+Il y avait là, avec moi, un de ces petits
+journalistes qui écrivent de vagues chroniques
+en troisième page de canards mi-morts, donnent
+des échos aux grands quotidiens, et quémandent,
+dans les maisons de commerce, des
+commandes de publicité. Il y avait aussi, en
+casquette et manteau de peau de phoque, un
+de ces chauffeurs qui fréquentent tous les fabricants
+de l'avenue de la Grande-Armée, ont
+toujours quelque auto à vendre, étant sans
+cesse sur le point d'en acheter, connaissent à
+fond les autos de toutes marques, et vous tapent
+de cent sous à l'occasion. Il y avait un élève de
+l'École des Beaux-Arts et un fonctionnaire des
+Colonies récemment revenu de la Martinique.
+Il avait raconté pour la troisième fois l'éruption
+du Mont-Pelé. Le journaliste parlait de faire
+un poker. L'élève des Beaux-Arts bâilla en
+exprimant le désir de jouer avec le joker. Le
+chauffeur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Philippe!</p>
+
+<p>Philippe, étudiant douteux mais chic, très
+beau garçon, arrivait avec la grande Nella.
+Celle-ci était une assez belle brune. Son corset
+descendant très bas, selon la mode, la faisait
+paraître stéatopyge, mais la proéminence
+était illusoire; ceux qui connaissaient Nella
+intimement lui déniaient la callipygie. Philippe
+nous serra la main, se défit de son chapeau
+et de son raglan, arrangea sa coiffure, sa
+cravate, et s'assit en face de Nella, à la table
+voisine. Il commanda un chambéry-fraisette
+pour soi et un quinquina pour Nella. Puis, se
+tournant vers nous, il déclara:</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une bonne! Nella veut se faire
+religieuse.</p>
+
+<p>Le chauffeur cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de congrégations.</p>
+
+<p>Le journaliste dit qu'il fallait une forte dot.
+Nella affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me faire Petite S&oelig;ur des Pauvres.</p>
+
+<p>Nous rîmes bruyamment, puis demandâmes
+en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>Philippe ricana:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une histoire à dormir debout.
+Voyons, raconte ça, Nella.</p>
+
+<p>&mdash;La barbe! dit Nella.</p>
+
+<p>Mais, sur nos instances, elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! J'avais eu affaire, rue de la Pépinière,
+près de la place Saint-Augustin, et je
+revenais par le boulevard Malesherbes en l'intention
+de prendre l'omnibus à la Madeleine.
+Tout à coup, au coin de la rue des Mathurins,
+un homme se dressa devant moi en criant:
+«Madame ou mademoiselle, je suis juif. Je
+vais mourir, baptisez-moi!» J'avais peur, il
+était près de minuit. Je voulus courir, mais le
+monsieur, qui haletait, s'accrocha à mon bras
+en me suppliant: «Je suis un grand criminel!
+Mon dernier crime, le plus exécrable, est que
+je viens de m'empoisonner. Tout à l'heure,
+j'ai pensé qu'après tout il se pourrait que je
+mourusse sans baptême, et j'ai voulu finir par
+un suicide qui me laisserait encore le temps de
+me faire baptiser. Je me repens, madame, et je
+vous supplie. Il y a de l'eau dans le ruisseau,
+au bord du trottoir. Vous n'avez qu'à m'en verser
+sur la tête, en disant: Je te baptise au nom
+du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Pressez-vous,
+le poison fait son &oelig;uvre et je me sens
+mourir.» Des passants s'étant arrêtés, nous
+regardaient curieusement. Le monsieur sentait
+les forces lui manquer, il se coucha sur le
+trottoir. J'eus pitié de ce moribond qui m'implorait.
+Avec ma main, je puisai de l'eau qui
+stagnait dans le ruisseau et je baptisai ce juif
+comme il m'avait demandé, tandis qu'il criait
+douloureusement: «<i lang="la">Mea culpa! mea culpa</i>!»
+À ce moment, des agents survinrent. Le nouveau
+baptisé délirait: «Je suis chrétien!...
+Oh! que je souffre... À boire... Le ciel
+s'ouvre...» Et il mourut en se convulsant,
+pendant que les agents l'emportaient. Je dus les
+suivre au poste. Cette affaire m'a occasionné
+quelques démarches chez le commissaire de
+police. On en a un peu parlé dans les journaux,
+mais d'autres événements plus importants
+prennent en ce moment l'attention du
+public et je n'ai pas eu la réclame qu'un moment
+j'avais espérée. Le juif s'appelait Gabriel
+Fernisoun. On trouva sur lui un testament par
+lequel il laissait sa fortune à l'archevêque de
+Paris, à charge pour lui de l'employer à hâter
+la conversion des juifs, fait qui doit se produire
+peu avant la fin du monde. En attendant, il
+m'a convertie, moi. Je n'aurai plus de repos
+avant de m'être faite Petite S&oelig;ur des Pauvres
+et cela ne tardera pas. Figurez-vous que tous
+ceux qui ont approché le cadavre de Fernisoun,
+ont été étonnés de la bonne odeur qu'il
+exhalait. Le commissaire m'a dit que les médecins
+peuvent expliquer ce fait qui se produit
+quelquefois. Pour moi, je trouve cela miraculeux.
+De plus, des deux agents qui portèrent le
+cadavre au poste, l'un avait ri, pensant avoir
+affaire à un ivrogne. Il mourut d'une rupture
+d'anévrisme, le lendemain. Le second avait
+essuyé avec son mouchoir la bave qui vint aux
+lèvres de l'agonisant, puis il lui avait fermé
+les yeux. Il vient de faire un héritage qui le
+fait riche pour le reste de sa vie. Je tiens ces
+faits de ce dernier agent que je revis chez le
+commissaire de police.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette histoire avait ennuyé tout le monde.
+Le journaliste était parti des premiers en disant
+qu'il ferait un écho au sujet de Fernisoun
+et de Nella. Mais je pense qu'il y renonça,
+l'histoire étant trop cléricale et digne des Bollandistes.
+Le chauffeur, l'élève des Beaux-Arts,
+avaient payé leurs consommations, puis étaient
+partis sans rien dire. Philippe avait demandé
+un jacquet, et je partis enfin, assez triste, laissant
+la convertie et son amant aux délices du
+jacquet.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, je vis un de mes amis qui est
+prêtre. Je lui racontai l'histoire de Fernisoun
+par le détail, depuis la visite qu'il me fit jusqu'aux
+phénomènes qui suivirent son décès.
+Le prêtre m'écouta attentivement, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Gabriel Fernisoun est certainement en
+paradis. Le baptême l'a lavé de tous ses péchés,
+et c'est, mêlé à la troupe des Innocents,
+qu'il vaque à l'adoration perpétuelle. Il grossit
+le nombre des saints aémères que l'Église
+honore le jour de la Toussaint.</p>
+
+<p>Je quittai mon ami là-dessus. Mais j'appris,
+depuis, qu'avec l'assentiment de l'archevêque,
+qui vient d'hériter de la très grosse fortune de
+Fernisoun, il établit un dossier sur le cas bizarre
+et édifiant de ce juif qui, ayant vécu en
+criminel, fut sauvé parce qu'il eut la foi. Ce
+prêtre a obtenu les dépositions écrites de
+l'agent, de Nella, du commissaire de police. Je
+lui ai promis la mienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans cinquante ans, le procès de canonisation
+de Gabriel Fernisoun viendra à Rome.
+L'avocat de Dieu aura le beau rôle. Durant la
+minute qui se passa entre son baptême et sa
+mort, Fernisoun ne fut qu'édifiant et admirable,
+et sa vie précédente, lavée dans l'eau
+baptismale, ne compte pas au point de vue religieux.
+Les miracles opérés par son cadavre paraîtront
+incontestables. La science est ridicule
+qui essaye d'expliquer par des moyens naturels
+la bonne odeur exhalée par un corps mort. De
+plus, ce cadavre opéra une conversion. Car
+Nella, poussée, il est vrai, par le prêtre, est,
+en effet, devenue une religieuse et édifie ses
+compagnes de couvent à cette heure. Les deux
+miracles accomplis sur les agents sont patents.
+Les incrédules peuvent invoquer le hasard à
+propos de mort subite et d'héritage inattendu,
+mais le hasard n'a rien à faire dans les procès
+de canonisation. La seule chicane dont l'avocat
+du diable pourra tirer parti, portera sur l'eau
+ayant servi au baptême. L'onde des ruisseaux
+parisiens est rarement claire. Comme Fernisoun
+fut baptisé non loin d'une station de voitures,
+l'avocat du diable insinuera que cette
+eau ne fut peut-être que du pissat de cheval.
+Si cette opinion prévaut, il sera avéré que Gabriel
+Fernisoun n'a jamais été baptisé et, en ce
+cas, mon Dieu! nous savons tous que l'enfer
+est pavé de bonnes intentions.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch4" href="#t4">L'HÉRÉSIARQUE</a></h2>
+
+
+<p>Le monde anglo-saxon s'intéresse aux questions
+religieuses. En Amérique surtout, de
+nouvelles religions issues du christianisme surgissent
+chaque année et recrutent nombre
+d'adhérents.</p>
+
+<p>Au contraire, les réformateurs et les prophètes
+laisseraient la Catholicité fort indifférente.
+En effet, elle ne se soucie plus du fond de sa
+religion. Aussi est-il bien rare que se produisent
+de ces petites dissensions théologiques
+qui amenaient autrefois la fondation d'une
+hérésie. À la vérité, il arrive souvent que des
+prêtres catholiques se séparent de l'Église. Ces
+fuites sont dues à la perte de la foi. Beaucoup
+de ces prêtres s'en vont à cause de leurs opinions
+spéciales sur des points de morale ou de
+discipline (le mariage des ecclésiastiques, etc.).
+Les défroqués sont pour la plupart des incroyants;
+quelques-uns pourtant créent un petit
+schisme. Mais il n'y a plus d'hérésiarque véritable&mdash;comme
+Arius, par exemple. Il peut
+exister quelque turlupin solitaire, tandis qu'il
+semble impossible qu'un éliésaïte surgisse.</p>
+
+<p>Pour ces raisons, le cas de Benedetto Orfei
+qui, à la fin du <span class="sc">XIX</span><sup>e</sup> siècle, fonda à Rome l'hérésie
+dite <i>des Trois-Vies</i>, est unique, à mon
+sens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À partir de 1878, le R. P. Benedetto Orfei
+fut, à Rome, le représentant près de l'État de
+son Ordre expulsé. Le père Benedetto Orfei
+était théologien et gastronome, pieux et gourmand.
+Il était fort bien en cour pontificale, et,
+n'eussent été ses actes ultérieurs, il serait
+aujourd'hui cardinal, c'est-à-dire papable. Cet
+homme si bien fait pour devenir un calme
+pourpré, se perdit en prétendant fonder une
+hérésie. À la suite de son excommunication, il
+s'était retiré dans une villa de Frascati. Il y
+pontifiait, ayant pour fidèles ses domestiques,
+deux pieuses dames, et quelques enfants campagnards
+auxquels il enseignait le rudiment. À
+son sens, il préparait ainsi une secte glorieuse
+destinée à remplacer le catholicisme. Comme
+tout hérésiarque, il repoussait le dogme de l'Infaillibité
+papale, et jurait que Dieu lui avait
+donné des pouvoirs de réforme sur son Église.
+J'imagine que si Benedetto Orfei était devenu
+pape, et que l'idée de son hérésie ne lui eût été
+inspirée qu'à ce moment, il se serait au contraire
+servi du dogme de l'Infaillibilité pour obliger
+les catholiques à croire en sa doctrine, que nul
+n'aurait alors niée sans être hérétique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je visitai Benedetto Orfei par une douce
+après-midi de mai. L'hérésiarque était assis
+dans un fauteuil moelleux. Sur sa table s'étalaient
+des papiers&mdash;probablement des brefs
+ou encycliques,&mdash;Il me reçut fort civilement
+et fit servir, pour m'honorer, de vieux flacons
+de <i>vino santo</i> et certaines confiseries romaines
+ou siciliennes: des noix confites dans du miel,
+une sorte de pâté fait de pâte de fondant aux
+trois parfums de rose, de menthe et de citron,
+où étaient enfouis des morceaux de fruits confits
+(écorces d'orange, cédrats, ananas), de la pâte
+de coing très douce appelée <i>cotogniata</i>, une
+autre pâte nommée <i>cocuzzata</i>, et une sorte de
+crêpes de pâte de pêche que l'on nomme <i>persicata</i>.
+Il exigea que je goûtasse au <i>vino santo</i> et
+le dégusta avec moi, non sans donner des marques
+de satisfaction réelle: hochements de tête,
+agitation d'une gorgée de vin dans la bouche
+avec mouvements appropriés des lèvres et des
+joues, léger frottement de la main gauche sur
+l'estomac. Je m'aperçus bientôt que ce bon
+hérésiarque était sourd. Comme il savait que je
+venais le visiter afin de prendre des notes destinées
+à élaborer dans la suite un essai sur son
+hérésie, je le laissai parler sans jamais l'interrompre.</p>
+
+<p>Benedetto Orfei, qui était originaire d'Alessandria,
+en parlait volontiers le dialecte. Son
+discours était émaillé de paroles grasses,
+presque obscènes, mais étonnamment expressives.
+C'est le fait des mystiques d'employer
+de telles paroles, le mysticisme touche de près
+l'érotisme. Malgré l'intérêt que pourraient avoir
+certaines expressions pour les philologues, je
+n'insisterai pas sur ce côté de l'esprit d'Orfei.
+Ma science très superficielle des dialectes italiens
+ne m'a d'ailleurs pas permis de tout comprendre,
+et je n'ai saisi le sens de nombre de
+mots que grâce à la mimique qui accompagnait
+les discours de l'hérésiarque.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici comment Benedetto Orfei me raconta
+ce qu'il nommait sa conversion illuminatrice:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étais occupé tout le jour de l'hypostase.
+Le soir venu, après avoir dit ma prière,
+je me couchai et commençai le rosaire. En
+même temps je méditais sur les mystères de la
+Religion. Je songeais à la bonté du Fils de Dieu,
+qui, pour effacer la tache originelle, se fit
+homme et mourut sur la Croix, supplice infamant,
+entre deux larrons. Une phrase qui prit
+la forme d'un refrain populaire vint chanter en
+mon esprit:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Ils étaient trois hommes</span><br>
+ <span class="i0">Sur le Golgotha,</span><br>
+ <span class="i0">De même qu'au ciel</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont en Trinité.»</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ici l'hérésiarque s'arrêta, ému, versa du vin
+dans nos deux verres, et but, d'un air triste
+bientôt dissipé, la contenu du sien, sans négliger
+les frottements de main sur la panse, agitations
+de visage, exclamations sur le velouté du vieux
+vin. Il m'obligea à goûter de la <i>cocuzzata</i> et
+continua ainsi:</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Le refrain divin chanta dans mon âme jusqu'à
+l'heure où je m'endormis. Mon sommeil
+fut profond, et le matin, à l'heure des songes
+véridiques, je vis le ciel ouvert. Parmi les
+ch&oelig;urs des hiérarchies d'Assistance, d'Empire
+et d'Exécution, et plus hauts que le ch&oelig;ur des
+Séraphins, qui est le plus élevé, trois crucifiés
+s'offrirent à mon adoration. Ébloui de la
+lumière qui entourait les crucifiés, je baissai
+les yeux et vis la troupe sainte des Vierges,
+des Veuves, des Confesseurs, des Docteurs, des
+Martyrs adorant les crucifiés. Mon Patron,
+saint Benoît, vint à ma rencontre, suivi d'un
+ange, d'un lion, d'un b&oelig;uf, tandis qu'un aigle
+volait au-dessus de lui. Il me dit: «Ami,
+souviens-toi!» En même temps, il dressa sa
+main droite vers les crucifiés. Je remarquai que
+le pouce, l'index et le majeur de cette main
+étaient étendus, tandis que les deux autres
+doigts étaient repliés. Au même instant les
+Chérubins agitèrent leurs encensoirs, et un parfum,
+plus suave que celui du plus pur des encens
+minéens, se répandit dans l'air. Je vis alors que
+l'ange escortant mon saint Patron portait un
+ciboire d'or, d'un travail admirable. Saint Benoît
+ouvrit le ciboire, y prit une hostie, qu'il divisa
+en trois parties, et je communiai triplement
+d'une seule hostie, dont le goût devait être plus
+exquis que celui de la manne que savourèrent
+les Hébreux dans le désert. Une musique ravissante
+de luths, de harpes et autres instruments
+célestes, tenus par des Archanges, se fit entendre
+et le ch&oelig;ur des Saints chanta:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils étaient trois hommes</span><br>
+ <span class="i0">Sur le Golgotha,</span><br>
+ <span class="i0">De même qu'au ciel</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont en Trinité.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Je m'éveillai. Je compris que ce rêve était
+un événement grave dans ma vie et pour les
+hommes. L'heure à laquelle il s'était produit ne
+me laissait guère de doute sur la véracité d'un
+tel songe. Néanmoins, comme il renversait les
+croyances sur lesquelles repose le christianisme,
+j'hésitai à en faire part au pape. La nuit suivante,
+je vis en songe matinal, au milieu de deux
+femmes, la Très Sainte Vierge, leur disant:
+«Vous aussi êtes mères de Dieu, mais les
+hommes ne connaissent pas votre maternité!»
+Et je m'éveillai, tout en nage. Je n'avais plus
+aucune hésitation. Je récitai tout haut la
+doxologie. Je fus dire la messe à Sainte-Marie-Majeure,
+puis j'allai au Vatican demander une
+audience au Saint-Père qui me l'accorda. Je lui
+fis le récit de ce qui s'était passé. Le pape
+m'écouta en silence et médita un instant après
+m'avoir entendu. Sa méditation finie, il me dit
+sévèrement de cesser toute étude théologique,
+de ne plus songer à des choses ridicules et
+impossibles qu'un démon avait seul suscitées
+en moi. Il m'enjoignit de revenir le visiter au
+bout d'un mois. Je m'en fus peiné et honteux.
+Je rentrai dans mon couvent désert et pleurai.
+Le refrain sacré: <i>Ils étaient trois hommes</i>,
+revint chanter en mon âme. Je le repoussai de
+toute ma volonté, comme une tentation. Je
+m'humiliai devant Dieu.</p>
+
+<p>«Pendant un mois, je suivis un jeûne rigoureux
+et pratiquai les douze mortifications
+recommandées par le contemplatif Harphius
+au livre II de sa <i>Théologie mystique</i>. Je me
+mortifiai surtout selon les cinq dernières: mortification
+de toute curiosité de l'entendement,
+mortification de tout scrupule de c&oelig;ur, mortification
+de toute impatience inquiète de l'âme,
+mortification de toute volonté, et pratique de la
+résignation à supporter, pour l'amour de Dieu,
+tout abandon. Au bout du mois, après ces pénitences,
+la conviction qui m'était venue si
+fortuitement s'était renforcée dans mon âme,
+et je fus retrouver le Saint-Père qui, très affectueusement,
+me demanda si j'avais abandonné
+les chimères que le démon de l'hérésie m'avait
+inspirées. Pour lui répondre, il ne me vint que
+ces paroles: <i>Ils étaient trois hommes</i>... «Hélas!
+s'écria le pape, cet homme est possédé!» Je me
+mis à genoux alors. Je parlai de mes mortifications
+et suppliai le pontife de m'exorciser. Les
+larmes aux yeux, il m'affirma que Dieu me
+saurait gré de cette humiliation volontaire; puis
+il m'exorcisa selon les rites. Je partis ensuite,
+sans insister, car j'étais bien assuré que mes
+pensées n'étaient pas d'inspiration diabolique
+mais divine, puisqu'aucun exorcisme n'avait
+prévalu contre elles.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'hérésiarque cessa de parler, fit son manège
+accoutumé, but son <i>vino santo</i>, médita un
+moment, les yeux au plafond, et, renversé sur
+le dossier de son fauteuil, fit tourner, l'un
+autour de l'autre, ses pouces rapprochés sur
+son ventre. Il reprit ainsi:</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Le lendemain, j'écrivis au pape, lui faisant
+part de ma conviction et le priant, puisqu'il était
+le chef de la religion, de proclamer la vérité
+que j'avais apprise si miraculeusement. J'ajoutai
+qu'il n'y avait pas d'infaillibilité qui pût
+rendre mensonger ce qui était vrai, et que, par
+conséquent, je me séparerais de l'Église, au cas
+où il préférerait les anciennes erreurs à l'évidence
+nouvelle. Pour réponse, on m'excommunia.
+Alors, ayant abandonné mon Ordre, et
+riche des biens que je lui avais apportés, je vins
+me réfugier dans cet asile de paix où, jeté hors
+du giron de l'Église catholique, je place les
+fondements de la nouvelle religion. J'inaugurai
+la véritable communion triple en une hostie
+renfermant les trois corps humains d'un seul
+Dieu en Trois Personnes. Car la vérité est celle-ci:
+la Trinité se fit hommes. Il y eut trois incarnations.
+Les Trois Personnes du seul Dieu
+souffrirent, le même jour, la Passion nécessaire
+pour le rachat de l'Humanité. Le larron
+de droite était Dieu le père. On le remarque
+aisément par les paroles de sollicitude qu'il eut
+sur la Croix pour son Fils bien-aimé. Sa vie fut
+triste et patiente. Il souffrit injustement d'être
+pris pour un larron qu'il n'était pas. Étant tout
+puissant et infiniment majestueux, il ne voulut
+avoir aucun disciple. Le Christ, qui mourut
+entre les Larrons divins, était le Verbe et,
+l'étant, fut le Législateur. Ce sont ses paroles
+et ses actes qui devaient être transmis au
+monde pour lui être un enseignement. Il en
+fut ainsi. Le larron du gauche était le Saint-Esprit,
+le Paraclet, l'éternel Amour qui, devenu
+homme, voulut être pareil à l'amour humain
+qui est infâme. Il fut larron réel et souffrit justement.
+Voici le mystère en toute sa sainteté:
+Dieu se fit homme. Dieu le père incarné souffrit
+pour exercer sur soi sa toute-puissance et
+s'humilia jusqu'à rester inconnu et sans histoire.
+Dieu le fils incarné souffrit pour attester
+la vérité de son enseignement et donner
+l'exemple du martyre. Il souffrit injustement
+mais glorieusement pour frapper l'esprit des
+hommes. Dieu le Saint-Esprit voulut souffrir
+justement. Il s'incarna dans les pires faiblesses
+humaines, et s'abandonna à tous les péchés par
+compassion et amour profond pour l'Humanité.
+Voici la vérité:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils étaient trois hommes</span><br>
+ <span class="i0">Sur le Golgotha</span><br>
+ <span class="i0">De même qu'au ciel</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont en Trinité.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<hr>
+
+
+<p>C'est ainsi que Benedetto Orfei me raconta
+l'histoire de son hérésie et me développa sa
+doctrine. Emporté par son récit, il avait oublié
+de boire. Aussitôt son discours terminé, il
+allongea la main droite, tout en restant renversé
+dans son fauteuil, saisit une crêpe de
+<i>persicata</i>, qu'il roula soigneusement, et en fit
+une bouchée. Puis, s'étant versé du <i>vino santo</i>,
+il le but, mais maladroitement, car <i>persicata</i>
+et <i>vino santo</i> dévièrent dans son gosier. Il
+avala de travers, et ce fut une explosion par la
+bouche et le nez. L'hérésiarque, rouge à éclater,
+toussa cinq bonnes minutes. Il eut besoin de
+se moucher. Comme il n'usait pas de tabac, au
+lieu d'un énorme mouchoir de couleur, il sortit
+un petit mouchoir de batiste blanche, fort peu
+ecclésiastique. Cette élégance m'étonna. Il
+reprit haleine en respirant bruyamment, non
+sans m'indiquer du doigt le cotignac pour m'inviter
+à en prendre.</p>
+
+<p>Il me confessa ensuite que la religion catholique
+était pourrie, étant trop vieille, et que le
+pape craignait d'y toucher de peur que tout ne
+s'écroulât. Il fut même plus expressif, et, employant
+son dialecte natal, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'è cmè ra merda: pï a s'asmircia, pï ra
+spissa.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque je me levai pour prendre congé,
+l'hérésiarque voulut m'accompagner jusqu'à la
+porte.</p>
+
+<p>Au moment où il se leva, sa soutane, sorte
+de robe monacale de bure noire, s'ouvrit et je
+vis qu'en dessous l'hérésiarque était nu. Son
+corps velu était sillonné de marques de flagellation.
+Une ceinture rugueuse, hérissée de
+piquants de fer, qui devaient déterminer d'insupportables
+souffrances, entourait sa taille. Je
+vis encore d'autres choses, mais elles sont de
+telle nature que je ne peux les décrire. Toute
+cette nudité, à vrai dire, ne m'apparut qu'un
+instant. L'hérésiarque referma aussitôt sa soutane
+dont il noua la cordelière, et, souriant,
+m'invita à passer dans la pièce voisine qui était
+la bibliothèque. J'étais stupéfait de voir que cet
+homme donnait de tels châtiments à sa chair et
+satisfaisait en même temps sa sensualité gourmande.
+Je méditai sur ces contrastes en passant
+dans la bibliothèque, où je vis, convenablement
+rangés sur des rayons, des livres de
+toute sorte que l'hérésiarque m'invita à regarder.
+Il y avait là, mêlés, des volumes précieux ou
+vulgaires, de théologie, de philosophie, de littérature
+et de sciences. C'étaient des livres et
+des manuscrits anciens et modernes sur papier
+ou parchemin. Je remarquai les &oelig;uvres d'Aristote,
+de Galien, d'Oribase, la <i>Syphilis</i> de Fracastor,
+la Sagesse de Charron, le livre du
+jésuite Mariana, les contes de Boccace, de Bandello,
+du Lasca, Saint Thomas, Vico, Kant,
+Marcile Ficin, <i>le diadème des Moines</i> de Smaragdus
+et d'autres. Je quittai ensuite l'hérésiarque,
+que je n'ai plus revu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À quelque temps de là, j'appris que venait de
+paraître: <i>l'Évangile véridique, de Benedetto
+Orfei, traduit en langue vulgaire, contenant
+la vie de Dieu le père, premier des deux
+évangiles parallèles aux évangiles canoniques</i>.
+Je me procurai le livre, qui était fort court.
+Il ne contenait rien de précis sur la vie de la
+première personne de Dieu. On y apprenait que
+l'on ne savait rien de la naissance de Dieu le
+père. De sa vie, on ne savait presque rien,
+sinon qu'il fut juste, obscur et sans amis. Son
+existence était mêlée à celle de deux autres
+personnes de la Trinité, et c'est en essayant de
+détourner Dieu l'Esprit-Saint d'un crime que
+celui-ci commettait, qu'il fut pris avec lui et
+condamné injustement. Chacune des paroles
+qu'il échangea au lieu du supplice avec Jésus
+et le mauvais larron, faisait l'objet d'un chapitre
+où elle était commentée. C'était en effet
+le seul moment bien connu de sa vie, et encore
+l'hérésiarque en avait-il emprunté le récit aux
+évangiles synoptiques. Après la mort de Dieu
+le père, tout redevenait mystérieux. On ne
+savait plus rien, ni de sa résurrection et ascension,
+probables, mais inconnues. L'ouvrage
+avait été, paraît-il, écrit en latin, traduit aussitôt
+en italien et publié. Le manuscrit latin
+sur parchemin doit encore exister.</p>
+
+<p>L'année suivante, Benedetto Orfei fit paraître
+le second évangile parallèle aux évangiles canoniques
+ou Évangile du Saint-Esprit. Comme
+celle de Dieu le père, sa vie était peu connue.
+Mais, tandis que du Père éternel on ne connaissait
+que sa mort, on savait du Saint-Esprit
+qu'il viola, un jour, une vierge endormie. Ce
+stupre avait été l'opération du Saint-Esprit de
+laquelle était né Jésus. On insistait aussi sur
+les paroles prononcées sur la croix, puis le
+mystère se faisait après l'instant où les soldats
+eurent brisé les jambes des deux larrons. Ce
+volume, à la vérité fort beau et d'une grande
+élévation de pensée par certains endroits, contenait
+des passages d'une telle crudité que les
+autorités italiennes le firent saisir comme livre
+obscène; aussi est-il introuvable.</p>
+
+<p>Les exemplaires du premier évangile, ou Vie
+de Dieu le père, sont d'ailleurs fort rares eux-mêmes:
+soucieuse de les détruire, la cour pontificale
+en avait acheté la plus grande partie.</p>
+
+<p>L'hérésie des Trois-Vies ne se répandit pas.
+Benedetto Orfei mourut au seuil du siècle. Ses
+quelques disciples se dispersèrent, et il est probable
+que l'enseignement de l'hérésiarque aura
+été vain, qu'il n'en sortira rien, et que nul ne
+songera à le reprendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un prêtre qui avait beaucoup connu Benedetto
+Orfei, et qui avait souvent essayé de lui
+faire abjurer ce que les catholiques appelaient
+ses erreurs, m'a raconté la fin de l'hérésiarque.
