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+Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Paris nouveau et Paris futur
+
+Author: Victor Fournel
+
+Release Date: August 8, 2007 [EBook #22266]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS NOUVEAU ET PARIS FUTUR ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+PARIS NOUVEAU
+
+ET
+
+PARIS FUTUR
+
+PAR
+
+VICTOR FOURNEL
+
+Je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente aux
+yeux cette richesse de lignes, cette opulence de détails, cette
+diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple
+et d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier. (V. Hugo,
+_Notre-Dame de Paris_.)
+
+PARIS
+
+JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+90, RUE BONAPARTE, 90
+
+LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES RUE MERCIÊRE,
+
+47, ET RUE CENTRALE, 34
+
+1865
+
+* * *
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Paris Nouveau
+
+I. Coup d'œil général
+II. Les rues. Plan stratégique du nouveau Paris.
+III. L'expropriation pour cause d'utilité publique.--La ville des _nomades_
+IV. Les maisons
+V. Les squares et les promenades
+VI. Les parcs et jardins
+VII. Intermède.--Promenade pittoresque à travers le nouveau Paris
+VIII. Les monuments
+IX. Conclusion
+
+Paris futur
+
+APPENDICE
+
+I. Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris
+II. Un chapitre des ruines de Paris moderne
+III. Les précurseurs de M. Haussmann
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+* * *
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+La loi reconnaît à tout citoyen le droit de critiquer, comme il
+l'entend, les actes de l'autorité; l'administration pousse la
+bienveillance jusqu'à l'inviter à le faire. Une circulaire célèbre a
+confirmé et étendu ce droit, en exhortant spécialement les préfets à ne
+point redouter le contrôlé public, qui n'a désormais d'autres limites
+que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce
+modeste volume, ne touche de près ou de loin à ces hautes sphères, où je
+n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition à discuter
+les faits et gestes, non pas même du pouvoir, mais de l'édilité
+parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui
+n'est pas mon affaire[1], qu'au simple point de vue artistique et
+pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne fût-ce que pour montrer ce
+que valent des travaux qui ont coûté si cher. Je ne suis qu'un
+critique,--peu de chose, moins que rien,--protestant, avec une plume qui
+ne fera pas de barricades, contre l'idéal d'une municipalité souveraine,
+qui est libre de ne pas l'écouter, et qui, j'en suis sûr, usera de cette
+liberté comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant
+de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.
+
+[Note 1: Pour les côtés politiques, administratifs et financiers de
+la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilité, et avec
+le sentiment profond de mon incompétence, aux discussions de la Chambre,
+aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux
+remarquables où M. Ferdinand de Lasteyrie a creusé bien des faces de ce
+vaste sujet, que la différence de mon cadre me condamnait à effleurer
+seulement.]
+
+Non que j'espère en aucune façon convertir l'administration à mes idées:
+je ne suis pas si naïf. J'ose à peine espérer d'être lu. Mais ce n'est
+plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et
+d'archéologue en repos.
+
+Toutefois, malgré l'évidence du droit, il convient d'aborder cette
+matière avec précaution. M. le préfet de la Seine n'est point avare de
+ses _communiqués_: il en produit autant que de nouvelles voies, et
+quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli[2]. Les
+décisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et
+tout-puissant qui, non content de les convertir en œuvres, avec une
+rapidité littéralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment
+moral de ses administrés à leur soumission matérielle, et de les imposer
+à leur admiration comme à leur volonté. Il est difficile aujourd'hui de
+parler de Paris sans que, des plus hautes régions de la magistrature
+urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole
+pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions
+pour arriver à dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut
+peut-être pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne paraît pas
+tout à fait à la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela
+prouve, du reste, que M. le préfet de la Seine aime la discussion; nous
+l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous réponde,
+pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de
+goût pour ce système de riposte qui consiste à foudroyer l'adversaire à
+son aise, après avoir pris la précaution d'enclouer ses batteries, et
+nous ne tenons pas plus à le subir que nous ne tiendrions à l'imposer.
+
+[Note 2: Voir, en particulier, plusieurs des innombrables
+_communiqués_ adressés à _l'Opinion nationale_ et au _Journal des
+Débats_. M. le préfet s'entend mieux que pas un à se faire une tribune
+de celle de ses adversaires.]
+
+Ici, qu'on nous permette une réminiscence classique. Quand un général
+romain montait au Capitole, loin de s'inquiéter des quelques voix
+discordantes qui se mêlaient aux acclamations de la foule, il voulait
+les entendre, et les réclamait au besoin comme un assaisonnement du
+concert. On organisait une opposition par ordre derrière le char du
+triomphateur. C'était là, sans doute, un raffinement de sensualité
+païenne qui serait aujourd'hui déplacé, et je ne demande pas qu'on le
+ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette résurrection serait
+impossible. Mais, à une époque où nous avons emprunté tant de choses à
+l'histoire du peuple qui a produit Jules César, le souvenir m'a paru
+tout à fait de mise.
+
+Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure
+que les étrangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur
+extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans _le
+Constitutionnel_, et dans plusieurs journaux également accrédités,
+auxquels un publiciste fameux a prêté récemment un concours inattendu,
+que la transformation de Paris est le miracle du siècle; il est d'usage
+de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont
+gardé la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'épithète de
+_prodigieuse_, ou tout au moins d'_admirable_. Dernièrement, un homme
+d'esprit, en une comédie fameuse applaudie deux cents fois de suite sur
+un de nos premiers théâtres, faisait des embellissements de Paris son
+argument le plus victorieux contre les _ganaches_ qui s'obstinent à nier
+le progrès de toutes choses et les charmes particuliers de l'époque
+actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un
+contribuable obscur, qui n'est pas même fonctionnaire? Je suis honteux
+d'opposer à cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique.
+Mais, puisque j'ai le malheur d'être une de ces _ganaches_ que
+l'argument ne suffit pas à convaincre; puisque j'ai le mauvais goût de
+ne point me trouver d'accord avec l'esthétique des cantates et du
+_Constitutionnel_, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule,
+sans chercher à l'atténuer, et de me punir de mes torts en les expiant
+par une confession publique et sincère.
+
+
+
+
+* * *
+
+PARIS NOUVEAU
+
+ET
+
+PARIS FUTUR
+
+* * *
+
+
+
+
+PARIS NOUVEAU
+
+
+
+
+I
+
+COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
+
+
+Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoudé sur la balustrade
+des tours de Notre-Dame, regardait Paris étendu sous ses pieds, voici ce
+qu'il voyait: un océan de toits aigus, de pignons taillés, de clochetons
+sculptés, de tourelles accrochées aux angles des murs; un luxuriant
+fouillis de pyramides de pierre, d'obélisques d'ardoises, de donjons
+massifs, de tours aériennes, de flèches brodées en dentelles; un
+labyrinthe fourmillant et profond, où se confondaient dans un harmonieux
+pêle-mêle les devantures sculptées, les fenêtres historiées, les portes
+enjolivées, les solives curieusement ouvrées, les murailles crénelées,
+les églises aux grands porches ogivaux surchargés de statues, les hôtels
+somptueux et sévères avec leurs forêts de cheminées, de girouettes, de
+sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes
+découpées à jour, d'arabesques étincelantes, de vis, de spirales, de
+gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchevêtrement
+de ruelles serpentait d'un bout à l'autre de la ville, faisant à travers
+les hautes maisons pittoresques des percées capricieuses et charmantes,
+ménageant aux regards des perspectives infinies, où l'imprévu naissait
+et renaissait à chaque pas; mêlant sans cesse, dans le plus amusant
+amalgame, le hideux à la grâce et le grandiose au burlesque.
+
+Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariolée de
+bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de
+magistrats et de prélats en robes de soie, embéguinés de velours et
+d'hermine; d'archers et de sergents de la prévôté, en hoquetons, côte à
+côte avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas
+rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attelée à son
+rouet; de trouvères, la harpe au dos et le tambourin pendu à la
+ceinture. Ici, une confrérie s'avançait, la bannière du patron en tête;
+là, un chapitre portait en procession la châsse de son saint; plus loin
+les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur séance,
+escortés des compagnons en grand costume, et précédés de la bande
+joyeuse des ménétriers. Partout les écoliers turbulents de l'Université
+animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs fêtes.
+C'était un éblouissement, un rêve, souvent un cauchemar. Un grand poëte
+a décrit ce spectacle magique et prestigieux que présentait chaque jour
+le Paris du moyen âge, et je serais fâché qu'on pût croire que j'ai
+voulu recommencer la description après lui.
+
+Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propriétaire, électeur, expert juré
+et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne
+Vendôme, escorté de sa famille, et qu'il promène ses regards majestueux
+sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner à l'équerre, s'allonger au
+cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les étroites et
+bizarres ruelles de la vieille cité sont devenues de larges _artères_,
+croisées à angles droits, le long desquelles une population correcte
+circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des
+sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques
+et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes
+églises gothiques, qui rappellent le moyen âge comme l'auteur d'_Alonzo_
+rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble à la Madeleine, et la
+Madeleine, qui ressemble à la Bourse; des auberges qui singent des
+palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des cafés
+suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le
+tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer
+d'édifices, et les signes particuliers de la haute civilisation à
+laquelle nous sommes parvenus. Partout s'épanouit dans sa fleur ce beau
+style municipal et administratif, destiné à faire l'admiration des chefs
+de bureau. Partout flamboie sobrement et réglementairement une
+architecture égalitaire de stuc et de plâtre, où rien ne dépasse le
+niveau, où pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces
+idéals d'architecture tel qu'en peut rêver un préfet de police dans ses
+songes les plus désordonnés.
+
+La forêt touffue du vieux Paris a été émondée, taillée, rognée, peignée
+et lissée, comme le jardin de Boileau par son _gouverneur_ Antoine,
+comme le parc de Versailles par le Nôtre et la Quintinie. L'édilité
+moderne, pour parler la langue officielle, a fauché à tour de bras la
+sombre forêt, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a
+proprement taillée en losanges, en pyramides, en quinconces et en
+plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est possédée par
+la rage de l'élégance et de la correction classique. Elle n'a jamais
+assez de gouvernement, cette nation qui passe pour révolutionnaire, et
+qui l'est par soubresauts et par brusques réveils: il lui en faut dans
+ses arts comme dans ses mœurs, dans ses maisons comme dans ses lois. La
+toilette de Paris est devenue une question de cadastre administrée par
+des arpenteurs, et centralisée entre les mains d'une bureaucratie
+inflexible, une sorte d'appendice matériel aux articles du code
+Napoléon. La grande ville s'est disciplinée à la façon d'un régiment
+sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, rangées de front
+par ordre de taille, échelonnées par uniformes, soigneusement astiquées
+du haut en bas, comme des soldats à la parade. Les bourgeois pour qui
+c'est une suprême jouissance de contempler au Champ de Mars des
+fantassins alignés à perte de vue, tous les mêmes, restant debout trois
+heures en plein soleil sans broncher d'un millimètre, sans que l'œil du
+caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une différence dans
+les plis des guêtres, la direction du fusil ou l'expression des
+physionomies, ceux-là doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car
+il présente à peu près la même opulence de lignes et la même variété
+d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue à Paris: c'est la rue de Rivoli.
+Non contente d'avoir poussé sa trouée jusqu'au bout de la ville, elle
+reparaît partout, en se déguisant sous une multitude de noms. Encore un
+peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des
+_boulevards_.
+
+Paris, au moyen âge, c'était un drame de Shakespeare: Paris,
+aujourd'hui, c'est une tragédie de M. Viennet, corrigée par S. E. le
+maréchal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un poëme épique revu par
+un professeur de grammaire. Sans mépriser les tragédies de M. Viennet,
+je préfère les drames de Shakespeare: j'espère que M. Viennet ne s'en
+offensera pas. On a opposé souvent avec complaisance Paris, la ville de
+marbre, à Lutèce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans
+cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du
+carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer
+mes regrets, et me voici tout prêt à avouer qu'il en est probablement de
+ce Paris du moyen âge,--tant pleuré par les artistes, tant chanté sur la
+lyre et le mirliton par les faiseurs de poëmes et de romances,--comme de
+Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont
+belles surtout à distance, vues de loin ou de haut, et à la condition
+qu'on n'y entre point. Mais à chaque pas, au fond de ses ruelles sombres
+et sales, autour de ses places étroites et encaissées, à l'angle d'un
+carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, étincelait tout à coup un bijou
+architectural qui, de sa vive lumière, éclairait joyeusement ces
+ténèbres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant
+leurs écrins, et balayer la boue sans enlever les perles.
+
+D'un autre côté, en faisant le procès du nouveau Paris, je suis le
+premier à lui accorder les circonstances atténuantes. Il a été ingrat et
+oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cité qui l'a porté
+laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce
+qu'il a fait de bon et de beau. Il a donné de l'air et de la lumière à
+ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratté la lèpre qui
+rongeait depuis des siècles ses plus hideux quartiers, secoué la vermine
+dont son épiderme était dévoré. Paris nouveau a tracé çà et là quelques
+promenades, a ouvert des squares, a dégagé des monuments: en élargissant
+ses rues, en déblayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses
+cloaques, il a pourvu à son hygiène matérielle et à son hygiène
+politique; il a travaillé du même coup contre la peste et contre les
+révolutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygiène est une
+excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble,
+au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme
+de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entrât au besoin en
+compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstinât pas à croire la
+perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts
+et chaussées daignassent avoir quelques égards pour les chefs-d'œuvre
+gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une
+question de mesure, de civilité et de bon goût.
+
+Il n'y a plus que trois endroits dans Paris où l'on puisse retrouver une
+ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Geneviève, la Cité
+et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et
+mon cœur d'antiquaire était réjoui. Après avoir dépassé la rue des
+Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment à quatre siècles en
+arrière, je m'arrêtai un quart d'heure dans la crotte, coudoyé par les
+beurrières et les garçons bouchers, pour contempler d'un œil attendri la
+jolie tourelle brodée d'arabesques qui fait l'angle de la rue des
+Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assurément un rare chef-d'œuvre, mais il
+reste si peu de tourelles aujourd'hui à Paris! La première fois que je
+passerai par là, il est probable qu'elle n'y sera plus.
+
+Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou défait: les lamentations des
+_vieux partis_ n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du
+présent, en tâchant de se préparer à l'avenir, et sans prodiguer au
+passé de stériles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose
+de parcourir avec soin pour en dire, à mon goût et sans parti pris, le
+bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis
+promettre d'être juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me
+force plus souvent à condamner qu'à absoudre.
+
+
+
+
+II
+
+LES RUES.--PLAN STRATÉGIQUE DU NOUVEAU PARIS
+
+
+Après ce coup d'œil général du haut des tours de Notre-Dame, descendons
+dans la rue, et vérifions en détail cette première vue d'ensemble.
+
+Cet examen ne va pas sans difficulté, et quelquefois sans péril. La mue
+de Paris, commencée depuis douze ans, est une opération laborieuse et
+compliquée. Le monstre s'épuise en efforts, il crie, il geint, il se
+débat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin
+le sol des débris de sa vieille peau.
+
+Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter
+son admiration au prix qu'elle mérite. Il est condamné au spectacle
+indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des
+machinistes que la toile de fond cache à l'Opéra. Il trébuche aux amas
+de décombres entassés dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers
+effondrant une masure ou un palais à coups de pioche, faisant pleuvoir
+les pierres, ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de
+mur, qui s'écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement
+d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées,
+coupées en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres
+brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement
+intérieur, zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent
+derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de
+ralliement des démolisseurs,--espèces de cadavres branlants, mi-debout,
+mi-couchés, résignés à l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'âme et
+les yeux. Il faut à chaque pas manœuvrer, se courber, faire un détour,
+frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée, écouter un
+_gare_! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier; à ses
+côtés, une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre; sur sa
+tête, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant,
+enjambant et regimbant, savourer jusqu'à la dernière note cet abominable
+concert formé du grincement de la _truelle Berthelet_ sur la muraille,
+de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante
+du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins.
+
+Les rues de Paris sont en déménagement perpétuel comme ses habitants. Là
+où il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule
+aujourd'hui; là où il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou
+six. Des maisons s'élèvent sur l'emplacement des anciennes voies; des
+voies nouvelles font leur trouée à travers des pâtés de maisons jetées
+bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge,
+bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards
+font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines,
+comme ces monstrueux cétacés qui dépeuplent la mer pour s'arrondir, et
+ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits
+poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiéter
+que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille âmes,
+laborieusement créée par l'effort persistant de quinze siècles, la
+première et déjà la plus belle du monde, est comme non avenue, et le
+Paris nouveau en prend à son aise avec elle, absolument comme s'il avait
+à se déployer de toutes pièces dans un espace vide. Au lieu de
+s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de
+Louis-Philippe, de s'associer à lui en se contentant de l'embellir et de
+le modifier au besoin, il préfère le renverser sans façon, comme ces
+mottes de terre qu'on écarte ou qu'on broie du pied sur son passage.
+
+Vous avez vu ces fantômes que les physiciens créent et chassent à leur
+gré avec la rapidité de l'éclair; ainsi les rues apparaissent ou
+s'évanouissent, pauvres ombres chinoises obéissant au moindre clin
+d'œil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilité de celles qui
+vivent n'est pas moindre que l'instabilité de celles qui meurent. Même
+quand on respecte leur existence, même quand elles ne sont pas rognées
+ou coupées en deux, même quand on ne les reprend pas pour les prolonger,
+en modifier la direction ou les élargir, les voies de Paris restent
+soumises à une mobilité perpétuelle et sont toujours en travail. On les
+empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on
+déplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des
+vespasiennes, ou bien on les démolit; on expérimente les systèmes les
+plus divers sur la chaussée et sur le trottoir, on répare l'asphalte, on
+étend de nouvelles couches de bitume empesté et brûlant; on les éventre
+pour creuser un égout, on les referme; on les rouvre pour placer une
+conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour réparer les
+tuyaux de gaz, et pendant des semaines entières la rue est sillonnée de
+tranchées béantes, d'où s'exhalent des miasmes suffocants.
+
+Tel est le premier trouble apporté à la jouissance des admirateurs du
+nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas
+encore sans mélange, et que, malgré toute l'ardeur et la bonne volonté
+de nos magistrats, il reste toujours çà et là quelques débris de la
+vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de
+Paris a des bigarrures qui en détruisent l'unité et l'harmonie. À côté
+d'une artère de vingt mètres de large, voici une petite ruelle qui n'a
+pas dix pieds[3]; et derrière ce beau monument rectiligne, tout neuf et
+tout reluisant, on découvre dans le lointain un grand vilain bâtiment
+noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient
+rendre de si grands services à la construction d'une caserne! Puis,
+partout des maisons en ruines, des démolitions commencées, des
+constructions inachevées, des barrières en bois, des clôtures de
+planches sales et disjointes, des échafaudages à perte de vue, tout
+l'appareil de la maçonnerie et de la charpenterie, choses désagréables à
+l'œil de l'amateur classique qui aime la propreté! Il s'avoue tout bas,
+en soupirant, qu'il est pénible d'assister à ces détails de toilette,
+dont il ne faudrait voir que le résultat, et qu'on est obligé de rendre
+pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver à le faire si beau.
+
+[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne
+point remarquer l'inaction obstinée qui condamne certains quartiers à un
+_statu quo_ dangereux, en contraste avec l'activité fiévreuse et sans
+bornes qui impose à d'autres des transformations radicales dont ils
+n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux
+actuels, on réclame en vain l'élargissement des étroites rues
+Saint-André-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, où
+l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers.
+Mais ce ne serait là qu'une opération utile, modeste et sans gloire: on
+a préféré prolonger jusqu'au Panthéon la fastueuse inutilité du
+boulevard de Sébastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se
+plaint la banlieue annexée, sauf sur deux ou trois points de la rive
+droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue
+a gagné jusqu'à présent à l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi,
+de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans
+participer à ce qu'elle prend, de loin, pour ses priviléges. La banlieue
+ne connaît pas son bonheur.]
+
+Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera terminée, si elle
+doit jamais l'être. Plus ne sera besoin alors d'échafaudages et de
+clôtures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de
+vieilles maisons à démolir; et quant à ces grands vilains bâtiments
+noirs, qui vous choquent à juste titre, on n'en gardera que tout juste
+ce qu'il faut pour produire un agréable contraste, une surprise
+piquante, après les avoir grattés, nettoyés, blanchis et redorés du haut
+en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets à chaque pas des
+rues de trente mètres, des avenues bordées de palais, et des boulevards
+à bouche que veux-tu.
+
+En attendant, il ne faut pas mépriser les résultats conquis. On fait ce
+qu'on peut. On nous a déjà donné une cinquantaine de boulevards
+nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter,
+et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sébastopol et de
+Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du
+prince Eugène, de Magenta, de Malesherbes, de l'Étoile et de Monceaux,
+le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolongée, les boulevards des
+Trois-Couronnes et de la Santé, les deux boulevards Pereire, les
+boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-André, Haussmann, Richard-Lenoir,
+et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maçons occupés
+ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons
+en avoir, en y joignant les compléments prochains, plus de cent-vingt
+aujourd'hui. En vérité, la plume se fatiguerait à ces énumérations
+homériques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait
+volontiers M. le préfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant à
+Louis XIV:
+
+ Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
+
+Je ne puis déployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans découvrir
+de tous côtés des multitudes de larges avenues, nées d'hier ou à naître
+demain, et que je ne soupçonnais pas, sans m'étonner chaque fois
+davantage de la quantité de boulevards que peut contenir une capitale.
+Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgré la contagion de
+l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles
+que M. le préfet de nous en faire.
+
+Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilité de Paris. Ce
+qui est vrai au moment où nous l'écrivons ne l'est plus peut-être au
+moment où cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces
+changements au vol, ils échappent sans cesse. Le courant vous dépasse,
+vous déborde, et flue entre les mains qui cherchent à le saisir.
+
+Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est à
+l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste réseau stratégique
+artistement conçu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appelé les
+embellissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement
+offensif et défensif contre l'émeute, une mise en garde contre les
+révolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une
+infatigable persévérance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en
+douter. Tout est conçu dans les voies nouvelles à ce point de vue, fort
+légitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position
+respective, leur point de départ et d'arrivée, tout, jusqu'à la nature
+du pavage adopté. Nous l'allons montrer aisément.
+
+Qu'on étudie sur une carte le système général des rues neuves de Paris,
+on s'apercevra bien vite qu'il a été ordonné _a priori_ dans le but de
+dégager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des
+forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et
+populaires, de ménager partout des issues inattaquables à la force
+armée, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits
+ininterrompues, qui s'appuient et se complètent l'une l'autre, toutes
+les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la
+moindre lacune dans l'intervalle, tous les édifices importants à de
+vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards
+intérieurs, les boulevards intérieurs aux boulevards extérieurs et aux
+portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un
+point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit pressé,
+englouti, anéanti entre une quadruple rangée de _boulevards_ convergeant
+vers lui à droite et à gauche, devant et derrière,--amples vomitoires,
+où les régiments pourront se déployer sans obstacles, où l'artillerie et
+la cavalerie chemineront à l'aise, où le canon, enfilant à pleine gueule
+ces belles rues toutes droites, tracées à souhait pour lui, fera rafle à
+tout coup. Une caserne s'élève à chaque point de jonction, et les forts
+dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront désormais bien
+à faire. Le métier est gâté.
+
+Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les _embellissements_ du
+Paris impérial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan
+stratégique suivant lequel ils ont été dirigés. En vérité, c'est à
+croire que l'architecte en chef de la ville est un officier supérieur du
+génie militaire, ou que M. le préfet de la Seine a fait ses études à
+l'École polytechnique et les a complétées à l'École d'application de
+Metz. Vauban n'eût pas préparé avec plus de soin les opérations d'un
+siége. Voyez plutôt. Le boulevard Sébastopol, qui traverse tout Paris,
+en coupant la rue de Rivoli à angle droit, et qui met le palais du
+Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la
+gare de l'Est, isole d'un bout à l'autre les deux redoutables rues
+Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des
+ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'émeute: les
+rues Aubry-le-Boucher, du Cloître-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche,
+la partie supérieure de la même voie et le boulevard Saint-Germain, avec
+la rue des Écoles, lancés à travers le foyer turbulent du faubourg
+Saint-Marceau, divisent en tronçons et trouent par de larges saignées le
+repaire des étudiants et celui des chiffonniers. Les barrières de
+l'École de médecine et de l'École de droit, comme celles de la rue
+Clopin, sont percées à jour. Il reste encore quelque chose à faire en
+pleine montagne Sainte-Geneviève: on le fera, gardez-vous d'en douter.
+
+Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eugène, qui vont
+se réunir tous deux à la barrière du Trône, commandent ainsi au faubourg
+Saint-Antoine, que la large rue du même nom coupait déjà par le milieu.
+Ce boulevard du Prince-Eugène, qui a recueilli tant de malédictions pour
+le terrible abatis de théâtres qu'il a fait à son premier pas, on se fût
+bien gardé d'y renoncer, eût-il dû soulever mille fois plus d'anathèmes
+encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait été plus adroitement
+conçu, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein
+centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et dégage le chemin de
+Vincennes, où il y a, comme on sait, un très-joli fort, plein de jolis
+soldats; il met en rapport la caserne du Château-d'Eau avec les
+chasseurs de la forteresse; enfin il complète de la manière la plus
+ingénieuse, après le boulevard Mazas d'une part, après les boulevards
+Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison grâce à laquelle on
+peut prendre à tête et à queue ce formidable faubourg, qui se souvient
+un peu trop d'avoir renversé la Bastille, et l'investir pour monter à
+l'assaut de ses barricades. C'est une œuvre d'artiste, et l'auteur a dû
+s'y mirer avec complaisance.
+
+Le point de départ du boulevard du Prince-Eugène s'appuie sur le flanc
+gauche d'une caserne, placée là à l'intersection de toutes ces grandes
+voies, comme le temple du _genius loci_. Sur le flanc droit de la même
+caserne s'appuiera le point de départ du boulevard Magenta: c'est le
+vieux mythe d'Antée qui reprenait des forces en touchant la terre. Le
+boulevard Magenta continue celui du Prince-Eugène en ligne droite, et,
+croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers
+inquiétants, entre les boulevards intérieurs et les boulevards
+extérieurs. Ainsi seront dominés et tenus en échec les faubourgs
+Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonnière, et s'établira une
+communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne,
+centre où tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies,
+comme jadis autour du forum.
+
+Jetez maintenant les yeux sur l'Hôtel de Ville, le but naturel de tous
+les émeutiers, le siége de tous les gouvernements provisoires, le point
+le plus important et le plus disputé de Paris, aux jours de révolutions.
+Aujourd'hui l'Hôtel de Ville, dégagé de toutes parts, et trois fois pour
+une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de
+Rivoli, en outre proprement flanqué à l'arrière d'une caserne
+respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de
+main.
+
+Avons-nous besoin de poursuivre la démonstration? Restons-en là. Le
+lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui étaient
+nécessaires pour établir un point dont ceux-là mêmes qui s'en doutent ne
+se doutent pas assez. Pas un détail n'a été négligé dans l'ensemble, et
+le gouvernement a retourné d'avance tous les atouts pour lui.
+
+Ainsi partout l'émeute est déboutée et réduite en vasselage; partout
+ses quartiers généraux sont traqués dans leurs repaires et pris entre
+deux feux. Les nouvelles voies, larges, dégagées, découvertes,
+s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes
+comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la
+symétrie est de plus un profond calcul stratégique. Celles mêmes qui
+paraissent tracées sans but direct, cette multitude d'avenues
+géométriques qui vont à l'aventure, d'ici, de là, à droite, à gauche, se
+poursuivant, se croisant, partant tout à coup comme des fusées sous vos
+pieds et courant à perte de vue n'importe où, d'une allure aussi
+intrépide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques
+boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc
+de Triomphe et vont tête baissée, à travers ravins et montagnes, aboutir
+aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent
+encore indirectement à la réalisation du même plan.
+
+À ces causes de déroute pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui
+a sa valeur: c'est que le macadam a supprimé le pavé, cet élément
+essentiel de la barricade. Voilà ce qui protége le macadam contre les
+plus vives et les plus justes récriminations.
+
+D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est là de tous points une
+invention damnable, et je le trouve précieux aux jours de soleil, du
+moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la
+plupart des transformations de Paris nouveau, il tend à favoriser le
+développement du luxe, en nécessitant l'emploi et en multipliant par là
+même le nombre des équipages. Quant aux piétons assez mal avisés pour ne
+pas comprendre les nécessités d'une ville de luxe, c'est à eux à se
+garer de la poussière; et quant aux arbres, ils ont déjà tant d'autres
+chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il
+serait bon seulement de les faire épousseter matin et soir. Si donc il
+n'y avait que des voitures à Paris et s'il y faisait toujours beau, il
+faudrait élever des statues à Mac-Adam. Mais le climat parisien est
+aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil
+que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au
+brouillard et d'antithèse à la pluie, et l'on sait quelle chose
+homérique, inénarrable et sans nom, devient le macadam par les jours de
+pluie.
+
+Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de
+toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien,
+mais encore plus désagréable à la plante des pieds. Il engloutit des
+océans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: _Pavé
+de bonnes intentions_, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam,
+lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle à tous ceux qui
+ont traversé une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne
+voulait qu'un terrain égal et doux à la marche, il y aurait mieux que
+cela, et je conseillerais à ceux que ce soin regarde d'aller faire un
+tour en Hollande et d'y étudier ce pavage uni et propre comme un
+parquet, que la pluie même ne fait que laver sans le salir. Mais on
+veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne
+dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous étonnent
+toujours de sa part.
+
+Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon
+désormais de s'entendre. Qu'on nous parle du réseau stratégique des
+nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment tracées, combinées avec
+art, comme autant de parallèles, de sapes et de circonvallations,
+destinées à réduire une place rebelle; qu'on nous présente le nouveau
+Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et
+abandonné aux opérations des officiers du génie,--gens aimables,
+d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agrémenter çà et là
+leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs
+tranchées derrière un bouquet d'arbres ou un kiosque,--à la bonne heure,
+j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets
+que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des précautions
+contre l'émeute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne
+pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je
+n'admire plus du tout.
+
+Ce caractère mathématique des rues se retrouve dans leurs moindres
+détails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les
+côtés. Pour éviter une courbe invisible à l'œil et insensible au pied,
+on fait des percées à travers le terrain comme pour les tunnels de
+chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on
+ouvrira une voie géométrique à coups de pics et de sondes en creusant la
+montagne Sainte-Geneviève, dût-on démolir le Panthéon, ou l'isoler sur
+une cime, au haut d'un escalier de cinquante degrés. Il y a des maisons,
+sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perchées dans la nue,
+et aux extrémités de la rue de Rivoli, qui sont juchées sur des
+trottoirs de huit à dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque côté
+du boulevard de Sébastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient
+bâties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pompéi: le sol
+était à la hauteur du deuxième étage. Au coin de la rue
+Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une
+dizaine de degrés pour arriver aux rez-de-chaussée de droite, et en
+descendre presque autant pour arriver à ceux de gauche. À la jonction de
+la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un côté des
+ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un
+système de talus et d'escaliers compliqués. En face du Panthéon, on
+montait au Luxembourg comme à un grenier, et l'on y monte encore comme à
+un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la
+Mégisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du
+Marché-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe
+avec le boulevard de Sébastopol, sur beaucoup de points les abords du
+boulevard Saint-Germain et de la rue des Écoles, offrent le spectacle de
+quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive à joindre le
+Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la
+rue Bellefonds sont campées sur des escarpements sauvages et dominent de
+dix mètres le square Montholon, où l'on descend comme dans un entonnoir.
+La rue Marbeuf est divisée dans sa longueur en deux parties parallèles,
+dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours
+du rond-point de l'Étoile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon,
+défient toute description: il est prudent de faire son testament avant
+de s'aventurer dans cet inextricable dédale tout hérissé de ravins, de
+contre-forts, d'échelles et d'escaliers à pic[4]. La traversée de la
+Bérésina n'est qu'une plaisanterie près de la traversée de la rue du
+Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de
+temps il doit durer. C'est la frénésie, l'ivresse, la folie furieuse de
+la ligne droite; c'est le chaos mathématique. Sur plus d'un point, M.
+le préfet de la Seine a trouvé moyen d'arriver à la confusion par
+l'excès et l'abus de la géométrie. Au rebours de Caussidière, il lui est
+arrivé de faire du désordre avec de l'ordre.
+
+[Note 4: Voir, à défaut des quartiers eux-mêmes, la série d'articles
+extrêmement curieux publiés par M. de Coëtlogon, dans la _Gazette de
+France_, en 1864 et 1865.]
+
+Dans la partie supérieure du boulevard Saint-Denis, les tranchées
+entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en
+ont été la suite avaient produit les résultats les plus inouïs. Ce
+quartier semblait avoir été bouleversé par un cataclysme dont on a
+cherché à régulariser les traces sans pouvoir les faire entièrement
+disparaître. Ici, c'était un trottoir bordé de balustrades qu'on avait
+ménagé devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse à hauteur de
+premier étage, absolument comme un balcon; là, c'étaient des maisons
+étagées de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-œuvre pour faire des
+boutiques à la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la
+rue et servant de voie d'accès au bureau d'une fonderie, qui
+anciennement était au rez-de-chaussée et se trouvait maintenant au
+premier, sans avoir changé de place; ailleurs, des portes cochères qui
+s'ouvraient à deux battants à hauteur d'entresol. Le boulevard
+Bonne-Nouvelle, près la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard
+Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En
+s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de
+l'abîme, on a le vertige à voir tourbillonner sous ses pieds cette
+flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur
+le mont Blanc, ce serait pittoresque; à Paris, devant le théâtre de M.
+Mélingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment
+se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces
+quelques douzaines de maisons juchées en observatoire à droite et à
+gauche de la chaussée, comme pour faire la nique à l'architecture
+égalitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?--Bah!--Est-ce
+économie?--Fi donc!--C'est tout simplement que M. Haussmann n'était pas
+encore préfet de la Seine.
+
+
+
+
+III
+
+L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILITÉ PUBLIQUE.
+
+LA VILLE DES NOMADES
+
+
+En ce temps-là, l'expropriation pour cause d'utilité publique avait déjà
+fait son chemin; elle régnait, mais n'était point arrivée pourtant à la
+pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui.
+Les auteurs de cette loi ne prévoyaient guère le cruel abus qu'on en
+ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorité spéciale
+une sorte de bélier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte
+inflexible et sauvage, poussée par tous les instincts d'une
+centralisation effrénée. Elle cogne de la tête et des pieds, elle
+frappe, elle démolit, elle pulvérise, elle broie, la monstrueuse
+machine; elle dévore sans cesse et ne peut se repaître. Ce n'est pas
+l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est l'expropriation
+pour cause de bon plaisir. Elle porte gravée au front le vers de
+Juvénal,--un poëte d'aujourd'hui, né dix-huit cents ans trop tôt:
+
+ _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
+
+Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant
+les tribunaux, et pas la dixième partie de ce qu'en pense le public, qui
+subit, mais qui juge.
+
+Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les débats entre la ville et les
+expropriés, l'opinion, représentée par le jury, prend invinciblement la
+défense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans relâche
+par le chiffre des indemnités qu'elle alloue. Cette protestation n'en
+vaut peut-être pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas
+de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en définitive,
+qui paye ces indemnités-là; mais il proteste, parce qu'il est le
+jury,--et aussi parce que, en matière d'expropriation, on ne sait pas,
+ou plutôt on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon
+procédé de confrère à confrère, à charge de revanche; c'est une semaille
+qui peut se changer en moisson.
+
+Cet état de choses a donné naissance à une industrie nouvelle, celle de
+l'homme qui spécule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris
+pour spécialité d'acheter, de bâtir, d'établir une maison de commerce
+dans un quartier qu'ils prévoient devoir bientôt disparaître. Le
+quartier n'est pas difficile à trouver: on n'a guère que l'embarras du
+choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus sûr que les
+autres. On cite un limonadier, déjà démoli trois fois, par suite de
+savants calculs, et qui, d'indemnités en indemnités, est parvenu à
+reconstruire dernièrement un café monstre, une merveille,--qu'il espère
+bien voir démolir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il
+ira bâtir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine où
+l'_utilité publique_ n'aura rien à voir.
+
+Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent à l'oreille
+n'a pas même craint de la prêter à de hauts personnages, accusés
+d'imiter sur un autre terrain ces ministres déchus, qui passaient pour
+escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques
+leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces,
+aussi bien en défendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a osé le
+premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il
+n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que
+de condamner un système qui prête le flanc à de pareils commérages, et
+leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prévention ou de la
+malignité publique.
+
+Nous avons tous appris par cœur, au collège, un joli conte du bonhomme
+Andrieux. Il s'agit d'un meunier têtu, dont le petit moulin est convoité
+par le grand Frédéric, pour l'agrandissement du château. L'intendant des
+bâtiments royaux le mande auprès de lui, et un dialogue intéressant
+s'établit entre eux:
+
+ «Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?--Rien du
+ tout, car j'entends ne le vendre à personne. _Il vous faut_ est
+ fort bon, mon moulin est à moi Tout aussi bien au moins que la
+ Prusse est au roi.»
+
+On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le
+meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:
+
+ «Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...--Je suis le
+ maître.--Vous, de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des
+ juges à Berlin.»
+
+Le monarque est désarmé par ce mot. Que voilà un monarque débonnaire,
+malgré sa réputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation
+pour cause d'utilité publique n'était pas encore inventée alors!
+Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton
+aujourd'hui à un sous-chef des bureaux de l'Hôtel de Ville!
+
+L'expropriation, devenue reine et maîtresse, se passe des fantaisies de
+sultan blasé. Elle achète le terrain et le bâtiment, démolit celui-ci et
+revend celui-là, rachète, revend encore, permet, retire, se ravise, et
+joue à la maison comme l'enfant au château de cartes. On l'a vue, après
+avoir laissé construire des édifices gigantesques sur le sol déblayé par
+elle, changer tout à coup d'idée, et le racheter pour les détruire, au
+moment où l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des
+Champs-Élysées restera célèbre dans les fastes de l'expropriation.
+Homère, qui a consacré plusieurs chants à la toile de Pénélope, eût fait
+tout un poëme sur le rond-point des Champs-Élysées. Ces coûteuses
+inconséquences sont le châtiment des volontés trop promptes et qui se
+savent trop maîtresses d'elles-mêmes. Leur incertitude naît de la hâte
+de leurs décisions, que rien n'arrête et ne mûrit au passage. Elles
+affichent leur insuffisance dans leurs variations. À chaque instant,
+l'_édilité_ parisienne semble répéter le mot du médecin de la légende:
+_Faciamus experimentum_. Mais quand l'expérience est manquée, le patient
+en souffre plus que le médecin.
+
+Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces
+tergiversations après le fait accompli, est ce qui s'est passé, il y a
+quelques années, dans la cour intérieure du Louvre. Je cite ici ce
+détail, entre parenthèses, pour sa signification générale, et j'espère
+que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les _gestes_ de
+l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oublié. On essaya
+d'établir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrés,
+avec des bancs, puis on supprima les carrés et les bancs pour revenir à
+de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-être quelque erreur
+de détail, mais en atténuant plutôt qu'en exagérant. Au centre de la
+cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet
+d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue équestre, puis la
+statue équestre fit place à un petit massif de gazon et de fleurs, puis
+le massif s'évanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour
+arriver à ce beau résultat qu'on a bouleversé la malheureuse cour
+pendant deux ou trois ans. Il eût été plus simple et plus économique de
+commencer par où on a fini, c'est-à-dire de ne pas commencer du tout.
+
+Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore à quelques-uns des
+_embellissements_ de Paris.
+
+Quel chapitre instructif nous pourrions écrire en examinant par quels
+rapports étroits s'enchaînent ces abus de l'expropriation avec le mode
+de nomination de la municipalité parisienne, élue par le pouvoir qu'elle
+contrôle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses à dire aussi
+sur les conséquences économiques du système, sur ce mépris inouï de la
+dépense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur
+les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favorisé
+que celui de l'État, n'est pas même voté indirectement par le
+contribuable, qui a dévoré, par lui-même ou par ses annexes, près de six
+milliards depuis 1852, et, à l'heure qu'il est, dépasse des neuf
+dixièmes, c'est-à-dire de 180 millions, celui de la Suisse entière, et
+égale celui de l'Espagne!
+
+Mais ce chapitre me mènerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le
+laisse, avec bien d'autres, à ceux qui entreprendront l'histoire
+politique de ce temps.
+
+Par quel miracle incessamment renouvelé la ville peut-elle subvenir à
+l'effroyable consommation de deniers que représentent ces travaux
+cyclopéens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la nôtre. On
+assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis
+enchanté pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a
+deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grâce
+à Dieu, et l'impôt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue à merveille de
+ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-être seulement en
+joue-t-elle un peu trop.
+
+Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fête et de triomphe,
+lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du
+Prince-Eugène, du premier surtout. Ce jour-là, on avait renouvelé pour
+Sa Majesté l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il
+fit scier dans la nuit et tomber à l'aube, comme d'un coup de baguette,
+sous les yeux du monarque, une forêt qui gênait le point de vue, et
+celle de Potemkin pour la czarine, à qui il montra des villages en toile
+peinte tout le long des déserts de l'Ukraine,--joli tour de
+prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps
+d'ailleurs sous les fenêtres de chaque Parisien. _Le Constitutionnel_ a
+rendu compte de la fête dans cette langue dont il a le secret, et il a
+trouvé pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'à lui.
+Lorsque les invités eurent admiré à loisir «le bel aspect que présentait
+la ligne du boulevard,» suivant l'heureuse expression du respectable M.
+Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procéda à
+l'apothéose du système, et l'_Expropriation pour cause d'utilité
+publique_ apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale,
+affable, souriante, l'air tout à fait engageant, et le front couronné de
+roses. À cette vue, l'enthousiasme des maçons s'éleva jusqu'au lyrisme:
+ils se jetèrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes
+les maisons se décorèrent, comme par enchantement, d'inscriptions
+lyriques où dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que
+la postérité recueillera:
+
+ À NAPOLÉON III
+ LES OUVRIERS DU BÂTIMENT RECONNAISSANTS!
+
+C'est le véridique _Constitutionnel_ qui le dit, et je le crois sans
+peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus coloré
+dans la forme, du représentant Nadaud à la Législative: «Quand le
+bâtiment va, tout va.»
+
+Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une
+très-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des
+capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne
+savent pas tout le bien qu'on leur veut.
+
+Nous avons eu récemment deux nouvelles éditions, revues et
+considérablement augmentées, de cette ingénieuse harangue; mais cette
+fois la chose s'est passée tout à fait en famille. Paris se rappellera
+longtemps le discours du trône prononcé, à l'ouverture de la dernière
+session municipale, par notre Grand-Édile. Il est impossible de boire à
+sa santé et de se porter un toast à soi-même avec plus de satisfaction
+naïve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann à faire l'apologie de M.
+le préfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant
+d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous
+comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment édifiant entre le chef
+et les membres du conseil de tutelle donné à cet éternel mineur qu'on
+appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents
+membres, les membres s'applaudissent d'avoir été choisis par un si
+excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a élus est le
+plus grand chef du monde, et le chef déclare à son tour qu'il est
+impossible de rêver de meilleurs membres que ceux qu'il a élus.
+Spectacle aimable, et bien propre à toucher quiconque a le sentiment de
+l'harmonie!
+
+Seulement, dans ces discours _pro domo suâ_, pleins de vues si
+originales et si neuves, peut-être M. le préfet de la Seine abuse-t-il
+un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu
+qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si _nomades_ et si
+_vagabonds_, est-il bien généreux à M. le préfet de les en railler avec
+une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a changé dix fois de
+domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue
+des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des Écoles l'en a chassé. Il s'est
+réfugié rue de la Harpe; le boulevard de Sébastopol a jeté sa maison
+bas. Il a cherché un nouvel asile derrière l'Odéon; la rue de Médicis
+l'a forcé de fuir. En désespoir de cause, il a passé l'eau: le boulevard
+Magenta, le boulevard du Prince-Eugène et cinq ou six autres l'ont
+poursuivi, traqué, acculé. M. Haussmann lui reproche de déménager trop
+souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la
+plaisanterie lugubre.
+
+
+
+
+IV
+
+LES MAISONS
+
+
+Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes
+ont bâti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des
+quartiers où elles ressemblent à des palais: entrée monumentale,
+surmontée de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout,
+de l'or au balcon, etc. J'ai examiné en détail un de ces palais dans la
+rue de Rivoli: il est habité au rez-de-chaussée par un marchand de vin
+et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste;
+au troisième par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être
+nommé. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, même les
+huissiers, logeât «sous des lambris dorés.» Mais ce bronze est du zinc,
+cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des décors
+de théâtre: il faut les voir à distance, sans chercher à les toucher du
+doigt.
+
+Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais,
+avaient bien leur prix. Pour l'élégance elles font piètre mine à côté
+des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus à y
+loger leurs chevaux. Les portes d'entrée rustiques conduisent à des
+appartements carrelés; mais l'escalier est large et monumental, les
+couloirs sont vastes, les dégagements faciles, les plafonds élevés. Une
+famille patriarcale tiendrait sans gêne dans ces grandes pièces, où l'on
+n'en était pas venu encore à mesurer l'espace à un centimètre près. Les
+palais nouveaux, sépulcres blanchis, faits de plâtras et de rognures de
+pierre, que le moindre coup de vent ébranle du haut en bas, sont divisés
+verticalement et horizontalement en tranches exiguës, dans chacune
+desquelles un ménage parisien étouffe, faute d'air, de lumière et
+d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavés. Ce que
+l'administration a rendu d'air à la ville en élargissant les rues, les
+propriétaires le retirent, et au delà, en rétrécissant les appartements.
+Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogné par l'ampleur et la
+multiplicité des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent,
+pour ainsi dire, ne laissant pas même entre elles un espace suffisant
+pour que deux maisons adossées s'y puissent développer à l'aise. Le
+terrain est hors de prix, et on l'économise précieusement comme s'il
+était d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils
+seraient trop heureux!
+
+Des mouches même auraient peine à respirer en ces réduits étroits,
+encombrés des mille et un brimborions de la mode. On y a constaté des
+cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons récentes rappellent, pour la
+plupart, ces boîtes à compartiments où les caricaturistes nous montrent
+les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des
+trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles à six
+étages. Le propriétaire économise dans l'escalier une niche pour le
+concierge, qui n'est pas toujours aussi bien logé qu'un chien de garde,
+et sous la partie supérieure du toit une rangée de chambres, où l'on ne
+peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mètre
+carré, la cour est un entonnoir ténébreux, hanté par des exhalaisons
+pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphère, et où j'ai vu plus
+d'une fois, gracieusement adossés, la pompe des locataires et... le
+cabinet _intime_ du portier.
+
+Je demande pardon du détail, mais il complète le tableau. Ô bonnes gens
+de province, vous êtes bien vengés!
+
+Tous ces _palais_ semblent jetés dans le même moule, et il est aisé de
+comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et
+l'élévation; elle n'impose pas le nombre des étages, mais elle fixe un
+_minimum_ de hauteur pour chacun d'eux, et un _maximum_ d'élévation pour
+la maison. Les propriétaires, qui n'aiment pas à perdre de place, au
+prix où sont les terrains, d'une part prennent généralement ce _minimum_
+pour règle et se gardent bien de le dépasser; de l'autre atteignent
+l'extrême limite de ce _maximum_, pour faire rendre au sol tout ce qu'il
+peut porter et compenser en élévation le peu d'étendue de la superficie.
+De là cette richesse et cette variété de coup d'œil qui, dès l'entrée
+d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des
+rangées de maisons passées au même niveau, et offrant de la base au
+sommet le même nombre de fenêtres strictement rangées sur la même ligne.
+
+Cent personnes vivent entassées les unes au-dessus des autres sur les
+différents échelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut
+toucher de la tête les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans
+ces abominables cages parisiennes, où l'on est condamné à tous les
+bruits, à toutes les odeurs, à toutes les maladies de ses compagnons de
+chaînes. Bon gré mal gré, par les fenêtres vous recevrez les confidences
+olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le
+piétinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les cheminées, des
+bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes.
+Au-dessous, madame a la migraine: vous voilà condamné, par la galanterie
+et la compassion, à mettre des pantoufles et à marcher sur la pointe des
+pieds pendant huit jours; vis-à-vis, mademoiselle étudie son piano, et
+répète six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce
+supplice est de ceux qui ne se décrivent pas. Des enfants qui jouent à
+la toupie dans l'appartement supérieur suffisent à vous rendre tout
+travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une
+armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de
+la nuit vous réveille en sursaut. Vous êtes bloqué et traqué par un
+essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble,
+s'il prend fantaisie à votre concierge de manger de la soupe aux choux,
+il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux
+côtés à la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une à une et
+jusqu'à la lie.
+
+Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai éprouvé moi-même,
+
+ Quæque ipse miserrima vidi,
+ Et quorum pars magna fui.
+
+Telle est la règle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en
+particulier dans les maisons bâties à l'usage des millionnaires; il est
+inutile de me les opposer. La plupart des propriétaires, gens sagaces,
+ont imaginé un moyen ingénieux d'éviter à leurs locataires tous ces
+petits désagréments, en les remplaçant par d'autres qui les compensent
+avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause première;
+comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent même pas: cette cause
+est passée à l'état de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour
+ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires,
+mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce
+sont des rois absolus qui trouvent plus commode de réformer leurs sujets
+que de se réformer eux-mêmes, et qui bâtissent tout un système
+d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres défauts. Par exemple,
+pour éviter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la
+soupe aux choux, ce qui est attentatoire à la dignité d'un citoyen
+libre. Pour éviter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des
+enfants, ce qui est attentatoire à la moralité publique: il est vrai que
+l'exiguïté de ses appartements suffirait à elle seule pour le lui
+interdire. Les chiens sont mis à l'index, les oiseaux à peine tolérés.
+On commence même à proscrire le piano, ce qui est dur,--au moins pour
+les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et
+ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mêmes au
+propriétaire des cours mieux aérées, des appartements plus hauts et des
+plafonds plus épais.
+
+Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de
+l'orléans pour de l'elbeuf, à l'entrée de l'hiver, voudrait encore vous
+faire payer les frais de sa malhonnêteté et de sa ladrerie, et ne vous
+livrerait sa redingote qu'à la condition expresse que vous ne sortirez
+pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propriétaire parisien
+ressemble à ce tailleur, et voilà le beau marché que nous signons tous
+les jours, en payant fort cher pour cela.
+
+Car, il faut bien en revenir là, ces appartements, ou plutôt ces
+_compartiments_ mesquins, de si haute apparence et de si pauvre réalité,
+marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez,
+dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations
+dont je parlais tout à l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent
+encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides,
+où l'on mange de maigres biftecks, mais où l'on fait payer les dorures
+aux consommateurs. Toutes ces magnificences extérieures, commandées de
+plus en plus par la transformation et les _embellissements_ de la ville,
+sont un leurre puissant à la vanité parisienne, qui de tout temps a
+mieux aimé et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la
+réalité, qu'elle ne ferait de la réalité sans les apparences. Les
+propriétaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte à
+ces goûts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalités
+du dehors, en économisant sur la solidité, l'espace et le confortable,
+ce qu'ils ont donné au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les
+Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent à se
+laisser duper.
+
+Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues
+par des boulevards de trente mètres, l'élargissement prodigieux de
+toutes les voies nouvelles, ont singulièrement rétréci et par là même
+accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a décuplé et
+parfois presque centuplé de prix, en proportion des demandes, et pour
+bien d'autres motifs encore. Tel mètre carré, qui jadis valait
+vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de
+mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de
+Sébastopol. Les spéculateurs se sont jetés sur cette nouvelle proie.
+Tout ce que le Limousin renferme de maçons ne peut suffire à la tâche,
+et la multitude des bâtisses, comme on dit en style technique, a fait
+hausser la main-d'œuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que
+les propriétaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant
+d'un bon nombre de prétextes, qui ne manquent pas davantage, pour élever
+le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, même lorsqu'ils
+en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne réclame pas contre eux
+l'application du _maximum_. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un
+logement est, comme le pain, un objet de première nécessité; mais je
+trouve que nous avons bien assez de réglementation pour notre bonheur,
+et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander à l'État un
+certain genre de services, où il s'empresse toujours de dépasser nos
+désirs.
+
+De temps en temps, quand les gémissements des locataires, ce pauvre
+peuple taillable à merci, s'élèvent en chœur sur un ton plus lamentable
+que d'ordinaire, l'administration s'inquiète et avise. Elle fait un
+discours éloquent, elle publie une note catégorique et concluante, d'où
+il appert, de la façon la plus nette du monde, qu'elle ne démolit pas
+une maison sans en bâtir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement
+quinze ou vingt mille logements vacants à Paris, et que, par conséquent,
+la cherté des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument
+indépendant des derniers travaux, contraire à la logique des choses, et
+qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les
+embellissements de Paris n'ont causé aucune aggravation de charges aux
+Parisiens, et que le dégrèvement des taxes locales en sera, au
+contraire, la conséquence infaillible.
+
+Et les loyers montent toujours.
+
+Mais du moins, comme les malades de Molière, on a la satisfaction de
+savoir que l'on meurt dans les règles. Et cela est agréable.
+
+Donc les appartements parisiens réunissent l'extrême cherté à l'extrême
+incommodité. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et
+terre, soumis à toutes les servitudes imposées par le propriétaire, le
+concierge et les voisins, toujours pressé d'en sortir, soit pour aller
+chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,--oui, vraiment,
+de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on
+jamais bien réfléchi à l'influence que ce genre d'habitation doit
+nécessairement exercer sur le tempérament physique et moral des
+Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractère
+inquiet, sur cette irritabilité nerveuse qui en fait le peuple le plus
+mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafraîchissant,
+salutaire à l'esprit et au cœur, plus calmant et plus bénin que le
+_chez-soi_. Sans paradoxe, je suis convaincu que le _home_ anglais, cet
+intérieur si paisible et si confortable, si isolé de tous les tumultes
+du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand
+rôle dans les prospérités de l'histoire politique et sociale de la
+nation, aussi bien que dans la patriarcale fécondité de ses mariages. Où
+est le _chez-soi_ possible à Paris? Allez donc vous rafraîchir et vous
+retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et
+pénétrés de tous côtés par la pression du dehors! L'administration
+urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprimé que les moyens
+matériels des révolutions, en supprimant les pavés et les
+enchevêtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des
+principales causes morales, tant que subsisteront ces
+logis-compartiments, voués à toutes les tyrannies tracassières; tant
+qu'elle n'aura pas transplanté le _home_ sur les bords de la Seine. Je
+sais bien qu'il est difficile de donner à chacun de nous, comme aux
+habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien
+moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte
+de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme à s'effrayer pour si
+peu!
+
+Ô chère maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopopée),
+quel doux souvenir j'ai gardé de toi, et comme je te revois souvent, du
+fond de ces affreux appartements où l'on ne pénètre que par escalade, et
+d'où l'on ne sort qu'avec cette fatigue fébrile et cette espèce de
+courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troublé par les
+bruits de la rue! Elle est bâtie au grand air, la maison de province,
+tout près de l'église, dont on voit le clocher de son lit, et à cinq
+cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la précède, un cep où
+pendent des raisins picorés par les moineaux la tapisse du haut en bas.
+On y entre sans grimper, et dès le seuil on est chez soi. Au
+rez-de-chaussée, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la
+salle à manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier
+étage, les chambres à coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre
+que Paris ne connaît pas; au-dessus, le grenier; derrière, un jardin où
+babillent les oiseaux, où fleurissent les roses, où les pommiers et les
+groseilliers mûrissent; au bout, la rivière. Par la fenêtre, on voit des
+pêcheurs à la ligne, des bœufs qui passent et du linge bien blanc,
+étendu sur des cordes dans des prés tout verts; on entend les chansons
+des fillettes et les bons contes des lavandières entremêlés de vigoureux
+coups de battoir.
+
+Elle est bâtie en briques rouges, la maison de province, et elle coûte
+dix mille francs! Pas d'œil dans votre vie, pas de pieds sur votre tête,
+pas de tête sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de
+concierge! On n'y vit pas sous la constante préoccupation du terme et
+sous la terreur du congé. Rien ne vous empêche d'y agir à votre gré et
+d'y dormir à votre aise quand il vous en prend envie. Vous êtes chez
+vous. Il n'y a qu'à fermer les volets pour s'isoler complètement du
+reste de la création. La famille y demeure depuis six générations; la
+mère y est morte, l'enfant y est né, vous y êtes né et vous y mourrez
+vous-même. Toute la maison déborde de traditions et de souvenirs; vous
+ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent
+avec une irrésistible douceur par tous les objets qui vous entourent.
+
+Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, campés sous des
+tentes nomades, réduits à chaque instant à emporter notre maison sous la
+plante de nos pieds, nous semons notre vie en détail à tous les coins de
+la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre
+trace et ne restera sacré pour nous par cette rêverie magique que chaque
+coup d'œil ramène à la pensée attendrie. Comme des grains de sable
+éparpillés sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de
+notre existence gisent oubliées çà et là. Hier, un étranger que je n'ai
+jamais vu habitait à cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la
+donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer à un autre,
+que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succédé à un mort. La
+chambre d'auberge indifférente et glacée, le wagon toujours en
+mouvement, où, dès qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le
+remplacer, voilà l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom,
+elle ne porte que des numéros, comme ces cabanons de bagnes où l'homme
+lui-même devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne
+mémoire, qu'on a perdu sa mère au numéro 24, qu'on s'est marié au numéro
+15, qu'on a eu son premier enfant au numéro 36; c'est tout. Et on se
+demande à quel numéro l'on mourra.