+Il mourut, à ce qu'il sembla, des suites d'une
+indigestion, mais son corps fut trouvé tout couvert
+de plaies résultant des tortures qu'Orfei
+s'imposait; si bien que les médecins hésitèrent
+à attribuer son décès à sa gourmandise ou à ses
+mortifications. La vérité est que l'hérésiarque
+était pareil à tous les hommes, car tous sont à
+la fois pécheurs et saints, quand ils ne sont pas
+criminels et martyrs.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch5" href="#t5">L'INFAILLIBILITÉ</a></h2>
+
+
+<p>Le 25 juin 1906, le cardinal Porporelli achevait
+de dîner lorsqu'on lui annonça la visite
+d'un prêtre français, l'abbé Delhonneau. Il
+était trois heures de l'après-midi. L'implacable
+soleil qui exalta la ruse triomphatrice des
+anciens Romains et qui échauffe avec peine la
+froide rouerie de ceux de nos temps, s'il laissait
+tomber des rayons insoutenables sur la place
+d'Espagne où s'élève le palais cardinalice, respectait
+l'appartement de Mgr Porporelli. Des
+persiennes entretenaient une fraîcheur agréable
+et un demi-jour presque voluptueux.</p>
+
+<p>L'abbé Delhonneau fut introduit dans la salle
+à manger. C'était un prêtre morvandiau. Son
+aspect têtu n'allait point sans analogie avec
+celui des Peaux-Rouges.</p>
+
+<p>Autunois, il aurait dû naître dans l'enceinte
+celtique de l'ancienne Bibracte, sur le mont
+Beuvray. Il y a encore à Autun, ville d'origine
+gallo-romaine, et aux environs, des Gaulois
+dans les veines desquels il ne coule point de
+sang latin, et l'abbé Delhonneau était de ce
+nombre.</p>
+
+<p>Il s'approcha du prince de l'Église et lui
+baisa l'anneau selon l'usage. Refusant les fruits
+de Sicile que Mgr Porporelli lui offrait dans une
+corbeille, il exposa le but de sa démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite, dit-il, avoir une entrevue avec
+notre Saint-Père le Pape, mais en audience
+privée.</p>
+
+<p>&mdash;Mission secrète gouvernementale? demanda
+le cardinal en clignant d'un &oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Non point, Monseigneur! répondit l'abbé
+Delhonneau, les raisons qui me font solliciter
+cette audience n'intéressent pas seulement
+l'Église de France, mais la Catholicité tout entière.</p>
+
+<p>&mdash;<i lang="it">Dio mio!</i> s'écria le cardinal en mordant
+dans une figue sèche, farcie avec une noisette
+et de l'anis. Est-ce réellement si grave?</p>
+
+<p>&mdash;Très grave, Monseigneur, répéta le prêtre
+français, tandis qu'apercevant quelques taches
+de bougie sur sa soutane, il s'efforçait de les
+gratter.</p>
+
+<p>Le prélat gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il encore y avoir? Nous avons
+déjà assez d'ennuis avec votre loi sur la séparation
+et les divagations de ce chanoine Bierbaum,
+de Landshut, en Bavière, qui ne cesse
+d'écrire contre l'Infaillibilité...</p>
+
+<p>&mdash;L'imprudent! interrompit l'abbé Delhonneau.</p>
+
+<p>Mgr Porporelli se mordit les lèvres. Dans sa
+jeunesse, alors qu'il n'était qu'un prêtre mondain
+de Florence, il avait combattu l'Infaillibilité,
+mais il s'était incliné ensuite devant le dogme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez audience demain, signor abbé,
+dit-il, vous connaissez le cérémonial?</p>
+
+<p>Il tendit la main; le prêtre s'inclina, y appliqua
+un baiser sonore, et se retira, marchant à
+reculons jusqu'à la porte où il s'inclina une
+seconde fois, tandis que le cardinal, d'un air las,
+le bénissait de la main droite, pendant que de
+la gauche il tâtait des pêches dans la corbeille.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque le lendemain l'abbé Delhonneau fut
+introduit chez le pape, il se jeta à genoux et
+baisa la mule du blanc Pontife, puis s'étant
+relevé délibérément, il le pria en latin de l'entendre
+seul, comme en confession. Et quelle
+condescendance! Le Saint-Père accueillit cette
+requête osée.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent seuls, l'abbé Delhonneau se
+mit à parler lentement. Il s'efforçait de prononcer
+le latin à l'italienne, mais les gallicismes
+abondaient dans son langage de séminaire; de
+plus, l'<i>u</i> français y revenait souvent, incompréhensible
+pour le pape qui interrompait l'orateur
+et se faisait répéter ce qu'il ne comprenait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, disait l'abbé Delhonneau, à la
+suite d'études et de réflexions pénibles j'ai
+acquis la certitude que nos dogmes ne sont
+pas d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis
+convaincu que chez aucun homme elle ne peut
+résister à un examen honnête. Il n'est pas une
+branche de la science qui ne contredise par
+des faits irréfutables les soi-disant vérités de la
+religion. Hélas! Saint-Père, quelle peine pour
+un prêtre de découvrir ces erreurs et quelle
+douleur d'oser les avouer!</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit le pape, je pense que dans
+ces conditions vous avez cessé de célébrer la
+Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous
+assaillir, aucun prêtre ne peut se vanter de ne
+pas les avoir connus; mais une retraite dans
+cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra
+la foi perdue, et par les mérites de...</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! Saint-Père. J'ai fait tout ce
+qui était possible pour recouvrer une foi qui,
+d'abord vacillante, s'est effondrée à jamais. Je
+me suis efforcé de me détourner de pensées
+qui me torturaient. C'était en vain!... Et vous-même,
+Saint-Père, vous l'avez déclaré, des
+doutes vous sont venus. Que dis-je? des doutes?
+Non! mais des clartés, des illuminations, des
+certitudes! Avouez-le, le trirègne qui pèse sur
+votre front est lourd de faussetés sacrées. Et si
+la politique vous empêche d'affirmer les négations
+qui roulent dans votre cerveau, elles n'en
+existent pas moins. Et l'effroi de régner au
+moyen de mensonges séculaires, voilà le vrai
+fardeau de la papauté, fardeau qui fait hésiter
+les élus au sortir du conclave...</p>
+
+<p>... Répondez-moi, Saint-Père: Vous savez
+tout cela. Un pontife romain ne doit pas être
+moins perspicace qu'un pauvre prêtre du
+Morvan!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le pape était assis immobile, grave, et pendant
+cette dernière partie du discours il n'ouvrit
+pas la bouche. Devant lui, l'abbé Delhonneau
+semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac
+de Rome venaient agacer les sénateurs majestueux,
+pareils à des statues, sur leur chaise
+curule. Levant lentement les yeux, le pontife
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Prêtre! où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, répondit l'abbé Delhonneau,
+vous détenez une puissance formidable, vous
+avez le droit de décréter le Bien et le Mal. Votre
+Infaillibilité, ce dogme incontestable parce
+qu'il repose sur une réalité terrestre, vous
+donne un magistère qui ne souffre point de
+contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques
+la vérité ou l'erreur, à votre choix.
+Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui
+est vrai! Ordonnez <i lang="la">ex cathedra</i> que le catholicisme
+soit dissous! Proclamez que ses pratiques
+sont superstitieuses! Annoncez que le rôle
+glorieux et millénaire de l'Église est terminé!
+Érigez ces vérités en dogme et vous aurez
+acquis la reconnaissance de l'Humanité. Vous
+descendrez ensuite dignement d'un trône d'où
+vous dominiez par l'erreur et que nul ne pourrait
+désormais légitimement occuper si vous
+le déclariez vacant à jamais!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le pape s'était levé. Dédaigneux de tout
+cérémonial, il sortit de la pièce sans adresser
+un mot ni un regard au prêtre français qui
+souriait avec mépris, et qu'un garde-noble vint
+guider à travers les galeries somptueuses du
+Vatican, jusqu'à la sortie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque temps après, la curie romaine créa
+un nouvel évêché à Fontainebleau et y nomma
+l'abbé Delhonneau.</p>
+
+<p>Lors de son premier voyage <i>ad limina</i>,
+cet évêque ayant proposé au Saint-Siège
+l'érection en dogme de la croyance à la mission
+divine de la France, le cardinal Porporelli,
+quand il l'apprit, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pur gallicanisme! Mais l'administration
+gallo-romaine, quel bienfait pour les Gaules!
+Elle est nécessaire pour dompter la turbulence
+des Français. Et que de peine pour les civiliser!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch6" href="#t6">TROIS HISTOIRES DE CHÂTIMENTS DIVINS</a></h2>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch6.1" href="#t6.1">I</a><br>
+LE GITON</h3>
+
+
+<p>Le nommé Louis Gian, fils d'un petit marchand
+d'huiles à Nice, ne manifesta jamais la
+moindre piété au contraire des autres enfants
+qui, au moins à l'époque de leur première communion,
+font preuve d'une dévotion touchante.</p>
+
+<p>Le vicaire boiteux de Sainte-Réparate lui
+avait dit, un jour, pendant le catéchisme, en
+essuyant ses lunettes avec sa soutane sale:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce
+que tu es faux. À te voir, on te prendrait pour
+un ange. La vérité? tu es plat comme une
+punaise à genoux. Tu te moques de moi. Je le
+sais, et tu le peux. Mais on ne se rit pas de Dieu.
+D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tôt à ton
+souhait.</p>
+
+<p>Louis Gian avait écouté, debout et les yeux
+baissés, l'admonestation du vicaire. Mais, dès
+que celui-ci eut le dos tourné, l'impie singea sa
+marche chancelante et chantonna:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq et trois font huit. Cinq et trois font
+huit.</p>
+
+<p>Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu'à
+quatorze ans il fréquenta peu l'école, mais paillarda
+sous les ponts du Paillon et au Château,
+d'abord avec les garçons de son âge, ensuite
+avec les petites filles.</p>
+
+<p>À quatorze ans, il fut placé chez un chemisier
+et quitta le vieux Nice aux parfums de fruits et
+d'aromates mêlés aux odeurs de chair crue, de
+pâte aigre, de morue et de latrines, pour une
+boutique dans la ville neuve. Dès les premiers
+jours il fut remarqué par le patron et la patronne
+qui, en bons Nissards, ne firent chômer l'apprenti
+ni le jour, ni la nuit.</p>
+
+<p>La patronne était rousse comme une orange,
+mais le patron sentait le <i>pissala</i>. Louis Gian
+se fit enlever en temps de carnaval par un
+Russe quinquagénaire et méticuleux qu'il fallait
+appeler: «Mon général!» et qui l'appelait:
+«Ganymède!»</p>
+
+<p>Ayant reconnu que le Russe était exigeant et
+avare, il le vola et le quitta.</p>
+
+<p>Ensuite il se prodigua à un Turc brutal et
+gourmand.</p>
+
+<p>Le Turc, s'étant décavé à Monte-Carlo, fut
+remplacé par un Américain. Louis Gian avait
+compris que sa condition fructueuse le vouait,
+comme une mappemonde, à toutes les nationalités.</p>
+
+<p>Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder
+cette sérénité qui est le privilège des vertueux.
+Il méprisa ses compagnons d'autrefois et passait
+près d'eux sans paraître les voir. Ceux-ci
+lui rendirent d'abord mépris pour mépris. Ils
+ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient,
+de faire le geste qui consiste à placer le bras
+gauche à la jointure du droit plié et à agiter le
+poing droit fermé. Ou bien encore, ils mimaient,
+à son passage, l'obscène lettre Z d'un alphabet
+muet qu'emploient volontiers les Nissards, les
+Monégasques, les Turbiasques et les Mentonasques.</p>
+
+<p>À la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en
+horreur au Ciel, comme elle l'était à ses anciens
+camarades. Celui qui pisse contre le vent se
+mouille la chemise; il plut à Dieu de punir par
+la peine du talion les péchés du giton.</p>
+
+<p>Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui
+l'avait apostrophé. Il y eut querelle, bataille et
+promesse de vengeance.</p>
+
+<p>Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme
+pas mieux que Louis Gian, l'attendirent un
+soir qu'il était allé seul au théâtre. Ils se saoulèrent
+de ce vin de Corse bien tombé de la réputation
+qu'il eut au <span class="sc">XVI</span><sup>e</sup> siècle, puis guettèrent
+en face de la villa où l'encroupé vivait avec
+un Autrichien morbide.</p>
+
+<p>Lorsque Louis Gian arriva après minuit, ils
+se précipitèrent sur lui, le bâillonnèrent et,
+l'ayant hissé sur la grille de la ville, l'empalèrent
+et se sauvèrent en se donnant des
+tapes...</p>
+
+<p>L'empalé mourut, avec volupté peut-être. Il
+était beau comme Attys. Les lucioles luisaient
+autour de lui...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch6.2" href="#t6.2">II</a><br>
+LA DANSEUSE</h3>
+
+
+<p>J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce récit
+authentique ou légendaire de la mort de Salomé.
+Je n'ai point orné le conte de mots hébreux, de
+descriptions exactes de costumes et de palais;
+sophisteries qui eussent donné au récit cette
+couleur locale tant cherchée aujourd'hui. À la
+vérité, mon ignorance m'eût empêché de le
+faire, et j'ai même conservé à mes personnages
+les noms qu'ils portent dans nos évangiles.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste
+furent châtiés. Hérodiade avait été férue
+de la maigreur ragoutante du pénitent qui
+invitait les hommes à prendre des bains. Bien
+qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le
+mangeur de sauterelles avait sans doute éprouvé
+des désirs charnels, tôt réprimés, pour celle qui
+le voulait. Lorsqu'Hérodiade, incestueuse selon
+la loi des Juifs, eut épousé son beau-frère Hérode
+Antipas, il se mêla un peu de jalousie aux reproches
+faits par le Baptiste. Salomé, enjolivée,
+attifée, diaprée, fardée, dansa devant le roi et,
+excitant un vouloir doublement incestueux,
+obtint la tête du Saint refusée à sa mère.</p>
+
+<p>Hérodiade reçut dans un vaisseau d'or la tête
+chevelue à face barbue. Sa passion se réveillant
+soudain, elle baisa ardemment les lèvres
+violâtres du Baptiste décollé. Mais son ressentiment
+fut plus fort. Elle le satisfit en perçant
+à coups d'épingle la langue, les yeux et toutes
+les parties du chef sanglant. Le sacrilège cessa
+par la mort d'Hérodiade, qui, jouant encore avec
+la tête précieuse, succomba suivant toute
+vraisemblance à une rupture d'anévrisme.</p>
+
+<p>Cette femme orgueilleuse ne demeura point
+en enfer. Elle fait partie de ces hordes d'esprits
+qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sont bons,
+j'aime fort à appeler des dieux. Bien entendu,
+j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul
+pouvoir, et non pas cette âme du monde que
+Speusippe d'Athènes a le premier cru gouverner
+sans entendement l'univers. Les nuits
+d'orage, Hérodiade, annoncée par les ululements
+des hiboux et l'effroi des animaux, mène
+une chasse fantastique qui passe au-dessus de
+la cime de nos forêts.</p>
+
+<p>Hérode Antipas, roi de Judée, dont le pouvoir
+équivalait à celui du bey de Tunis de nos jours,
+fut exilé par Tibère et mourut malheureux à
+Lyon.</p>
+
+<p>Salomé, dont la belle danse avait sillé les
+yeux du roi, périt en dansant; mort étrange
+qu'envieront les ballerines.</p>
+
+<p>Cette dame dansa une fois pendant une fête
+sur la terrasse de marbre incrusté de serpentine
+d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il
+quitta la Judée pour une province barbare au
+bord du Danube.</p>
+
+<p>Il arriva que, s'étant un jour d'hiver égarée
+seule au bord du fleuve gelé, elle fut séduite
+par la glace bleuâtre et s'élança dessus en
+dansant. Elle était comme toujours richement
+accoutrée et dorée de ces chaînes à mailles
+minuscules pareilles à celles que firent depuis
+les joailliers vénitiens, que ce travail rendait
+aveugles vers l'âge de trente ans. Elle dansa
+longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie.
+Et, de vrai, il paraissait qu'il y eût un peu de
+foleur dans sa grâce et sa joliesse. Selon les
+attitudes de son corps înel, ses mains gesticulaient
+en chironomie. Nostalgiquement, elle
+mima encore les mouvements lents des oliveuses
+de Judée gantées et accroupies, quand
+choient les olives mûres.</p>
+
+<p>Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas
+presque oubliés: cette danse damnable qui lui
+avait valu jadis la tête du Baptiste. Soudain, la
+glace se brisa sous elle qui s'enfonça dans le
+Danube, mais de telle façon que, le corps étant
+baigné, la tête resta au-dessus des glaces rapprochées
+et ressoudées. Quelques cris terribles
+effrayèrent de grands oiseaux au vol lourd, et,
+lorsque la malheureuse se tut, sa tête semblait
+tranchée et posée sur un plat d'argent.</p>
+
+<p>La nuit vint, claire et froide. Les constellations
+luisaient. Des bêtes sauvages venaient
+flairer la mourante qui les regardait encore
+avec terreur. Enfin, en un dernier effort, elle
+détourna ses yeux des ourses de la terre pour
+les reporter vers les ourses du ciel, et expira.</p>
+
+<p>Comme une gemme terne, la tête demeura
+longtemps au-dessus des glaces lisses autour
+d'elle. Les oiseaux rapaces et les bêtes sauvages
+la respectèrent. Et l'hiver passa. Puis,
+au soleil de Pâques, ce fut la débâcle et le
+corps paré, incrusté de joyaux, jeté sur une
+rive pour les pourritures fatales.</p>
+
+<p>Certains rabbins pensent que l'âme d'Adam
+anima aussi Moïse et David. Je ne suis pas
+éloigné de croire que celle de Salomé avait
+empli la fille de Jephté, et que, n'ayant jamais
+chômé depuis, elle survit en Espagne, en Turquie,
+ou peut-être aux provinces danubiennes,
+dans le corps d'une danseuse de kolo,&mdash;cette
+ronde obscène qu'on peut appeler: la danse de
+la croupe.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch6.3" href="#t6.3">III</a><br>
+D'UN MONSTRE À LYON OU L'ENVIE</h3>
+
+
+<p>Il y eut une fois, à Lyon, un soyeux nommé
+Gorène auquel ses parents, fort pieux, avaient
+donné le prénom de Gaétan parce qu'il était
+né le jour de la fuite du pape à Gaète.</p>
+
+<p>Gaétan Gorène était devenu un bon catholique.
+Il hérita de la grande fortune de son père,
+et, lui ayant succédé, il prit pour femme une
+fille de sa condition.</p>
+
+<p>Ses biens s'augmentaient; il était heureux
+en ménage, mais sa félicité n'était pas complète.
+Après trois ans de mariage, il n'avait
+pas encore d'enfant.</p>
+
+<p>Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre à
+sa femme les prescriptions des plus grands
+médecins. Il la mena en vain aux sources
+réputées merveilleuses contre la stérilité.</p>
+
+<p>Enfin, connaissant que les ressorts humains
+étaient impuissants, d'accord avec sa femme, il
+eut recours à la religion. Il écouta les conseils
+du confesseur de son épouse. Mais la vertu des
+pèlerinages les plus fameux fut trouvée en
+défaut, et les prières les plus ferventes furent
+dites inutilement.</p>
+
+<p>Le fabricant lyonnais gagna un nombre
+incalculable de jours d'indulgence, mais son
+épouse resta bréhaigne comme avant. Il blasphéma
+contre le ciel, douta des vérités religieuses
+et finalement perdit la foi de ses pères.
+Cet homme présomptueux ne pouvait supporter
+que la Divinité n'eût point fait de
+miracle en sa faveur. Il ne se confessa plus, ne
+communia plus, n'alla plus aux offices religieux
+et cessa de donner aux &oelig;uvres pieuses
+qu'il avait soutenues jusque-là.</p>
+
+<p>Il relut l'histoire de Napoléon, et délibéra
+même de répudier une épouse stérile, demeurée
+pieuse malgré son mari. Il se trouva alors
+un médecin sans renom, mais de haute
+science, qui, ayant appris la détresse du riche
+soyeux, entreprit la cure, et, de façon ou
+d'autre, rendit propre à être ensemencée la
+terre inféconde.</p>
+
+<p>Gaétan Gorène pensa étouffer de joie lorsque
+sa femme lui annonça un jour que, par divers
+signes irrécusables, elle avait reconnu être
+enceinte et qu'elle espérait même ne pas
+demeurer primipare si cette grossesse avait une
+heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirmé
+dans son impiété et s'ouvrit sur ce sujet à sa
+femme pour la détourner des pratiques dévotieuses.</p>
+
+<p>La dame en bonne chrétienne ne manqua
+pas de tout raconter à son confesseur.</p>
+
+<p>Celui-ci était un prêtre robuste, dans la
+force de l'âge, têtu dans la foi, pensant que
+tout est permis pour que le règne de Dieu
+arrive. Il avait appris avec douleur le scandale
+causé par l'irréligion du fabricant, et voyant le
+résultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses
+conseils sincères, il en éprouva du dépit. Comprenant
+qu'à cause de la grossesse de la
+dame, Satan avait été le plus fort, le prêtre
+entreprit de ramener au bercail la brebis
+égarée.</p>
+
+<p>Vraiment, le ciel tira une éclatante vengeance
+de l'impiété de Gaétan Gorène. Une nuit de
+prières inspira au religieux un tour qui réussit
+pleinement.</p>
+
+<p>Un jour d'été, sachant que le mari était à
+Lyon pour ses affaires et la femme à la campagne,
+le prêtre, abandonnant la soutane, se
+vêtit du plus mal qu'il put, simulant un vagabond,
+colporteur, gueux, mendiant, bélître, fainéant
+ou chemineau, comme on en voit sur
+toutes les routes.</p>
+
+<p>Ainsi accoutré, il alla à la ville où la dame
+enceinte, s'ennuyant seule, regardait par la
+fenêtre. C'était un jour violent d'été, à l'heure
+de midi dont Pan, caché dans les moissons,
+symbolise le rut effrayant. Le faux vagabond
+s'approcha de la muraille, sous la fenêtre de la
+dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte
+naturel qu'il est inutile de nommer et exposait
+un pilon à mortier, un bâton pastoral, une flûte
+à Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup
+de dames l'eussent voulu entendre chanter
+<i>Kyrie eleison</i>. Celle-ci, malgré sa dévotion,
+ne fut pas indifférente et eut <i>envie</i> d'être le
+mortier du pilon, la cage du rossignol. Mais,
+étant honnête, elle ne pouvait satisfaire son
+vouloir. Néanmoins, il est certain qu'éprouvant
+des démangeaisons, elle se gratta.</p>
+
+<p>Bien que les phénomènes relatifs aux envies
+des femmes grosses soient contestés par plusieurs
+savants, il me paraît certain aussi que
+la dame était enceinte d'une fille. Car, quelques
+mois après, elle accoucha, et, lorsque le mari,
+haletant d'émotion, voulut savoir de quel sexe
+était l'enfant, la sage-femme leva les bras au
+ciel en disant: «C'est un monstre!», et le
+médecin qui l'assistait dit: «C'est un hermaphrodite!»</p>
+
+<p>À la suite de ce monstrueux événement, le
+riche soyeux faillit devenir fou de douleur.
+Reconnaissant que tout arrive par la main de
+Dieu, il se résigna, devint dévot, donna de
+grandes sommes aux &oelig;uvres, et édifia tout le
+monde par sa piété.</p>
+
+<p>Le prêtre, apprenant ce qui était arrivé, rit
+à éclater, se roula, sauta, toussa, et finalement
+alla à confesse. Mais le curé lui refusa l'absolution
+et il dut l'implorer chez l'archevêque.</p>
+
+<p>L'androgyne mourut bientôt. Gaétan, redevenu
+pieux, vécut heureux avec sa femme et
+ils eurent beaucoup d'enfants.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch7" href="#t7">SIMON MAGE</a></h2>
+
+
+<p>... Et tandis que la foule rendait gloire à
+celui dont les disciples accomplissaient tant de
+prodiges, un homme aux cheveux noirs et
+frisés, à la barbe rousse et fine, à la face fardée,
+s'approcha du diacre Philippe et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Devin! veuille, en retour de ta science
+que je désire apprendre, te laisser inculquer la
+mienne qui comprend avant tout les dix degrés
+démoniaques. Depuis longtemps, mon entendement
+a franchi les trois degrés ténébreux et
+je connais à présent les sept parvis de l'enfer
+proprement dit.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière! cria le diacre Philippe, il n'y a
+rien de commun, sorcier, entre toi et moi. Je
+suis le disciple de Celui qui dans sa bonté livra
+tes maîtres maudits à toutes les douleurs. Je
+suis de son Église, et, selon son vouloir, les
+portes de l'enfer ne prévaudront point contre
+elle.</p>
+
+<p>Mais l'homme sourit, et, assujetissant sur sa
+tête, de la main droite, la tiare couleur de safran
+où, comme le Méandre au soleil, brillait
+un serpent fait d'opales, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je commande durement aux légions de
+démons et communique avec les myriades
+d'anges. En leur suavité consiste ma force, et,
+le plus riche, le plus savant de Samarie, je
+veux me soumettre à celui dont les suppôts
+accomplissent tant de prodiges. Comment se
+nomme ton maître?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit le diacre, Jésus de Nazareth,
+le Messie, Fils de Dieu.</p>
+
+<p>Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et
+soumis il reconnaissait la vérité, il lui demanda
+son nom, et l'homme saisit dans chaque main
+un anneau d'or de ses oreilles. À ses doigts,
+des pierres opaques, serties dans des bagues
+d'or, portaient gravés des signes divers. Dans
+cette position, le haut du corps, les bras et la
+tête figuraient un triangle isocèle. De longues
+paupières violettes voilèrent l'éclat des yeux
+noirs, et la bouche peinte prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Simon.</p>
+
+<p>Le diacre se souvint de ce nom qui avait été
+celui du chef des apôtres, puis il baptisa
+l'homme, l'appelant Pierre, et ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Simon, désormais tu es Pierre, comme
+l'est le Vicaire de Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>À ce moment, le peuple ayant crié: «Place»,
+en s'écartant, Philippe vit venir Pierre lui-même,
+les yeux troublés par les larmes, qui ne
+tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait
+renié son divin Maître. Près de l'ancien pêcheur
+du lac de Tibériade marchait Jean, le disciple
+bien-aimé.</p>
+
+<p>Et le diacre dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici que Pierre vient en pleurant. À côté
+de lui, marche, jeune et grave, Jean le préféré.
+Homme que le baptême a renouvelé, demande-leur
+de te conférer le Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Le peuple s'était dispersé. Il ne restait plus
+sur la place, avec le diacre Philippe et Jean,
+que le nouveau baptisé. Il ramena par devant
+les plis de sa robe traînante, dont l'étoffe jaune
+était tramée de dessins violets figurant des
+bêtes fantastiques, et découvrit ainsi des sandales
+de cuir azuré, ornées au cou-de-pied d'un
+quadruple triangle d'or. Et Pierre, se penchant
+vers Philippe, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme à l'attitude orgueilleuse?
+Il ne paraît avoir la véritable humilité
+du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et le diacre Philippe répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un magicien. À son dire, il commandait
+durement aux légions de démons et s'accordait
+avec les myriades d'anges. Il s'est soumis,
+lui, sa science et ses suppôts surnaturels
+à la divine autorité du Christ, notre Maître, et
+il a été baptisé.</p>
+
+<p>Une longue théorie de femmes gantées,
+portant une cruche sur la tête, traversa la place.
+Elles s'approchèrent des apôtres, et l'une
+d'elles, gracieuse et forte, ayant déposé sa
+cruche, s'agenouilla devant Pierre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, on assure que vous parlez au nom
+de Jésus de Nazareth. Un jour, il s'entretint
+avec moi. J'étais assise, à peu de distance de
+la ville, sur la margelle du puits où nous allons.
+Maître, parlez-nous de Jésus.</p>
+
+<p>Et le sorcier se mit devant elle, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, ne lui répondez pas, c'est une
+prostituée.</p>
+
+<p>Mais, Pierre répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mage écarte-toi!</p>
+
+<p>Et souriant, tout en pleurs, il dit à la Samaritaine:</p>
+
+<p>&mdash;Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits
+avec vos compagnes quérir l'eau de votre baptême,
+et revenez vers moi.</p>
+
+<p>Et la Samaritaine, après s'être relevée, se
+dirigea, suivie des autres femmes, vers la porte
+de la ville.</p>
+
+<p>Le sorcier, s'étant de nouveau approché de
+Pierre, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui
+accomplit ici, avant ta venue, des prodiges
+admirables. Je te prie de me conférer le Saint-Esprit
+et le pouvoir de le conférer à mon
+tour.</p>
+
+<p>Et Pierre demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mage, pourquoi désires-tu le pouvoir de
+conférer le Saint-Esprit?</p>
+
+<p>Et le sorcier répondit:</p>
+
+<p>&mdash;À cause de la gloire que j'en acquerrai.
+Elle me mettra au-dessus des autres hommes,
+et un jour, si tu mourais avant moi, je serais
+digne de prendre ta place, ô Maître!</p>
+
+<p>Et Pierre répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui souhaite une autre gloire que
+celle du Très-Haut est indigne de conférer le
+Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie.</p>
+
+<p>Mais le sorcier s'inclinant reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, vous êtes pauvre et je suis riche:
+vendez-moi la science dont ma magie n'est
+que l'erreur!</p>
+
+<p>Pierre se détourna de lui, et demanda à Philippe:</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelait cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Simon! répondit le diacre.</p>
+
+<p>Et Pierre, tombant à genoux, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon nom de pécheur! Que Simons
+soient tous ceux qui voudraient acheter les
+dons sacrés. Que ce péché exécrable soit en
+horreur au ciel et à la terre!</p>
+
+<p>Le magicien s'était baissé, et, tandis que les
+manches lourdes et pendantes de sa robe soulevaient
+la poussière, il traça sur le sol les mots
+<span class="sc">ABLANATANALBA</span> et <span class="sc">ONORARONO</span> qui peuvent se
+lire indifféremment de droite à gauche ou de
+gauche à droite, et, lorsqu'il se releva, les disciples
+virent devant eux la vivante image de
+Pierre, le chef des Apôtres, mais qui ne pleurait
+pas et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Simon-Pierre, je ne suis nul autre que
+celui que tu es, et nos noms sont les mêmes. Je
+vivrai aussi longtemps que l'Église où tu commandes.
+J'en deviens pour toujours le mauvais
+chef, tandis que tu en es le bon pasteur. Et là
+où tu représenteras la bonté céleste, je serai
+l'infernale méchanceté qui met en branle, quand
+il me plaît, les légions de démons et les
+myriades d'anges.</p>
+
+<p>Alors, il disparut, et les apôtres le cherchaient
+en vain des yeux sur la place, où revenait, par
+la porte de la ville, la théorie des Samaritaines,
+qui, les bras levés, maintenaient sur leur tête
+balancée le vase empli de leur eau baptismale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une
+ressemblance parfaite, Néron demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Lequel d'entre vous est ce Galiléen dont
+les miracles étonnent la ville?</p>
+
+<p>Mais l'un des hommes leva les yeux au ciel
+sans rien répondre, tandis que son compagnon
+s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Cet autre qui me ressemble n'est qu'un
+imposteur. Et, dans ce jardin où tu nous
+accueilles, ô César, je veux m'élever devant toi
+comme un oiseau prenant son vol. Mon art me
+donne le moyen de confondre ainsi ce silencieux.</p>
+
+<p>L'empereur éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Étrangers, dit-il, je vous ai pris d'abord
+pour Castor et Pollux, mais ils s'aiment et vivent
+alternativement. Votre inimitié excite mon
+imagination. Enchanteurs, faites des prodiges.
+Ma musique accompagnera vos gestes. Ensuite,
+je célébrerai votre lutte en strophes alcaïques.</p>
+
+<p>Il vit alors que le visage du vieillard qui
+avait parlé était calme et rusé, tandis que sur
+les joues du silencieux, des larmes, qui ne cessaient
+de couler, avaient creusé deux sillons.
+Prenant un luth accordé, Néron le fit sonner,
+et l'homme qui ne pleurait pas s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, voici le moment où je te confondrai.
+Mon art détruira tous les enchantements
+de ton ignorance. Mes alliés veillent dans le
+Ciel et dans l'Enfer.</p>
+
+<p>Il traça sur le sol le nom d'<span class="sc">Anatana</span>, qui se
+lit de droite à gauche et réciproquement. Une
+nuée sombre s'étant élevée, le magicien lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Anatana, prince de l'Enfer, si mon ennemi
+m'attaque au moment où venant de quitter la
+terre, j'aurai peine à me défendre, tu feras la
+nuit et combattras cet homme dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa
+sandale droite, ornée au cou de pied d'un
+quadruple triangle d'or, et se releva en appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Eloah Quanah, Dieu jaloux, préposé aux
+portes de la demeure céleste, à l'ouest, écarte-toi
+en ouvrant pour laisser passer ceux qui me
+servent!</p>
+
+<p>Alors il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Kokhabiel!</p>
+
+<p>Et ce fut une rumeur argentine d'armes
+célestes, tandis que s'avançaient Kokhabiel et
+les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il
+commande. Le magicien jeta un regard triomphant
+sur Pierre qui, tombé à genoux, priait
+maintenant les bras en croix.</p>
+
+<p>L'enchanteur appela:</p>
+
+<p>&mdash;Quemuel!</p>
+
+<p>Et avec un bruit semblable au chant de
+milliers d'oiseaux s'avancèrent Quemuel et les
+douze mille Esprits qui sont sous ses ordres.</p>
+
+<p>Le mage commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ange Dumiel, portier de l'enfer, laisse
+passer ceux qui me servent.</p>
+
+<p>Et, silencieux, comme le vol des chauves-souris,
+s'avancèrent à califourchon sur des
+zèbres, des hémiones, des onagres, ou debout
+sur des éléphants portant de belles citadelles,
+ou bien assis sur des panthères, ou encore à
+pied, menant des ours, des onces enchaînés,
+les quatre-vingt dix mille Démons présents à
+l'exode d'Égypte.</p>
+
+<p>Et le magicien dit à ceux qui lui obéissaient:</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui êtes à la fois mes maîtres et mes
+serviteurs, voici que je m'élèverai devant César
+comme l'oiseau prend son vol. Défendez-moi
+tandis que je serai dans l'air, afin que mon
+ennemi demeure sur la terre, impuissant et
+confondu.</p>
+
+<p>Il s'approcha de Pierre et lui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Les puissances du Ciel et de l'Enfer
+m'obéissent. Dieu lui-même va paraître devant
+toi pour te confondre en attestant ma science et
+ton ignorance.</p>
+
+<p>Il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Sidra!</p>
+
+<p>Et l'Ordre qui est la Bouche de Dieu parut
+au firmament où, à la parole du mage, se manifestèrent
+Tathmahinta, qui est le Coude gauche
+au Corps de Dieu, Adramat, qui est un Doigt
+majestueux au Pied droit du Corps de Dieu,
+Auhez, qui est un Doigt préhensif au Pied
+gauche du corps de Dieu, auprès d'Hatoumah,
+qui, l'Intégrité même, est aussi un Orteil
+au Pied gauche du Corps de Dieu.</p>
+
+<p>Et quelle immense Majesté emplissait le ciel,
+à mesure qu'apparaissaient les célestes Puissances,
+qui sont des Membres au Corps de
+Dieu!</p>
+
+<p>Dagoul We Adom s'inscrivit en une distincte
+rubrique sur le Corps de Dieu. Alors, Kokhabiel
+et ses trois cent soixante-cinq mille Anges,
+Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana
+l'obscur, et les quatre-vingt-dix mille Démons
+présents à l'exode d'Égypte, les légions de
+démons et les myriades d'anges de toutes hiérarchies
+s'inclinèrent, et le fulgurant Ohaztah
+parut qui est le Prince de la Face divine.</p>
+
+<p>Prompts et inouïs, entourant, supportant le
+Corps adorable se manifestèrent Afapé, Elohémancith,
+Tamani, Ouriel et les autres Faces
+d'aigles, de lions ou de chérubins qui ornent le
+Char céleste.</p>
+
+<p>Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui
+sont les roues de ce Char plus rapide que
+l'esprit humain ne saurait le concevoir, tournèrent
+dans le ciel en jetant un éclat insupportable,
+et, prenant tous les tons, depuis les
+blancheurs totales et infiniment variées des
+plus pures régions étoilées jusqu'aux dernières
+nuances qui flamboient dans les abîmes, tandis
+que, sombre et terrible, comme une annonciation
+de tempête, dominait au zénith la profondeur
+violette d'Humasion, l'Améthyste, qui est
+une appellation de la Divinité.</p>
+
+<p>Et Pierre, le front contre terre, suppliait le
+Très-Haut de confondre le magicien, qui s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;César! je vais maintenant m'élever devant
+toi, à la face de Dieu.</p>
+
+<p>Il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Isda! Auhabiel! Auferethel!</p>
+
+<p>Et Isda, qui est l'ange de la nourriture,
+s'avança, et lui donna les forces nécessaires à
+l'accomplissement de son faux miracle; ensuite,
+Auhabiel, l'ange aimé de Dieu et préposé à
+l'amour, étendit ses ailes, et, prenant le mage
+par les cheveux, l'emporta vers les régions supérieures,
+tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du
+plomb, retenait Simon, afin qu'il ne montât pas
+trop vite et ne perdît point connaissance.</p>
+
+<p>Mais, soudain, s'étant levé, Pierre rompit le
+charme d'un seul geste, et, dans un silence
+auguste, s'écroula l'angélique et rayonnante
+majesté du Corps divin, pendant qu'avec un
+bruit d'argent et de soie, disparaissaient les
+myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur
+d'un grouillement de cloaque, s'enfonçaient
+dans l'abîme les légions démoniaques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>... Et crucifié la tête en bas, par respect pour
+l'adorable position de son Maître, Pierre aux
+yeux brûlés par les larmes, Pierre sur le point
+de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait
+s'avancer vers le bourreau, auquel il demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Combien me vendrais-tu le corps de ce
+supplicié?</p>
+
+<p>Et le bourreau répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Étranger, ce martyr qui te ressemble est
+sans doute ton frère... Moi aussi, je suis
+chrétien, car j'ai été baptisé. J'exerce mon
+métier, et, faisant cela, j'accomplis la volonté
+divine. Mais, le corps d'un martyr est un don
+sacré de Dieu à ses fidèles, et il est interdit de
+vendre les dons sacrés. Quand cet homme sera
+mort, tu emporteras le cadavre, afin que les
+croyants puissent l'honorer... En attendant,
+pour passer le temps, jouons aux dés mon
+silence contre tes sandales azurées, qu'orne,
+au cou de pied, un quadruple triangle d'or.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch8" href="#t8">L'OTMIKA</a></h2>
+
+
+<p>Sur le pré, proche les vergers aux pruniers
+fleuris qui entourent le village bosniaque, le
+kolo tournait, ronde échevelée et chantante.
+Les croupes s'agitaient en cadence: celles des
+garçons sautaient, nerveuses et étroites; celles
+des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et
+tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient,
+lyriques, satiriques ou gaillardes, et en
+ce cas les filles faisaient semblant de ne pas
+comprendre. On chantait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le premier disait: «Tu es une rose.»</span><br>
+ <span class="i0">Le second disait: «Tu es une étoile.»</span><br>
+ <span class="i0">Le troisième disait: «Tu es un ange des cieux.»</span><br>
+ <span class="i0">Mais le quatrième m'a contemplée sans rien me dire.</span><br>
+ <span class="i0">De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni étoile, ni ange,</span><br>
+ <span class="i0">De par mon miroir les trois ont menti.</span><br>
+ <span class="i0">Et celui qui s'est tu sera mon bien-aimé.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le kolo tourna un instant en silence. Les
+croupes remuaient, sautillaient, frétillaient, se
+tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes,
+assis sur le talus du chemin qui borde le pré,
+préludèrent un autre air sur leurs guitares, et
+la troupe dansante entonna:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vieux beg turc de Sarajevo</span><br>
+ <span class="i0">Pesait cent dix okes.</span><br>
+ <span class="i0">Sa fille qui n'en pesait que trente</span><br>
+ <span class="i0">S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Puis les garçons chantèrent:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La fiancée n'était pas vierge,</span><br>
+ <span class="i0">Elle était comme un sac troué...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>À ce moment un cri retentit, sauvagement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Otmika!</i></p>
+
+<p>Et une troupe de garçons, qui, sans doute
+avec la complicité des tziganes, s'étaient tenus
+cachés derrière une haie, de l'autre côté du
+chemin, s'élancèrent vers les danseurs de
+kolo.</p>
+
+<p>Au cri d'<i>Otmika</i> tous avaient compris qu'il
+s'agissait du rapt traditionnel chez les Sud-Slaves.
+Un amoureux éconduit, sachant que
+sa bien-aimée dansait le kolo sur le pré, avait
+réuni une troupe d'amis, et ils étaient venus,
+décidés à ravir la dédaigneuse. Mais le moment
+avait été mal choisi. Les danseuses
+avaient poussé un cri de terreur et s'étaient placées
+derrière les danseurs, parmi lesquels il y
+avait peut-être l'amant favorisé. Voyant qu'une
+résistance s'était organisée si promptement, les
+ravisseurs s'arrêtèrent, interdits. Ils n'étaient
+que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec
+autant de filles. Celles-ci chuchotaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Omer, le petit tailleur. Il veut enlever
+Mara.</p>
+
+<p>Omer était au premier rang des <i>otmikari</i>;
+petit, brun, fort comme un taureau, il tremblait
+de rage. Les tziganes pincèrent leurs guitares.
+Les yeux d'Omer brillèrent. Il fit un pas en
+avant et entonna:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Igra kolo, igra kolo nadvadeset idva.</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>U tom kolu, u tom kolu, lipa Mara igra.</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Kakva Mara, kakva Mara medna asta una...</i></span><br>
+ <span class="i0">Le kolo tourne composé de vingt-deux personnes.</span><br>
+ <span class="i0">Dans la ronde balle la jolie Mara.</span><br>
+ <span class="i0">Quelle bouche de miel a Mara...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Un joli garçon, grand et maigre, défenseur
+des filles, l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Omer, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne
+sait pas le nom d'une fille ou qu'on ne veut
+pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour
+quelle fille tu as crié, <i>Otmika!</i> afin qu'elle
+puisse se défendre.</p>
+
+<p>Omer cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mara, la fille du vieux Tenso.</p>
+
+<p>Mara passa sa jolie tête brune et peureuse
+entre ses défenseurs en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Omer, je ne te veux pas de mal. Tu as
+assez longtemps chanté sous mes fenêtres, en
+toute saison. Mais je n'ai jamais répondu. Tu
+sais de belles chansons, mais je ne veux pas
+me marier avec toi.</p>
+
+<p>La troupe des danseurs de kolo cria:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Omer! et se mit alors en marche
+vers le village.</p>
+
+<p>Les <i>otmikari</i> ne s'opposèrent pas à cette retraite.
+Mais les tziganes, sur la route, ayant
+commencé l'air des <i>Litanies de Marco</i>, les ravisseurs
+psalmodièrent pour insulte à la belle
+Mara, ce chant misogyne:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Marco, des femmes délivre-nous.</span><br>
+ <span class="i0">Marco, de ces vipères délivre-nous,</span><br>
+ <span class="i0">Marco, de ces putains délivre-nous,</span><br>
+ <span class="i0">Marco, de ces charognes délivre-nous,</span><br>
+ <span class="i0">Marco, de ces traîtresses délivre-nous...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ensuite Omer se tourna rageur vers ses
+compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;Dire que j'étais si empressé auprès d'elle!
+L'année dernière, elle se laissait faire encore.
+Après le kolo, elle acceptait les <i>gurabié</i> mielleux,
+les tartes aux prunes, les <i>alvé</i> de froment,
+saindoux et miel que je lui apportais.
+Mais depuis, elle a été à la ville. Elle y a vu
+des Italiens, des Juifs, des Turcs, des Viennois,
+qui sait? et peut-être de ces Grecs que
+je déteste et que je ne peux voir sans leur
+montrer les cinq doigts de la main droite en
+disant: «<i>Pendé!</i>», ce qui est la plus grave
+injure qu'on leur puisse faire!</p>
+
+<p>Un des <i>Otmikari</i> répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle connaît la ville, elle ne sera pas facile
+à prendre. De plus, son père a aussi des
+idées de la ville. Il en est venu à mépriser les
+institutions séculaires de notre race et il sera
+dans le cas de se plaindre. L'<i>otmika</i> traditionnelle
+est sévèrement punie quand il y a plainte,
+et il ferait ramener sa fille chez lui par les
+gendarmes.</p>
+
+<p>Les tziganes s'étaient approchés et tendaient
+leurs mains ouvertes. Ils étaient beaux, mais
+sales et sournois. Omer leur jeta quelques
+pièces. L'un d'eux dit en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Les jours les plus heureux pour l'homme
+sont celui où il se marie et celui où sa femme
+crève.</p>
+
+<p>Une vieille tzigane à face desséchée avait
+tiré de sa poche une longue chevelure noire,
+coupée par surprise à quelque misérable gardeuse
+d'oies, endormie dans une prairie. Avec
+un vieux peigne cassé elle peignait cette chevelure
+triste comme une relique de morte, en
+marmonnant inintelligiblement. Elle releva la
+tête, et, regardant fixement Omer, elle lui dit en
+chevrotant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne fais-tu pas l'<i>otmika</i> sur une
+fille d'un village voisin, comme cela se pratique
+ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une
+dont les cheveux seront plus beaux que ceux
+que je tiens.</p>
+
+<p>Mais Omer répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Un héros ne vole pas, il ravit. Je veux Mara.</p>
+
+<p>La vieille continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai
+pour toi Mara. Car tu n'es pas rusé, mais je
+suis fine comme les aiguilles de sapin, moi.</p>
+
+<p>Omer réfléchit, puis consentit le prix voulu
+par la vieille, lui donna des arrhes et s'en alla
+avec ses compagnons, tandis qu'en signe de
+joie pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une
+guitare, dansaient la <i>khaliandra</i>, sautant et se
+battant les semelles sur les fesses, en se tenant
+d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe
+génital.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, Omer ne se montra pas dans
+le village. Il passa sa journée à coudre et à
+broder, accroupi à la turque. Dans les rues les
+gens parlaient de l'<i>otmika</i> et beaucoup désapprouvaient
+Omer d'avoir interrompu le kolo.
+Bandi, le marchand de cochons, annonçait
+qu'il ferait désormais dix lieues, quand il aurait
+besoin d'un tailleur, plutôt que d'avoir affaire
+à Omer. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la
+seconde fois, avait paru un instant dans la rue
+et avait juré qu'Omer n'aurait pas sa fille,
+qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il était
+décidé à recourir à la gendarmerie en cas de
+violence. Le soir, le vieux curé entra dans la
+maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout
+d'une heure, ceux qui le virent assurèrent qu'il
+avait l'air fort agité, et qu'il avait répondu d'une
+voix brisée par les sanglots refoulés à ceux
+qui lui avaient parlé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le surlendemain, vers deux heures, le village
+était presque désert, comme il l'est toujours
+pendant l'après-midi. Le vieux Tenso, dans sa
+chambre, souffrait d'une rage aux dents. Mara,
+dans la cuisine, surveillait la cuisson du remède
+infaillible contre le mal de dents: des
+figues bouillies dans du lait. À ce moment, on
+frappa à la porte de la maison. Mara regarda
+par la fenêtre et vit une vieille tzigane qui
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Frajle! Frajle!</i><a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a></p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Mademoiselle.
+</p></div>
+
+<p>Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas besoin de mes services, la
+belle!</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? demanda Mara.</p>
+
+<p>&mdash;De Bohême, le pays merveilleux où l'on
+doit passer mais non séjourner, sous peine d'y
+demeurer envoûté, ensorcelé, incanté.</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'enseigne à danser, chanter. Je sais jeter
+les sorts les plus insidieux. Je sais lire l'avenir
+dans la main, dans les cartes. Je sais coiffer,
+épiler, et même repuceler une nourrice.</p>
+
+<p>Mara lui tendit la main gauche en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde!</p>
+
+<p>La vieille l'examina et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu te marieras sous peu.</p>
+
+<p>Mara lui donna une pièce de monnaie, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, vieille! Je sais danser, chanter.
+Nul n'a encore écarté mes jambes. Je me coiffe
+seule et je ne veux pas être épilée.</p>
+
+<p>La vieille ricana:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Téremtété!</i> J'ai épilé de belles musulmanes,
+dans l'Herzégovine, et des chrétiennes
+aussi. Le goût de la chair lisse se propage, ma
+fille, et les touffes de fenouil, aux endroits
+secrets d'un corps poli, répugnent à plus d'un
+homme, même parmi les chrétiens.</p>
+
+<p>Mara tapa du pied et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en!</p>
+
+<p>Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, défit
+la chevelure de Mara dont les nattes retombèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer.
+Je vais te recoiffer pour rien. Tourne-toi.</p>
+
+<p>Honteuse de son impatience, Mara se laissa
+faire docilement. La vieille tira une paire de
+ciseaux, mais, à ce moment, une main nerveuse
+la saisit à la gorge. La vieille poussa un cri en
+laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit
+métallique sur le pavé. Mara se retourna et vit
+d'un coup d'&oelig;il les ciseaux ouverts sur le sol
+et le curé serrant la tzigane à la gorge. Omer,
+à qui la vieille avait promis de retenir Mara à
+la porte, afin qu'il pût l'enlever, arrivait en courant.
+L'apercevant, Mara poussa un cri et referma
+violemment la porte, qu'elle verrouilla.
+Omer s'arrêta désespéré en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!</p>
+
+<p>À ce moment, une troupe de cochons déboucha
+à un tournant. Les bêtes flaireuses,
+aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient,
+gargouillaient, ronflaient, renâclaient,
+reniflaient. Derrière, le troupeau grouillant
+et rose sale, venait Bandi qui, armé d'un
+gourdin, dirigeait les cochons en se dandinant,
+et sifflotant. À la vue d'Omer, Bandi fit tournoyer
+son bâton en menaçant le tailleur. Mais
+le curé lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Hé, Bandi! laisse Omer, j'en fais mon
+affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait
+voler la chevelure de Mara.</p>
+
+<p>Le curé se dirigea vers Omer, qu'il saisit par
+l'oreille et entraîna. De l'autre côté, la vieille
+courait: les cochons la suivaient de près, en
+trottant plus vite, en frétillant et en remuant
+leur queue tortillée. Bandi en quelques sauts la
+rattrapa, et lui administra une volée qui, bien
+que rudement appliquée, ne retarda pas la fuite
+de la tzigane. En courant, elle poussait des
+hurlements, criait des malédictions et vomissait
+des jurons immondes...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le curé tira Omer par l'oreille jusque devant
+le presbytère. Là, il le lâcha enfin et parla:</p>
+
+<p>&mdash;Omer, tu es le scandale de ce village. Tu
+veux enlever une fille qui ne veut pas de toi.
+Séduire une fille est une mauvaise action, mon
+fils!</p>
+
+<p>Omer se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas la séduire, je veux
+l'épouser. Qu'importe qu'elle ne me veuille
+pas? L'homme doit-il s'embarrasser des volontés
+des femmes qui pleurent quand elles veulent
+et rient quand elles peuvent?</p>
+
+<p>Le curé l'écouta d'un air attendri:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est différent. Omer, mon enfant,
+tes intentions sont donc pures... L'as-tu demandée
+à son père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! cria Omer, Tenso a juré que je n'aurais
+pas sa fille. Mais je veux épouser Mara.
+D'ailleurs vous savez tout. Vous êtes resté
+plus d'une heure, hier, dans sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répliqua le curé, je sais tout ce qui
+s'est passé avant. Mais j'avais pensé, comme
+croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir
+Mara pour épouse, tu voulais l'enlever pour la
+déshonorer et l'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Tenso mépriserait-il assez nos
+coutumes, dit d'une-voix sombre Omer, pour
+me refuser sa fille au cas où, l'otmika ayant
+réussi, j'aurais enlevé Mara?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit tristement le curé. Hélas! mais
+toi, Omer, méprises-tu assez les divertissements
+de notre race, pour venir interrompre le kolo,
+la danse nationale et crier: <i>Otmika!</i> pendant
+les rondes?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que les prêtres considéraient la
+danse comme mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Il en est, c'est vrai, qui croient que
+la danse est l'&oelig;uvre de Satan. Moi, je suis de
+l'avis du curé Spangenberg qui, en 1547, prêcha
+que la danse est bonne, car on dansa aux noces
+de Cana, et Jésus y dansa peut-être aussi. Mais
+toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas réussi
+l'enlèvement pendant la danse, qu'as-tu imaginé,
+Omer! Car j'ai tout deviné. Tu as pris
+pour complice une possédée, un être infâme,
+une receleuse de démons, une tzigane voleuse
+de chevelures.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a
+induit en lâcheté. Mais aussi, comment avoir
+Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon
+accompagnée pour aller à la messe. Le vieux
+Tenso, dit-on, veut aller habiter en ville. Je
+suis forcé de recourir à la ruse.</p>
+
+<p>Le curé réfléchit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'y a rien à faire du côté du vieux
+Tenso. Mara veut se marier à la ville. Mon
+pauvre Omer, renonce à l'otmika, désaime Mara.
+Marie-toi avec une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Je veux Mara!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À ce moment des enfants qui passaient vinrent
+baiser les mains du curé. Quand ils s'en
+furent allés, il sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Omer! la place de Mara à l'église est à
+gauche près de la petite porte.</p>
+
+<p>Omer tressaillit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais... le péché... un rapt dans l'église...
+pendant la messe...</p>
+
+<p>&mdash;À ta place, Omer, je commettrais ce péché.
+Sois héroïque, mais demande pardon à Dieu,
+avant et après. Moi, je t'absoudrai quand tu
+viendras te confesser.</p>
+
+<p>Omer parut hésiter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais... les gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois héroïque, Omer, le ciel ne t'abandonnera
+pas. Moi, je te bénis.</p>
+
+<p>Il le bénit en souriant et disparut derrière la
+porte du presbytère. Omer fixa un instant le sol,
+se gratta la tête, fit un grand signe de croix et
+revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus
+tôt que de coutume, il alluma la lampe. Il tira
+des ballots d'étoffes et coupa deux vêtements,
+l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de
+s'accroupir pour coudre, il se signa et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Notre Père, qui êtes aux Cieux, que votre
+règne arrive, que l'<i>otmika</i> réussisse...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le dimanche suivant fut un beau jour sans
+nuages. Sur la place de l'église s'était installé
+un de ces hommes qui promènent des phonographes
+de village en village. Il avait placé,
+pour donner l'exemple, deux des tubes de
+son appareil à ses oreilles, et invitait les passants
+à en faire autant, moyennant dix kreutzer.
+Des enfants, rangés autour, le regardaient. Des
+hommes, groupés plus loin, parlaient de la
+partie de quilles de la veille. Quelques femmes
+babillaient en tricotant. L'une d'elles, vieille,
+édentée, qu'on appelait <i>Croix de Hongrie</i>
+parce qu'elle était penchée comme la croix qui
+termine la couronne figurée sur les monnaies
+hongroises, déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Omer aura Mara, allez! qu'un homme
+vienne à aimer une femme, il n'y a rien à faire;
+il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime.</p>
+
+<p>À ce moment, la cloche sonna pour la messe,
+et, sur la place, parut Mara donnant le bras au
+vieux Tenso. Près d'eux marchaient Bandi, le
+meneur de porcs, fier et digne, et le joli garçon
+qui avait interpellé Omer sur le pré. Ils entrèrent
+dans l'église qui s'emplit bientôt de tous
+les habitants du village, endimanchés. Selon la
+coutume, les hommes se placèrent d'un côté
+de la nef, les femmes de l'autre. Omer était
+venu aussi avec ses compagnons. Mara l'aperçut
+au fond de l'église et remarqua qu'il était richement
+vêtu. Puis, elle le vit sortir avec ses amis.
+L'office commença.</p>
+
+<p>À l'évangile, tout le monde se dressa. Tout
+à coup, la petite porte près de laquelle était
+placée Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer
+qui saisit la jeune fille à bras-le-corps, la souleva
+et s'enfuit en un clin d'&oelig;il. Les femmes
+poussèrent des cris et se sauvèrent du côté des
+hommes où des jurons tonnaient formidablement.
+Le vieux Tenso, plusieurs jeunes gens,
+dont Bandi, se précipitèrent vers la sortie pour
+rattraper les ravisseurs. Mais le vieux prêtre, à
+l'autel, s'était tourné. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-vous, païens! arrêtez-vous.</p>
+
+<p>À la voix de leur pasteur, les hommes s'arrêtèrent,
+interdits. Seul, le vieux Tenso sortit. Le
+prêtre continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! païens! voudriez-vous manquer la
+messe parce qu'un garçon enlève une fille qu'il
+veut épouser?</p>
+
+<p>Il y eut des murmures. Le prêtre reprit plus
+fort:</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>otmika</i> n'est-elle pas une de nos coutumes?</p>
+
+<p>Il y eut alors des exclamations approbatives,
+et tous reprirent leurs places tandis que le vieux
+prêtre parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Ferez-vous votre salut en poursuivant les
+<i>otmikari</i>, ou en assistant à la messe? Omer et
+ses amis manquent la messe, c'est affaire à leur
+âme. Mais, vous autres, voudriez-vous que
+votre pasteur n'achève la cérémonie que devant
+des femmes? Pécheurs, Satan a trouvé cette
+nouvelle ruse pour vous induire en péché
+mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon aujourd'hui.
+Ayez confiance en Dieu et repentez-vous.
+C'est la grâce que je vous souhaite.</p>
+
+<p>&mdash;Amen! répondit d'une voix cassée la vieille
+<i>Croix de Hongrie</i>.</p>
+
+<p>Le prêtre se tourna et dans un silence édifiant
+reprit la lecture de l'évangile. Le vieux Tenso
+rentra bientôt en gémissant. Des rires étouffés
+du côté des femmes accueillirent son retour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après la messe, les groupes se reformèrent
+sur la place. La vieille <i>Croix de Hongrie</i> parlait
+en faveur d'Omer, disant que l'<i>otmika</i>
+était un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se
+résignât. Les filles disaient qu'Omer était un
+héros. Les garçons l'enviaient en constatant
+que Mara était une bien belle fille. Bandi et
+d'autres jeunes gens étaient partis pour chercher
+la retraite des <i>otmikari</i>.</p>
+
+<p>Le vieux Tenso, la messe finie, s'était dirigé
+vers la sacristie. Le curé se dévêtissait des
+habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrer Tenso.
+Le paysan, d'un air finaud, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, notre pasteur, qui avez donné
+cette idée à Omer. Je sais bien. Vous êtes pour
+les vieilles idées. Mais les idées pour lesquelles
+je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara
+me reviendra, morte ou vive.</p>
+
+<p>Le curé sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta première
+femme, celle avec qui tu seras au ciel&mdash;si tu
+y vas&mdash;par l'<i>otmika</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ait son âme, interrompit Tenso, j'ai
+mal agi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, répondit le curé, mais tu sais qu'au
+pouvoir d'un garçon, une fille ne reste pas
+intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne
+ne voudra l'épouser, et c'est aussi une
+idée de la ville. Et l'enfant qui viendra, qu'en
+feras-tu? Et puis, Mara ne déteste pas Omer,
+comme elle le prétend. Elle m'a dit, au contraire,
+qu'il lui plaisait, mais qu'elle préférait
+se marier à la ville pour devenir une dame.
+Demain, Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera
+pas elle qui refusera de se marier avec lui. Tu
+es riche, marie les jeunes gens, puis achète-leur
+un bon commerce à la ville. Ainsi Mara
+pourra devenir une dame et ses v&oelig;ux seront
+comblés. Mais, sur ton âme, souviens-toi de ta
+jeunesse. Respecte l'<i>otmika</i>, le rapt sacré de
+notre race.</p>
+
+<p>Le vieux Tenso hésita, toussota, et, finalement,
+éclata en sanglots, gémissant en phrases
+brisées:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... l'<i>otmika</i>... l'<i>otmika</i>... Ma première
+femme, ma Njera... la mère de Mara...
+Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espère...
+Oui, il faut les marier... ce sera une belle
+noce...</p>
+
+<p>Et le curé accompagna Tenso jusqu'au portail
+de l'église en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce sera une belle noce! Les vêtements
+sont déjà prêts. Tu seras heureux,
+ensuite, vieux Tenso, d'avoir marié ta fille à un
+homme de ta race. Après, tu pourras t'endormir
+doucement dans la paix du Seigneur, et tes
+petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront
+prier sur ta tombe plantée de romarin.</p>
+
+<p>Sur la place, des tziganes étaient venus,
+jouant de la guitare. Les filles et les garçons
+dansaient le kolo, et la vieille <i>Croix de Hongrie</i>
+ballait avec eux.</p>
+
+<p>Ils chantaient:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut les marier, il faut les marier,</span><br>
+ <span class="i0">Car après l'<i>otmika</i> la fille est enceinte.</span><br>
+ <span class="i0">Il faut les marier, Tenso, ou la tuer...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le vieux Tenso regarda un instant le kolo,
+puis, délibérément, il prit part à la ronde. Et il
+faisait sauter sa croupe nerveusement, en chantant:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut les marier...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch9" href="#t9">QUE VLO-VE?</a></h2>
+
+
+<p>La guitare de Que vlo-ve? était un peu du
+vent qui gémit toujours dans les Ardennes de
+Belgique...</p>
+
+<p>Que vlo-ve? était la divinité de cette forêt
+où erra Geneviève de Brabant, depuis les bords
+de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel volcanique
+aux mers mortes que sont les mares
+de Daun, l'Eifel où jaillit la source de Saint-Apollinaire,
+et où le lac de Maria Laach est un
+crachat de la Vierge...</p>
+
+<p>Les yeux de Que vlo-ve? clignotants et
+chassieux, à chair des paupières rouge de jambon
+cru, larmoyaient sans cesse et les larmes
+lui brûlaient les lèvres comme l'eau des fontaines
+acides qui abondent dans les Ardennes.</p>
+
+<p>Il était le compère des sangliers, le cousin
+des lièvres, des écureuils, et la vie secouait son
+âme comme le vent d'est secoue les grappes
+orangées aux sorbiers des oiseaux...</p>
+
+<p>Que vlo-ve? c'est-à-dire: <i>Que voulez-vous?</i>
+wallon wallonant de Wallonie était né prussien
+à Mont, lieu appelé Berg en allemand et
+situé près de Malmédy sur le chemin qui mène
+dans ces dangereuses tourbières appelées
+Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement
+Hohe-Venn, puisqu'on est en Prusse
+déjà, comme l'attestent des poteaux noir et
+blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur
+de jour, sur toutes les routes.</p>
+
+<p>Que vlo-ve? préférait son sobriquet à son
+nom: Poppon Remacle Lehez. Mais si on le
+saluait de son surnom: <i>Li bai valet</i> (le beau
+garçon), il faisait résonner l'âme de sa guitare
+et tapait sur le ventre de son interlocuteur en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il sonne creux comme ma guitare, il jase
+la soif, il n'a plus de <i>péket</i> à pisser.</p>
+
+<p>On se prenait par le bras et sans se tutoyer,
+car on ne se tutoye jamais en wallon, on allait,
+nom de Dieu! boire du <i>péket</i> qui est de la plus
+vulgaire eau-de-vie de grains, à laquelle, en
+parlant français, on donne par euphémisme le
+nom de genièvre.</p>
+
+<p>Et c'eût été bien extraordinaire que dans un
+coin de l'auberge on ne découvrît pas Guyame
+le poète, qui avait le don d'ubiquité, car on le
+voyait chez tous les débitants de bière et de
+péket, entre Stavelot et Malmédy. Et combien
+de fois était-il arrivé que des gars s'étaient battus,
+parce que l'un disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bu hier avec Guyame à la <i>station</i>, il
+était telle heure.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur, disait un autre, à la même
+heure, Guyame était avec nous à l'estaminet
+du <i>Bonnet à poil</i>, et il y avait là le <i>percepteur
+des postes</i> et le <i>receveur des contributions</i>.</p>
+
+<p>Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par
+se flanquer des beignes en l'honneur du poète.</p>
+
+<p>Guyame était phtisique et logeait à l'hospice,
+à Stavelot. Comme on lui donnait partout à
+boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, dès
+qu'il avait bu, il en contait des contes bleus,
+des histoires de brigands, de l'autre monde ou
+à dormir debout! Il en déclamait des vers contre
+la famille protestante de la place de l'Église,
+contre le bossu de Francorchamps, et contre
+la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait toujours
+en automne ramasser les champignons!
+Pouah! les champignons donnent la crève
+aux vaches, et elle en bouffait, la roussotte,
+sans mourir! Ah! la sorcière!... Mais il chantait
+aussi la gloire des airelles, des myrtilles et
+le bien que font aux tripes humaines du lait et
+des myrtilles, c'est-à-dire le <i>tchatcha</i> archidivin,
+ambroisiaque. Il faisait souvent des vers
+pour les servantes qui pèlent les <i>krompires</i>,
+les bonnes pommes de terre, les <i>magna bona</i>...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce jour-là, Que vlo-ve? sur la route bordée
+d'arbres forts et tors, battait le briquet pour
+allumer sa pipe...</p>
+
+<p>Quatre gars passèrent. C'étaient: Hinri de
+Vielsalm; Prosper le journalier, qui avait été
+trimardeur et avait travaillé aussi près de Paris
+dans les raffineries, il habitait à Stavelot présentement;
+Gaspard Tassin le chasseur, braconnier
+de Wanne: son feutre s'ornait d'une
+aile d'épervier et il fumait une puante bouffarde
+de bois de genévrier; enfin Thomas le
+<i>babo</i>, c'est-à-dire le coyon, ouvrier tanneur
+de Malmédy. Sa femme était assez jolie, ce
+qui était cause qu'elle couchait avec toutes
+sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis
+qu'il engrossait, quand il pouvait, des ouvrières
+de fabrique ou des servantes allemandes, qui,
+disait-il, aimaient aller schlôf avec lui, parce
+qu'il était expert comme pas un à faire pimpam
+dur et longtemps.</p>
+
+<p>Après avoir allumé sa pipe, Que vlo-ve? courut
+après eux et cria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bonjou, tertous!</i></p>
+
+<p>Ils se retournèrent:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bonjou bai' valet!</i></p>
+
+<p>Que vlo-ve? les regarda joyeusement en
+prononçant son éternelle question, cause de
+son sobriquet:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Que vlo-ve? Nom di Dio!</i> Oyez ma guitare.