+
+Hier, une vision du passé s'était penchée sur mon cœur. Il faisait un
+doux soleil d'automne; le macadam avait la sérénité d'un ciel sans
+nuage, et le nouveau Paris lui-même me souriait d'un air tendre et tout
+à fait engageant. L'idée me prit de revoir encore une fois certaine
+maison que je sais. Je voulais seulement passer à pas lents sur le
+trottoir, lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder
+l'_endroit_. Il y a ainsi des jours de soleil où l'on est heureux à bon
+compte. À peine arrivé, un grand serrement de cœur me prit. Il n'y avait
+plus rien; la rue même avait disparu, et sur l'emplacement de la maison
+démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui
+empestait l'air à cent pas.
+
+Cruel Paris! Paris infâme! qu'il faut t'aimer follement pour te
+pardonner tout cela!
+
+
+
+
+V
+
+LES SQUARES ET LES PROMENADES
+
+
+Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux
+Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin
+cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi
+qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents
+chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que
+personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en
+puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.
+
+L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas
+souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche,
+le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant
+d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les
+vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce
+petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de
+becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré
+d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin,
+jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et
+l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et
+le Parisien n'en demande jamais davantage.
+
+Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations
+que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet
+épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien
+fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres
+furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron,
+lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le
+plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les
+deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des
+Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus
+tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des
+Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en
+tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait
+point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au
+chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.
+
+Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter
+ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le
+Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à
+la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le
+terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant
+Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des
+parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des
+Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les
+massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation
+des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de
+cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais
+non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une
+à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs
+Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au
+confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans
+tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du
+nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est
+déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et
+c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.
+
+De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités
+sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à
+triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds
+pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns
+avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval;
+à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient
+disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus
+merveilleux point de vue, en particulier du _magique_ coup d'œil
+qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de
+maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du
+Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose,
+et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce
+proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison.
+Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui
+il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour
+synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité
+parisienne.
+
+L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre
+offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes
+dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des
+légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les
+carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands
+frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait
+sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui
+serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de
+la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins
+suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept
+merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds
+de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de
+Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons
+essayé d'indiquer plus haut,--et qu'on a la noble émulation de détrôner
+les anciens,--ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du
+mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut
+vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples
+enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre
+héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos
+une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge
+actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans
+les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?
+
+[Note 5: Un journal de province s'est attiré un _communiqué_ pour
+avoir évalué à une trentaine de millions les frais d'établissement de
+cette dernière promenade: ils ne paraissent pas devoir dépasser le quart
+de cette somme, dit le _communiqué_,--d'où l'on peut conclure hardiment
+qu'ils en atteindront au moins la moitié.]
+
+Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des
+buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers
+latins,» pour un prochain grand concours!--Beau paragraphe à ajouter à
+une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!
+
+Nous sommes loin,--quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de
+cela,--du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul
+square, celui de la place Royale.
+
+On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une
+maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des
+massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait
+parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les
+résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore
+la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits
+et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À
+Paris, nous sommes plus avancés que cela.
+
+Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder
+une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente
+avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois
+l'affaire de plusieurs générations. En confiant une _quenouille_ à la
+terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:
+
+ Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
+
+Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la
+création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en
+ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était
+de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour
+quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de
+faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à
+l'instar de cet _impresario_ de province qui donnait _la Dame blanche_
+en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font
+tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par
+malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du
+sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et
+le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à
+l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6].
+De plus, le _sujet_ n'échappe pas toujours aux dangers de cette
+opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se
+venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol
+semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il
+dépérit à vue d'œil sous les tassements du sol et la mortelle poussière
+du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square
+qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et
+pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non
+filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute
+maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on
+prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le
+protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en
+toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à
+ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des
+béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de
+tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais
+on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine
+à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les
+chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner
+de l'ombre que de leur en demander.
+
+[Note 6: Chaque arbre ainsi transplanté revient, en moyenne, à deux
+cents francs. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1865, article
+de M. Clavé.)]
+
+Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le
+même moule. Autour du monument qui sert de centre,--presque toujours une
+fontaine,--s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs
+de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de
+larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes
+au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me
+permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les
+allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les
+promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y
+joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.
+
+Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans
+pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste,
+dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment
+d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui
+rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de
+la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins
+de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui
+semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent
+l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs,
+les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera.
+Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du
+gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été
+créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le
+square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin
+qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public?
+L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux
+arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui
+lui coûtent fort cher?
+
+À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien,
+le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre,
+regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné
+qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il
+n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La
+campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de _genre_, une petite
+gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect
+humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait
+amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs
+de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les
+mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à
+trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des
+meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue
+Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce
+qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la
+banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui
+rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à
+ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de
+plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à
+l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de
+Meudon, en nombreuse société. Il déteste les _trous_ où l'on ne voit
+personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses
+promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées
+de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il
+loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à
+proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne
+voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de
+la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le
+chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve
+serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la
+campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce
+rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus
+de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres
+l'empêchent de voir passer les omnibus.
+
+Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se
+contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de
+les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre
+possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la
+population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément
+populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait
+qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit
+poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de
+troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des
+ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur
+un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes,
+des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol,
+ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre
+les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au
+milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de
+soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.
+
+La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti.
+Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur
+l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour
+jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets
+et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard,
+qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé
+d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis
+tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est
+l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de
+chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des
+marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise
+de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on
+n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il
+était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous
+les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des
+pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile
+de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies
+cutanées.»
+
+Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout
+dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste
+intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante.
+Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges
+encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect
+sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux
+canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende
+pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des
+citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La
+police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui
+ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours
+d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés
+parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans
+défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à
+l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin
+revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs
+gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation
+opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des
+mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a
+restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître,
+puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours,
+et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux
+canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient
+encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.
+
+Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force
+d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à
+fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M.
+Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère
+d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes
+qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du
+nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le
+but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de
+l'effort.
+
+Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens
+de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût
+simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un
+abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause
+permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir
+les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer
+lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de
+ces œuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur
+grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de
+cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de
+petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut
+profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le
+plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris
+la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la
+part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés
+sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de
+lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé
+derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer
+par un de ces chefs-d'œuvre qui fournissent une si belle matière aux
+articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions
+de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives
+au bon peuple de Paris.
+
+L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ
+quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit
+petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance:
+on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue
+singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de
+chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants
+les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au
+canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces
+soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage
+invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.
+
+Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprès de celui du dedans. Les
+amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant
+d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La
+première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous
+terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze
+de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des
+roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le
+royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur
+la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est
+assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y
+peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est
+curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque,
+ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des
+ingénieurs.
+
+Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte
+d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par
+un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la
+ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une
+étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de
+l'aqueduc d'Ancus Martius et du _cloaque_ de Tarquin! Ce sont des jouets
+d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept
+merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos
+conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est
+entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas
+suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le
+renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.
+
+
+
+
+VI
+
+LES PARCS ET JARDINS
+
+
+Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit
+maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela
+ces huit maréchaux _la monnaie de M. de Turenne_. Le mot me revient en
+mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir
+parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs
+et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que
+cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur
+toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et
+sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue
+monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la
+portion congrue.
+
+Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par
+l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux
+jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a
+rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus
+ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui
+oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du
+Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au
+Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre
+de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils
+appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le
+jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque
+allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de
+ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est
+une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini
+_d'embellir_ Paris, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur
+tête, et ne dormiront pas tranquilles.
+
+Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde
+contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour
+élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute
+compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles
+neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement
+inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon,
+à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de
+Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de
+l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de
+croire définitivement enterré, après son rejet par la commission
+municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du
+quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il
+accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les
+doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur
+inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire
+un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme
+révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste
+assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance
+malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul
+contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et
+fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau
+spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps _conservateur_ de
+l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas
+encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons,
+en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la
+Constitution.
+
+_Et nunc erudimini_, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux
+embellissements de Paris!
+
+Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le
+grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas
+l'empereur,--un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du
+chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois
+compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif
+qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est
+absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce;
+elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M.
+Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la
+centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris
+soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de
+condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien
+voir, sans rien entendre, _les yeux fixés sur la postérité!_ Avec une
+sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme
+un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés
+en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M.
+Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit
+de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.
+
+Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le
+préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime
+orgueil, le mot de la Médée de Corneille:
+
+ Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?--Moi.
+ Moi, dis-je, et c'est assez.
+
+Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.
+
+Donc, après quelque délai accordé aux convenances,--car on est homme du
+monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait
+donné aux vieux partis, méritait certains égards,--on vit les ouvriers
+revenir à l'œuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles
+barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi
+par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les
+marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais
+curieux,--sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative,
+qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation
+souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font
+les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta
+proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en
+avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les
+ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un
+bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut
+point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera
+pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils
+contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.
+
+Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de la _Grotte de
+Médicis_ a perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse,
+remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres
+ombrages qui semblaient verser le _frigus opacum_ chanté par Virgile, et
+le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un
+groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.
+
+Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà
+subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais
+à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,--définitif jusqu'à ce
+jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits
+sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce
+délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de
+Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du
+roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en
+fleurs. En fait d'_embellissements_, tout est possible aujourd'hui, je
+le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse
+absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes
+propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit
+plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs
+de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École
+polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a
+été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et
+là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y
+tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux
+mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains
+pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le
+Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir
+que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient
+mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce
+et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une
+orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de
+Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il
+paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi
+dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du
+public, on l'a fermée à la circulation.
+
+Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis
+petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le
+carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques
+supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens
+sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à
+bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y
+en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de
+terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions
+sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les
+millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour
+de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné
+d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?
+
+Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de
+Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer,
+arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de
+fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un
+_paradis_, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte.
+Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce
+siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la
+main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées,
+des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de
+vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux
+insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes
+flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre
+qui garnit les plates-bandes,--cet ingénieux jardin, travaillé bien
+mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé
+le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout
+bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,--symbole du
+lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la
+supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à
+l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui
+enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point
+venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer
+le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur
+propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une
+nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les
+splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur
+la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une
+préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.
+
+[Note 7: Depuis que ceci est imprimé, le _Paradis artificiel_ a
+disparu, à ce que nous croyons, ou il a émigré. C'est dommage: il était
+là à sa vraie place.]
+
+Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un
+peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui
+poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de
+la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des
+fourrés sans queue ni tête,--un _trou_ enfin! La nature s'y permettait
+çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation
+s'en donnait à cœur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du
+côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a
+mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là!
+Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en
+attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime
+le propriétaire du _Paradis artificiel_ dans ses affiches, «un nouveau
+fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait
+guère à voir l'industrie en cette affaire.
+
+Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et
+chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins au _plan_ du nouveau bois.
+Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille
+fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la
+manière de feu Bidault, avec des _fabriques_ dans le fond, des moulins
+d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand
+spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des
+avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des
+cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés,
+le bois de Boulogne a été _embelli_ absolument de la même manière et
+avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne
+succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.
+
+[Note 8: L'administration du bois de Boulogne comprend quatre
+services, et de véritables armées d'employés, le tout nécessité par sa
+transformation en parc à l'anglaise. L'entretien de ses plantations
+figure sur les budgets ordinaire et extraordinaire de 1865 pour une
+somme de trois millions trois cent quatre-vingt-six mille francs, et
+l'on sait la distance habituelle qu'il y a du budget projeté au budget
+définitif. Que dites-vous du prix? Il me semble que c'est cher, mais je
+me trompe peut-être.]
+
+Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de
+Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à
+cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de
+ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été
+fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite
+par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et
+couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers,
+les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa
+grotte et ses stalactites,--tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par
+M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que
+le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre
+sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette:
+«Le public est prié de ne pas toucher.»
+
+Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien
+imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande
+cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de
+grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous
+expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des
+Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et
+des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule
+dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à
+feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints,
+de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et
+autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis
+des grilles!
+
+En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M.
+l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des
+coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un
+ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin
+en loin,--à la _mare d'Auteuil_, où il reste un saule pleureur, et au
+_rond des Chênes_, où il y a des arbres âgés de trois siècles,--trouver
+des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent
+avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part
+de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour
+les goûts vulgaires des _archéologues_ de la nature, ou désir de faire
+mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?
+
+Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé--et
+rogné--le bois de Boulogne! Jamais œuvre ne fut mieux appropriée à sa
+destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les
+besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une
+variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu
+dois être.» La _mare aux Biches_ et le _parc aux Daims_ sont faits à
+souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; la _route du
+lac_ contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre
+jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne
+d'elles dans le _rond des Cascades_. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan,
+le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les
+délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des
+deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi
+de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser,
+comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens
+contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne
+se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra
+le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher,
+comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de
+Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques,
+pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on
+trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.
+
+Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le
+bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la
+grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera
+bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les
+vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la
+Glacière. Vincennes est le _Bois_ de l'est de Paris, l'Eldorado
+populaire des élégants du _faubourg Antoine_. Les artilleurs y abondent,
+promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur
+l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les
+lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le
+boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les
+habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.
+
+Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux
+améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade
+comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais
+hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi,
+et que les _embellissements_ du bois de Vincennes ne l'ont pas _enlaidi_
+autant que ceux du bois de Boulogne.
+
+Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les
+percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la
+forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche
+beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa
+destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la
+mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous
+savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des
+concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré
+sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son
+ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait
+appétissants.
+
+Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces
+endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le
+paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes
+les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du
+bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le
+public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du
+gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur
+qu'on ne lui use son herbe,--ou qu'on ne la mange?
+
+J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une
+bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du
+chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement
+des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps
+de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par
+une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de
+la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux
+architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait,
+on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manœuvre
+de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et
+poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le
+sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés:
+«Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»
+
+J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de
+rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien
+fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au
+niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de
+France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,--je les ai
+entendus, et ils paraissaient de bonne foi,--qui osent parler des
+embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges
+qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à
+faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts
+de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,--ce
+sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,--et que le dernier quart se
+compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur
+admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En
+dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison
+n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.
+
+Il faut le dire à haute et intelligible voix: le nouveau parc de
+Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système
+suivi dans les _restaurations_ des jardins publics. C'est encore M.
+Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes œuvres de la ville de
+Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui
+le coupe en deux, des routes carrossables,--pourquoi pas des chemins de
+fer?--qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des
+stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre
+cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des
+écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les
+cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits,
+le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés
+pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur
+les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,--voilà ce
+chef-d'œuvre en abrégé.
+
+Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous
+sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes
+et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé
+une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et
+l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et
+l'une des plus belles _ruines_ du jardin. Sur la lisière du square
+actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et
+d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'œil
+stupéfait lit ces mots _Terrains à vendre_!
+
+Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les
+barbares!
+
+Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression
+que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent
+les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées
+ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble
+avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé
+partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du
+bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et
+glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris.
+Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison
+peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude
+à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin,
+c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.
+
+C'est là ce que le _Constitutionnel_, dans cet admirable article dont
+j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus belles _créations_ de M.
+Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des
+créations dans ce genre. Il dit encore, le _Constitutionnel_, qu'on a
+_rajeuni entièrement_ le parc de Monceaux.--Oui, comme ces barbiers qui
+vous _rajeunissent_ en vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de
+nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à
+rajeunir nos lois, et qu'on ne _rajeunisse_ plus nos jardins! Mais ce
+qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du
+_Constitutionnel_.
+
+
+
+
+VII
+
+INTERMÈDE
+
+PROMENADE PITTORESQUE À TRAVERS LE NOUVEAU PARIS
+
+
+ Muse, changeons de style et quittons la satire:
+ C'est un méchant métier que celui de médire;
+ À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal.
+
+Ainsi parle quelque part le prudent Boileau, qui n'avait eu garde
+pourtant de s'attaquer à Colbert et aux distributeurs de pensions. Je
+veux suivre un moment son conseil et, sans sortir du sujet, délasser le
+lecteur, et me délasser moi-même, par un petit intermède sur le pipeau
+rustique. Arrivé à mi-terme de l'âpre montée que j'ai entrepris de
+gravir, je me sens quelque peu las, et ne suis pas fâché de me détendre
+un moment: Les lecteurs graves,--professeurs d'humanités, poëtes
+épiques, diplomates et procureurs généraux,--sont loyalement prévenus
+d'avoir à passer ce chapitre. Si M. Nisard le lit, je l'avertis qu'il
+n'y rencontrera aucune vérité générale exprimée en un langage définitif.
+
+Ceci posé et bien entendu, je commence sans autre exorde.
+
+Le titre de ce chapitre étonnera beaucoup de lecteurs. Que peut-il y
+avoir de pittoresque dans le nouveau Paris? Peu de chose, je l'avoue,
+mais quelque chose néanmoins: on le va voir tout à l'heure, ou ce sera
+ma faute. La ville de marbre et de carton-pierre qu'on nous bâtit est
+grandiose, monumentale, épique, c'est convenu; mais j'ose croire que M.
+Haussmann lui-même n'a jamais élevé ses prétentions jusqu'à y mettre le
+moindre brin de pittoresque. J'ai fini pourtant par en trouver un brin
+en y cherchant toute autre chose, et je n'en suis pas plus fier qu'il ne
+faut.
+
+L'immense mouvement de reconstruction de Paris a créé une foule de
+maisons neuves, dont les rez-de-chaussée, à peine terminés, sont
+accaparés aussitôt par de petites industries vagabondes, en attendant
+les vrais locataires, qui commencent à se faire attendre longtemps. Ces
+rez-de-chaussée, souvent sans portes et sans fenêtres, ouverts à tous
+les vents et à tous les regards, semblent faits exprès pour certains
+industriels de la rue, qui y cumulent le double bénéfice du toit
+hospitalier et de l'exposition en plein air. Ils leur permettent de
+s'établir au centre de Paris, dans des quartiers populeux et riches,
+pour une redevance modique, facile à prélever sur les recettes
+quotidiennes. On les loue au mois, à la semaine ou au jour.
+
+Les industriels nomades des nouveaux rez-de-chaussée parisiens se
+partagent en trois catégories principales: les photographes populaires,
+les marchands de bric-à-brac, tenant bazars et boutiques à treize sous,
+les montreurs de curiosités et particulièrement de femmes colosses.
+Jusqu'à présent, ces intéressants personnages comptent parmi ceux qui
+ont le plus profité de la transformation de Paris. Ceci est une
+circonstance atténuante, que je porte au bénéfice de M. le préfet de la
+Seine.
+
+Les bazars ne demandent pas une longue description. Ils n'ont rien
+d'oriental. Généralement, dans les rez-de-chaussée des maisons neuves,
+ils sont réduits à leur plus simple expression, et s'étalent sur une
+table portative ou même à terre. Ces bazars sont le lieu d'asile et la
+grande fosse commune de toutes les porcelaines en faïence, porte-monnaie
+en papier, bronzes en zinc, parapluies montés en jonc, cannes revernies
+et recollées, chaînes d'or en chrysocale, diamants en bouchons de
+carafe, épingles de corail à un sou, cristaux en verre, éventails en
+papier d'emballage. On y trouve des cadres historiés à trente centimes
+et des tableaux à l'huile à deux francs, exécutés à la mécanique par les
+jeunes aveugles ou les prisonniers. Les objets d'art y pullulent, en
+particulier les dessus de pendules, représentant Corinne sur le cap
+Misène, Malek-Adel aux genoux de Mathilde, ou le jeune et beau Dunois
+prenant congé de sa belle, avec son casque et sa guitare. Parmi les
+gravures en taille-douce et les lithographies coloriées, vouées au
+sentimentalisme à outrance, les planches intitulées: _le Départ_, _le
+Retour_, _Heureuse mère_, etc., obtiennent généralement un beau succès.
+_Bélisaire_ et _le Soldat laboureur_ sont aussi très-loin d'être usés,
+en dépit des plaisanteries impuissantes des petits journaux. Le peuple
+se moque bien des petits journaux, qui ont la prétention de régenter
+l'esprit français, et qui ne régentent que les loustics des brasseries!
+La fibre sentimentale domine chez les masses; elles ne se préoccupent
+que du sujet: quand il les attendrit, il est toujours traité avec
+beaucoup d'art. C'est ce qui assure le triomphe des mélodrames, de
+certains tableaux du Salon et de certaines romances poitrinaires.
+
+Pour faire contre-poids au genre mélancolique, il y a aussi les
+lithographies gouailleuses et gauloises, à l'usage de la partie avancée
+de la population. Les ingénieuses estampes qui obtiennent le plus de
+succès dans ce genre, si éminemment français, sont celles qui
+représentent trois gros moines, ventrus et bourgeonnés comme des
+Silènes, attablés à un jeu de cartes devant une demi-douzaine de brocs
+monstrueux, et un curé qui, surpris à dîner un vendredi, fourre
+précipitamment un poulet sous la nappe, et ne laisse plus voir qu'un
+hareng dans son assiette, aux yeux de son visiteur édifié.
+
+Assurément ces deux sujets sont beaux: ils ont je ne sais quelle fleur
+de raillerie attique, qui doit les rendre recommandables aux
+intelligences cultivées, et l'on y retrouve toute la force de
+dialectique et toute la puissance d'ironie qui caractérisent aujourd'hui
+nos immortels héritiers de Voltaire. Il faut, sans nul doute, applaudir
+à ces piquantes épigrammes qui entretiennent le feu sacré de la haine
+des jésuites chez la nation la plus spirituelle du monde. Oserai-je
+ajouter toutefois que je les trouve un peu faibles? Oui, et M. Cayla me
+comprendra, j'en suis sûr. Dans une autre lithographie, on voit un
+capucin qui confesse une jeune fille, en clignant de l'œil d'un air
+malin à l'aveu de certains _péchés mignons_, et en faisant une moue
+luxurieuse avec sa bouche lippue. Ceci est déjà mieux, sans être encore
+le dernier effort du genre. Toujours la gaudriole fut l'amie de la libre
+pensée, et il faut qu'elles marchent de concert et se complètent l'une
+l'autre pour achever l'émancipation de l'esprit humain, comme l'ont bien
+compris Rabelais, Voltaire, Diderot, et l'illustre ami de M. Perrotin,
+feu Béranger.
+
+Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an passé et
+de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que
+les _Aventures de Cartouche_ et les _Mémoires de Vidocq_. Leur
+population se compose généralement du marchand, de l'_aboyeur_, et d'un
+compère qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, achète
+avec discernement, paye longuement et revient fréquemment.
+
+Çà et là sont aussi installées de petites boutiques de comestibles où
+l'on débite des fragments de fromages, des fritures mystérieuses au
+grésillement provocateur, au fumet séduisant; des limonades polonaises,
+confectionnées avec des détritus de réglisse et des résidus de peau de
+citron; des crèmes à la vanille à un sou la tasse, et des glaces
+panachées à deux liards le verre. Généralement ces cuisines en plein
+vent sont desservies par des Arlésiennes ou des Cauchoises, dont les
+formes robustes et les bonnets insensés font l'admiration du gamin de
+Paris.
+
+Aimez-vous la photographie?--Moi non plus,--comme disait Grassot, dont
+on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je
+lui en veux d'avoir multiplié outre mesure les formes du laid. Mais si
+je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour
+leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion
+d'eux-mêmes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, adorés
+des bourgeois, et très-propres à réconcilier l'art avec les admirations
+de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier,
+les incompris des Salons, ont une consolation toute prête en se faisant
+photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des
+incapacités de l'art. Le métier est fort commode et fort couru, parce
+qu'il peut, à la rigueur, se passer d'études et d'intelligence, ce qui
+est toujours une condition facile à remplir.
+
+Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui
+a six pieds de long,--quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai
+découvert un autre dans un rez-de-chaussée du nouveau boulevard
+Malesherbes, à qui il ne manque, pour être aussi grand que lui, que ce
+qui manque à Nadar lui-même pour égaler la girafe. Ce n'est pourtant pas
+son élève: comme mademoiselle Lenormand et le _célèbre Moreau_, Nadar
+n'a jamais formé d'élèves. Mais s'il n'a pas d'élèves, il a des rivaux,
+je l'en préviens, surtout dans cette partie du boulevard de Sébastopol
+qui s'étend entre la rue Soufflot et la rue des Écoles. Là sont
+entassés, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus
+étonnants les uns que les autres. Je défie M. Courbet de regarder sans
+enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les
+genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont créé le portrait à un
+franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le
+portrait à vingt-cinq centimes, «le même que celui à un franc,» dit
+l'affiche. C'est un coup d'éclat et un coup d'État, supérieur à celui
+qui a illustré M. de Girardin, lorsqu'il créa la presse à quarante
+francs.
+
+Ces industriels joignent quelquefois à leur art la vente des faux-cols
+et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier
+noir découpé, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un
+verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de
+mademoiselle Léonie Leblanc, et tout bas, à l'oreille, des vues
+stéréoscopiques, où les amateurs de ces sortes de choses jouissent du
+coup d'œil enchanteur de deux jambes de filles déchaussées trois lignes
+(ou pouces) plus haut que la police ne le permet.
+
+Les comédiennes des divers théâtres de Paris fournissent le principal
+aliment de ces _vues_ au stéréoscope et des galeries photographiques. On
+nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes,
+faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,--idéal suprême dont les
+régisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent
+sournoisement chaque jour. Puisqu'on les représente ainsi, c'est
+qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais
+elles en sont enchantées: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est
+un triomphe et une consécration. Elles envoient ces images à leurs amis
+de cœur et les répandent dans leur famille. La petite sœur y puise un
+noble sujet d'émulation, la mère en pleure de joie, et les camarades en
+crèvent de jalousie. Pauvres _clowns_ de la publicité, misérables
+créatures, mettant toute leur gloire et toute leur âme à être les jouets
+banals du public, et rivalisant entre elles avec rage à qui lui sera
+servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en
+bas, riant, pleurant, grimaçant à volonté, montrant les dents, tirant la
+langue, faisant l'œil en coulisse, découvrant la gorge, cambrant les
+hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre
+noir, à la crapaudine!
+
+Revenons aux photographes des rez-de-chaussée.
+
+Voici une affiche que j'ai copiée à la devanture de l'un d'entre eux:
+
+ PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES
+ X***, _Piémontais_
+ MENTIONNÉ PAR _LE SIÈCLE_ DU 19 SEPTEMBRE
+ Élève de M. Disdéri
+ PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR
+ _Rabais de moitié pour MM. les militaires_
+ SALON SPÉCIAL POUR LES NOUVEAUX MARIÉS
+ Portraits instantanés
+ Ressemblants toute la journée.
+
+C'est simple, mais c'est beau.
+
+Le département des charlatans et saltimbanques est le plus curieux de
+tous. On y trouve des femmes à barbe, des veaux à deux têtes, des
+sauvages dévorant des carottes crues avec une voracité indomptable, des
+phénomènes de tout genre, des nains, des géants, et surtout des femmes
+colosses. Tant qu'il y aura des saltimbanques et des badauds, la femme
+colosse sera par excellence la grande _attraction_.
+
+Pour ma part je connais actuellement trois femmes colosses sur le
+parcours des nouveaux boulevards; je les ai vues, je leur ai parlé. La
+plus remarquable des trois a dix-huit ans, à ce qu'assure l'affiche, et
+cette jeune personne pèse 250 kilog. Une annonce mirifique, qui trahit
+des intentions très-littéraires, occupe les deux côtés de la porte
+d'entrée:
+
+«Venez voir la magnifique géante, née dans la Nouvelle-Castille, éclose
+comme une fleur des tropiques sur les bords du Guadalquivir, dont les
+eaux, semées d'or et d'argent, arrosent les rives enchantées de la belle
+Andalousie, et baignent Séville, cette superbe capitale, considérée
+comme la huitième merveille du monde.
+
+«Elle a l'honneur de donner ici ses séances publiques, destinées à
+toutes les classes de la société, à tous les âges et à tous les sexes.
+
+«La devise de la reine des géantes est _politesse_, DÉCENCE et SOURIRE!»
+
+Au-dessus s'étend une toile superbe, une œuvre d'art, signée du nom de
+Mauclair, le peintre ordinaire de MM. les saltimbanques. Elle représente
+la reine des géantes en costume de Célimène, un éventail à la main, la
+robe coquettement retroussée jusqu'au genou, ainsi qu'il se pratique
+dans le grand monde, et entourée d'un groupe d'hommes comme il faut, de
+belles dames et d'officiers supérieurs, dont les gestes et les attitudes
+sont empreints d'une profonde admiration.
+
+Séduit par les sollicitations du pitre, qui a une bonne figure, pleine
+de candeur et de conviction, j'entrai. Le pitre me présenta à la reine
+des géantes, qui m'accueillit avec une politesse exquise; il m'assura
+d'ailleurs qu'elle avait reçu une éducation distinguée.
+
+C'est peut-être elle qui a rédigé l'annonce.
+
+Nous étions seuls. Elle me demanda un cigare. Le pitre m'expliqua que le
+médecin lui conseillait de fumer pour maigrir.
+
+Un peu plus loin, le _grand spectacle oriental_ vous offre la
+représentation de la _Prise de Pékin_. À la porte, un monsieur bien mis,
+mais râpé, parlant en termes élégants, mais émaillés de _cuirs_, annonce
+le spectacle:
+
+«On verra, dit-il avec une fougue entraînante, les colonnes se former en
+masses serrées pour marcher à l'assaut du palais d'été. On verra les
+murailles s'écrouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette
+et du tambour, se mariant à la grande voix du canon.»
+
+Une chandelle d'un sou et des fusées de deux liards représentent à
+merveille les bombes et les boulets. L'écroulement des murailles se
+résume en deux morceaux de carton disjoints et renversés à l'aide d'une
+ficelle; les colonnes serrées se composent de quatre soldats et d'un
+général découpés tout d'un bloc dans une image d'Épinal et collés sur
+bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre
+en action les travaux de sape et de mine de l'armée française; un autre,
+s'avançant par soubresauts saccadés, figure la fuite du Fils du ciel et
+de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus élevé est justement
+de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le
+génie du saltimbanque. Vous eussiez donné ces bonshommes, hauts de deux
+pouces, à M. Victorien Sardou lui-même, qu'il eût été bien embarrassé
+d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste établissement,
+sans subvention, a trouvé moyen d'en faire sortir successivement la
+victoire de l'Alma, le siége de Sébastopol, la bataille de Magenta, et
+saura, au besoin, quand les comédies guerrières ne donneront plus, en
+tirer le drame du _Courrier de Lyon_.
+
+On rencontre même parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par
+exemple, ceux des messieurs qui ont inventé quelque chose, qui exposent
+un nouveau système d'aérostats ou de cabinets inodores.
+
+Il y a quelque temps, un ancien professeur de mathématiques, de plus
+Allemand, exhibait, dans un rez-de-chaussée du boulevard de Magenta, le
+flûteur de Vaucanson, revu, perfectionné et augmenté: une femme, assise,
+avec un larynx en caoutchouc, doué d'une voix qui a une étendue de deux
+octaves, comme celle des fortes chanteuses, et exécutant toute sorte
+d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence
+d'une prima donna. Cette machine a dû coûter cher, moins cher toutefois
+qu'il n'en coûte au Conservatoire pour former et à l'Opéra pour payer un
+premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut être appelée à
+rendre, le jour où les directeurs aux abois auront à lutter contre une
+grève des ténors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les
+points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants
+d'air, qui empêcherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que
+M. Mario, si souvent enrhumé, se bornerait sur la scène à ouvrir la
+bouche et à se livrer à une mimique expressive?
+
+Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands
+de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis
+de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute,
+boulevard de Sébastopol, un pédicure accompagné d'une femme en châle
+jaune et d'un hibou. Une fenêtre sans vitres leur sert d'encadrement.
+Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La
+femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou.
+Le hibou et le pédicure regardent aussi les passants.
+
+Le pédicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perché
+tout le jour sur ses pattes. Le pédicure a une physionomie engageante.
+De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la
+foule, toujours amassée devant son étalage, le regarde lui-même avec une
+curiosité avide. Une grande pancarte, plantée comme une bannière sur le
+devant de la scène, représente un monsieur très-distingué, un artiste,
+coupant un cor à une dame avec tant de dextérité et de belles façons
+que la dame lui sourit d'un air tout à fait heureux. Au-dessous, la
+légende explique que le pédicure a été admis à l'honneur de soulager un
+ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes
+les dix minutes, le pédicure se lève et frappe la pancarte avec une
+baguette; alors la foule regarde la pancarte,--et c'est tout.
+
+Je voudrais bien savoir à quoi pense la femme du pédicure, à quoi rêve
+le hibou!
+
+On voit que le pittoresque ne perd jamais entièrement ses droits. Chassé
+du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqué de rue en
+rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui
+ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti même de son
+plus cruel ennemi. Comme le lièvre qui se réfugie entre les jambes du
+chasseur, le pittoresque aura prolongé sa vie en se précipitant au cœur
+même de la place, et il aura fait sa dernière apparition et obtenu son
+dernier triomphe dans les lieux destinés à lui servir de tombeau.
+
+
+
+
+VIII
+
+LES MONUMENTS
+
+
+Le nouveau Paris a été rempli, bourré jusqu'au bord de monuments dans
+tous les styles et dans toutes les dimensions, comme ces jardins
+hollandais où leurs propriétaires entassent les _curiosités_ par
+centaines,--rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On
+n'a pas seulement tracé des squares, percé des boulevards, aligné des
+rues, déblayé et gratté les anciens édifices; on a élevé des palais et
+des halles, des églises et des théâtres, des hôpitaux et des casernes,
+des tours, des ponts, des fontaines. On a préparé sur tous les points de
+la ville une ample matière aux descriptions des _Guides_, à
+l'admiration des provinciaux et à la jalousie des Anglais.
+
+Le premier de ces monuments, par sa date et par son importance, c'est le
+nouveau Louvre. Le régime actuel aura eu la gloire de mener rapidement à
+terme, grâce à la précaution qu'il avait prise de supprimer au préalable
+tous les obstacles, cette réunion des deux grands palais monarchiques,
+rêvée par Henri IV, Louis XIV et Louis-Philippe; rêvée surtout, comme la
+continuation de la rue de Rivoli, par Napoléon Ier, dont Napoléon III
+semble s'être proposé de reprendre tous les projets pour les achever;
+décrétée par le gouvernement provisoire, et toujours restée à l'état
+théorique. En cinq ans, moins de temps qu'il n'en faudra pour l'Opéra,
+l'œuvre a été définitivement achevée. Jetons un coup d'œil, puisque nous
+ne pouvons rien faire de plus dans les limites de ce volume, sur ce
+colossal impromptu de pierre et de marbre.
+
+Au point de vue purement artistique, l'entreprise offrait des
+difficultés spéciales, dont il est juste de tenir compte. Le Louvre et
+les Tuileries, construits isolément et sans aucune idée de réunion
+future, ne sont pas situés dans le même axe: on a dissimulé cette
+divergence, d'ailleurs peu sensible, par la création de deux squares
+destinés à rompre la perspective, mais qui ne peuvent masquer le défaut
+de parallélisme des pavillons centraux qu'en masquant ces pavillons
+eux-mêmes, et tout au moins une partie des bâtiments, c'est-à-dire en
+cachant précisément le coup d'œil qu'on a voulu produire. Heureusement,
+ces squares sont plantés d'arbres parisiens, dont le maigre rideau de
+verdure laisse de nombreux interstices à la vue. Il fallait trouver, en
+outre, pour les constructions nouvelles, une forme qui s'harmonisât à la
+fois avec l'architecture du Louvre et avec celle des Tuileries, deux
+édifices bâtis à des époques diverses et d'un type complétement
+distinct, dont les parties mêmes, successivement greffées de siècle en
+siècle sur le tronc central, présentent des échantillons de tous les
+styles et des traces de toutes les fantaisies.
+
+Cette tâche était de celles qui ne s'improvisent pas, et nous sommes sûr
+de n'étonner ni M. Haussmann ni M. Lefuel, en constatant qu'ils n'y ont
+que fort incomplétement réussi. Sans doute, à l'aide d'artifices
+élémentaires, on a bien pu voiler çà et là les différences de niveau des
+bâtiments et tourner quelques autres obstacles d'un ordre subalterne;
+mais, sur des points plus importants, les dernières constructions n'ont
+fait que mettre en relief ces discordances qu'elles devaient atténuer,
+et en accroître considérablement le nombre. Si l'on examine la façade
+récemment élevée sur la rue de Rivoli, on s'aperçoit que l'architecte,
+entraîné par le désir de créer un riche vis-à-vis au Palais-Royal, en a
+brusquement changé le style à la partie centrale, dont les panneaux
+sculptés, les ornements de la frise et des baies, la riche décoration,
+imitée de la fin du seizième siècle, jurent avec la simplicité sévère du
+reste de la façade. Dans l'aile neuve qui clôt à l'ouest, en retour
+d'équerre, le petit jardin ouvert sur la même rue, les fenêtres, sans
+cesser de reproduire la forme et les moulures de celles du vieux Louvre,
+prennent tout à coup une dimension différente, assez sensible pour
+blesser l'œil et briser désagréablement la perspective. Autant qu'on
+peut le deviner sous l'appareil d'échafaudages qui l'enveloppent du haut
+en bas comme une carapace, la reconstruction du pavillon de Flore va
+ajouter un trait de plus à cette confusion fâcheuse. Le gros œuvre du
+bâtiment, avec ses disgracieux œils-de-bœuf surmontés de petites
+lucarnes de deux ou trois pieds carrés, pareilles à celles d'un grenier,
+ne rappelle en rien jusqu'à présent l'architecture de Philibert Delorme,
+non plus que celle de Ducerceau. Le pan de galerie neuve adjacent à ce
+pavillon ne reproduit pas non plus le type de la galerie du bord de
+l'eau, qu'il déborde par une saillie de cinq ou six mètres, en faisant
+pour ainsi dire planer sur elle la menace assurée d'une démolition
+prochaine[9].
+
+[Note 9: Aujourd'hui, la menace est accomplie. Il paraît qu'on avait
+conçu des craintes sur la solidité de cette galerie; mais ces craintes,
+venues à point nommé, et qui font honneur au zèle ingénieux de l'édilité
+actuelle, ont dû se convaincre qu'elles étaient singulièrement
+prématurées, devant ces fondations d'une solidité prodigieuse qui a
+opposé une résistance héroïque au vandalisme des pioches et des leviers
+conjurés contre elles. En restera-t-on là, du moins? M. Berryer a eu
+l'indiscrétion de le demander en pleine Chambre, dans la séance du 28
+mai 1864, et l'organe du gouvernement a bien voulu le rassurer, en
+affirmant d'une façon solennelle qu'on n'avait pas _actuellement_
+l'intention de reconstruire en entier les Tuileries. Cet adverbe a fait
+frémir tous ceux qui sont au courant du vocabulaire officiel, et il
+suffit de jeter un coup d'œil sur les derniers travaux pour être fixé
+sur la valeur de cette réponse. Tout en professant le respect qui sied
+pour les paroles de l'orateur du gouvernement, on peut prédire, sans
+crainte de démenti et sans avoir la prétention de se poser en prophète,
+que le nouveau pavillon de Flore exigera un nouveau pavillon de Marsan,
+et que la reconstruction de la galerie du bord de l'eau entraînera celle
+de la galerie qui longe la rue de Rivoli. Nous serons trop heureux si
+l'on ne va pas plus loin.]
+
+Il serait facile de multiplier ces observations. Les incohérences que
+nous venons de signaler, d'autres encore, dont l'énumération ne pourrait
+trouver place que dans un travail technique, ne sont pas, comme celles
+de l'ancien Louvre, le résultat naturel de la nécessité des
+circonstances et de la diversité des temps; elles sont nées de cette
+espèce de vagabondage artistique dont toutes les œuvres architecturales
+de ces quinze dernières années nous offrent le curieux et triste
+témoignage; elles viennent de la précipitation fiévreuse et meurtrière
+avec laquelle on veut _bacler_ en trois ou quatre ans la tâche d'un
+demi-siècle.
+
+Et pourtant ce ne sont là que les moindres griefs de la critique contre
+le nouveau Louvre. Elle doit lui adresser un reproche plus grave et qui
+porte plus haut. Du centre de la vaste place dessinée par le périmètre
+des deux palais, promenez un regard attentif sur l'œuvre de Visconti et
+de son successeur: ce qui vous frappera tout d'abord, en contraste avec
+l'abondance et la richesse des moyens mis en jeu, c'est la pauvreté de
+l'effet général. Si le grand art, suivant la définition des maîtres, est
+celui qui produit le plus d'effet avec le moins d'effort, le nouvel
+édifice est précisément le contraire du grand art. Cette médiocrité de
+l'effet tient en partie sans doute au peu d'élévation relative de cet
+immense parallélogramme de bâtiments, dont le niveau, suffisant pour la
+cour intérieure du Louvre, n'est plus ici proportionné à l'extension du
+point de vue; mais elle tient encore plus à l'absence de grandes lignes
+architecturales, au manque de style, à la stérilité de l'invention
+remplacée par l'exubérance de la décoration. Il faut étudier de près,
+fragment par fragment, cette œuvre de détails, sans chercher à
+l'embrasser dans l'harmonie d'un coup d'œil d'ensemble. Il y a trop
+d'arabesques, de colonnes, d'acrotères, de statues, de bas-reliefs, de
+cariatides (un ornement que nos architectes prodiguent aujourd'hui sans
+mesure et souvent à faux): plus l'art est élevé, plus il est sobre de ce
+faste décoratif, dont l'abus ne sert qu'à prouver son impuissance et
+l'étouffe au lieu de l'aider. Avec une simple ligne, gracieuse ou
+sévère, il en dit plus qu'avec toutes ces pompes amollies de la
+décadence, avec cet étalage théâtral qui fait ressembler le nouveau
+Louvre à un décor d'opéra, auquel il manque seulement, pour produire
+toute son impression, d'être éclairé par un jet de lumière électrique.
+
+D'après le rapport de M. le ministre d'État, qui énumère scrupuleusement
+les kilogrammes de fonte, les mètres cubes de béton, les mètres carrés
+de zinc et de peinture à l'huile absorbés par cet immense ouvrage, il y
+a deux cent soixante et un morceaux de sculpture répartis dans les
+nouvelles constructions. C'est assurément la moitié de trop, pour le
+moins, si l'on en veut retrancher tous ceux dont l'effet est nul ou
+contraire au but qu'on se proposait. Ces longues files de statues, par
+exemple, qui s'alignent au-dessus des portiques, à l'aplomb de chaque
+colonne, écrasent l'architecture par leur masse, et, pour peu qu'on les
+examine à distance, elles confondent leurs profils sur la muraille du
+fond et se dérobent à la vue. Le luxe dépasse surtout la mesure dans les
+trois pavillons en avant-corps qui coupent chacune des façades neuves,
+et il est rendu plus sensible encore par le contraste avec les grandes
+surfaces planes et nues des galeries intermédiaires. Là, comme dans la
+partie centrale de la façade sur la rue de Rivoli, «ce ne sont que
+festons, ce ne sont qu'astragales.» Le regard monte de la base au sommet
+sans pouvoir trouver un point de repos, pas même sur les toits, dont
+les arêtes se cachent sous des ouvrages en plomb repoussé, d'un travail
+compliqué et minutieux, et dont les lourdes et bizarres cheminées
+forment à elles seules autant de monuments fantastiques du goût le plus
+extravagant. Cette ornementation implacable, en fatiguant l'œil par son
+éblouissement banal et continu, finit par blesser cruellement le goût.
+On se sent noyé, éperdu, désorienté devant cette profusion inouïe, qui
+ne vous laisse même plus la faculté de discerner les nuances; et, pour
+ma part, au sortir de cet examen, je me suis surpris plusieurs fois à
+contempler avec bonheur les grandes murailles blanches des plus humbles
+maisons voisines.
+
+L'architecte a donné à son œuvre la toilette excessive d'une parvenue.
+On a envie de lui appliquer le mot de ce peintre ancien à son confrère:
+«N'ayant pu la faire belle, tu l'as faite riche.» Il n'y a pas trace
+d'une idée élevée, ni même d'une idée, dans cet ambitieux tapage de
+détails qui, considérés isolément, ne sont point sans mérite, mais ne
+semblent se réunir que pour se nuire l'un à l'autre, et que je
+comparerais volontiers à ces concerts à grand orchestre où nulle phrase
+mélodique ne se dégage du déluge de notes et du fracas des instruments,
+où la sonorité de la musique étonne les sens, et ne dit rien à l'esprit
+ni à l'âme. L'art a perdu là une de ces occasions solennelles comme il
+ne s'en rencontre pas deux en un siècle, même avec des préfets tels que
+M. Haussmann. Le nouveau Louvre est grand par l'étendue, il ne l'est
+point par la pensée ni par le style. «Il demeurera, aux yeux de la
+postérité, comme le type colossal du mauvais goût,» a pu dire M. de
+Montalembert, avec une sévérité qui n'est que de la justice. Un
+douloureux sentiment s'empare de l'observateur à l'aspect de tant de
+talent, d'habileté, de zèle et de dépenses prodigués en pure perte, d'un
+si vaste déploiement de forces pour aboutir à un si maigre résultat. Que
+l'administration se vante de la merveilleuse rapidité de cette immense
+improvisation, qui suffit, en effet, à justifier bien des étonnements,
+c'est son droit; mais le nôtre est de lui répondre par le mot d'Alceste:
+«Le temps ne fait rien à l'affaire,»--ou par le vers du poëte:
+
+ Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
+
+Je ne sais si mes lecteurs se souviennent encore du sujet proposé par
+l'Académie des Beaux-Arts, lors du dernier concours d'architecture pour
+le prix de Rome, et de la manière dont les élèves l'avaient traité. Il
+s'agissait du _plan d'un escalier principal pour le palais d'un
+souverain_, matière pleine d'actualité en présence de la reconstruction
+d'une partie des Tuileries. Sans doute, la maison pure et simple n'est
+pas admise à l'Académie, qui ne connaît que les palais, ou tout au plus
+les maisons romaines, comme celle du prince Napoléon: il était permis
+toutefois de voir dans ce programme une avance et une galanterie, dont
+elle a été bien mal récompensée par le décret du 15 novembre. En se
+bornant à demander un escalier, l'Académie avait fait acte de prudence.
+Par le luxe inénarrable de dorures, d'arabesques et de statues que les
+jeunes élèves, déjà rompus aux traditions présentes, avaient déployé
+dans ce fragment, on pouvait juger sans peine, mais non sans effroi, de
+ce qu'ils auraient mis dans un palais tout entier. Impossible de se
+conformer plus scrupuleusement au programme, qui recommandait, avec une
+sollicitude naïve, d'y prodiguer toutes les magnificences de l'art. Quel
+escalier, bon Dieu! Non, les palais cyclopéens de Ninive et de Babylone
+n'en avaient point de pareil. Instinctivement, le regard cherchait au
+bas des marches la reine Sémiramis, montée sur son éléphant blanc. Le
+fameux grand escalier du Louvre, où Percier et Fontaine avaient tenu à
+se surpasser, et dont le plafond était le chef-d'œuvre d'Abel de Pujol,
+cet escalier modèle qu'on a tout simplement démoli, comme s'il se fût
+agi d'une cloison, pour opérer un changement de distribution intérieure,
+eût paru digne à peine d'une chaumière à côté de ces conceptions
+gigantesques. M. Haussmann a mis le trouble et le vertige dans
+l'imagination de ces jeunes gens, dont le dévergondage architectural
+avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tête aux membres de la
+commission municipale, s'il leur reste encore des cheveux.
+
+D'après le plan de Perrault, lorsqu'il eut élevé la colonnade du Louvre,
+l'église Saint-Germain-l'Auxerrois devait disparaître pour laisser le
+champ libre à une vaste place. Ce temps n'avait guère plus de respect
+que le nôtre pour l'antiquité nationale, et la _barbarie_ gothique en
+particulier choquait toutes ces intelligences éprises de la noble
+régularité grecque. Aujourd'hui que la passion de dégager les monuments
+ne connaît plus de limites, on pouvait craindre que l'administration ne
+se souvînt du projet de Perrault. Un louable scrupule l'a fait reculer.
+Mais, après avoir si généreusement sacrifié l'une de ses manies, elle
+s'est dédommagée en donnant pleine carrière à l'autre: celle de
+l'alignement. Elle a cru dissimuler le défaut de parallélisme de
+l'église avec le palais, parce qu'elle l'a reporté sur une construction
+neuve qui ne fait, en le répétant, que l'accentuer davantage. Elle a
+voulu créer un pendant à un temple gothique avec une mairie, sans tenir
+compte de la diversité des siècles ni de celle des destinations, ou
+plutôt en tâchant de les combiner en un compromis barbare et monstrueux,
+qui reste absolument sans excuse aux yeux du bon goût et du bon sens. Ce
+que je vais dire ressemble à un blasphème artistique, et pourtant je le
+dis sans hésiter: mieux valait encore reprendre le plan de Colbert et de
+Perrault, et raser l'église, que de la déshonorer par cette hideuse
+association; que de lui river, en guise de boulet, cette copie bâtarde
+et dérisoire, où l'on a marié de force le seizième siècle avec le
+treizième, fait de la Renaissance avec les formes et les lignes du style
+gothique, du gothique en supprimant l'ogive, et qui reproduit son modèle
+avec la fidélité gravement bouffonne d'une caricature enfantine.
+
+Une tour, ou plutôt une quille de pierre, mélange incompréhensible et
+prétentieux de tous les styles, et dont on cherche en vain la raison
+d'être, sert de trait d'union entre ces deux monuments qui, suivant le
+mot de J.-B. Rousseau, hurlent d'effroi de se voir accouplés. Cela fait,
+l'administration, saisie d'un mouvement de remords et de honte, s'est
+empressée de planter au devant cinq ou six rangées d'arbres pour en
+cacher l'aspect; mais, par une contradiction fâcheuse, elle va placer
+dans la tour, sans doute pour qu'elle serve à quelque chose, un carillon
+dont le tort sera de forcer les passants à lever la tête et à regarder
+le beffroi en entendant le concert.
+
+Je ne crois pas que jamais l'architecture publique ait rien produit qui
+puisse rivaliser de ridicule et d'extravagance avec cette tour et cette
+mairie, devant lesquelles l'imagination recule confondue, et qui
+désarment la critique à force de la déconcerter. Mais ce n'est pas sur
+l'architecte qu'il faut faire retomber la responsabilité de cette
+conception. Je plains, je ne condamne pas cet instrument quasi-passif,
+chargé de la besogne matérielle, et responsable d'une œuvre qui n'est
+point la sienne. Il n'y a plus aujourd'hui d'architecture artistique; il
+n'y a qu'une architecture d'État, la contre-partie de ce journalisme
+officiel qui signe ses articles et ne les écrit point. L'idée première
+appartient évidemment à l'administration, et il était impossible qu'elle
+aboutît autrement. Que peut faire un malheureux artiste à qui l'on
+demande, c'est-à-dire à qui l'on impose d'exécuter, en quelques mois,
+une _mairie renaissance_, en la copiant sur une _église gothique_?
+Vitruve lui-même ne s'en fût pas tiré. Il est vrai qu'en pareil cas on a
+la ressource de s'abstenir; mais c'est un parti extrême qu'il serait
+cruel d'exiger des architectes, dans leurs rapports avec la ville de
+Paris. Nous pousserons la charité envers l'homme de talent qui a dû
+passer sous ces rudes fourches caudines de l'idée municipale, jusqu'à
+couvrir son nom d'un voile pudique et compatissant.
+
+Malgré ses énormes, ses lamentables défauts, le nouveau Louvre, par la
+richesse et l'agrément de quelques parties, par le talent de détail
+qu'on y trouve, reste le chef-d'œuvre des travaux entrepris depuis
+douze ans à Paris, et il brille comme un soleil au-dessus des autres
+palais qu'on nous a construits dans le même intervalle.
+
+Que dire, par exemple, du palais de l'Industrie, ce grand bâtiment
+lourd, monotone, d'une architecture massive et froide, à peine variée
+par des pavillons sans relief et sans style? De quelque endroit qu'on
+l'examine, il produit, au milieu des arbres de cette royale promenade,
+l'effet d'une immense cage de pierre et de verre déposée sur le sol, en
+attendant qu'on l'emporte. Tant qu'il était destiné à recevoir seulement
+les produits industriels, on pouvait lui trouver un caractère de
+solidité et de gravité suffisamment approprié à son but; mais, en dépit
+du titre que l'habitude lui conserve, c'est aujourd'hui l'édifice où
+l'art tient chaque année ses assises, et il ne répond pas à la grandeur
+de cette destination.
+
+Ce malheureux palais a été si mal conçu que le but qu'on s'était proposé
+en le créant est justement celui pour lequel il est le moins propre. Il
+peut servir, et, en réalité, il sert à toute sorte d'usages, sauf à
+celui-là. Habituellement il est vide et ne semble avoir été construit
+que pour loger son jardin. Dans les intervalles des expositions de
+beaux-arts, les orphéons y donnent des concerts; on y organise des
+banquets, des assemblées, des expositions de fleurs; on y met des
+chevaux, des porcs, des brebis ou des volailles grasses. C'est un local
+pour tout faire, comme la grande salle de Lemardelay ou de l'Hôtel du
+Louvre. Mais quand il s'agit d'une exposition de l'Industrie, comme
+celle qui se prépare pour l'année 1867, on s'aperçoit que ce Palais de
+l'Industrie ne peut servir à rien, et qu'il faudra en élever un autre à
+côté, en couvrant de bâtisses provisoires tout le Champ de Mars.
+
+Le nouveau Palais, ou plutôt la nouvelle façade du Palais des
+Beaux-Arts, sur le quai Malaquais, ne répond pas davantage à son but. Ce
+pourrait être aussi bien, sinon mieux, celle d'un grenier d'abondance.
+M. Duban s'est préoccupé avant tout de choisir un motif architectural
+qui puisse, selon les nécessités de l'avenir, s'étendre, en se
+répétant, par une simple juxtaposition à droite et à gauche, de telle
+sorte que l'unité de l'ensemble n'ait point à souffrir de raccords
+disparates. Mais,--sans s'arrêter plus qu'il ne faut à une œuvre
+secondaire, qui n'est après tout qu'une façade latérale, l'entrée d'une
+annexe,--il est impossible d'y reconnaître un style nettement déterminé,
+et l'on est en droit de lui reprocher la pauvreté de l'ornementation, le
+peu de caractère de l'ensemble, la singulière gaucherie de ces vastes
+baies, dont les plus larges dominent les plus étroites, et de ces
+énormes œils-de-bœuf alignés au sommet, d'où ils écrasent les étages
+inférieurs sous leur poids. Comme la cariatide, l'œil-de-bœuf est en
+grande faveur aujourd'hui, et l'on sait le désastreux effet qu'il
+produit encore dans la grande salle des États au Louvre, ce _hangar_
+splendide et difforme, sorte de joujou grandiose et inutile, qu'on ne
+peut que montrer, sans pouvoir s'en servir. Faut-il voir dans ce double
+triomphe une de ces lois de l'art qui sont fondées sur la secrète
+logique et le mystérieux symbolisme des choses?
+
+Puisque nous sommes sur la rive gauche de la Seine, nous ne la
+quitterons pas sans avoir visité la fontaine Saint-Michel: triste
+visite, que nous abrégerons. Ce monument, édifié à grand labeur, dans
+des proportions colossales, sur le plus beau boulevard du nouveau Paris,
+n'est qu'un immense avortement artistique, devant lequel l'esprit le
+plus indulgent se sent frappé de surprise par la disproportion évidente
+de l'effort et du résultat. Toutes les splendeurs de la décoration n'ont
+même pu sauver la mesquinerie du premier aspect. La faute en est un peu,
+nous le reconnaissons, au parti pris d'adosser la fontaine à une maison
+construite dans des conditions défavorables, dont il a fallu subir la
+dure tyrannie. Évidemment, M. Davioud a été mis au supplice par cet
+énorme bâtiment, qu'il n'a pu parvenir à masquer en entier: l'élévation
+de la toiture lui a commandé celle du décor, et les deux aigles de plomb
+n'ont été plantés aux deux extrémités de ce terrible toit à plans
+convexes que pour le rattacher tant bien que mal au monument; mais rien
+n'a pu cacher la longue et prosaïque perspective des fenêtres, des
+lucarnes et des tuyaux de cheminée qui semblent converger au groupe de
+l'archange saint Michel. L'absence de soubassement de la fontaine, qu'on
+n'a même point rehaussée sur un socle pour aider au coup d'œil, et dont
+le bassin inférieur domine le trottoir de trente centimètres à peine,
+lui donne une épaisseur uniforme dans toute son étendue; et, à la voir
+ainsi plaquée et comme écrasée contre le mur, on la prendrait de loin
+pour une de ces couvertures en carton gaufré, si fameuses dans les
+distributions de prix des écoles primaires.
+
+Ce ne sont là toutefois que des explications secondaires: il faut
+chercher les principales dans la sécheresse et l'incohérence de
+l'invention. Incohérence, c'est le nom de la fontaine Saint-Michel.
+Comme presque tous les monuments du nouveau Paris, et à un plus haut
+degré encore, elle révèle l'absence d'une conception forte, d'une idée
+dominante et suivie. On dirait une juxtaposition de pastiches divers,
+composés isolément par cinq ou six artistes, et soudés ensuite l'un à
+l'autre. Autant de parties, autant de styles: ici du grec, là du romain,
+ailleurs de la Renaissance et du dix-septième siècle. Autant
+d'ornements, autant d'idées sans lien et sans harmonie. Du moins ne
+puis-je deviner par où le groupe de l'archange terrassant le démon,
+centre et point de départ du monument, se rattache aux petits Amours
+enguirlandés de la frise et aux mythologiques Chimères qui flanquent les
+vasques inférieures; quel est le lien invisible des abeilles, des aigles
+du faîtage, des boucliers de bronze aux armes impériales, avec les
+cartouches marqués des initiales de Saint Michel et des insignes du
+vieil ordre monarchique institué par Louis XI?