+L'entendez-vous?</p>
+
+<p>Il tapa deux coups dessus. Elle résonna.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sonne plus creux qu'un pet du diable.
+Nom de Dieu! Je fais le pari qu'on va boire du
+<i>péket</i> chez la Chancesse, ici près!... <i>Oyez-ve!</i>...</p>
+
+<p>Et ayant accordé sa guitare, il attaqua la
+<i>Brabançonne</i>. Mais on cria:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!</p>
+
+<p>Alors il commença la <i>Marseillaise</i>, puis après
+le premier couplet il cria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio!</i></p>
+
+<p>Et entonna:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Isch bin aïn Preusse...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Mais le <i>babo</i> répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, vous êtes un Prussien qui ne
+sait pas l'allemand... Taisez-vous!... je veux
+aller schlôf avec la Chancesse.</p>
+
+<p>Et les gars chantèrent en ch&oelig;ur:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante,</span><br>
+ <span class="i0">S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'l'ventre!</span><br>
+ <span class="i2">Et zon zon zon Lisette, ma Lisette</span><br>
+ <span class="i2">Et zon zon zon Lisette, ma Lison.»</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<hr>
+
+
+<p>On entra chez la Chancesse. Elle disait son
+chapelet, assise, les jambes écartées. Ses
+tétons, sous la camisole, semblaient dégringoler
+comme une avalanche.</p>
+
+<p>Dans un coin, Guyame le poète parlait tout
+seul devant son verre de péket. En entrant,
+les gars saluèrent:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bonjou vos deusses!</i></p>
+
+<p>Guyame et la Chancesse répondirent:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bonjou tertous!</i></p>
+
+<p>Elle porta des verres et servit le péket tandis
+qu'on chantait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'entends le cul du verre...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Guyame s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve? dit le guitariste en rallumant
+sa pipe.</p>
+
+<p>Guyame versa du <i>péket</i> dans un verre qu'il
+avait apporté. Il but, fit claquer sa langue, puis
+lâcha un pet en disant à Prosper:</p>
+
+<p>&mdash;Essaye de l'attraper, toi qui as été Parisien.</p>
+
+<p>Et comme c'était le coucher du soleil, un
+long troupeau de vaches, mené par une petite
+fille aux pieds nus, passa lentement et longtemps
+devant l'auberge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut maintenant prendre son courage à
+deux mains, car voici l'instant difficile. Il s'agit
+de dire la gloire et la beauté du gueux déguenillé
+Que vlo-ve? et du poète Guillaume Wirin,
+dont les guenilles couvraient aussi un bon
+gueux gueusant. Allons d'ahan!... Apollon! mon
+Patron, tu t'essouffles, va-t'en! Fais venir cet
+autre; Hermès le voleur, digne plus que toi de
+chanter la mort du Wallon Que vlo-ve? sur laquelle
+se lamentent tous les elfes de l'Ambléve.
+Qu'il vienne, voleur subtil, aux pieds ailés,</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Hermès, dieu de la lyre et voleur de troupeaux,</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>qu'il jette sur Que vlo-ve? et sur la Chancesse
+toutes les mouches ganiques que l'on croit, au
+nord, tourmenter certaines vies comme une
+fatalité. Qu'il amène avec soi mon second Patron,
+en mitre et pluvial, l'évêque saint Apollinaire.
+Ce dernier voilera le calvaire de bois
+peint qui pâtit au carrefour;</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et des santons venus des bergeries qu'attristent</span><br>
+ <span class="i0">Des bêlements et des yeux doux d'agneaux mignons</span><br>
+ <span class="i0">Mèneront chaque soir vers la croix de ce Christ</span><br>
+ <span class="i0">Un long troupeau lyrique avec un crâmignon.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nuit était venue. La Chancesse disait toujours
+le chapelet. Sur la table, près des bouteilles
+vides ou pleines de <i>péket</i>, une lampe à
+pétrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait
+tiré du pain et du fromage de tête de cochon.
+Il mangeait lentement en écoutant jaser ses
+compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le café
+de la Chancesse.</p>
+
+<p>Guyame raconta l'histoire de Poncin et de
+ses quatre frères, ce qui signifie le pouce et les
+quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire rossait
+toujours Longuedame qui est le majeur.
+Guyame se leva et alla pisser à la porte. En
+revenant, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais être dans les fagnes derrière
+la baraque Michel, je serais assis dans les
+bruyères et les airelles, et plus heureux que
+saint Remâcle en sa châsse, <i>nom di Dio!</i> Il y
+en a-t-il des boules d'or au ciel clair de ce
+soir! <i>nom di Dio di nom di Dio</i>, le ciel est
+plein de couilles lumineuses qu'on appelle
+astres, planètes, étoiles, lunes.</p>
+
+<p>Il but du péket et le <i>babo</i> dit:</p>
+
+<p>&mdash;La femme du mayeur m'a dit que j'étais
+comme la lune. Mais, <i>nom di Dio</i>, Guyame,
+j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une.
+<i>Paraît!</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Babo! n'jasez nin</i> comme ça, <i>v's estez</i> la
+lune malgré vos trois couilles, <i>nom di Dio!</i>...
+Vous n'avez jamais parlé avec une chaise. <i>Paraît?...
+Nona!</i>... Eh bien! Demandez voire
+à une chaise: Qu'est-ce un homme?&mdash;C'est
+un cul, <i>paraît! dist-elle</i>. Demandez à un
+banc: Qu'est-ce une femme?&mdash;C'est un cul,
+<i>paraît! dist-il</i>. Demandez à l'escabeau et à l'escabelle:
+Qu'est-ce un <i>valet</i> et une <i>bacelle?</i>
+Ce sont deux culs, <i>paraît!</i> disent-ils. Demandez
+au fauteuil du curé: Qu'est-ce le curé?
+Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nièce du
+curé, la <i>crapaute</i> du fils Rawaye-Jonceux?
+Avec le dernier ça fait quatre culs, <i>dist-il</i>, ou
+huit fesses, <i>paraît!</i> Ha! ha! nom di Dio.
+<i>V' n'en savez nin comme ça, vous qu'avez</i>
+trois couilles. Il en faut plus que ça pour atteindre
+le quorum et ressembler au ciel. Allons,
+un peu de guitare, là, <i>nom di Dio!</i>... Que
+vlo-ve?...</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Nost'ogne avi li qwat pis blancs</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Et les oreyes à l'advinant.</i></span><br>
+ <span class="i0">Et l'trou di cou tot neur</span><br>
+ <span class="i0">Tot neur comme du tcherbon.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Taisez vous! dit le <i>babo</i>, je veux aller
+schlôf avec la Chancesse.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio!</i> cria Que vlo-ve?, vous le
+<i>babo</i>, vous n'avez même pas de <i>censes</i> pour
+payer votre <i>péket</i>, vous irez schlôf à <i>Mâmdi</i>
+ou à <i>Stavleu</i>. Allons, vite! Vous allez boire <i>on
+vère sol hawai</i>. Faites claquer <i>vosse lainwe</i>,
+et puis allez-vous en!</p>
+
+<p>Le babo but le verre de <i>péket</i>, fit claquer sa
+langue, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Venez un peu, Que vlo ve? Je veux
+<i>v'grusiner one saquoué</i>.</p>
+
+<p>Que vlo-ve? fit sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve?</p>
+
+<p>Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur
+ses lombes.</p>
+
+<p>Ensuite il s'approcha du babo.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guyame divaguait:</p>
+
+<p>&mdash;De jolies petites vieilles dansent la maclotte
+dans un jardin de tournesols, les beaux
+soleils! Que vlo-ve? <i>m'coye binamèye</i>, ne
+vous battez pas. Le <i>babo</i> vous étranglera
+comme la <i>rampioule</i> étrangle les arbres...</p>
+
+<p>Prenez garde à vous, Que vlo-ve? Il va vous
+fout' un coup <i>su l' tiesse</i>.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dansons la Crâmagnole</span><br>
+ <span class="i0">Vive le son, Vive le son...</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Voilà le plus beau des crâmignons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le babo et Que vlo-ve? se dévisageaient, se
+défiaient, armés chacun d'un couteau. Et à ce
+moment la Chancesse était plus belle qu'Hélène
+qui n'était d'ailleurs pas plus jeune qu'elle
+quand Pâris l'enleva.</p>
+
+<p>La Chancesse avait remis son chapelet dans
+sa poche et regardait les combattants <i>en grusinant</i>:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio! one parteye di toupet!</i></p>
+
+<p>Prosper lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>C'estait vo, la crapaute!</i></p>
+
+<p>Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons,
+il sortit en chantant:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre</span><br>
+ <span class="i0">Depuis l' 1<sup>er</sup> janvier jusqu'au 31 décembre</span><br>
+ <span class="i4">Et zon zon zon...»</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que vlo-ve? et le babo se défiaient, les yeux
+dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve? j'irai schlôf avec la Chancesse!</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>babo!</i> La garce est pour les garçons,
+<i>Mareye, vosse</i> femme est une garce.</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve? Vous <i>n'savez nin</i> la couleur
+de son cul.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Babo!</i> vous <i>n'coucherez maïe</i> avec la
+Chancesse et <i>vosse</i> femme a la vérole.</p>
+
+<p>Et Que vlo-ve? s'élança sur le <i>babo</i>. Ils
+s'étreignirent et se donnaient des coups de
+couteau. Leur sang coulait. La Chancesse
+pleurait en criant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Qué n'affaire!</i></p>
+
+<p>Et Guyame chantait lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Je regarde ceci qui peut servir de miroir
+à l'amour. Belle Chancesse qui faites se battre
+dans votre débit un héros à trois couilles et un
+musicien insigne, Que vlo-ve? <i>Li bai valet</i>
+errant!... Belle Chancesse, c'est moi je crois,
+qui irai au schlôf avec vous! Préparez, car j'ai
+faim, une bonne fricassée que je veux <i>magni</i>
+avec vous, la belle!... Honneur aux héros, dont
+le sang tombe comme la cascade de Coo. Écoutez!
+écoutez! <i>oyez-ve!</i>... Les elfes sortent de
+l'Amblève... L'un pleure parce qu'il a brisé ses
+petits souliers de verre... Écoutez! écoutez!...
+Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse,
+si les autres se battent, on va baller. Ah! <i>pauv'</i>
+<i>babo</i>, je vois que c'est <i>vos qu'estés o labrint</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que vlo-ve? et le babo continuaient à se
+tirer des pintes de sang en l'honneur de la
+Chancesse qui dansait maintenant la maclotte
+vis-à-vis de Guyame, tandis que la bouilloire
+chantait plus fort. Le babo faiblissait. Que
+vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte
+et, comme elle était tombée, le cul s'étalait
+cauteleux, contourné, piteux comme deux
+quartiers de lune. Bientôt, à cause d'un coup
+habile porté par Que vlo-ve? sa raie culière
+naturellement sombre, d'un brun verdâtre et
+velue, s'ensanglanta et à cette aurore, le <i>babo</i>
+se mit à gémir. Il criait:</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la
+Chancesse. Ah! Que vlo-ve? voilà que j'ai mal
+aux couilles!</p>
+
+<p>Et Que vlo-ve? s'acharnait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! v's avez trois couilles! Friand! Ah!
+Galant!</p>
+
+<p>Et il lui donna un tel coup de pied dans le
+ventre que le babo tomba sur son derrière ensanglanté,
+on eût dit, à cause des menstrues;
+tandis que Guyame et la Chancesse cessaient
+leur maclotte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais voici l'instant superbe!...</p>
+
+<p>Que vlo-ve? ivre de sang se rua sur le <i>babo</i>
+et de son couteau lui laboura la poitrine. Le
+babo râlait doucement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio! Nom di Dio! Nom di
+Dio!</i></p>
+
+<p>Ses yeux se renversèrent. Que vlo-ve? se redressa
+en tenant la main du babo. De son couteau
+il se mit à couper le bras à la jointure. Le
+babo cria:</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! Aïe! <i>vo direz-ve à ma Mareye</i> que
+je lui envoie <i>on betch</i> d'amour.</p>
+
+<p>Mais la Chancesse cria:</p>
+
+<p>&mdash;V'estez cocu! tandis que le babo faisait
+un dernier soubresaut et mourait comme un
+poisson près du pêcheur.</p>
+
+<p>Que vlo ve? continuait à couper... Le bras se
+détacha enfin. Que vlo-ve? poussa un cri de
+satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston
+roussi de vieillesse et taché de sang avait
+une pochette sur la poitrine, Que vlo-ve? y enfonça
+le bras dont la main pendait comme une
+belle fleur...</p>
+
+<p>La lampe brasillait et fumait... Sur le feu,
+l'eau était en colère, elle nasillait, ronflait, ronchonnait.
+Que vlo-ve? affalé sur un banc, caressait
+sa guitare. Guyame dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve? <i>m'coye binameye, arveye!</i>
+Je vous aiderai toujours. Fuyez cette
+nuit, car les gendarmes vous prendraient demain.
+Moi, je rentre à l'hospice, et je serai
+grondé parce que j'arriverai en retard.</p>
+
+<p>Il s'en alla doucement et ses pas résonnèrent
+longtemps sur la route...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le
+corps. L'eau bouillait. Tout à coup Que vlo-ve?
+se leva et chanta:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i11">«... Arveye!</span><br>
+ <span class="i0">Rabrassons-nous pour nous qwitter,</span><br>
+ <span class="i0">Puisque, c'est houye li dléreine fèye</span><br>
+ <span class="i0">Et voss' mohonne qui ji vins hanter.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;<i>N'jasez nin</i> comme ça, dit la Chancesse,
+<i>j' v's ainme, bai valet</i>.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre
+les séparait. Ils s'embrassèrent. Mais le bras
+du mort étant remonté dans la pochette, droit
+et pareil à une tige florie de cinq pétales, se
+trouva entre eux.</p>
+
+<p>Dans la triste lumière, ils embrassèrent la
+main morte, et, comme la paume était tournée
+du côté de la Chancesse, les ongles du babo la
+chatouillèrent au visage. Elle frissonna:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! douceur de miséricorde!</p>
+
+<p>Et Que vlo-ve? cria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio! nom di Dio!</i></p>
+
+<p>Sur le feu, l'eau murmurait la prière des
+morts. Que vlo-ve? continuait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nom di Dio!</i> il est mort.</p>
+
+<p>La Chancesse ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le sang coule jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve?
+En descendant, il ira jusqu'à la caserne des
+carabiniers, et, ceux-ci, en remontant le long
+de la coulure, arriveront jusqu'au babo. <i>Nom
+di Dio! nom di Dio! arveye</i> la Chancesse!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ayant ouvert brusquement la porte il se mit
+à courir sur la route.</p>
+
+<p>Sa guitare voletait près de lui comme un
+faucon privé, lui-même bondissait comme un
+crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire battait
+des ailes comme mille compagnies de perdreaux.
+Les sorbiers des oiseaux, au bord du
+chemin, poussaient leurs branches au sud, désespérément.
+La Chancesse sur la porte cria
+longtemps:</p>
+
+<p>&mdash;Que vlo-ve? <i>li bai valet!</i> Que vlo-ve?
+Que vlo-ve?</p>
+
+<p>Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur
+la route. Il prit sa guitare et gratta son chant
+de mort. En marchant et jouant, il regardait les
+étoiles habituelles, dont les lueurs versicolores
+palpitaient. Il songea:</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais toutes de vue, mais <i>nom
+di Dio!</i> Je vais subitement les connaître chacune
+en particulier, <i>nom di Dio!</i></p>
+
+<p>Or, l'Amblève était proche et coulait froide,
+entre les aunes qui l'emmantellent. Les elfes
+faisaient craquer leurs petits souliers de verre
+sur les perles qui couvrent le lit de la rivière.
+Le vent perpétuait maintenant les sons tristes
+de la guitare. Les voix des Elfes traversaient
+l'eau, et Que vlo-ve? du bord les entendait
+jaser:</p>
+
+<p>&mdash;Mnieu, mnieu, mnieu.</p>
+
+<p>Puis il descendit dans la rivière, et, comme
+elle était froide, il eut peur de mourir. Heureusement
+les voix des Elfes se rapprochaient:</p>
+
+<p>&mdash;Mnié, mnié, mnié.</p>
+
+<p>Puis, <i>nom di Dio!</i> dans la rivière il oublia
+brusquement tout ce qu'il savait, et connut que
+l'Amblève communique souterrainement avec
+le Lethé, puisque ses eaux font perdre connaissance.
+<i>Nom di Dio!</i> Mais les elfes jasaient
+si joliment maintenant, de plus en plus près:</p>
+
+<p>&mdash;Mniè, mniè, mniè...</p>
+
+<p>Et partout, à la ronde, les Elfes des <i>pouhons</i>,
+ou fontaines qui bouillonnent dans la forêt,
+leur répondaient...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch10" href="#t10">LA ROSE DE HILDESHEIM<br>
+<small>OU LES TRÉSORS DES ROIS MAGES</small></a></h2>
+
+
+<p>Il y avait, à la fin du siècle dernier, à Hildesheim,
+pris de Hanovre, une fille qui s'appelait
+Ilse. Ses cheveux, d'un blond pâle, avaient
+des reflets un peu dorés et donnaient l'impression
+d'un clair de lune. Son corps se dressait
+înel et svelte. Son visage était clair, avenant
+et rieur, avec une fossette adorable au menton
+grasset, et des yeux gris qui, sans être fort
+beaux, seyaient à sa figure et remuaient sans
+cesse comme des oiseaux. Sa grâce était incomparable.
+Elle était fort mauvaise ménagère,
+comme la plupart des Allemandes, et cousait
+très mal. Les travaux domestiques terminés,
+elle se mettait au piano et chantait qu'on eût
+dit d'une sirène, ou bien lisait et semblait, en
+ce cas, une poétesse.</p>
+
+<p>Quand elle parlait, l'allemand, qui est appelé
+la langue des chevaux, devenait plus doux que
+l'italien, qui est la langue des dames. Et parce
+qu'elle avait l'accent hanovrien, où les <i>S</i> n'ont
+jamais le son du <i>Ch</i>, son parler était réellement
+charmeur.</p>
+
+<p>Son père, ayant été autrefois à l'Amérique,
+y avait épousé une Anglaise, puis, après des
+ans, était revenu au pays natal habiter la maison
+paternelle.</p>
+
+<p>C'est une des plus jolies petites villes du
+monde que Hildesheim. Avec ses maisons
+peintes, de forme étrange, aux toits démesurés,
+elle semble sortir d'un conte de fées. Quel
+voyageur pourrait oublier le spectacle de sa
+place de l'Hôtel-de-Ville, qui est d'un pittoresque
+fait pour encadrer du lyrique?</p>
+
+<p>La demeure des parents d'Ilse, comme presque
+toutes les maisons de Hildesheim, était
+très haute. Sa toiture, presque verticale, était
+plus élevée que toute la façade. Ses fenêtres
+sans volets s'ouvraient en dehors. Elles étaient
+nombreuses et il n'y avait entre elles que peu
+d'espace. Sur les portes et les poutres étaient
+sculptées des figures pieuses ou grimaçantes,
+commentées par d'anciens vers allemands ou
+des inscriptions latines. On voyait: les Trois
+Vertus Théologales, et les Quatre Vertus Cardinales,
+les Péchés Capitaux, les Quatre Évangélistes,
+les Apôtres, saint Martin donnant son
+manteau au mendiant, sainte Catherine et sa
+roue, des cigognes, des écussons. Le tout peint
+de bleu, de rouge, de vert et de jaune. Les
+étages, avançant l'un au-dessus de l'autre, lui
+donnaient l'air d'un escalier renversé. C'était
+une maison multicolore et plaisante.</p>
+
+<p>Ilse était venue toute petite dans cette
+demeure et y avait grandi. Dès qu'elle eut dix-huit
+ans, le renom de sa beauté alla jusqu'à
+Hanovre et, de là, à Berlin. Ceux qui venaient
+visiter la jolie ville de Hildesheim, son rosier
+millénaire et les trésors de sa cathédrale, ne
+manquaient pas de venir admirer celle qu'on
+surnommait la Rose de Hildesheim. Elle fut
+maintes fois demandée en mariage, mais, invariablement,
+elle répondait, yeux baissés, à
+son père qui lui faisait valoir les avantages du
+dernier prétendant, qu'elle voulait encore
+rester fille pour jouir de sa jeunesse. Le père
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, mais fais comme tu voudras.</p>
+
+<p>Et le prétendant était oublié.</p>
+
+<p>Lorsqu'Ilse revenait de promenade, toutes
+les figures découpées sur la maison souriaient
+en lui souhaitant la bienvenue. Les Péchés lui
+criaient en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-nous, Ilse. Nous figurons les Sept
+Péchés Capitaux, c'est vrai. Mais ceux qui nous
+ont découpés et peints n'avaient eux-mêmes
+pas assez de malice pour que nous devinssions
+des péchés mortels. Regarde-nous. Nous
+sommes sept péchés véniels, sept peccadilles.
+Nous n'essayons pas de te tenter. Au contraire.
+Nous sommes si laids!</p>
+
+<p>Les Vertus Théologales et Mondaines, se
+tenant par la main, comme pour baller en rond,
+chantaient:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ringel, Ringel, Reihe</i>. À nous sept nous
+figurons ta vertu. Regarde-nous, souris-nous.
+Aucune de nous n'est si belle que toi! <i>Ringel,
+Ringel, Reihe.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or, Ilse avait un cousin qui étudiait à Heidelberg.
+Il s'appelait Egon. Il était grand,
+blond, large d'épaules et rêveur. Les jeunes
+gens se virent à Dresde pendant des vacances
+et s'aimèrent. Ils se le dirent devant le tableau
+de Raphaël, l'admirable Madone Sixtine, dont
+Ilse avait un peu les traits d'angélique douceur.</p>
+
+<p>Egon demanda la main d'Ilse, mais, naturellement,
+le père exigea fortune et position.
+Et, retourné à Heidelberg, pendant les loisirs
+que lui laissaient ses études et les duels de la
+Hirschgasse, le jeune homme s'en allait du
+côté du château, dans l'<i>Allée des Philosophes</i>,
+rêver aux moyens de conquérir la fortune qui
+devait lui donner sa cousine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un dimanche de janvier, comme il était allé
+au sermon, le pasteur parla des sages d'Orient
+qui vinrent visiter Jésus dans sa crèche. Il
+cita le verset de l'Évangile de saint Mathieu,
+où il n'est rien dit quant au nombre et quant
+à la condition des pieux personnages qui portèrent
+à Jésus l'or, l'encens, la myrrhe.</p>
+
+<p>Les jours suivants, Egon ne put s'empêcher
+de penser à ces sages d'Orient, que, bien que
+protestant, il se figurait, selon la légende catholique,
+couronnés et au nombre de trois: Gaspard,
+Balthasar et Melchior. Les Rois Mages,
+le nègre au milieu, défilaient devant lui. Il se
+les figura portant tous trois de l'or. Quelques
+jours plus tard, il ne les vit plus que sous les
+traits et le costume de nécromants alchimistes
+transmuant tout en or sur leur passage.</p>
+
+<p>Toute cette fantasmagorie ne lui était suscitée
+que parce qu'il aimait l'or qui lui permettrait
+d'épouser sa cousine. Il en perdit le boire
+et le manger, comme si, nouveau Midas, il
+n'eût plus eu pour aliments que les lingots
+transmués par les astrologues, dont la cathédrale
+de Cologne s'honore de posséder les ossements.</p>
+
+<p>Il fouilla les bibliothèques, lisant tout ce où
+il était question des Trois Rois Mages: le vénérable
+Bède, les légendes anciennes et tous les
+auteurs modernes qui ont discuté l'authenticité
+des Évangiles. Puis, en marchant, il roulait
+des pensées dorées:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle valeur inestimable doit avoir ce
+trésor d'or fin! Il n'est écrit nulle part que ce
+trésor ait été distribué, employé, dépensé,
+dérobé ou trouvé...</p>
+
+<p>Enfin, un soir, il s'avoua qu'il voulait le trésor
+des Rois Mages. Outre le bonheur amoureux,
+cette trouvaille lui donnerait une gloire
+incontestable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ses allures bizarres intriguèrent bientôt les
+professeurs et les étudiants de Heidelberg.
+Ceux qui ne faisaient pas partie du même corps
+que lui n'hésitaient pas à dire qu'il était fou.</p>
+
+<p>Ceux de son association le défendirent, si bien
+qu'il fut cause d'une série interminable de
+duels, dont on parle encore aux bords du Neckar.
+Puis, les anecdotes coururent à son sujet.
+Un étudiant l'avait suivi au cours d'une de ses
+promenades dans la campagne. Il raconta
+qu'Egon s'était approché d'un b&oelig;uf et lui avait
+parlé:</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche un chérubin. Les analogies
+m'émeuvent. Je trouve un b&oelig;uf. Les chérubins,
+c'est vrai, sont des b&oelig;ufs ailés. Mais, dis-moi,
+beau b&oelig;uf qui pâtures... Il se peut que
+ta bonhomie détienne une part de la science de
+ces animaux qui font partie d'une des plus
+nobles hiérarchies célestes. Dis-moi, ne s'est-elle
+point perpétuée dans ta race, la tradition
+de Noël? Ne t'honores-tu pas qu'un des tiens
+ait réchauffé de son souffle l'enfant dans sa
+crèche? Et, en ce cas, peut-être sais-tu, noble
+animal créé à l'image des chérubins, sais-tu
+où est l'or des Rois Mages? Je cherche ce trésor
+qui me fera riche d'une fortune sacrée. Ô
+b&oelig;uf, mon seul espoir, réponds! J'ai interrogé
+les ânes, mais ils ne sont que des bêtes, et ne
+sont l'image de rien de céleste. Hélas! ces
+énergiques animaux ne savent qu'une réponse:
+la rauque affirmation germanique.</p>
+
+<p>C'était une fin de crépuscule. Dans les maisons
+lointaines les lampes s'allumaient. Des
+villages luisaient à la ronde. Le b&oelig;uf tourna
+la tête lentement et beugla.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À Hildesheim, Ilse, confiante, recevait de
+son cousin des lettres enthousiastes et amoureuses.
+Elle et ses parents supposaient qu'Egon
+était sur le point de faire fortune.</p>
+
+<p>Ce fut l'hiver, la neige tomba, tiède d'aspect
+comme le duvet des cygnes. Les bonshommes sculptés
+des maisons en étaient eux-mêmes
+recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut
+Noël avec ses arbres lumineux autour desquels
+on chante:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'arbre de Noël, c'est le plus bel arbre</span><br>
+ <span class="i2">Qui soit sur la terre.</span><br>
+ <span class="i0">Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux,</span><br>
+ <span class="i2">Quand ses fleurettes luisent,</span><br>
+ <span class="i2">Quand ses fleurettes luisent,</span><br>
+ <span class="i4">Oui, luisent!</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un matin de gel, où les traîneaux glissaient
+dans la petite ville, arriva une lettre timbrée
+de Dresde, où habitaient les parents d'Egon.
+Le père d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce
+fut elle qui lut la lettre à haute voix. La missive
+était triste et courte. Le père d'Egon
+racontait que son fils était devenu fou par
+amour. Il racontait l'histoire du trésor des Rois
+Mages que son fils voulait à tout prix, puis ses
+fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile,
+et que, dans sa folie, il ne cessait de répéter
+le nom de sa cousine.</p>
+
+<p>À la suite de cette lettre, Ilse commença de
+dépérir rapidement. Ses joues s'émacièrent,
+ses lèvres pâlirent, ses yeux prirent plus d'éclat.
+Elle cessa tous travaux de ménage ou d'aiguille.
+Elle passait tout son temps au piano ou rêvait.
+Puis, vers le milieu de février, elle dut s'aliter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À la même époque, une nouvelle émut tous
+les habitants de Hildesheim. Le rosier millénaire,
+témoin miraculeux de la fondation de la
+ville, se mourait de froid et de vieillesse.
+Derrière la cathédrale, dans le cimetière clos
+où il grimpe, son bois antique se desséchait.
+Tout le monde se désola. La municipalité eut
+recours aux jardiniers les plus habiles. Tous
+se déclaraient impuissants à le faire revivre.
+Enfin, il en vint un, de Hanovre, qui entreprit
+la cure. Il mit en &oelig;uvre les ressources les
+plus savantes de son art. Et, un matin de commencement
+de mars, ce fut une grande joie
+dans Hildesheim. Tout le monde s'abordait en
+sa félicitant:</p>
+
+<p>&mdash;Le rosier est ressuscité. Le jardinier de
+Hanovre lui a rendu la vie au moyen de sang
+de b&oelig;uf savamment employé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce même matin, les parents d'Ilse pleuraient
+auprès du cercueil de leur fille morte par
+amour. Quand on emporta la bière couverte
+d'un drap blanc, les bonshommes découpés et
+peints, qui, couverts de neige, grelottaient sur
+la façade de la vieille maison, semblaient sangloter:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ringel, Ringel, Reihe</i>. Adieu, Ilse, pour
+toujours. Adieu, tes péchés vertueux et tes
+vertus moins belles que toi. Adieu, pour toujours.</p>
+
+<p>Devant le convoi, un régiment passa. Les
+tambours et les fifres sonnaient une musique
+légère et triste. Des femmes disaient, en s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;On a ressuscité le rosier légendaire, mais
+l'on enterre la Rose de Hildesheim.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch11" href="#t11">LES PÈLERINS PIÉMONTAIS</a></h2>
+
+
+<p>Les pèlerins débouchaient de tous les chemins.
+Il en venait d'essoufflés, qui avaient
+grimpé par la rude côte de la Trinité-Victor.
+Des paysannes arrivaient de Peille et portaient,
+posés sur un coussinet au-dessus de leur tête,
+des paniers pleins d'&oelig;ufs. Elles marchaient très
+droites, ne remuant qu'imperceptiblement la
+tête, pour suivre les oscillations de leur fardeau
+et le maintenir en équilibre. De leurs
+mains restées libres, elles tricotaient. Un vieux
+paysan, rasé, avait au bras un coffin plein de
+galettes saupoudrées de bonbons à l'anis. Il
+avait vendu une partie de sa marchandise en
+route et marchait péniblement en fumant sa
+pipe. Des paysannes riches étaient assises sur
+leurs mules au sabot assuré. Des filles se donnaient
+le bras et égrenaient le rosaire. Elles
+étaient coiffées de ces chapeaux de paille,
+presque plats, particuliers aux femmes du
+comté de Nice et pareils à ceux que portaient
+les dames grecques, comme on peut voir aux
+statuettes de Tanagre. Quelques-unes avaient
+cueilli des branches d'olivier dont elles s'éventaient.
+D'autres marchaient derrière leur mule
+qu'elles tenaient par la queue. Elles avaient
+chargé leurs bêtes de présents pour les moines:
+paniers de figues, barils d'huile, sang caillé
+d'agneau.</p>
+
+<p>Des troupes de pèlerins élégants, des demoiselles
+à robes de foulard, des bandes d'Anglais
+arrivaient de Monaco. Il y avait aussi des croupiers
+farauds et des groupes de filles monégasques,
+minaudières et diaprées. Les simples
+curieux se dirigeaient d'abord vers une des
+auberges qui font face au couvent de Laghet
+pour s'y rafraîchir et commander le repas de
+midi. Les pèlerins sincères allaient de suite
+au couvent. Les valets des auberges emmenaient
+les mules à l'écurie. Les pèlerins,
+hommes et femmes, entraient dans le cloître et
+se mêlaient à la foule des premiers arrivés, qui,
+depuis l'aube, tournaient lentement en psalmodiant
+le rosaire et en regardant les innombrables
+ex-voto suspendus dans le cloître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Galerie riche d'anonymes seulement, ce
+cloître de Laghet, et mystérieuse.</p>
+
+<p>La gaucherie, émerveillée et minutieuse, de
+l'art primitif qui règne ici a de quoi toucher
+ceux même qui n'ont pas la foi. Il y a là des
+tableaux de tous genres, le portrait seul n'y a
+point de place. Tous les envois sont exposés à
+perpétuité. Il suffit que la peinture commémore
+un miracle dû à l'intervention de Notre-Dame
+de Laghet.</p>
+
+<p>Tous les accidents possibles, les maladies
+fatales, les douleurs profondes, toutes les
+misères humaines y sont dépeintes naïvement,
+dévotement, ingénument...</p>
+
+<p>La mer déchaînée ballotte une pauvre coque
+démâtée sur laquelle est agenouillé un homme
+plus grand que le vaisseau. Tout semble perdu,
+mais la Vierge de Laghet veille dans un nimbe
+de clarté, au coin du tableau. Le dévot fut
+sauvé. Une inscription italienne l'atteste.
+C'était en 1811...</p>
+
+<p>... Une voiture emportée par des chevaux
+indociles roule dans un précipice. Les voyageurs
+périront, fracassés, sur les rochers. Marie
+veille au coin du tableau dans le nimbe lumineux.
+Elle mit des broussailles aux flancs du
+précipice. Les voyageurs s'y accrochèrent et,
+par la suite, suspendirent ce tableau dans le
+cloître de Laghet, en reconnaissance. C'était
+en 1830...</p>
+
+<p>Et toujours: en 1850, en 1860, chaque
+année, chaque mois, presque chaque jour des
+aveugles virent, des muets parlèrent, des phtisiques
+survécurent grâce à la dame de Laghet
+qui sourit doucement nimbée de jaune au coin
+des tableaux...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers dix heures, on entendit des chants italiens.
+Les pèlerins piémontais arrivaient, las,
+mais courageux et fervents.</p>
+
+<p>Leurs pieds nus étaient chaussés de poussière.
+Les yeux brillaient dans les faces maigres
+et énergiques. Les femmes avaient attaché des
+feuilles de figuier sur leur tête pour se garantir
+du soleil de juillet. Quelques-unes mordaient
+des morceaux de <i>polenta</i> sur lesquels se
+posaient les tourbillons de mouches soulevées
+sur leur passage. Des enfants teigneux grignotaient
+des caroubes ramassées en route. Les
+Piémontais arrivaient en bandes compactes et
+interminables. Comme ils étaient gueux, ils
+venaient à pied du fond de leurs provinces.
+Tous, hommes et femmes, portaient au-dessus
+de leurs vêtements le scapulaire brun du Mont-Carmel.
+La plupart chantaient. Un gars que la
+pelade avait rendu chauve comme César, serrait
+entre ses dents une guimbarde qu'il tenait
+de la main gauche, tandis que de la droite il
+faisait vibrer son instrument pour accompagner
+le cantique.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient sains portaient les malades
+à tour de rôle. Un vieillard marchait courbé
+sous le poids d'un jeune homme, dont les
+deux jambes avaient été broyées en quelque
+accident. Il semblait évident qu'aussi puissante
+fût-elle, Marie ne lui rendrait pas ses
+jambes. Mais qu'importe au croyant? La Foi
+est aveugle.</p>
+
+<p>Une fille d'une beauté non pareille, mais
+dont le visage très pale était semé de taches de
+rousseur, était portée sur un brancard par sa
+mère et son frère.</p>
+
+<p>Des béquillards sautillaient de-ci, de-là.</p>
+
+<p>À la vue du couvent et au son des cloches
+que les moines mirent en branle à ce moment,
+les Piémontais sentirent leur courage renaître.
+Leurs chants devinrent plus ardents. Leurs
+supplications montèrent plus ferventes vers la
+Vierge, dont le nom revenait toujours comme
+une litanie:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i lang="la">Santa Maria...</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Leurs yeux se levaient au ciel, peut-être en
+l'espoir d'y voir paraître, en haut, à gauche ou
+à droite, comme au coin des tableaux votifs, la
+Vierge de Laghet, nimbée de soleil. Mais le ciel
+latin restait pur.</p>
+
+<p>En arrivant devant l'église, un homme poussa
+un cri lamentable et s'abattit en vomissant des
+flots de sang.</p>
+
+<p>Dans le cloître, une femme tomba en une
+crise d'épilepsie navrante.</p>
+
+<p>Les pèlerins chantaient. Ils firent dix fois le
+tour du cloître. Lorsque vint l'heure de la grand'messe,
+ils entrèrent dans l'église éblouissante
+d'ors et de flammes de cierges. Les pèlerins
+humaient avec délices l'odeur d'encens et de
+cire. Ils s'émerveillaient pieusement des balcons
+dorés, des colonnes à torsardes, de tout
+le luxe en stuc du style jésuite.</p>
+
+<p>Un enfant, porté dans les bras de sa mère,
+criait en tendant les mains vers les navires,
+les béquilles, les c&oelig;urs d'or ou d'argent suspendus
+aux parois de la nef et du ch&oelig;ur.
+L'enfant prenait ces ex-votos pour des jouets.
+Tout-à-coup il se mit à crier: «Bambola» en
+agitant ses petits bras vers la Vierge miraculeuse,
+qui, engoncée dans une robe raide de
+velours chargé de pierreries, souriait sur l'autel.
+L'enfant pleurait et criait «Bambola», c'est-à-dire
+<i>poupée</i>, car le simulacre prodigieux et
+honorable n'est pas autre chose.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le ch&oelig;ur s'emplit de moines. L'un d'eux
+vêtu d'habits sacerdotaux monta à l'autel. Les
+pèlerins et les moines chantèrent à l'unisson.
+L'accent des moines était pareil à celui des
+pèlerins venus à pied du Piémont, le matin.</p>
+
+<p>Il y avait de vieux Carmes courbés, dont la
+voix chevrotait pour répondre, lorsque l'officiant
+disait: <i>Dominous vobiscoum</i>.</p>
+
+<p>Il y en avait de jeunes, qui, certainement,
+n'avaient pas encore prononcé de v&oelig;ux perpétuels.</p>
+
+<p>L'un, grand, fort, et qui portait une couronne
+de cheveux bruns et drus autour du crâne rasé,
+se tourna un instant face à la nef où la fille
+qu'on avait portée sur le brancard se dressa
+soudain, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Amedeo! Amedeo! puis retomba, épuisée.</p>
+
+<p>Sa mère et son frère s'empressèrent autour
+d'elle, tandis que des pèlerins chuchotaient:</p>
+
+<p>&mdash;Un miracle! un miracle! L'Apollonia qui,
+depuis trois ans, ne s'est tenue debout vient de
+se dresser.</p>
+
+<p>Dans le ch&oelig;ur, le moine avait tressailli et
+brusquement s'était détourné. Les chants
+avaient cessé. C'était l'instant de l'élévation,
+tous ceux qui le pouvaient s'étaient agenouillés.
+Dans le silence, on entendait distinctement le
+garçon aux jambes coupées implorer un miracle.
+Sa voix jeune vibrait en paroles ferventes.
+Les mots piémontais sonnaient fièrement, concis
+et distincts:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le demande, Vierge sainte! moi
+pauvre estropié, moi, le <i>caganido</i> (excrément
+du nid), guéris-moi! Rends-moi mes deux
+jambes afin que je puisse gagner ma vie.</p>
+
+<p>Alors la voix devenait dure et impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;M'entends-tu? m'entends-tu? guéris-moi!</p>
+
+<p>Et cela continuait en hoquets blasphématoires,
+en imprécations hurlées:</p>
+
+<p>&mdash;Guéris-moi! <i>sacramento</i>! ou je te casserai
+la gueule!</p>
+
+<p>À ce moment, la clochette qui tinta fit s'incliner
+les fronts, tandis que le prêtre élevait
+l'hostie. L'estropié continuait ses prières mêlées
+de blasphèmes. La clochette sonna pour la troisième
+fois. Alors on cria de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Amedeo! Amedeo!</p>
+
+<p>Et les pèlerins, relevant vivement la tête,
+virent l'Apollonia retomber sur son brancard.</p>
+
+<p>Dans le ch&oelig;ur, le moine se dressa. Il ouvrit
+la grille et s'avança vers la malade, qui murmurait
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Amedeo! Amedeo!</p>
+
+<p>Il lui demanda durement en son dialecte:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Basmé</i>... (Embrasse-moi)...</p>
+
+<p>Le moine tremblait, les larmes lui vinrent
+aux paupières. La mère d'Apollonia le regarda
+craintivement et lui dit en montrant sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est malade.</p>
+
+<p>Et elle insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Malade! malade! <i>Marota! marota!</i></p>
+
+<p>Apollonia épuisée le regardait et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Basmé</i> Amedeo! Depuis que tu es parti,
+les jours furent obscurs comme dans la gueule
+du loup.</p>
+
+<p>Sa mère répéta le dernier membre de phrase:</p>
+
+<p>&mdash;... <i>Schïr cmé'n bucca a u luv</i>.</p>
+
+<p>Penché sur la malade, le moine l'embrassa
+doucement en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Apollonia...</p>
+
+<p>Tandis qu'elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Amedeo...</p>
+
+<p>La mère dit:</p>
+
+<p>&mdash;Amedeo, tu peux encore quitter le couvent.
+Reviens avec nous. Elle mourra sans toi.</p>
+
+<p>Il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Apollonia...</p>
+
+<p>Puis, se dressant, décidé, il souleva sa cuculle,
+la fit passer par-dessus la tête et la laissa
+tomber. Il dénoua sa cordelière, déboutonna le
+froc, s'en dévêtit et apparut comme un rude
+ouvrier piémontais, en tricot et pantalon de
+velours bleu soutenu par la ceinture de laine
+rouge.</p>
+
+<p>Dans le fond de l'église, on entendait les
+rires étouffés des filles monégasques, on distinguait
+les mots de: «<i>Piafou! Piafi!</i>» qui désignent
+les Piémontais.</p>
+
+<p>L'enfant qui voulait la Vierge pour poupée
+pleurait. Sa mère le grondait à haute voix
+parce qu'elle ne voyait plus à son cou le ruban
+maintenant la main fermée en corail qui protège
+les enfants contre les sorts.</p>
+
+<p>Le moine regardait les pèlerins. Il se sentait
+leur frère, vêtu comme eux et parlant leur dialecte.
+Tous le contemplaient extasiés, chuchotant:</p>
+
+<p>&mdash;Le miracle...</p>
+
+<p>Il fit signe au frère d'Apollonia. Les deux
+hommes se baissèrent pour soulever le brancard.</p>
+
+<p>L'estropié hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Sacramento! guéris-moi! canaille!
+chienne! ou je te crache au visage.</p>
+
+<p>Amédée prononça tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, vous autres, retournons en Piémont.</p>
+
+<p>Et portant le brancard, il sortit suivi de la
+foule des pèlerins qui criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Miracle.</p>
+
+<p>Dehors, Apollonia, les yeux hagards, se dressant
+sur le brancard, haleta:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Basmé!</i> Amedeo!</p>
+
+<p>Il posa le brancard sur le sol et s'agenouilla.
+Elle prit sa main, et retomba inerte. Il l'embrassa,
+éperdu, disant de petits mots tendres.
+Un médecin venu au pèlerinage par curiosité
+s'approcha, examina la pauvre fille et déclara:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, elle est morte.</p>
+
+<p>Amédée se dressa, livide. Il regarda les Piémontais
+qui se taisaient consternés. Puis, levant
+son poing vers le ciel très bleu, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Frères chrétiens, le monde est mal fait!</p>
+
+<p>Et il rentra dans le cloître, pour toujours...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les femmes faisaient des signes de croix,
+les hommes répétaient l'exclamation douloureuse
+du moine, en hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fradei cristiang, ir mund l'é mal fâa</i>.</p>
+
+<p>La mère écartait les mouches qui venaient
+aux yeux et sur la bouche de la morte. Les
+mules piaffaient dans les écuries. Des auberges
+venait le bruit de la vaisselle entrechoquée.
+Dans le cloître, on chantait toujours la litanie
+attristante dominée par le nom de la Vierge:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i lang="la">Santa Maria...</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>De nouveaux pèlerins arrivaient. D'autres
+s'en allaient joyeux et ceinturés d'un grand
+rosaire, à grains gros comme des noix. Dans les
+futaies, assez loin, un coucou faisait entendre,
+à intervalles réguliers, sa double note paisible
+et invariable...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch12" href="#t12">LA DISPARITION D'HONORÉ SUBRAC</a></h2>
+
+
+<p>En dépit des recherches les plus minutieuses,
+la police n'est pas arrivée à élucider le
+mystère de la disparition d'Honoré Subrac.</p>
+
+<p>Il était mon ami, et comme je connaissais la
+vérité sur son cas, je me fis un devoir de
+mettre la justice au courant de ce qui s'était
+passé. Le juge qui recueillit mes déclarations
+prit avec moi, après avoir écouté mon récit, un
+ton de politesse si épouvantée que je n'eus
+aucune peine à comprendre qu'il me prenait
+pour un fou. Je le lui dis. Il devint plus poli
+encore, puis, se levant, il me poussa vers la
+porte, et je vis son greffier, debout, les poings
+serrés, prêt à sauter sur moi si je faisais le
+forcené.</p>
+
+<p>Je n'insistai pas. Le cas d'Honoré Subrac
+est, en effet, si étrange que la vérité paraît
+incroyable. On a appris par les récits des journaux
+que Subrac passait pour un original.
+L'hiver comme l'été, il n'était vêtu que d'une
+houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles.
+Il était fort riche, et, comme sa tenue
+m'étonnait, je lui en demandai un jour la raison:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour être plus vite dévêtu, en cas de
+nécessité, me répondit-il. Au demeurant, on
+s'accoutume vite à sortir peu vêtu. On se passe
+fort bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis
+ainsi depuis l'âge de vingt-cinq ans et je n'ai
+jamais été malade.</p>
+
+<p>Ces paroles, au lieu de m'éclairer, aiguisèrent
+ma curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, pensai-je, Honoré Subrac
+a-t-il besoin de se dévêtir si vite?</p>
+
+<p>Et je faisais un grand nombre de suppositions...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une nuit que je rentrais chez moi&mdash;il
+pouvait être une heure, une heure un quart&mdash;j'entendis
+mon nom prononcé à voix basse. Il
+me parut venir de la muraille que je frôlais. Je
+m'arrêtai désagréablement surpris.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit
+la voix. C'est moi, Honoré Subrac.</p>
+
+<p>&mdash;Où êtes-vous donc? m'écriai-je, en regardant
+de tous côtés sans parvenir à me faire une
+idée de l'endroit où mon ami pouvait se cacher.</p>
+
+<p>Je découvris seulement sa fameuse houppelande
+gisant sur le trottoir, à côté de ses non
+moins fameuses pantoufles.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un cas, pensai-je, où la nécessité a
+forcé Honoré Subrac à se dévêtir en un clin
+d'&oelig;il. Je vais enfin connaître un beau mystère.</p>
+
+<p>Et je dis à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;La rue est déserte, cher ami, vous pouvez
+apparaître.</p>
+
+<p>Brusquement, Honoré Subrac se détacha en
+quelque sorte de la muraille contre laquelle je
+ne l'avais pas aperçu. Il était complètement nu
+et, avant tout, il s'empara de sa houppelande
+qu'il endossa et boutonna le plus vite qu'il
+put. Il se chaussa ensuite et, délibérément, me
+parla en m'accompagnant jusqu'à ma porte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Vous avez été étonné! dit-il, mais vous
+comprenez maintenant la raison pour laquelle
+je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant
+vous n'avez pas compris comment j'ai pu
+échapper aussi complètement à vos regards.
+C'est bien simple. Il ne faut voir là qu'un phénomène
+de mimétisme... La nature est une
+bonne mère. Elle a départi à ceux de ses
+enfants que des dangers menacent, et qui sont
+trop faibles pour se défendre, le don de se confondre
+avec ce qui les entoure... Mais, vous
+connaissez tout cela. Vous savez que les papillons
+ressemblent aux fleurs, que certains
+insectes sont semblables à des feuilles, que le
+caméléon peut prendre la couleur qui le dissimule
+le mieux, que le lièvre polaire est devenu
+blanc comme les glaciales contrées où, couard
+autant que celui de nos guérets, il détale
+presque invisible.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ces faibles animaux échappent
+à leurs ennemis par une ingéniosité instinctive
+qui modifie leur aspect.</p>
+
+<p>Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse,
+moi, qui suis peureux et qui me sens incapable
+de me défendre dans une lutte, je suis semblable
+à ces bêtes: je me confonds à volonté et
+par terreur avec le milieu ambiant.</p>
+
+<p>J'ai exercé pour la première fois cette
+faculté instinctive, il y a un certain nombre
+d'années déjà. J'avais vingt-cinq ans, et, généralement,
+les femmes me trouvaient avenant et
+bien fait. L'une d'elles, qui était mariée, me
+témoigna tant d'amitié que je ne sus point
+résister. Fatale liaison!... Une nuit, j'étais chez
+ma maîtresse. Son mari, soi-disant, était parti
+pour plusieurs jours. Nous étions nus comme
+des divinités, lorsque la porte s'ouvrit soudain,
+et le mari apparut un revolver à la main. Ma
+terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie,
+lâche que j'étais et que je suis encore: celle de
+disparaître. M'adossant au mur, je souhaitai me
+confondre avec lui. Et l'événement imprévu se
+réalisa aussitôt. Je devins de la couleur du
+papier de tenture, et mes membres, s'aplatissant
+dans un étirement volontaire et inconcevable,
+il me parut que je faisais corps avec le mur et
+que personne désormais ne me voyait. C'était
+vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir.
+Il m'avait vu, et il était impossible que je
+me fusse enfui. Il devint comme fou, et, tournant
+sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement
+en lui tirant six coups de revolver
+dans la tête. Il s'en alla ensuite, pleurant
+désespérément. Après son départ, instinctivement,
+mon corps reprit sa forme normale et sa
+couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a
+m'en aller avant que personne ne fût venu...
+Cette bienheureuse faculté, qui ressortit au
+mimétisme, je l'ai conservée depuis. Le mari,
+ne m'ayant pas tué, a consacré son existence à
+l'accomplissement de cette tâche. Il me poursuit
+depuis longtemps à travers le monde, et je
+pensais lui avoir échappé en venant habiter à
+Paris. Mais, j'ai aperçu cet homme, quelques
+instants avant votre passage. La terreur me
+faisait claquer des dents. Je n'ai eu que le
+temps de me dévêtir et de me confondre avec
+la muraille. Il a passé près de moi, regardant
+curieusement cette houppelande et ces pantoufles
+abandonnées sur le trottoir. Vous voyez
+combien j'ai raison de m'habiller sommairement.
+Ma faculté mimétique ne pourrait pas
+s'exercer si j'étais vêtu comme tout le monde.
+Je ne pourrais pas me déshabiller assez vite
+pour échapper à mon bourreau, et il importe,
+avant tout, que je sois nu, afin que mes vêtements,
+aplatis contre la muraille, ne rendent
+pas inutile ma disparition défensive.</p>
+
+<p>Je félicitai Honoré Subrac d'une faculté dont
+j'avais les preuves et que je lui enviais...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les jours suivants, je ne pensai qu'à cela et
+je me surprenais, à tout propos, tendant ma
+volonté dans le but de modifier ma forme et
+ma couleur. Je tentai de me changer en autobus,
+en Tour Eiffel, en Académicien, en
+gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains.
+Je n'y étais pas. Ma volonté n'avait pas assez
+de force, et puis il me manquait cette sainte
+terreur, ce formidable danger qui avait réveillé
+les instincts d'Honoré Subrac...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne l'avais point vu depuis quelque temps,
+lorsqu'un jour, il arriva affolé:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me
+guette partout. J'ai pu lui échapper trois fois
+en exerçant ma faculté, mais j'ai peur, j'ai peur,
+cher ami.</p>
+
+<p>Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai
+de le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous reste qu'une chose à faire,
+déclarai-je. Pour échapper à un ennemi aussi
+impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village.
+Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous
+vers la gare la plus proche.</p>
+
+<p>Il me serra la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai
+peur!</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la rue, nous marchâmes en silence.
+Honoré Subrac tournait constamment la tête,
+d'un air inquiet. Tout à coup, il poussa un cri
+et se mit à fuir en se débarrassant de sa houppelande
+et de ses pantoufles. Et je vis qu'un
+homme arrivait derrière nous en courant. J'essayai
+de l'arrêter. Mais il m'échappa. Il tenait
+un revolver qu'il braquait dans la direction
+d'Honoré Subrac. Celui-ci venait d'atteindre
+un long mur de caserne et disparut comme par
+enchantement.</p>
+
+<p>L'homme au revolver s'arrêta stupéfait, poussant
+une exclamation de rage, et, comme pour
+se venger du mur qui semblait lui avoir ravi
+sa victime, il déchargea son revolver sur le
+point où Honoré Subrac avait disparu. Il s'en
+alla ensuite, en courant...</p>
+
+<p>Des gens se rassemblèrent, des sergents de
+ville vinrent les disperser. Alors, j'appelai mon
+ami. Mais il ne me répondit pas.</p>
+
+<p>Je tâtai la muraille, <i>elle était encore tiède</i>,
+et je remarquai que, des six balles de revolver,
+trois avaient frappé à la hauteur <i>d'un c&oelig;ur
+d'homme</i>, tandis que les autres avaient éraflé
+le plâtre, plus haut, là où il me sembla distinguer
+vaguement, vaguement, les contours d'un
+visage.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch13" href="#t13">LE MATELOT D'AMSTERDAM</a></h2>
+
+
+<p>Le brick hollandais, l'<i>Alkmaar</i>, revenait de
+Java, chargé d'épices et d'autres matières précieuses.</p>
+
+<p>Il fit escale à Southampton, et les matelots
+eurent permission de descendre à terre.</p>
+
+<p>L'un d'eux, Hendrijk Wersteeg, emportait
+un singe sur l'épaule droite, un perroquet sur
+l'épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot
+de tissus indiens qu'il avait l'intention de
+vendre dans la ville ainsi que ses animaux.</p>
+
+<p>On était au commencement du printemps, et
+la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk
+Wersteeg marchait d'un bon pas dans les rues
+un peu brumeuses que la lumière du gaz
+n'éclairait qu'à peine. Le matelot pensait à son
+prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu'il
+n'avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée
+qui l'attendait à Monikendam. Il supputait
+l'argent qu'il retirerait de ses animaux et de ses
+étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait
+vendre ces marchandises exotiques.</p>
+
+<p>Dans Above Bar Street, un monsieur très
+correctement mis l'aborda, en lui demandant
+s'il cherchait un acheteur pour son perroquet:</p>
+
+<p>&mdash;Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire.
+J'ai besoin de quelqu'un qui me parle sans que
+j'aie à lui répondre, et je vis tout seul.</p>
+
+<p>Comme la plupart des matelots hollandais,
+Hendrijk Wersteeg parlait l'anglais. Il fit son
+prix qui convint à l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit ce dernier. J'habite assez
+loin. Vous mettrez vous-même le perroquet
+dans une cage que j'ai chez moi. Vous déballerez
+vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à
+mon goût.</p>
+
+<p>Tout heureux de l'aubaine, Hendrijk Wersteeg
+s'en alla avec le gentleman, auquel, dans
+l'espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route,
+l'éloge de son singe, qui était, disait-il, d'une
+race fort rare, une de celles dont les individus
+résistent le mieux au climat de l'Angleterre et
+qui s'attachent le plus à leur maître.</p>
+
+<p>Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de
+parler. Il dépensait ses paroles en pure perte,
+car l'inconnu ne lui répondait pas et ne semblait
+même point l'écouter.</p>
+
+<p>Ils continuèrent leur route en silence, l'un à
+côté de l'autre. Seuls, regrettant leurs forêts
+natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans
+la brume, poussait parfois un petit cri semblable
+au vagissement d'un enfant nouveau-né,
+le perroquet battait des ailes.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, l'inconnu
+dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons de chez moi.</p>
+
+<p>Ils étaient sortis de la ville. La route était
+bordée de grands parcs, clos de grilles; de
+temps en temps brillaient, à travers les arbres,
+les fenêtres éclairées d'un cottage, et l'on
+entendait, à intervalles, dans le lointain, le
+cri sinistre d'une sirène, en mer.</p>
+
+<p>L'inconnu s'arrêta devant une grille, tira de
+sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte
+qu'il referma après que Hendrijk l'eut franchie.</p>
+
+<p>Le matelot était impressionné, il distinguait
+à peine, dans le fond d'un jardin, une petite
+villa d'assez bonne apparence, mais dont les
+persiennes fermées ne laissaient passer aucune
+lumière.</p>
+
+<p>L'inconnu silencieux, la maison sans vie,
+tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se
+souvint que l'inconnu habitait seul:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un original! pensa-t-il, et comme
+un matelot hollandais n'est pas assez riche
+pour qu'on l'attire dans le but de le dévaliser,
+il eut honte de son moment d'anxiété.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Si vous avez des allumettes, éclairez-moi,
+dit l'inconnu en introduisant une clef
+dans la serrure qui fermait la porte du cottage.</p>
+
+<p>Le matelot obéit, et, dès qu'ils furent à l'intérieur
+de la maison, l'inconnu apporta une
+lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec
+goût.</p>
+
+<p>Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré.
+Il nourrissait déjà l'espoir que son bizarre
+compagnon lui achèterait une bonne partie de
+ses étoffes.</p>
+
+<p>L'inconnu, qui était sorti du salon, revint
+avec une cage:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le
+placerai sur un perchoir que lorsqu'il sera
+apprivoisé et saura dire ce que je veux qu'il dise.</p>
+
+<p>Puis, après avoir fermé la cage où l'oiseau
+s'effarait, il pria le matelot de prendre la lampe
+et de passer dans la pièce voisine où se trouvait,
+disait-il, une table commode pour y étaler
+des étoffes.</p>
+
+<p>Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la
+chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il
+entendit la porte se refermer derrière lui, la
+clef tourna. Il était prisonnier.</p>
+
+<p>Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut
+se ruer contre la porte pour l'enfoncer.
+Mais une voix l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Un pas et vous êtes mort, matelot!</p>
+
+<p>Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne
+qu'il n'avait pas encore aperçue, le canon
+d'un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s'arrêta.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait
+lui servir dans la circonstance; un revolver
+même eût été inutile. L'inconnu qui le
+tenait à sa merci s'abritait derrière le mur, à
+côté de la lucarne d'où il surveillait le matelot,
+et où passait seule la main qui braquait
+le revolver.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi bien, dit l'inconnu, et obéissez.
+Le service forcé que vous allez me rendre
+sera récompensé. Mais vous n'avez pas le choix.
+Il faut m'obéir sans hésiter, sinon je vous
+tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la
+table... Il y a là un revolver à six coups, chargé
+de cinq balles... Prenez-le.</p>
+
+<p>Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment.
+Le singe, sur son épaule poussait
+des cris de terreur et tremblait. L'inconnu
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un rideau au fond de la chambre.
+Tirez-le.</p>
+
+<p>Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans
+laquelle, sur un lit, pieds et mains liés,
+bâillonnée, une femme le regardait avec des
+yeux pleins de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Détachez les liens de cette femme, dit
+l'inconnu, et ôtez-lui son bâillon.</p>
+
+<p>L'ordre exécuté, la femme, toute jeune et
+d'une beauté admirable, se jeta à genoux du
+côté de la lucarne en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Harry, c'est un guet-apens infâme! Vous
+m'avez attirée dans cette villa pour m'y assassiner.
+Vous prétendiez l'avoir louée afin que
+nous y passions les premiers temps de notre
+réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu.
+Je pensais que vous étiez finalement certain
+que je n'ai jamais été coupable!... Harry!
+Harry! je suis innocente!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous crois pas, dit sèchement l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Harry, je suis innocente! répéta la jeune
+dame d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre
+avec soin. On me les répétera toute ma
+vie. Et la voix de l'inconnu trembla un peu,
+mais redevint ferme aussitôt: Car je vous
+aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins,
+je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait
+impossible, car je vous aime...</p>
+
+<p>Maintenant, matelot, si avant que je n'aie
+compté jusqu'à dix, vous n'avez pas logé une
+balle dans la tête de cette femme, vous tomberez
+mort à ses pieds. Un, deux, trois...</p>
+
+<p>Et avant que l'inconnu eût eu le temps de
+compter jusqu'à quatre, Hendrijk affolé, tira
+sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait
+fixement. Elle tomba la face contre le sol.
+La balle l'avait frappée au front. Aussitôt, un
+coup de feu parti de la lucarne, vint frapper
+le matelot à la tempe droite. Il s'affaissa contre
+la table, tandis que le singe, poussant des cris
+aigus d'épouvante, se cachait dans sa vareuse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, des passants ayant entendu
+des cris étranges venus d'un cottage de la banlieue
+de Southampton, avertirent la police qui
+arriva bientôt pour enfoncer les portes.</p>
+
+<p>On trouva les cadavres de la jeune dame et
+du matelot.</p>
+
+<p>Le singe, sorti brusquement de la vareuse de
+son maître, sauta au nez de l'un des policiers. Il
+les effraya tous à un tel point, qu'ayant fait
+quelques pas en arrière, ils l'abattirent à coups
+de revolver avant d'oser approcher de nouveau.</p>
+
+<p>La justice informa. Il parut clair que le
+matelot avait tué la dame et s'était suicidé
+ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame
+paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres
+furent identifiés sans peine, et l'on se demanda
+comment lady Finngal, femme d'un pair d'Angleterre,
+s'était trouvée seule, dans une maison
+de campagne isolée, avec un matelot arrivé la
+veille à Southampton.</p>
+
+<p>Le propriétaire de la villa ne put donner
+aucun renseignement propre à éclairer la justice.
+Le cottage avait été loué, huit jours avant
+le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester,
+qui d'ailleurs demeura introuvable. Ce
+Collins portait des lunettes, il avait une longue
+barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.</p>
+
+<p>Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il
+adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à
+voir. Comme tout le monde, il ne comprenait
+rien à cette affaire.</p>
+
+<p>Depuis ces événements, il s'est retiré du
+monde. Il vit dans sa maison de Kensington,
+sans autre compagnie qu'un domestique muet
+et un perroquet qui répète sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Harry, je suis innocente!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch14" href="#t14">HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE,<br>
+D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL</a></h2>
+
+
+<p>Un matin, à cinq heures, une insomnie
+m'avait fait me lever et sortir. C'était la fin de
+mars. Les rues bleuissaient, froides et désertes.