+
+On a voulu suppléer à la richesse de la conception par celle de
+l'exécution, en poursuivant la variété par l'emploi hasardeux des
+matériaux multicolores; on n'est arrivé qu'à la bariolure, sans parler
+des graves inconvénients qu'entraîne, pour la proportion apparente des
+objets, le défaut d'accord et d'harmonie dans ces teintes diverses. Si,
+par exemple, les quatre colonnes qui encadrent la niche centrale
+paraissent à la fois si maigres et si lourdes, il ne faut pas
+l'attribuer seulement aux dimensions disproportionnées de leurs bases et
+de leurs chapiteaux, mais à la façon disgracieuse dont le marbre blanc
+veiné des deux extrémités se relie au marbre rouge des fûts.
+
+Une fois l'œuvre terminée, l'administration s'est aperçue de ces
+disparates: il était un peu tard, mais elle va si vite qu'elle n'a
+jamais le loisir de s'en apercevoir auparavant. Alors elle a entrepris
+les ratures et les corrections qui ont paru le plus indispensables. Elle
+a supprimé les anges qui menaient les Chimères en laisse; elle a
+remplacé, a l'attique, les plaques de marbre de diverses couleurs par
+une frise symbolique, représentant de petits génies qui jouent dans de
+vastes rinceaux. Mais c'est la fontaine tout entière qu'il eût fallu
+reprendre de fond en comble.
+
+On ne refait point un poëme manqué en y changeant quelques vers et en y
+corrigeant deux ou trois solécismes.
+
+Ces échecs répétés, qui semblent le dernier mot de toutes les
+entreprises de l'administration urbaine, tiennent d'abord à la
+précipitation de sa marche, comme nous l'avons dit, car rien ne
+s'improvise moins que la pureté du style, l'harmonie des lignes, et
+cette beauté d'ensemble qui résulte de la variété dans l'unité; mais ils
+tiennent aussi à l'absence de principe, à l'immixtion continuelle de
+l'idéal administratif, tantôt absolu comme un système, tantôt ondoyant
+et divers comme un caprice, dans l'idéal artistique, qu'il modifie et
+pétrit à son gré,--à l'intervention évidente de conceptions et de
+volontés contradictoires dans chaque monument public.
+
+Le lecteur ne connaît peut-être pas la longue filière par où doit passer
+tout projet avant d'arriver à son exécution, et l'interminable
+hiérarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs,
+de commissions, qu'il doit escalader degré par degré, au hasard de
+laisser un lambeau de l'idée primitive à tous les pas de cette marche
+laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan préalable, accompagné
+d'un devis sommaire, d'après les instructions qu'il reçoit d'un chef de
+bureau, et en se conformant aux indications générales, aux dimensions et
+à la forme du terrain concédé, aux conditions matérielles tracées par
+l'administration, qui n'est pas précisément et qui n'a pas mission
+d'être un corps artistique. Il le soumet à l'un des architectes chargés
+de la direction particulière des édifices. Quand tous deux sont
+d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber
+d'accord avec le second, l'avant-projet va à l'architecte en chef de la
+ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre
+compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des
+architectes, qui fait lui-même ses observations et ses retouches. Puis
+il arrive au préfet, qui recommence l'examen, indique des modifications
+nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est tracé le projet
+définitif, qui repasse par la même filière pour y subir derechef les
+mêmes épreuves, et finit, après cette odyssée dont Ulysse eût été
+jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou
+refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse
+jamais.
+
+Et je n'ai indiqué que les étapes officielles, qui parfois se
+compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au
+chef de l'État le droit d'intervention et de décision souveraine, même
+lorsque les travaux sont en cours d'exécution? Ce droit, il l'a, et il
+en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus
+grand bien de l'art: on nous l'a souvent assuré, et nous ne commettrons
+point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.
+
+Mais,--en dehors, bien entendu, de cette dernière intervention, purement
+facultative,--il n'en est pas moins vrai que cette longue filière, qui
+semblerait devoir être une garantie, n'est le plus souvent qu'une gêne.
+Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale
+n'entre au port que comme ces vaisseaux radoubés, qui ont été contraints
+de relâcher ici pour refaire leur carène, là pour acheter de nouvelles
+voiles, plus loin pour reconstruire leur grand mât, ailleurs pour
+remplacer leur équipage. Modifié par l'un d'après ses fantaisies et ses
+préférences personnelles, par l'autre d'après ses idées et ses
+traditions d'école, tiré au romain par celui-ci, ramené au grec par
+celui-là, nuancé d'assyrien par un cinquième, subissant le contre-coup
+de toutes les volontés contradictoires, de toutes les variations qui
+surviennent dans les conditions matérielles, dans les chiffres de la
+somme et les proportions du terrain alloué, il ne garde plus rien de
+l'esprit qui l'a conçu. Ah! que nous comprenons bien le gémissement de
+l'une des plus déplorables et des plus illustres victimes du système,
+qui s'écriait un jour en parlant de son monument: «Je ne puis me
+résoudre à passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent
+de ce côté, je baisse la tête et je fais un détour.»
+
+Le principal personnage de cette hiérarchie artistique, le seul maître,
+ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le préfet de la Seine: il
+serait naïf de démontrer cet axiome, et non moins naïf de s'en étonner.
+Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par anéantir toute
+direction artistique, et, sur ce point du moins, l'excès de la
+centralisation nuit à l'unité. C'est par là que s'expliquent, d'une
+part, l'aspect décousu de tant de monuments; de l'autre, le retour
+permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de
+sa domination, de ce style neutre, impossible à définir, mais
+reconnaissable au premier coup d'œil, que la postérité baptisera le
+style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.
+
+De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver à la place du
+Châtelet, que la Seine à franchir, en passant entre le Palais de Justice
+restauré et le nouveau Tribunal de commerce. Arrêtons-nous un moment
+devant ce dernier, pour contempler le dôme qui semble poussé comme une
+superfétation bizarre sur le toit de cet édifice juridique, où il ne
+peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard Sébastopol
+et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement
+postiche, plaqué après coup sur un monument qui n'en avait que faire,
+serait curieuse et instructive à tous égards. Un jour, je suppose, M. le
+préfet a vu une photographie représentant le dôme de l'hôtel de ville de
+Brescia: il est charmé de ce petit morceau; il appelle l'architecte et
+lui ordonne de l'adjoindre à son plan. «Mais ce dôme ne répond nullement
+au caractère de l'édifice, et ne s'harmonise pas avec le système que
+j'ai adopté. Là-bas il est parfaitement à sa place, ici il fera
+disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords
+disgracieux pour parvenir à asseoir sur la toiture ce supplément
+inattendu qui va tout gâter.--C'est égal: le dôme me plaît, il répond
+bien à la gare de l'Est qu'on aperçoit à l'autre bout de l'horizon. Je
+veux le dôme.» Et l'architecte met le dôme.
+
+Encore une fois, est-ce à lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous
+le courage de le blâmer?
+
+Par le percement du boulevard de Sébastopol et de l'avenue Victoria,
+comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Châtelet est
+devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel,
+qui laisse fuir le regard de tous les côtés et n'a, pour ainsi dire,
+point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'être donné
+rendez-vous sur ce chétif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au
+centre trône la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par
+l'adjonction d'un maussade piédestal orné de sphinx, moins alourdie
+toutefois que la fontaine des Innocents, qui, à force de réparations et
+de restaurations, en est venue à être méconnaissable. La fontaine du
+Châtelet a eu son heure de popularité, le jour où une ingénieuse et
+puissante machine l'a transportée, debout, à douze mètres de sa
+situation primitive, puis exhaussée sur son nouveau piédestal,
+absolument comme le cèdre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les
+pessimistes chagrins qui nient le progrès du temps présent ne nieront
+pas du moins celui de nos machines, capables de transférer la colline
+Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le
+préfet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'obélisque.
+
+De chaque côté se dressent deux théâtres, dus encore à M. Davioud, l'un
+des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les
+ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces bâtiments étranges, qui ne
+ressemblent à rien de connu, affichent la prétention de créer un nouvel
+ordre d'architecture, non encore classé jusqu'à présent dans les
+_Traités_ et les _Manuels_ sur la matière. Ce sont des théâtres; on ne
+sait ce qui les empêcherait d'être des bazars ou des marchés couverts.
+Sauf quelques ornements des façades, rien n'y indique et n'y caractérise
+leur but. Les deux édifices, vus en bloc, sont jetés dans le même moule,
+et reproduisent le même aspect, à la fois bizarre et massif. Un
+péristyle percé de cinq arcades en plein cintre, immédiatement surmonté
+d'un foyer dont la disposition extérieure répète celle du
+rez-de-chaussée, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronné en
+retrait par un attique percé de lucarnes rondes, que domine un toit
+convexe à pans coupés, semblable au couvercle d'une gigantesque boîte,
+telle est la physionomie générale de ces monuments. On dirait que chacun
+d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en
+soulevant la tête.
+
+Au théâtre du Cirque, le premier étage, qui forme galerie, allie à son
+arcature classique je ne sais quelles ambitieuses réminiscences du style
+oriental, qui tranchent d'une façon singulière sur le caractère général
+de l'édifice. Cette façade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais
+au Cirque, comme au Théâtre-Lyrique, les côtés et le derrière,
+entièrement nus, présentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose
+d'une caserne. À défaut de lignes architecturales plus savantes et plus
+variées, n'eût-on pu du moins égayer de quelques décorations accessoires
+ces longs murs et cette interminable série de fenêtres, dont la
+simplicité outrée jure avec la destination des salles comme avec la
+physionomie monumentale de la façade, à laquelle tout le reste a été
+sacrifié? Il y a ici, de la part de l'édilité parisienne, une de ces
+contradictions bien propres à dérouter la critique, qui, si elle ne peut
+parvenir à goûter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en
+saisir l'esprit général, et cherche de bonne foi à les comprendre et à
+s'en rendre compte.
+
+Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le
+motif, M. le préfet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune
+dépense pour déblayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient
+de faire pour le Théâtre-Français, s'est appliqué à entourer le Cirque
+d'un cordon de maisons particulières, destinées à des cafés, à des
+boutiques, à des hôtels garnis, et d'un caractère si peu architectural,
+que, à peine bâties, il a fallu se mettre en frais considérables pour
+dissimuler leur déplaisante apparence, en attendant peut-être qu'on les
+supprime. Il eût été plus simple de ne pas les bâtir. L'administration
+aura été prise cette fois d'un de ces accès d'économie qui saisissent de
+temps en temps les prodigues, et leur font mettre de côté un bout de
+chandelle au moment même où ils jettent les billets de banque par la
+fenêtre. Ou peut-être a-t-elle voulu apporter un léger tempérament à un
+état de choses auquel elle aura largement contribué pour sa part, et
+interrompre par quelques maisons habitées cette longue ligne d'édifices
+et d'établissements publics, qui, prolongée à droite et à gauche sur
+presque toute l'étendue des quais, a pour conséquence naturelle d'en
+détruire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particulièrement
+déserts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant
+leurs points de contact.
+
+L'instinct populaire, si apte à découvrir du premier coup le défaut
+saillant d'une œuvre, celui par où elle touche au ridicule, et à le
+résumer d'un mot, a trouvé une métaphore trivialement pittoresque pour
+exprimer son jugement sur les théâtres de la place du Châtelet. Il les a
+comparés à deux grandes malles de voyage, comme il a comparé à un
+huilier colossal le groupe formé par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois
+et la tour qui l'unit à l'église. En regardant ces édifices à quelque
+distance, il est impossible de n'être pas frappé par la justesse de ce
+verdict du suffrage universel appliqué à l'art.
+
+De tous les autres théâtres récemment construits, celui de l'Opéra, si
+je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le
+seul aussi qui mérite de nous arrêter. Par une mesure excellente, à
+laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a été
+mis au concours, et, malgré l'insuffisance du délai, une avalanche de
+plans de bonne volonté a répondu à l'appel. M. Haussmann n'a qu'à
+frapper du pied la terre pour en faire jaillir des légions
+d'architectes. Parmi tant de vétérans chevronnés, c'est un jeune élève
+de l'école de Rome qui a remporté la palme. Nous ne pouvons juger encore
+directement son œuvre, qui commence à peine à sortir de terre, et à
+dessiner ses premières assises, à quelques pieds au-dessus du sol;
+mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'après le plan en relief
+exposé à l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualités et
+les défauts en sont à peu près les mêmes que ceux du nouveau Louvre,
+c'est-à-dire la richesse des détails poussée jusqu'à l'excès, et leur
+variété, jusqu'au décousu. Tout en louant la science et l'habileté
+incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son œuvre
+au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris impérial, on y
+voudrait une plus grande sobriété d'ornementation, des lignes plus
+simples et plus suivies, une plus puissante unité. Le portique, trop
+étroit, semble ajouté après coup au corps de l'édifice, au lieu d'en
+être le point de départ, et il prend un caractère subalterne devant le
+développement des riches et élégants pavillons qui ornent les façades
+latérales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser extérieurement les trois
+grandes divisions du théâtre: l'emplacement des foyers, par un péristyle
+et une terrasse; celui de la salle, par une coupole écrasée, qui la
+couvre sans la dominer; celui de la scène, par un immense fronton
+triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre
+quelque chose d'incohérent et de morcelé qui déroute le regard, et il y
+a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejeté à
+l'arrière-plan et précédé d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane,
+par une transformation imprévue de toutes les conditions habituelles de
+l'art. Ce serait ici le cas de rappeler à M. Garnier un proverbe
+populaire, qu'il connaît aussi bien que moi.
+
+Les exigences du programme, la nécessité d'isoler les uns des autres les
+nombreux services de ce monument colossal, depuis les entrées du public
+et des abonnés jusqu'à celle de l'empereur; de relier au théâtre les
+magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration
+monstre, l'ont conduit à ces placages plus ou moins dissimulés, qui
+rompent l'harmonie de l'œuvre, et ressemblent à des excroissances
+parasites et mesquines accrochées aux flancs de l'édifice. On pardonnera
+surtout beaucoup à l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature
+et la multitude des conditions qui lui étaient imposées, en dehors même
+des nécessités du programme, et les exigences contradictoires qu'il
+devait concilier dans son plan. Imposer à un théâtre outre ses magasins
+et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les équipages et un
+grand corps de garde, lui imposer jusqu'à des écuries de trente chevaux
+pour l'attelage de Sa Majesté et pour son escorte, c'est vraiment
+pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du
+nouvel Opéra un gigantesque pot-pourri architectural.
+
+Est-il bien sûr aussi, malgré la garantie du concours, que l'œuvre
+primitive soit restée à l'abri de toute modification ultérieure, qu'elle
+ait pu se dérober entièrement à l'action de la fameuse filière? N'a-t-on
+imposé, je veux dire conseillé à l'artiste aucune de ces améliorations
+désastreuses qui, de progrès en progrès, finiraient par substituer le
+plan de la Bourse à celui du Parthénon? Si on me l'affirme, je tâcherai
+de le croire.
+
+Le nouvel Opéra s'élève sur une place évidemment trop petite.
+L'administration a cette fois économisé le terrain, pour regagner une
+parcelle des trente millions, sans parler des suppléments, que lui
+coûtera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-Hôtel encombre
+de sa masse gigantesque les abords étriqués du théâtre. Pendant sa
+construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'édilité se
+repentait de l'avoir laissé bâtir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y
+avait là rien que de très-vraisemblable et de très-conforme à la
+tradition. Un moment les maçons arrêtèrent leurs travaux, et le
+Grand-Hôtel, mélancolique comme une ruine dans ses murs inachevés, resta
+suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est borné à une
+modification du plan primitif de la Société, qui n'a fait, pour ainsi
+dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant
+une irrégularité choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activité et
+en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se décidera à
+le racheter, en tout ou en partie, pour le démolir. Cela lui coûterait
+quelques millions de plus qu'alors[10]; mais qu'est-ce que trois ou
+quatre pauvres millions pour elle, qui a déjà manié des milliards? Une
+goutte d'eau dans l'océan. En vérité ce ne serait pas payer la leçon
+trop cher, si elle devait lui profiter.
+
+[Note 10: Depuis que ceci est écrit, j'ai lu dans quelques journaux
+qu'en effet on venait de s'aboucher avec les propriétaires du
+Grand-Hôtel pour leur acheter le droit de démolir l'angle du bâtiment
+qui masque l'Opéra, et qu'on était arrêté par le prix effrayant qu'ils
+en demandent. Il est à croire que ce temps d'arrêt ne sera pas long.]
+
+Mais cela ne suffit point. Même en agrandissant la place, l'Opéra
+resterait sans perspective, puisqu'on s'est avisé trop tard qu'il ne se
+trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en créer une et
+déblayer le point de vue, on n'a rien trouvé de mieux que de percer deux
+nouvelles voies qui vont déboucher en face de lui sur le boulevard, car
+c'est là évidemment le seul but, la seule explication possible de ces
+rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez
+plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Théâtre-Français avec
+l'Opéra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels
+qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse
+fonctionne de jour et l'Opéra de nuit. Le Théâtre-Français! Je cherche
+en vain à qui pourra servir cette voie de communication entre les deux
+spectacles, puisque ceux qui iront à l'un n'iront pas en même temps à
+l'autre,--à moins que ce ne soit aux critiques pressés qui auront besoin
+d'assister à deux représentations le même soir. Tracer une rue tout
+exprès pour faciliter la tâche des critiques, cela est bien digne de la
+magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon
+ingratitude.
+
+Il est vrai que, pour achever l'œuvre, la rue Lafayette va mettre
+l'Opéra en rapport direct avec la Villette et son bassin! À la bonne
+heure, au moins! voilà une satisfaction donnée aux immortels principes
+de 89!
+
+Pour se rendre compte du prix que coûtera l'Opéra, il convient donc
+d'ajouter aux trente millions de sa construction, et aux quarante
+millions des expropriations ordonnées pour lui faire place ou pour les
+rues aboutissantes, un nombre au moins égal de millions pour le tracé
+des autres voies dont nous venons de parler. Il y a de grandes villes
+qui n'ont pas autant coûté. Mais il sera beau!
+
+Rendons cet hommage à la commission municipale et à son actif président
+que leur zèle étend sa sollicitude à tous les besoins. Après les
+théâtres et les casernes, les églises ont trouvé leur tour. On nous en
+bâtit de toutes parts dans les genres les plus variés, depuis le
+gothique pur et le gothique fleuri jusqu'au style de la Renaissance et
+du dix-septième siècle, sans parler du style byzantino-moscovite de la
+chapelle grecque, dont la grande coupole fait rêver les bons bourgeois
+parisiens aux minarets de Stamboul. Par un étrange renversement de
+rôles, dont il ne faut pas lui envier le privilége, car ce dédommagement
+lui était bien dû, la banlieue a accaparé les plus belles, quoique les
+moins coûteuses de ces églises: c'est sans doute qu'on n'a pas jugé
+nécessaire de surveiller d'aussi près et d'_améliorer_ avec autant
+d'ardeur les plans de ces architectes suburbains, qui ont pu échapper
+ainsi, jusqu'à un certain point, aux perfectionnements de la redoutable
+filière. Parmi les édifices religieux élevés à Paris depuis dix ans,
+nous n'en connaissons pas qui vaillent Saint-Jean-Baptiste, de
+Belleville, Saint-Bernard, de la Chapelle, et Notre-Dame, de
+Clignancourt.
+
+Malgré la date récente de son achèvement, Sainte-Clotilde, commencée en
+1847, échappe au cadre de ce livre. Elle reste jusqu'à présent
+l'expérience la moins malheureuse inspirée par l'imitation de cette
+grande architecture gothique, qu'il est si difficile de faire revivre,
+parce qu'elle est un art tout d'inspiration, de hardiesse et d'élan, qui
+ne s'est jamais formulé en règles fixes comme l'architecture grecque.
+Rue Saint-Lazare, dans l'axe de la Chaussée-d'Antin, M. Ballu construit,
+selon le style de la Renaissance, l'église de la Trinité, qui, avec son
+grand porche surmonté d'une belle rosace, son clocher de soixante-cinq
+mètres de haut, son mur-pignon, couronné d'une balustrade découpée à
+jour et de deux tourelles, avec le square et la fontaine dont elle sera
+précédée, produira du boulevard l'effet d'un joli fond de décor pour
+fermer la perspective de la rue. L'église Saint-François-Xavier est trop
+peu avancée encore pour qu'il soit possible d'en rien dire. Dans le
+faubourg Poissonnière, l'église Saint-Eugène, improvisée en vingt
+mois,--avant le nouveau Louvre, cela pouvait passer encore pour une
+improvisation,--montre un échantillon du style gothique (il faut le
+croire du moins, sans pouvoir le spécifier davantage) réduit à sa plus
+simple expression, et marié à l'art industriel du dix-neuvième siècle.
+On sait que, par motif d'économie,--un motif qui échappe forcément aux
+discussions de la critique, car, selon le proverbe, nécessité n'a point
+de loi,--l'architecte de Saint-Eugène a inauguré l'emploi du fer et de
+la fonte substitués à la pierre dans l'ornementation de cet édifice.
+
+Sans avoir cette excuse à invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la
+même idée, pour l'appliquer sur une plus vaste échelle et dans des
+conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son
+église de Saint-Augustin, dont le gros œuvre se dessine au point de
+bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a été conduit à cette
+expérience délicate et dangereuse par son succès dans la construction
+des halles centrales. Mais d'une halle à une église, il y a toute la
+distance qui sépare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M.
+Baltard n'ait sacrifié l'art à la science, et l'architecte à
+l'ingénieur. Il s'est laissé entraîner par l'attrait d'un problème à
+résoudre, d'une ressource nouvelle à créer; il a vu surtout dans son
+église une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la
+statique et ses études sur la combinaison des forces et des résistances,
+plus encore que de créer un monument qui satisfît à toutes les lois de
+la beauté artistique: c'est en quoi je dis que l'ingénieur a dominé
+l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier résultat de
+donner à un édifice le vulgaire cachet d'un bâtiment commercial. Qu'on
+le réserve pour les gares, les marchés, les bazars, rien de mieux: on en
+peut même tirer là des effets heureux; mais, à moins d'une nécessité
+impérieuse comme celle qui existait pour la construction de
+Saint-Eugène, je voudrais qu'on l'exclût soigneusement de toute œuvre
+artistique et monumentale, spécialement des églises. Dans un édifice
+gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie
+moderne, de toutes les matières celle qui semble répugner le plus à se
+laisser façonner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un
+anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure, à côté des
+becs de gaz, dans un temple protestant.
+
+D'ailleurs, pour rester économique, ce qui est sa seule justification
+possible, l'emploi du fer et de la fonte impose à l'architecte une sèche
+et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fenêtres et des
+rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les arêtes de la
+voûte, toutes ces parties dont chaque détail était si délicatement
+varié par le ciseau de l'ouvrier, coulées dans le même moule, vont
+reproduire partout une disposition uniforme. Là est la grande
+difficulté, à laquelle on n'échapperait qu'en multipliant et en
+diversifiant les moules, c'est-à-dire en reportant sur ce point les
+dépenses supprimées sur la matière première. Quand l'église
+Saint-Augustin sera terminée, nous jugerons de quelle manière s'y sera
+pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance
+que nul n'est plus capable que lui d'en venir à bout.
+
+Ce que nous pouvons à peu près juger jusqu'à présent, c'est la
+conception et la physionomie extérieure du monument. Il est d'un style
+difficile à définir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher
+complétement à aucune époque antérieure,--ni à la Renaissance, dont il
+n'a pas la légèreté, la richesse et la grâce; ni, malgré son dôme, au
+dix-septième siècle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majesté.
+En somme, c'est quelque chose de neuf, qui témoigne d'une louable
+indépendance et qui vise avant tout à l'originalité. L'ensemble n'est
+pas dépourvu de physionomie. En sa qualité d'architecte en chef de la
+ville de Paris, il est à croire que M. Baltard n'a pas eu à discuter
+avec l'esthétique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son
+contrôle personnel, n'a été soumis qu'à celui de M. le Préfet, qu'il est
+difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une
+habileté et d'une hardiesse réelles; il lui en a fallu beaucoup, rien
+que pour vaincre les difficultés de l'emplacement ingrat, en forme de
+triangle irrégulier, qu'on lui a assigné. Il ne manque à l'église
+Saint-Augustin que le caractère d'une église: au premier abord, à cette
+architecture solide et mathématique, on dirait d'une forteresse ou d'une
+prison. Si M. Baltard était homme à s'occuper des détails, je lui
+conseillerais d'en alléger la masse sévère par quelques sacrifices aux
+grâces, qu'on ne hante point assez dans les traités de statique et de
+géométrie.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les fois que nos yeux sont affligés par un de ces édifices
+déplorables dont l'art préfectoral continue à nous menacer, une pensée
+et un souvenir se représentent obstinément à notre esprit. Il y a deux
+ans, à l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, on avait disposé
+sur la place du Trône une décoration, composée d'un portique circulaire,
+d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figurée provisoirement en
+charpente et en toile, afin de permettre les modifications nécessaires,
+conformément a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'après
+plusieurs essais de transformation on n'a rien trouvé de mieux que de
+supprimer le tout. Combien de mécomptes et de bévues épargnés à
+l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le même
+procédé à la plupart des édifices nouveaux, avant leur achèvement
+définitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois
+eussent d'abord été figurées en carton, je suis sûr que M. Hittorf et M.
+Ballu se fussent des premiers attelés à la corde des démolisseurs. Et
+quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-même, si l'on avait pu,
+le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme
+une toile peinte! Quand on songe que, grâce à cette précaution
+élémentaire, il n'est peut-être pas un monument du nouveau Paris qui ne
+nous eût été épargné, on éprouve un sentiment de regret dont la vue même
+de Napoléon Ier en costume d'apothéose sur la cime de la colonne
+Vendôme ne peut suffisamment tempérer l'amertume.
+
+Je doute qu'il y ait un seul des méfaits artistiques de l'administration
+actuelle contre lequel l'opinion publique se soit soulevée avec une plus
+énergique unanimité que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une
+imagination égarée par le souvenir des Césars, et dont la solennité
+confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la littérature
+et l'art, sous la direction de l'abbé Delille et de David, professaient
+qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait
+comprendre encore ce caprice impérial; et la statue de bronze, revêtue
+de la toge romaine, à la veille des désastres de 1812 et de 1814,
+aurait pu répondre comme ce César mourant à ceux qui l'interrogeaient:
+_Sentio me fieri Deum_. Mais aujourd'hui, après la révolution qui a
+balayé tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un
+gouvernement qui se fait gloire d'être issu du suffrage universel et de
+révérer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des idées
+nouvelles et du droit populaire, c'est un énorme contre-sens historique
+et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des
+canons autrichiens, et déroulant en spirales, de la base au sommet, un
+immense fouillis d'épaulettes, de colbacks, d'uniformes modernes,
+substitué à la figure légendaire de Napoléon en redingote grise et en
+petit chapeau, telle qu'elle est restée dans le souvenir et le culte de
+la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention,
+qui ne répond à aucun sentiment et n'en éveille aucun. Il y a là une
+puérilité emphatique et déclamatoire qui fait sourire. Était-ce bien la
+peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington
+en _costume_ d'Achille au sortir du bain?
+
+Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle à faire ici?
+La colonne Trajane s'élevait à Rome: il était tout simple que les
+artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et
+ils n'auraient pas songé à les déguiser en Pharaons, sous prétexte
+d'apothéose. Nous autres, nous sommes en France, à Paris, en l'an de
+grâce 1865, et cette statue théâtrale, dressée en place publique, à
+quarante mètres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil
+au bras, en face de l'État-Major devant lequel on peut voir rangés en
+ligne les tambours de la garde nationale, à dix pas du boulevard, des
+omnibus de la Bastille et du Grand-Hôtel, peut passer pour une mascarade
+à peu près aussi ridicule que l'Alcide, en perruque à triple marteau, de
+la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement
+lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions _académiques_
+de l'arrêté par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur,
+quelques semaines plus tard, dépossédait l'Académie de la direction de
+l'École des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les élèves dans une
+routine déguisée sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment
+comprendre les nécessités de l'idéal moderne.
+
+Voilà donc ce qu'on nous a donné en fait de monuments nouveaux! Si du
+moins on respectait les anciens, puisqu'on éprouve une telle impuissance
+à les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir à le
+reconnaître, ont été restaurés avec soin, avec amour, par exemple la
+Sainte-Chapelle, dont les travaux étaient commencés dès les dernières
+années du règne de Louis-Philippe; Notre-Dame, où je ne regrette que les
+précieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient
+enrichi les chapelles de leurs _mais_ et de leurs _ex-voto_; la tour
+Saint-Jacques, qu'on a isolée, en l'enchâssant, comme un joyau, dans un
+maigre écrin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqué ces dégagements avec
+la furie d'exécution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait
+fallu les payer chèrement par de véritables hécatombes de maisons, je
+sais gré à l'administration du zèle qu'elle a mis à déblayer les
+principaux édifices des pâtés de bâtiments où ils étaient enfouis.
+
+Mais voici le revers de la médaille. Ce beau zèle, excellent en
+principe, ne sait point s'arrêter à temps dans ses applications. Comme
+il ne sent jamais le frein, il court à toute bride, emporté par
+l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait guère
+plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient restés
+debout, et encore non-seulement grattés, badigeonnés et recrépis, mais
+raccommodés et complétés à la dernière mode. Hormis les trois ou quatre
+que j'ai cités, devant lesquels,
+
+ À cet air vénérable, à cet auguste aspect,
+ Les meurtriers surpris sont saisis de respect.
+
+ceux qu'on n'a pas détruits, on les a mutilés, et ceux qu'on n'a pas
+mutilés, on les a _restaurés_ à la façon des tableaux du Louvre,
+c'est-à-dire en y remplaçant les teintes noires par de belles teintes
+blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'âme par de jolies
+petites couleurs gaies qui réjouissent l'œil. Qui nous expliquera par
+suite de quel mystérieux enchaînement d'idées on a pu voir en même temps
+nos _édiles_ faire pomper sur les monuments neufs une composition
+noirâtre destinée à les vieillir, et faire gratter les vieux monuments
+pour les rajeunir? Les trois quarts des plus vénérables édifices qui ont
+survécu à la destruction de l'ancien Paris sont employés à des usages
+divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'église
+Saint-Barthélemy, avant sa démolition, était devenue un bal d'étudiants,
+comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a
+installé le théâtre du Panthéon dans l'église Saint-Benoît (aujourd'hui
+démolie), un marché dans les Carmes de la place Maubert, des métiers à
+vapeur dans l'église romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de
+vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de
+bains, ont élu leur gîte dans la chapelle des Mathurins (dont les restes
+viennent de disparaître), dans le splendide hôtel de la Valette, dans
+l'hôtel de la Bazinière, dans les églises Saint-Sauveur et Saint-Jacques
+de l'Hôpital.
+
+Mais ces profanations ne sont pas toutes, à beaucoup près, du fait de
+l'administration présente, et les précédentes en peuvent réclamer
+largement leur part. En outre, quelques-unes sont le résultat naturel et
+fatal de la marche du temps, des révolutions, de l'extinction des
+familles, du déplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut,
+d'ailleurs, un marchand de vins dans l'hôtel de la Valette qu'une
+caserne de gardes municipaux dans l'hôtel du maréchal d'Ancre, ou un
+mont-de-piété dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et
+particulier à la municipalité actuelle, c'est moins de gâter les vieux
+monuments ou de les profaner, que de les détruire. On ne se doute pas
+assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frénésie de
+l'alignement, ont ébréché ou renversé à Paris, en dix années,
+non-seulement de maisons historiques, mais d'édifices curieux ou
+ravissants, tombés en poussière sous la pioche et jetés en morceaux dans
+le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville;
+et des centaines de monuments, qui échappaient à l'attention de la foule
+par leur petitesse ou se dérobaient sous d'affreux pâtés de maisons en
+plâtre, mais qui faisaient les délices de l'archéologue, ont pu
+disparaître sans qu'ils s'en doutassent.
+
+Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive
+gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les
+colléges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une
+effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de
+l'étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de
+pèlerinage où l'Europe entière venait chercher la science. La place de
+Grève, bien qu'elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa
+physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des
+innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom. Et voici qu'on
+parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le
+ventre à l'École de médecine, pour traverser d'un bout à l'autre le
+noble faubourg, ce quartier paisible où les rues sont larges, le
+commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'hôtels qui restent
+déserts tout l'été, sorte de Thébaïde de Paris qui n'a certes nul besoin
+qu'on y ouvre de nouveaux débouchés à la circulation, et où cette
+prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les _vieux
+partis_, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les
+recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en
+boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que
+le faubourg Saint-Honoré? C'étaient, à peu près, les deux seuls points
+de Paris où il y eût encore de vastes hôtels qui se développassent en
+largeur, au lieu de se développer en hauteur, des cours qui ne
+ressemblassent point à des puits artésiens, et des jardins ailleurs que
+sur le rebord des fenêtres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut
+permettre à aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de
+se dérober à l'envahissement du commerce et à l'égalité du niveau
+commun.
+
+Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec
+l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la
+maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et
+dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean
+de Latran ne les feraient pas dévier d'un millimètre. En 1806, des
+faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas formé le
+projet de prolonger la rue des Prouvaires à travers l'église
+Saint-Eustache? En ce temps arriéré, le triomphe de la ligne droite
+était encore indécis: aujourd'hui, on n'eût point hésité, quitte à
+recoudre après coup une abside postiche à l'église, comme on a fait pour
+Saint-Leu. Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et
+une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite: la
+ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des
+monuments. Périsse l'art plutôt qu'un principe! Peut-être est-ce acheter
+un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, tracée au
+tire-ligne, au compas et au fil à plomb, et offrant dans ses voies
+principales, au lieu de ces rangées de vastes et antiques hôtels, une
+double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafés.
+
+Que serait-ce donc si, à côté des hôtels et des monuments de tout genre,
+nous voulions énumérer toutes les rues illustres ou fameuses,--ces rues
+qui écrivaient l'histoire entière de Paris dans leurs noms
+pittoresques,--disparues, englobées, rasées de fond en comble par ces
+insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines?
+Et comme si ce n'était pas encore assez, écoutez les faiseurs de
+projets, les _mouches du coche_ de l'attelage municipal: ils vous
+démontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le
+résidu de la vieille cité disparaisse jusqu'à la lie, de les débaptiser,
+pour enlever à Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur
+odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands
+hommes ou de victoires; d'autres, plus ingénieux encore, d'affubler
+chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie
+du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manière à
+métamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].
+
+[Note 11: Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'à
+Henri IV, et l'idée qu'il avait conçue de faire converger vers la place
+de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites,
+rien n'était plus légitime. En son ouvrage intitulé: _Paris à la fin du
+dix-huitième siècle_ (in-8°, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan
+qui lui est propre, et qui consiste, en considérant Paris comme le
+centre d'un vaste État, à présenter dans les dénominations de toutes ses
+rues, impasses, places et quartiers, un résumé de la carte géographique.
+Sous la Révolution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom
+de la section des Arcis, avait fait sur le même sujet une proposition
+beaucoup plus originale à la Convention. Voici comme elle était
+formulée: «Les communes de la France seront divisées en arrondissements
+particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place
+publique portera le nom d'une _vertu principale_. Les rues affectées à
+l'arrondissement de cette place seront désignées par les noms des
+_vertus_ qui auront un rapport direct avec cette vertu principale.
+Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de
+quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de
+leur vertu principale.--À Paris, par exemple, le Palais National
+s'appellera _Temple ou Centre du républicanisme_; l'Hôtel-Dieu, _Temple
+de l'humanité républicaine_; la Halle, _Place de la frugalité
+républicaine_. Les rues adjacentes, pour la première, seront les rues de
+la Générosité, de la Sensibilité, etc., et pour la seconde, de la
+Tempérance, de la Sobriété, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura à
+chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bientôt la morale
+dans le cœur.» Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites?
+Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion
+de mettre les vertus du dix-neuvième siècle en lumière, à moins
+toutefois qu'on ne craigne, selon le cas prévu par le sagace citoyen
+Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.]
+
+En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu:
+du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique débarrassé de
+l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mêlés de chinois; de la
+Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve, des copies
+de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon;
+partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style préfectoral
+dont nous avons parlé.
+
+Mais il faut chercher ailleurs la véritable architecture du nouveau
+Paris. Les monuments où s'affirment et se démontrent le génie
+particulier de l'administration comme celui de l'époque présente, ce ne
+sont pas ceux qui affichent la prétention d'arriver jusqu'à l'art et de
+relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractère
+d'utilité, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui
+sont inspirés par les besoins du luxe et du confortable, par les
+exigences croissantes du plaisir.
+
+Dans la première catégorie, les gares, les ponts, les puits artésiens,
+les casernes, tout ce qui est œuvre d'ingénieur plutôt que d'architecte,
+voilà les vrais édifices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel.
+J'ai nommé les casernes; on nous en a bâti sur tous les points: la
+caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de
+commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrière l'Hôtel de
+ville et dans la Cité; la caserne typique du Prince-Eugène, celle de la
+Pépinière, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour
+l'état-major de la garde de Paris, près de la préfecture de police, cinq
+ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en bâtit
+encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protégés.
+
+Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait été reconstruit,
+sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite
+de cette fièvre de démolition, de réparation et de reconstruction qui
+pousse l'édilité actuelle à ne pas laisser un coin de Paris, pas une
+rue, pas un édifice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et
+pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription
+qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postérité n'en
+ignore, que tel monument, commencé par Louis XIV, a été terminé ou
+rebâti sous le règne de Napoléon III. De plus, on nous a donné deux
+ponts entièrement neufs, baptisés par nos récentes victoires: à coup
+sûr, ce sont de beaux ponts, solidement campés sur leurs arches hardies,
+comme il sied à des ponts qui ont coûté à eux seuls autant que trois ou
+quatre églises réunies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de
+Solférino, soulève une réflexion qui n'est pas sans intérêt. Lorsqu'il
+était si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer
+dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle
+arrière-pensée inquiétante il s'étend en face du palais de la
+Légion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prévoyante
+sollicitude, n'aurait point voulu se ménager ainsi un argument
+irrésistible pour raser quelque jour le palais[12].
+
+[Note 12: Un bruit court,--et l'expérience nous a appris que, sur le
+chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui
+courent,--un bruit court qu'on nous prépare un nouveau pont entre celui
+des Arts et celui des Saints-Pères, pour correspondre à un guichet du
+Louvre qui n'est pas encore ouvert, et à une rue qu'on se propose de
+percer. Seulement, quand il aura été bâti, les deux autres seront
+devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour
+les démolir.--M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a
+fait observer M. F. de Lasteyrie. Après avoir exécuté séparément les
+deux tronçons du boulevard de Sébastopol sur la rive droite et sur la
+rive gauche, il s'est aperçu non-seulement qu'ils n'étaient pas dans le
+même axe, mais encore qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans l'axe des
+deux ponts destinés à les mettre en communication. Il a fallu les
+abattre tous deux pour les reconstruire à côté: c'était l'affaire de
+quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler.
+Mais, après cette opération, il s'est trouvé que le nouveau pont au
+Change n'était guère mieux que l'autre en ligne droite avec le
+boulevard. Voilà qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de
+le démolir une seconde fois.]
+
+Les deux chefs-d'œuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient
+à l'art moins qu'à la science, c'est le grand égout collecteur et les
+Halles centrales. Le grand égout est une merveille souterraine, une
+création prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler
+de loin à l'admiration. À la rigueur, on peut approcher les Halles de
+plus près, et même y entrer un moment. Pour nous, cette vaste
+construction, d'une hardiesse légère et d'une solide élégance, où l'air
+et la lumière pénètrent avec tant d'abondance, où tout a été si
+habilement calculé pour la commodité des aménagements et les besoins de
+la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en
+gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente
+gigantesque en fer et en brique, comme il convient à un marché couvert,
+est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe
+chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait
+craquer successivement toutes les ceintures où l'on essaye de le
+contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus
+irréprochable élevé dans ces douze dernières années. Quoi qu'en veuille
+faire croire la critique officielle, nous sommes à une époque de prose,
+et il y a là une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par
+l'évidence de leur signification.
+
+Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture,
+devenue stérile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du
+luxe et du confortable. Après les Halles, les monuments par excellence
+palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Hôtel et l'Hôtel du Louvre,
+ces deux caravansérails babyloniens de la civilisation la plus raffinée,
+ces deux cités modèles qui peuvent loger sous le même toit la population
+d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation
+puissante toutes les ressources de la vie matérielle et toutes les
+commodités de la vie élégante. Ce sont encore ces grands cafés, ces
+jardins féeriques, tous ces établissements frivoles et charmants,
+demeures royales élevées au plaisir devenu roi, et où les conceptions
+ambitieuses de l'architecture d'État sont vaincues par la souple adresse
+et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.
+
+Je conseille à mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le café
+Parisien, derrière le Château-d'Eau, le Grand-Café, au rez-de-chaussée
+du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions,
+ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces
+innombrables, où ruisselle le reflet de ses milliers de lumières, sa
+belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze,
+et le carillon joyeux qui émiette les heures à ses insouciants
+habitués;--le second, décoré par l'élite de la jeune peinture et les
+plus brillants élèves de l'école de Rome, avec ses trois plafonds, où M.
+Gustave Boulanger a représenté les Provinces aux grands crus défilant
+processionnellement entre deux haies prosternées de fidèles; M. Émile
+Lévy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans
+le culte sacré de la jouissance, et s'avançant en pèlerinage vers la
+Jérusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de
+l'Opéra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un élève de
+Flandrin, les allégories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture,
+de la Science, voire de la Poésie, qu'on ne s'attendait guère à trouver
+en pareil lieu;--enfin le troisième, avec sa façade agrémentée de
+sculptures, son comptoir splendide, surmonté d'un cadre en boiserie
+délicatement ouvragé, sa rotonde à deux étages, entrecoupée de seize
+arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie
+bordée de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au
+riche cadran, où les heures sont marquées par une ronde de douze
+nymphes, son balcon à jour ornementé de masques et de médaillons, son
+foyer, que décorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de
+Debay, enfin les moulures et dorures qui déroulent de la base au sommet
+leurs étincelantes arabesques; ce sont là, sans contredit, des
+monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau
+Paris.
+
+Je n'ai pas à discuter ici l'illusion de quelques bonnes âmes, faciles à
+l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau élèvent
+l'esprit, et qu'il finit toujours par s'établir une certaine harmonie
+entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rêvé à ce propos je
+ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperçu les
+fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et
+un _signe du temps_.
+
+Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand
+style, et son habileté féconde en ressources quand il ne s'agit que de
+confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente
+rapide de la décadence, et celui du tapissier-décorateur, dont le
+progrès s'accroît chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant,
+que souvent il se marque dans un même édifice et s'y révèle côte à côte
+sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau
+Louvre. Sans remonter jusque-là, qu'il nous suffise de renvoyer aux
+théâtres de la place du Châtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la
+différence frappante qui existe entre l'architecture extérieure de ces
+édifices et leur architecture intérieure, entre la décadence du goût, si
+visible d'un côté, et les progrès d'élégance, de luxe et de commodité,
+si incontestables de l'autre.
+
+
+
+
+IX
+
+CONCLUSION.
+
+
+Résumons-nous et concluons. Que résulte-t-il de cette étude sommaire?
+Qu'est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l'ont transformé de
+fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?
+
+Ce qu'il y a gagné, on le voit assez du premier coup d'œil, et il serait
+puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et
+monumental, résultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce
+décorum, de cette uniformité, qui, suivant plusieurs, doivent constituer
+le caractère essentiel dune grande capitale. Il y a gagné de l'air, de
+la lumière et de l'espace. On a déblayé les quartiers insalubres,
+dégagé les monuments, tracé d'un bout à l'autre de la ville un savant
+réseau stratégique. Voilà tout, à peu près, et ce n'est point à moi
+qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas été plus long à
+régler.
+
+Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant
+pas s'arrêter à temps, et que, d'une transformation utile, légitime et
+qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant
+à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines,
+et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n'est pas le
+principe que nous blâmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de
+prétexte. On avait commencé par 89; on finit par 93. Le terrorisme de
+l'équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le
+comité de l'expropriation sans appel siége à l'Hôtel de Ville. M.
+Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité
+historique; ce rôle n'a pas suffi à son ambition et il a préféré en
+être le destructeur. Il a voulu devenir le _Fléau_ de l'édilité et
+l'Attila de la ligne droite.
+
+Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court à dresser. Il y
+a perdu le pittoresque, la variété, l'imprévu, ce charme de la
+découverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage
+d'exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours
+inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait
+spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage
+humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays
+latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis à la
+Chaussée-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il
+semblait que l'on passât d'un continent dans un autre. Tout cela formait
+dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,--ville de
+l'étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville
+du mouvement et du plaisir populaires,--et pourtant rattachées les unes
+aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voilà ce qu'on
+est en train d'effacer sous la monotone égalité d'une magnificence
+banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers, en
+perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans
+une perspective d'une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.
+
+Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous
+les angles, tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le
+même niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple
+et si accentuée, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui
+fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus
+sacrés; une ville de boutiques et de cafés, qui vous poursuit de
+l'éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse;
+une ville d'apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations,
+le caravansérail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de
+Porthos, d'or brodé par devant, de vil buffle par derrière.
+
+Les travaux récents ont, d'ailleurs, l'inconvénient inévitable de ces
+vastes entreprises, qui sont le résultat d'un système préconçu plutôt
+que d'une étude attentive des besoins qu'elles prétendent satisfaire.
+Appliqués pour ainsi dire _a priori_, tout d'un bloc et avec une
+rigidité mathématique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au
+lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux nécessités et
+de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans
+leurs transformations les plus radicales, ce caractère factice et
+superficiel auquel il est impossible de se méprendre. Ils se superposent
+aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler,
+sans répondre à leurs besoins, et en transportant toutes les apparences,
+toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux
+qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit
+commerçant et le mince bourgeois des lieux où il vivait en paix depuis
+des siècles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux
+humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les
+quartiers dans leur uniformité contre nature, aussi opposée à la variété
+des aspects qu'à la diversité des besoins d'une grande ville, ils
+jettent le faubourg Saint-Antoine dans le même moule que le faubourg
+Saint-Germain, promènent leur niveau sur le pays latin et les alentours
+de la Bourse pour les égaliser, transplantent le boulevard des Italiens
+en pleine montagne Sainte-Geneviève, avec autant d'utilité et de fruit
+qu'une fleur de bal dans une forêt, et créent des rues de Rivoli dans la
+Cité qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale,
+démoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une église, un
+hôpital et un palais.
+
+Cette transformation de Paris, dont Paris se fût si bien passé, et pour
+laquelle on réclame non-seulement notre docilité, mais notre
+enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne
+vaut. De plus, elle nous a repris en détail tout ce qu'elle nous
+accordait en gros, et aussitôt qu'on était tenté de reconnaître son
+bienfait, elle se contredisait en le détruisant. Le développement des
+rues s'est fait aux dépens de celui des maisons et des appartements; les
+nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumière dans les quartiers
+insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les
+cours et les jardins, mis d'ailleurs à l'index par la cherté croissante
+des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du
+macadam, qu'ils n'évitent qu'au prix d'une poussière non moins
+désastreuse. Enfin, tout en s'appliquant à donner aux rues un caractère
+grandiose et monumental, l'administration a marqué ses édifices de ce
+cachet particulier de mauvais goût et de pompeuse mesquinerie que nous
+avons constaté.
+
+Peut-être quelque lecteur est-il tenté de me trouver bien sévère. Le
+sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop
+avancées qu'il se trouvera d'honnêtes gens, désintéressés dans la
+question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou
+de dénigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplète, et
+forcément modérée, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde
+les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au
+sentiment public, et, j'ajoute tout bas, à celui même des architectes
+qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pût se produire en toute
+indépendance. S'ils se mettaient un jour à parler, ils en diraient bien
+d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau
+Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, à défaut de
+celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gémissement. Qui
+pourrait m'indiquer où les édifices qu'on nous inflige ont trouvé des
+approbateurs? «Dans _le Constitutionnel_,» me répondra-t-on. C'est
+précisément ce que je voulais dire.
+
+Ce qui frappe comme le caractère général de cette architecture bâtarde,
+c'est l'absence d'un principe déterminé, le manque de suite et d'idéal,
+en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte
+la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, où les plus
+grandes victoires de l'invention ne vont qu'à confondre les styles sous
+prétexte de les unir, à en bouleverser les dispositions fondamentales
+sous prétexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas varié, il est
+décousu. C'est une série d'essais et de tâtonnements, qui, ne se tenant
+par aucun lien artistique, ne représentent rien, et où l'incohérence ne
+s'affiche pas seulement d'un édifice à l'autre, mais dans les diverses
+parties d'un même édifice. On commence d'une manière, on finit d'une
+manière différente; l'idée qu'on n'a pas pris le temps de mûrir, se
+modifie en chemin, ou se dénature sous toutes les alluvions étrangères
+qu'elle est condamnée à subir.
+
+Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractéristique,
+originale, propre au temps, mais on ne voit pas même de persévérance et
+de fixité dans l'imitation. Il n'y a point là d'éclectisme, il y a de
+l'indécision: on dirait que l'art énervé n'a plus la force de sentir son
+impuissance et de choisir ses modèles. Lorsque toutes les époques, même
+les plus abaissées par la décadence, se sont crée, ou du moins ont
+adopté un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnaît à première
+vue, le seul cachet de l'architecture présente, celle de toutes pourtant
+qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne
+pourra se reconnaître qu'à l'absence de style. La confusion des langues
+a présidé à ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne,
+comme disent les professeurs de rhétorique, la ville où toutes les
+idées, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une
+mêlée contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de
+monuments disparates.
+
+Une époque, ou plutôt une administration,--car je crois avoir établi que
+c'est là le fait particulier de l'administration,--qui lègue de tels
+édifices à la postérité comme le dernier effort de son imagination et de
+son goût, est définitivement jugée au point de vue artistique. Le
+programme de M. Duruy lui-même, que penserait-il et qu'aurait-il dit de
+l'état des beaux-arts au siècle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas
+précisément un grand siècle architectural, si, au lieu des Invalides,
+de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laissé
+comme le témoignage suprême de son génie, commandés par le roi, composés
+et dirigés par ses plus éminents architectes, surveillés et approuvés
+par ses ministres, exécutés par ses premiers ouvriers, chantés par ses
+poëtes officiels, admirés avec orgueil par ses critiques en titre, la
+mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel
+et le Théâtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question:
+c'est déjà trop d'avoir pu la poser.--Il est vrai que nous ne sommes
+plus au siècle de Louis XIV.
+
+N'est-il pas temps enfin de s'arrêter dans cette voie où, depuis douze
+ans, sans nous laisser respirer, on nous entraîne à toute vapeur vers un
+terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours à mesure
+qu'on espère l'atteindre? Est-il nécessaire de faire un si long et si
+rude chemin, à travers tant de ruines et de fondrières, pour arriver au
+«dégrèvement des taxes locales,» et n'avons-nous pas bien mérité qu'on
+plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destiné à marquer le
+_couronnement_ de l'édifice?
+
+L'expérience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous
+apprendre, et de part et d'autre nous savons à quoi nous en tenir.
+Monsieur le préfet de la Seine, ayez pitié de nous! votre peuple vous
+demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore,
+agenouillé dans la poussière de ses ruines. Grâce pour notre faiblesse!
+faites trêve à ces embellissements forcenés, implacables, dont
+l'éternelle menace trouble notre sommeil. Arrêtez d'un geste ce flot
+impétueux de démolitions, cette mer montante, déchaînée à votre voix,
+qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours
+à nos pieds, avec l'inexorable sévérité d'un châtiment fatal. Monsieur
+le préfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne fût-ce
+que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!
+
+
+
+
+PARIS FUTUR
+
+
+ «Je ne fais que commencer.»
+ (_Parole attribuée à M. Haussmann._)
+
+ «Ce qui reste à faire est au moins
+ aussi considérable que ce qui vient
+ d'être accompli.»
+
+ (_Discours de M. le préfet de la Seine
+ à la Commission municipale, le 29
+ novembre 1864._)
+
+
+En ce temps-là, j'eus une vision.
+
+Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me
+réveillais tout à coup au moment où sonnait la première heure de l'année
+1965.
+
+Et l'ange préposé par Dieu à la garde de Paris, me soulevant par les
+cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'où il me montra la
+grande ville étendue à mes pieds.
+
+Et voici ce que je vis:
+
+Je vis une merveille qui eût excité l'admiration de Barême, et fait
+tomber Monge et Legendre en extase.
+
+Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses
+nouvelles ceintures et débordé de toutes parts sur ses alentours, en les
+engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomètres
+de tour, et remplissait à lui seul le département de la Seine.
+Versailles était son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de
+former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient
+sur les tours de leur cathédrale, pour voir si le flot de Paris
+n'arrivait pas enfin jusqu'à eux. D'étape en étape, les derniers
+tronçons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient
+expirer sur les bords de la forêt de Chantilly, proprement taillée en
+parc à l'anglaise. Le boulevard de Sébastopol avait poussé sa pointe en
+éclaireur jusqu'aux portes de Senlis, et des îlots de maisons
+grandioses, semées çà et là à travers la plaine aride et nue, dans un
+désordre sagement réglé par le compas des ingénieurs, comme autant de
+jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur
+la route de Fontainebleau. Le temps était bien loin où une audace timide
+et arriérée voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville,
+dont il était d'abord la sentinelle avancée: dépassé par la marée
+montante à laquelle il croyait servir de phare et de point de
+ralliement, le monument de Chalgrin n'était plus qu'une épave surnageant
+encore dans les lointains les plus reculés de la capitale agrandie, et
+cette porte d'entrée, qui avait voulu changer de rôle, maintenant punie
+de son ambition, ressemblait à une porte de sortie sur le vieux Paris.
+La ville avait fait la moitié du trajet au-devant de l'Océan, et l'Océan
+s'était avancé à sa rencontre, si bien que l'antique légende de Paris
+port de mer était enfin une vérité. Le monstrueux cancer, s'étendant
+toujours, avait rongé toutes les chairs vives autour de lui, et,
+d'annexions en annexions, la France entière était devenue sa banlieue.
+
+À force de se transformer et de s'embellir, la grande cité avait fini
+par faire peau neuve des pieds à la tête. Il n'y restait plus aucun
+vestige de ce passé ténébreux qui déshonorait encore çà et là sa
+splendeur en l'an de grâce 1865. Un siècle de travaux assidus, dirigés
+par une demi-douzaine de préfets qui se transmettaient comme un héritage
+sacré la monomanie furieuse de la bâtisse et le _delirium tremens_ de la
+démolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.
+
+Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence,
+autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de
+Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais
+juste aussi beaux les uns que les autres.
+
+Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et,
+par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et
+de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur
+égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques,
+régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une
+base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution
+intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements,
+d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé
+l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait,
+par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe,
+comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance
+le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des
+ornements et des dorures.
+
+Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la
+ligne des boulevards. Ainsi l'œil n'était plus blessé par ces disparates
+choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle
+abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des
+civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières,
+les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers
+intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service,
+comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans
+les maisons bien organisées.
+
+De cette place, on pouvait d'un coup d'œil, en pivotant sur soi-même,
+embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu
+était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire,
+surmontée d'un phare, œil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet
+puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la
+ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante
+embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et
+flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de
+ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (_utile dulci_),
+œuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par
+l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans
+une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une
+auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la
+Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les
+épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.
+
+Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne,
+vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette
+d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les
+cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils
+électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts
+ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête
+à chaque membre les signaux nécessaires.
+
+Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé
+d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même
+dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement
+l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications,
+détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour
+les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans
+l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient
+concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges
+de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par
+un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen
+de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite,
+offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le
+système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème
+de mathématiques.
+
+À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante
+boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait,
+suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le
+périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait
+pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode.
+Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus
+besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le
+boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se
+trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les
+curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues
+latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain
+ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où
+se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les
+casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un
+poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'œil jeté
+sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les
+diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens
+déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais
+n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul
+Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues.
+Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les
+monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style
+ancien, et à gauche le style moderne.
+
+L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour
+transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est
+ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et
+que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa
+place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de
+Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le
+bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles
+figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et
+arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de
+Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de
+flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine
+hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables;
+Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique
+qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de
+régulateur à toutes les horloges de la ville.
+
+On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui
+de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage,
+une _ville d'exposition_, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet
+d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants,
+mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle
+offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se
+plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne
+point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de
+l'orgueil patriotique.
+
+Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit
+certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.
+Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient
+déterminés _a priori_ par le plan général de la ville, au lieu de
+s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que
+les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les
+écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y
+avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en
+avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais
+bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue,
+ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de
+créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne
+servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient
+qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur
+gouverneur et leur administration.
+
+Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que
+voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les
+deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs,
+une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient
+un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un
+parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui
+sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance
+en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne
+pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les
+points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu
+jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans
+courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et
+d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.
+
+Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et
+lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des
+machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et
+chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de
+balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les
+trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.
+
+Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence
+portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante
+portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes
+était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été
+réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus
+importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les
+places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la
+royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre
+logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des
+industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance
+de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de
+même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de
+géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient
+devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à
+se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait
+les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des
+bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin
+les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand
+tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la
+capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil
+impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les
+classes inférieures des lycées.
+
+Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces
+vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie
+l'histoire ténébreuse des mœurs et usages du vieux Paris. Plus de rues
+des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du
+Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi
+donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!
+
+L'œil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs
+et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de
+superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations,
+Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé
+Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en
+regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à
+cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi
+avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au
+rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à
+quelque chose.
+
+Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg
+Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:
+jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient
+partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands
+hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles
+surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient
+naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces
+débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue
+de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur
+tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était
+toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied
+à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni
+commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait
+aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait
+même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais
+dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes)
+l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.
+
+En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui
+m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma
+curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit
+instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but.
+Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les
+mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque
+appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part
+d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des
+séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient
+destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs
+impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les
+magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs
+de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces
+pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des
+employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux
+ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et
+soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux;
+mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,
+et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre
+qu'ils étaient «le peuple souverain.»
+
+De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des
+boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme
+de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux
+calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits,
+avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.
+
+Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de
+rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue
+expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,
+qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des
+feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon
+rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait
+par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du
+service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de
+gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans
+uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le
+contrôlassent plus sévèrement.
+
+J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien
+Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les
+boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient
+aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans
+une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je
+restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de
+moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques
+heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je
+vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les
+Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le
+trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu
+invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la
+Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs
+ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly
+se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la
+Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels
+jusqu'à la place de la Concorde.
+
+De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur
+l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la
+tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres
+d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux
+considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la
+rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus
+grande commodité des charretiers et pour mettre _Bobino_ en
+communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait
+avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres
+recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière,
+l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de
+l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs
+d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de
+Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques,
+l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place
+Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de
+l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois
+sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un
+perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des
+squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les
+arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur
+rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans
+les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi
+l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant
+ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.
+
+Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai
+sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de
+précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en
+était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à
+merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande
+capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la
+Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au
+lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un
+victorieux,--de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances
+du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,
+qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place,
+sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce
+second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la
+toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste
+impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée
+devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait
+comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux,
+des pioches et des truelles.
+
+En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de
+calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la
+poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le
+haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu
+de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze
+des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,
+placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient
+en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal.
+Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par
+une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante
+révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.
+
+Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs
+expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville
+de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes
+suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand
+Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le
+Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une
+méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de
+lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour
+l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un
+religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À
+gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une
+forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger
+devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les
+Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai
+vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me
+rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main
+sur son cœur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse,
+pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du
+piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption
+de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion
+d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du
+style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude
+d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin,
+Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan,
+faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie
+représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un
+souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur,
+la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore,
+chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de
+l'Envie et du Dénigrement.
+
+J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de
+bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le
+fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait
+vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal
+articulés. Un bras vigoureux me secoua.
+
+Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient
+jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le
+bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des
+charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur
+la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était
+devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.
+
+«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa
+casquette.
+
+--Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve,
+pourquoi m'avez-vous éveillé?»
+
+Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à
+la main.
+
+C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans,
+d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à
+la prolongation du boulevard Saint-Germain.
+
+«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS
+
+
+Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au
+lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste
+des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le
+24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je
+puis ainsi dire,--comme il importe de s'y résigner pour toutes les
+critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas,
+comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.
+
+Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission,
+qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions
+les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je
+ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces
+d'état.
+
+Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqué_, que cette mesure
+ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue
+administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous
+permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais
+incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on
+pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle
+sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple,
+ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à
+craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de
+l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira
+d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de
+distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des
+Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à
+la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le
+sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans
+confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et
+est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les
+intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers
+et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent
+du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je
+sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me
+dérouter pour longtemps.
+
+[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouvée vérifiée. La
+plupart des journaux ont raconté, vers la fin de décembre dernier,
+l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicilié à Paris, au
+lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place
+Wagram, et connu aujourd'hui sous sa première appellation de place
+Pentagonale, le nom de Wagram ayant été donné récemment à un autre
+square placé dans le même quartier. M. B..... envoya, le 22 décembre, de
+la rue Vivienne, où il a son bureau, une dépêche à sa famille, laquelle
+dépêche lui fut retournée le lendemain avec cette mention: _Destinataire
+inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite
+depuis plusieurs années le lieu en question, trouva l'assertion un peu
+absolue. Français, il se le fût tenu pour dit, et serait resté convaincu
+que, par une erreur dont il était seul coupable, il avait cru demeurer
+en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est
+Anglais, et, fidèle à la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il
+adressa une réclamation à la direction générale des lignes
+télégraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le
+plus grand empressement.
+
+«La dernière édition de la nomenclature des rues de Paris, était-il dit
+ou à peu près dans cette lettre justificative, bien que dressée par M.
+Sagansan, géographe de l'administration des postes, ne fait aucune
+mention de la place Pentagonale. Malgré le zèle apporté par
+l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements opérés
+dans la dénomination des voies de communication, elle n'arrive pas
+toujours à des renseignements exacts, et doit s'en tenir à des documents
+officiels, malheureusement incomplets.»
+
+Si une administration publique se trouve débordée par l'activité de M.
+Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au
+dire de M. le préfet de la Seine, gens nomades et tout à fait
+désordonnés dans leurs allures?]
+
+Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,--et les plus
+optimistes n'osent prévoir quand il le sera,--nous voilà tenus de
+renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de
+démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces
+transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a
+eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires
+demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à
+l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.
+Les _Indicateurs_ s'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour,
+dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à
+jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente.
+Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre
+possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous
+au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la
+vingtième fois se remettre à l'œuvre; mais avant qu'ils aient fini, on
+aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine
+d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une
+nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur
+affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe
+dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis
+longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet
+de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.
+
+Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms
+supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet
+examen se présentent d'elles-mêmes.
+
+Examinons d'abord le premier point.
+
+C'est une règle élémentaire, et dont personne, je crois, ne contestera
+la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et
+seulement en cas de nécessité réelle,--nécessité matérielle ou nécessité
+morale,--tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes
+consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces
+noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter
+suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une
+signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la
+chronique des mœurs, des usages, des croyances, des divertissements de
+nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du
+monde. Avant les _embellissements_ cruels qui ont produit dans la
+vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre
+bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les
+annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas
+assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont
+elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des
+savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque
+archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et
+eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni
+un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville;
+je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain
+comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout,
+puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de
+l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise
+comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment
+Paris,--et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à
+quoi l'on n'a point songé.
+
+Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de
+nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi,
+je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne
+peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a
+considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on
+strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés
+faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
+
+J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon
+dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues
+Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a
+débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M.
+Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination
+exhalait un parfum gothique à réjouir le cœur des antiquaires! M.
+Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût
+offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de
+raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le
+préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans
+peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour
+ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui
+n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait
+probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,--ou la place
+Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe
+même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le
+patronage du même chancelier.
+
+Le 10e arrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée
+de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes,
+Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues
+de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste
+de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon
+tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser
+puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un
+double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de
+l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant
+à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre
+motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos
+pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
+
+Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place
+ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le
+12e arrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire
+qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait
+agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au
+quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel
+qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place,
+ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé
+dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour
+indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission
+elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses
+dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait
+dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la
+place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage
+d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner
+de sa propre main.
+
+Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève
+faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la
+rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage
+non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore
+d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du
+géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins
+aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers
+points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la
+trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à
+la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle,
+célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par
+une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
+
+Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris
+qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les
+changements doivent porter de préférence sur les voies les moins
+anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et
+les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains
+parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue
+possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La
+commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi
+cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine
+à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de
+Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une
+avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques,
+commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues
+subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur
+d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation
+bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission
+municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier
+Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand
+officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait
+eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des
+journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits du
+_Pays_, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur
+de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en
+effaçant ce nom.
+
+Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles
+de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre
+étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus
+ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de
+Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et
+débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs
+qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
+
+ Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.
+
+Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la
+seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
+
+J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la
+commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux
+anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa
+liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus
+illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des
+missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle
+a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis
+pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard
+par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits
+dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés,
+qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes
+loteries.
+
+Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de
+prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un
+moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de
+manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir.
+Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à
+celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud,
+l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la
+rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne
+a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de
+Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume
+Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France
+n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu
+en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun
+côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier
+directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le
+treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est
+agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à
+aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette
+place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la
+marquise de Sévigné.
+
+Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature,
+sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas
+un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la
+commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi
+bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle
+avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître
+d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste
+des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il
+été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs,
+de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je
+n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que
+les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes
+pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il
+eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres,
+dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au
+nom de Sainte-Marie.
+
+Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les
+ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand
+je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels,
+comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité
+l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des
+noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent
+même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait
+distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier
+empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en
+boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore.
+Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien
+cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle
+qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs,
+ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous
+alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre
+nom.
+
+Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La
+commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait
+monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux,
+Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy,
+Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores
+dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de
+dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des
+mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen?
+Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais
+frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des
+trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission
+municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de
+Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant,
+à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
+
+Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été
+oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur
+Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est
+assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je
+ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement
+traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir
+Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent
+fourni par ses sœurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des
+sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur
+aujourd'hui.
+
+Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont
+justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire
+ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine
+une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore
+trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale.
+Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron,
+Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les
+sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le
+moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine,
+madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste
+Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière,
+Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur
+bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si
+l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir
+le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû
+à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville,
+qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se
+fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où
+l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et
+Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent
+été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où
+était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand
+Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé,
+Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste
+Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_, sont encore exclus de
+la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé,
+Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier,
+Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent
+pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre
+l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de
+Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à
+lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de
+langue et de plume contre le premier empereur?
+
+On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont
+jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira
+sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins
+n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands
+encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la
+commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un
+traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université
+qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a
+séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré
+cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la
+prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je
+comprendrais que le souvenir de son _Décameron_ l'eût fait écarter, si
+la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de
+non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà
+Rabelais.
+
+En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres
+oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres
+en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la
+commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les
+Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers
+que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon
+éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je
+leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient
+pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des
+noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres
+comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et
+Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu,
+cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux
+et Thibaud.
+
+Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître
+dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne
+les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est
+peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout
+y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que
+Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente
+Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les
+autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur,
+l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne
+ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle
+s'appelait rue Durand ou rue Martin.
+
+Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même
+obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le
+personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel
+Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a
+deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi
+célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui
+se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les
+Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas
+tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel
+il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la
+génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en
+sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les
+désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrire _rue des Vernet_. J'en
+dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore
+deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer
+le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue
+Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André
+qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique.
+Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
+
+Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission
+municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette
+exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour
+concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un
+honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et
+sculpteur Jean Cousin,--lequel, par parenthèse, eût bien mérité une
+place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on
+n'a pas eu peur d'écrire: _Rue Victor-Cousin_, on ne voit pas pourquoi
+l'on craindrait d'écrire: _Rue Horace-Vernet_ ou _André-Chénier_.
+
+Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue
+d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du
+fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette
+voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à
+l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel,
+récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon
+incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage?
+Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur,
+et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne
+manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux
+ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour
+fixer les esprits à ce sujet?
+
+Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est
+aussi,--cas plus grave,--en les tronquant ou les défigurant, que la
+commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écrit
+_d'Arcet_ et _Danville_, quand il faudrait, au contraire, _d'Anville_ et
+_Darcet_. En disant _Héricart_ pour _Héricart de Thury_, _Brochant_ pour
+_Brochant de Villiers_, _Dombasle_ pour _Mathieu de Dombasle_, elle se
+figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom
+patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que _Mathieu_
+n'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que
+pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place,
+et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce
+tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant
+perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de
+l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis
+l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur
+véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en
+effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un
+prénom.
+
+Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous
+sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le
+préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans
+notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la
+commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée
+philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus
+modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir
+un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop
+d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et
+Ginoux, Biscornet et Christiani.
+
+
+
+
+II
+
+UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE
+
+
+Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi
+obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que
+Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour
+reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience
+pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de
+sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule
+dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le
+Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables
+qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa
+physionomie, dans ses mœurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a
+si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les
+liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres
+anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que
+l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en
+arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il
+faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les
+lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi
+dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans
+le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité
+ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui
+s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,
+physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage
+encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins
+profondément explorées.
+
+En relisant dernièrement l'_Histoire de la ville et de tout le diocèse
+de Paris_, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de
+donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais
+frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix
+par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale
+de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les
+derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif,
+plus il y gagne d'actualité.
+
+[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]
+
+Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet
+intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre.
+La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue
+des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est
+métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges
+qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent
+même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses
+descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de
+comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les
+monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les
+précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le
+lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du
+commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des
+études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de
+ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement
+enterrer dans la fosse de l'ancien régime.
+
+L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les
+monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce
+temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était
+un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous
+avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater
+que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se
+bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc
+et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales
+des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis
+son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann
+n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt
+dernières années de notre existence.
+
+Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles
+la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des
+vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors
+admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou
+échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand
+je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle
+que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus
+coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de
+la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et
+d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans
+le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul
+point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des
+proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises
+qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des œuvres
+d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à
+l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des
+couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont
+entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un
+relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent
+dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une
+centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin
+de donner au lecteur une idée du reste.
+
+L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances.
+Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux,
+sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant
+mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée
+de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne
+d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son
+baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule
+gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui
+remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace
+parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La
+petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante
+confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première
+ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le
+premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme
+cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le
+fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Bœufs
+n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la
+microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,
+métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne
+se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris
+souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des
+maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un
+entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres
+monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare échantillon de la plus
+pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales
+de la glorieuse Université de Paris,--qui se dérobent à tous les regards
+au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne
+s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.
+
+Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable
+qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus
+terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de
+la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation
+des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et
+enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de
+Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième
+et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,
+où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents,
+l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe
+Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande
+confrérie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si
+pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses
+galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses
+volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende
+des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse
+macabre, et ces _charniers_ historiques où était installée une foire
+perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de
+marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et
+les épitaphes.
+
+Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et
+cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et
+dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à
+grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études,
+n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital,
+avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par
+cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique
+procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des
+Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des
+vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les
+tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de
+leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des
+Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la
+Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du
+Théâtre-Français?
+
+ Mais où sont les neiges d'antan?
+
+Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une
+quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien
+balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige,
+et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer
+l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses
+monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de
+sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de
+nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à
+six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres,
+qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et
+changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore
+je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs
+églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.
+
+N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour
+ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de
+Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et
+métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin
+de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,
+consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a
+donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la
+captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile
+et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de
+Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite
+religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le
+ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu
+sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis
+1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et
+d'une maigre cascade.
+
+La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la
+dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux
+temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,
+longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et
+isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie
+des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de
+Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche
+église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins
+de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les
+dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du
+Parlement.
+
+Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui
+pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres,
+particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard
+Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait
+leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges
+historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de
+Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à
+Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de
+l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir
+été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de
+Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le cœur de l'antiquaire
+égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait
+encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des
+frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du
+Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de
+maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de
+Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans
+l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de
+la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis
+deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes
+administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des
+récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement
+aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit
+que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
+
+Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse
+des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,
+à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout
+par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables
+que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse,
+offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul,
+Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que
+tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque
+membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par
+cœur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le
+treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils
+leur en apprendraient le respect.
+
+
+
+
+III
+
+LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.
+
+
+À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait
+que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les
+régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On
+est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est,
+au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis
+Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans
+cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y
+arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles
+rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de
+nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi
+excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue
+et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les
+trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,
+et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir
+que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas
+un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel,
+parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments
+durables à la postérité.
+
+Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit
+élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de
+lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour
+lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes
+devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?
+Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices
+comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte
+Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la
+colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai
+d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la
+tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et
+le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans
+détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos
+jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un
+piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de
+1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du _Dictionnaire des
+rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux
+voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine
+d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle,
+qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
+
+Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux
+accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais
+seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce
+livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde
+des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de
+Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs _platoniques_, dont
+les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient
+été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés
+à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à
+travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de
+cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles,
+ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la
+gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui
+fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux
+passés et des idées pour ses travaux futurs.
+
+Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui
+publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrêts royaux_,
+datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des
+institutions, des mœurs et usages, de la police, comme sur les
+embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner
+à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre
+d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé
+tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant
+d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que
+plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait
+honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et
+sociales de maître Raoul Spifame.
+
+Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15],
+cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et
+sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées
+et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète
+l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le
+percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre
+«l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres
+maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre
+d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc.
+Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit
+environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries
+et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des
+dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place
+marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans
+plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y
+bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et
+comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour
+qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres
+choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége
+et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers
+_puants_, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans
+la banlieue.
+
+[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi
+progymnasmata_, in-8.]
+
+Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,
+nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de
+suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de
+sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV,
+ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes
+d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la
+prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau
+volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de
+tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir
+seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus
+originales et des moins connues.
+
+On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et
+l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup
+de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites,
+et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de
+Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui
+ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première
+ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le
+déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la
+reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite,
+M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de
+Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient
+ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si
+propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris
+feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en
+avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
+
+Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires,
+d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui
+proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
+
+En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,
+paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place
+monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les
+plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé
+ailleurs que dans le _Mercure_. L'année suivante, le même journal
+publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un
+ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans
+cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M.
+Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et
+faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors
+qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un
+peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans
+l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire
+à des personnes _de la première considération_, et _élevées en dignité_,
+donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on
+s'exprimerait aujourd'hui.
+
+[Note 16: Trois parties réunies en un seul volume in-12, imprimé
+avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les
+observations du lecteur.]
+
+Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur
+toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la
+création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire
+Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place
+carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le
+même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la
+riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de
+vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il
+déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les
+marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont
+de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux
+quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on
+placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des
+colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de
+quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre
+supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place
+surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze
+dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de
+son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les
+portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée,
+avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier
+et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France
+dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et
+les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.
+
+Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en
+élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes,
+surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant
+les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en
+face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue
+Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction
+d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être
+remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout
+entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une
+espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes
+alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront
+être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par
+une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il
+propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le
+lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses
+modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des
+réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en
+indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les
+quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet
+d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude
+jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent
+indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris,
+vœu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.
+
+Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur
+plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il
+demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la
+rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on
+forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes
+de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade
+du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis
+de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les
+édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en
+découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant
+une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis
+de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée.
+Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de
+statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans,
+qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des
+embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de
+nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.
+
+Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais
+des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose
+perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les
+diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de
+tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée
+d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des
+premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée
+par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des
+beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave
+fourre partout.
+
+L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la
+place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant
+dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et
+Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement,
+bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des
+lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à
+l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en
+construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la
+direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à
+l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait
+plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de
+Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche,
+comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à
+recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les
+canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large
+rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à
+balustrades sur le haut de toutes les maisons.
+
+Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la
+troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là
+aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui
+précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent
+seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après
+un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de
+signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan
+grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de
+toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue
+équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que
+Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas
+par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé
+en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même
+lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.
+
+La même année, Croizet publiait son _Plan du centre de la Cité_ (1756,
+in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par
+la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de
+l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze
+planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet
+d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée
+d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville,
+et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir
+et à déblayer le quartier[17].
+
+[Note 17: Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de
+Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un _Mémoire_ de Bouteville pour
+_l'embellissement de l'île du palais_, dont il ne donne pas la date.]
+
+Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes
+obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que
+soulevait alors cette question de la transformation de la capitale.
+Ansquer, dans ses _Variétés philosophiques et littéraires_ (1762),
+consacrait un chapitre curieux à _Paris tel qu'il est_, et _Paris tel
+qu'il sera_. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires
+sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait
+l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les
+architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres,
+soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille
+Dusaussoy, dans _le Citoyen désintéressé, ou diverses idées
+patriotiques_, demandait l'agrandissement des halles et marchés,
+l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le
+péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais
+suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît
+Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et
+celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville
+devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde
+d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il
+voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât
+l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles,
+dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce
+qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy,
+c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution,
+et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils
+pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de
+créer une commission et une caisse pour les embellissements de la
+ville.
+
+Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans son _Tableau de
+Paris_, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance,
+sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de
+faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de
+la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin
+aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une
+utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il
+est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il
+s'exécute. Mais c'est surtout dans l'_An 2440, rêve s'il en fut jamais_
+(1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme
+principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et
+humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont
+les mœurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de
+transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes
+et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les
+précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris
+désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre
+dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y
+aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de
+voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble
+et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par
+malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour
+arriver à ce beau résultat.
+
+[Note 18: Le projet d'amener les eaux de la mer à Paris, en
+prolongeant jusque-là un port construit à Cherbourg, fut présenté à
+Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient
+comme capable d'entraîner la ruine de la capitale par la filtration de
+l'eau salée à travers le terrain calcaire qui sert de base à Paris. Le
+comte de Las Cases, dans le tome IV du _Mémorial de Sainte-Hélène_, dit
+qu'il présenta à Napoléon, en 1812, un plan pour transformer le Champ de
+Mars en une naumachie qui eût servi d'ornement au Palais du roi de Rome,
+et qu'on aurait creusée suffisamment pour recevoir de petites corvettes
+destinées à l'instruction d'une école de marine installée à l'École
+militaire. Cette idée est revendiquée par Naudy Perronnet, qui, dans un
+ouvrage publié en 1825, et où il revient longuement là-dessus, prétend
+l'avoir proposée lui-même en 1812, avec cette seule différence qu'il
+établissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.]
+
+Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les
+Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes
+publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais
+de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il
+voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des
+citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la
+Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son
+objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de
+modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est
+décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes
+qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les
+statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au
+milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf.
+L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la
+Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la
+Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur
+un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons
+particulières aux extrémités du nouveau Paris.
+
+Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau
+pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses
+fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits,
+tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville,
+regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de
+verdure.
+
+Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre
+ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du
+_Temple de Dieu_[19]; nous ne pourrions l'accompagner au _Monument de
+l'humanité_, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doute
+_la Brouette du vinaigrier_, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien
+dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des
+morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés,
+sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai
+cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier
+chapitre de l'_An_ 2440, cette note devenue bien plus juste encore
+aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume:
+«Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant
+rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces
+sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du
+corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»
+
+[Note 19: Le fameux Vriès, qui depuis devait acquérir une autre
+illustration sous le titre de _Docteur noir_, avait renouvelé dans des
+proportions grandioses, vers 1855, ce projet du _Temple de Dieu_, où il
+voulait opérer la fusion de tous les cultes.]
+
+Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne,
+et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même
+sujet dans les œuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du
+ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui
+n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille
+réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les mœurs. Tous
+les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont
+l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire
+la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare
+unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps,
+depuis le _Mercure_ jusqu'aux _Lunes_ du cousin Jacques, sans s'y
+heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas
+toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort
+d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan
+de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans les _Mémoires secrets_. En
+1780 (28 octobre), c'est la _Correspondance secrète_ qui traite la
+question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la
+prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en
+abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui
+l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux
+Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame
+à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables
+de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et
+de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que
+des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres
+monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop
+quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant
+de ruines.
+
+Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou
+timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de
+la création d'une place à la transformation radicale de la ville
+entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette
+parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de
+stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux
+derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire
+de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la
+tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus
+commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque
+homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme
+pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il
+soit assez accrédité pour les faire réussir!»
+
+Voltaire eût-il prononcé son _Eurêka_ devant M. Haussmann? Peut-être!
+Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je
+suis difficile à convaincre.
+
+Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa
+petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli,
+dans le tome II de ses _Œuvres choisies_, un court _Mémoire sur Paris_,
+écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins
+curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages
+les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de
+Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style
+un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres
+en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans
+avoir l'air d'y toucher.
+
+«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est
+tout simple; on doit s'attendre à cela![20] Tout ce Carrousel, ces
+baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit
+moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas
+avoir...[21] Des extrémités du pavillon de la Comédie française des
+Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et
+joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux
+autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis,
+des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place,
+une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.
+
+[Note 20: C'est fait.]
+
+[Note 21: Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux
+qui pourraient s'opposer à ses projets en prononçant ce _vil mot
+d'argent_. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napoléon Ier
+disait de Corneille: «S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait
+prince;» M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: «Je l'aurais
+fait membre de ma commission municipale.»]
+
+«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame
+Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner
+que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et
+l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le
+vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même
+ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera
+toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le
+vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on
+puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le
+quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de
+laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra
+découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du
+monde.
+
+[Note 22: Avis à M. le préfet de la Seine: il rougira de n'y avoir
+pas encore pensé.]
+
+«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des
+Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à
+gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et
+il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École
+militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le
+Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous
+les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense
+fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue
+Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École
+militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et
+une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au
+faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du
+bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui
+enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la
+Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées,
+bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne
+sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24]
+et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève
+rien....
+
+[Note 23: Paris a marché depuis, sans tenir aucun compte de la
+volonté du prince de Ligne.]
+
+[Note 24: Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-là qui eût fait
+entrer le prince de Ligne au conseil municipal.]
+
+«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par
+exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à
+l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux
+bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade
+tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de
+rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides,
+les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement,
+le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les
+Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je
+veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit
+ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions
+moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.
+
+[Note 25: On s'est avisé d'en bâtir quelques-unes: il est vrai que,
+depuis que l'auteur écrivait ceci, on en avait abattu beaucoup.]
+
+«Je viens d'édifier pour le cœur, édifions pour l'esprit. Dans la cour
+immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront
+renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le
+plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire
+pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une
+façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on
+voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des
+manufactures, tout ce qu'on voudra.
+
+«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire
+pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver
+des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la
+porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que
+la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien
+basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus
+profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est
+pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir
+passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les
+jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de
+riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au
+commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal.
+C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que
+l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.
+
+[Note 26: Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait
+pour l'amélioration des hôpitaux, des établissements de bienfaisance, et
+de l'assistance publique, ce qui est la meilleure manière de réformer
+Paris.]
+
+«Je vois l'air obscurci ou plutôt éclairé par des pavillons d'or et
+d'azur; je vois déjà flotter au gré des vents, au milieu de Paris, les
+banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois,
+etc.» Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que
+le lecteur ne s'écrie comme l'Intimé:
+
+ Quand aura-t-il tout vu?
+
+«Partout, dans Paris, où l'œil sera choqué de l'âpreté des pierres qui
+en rendent quelques parties semblables à des carrières, des plantations
+et des tapis de verdure égayeront et adouciront le tableau, quand cela
+ne sera pas contraire à la dignité[27]. Il faut plaire quelquefois et ne
+pas toujours étonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle
+soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le
+centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre même au
+joli, vers les bords de cette immense cité.
+
+[Note 27: Voilà nos squares, avec leurs plantations et leurs
+pelouses, qui n'ont rien de «contraire à la dignité,» et où la nature
+garde un parfait _décorum_.]
+
+«La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa
+décoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en
+a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain,
+vers l'ancienne Comédie-Française: toutes en ordres différents
+d'architecture, et en évitant le même ton qui fatigue même en sa
+beauté... Partout des fontaines,--des cascades même, si cela est
+possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafraîchit et vivifie
+tout... Que tout Paris ait l'air d'une fête: cela va si bien au
+caractère des Français!»
+
+Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver
+plus sûrement, il fera bien de lire, dans le même recueil du prince de
+Ligne, certain _Projet de ville agréable_ où, pour entretenir les cœurs
+en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait être peinte
+de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des
+tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une
+écharpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi
+haut, mais plus léger que les turbans; les femmes, des lévites avec
+ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur
+la tête une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les
+brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas
+s'arrêter à mi-chemin dans la voie des réformes.
+
+En 1791, le marquis de Villette écrivait les lignes suivantes, que je
+trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a
+reproduites dans le premier volume de son _Miroir de Paris_:
+
+«Si l'on crée deux places d'édiles, j'en demande une pour moi. Je ne
+propose d'élever aucun édifice[28]. Pour faire de Paris une des plus
+belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre[29]: les
+chefs-d'œuvre sont faits[30]; il ne s'agit que de les montrer.
+
+[Note 28: M. Haussmann, hélas! n'a pas été si sage.]
+
+[Note 29: Rien que cela. Le plan actuel est plus complet: «Il ne
+s'agit que d'abattre tout Paris, et de le reconstruire.»]
+
+[Note 30: Ceux de M. Haussmann ne l'étaient pas encore.]
+
+«Je renverserai des masures, et les passants seront enchantés à la vue
+des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte
+Saint-Martin, et je laisse la place nette[31]. Je renverse une
+demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre
+hommage à cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome[32].
+
+[Note 31: Le conseil est un peu radical, il faut l'avouer, et il
+effrayerait des gens timides; mais M. le préfet de la Seine est homme à
+le comprendre.]
+
+[Note 32: Il y a là une idée; mais démolir une demi-douzaine de
+maisons, c'est bien mesquin: le jour où nous nous en mêlerons, nous
+ferons mieux les choses.]
+
+«Cent ouvriers, sous mes fenêtres, élèvent un parapet qui certainement
+n'avait besoin d'aucune réparation; et voilà que, me croyant logé sur
+les bords de la Seine, on m'escamote la rivière. Si l'on en usait comme
+à Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune
+réparation, et que la propreté anglaise a soin de peindre tous les ans;
+mais, en laissant là toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en
+fait d'utilité commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas,
+n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels à
+entreprendre?»
+
+Ici Charles de Villette énumère rapidement une dizaine de ces travaux
+essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:
+
+«En réformant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons
+plus ni Jacobins, ni Théatins, ni grands ni petits Augustins, ni toute
+cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon goût s'offensaient à
+chaque pas[33].
+
+[Note 33: Passage recommandé à l'honorable général Husson.]
+
+«Les monastères seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et
+des églises les unes seront érigées en paroisses, les autres seront
+supprimées[34]. Il faut donc les débaptiser dans la langue du peuple.
+Pourquoi ne donnerait-on pas à ces paroisses le nom des sections? C'est
+ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appelés paroisse de
+Grenelle. Cette dénomination paraît bien plus simple que le
+Pierre-aux-Bœufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur,
+Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'Hôpital ou le
+Jacques-du-Haut-Pas[35].
+
+[Note 34: On a vu, par la lecture de l'Appendice précédent, à quel
+point cette dernière partie du vœu de Ch. de Villette a été exaucée.]
+
+[Note 35: Beaucoup plus simple, en effet, comme il serait plus
+simple aussi de débaptiser les anciennes rues pour leur donner de beaux
+noms modernes.]
+
+«Vous feriez de la vaste église des Théatins un superbe magasin de blé:
+les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivière, débordent
+commodément devant la porte[36].
+
+[Note 36: Cette raison était concluante: aussi l'église des Théatins
+devint-elle un magasin de blé, et Ch. de Villette vécut assez pour voir
+ce beau triomphe de l'utilité publique; puis on en fit une salle de
+spectacle, puis un café; après quoi il ne resta plus qu'à la renverser.]
+
+«Vous enlèveriez en même temps ces deux pavillons du collége Mazarin,
+qui donneraient tout à coup au plus beau quai de Paris une face
+nouvelle, et vous renonceriez bien vite à vendre, comme on vient de
+faire, les trois premières maisons du quai de Conti, qui dépassent
+l'alignement de la Monnaie.
+
+«Je propose d'enlever la grille d'or qui étincelle dans les boues, et
+qui écrase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la
+Justice. Une porte simple, d'un style sévère, conviendrait mieux.
+J'aimerais à voir cette grille fastueuse étalée au milieu du Carrousel.
+On renverserait sans pitié les cahutes infâmes qui nous cachent le plus
+beau des palais[37].
+
+[Note 37: C'est fait.]
+
+«Je demande encore la permission de dégager le pavillon de Flore[38], et
+de combler les fossés du Suisse, même sans égard pour sa buvette. Ce
+passage, aujourd'hui le plus fréquenté de Paris, où arrivent tant
+d'accidents dont je suis chaque jour témoin, ne serait plus un objet de
+terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que
+l'on ouvrît toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf
+jusqu'à l'angle du pavillon...
+
+[Note 38: On a fait mieux: on l'a démoli.]
+
+«Les Capucines renversées feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes
+monastères des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine
+de la nation: c'est là qu'il faut élever le temple de la Patrie, en face
+de la place Vendôme. Il se trouverait sur l'alignement des belles
+colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce
+nouvel édifice nécessiterait le déblayement de la rue projetée, qui, en
+isolant tout à fait la demeure du prince, joindrait par contiguïté le
+Carrousel à la place Louis XV.
+
+[Note 39: C'est fait.]
+
+«Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante dès le déclin du
+jour, ne pourrait-elle pas être métamorphosée en une immense et superbe
+galerie couverte, où le commerce, en étalant ses richesses, animerait
+tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la
+promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les
+averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions à dépenser,
+assurément il vaudrait mieux les jeter là qu'à Fontainebleau, Compiègne
+ou Rambouillet...
+
+[Note 40: Voilà encore une fois la rue de Rivoli.]
+
+«Je me transporte aux deux extrémités de Paris, et j'y place deux
+monuments nationaux: sur ces immenses débris de la Bastille, j'aimerais
+à voir un obélisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le
+souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaîner à sa base les quatre
+figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modèles ne
+seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient à merveille non pas
+le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur
+et le désespoir. Groupez à l'entour les emblèmes de l'autorité, de la
+toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de
+tous les vices de l'ancien régime[41].
+
+[Note 41: Admirable thème pour un nouveau discours de M. Duruy à
+l'Association polytechnique, ou pour un bas-relief au fronton d'une
+caserne! Les vieux partis ne s'en relèveraient pas.]
+
+«Je place l'autre monument à l'Étoile. Par contraste, j'asseois en idée
+une pyramide de marbre blanc au même endroit où Louis XVI avait élevé
+une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre
+blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la
+Justice et de la Paix. Le suprême pouvoir exécutif qui a jeté par les
+fenêtres _cent mille écus_ pour éclairer passagèrement la solennité de
+son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher à son cœur
+d'employer la même somme à nous laisser un monument durable de sa bonne
+foi et de son amour pour la constitution?
+
+[Note 42: C'est l'auteur qui a souligné _cent mille écus_, tant il
+est épouvanté d'une prodigalité pareille. Il se serait formé, s'il eût
+vécu jusqu'à nos jours.]
+
+«Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer à garantir
+ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.
+
+«J'esquive à toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le
+coin de la rue, et je reçois un timon précisément dans le bréchet. C'en
+est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage
+libre au public, et que la Providence avait placé là pour mon salut.
+
+«Si les rez-de-chaussée, si les boutiques des maisons qui forment les
+encoignures des rues étaient abandonnés aux gens de pied, comme il y en
+a déjà beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en résulterait d'utile,
+et combien de malheurs on préviendrait en même temps.
+
+«En accordant ainsi, à chaque encoignure des carrefours, un espace en
+triangle de huit à dix pieds de côté seulement, on fournirait aux
+malheureux piétons le moyen d'échapper aux dangers presque inévitables
+de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un
+grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards,
+et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile
+la nuit pour les citoyens qui font la garde[43].»
+
+[Note 43: Voilà l'idée des refuges, dont il est question depuis
+quelque temps.]
+
+Je crois inutile de poursuivre plus loin cet exposé, qui montre que le
+marquis de Villette eût été digne de devenir le secrétaire de M.
+Haussmann.
+
+Cependant, ce n'est là qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui
+que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas
+Mittié.
+
+Stanislas Mittié a développé ses idées dans une brochure qui porte pour
+titre: _Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris_
+(in-8°, 1804). Il énumère ses vues colossales comme la chose la plus
+simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et
+mythologique prodigalité il entasse à tous les points de Paris les
+statues, les fontaines et les colonnades.
+
+Il décore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de
+coquille, attelé de chevaux marins et conduit par des Tritons, où l'on
+verra Neptune assis sur son char, et ayant à sa droite Mars, sur la tête
+duquel une Renommée posera la couronne de l'Immortalité, tandis qu'une
+troupe de Nymphes et de Sirènes, précédée par un Génie, portera les
+palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui
+conduit au temple de la Madeleine, il établit des piédestaux surmontés
+de taureaux, emblèmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de
+marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles
+supporteront des statues en gaîne, adossées à des barres de fer, sur
+lesquelles seront perchés des aigles, faucons, vautours, qui étendront
+un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.
+
+Dans le jardin des Tuileries, indépendamment de nouveaux parterres et de
+nouvelles allées, de trois bassins à grands sujets mythologiques, d'un
+nombre infini de statues représentant toutes les métamorphoses de la
+Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses
+les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir
+reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de
+faire savoir que, dans ce dernier, «l'intérieur sera en marbre blanc,
+les portes en bronze ciselé, les fenêtres en nappes d'eau transparentes,
+et les entre-croisées en colonnes hydrauliques, sur lesquelles
+descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces
+entre-colonnes hydrauliques seront ornées de candélabres de porcelaine
+de Sèvres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les
+bustes de nos plus grands capitaines.... La voûte en bas-relief sera
+parsemée de pierreries qui, taillées en pointe de diamant, étincelleront
+à la lumière. Dans les angles seront des divinités.... Un parquet,
+mélangé de bois de citron, d'ébène et d'acajou, formera une table
+mécanique de trois cents couverts, divisée en trois parties..., dont la
+troisième composera le plateau, qui, aussi grand que le théâtre de
+l'Opéra, offrira diverses décorations en relief, comme villes,
+rivières, campagnes, forteresses, armées rangées en bataille; une autre
+fois, le plateau sera remplacé par un bassin qui représentera la mer,
+sur lequel naviguera une flotille, etc.»
+
+Dans les Champs-Élysées, Mittié établit quatre grottes à jour en forme
+d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront
+leurs eaux à grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues
+situés au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'élégants
+bocages, des berceaux mystérieux, des ruisseaux et des cascades, un
+labyrinthe offrant, à chacun de ses détours, les plus riantes
+imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits édifices de
+fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de
+Vénus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres géants, dans
+le centre duquel s'élèvera le temple de Diane, «qui sera octogone, avec
+les emblèmes de la chasse, et entouré d'un balcon pour qu'on puisse voir
+de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, à la fin des huit routes
+principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions
+antiques de la Grèce et d'Herculanum.» Il y arrange ensuite un rocher,
+surmonté d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec
+l'effigie d'Homère; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de
+coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe à feu pour les
+verser à cascades et à gros bouillons dans la rivière des Amazones. Au
+bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes
+sont portées par des Amazones que surmonte la statue d'Actéon, et où
+l'on voit dans le plafond Diane entourée de ses Nymphes, qui semblent en
+mouvement dans les airs, servira aux danses champêtres et aux concerts
+d'harmonie.
+
+Sur la rive droite du fleuve, il étend la vallée de Gargarathie, avec
+des chaumières, des vergers, des troupeaux de bétail et des ruisseaux
+coulant doucement jusqu'au bout de la colline, «d'où ils se
+précipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mécanisme
+mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, où les Cyclopes forgeront
+des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'énormes
+marteaux» sous des voûtes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqué
+par des mausolées, des rameaux, des cyprès, et où l'on descendra par des
+escaliers rustiques, éclairé par les faibles lueurs de lampes
+mortuaires, les prêtres et les prêtresses de l'Opéra célébreront, en
+guise de spectacle, toutes les cérémonies et tous les sacrifices du
+paganisme,«au son d'une musique déchirante, de voix sépulcrales et de
+timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'âme des impressions
+de terreur et d'effroi.»
+
+Ouf! restons-en là. L'imagination mythologique du citoyen Mittié est
+impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire.
+Après ces échantillons de son système d'embellissements, il est pour le
+moins inutile de nous arrêter aux choses splendides qu'il sème sur la
+place Vendôme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la
+place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en démolissant
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître et les rues voisines, etc. Le
+citoyen Mittié était pourtant un financier habile, qui avait acquis
+quelque notoriété dans les affaires d'administration. Il a soin de nous
+apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte
+du gouvernement, avaient fort admiré son plan, et il est certain en
+effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.
+
+Sans aller aussi loin que le trop ingénieux Mittié, on sait tout ce que
+Napoléon Ier fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une
+conséquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils à
+éclore de toutes parts. Après le règne de Louis XV, le règne de Napoléon
+Ier est celui où, la verve des utopistes, d'ailleurs refoulée et
+tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donné la plus
+ample carrière au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Académie
+française elle-même proposait pour sujet de concours aux poëtes en
+1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publiées sur ce sujet
+inépuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet,
+qui les a réunies et résumées, en 1808, dans son volume d'_Observations
+sur les embellissements de Paris_. C'est là qu'on pourra voir, entre
+autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les
+temples alors), qu'il propose d'élever entre le Louvre et les Tuileries,
+et son projet pour compléter la décoration de la place de la Concorde,
+par l'adjonction aux quatre angles de quatre obélisques enrichis de
+statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est
+absolument impossible à analyser, par le nombre et la variété des points
+qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne
+s'égare pas dans l'impossible, et la plupart de ses _observations_ n'ont
+trait qu'à des réformes et à des améliorations de détail, ou tout au
+moins à des monuments décrétés, au sujet desquels il expose ses idées et
+ses vues.
+
+[Note 44: C'est dans ce concours, où Victorin Fabre, Millevoye et
+Soumel remportèrent le prix et les accessits, que M. Viennet s'écriait
+avec un enthousiasme lyrique:
+
+ À chaque pas m'arrête un prodige nouveau;
+ Tout fléchit sous l'équerre, obéit au cordeau.
+
+Et on ne le couronna point!]
+
+Après lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, célébrèrent les
+embellissements de Paris et exposèrent leurs systèmes dans deux
+brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'année même de la
+chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du
+Nouvel-Élysée, traçait le plan d'un monument original à élever en
+l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Révolution.
+Enfin, pour nous borner là, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses
+_Projets d'embellissements de Paris_ (in-folio, avec 13 planches), qu'il
+avait conçus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des
+ponts et chaussées du département de la Seine. Il y demandait
+particulièrement l'établissement de trottoirs dans toutes les rues, la
+création d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures légères et les
+cavaliers dans la partie gauche des Champs-Élysées, depuis la place de
+la Concorde jusqu'à l'allée des Veuves, y compris le Cours-la-Reine;
+enfin l'érection de trois fontaines monumentales servies avec le même
+volume d'eau du canal de l'Ourcq réparti sur trois hauteurs différentes:
+la première sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-à-vis la rue
+Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire créée au boulevard
+Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manière à
+former point de vue dès le Palais-Royal, et la troisième au milieu du
+Palais-Royal même. Il donne les dessins de ces trois châteaux d'eau,
+dont le second est d'une majesté, le dernier d'une grâce et d'une
+élégance très-remarquables. Quant à la place Royale, il voudrait qu'on
+la décorât d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrénées, imitation
+de la piscine de la cour des Lions, à l'Alhambra de Grenade.
+
+Il n'y a rien là de bien étonnant, non plus que dans le _Précis
+historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec
+l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire_, publié en 1827
+par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amédée Tissot,
+jusqu'à la hauteur de Stanislas Mittié, pour le moins.
+
+M. Amédée Tissot écrivait sous la Restauration. C'était un esprit
+fécond, original et hardi, qui a exercé sur tous les sujets son
+imagination inépuisable. La peine de mort, le jury, la télégraphie, le
+journalisme, les chambres, la littérature, la poésie, les arts, la
+police et la politique, ont tour à tour ou en même temps attiré ses
+méditations, et il a semé dans toutes les voies des aperçus où, au
+milieu de bon nombre de témérités et d'extravagances, les idées
+ingénieuses ne manquent pas. Il a inventé le polydrame, les vers de
+quatorze syllabes, la _Société des gouvernements légitimes_, réglée par
+des congrès périodiques, le _Système de contre-harmonie universelle_, et
+beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses
+brochures.
+
+On ne s'étonnera plus maintenant qu'Amédée Tissot, ou de Tissot, comme
+il signe, ait également inventé une nouvelle manière de construire les
+maisons et les villes. C'est dans son volume de _Paris et Londres
+comparés_ (1830), que nous avons trouvé l'exposé de ce système,
+applicable surtout à Paris dans la pensée de l'auteur, et où M.
+Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra
+aussi qu'en poussant les conséquences du système actuel à leurs limites
+extrêmes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (_Paris
+futur_), je n'ai rien exagéré, et que je me trouve dépassé encore, sur
+plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont rêvé, avec une bonne
+foi et une gravité parfaites, la transformation de la grande ville.
+
+«Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie
+centrale, de vingt-quatre à trente pieds de largeur, est creusée à la
+profondeur de douze à quinze pieds. Cette rue basse est destinée aux
+voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque côté de
+cette rue basse sont les portes inférieures des maisons, les magasins de
+bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les éloigne
+des habitations, comme on le fait à Londres, pour s'épargner le bruit et
+l'odeur désagréable et dangereuse qui résulte du voisinage des écuries.
+
+«De chaque côté de la rue basse est une balustrade à hauteur d'appui, et
+là, depuis le trottoir découvert, qui a douze à quinze pieds de largeur
+et qui doit être planté d'arbres, on voit sans danger se croiser les
+rapides voitures à vapeur[45], les omnibus, les dames blanches et les
+équipages des princes, des nobles et des parvenus.
+
+[Note 45: Dans les premières pages de son volume, M. Amédée Tissot
+recommande l'usage des voitures à vapeur, ne fût-ce que pour éviter les
+miasmes insalubres qui résultent pour les rues des grandes villes de
+l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il fût défendu de fumer dans
+les rues, places, jardins et passages. Décidément M. Tissot n'aime point
+les mauvaises odeurs.]
+
+«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie
+vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du
+Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés
+de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.
+
+«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages
+souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes
+interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.
+
+«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun
+bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.
+
+«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol,
+sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de
+statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice
+et respirer un air pur.
+
+«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux
+incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir,
+pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des
+moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante
+locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un
+degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi
+chauffés de cette manière[47].
+
+[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait préconisé
+l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les bâtiments pour les dérober
+au péril d'incendie.]
+
+[Note 47: C'est un commencement de phalanstère: nous nous y
+acheminons.]
+
+«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.
+
+«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées,
+par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou
+autres.
+
+«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les
+quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels
+que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane,
+etc., ne sont point classiques[49].
+
+[Note 48: À la bonne heure! Mais ce qui gâte l'idée, c'est que
+l'auteur veut réglementer la variété elle-même «suivant les quartiers.»
+Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'être suivi aujourd'hui.]
+
+[Note 49: Nos architectes sont classiques, très-classiques, mais
+cela ne les empêche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et
+birmane.]
+
+«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle,
+de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes
+religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres
+constructions pour produire le plus bel effet possible.
+
+«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il
+faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.
+
+«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera
+par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en
+habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville
+comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec
+l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait
+donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au
+propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver
+assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,
+contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et
+généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents
+qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.
+
+«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y
+diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui
+précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus
+longtemps et mieux portant, pour les autres.»
+
+Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait
+exposé un plus ingénieux encore dans son _Histoire comique de la lune_.
+Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou
+des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites
+d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer
+sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux
+terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un
+mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter
+les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur
+elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des
+escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des
+méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un
+grand rôle dans les villes de l'avenir.
+
+Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât
+le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait
+s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction
+successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un _Projet
+d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la
+Concorde) et les Champs-Élysées_, projet qui pourrait être d'une
+application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris
+sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les
+faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les
+points les plus saillants du projet de Tissot:
+
+[Note 50: Cf. aussi _Mémoire sur l'embellissement des
+Champs-Élysées_, par Eugène Bérès. 1836, in-4°.]
+
+Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la
+barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires,
+servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les
+intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie,
+également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins
+aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par
+des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans
+les architectures les plus variées et suivant tous les genres de
+fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues,
+kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On
+pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle,
+surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un
+chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.
+
+À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux
+édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux
+monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à
+quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint,
+soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir
+contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y
+donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait
+l'exposition des produits de l'industrie.
+
+Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux
+colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le
+moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus
+gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de
+la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de
+préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes
+rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une
+espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie
+souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme
+les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie
+souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte,
+traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et
+conduirait aussi au Casino.
+
+«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un
+édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il
+s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont
+une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait
+au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient
+dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait
+placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout
+resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante
+société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y
+faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal
+refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des
+constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait
+de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de
+pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait
+peut-être réalisable.»
+
+[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-être; mais celui
+de 1865, non, à coup sûr. Il a déjà voté mieux que cela.]
+
+Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble
+difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant
+M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_
+(1834), l'article intitulé la _Ville nouvelle, ou le Paris des
+Saint-Simoniens_, et vous aurez assurément le _nec-plus-ultra_ du genre.
+Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M.
+Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style
+d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est
+«la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:
+
+«Paris! Paris! s'écrie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la
+bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon
+éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
+acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la
+mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont
+arrêtés en une place magnifique.
+
+«C'est là que reposera la _tête_ de ma ville d'apostolat, que je
+coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.
+
+«Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris
+son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la
+grille dorée qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tête
+je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître
+de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une
+_chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'allées sur les deux
+_faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un
+_bandeau_ sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour
+les invalides des établis et des chantiers.
+
+[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]
+
+«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_
+d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants
+et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs
+feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.
+
+«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large
+_poitrine_ qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la
+poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où
+convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent,
+je bâtirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53].
+Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la
+Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.
+
+[Note 53: Plus loin, ce temple est décrit, comme la ville, dans le
+plus grand détail. De même que Paris est un _homme_, son temple est une
+_femme_!]
+
+«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au
+parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au
+plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les
+restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
+gazon, aux franges de fleurs[54].
+
+[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans
+doute.]
+
+«J'étendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera
+plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les
+grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui
+s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la réunion de
+toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application
+des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera
+le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les
+lycées, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, où gît
+l'Université. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux
+formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des
+feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de
+grappes d'abeilles.
+
+«J'étendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu'à la
+gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrepôt où la
+rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa
+faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
+passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la
+gloire industrielle, et j'en ferai une _épaulette_ d'honneur sur
+l'_épaule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe
+droite_ de tous les établissements de grosse fabrique; le _pied droit_
+posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues
+files d'hôtels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de
+Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»
+
+Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M.
+Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus
+stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution
+ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge
+où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le
+même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'_harmonie_ jouerait là un
+vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il
+serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen
+d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,
+mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier
+latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à
+ces minces détails.
+
+Le _Napoléon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une
+transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la
+raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant
+l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie
+de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers
+vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique
+de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la
+monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur
+avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion,
+il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui
+préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son
+neveu, héritier et continuateur de toutes les _idées napoléoniennes_,
+semble avoir voulu reprendre pour l'achever.
+
+Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale,
+allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout
+de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée
+dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des
+galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue
+semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu
+près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis
+jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés.
+Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet
+aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la
+grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense
+Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à
+Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des
+fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux
+amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par
+Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une
+forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,
+ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux
+autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points
+et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant
+contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes
+militaires gardant une capitale...
+
+«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.
+
+«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des
+statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai
+d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à
+ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au
+pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces
+palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le
+quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus
+tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....
+
+«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons
+particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de
+triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait
+dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux
+Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille
+qui ferme la cour d'honneur du château.
+
+«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement
+revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le
+modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui
+devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le
+gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le
+bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce
+bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône,
+dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces
+canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y
+étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide
+funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la
+place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de
+cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en
+marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie
+de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une
+statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»
+
+À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin
+l'œuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait
+évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume,
+aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de
+méditations à nos édiles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et
+monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux
+d'art et d'utilité publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).
+L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,
+et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant
+lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir
+sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande
+rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la
+place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs
+de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un
+rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis
+la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la
+Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des
+rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine
+monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du
+Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle
+nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies
+serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de
+Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille.
+M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de
+manière à établir des rapports directs entre des points importants, à
+rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues
+étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en
+dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.
+
+[Note 55: On voit que c'est tout à fait notre boulevard de
+Sébastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]
+
+Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de
+communication de premier et de second ordre, combinées avec le même
+soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne
+suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans
+les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un
+parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des
+Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de
+courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était
+déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il
+insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des
+Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,
+du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux
+vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de
+six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une
+flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.
+
+Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M.
+Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique
+parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses,
+l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris.
+Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver,
+analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux
+Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces
+embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement
+sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et
+bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire
+soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à
+pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en
+coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans
+les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue
+pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail
+«un rêve des _Mille et une nuits_.»
+
+M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise
+toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M.
+Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on
+n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture,
+que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa
+physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les
+jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou
+des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des
+carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à
+présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus
+complet et le plus sérieux.
+
+Si l'on se rapproche de notre époque, les projets, comme on le juge
+bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donné
+l'essor, au moins dans l'origine, à une foule de plans bizarres ou
+grandioses, possibles ou impossibles, exposés par le moyen de la plume
+ou du crayon, et qu'il serait trop long d'énumérer les uns après les
+autres. C'est par exemple M. Hérard, architecte, qui publie en 1855 un
+projet de passerelles à construire au point de rencontre des boulevards
+Saint-Denis et de Sébastopol: ces passerelles, à galeries, figurent un
+carré continu, dont chaque côté est déterminé par l'angle que forment en
+se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856,
+dans une série de lithographies, son plan de chemins de fer dans les
+villes et particulièrement dans Paris, avec un système de voûtes
+supportant les rails, de voies de côté pour les piétons et de ponts
+volants pour mettre ces voies latérales en communication. C'est,
+toujours en 1856, un ingénieur en chef retraité, M. Beaudemoulin, qui se
+fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et
+de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant à expliquer
+nettement. À peu près vers la même date encore, un avocat demande, par
+une _Lettre au ministre du Commerce_, l'établissement d'une série de
+tentes dans toute la longueur des rues, afin de préserver le piéton de
+la pluie, du soleil, des intempéries et des miasmes de la voie publique,
+de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus
+lard, un architecte, dont j'ai oublié le nom, propose de reconstruire la
+Cité tout entière en style gothique, pour la mettre en harmonie avec
+Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport
+avec son antiquité[56].
+
+[Note 56: Je ne parle pas de _Paris moderne, plan d'une ville modèle
+que l'auteur a appelée Novutopie_, par Couturier de Vienne (1860,
+in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de
+très-loin et très-indirectement à notre sujet.]
+
+Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolongé beaucoup plus
+que je ne le croyais, malgré mes efforts pour l'abréger et tout ce qu'il
+me resterait à dire encore. Un fait caractéristique d'ailleurs, c'est le
+silence et l'abstention où restent généralement aujourd'hui les faiseurs
+de projets. Ce phénomène paraît illogique, et cependant il est facile à
+comprendre. Au début des travaux actuels, on les avait vus se lever de
+toutes parts et accourir à l'Hôtel-de-Ville, les mains pleines d'idées;
+mais ils n'ont pas tardé à comprendre que leurs vues, si grandioses
+qu'ils les eussent jugées d'abord, étaient bien mesquines en face de la
+réalité, et qu'ils n'avaient plus qu'à s'effacer humblement devant leur
+maître à tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, à venir jeter
+des verres d'eau à la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M.
+Haussmann d'avoir réduit à une stupéfaction muette ces imaginations même
+dont la fécondité hardie semblait faite pour défier toute concurrence.
+Si le citoyen Miltié et M. Amédée Tissot revenaient au monde, il ne leur
+resterait plus d'autre ressource que de répéter avec le poëte:
+
+ Mon génie étonné tremble devant le sien.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Paris nouveau et Paris futur
+
+Author: Victor Fournel
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+Release Date: August 8, 2007 [EBook #22266]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS NOUVEAU ET PARIS FUTUR ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+
+
+
+
+
+PARIS NOUVEAU
+
+ET
+
+PARIS FUTUR
+
+PAR
+
+VICTOR FOURNEL
+
+Je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente aux
+yeux cette richesse de lignes, cette opulence de détails, cette
+diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple
+et d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier. (V. Hugo,
+_Notre-Dame de Paris_.)
+
+PARIS
+
+JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+90, RUE BONAPARTE, 90
+
+LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES RUE MERCIÊRE,
+
+47, ET RUE CENTRALE, 34
+
+1865
+
+* * *
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Paris Nouveau
+
+I. Coup d'oeil général
+II. Les rues. Plan stratégique du nouveau Paris.
+III. L'expropriation pour cause d'utilité publique.--La ville des _nomades_
+IV. Les maisons
+V. Les squares et les promenades
+VI. Les parcs et jardins
+VII. Intermède.--Promenade pittoresque à travers le nouveau Paris
+VIII. Les monuments
+IX. Conclusion
+
+Paris futur
+
+APPENDICE
+
+I. Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris
+II. Un chapitre des ruines de Paris moderne
+III. Les précurseurs de M. Haussmann
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+* * *
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+La loi reconnaît à tout citoyen le droit de critiquer, comme il
+l'entend, les actes de l'autorité; l'administration pousse la
+bienveillance jusqu'à l'inviter à le faire. Une circulaire célèbre a
+confirmé et étendu ce droit, en exhortant spécialement les préfets à ne
+point redouter le contrôlé public, qui n'a désormais d'autres limites
+que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce
+modeste volume, ne touche de près ou de loin à ces hautes sphères, où je
+n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition à discuter
+les faits et gestes, non pas même du pouvoir, mais de l'édilité
+parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui
+n'est pas mon affaire[1], qu'au simple point de vue artistique et
+pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne fût-ce que pour montrer ce
+que valent des travaux qui ont coûté si cher. Je ne suis qu'un
+critique,--peu de chose, moins que rien,--protestant, avec une plume qui
+ne fera pas de barricades, contre l'idéal d'une municipalité souveraine,
+qui est libre de ne pas l'écouter, et qui, j'en suis sûr, usera de cette
+liberté comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant
+de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.