+Des porteurs de journaux passaient. Les sous-sols
+des boulangeries laissaient sortir la chaleur
+de la dernière fournée, et des gens nus et
+enfarinés gesticulaient, tachés de lueurs venues
+du brasier. Je suivis le boulevard de Courcelles
+et longeai le parc Monceau, à cette heure plein
+de chants d'oiseaux et du mystère suscité par
+l'étang que veille la colonnade ruinée, tandis
+que les arbres élançaient le galbe de leurs fûts
+et secouaient leur frondaison nouvelle.</p>
+
+<p>Un homme passa, tenant un crochet, une lanterne
+sourde, et chargé d'une hotte. Je le suivis
+et le vis s'approcher successivement de plusieurs
+boîtes à ordures où il fouillait avec son
+crochet. Après avoir visité quelques boîtes,
+l'homme, voyant que je ne le quittais pas, se
+retourna et souleva sa lanterne, qu'il darda sur
+ma face afin de m'examiner. En même temps il
+m'apostropha:</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous, me faire concurrence?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu garde! m'écriai-je. Je suis seulement
+curieux et voudrais vous accompagner afin de
+visiter votre hotte sous votre surveillance, chez
+vous.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens. Mais ne me troublez pas,
+suivez-moi sans rien dire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J'obéis. Nous errâmes ainsi jusque vers neuf
+heures du matin. Vers six heures, nous passâmes
+aux Halles. Je vis, près de la fontaine
+des Innocents, un homme vêtu de haillons
+multicolores comme une mosaïque, agenouillé
+devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes
+d'aliments putrides qu'il mangeait avidement.
+Il était nu-tête et ses cheveux pendaient, roux
+comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et
+demie, nous traversâmes le pont d'Austerlitz
+et croisâmes un char plein de peaux de moutons
+dont l'odeur m'épouvanta, bien que j'eusse
+déjà flairé tant de tas d'ordures depuis l'aube.</p>
+
+<p>La hotte de mon compagnon étant pleine,
+nous gagnâmes rapidement la place d'Italie,
+puis nous sortîmes de Paris, car le chiffonnier
+demeurait au Kremlin-Bicêtre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur
+un terrain vague. Cette demeure exhalait une
+odeur nauséabonde. Le chiffonnier me présenta
+sa famille. C'était d'abord sa femme enceinte,
+dont le ventre soulevait la jupe presque jusqu'aux
+genoux. Son mari l'excusa:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est féconde, monsieur, et belle aussi.
+Mais les vêtements ne lui sont pas avantageux.
+Nue, son ventre s'arrondit comme une perle.</p>
+
+<p>Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas! et me dit: C'est mon fils.</p>
+
+<p>Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu
+vêtu et débraillé comme un Attys, me fit des
+courbettes. Je dis à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Belle progéniture, mon compagnon, que
+la vôtre: Nicolas vous fait honneur. Ses vêtements
+ouverts montrent sa peau délicate que la
+crasse orne d'ombres. Il est fait comme le
+Prince, Charmant et</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Près des pyramides de Malpighi</span><br>
+ <span class="i0">La tour d'ivoire se dresse</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>sainement, vertueusement.</p>
+
+<p>Puis, le chiffonnier fit venir une fille de
+quinze ans, svelte, înelle, coiffée d'une énorme
+tignasse huileuse. Cette fille s'appelait Geneviève.
+Je la saluai lyriquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ses cheveux distillent de l'huile comme
+l'olive, mais sa peau, au contraire de celle de
+la Truitonne du conte de fées, n'est pas huileuse.
+Ses dents sont belles comme des gousses
+d'ail. Ses yeux sont noirs comme les fruits du
+micocoulier. Ses lèvres sont comme deux
+tranches de bigarade et en ont peut-être la
+saveur amère. Son fichu qui palpite écrase sans
+raison les arbouses de ses seins. Mon compère,
+mon compère, d'avoir une si belle famille,
+vous êtes plus enviable qu'un empereur!</p>
+
+<p>Le chiffonnier sourit et dit glorieusement:</p>
+
+<p>&mdash;J'en descends. Je me nomme Pertinax
+Restif, pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! m'écriai-je, descendriez-vous de cet
+imprimeur trop vertueux, si vertueux qu'il en
+paraissait abject? On le prit pour un domestique
+le 21 mars 1756... Le saviez-vous? Il
+était en gros bergopzom vert, à glands et brandebourgs,
+avec un gros manchon d'ours, à ceinture
+de poil... Il se promenait avec une femme,
+une des seules qu'il eût traitée en s&oelig;ur. Une
+dame les appela et leur demanda: «Êtes-vous
+gens de maison!...» Vous descendez de Restif
+de La Bretonne et, comme lui, êtes vertueux!</p>
+
+<p>Le chiffonnier prit un air sévère, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vertueux que lui!</p>
+
+<p>Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai sérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Votre médiocrité n'a que ce qu'elle mérite.
+Vous n'êtes que des chiffonniers.</p>
+
+<p>Pertinax Restif gesticula évasivement en
+souriant narquoisement. Il fit quelques pas de
+rigaudon, puis dit en me regardant dans le
+blanc des yeux:</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Cette mode de baller est passée. Soit, mais
+j'aime cette danse. La vertu n'est plus de mode,
+soit! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais, un
+gône natif de la Croix-Rousse. Après mon service,
+j'étais marchand d'habits. J'habitais la
+montée du Tire-cul, où je revenais las, chaque
+soir, pour avoir crié: «Marchand de pattes!»
+depuis le matin, dans tous les quartiers. J'avais
+une s&oelig;ur, jolie boyaude qui gagnait trois francs
+par jour. Nous étions orphelins et vivions
+ensemble. Que voulez-vous? nous n'étions coureurs
+ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille,
+un bon chez-soi... nous étions heureux, et le
+bonheur engendre toute vertu. Le sang vertueux
+de notre ancêtre nous cria de ne point
+gâcher ce bonheur, d'être vertueux jusqu'au
+bout. Nous fîmes l'amour. Les vieux habits, les
+chapeaux rougis et éraillés ne rapportant pas
+assez, je devins chiffonnier. Je fouillai les équevilles.
+Des trouvailles me récompensaient parfois
+de fouilles souvent infructueuses. Pourtant,
+nous vînmes ici, au Kremlin-Bicêtre. Je
+continuai mon métier, chaque matin. À Paris,
+au lieu d'équevilles, je fouille les ordures: le
+nom seul a changé. Et je vis heureusement,
+vertueusement, élevant ces enfants que m'a
+donnés mon épouse, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J'écoutai avec peine ce récit. Un malaise
+indéfinissable faisait battre mes tempes, et
+j'éprouvais un grand dégoût pour cette famille
+et l'odeur de sa maison. La Thamar de Pertinax
+Restif écoutait droite et les yeux hagards. Sa
+face défigurée par le masque de la grossesse
+s'allongeait comme celle d'une serve mal
+nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique de
+bonté, et, un peu de salive s'écoulant sans
+mousser, dénotait un abrutissement honnête et
+une vertu de chienne. Ses bras ballaient. À un
+moment, elle souleva sa main droite pour
+gratter sa tête peut-être pouilleuse. Je lui vis à
+l'annulaire une vilaine bague dont le chaton
+sertissait une opale: pierre de malheur, gemme
+infâme, mélange immonde de pissat, de crachats,
+de sperme et d'yeux écrasés. Les enfants,
+pendant le récit de leur père, s'étaient mis à
+pleurer. Ils avaient saisi ses mains et les baisaient
+en les mouillant de leurs larmes. Devant
+toute cette vertu, mon âme elle-même devint
+douceâtre, mon cerveau s'emplit des idées les
+plus médiocres. Des larmes montèrent à mes
+paupières. Tout devint trouble, opalin, autour
+de moi. Mais, par bonheur, des sanglots refoulés
+ayant imprimé un roulis au ventre de la
+Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai
+débonnairement pour baiser la main
+de cette femme qui, d'émotion, secouait sa
+panse.</p>
+
+<p>Comme s'il eût craint une parturition soudaine,
+Pertinax Restif regardait avec une sollicitude
+inquiète ce ventre agité. Il murmurait
+seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Ventre sororal de mon épouse. Ô ma
+perle... ma perle fine!</p>
+
+<p>Ce fut alors que cette femme sentimentale
+prononça les seules paroles que j'aie entendues
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Les perles meurent.</p>
+
+<p>Cette phrase me fit de nouveau venir la larme
+à l'&oelig;il, tandis que Pertinax Restif déclamait à
+faux ces vers qu'il avait certainement composés,
+même le dernier:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mort nous posera dans le giron divin.</span><br>
+ <span class="i0">En attendant, vivons parmi les équevilles.</span><br>
+ <span class="i0">Vertu, ce mot sacré n'est peut-être pas vain,</span><br>
+ <span class="i0">Joignons donc nos vertus, ma s&oelig;ur, mon fils, ma fille...</span><br>
+ <span class="i0">Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Mes larmes se séchèrent instantanément. La
+nudité du jeune Nicolas s'était apaisée. Je me
+plus à répéter:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Près des pyramides de Malpighi,</span><br>
+ <span class="i0">La tour d'ivoire se dresse,</span><br>
+ <span class="i0">Mais penchée comme la tour de Pise.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Puis, me tournant vers le chiffonnier:</p>
+
+<p>&mdash;Mon compère, mon compère, voilà où
+vous ont mené votre vertu et celle de
+M. Nicolas, votre ancêtre; vous n'êtes qu'un
+chiffonnier, et pourtant vous descendez d'un
+empereur.</p>
+
+<p>Pertinax Restif parut froissé, mais il rougit
+d'orgueil en déclarant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un patriarche.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! insistai-je, patriarche! père de
+famille! tu tiens à perpétuer la vertu. Mais vois!
+Au début de la généalogie, un empereur; à la
+fin, un chiffonnier content de son sort. Décemment
+et vertueusement ton fils sera vidangeur.
+Heureusement pour lui, ce métier n'existe plus
+guère, et ce sont des machines qui vident les
+fosses...</p>
+
+<p>Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif
+l'empêcha de comprendre. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je descends d'un empereur, mais je
+suis un patriarche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un
+vieux coffret ciré, en bois de noyer. Il en tira
+un vélin roulé à un cylindre de buis. Je
+reconnus la généalogie établie par le père de
+Restif de la Bretonne, et transcrite par celui-ci
+dans l'introduction de <i>Monsieur Nicolas ou le
+c&oelig;ur humain dévoilé</i>. Le chiffonnier déroula
+le vélin et en lut emphatiquement le début:</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Pierre Pertinax, autrement Restif, descend
+en ligne directe de l'empereur Pertinax,
+successeur de Commode, et auquel succéda
+Didius Julianus, élu empereur parce qu'il fut
+assez riche pour tenir l'enchère à laquelle les
+soldats avaient mis le souverain pouvoir.</p>
+
+<p>«Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un
+fils posthume, aussi nommé Helvius Pertinax,
+dont Caracalla ordonna la mort, uniquement
+parce qu'il était fils d'un empereur. Mais, un
+affranchi, qui portait le nom de son maître,
+s'offrit généreusement aux assassins qu'il
+trompa...»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil étincelait
+dans ses yeux. Son épouse incestueuse,
+et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture
+qui flottait dans la maison devint
+héroïque comme la puanteur d'un champ de
+bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai
+bruyamment et déclarai péremptoirement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon compagnon, mon compère, vous
+m'avez promis de me laisser visiter votre hotte.</p>
+
+<p>Les faces redevinrent honnêtes, les odeurs
+nauséabondes. Pertinax Restif roula le vélin
+sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret
+dans l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans
+le terrain vague. Je l'y suivis. Le butin de la
+matinée fut répandu sur le sol. J'en examinai
+chaque pièce, que je passais au fur et à mesure
+à Pertinax Restif qui triait le tout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je trouvai: des timbres-poste oblitérés,
+enveloppes de lettres, des boîtes d'allumettes,
+des billets de faveur pour divers théâtres, une
+cuiller de métal, sans valeur, du tulle illusion
+froissé, des morceaux de balayeuses, des rubans
+fanés, des mégots de cigares, des fleurs artificielles
+flétries, un faux-col gauchi, des épluchures
+de pommes de terre, des écorces
+d'oranges, des pelures d'oignons, des épingles
+à cheveux, des cure-dents, de petits écheveaux
+emmêlés de cheveux, un vieux corset sur lequel
+s'était collée une tranche de citron, un &oelig;il de
+verre, une lettre froissée que je mis à part. Je
+la transcris:</p>
+
+
+<p>!sig «Monsieur et cher maître,</p>
+
+<p>«Excusez mon importunité. Mais, comme
+vous êtes un peu la cause de mes déboires, j'ai
+pensé que vous voudriez peut-être m'aider en
+l'occurrence.</p>
+
+<p>«J'eusse préféré vous parler personnellement
+et non par lettre, mais je sais que les grands
+hommes sont difficiles à approcher:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i lang="la">Non licet omnibus adire Corinthum.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>«Voici, Monsieur. J'étais élève dans le collège
+que les Prémontrés tiennent à Saint-Cloud.
+J'étais bon élève de seconde, plein de ce que
+l'on nommait l'esprit de la maison. Malheureusement,
+ou qui sait? heureusement, un externe
+introduisit un de vos livres dans la boîte. C'était,
+je m'en souviens, votre célèbre roman, dont
+le titre est un nom latin francisé à la Corneille:
+<i>Brute!</i> L'action de ce roman est située, d'ailleurs,
+dans le faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>«Ce livre, je l'avoue et vous le savez, est
+cochon par endroits. Il me perdit, monsieur.
+J'eus l'envie irrésistible de connaître votre
+&oelig;uvre entière. Par l'externe, je fis acheter: <i>Les
+Roses qu'on arrose</i>, <i>Les Passions de la Congaye</i>,
+<i>Le Chien amoureux</i>, et ce livre énorme,
+<i>Kollioth</i>. J'avais tout cela dans mon casier, au
+collège. En même temps, j'écrivis, vers et
+prose. Vos livres et mes écrits furent pigés.
+Vos livres sont à l'index, vous n'en doutez pas.
+Mes écrits tournaient en ridicule nombre d'institutions
+que les Prémontrés ont coutume d'honorer.
+On en conclut que je n'avais plus l'esprit
+de la maison. Les préjugés de mes maîtres
+prévalurent contre les qualités du bon élève
+que j'étais. On me mit à la porte, on me renvoya,
+monsieur, malgré les supplications de
+mes parents qui, dès ce jour, se séparèrent de
+moi, m'enjoignant de gagner ma vie et me refusant
+presque toute aide.</p>
+
+<p>«Oui, cher Maître, je suis dans une telle situation,
+dont un Anglo-Saxon s'accommoderait,
+mais qui peut gêner un Français de quinze ans.</p>
+
+<p>«Dans cette détresse, j'ai recours à vous, etc.,
+etc.»</p>
+
+<p>Suivaient diverses protestations, le nom et
+l'adresse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai
+encore: un peigne édenté, quelques rubans de
+décorations tenant à des boutons de culotte, un
+abat-jour déchiré mais charmant, une pipe,
+quelques flacons à parfumerie, des fioles de
+pharmacie, une éponge, un paquet de cartes
+transparentes, non obscènes,&mdash;l'acheteur,
+trompé par un camelot, les avait jetées de dépit&mdash;un
+carnet contenant les comptes faits par
+une cuisinière au sujet du marché, un éventail
+brisé, des gants dépareillés, une brosse à
+dents, du marc de café, des boîtes de conserves
+éventrées, des os, un de ces &oelig;ufs de bois que
+l'on met dans les chaussettes à raccommoder,
+et enfin une bague étrange que j'achetai au
+chiffonnier. Cette bague était en or, avec une
+pierre blanchâtre dont j'ignorais le nom. Je la
+payai. Puis, comme la hotte était presque vide
+et ne contenait plus que quelques fragments
+de miroir et un baromètre brisé d'où coulaient
+encore quelques gouttes de mercure, je me
+levai remerciant Pertinax Restif et promettant
+de revenir le visiter. Mais cet homme hocha la
+tête en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Revenez avant six mois, en ce cas. Car,
+au bout de ce temps, j'espère avoir mis de côté
+un pécule suffisant pour m'établir dans le sud
+de la France. Nous gagnerons par étapes Nice
+ou Monaco, de toute façon, le plus près possible
+de la Turbie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la Turbie? demandai-je.</p>
+
+<p>Il répondit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cette commune est le berceau
+de notre race, le lieu natal de mon illustre
+ancêtre, l'empereur romain Pertinax.</p>
+
+<p>Je souris, souhaitai bonne chance et dis
+adieu à cet homme vertueux. Je négligeai de
+prendre congé de sa famille, et m'en allai sans
+tourner la tête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rentré chez moi, j'examinai les deux trouvailles
+qui, jetées dans des boîtes à ordures, en
+deux endroits de Paris, s'étaient trouvées
+réunies dans la hotte de Pertinax Restif. Je
+rangeai la lettre avec différents documents
+exhilarants ou navrants que je possède, et pris
+la bague sur moi, dans la poche de mon gilet.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques jours après, je me trouvais en soirée
+chez de riches bourgeois. On annonça le sénateur
+X... et son fils. Ce sénateur était de la
+parenté de la maîtresse de maison, son nom
+était celui dont était signée la lettre de potache
+que j'ai donnée. Le sénateur X..., gras, laid,
+l'air protestant, entra, très digne, poussant
+devant soi son fils assez gauche, vêtu d'un uniforme
+de lycéen, et le visage couvert de boutons
+pointés de noir. Je conçus que la sévérité
+paternelle s'était apaisée et qu'un lycée avait
+accueilli le jouvenceau, que les moines avaient
+rejeté. Au bout de quelques moments, on
+annonça l'auteur de <i>Brute!</i> et de <i>Kollioth</i>. Je
+vis le lycéen rougir. Le grand homme entra
+avec désinvolture. Pendant les présentations,
+il fut charmant; mais rien dans sa physionomie
+ne décela qu'il eût quelque connaissance du
+cas du collégien. Celui-ci me parut du reste
+enchanté et persuadé que le grand homme
+n'avait pas tenu sa lettre. L'écrivain entouré,
+fêté, raconta toutes sortes d'histoires, fit la
+gazette de la semaine, et ce fut un mélange
+extraordinaire de calembours, de recettes de
+cuisine, de conseils pour la toilette, d'aventures
+personnelles et d'anecdotes de toute sorte, souvent
+raides et salées. Voici la dernière:</p>
+
+<p>&mdash;Une actrice d'un petit théâtre est entretenue
+par un vieux qui, je crois, est un homme
+politique. Elle le trompe avec un de mes amis
+de qui je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux
+et jaloux à la folie, se croit aimé, comme il est
+juste. Il dut, il y a quelque temps, subir une
+opération douloureuse. L'actrice, paraît-il, ne
+s'enquit jamais de la santé du malade et fit
+même un voyage à Nice à l'époque de l'opération.
+Le vieillard fut affecté de cette indifférence.
+Lorsqu'il revit la dame en question, il
+lui fit des reproches. L'actrice fit semblant de
+ne jamais s'être doutée de la gravité du cas, et
+ajouta qu'ayant elle-même subi diverses opérations,
+pour ovaires, kyste et appendicite, elle
+était blasée sur ces incidents et ne craignait
+jamais pour la vie de quelqu'un, dès qu'elle le
+savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard
+connut par là que l'indifférence de la belle ne
+venait pas d'un désamour, mais marquait seulement
+une confiance illimitée dans la science.
+L'actrice lui donna nonobstant des preuves
+d'amour irréfutables, et, comme il se croyait
+beau garçon, il ne douta pas d'être aimé, puisqu'il
+était aimable. Cet homme, versé dans
+diverses sciences sociales fort importantes, et
+qu'on eût pu croire sérieux, imagina un moyen
+bizarre, assez dégoûtant, pour commémorer sa
+guérison. Il invita l'actrice à un souper fort
+galant, tête à tête, dans un grand restaurant.
+Sous sa serviette, la dame trouva un étui ravissant,
+qu'elle ouvrit. L'étui ne contenait qu'une
+bague fort simple, ornée d'une pierre dont l'actrice
+ignorait le nom. Elle remercia le vieil
+amant, qui lui donna ces explications: «Cette
+bague, ma chère enfant, doit t'être à jamais précieuse.
+Qu'elle soit à jamais le souvenir de
+notre amour. Cette bague porte, à l'intérieur, la
+date gravée du jour où nous nous connûmes, et
+la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma
+vessie...»</p>
+
+<p>À ce moment de la narration du grand homme,
+j'entendis haleter étrangement près de moi. Je
+compris que c'était le sénateur X... qui soufflait
+ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on était
+fortement intéressé par le récit. Moi-même,
+j'étais occupé à tâter dans la poche de mon gilet
+la bague trouvée dans la botte du vertueux Pertinax
+Restif. L'écrivain célèbre continuait:</p>
+
+<p>&mdash;L'actrice referma l'étui. Cet incident lui
+avait coupé l'appétit. Et la bague lui répugnait.</p>
+
+<p>Une petite dame s'exclame:</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait dû en voir bien d'autres, pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, repartit le narrateur, mais la
+nature humaine est ainsi faite. L'actrice était
+certainement cuirassée à l'égard de choses plus
+repoussantes. Néanmoins, elle ne put supporter
+la bague en question. Le soir même, elle la jeta
+aux ordures...</p>
+
+<p>Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent
+le narrateur et nous firent sursauter. Le
+sénateur X... venait de s'abattre près de sa
+chaise. On s'empressa autour de lui. Il était
+violet, gonflé et irrémédiablement mort, comme
+un éléphant, du <i>c&oelig;ur brisé</i>.</p>
+
+<p>Mentalement, j'honorai cette victime de
+l'amour. Le lendemain, ne pouvant supporter
+d'avoir en ma possession la bague devenue
+relique, j'allai dans une église, la déposer sur
+un autel.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch15" href="#t15">LA SERVIETTE DES POÈTES</a></h2>
+
+
+<p>Placé sur la limite de la vie, aux confins de
+l'art, Justin Prérogue était peintre. Une amie
+vivait avec lui et des poètes venaient le voir.
+Tour à tour, l'un d'eux dînait dans l'atelier où
+la destinée mettait, au plafond, des punaises
+en guise d'étoiles.</p>
+
+<p>Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient
+jamais à table.</p>
+
+<p>David Picard venait de Sancerre; il descendait
+d'une famille juive christianisée, comme il
+y en a tant dans la ville.</p>
+
+<p>Léonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa
+vie d'inspiré, avec des mines à mourir de rire.</p>
+
+<p>Georges Ostréole, les yeux inquiets, méditait,
+comme autrefois Hercule, entre les entités
+du carrefour.</p>
+
+<p>Jaime Saint-Félix savait le plus d'histoires;
+sa tête pouvait tourner sur ses épaules, comme
+si le cou n'avait été que vissé dans le corps.</p>
+
+<p>Et leurs vers étaient admirables.</p>
+
+<p>Les repas n'en finissaient pas, et la même
+serviette servait tour à tour aux quatre poètes,
+mais on ne le leur disait pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette serviette, petit à petit, devint sale.</p>
+
+<p>Voici du jaune d'&oelig;uf près d'une traînée
+sombre d'épinards. Voila des ronds de bouches
+vineuses et cinq marques grises laissées par les
+doigts d'une main au repos. Une arête de
+poisson a percé la trame du lin comme une
+lance. Un grain de riz a séché, collé dans un
+angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines
+parties plus que les autres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;David, voilà votre serviette, disait l'amie
+de Justin Prérogue.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra aussi penser à acheter des serviettes,
+disait Justin Prérogue, marque ça pour
+quand on aura de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Votre serviette est sale, David, disait
+l'amie de Justin Prérogue, je vous la changerai
+la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas
+venue cette semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard, prenez votre serviette, disait
+l'amie de Justin Prérogue. Vous pouvez cracher
+dans le coffre à charbon. Comme votre
+serviette est sale! Je vous la changerai dès que
+la blanchisseuse m'aura rapporté du linge.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard, il faudra que je fasse ton portrait
+te représentant en train de cracher, disait
+Justin Prérogue, et j'ai même envie d'en faire
+une sculpture.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Georges, j'ai honte de vous donner toujours
+la même serviette, disait l'amie de Justin
+Prérogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse.
+Elle ne me rapporte pas mon linge.</p>
+
+<p>&mdash;Commençons à manger, disait Justin Prérogue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;Jaime Saint-Félix, je suis obligée de vous
+donner encore la même serviette. Je n'en ai
+pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin
+Prérogue.</p>
+
+<p>Et le peintre faisait tourner la tête du poète
+pendant tout le repas en écoutant beaucoup
+d'histoires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et des saisons passèrent.</p>
+
+<p>Les poètes se servaient tour à tour de la serviette
+et leurs poèmes étaient admirables.</p>
+
+<p>Léonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement
+encore, et David Picard se mit aussi à
+cracher.</p>
+
+<p>La serviette vénéneuse infesta tour à tour,
+après David, Georges Ostréole et Jaime Saint-Félix,
+mais ils ne le savaient pas.</p>
+
+<p>Semblable à une loque ignoble d'hôpital, la
+serviette se tacha du sang qui venait aux lèvres
+des quatre poètes, et les dîners n'en finissaient
+pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au commencement de l'automne, Léonard
+Délaisse cracha le reste de sa vie.</p>
+
+<p>Dans différents hôpitaux, secoués par la toux
+comme des femmes par la volupté, les trois
+autres poètes moururent à peu de jours d'intervalle.
+Et tous les quatre laissaient des poèmes
+si beaux qu'ils semblaient enchantés.</p>
+
+<p>On mit leur mort au compte, non de la nourriture,
+mais de la malefaim et des veilles
+lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule
+serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre
+poètes incomparables?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les convives morts, la serviette devint
+inutile.</p>
+
+<p>L'amie de Justin Prérogue voulut la mettre
+au sale.</p>
+
+<p>Et elle la déplia en pensant: «Elle est vraiment
+trop sale et elle commence à sentir mauvais.»</p>
+
+<p>Mais, la serviette dépliée, l'amie de Justin
+Prérogue eut un étonnement et appela son
+ami qui s'émerveilla:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vrai miracle! Cette serviette si
+sale, que tu étales avec complaisance, présente,
+grâce à la saleté coagulée et de diverses
+couleurs, les traits de notre ami défunt, David
+Picard.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? murmura l'amie de Justin
+Prérogue.</p>
+
+<p>Tous deux, en silence, regardèrent quelques
+instants l'image miraculeuse et puis, doucement,
+firent tourner la serviette.</p>
+
+<p>Mais ils pâlirent aussitôt en voyant apparaître
+l'épouvantable aspect à mourir de rire de Léonard
+Délaisse s'efforçant de cracher.</p>
+
+<p>Et les quatre côtés de la serviette offraient le
+même prodige.</p>
+
+<p>Justin Prérogue et son amie virent Georges
+Ostréole indécis et Jaime Saint-Félix sur le
+point de raconter une histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse cette serviette, dit brusquement
+Justin Prérogue.</p>
+
+<p>Le linge tomba et s'étala sur le plancher.</p>
+
+<p>Justin Prérogue et son amie tournèrent longtemps
+comme des astres autour de leur soleil,
+et cette Sainte-Véronique, de son quadruple
+regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de
+l'art, aux confins de la vie.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch16" href="#t16">L'AMPHION FAUX MESSIE<br>
+<small>OU</small><br>
+HISTOIRES ET AVENTURES DU BARON D'ORMESAN</a></h2>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.1" href="#t16.1">I</a><br>
+LE GUIDE</h3>
+
+
+<p>Il y avait bien quinze ans que je n'avais pas
+vu Dormesan, un de mes camarades de collège.
+Je savais seulement qu'après avoir édifié
+une fortune assez considérable et l'avoir dissipée,
+il guidait les étrangers dans Paris.</p>
+
+<p>Je le rencontrai, un jour, devant un des plus
+grands hôtels des boulevards. Mâchonnant un
+cigare, il attendait patiemment des clients.</p>
+
+<p>Il me reconnut le premier et m'arrêta au passage.
+Voyant que son visage ne me rappelait
+rien, il se fouilla et me tendit ensuite une carte
+qui portait: Baron Ignace d'Ormesan. Je le
+serrai dans mes bras, et, sans m'étonner de
+son anoblissement sans doute récent, je lui
+demandai si les affaires marchaient, si l'étranger
+donnait cette année.</p>
+
+<p>&mdash;Me prendriez-vous pour un guide, s'écria-t-il
+indigné, un guide, un simple guide?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, balbutiai-je, on m'avait dit...</p>
+
+<p>&mdash;Ta ta ta! Ceux qui vous l'ont dit plaisantaient.
+Vous me faites l'effet d'un homme qui
+demanderait à un peintre connu si le bâtiment
+marche bien. Je suis artiste, cher ami, et, qui
+plus est, j'ai invente mon art moi-même, et je
+suis seul à l'exercer.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouvel art? Peste!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous moquez point, dit-il sur un ton
+sévère, je suis très sérieux.</p>
+
+<p>Je m'excusai et il reprit d'un air modeste:</p>
+
+<p>&mdash;Endoctriné dans tous les arts, j'y excelle:
+mais, toutes les carrières artistiques sont
+encombrées. Désespérant de me faire un nom
+comme peintre, je brûlai tous mes tableaux.
+Renonçant aux lauriers poétiques, je déchirai
+cent cinquante mille vers environ. Ayant ainsi
+institué ma liberté dans l'esthétique, j'inventai
+un nouvel art, fondé sur le péripatétisme
+d'Aristote. Je nommai cet art: l'amphionie, en
+souvenir du pouvoir étrange que possédait
+Amphion sur les moellons et les divers matériaux
+en quoi consistent les villes.</p>
+
+<p>Au reste, ceux qui feront de l'amphionie
+seront appelés des amphions.</p>
+
+<p>Comme à un nouvel art il fallait une nouvelle
+Muse et que, d'autre part, j'étais moi-même
+le créateur de cet art et par conséquent
+sa muse, j'adjoignis tout simplement à la troupe
+des Neuf S&oelig;urs ma personnification féminine,
+sous le nom de baronne d'Ormesan. Je dois
+ajouter que je suis célibataire et que j'eus
+d'autant moins de scrupules à porter à dix le
+nombre des Muses, que j'étais en cela d'accord
+avec les lois de mon pays, relatives au système
+décimal.</p>
+
+<p>Maintenant que voici clairement exposées,
+je crois, les origines historiques et les données
+mythologiques de l'amphionie, je veux vous
+l'expliquer.</p>
+
+<p>L'instrument de cet art et sa matière sont
+une ville dont il s'agit de parcourir une partie,
+de façon à exciter dans l'âme de l'amphion ou
+du dilettante des sentiments ressortissant au
+beau et au sublime, comme le font la musique,
+la poésie, etc.</p>
+
+<p>Pour conserver les morceaux composés
+par l'amphion, et pour que l'on puisse les
+exécuter de nouveau, il les note sur un plan de
+la ville, par un trait indiquant très exactement
+le chemin à suivre. Ces morceaux, ces poèmes,
+ces symphonies amphioniques se nomment des
+antiopées, à cause d'Antiope, la mère d'Amphion.</p>
+
+<p>Pour ma part, c'est à Paris que je pratique
+l'amphionie.</p>
+
+<p>Voici une antiopée que j'ai composée ce
+matin même. Je l'ai intitulée: «Pro Patria».
+Elle est destinée, comme son titre l'indique, à
+inspirer l'enthousiasme, les sentiments patriotiques.</p>
+
+<p>On part de la place Saint-Augustin où se
+trouvent une caserne et la statue de Jeanne
+d'Arc. On suit ensuite la rue de la Pépinière,
+la rue Saint-Lazare, la rue de Châteaudun jusqu'à
+la rue Laffitte, où l'on salue la maison
+Rothschild. On revient par les grands boulevards
+jusqu'à la Madeleine. Les grands sentiments
+s'exaltent à la vue de la Chambre des députés.
+Le ministère de la Marine, devant lequel on
+passe, donne une haute idée de la défense
+nationale, et l'on monte l'avenue des Champs-Élysées.