+
+[Note 1: Pour les côtés politiques, administratifs et financiers de
+la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilité, et avec
+le sentiment profond de mon incompétence, aux discussions de la Chambre,
+aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux
+remarquables où M. Ferdinand de Lasteyrie a creusé bien des faces de ce
+vaste sujet, que la différence de mon cadre me condamnait à effleurer
+seulement.]
+
+Non que j'espère en aucune façon convertir l'administration à mes idées:
+je ne suis pas si naïf. J'ose à peine espérer d'être lu. Mais ce n'est
+plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et
+d'archéologue en repos.
+
+Toutefois, malgré l'évidence du droit, il convient d'aborder cette
+matière avec précaution. M. le préfet de la Seine n'est point avare de
+ses _communiqués_: il en produit autant que de nouvelles voies, et
+quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli[2]. Les
+décisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et
+tout-puissant qui, non content de les convertir en oeuvres, avec une
+rapidité littéralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment
+moral de ses administrés à leur soumission matérielle, et de les imposer
+à leur admiration comme à leur volonté. Il est difficile aujourd'hui de
+parler de Paris sans que, des plus hautes régions de la magistrature
+urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole
+pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions
+pour arriver à dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut
+peut-être pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne paraît pas
+tout à fait à la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela
+prouve, du reste, que M. le préfet de la Seine aime la discussion; nous
+l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous réponde,
+pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de
+goût pour ce système de riposte qui consiste à foudroyer l'adversaire à
+son aise, après avoir pris la précaution d'enclouer ses batteries, et
+nous ne tenons pas plus à le subir que nous ne tiendrions à l'imposer.
+
+[Note 2: Voir, en particulier, plusieurs des innombrables
+_communiqués_ adressés à _l'Opinion nationale_ et au _Journal des
+Débats_. M. le préfet s'entend mieux que pas un à se faire une tribune
+de celle de ses adversaires.]
+
+Ici, qu'on nous permette une réminiscence classique. Quand un général
+romain montait au Capitole, loin de s'inquiéter des quelques voix
+discordantes qui se mêlaient aux acclamations de la foule, il voulait
+les entendre, et les réclamait au besoin comme un assaisonnement du
+concert. On organisait une opposition par ordre derrière le char du
+triomphateur. C'était là, sans doute, un raffinement de sensualité
+païenne qui serait aujourd'hui déplacé, et je ne demande pas qu'on le
+ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette résurrection serait
+impossible. Mais, à une époque où nous avons emprunté tant de choses à
+l'histoire du peuple qui a produit Jules César, le souvenir m'a paru
+tout à fait de mise.
+
+Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure
+que les étrangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur
+extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans _le
+Constitutionnel_, et dans plusieurs journaux également accrédités,
+auxquels un publiciste fameux a prêté récemment un concours inattendu,
+que la transformation de Paris est le miracle du siècle; il est d'usage
+de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont
+gardé la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'épithète de
+_prodigieuse_, ou tout au moins d'_admirable_. Dernièrement, un homme
+d'esprit, en une comédie fameuse applaudie deux cents fois de suite sur
+un de nos premiers théâtres, faisait des embellissements de Paris son
+argument le plus victorieux contre les _ganaches_ qui s'obstinent à nier
+le progrès de toutes choses et les charmes particuliers de l'époque
+actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un
+contribuable obscur, qui n'est pas même fonctionnaire? Je suis honteux
+d'opposer à cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique.
+Mais, puisque j'ai le malheur d'être une de ces _ganaches_ que
+l'argument ne suffit pas à convaincre; puisque j'ai le mauvais goût de
+ne point me trouver d'accord avec l'esthétique des cantates et du
+_Constitutionnel_, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule,
+sans chercher à l'atténuer, et de me punir de mes torts en les expiant
+par une confession publique et sincère.
+
+
+
+
+* * *
+
+PARIS NOUVEAU
+
+ET
+
+PARIS FUTUR
+
+* * *
+
+
+
+
+PARIS NOUVEAU
+
+
+
+
+I
+
+COUP D'OEIL GÉNÉRAL
+
+
+Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoudé sur la balustrade
+des tours de Notre-Dame, regardait Paris étendu sous ses pieds, voici ce
+qu'il voyait: un océan de toits aigus, de pignons taillés, de clochetons
+sculptés, de tourelles accrochées aux angles des murs; un luxuriant
+fouillis de pyramides de pierre, d'obélisques d'ardoises, de donjons
+massifs, de tours aériennes, de flèches brodées en dentelles; un
+labyrinthe fourmillant et profond, où se confondaient dans un harmonieux
+pêle-mêle les devantures sculptées, les fenêtres historiées, les portes
+enjolivées, les solives curieusement ouvrées, les murailles crénelées,
+les églises aux grands porches ogivaux surchargés de statues, les hôtels
+somptueux et sévères avec leurs forêts de cheminées, de girouettes, de
+sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes
+découpées à jour, d'arabesques étincelantes, de vis, de spirales, de
+gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchevêtrement
+de ruelles serpentait d'un bout à l'autre de la ville, faisant à travers
+les hautes maisons pittoresques des percées capricieuses et charmantes,
+ménageant aux regards des perspectives infinies, où l'imprévu naissait
+et renaissait à chaque pas; mêlant sans cesse, dans le plus amusant
+amalgame, le hideux à la grâce et le grandiose au burlesque.
+
+Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariolée de
+bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de
+magistrats et de prélats en robes de soie, embéguinés de velours et
+d'hermine; d'archers et de sergents de la prévôté, en hoquetons, côte à
+côte avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas
+rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attelée à son
+rouet; de trouvères, la harpe au dos et le tambourin pendu à la
+ceinture. Ici, une confrérie s'avançait, la bannière du patron en tête;
+là, un chapitre portait en procession la châsse de son saint; plus loin
+les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur séance,
+escortés des compagnons en grand costume, et précédés de la bande
+joyeuse des ménétriers. Partout les écoliers turbulents de l'Université
+animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs fêtes.
+C'était un éblouissement, un rêve, souvent un cauchemar. Un grand poëte
+a décrit ce spectacle magique et prestigieux que présentait chaque jour
+le Paris du moyen âge, et je serais fâché qu'on pût croire que j'ai
+voulu recommencer la description après lui.
+
+Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propriétaire, électeur, expert juré
+et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne
+Vendôme, escorté de sa famille, et qu'il promène ses regards majestueux
+sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner à l'équerre, s'allonger au
+cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les étroites et
+bizarres ruelles de la vieille cité sont devenues de larges _artères_,
+croisées à angles droits, le long desquelles une population correcte
+circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des
+sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques
+et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes
+églises gothiques, qui rappellent le moyen âge comme l'auteur d'_Alonzo_
+rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble à la Madeleine, et la
+Madeleine, qui ressemble à la Bourse; des auberges qui singent des
+palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des cafés
+suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le
+tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer
+d'édifices, et les signes particuliers de la haute civilisation à
+laquelle nous sommes parvenus. Partout s'épanouit dans sa fleur ce beau
+style municipal et administratif, destiné à faire l'admiration des chefs
+de bureau. Partout flamboie sobrement et réglementairement une
+architecture égalitaire de stuc et de plâtre, où rien ne dépasse le
+niveau, où pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces
+idéals d'architecture tel qu'en peut rêver un préfet de police dans ses
+songes les plus désordonnés.
+
+La forêt touffue du vieux Paris a été émondée, taillée, rognée, peignée
+et lissée, comme le jardin de Boileau par son _gouverneur_ Antoine,
+comme le parc de Versailles par le Nôtre et la Quintinie. L'édilité
+moderne, pour parler la langue officielle, a fauché à tour de bras la
+sombre forêt, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a
+proprement taillée en losanges, en pyramides, en quinconces et en
+plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est possédée par
+la rage de l'élégance et de la correction classique. Elle n'a jamais
+assez de gouvernement, cette nation qui passe pour révolutionnaire, et
+qui l'est par soubresauts et par brusques réveils: il lui en faut dans
+ses arts comme dans ses moeurs, dans ses maisons comme dans ses lois. La
+toilette de Paris est devenue une question de cadastre administrée par
+des arpenteurs, et centralisée entre les mains d'une bureaucratie
+inflexible, une sorte d'appendice matériel aux articles du code
+Napoléon. La grande ville s'est disciplinée à la façon d'un régiment
+sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, rangées de front
+par ordre de taille, échelonnées par uniformes, soigneusement astiquées
+du haut en bas, comme des soldats à la parade. Les bourgeois pour qui
+c'est une suprême jouissance de contempler au Champ de Mars des
+fantassins alignés à perte de vue, tous les mêmes, restant debout trois
+heures en plein soleil sans broncher d'un millimètre, sans que l'oeil du
+caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une différence dans
+les plis des guêtres, la direction du fusil ou l'expression des
+physionomies, ceux-là doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car
+il présente à peu près la même opulence de lignes et la même variété
+d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue à Paris: c'est la rue de Rivoli.
+Non contente d'avoir poussé sa trouée jusqu'au bout de la ville, elle
+reparaît partout, en se déguisant sous une multitude de noms. Encore un
+peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des
+_boulevards_.
+
+Paris, au moyen âge, c'était un drame de Shakespeare: Paris,
+aujourd'hui, c'est une tragédie de M. Viennet, corrigée par S. E. le
+maréchal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un poëme épique revu par
+un professeur de grammaire. Sans mépriser les tragédies de M. Viennet,
+je préfère les drames de Shakespeare: j'espère que M. Viennet ne s'en
+offensera pas. On a opposé souvent avec complaisance Paris, la ville de
+marbre, à Lutèce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans
+cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du
+carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer
+mes regrets, et me voici tout prêt à avouer qu'il en est probablement de
+ce Paris du moyen âge,--tant pleuré par les artistes, tant chanté sur la
+lyre et le mirliton par les faiseurs de poëmes et de romances,--comme de
+Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont
+belles surtout à distance, vues de loin ou de haut, et à la condition
+qu'on n'y entre point. Mais à chaque pas, au fond de ses ruelles sombres
+et sales, autour de ses places étroites et encaissées, à l'angle d'un
+carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, étincelait tout à coup un bijou
+architectural qui, de sa vive lumière, éclairait joyeusement ces
+ténèbres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant
+leurs écrins, et balayer la boue sans enlever les perles.
+
+D'un autre côté, en faisant le procès du nouveau Paris, je suis le
+premier à lui accorder les circonstances atténuantes. Il a été ingrat et
+oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cité qui l'a porté
+laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce
+qu'il a fait de bon et de beau. Il a donné de l'air et de la lumière à
+ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratté la lèpre qui
+rongeait depuis des siècles ses plus hideux quartiers, secoué la vermine
+dont son épiderme était dévoré. Paris nouveau a tracé çà et là quelques
+promenades, a ouvert des squares, a dégagé des monuments: en élargissant
+ses rues, en déblayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses
+cloaques, il a pourvu à son hygiène matérielle et à son hygiène
+politique; il a travaillé du même coup contre la peste et contre les
+révolutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygiène est une
+excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble,
+au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme
+de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entrât au besoin en
+compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstinât pas à croire la
+perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts
+et chaussées daignassent avoir quelques égards pour les chefs-d'oeuvre
+gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une
+question de mesure, de civilité et de bon goût.
+
+Il n'y a plus que trois endroits dans Paris où l'on puisse retrouver une
+ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Geneviève, la Cité
+et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et
+mon coeur d'antiquaire était réjoui. Après avoir dépassé la rue des
+Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment à quatre siècles en
+arrière, je m'arrêtai un quart d'heure dans la crotte, coudoyé par les
+beurrières et les garçons bouchers, pour contempler d'un oeil attendri la
+jolie tourelle brodée d'arabesques qui fait l'angle de la rue des
+Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assurément un rare chef-d'oeuvre, mais il
+reste si peu de tourelles aujourd'hui à Paris! La première fois que je
+passerai par là, il est probable qu'elle n'y sera plus.
+
+Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou défait: les lamentations des
+_vieux partis_ n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du
+présent, en tâchant de se préparer à l'avenir, et sans prodiguer au
+passé de stériles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose
+de parcourir avec soin pour en dire, à mon goût et sans parti pris, le
+bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis
+promettre d'être juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me
+force plus souvent à condamner qu'à absoudre.
+
+
+
+
+II
+
+LES RUES.--PLAN STRATÉGIQUE DU NOUVEAU PARIS
+
+
+Après ce coup d'oeil général du haut des tours de Notre-Dame, descendons
+dans la rue, et vérifions en détail cette première vue d'ensemble.
+
+Cet examen ne va pas sans difficulté, et quelquefois sans péril. La mue
+de Paris, commencée depuis douze ans, est une opération laborieuse et
+compliquée. Le monstre s'épuise en efforts, il crie, il geint, il se
+débat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin
+le sol des débris de sa vieille peau.
+
+Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter
+son admiration au prix qu'elle mérite. Il est condamné au spectacle
+indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des
+machinistes que la toile de fond cache à l'Opéra. Il trébuche aux amas
+de décombres entassés dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers
+effondrant une masure ou un palais à coups de pioche, faisant pleuvoir
+les pierres, ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de
+mur, qui s'écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement
+d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées,
+coupées en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres
+brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement
+intérieur, zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent
+derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de
+ralliement des démolisseurs,--espèces de cadavres branlants, mi-debout,
+mi-couchés, résignés à l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'âme et
+les yeux. Il faut à chaque pas manoeuvrer, se courber, faire un détour,
+frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée, écouter un
+_gare_! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier; à ses
+côtés, une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre; sur sa
+tête, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant,
+enjambant et regimbant, savourer jusqu'à la dernière note cet abominable
+concert formé du grincement de la _truelle Berthelet_ sur la muraille,
+de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante
+du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins.
+
+Les rues de Paris sont en déménagement perpétuel comme ses habitants. Là
+où il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule
+aujourd'hui; là où il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou
+six. Des maisons s'élèvent sur l'emplacement des anciennes voies; des
+voies nouvelles font leur trouée à travers des pâtés de maisons jetées
+bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge,
+bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards
+font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines,
+comme ces monstrueux cétacés qui dépeuplent la mer pour s'arrondir, et
+ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits
+poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiéter
+que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille âmes,
+laborieusement créée par l'effort persistant de quinze siècles, la
+première et déjà la plus belle du monde, est comme non avenue, et le
+Paris nouveau en prend à son aise avec elle, absolument comme s'il avait
+à se déployer de toutes pièces dans un espace vide. Au lieu de
+s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de
+Louis-Philippe, de s'associer à lui en se contentant de l'embellir et de
+le modifier au besoin, il préfère le renverser sans façon, comme ces
+mottes de terre qu'on écarte ou qu'on broie du pied sur son passage.
+
+Vous avez vu ces fantômes que les physiciens créent et chassent à leur
+gré avec la rapidité de l'éclair; ainsi les rues apparaissent ou
+s'évanouissent, pauvres ombres chinoises obéissant au moindre clin
+d'oeil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilité de celles qui
+vivent n'est pas moindre que l'instabilité de celles qui meurent. Même
+quand on respecte leur existence, même quand elles ne sont pas rognées
+ou coupées en deux, même quand on ne les reprend pas pour les prolonger,
+en modifier la direction ou les élargir, les voies de Paris restent
+soumises à une mobilité perpétuelle et sont toujours en travail. On les
+empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on
+déplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des
+vespasiennes, ou bien on les démolit; on expérimente les systèmes les
+plus divers sur la chaussée et sur le trottoir, on répare l'asphalte, on
+étend de nouvelles couches de bitume empesté et brûlant; on les éventre
+pour creuser un égout, on les referme; on les rouvre pour placer une
+conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour réparer les
+tuyaux de gaz, et pendant des semaines entières la rue est sillonnée de
+tranchées béantes, d'où s'exhalent des miasmes suffocants.
+
+Tel est le premier trouble apporté à la jouissance des admirateurs du
+nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas
+encore sans mélange, et que, malgré toute l'ardeur et la bonne volonté
+de nos magistrats, il reste toujours çà et là quelques débris de la
+vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de
+Paris a des bigarrures qui en détruisent l'unité et l'harmonie. À côté
+d'une artère de vingt mètres de large, voici une petite ruelle qui n'a
+pas dix pieds[3]; et derrière ce beau monument rectiligne, tout neuf et
+tout reluisant, on découvre dans le lointain un grand vilain bâtiment
+noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient
+rendre de si grands services à la construction d'une caserne! Puis,
+partout des maisons en ruines, des démolitions commencées, des
+constructions inachevées, des barrières en bois, des clôtures de
+planches sales et disjointes, des échafaudages à perte de vue, tout
+l'appareil de la maçonnerie et de la charpenterie, choses désagréables à
+l'oeil de l'amateur classique qui aime la propreté! Il s'avoue tout bas,
+en soupirant, qu'il est pénible d'assister à ces détails de toilette,
+dont il ne faudrait voir que le résultat, et qu'on est obligé de rendre
+pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver à le faire si beau.
+
+[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne
+point remarquer l'inaction obstinée qui condamne certains quartiers à un
+_statu quo_ dangereux, en contraste avec l'activité fiévreuse et sans
+bornes qui impose à d'autres des transformations radicales dont ils
+n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux
+actuels, on réclame en vain l'élargissement des étroites rues
+Saint-André-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, où
+l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers.
+Mais ce ne serait là qu'une opération utile, modeste et sans gloire: on
+a préféré prolonger jusqu'au Panthéon la fastueuse inutilité du
+boulevard de Sébastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se
+plaint la banlieue annexée, sauf sur deux ou trois points de la rive
+droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue
+a gagné jusqu'à présent à l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi,
+de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans
+participer à ce qu'elle prend, de loin, pour ses priviléges. La banlieue
+ne connaît pas son bonheur.]
+
+Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera terminée, si elle
+doit jamais l'être. Plus ne sera besoin alors d'échafaudages et de
+clôtures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de
+vieilles maisons à démolir; et quant à ces grands vilains bâtiments
+noirs, qui vous choquent à juste titre, on n'en gardera que tout juste
+ce qu'il faut pour produire un agréable contraste, une surprise
+piquante, après les avoir grattés, nettoyés, blanchis et redorés du haut
+en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets à chaque pas des
+rues de trente mètres, des avenues bordées de palais, et des boulevards
+à bouche que veux-tu.
+
+En attendant, il ne faut pas mépriser les résultats conquis. On fait ce
+qu'on peut. On nous a déjà donné une cinquantaine de boulevards
+nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter,
+et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sébastopol et de
+Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du
+prince Eugène, de Magenta, de Malesherbes, de l'Étoile et de Monceaux,
+le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolongée, les boulevards des
+Trois-Couronnes et de la Santé, les deux boulevards Pereire, les
+boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-André, Haussmann, Richard-Lenoir,
+et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maçons occupés
+ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons
+en avoir, en y joignant les compléments prochains, plus de cent-vingt
+aujourd'hui. En vérité, la plume se fatiguerait à ces énumérations
+homériques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait
+volontiers M. le préfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant à
+Louis XIV:
+
+ Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
+
+Je ne puis déployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans découvrir
+de tous côtés des multitudes de larges avenues, nées d'hier ou à naître
+demain, et que je ne soupçonnais pas, sans m'étonner chaque fois
+davantage de la quantité de boulevards que peut contenir une capitale.
+Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgré la contagion de
+l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles
+que M. le préfet de nous en faire.
+
+Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilité de Paris. Ce
+qui est vrai au moment où nous l'écrivons ne l'est plus peut-être au
+moment où cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces
+changements au vol, ils échappent sans cesse. Le courant vous dépasse,
+vous déborde, et flue entre les mains qui cherchent à le saisir.
+
+Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est à
+l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste réseau stratégique
+artistement conçu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appelé les
+embellissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement
+offensif et défensif contre l'émeute, une mise en garde contre les
+révolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une
+infatigable persévérance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en
+douter. Tout est conçu dans les voies nouvelles à ce point de vue, fort
+légitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position
+respective, leur point de départ et d'arrivée, tout, jusqu'à la nature
+du pavage adopté. Nous l'allons montrer aisément.
+
+Qu'on étudie sur une carte le système général des rues neuves de Paris,
+on s'apercevra bien vite qu'il a été ordonné _a priori_ dans le but de
+dégager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des
+forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et
+populaires, de ménager partout des issues inattaquables à la force
+armée, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits
+ininterrompues, qui s'appuient et se complètent l'une l'autre, toutes
+les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la
+moindre lacune dans l'intervalle, tous les édifices importants à de
+vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards
+intérieurs, les boulevards intérieurs aux boulevards extérieurs et aux
+portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un
+point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit pressé,
+englouti, anéanti entre une quadruple rangée de _boulevards_ convergeant
+vers lui à droite et à gauche, devant et derrière,--amples vomitoires,
+où les régiments pourront se déployer sans obstacles, où l'artillerie et
+la cavalerie chemineront à l'aise, où le canon, enfilant à pleine gueule
+ces belles rues toutes droites, tracées à souhait pour lui, fera rafle à
+tout coup. Une caserne s'élève à chaque point de jonction, et les forts
+dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront désormais bien
+à faire. Le métier est gâté.
+
+Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les _embellissements_ du
+Paris impérial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan
+stratégique suivant lequel ils ont été dirigés. En vérité, c'est à
+croire que l'architecte en chef de la ville est un officier supérieur du
+génie militaire, ou que M. le préfet de la Seine a fait ses études à
+l'École polytechnique et les a complétées à l'École d'application de
+Metz. Vauban n'eût pas préparé avec plus de soin les opérations d'un
+siége. Voyez plutôt. Le boulevard Sébastopol, qui traverse tout Paris,
+en coupant la rue de Rivoli à angle droit, et qui met le palais du
+Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la
+gare de l'Est, isole d'un bout à l'autre les deux redoutables rues
+Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des
+ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'émeute: les
+rues Aubry-le-Boucher, du Cloître-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche,
+la partie supérieure de la même voie et le boulevard Saint-Germain, avec
+la rue des Écoles, lancés à travers le foyer turbulent du faubourg
+Saint-Marceau, divisent en tronçons et trouent par de larges saignées le
+repaire des étudiants et celui des chiffonniers. Les barrières de
+l'École de médecine et de l'École de droit, comme celles de la rue
+Clopin, sont percées à jour. Il reste encore quelque chose à faire en
+pleine montagne Sainte-Geneviève: on le fera, gardez-vous d'en douter.
+
+Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eugène, qui vont
+se réunir tous deux à la barrière du Trône, commandent ainsi au faubourg
+Saint-Antoine, que la large rue du même nom coupait déjà par le milieu.
+Ce boulevard du Prince-Eugène, qui a recueilli tant de malédictions pour
+le terrible abatis de théâtres qu'il a fait à son premier pas, on se fût
+bien gardé d'y renoncer, eût-il dû soulever mille fois plus d'anathèmes
+encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait été plus adroitement
+conçu, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein
+centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et dégage le chemin de
+Vincennes, où il y a, comme on sait, un très-joli fort, plein de jolis
+soldats; il met en rapport la caserne du Château-d'Eau avec les
+chasseurs de la forteresse; enfin il complète de la manière la plus
+ingénieuse, après le boulevard Mazas d'une part, après les boulevards
+Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison grâce à laquelle on
+peut prendre à tête et à queue ce formidable faubourg, qui se souvient
+un peu trop d'avoir renversé la Bastille, et l'investir pour monter à
+l'assaut de ses barricades. C'est une oeuvre d'artiste, et l'auteur a dû
+s'y mirer avec complaisance.
+
+Le point de départ du boulevard du Prince-Eugène s'appuie sur le flanc
+gauche d'une caserne, placée là à l'intersection de toutes ces grandes
+voies, comme le temple du _genius loci_. Sur le flanc droit de la même
+caserne s'appuiera le point de départ du boulevard Magenta: c'est le
+vieux mythe d'Antée qui reprenait des forces en touchant la terre. Le
+boulevard Magenta continue celui du Prince-Eugène en ligne droite, et,
+croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers
+inquiétants, entre les boulevards intérieurs et les boulevards
+extérieurs. Ainsi seront dominés et tenus en échec les faubourgs
+Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonnière, et s'établira une
+communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne,
+centre où tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies,
+comme jadis autour du forum.
+
+Jetez maintenant les yeux sur l'Hôtel de Ville, le but naturel de tous
+les émeutiers, le siége de tous les gouvernements provisoires, le point
+le plus important et le plus disputé de Paris, aux jours de révolutions.
+Aujourd'hui l'Hôtel de Ville, dégagé de toutes parts, et trois fois pour
+une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de
+Rivoli, en outre proprement flanqué à l'arrière d'une caserne
+respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de
+main.
+
+Avons-nous besoin de poursuivre la démonstration? Restons-en là. Le
+lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui étaient
+nécessaires pour établir un point dont ceux-là mêmes qui s'en doutent ne
+se doutent pas assez. Pas un détail n'a été négligé dans l'ensemble, et
+le gouvernement a retourné d'avance tous les atouts pour lui.
+
+Ainsi partout l'émeute est déboutée et réduite en vasselage; partout
+ses quartiers généraux sont traqués dans leurs repaires et pris entre
+deux feux. Les nouvelles voies, larges, dégagées, découvertes,
+s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes
+comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la
+symétrie est de plus un profond calcul stratégique. Celles mêmes qui
+paraissent tracées sans but direct, cette multitude d'avenues
+géométriques qui vont à l'aventure, d'ici, de là, à droite, à gauche, se
+poursuivant, se croisant, partant tout à coup comme des fusées sous vos
+pieds et courant à perte de vue n'importe où, d'une allure aussi
+intrépide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques
+boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc
+de Triomphe et vont tête baissée, à travers ravins et montagnes, aboutir
+aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent
+encore indirectement à la réalisation du même plan.
+
+À ces causes de déroute pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui
+a sa valeur: c'est que le macadam a supprimé le pavé, cet élément
+essentiel de la barricade. Voilà ce qui protége le macadam contre les
+plus vives et les plus justes récriminations.
+
+D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est là de tous points une
+invention damnable, et je le trouve précieux aux jours de soleil, du
+moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la
+plupart des transformations de Paris nouveau, il tend à favoriser le
+développement du luxe, en nécessitant l'emploi et en multipliant par là
+même le nombre des équipages. Quant aux piétons assez mal avisés pour ne
+pas comprendre les nécessités d'une ville de luxe, c'est à eux à se
+garer de la poussière; et quant aux arbres, ils ont déjà tant d'autres
+chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il
+serait bon seulement de les faire épousseter matin et soir. Si donc il
+n'y avait que des voitures à Paris et s'il y faisait toujours beau, il
+faudrait élever des statues à Mac-Adam. Mais le climat parisien est
+aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil
+que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au
+brouillard et d'antithèse à la pluie, et l'on sait quelle chose
+homérique, inénarrable et sans nom, devient le macadam par les jours de
+pluie.
+
+Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de
+toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien,
+mais encore plus désagréable à la plante des pieds. Il engloutit des
+océans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: _Pavé
+de bonnes intentions_, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam,
+lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle à tous ceux qui
+ont traversé une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne
+voulait qu'un terrain égal et doux à la marche, il y aurait mieux que
+cela, et je conseillerais à ceux que ce soin regarde d'aller faire un
+tour en Hollande et d'y étudier ce pavage uni et propre comme un
+parquet, que la pluie même ne fait que laver sans le salir. Mais on
+veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne
+dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous étonnent
+toujours de sa part.
+
+Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon
+désormais de s'entendre. Qu'on nous parle du réseau stratégique des
+nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment tracées, combinées avec
+art, comme autant de parallèles, de sapes et de circonvallations,
+destinées à réduire une place rebelle; qu'on nous présente le nouveau
+Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et
+abandonné aux opérations des officiers du génie,--gens aimables,
+d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agrémenter çà et là
+leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs
+tranchées derrière un bouquet d'arbres ou un kiosque,--à la bonne heure,
+j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets
+que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des précautions
+contre l'émeute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne
+pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je
+n'admire plus du tout.
+
+Ce caractère mathématique des rues se retrouve dans leurs moindres
+détails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les
+côtés. Pour éviter une courbe invisible à l'oeil et insensible au pied,
+on fait des percées à travers le terrain comme pour les tunnels de
+chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on
+ouvrira une voie géométrique à coups de pics et de sondes en creusant la
+montagne Sainte-Geneviève, dût-on démolir le Panthéon, ou l'isoler sur
+une cime, au haut d'un escalier de cinquante degrés. Il y a des maisons,
+sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perchées dans la nue,
+et aux extrémités de la rue de Rivoli, qui sont juchées sur des
+trottoirs de huit à dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque côté
+du boulevard de Sébastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient
+bâties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pompéi: le sol
+était à la hauteur du deuxième étage. Au coin de la rue
+Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une
+dizaine de degrés pour arriver aux rez-de-chaussée de droite, et en
+descendre presque autant pour arriver à ceux de gauche. À la jonction de
+la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un côté des
+ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un
+système de talus et d'escaliers compliqués. En face du Panthéon, on
+montait au Luxembourg comme à un grenier, et l'on y monte encore comme à
+un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la
+Mégisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du
+Marché-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe
+avec le boulevard de Sébastopol, sur beaucoup de points les abords du
+boulevard Saint-Germain et de la rue des Écoles, offrent le spectacle de
+quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive à joindre le
+Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la
+rue Bellefonds sont campées sur des escarpements sauvages et dominent de
+dix mètres le square Montholon, où l'on descend comme dans un entonnoir.
+La rue Marbeuf est divisée dans sa longueur en deux parties parallèles,
+dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours
+du rond-point de l'Étoile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon,
+défient toute description: il est prudent de faire son testament avant
+de s'aventurer dans cet inextricable dédale tout hérissé de ravins, de
+contre-forts, d'échelles et d'escaliers à pic[4]. La traversée de la
+Bérésina n'est qu'une plaisanterie près de la traversée de la rue du
+Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de
+temps il doit durer. C'est la frénésie, l'ivresse, la folie furieuse de
+la ligne droite; c'est le chaos mathématique. Sur plus d'un point, M.
+le préfet de la Seine a trouvé moyen d'arriver à la confusion par
+l'excès et l'abus de la géométrie. Au rebours de Caussidière, il lui est
+arrivé de faire du désordre avec de l'ordre.
+
+[Note 4: Voir, à défaut des quartiers eux-mêmes, la série d'articles
+extrêmement curieux publiés par M. de Coëtlogon, dans la _Gazette de
+France_, en 1864 et 1865.]
+
+Dans la partie supérieure du boulevard Saint-Denis, les tranchées
+entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en
+ont été la suite avaient produit les résultats les plus inouïs. Ce
+quartier semblait avoir été bouleversé par un cataclysme dont on a
+cherché à régulariser les traces sans pouvoir les faire entièrement
+disparaître. Ici, c'était un trottoir bordé de balustrades qu'on avait
+ménagé devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse à hauteur de
+premier étage, absolument comme un balcon; là, c'étaient des maisons
+étagées de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-oeuvre pour faire des
+boutiques à la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la
+rue et servant de voie d'accès au bureau d'une fonderie, qui
+anciennement était au rez-de-chaussée et se trouvait maintenant au
+premier, sans avoir changé de place; ailleurs, des portes cochères qui
+s'ouvraient à deux battants à hauteur d'entresol. Le boulevard
+Bonne-Nouvelle, près la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard
+Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En
+s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de
+l'abîme, on a le vertige à voir tourbillonner sous ses pieds cette
+flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur
+le mont Blanc, ce serait pittoresque; à Paris, devant le théâtre de M.
+Mélingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment
+se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces
+quelques douzaines de maisons juchées en observatoire à droite et à
+gauche de la chaussée, comme pour faire la nique à l'architecture
+égalitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?--Bah!--Est-ce
+économie?--Fi donc!--C'est tout simplement que M. Haussmann n'était pas
+encore préfet de la Seine.
+
+
+
+
+III
+
+L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILITÉ PUBLIQUE.
+
+LA VILLE DES NOMADES
+
+
+En ce temps-là, l'expropriation pour cause d'utilité publique avait déjà
+fait son chemin; elle régnait, mais n'était point arrivée pourtant à la
+pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui.
+Les auteurs de cette loi ne prévoyaient guère le cruel abus qu'on en
+ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorité spéciale
+une sorte de bélier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte
+inflexible et sauvage, poussée par tous les instincts d'une
+centralisation effrénée. Elle cogne de la tête et des pieds, elle
+frappe, elle démolit, elle pulvérise, elle broie, la monstrueuse
+machine; elle dévore sans cesse et ne peut se repaître. Ce n'est pas
+l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est l'expropriation
+pour cause de bon plaisir. Elle porte gravée au front le vers de
+Juvénal,--un poëte d'aujourd'hui, né dix-huit cents ans trop tôt:
+
+ _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
+
+Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant
+les tribunaux, et pas la dixième partie de ce qu'en pense le public, qui
+subit, mais qui juge.
+
+Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les débats entre la ville et les
+expropriés, l'opinion, représentée par le jury, prend invinciblement la
+défense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans relâche
+par le chiffre des indemnités qu'elle alloue. Cette protestation n'en
+vaut peut-être pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas
+de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en définitive,
+qui paye ces indemnités-là; mais il proteste, parce qu'il est le
+jury,--et aussi parce que, en matière d'expropriation, on ne sait pas,
+ou plutôt on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon
+procédé de confrère à confrère, à charge de revanche; c'est une semaille
+qui peut se changer en moisson.
+
+Cet état de choses a donné naissance à une industrie nouvelle, celle de
+l'homme qui spécule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris
+pour spécialité d'acheter, de bâtir, d'établir une maison de commerce
+dans un quartier qu'ils prévoient devoir bientôt disparaître. Le
+quartier n'est pas difficile à trouver: on n'a guère que l'embarras du
+choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus sûr que les
+autres. On cite un limonadier, déjà démoli trois fois, par suite de
+savants calculs, et qui, d'indemnités en indemnités, est parvenu à
+reconstruire dernièrement un café monstre, une merveille,--qu'il espère
+bien voir démolir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il
+ira bâtir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine où
+l'_utilité publique_ n'aura rien à voir.
+
+Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent à l'oreille
+n'a pas même craint de la prêter à de hauts personnages, accusés
+d'imiter sur un autre terrain ces ministres déchus, qui passaient pour
+escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques
+leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces,
+aussi bien en défendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a osé le
+premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il
+n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que
+de condamner un système qui prête le flanc à de pareils commérages, et
+leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prévention ou de la
+malignité publique.
+
+Nous avons tous appris par coeur, au collège, un joli conte du bonhomme
+Andrieux. Il s'agit d'un meunier têtu, dont le petit moulin est convoité
+par le grand Frédéric, pour l'agrandissement du château. L'intendant des
+bâtiments royaux le mande auprès de lui, et un dialogue intéressant
+s'établit entre eux:
+
+ «Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?--Rien du
+ tout, car j'entends ne le vendre à personne. _Il vous faut_ est
+ fort bon, mon moulin est à moi Tout aussi bien au moins que la
+ Prusse est au roi.»
+
+On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le
+meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:
+
+ «Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...--Je suis le
+ maître.--Vous, de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des
+ juges à Berlin.»
+
+Le monarque est désarmé par ce mot. Que voilà un monarque débonnaire,
+malgré sa réputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation
+pour cause d'utilité publique n'était pas encore inventée alors!
+Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton
+aujourd'hui à un sous-chef des bureaux de l'Hôtel de Ville!
+
+L'expropriation, devenue reine et maîtresse, se passe des fantaisies de
+sultan blasé. Elle achète le terrain et le bâtiment, démolit celui-ci et
+revend celui-là, rachète, revend encore, permet, retire, se ravise, et
+joue à la maison comme l'enfant au château de cartes. On l'a vue, après
+avoir laissé construire des édifices gigantesques sur le sol déblayé par
+elle, changer tout à coup d'idée, et le racheter pour les détruire, au
+moment où l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des
+Champs-Élysées restera célèbre dans les fastes de l'expropriation.
+Homère, qui a consacré plusieurs chants à la toile de Pénélope, eût fait
+tout un poëme sur le rond-point des Champs-Élysées. Ces coûteuses
+inconséquences sont le châtiment des volontés trop promptes et qui se
+savent trop maîtresses d'elles-mêmes. Leur incertitude naît de la hâte
+de leurs décisions, que rien n'arrête et ne mûrit au passage. Elles
+affichent leur insuffisance dans leurs variations. À chaque instant,
+l'_édilité_ parisienne semble répéter le mot du médecin de la légende:
+_Faciamus experimentum_. Mais quand l'expérience est manquée, le patient
+en souffre plus que le médecin.
+
+Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces
+tergiversations après le fait accompli, est ce qui s'est passé, il y a
+quelques années, dans la cour intérieure du Louvre. Je cite ici ce
+détail, entre parenthèses, pour sa signification générale, et j'espère
+que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les _gestes_ de
+l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oublié. On essaya
+d'établir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrés,
+avec des bancs, puis on supprima les carrés et les bancs pour revenir à
+de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-être quelque erreur
+de détail, mais en atténuant plutôt qu'en exagérant. Au centre de la
+cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet
+d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue équestre, puis la
+statue équestre fit place à un petit massif de gazon et de fleurs, puis
+le massif s'évanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour
+arriver à ce beau résultat qu'on a bouleversé la malheureuse cour
+pendant deux ou trois ans. Il eût été plus simple et plus économique de
+commencer par où on a fini, c'est-à-dire de ne pas commencer du tout.
+
+Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore à quelques-uns des
+_embellissements_ de Paris.
+
+Quel chapitre instructif nous pourrions écrire en examinant par quels
+rapports étroits s'enchaînent ces abus de l'expropriation avec le mode
+de nomination de la municipalité parisienne, élue par le pouvoir qu'elle
+contrôle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses à dire aussi
+sur les conséquences économiques du système, sur ce mépris inouï de la
+dépense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur
+les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favorisé
+que celui de l'État, n'est pas même voté indirectement par le
+contribuable, qui a dévoré, par lui-même ou par ses annexes, près de six
+milliards depuis 1852, et, à l'heure qu'il est, dépasse des neuf
+dixièmes, c'est-à-dire de 180 millions, celui de la Suisse entière, et
+égale celui de l'Espagne!
+
+Mais ce chapitre me mènerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le
+laisse, avec bien d'autres, à ceux qui entreprendront l'histoire
+politique de ce temps.
+
+Par quel miracle incessamment renouvelé la ville peut-elle subvenir à
+l'effroyable consommation de deniers que représentent ces travaux
+cyclopéens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la nôtre. On
+assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis
+enchanté pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a
+deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grâce
+à Dieu, et l'impôt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue à merveille de
+ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-être seulement en
+joue-t-elle un peu trop.
+
+Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fête et de triomphe,
+lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du
+Prince-Eugène, du premier surtout. Ce jour-là, on avait renouvelé pour
+Sa Majesté l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il
+fit scier dans la nuit et tomber à l'aube, comme d'un coup de baguette,
+sous les yeux du monarque, une forêt qui gênait le point de vue, et
+celle de Potemkin pour la czarine, à qui il montra des villages en toile
+peinte tout le long des déserts de l'Ukraine,--joli tour de
+prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps
+d'ailleurs sous les fenêtres de chaque Parisien. _Le Constitutionnel_ a
+rendu compte de la fête dans cette langue dont il a le secret, et il a
+trouvé pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'à lui.
+Lorsque les invités eurent admiré à loisir «le bel aspect que présentait
+la ligne du boulevard,» suivant l'heureuse expression du respectable M.
+Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procéda à
+l'apothéose du système, et l'_Expropriation pour cause d'utilité
+publique_ apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale,
+affable, souriante, l'air tout à fait engageant, et le front couronné de
+roses. À cette vue, l'enthousiasme des maçons s'éleva jusqu'au lyrisme:
+ils se jetèrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes
+les maisons se décorèrent, comme par enchantement, d'inscriptions
+lyriques où dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que
+la postérité recueillera:
+
+ À NAPOLÉON III
+ LES OUVRIERS DU BÂTIMENT RECONNAISSANTS!
+
+C'est le véridique _Constitutionnel_ qui le dit, et je le crois sans
+peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus coloré
+dans la forme, du représentant Nadaud à la Législative: «Quand le
+bâtiment va, tout va.»
+
+Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une
+très-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des
+capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne
+savent pas tout le bien qu'on leur veut.
+
+Nous avons eu récemment deux nouvelles éditions, revues et
+considérablement augmentées, de cette ingénieuse harangue; mais cette
+fois la chose s'est passée tout à fait en famille. Paris se rappellera
+longtemps le discours du trône prononcé, à l'ouverture de la dernière
+session municipale, par notre Grand-Édile. Il est impossible de boire à
+sa santé et de se porter un toast à soi-même avec plus de satisfaction
+naïve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann à faire l'apologie de M.
+le préfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant
+d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous
+comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment édifiant entre le chef
+et les membres du conseil de tutelle donné à cet éternel mineur qu'on
+appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents
+membres, les membres s'applaudissent d'avoir été choisis par un si
+excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a élus est le
+plus grand chef du monde, et le chef déclare à son tour qu'il est
+impossible de rêver de meilleurs membres que ceux qu'il a élus.
+Spectacle aimable, et bien propre à toucher quiconque a le sentiment de
+l'harmonie!
+
+Seulement, dans ces discours _pro domo suâ_, pleins de vues si
+originales et si neuves, peut-être M. le préfet de la Seine abuse-t-il
+un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu
+qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si _nomades_ et si
+_vagabonds_, est-il bien généreux à M. le préfet de les en railler avec
+une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a changé dix fois de
+domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue
+des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des Écoles l'en a chassé. Il s'est
+réfugié rue de la Harpe; le boulevard de Sébastopol a jeté sa maison
+bas. Il a cherché un nouvel asile derrière l'Odéon; la rue de Médicis
+l'a forcé de fuir. En désespoir de cause, il a passé l'eau: le boulevard
+Magenta, le boulevard du Prince-Eugène et cinq ou six autres l'ont
+poursuivi, traqué, acculé. M. Haussmann lui reproche de déménager trop
+souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la
+plaisanterie lugubre.
+
+
+
+
+IV
+
+LES MAISONS
+
+
+Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes
+ont bâti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des
+quartiers où elles ressemblent à des palais: entrée monumentale,
+surmontée de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout,
+de l'or au balcon, etc. J'ai examiné en détail un de ces palais dans la
+rue de Rivoli: il est habité au rez-de-chaussée par un marchand de vin
+et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste;
+au troisième par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être
+nommé. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, même les
+huissiers, logeât «sous des lambris dorés.» Mais ce bronze est du zinc,
+cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des décors
+de théâtre: il faut les voir à distance, sans chercher à les toucher du
+doigt.
+
+Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais,
+avaient bien leur prix. Pour l'élégance elles font piètre mine à côté
+des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus à y
+loger leurs chevaux. Les portes d'entrée rustiques conduisent à des
+appartements carrelés; mais l'escalier est large et monumental, les
+couloirs sont vastes, les dégagements faciles, les plafonds élevés. Une
+famille patriarcale tiendrait sans gêne dans ces grandes pièces, où l'on
+n'en était pas venu encore à mesurer l'espace à un centimètre près. Les
+palais nouveaux, sépulcres blanchis, faits de plâtras et de rognures de
+pierre, que le moindre coup de vent ébranle du haut en bas, sont divisés
+verticalement et horizontalement en tranches exiguës, dans chacune
+desquelles un ménage parisien étouffe, faute d'air, de lumière et
+d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavés. Ce que
+l'administration a rendu d'air à la ville en élargissant les rues, les
+propriétaires le retirent, et au delà, en rétrécissant les appartements.
+Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogné par l'ampleur et la
+multiplicité des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent,
+pour ainsi dire, ne laissant pas même entre elles un espace suffisant
+pour que deux maisons adossées s'y puissent développer à l'aise. Le
+terrain est hors de prix, et on l'économise précieusement comme s'il
+était d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils
+seraient trop heureux!
+
+Des mouches même auraient peine à respirer en ces réduits étroits,
+encombrés des mille et un brimborions de la mode. On y a constaté des
+cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons récentes rappellent, pour la
+plupart, ces boîtes à compartiments où les caricaturistes nous montrent
+les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des
+trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles à six
+étages. Le propriétaire économise dans l'escalier une niche pour le
+concierge, qui n'est pas toujours aussi bien logé qu'un chien de garde,
+et sous la partie supérieure du toit une rangée de chambres, où l'on ne
+peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mètre
+carré, la cour est un entonnoir ténébreux, hanté par des exhalaisons
+pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphère, et où j'ai vu plus
+d'une fois, gracieusement adossés, la pompe des locataires et... le
+cabinet _intime_ du portier.
+
+Je demande pardon du détail, mais il complète le tableau. Ô bonnes gens
+de province, vous êtes bien vengés!
+
+Tous ces _palais_ semblent jetés dans le même moule, et il est aisé de
+comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et
+l'élévation; elle n'impose pas le nombre des étages, mais elle fixe un
+_minimum_ de hauteur pour chacun d'eux, et un _maximum_ d'élévation pour
+la maison. Les propriétaires, qui n'aiment pas à perdre de place, au
+prix où sont les terrains, d'une part prennent généralement ce _minimum_
+pour règle et se gardent bien de le dépasser; de l'autre atteignent
+l'extrême limite de ce _maximum_, pour faire rendre au sol tout ce qu'il
+peut porter et compenser en élévation le peu d'étendue de la superficie.
+De là cette richesse et cette variété de coup d'oeil qui, dès l'entrée
+d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des
+rangées de maisons passées au même niveau, et offrant de la base au
+sommet le même nombre de fenêtres strictement rangées sur la même ligne.
+
+Cent personnes vivent entassées les unes au-dessus des autres sur les
+différents échelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut
+toucher de la tête les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans
+ces abominables cages parisiennes, où l'on est condamné à tous les
+bruits, à toutes les odeurs, à toutes les maladies de ses compagnons de
+chaînes. Bon gré mal gré, par les fenêtres vous recevrez les confidences
+olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le
+piétinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les cheminées, des
+bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes.
+Au-dessous, madame a la migraine: vous voilà condamné, par la galanterie
+et la compassion, à mettre des pantoufles et à marcher sur la pointe des
+pieds pendant huit jours; vis-à-vis, mademoiselle étudie son piano, et
+répète six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce
+supplice est de ceux qui ne se décrivent pas. Des enfants qui jouent à
+la toupie dans l'appartement supérieur suffisent à vous rendre tout
+travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une
+armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de
+la nuit vous réveille en sursaut. Vous êtes bloqué et traqué par un
+essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble,
+s'il prend fantaisie à votre concierge de manger de la soupe aux choux,
+il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux
+côtés à la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une à une et
+jusqu'à la lie.
+
+Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai éprouvé moi-même,
+
+ Quæque ipse miserrima vidi,
+ Et quorum pars magna fui.
+
+Telle est la règle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en
+particulier dans les maisons bâties à l'usage des millionnaires; il est
+inutile de me les opposer. La plupart des propriétaires, gens sagaces,
+ont imaginé un moyen ingénieux d'éviter à leurs locataires tous ces
+petits désagréments, en les remplaçant par d'autres qui les compensent
+avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause première;
+comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent même pas: cette cause
+est passée à l'état de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour
+ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires,
+mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce
+sont des rois absolus qui trouvent plus commode de réformer leurs sujets
+que de se réformer eux-mêmes, et qui bâtissent tout un système
+d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres défauts. Par exemple,
+pour éviter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la
+soupe aux choux, ce qui est attentatoire à la dignité d'un citoyen
+libre. Pour éviter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des
+enfants, ce qui est attentatoire à la moralité publique: il est vrai que
+l'exiguïté de ses appartements suffirait à elle seule pour le lui
+interdire. Les chiens sont mis à l'index, les oiseaux à peine tolérés.
+On commence même à proscrire le piano, ce qui est dur,--au moins pour
+les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et
+ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mêmes au
+propriétaire des cours mieux aérées, des appartements plus hauts et des
+plafonds plus épais.
+
+Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de
+l'orléans pour de l'elbeuf, à l'entrée de l'hiver, voudrait encore vous
+faire payer les frais de sa malhonnêteté et de sa ladrerie, et ne vous
+livrerait sa redingote qu'à la condition expresse que vous ne sortirez
+pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propriétaire parisien
+ressemble à ce tailleur, et voilà le beau marché que nous signons tous
+les jours, en payant fort cher pour cela.
+
+Car, il faut bien en revenir là, ces appartements, ou plutôt ces
+_compartiments_ mesquins, de si haute apparence et de si pauvre réalité,
+marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez,
+dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations
+dont je parlais tout à l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent
+encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides,
+où l'on mange de maigres biftecks, mais où l'on fait payer les dorures
+aux consommateurs. Toutes ces magnificences extérieures, commandées de
+plus en plus par la transformation et les _embellissements_ de la ville,
+sont un leurre puissant à la vanité parisienne, qui de tout temps a
+mieux aimé et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la
+réalité, qu'elle ne ferait de la réalité sans les apparences. Les
+propriétaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte à
+ces goûts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalités
+du dehors, en économisant sur la solidité, l'espace et le confortable,
+ce qu'ils ont donné au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les
+Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent à se
+laisser duper.
+
+Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues
+par des boulevards de trente mètres, l'élargissement prodigieux de
+toutes les voies nouvelles, ont singulièrement rétréci et par là même
+accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a décuplé et
+parfois presque centuplé de prix, en proportion des demandes, et pour
+bien d'autres motifs encore. Tel mètre carré, qui jadis valait
+vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de
+mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de
+Sébastopol. Les spéculateurs se sont jetés sur cette nouvelle proie.
+Tout ce que le Limousin renferme de maçons ne peut suffire à la tâche,
+et la multitude des bâtisses, comme on dit en style technique, a fait
+hausser la main-d'oeuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que
+les propriétaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant
+d'un bon nombre de prétextes, qui ne manquent pas davantage, pour élever
+le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, même lorsqu'ils
+en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne réclame pas contre eux
+l'application du _maximum_. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un
+logement est, comme le pain, un objet de première nécessité; mais je
+trouve que nous avons bien assez de réglementation pour notre bonheur,
+et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander à l'État un
+certain genre de services, où il s'empresse toujours de dépasser nos
+désirs.
+
+De temps en temps, quand les gémissements des locataires, ce pauvre
+peuple taillable à merci, s'élèvent en choeur sur un ton plus lamentable
+que d'ordinaire, l'administration s'inquiète et avise. Elle fait un
+discours éloquent, elle publie une note catégorique et concluante, d'où
+il appert, de la façon la plus nette du monde, qu'elle ne démolit pas
+une maison sans en bâtir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement
+quinze ou vingt mille logements vacants à Paris, et que, par conséquent,
+la cherté des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument
+indépendant des derniers travaux, contraire à la logique des choses, et
+qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les
+embellissements de Paris n'ont causé aucune aggravation de charges aux
+Parisiens, et que le dégrèvement des taxes locales en sera, au
+contraire, la conséquence infaillible.
+
+Et les loyers montent toujours.
+
+Mais du moins, comme les malades de Molière, on a la satisfaction de
+savoir que l'on meurt dans les règles. Et cela est agréable.
+
+Donc les appartements parisiens réunissent l'extrême cherté à l'extrême
+incommodité. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et
+terre, soumis à toutes les servitudes imposées par le propriétaire, le
+concierge et les voisins, toujours pressé d'en sortir, soit pour aller
+chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,--oui, vraiment,
+de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on
+jamais bien réfléchi à l'influence que ce genre d'habitation doit
+nécessairement exercer sur le tempérament physique et moral des
+Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractère
+inquiet, sur cette irritabilité nerveuse qui en fait le peuple le plus
+mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafraîchissant,
+salutaire à l'esprit et au coeur, plus calmant et plus bénin que le
+_chez-soi_. Sans paradoxe, je suis convaincu que le _home_ anglais, cet
+intérieur si paisible et si confortable, si isolé de tous les tumultes
+du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand
+rôle dans les prospérités de l'histoire politique et sociale de la
+nation, aussi bien que dans la patriarcale fécondité de ses mariages. Où
+est le _chez-soi_ possible à Paris? Allez donc vous rafraîchir et vous
+retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et
+pénétrés de tous côtés par la pression du dehors! L'administration
+urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprimé que les moyens
+matériels des révolutions, en supprimant les pavés et les
+enchevêtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des
+principales causes morales, tant que subsisteront ces
+logis-compartiments, voués à toutes les tyrannies tracassières; tant
+qu'elle n'aura pas transplanté le _home_ sur les bords de la Seine. Je
+sais bien qu'il est difficile de donner à chacun de nous, comme aux
+habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien
+moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte
+de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme à s'effrayer pour si
+peu!
+
+Ô chère maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopopée),
+quel doux souvenir j'ai gardé de toi, et comme je te revois souvent, du
+fond de ces affreux appartements où l'on ne pénètre que par escalade, et
+d'où l'on ne sort qu'avec cette fatigue fébrile et cette espèce de
+courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troublé par les
+bruits de la rue! Elle est bâtie au grand air, la maison de province,
+tout près de l'église, dont on voit le clocher de son lit, et à cinq
+cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la précède, un cep où
+pendent des raisins picorés par les moineaux la tapisse du haut en bas.
+On y entre sans grimper, et dès le seuil on est chez soi. Au
+rez-de-chaussée, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la
+salle à manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier
+étage, les chambres à coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre
+que Paris ne connaît pas; au-dessus, le grenier; derrière, un jardin où
+babillent les oiseaux, où fleurissent les roses, où les pommiers et les
+groseilliers mûrissent; au bout, la rivière. Par la fenêtre, on voit des
+pêcheurs à la ligne, des boeufs qui passent et du linge bien blanc,
+étendu sur des cordes dans des prés tout verts; on entend les chansons
+des fillettes et les bons contes des lavandières entremêlés de vigoureux
+coups de battoir.
+
+Elle est bâtie en briques rouges, la maison de province, et elle coûte
+dix mille francs! Pas d'oeil dans votre vie, pas de pieds sur votre tête,
+pas de tête sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de
+concierge! On n'y vit pas sous la constante préoccupation du terme et
+sous la terreur du congé. Rien ne vous empêche d'y agir à votre gré et
+d'y dormir à votre aise quand il vous en prend envie. Vous êtes chez
+vous. Il n'y a qu'à fermer les volets pour s'isoler complètement du
+reste de la création. La famille y demeure depuis six générations; la
+mère y est morte, l'enfant y est né, vous y êtes né et vous y mourrez
+vous-même. Toute la maison déborde de traditions et de souvenirs; vous
+ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent
+avec une irrésistible douceur par tous les objets qui vous entourent.
+
+Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, campés sous des
+tentes nomades, réduits à chaque instant à emporter notre maison sous la
+plante de nos pieds, nous semons notre vie en détail à tous les coins de
+la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre
+trace et ne restera sacré pour nous par cette rêverie magique que chaque
+coup d'oeil ramène à la pensée attendrie. Comme des grains de sable
+éparpillés sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de
+notre existence gisent oubliées çà et là. Hier, un étranger que je n'ai
+jamais vu habitait à cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la
+donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer à un autre,
+que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succédé à un mort. La
+chambre d'auberge indifférente et glacée, le wagon toujours en
+mouvement, où, dès qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le
+remplacer, voilà l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom,
+elle ne porte que des numéros, comme ces cabanons de bagnes où l'homme
+lui-même devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne
+mémoire, qu'on a perdu sa mère au numéro 24, qu'on s'est marié au numéro
+15, qu'on a eu son premier enfant au numéro 36; c'est tout. Et on se
+demande à quel numéro l'on mourra.
+
+Hier, une vision du passé s'était penchée sur mon coeur. Il faisait un
+doux soleil d'automne; le macadam avait la sérénité d'un ciel sans
+nuage, et le nouveau Paris lui-même me souriait d'un air tendre et tout
+à fait engageant. L'idée me prit de revoir encore une fois certaine
+maison que je sais. Je voulais seulement passer à pas lents sur le
+trottoir, lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder
+l'_endroit_. Il y a ainsi des jours de soleil où l'on est heureux à bon
+compte. À peine arrivé, un grand serrement de coeur me prit. Il n'y avait
+plus rien; la rue même avait disparu, et sur l'emplacement de la maison
+démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui
+empestait l'air à cent pas.
+
+Cruel Paris! Paris infâme! qu'il faut t'aimer follement pour te
+pardonner tout cela!
+
+
+
+
+V
+
+LES SQUARES ET LES PROMENADES
+
+
+Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux
+Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin
+cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi
+qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents
+chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que
+personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en
+puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.
+
+L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas
+souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche,
+le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant
+d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les
+vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce
+petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de
+becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré
+d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin,
+jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et
+l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et
+le Parisien n'en demande jamais davantage.
+
+Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations
+que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet
+épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien
+fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres
+furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron,
+lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le
+plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les
+deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des
+Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus
+tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des
+Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en
+tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait
+point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au
+chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.
+
+Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter
+ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le
+Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à
+la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le
+terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant
+Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des
+parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des
+Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les
+massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation
+des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de
+cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais
+non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une
+à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs
+Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au
+confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans
+tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du
+nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est
+déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et
+c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.
+
+De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités
+sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à
+triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds
+pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns
+avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval;
+à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient
+disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus
+merveilleux point de vue, en particulier du _magique_ coup d'oeil
+qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de
+maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du
+Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose,
+et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce
+proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison.
+Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui
+il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour
+synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité
+parisienne.