+L'émotion est extrême à voir se
+dresser la masse de l'Arc de Triomphe. À
+l'aspect du dôme des Invalides, les yeux se
+mouillent de larmes. On tourne vite dans
+l'avenue Marigny, pour conserver cet enthousiasme,
+qui arrive à son comble devant le palais
+de l'Élysée.</p>
+
+<p>Je ne vous cache point que cette antiopée
+serait plus lyrique, aurait plus de grandeur si
+on pouvait la terminer devant le palais d'un
+roi. Mais, que voulez-vous? Il faut prendre les
+choses et les villes comme elles sont.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je en riant, je fais de l'amphionie
+tous les jours. Il ne s'agit que de promenade...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jourdain!... s'écria le baron
+d'Ormesan, vous dites vrai, vous faisiez de l'amphionie
+sans le savoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>À ce moment, une troupe d'étrangers sortit
+de l'hôtel; le baron se précipita et leur parla
+dans leur langage. Il m'appela ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je suis polyglotte. Mais,
+venez avez nous. Je vais exécuter à ces touristes
+une antiopée résumée, quelque chose
+comme un sonnet amphionique. C'est un des
+morceaux qui me rapportent le plus. Il est
+intitulé: <i>Lutèce</i>, et, grâce à certaines licences
+non poétiques mais amphioniques, il me permet
+de montrer tout Paris en une demi-heure.</p>
+
+<p>Nous montâmes, les touristes, le baron et
+moi, sur l'impériale de l'omnibus Madeleine-Bastille.
+En passant devant l'Opéra, le baron
+d'Ormesan l'annonça à haute voix. Il ajouta, en
+indiquant la succursale du Comptoir d'Escompte:</p>
+
+<p>&mdash;Palais du Luxembourg, le Sénat.</p>
+
+<p>Devant le Napolitain, il dit emphatiquement:</p>
+
+<p>&mdash;L'Académie française.</p>
+
+<p>Devant le Crédit Lyonnais, il annonça
+l'Élysée, et, continuant de cette façon, il avait
+montré, lorsque nous arrivâmes à la Bastille:
+nos principaux musées, Notre-Dame, le Panthéon,
+la Madeleine, les grands magasins, les
+ministères et les demeures de nos hommes
+illustres morts et vivants; enfin, tout ce qu'un
+étranger doit voir à Paris. Nous descendîmes
+de l'omnibus. Les touristes payèrent largement
+le baron d'Ormesan. J'étais émerveillé et
+je le lui dis. Il me remercia modestement et
+nous nous quittâmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque temps après, je reçus une lettre
+datée de la prison de Fresnes. Elle était signée
+du baron d'Ormesan:</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, m'écrivait cet artiste, j'avais
+composé une antiopée intitulée: <i>La Toison
+d'or</i>. Je l'exécutai un mercredi soir. Je partis
+de Grenelle, où j'habite, sur un bateau-mouche.
+C'était, comme vous pouvez le voir, une évocation
+savante de la fable argonautique. Vers
+minuit, rue de la Paix, je brisai quelques
+vitrines de bijoutiers. On m'arrêta assez brutalement,
+et on m'incarcéra sous le prétexte que
+je m'étais emparé de divers objets d'or qui
+constituaient la Toison, but de mon antiopée.
+Le juge d'instruction n'entend rien à l'amphionie,
+et je vais être condamné si vous n'intervenez
+pas. Vous savez que je suis un grand
+artiste. Proclamez-le, et délivrez-moi.</p>
+
+<p>Comme je ne pouvais rien pour le baron
+d'Ormesan, et que je n'aime pas avoir affaire
+avec la Justice, je ne lui répondis même pas.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.2" href="#t16.2">II</a><br>
+UN BEAU FILM</h3>
+
+
+<p>&mdash;Qui n'a pas un crime sur la conscience?
+demanda le baron d'Ormesan. Pour ma part,
+je ne les compte plus. J'en ai commis quelques-uns
+qui m'ont rapporté pas mal d'argent. Et si
+je ne suis pas millionnaire aujourd'hui, il faut
+accuser mes appétits plutôt que mes scrupules.</p>
+
+<p>En 1901, j'avais fondé avec quelques amis
+la <i>Cinematographic International Company</i>,
+que nous appelions plus brièvement la C. I. C.
+Il s'agissait d'obtenir des films d'un très grand
+intérêt et de donner ensuite des représentations
+cinématographiques dans les principales villes
+d'Europe et d'Amérique. Notre programme
+était très bien composé. Grâce à l'indiscrétion
+d'un valet de chambre, nous avions pu obtenir
+l'intéressante scène représentant le lever du
+président de la République. Nous avions également
+cinématographié la naissance du prince
+d'Albanie. D'autre part, à prix d'or, en corrompant
+quelques fonctionnaires du Sultan, nous
+avions fixé à jamais, dans sa mobilité, l'impressionnante
+tragédie où le grand-vizir Melek-Pacha,
+après des adieux déchirants à ses
+femmes et ses enfants, but le mauvais café, par
+ordre de son maître, sur la terrasse de sa maison
+de Péra.</p>
+
+<p>Il nous manquait la représentation d'un
+crime. Mais on ne connaît pas d'avance l'heure
+d'un forfait, et il est rare que les criminels
+agissent ouvertement.</p>
+
+<p>Désespérant de nous procurer, par des
+moyens licites, le spectacle d'un attentat, nous
+décidâmes d'en organiser un dans une villa que
+nous louâmes à Auteuil. Nous avions d'abord
+pensé à engager des acteurs pour mimer le
+crime qui nous manquait, mais, outre que nous
+eussions trompé nos futurs spectateurs en leur
+offrant des scènes truquées, habitués que nous
+étions à ne cinématographier que de la réalité,
+nous ne pouvions être satisfaits par un simple
+jeu théâtral, si parfait fût-il. Nous eûmes aussi
+l'idée de tirer au sort celui qui d'entre nous
+devait se dévouer et commettre le crime qu'enregistrerait
+notre appareil. Mais cette perspective
+ne sourit à personne. Nous étions, en
+somme, une société d'honnêtes gens, et nul ne
+se souciait de perdre l'honneur, même dans un
+but commercial.</p>
+
+<p>Une nuit, nous nous embusquâmes au coin
+d'une rue déserte, près de la villa que nous
+avions louée. Nous étions six, tous armés de
+revolvers. Un couple passa. C'étaient un jeune
+homme et une jeune femme, dont la mise
+recherchée nous parut très propre à fournir les
+éléments intéressants d'un crime sensationnel.
+Silencieux, nous bondîmes sur le couple, le
+ligottâmes et le transportâmes dans la villa.
+Nous l'y laissâmes sous la garde de l'un d'entre
+nous. Nous nous remîmes en embuscade et un
+monsieur à favoris blancs, en vêtements de
+soirée, ayant paru, nous allâmes à sa rencontre
+et l'entraînâmes dans la villa, malgré sa résistance.
+L'aspect de nos revolvers eut raison de
+son courage et de ses cris. Notre photographe
+disposa son appareil, fit la lumière convenable
+et se tint prêt à enregistrer le crime. Quatre
+d'entre nous se placèrent à côté du photographe
+et braquèrent leurs revolvers sur nos trois captifs.
+Le jeune homme et la jeune femme
+s'étaient évanouis. Je les déshabillai avec des
+attentions touchantes. À la jeune femme j'ôtai
+sa jupe et son corsage, et je laissai le jeune
+homme en bras de chemise. Puis, je m'adressai
+au monsieur en habit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, mes amis et moi
+nous ne vous voulons aucun mal. Mais nous
+exigeons de vous, et sous peine de mort, que
+vous assassiniez, avec le poignard que je dépose
+à vos pieds, cet homme et cette femme. Vous
+vous efforcerez avant tout de les faire revenir
+de leur évanouissement. Vous prendrez garde
+qu'ils ne vous étranglent. Et comme ils sont
+désarmés, nul doute que vous n'en veniez à
+bout.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur me dit poliment le futur assassin,
+il faut bien céder à la violence. Vos dispositions
+sont prises et je ne veux pas tenter de vous
+faire revenir sur une résolution dont la raison
+ne m'apparaît pas clairement, mais je vous
+demande une grâce, une seule: permettez-moi
+de me masquer.</p>
+
+<p>Nous nous concertâmes et reconnûmes qu'il
+valait mieux, pour lui aussi bien que pour nous,
+qu'il fût masqué. Je lui attachai sur le visage
+un mouchoir auquel je fis des trous à la place des
+yeux, et le sacripant commença son ouvrage.</p>
+
+<p>Il frappa dans les mains du jeune homme.
+Notre appareil fonctionnait et enregistrait cette
+scène lugubre.</p>
+
+<p>L'assassin, de la pointe de son poignard, piqua
+sa victime au bras. Le jeune homme bondit sur
+ses pieds et sauta avec une force décuplée par
+l'effroi sur le dos de son agresseur. Il y eut une
+courte lutte. La jeune femme revint aussi de
+son évanouissement et se précipita au secours
+de son ami. Mais elle tomba la première, frappée
+au c&oelig;ur d'un coup de poignard. Puis ce fut le
+tour du jeune homme. Il s'affaissa, la gorge
+coupée. L'assassin fit bien les choses. Son
+mouchoir n'avait pas été dérangé pendant cette
+lutte. Il le conserva tant que notre appareil
+fonctionna:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous contents, messieurs, nous
+demanda-t-il, et puis-je maintenant faire ma
+toilette?</p>
+
+<p>Nous le félicitâmes, il se lava les mains, se
+recoiffa, se brossa.</p>
+
+<p>Ensuite, l'appareil s'arrêta.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'assassin attendit que nous eussions fait
+disparaître les traces de notre passage, à cause
+de la police qui ne manquerait pas de venir le
+lendemain. Nous sortîmes tous ensemble.
+L'assassin prit congé de nous en homme du
+monde. Il retournait en toute hâte à son cercle,
+car, point de doute qu'il ne gagnât le soir
+même, après une pareille aventure, des sommes
+fabuleuses. Nous saluâmes ce joueur, en le
+remerciant, et fûmes nous coucher.</p>
+
+<p>Nous avions notre crime sensationnel.</p>
+
+<p>Il fit un bruit énorme. Les victimes étaient
+la femme du ministre d'un petit État des Balkans
+et son amant, fils du prétendant à la couronne
+d'une principauté de l'Allemagne du
+Nord.</p>
+
+<p>Nous avions loué la villa sous un faux nom,
+et le gérant, pour ne point avoir d'ennuis,
+déclara reconnaître son locataire dans le jeune
+prince. La police fut sur les dents pendant
+deux mois. Les journaux publièrent des éditions
+spéciales, et, comme nous avions commencé
+notre tournée, vous pouvez imaginer
+notre succès. La police ne supposa pas un instant
+que nous offrions la réalité de l'assassinat
+du jour. Nous avions cependant soin de l'annoncer
+en toutes lettres. Mais le public ne s'y
+trompa point. Il nous fit un accueil enthousiaste
+et, tant en Europe qu'en Amérique, nous
+gagnâmes de quoi distribuer aux membres de
+notre association, au bout de six mois, la somme
+de trois cent quarante-deux mille francs.</p>
+
+<p>Comme le crime avait fait trop de bruit pour
+rester impuni, la police finit par arrêter un
+Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour
+la nuit du crime. Malgré ses protestations d'innocence,
+il fut condamné à mort et exécuté.
+Nous eûmes encore bien de la chance. Notre
+photographe put, par un heureux hasard, assister
+à l'exécution, et nous corsâmes notre spectacle
+d'une nouvelle scène, bien faite pour attirer la
+foule.</p>
+
+<p>Lorsqu'au bout de deux ans, pour des raisons
+sur lesquelles je ne m'étendrai pas, notre
+association fut dissoute, j'avais touché, pour
+ma part, plus d'un million, que je reperdis aux
+courses l'année suivante.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.3" href="#t16.3">III</a><br>
+LE CIGARE ROMANESQUE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Il y a de cela quelques années, me dit le
+baron d'Ormesan, un de mes amis me donna
+une boîte de havanes, qu'il me recommanda
+comme étant de la même qualité que ceux dont
+le défunt roi d'Angleterre ne pouvait se passer.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque j'eus soulevé le couvercle,
+je me réjouis beaucoup de l'arome que répandaient
+les cigares merveilleux. Je les comparai
+aux torpilles bien rangées d'un arsenal. Arsenal
+pacifique! Torpilles que le rêve a inventées
+pour combattre l'ennui! Puis, ayant pris délicatement
+un des cigares, je trouvai que ma
+comparaison avec les torpilles était inexacte. Il
+ressemblait plutôt à un doigt de nègre, et la
+bague de papier doré contribuait à augmenter
+l'illusion que la belle couleur brune m'avait
+suggérée. Je perçai soigneusement le cigare,
+l'allumai et commençai à tirer avec béatitude
+des bouffées parfumées.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants il ne me vint
+plus dans la bouche qu'une saveur désagréable,
+et la fumée de mon cigare me parut avoir une
+odeur de papier brûlé:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi d'Angleterre me paraît avoir en
+fait de tabac, me dis-je, des goûts moins raffinés
+que je n'aurais supposé. Il est possible,
+après tout, que la fraude si répandue de nos
+jours n'épargne même plus le palais et la gorge
+d'Édouard VII. Tout s'en va. Il n'y a plus
+moyen de fumer un bon cigare.</p>
+
+<p>Et faisant la grimace je cessai de fumer le
+mien qui, décidément, sentait le carton brûlé.
+Je l'examinai un instant en pensant:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que ces Américains ont la haute
+main sur Cuba, il se peut que la prospérité de
+l'île ait progressé, mais les havanes ne sont
+plus fumables. Ces Yankees ont sans doute
+appliqué aux plantations de tabac les procédés
+de la culture moderne, les cigarières ont été
+certainement remplacées par des machines.
+Tout cela est peut-être économique et rapide,
+mais le cigare y perd beaucoup. D'autant plus
+que celui que j'ai honte de fumer à l'instant me
+donne tout lieu de croire que les falsificateurs
+s'en mêlent et que, de vieux journaux, trempés
+dans de la nicotine, tiennent maintenant lieu de
+feuilles de tabac chez les manufacturiers havanais.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes réflexions, et j'avais
+défait mon cigare, afin d'examiner les éléments
+qui le composaient. Je ne fus pas très
+surpris de découvrir, disposé de telle façon
+qu'il n'avait pas empêché le cigare de tirer,
+un rouleau de papier que je m'empressai de
+dérouler. Il était formé d'une feuille de papier
+entourant, comme pour la protéger, une petite
+enveloppe fermée qui portait cette adresse:</p>
+
+<p class="c"><i>Sen. Don José Hurtado y Barral,<br>
+Calle de los Angeles,<br>
+Habana.</i></p>
+
+<p>Sur la feuille de papier, dont le bord supérieur
+était un peu roussi, je lus avec stupéfaction,
+tracées d'une écriture féminine, en espagnol,
+quelques lignes dont voici la traduction:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Enfermée contre mon gré dans le couvent de la
+Merced, je prie le bon chrétien qui aura l'idée de
+rechercher de quoi se compose ce mauvais cigare,
+d'envoyer à son adresse la lettre ci-jointe.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Étonné et très ému, je pris mon chapeau et
+fus mettre la lettre à la poste. Ensuite je revins
+chez moi et allumai un second cigare. Il était
+excellent, les autres aussi. Mon ami ne s'était
+pas trompé. Le roi d'Angleterre se connaissait
+fort bien en tabacs de la Havane.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cinq ou six mois après cet incident romanesque
+je n'y pensais plus, lorsqu'un jour on
+m'annonça la visite d'un nègre et d'une
+négresse fort bien mis, qui me priaient instamment
+de les recevoir, ajoutant que je ne les
+connaissais pas et que leur nom sans doute ne
+me dirait rien.</p>
+
+<p>Et c'est très intrigué que j'entrai dans le
+salon où l'on avait introduit le couple exotique.</p>
+
+<p>Le monsieur nègre se présenta avec aisance,
+s'expriment dans un français très intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, me dit-il, Don José Hurtado y
+Barral...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est vous? m'écriai-je très étonné,
+et me rappelant soudain l'histoire du cigare.</p>
+
+<p>Mais, je dois avouer qu'il ne me serait jamais
+venu à l'idée que le Roméo havanais et sa
+Juliette pussent être des nègres.</p>
+
+<p>Don José Hurtado y Barral reprit avec courtoisie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>Et me présentant sa compagne il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma femme. Elle l'est devenue grâce
+à votre obligeance, car des parents impitoyables
+l'avaient enfermée dans un couvent, où les
+nonnes, tout le jour, fabriquent des cigares destinés
+exclusivement à la cour pontificale et à
+celle d'Angleterre.</p>
+
+<p>Je n'en revenais pas. Hurtado y Barral continua:</p>
+
+<p>&mdash;Nous appartenons tous deux à de riches
+familles noires. Il y en a un certain nombre à
+Cuba. Mais, le croiriez-vous, le préjugé de la
+couleur existe aussi bien chez les nègres que
+chez les blancs.</p>
+
+<p>Les parents de ma Dolorès voulaient à tout
+prix qu'elle épousât un blanc. Ils souhaitaient
+surtout pour gendre un Yankee, et, désolés de
+la résolution bien arrêtée qu'elle avait de
+m'épouser, ils la firent enfermer dans le plus
+grand secret au couvent de la Merced.</p>
+
+<p>Ne sachant comment retrouver Dolorès, j'étais
+désespéré et prêt à me tuer, lorsque la
+lettre que vous avez eu la bonté de jeter à la
+poste me rendit le courage. J'enlevai ma fiancée,
+et depuis elle est devenue ma femme...</p>
+
+<p>Et certes, monsieur, nous eussions été bien
+ingrats si nous n'avions pris pour but de notre
+voyage de noces à Paris où nous avions le
+devoir de venir vous remercier.</p>
+
+<p>Je dirige à cette heure une des plus importantes
+manufactures de cigares de la Havane, et
+voulant vous dédommager du mauvais cigare
+que vous avez fumé par notre faute, je vous
+adresserai deux fois par an une provision de
+cigares du premier choix, n'attendant pour
+faire expédier le premier envoi que d'avoir
+consulté votre goût.</p>
+
+<p>Don José avait appris le français à la Nouvelle-Orléans,
+et sa femme le parlait sans
+accent, car elle avait été élevée en France...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Peu de temps après, les jeunes héros de cette
+aventure romanesque retournèrent à La Havane.
+Je dois ajouter qu'ingrat, ou bientôt mécontent
+de son mariage, je ne sais, Don José Hurtado
+y Barral ne m'a jamais fait tenir les cigares
+qu'il m'avait promis...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.4" href="#t16.4">IV</a><br>
+LA LÈPRE</h3>
+
+
+<p>Comme on venait de constater que la langue
+italienne n'offre que peu de difficultés, le
+baron d'Ormesan protesta avec l'assurance d'un
+homme qui parle une quinzaine d'idiomes européens
+ou asiatiques:</p>
+
+<p>&mdash;Pas difficile, l'italien? Quelle erreur!... Il
+se peut que ses difficultés soient peu apparentes,
+mais elles n'en existent pas moins,
+croyez-moi. J'en ai fait l'expérience. Elles
+furent cause que je faillis attraper la lèpre, ce
+mal terrible qui, semblable aux difficultés que
+présente la langue italienne, se cache, semble
+avoir disparu, tandis qu'il n'en continue pas
+moins à étendre ses ravages à travers les cinq
+parties du monde.</p>
+
+<p>&mdash;La lèpre!</p>
+
+<p>&mdash;À cause de l'italien?</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-nous ça!</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être affreux!</p>
+
+<p>En écoutant ces exclamations qui prouvaient
+le succès de sa déclaration paradoxale, le baron
+d'Ormesan souriait. Je lui tendis la boîte de
+cigares. Il en choisit un, l'alluma, après en
+avoir retiré la bague qu'il mit à son auriculaire
+droit, selon une sotte habitude qui lui venait
+d'Allemagne. Puis, après avoir lancé quelques
+bouffées triomphantes sur ceux qui l'entouraient,
+il commença sur un ton de condescendance
+assez vaine:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a près de douze ans, je voyageais en
+Italie. J'étais à cette époque un linguiste très
+ignorant. Je parlais fort mal l'anglais et l'allemand.
+Pour l'italien, je macaronisais, c'est-à-dire
+que je me servais de mots français auxquels
+j'ajoutais des terminaisons sonores, j'usais
+aussi de mots latins; bref, je me faisais comprendre.</p>
+
+<p>Je venais de parcourir à pied une partie
+importante de la Toscane, lorsque j'arrivai un
+soir, vers six heures, dans une jolie bourgade
+où je devais coucher. À l'unique auberge de
+l'endroit, on m'avertit que toutes les chambres
+étaient retenues par une troupe d'Anglais.</p>
+
+<p>L'aubergiste me conseilla de demander asile
+au curé. Il me reçut fort bien et parut charmé
+de mon langage hybride, qu'il voulut bien, et
+c'était trop d'honneur, comparer à la langue
+du <i>Songe de Poliphile</i>. Je lui répondis que je
+me contentais d'imiter involontairement le
+Merlin Coccaie. Il rit beaucoup, en me disant
+que justement il se nommait Folengo, ce qui
+me parut un hasard assez extraordinaire. Ensuite,
+il me mena à sa chambre qu'il me montra.
+Je voulus refuser. Mais rien n'y fit. Ce
+digne abbé Folengo entendait l'hospitalité
+d'une façon toscane, sans doute, car il ne manifesta
+même pas l'intention de changer les draps
+de son lit. J'y devais coucher, et je ne pus trouver
+un prétexte pour demander au bon prêtre,
+et sans le froisser, des draps propres.</p>
+
+<p>Je dînai tête à tête avec le curé Folengo.
+La chère fut si délicate que j'oubliai les draps
+malencontreux, dans lesquels je m'étendis vers
+les dix heures. Je m'endormis aussitôt. Mon
+sommeil durait depuis une couple d'heures,
+lorsque je fus éveillé par un bruit de voix qui
+venait de la pièce voisine. Dom Folengo causait
+avec sa gouvernante, respectable personne
+de soixante-dix ans, qui nous avait préparé le
+succulent repas que je digérais encore. Le
+curé parlait avec animation. Sa gouvernante lui
+répondait d'une voix aigre-douce. Un mot, qui
+revenait à tout propos dans leur conversation
+me frappa: la lèpre. Je me demandai d'abord
+quelle raison ils pouvaient avoir de parler de
+cette terrible maladie: la lèpre.</p>
+
+<p>Puis, je me représentai combien l'abbé
+Folengo était bouffi. Ses mains étaient épaisses.
+Continuant, mon raisonnement, je dus convenir
+que le prêtre toscan était imberbe, malgré son
+âge assez avancé. C'en était assez. L'effroi
+s'empara de mon esprit. Certains villages italiens,
+aussi bien que certaines bourgades françaises,
+sont des foyers de lèpre. Et j'en étais
+certain. Dom Folengo était ladre. Je couchais
+dans le lit d'un lépreux. Les draps n'avaient
+même pas été changés. À ce moment les bruits
+de voix cessèrent. La prêtre ronfla bientôt dans
+la pièce voisine. Et j'entendis craquer les
+marches d'un escalier de bois. La gouvernante
+montait se coucher dans les combles. Ma terreur
+grandissait. Je pensai que les médecins
+ne sont pas d'accord au sujet de la contagion
+de la lèpre. Ces pensées n'étaient point faites
+pour me rassurer. Je me disais que l'abbé
+m'avait offert son lit en toute charité, puis que
+dans la nuit il s'était souvenu qu'il pouvait
+ainsi me communiquer son mal. C'est de cela
+qu'il parlait avec sa gouvernante, et sans doute
+avant de s'endormir avait-il prié Dieu pour que
+son imprudence n'eût pas une malheureuse
+issue. Couvert d'une sueur froide, je me levai
+et me mis à la fenêtre.</p>
+
+<p>Minuit sonna à l'horloge de l'église. Bientôt
+je n'y tins plus. Harassé, je m'assis par terre
+et m'endormis appuyé contre le mur. La fraîcheur
+du matin m'éveilla vers quatre heures.
+J'éternuai une trentaine de fois, et frissonnai
+en regardant le lit fatal. L'abbé Folengo, que
+mes éternuements avaient éveillé, entra dans
+la chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous assis en chemise, contre
+la fenêtre? me demanda-t-il. Je pense, mon
+cher hôte, que vous seriez mieux dans ce lit.</p>
+
+<p>Je regardais le prêtre. Son teint était rose.
+Il était gras, mais sa santé, je dus me l'avouer,
+paraissait florissante.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, savez-vous que le
+climat de Paris, et celui de l'Ile-de-France en
+général, sont peu favorables au développement
+de la lèpre. Ce climat a même la salutaire propriété
+de faire rétrograder cette maladie. Beaucoup
+de lépreux asiatiques, ceux de la Colombie,
+en Amérique, où ce mal est des plus fréquents,
+donnent comme but à leur existence
+l'arrondissement d'un pécule suffisant à les
+faire vivre deux ou trois ans à Paris. Après
+cette période, leur ladrerie s'étant atténuée, ils
+retournent dans leur pays amasser un nouveau
+trésor qui leur permettra un nouveau séjour
+aux bords de la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir, me demanda
+l'abbé Folengo, vous parlez, si je ne me trompe
+pas, de la lèpre, <i lang="it">la lebbra</i>, cette terrible maladie
+qui fit tant de ravages au moyen-âge.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en cause pas moins aujourd'hui, lui
+répondis-je, en le fixant sévèrement, et quant
+aux prêtres qui en sont atteints, leur place
+serait plutôt dans les maladreries d'Honolulu, ou
+dans d'autres léproseries asiatiques. Ils y pourraient
+soigner leurs compagnons d'infortune...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi me parlez-vous de ces
+choses horribles d'aussi bonne heure? répliqua
+l'abbé Folengo. Il n'est pas encore cinq heures.
+Le soleil paraît à peine à l'horizon. L'aurore
+qui empourpre le ciel ne me paraît point faite
+pour inspirer d'aussi funèbres pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-le donc, signor abbé, m'écriai-je,
+vous êtes lépreux, je vous ai entendu cette
+nuit...</p>
+
+<p>Dom Folengo semblait stupéfait et atterré.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Français, me dit-il, vous vous
+trompez, je ne suis pas lépreux, et je me
+demande comment ces idées désolantes vous
+sont venues?</p>
+
+<p>&mdash;Non, signor abbé, précisai-je, je vous ai
+entendu cette nuit. Vous parliez de la lèpre
+avec votre gouvernante, dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>L'abbé Folengo partit d'un grand éclat de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres Français, dit-il en continuant
+à rire aux larmes, vous ne pouvez venir en Italie
+sans qu'il vous arrive une histoire de ce
+genre, témoin votre Paul-Louis Courier, qui fait
+un récit à peu près semblable dans une de ses
+lettres... <i lang="it">La lepre</i> signifie <i>le lièvre</i> en italien.
+La chasse est ouverte. Ces jours derniers, un
+de mes paroissiens m'a apporté un lièvre
+superbe; j'en parlais cette nuit avec ma gouvernante,
+car il me paraît être à point. On nous
+le servira aujourd'hui même, à midi. Vous vous
+régalerez, en vous félicitant d'avoir, au prix
+d'une mauvaise nuit, augmenté votre bagage
+de connaissances linguistiques.</p>
+
+<p>J'étais tout penaud. Mais le lièvre me parut
+délicieux. C'est que les pires choses, <i>la lèpre</i>
+elle-même, peuvent devenir excellentes, lorsqu'on
+sait les accommoder et s'en accommoder.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.5" href="#t16.5">V</a><br>
+COX-CITY</h3>
+
+
+<p>Le baron d'Ormesan porta vivement la main
+à la cicatrice que je venais d'apercevoir, et
+ramena ses cheveux pour la couvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sois toujours très bien coiffé,
+me dit-il. On remarque, sans cela, cette vilaine
+place nette et livide de mon cuir chevelu, et
+j'ai l'air d'avoir la pelade... Cette cicatrice n'est
+pas nouvelle. Elle date d'une époque où j'étais
+fondateur de cité... Il y a de cela une quinzaine
+d'années, et c'était dans la Colombie britannique,
+au Canada... Cox-City!... Une ville de
+cinq mille âmes... Elle tenait son nom de Cox...
+Chislam Cox... un gaillard moitié homme de
+science, moitié aventurier. Il avait provoqué le
+<i>rush</i> dans cette partie, vierge alors, des Montagnes
+Rocheuses, où est située aujourd'hui
+encore Cox-City.</p>
+
+<p>Les mineurs avaient été racolés un peu partout:
+à Québec, dans le Manitoba, à New-York.
+C'est dans cette dernière ville que je rencontrai
+Chislam Cox.</p>
+
+<p>J'y étais depuis six mois environ. Au demeurant,
+je dois l'avouer, je ne gagnais pas un sou
+et m'ennuyais à mourir.</p>
+
+<p>Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande
+assez jolie fille, dont les charmes avaient
+du succès... Nous nous étions connus à Hambourg.
+J'étais devenu son <i>manager</i>, si j'ose
+dire...</p>
+
+<p>Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill,
+pour parler comme les gens de Cologne, sa ville
+natale.</p>
+
+<p>Faut-il ajouter qu'elle m'aimait à la folie?...
+Pour ma part, je n'en étais point jaloux. Toutefois,
+cette vie de paresseux me pesait plus que
+vous ne sauriez croire; je n'ai pas l'âme d'un
+maquereau. Mais c'est en vain que je cherchais
+à employer mes talents, à travailler...</p>
+
+<p>Un jour, dans un <i>saloon</i>, je me laissai embobiner
+par Chislam Cox, qui parlait tout haut,
+appuyé au bar, et exhortait les consommateurs
+à le suivre dans la Colombie britannique. Il y
+connaissait un lieu où l'or abondait.</p>
+
+<p>Il entremêlait dans son discours: Christ, Darwin,
+la Banque d'Angleterre, et, Dieu me damne
+si je sais pourquoi, la papesse Jeanne. Ce
+Chislam Cox était très convainquant. Je m'enrôlai
+dans sa troupe avec Marizibill, qui ne
+voulait pas me quitter, et nous partîmes.</p>
+
+<p>Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais
+tout un matériel de bar et beaucoup d'alcools;
+whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des
+balances de précision.</p>
+
+<p>Notre voyage fut assez pénible, mais aussitôt
+arrivés là où Chislam Cox voulait nous conduire,
+nous bâtîmes une ville de bois qui fut
+baptisée Cox-City, en l'honneur de celui qui
+nous dirigeait. J'inaugurai mon débit de boissons,
+qui fut bientôt très fréquenté. L'or, en
+effet, était abondant, et je faisais moi-même des
+affaires d'or. Une grande partie des mineurs
+étaient Français ou Canadiens français. Il y
+avait là des Allemands et des individus de
+langue anglaise. Mais l'élément français dominait.
+Plus tard, il nous vint des métis français
+du Manitoba et un grand nombre de Piémontais.
+Des Chinois arrivèrent aussi. Si bien qu'au
+bout de quelques mois, Cox-City comptait près
+de cinq mille habitants, qui ne possédaient
+qu'une dizaine de femmes...</p>
+
+<p>Je m'étais fait une situation enviable dans
+cette ville cosmopolite. Mon <i>saloon</i> était florissant.
+Je l'avais baptisé <i>Café de Paris</i>, et ce titre
+flattait tous les habitants de Cox-City.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands froids se firent sentir. C'était
+terrible. Cinquante degrés au-dessous de zéro
+constituent une température déplorable. On
+s'aperçut avec terreur que Cox-City ne renfermait
+que des provisions insuffisantes pour passer
+l'hiver. Il n'y avait plus de communications
+possibles avec le reste du monde. C'était la
+mort prochaine en perspective. Bientôt les provisions
+furent épuisées, et Chislam Cox fit afficher
+une proclamation émouvante, dans laquelle
+il nous faisait connaître toute l'horreur de notre
+situation.</p>
+
+<p>Il nous demandait pardon de nous avoir menés
+à la mort, et trouvait, nonobstant son désespoir,
+le moyen de parler de Herbert Spencer et du faux
+Smerdis. La fin de ce factum était effroyable.