+
+L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre
+offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes
+dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des
+légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les
+carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands
+frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait
+sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui
+serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de
+la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins
+suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept
+merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds
+de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de
+Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons
+essayé d'indiquer plus haut,--et qu'on a la noble émulation de détrôner
+les anciens,--ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du
+mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut
+vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples
+enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre
+héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos
+une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge
+actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans
+les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?
+
+[Note 5: Un journal de province s'est attiré un _communiqué_ pour
+avoir évalué à une trentaine de millions les frais d'établissement de
+cette dernière promenade: ils ne paraissent pas devoir dépasser le quart
+de cette somme, dit le _communiqué_,--d'où l'on peut conclure hardiment
+qu'ils en atteindront au moins la moitié.]
+
+Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des
+buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers
+latins,» pour un prochain grand concours!--Beau paragraphe à ajouter à
+une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!
+
+Nous sommes loin,--quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de
+cela,--du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul
+square, celui de la place Royale.
+
+On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une
+maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des
+massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait
+parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les
+résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore
+la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits
+et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À
+Paris, nous sommes plus avancés que cela.
+
+Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder
+une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente
+avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois
+l'affaire de plusieurs générations. En confiant une _quenouille_ à la
+terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:
+
+ Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
+
+Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la
+création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en
+ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était
+de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour
+quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de
+faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à
+l'instar de cet _impresario_ de province qui donnait _la Dame blanche_
+en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font
+tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par
+malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du
+sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et
+le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à
+l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6].
+De plus, le _sujet_ n'échappe pas toujours aux dangers de cette
+opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se
+venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol
+semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il
+dépérit à vue d'oeil sous les tassements du sol et la mortelle poussière
+du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square
+qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et
+pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non
+filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute
+maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on
+prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le
+protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en
+toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à
+ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des
+béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de
+tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais
+on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine
+à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les
+chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner
+de l'ombre que de leur en demander.
+
+[Note 6: Chaque arbre ainsi transplanté revient, en moyenne, à deux
+cents francs. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1865, article
+de M. Clavé.)]
+
+Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le
+même moule. Autour du monument qui sert de centre,--presque toujours une
+fontaine,--s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs
+de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de
+larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes
+au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me
+permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les
+allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les
+promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y
+joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.
+
+Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans
+pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste,
+dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment
+d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui
+rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de
+la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins
+de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui
+semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent
+l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs,
+les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera.
+Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du
+gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été
+créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le
+square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin
+qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public?
+L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux
+arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui
+lui coûtent fort cher?
+
+À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien,
+le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre,
+regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné
+qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il
+n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La
+campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de _genre_, une petite
+gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect
+humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait
+amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs
+de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les
+mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à
+trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des
+meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue
+Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce
+qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la
+banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui
+rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à
+ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de
+plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à
+l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de
+Meudon, en nombreuse société. Il déteste les _trous_ où l'on ne voit
+personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses
+promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées
+de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il
+loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à
+proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne
+voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de
+la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le
+chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve
+serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la
+campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce
+rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus
+de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres
+l'empêchent de voir passer les omnibus.
+
+Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se
+contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de
+les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre
+possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la
+population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément
+populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait
+qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit
+poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de
+troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des
+ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur
+un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes,
+des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol,
+ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre
+les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au
+milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de
+soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.
+
+La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti.
+Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur
+l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour
+jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets
+et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard,
+qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé
+d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis
+tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est
+l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de
+chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des
+marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise
+de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on
+n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il
+était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous
+les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des
+pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile
+de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies
+cutanées.»
+
+Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout
+dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste
+intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante.
+Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges
+encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect
+sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux
+canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende
+pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des
+citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La
+police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui
+ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours
+d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés
+parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans
+défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à
+l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin
+revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs
+gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation
+opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des
+mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a
+restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître,
+puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours,
+et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux
+canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient
+encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.
+
+Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force
+d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à
+fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M.
+Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère
+d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes
+qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du
+nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le
+but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de
+l'effort.
+
+Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens
+de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût
+simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un
+abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause
+permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir
+les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer
+lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de
+ces oeuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur
+grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de
+cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de
+petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut
+profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le
+plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris
+la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la
+part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés
+sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de
+lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé
+derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer
+par un de ces chefs-d'oeuvre qui fournissent une si belle matière aux
+articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions
+de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives
+au bon peuple de Paris.
+
+L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ
+quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit
+petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance:
+on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue
+singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de
+chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants
+les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au
+canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces
+soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage
+invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.
+
+Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprès de celui du dedans. Les
+amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant
+d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La
+première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous
+terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze
+de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des
+roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le
+royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur
+la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est
+assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y
+peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est
+curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque,
+ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des
+ingénieurs.
+
+Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte
+d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par
+un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la
+ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une
+étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de
+l'aqueduc d'Ancus Martius et du _cloaque_ de Tarquin! Ce sont des jouets
+d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept
+merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos
+conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est
+entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas
+suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le
+renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.
+
+
+
+
+VI
+
+LES PARCS ET JARDINS
+
+
+Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit
+maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela
+ces huit maréchaux _la monnaie de M. de Turenne_. Le mot me revient en
+mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir
+parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs
+et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que
+cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur
+toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et
+sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue
+monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la
+portion congrue.
+
+Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par
+l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux
+jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a
+rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus
+ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui
+oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du
+Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au
+Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre
+de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils
+appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le
+jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque
+allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de
+ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est
+une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini
+_d'embellir_ Paris, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur
+tête, et ne dormiront pas tranquilles.
+
+Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde
+contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour
+élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute
+compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles
+neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement
+inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon,
+à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de
+Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de
+l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de
+croire définitivement enterré, après son rejet par la commission
+municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du
+quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il
+accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les
+doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur
+inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire
+un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme
+révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste
+assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance
+malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul
+contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et
+fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau
+spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps _conservateur_ de
+l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas
+encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons,
+en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la
+Constitution.
+
+_Et nunc erudimini_, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux
+embellissements de Paris!
+
+Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le
+grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas
+l'empereur,--un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du
+chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois
+compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif
+qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est
+absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce;
+elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M.
+Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la
+centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris
+soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de
+condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien
+voir, sans rien entendre, _les yeux fixés sur la postérité!_ Avec une
+sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme
+un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés
+en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M.
+Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit
+de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.
+
+Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le
+préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime
+orgueil, le mot de la Médée de Corneille:
+
+ Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?--Moi.
+ Moi, dis-je, et c'est assez.
+
+Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.
+
+Donc, après quelque délai accordé aux convenances,--car on est homme du
+monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait
+donné aux vieux partis, méritait certains égards,--on vit les ouvriers
+revenir à l'oeuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles
+barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi
+par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les
+marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais
+curieux,--sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative,
+qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation
+souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font
+les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta
+proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en
+avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les
+ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un
+bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut
+point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera
+pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils
+contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.
+
+Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de la _Grotte de
+Médicis_ a perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse,
+remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres
+ombrages qui semblaient verser le _frigus opacum_ chanté par Virgile, et
+le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un
+groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.
+
+Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà
+subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais
+à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,--définitif jusqu'à ce
+jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits
+sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce
+délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de
+Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du
+roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en
+fleurs. En fait d'_embellissements_, tout est possible aujourd'hui, je
+le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse
+absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes
+propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit
+plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs
+de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École
+polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a
+été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et
+là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y
+tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux
+mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains
+pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le
+Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir
+que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient
+mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce
+et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une
+orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de
+Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il
+paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi
+dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du
+public, on l'a fermée à la circulation.
+
+Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis
+petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le
+carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques
+supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens
+sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à
+bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y
+en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de
+terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions
+sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les
+millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour
+de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné
+d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?
+
+Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de
+Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer,
+arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de
+fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un
+_paradis_, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte.
+Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce
+siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la
+main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées,
+des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de
+vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux
+insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes
+flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre
+qui garnit les plates-bandes,--cet ingénieux jardin, travaillé bien
+mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé
+le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout
+bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,--symbole du
+lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la
+supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à
+l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui
+enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point
+venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer
+le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur
+propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une
+nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les
+splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur
+la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une
+préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.
+
+[Note 7: Depuis que ceci est imprimé, le _Paradis artificiel_ a
+disparu, à ce que nous croyons, ou il a émigré. C'est dommage: il était
+là à sa vraie place.]
+
+Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un
+peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui
+poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de
+la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des
+fourrés sans queue ni tête,--un _trou_ enfin! La nature s'y permettait
+çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation
+s'en donnait à coeur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du
+côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a
+mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là!
+Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en
+attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime
+le propriétaire du _Paradis artificiel_ dans ses affiches, «un nouveau
+fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait
+guère à voir l'industrie en cette affaire.
+
+Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et
+chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins au _plan_ du nouveau bois.
+Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille
+fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la
+manière de feu Bidault, avec des _fabriques_ dans le fond, des moulins
+d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand
+spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des
+avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des
+cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés,
+le bois de Boulogne a été _embelli_ absolument de la même manière et
+avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne
+succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.
+
+[Note 8: L'administration du bois de Boulogne comprend quatre
+services, et de véritables armées d'employés, le tout nécessité par sa
+transformation en parc à l'anglaise. L'entretien de ses plantations
+figure sur les budgets ordinaire et extraordinaire de 1865 pour une
+somme de trois millions trois cent quatre-vingt-six mille francs, et
+l'on sait la distance habituelle qu'il y a du budget projeté au budget
+définitif. Que dites-vous du prix? Il me semble que c'est cher, mais je
+me trompe peut-être.]
+
+Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de
+Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à
+cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de
+ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été
+fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite
+par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et
+couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers,
+les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa
+grotte et ses stalactites,--tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par
+M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que
+le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre
+sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette:
+«Le public est prié de ne pas toucher.»
+
+Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien
+imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande
+cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de
+grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous
+expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des
+Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et
+des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule
+dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à
+feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints,
+de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et
+autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis
+des grilles!
+
+En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M.
+l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des
+coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un
+ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin
+en loin,--à la _mare d'Auteuil_, où il reste un saule pleureur, et au
+_rond des Chênes_, où il y a des arbres âgés de trois siècles,--trouver
+des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent
+avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part
+de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour
+les goûts vulgaires des _archéologues_ de la nature, ou désir de faire
+mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?
+
+Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé--et
+rogné--le bois de Boulogne! Jamais oeuvre ne fut mieux appropriée à sa
+destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les
+besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une
+variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu
+dois être.» La _mare aux Biches_ et le _parc aux Daims_ sont faits à
+souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; la _route du
+lac_ contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre
+jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne
+d'elles dans le _rond des Cascades_. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan,
+le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les
+délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des
+deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi
+de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser,
+comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens
+contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne
+se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra
+le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher,
+comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de
+Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques,
+pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on
+trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.
+
+Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le
+bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la
+grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera
+bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les
+vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la
+Glacière. Vincennes est le _Bois_ de l'est de Paris, l'Eldorado
+populaire des élégants du _faubourg Antoine_. Les artilleurs y abondent,
+promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur
+l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les
+lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le
+boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les
+habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.
+
+Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux
+améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade
+comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais
+hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi,
+et que les _embellissements_ du bois de Vincennes ne l'ont pas _enlaidi_
+autant que ceux du bois de Boulogne.
+
+Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les
+percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la
+forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche
+beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa
+destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la
+mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous
+savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des
+concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré
+sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son
+ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait
+appétissants.
+
+Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces
+endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le
+paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes
+les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du
+bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le
+public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du
+gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur
+qu'on ne lui use son herbe,--ou qu'on ne la mange?
+
+J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une
+bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du
+chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement
+des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps
+de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par
+une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de
+la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux
+architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait,
+on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manoeuvre
+de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et
+poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le
+sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés:
+«Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»
+
+J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de
+rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien
+fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au
+niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de
+France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,--je les ai
+entendus, et ils paraissaient de bonne foi,--qui osent parler des
+embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges
+qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à
+faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts
+de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,--ce
+sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,--et que le dernier quart se
+compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur
+admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En
+dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison
+n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.
+
+Il faut le dire à haute et intelligible voix: le nouveau parc de
+Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système
+suivi dans les _restaurations_ des jardins publics. C'est encore M.
+Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes oeuvres de la ville de
+Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui
+le coupe en deux, des routes carrossables,--pourquoi pas des chemins de
+fer?--qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des
+stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre
+cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des
+écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les
+cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits,
+le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés
+pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur
+les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,--voilà ce
+chef-d'oeuvre en abrégé.
+
+Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous
+sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes
+et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé
+une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et
+l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et
+l'une des plus belles _ruines_ du jardin. Sur la lisière du square
+actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et
+d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'oeil
+stupéfait lit ces mots _Terrains à vendre_!
+
+Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les
+barbares!
+
+Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression
+que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent
+les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées
+ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble
+avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé
+partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du
+bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et
+glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris.
+Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison
+peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude
+à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin,
+c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.
+
+C'est là ce que le _Constitutionnel_, dans cet admirable article dont
+j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus belles _créations_ de M.
+Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des
+créations dans ce genre. Il dit encore, le _Constitutionnel_, qu'on a
+_rajeuni entièrement_ le parc de Monceaux.--Oui, comme ces barbiers qui
+vous _rajeunissent_ en vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de
+nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à
+rajeunir nos lois, et qu'on ne _rajeunisse_ plus nos jardins! Mais ce
+qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du
+_Constitutionnel_.
+
+
+
+
+VII
+
+INTERMÈDE
+
+PROMENADE PITTORESQUE À TRAVERS LE NOUVEAU PARIS
+
+
+ Muse, changeons de style et quittons la satire:
+ C'est un méchant métier que celui de médire;
+ À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal.
+
+Ainsi parle quelque part le prudent Boileau, qui n'avait eu garde
+pourtant de s'attaquer à Colbert et aux distributeurs de pensions. Je
+veux suivre un moment son conseil et, sans sortir du sujet, délasser le
+lecteur, et me délasser moi-même, par un petit intermède sur le pipeau
+rustique. Arrivé à mi-terme de l'âpre montée que j'ai entrepris de
+gravir, je me sens quelque peu las, et ne suis pas fâché de me détendre
+un moment: Les lecteurs graves,--professeurs d'humanités, poëtes
+épiques, diplomates et procureurs généraux,--sont loyalement prévenus
+d'avoir à passer ce chapitre. Si M. Nisard le lit, je l'avertis qu'il
+n'y rencontrera aucune vérité générale exprimée en un langage définitif.
+
+Ceci posé et bien entendu, je commence sans autre exorde.
+
+Le titre de ce chapitre étonnera beaucoup de lecteurs. Que peut-il y
+avoir de pittoresque dans le nouveau Paris? Peu de chose, je l'avoue,
+mais quelque chose néanmoins: on le va voir tout à l'heure, ou ce sera
+ma faute. La ville de marbre et de carton-pierre qu'on nous bâtit est
+grandiose, monumentale, épique, c'est convenu; mais j'ose croire que M.
+Haussmann lui-même n'a jamais élevé ses prétentions jusqu'à y mettre le
+moindre brin de pittoresque. J'ai fini pourtant par en trouver un brin
+en y cherchant toute autre chose, et je n'en suis pas plus fier qu'il ne
+faut.
+
+L'immense mouvement de reconstruction de Paris a créé une foule de
+maisons neuves, dont les rez-de-chaussée, à peine terminés, sont
+accaparés aussitôt par de petites industries vagabondes, en attendant
+les vrais locataires, qui commencent à se faire attendre longtemps. Ces
+rez-de-chaussée, souvent sans portes et sans fenêtres, ouverts à tous
+les vents et à tous les regards, semblent faits exprès pour certains
+industriels de la rue, qui y cumulent le double bénéfice du toit
+hospitalier et de l'exposition en plein air. Ils leur permettent de
+s'établir au centre de Paris, dans des quartiers populeux et riches,
+pour une redevance modique, facile à prélever sur les recettes
+quotidiennes. On les loue au mois, à la semaine ou au jour.
+
+Les industriels nomades des nouveaux rez-de-chaussée parisiens se
+partagent en trois catégories principales: les photographes populaires,
+les marchands de bric-à-brac, tenant bazars et boutiques à treize sous,
+les montreurs de curiosités et particulièrement de femmes colosses.
+Jusqu'à présent, ces intéressants personnages comptent parmi ceux qui
+ont le plus profité de la transformation de Paris. Ceci est une
+circonstance atténuante, que je porte au bénéfice de M. le préfet de la
+Seine.
+
+Les bazars ne demandent pas une longue description. Ils n'ont rien
+d'oriental. Généralement, dans les rez-de-chaussée des maisons neuves,
+ils sont réduits à leur plus simple expression, et s'étalent sur une
+table portative ou même à terre. Ces bazars sont le lieu d'asile et la
+grande fosse commune de toutes les porcelaines en faïence, porte-monnaie
+en papier, bronzes en zinc, parapluies montés en jonc, cannes revernies
+et recollées, chaînes d'or en chrysocale, diamants en bouchons de
+carafe, épingles de corail à un sou, cristaux en verre, éventails en
+papier d'emballage. On y trouve des cadres historiés à trente centimes
+et des tableaux à l'huile à deux francs, exécutés à la mécanique par les
+jeunes aveugles ou les prisonniers. Les objets d'art y pullulent, en
+particulier les dessus de pendules, représentant Corinne sur le cap
+Misène, Malek-Adel aux genoux de Mathilde, ou le jeune et beau Dunois
+prenant congé de sa belle, avec son casque et sa guitare. Parmi les
+gravures en taille-douce et les lithographies coloriées, vouées au
+sentimentalisme à outrance, les planches intitulées: _le Départ_, _le
+Retour_, _Heureuse mère_, etc., obtiennent généralement un beau succès.
+_Bélisaire_ et _le Soldat laboureur_ sont aussi très-loin d'être usés,
+en dépit des plaisanteries impuissantes des petits journaux. Le peuple
+se moque bien des petits journaux, qui ont la prétention de régenter
+l'esprit français, et qui ne régentent que les loustics des brasseries!
+La fibre sentimentale domine chez les masses; elles ne se préoccupent
+que du sujet: quand il les attendrit, il est toujours traité avec
+beaucoup d'art. C'est ce qui assure le triomphe des mélodrames, de
+certains tableaux du Salon et de certaines romances poitrinaires.
+
+Pour faire contre-poids au genre mélancolique, il y a aussi les
+lithographies gouailleuses et gauloises, à l'usage de la partie avancée
+de la population. Les ingénieuses estampes qui obtiennent le plus de
+succès dans ce genre, si éminemment français, sont celles qui
+représentent trois gros moines, ventrus et bourgeonnés comme des
+Silènes, attablés à un jeu de cartes devant une demi-douzaine de brocs
+monstrueux, et un curé qui, surpris à dîner un vendredi, fourre
+précipitamment un poulet sous la nappe, et ne laisse plus voir qu'un
+hareng dans son assiette, aux yeux de son visiteur édifié.
+
+Assurément ces deux sujets sont beaux: ils ont je ne sais quelle fleur
+de raillerie attique, qui doit les rendre recommandables aux
+intelligences cultivées, et l'on y retrouve toute la force de
+dialectique et toute la puissance d'ironie qui caractérisent aujourd'hui
+nos immortels héritiers de Voltaire. Il faut, sans nul doute, applaudir
+à ces piquantes épigrammes qui entretiennent le feu sacré de la haine
+des jésuites chez la nation la plus spirituelle du monde. Oserai-je
+ajouter toutefois que je les trouve un peu faibles? Oui, et M. Cayla me
+comprendra, j'en suis sûr. Dans une autre lithographie, on voit un
+capucin qui confesse une jeune fille, en clignant de l'oeil d'un air
+malin à l'aveu de certains _péchés mignons_, et en faisant une moue
+luxurieuse avec sa bouche lippue. Ceci est déjà mieux, sans être encore
+le dernier effort du genre. Toujours la gaudriole fut l'amie de la libre
+pensée, et il faut qu'elles marchent de concert et se complètent l'une
+l'autre pour achever l'émancipation de l'esprit humain, comme l'ont bien
+compris Rabelais, Voltaire, Diderot, et l'illustre ami de M. Perrotin,
+feu Béranger.
+
+Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an passé et
+de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que
+les _Aventures de Cartouche_ et les _Mémoires de Vidocq_. Leur
+population se compose généralement du marchand, de l'_aboyeur_, et d'un
+compère qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, achète
+avec discernement, paye longuement et revient fréquemment.
+
+Çà et là sont aussi installées de petites boutiques de comestibles où
+l'on débite des fragments de fromages, des fritures mystérieuses au
+grésillement provocateur, au fumet séduisant; des limonades polonaises,
+confectionnées avec des détritus de réglisse et des résidus de peau de
+citron; des crèmes à la vanille à un sou la tasse, et des glaces
+panachées à deux liards le verre. Généralement ces cuisines en plein
+vent sont desservies par des Arlésiennes ou des Cauchoises, dont les
+formes robustes et les bonnets insensés font l'admiration du gamin de
+Paris.
+
+Aimez-vous la photographie?--Moi non plus,--comme disait Grassot, dont
+on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je
+lui en veux d'avoir multiplié outre mesure les formes du laid. Mais si
+je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour
+leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion
+d'eux-mêmes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, adorés
+des bourgeois, et très-propres à réconcilier l'art avec les admirations
+de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier,
+les incompris des Salons, ont une consolation toute prête en se faisant
+photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des
+incapacités de l'art. Le métier est fort commode et fort couru, parce
+qu'il peut, à la rigueur, se passer d'études et d'intelligence, ce qui
+est toujours une condition facile à remplir.
+
+Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui
+a six pieds de long,--quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai
+découvert un autre dans un rez-de-chaussée du nouveau boulevard
+Malesherbes, à qui il ne manque, pour être aussi grand que lui, que ce
+qui manque à Nadar lui-même pour égaler la girafe. Ce n'est pourtant pas
+son élève: comme mademoiselle Lenormand et le _célèbre Moreau_, Nadar
+n'a jamais formé d'élèves. Mais s'il n'a pas d'élèves, il a des rivaux,
+je l'en préviens, surtout dans cette partie du boulevard de Sébastopol
+qui s'étend entre la rue Soufflot et la rue des Écoles. Là sont
+entassés, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus
+étonnants les uns que les autres. Je défie M. Courbet de regarder sans
+enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les
+genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont créé le portrait à un
+franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le
+portrait à vingt-cinq centimes, «le même que celui à un franc,» dit
+l'affiche. C'est un coup d'éclat et un coup d'État, supérieur à celui
+qui a illustré M. de Girardin, lorsqu'il créa la presse à quarante
+francs.
+
+Ces industriels joignent quelquefois à leur art la vente des faux-cols
+et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier
+noir découpé, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un
+verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de
+mademoiselle Léonie Leblanc, et tout bas, à l'oreille, des vues
+stéréoscopiques, où les amateurs de ces sortes de choses jouissent du
+coup d'oeil enchanteur de deux jambes de filles déchaussées trois lignes
+(ou pouces) plus haut que la police ne le permet.
+
+Les comédiennes des divers théâtres de Paris fournissent le principal
+aliment de ces _vues_ au stéréoscope et des galeries photographiques. On
+nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes,
+faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,--idéal suprême dont les
+régisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent
+sournoisement chaque jour. Puisqu'on les représente ainsi, c'est
+qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais
+elles en sont enchantées: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est
+un triomphe et une consécration. Elles envoient ces images à leurs amis
+de coeur et les répandent dans leur famille. La petite soeur y puise un
+noble sujet d'émulation, la mère en pleure de joie, et les camarades en
+crèvent de jalousie. Pauvres _clowns_ de la publicité, misérables
+créatures, mettant toute leur gloire et toute leur âme à être les jouets
+banals du public, et rivalisant entre elles avec rage à qui lui sera
+servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en
+bas, riant, pleurant, grimaçant à volonté, montrant les dents, tirant la
+langue, faisant l'oeil en coulisse, découvrant la gorge, cambrant les
+hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre
+noir, à la crapaudine!
+
+Revenons aux photographes des rez-de-chaussée.
+
+Voici une affiche que j'ai copiée à la devanture de l'un d'entre eux:
+
+ PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES
+ X***, _Piémontais_
+ MENTIONNÉ PAR _LE SIÈCLE_ DU 19 SEPTEMBRE
+ Élève de M. Disdéri
+ PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR
+ _Rabais de moitié pour MM. les militaires_
+ SALON SPÉCIAL POUR LES NOUVEAUX MARIÉS
+ Portraits instantanés
+ Ressemblants toute la journée.
+
+C'est simple, mais c'est beau.
+
+Le département des charlatans et saltimbanques est le plus curieux de
+tous. On y trouve des femmes à barbe, des veaux à deux têtes, des
+sauvages dévorant des carottes crues avec une voracité indomptable, des
+phénomènes de tout genre, des nains, des géants, et surtout des femmes
+colosses. Tant qu'il y aura des saltimbanques et des badauds, la femme
+colosse sera par excellence la grande _attraction_.
+
+Pour ma part je connais actuellement trois femmes colosses sur le
+parcours des nouveaux boulevards; je les ai vues, je leur ai parlé. La
+plus remarquable des trois a dix-huit ans, à ce qu'assure l'affiche, et
+cette jeune personne pèse 250 kilog. Une annonce mirifique, qui trahit
+des intentions très-littéraires, occupe les deux côtés de la porte
+d'entrée:
+
+«Venez voir la magnifique géante, née dans la Nouvelle-Castille, éclose
+comme une fleur des tropiques sur les bords du Guadalquivir, dont les
+eaux, semées d'or et d'argent, arrosent les rives enchantées de la belle
+Andalousie, et baignent Séville, cette superbe capitale, considérée
+comme la huitième merveille du monde.
+
+«Elle a l'honneur de donner ici ses séances publiques, destinées à
+toutes les classes de la société, à tous les âges et à tous les sexes.
+
+«La devise de la reine des géantes est _politesse_, DÉCENCE et SOURIRE!»
+
+Au-dessus s'étend une toile superbe, une oeuvre d'art, signée du nom de
+Mauclair, le peintre ordinaire de MM. les saltimbanques. Elle représente
+la reine des géantes en costume de Célimène, un éventail à la main, la
+robe coquettement retroussée jusqu'au genou, ainsi qu'il se pratique
+dans le grand monde, et entourée d'un groupe d'hommes comme il faut, de
+belles dames et d'officiers supérieurs, dont les gestes et les attitudes
+sont empreints d'une profonde admiration.
+
+Séduit par les sollicitations du pitre, qui a une bonne figure, pleine
+de candeur et de conviction, j'entrai. Le pitre me présenta à la reine
+des géantes, qui m'accueillit avec une politesse exquise; il m'assura
+d'ailleurs qu'elle avait reçu une éducation distinguée.
+
+C'est peut-être elle qui a rédigé l'annonce.
+
+Nous étions seuls. Elle me demanda un cigare. Le pitre m'expliqua que le
+médecin lui conseillait de fumer pour maigrir.
+
+Un peu plus loin, le _grand spectacle oriental_ vous offre la
+représentation de la _Prise de Pékin_. À la porte, un monsieur bien mis,
+mais râpé, parlant en termes élégants, mais émaillés de _cuirs_, annonce
+le spectacle:
+
+«On verra, dit-il avec une fougue entraînante, les colonnes se former en
+masses serrées pour marcher à l'assaut du palais d'été. On verra les
+murailles s'écrouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette
+et du tambour, se mariant à la grande voix du canon.»
+
+Une chandelle d'un sou et des fusées de deux liards représentent à
+merveille les bombes et les boulets. L'écroulement des murailles se
+résume en deux morceaux de carton disjoints et renversés à l'aide d'une
+ficelle; les colonnes serrées se composent de quatre soldats et d'un
+général découpés tout d'un bloc dans une image d'Épinal et collés sur
+bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre
+en action les travaux de sape et de mine de l'armée française; un autre,
+s'avançant par soubresauts saccadés, figure la fuite du Fils du ciel et
+de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus élevé est justement
+de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le
+génie du saltimbanque. Vous eussiez donné ces bonshommes, hauts de deux
+pouces, à M. Victorien Sardou lui-même, qu'il eût été bien embarrassé
+d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste établissement,
+sans subvention, a trouvé moyen d'en faire sortir successivement la
+victoire de l'Alma, le siége de Sébastopol, la bataille de Magenta, et
+saura, au besoin, quand les comédies guerrières ne donneront plus, en
+tirer le drame du _Courrier de Lyon_.
+
+On rencontre même parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par
+exemple, ceux des messieurs qui ont inventé quelque chose, qui exposent
+un nouveau système d'aérostats ou de cabinets inodores.
+
+Il y a quelque temps, un ancien professeur de mathématiques, de plus
+Allemand, exhibait, dans un rez-de-chaussée du boulevard de Magenta, le
+flûteur de Vaucanson, revu, perfectionné et augmenté: une femme, assise,
+avec un larynx en caoutchouc, doué d'une voix qui a une étendue de deux
+octaves, comme celle des fortes chanteuses, et exécutant toute sorte
+d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence
+d'une prima donna. Cette machine a dû coûter cher, moins cher toutefois
+qu'il n'en coûte au Conservatoire pour former et à l'Opéra pour payer un
+premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut être appelée à
+rendre, le jour où les directeurs aux abois auront à lutter contre une
+grève des ténors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les
+points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants
+d'air, qui empêcherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que
+M. Mario, si souvent enrhumé, se bornerait sur la scène à ouvrir la
+bouche et à se livrer à une mimique expressive?
+
+Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands
+de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis
+de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute,
+boulevard de Sébastopol, un pédicure accompagné d'une femme en châle
+jaune et d'un hibou. Une fenêtre sans vitres leur sert d'encadrement.
+Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La
+femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou.
+Le hibou et le pédicure regardent aussi les passants.
+
+Le pédicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perché
+tout le jour sur ses pattes. Le pédicure a une physionomie engageante.
+De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la
+foule, toujours amassée devant son étalage, le regarde lui-même avec une
+curiosité avide. Une grande pancarte, plantée comme une bannière sur le
+devant de la scène, représente un monsieur très-distingué, un artiste,
+coupant un cor à une dame avec tant de dextérité et de belles façons
+que la dame lui sourit d'un air tout à fait heureux. Au-dessous, la
+légende explique que le pédicure a été admis à l'honneur de soulager un
+ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes
+les dix minutes, le pédicure se lève et frappe la pancarte avec une
+baguette; alors la foule regarde la pancarte,--et c'est tout.
+
+Je voudrais bien savoir à quoi pense la femme du pédicure, à quoi rêve
+le hibou!
+
+On voit que le pittoresque ne perd jamais entièrement ses droits. Chassé
+du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqué de rue en
+rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui
+ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti même de son
+plus cruel ennemi. Comme le lièvre qui se réfugie entre les jambes du
+chasseur, le pittoresque aura prolongé sa vie en se précipitant au coeur
+même de la place, et il aura fait sa dernière apparition et obtenu son
+dernier triomphe dans les lieux destinés à lui servir de tombeau.
+
+
+
+
+VIII
+
+LES MONUMENTS
+
+
+Le nouveau Paris a été rempli, bourré jusqu'au bord de monuments dans
+tous les styles et dans toutes les dimensions, comme ces jardins
+hollandais où leurs propriétaires entassent les _curiosités_ par
+centaines,--rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On
+n'a pas seulement tracé des squares, percé des boulevards, aligné des
+rues, déblayé et gratté les anciens édifices; on a élevé des palais et
+des halles, des églises et des théâtres, des hôpitaux et des casernes,
+des tours, des ponts, des fontaines. On a préparé sur tous les points de
+la ville une ample matière aux descriptions des _Guides_, à
+l'admiration des provinciaux et à la jalousie des Anglais.
+
+Le premier de ces monuments, par sa date et par son importance, c'est le
+nouveau Louvre. Le régime actuel aura eu la gloire de mener rapidement à
+terme, grâce à la précaution qu'il avait prise de supprimer au préalable
+tous les obstacles, cette réunion des deux grands palais monarchiques,
+rêvée par Henri IV, Louis XIV et Louis-Philippe; rêvée surtout, comme la
+continuation de la rue de Rivoli, par Napoléon Ier, dont Napoléon III
+semble s'être proposé de reprendre tous les projets pour les achever;
+décrétée par le gouvernement provisoire, et toujours restée à l'état
+théorique. En cinq ans, moins de temps qu'il n'en faudra pour l'Opéra,
+l'oeuvre a été définitivement achevée. Jetons un coup d'oeil, puisque nous
+ne pouvons rien faire de plus dans les limites de ce volume, sur ce
+colossal impromptu de pierre et de marbre.
+
+Au point de vue purement artistique, l'entreprise offrait des
+difficultés spéciales, dont il est juste de tenir compte. Le Louvre et
+les Tuileries, construits isolément et sans aucune idée de réunion
+future, ne sont pas situés dans le même axe: on a dissimulé cette
+divergence, d'ailleurs peu sensible, par la création de deux squares
+destinés à rompre la perspective, mais qui ne peuvent masquer le défaut
+de parallélisme des pavillons centraux qu'en masquant ces pavillons
+eux-mêmes, et tout au moins une partie des bâtiments, c'est-à-dire en
+cachant précisément le coup d'oeil qu'on a voulu produire. Heureusement,
+ces squares sont plantés d'arbres parisiens, dont le maigre rideau de
+verdure laisse de nombreux interstices à la vue. Il fallait trouver, en
+outre, pour les constructions nouvelles, une forme qui s'harmonisât à la
+fois avec l'architecture du Louvre et avec celle des Tuileries, deux
+édifices bâtis à des époques diverses et d'un type complétement
+distinct, dont les parties mêmes, successivement greffées de siècle en
+siècle sur le tronc central, présentent des échantillons de tous les
+styles et des traces de toutes les fantaisies.
+
+Cette tâche était de celles qui ne s'improvisent pas, et nous sommes sûr
+de n'étonner ni M. Haussmann ni M. Lefuel, en constatant qu'ils n'y ont
+que fort incomplétement réussi. Sans doute, à l'aide d'artifices
+élémentaires, on a bien pu voiler çà et là les différences de niveau des
+bâtiments et tourner quelques autres obstacles d'un ordre subalterne;
+mais, sur des points plus importants, les dernières constructions n'ont
+fait que mettre en relief ces discordances qu'elles devaient atténuer,
+et en accroître considérablement le nombre. Si l'on examine la façade
+récemment élevée sur la rue de Rivoli, on s'aperçoit que l'architecte,
+entraîné par le désir de créer un riche vis-à-vis au Palais-Royal, en a
+brusquement changé le style à la partie centrale, dont les panneaux
+sculptés, les ornements de la frise et des baies, la riche décoration,
+imitée de la fin du seizième siècle, jurent avec la simplicité sévère du
+reste de la façade. Dans l'aile neuve qui clôt à l'ouest, en retour
+d'équerre, le petit jardin ouvert sur la même rue, les fenêtres, sans
+cesser de reproduire la forme et les moulures de celles du vieux Louvre,
+prennent tout à coup une dimension différente, assez sensible pour
+blesser l'oeil et briser désagréablement la perspective. Autant qu'on
+peut le deviner sous l'appareil d'échafaudages qui l'enveloppent du haut
+en bas comme une carapace, la reconstruction du pavillon de Flore va
+ajouter un trait de plus à cette confusion fâcheuse. Le gros oeuvre du
+bâtiment, avec ses disgracieux oeils-de-boeuf surmontés de petites
+lucarnes de deux ou trois pieds carrés, pareilles à celles d'un grenier,
+ne rappelle en rien jusqu'à présent l'architecture de Philibert Delorme,
+non plus que celle de Ducerceau. Le pan de galerie neuve adjacent à ce
+pavillon ne reproduit pas non plus le type de la galerie du bord de
+l'eau, qu'il déborde par une saillie de cinq ou six mètres, en faisant
+pour ainsi dire planer sur elle la menace assurée d'une démolition
+prochaine[9].
+
+[Note 9: Aujourd'hui, la menace est accomplie. Il paraît qu'on avait
+conçu des craintes sur la solidité de cette galerie; mais ces craintes,
+venues à point nommé, et qui font honneur au zèle ingénieux de l'édilité
+actuelle, ont dû se convaincre qu'elles étaient singulièrement
+prématurées, devant ces fondations d'une solidité prodigieuse qui a
+opposé une résistance héroïque au vandalisme des pioches et des leviers
+conjurés contre elles. En restera-t-on là, du moins? M. Berryer a eu
+l'indiscrétion de le demander en pleine Chambre, dans la séance du 28
+mai 1864, et l'organe du gouvernement a bien voulu le rassurer, en
+affirmant d'une façon solennelle qu'on n'avait pas _actuellement_
+l'intention de reconstruire en entier les Tuileries. Cet adverbe a fait
+frémir tous ceux qui sont au courant du vocabulaire officiel, et il
+suffit de jeter un coup d'oeil sur les derniers travaux pour être fixé
+sur la valeur de cette réponse. Tout en professant le respect qui sied
+pour les paroles de l'orateur du gouvernement, on peut prédire, sans
+crainte de démenti et sans avoir la prétention de se poser en prophète,
+que le nouveau pavillon de Flore exigera un nouveau pavillon de Marsan,
+et que la reconstruction de la galerie du bord de l'eau entraînera celle
+de la galerie qui longe la rue de Rivoli. Nous serons trop heureux si
+l'on ne va pas plus loin.]
+
+Il serait facile de multiplier ces observations. Les incohérences que
+nous venons de signaler, d'autres encore, dont l'énumération ne pourrait
+trouver place que dans un travail technique, ne sont pas, comme celles
+de l'ancien Louvre, le résultat naturel de la nécessité des
+circonstances et de la diversité des temps; elles sont nées de cette
+espèce de vagabondage artistique dont toutes les oeuvres architecturales
+de ces quinze dernières années nous offrent le curieux et triste
+témoignage; elles viennent de la précipitation fiévreuse et meurtrière
+avec laquelle on veut _bacler_ en trois ou quatre ans la tâche d'un
+demi-siècle.
+
+Et pourtant ce ne sont là que les moindres griefs de la critique contre
+le nouveau Louvre. Elle doit lui adresser un reproche plus grave et qui
+porte plus haut. Du centre de la vaste place dessinée par le périmètre
+des deux palais, promenez un regard attentif sur l'oeuvre de Visconti et
+de son successeur: ce qui vous frappera tout d'abord, en contraste avec
+l'abondance et la richesse des moyens mis en jeu, c'est la pauvreté de
+l'effet général. Si le grand art, suivant la définition des maîtres, est
+celui qui produit le plus d'effet avec le moins d'effort, le nouvel
+édifice est précisément le contraire du grand art. Cette médiocrité de
+l'effet tient en partie sans doute au peu d'élévation relative de cet
+immense parallélogramme de bâtiments, dont le niveau, suffisant pour la
+cour intérieure du Louvre, n'est plus ici proportionné à l'extension du
+point de vue; mais elle tient encore plus à l'absence de grandes lignes
+architecturales, au manque de style, à la stérilité de l'invention
+remplacée par l'exubérance de la décoration. Il faut étudier de près,
+fragment par fragment, cette oeuvre de détails, sans chercher à
+l'embrasser dans l'harmonie d'un coup d'oeil d'ensemble. Il y a trop
+d'arabesques, de colonnes, d'acrotères, de statues, de bas-reliefs, de
+cariatides (un ornement que nos architectes prodiguent aujourd'hui sans
+mesure et souvent à faux): plus l'art est élevé, plus il est sobre de ce
+faste décoratif, dont l'abus ne sert qu'à prouver son impuissance et
+l'étouffe au lieu de l'aider. Avec une simple ligne, gracieuse ou
+sévère, il en dit plus qu'avec toutes ces pompes amollies de la
+décadence, avec cet étalage théâtral qui fait ressembler le nouveau
+Louvre à un décor d'opéra, auquel il manque seulement, pour produire
+toute son impression, d'être éclairé par un jet de lumière électrique.
+
+D'après le rapport de M. le ministre d'État, qui énumère scrupuleusement
+les kilogrammes de fonte, les mètres cubes de béton, les mètres carrés
+de zinc et de peinture à l'huile absorbés par cet immense ouvrage, il y
+a deux cent soixante et un morceaux de sculpture répartis dans les
+nouvelles constructions. C'est assurément la moitié de trop, pour le
+moins, si l'on en veut retrancher tous ceux dont l'effet est nul ou
+contraire au but qu'on se proposait. Ces longues files de statues, par
+exemple, qui s'alignent au-dessus des portiques, à l'aplomb de chaque
+colonne, écrasent l'architecture par leur masse, et, pour peu qu'on les
+examine à distance, elles confondent leurs profils sur la muraille du
+fond et se dérobent à la vue. Le luxe dépasse surtout la mesure dans les
+trois pavillons en avant-corps qui coupent chacune des façades neuves,
+et il est rendu plus sensible encore par le contraste avec les grandes
+surfaces planes et nues des galeries intermédiaires. Là, comme dans la
+partie centrale de la façade sur la rue de Rivoli, «ce ne sont que
+festons, ce ne sont qu'astragales.» Le regard monte de la base au sommet
+sans pouvoir trouver un point de repos, pas même sur les toits, dont
+les arêtes se cachent sous des ouvrages en plomb repoussé, d'un travail
+compliqué et minutieux, et dont les lourdes et bizarres cheminées
+forment à elles seules autant de monuments fantastiques du goût le plus
+extravagant. Cette ornementation implacable, en fatiguant l'oeil par son
+éblouissement banal et continu, finit par blesser cruellement le goût.
+On se sent noyé, éperdu, désorienté devant cette profusion inouïe, qui
+ne vous laisse même plus la faculté de discerner les nuances; et, pour
+ma part, au sortir de cet examen, je me suis surpris plusieurs fois à
+contempler avec bonheur les grandes murailles blanches des plus humbles
+maisons voisines.
+
+L'architecte a donné à son oeuvre la toilette excessive d'une parvenue.
+On a envie de lui appliquer le mot de ce peintre ancien à son confrère:
+«N'ayant pu la faire belle, tu l'as faite riche.» Il n'y a pas trace
+d'une idée élevée, ni même d'une idée, dans cet ambitieux tapage de
+détails qui, considérés isolément, ne sont point sans mérite, mais ne
+semblent se réunir que pour se nuire l'un à l'autre, et que je
+comparerais volontiers à ces concerts à grand orchestre où nulle phrase
+mélodique ne se dégage du déluge de notes et du fracas des instruments,
+où la sonorité de la musique étonne les sens, et ne dit rien à l'esprit
+ni à l'âme. L'art a perdu là une de ces occasions solennelles comme il
+ne s'en rencontre pas deux en un siècle, même avec des préfets tels que
+M. Haussmann. Le nouveau Louvre est grand par l'étendue, il ne l'est
+point par la pensée ni par le style. «Il demeurera, aux yeux de la
+postérité, comme le type colossal du mauvais goût,» a pu dire M. de
+Montalembert, avec une sévérité qui n'est que de la justice. Un
+douloureux sentiment s'empare de l'observateur à l'aspect de tant de
+talent, d'habileté, de zèle et de dépenses prodigués en pure perte, d'un
+si vaste déploiement de forces pour aboutir à un si maigre résultat. Que
+l'administration se vante de la merveilleuse rapidité de cette immense
+improvisation, qui suffit, en effet, à justifier bien des étonnements,
+c'est son droit; mais le nôtre est de lui répondre par le mot d'Alceste:
+«Le temps ne fait rien à l'affaire,»--ou par le vers du poëte:
+
+ Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
+
+Je ne sais si mes lecteurs se souviennent encore du sujet proposé par
+l'Académie des Beaux-Arts, lors du dernier concours d'architecture pour
+le prix de Rome, et de la manière dont les élèves l'avaient traité. Il
+s'agissait du _plan d'un escalier principal pour le palais d'un
+souverain_, matière pleine d'actualité en présence de la reconstruction
+d'une partie des Tuileries. Sans doute, la maison pure et simple n'est
+pas admise à l'Académie, qui ne connaît que les palais, ou tout au plus
+les maisons romaines, comme celle du prince Napoléon: il était permis
+toutefois de voir dans ce programme une avance et une galanterie, dont
+elle a été bien mal récompensée par le décret du 15 novembre. En se
+bornant à demander un escalier, l'Académie avait fait acte de prudence.
+Par le luxe inénarrable de dorures, d'arabesques et de statues que les
+jeunes élèves, déjà rompus aux traditions présentes, avaient déployé
+dans ce fragment, on pouvait juger sans peine, mais non sans effroi, de
+ce qu'ils auraient mis dans un palais tout entier. Impossible de se
+conformer plus scrupuleusement au programme, qui recommandait, avec une
+sollicitude naïve, d'y prodiguer toutes les magnificences de l'art. Quel
+escalier, bon Dieu! Non, les palais cyclopéens de Ninive et de Babylone
+n'en avaient point de pareil. Instinctivement, le regard cherchait au
+bas des marches la reine Sémiramis, montée sur son éléphant blanc. Le
+fameux grand escalier du Louvre, où Percier et Fontaine avaient tenu à
+se surpasser, et dont le plafond était le chef-d'oeuvre d'Abel de Pujol,
+cet escalier modèle qu'on a tout simplement démoli, comme s'il se fût
+agi d'une cloison, pour opérer un changement de distribution intérieure,
+eût paru digne à peine d'une chaumière à côté de ces conceptions
+gigantesques. M. Haussmann a mis le trouble et le vertige dans
+l'imagination de ces jeunes gens, dont le dévergondage architectural
+avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tête aux membres de la
+commission municipale, s'il leur reste encore des cheveux.
+
+D'après le plan de Perrault, lorsqu'il eut élevé la colonnade du Louvre,
+l'église Saint-Germain-l'Auxerrois devait disparaître pour laisser le
+champ libre à une vaste place. Ce temps n'avait guère plus de respect
+que le nôtre pour l'antiquité nationale, et la _barbarie_ gothique en
+particulier choquait toutes ces intelligences éprises de la noble
+régularité grecque. Aujourd'hui que la passion de dégager les monuments
+ne connaît plus de limites, on pouvait craindre que l'administration ne
+se souvînt du projet de Perrault. Un louable scrupule l'a fait reculer.
+Mais, après avoir si généreusement sacrifié l'une de ses manies, elle
+s'est dédommagée en donnant pleine carrière à l'autre: celle de
+l'alignement. Elle a cru dissimuler le défaut de parallélisme de
+l'église avec le palais, parce qu'elle l'a reporté sur une construction
+neuve qui ne fait, en le répétant, que l'accentuer davantage. Elle a
+voulu créer un pendant à un temple gothique avec une mairie, sans tenir
+compte de la diversité des siècles ni de celle des destinations, ou
+plutôt en tâchant de les combiner en un compromis barbare et monstrueux,
+qui reste absolument sans excuse aux yeux du bon goût et du bon sens. Ce
+que je vais dire ressemble à un blasphème artistique, et pourtant je le
+dis sans hésiter: mieux valait encore reprendre le plan de Colbert et de
+Perrault, et raser l'église, que de la déshonorer par cette hideuse
+association; que de lui river, en guise de boulet, cette copie bâtarde
+et dérisoire, où l'on a marié de force le seizième siècle avec le
+treizième, fait de la Renaissance avec les formes et les lignes du style
+gothique, du gothique en supprimant l'ogive, et qui reproduit son modèle
+avec la fidélité gravement bouffonne d'une caricature enfantine.
+
+Une tour, ou plutôt une quille de pierre, mélange incompréhensible et
+prétentieux de tous les styles, et dont on cherche en vain la raison
+d'être, sert de trait d'union entre ces deux monuments qui, suivant le
+mot de J.-B. Rousseau, hurlent d'effroi de se voir accouplés. Cela fait,
+l'administration, saisie d'un mouvement de remords et de honte, s'est
+empressée de planter au devant cinq ou six rangées d'arbres pour en
+cacher l'aspect; mais, par une contradiction fâcheuse, elle va placer
+dans la tour, sans doute pour qu'elle serve à quelque chose, un carillon
+dont le tort sera de forcer les passants à lever la tête et à regarder
+le beffroi en entendant le concert.
+
+Je ne crois pas que jamais l'architecture publique ait rien produit qui
+puisse rivaliser de ridicule et d'extravagance avec cette tour et cette
+mairie, devant lesquelles l'imagination recule confondue, et qui
+désarment la critique à force de la déconcerter. Mais ce n'est pas sur
+l'architecte qu'il faut faire retomber la responsabilité de cette
+conception. Je plains, je ne condamne pas cet instrument quasi-passif,
+chargé de la besogne matérielle, et responsable d'une oeuvre qui n'est
+point la sienne. Il n'y a plus aujourd'hui d'architecture artistique; il
+n'y a qu'une architecture d'État, la contre-partie de ce journalisme
+officiel qui signe ses articles et ne les écrit point. L'idée première
+appartient évidemment à l'administration, et il était impossible qu'elle
+aboutît autrement. Que peut faire un malheureux artiste à qui l'on
+demande, c'est-à-dire à qui l'on impose d'exécuter, en quelques mois,
+une _mairie renaissance_, en la copiant sur une _église gothique_?
+Vitruve lui-même ne s'en fût pas tiré. Il est vrai qu'en pareil cas on a
+la ressource de s'abstenir; mais c'est un parti extrême qu'il serait
+cruel d'exiger des architectes, dans leurs rapports avec la ville de
+Paris. Nous pousserons la charité envers l'homme de talent qui a dû
+passer sous ces rudes fourches caudines de l'idée municipale, jusqu'à
+couvrir son nom d'un voile pudique et compatissant.
+
+Malgré ses énormes, ses lamentables défauts, le nouveau Louvre, par la
+richesse et l'agrément de quelques parties, par le talent de détail
+qu'on y trouve, reste le chef-d'oeuvre des travaux entrepris depuis
+douze ans à Paris, et il brille comme un soleil au-dessus des autres
+palais qu'on nous a construits dans le même intervalle.
+
+Que dire, par exemple, du palais de l'Industrie, ce grand bâtiment
+lourd, monotone, d'une architecture massive et froide, à peine variée
+par des pavillons sans relief et sans style? De quelque endroit qu'on
+l'examine, il produit, au milieu des arbres de cette royale promenade,
+l'effet d'une immense cage de pierre et de verre déposée sur le sol, en
+attendant qu'on l'emporte. Tant qu'il était destiné à recevoir seulement
+les produits industriels, on pouvait lui trouver un caractère de
+solidité et de gravité suffisamment approprié à son but; mais, en dépit
+du titre que l'habitude lui conserve, c'est aujourd'hui l'édifice où
+l'art tient chaque année ses assises, et il ne répond pas à la grandeur
+de cette destination.
+
+Ce malheureux palais a été si mal conçu que le but qu'on s'était proposé
+en le créant est justement celui pour lequel il est le moins propre. Il
+peut servir, et, en réalité, il sert à toute sorte d'usages, sauf à
+celui-là. Habituellement il est vide et ne semble avoir été construit
+que pour loger son jardin. Dans les intervalles des expositions de
+beaux-arts, les orphéons y donnent des concerts; on y organise des
+banquets, des assemblées, des expositions de fleurs; on y met des
+chevaux, des porcs, des brebis ou des volailles grasses. C'est un local
+pour tout faire, comme la grande salle de Lemardelay ou de l'Hôtel du
+Louvre. Mais quand il s'agit d'une exposition de l'Industrie, comme
+celle qui se prépare pour l'année 1867, on s'aperçoit que ce Palais de
+l'Industrie ne peut servir à rien, et qu'il faudra en élever un autre à
+côté, en couvrant de bâtisses provisoires tout le Champ de Mars.
+
+Le nouveau Palais, ou plutôt la nouvelle façade du Palais des
+Beaux-Arts, sur le quai Malaquais, ne répond pas davantage à son but. Ce
+pourrait être aussi bien, sinon mieux, celle d'un grenier d'abondance.
+M. Duban s'est préoccupé avant tout de choisir un motif architectural
+qui puisse, selon les nécessités de l'avenir, s'étendre, en se
+répétant, par une simple juxtaposition à droite et à gauche, de telle
+sorte que l'unité de l'ensemble n'ait point à souffrir de raccords
+disparates. Mais,--sans s'arrêter plus qu'il ne faut à une oeuvre
+secondaire, qui n'est après tout qu'une façade latérale, l'entrée d'une
+annexe,--il est impossible d'y reconnaître un style nettement déterminé,
+et l'on est en droit de lui reprocher la pauvreté de l'ornementation, le
+peu de caractère de l'ensemble, la singulière gaucherie de ces vastes
+baies, dont les plus larges dominent les plus étroites, et de ces
+énormes oeils-de-boeuf alignés au sommet, d'où ils écrasent les étages
+inférieurs sous leur poids. Comme la cariatide, l'oeil-de-boeuf est en
+grande faveur aujourd'hui, et l'on sait le désastreux effet qu'il
+produit encore dans la grande salle des États au Louvre, ce _hangar_
+splendide et difforme, sorte de joujou grandiose et inutile, qu'on ne
+peut que montrer, sans pouvoir s'en servir. Faut-il voir dans ce double
+triomphe une de ces lois de l'art qui sont fondées sur la secrète
+logique et le mystérieux symbolisme des choses?
+
+Puisque nous sommes sur la rive gauche de la Seine, nous ne la
+quitterons pas sans avoir visité la fontaine Saint-Michel: triste
+visite, que nous abrégerons. Ce monument, édifié à grand labeur, dans
+des proportions colossales, sur le plus beau boulevard du nouveau Paris,
+n'est qu'un immense avortement artistique, devant lequel l'esprit le
+plus indulgent se sent frappé de surprise par la disproportion évidente
+de l'effort et du résultat. Toutes les splendeurs de la décoration n'ont
+même pu sauver la mesquinerie du premier aspect. La faute en est un peu,
+nous le reconnaissons, au parti pris d'adosser la fontaine à une maison
+construite dans des conditions défavorables, dont il a fallu subir la
+dure tyrannie. Évidemment, M. Davioud a été mis au supplice par cet
+énorme bâtiment, qu'il n'a pu parvenir à masquer en entier: l'élévation
+de la toiture lui a commandé celle du décor, et les deux aigles de plomb
+n'ont été plantés aux deux extrémités de ce terrible toit à plans
+convexes que pour le rattacher tant bien que mal au monument; mais rien
+n'a pu cacher la longue et prosaïque perspective des fenêtres, des
+lucarnes et des tuyaux de cheminée qui semblent converger au groupe de
+l'archange saint Michel. L'absence de soubassement de la fontaine, qu'on
+n'a même point rehaussée sur un socle pour aider au coup d'oeil, et dont
+le bassin inférieur domine le trottoir de trente centimètres à peine,
+lui donne une épaisseur uniforme dans toute son étendue; et, à la voir
+ainsi plaquée et comme écrasée contre le mur, on la prendrait de loin
+pour une de ces couvertures en carton gaufré, si fameuses dans les
+distributions de prix des écoles primaires.
+
+Ce ne sont là toutefois que des explications secondaires: il faut
+chercher les principales dans la sécheresse et l'incohérence de
+l'invention. Incohérence, c'est le nom de la fontaine Saint-Michel.
+Comme presque tous les monuments du nouveau Paris, et à un plus haut
+degré encore, elle révèle l'absence d'une conception forte, d'une idée
+dominante et suivie. On dirait une juxtaposition de pastiches divers,
+composés isolément par cinq ou six artistes, et soudés ensuite l'un à
+l'autre. Autant de parties, autant de styles: ici du grec, là du romain,
+ailleurs de la Renaissance et du dix-septième siècle. Autant
+d'ornements, autant d'idées sans lien et sans harmonie. Du moins ne
+puis-je deviner par où le groupe de l'archange terrassant le démon,
+centre et point de départ du monument, se rattache aux petits Amours
+enguirlandés de la frise et aux mythologiques Chimères qui flanquent les
+vasques inférieures; quel est le lien invisible des abeilles, des aigles
+du faîtage, des boucliers de bronze aux armes impériales, avec les
+cartouches marqués des initiales de Saint Michel et des insignes du
+vieil ordre monarchique institué par Louis XI?
+
+On a voulu suppléer à la richesse de la conception par celle de
+l'exécution, en poursuivant la variété par l'emploi hasardeux des
+matériaux multicolores; on n'est arrivé qu'à la bariolure, sans parler
+des graves inconvénients qu'entraîne, pour la proportion apparente des
+objets, le défaut d'accord et d'harmonie dans ces teintes diverses. Si,
+par exemple, les quatre colonnes qui encadrent la niche centrale
+paraissent à la fois si maigres et si lourdes, il ne faut pas
+l'attribuer seulement aux dimensions disproportionnées de leurs bases et
+de leurs chapiteaux, mais à la façon disgracieuse dont le marbre blanc
+veiné des deux extrémités se relie au marbre rouge des fûts.
+
+Une fois l'oeuvre terminée, l'administration s'est aperçue de ces
+disparates: il était un peu tard, mais elle va si vite qu'elle n'a
+jamais le loisir de s'en apercevoir auparavant. Alors elle a entrepris
+les ratures et les corrections qui ont paru le plus indispensables. Elle
+a supprimé les anges qui menaient les Chimères en laisse; elle a
+remplacé, a l'attique, les plaques de marbre de diverses couleurs par
+une frise symbolique, représentant de petits génies qui jouent dans de
+vastes rinceaux. Mais c'est la fontaine tout entière qu'il eût fallu
+reprendre de fond en comble.
+
+On ne refait point un poëme manqué en y changeant quelques vers et en y
+corrigeant deux ou trois solécismes.
+
+Ces échecs répétés, qui semblent le dernier mot de toutes les
+entreprises de l'administration urbaine, tiennent d'abord à la
+précipitation de sa marche, comme nous l'avons dit, car rien ne
+s'improvise moins que la pureté du style, l'harmonie des lignes, et
+cette beauté d'ensemble qui résulte de la variété dans l'unité; mais ils
+tiennent aussi à l'absence de principe, à l'immixtion continuelle de
+l'idéal administratif, tantôt absolu comme un système, tantôt ondoyant
+et divers comme un caprice, dans l'idéal artistique, qu'il modifie et
+pétrit à son gré,--à l'intervention évidente de conceptions et de
+volontés contradictoires dans chaque monument public.
+
+Le lecteur ne connaît peut-être pas la longue filière par où doit passer
+tout projet avant d'arriver à son exécution, et l'interminable
+hiérarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs,
+de commissions, qu'il doit escalader degré par degré, au hasard de
+laisser un lambeau de l'idée primitive à tous les pas de cette marche
+laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan préalable, accompagné
+d'un devis sommaire, d'après les instructions qu'il reçoit d'un chef de
+bureau, et en se conformant aux indications générales, aux dimensions et
+à la forme du terrain concédé, aux conditions matérielles tracées par
+l'administration, qui n'est pas précisément et qui n'a pas mission
+d'être un corps artistique. Il le soumet à l'un des architectes chargés
+de la direction particulière des édifices. Quand tous deux sont
+d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber
+d'accord avec le second, l'avant-projet va à l'architecte en chef de la
+ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre
+compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des
+architectes, qui fait lui-même ses observations et ses retouches. Puis
+il arrive au préfet, qui recommence l'examen, indique des modifications
+nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est tracé le projet
+définitif, qui repasse par la même filière pour y subir derechef les
+mêmes épreuves, et finit, après cette odyssée dont Ulysse eût été
+jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou
+refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse
+jamais.
+
+Et je n'ai indiqué que les étapes officielles, qui parfois se
+compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au
+chef de l'État le droit d'intervention et de décision souveraine, même
+lorsque les travaux sont en cours d'exécution? Ce droit, il l'a, et il
+en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus
+grand bien de l'art: on nous l'a souvent assuré, et nous ne commettrons
+point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.
+
+Mais,--en dehors, bien entendu, de cette dernière intervention, purement
+facultative,--il n'en est pas moins vrai que cette longue filière, qui
+semblerait devoir être une garantie, n'est le plus souvent qu'une gêne.
+Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale
+n'entre au port que comme ces vaisseaux radoubés, qui ont été contraints
+de relâcher ici pour refaire leur carène, là pour acheter de nouvelles
+voiles, plus loin pour reconstruire leur grand mât, ailleurs pour
+remplacer leur équipage. Modifié par l'un d'après ses fantaisies et ses
+préférences personnelles, par l'autre d'après ses idées et ses
+traditions d'école, tiré au romain par celui-ci, ramené au grec par
+celui-là, nuancé d'assyrien par un cinquième, subissant le contre-coup
+de toutes les volontés contradictoires, de toutes les variations qui
+surviennent dans les conditions matérielles, dans les chiffres de la
+somme et les proportions du terrain alloué, il ne garde plus rien de
+l'esprit qui l'a conçu. Ah! que nous comprenons bien le gémissement de
+l'une des plus déplorables et des plus illustres victimes du système,
+qui s'écriait un jour en parlant de son monument: «Je ne puis me
+résoudre à passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent
+de ce côté, je baisse la tête et je fais un détour.»
+
+Le principal personnage de cette hiérarchie artistique, le seul maître,
+ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le préfet de la Seine: il
+serait naïf de démontrer cet axiome, et non moins naïf de s'en étonner.
+Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par anéantir toute
+direction artistique, et, sur ce point du moins, l'excès de la
+centralisation nuit à l'unité. C'est par là que s'expliquent, d'une
+part, l'aspect décousu de tant de monuments; de l'autre, le retour
+permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de
+sa domination, de ce style neutre, impossible à définir, mais
+reconnaissable au premier coup d'oeil, que la postérité baptisera le
+style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.
+
+De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver à la place du
+Châtelet, que la Seine à franchir, en passant entre le Palais de Justice
+restauré et le nouveau Tribunal de commerce. Arrêtons-nous un moment
+devant ce dernier, pour contempler le dôme qui semble poussé comme une
+superfétation bizarre sur le toit de cet édifice juridique, où il ne
+peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard Sébastopol
+et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement
+postiche, plaqué après coup sur un monument qui n'en avait que faire,
+serait curieuse et instructive à tous égards. Un jour, je suppose, M. le
+préfet a vu une photographie représentant le dôme de l'hôtel de ville de
+Brescia: il est charmé de ce petit morceau; il appelle l'architecte et
+lui ordonne de l'adjoindre à son plan. «Mais ce dôme ne répond nullement
+au caractère de l'édifice, et ne s'harmonise pas avec le système que
+j'ai adopté. Là-bas il est parfaitement à sa place, ici il fera
+disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords
+disgracieux pour parvenir à asseoir sur la toiture ce supplément
+inattendu qui va tout gâter.--C'est égal: le dôme me plaît, il répond
+bien à la gare de l'Est qu'on aperçoit à l'autre bout de l'horizon. Je
+veux le dôme.» Et l'architecte met le dôme.
+
+Encore une fois, est-ce à lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous
+le courage de le blâmer?
+
+Par le percement du boulevard de Sébastopol et de l'avenue Victoria,
+comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Châtelet est
+devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel,
+qui laisse fuir le regard de tous les côtés et n'a, pour ainsi dire,
+point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'être donné
+rendez-vous sur ce chétif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au
+centre trône la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par
+l'adjonction d'un maussade piédestal orné de sphinx, moins alourdie
+toutefois que la fontaine des Innocents, qui, à force de réparations et
+de restaurations, en est venue à être méconnaissable. La fontaine du
+Châtelet a eu son heure de popularité, le jour où une ingénieuse et
+puissante machine l'a transportée, debout, à douze mètres de sa
+situation primitive, puis exhaussée sur son nouveau piédestal,
+absolument comme le cèdre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les
+pessimistes chagrins qui nient le progrès du temps présent ne nieront
+pas du moins celui de nos machines, capables de transférer la colline
+Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le
+préfet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'obélisque.
+
+De chaque côté se dressent deux théâtres, dus encore à M. Davioud, l'un
+des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les
+ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces bâtiments étranges, qui ne
+ressemblent à rien de connu, affichent la prétention de créer un nouvel
+ordre d'architecture, non encore classé jusqu'à présent dans les
+_Traités_ et les _Manuels_ sur la matière. Ce sont des théâtres; on ne
+sait ce qui les empêcherait d'être des bazars ou des marchés couverts.
+Sauf quelques ornements des façades, rien n'y indique et n'y caractérise
+leur but. Les deux édifices, vus en bloc, sont jetés dans le même moule,
+et reproduisent le même aspect, à la fois bizarre et massif. Un
+péristyle percé de cinq arcades en plein cintre, immédiatement surmonté
+d'un foyer dont la disposition extérieure répète celle du
+rez-de-chaussée, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronné en
+retrait par un attique percé de lucarnes rondes, que domine un toit
+convexe à pans coupés, semblable au couvercle d'une gigantesque boîte,
+telle est la physionomie générale de ces monuments. On dirait que chacun
+d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en
+soulevant la tête.
+
+Au théâtre du Cirque, le premier étage, qui forme galerie, allie à son
+arcature classique je ne sais quelles ambitieuses réminiscences du style
+oriental, qui tranchent d'une façon singulière sur le caractère général
+de l'édifice. Cette façade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais
+au Cirque, comme au Théâtre-Lyrique, les côtés et le derrière,
+entièrement nus, présentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose
+d'une caserne. À défaut de lignes architecturales plus savantes et plus
+variées, n'eût-on pu du moins égayer de quelques décorations accessoires
+ces longs murs et cette interminable série de fenêtres, dont la
+simplicité outrée jure avec la destination des salles comme avec la
+physionomie monumentale de la façade, à laquelle tout le reste a été
+sacrifié? Il y a ici, de la part de l'édilité parisienne, une de ces
+contradictions bien propres à dérouter la critique, qui, si elle ne peut
+parvenir à goûter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en
+saisir l'esprit général, et cherche de bonne foi à les comprendre et à
+s'en rendre compte.
+
+Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le
+motif, M. le préfet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune
+dépense pour déblayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient
+de faire pour le Théâtre-Français, s'est appliqué à entourer le Cirque
+d'un cordon de maisons particulières, destinées à des cafés, à des
+boutiques, à des hôtels garnis, et d'un caractère si peu architectural,
+que, à peine bâties, il a fallu se mettre en frais considérables pour
+dissimuler leur déplaisante apparence, en attendant peut-être qu'on les
+supprime. Il eût été plus simple de ne pas les bâtir. L'administration
+aura été prise cette fois d'un de ces accès d'économie qui saisissent de
+temps en temps les prodigues, et leur font mettre de côté un bout de
+chandelle au moment même où ils jettent les billets de banque par la
+fenêtre. Ou peut-être a-t-elle voulu apporter un léger tempérament à un
+état de choses auquel elle aura largement contribué pour sa part, et
+interrompre par quelques maisons habitées cette longue ligne d'édifices
+et d'établissements publics, qui, prolongée à droite et à gauche sur
+presque toute l'étendue des quais, a pour conséquence naturelle d'en
+détruire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particulièrement
+déserts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant
+leurs points de contact.
+
+L'instinct populaire, si apte à découvrir du premier coup le défaut
+saillant d'une oeuvre, celui par où elle touche au ridicule, et à le
+résumer d'un mot, a trouvé une métaphore trivialement pittoresque pour
+exprimer son jugement sur les théâtres de la place du Châtelet. Il les a
+comparés à deux grandes malles de voyage, comme il a comparé à un
+huilier colossal le groupe formé par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois
+et la tour qui l'unit à l'église. En regardant ces édifices à quelque
+distance, il est impossible de n'être pas frappé par la justesse de ce
+verdict du suffrage universel appliqué à l'art.
+
+De tous les autres théâtres récemment construits, celui de l'Opéra, si
+je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le
+seul aussi qui mérite de nous arrêter. Par une mesure excellente, à
+laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a été
+mis au concours, et, malgré l'insuffisance du délai, une avalanche de
+plans de bonne volonté a répondu à l'appel. M. Haussmann n'a qu'à
+frapper du pied la terre pour en faire jaillir des légions
+d'architectes. Parmi tant de vétérans chevronnés, c'est un jeune élève
+de l'école de Rome qui a remporté la palme. Nous ne pouvons juger encore
+directement son oeuvre, qui commence à peine à sortir de terre, et à
+dessiner ses premières assises, à quelques pieds au-dessus du sol;
+mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'après le plan en relief
+exposé à l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualités et
+les défauts en sont à peu près les mêmes que ceux du nouveau Louvre,
+c'est-à-dire la richesse des détails poussée jusqu'à l'excès, et leur
+variété, jusqu'au décousu. Tout en louant la science et l'habileté
+incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son oeuvre
+au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris impérial, on y
+voudrait une plus grande sobriété d'ornementation, des lignes plus
+simples et plus suivies, une plus puissante unité. Le portique, trop
+étroit, semble ajouté après coup au corps de l'édifice, au lieu d'en
+être le point de départ, et il prend un caractère subalterne devant le
+développement des riches et élégants pavillons qui ornent les façades
+latérales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser extérieurement les trois
+grandes divisions du théâtre: l'emplacement des foyers, par un péristyle
+et une terrasse; celui de la salle, par une coupole écrasée, qui la
+couvre sans la dominer; celui de la scène, par un immense fronton
+triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre
+quelque chose d'incohérent et de morcelé qui déroute le regard, et il y
+a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejeté à
+l'arrière-plan et précédé d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane,
+par une transformation imprévue de toutes les conditions habituelles de
+l'art. Ce serait ici le cas de rappeler à M. Garnier un proverbe
+populaire, qu'il connaît aussi bien que moi.
+
+Les exigences du programme, la nécessité d'isoler les uns des autres les
+nombreux services de ce monument colossal, depuis les entrées du public
+et des abonnés jusqu'à celle de l'empereur; de relier au théâtre les
+magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration
+monstre, l'ont conduit à ces placages plus ou moins dissimulés, qui
+rompent l'harmonie de l'oeuvre, et ressemblent à des excroissances
+parasites et mesquines accrochées aux flancs de l'édifice. On pardonnera
+surtout beaucoup à l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature
+et la multitude des conditions qui lui étaient imposées, en dehors même
+des nécessités du programme, et les exigences contradictoires qu'il
+devait concilier dans son plan. Imposer à un théâtre outre ses magasins
+et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les équipages et un
+grand corps de garde, lui imposer jusqu'à des écuries de trente chevaux
+pour l'attelage de Sa Majesté et pour son escorte, c'est vraiment
+pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du
+nouvel Opéra un gigantesque pot-pourri architectural.
+
+Est-il bien sûr aussi, malgré la garantie du concours, que l'oeuvre
+primitive soit restée à l'abri de toute modification ultérieure, qu'elle
+ait pu se dérober entièrement à l'action de la fameuse filière? N'a-t-on
+imposé, je veux dire conseillé à l'artiste aucune de ces améliorations
+désastreuses qui, de progrès en progrès, finiraient par substituer le
+plan de la Bourse à celui du Parthénon? Si on me l'affirme, je tâcherai
+de le croire.
+
+Le nouvel Opéra s'élève sur une place évidemment trop petite.
+L'administration a cette fois économisé le terrain, pour regagner une
+parcelle des trente millions, sans parler des suppléments, que lui
+coûtera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-Hôtel encombre
+de sa masse gigantesque les abords étriqués du théâtre. Pendant sa
+construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'édilité se
+repentait de l'avoir laissé bâtir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y
+avait là rien que de très-vraisemblable et de très-conforme à la
+tradition. Un moment les maçons arrêtèrent leurs travaux, et le
+Grand-Hôtel, mélancolique comme une ruine dans ses murs inachevés, resta
+suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est borné à une
+modification du plan primitif de la Société, qui n'a fait, pour ainsi
+dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant
+une irrégularité choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activité et
+en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se décidera à
+le racheter, en tout ou en partie, pour le démolir. Cela lui coûterait
+quelques millions de plus qu'alors[10]; mais qu'est-ce que trois ou
+quatre pauvres millions pour elle, qui a déjà manié des milliards? Une
+goutte d'eau dans l'océan. En vérité ce ne serait pas payer la leçon
+trop cher, si elle devait lui profiter.
+
+[Note 10: Depuis que ceci est écrit, j'ai lu dans quelques journaux
+qu'en effet on venait de s'aboucher avec les propriétaires du
+Grand-Hôtel pour leur acheter le droit de démolir l'angle du bâtiment
+qui masque l'Opéra, et qu'on était arrêté par le prix effrayant qu'ils
+en demandent. Il est à croire que ce temps d'arrêt ne sera pas long.]
+
+Mais cela ne suffit point. Même en agrandissant la place, l'Opéra
+resterait sans perspective, puisqu'on s'est avisé trop tard qu'il ne se
+trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en créer une et
+déblayer le point de vue, on n'a rien trouvé de mieux que de percer deux
+nouvelles voies qui vont déboucher en face de lui sur le boulevard, car
+c'est là évidemment le seul but, la seule explication possible de ces
+rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez
+plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Théâtre-Français avec
+l'Opéra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels
+qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse
+fonctionne de jour et l'Opéra de nuit. Le Théâtre-Français! Je cherche
+en vain à qui pourra servir cette voie de communication entre les deux
+spectacles, puisque ceux qui iront à l'un n'iront pas en même temps à
+l'autre,--à moins que ce ne soit aux critiques pressés qui auront besoin
+d'assister à deux représentations le même soir. Tracer une rue tout
+exprès pour faciliter la tâche des critiques, cela est bien digne de la
+magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon
+ingratitude.
+
+Il est vrai que, pour achever l'oeuvre, la rue Lafayette va mettre
+l'Opéra en rapport direct avec la Villette et son bassin! À la bonne
+heure, au moins! voilà une satisfaction donnée aux immortels principes
+de 89!
+
+Pour se rendre compte du prix que coûtera l'Opéra, il convient donc
+d'ajouter aux trente millions de sa construction, et aux quarante
+millions des expropriations ordonnées pour lui faire place ou pour les
+rues aboutissantes, un nombre au moins égal de millions pour le tracé
+des autres voies dont nous venons de parler. Il y a de grandes villes
+qui n'ont pas autant coûté. Mais il sera beau!
+
+Rendons cet hommage à la commission municipale et à son actif président
+que leur zèle étend sa sollicitude à tous les besoins. Après les
+théâtres et les casernes, les églises ont trouvé leur tour. On nous en
+bâtit de toutes parts dans les genres les plus variés, depuis le
+gothique pur et le gothique fleuri jusqu'au style de la Renaissance et
+du dix-septième siècle, sans parler du style byzantino-moscovite de la
+chapelle grecque, dont la grande coupole fait rêver les bons bourgeois
+parisiens aux minarets de Stamboul. Par un étrange renversement de
+rôles, dont il ne faut pas lui envier le privilége, car ce dédommagement
+lui était bien dû, la banlieue a accaparé les plus belles, quoique les
+moins coûteuses de ces églises: c'est sans doute qu'on n'a pas jugé
+nécessaire de surveiller d'aussi près et d'_améliorer_ avec autant
+d'ardeur les plans de ces architectes suburbains, qui ont pu échapper
+ainsi, jusqu'à un certain point, aux perfectionnements de la redoutable
+filière. Parmi les édifices religieux élevés à Paris depuis dix ans,
+nous n'en connaissons pas qui vaillent Saint-Jean-Baptiste, de
+Belleville, Saint-Bernard, de la Chapelle, et Notre-Dame, de
+Clignancourt.
+
+Malgré la date récente de son achèvement, Sainte-Clotilde, commencée en
+1847, échappe au cadre de ce livre. Elle reste jusqu'à présent
+l'expérience la moins malheureuse inspirée par l'imitation de cette
+grande architecture gothique, qu'il est si difficile de faire revivre,
+parce qu'elle est un art tout d'inspiration, de hardiesse et d'élan, qui
+ne s'est jamais formulé en règles fixes comme l'architecture grecque.
+Rue Saint-Lazare, dans l'axe de la Chaussée-d'Antin, M. Ballu construit,
+selon le style de la Renaissance, l'église de la Trinité, qui, avec son
+grand porche surmonté d'une belle rosace, son clocher de soixante-cinq
+mètres de haut, son mur-pignon, couronné d'une balustrade découpée à
+jour et de deux tourelles, avec le square et la fontaine dont elle sera
+précédée, produira du boulevard l'effet d'un joli fond de décor pour
+fermer la perspective de la rue. L'église Saint-François-Xavier est trop
+peu avancée encore pour qu'il soit possible d'en rien dire. Dans le
+faubourg Poissonnière, l'église Saint-Eugène, improvisée en vingt
+mois,--avant le nouveau Louvre, cela pouvait passer encore pour une
+improvisation,--montre un échantillon du style gothique (il faut le
+croire du moins, sans pouvoir le spécifier davantage) réduit à sa plus
+simple expression, et marié à l'art industriel du dix-neuvième siècle.
+On sait que, par motif d'économie,--un motif qui échappe forcément aux
+discussions de la critique, car, selon le proverbe, nécessité n'a point
+de loi,--l'architecte de Saint-Eugène a inauguré l'emploi du fer et de
+la fonte substitués à la pierre dans l'ornementation de cet édifice.
+
+Sans avoir cette excuse à invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la
+même idée, pour l'appliquer sur une plus vaste échelle et dans des
+conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son
+église de Saint-Augustin, dont le gros oeuvre se dessine au point de
+bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a été conduit à cette
+expérience délicate et dangereuse par son succès dans la construction
+des halles centrales. Mais d'une halle à une église, il y a toute la
+distance qui sépare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M.
+Baltard n'ait sacrifié l'art à la science, et l'architecte à
+l'ingénieur. Il s'est laissé entraîner par l'attrait d'un problème à
+résoudre, d'une ressource nouvelle à créer; il a vu surtout dans son
+église une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la
+statique et ses études sur la combinaison des forces et des résistances,
+plus encore que de créer un monument qui satisfît à toutes les lois de
+la beauté artistique: c'est en quoi je dis que l'ingénieur a dominé
+l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier résultat de
+donner à un édifice le vulgaire cachet d'un bâtiment commercial. Qu'on
+le réserve pour les gares, les marchés, les bazars, rien de mieux: on en
+peut même tirer là des effets heureux; mais, à moins d'une nécessité
+impérieuse comme celle qui existait pour la construction de
+Saint-Eugène, je voudrais qu'on l'exclût soigneusement de toute oeuvre
+artistique et monumentale, spécialement des églises. Dans un édifice
+gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie
+moderne, de toutes les matières celle qui semble répugner le plus à se
+laisser façonner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un
+anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure, à côté des
+becs de gaz, dans un temple protestant.
+
+D'ailleurs, pour rester économique, ce qui est sa seule justification
+possible, l'emploi du fer et de la fonte impose à l'architecte une sèche
+et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fenêtres et des
+rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les arêtes de la
+voûte, toutes ces parties dont chaque détail était si délicatement
+varié par le ciseau de l'ouvrier, coulées dans le même moule, vont
+reproduire partout une disposition uniforme. Là est la grande
+difficulté, à laquelle on n'échapperait qu'en multipliant et en
+diversifiant les moules, c'est-à-dire en reportant sur ce point les
+dépenses supprimées sur la matière première. Quand l'église
+Saint-Augustin sera terminée, nous jugerons de quelle manière s'y sera
+pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance
+que nul n'est plus capable que lui d'en venir à bout.
+
+Ce que nous pouvons à peu près juger jusqu'à présent, c'est la
+conception et la physionomie extérieure du monument. Il est d'un style
+difficile à définir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher
+complétement à aucune époque antérieure,--ni à la Renaissance, dont il
+n'a pas la légèreté, la richesse et la grâce; ni, malgré son dôme, au
+dix-septième siècle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majesté.
+En somme, c'est quelque chose de neuf, qui témoigne d'une louable
+indépendance et qui vise avant tout à l'originalité. L'ensemble n'est
+pas dépourvu de physionomie. En sa qualité d'architecte en chef de la
+ville de Paris, il est à croire que M. Baltard n'a pas eu à discuter
+avec l'esthétique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son
+contrôle personnel, n'a été soumis qu'à celui de M. le Préfet, qu'il est
+difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une
+habileté et d'une hardiesse réelles; il lui en a fallu beaucoup, rien
+que pour vaincre les difficultés de l'emplacement ingrat, en forme de
+triangle irrégulier, qu'on lui a assigné. Il ne manque à l'église
+Saint-Augustin que le caractère d'une église: au premier abord, à cette
+architecture solide et mathématique, on dirait d'une forteresse ou d'une
+prison. Si M. Baltard était homme à s'occuper des détails, je lui
+conseillerais d'en alléger la masse sévère par quelques sacrifices aux
+grâces, qu'on ne hante point assez dans les traités de statique et de
+géométrie.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les fois que nos yeux sont affligés par un de ces édifices
+déplorables dont l'art préfectoral continue à nous menacer, une pensée
+et un souvenir se représentent obstinément à notre esprit. Il y a deux
+ans, à l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, on avait disposé
+sur la place du Trône une décoration, composée d'un portique circulaire,
+d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figurée provisoirement en
+charpente et en toile, afin de permettre les modifications nécessaires,
+conformément a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'après
+plusieurs essais de transformation on n'a rien trouvé de mieux que de
+supprimer le tout. Combien de mécomptes et de bévues épargnés à
+l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le même
+procédé à la plupart des édifices nouveaux, avant leur achèvement
+définitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois
+eussent d'abord été figurées en carton, je suis sûr que M. Hittorf et M.
+Ballu se fussent des premiers attelés à la corde des démolisseurs. Et
+quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-même, si l'on avait pu,
+le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme
+une toile peinte! Quand on songe que, grâce à cette précaution
+élémentaire, il n'est peut-être pas un monument du nouveau Paris qui ne
+nous eût été épargné, on éprouve un sentiment de regret dont la vue même
+de Napoléon Ier en costume d'apothéose sur la cime de la colonne
+Vendôme ne peut suffisamment tempérer l'amertume.
+
+Je doute qu'il y ait un seul des méfaits artistiques de l'administration
+actuelle contre lequel l'opinion publique se soit soulevée avec une plus
+énergique unanimité que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une
+imagination égarée par le souvenir des Césars, et dont la solennité
+confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la littérature
+et l'art, sous la direction de l'abbé Delille et de David, professaient
+qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait
+comprendre encore ce caprice impérial; et la statue de bronze, revêtue
+de la toge romaine, à la veille des désastres de 1812 et de 1814,
+aurait pu répondre comme ce César mourant à ceux qui l'interrogeaient:
+_Sentio me fieri Deum_. Mais aujourd'hui, après la révolution qui a
+balayé tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un
+gouvernement qui se fait gloire d'être issu du suffrage universel et de
+révérer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des idées
+nouvelles et du droit populaire, c'est un énorme contre-sens historique
+et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des
+canons autrichiens, et déroulant en spirales, de la base au sommet, un
+immense fouillis d'épaulettes, de colbacks, d'uniformes modernes,
+substitué à la figure légendaire de Napoléon en redingote grise et en
+petit chapeau, telle qu'elle est restée dans le souvenir et le culte de
+la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention,
+qui ne répond à aucun sentiment et n'en éveille aucun. Il y a là une
+puérilité emphatique et déclamatoire qui fait sourire. Était-ce bien la
+peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington
+en _costume_ d'Achille au sortir du bain?
+
+Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle à faire ici?
+La colonne Trajane s'élevait à Rome: il était tout simple que les
+artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et
+ils n'auraient pas songé à les déguiser en Pharaons, sous prétexte
+d'apothéose. Nous autres, nous sommes en France, à Paris, en l'an de
+grâce 1865, et cette statue théâtrale, dressée en place publique, à
+quarante mètres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil
+au bras, en face de l'État-Major devant lequel on peut voir rangés en
+ligne les tambours de la garde nationale, à dix pas du boulevard, des
+omnibus de la Bastille et du Grand-Hôtel, peut passer pour une mascarade
+à peu près aussi ridicule que l'Alcide, en perruque à triple marteau, de
+la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement
+lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions _académiques_
+de l'arrêté par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur,
+quelques semaines plus tard, dépossédait l'Académie de la direction de
+l'École des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les élèves dans une
+routine déguisée sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment
+comprendre les nécessités de l'idéal moderne.
+
+Voilà donc ce qu'on nous a donné en fait de monuments nouveaux! Si du
+moins on respectait les anciens, puisqu'on éprouve une telle impuissance
+à les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir à le
+reconnaître, ont été restaurés avec soin, avec amour, par exemple la
+Sainte-Chapelle, dont les travaux étaient commencés dès les dernières
+années du règne de Louis-Philippe; Notre-Dame, où je ne regrette que les
+précieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient
+enrichi les chapelles de leurs _mais_ et de leurs _ex-voto_; la tour
+Saint-Jacques, qu'on a isolée, en l'enchâssant, comme un joyau, dans un
+maigre écrin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqué ces dégagements avec
+la furie d'exécution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait
+fallu les payer chèrement par de véritables hécatombes de maisons, je
+sais gré à l'administration du zèle qu'elle a mis à déblayer les
+principaux édifices des pâtés de bâtiments où ils étaient enfouis.
+
+Mais voici le revers de la médaille. Ce beau zèle, excellent en
+principe, ne sait point s'arrêter à temps dans ses applications. Comme
+il ne sent jamais le frein, il court à toute bride, emporté par
+l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait guère
+plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient restés
+debout, et encore non-seulement grattés, badigeonnés et recrépis, mais
+raccommodés et complétés à la dernière mode. Hormis les trois ou quatre
+que j'ai cités, devant lesquels,
+
+ À cet air vénérable, à cet auguste aspect,
+ Les meurtriers surpris sont saisis de respect.
+
+ceux qu'on n'a pas détruits, on les a mutilés, et ceux qu'on n'a pas
+mutilés, on les a _restaurés_ à la façon des tableaux du Louvre,
+c'est-à-dire en y remplaçant les teintes noires par de belles teintes
+blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'âme par de jolies
+petites couleurs gaies qui réjouissent l'oeil. Qui nous expliquera par
+suite de quel mystérieux enchaînement d'idées on a pu voir en même temps
+nos _édiles_ faire pomper sur les monuments neufs une composition
+noirâtre destinée à les vieillir, et faire gratter les vieux monuments
+pour les rajeunir? Les trois quarts des plus vénérables édifices qui ont
+survécu à la destruction de l'ancien Paris sont employés à des usages
+divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'église
+Saint-Barthélemy, avant sa démolition, était devenue un bal d'étudiants,
+comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a
+installé le théâtre du Panthéon dans l'église Saint-Benoît (aujourd'hui
+démolie), un marché dans les Carmes de la place Maubert, des métiers à
+vapeur dans l'église romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de
+vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de
+bains, ont élu leur gîte dans la chapelle des Mathurins (dont les restes
+viennent de disparaître), dans le splendide hôtel de la Valette, dans
+l'hôtel de la Bazinière, dans les églises Saint-Sauveur et Saint-Jacques
+de l'Hôpital.
+
+Mais ces profanations ne sont pas toutes, à beaucoup près, du fait de
+l'administration présente, et les précédentes en peuvent réclamer
+largement leur part. En outre, quelques-unes sont le résultat naturel et
+fatal de la marche du temps, des révolutions, de l'extinction des
+familles, du déplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut,
+d'ailleurs, un marchand de vins dans l'hôtel de la Valette qu'une
+caserne de gardes municipaux dans l'hôtel du maréchal d'Ancre, ou un
+mont-de-piété dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et
+particulier à la municipalité actuelle, c'est moins de gâter les vieux
+monuments ou de les profaner, que de les détruire. On ne se doute pas
+assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frénésie de
+l'alignement, ont ébréché ou renversé à Paris, en dix années,
+non-seulement de maisons historiques, mais d'édifices curieux ou
+ravissants, tombés en poussière sous la pioche et jetés en morceaux dans
+le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville;
+et des centaines de monuments, qui échappaient à l'attention de la foule
+par leur petitesse ou se dérobaient sous d'affreux pâtés de maisons en
+plâtre, mais qui faisaient les délices de l'archéologue, ont pu
+disparaître sans qu'ils s'en doutassent.
+
+Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive
+gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les
+colléges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une
+effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de
+l'étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de
+pèlerinage où l'Europe entière venait chercher la science. La place de
+Grève, bien qu'elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa
+physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des
+innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom. Et voici qu'on
+parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le
+ventre à l'École de médecine, pour traverser d'un bout à l'autre le
+noble faubourg, ce quartier paisible où les rues sont larges, le
+commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'hôtels qui restent
+déserts tout l'été, sorte de Thébaïde de Paris qui n'a certes nul besoin
+qu'on y ouvre de nouveaux débouchés à la circulation, et où cette
+prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les _vieux
+partis_, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les
+recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en
+boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que
+le faubourg Saint-Honoré? C'étaient, à peu près, les deux seuls points
+de Paris où il y eût encore de vastes hôtels qui se développassent en
+largeur, au lieu de se développer en hauteur, des cours qui ne
+ressemblassent point à des puits artésiens, et des jardins ailleurs que
+sur le rebord des fenêtres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut
+permettre à aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de
+se dérober à l'envahissement du commerce et à l'égalité du niveau
+commun.
+
+Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec
+l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la
+maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et
+dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean
+de Latran ne les feraient pas dévier d'un millimètre. En 1806, des
+faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas formé le
+projet de prolonger la rue des Prouvaires à travers l'église
+Saint-Eustache? En ce temps arriéré, le triomphe de la ligne droite
+était encore indécis: aujourd'hui, on n'eût point hésité, quitte à
+recoudre après coup une abside postiche à l'église, comme on a fait pour
+Saint-Leu. Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et
+une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite: la
+ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des
+monuments. Périsse l'art plutôt qu'un principe! Peut-être est-ce acheter
+un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, tracée au
+tire-ligne, au compas et au fil à plomb, et offrant dans ses voies
+principales, au lieu de ces rangées de vastes et antiques hôtels, une
+double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafés.
+
+Que serait-ce donc si, à côté des hôtels et des monuments de tout genre,
+nous voulions énumérer toutes les rues illustres ou fameuses,--ces rues
+qui écrivaient l'histoire entière de Paris dans leurs noms
+pittoresques,--disparues, englobées, rasées de fond en comble par ces
+insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines?
+Et comme si ce n'était pas encore assez, écoutez les faiseurs de
+projets, les _mouches du coche_ de l'attelage municipal: ils vous
+démontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le
+résidu de la vieille cité disparaisse jusqu'à la lie, de les débaptiser,
+pour enlever à Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur
+odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands
+hommes ou de victoires; d'autres, plus ingénieux encore, d'affubler
+chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie
+du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manière à
+métamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].
+
+[Note 11: Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'à
+Henri IV, et l'idée qu'il avait conçue de faire converger vers la place
+de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites,
+rien n'était plus légitime. En son ouvrage intitulé: _Paris à la fin du
+dix-huitième siècle_ (in-8°, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan
+qui lui est propre, et qui consiste, en considérant Paris comme le
+centre d'un vaste État, à présenter dans les dénominations de toutes ses
+rues, impasses, places et quartiers, un résumé de la carte géographique.
+Sous la Révolution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom
+de la section des Arcis, avait fait sur le même sujet une proposition
+beaucoup plus originale à la Convention. Voici comme elle était
+formulée: «Les communes de la France seront divisées en arrondissements
+particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place
+publique portera le nom d'une _vertu principale_. Les rues affectées à
+l'arrondissement de cette place seront désignées par les noms des
+_vertus_ qui auront un rapport direct avec cette vertu principale.
+Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de
+quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de
+leur vertu principale.--À Paris, par exemple, le Palais National
+s'appellera _Temple ou Centre du républicanisme_; l'Hôtel-Dieu, _Temple
+de l'humanité républicaine_; la Halle, _Place de la frugalité
+républicaine_. Les rues adjacentes, pour la première, seront les rues de
+la Générosité, de la Sensibilité, etc., et pour la seconde, de la
+Tempérance, de la Sobriété, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura à
+chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bientôt la morale
+dans le coeur.» Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites?
+Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion
+de mettre les vertus du dix-neuvième siècle en lumière, à moins
+toutefois qu'on ne craigne, selon le cas prévu par le sagace citoyen
+Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.]
+
+En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu:
+du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique débarrassé de
+l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mêlés de chinois; de la
+Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve, des copies
+de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon;
+partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style préfectoral
+dont nous avons parlé.
+
+Mais il faut chercher ailleurs la véritable architecture du nouveau
+Paris. Les monuments où s'affirment et se démontrent le génie
+particulier de l'administration comme celui de l'époque présente, ce ne
+sont pas ceux qui affichent la prétention d'arriver jusqu'à l'art et de
+relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractère
+d'utilité, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui
+sont inspirés par les besoins du luxe et du confortable, par les
+exigences croissantes du plaisir.
+
+Dans la première catégorie, les gares, les ponts, les puits artésiens,
+les casernes, tout ce qui est oeuvre d'ingénieur plutôt que d'architecte,
+voilà les vrais édifices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel.
+J'ai nommé les casernes; on nous en a bâti sur tous les points: la
+caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de
+commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrière l'Hôtel de
+ville et dans la Cité; la caserne typique du Prince-Eugène, celle de la
+Pépinière, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour
+l'état-major de la garde de Paris, près de la préfecture de police, cinq
+ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en bâtit
+encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protégés.
+
+Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait été reconstruit,
+sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite
+de cette fièvre de démolition, de réparation et de reconstruction qui
+pousse l'édilité actuelle à ne pas laisser un coin de Paris, pas une
+rue, pas un édifice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et
+pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription
+qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postérité n'en
+ignore, que tel monument, commencé par Louis XIV, a été terminé ou
+rebâti sous le règne de Napoléon III. De plus, on nous a donné deux
+ponts entièrement neufs, baptisés par nos récentes victoires: à coup
+sûr, ce sont de beaux ponts, solidement campés sur leurs arches hardies,
+comme il sied à des ponts qui ont coûté à eux seuls autant que trois ou
+quatre églises réunies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de
+Solférino, soulève une réflexion qui n'est pas sans intérêt. Lorsqu'il
+était si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer
+dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle
+arrière-pensée inquiétante il s'étend en face du palais de la
+Légion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prévoyante
+sollicitude, n'aurait point voulu se ménager ainsi un argument
+irrésistible pour raser quelque jour le palais[12].
+
+[Note 12: Un bruit court,--et l'expérience nous a appris que, sur le
+chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui
+courent,--un bruit court qu'on nous prépare un nouveau pont entre celui
+des Arts et celui des Saints-Pères, pour correspondre à un guichet du
+Louvre qui n'est pas encore ouvert, et à une rue qu'on se propose de
+percer. Seulement, quand il aura été bâti, les deux autres seront
+devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour
+les démolir.--M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a
+fait observer M. F. de Lasteyrie. Après avoir exécuté séparément les
+deux tronçons du boulevard de Sébastopol sur la rive droite et sur la
+rive gauche, il s'est aperçu non-seulement qu'ils n'étaient pas dans le
+même axe, mais encore qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans l'axe des
+deux ponts destinés à les mettre en communication. Il a fallu les
+abattre tous deux pour les reconstruire à côté: c'était l'affaire de
+quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler.
+Mais, après cette opération, il s'est trouvé que le nouveau pont au
+Change n'était guère mieux que l'autre en ligne droite avec le
+boulevard. Voilà qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de
+le démolir une seconde fois.]
+
+Les deux chefs-d'oeuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient
+à l'art moins qu'à la science, c'est le grand égout collecteur et les
+Halles centrales. Le grand égout est une merveille souterraine, une
+création prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler
+de loin à l'admiration. À la rigueur, on peut approcher les Halles de
+plus près, et même y entrer un moment. Pour nous, cette vaste
+construction, d'une hardiesse légère et d'une solide élégance, où l'air
+et la lumière pénètrent avec tant d'abondance, où tout a été si
+habilement calculé pour la commodité des aménagements et les besoins de
+la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en
+gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente
+gigantesque en fer et en brique, comme il convient à un marché couvert,
+est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe
+chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait
+craquer successivement toutes les ceintures où l'on essaye de le
+contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus
+irréprochable élevé dans ces douze dernières années. Quoi qu'en veuille
+faire croire la critique officielle, nous sommes à une époque de prose,
+et il y a là une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par
+l'évidence de leur signification.
+
+Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture,
+devenue stérile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du
+luxe et du confortable. Après les Halles, les monuments par excellence
+palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Hôtel et l'Hôtel du Louvre,
+ces deux caravansérails babyloniens de la civilisation la plus raffinée,
+ces deux cités modèles qui peuvent loger sous le même toit la population
+d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation
+puissante toutes les ressources de la vie matérielle et toutes les
+commodités de la vie élégante. Ce sont encore ces grands cafés, ces
+jardins féeriques, tous ces établissements frivoles et charmants,
+demeures royales élevées au plaisir devenu roi, et où les conceptions
+ambitieuses de l'architecture d'État sont vaincues par la souple adresse
+et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.
+
+Je conseille à mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le café
+Parisien, derrière le Château-d'Eau, le Grand-Café, au rez-de-chaussée
+du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions,
+ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces
+innombrables, où ruisselle le reflet de ses milliers de lumières, sa
+belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze,
+et le carillon joyeux qui émiette les heures à ses insouciants
+habitués;--le second, décoré par l'élite de la jeune peinture et les
+plus brillants élèves de l'école de Rome, avec ses trois plafonds, où M.
+Gustave Boulanger a représenté les Provinces aux grands crus défilant
+processionnellement entre deux haies prosternées de fidèles; M. Émile
+Lévy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans
+le culte sacré de la jouissance, et s'avançant en pèlerinage vers la
+Jérusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de
+l'Opéra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un élève de
+Flandrin, les allégories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture,
+de la Science, voire de la Poésie, qu'on ne s'attendait guère à trouver
+en pareil lieu;--enfin le troisième, avec sa façade agrémentée de
+sculptures, son comptoir splendide, surmonté d'un cadre en boiserie
+délicatement ouvragé, sa rotonde à deux étages, entrecoupée de seize
+arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie
+bordée de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au
+riche cadran, où les heures sont marquées par une ronde de douze
+nymphes, son balcon à jour ornementé de masques et de médaillons, son
+foyer, que décorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de
+Debay, enfin les moulures et dorures qui déroulent de la base au sommet
+leurs étincelantes arabesques; ce sont là, sans contredit, des
+monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau
+Paris.
+
+Je n'ai pas à discuter ici l'illusion de quelques bonnes âmes, faciles à
+l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau élèvent
+l'esprit, et qu'il finit toujours par s'établir une certaine harmonie
+entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rêvé à ce propos je
+ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperçu les
+fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et
+un _signe du temps_.
+
+Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand
+style, et son habileté féconde en ressources quand il ne s'agit que de
+confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente
+rapide de la décadence, et celui du tapissier-décorateur, dont le
+progrès s'accroît chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant,
+que souvent il se marque dans un même édifice et s'y révèle côte à côte
+sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau
+Louvre. Sans remonter jusque-là, qu'il nous suffise de renvoyer aux
+théâtres de la place du Châtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la
+différence frappante qui existe entre l'architecture extérieure de ces
+édifices et leur architecture intérieure, entre la décadence du goût, si
+visible d'un côté, et les progrès d'élégance, de luxe et de commodité,
+si incontestables de l'autre.
+
+
+
+
+IX
+
+CONCLUSION.
+
+
+Résumons-nous et concluons. Que résulte-t-il de cette étude sommaire?
+Qu'est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l'ont transformé de
+fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?
+
+Ce qu'il y a gagné, on le voit assez du premier coup d'oeil, et il serait
+puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et
+monumental, résultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce
+décorum, de cette uniformité, qui, suivant plusieurs, doivent constituer
+le caractère essentiel dune grande capitale. Il y a gagné de l'air, de
+la lumière et de l'espace. On a déblayé les quartiers insalubres,
+dégagé les monuments, tracé d'un bout à l'autre de la ville un savant
+réseau stratégique. Voilà tout, à peu près, et ce n'est point à moi
+qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas été plus long à
+régler.
+
+Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant
+pas s'arrêter à temps, et que, d'une transformation utile, légitime et
+qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant
+à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines,
+et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n'est pas le
+principe que nous blâmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de
+prétexte. On avait commencé par 89; on finit par 93. Le terrorisme de
+l'équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le
+comité de l'expropriation sans appel siége à l'Hôtel de Ville. M.
+Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité
+historique; ce rôle n'a pas suffi à son ambition et il a préféré en
+être le destructeur. Il a voulu devenir le _Fléau_ de l'édilité et
+l'Attila de la ligne droite.
+
+Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court à dresser. Il y
+a perdu le pittoresque, la variété, l'imprévu, ce charme de la
+découverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage
+d'exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours
+inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait
+spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage
+humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays
+latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis à la
+Chaussée-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il
+semblait que l'on passât d'un continent dans un autre. Tout cela formait
+dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,--ville de
+l'étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville
+du mouvement et du plaisir populaires,--et pourtant rattachées les unes
+aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voilà ce qu'on
+est en train d'effacer sous la monotone égalité d'une magnificence
+banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers, en
+perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans
+une perspective d'une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.
+
+Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous
+les angles, tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le
+même niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple
+et si accentuée, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui
+fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus
+sacrés; une ville de boutiques et de cafés, qui vous poursuit de
+l'éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse;
+une ville d'apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations,
+le caravansérail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de
+Porthos, d'or brodé par devant, de vil buffle par derrière.
+
+Les travaux récents ont, d'ailleurs, l'inconvénient inévitable de ces
+vastes entreprises, qui sont le résultat d'un système préconçu plutôt
+que d'une étude attentive des besoins qu'elles prétendent satisfaire.
+Appliqués pour ainsi dire _a priori_, tout d'un bloc et avec une
+rigidité mathématique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au
+lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux nécessités et
+de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans
+leurs transformations les plus radicales, ce caractère factice et
+superficiel auquel il est impossible de se méprendre. Ils se superposent
+aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler,
+sans répondre à leurs besoins, et en transportant toutes les apparences,
+toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux
+qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit
+commerçant et le mince bourgeois des lieux où il vivait en paix depuis
+des siècles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux
+humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les
+quartiers dans leur uniformité contre nature, aussi opposée à la variété
+des aspects qu'à la diversité des besoins d'une grande ville, ils
+jettent le faubourg Saint-Antoine dans le même moule que le faubourg
+Saint-Germain, promènent leur niveau sur le pays latin et les alentours
+de la Bourse pour les égaliser, transplantent le boulevard des Italiens
+en pleine montagne Sainte-Geneviève, avec autant d'utilité et de fruit
+qu'une fleur de bal dans une forêt, et créent des rues de Rivoli dans la
+Cité qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale,
+démoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une église, un
+hôpital et un palais.
+
+Cette transformation de Paris, dont Paris se fût si bien passé, et pour
+laquelle on réclame non-seulement notre docilité, mais notre
+enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne
+vaut. De plus, elle nous a repris en détail tout ce qu'elle nous
+accordait en gros, et aussitôt qu'on était tenté de reconnaître son
+bienfait, elle se contredisait en le détruisant. Le développement des
+rues s'est fait aux dépens de celui des maisons et des appartements; les
+nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumière dans les quartiers
+insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les
+cours et les jardins, mis d'ailleurs à l'index par la cherté croissante
+des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du
+macadam, qu'ils n'évitent qu'au prix d'une poussière non moins
+désastreuse. Enfin, tout en s'appliquant à donner aux rues un caractère
+grandiose et monumental, l'administration a marqué ses édifices de ce
+cachet particulier de mauvais goût et de pompeuse mesquinerie que nous
+avons constaté.
+
+Peut-être quelque lecteur est-il tenté de me trouver bien sévère. Le
+sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop
+avancées qu'il se trouvera d'honnêtes gens, désintéressés dans la
+question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou
+de dénigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplète, et
+forcément modérée, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde
+les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au
+sentiment public, et, j'ajoute tout bas, à celui même des architectes
+qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pût se produire en toute
+indépendance. S'ils se mettaient un jour à parler, ils en diraient bien
+d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau
+Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, à défaut de
+celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gémissement. Qui
+pourrait m'indiquer où les édifices qu'on nous inflige ont trouvé des
+approbateurs? «Dans _le Constitutionnel_,» me répondra-t-on. C'est
+précisément ce que je voulais dire.
+
+Ce qui frappe comme le caractère général de cette architecture bâtarde,
+c'est l'absence d'un principe déterminé, le manque de suite et d'idéal,
+en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte
+la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, où les plus
+grandes victoires de l'invention ne vont qu'à confondre les styles sous
+prétexte de les unir, à en bouleverser les dispositions fondamentales
+sous prétexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas varié, il est
+décousu. C'est une série d'essais et de tâtonnements, qui, ne se tenant
+par aucun lien artistique, ne représentent rien, et où l'incohérence ne
+s'affiche pas seulement d'un édifice à l'autre, mais dans les diverses
+parties d'un même édifice. On commence d'une manière, on finit d'une
+manière différente; l'idée qu'on n'a pas pris le temps de mûrir, se
+modifie en chemin, ou se dénature sous toutes les alluvions étrangères
+qu'elle est condamnée à subir.
+
+Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractéristique,
+originale, propre au temps, mais on ne voit pas même de persévérance et
+de fixité dans l'imitation. Il n'y a point là d'éclectisme, il y a de
+l'indécision: on dirait que l'art énervé n'a plus la force de sentir son
+impuissance et de choisir ses modèles. Lorsque toutes les époques, même
+les plus abaissées par la décadence, se sont crée, ou du moins ont
+adopté un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnaît à première
+vue, le seul cachet de l'architecture présente, celle de toutes pourtant
+qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne
+pourra se reconnaître qu'à l'absence de style. La confusion des langues
+a présidé à ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne,
+comme disent les professeurs de rhétorique, la ville où toutes les
+idées, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une
+mêlée contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de
+monuments disparates.
+
+Une époque, ou plutôt une administration,--car je crois avoir établi que
+c'est là le fait particulier de l'administration,--qui lègue de tels
+édifices à la postérité comme le dernier effort de son imagination et de
+son goût, est définitivement jugée au point de vue artistique. Le
+programme de M. Duruy lui-même, que penserait-il et qu'aurait-il dit de
+l'état des beaux-arts au siècle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas
+précisément un grand siècle architectural, si, au lieu des Invalides,
+de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laissé
+comme le témoignage suprême de son génie, commandés par le roi, composés
+et dirigés par ses plus éminents architectes, surveillés et approuvés
+par ses ministres, exécutés par ses premiers ouvriers, chantés par ses
+poëtes officiels, admirés avec orgueil par ses critiques en titre, la
+mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel
+et le Théâtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question:
+c'est déjà trop d'avoir pu la poser.--Il est vrai que nous ne sommes
+plus au siècle de Louis XIV.
+
+N'est-il pas temps enfin de s'arrêter dans cette voie où, depuis douze
+ans, sans nous laisser respirer, on nous entraîne à toute vapeur vers un
+terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours à mesure
+qu'on espère l'atteindre? Est-il nécessaire de faire un si long et si
+rude chemin, à travers tant de ruines et de fondrières, pour arriver au
+«dégrèvement des taxes locales,» et n'avons-nous pas bien mérité qu'on
+plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destiné à marquer le
+_couronnement_ de l'édifice?
+
+L'expérience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous
+apprendre, et de part et d'autre nous savons à quoi nous en tenir.
+Monsieur le préfet de la Seine, ayez pitié de nous! votre peuple vous
+demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore,
+agenouillé dans la poussière de ses ruines. Grâce pour notre faiblesse!
+faites trêve à ces embellissements forcenés, implacables, dont
+l'éternelle menace trouble notre sommeil. Arrêtez d'un geste ce flot
+impétueux de démolitions, cette mer montante, déchaînée à votre voix,
+qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours
+à nos pieds, avec l'inexorable sévérité d'un châtiment fatal. Monsieur
+le préfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne fût-ce
+que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!
+
+
+
+
+PARIS FUTUR
+
+
+ «Je ne fais que commencer.»
+ (_Parole attribuée à M. Haussmann._)
+
+ «Ce qui reste à faire est au moins
+ aussi considérable que ce qui vient
+ d'être accompli.»
+
+ (_Discours de M. le préfet de la Seine
+ à la Commission municipale, le 29
+ novembre 1864._)
+
+
+En ce temps-là, j'eus une vision.
+
+Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me
+réveillais tout à coup au moment où sonnait la première heure de l'année
+1965.
+
+Et l'ange préposé par Dieu à la garde de Paris, me soulevant par les
+cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'où il me montra la
+grande ville étendue à mes pieds.
+
+Et voici ce que je vis:
+
+Je vis une merveille qui eût excité l'admiration de Barême, et fait
+tomber Monge et Legendre en extase.
+
+Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses
+nouvelles ceintures et débordé de toutes parts sur ses alentours, en les
+engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomètres
+de tour, et remplissait à lui seul le département de la Seine.
+Versailles était son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de
+former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient
+sur les tours de leur cathédrale, pour voir si le flot de Paris
+n'arrivait pas enfin jusqu'à eux. D'étape en étape, les derniers
+tronçons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient
+expirer sur les bords de la forêt de Chantilly, proprement taillée en
+parc à l'anglaise. Le boulevard de Sébastopol avait poussé sa pointe en
+éclaireur jusqu'aux portes de Senlis, et des îlots de maisons
+grandioses, semées çà et là à travers la plaine aride et nue, dans un
+désordre sagement réglé par le compas des ingénieurs, comme autant de
+jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur
+la route de Fontainebleau. Le temps était bien loin où une audace timide
+et arriérée voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville,
+dont il était d'abord la sentinelle avancée: dépassé par la marée
+montante à laquelle il croyait servir de phare et de point de
+ralliement, le monument de Chalgrin n'était plus qu'une épave surnageant
+encore dans les lointains les plus reculés de la capitale agrandie, et
+cette porte d'entrée, qui avait voulu changer de rôle, maintenant punie
+de son ambition, ressemblait à une porte de sortie sur le vieux Paris.
+La ville avait fait la moitié du trajet au-devant de l'Océan, et l'Océan
+s'était avancé à sa rencontre, si bien que l'antique légende de Paris
+port de mer était enfin une vérité. Le monstrueux cancer, s'étendant
+toujours, avait rongé toutes les chairs vives autour de lui, et,
+d'annexions en annexions, la France entière était devenue sa banlieue.
+
+À force de se transformer et de s'embellir, la grande cité avait fini
+par faire peau neuve des pieds à la tête. Il n'y restait plus aucun
+vestige de ce passé ténébreux qui déshonorait encore çà et là sa
+splendeur en l'an de grâce 1865. Un siècle de travaux assidus, dirigés
+par une demi-douzaine de préfets qui se transmettaient comme un héritage
+sacré la monomanie furieuse de la bâtisse et le _delirium tremens_ de la
+démolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.
+
+Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence,
+autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de
+Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais
+juste aussi beaux les uns que les autres.
+
+Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et,
+par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et
+de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur
+égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques,
+régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une
+base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution
+intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements,
+d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé
+l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait,
+par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe,
+comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance
+le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des
+ornements et des dorures.
+
+Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la
+ligne des boulevards. Ainsi l'oeil n'était plus blessé par ces disparates
+choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle
+abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des
+civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières,
+les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers
+intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service,
+comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans
+les maisons bien organisées.
+
+De cette place, on pouvait d'un coup d'oeil, en pivotant sur soi-même,
+embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu
+était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire,
+surmontée d'un phare, oeil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet
+puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la
+ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante
+embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et
+flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de
+ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (_utile dulci_),
+oeuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par
+l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans
+une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une
+auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la
+Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les
+épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.
+
+Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne,
+vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette
+d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les
+cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils
+électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts
+ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête
+à chaque membre les signaux nécessaires.
+
+Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé
+d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même
+dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement
+l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications,
+détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour
+les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans
+l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient
+concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges
+de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par
+un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen
+de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite,
+offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le
+système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème
+de mathématiques.
+
+À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante
+boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait,
+suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le
+périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait
+pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode.
+Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus
+besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le
+boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se
+trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les
+curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues
+latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain
+ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où
+se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les
+casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un
+poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'oeil jeté
+sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les
+diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens
+déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais
+n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul
+Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues.
+Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les
+monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style
+ancien, et à gauche le style moderne.
+
+L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour
+transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est
+ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et
+que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa
+place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de
+Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le
+bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles
+figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et
+arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de
+Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de
+flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine
+hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables;
+Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique
+qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de
+régulateur à toutes les horloges de la ville.
+
+On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui
+de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage,
+une _ville d'exposition_, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet
+d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants,
+mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle
+offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se
+plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne
+point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de
+l'orgueil patriotique.
+
+Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit
+certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.
+Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient
+déterminés _a priori_ par le plan général de la ville, au lieu de
+s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que
+les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les
+écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y
+avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en
+avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais
+bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue,
+ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de
+créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne
+servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient
+qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur
+gouverneur et leur administration.
+
+Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que
+voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les
+deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs,
+une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient
+un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un
+parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui
+sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance
+en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne
+pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les
+points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu
+jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans
+courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et
+d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.
+
+Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et
+lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des
+machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et
+chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de
+balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les
+trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.
+
+Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence
+portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante
+portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes
+était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été
+réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus
+importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les
+places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la
+royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre
+logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des
+industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance
+de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de
+même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de
+géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient
+devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à
+se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait
+les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des
+bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin
+les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand
+tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la
+capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil
+impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les
+classes inférieures des lycées.
+
+Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces
+vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie
+l'histoire ténébreuse des moeurs et usages du vieux Paris. Plus de rues
+des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du
+Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi
+donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!
+
+L'oeil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs
+et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de
+superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations,
+Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé
+Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en
+regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à
+cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi
+avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au
+rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à
+quelque chose.
+
+Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg
+Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:
+jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient
+partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands
+hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles
+surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient
+naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces
+débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue
+de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur
+tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était
+toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied
+à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni
+commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait
+aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait
+même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais
+dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes)
+l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.
+
+En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui
+m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma
+curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit
+instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but.
+Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les
+mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque
+appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part
+d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des
+séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient
+destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs
+impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les
+magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs
+de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces
+pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des
+employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux
+ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et
+soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux;
+mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,
+et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre
+qu'ils étaient «le peuple souverain.»
+
+De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des
+boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme
+de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux
+calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits,
+avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.
+
+Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de
+rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue
+expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,
+qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des
+feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon
+rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait
+par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du
+service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de
+gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans
+uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le
+contrôlassent plus sévèrement.
+
+J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien
+Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les
+boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient
+aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans
+une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je
+restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de
+moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques
+heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je
+vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les
+Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le
+trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu
+invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la
+Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs
+ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly
+se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la
+Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels
+jusqu'à la place de la Concorde.
+
+De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur
+l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la
+tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres
+d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux
+considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la
+rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus
+grande commodité des charretiers et pour mettre _Bobino_ en
+communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait
+avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres
+recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière,
+l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de
+l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs
+d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de
+Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques,
+l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place
+Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de
+l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois
+sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un
+perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des
+squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les
+arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur
+rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans
+les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi
+l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant
+ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.