+Cox invitait la population à se rassembler, le
+lendemain matin, sur la place qu'on avait eu le
+soin de laisser au centre de la ville. Tout le
+monde devait apporter un revolver et se suicider
+à un signal, pour échapper aux affres du
+froid et de la faim.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas de protestations. La solution
+fut trouvée généralement élégante, et Marizibill
+elle-même, au lieu de sangloter, me dit qu'elle
+serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribuâmes
+tout ce qui nous restait d'alcool.
+Le lendemain matin, nous nous rendîmes, bras
+dessus bras dessous, sur la place mortuaire.</p>
+
+<p>Dussé-je vivre cent mille ans, je n'oublierai
+jamais le spectacle de cette foule de cinq mille
+personnes couvertes de manteaux, de couvertures.
+Tout le monde tenait à la main un
+revolver, et toutes les dents claquaient... claquaient...
+je vous le jure!...</p>
+
+<p>Chislam Cox nous dominait, monté sur un
+tonneau. Tout à coup, il se porta le revolver au
+front. Le coup partit. C'était le signal et,
+tandis que, mort, Chislam Cox tombait de son
+tonneau, tous les habitants de Cox-City, y
+compris moi-même, se faisaient sauter la cervelle...
+Quel souvenir effroyable!... Quel sujet
+de méditation que cette unanimité dans le
+suicide! Mais quel froid terrible il faisait!...</p>
+
+<p>Je n'étais pas mort, mais étourdi, je me
+relevai bientôt. Une blessure, ou plutôt une
+enflure qui me faisait violemment souffrir, et
+dont la cicatrice me marquera jusqu'à la fin de
+mes jours, me rappelait seule que j'avais tenté
+de me suicider. Et pourquoi étais-je tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Marizibill! m'écriai-je.</p>
+
+<p>Rien ne me répondit. Mais, les yeux écarquillés,
+grelottant de froid, je demeurai longtemps
+hébété à regarder ces morts, près de cinq
+mille qui, tous, portaient au front une blessure
+volontaire.</p>
+
+<p>Puis, je ressentis une faim terrible qui me
+torturait l'estomac. Les vivres étaient épuisés.
+Je ne trouvai rien dans les maisons que je
+fouillai. Affolé et titubant, je me jetai sur un
+cadavre et lui dévorai la face. La chair était
+encore tiède. Je me rassasiai sans aucun
+remords. Puis je me promenai dans la nécropole
+en songeant aux moyens d'en sortir. Je
+m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai
+du plus d'or que je pus emporter. Ensuite,
+je m'inquiétai de la nourriture. Le corps des
+femmes est plus grasset, leur chair est plus
+tendre. J'en cherchai un et lui coupai les deux
+jambes. Ce travail me prit plus de deux heures.
+Mais je me trouvai à la tête de deux jambons,
+qu'au moyen de deux lanières, je suspendis a
+mon cou. Je m'aperçus alors que j'avais coupé les
+jambes de Marizibill. Mais mon âme d'anthropophage
+fut à peine émue. J'avais surtout hâte
+de partir. Je me mis en marche, et, par miracle,
+je joignis un campement de bûcherons, justement
+le jour où mes provisions furent épuisées.</p>
+
+<p>La blessure que je m'étais faite à la tête fut
+bientôt guérie. Mais une cicatrice que je cache
+avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la
+nécropole boréale, et ses habitants glacés, que
+le froid garde ainsi qu'ils tombèrent, armés et
+blessés, les yeux ouverts, et les poches pleines
+de l'or inutile pour lequel ils moururent.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="ch16.6" href="#t16.6">VI</a><br>
+LE TOUCHER À DISTANCE</h3>
+
+
+<p>Les Journaux ont rapporté l'extraordinaire
+histoire d'Aldavid, qu'un grand nombre de communautés
+Juives des cinq parties du Monde
+prirent pour le Messie, et dont la mort survint
+à la suite de circonstances qui parurent inexplicables.</p>
+
+<p>Ayant été mêlé de la façon la plus tragique à
+ces événements, je sens la nécessité de me
+défaire d'un secret qui m'étouffe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dépliant le journal, un matin, mes yeux
+tombèrent sur l'information suivante datée de
+Cologne:</p>
+
+<p>«Les communautés israélites du la rive droite
+du Rhin, entre Ehrenbreitstein et Beuel, sont
+dans une grande effervescence. Le Messie se
+trouverait au sein de l'une d'elles, à Dollendorf.
+Il aurait manifesté sa puissance par un
+grand nombre de miracles.</p>
+
+<p>«Le bruit qui se fait autour de cette affaire
+ne laisserait pas d'inquiéter le gouvernement
+provincial, qui, craignant tout de l'exaltation
+des esprits, aurait pris des mesures pour réprimer
+les désordres.</p>
+
+<p>«On ne doute point en haut lieu que ce
+Messie dont le nom supposé est Aldavid ne soit
+un imposteur. Le Docteur Frohmann, le savant
+ethnologue danois qui, en ce moment, est
+l'hôte de l'Université de Bonn, s'est rendu par
+curiosité à Dollendorf, et il affirme qu'Aldavid
+n'est pas juif ainsi qu'il prétend l'être, mais plutôt
+un Français originaire de la Savoie où s'est
+conservée assez purement la race des Allobroges.
+Quoi qu'il en soit, l'autorité aurait volontiers
+expulsé Aldavid si cela avait été possible;
+mais, celui que les Juifs rhénans appellent maintenant
+<i>le Sauveur d'Israël</i>, disparaît comme
+par enchantement lorsqu'il lui plaît. Il se tient
+ordinairement devant la synagogue de Dollendorf,
+prêchant la reconstitution du royaume de
+Juda en termes violents et enflammés, qui ne
+vont pas sans rappeler la rauque éloquence
+d'Ézéchiel. Il passe là trois ou quatre heures par
+jour, et le soir disparaît sans que l'on puisse
+savoir ce qu'il est devenu. On ne connaît, au
+demeurant, ni sa demeure, ni le lieu où il prend
+ses repas. On espère qu'avant peu, ce faux
+prophète sera démasqué et que ses tours de
+bateleur n'abuseront plus, ni l'autorité, ni les
+juifs rhénans. Revenus de leur erreur, ceux-ci
+demanderont d'eux-mêmes à être débarrassés
+d'un aventurier, duquel les propos mensongers,
+leur donnant une arrogance regrettable vis-à-vis
+du reste de la population, pourraient bien
+provoquer une explosion d'antisémitisme dont,
+en ce cas, les gens sensés ne pourraient même
+pas plaindre les victimes. Ajoutons qu'Aldavid
+parle parfaitement l'allemand. Il paraît être au
+courant des usages des juifs et connaît aussi
+leur jargon.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette information, qui en son temps excita
+vivement la curiosité du public, m'incita, je ne
+sais pourquoi, à regretter l'absence du baron
+d'Ormesan, qui ne m'avait plus donné de ses
+nouvelles depuis près de deux ans:</p>
+
+<p>«Voilà une affaire propre à exciter l'imagination
+du baron, me disais-je. Il aurait sans
+doute bien des histoires de faux Messies à me
+raconter...»</p>
+
+<p>Et oubliant la synagogue de Dollendorf, je
+pensai à cet ami disparu, dont l'imagination et
+les habitudes ne laissaient pas d'être inquiétantes,
+mais pour qui j'éprouvais malgré tout
+un vif intérêt. L'affection qui m'avait uni à lui
+lorsque mon compagnon de classe au collège,
+il se nommait tout simplement Dormesan; les
+nombreuses rencontres dans lesquelles il
+m'avait donné l'occasion d'apprécier son caractère
+singulier; son manque de scrupules; une
+certaine érudition désordonnée, et une gentillesse
+d'esprit fort agréable, étaient cause que
+j'éprouvais, parfois, comme un désir de le
+retrouver.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, les journaux contenaient relativement
+à l'affaire de Dollendorf des informations
+plus sensationnelles encore que celles qui
+avaient paru la veille.</p>
+
+<p>Des dépêches, datées de Francfort, de
+Mayence, de Leipzig, de Strasbourg, de Hambourg
+et de Berlin, annonçaient simultanément
+la présence d'Aldavid.</p>
+
+<p>Comme à Dollendorf, il avait apparu devant
+une synagogue, la principale de chaque ville.</p>
+
+<p>La nouvelle s'était vite répandue, les Juifs
+avaient accouru, et le Messie avait prêché
+partout dans des termes identiques, au témoignage
+des dépêches insérées dans les journaux.</p>
+
+<p>À Berlin, vers cinq heures, la police ayant
+voulu s'emparer de lui, la foule juive, qui l'entourait,
+s'y était opposée, poussant des clameurs
+et des lamentations, se livrant même à des violences
+qui provoquèrent un grand nombre
+d'arrestations.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Aldavid avait disparu
+comme par miracle...</p>
+
+<p>Ces nouvelles m'impressionnèrent, mais pas
+plus que le public qui se passionna pour Aldavid.
+Et, dans la journée, les éditions spéciales
+des journaux se succédèrent pour annoncer
+l'apparition (on ne disait plus la présence)
+du Messie à Prague, à Cracovie, à
+Amsterdam, à Vienne, à Livourne, à Rome
+même.</p>
+
+<p>Partout l'émotion était à son comble et les
+gouvernements, comme on s'en souvient, tinrent
+des conseils dont les décisions furent gardées
+secrètes, et pour cause, car toutes aboutissaient
+à cette constatation que, le pouvoir
+d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou
+du moins inexplicable par les moyens dont dispose
+la science, il valait mieux attendre, sans
+intervenir, des événements auxquels la force
+publique ne semblait pas pouvoir s'opposer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, des dépêches diplomatiques
+échangées de cabinet à cabinet, entre les gouvernements
+intéressés, eurent pour résultat de
+faire arrêter les principaux banquiers juifs de
+chaque nation.</p>
+
+<p>Cette mesure s'imposait. En effet, si comme
+on le supposait la prédication d'Aldavid avait
+pour résultat de provoquer l'exode des Juifs
+vers la Palestine, on pouvait aussi compter
+sur l'exode des capitaux de tous les pays pour
+la même destination, et il fallait éviter les désastres
+financiers qui eussent été la suite de
+cet événement. Au demeurant, on pensait avec
+raison que ce Messie, dont l'ubiquité paraissait
+incontestable, sinon les autres miracles qu'on
+lui attribuait, pouvait bien par des moyens
+surnaturels alimenter le budget du nouveau
+royaume de Juda, quand cela serait nécessaire.
+Et les banquiers juifs, traités d'ailleurs
+avec beaucoup d'égards, furent mis en prison,
+ce qui ne manqua pas de causer un très grand
+nombre de désastres financiers: paniques dans
+les Bourses, faillites et suicides.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'ubiquité d'Aldavid se
+manifestait en France: à Nîmes, à Avignon, à
+Bordeaux, à Sancerre, et, le Vendredi saint,
+celui qu'Israël acclamait comme l'<i>Étoile qui
+devait sortir de Jacob</i>, et que les chrétiens
+ne nommaient plus que l'Antéchrist, parut
+vers trois heures de l'après-midi à Paris,
+devant la synagogue de la rue de la Victoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout le monde attendait cet événement, et,
+depuis plusieurs jours les Juifs croyants de
+Paris se tenaient dans la synagogue, dans la
+rue de la Victoire et jusque dans les rues avoisinantes.
+Les fenêtres des immeubles proches
+de la synagogue avaient été louées à prix d'or
+par les Israélites qui voulaient voir le Messie.</p>
+
+<p>Lorsqu'il parut, la clameur fut immense. On
+l'entendit des hauteurs de Montmartre et de
+la place de l'Étoile. Je me trouvais à cet instant
+sur les Boulevards, et, avec tout le monde,
+je me précipitai vers la chaussée d'Antin, mais
+il me fut impossible d'aller au-delà du carrefour
+de la rue Lafayette, où des barrages d'agents et
+de gardes à cheval avaient été établis.</p>
+
+<p>Je n'appris que le soir, par les journaux,
+l'événement imprévu qui s'était produit durant
+cette apparition.</p>
+
+<p>Depuis qu'il ne se prodiguait plus seulement
+dans des pays de langue allemande, Aldavid
+parlait moins. Ses nouvelles apparitions duraient
+toujours autant que celles des premiers
+temps, mais il se taisait fréquemment, priant à
+voix basse, puis reprenant sa prédication toujours
+dans la langue du peuple parmi lequel il
+se trouvait. Et ce don des langues, qui faisait
+de sa vie une Pentecôte quotidienne, n'était pas
+moins surprenant que son don d'ubiquité et
+que la faculté qui le laissait disparaître à son gré.</p>
+
+<p>Pendant un des instants où, se taisant, le
+Messie semblait prier à voix basse devant les
+Juifs prosternés et silencieux, une voix puissante
+venue d'une des fenêtres qui fait face à
+la synagogue se fit entendre. Levant la tête,
+les assistants virent un moine au visage calme
+et inspiré. De la main gauche étendue, il présentait
+à Aldavid un crucifix, tandis que de la
+main droite il agitait un aspersoir dont des
+gouttes d'eau bénite atteignirent l'homme prodigieux.
+En même temps le moine prononçait
+la formule catholique de l'exorcisme, mais
+l'effet fut nul, et Aldavid ne leva même pas les
+yeux vers l'exorciseur qui, tombant à genoux,
+les yeux au ciel, baisa le crucifix et demeura
+longtemps en prière, face à face avec celui dont
+le démon Légion n'était pas sorti, et qui, s'il
+était l'Antéchrist, paraissait tellement sûr de
+soi, qu'un exorcisme même n'avait pu troubler
+son oraison.</p>
+
+<p>L'effet de cette scène fut immense et, triomphant
+dédaigneusement, les Juifs qui y avaient
+assisté s'étaient gardé de toute injure, de toute
+moquerie à l'égard du moine. Leurs yeux ardents
+regardaient le Messie, leurs c&oelig;urs exultaient,
+et tous, se prenant par la main, femmes,
+enfants et vieillards, en rangs pressés, se
+mirent à danser comme autrefois David devant
+l'arche en chantant «Hosannah!» et des
+hymnes d'allégresse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Samedi saint, Aldavid apparut encore, rue
+de la Victoire, et dans les autres villes où il
+s'était montré. On annonça sa présence dans
+plusieurs grandes villes d'Amérique, en Australie,
+à Tunis, à Alger, à Constantinople, à
+Salonique et à Jérusalem, la Ville sainte. On signalait
+également l'activité du très grand nombre
+de juifs qui précipitaient leur départ afin de se
+rendre en Palestine. L'émotion était partout à
+son comble. Les esprits les plus sceptiques se
+rendaient à l'évidence, avouant qu'Aldavid
+était bien ce Messie que les prophéties ont promis
+aux juifs. Les catholiques attendaient
+avec anxiété que Rome se prononçât sur ces
+événements, mais le Vatican semblait ignorer
+ce qui se passait, et le pape lui-même, dans l'encyclique
+<i>Misericordium</i> sur les armements,
+qu'il publia à cette époque, ne fit même pas allusion
+au Messie qui se manifestait chaque jour,
+à Rome aussi bien qu'ailleurs...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jour de Pâques, j'étais assis devant mon
+bureau, et je lisais avec attention les télégrammes
+qui relataient les événements de la
+veille, les paroles d'Aldavid, l'exode des juifs,
+dont les plus pauvres s'en allaient par troupes
+à pied vers la Palestine.</p>
+
+<p>Tout à coup, mon nom prononcé à voix
+haute me fit lever la tête, et je vis devant moi
+le baron d'Ormesan lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, m'écriai-je, je n'espérais plus
+vous revoir... Vous avez été absent au moins
+pendant deux ans... Mais comment êtes-vous
+entré? Sans doute, ai-je laissé ma porte ouverte!</p>
+
+<p>Je me levai, allai vers le baron et lui serrai
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, lui dis-je, et racontez-moi
+vos aventures, car je ne doute point qu'il ne
+vous soit arrivé des choses extraordinaires depuis
+que je ne vous ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais satisfaire votre curiosité, me dit-il.
+Souffrez que je reste ainsi debout, appuyé
+contre la muraille, je n'ai pas envie de m'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, repris-je, mais avant
+tout, dites-moi d'où vous venez, revenant!</p>
+
+<p>Il me répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez peut-être mieux de me demander
+où je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais chez moi, parbleu, répliquai-je d'un
+ton impatienté; vous n'avez point changé...
+toujours aussi mystérieux!... Au fait, cela fait
+sans doute partie de votre récit. Eh bien! où
+êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, me répondit-il, depuis près de
+trois mois, en Australie, dans une petite localité
+du Queensland, et je m'y trouve fort bien; toutefois,
+je ne tarderai pas à m'embarquer pour le
+vieux Monde, où m'appellent des affaires importantes.</p>
+
+<p>Je le regardai un peu effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, lui dis-je, cependant
+vous m'avez habitué à tant de bizarreries, que je
+veux bien croire ce que vous me dites, mais je
+vous supplie de me l'expliquer. Vous êtes chez
+moi et vous prétendez être dans le Queensland
+en Australie; avouez que j'ai lieu de ne pas
+comprendre.</p>
+
+<p>Il sourit encore et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous
+empêche point de me voir chez vous, de même
+qu'on me voit en cet instant à Rome, à Berlin,
+à Livourne, à Prague, et dans un si grand
+nombre de villes que l'énumération en serait
+fastid...</p>
+
+<p>&mdash;Vous! m'écriai-je, en l'interrompant, vous
+seriez Aldavid?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, répliqua le baron d'Ormesan,
+et j'espère qu'à présent vous ne douterez plus
+de mes paroles.</p>
+
+<p>J'allai à lui, je le tâtai, le regardai, il était
+bien là, appuyé devant moi à la muraille,
+aucun doute n'était possible. Je m'assis dans un
+fauteuil et contemplai avidement cet homme
+surprenant qui, plusieurs fois condamné pour
+vol, auteur impuni d'assassinats retentissants,
+était aussi, et de manière indéniable, le plus
+miraculeux des mortels. Je n'osai rien dire et
+il rompit enfin le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je suis cet Aldavid, le Messie
+des prophéties, le prochain roi de Juda.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi
+comment vous avez pu accomplir les prodiges
+qui tiennent en suspens l'attention de l'univers?</p>
+
+<p>Il hésita un instant, puis, se décidant:</p>
+
+<p>&mdash;La science, dit-il, est la cause des prétendus
+miracles que j'accomplis. Vous êtes le
+seul à qui je puisse m'ouvrir, car je vous connais
+depuis longtemps, et je sais que vous ne
+me trahirez point, aussi bien ai-je besoin d'un
+confident... Vous savez mon nom véritable,
+Dormesan, et vous connaissez quelques uns des
+crimes artistiques qui font la joie de ma vie.
+J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma
+culture littéraire, et ce n'est pas peu dire, puisque,
+connaissant à fond un grand nombre de
+langues, je suis au courant de toutes les grandes
+littératures anciennes et modernes. Tout cela
+m'a servi. J'ai eu des hauts et des bas, c'est vrai,
+mais une seule des fortunes que j'ai amassées
+et dissipées, soit au jeu, soit en prodigalités de
+toutes sortes, formerait une somme respectable,
+même en Amérique...</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, un petit héritage, d'environ
+deux cent mille francs, m'étant pour ainsi dire
+tombé du ciel il y a quatre ans, je consacrai
+cet argent à des expériences scientifiques, et
+me vouai à des recherches ayant trait à la télégraphie
+et la téléphonie sans fil, à la transmission
+des images photographiques, à la photographie
+en couleurs et en relief, au cinématographe,
+au phonographe, etc... Ces travaux
+m'amenèrent à m'inquiéter d'un point négligé
+par tous les savants qui se sont occupés de
+ces problèmes passionnants: je veux parler
+du toucher à distance. Et je finis par découvrir
+les principes de cette science nouvelle.</p>
+
+<p>De même que la voix peut se transporter
+d'un point à un autre très éloigné, de même
+l'apparence d'un corps, et les propriétés de
+résistance par lesquelles les aveugles en
+acquièrent la notion, peuvent se transmettre,
+sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste
+aux corps qu'il projette. J'ajoute que le
+nouveau corps conserve la plénitude des
+facultés humaines, dans la limite où elles sont
+exercées à l'appareil par le véritable corps.</p>
+
+<p>Les récits miraculeux, les contes populaires,
+qui accordent à certains personnages le don
+d'ubiquité, montrent que d'autres hommes avant
+moi ont agité la question du toucher à distance;
+toutefois ce n'étaient que rêveries sans importance.
+Il m'était réservé de résoudre, scientifiquement
+et pratiquement, le problème.</p>
+
+<p>Bien entendu, je laisse de côté les phénomènes
+ou prétendus phénomènes médionaux
+touchant le dédoublement des corps; ces phénomènes,
+qu'on connaît mal, n'ont rien à voir,
+d'après ce que j'en sais, avec les recherches
+que j'ai menées à bien.</p>
+
+<p>Après des nombreuses expériences, je parvins
+à construire deux appareils dont je gardai l'un,
+tandis que je plaçais l'autre contre un arbre situé
+au bord d'une allée du parc Montsouris. Mon
+expérience réussit pleinement, et, actionnant
+l'appareil transmetteur qui m'avait coûté tant
+de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je
+pouvais, sans quitter le lieu où je me trouvais
+en réalité, apparaître, me trouver en même
+temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener,
+du moins voir, parler, toucher et être
+touché dans les deux endroits à la fois. Plus
+tard, j'installai un autre de mes appareils récepteurs
+contre un arbre des Champs-Élysées,
+et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi
+bien me trouver dans trois endroits à la fois.
+Désormais, le monde était à moi. J'eusse pu
+tirer des profits immenses de mon invention,
+mais je préférai la garder uniquement à mon
+usage. Mes appareils récepteurs sont petits, ont
+un aspect insignifiant, et il n'est pas encore
+arrivé qu'on les ait enlevés des endroits où je
+les ai placés. J'en mis un chez vous, cher ami,
+il y a deux ans, mais c'est la première fois que
+je m'en sers, et vous ne l'aviez jamais aperçu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement
+l'apparence d'un clou... Je voyageai,
+pendant près de deux ans, dotant de récepteurs
+la façade de toutes les synagogues. Car mon
+dessein étant de devenir roi, du simple baron
+que je me suis fait, je ne pouvais espérer
+réussir qu'en fondant de nouveau le royaume
+de Juda, dont les Juifs espèrent depuis si longtemps
+la reconstitution.</p>
+
+<p>Je parcourus successivement les cinq parties
+du Monde, me tenant d'ailleurs toujours, grâce
+à mon ubiquité, en relations avec ma maison à
+Paris, avec une maîtresse que j'aime, qui me
+le rend, et qui, voyageant avec moi, m'aurait
+gêné.</p>
+
+<p>Mais, voyez le côté pratique de cette invention!
+Ma maîtresse, une femme charmante et
+mariée, n'a jamais été au courant de mes
+voyages. Elle ignore même si j'ai quitté Paris,
+car chaque semaine, le mercredi, lorsqu'elle
+vient chez moi avide de caresses, elle me trouve
+au lit. J'y ai adapté un de mes appareils, et c'est
+ainsi que, de Chicago, de Jérusalem et de Melbourne,
+j'ai pu faire à ma maîtresse, à Paris,
+trois enfants, qui hélas! ne porteront point mon
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Puissiez vous trouvez miséricorde, dis-je,
+le véritable Messie pardonna à la femme adultère.</p>
+
+<p>Il ne releva point ce que je venais de dire, et
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pour le reste, vous connaissez les événements
+aussi bien que moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais, répliquai-je, et je vous juge
+sévèrement. Je ne vous crois pas les qualités
+d'un fondateur d'empire, encore moins celles
+d'un bon monarque, votre vie criminelle vous
+condamne et vos imaginations vous feront un
+jour mener votre peuple à la ruine. Homme de
+science, habile dans les arts, vous méritiez,
+malgré vos crimes, l'indulgence et peut-être
+même l'admiration des gens instruits et de bon
+sens. Mais, roi, vous n'avez pas le droit de l'être,
+vous ne saurez point promulguer de lois justes,
+et vos sujets ne seront que les jouets de vos
+caprices. Renoncez à ce rêve insensé d'un trône
+dont vous êtes indigne. De pauvres gens s'en
+vont à pied sur les routes, vous croyant un personnage
+sacré qui relèvera le Temple de Jérusalem.
+Un grand nombre déjà sont morts en chemin
+pour le misérable imposteur que vous êtes.
+Renoncez à vous dire plus longtemps le Messie
+que vous n'êtes point, ou je vous dénoncerai!</p>
+
+<p>&mdash;On vous prendra pour un fou, me dit en
+ricanant le faux Messie; et me croyez-vous assez
+sot pour vous avoir donné les lumières suffisantes
+qui vous permettraient de me faire tort
+en détruisant mon appareil? Détrompez-vous!...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La colère m'aveuglait, je ne savais plus au
+juste ce que je faisais. Ayant saisi sur ma table
+un revolver qui s'y trouve toujours, j'en déchargeai
+les six balles sur le faux corps apparent
+et solide du faux Messie, qui s'affaissa en poussant
+un grand cri. Je me précipitai: le corps était
+là, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel,
+mais compagnon si agréable. Je ne
+savais que faire:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a abusé, me dis-je, c'était une farce.
+Il est bien venu ici à l'improviste, il est entré
+sans que je l'entendisse, ma porte était certainement
+ouverte. Il s'est moqué de moi en se
+faisant passer pour Aldavid, c'était fantastique
+et charmant. Je m'y suis laissé prendre et l'ai
+tué... Hélas! que vais-je devenir?</p>
+
+<p>Et je méditai quelque temps devant le corps
+ensanglanté de mon ami...</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, une rumeur extraordinaire
+me fit sursauter. Encore un tour d'Aldavid,
+pensai-je, il annonce sans doute son couronnement.
+Puissé-je l'avoir tué et avoir encore près
+de moi mon ami Dormesan.</p>
+
+<p>J'ouvris la fenêtre pour connaître quel miracle
+avait encore accompli le prodigieux thaumaturge,
+et je vis une nuée de camelots porteurs
+de journaux divers, qui, malgré les ordonnances
+de police interdisant l'annonce des informations,
+criaient tous en courant à toutes
+jambes:</p>
+
+<p>&mdash;<i>La mort du Messie, curieux détails sur
+sa fin subite.</i></p>
+
+<p>Mon sang se glaça dans mes veines, et je
+tombai évanoui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je me réveillai vers une heure du matin, et
+frissonnai en touchant près de moi le cadavre.
+Je me levai aussitôt; puis, je soulevai le corps
+en rassemblant toutes mes forces et je le jetai
+par la fenêtre.</p>
+
+<p>Je passai le reste de la nuit à effacer les taches
+de sang qui s'étalaient sur mon parquet, puis je
+sortis acheter les journaux, et j'y lus ce que
+tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid
+dans huit cent quarante villes situées dans les
+cinq parties du Monde.</p>
+
+<p>Celui qu'on appelait le Messie semblait prier
+depuis plus d'une heure, quand tout à coup il
+poussa un grand cri, tandis que six trous, semblables
+à ceux que font les balles de revolver,
+apparurent sur lui dans la région du c&oelig;ur. Partout
+il s'affaissa aussitôt, et, malgré les soins
+qui partout lui furent prodigués, partout il était
+mort.</p>
+
+<p>Cette profusion de corps appartenant à un
+seul homme&mdash;exactement huit cent quarante
+et un, car par un phénomène singulier on
+avait trouvé deux de ces corps à Paris&mdash;n'étonna
+pas outre mesure le public, à qui
+Aldavid avait donné bien d'autres sujets d'étonnement.</p>
+
+<p>Partout, les Juifs lui firent des funérailles
+imposantes. Ils pouvaient à peine croire à sa
+mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais
+c'est en vain qu'ils attendirent cet événement,
+et la reconstitution du Royaume de Juda fut
+remise à d'autres temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je regardai attentivement le mur contre
+lequel Dormesan m'était apparu. J'y trouvai
+bien un clou, mais tellement semblable aux
+autres clous auxquels je le comparai, qu'il me
+parut impossible que ce fût là un de ses engins.</p>
+
+<p>Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-même
+qu'il me cachait les particularités essentielles
+des appareils qui lui servaient à faire
+paraître les corps postiches, grâce à sa découverte
+des lois du <i>toucher à distance</i>?</p>
+
+<p>Aussi, suis-je incapable de donner le moindre
+renseignement touchant l'invention prodigieuse
+de ce baron d'Ormesan, dont les aventures,
+surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps
+mes délices.</p>
+
+
+<p><small>1890-1910.</small></p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<ul class="tdm">
+<li><a name="t1" href="#ch1">Le passant de Prague</a></li> <!--1-->
+<li><a name="t2" href="#ch2">Le sacrilège</a></li> <!--21-->
+<li><a name="t3" href="#ch3">Le juif latin</a></li> <!--33-->
+<li><a name="t4" href="#ch4">L'hérésiarque</a></li> <!--53-->
+<li><a name="t5" href="#ch5">L'infaillibilité</a></li> <!--71-->
+<li><a name="t6" href="#ch6">Trois histoires de châtiments divins</a> <!--81-->
+<ol>
+<!--I. --> <li><a name="t6.1" href="#ch6.1">Le giton</a></li> <!--83-->
+<!--II. --> <li><a name="t6.2" href="#ch6.2">La danseuse</a></li> <!--87-->
+<!--III.--> <li><a name="t6.3" href="#ch6.3">D'un monstre à Lyon ou L'Envie</a>
+</ol></li> <!--92-->
+<li><a name="t7" href="#ch7">Simon Mage</a></li> <!--97-->
+<li><a name="t8" href="#ch8">L'Otmika</a></li> <!--113-->
+<li><a name="t9" href="#ch9">Que Vlo-ve?</a></li> <!--135-->
+<li><a name="t10" href="#ch10">La rose de Hildesheim</a></li> <!--155-->
+<li><a name="t11" href="#ch11">Les pèlerins piémontais</a></li> <!--167-->
+<li><a name="t12" href="#ch12">La disparition d'Honoré Subrac</a></li> <!--181-->
+<li><a name="t13" href="#ch13">Le matelot d'Amsterdam</a></li> <!--191-->
+<li><a name="t14" href="#ch14">Histoire d'une famille vertueuse,
+d'une hotte et d'un calcul</a></li> <!--201-->
+<li><a name="t15" href="#ch15">La serviette des poètes</a></li> <!--221-->
+<li><a name="t16" href="#ch16">L'amphion faux-messie ou histoires et aventures du Baron
+d'Ormesan</a> <!--229-->
+<ol>
+<!-- I.--> <li><a name="t16.1" href="#ch16.1">Le Guide</a></li> <!--231-->
+<!-- II.--> <li><a name="t16.2" href="#ch16.2">Un beau film</a></li> <!--238-->
+<!--III.--> <li><a name="t16.3" href="#ch16.3">Le cigare romanesque</a></li> <!--245-->
+<!-- IV.--> <li><a name="t16.4" href="#ch16.4">La lèpre</a></li> <!--251-->
+<!-- V.--> <li><a name="t16.5" href="#ch16.5">Cox-City</a></li> <!--258-->
+<!-- VI.--> <li><a name="t16.6" href="#ch16.6">Le toucher à distance</a></li> <!--265-->
+</ol></li>
+</ul>
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+<p class="c"><small>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</small></p>
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+<pre>
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+End of Project Gutenberg's L'hérésiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÉRÉSIARQUE ET CIE ***
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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