+
+Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai
+sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de
+précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en
+était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à
+merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande
+capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la
+Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au
+lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un
+victorieux,--de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances
+du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,
+qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place,
+sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce
+second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la
+toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste
+impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée
+devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait
+comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux,
+des pioches et des truelles.
+
+En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de
+calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la
+poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le
+haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu
+de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze
+des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,
+placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient
+en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal.
+Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par
+une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante
+révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.
+
+Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs
+expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville
+de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes
+suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand
+Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le
+Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une
+méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de
+lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour
+l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un
+religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À
+gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une
+forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger
+devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les
+Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai
+vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me
+rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main
+sur son coeur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse,
+pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du
+piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption
+de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion
+d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du
+style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude
+d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin,
+Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan,
+faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie
+représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un
+souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur,
+la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore,
+chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de
+l'Envie et du Dénigrement.
+
+J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de
+bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le
+fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait
+vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal
+articulés. Un bras vigoureux me secoua.
+
+Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient
+jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le
+bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des
+charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur
+la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était
+devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.
+
+«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa
+casquette.
+
+--Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve,
+pourquoi m'avez-vous éveillé?»
+
+Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à
+la main.
+
+C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans,
+d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à
+la prolongation du boulevard Saint-Germain.
+
+«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS
+
+
+Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au
+lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste
+des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le
+24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je
+puis ainsi dire,--comme il importe de s'y résigner pour toutes les
+critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas,
+comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.
+
+Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission,
+qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions
+les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je
+ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces
+d'état.
+
+Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqué_, que cette mesure
+ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue
+administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous
+permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais
+incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on
+pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle
+sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple,
+ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à
+craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de
+l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira
+d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de
+distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des
+Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à
+la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le
+sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans
+confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et
+est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les
+intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers
+et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent
+du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je
+sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me
+dérouter pour longtemps.
+
+[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouvée vérifiée. La
+plupart des journaux ont raconté, vers la fin de décembre dernier,
+l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicilié à Paris, au
+lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place
+Wagram, et connu aujourd'hui sous sa première appellation de place
+Pentagonale, le nom de Wagram ayant été donné récemment à un autre
+square placé dans le même quartier. M. B..... envoya, le 22 décembre, de
+la rue Vivienne, où il a son bureau, une dépêche à sa famille, laquelle
+dépêche lui fut retournée le lendemain avec cette mention: _Destinataire
+inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite
+depuis plusieurs années le lieu en question, trouva l'assertion un peu
+absolue. Français, il se le fût tenu pour dit, et serait resté convaincu
+que, par une erreur dont il était seul coupable, il avait cru demeurer
+en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est
+Anglais, et, fidèle à la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il
+adressa une réclamation à la direction générale des lignes
+télégraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le
+plus grand empressement.
+
+«La dernière édition de la nomenclature des rues de Paris, était-il dit
+ou à peu près dans cette lettre justificative, bien que dressée par M.
+Sagansan, géographe de l'administration des postes, ne fait aucune
+mention de la place Pentagonale. Malgré le zèle apporté par
+l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements opérés
+dans la dénomination des voies de communication, elle n'arrive pas
+toujours à des renseignements exacts, et doit s'en tenir à des documents
+officiels, malheureusement incomplets.»
+
+Si une administration publique se trouve débordée par l'activité de M.
+Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au
+dire de M. le préfet de la Seine, gens nomades et tout à fait
+désordonnés dans leurs allures?]
+
+Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,--et les plus
+optimistes n'osent prévoir quand il le sera,--nous voilà tenus de
+renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de
+démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces
+transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a
+eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires
+demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à
+l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.
+Les _Indicateurs_ s'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour,
+dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à
+jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente.
+Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre
+possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous
+au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la
+vingtième fois se remettre à l'oeuvre; mais avant qu'ils aient fini, on
+aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine
+d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une
+nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur
+affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe
+dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis
+longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet
+de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.
+
+Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms
+supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet
+examen se présentent d'elles-mêmes.
+
+Examinons d'abord le premier point.
+
+C'est une règle élémentaire, et dont personne, je crois, ne contestera
+la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et
+seulement en cas de nécessité réelle,--nécessité matérielle ou nécessité
+morale,--tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes
+consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces
+noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter
+suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une
+signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la
+chronique des moeurs, des usages, des croyances, des divertissements de
+nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du
+monde. Avant les _embellissements_ cruels qui ont produit dans la
+vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre
+bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les
+annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas
+assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont
+elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des
+savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque
+archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et
+eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni
+un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville;
+je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain
+comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout,
+puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de
+l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise
+comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment
+Paris,--et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à
+quoi l'on n'a point songé.
+
+Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de
+nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi,
+je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne
+peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a
+considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on
+strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés
+faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
+
+J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon
+dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues
+Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a
+débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M.
+Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination
+exhalait un parfum gothique à réjouir le coeur des antiquaires! M.
+Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût
+offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de
+raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le
+préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans
+peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour
+ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui
+n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait
+probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,--ou la place
+Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe
+même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le
+patronage du même chancelier.
+
+Le 10e arrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée
+de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes,
+Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues
+de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste
+de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon
+tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser
+puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un
+double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de
+l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant
+à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre
+motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos
+pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
+
+Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place
+ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le
+12e arrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire
+qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait
+agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au
+quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel
+qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place,
+ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé
+dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour
+indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission
+elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses
+dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait
+dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la
+place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage
+d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner
+de sa propre main.
+
+Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève
+faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la
+rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage
+non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore
+d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du
+géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins
+aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers
+points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la
+trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à
+la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle,
+célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par
+une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
+
+Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris
+qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les
+changements doivent porter de préférence sur les voies les moins
+anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et
+les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains
+parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue
+possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La
+commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi
+cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine
+à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de
+Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une
+avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques,
+commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues
+subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur
+d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation
+bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission
+municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier
+Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand
+officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait
+eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des
+journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits du
+_Pays_, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur
+de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en
+effaçant ce nom.
+
+Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles
+de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre
+étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus
+ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de
+Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et
+débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs
+qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
+
+ Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.
+
+Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la
+seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
+
+J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la
+commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux
+anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa
+liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus
+illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des
+missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle
+a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis
+pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard
+par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits
+dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés,
+qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes
+loteries.
+
+Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de
+prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un
+moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de
+manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir.
+Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à
+celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud,
+l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la
+rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne
+a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de
+Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume
+Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France
+n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu
+en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun
+côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier
+directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le
+treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est
+agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à
+aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette
+place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la
+marquise de Sévigné.
+
+Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature,
+sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas
+un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la
+commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi
+bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle
+avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître
+d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste
+des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il
+été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs,
+de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je
+n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que
+les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes
+pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il
+eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres,
+dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au
+nom de Sainte-Marie.
+
+Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les
+ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand
+je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels,
+comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité
+l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des
+noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent
+même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait
+distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier
+empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en
+boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore.
+Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien
+cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle
+qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs,
+ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous
+alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre
+nom.
+
+Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La
+commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait
+monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux,
+Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy,
+Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores
+dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de
+dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des
+mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen?
+Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais
+frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des
+trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission
+municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de
+Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant,
+à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
+
+Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été
+oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur
+Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est
+assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je
+ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement
+traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir
+Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent
+fourni par ses soeurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des
+sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur
+aujourd'hui.
+
+Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont
+justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire
+ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine
+une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore
+trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale.
+Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron,
+Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les
+sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le
+moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine,
+madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste
+Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière,
+Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur
+bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si
+l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir
+le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû
+à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville,
+qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se
+fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où
+l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et
+Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent
+été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où
+était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand
+Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé,
+Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste
+Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_, sont encore exclus de
+la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé,
+Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier,
+Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent
+pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre
+l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de
+Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à
+lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de
+langue et de plume contre le premier empereur?
+
+On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont
+jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira
+sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins
+n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands
+encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la
+commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un
+traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université
+qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a
+séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré
+cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la
+prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je
+comprendrais que le souvenir de son _Décameron_ l'eût fait écarter, si
+la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de
+non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà
+Rabelais.
+
+En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres
+oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres
+en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la
+commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les
+Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers
+que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon
+éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je
+leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient
+pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des
+noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres
+comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et
+Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu,
+cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux
+et Thibaud.
+
+Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître
+dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne
+les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est
+peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout
+y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que
+Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente
+Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les
+autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur,
+l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne
+ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle
+s'appelait rue Durand ou rue Martin.
+
+Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même
+obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le
+personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel
+Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a
+deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi
+célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui
+se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les
+Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas
+tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel
+il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la
+génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en
+sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les
+désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrire _rue des Vernet_. J'en
+dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore
+deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer
+le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue
+Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André
+qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique.
+Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
+
+Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission
+municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette
+exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour
+concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un
+honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et
+sculpteur Jean Cousin,--lequel, par parenthèse, eût bien mérité une
+place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on
+n'a pas eu peur d'écrire: _Rue Victor-Cousin_, on ne voit pas pourquoi
+l'on craindrait d'écrire: _Rue Horace-Vernet_ ou _André-Chénier_.
+
+Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue
+d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du
+fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette
+voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à
+l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel,
+récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon
+incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage?
+Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur,
+et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne
+manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux
+ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour
+fixer les esprits à ce sujet?
+
+Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est
+aussi,--cas plus grave,--en les tronquant ou les défigurant, que la
+commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écrit
+_d'Arcet_ et _Danville_, quand il faudrait, au contraire, _d'Anville_ et
+_Darcet_. En disant _Héricart_ pour _Héricart de Thury_, _Brochant_ pour
+_Brochant de Villiers_, _Dombasle_ pour _Mathieu de Dombasle_, elle se
+figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom
+patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que _Mathieu_
+n'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que
+pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place,
+et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce
+tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant
+perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de
+l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis
+l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur
+véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en
+effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un
+prénom.
+
+Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous
+sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le
+préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans
+notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la
+commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée
+philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus
+modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir
+un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop
+d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et
+Ginoux, Biscornet et Christiani.
+
+
+
+
+II
+
+UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE
+
+
+Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi
+obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que
+Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour
+reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience
+pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de
+sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule
+dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le
+Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables
+qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa
+physionomie, dans ses moeurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a
+si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les
+liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres
+anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que
+l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en
+arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il
+faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les
+lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi
+dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans
+le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité
+ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui
+s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,
+physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage
+encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins
+profondément explorées.
+
+En relisant dernièrement l'_Histoire de la ville et de tout le diocèse
+de Paris_, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de
+donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais
+frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix
+par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale
+de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les
+derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif,
+plus il y gagne d'actualité.
+
+[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]
+
+Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet
+intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre.
+La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue
+des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est
+métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges
+qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent
+même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses
+descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de
+comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les
+monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les
+précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le
+lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du
+commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des
+études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de
+ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement
+enterrer dans la fosse de l'ancien régime.
+
+L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les
+monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce
+temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était
+un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous
+avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater
+que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se
+bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc
+et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales
+des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis
+son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann
+n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt
+dernières années de notre existence.
+
+Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles
+la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des
+vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors
+admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou
+échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand
+je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle
+que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus
+coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de
+la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et
+d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans
+le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul
+point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des
+proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises
+qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des oeuvres
+d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à
+l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des
+couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont
+entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un
+relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent
+dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une
+centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin
+de donner au lecteur une idée du reste.
+
+L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances.
+Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux,
+sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant
+mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée
+de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne
+d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son
+baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule
+gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui
+remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace
+parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La
+petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante
+confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première
+ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le
+premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme
+cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le
+fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Boeufs
+n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la
+microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,
+métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne
+se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris
+souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des
+maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un
+entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres
+monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare échantillon de la plus
+pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales
+de la glorieuse Université de Paris,--qui se dérobent à tous les regards
+au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne
+s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.
+
+Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable
+qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus
+terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de
+la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation
+des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et
+enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de
+Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième
+et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,
+où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents,
+l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe
+Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande
+confrérie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si
+pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses
+galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses
+volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende
+des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse
+macabre, et ces _charniers_ historiques où était installée une foire
+perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de
+marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et
+les épitaphes.
+
+Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et
+cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et
+dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à
+grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études,
+n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital,
+avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par
+cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique
+procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des
+Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des
+vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les
+tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de
+leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des
+Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la
+Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du
+Théâtre-Français?
+
+ Mais où sont les neiges d'antan?
+
+Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une
+quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien
+balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige,
+et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer
+l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses
+monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de
+sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de
+nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à
+six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres,
+qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et
+changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore
+je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs
+églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.
+
+N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour
+ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de
+Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et
+métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin
+de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,
+consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a
+donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la
+captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile
+et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de
+Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite
+religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le
+ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu
+sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis
+1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et
+d'une maigre cascade.
+
+La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la
+dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux
+temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,
+longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et
+isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie
+des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de
+Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche
+église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins
+de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les
+dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du
+Parlement.
+
+Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui
+pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres,
+particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard
+Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait
+leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges
+historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de
+Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à
+Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de
+l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir
+été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de
+Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le coeur de l'antiquaire
+égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait
+encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des
+frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du
+Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de
+maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de
+Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans
+l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de
+la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis
+deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes
+administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des
+récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement
+aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit
+que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
+
+Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse
+des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,
+à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout
+par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables
+que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse,
+offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul,
+Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que
+tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque
+membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par
+coeur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le
+treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils
+leur en apprendraient le respect.
+
+
+
+
+III
+
+LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.
+
+
+À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait
+que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les
+régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On
+est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est,
+au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis
+Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans
+cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y
+arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles
+rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de
+nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi
+excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue
+et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les
+trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,
+et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir
+que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas
+un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel,
+parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments
+durables à la postérité.
+
+Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit
+élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de
+lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour
+lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes
+devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?
+Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices
+comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte
+Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la
+colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai
+d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la
+tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et
+le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans
+détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos
+jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un
+piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de
+1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du _Dictionnaire des
+rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux
+voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine
+d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle,
+qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
+
+Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux
+accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais
+seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce
+livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde
+des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de
+Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs _platoniques_, dont
+les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient
+été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés
+à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à
+travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de
+cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles,
+ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la
+gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui
+fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux
+passés et des idées pour ses travaux futurs.
+
+Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui
+publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrêts royaux_,
+datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des
+institutions, des moeurs et usages, de la police, comme sur les
+embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner
+à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre
+d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé
+tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant
+d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que
+plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait
+honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et
+sociales de maître Raoul Spifame.
+
+Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15],
+cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et
+sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées
+et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète
+l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le
+percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre
+«l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres
+maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre
+d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc.
+Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit
+environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries
+et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des
+dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place
+marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans
+plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y
+bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et
+comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour
+qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres
+choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége
+et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers
+_puants_, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans
+la banlieue.
+
+[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi
+progymnasmata_, in-8.]
+
+Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,
+nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de
+suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de
+sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV,
+ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes
+d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la
+prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau
+volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de
+tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir
+seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus
+originales et des moins connues.
+
+On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et
+l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup
+de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites,
+et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de
+Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui
+ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première
+ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le
+déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la
+reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite,
+M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de
+Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient
+ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si
+propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris
+feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en
+avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
+
+Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires,
+d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui
+proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
+
+En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,
+paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place
+monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les
+plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé
+ailleurs que dans le _Mercure_. L'année suivante, le même journal
+publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un
+ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans
+cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M.
+Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et
+faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors
+qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un
+peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans
+l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire
+à des personnes _de la première considération_, et _élevées en dignité_,
+donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on
+s'exprimerait aujourd'hui.
+
+[Note 16: Trois parties réunies en un seul volume in-12, imprimé
+avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les
+observations du lecteur.]
+
+Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur
+toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la
+création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire
+Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place
+carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le
+même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la
+riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de
+vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il
+déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les
+marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont
+de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux
+quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on
+placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des
+colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de
+quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre
+supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place
+surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze
+dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de
+son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les
+portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée,
+avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier
+et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France
+dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et
+les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.
+
+Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en
+élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes,
+surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant
+les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en
+face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue
+Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction
+d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être
+remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout
+entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une
+espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes
+alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront
+être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par
+une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il
+propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le
+lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses
+modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des
+réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en
+indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les
+quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet
+d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude
+jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent
+indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris,
+voeu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.
+
+Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur
+plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il
+demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la
+rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on
+forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes
+de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade
+du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis
+de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les
+édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en
+découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant
+une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis
+de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée.
+Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de
+statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans,
+qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des
+embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de
+nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.
+
+Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais
+des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose
+perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les
+diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de
+tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée
+d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des
+premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée
+par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des
+beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave
+fourre partout.
+
+L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la
+place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant
+dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et
+Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement,
+bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des
+lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à
+l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en
+construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la
+direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à
+l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait
+plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de
+Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche,
+comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à
+recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les
+canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large
+rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à
+balustrades sur le haut de toutes les maisons.
+
+Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la
+troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là
+aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui
+précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent
+seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après
+un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de
+signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan
+grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de
+toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue
+équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que
+Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas
+par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé
+en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même
+lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.
+
+La même année, Croizet publiait son _Plan du centre de la Cité_ (1756,
+in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par
+la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de
+l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze
+planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet
+d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée
+d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville,
+et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir
+et à déblayer le quartier[17].
+
+[Note 17: Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de
+Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un _Mémoire_ de Bouteville pour
+_l'embellissement de l'île du palais_, dont il ne donne pas la date.]
+
+Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes
+obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que
+soulevait alors cette question de la transformation de la capitale.
+Ansquer, dans ses _Variétés philosophiques et littéraires_ (1762),
+consacrait un chapitre curieux à _Paris tel qu'il est_, et _Paris tel
+qu'il sera_. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires
+sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait
+l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les
+architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres,
+soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille
+Dusaussoy, dans _le Citoyen désintéressé, ou diverses idées
+patriotiques_, demandait l'agrandissement des halles et marchés,
+l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le
+péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais
+suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît
+Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et
+celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville
+devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde
+d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il
+voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât
+l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles,
+dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce
+qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy,
+c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution,
+et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils
+pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de
+créer une commission et une caisse pour les embellissements de la
+ville.
+
+Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans son _Tableau de
+Paris_, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance,
+sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de
+faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de
+la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin
+aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une
+utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il
+est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il
+s'exécute. Mais c'est surtout dans l'_An 2440, rêve s'il en fut jamais_
+(1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme
+principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et
+humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont
+les moeurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de
+transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes
+et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les
+précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris
+désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre
+dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y
+aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de
+voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble
+et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par
+malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour
+arriver à ce beau résultat.
+
+[Note 18: Le projet d'amener les eaux de la mer à Paris, en
+prolongeant jusque-là un port construit à Cherbourg, fut présenté à
+Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient
+comme capable d'entraîner la ruine de la capitale par la filtration de
+l'eau salée à travers le terrain calcaire qui sert de base à Paris. Le
+comte de Las Cases, dans le tome IV du _Mémorial de Sainte-Hélène_, dit
+qu'il présenta à Napoléon, en 1812, un plan pour transformer le Champ de
+Mars en une naumachie qui eût servi d'ornement au Palais du roi de Rome,
+et qu'on aurait creusée suffisamment pour recevoir de petites corvettes
+destinées à l'instruction d'une école de marine installée à l'École
+militaire. Cette idée est revendiquée par Naudy Perronnet, qui, dans un
+ouvrage publié en 1825, et où il revient longuement là-dessus, prétend
+l'avoir proposée lui-même en 1812, avec cette seule différence qu'il
+établissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.]
+
+Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les
+Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes
+publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais
+de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il
+voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des
+citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la
+Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son
+objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de
+modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est
+décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes
+qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les
+statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au
+milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf.
+L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la
+Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la
+Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur
+un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons
+particulières aux extrémités du nouveau Paris.
+
+Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau
+pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses
+fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits,
+tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville,
+regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de
+verdure.
+
+Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre
+ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du
+_Temple de Dieu_[19]; nous ne pourrions l'accompagner au _Monument de
+l'humanité_, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doute
+_la Brouette du vinaigrier_, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien
+dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des
+morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés,
+sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai
+cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier
+chapitre de l'_An_ 2440, cette note devenue bien plus juste encore
+aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume:
+«Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant
+rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces
+sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du
+corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»
+
+[Note 19: Le fameux Vriès, qui depuis devait acquérir une autre
+illustration sous le titre de _Docteur noir_, avait renouvelé dans des
+proportions grandioses, vers 1855, ce projet du _Temple de Dieu_, où il
+voulait opérer la fusion de tous les cultes.]
+
+Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne,
+et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même
+sujet dans les oeuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du
+ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui
+n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille
+réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les moeurs. Tous
+les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont
+l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire
+la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare
+unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps,
+depuis le _Mercure_ jusqu'aux _Lunes_ du cousin Jacques, sans s'y
+heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas
+toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort
+d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan
+de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans les _Mémoires secrets_. En
+1780 (28 octobre), c'est la _Correspondance secrète_ qui traite la
+question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la
+prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en
+abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui
+l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux
+Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame
+à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables
+de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et
+de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que
+des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres
+monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop
+quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant
+de ruines.
+
+Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou
+timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de
+la création d'une place à la transformation radicale de la ville
+entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette
+parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de
+stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux
+derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire
+de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la
+tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus
+commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque
+homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme
+pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il
+soit assez accrédité pour les faire réussir!»
+
+Voltaire eût-il prononcé son _Eurêka_ devant M. Haussmann? Peut-être!
+Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je
+suis difficile à convaincre.
+
+Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa
+petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli,
+dans le tome II de ses _OEuvres choisies_, un court _Mémoire sur Paris_,
+écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins
+curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages
+les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de
+Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style
+un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres
+en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans
+avoir l'air d'y toucher.
+
+«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est
+tout simple; on doit s'attendre à cela![20] Tout ce Carrousel, ces
+baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit
+moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas
+avoir...[21] Des extrémités du pavillon de la Comédie française des
+Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et
+joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux
+autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis,
+des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place,
+une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.
+
+[Note 20: C'est fait.]
+
+[Note 21: Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux
+qui pourraient s'opposer à ses projets en prononçant ce _vil mot
+d'argent_. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napoléon Ier
+disait de Corneille: «S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait
+prince;» M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: «Je l'aurais
+fait membre de ma commission municipale.»]
+
+«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame
+Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner
+que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et
+l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le
+vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même
+ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera
+toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le
+vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on
+puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le
+quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de
+laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra
+découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du
+monde.
+
+[Note 22: Avis à M. le préfet de la Seine: il rougira de n'y avoir
+pas encore pensé.]
+
+«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des
+Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à
+gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et
+il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École
+militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le
+Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous
+les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense
+fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue
+Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École
+militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et
+une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au
+faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du
+bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui
+enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la
+Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées,
+bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne
+sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24]
+et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève
+rien....
+
+[Note 23: Paris a marché depuis, sans tenir aucun compte de la
+volonté du prince de Ligne.]
+
+[Note 24: Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-là qui eût fait
+entrer le prince de Ligne au conseil municipal.]
+
+«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par
+exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à
+l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux
+bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade
+tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de
+rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides,
+les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement,
+le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les
+Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je
+veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit
+ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions
+moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.
+
+[Note 25: On s'est avisé d'en bâtir quelques-unes: il est vrai que,
+depuis que l'auteur écrivait ceci, on en avait abattu beaucoup.]
+
+«Je viens d'édifier pour le coeur, édifions pour l'esprit. Dans la cour
+immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront
+renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le
+plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire
+pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une
+façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on
+voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des
+manufactures, tout ce qu'on voudra.
+
+«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire
+pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver
+des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la
+porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que
+la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien
+basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus
+profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est
+pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir
+passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les
+jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de
+riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au
+commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal.
+C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que
+l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.
+
+[Note 26: Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait
+pour l'amélioration des hôpitaux, des établissements de bienfaisance, et
+de l'assistance publique, ce qui est la meilleure manière de réformer
+Paris.]
+
+«Je vois l'air obscurci ou plutôt éclairé par des pavillons d'or et
+d'azur; je vois déjà flotter au gré des vents, au milieu de Paris, les
+banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois,
+etc.» Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que
+le lecteur ne s'écrie comme l'Intimé:
+
+ Quand aura-t-il tout vu?
+
+«Partout, dans Paris, où l'oeil sera choqué de l'âpreté des pierres qui
+en rendent quelques parties semblables à des carrières, des plantations
+et des tapis de verdure égayeront et adouciront le tableau, quand cela
+ne sera pas contraire à la dignité[27]. Il faut plaire quelquefois et ne
+pas toujours étonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle
+soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le
+centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre même au
+joli, vers les bords de cette immense cité.
+
+[Note 27: Voilà nos squares, avec leurs plantations et leurs
+pelouses, qui n'ont rien de «contraire à la dignité,» et où la nature
+garde un parfait _décorum_.]
+
+«La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa
+décoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en
+a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain,
+vers l'ancienne Comédie-Française: toutes en ordres différents
+d'architecture, et en évitant le même ton qui fatigue même en sa
+beauté... Partout des fontaines,--des cascades même, si cela est
+possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafraîchit et vivifie
+tout... Que tout Paris ait l'air d'une fête: cela va si bien au
+caractère des Français!»
+
+Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver
+plus sûrement, il fera bien de lire, dans le même recueil du prince de
+Ligne, certain _Projet de ville agréable_ où, pour entretenir les coeurs
+en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait être peinte
+de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des
+tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une
+écharpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi
+haut, mais plus léger que les turbans; les femmes, des lévites avec
+ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur
+la tête une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les
+brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas
+s'arrêter à mi-chemin dans la voie des réformes.
+
+En 1791, le marquis de Villette écrivait les lignes suivantes, que je
+trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a
+reproduites dans le premier volume de son _Miroir de Paris_:
+
+«Si l'on crée deux places d'édiles, j'en demande une pour moi. Je ne
+propose d'élever aucun édifice[28]. Pour faire de Paris une des plus
+belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre[29]: les
+chefs-d'oeuvre sont faits[30]; il ne s'agit que de les montrer.
+
+[Note 28: M. Haussmann, hélas! n'a pas été si sage.]
+
+[Note 29: Rien que cela. Le plan actuel est plus complet: «Il ne
+s'agit que d'abattre tout Paris, et de le reconstruire.»]
+
+[Note 30: Ceux de M. Haussmann ne l'étaient pas encore.]
+
+«Je renverserai des masures, et les passants seront enchantés à la vue
+des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte
+Saint-Martin, et je laisse la place nette[31]. Je renverse une
+demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre
+hommage à cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome[32].
+
+[Note 31: Le conseil est un peu radical, il faut l'avouer, et il
+effrayerait des gens timides; mais M. le préfet de la Seine est homme à
+le comprendre.]
+
+[Note 32: Il y a là une idée; mais démolir une demi-douzaine de
+maisons, c'est bien mesquin: le jour où nous nous en mêlerons, nous
+ferons mieux les choses.]
+
+«Cent ouvriers, sous mes fenêtres, élèvent un parapet qui certainement
+n'avait besoin d'aucune réparation; et voilà que, me croyant logé sur
+les bords de la Seine, on m'escamote la rivière. Si l'on en usait comme
+à Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune
+réparation, et que la propreté anglaise a soin de peindre tous les ans;
+mais, en laissant là toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en
+fait d'utilité commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas,
+n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels à
+entreprendre?»
+
+Ici Charles de Villette énumère rapidement une dizaine de ces travaux
+essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:
+
+«En réformant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons
+plus ni Jacobins, ni Théatins, ni grands ni petits Augustins, ni toute
+cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon goût s'offensaient à
+chaque pas[33].
+
+[Note 33: Passage recommandé à l'honorable général Husson.]
+
+«Les monastères seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et
+des églises les unes seront érigées en paroisses, les autres seront
+supprimées[34]. Il faut donc les débaptiser dans la langue du peuple.
+Pourquoi ne donnerait-on pas à ces paroisses le nom des sections? C'est
+ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appelés paroisse de
+Grenelle. Cette dénomination paraît bien plus simple que le
+Pierre-aux-Boeufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur,
+Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'Hôpital ou le
+Jacques-du-Haut-Pas[35].
+
+[Note 34: On a vu, par la lecture de l'Appendice précédent, à quel
+point cette dernière partie du voeu de Ch. de Villette a été exaucée.]
+
+[Note 35: Beaucoup plus simple, en effet, comme il serait plus
+simple aussi de débaptiser les anciennes rues pour leur donner de beaux
+noms modernes.]
+
+«Vous feriez de la vaste église des Théatins un superbe magasin de blé:
+les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivière, débordent
+commodément devant la porte[36].
+
+[Note 36: Cette raison était concluante: aussi l'église des Théatins
+devint-elle un magasin de blé, et Ch. de Villette vécut assez pour voir
+ce beau triomphe de l'utilité publique; puis on en fit une salle de
+spectacle, puis un café; après quoi il ne resta plus qu'à la renverser.]
+
+«Vous enlèveriez en même temps ces deux pavillons du collége Mazarin,
+qui donneraient tout à coup au plus beau quai de Paris une face
+nouvelle, et vous renonceriez bien vite à vendre, comme on vient de
+faire, les trois premières maisons du quai de Conti, qui dépassent
+l'alignement de la Monnaie.
+
+«Je propose d'enlever la grille d'or qui étincelle dans les boues, et
+qui écrase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la
+Justice. Une porte simple, d'un style sévère, conviendrait mieux.
+J'aimerais à voir cette grille fastueuse étalée au milieu du Carrousel.
+On renverserait sans pitié les cahutes infâmes qui nous cachent le plus
+beau des palais[37].
+
+[Note 37: C'est fait.]
+
+«Je demande encore la permission de dégager le pavillon de Flore[38], et
+de combler les fossés du Suisse, même sans égard pour sa buvette. Ce
+passage, aujourd'hui le plus fréquenté de Paris, où arrivent tant
+d'accidents dont je suis chaque jour témoin, ne serait plus un objet de
+terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que
+l'on ouvrît toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf
+jusqu'à l'angle du pavillon...
+
+[Note 38: On a fait mieux: on l'a démoli.]
+
+«Les Capucines renversées feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes
+monastères des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine
+de la nation: c'est là qu'il faut élever le temple de la Patrie, en face
+de la place Vendôme. Il se trouverait sur l'alignement des belles
+colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce
+nouvel édifice nécessiterait le déblayement de la rue projetée, qui, en
+isolant tout à fait la demeure du prince, joindrait par contiguïté le
+Carrousel à la place Louis XV.
+
+[Note 39: C'est fait.]
+
+«Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante dès le déclin du
+jour, ne pourrait-elle pas être métamorphosée en une immense et superbe
+galerie couverte, où le commerce, en étalant ses richesses, animerait
+tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la
+promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les
+averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions à dépenser,
+assurément il vaudrait mieux les jeter là qu'à Fontainebleau, Compiègne
+ou Rambouillet...
+
+[Note 40: Voilà encore une fois la rue de Rivoli.]
+
+«Je me transporte aux deux extrémités de Paris, et j'y place deux
+monuments nationaux: sur ces immenses débris de la Bastille, j'aimerais
+à voir un obélisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le
+souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaîner à sa base les quatre
+figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modèles ne
+seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient à merveille non pas
+le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur
+et le désespoir. Groupez à l'entour les emblèmes de l'autorité, de la
+toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de
+tous les vices de l'ancien régime[41].
+
+[Note 41: Admirable thème pour un nouveau discours de M. Duruy à
+l'Association polytechnique, ou pour un bas-relief au fronton d'une
+caserne! Les vieux partis ne s'en relèveraient pas.]
+
+«Je place l'autre monument à l'Étoile. Par contraste, j'asseois en idée
+une pyramide de marbre blanc au même endroit où Louis XVI avait élevé
+une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre
+blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la
+Justice et de la Paix. Le suprême pouvoir exécutif qui a jeté par les
+fenêtres _cent mille écus_ pour éclairer passagèrement la solennité de
+son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher à son coeur
+d'employer la même somme à nous laisser un monument durable de sa bonne
+foi et de son amour pour la constitution?
+
+[Note 42: C'est l'auteur qui a souligné _cent mille écus_, tant il
+est épouvanté d'une prodigalité pareille. Il se serait formé, s'il eût
+vécu jusqu'à nos jours.]
+
+«Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer à garantir
+ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.
+
+«J'esquive à toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le
+coin de la rue, et je reçois un timon précisément dans le bréchet. C'en
+est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage
+libre au public, et que la Providence avait placé là pour mon salut.
+
+«Si les rez-de-chaussée, si les boutiques des maisons qui forment les
+encoignures des rues étaient abandonnés aux gens de pied, comme il y en
+a déjà beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en résulterait d'utile,
+et combien de malheurs on préviendrait en même temps.
+
+«En accordant ainsi, à chaque encoignure des carrefours, un espace en
+triangle de huit à dix pieds de côté seulement, on fournirait aux
+malheureux piétons le moyen d'échapper aux dangers presque inévitables
+de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un
+grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards,
+et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile
+la nuit pour les citoyens qui font la garde[43].»
+
+[Note 43: Voilà l'idée des refuges, dont il est question depuis
+quelque temps.]
+
+Je crois inutile de poursuivre plus loin cet exposé, qui montre que le
+marquis de Villette eût été digne de devenir le secrétaire de M.
+Haussmann.
+
+Cependant, ce n'est là qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui
+que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas
+Mittié.
+
+Stanislas Mittié a développé ses idées dans une brochure qui porte pour
+titre: _Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris_
+(in-8°, 1804). Il énumère ses vues colossales comme la chose la plus
+simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et
+mythologique prodigalité il entasse à tous les points de Paris les
+statues, les fontaines et les colonnades.
+
+Il décore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de
+coquille, attelé de chevaux marins et conduit par des Tritons, où l'on
+verra Neptune assis sur son char, et ayant à sa droite Mars, sur la tête
+duquel une Renommée posera la couronne de l'Immortalité, tandis qu'une
+troupe de Nymphes et de Sirènes, précédée par un Génie, portera les
+palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui
+conduit au temple de la Madeleine, il établit des piédestaux surmontés
+de taureaux, emblèmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de
+marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles
+supporteront des statues en gaîne, adossées à des barres de fer, sur
+lesquelles seront perchés des aigles, faucons, vautours, qui étendront
+un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.
+
+Dans le jardin des Tuileries, indépendamment de nouveaux parterres et de
+nouvelles allées, de trois bassins à grands sujets mythologiques, d'un
+nombre infini de statues représentant toutes les métamorphoses de la
+Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses
+les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir
+reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de
+faire savoir que, dans ce dernier, «l'intérieur sera en marbre blanc,
+les portes en bronze ciselé, les fenêtres en nappes d'eau transparentes,
+et les entre-croisées en colonnes hydrauliques, sur lesquelles
+descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces
+entre-colonnes hydrauliques seront ornées de candélabres de porcelaine
+de Sèvres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les
+bustes de nos plus grands capitaines.... La voûte en bas-relief sera
+parsemée de pierreries qui, taillées en pointe de diamant, étincelleront
+à la lumière. Dans les angles seront des divinités.... Un parquet,
+mélangé de bois de citron, d'ébène et d'acajou, formera une table
+mécanique de trois cents couverts, divisée en trois parties..., dont la
+troisième composera le plateau, qui, aussi grand que le théâtre de
+l'Opéra, offrira diverses décorations en relief, comme villes,
+rivières, campagnes, forteresses, armées rangées en bataille; une autre
+fois, le plateau sera remplacé par un bassin qui représentera la mer,
+sur lequel naviguera une flotille, etc.»
+
+Dans les Champs-Élysées, Mittié établit quatre grottes à jour en forme
+d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront
+leurs eaux à grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues
+situés au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'élégants
+bocages, des berceaux mystérieux, des ruisseaux et des cascades, un
+labyrinthe offrant, à chacun de ses détours, les plus riantes
+imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits édifices de
+fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de
+Vénus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres géants, dans
+le centre duquel s'élèvera le temple de Diane, «qui sera octogone, avec
+les emblèmes de la chasse, et entouré d'un balcon pour qu'on puisse voir
+de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, à la fin des huit routes
+principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions
+antiques de la Grèce et d'Herculanum.» Il y arrange ensuite un rocher,
+surmonté d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec
+l'effigie d'Homère; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de
+coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe à feu pour les
+verser à cascades et à gros bouillons dans la rivière des Amazones. Au
+bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes
+sont portées par des Amazones que surmonte la statue d'Actéon, et où
+l'on voit dans le plafond Diane entourée de ses Nymphes, qui semblent en
+mouvement dans les airs, servira aux danses champêtres et aux concerts
+d'harmonie.
+
+Sur la rive droite du fleuve, il étend la vallée de Gargarathie, avec
+des chaumières, des vergers, des troupeaux de bétail et des ruisseaux
+coulant doucement jusqu'au bout de la colline, «d'où ils se
+précipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mécanisme
+mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, où les Cyclopes forgeront
+des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'énormes
+marteaux» sous des voûtes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqué
+par des mausolées, des rameaux, des cyprès, et où l'on descendra par des
+escaliers rustiques, éclairé par les faibles lueurs de lampes
+mortuaires, les prêtres et les prêtresses de l'Opéra célébreront, en
+guise de spectacle, toutes les cérémonies et tous les sacrifices du
+paganisme,«au son d'une musique déchirante, de voix sépulcrales et de
+timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'âme des impressions
+de terreur et d'effroi.»
+
+Ouf! restons-en là. L'imagination mythologique du citoyen Mittié est
+impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire.
+Après ces échantillons de son système d'embellissements, il est pour le
+moins inutile de nous arrêter aux choses splendides qu'il sème sur la
+place Vendôme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la
+place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en démolissant
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître et les rues voisines, etc. Le
+citoyen Mittié était pourtant un financier habile, qui avait acquis
+quelque notoriété dans les affaires d'administration. Il a soin de nous
+apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte
+du gouvernement, avaient fort admiré son plan, et il est certain en
+effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.
+
+Sans aller aussi loin que le trop ingénieux Mittié, on sait tout ce que
+Napoléon Ier fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une
+conséquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils à
+éclore de toutes parts. Après le règne de Louis XV, le règne de Napoléon
+Ier est celui où, la verve des utopistes, d'ailleurs refoulée et
+tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donné la plus
+ample carrière au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Académie
+française elle-même proposait pour sujet de concours aux poëtes en
+1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publiées sur ce sujet
+inépuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet,
+qui les a réunies et résumées, en 1808, dans son volume d'_Observations
+sur les embellissements de Paris_. C'est là qu'on pourra voir, entre
+autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les
+temples alors), qu'il propose d'élever entre le Louvre et les Tuileries,
+et son projet pour compléter la décoration de la place de la Concorde,
+par l'adjonction aux quatre angles de quatre obélisques enrichis de
+statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est
+absolument impossible à analyser, par le nombre et la variété des points
+qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne
+s'égare pas dans l'impossible, et la plupart de ses _observations_ n'ont
+trait qu'à des réformes et à des améliorations de détail, ou tout au
+moins à des monuments décrétés, au sujet desquels il expose ses idées et
+ses vues.
+
+[Note 44: C'est dans ce concours, où Victorin Fabre, Millevoye et
+Soumel remportèrent le prix et les accessits, que M. Viennet s'écriait
+avec un enthousiasme lyrique:
+
+ À chaque pas m'arrête un prodige nouveau;
+ Tout fléchit sous l'équerre, obéit au cordeau.
+
+Et on ne le couronna point!]
+
+Après lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, célébrèrent les
+embellissements de Paris et exposèrent leurs systèmes dans deux
+brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'année même de la
+chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du
+Nouvel-Élysée, traçait le plan d'un monument original à élever en
+l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Révolution.
+Enfin, pour nous borner là, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses
+_Projets d'embellissements de Paris_ (in-folio, avec 13 planches), qu'il
+avait conçus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des
+ponts et chaussées du département de la Seine. Il y demandait
+particulièrement l'établissement de trottoirs dans toutes les rues, la
+création d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures légères et les
+cavaliers dans la partie gauche des Champs-Élysées, depuis la place de
+la Concorde jusqu'à l'allée des Veuves, y compris le Cours-la-Reine;
+enfin l'érection de trois fontaines monumentales servies avec le même
+volume d'eau du canal de l'Ourcq réparti sur trois hauteurs différentes:
+la première sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-à-vis la rue
+Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire créée au boulevard
+Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manière à
+former point de vue dès le Palais-Royal, et la troisième au milieu du
+Palais-Royal même. Il donne les dessins de ces trois châteaux d'eau,
+dont le second est d'une majesté, le dernier d'une grâce et d'une
+élégance très-remarquables. Quant à la place Royale, il voudrait qu'on
+la décorât d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrénées, imitation
+de la piscine de la cour des Lions, à l'Alhambra de Grenade.
+
+Il n'y a rien là de bien étonnant, non plus que dans le _Précis
+historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec
+l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire_, publié en 1827
+par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amédée Tissot,
+jusqu'à la hauteur de Stanislas Mittié, pour le moins.
+
+M. Amédée Tissot écrivait sous la Restauration. C'était un esprit
+fécond, original et hardi, qui a exercé sur tous les sujets son
+imagination inépuisable. La peine de mort, le jury, la télégraphie, le
+journalisme, les chambres, la littérature, la poésie, les arts, la
+police et la politique, ont tour à tour ou en même temps attiré ses
+méditations, et il a semé dans toutes les voies des aperçus où, au
+milieu de bon nombre de témérités et d'extravagances, les idées
+ingénieuses ne manquent pas. Il a inventé le polydrame, les vers de
+quatorze syllabes, la _Société des gouvernements légitimes_, réglée par
+des congrès périodiques, le _Système de contre-harmonie universelle_, et
+beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses
+brochures.
+
+On ne s'étonnera plus maintenant qu'Amédée Tissot, ou de Tissot, comme
+il signe, ait également inventé une nouvelle manière de construire les
+maisons et les villes. C'est dans son volume de _Paris et Londres
+comparés_ (1830), que nous avons trouvé l'exposé de ce système,
+applicable surtout à Paris dans la pensée de l'auteur, et où M.
+Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra
+aussi qu'en poussant les conséquences du système actuel à leurs limites
+extrêmes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (_Paris
+futur_), je n'ai rien exagéré, et que je me trouve dépassé encore, sur
+plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont rêvé, avec une bonne
+foi et une gravité parfaites, la transformation de la grande ville.
+
+«Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie
+centrale, de vingt-quatre à trente pieds de largeur, est creusée à la
+profondeur de douze à quinze pieds. Cette rue basse est destinée aux
+voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque côté de
+cette rue basse sont les portes inférieures des maisons, les magasins de
+bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les éloigne
+des habitations, comme on le fait à Londres, pour s'épargner le bruit et
+l'odeur désagréable et dangereuse qui résulte du voisinage des écuries.
+
+«De chaque côté de la rue basse est une balustrade à hauteur d'appui, et
+là, depuis le trottoir découvert, qui a douze à quinze pieds de largeur
+et qui doit être planté d'arbres, on voit sans danger se croiser les
+rapides voitures à vapeur[45], les omnibus, les dames blanches et les
+équipages des princes, des nobles et des parvenus.
+
+[Note 45: Dans les premières pages de son volume, M. Amédée Tissot
+recommande l'usage des voitures à vapeur, ne fût-ce que pour éviter les
+miasmes insalubres qui résultent pour les rues des grandes villes de
+l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il fût défendu de fumer dans
+les rues, places, jardins et passages. Décidément M. Tissot n'aime point
+les mauvaises odeurs.]
+
+«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie
+vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du
+Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés
+de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.
+
+«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages
+souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes
+interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.
+
+«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun
+bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.
+
+«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol,
+sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de
+statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice
+et respirer un air pur.
+
+«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux
+incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir,
+pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des
+moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante
+locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un
+degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi
+chauffés de cette manière[47].
+
+[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait préconisé
+l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les bâtiments pour les dérober
+au péril d'incendie.]
+
+[Note 47: C'est un commencement de phalanstère: nous nous y
+acheminons.]
+
+«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.
+
+«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées,
+par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou
+autres.
+
+«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les
+quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels
+que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane,
+etc., ne sont point classiques[49].
+
+[Note 48: À la bonne heure! Mais ce qui gâte l'idée, c'est que
+l'auteur veut réglementer la variété elle-même «suivant les quartiers.»
+Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'être suivi aujourd'hui.]
+
+[Note 49: Nos architectes sont classiques, très-classiques, mais
+cela ne les empêche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et
+birmane.]
+
+«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle,
+de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes
+religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres
+constructions pour produire le plus bel effet possible.
+
+«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il
+faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.
+
+«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera
+par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en
+habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville
+comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec
+l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait
+donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au
+propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver
+assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,
+contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et
+généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents
+qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.
+
+«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y
+diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui
+précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus
+longtemps et mieux portant, pour les autres.»
+
+Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait
+exposé un plus ingénieux encore dans son _Histoire comique de la lune_.
+Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou
+des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites
+d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer
+sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux
+terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un
+mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter
+les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur
+elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des
+escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des
+méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un
+grand rôle dans les villes de l'avenir.
+
+Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât
+le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait
+s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction
+successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un _Projet
+d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la
+Concorde) et les Champs-Élysées_, projet qui pourrait être d'une
+application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris
+sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les
+faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les
+points les plus saillants du projet de Tissot:
+
+[Note 50: Cf. aussi _Mémoire sur l'embellissement des
+Champs-Élysées_, par Eugène Bérès. 1836, in-4°.]
+
+Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la
+barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires,
+servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les
+intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie,
+également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins
+aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par
+des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans
+les architectures les plus variées et suivant tous les genres de
+fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues,
+kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On
+pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle,
+surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un
+chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.
+
+À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux
+édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux
+monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à
+quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint,
+soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir
+contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y
+donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait
+l'exposition des produits de l'industrie.
+
+Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux
+colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le
+moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus
+gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de
+la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de
+préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes
+rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une
+espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie
+souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme
+les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie
+souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte,
+traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et
+conduirait aussi au Casino.
+
+«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un
+édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il
+s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont
+une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait
+au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient
+dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait
+placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout
+resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante
+société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y
+faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal
+refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des
+constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait
+de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de
+pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait
+peut-être réalisable.»
+
+[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-être; mais celui
+de 1865, non, à coup sûr. Il a déjà voté mieux que cela.]
+
+Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble
+difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant
+M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_
+(1834), l'article intitulé la _Ville nouvelle, ou le Paris des
+Saint-Simoniens_, et vous aurez assurément le _nec-plus-ultra_ du genre.
+Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M.
+Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style
+d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est
+«la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:
+
+«Paris! Paris! s'écrie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la
+bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon
+éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
+acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la
+mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont
+arrêtés en une place magnifique.
+
+«C'est là que reposera la _tête_ de ma ville d'apostolat, que je
+coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.
+
+«Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris
+son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la
+grille dorée qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tête
+je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître
+de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une
+_chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'allées sur les deux
+_faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un
+_bandeau_ sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour
+les invalides des établis et des chantiers.
+
+[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]
+
+«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_
+d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants
+et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs
+feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.
+
+«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large
+_poitrine_ qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la
+poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où
+convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent,
+je bâtirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53].
+Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la
+Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.
+
+[Note 53: Plus loin, ce temple est décrit, comme la ville, dans le
+plus grand détail. De même que Paris est un _homme_, son temple est une
+_femme_!]
+
+«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au
+parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au
+plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les
+restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
+gazon, aux franges de fleurs[54].
+
+[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans
+doute.]
+
+«J'étendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera
+plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les
+grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui
+s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la réunion de
+toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application
+des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera
+le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les
+lycées, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, où gît
+l'Université. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux
+formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des
+feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de
+grappes d'abeilles.
+
+«J'étendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu'à la
+gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrepôt où la
+rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa
+faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
+passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la
+gloire industrielle, et j'en ferai une _épaulette_ d'honneur sur
+l'_épaule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe
+droite_ de tous les établissements de grosse fabrique; le _pied droit_
+posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues
+files d'hôtels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de
+Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»
+
+Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M.
+Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus
+stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution
+ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge
+où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le
+même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'_harmonie_ jouerait là un
+vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il
+serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen
+d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,
+mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier
+latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à
+ces minces détails.
+
+Le _Napoléon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une
+transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la
+raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant
+l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie
+de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers
+vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique
+de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la
+monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur
+avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion,
+il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui
+préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son
+neveu, héritier et continuateur de toutes les _idées napoléoniennes_,
+semble avoir voulu reprendre pour l'achever.
+
+Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale,
+allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout
+de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée
+dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des
+galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue
+semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu
+près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis
+jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés.
+Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet
+aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la
+grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense
+Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à
+Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des
+fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux
+amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par
+Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une
+forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,
+ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux
+autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points
+et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant
+contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes
+militaires gardant une capitale...
+
+«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.
+
+«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des
+statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai
+d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à
+ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au
+pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces
+palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le
+quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus
+tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....
+
+«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons
+particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de
+triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait
+dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux
+Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille
+qui ferme la cour d'honneur du château.
+
+«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement
+revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le
+modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui
+devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le
+gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le
+bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce
+bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône,
+dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces
+canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y
+étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide
+funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la
+place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de
+cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en
+marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie
+de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une
+statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»
+
+À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin
+l'oeuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait
+évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume,
+aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de
+méditations à nos édiles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et
+monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux
+d'art et d'utilité publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).
+L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,
+et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant
+lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir
+sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande
+rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la
+place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs
+de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un
+rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis
+la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la
+Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des
+rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine
+monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du
+Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle
+nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies
+serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de
+Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille.
+M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de
+manière à établir des rapports directs entre des points importants, à
+rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues
+étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en
+dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.
+
+[Note 55: On voit que c'est tout à fait notre boulevard de
+Sébastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]
+
+Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de
+communication de premier et de second ordre, combinées avec le même
+soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne
+suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans
+les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un
+parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des
+Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de
+courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était
+déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il
+insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des
+Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,
+du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux
+vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de
+six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une
+flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.
+
+Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M.
+Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique
+parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses,
+l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris.
+Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver,
+analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux
+Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces
+embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement
+sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et
+bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire
+soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à
+pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en
+coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans
+les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue
+pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail
+«un rêve des _Mille et une nuits_.»
+
+M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise
+toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M.
+Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on
+n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture,
+que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa
+physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les
+jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou
+des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des
+carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à
+présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus
+complet et le plus sérieux.
+
+Si l'on se rapproche de notre époque, les projets, comme on le juge
+bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donné
+l'essor, au moins dans l'origine, à une foule de plans bizarres ou
+grandioses, possibles ou impossibles, exposés par le moyen de la plume
+ou du crayon, et qu'il serait trop long d'énumérer les uns après les
+autres. C'est par exemple M. Hérard, architecte, qui publie en 1855 un
+projet de passerelles à construire au point de rencontre des boulevards
+Saint-Denis et de Sébastopol: ces passerelles, à galeries, figurent un
+carré continu, dont chaque côté est déterminé par l'angle que forment en
+se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856,
+dans une série de lithographies, son plan de chemins de fer dans les
+villes et particulièrement dans Paris, avec un système de voûtes
+supportant les rails, de voies de côté pour les piétons et de ponts
+volants pour mettre ces voies latérales en communication. C'est,
+toujours en 1856, un ingénieur en chef retraité, M. Beaudemoulin, qui se
+fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et
+de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant à expliquer
+nettement. À peu près vers la même date encore, un avocat demande, par
+une _Lettre au ministre du Commerce_, l'établissement d'une série de
+tentes dans toute la longueur des rues, afin de préserver le piéton de
+la pluie, du soleil, des intempéries et des miasmes de la voie publique,
+de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus
+lard, un architecte, dont j'ai oublié le nom, propose de reconstruire la
+Cité tout entière en style gothique, pour la mettre en harmonie avec
+Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport
+avec son antiquité[56].
+
+[Note 56: Je ne parle pas de _Paris moderne, plan d'une ville modèle
+que l'auteur a appelée Novutopie_, par Couturier de Vienne (1860,
+in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de
+très-loin et très-indirectement à notre sujet.]
+
+Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolongé beaucoup plus
+que je ne le croyais, malgré mes efforts pour l'abréger et tout ce qu'il
+me resterait à dire encore. Un fait caractéristique d'ailleurs, c'est le
+silence et l'abstention où restent généralement aujourd'hui les faiseurs
+de projets. Ce phénomène paraît illogique, et cependant il est facile à
+comprendre. Au début des travaux actuels, on les avait vus se lever de
+toutes parts et accourir à l'Hôtel-de-Ville, les mains pleines d'idées;
+mais ils n'ont pas tardé à comprendre que leurs vues, si grandioses
+qu'ils les eussent jugées d'abord, étaient bien mesquines en face de la
+réalité, et qu'ils n'avaient plus qu'à s'effacer humblement devant leur
+maître à tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, à venir jeter
+des verres d'eau à la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M.
+Haussmann d'avoir réduit à une stupéfaction muette ces imaginations même
+dont la fécondité hardie semblait faite pour défier toute concurrence.
+Si le citoyen Miltié et M. Amédée Tissot revenaient au monde, il ne leur
+resterait plus d'autre ressource que de répéter avec le poëte:
+
+ Mon génie étonné tremble devant le sien.
+
+
+
+
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ
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+Title: Paris nouveau et Paris futur
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+Author: Victor Fournel
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+Release Date: August 8, 2007 [EBook #22266]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS NOUVEAU ET PARIS FUTUR ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
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+
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+<p class="c">PAR</p>
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+
+<p class="b">Je ne d&eacute;sesp&egrave;re pas que Paris, vu &agrave; vol de ballon, ne pr&eacute;sente aux
+yeux cette richesse de lignes, cette opulence de d&eacute;tails, cette
+diversit&eacute; d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple
+et d'inattendu dans le beau, qui caract&eacute;rise un damier. (V. Hugo,
+<i>Notre-Dame de Paris</i>.)</p>
+
+<p class="img"><img src="images/001.png" alt="medallion" /></p>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h4>JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR</h4>
+
+<p class="c">90, RUE BONAPARTE, 90<br />
+LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FR&Egrave;RES</p>
+<p class="smcap c">rue merci&ecirc;re, 47, et rue centrale, 34</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">1865</p>
+
+<h2 class="m">TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="3">
+<tr><td colspan="2" align="left"><a href="#AVANT-PROPOS"><b><span class="smcap">Avant-propos</span></b></a></td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#PARIS_NOUVEAU"><b>PARIS NOUVEAU</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#Ia"><b>I</b></a></td><td>Coup d'&oelig;il g&eacute;n&eacute;ral.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IIa"><b>II</b></a></td><td>Les rues. Plan strat&eacute;gique du nouveau Paris.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IIIa"><b>III</b></a></td><td>L'expropriation pour cause d'utilit&eacute; publique.&mdash;La ville des <i>nomades</i>.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IVa"><b>IV</b></a></td><td>Les maisons</td></tr>
+<tr><td><a href="#Va"><b>V</b></a></td><td>Les squares et les promenades.</td></tr>
+<tr><td><a href="#VIa"><b>VI</b></a></td><td>Les parcs et jardins.</td></tr>
+<tr><td><a href="#VIIa"><b>VII</b></a></td><td>Interm&egrave;de.&mdash;Promenade pittoresque &agrave; travers le nouveau Paris.</td></tr>
+<tr><td><a href="#VIIIa"><b>VIII</b></a></td><td>Les monuments.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IXa"><b>IX</b></a></td><td>Conclusion.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#PARIS_FUTUR"><b>PARIS FUTUR</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#PARIS_FUTUR">&nbsp;</a></td><td>Paris futur.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#APPENDICE"><b>APPENDICE</b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#Ib"><b>I</b></a></td><td>Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IIb"><b>II</b></a></td><td>Un chapitre des ruines de Paris moderne.</td></tr>
+<tr><td><a href="#IIIb"><b>III</b></a></td><td>Les pr&eacute;curseurs de M. Haussmann.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><b><span class="smcap">fin de la table</span>.</b></td></tr>
+</table>
+
+<h2 class="m"><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>La loi reconna&icirc;t &agrave; tout citoyen le droit de critiquer, comme il
+l'entend, les actes de l'autorit&eacute;; l'administration pousse la
+bienveillance jusqu'&agrave; l'inviter &agrave; le faire. Une circulaire c&eacute;l&egrave;bre a
+confirm&eacute; et &eacute;tendu ce droit, en exhortant sp&eacute;cialement les pr&eacute;fets &agrave; ne
+point redouter le contr&ocirc;l&eacute; public, qui n'a d&eacute;sormais d'autres limites
+que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce
+modeste volume, ne touche de pr&egrave;s ou de loin &agrave; ces hautes sph&egrave;res, o&ugrave; je
+n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition &agrave; discuter
+les faits et gestes, non pas m&ecirc;me du pouvoir, mais de l'&eacute;dilit&eacute;
+parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui
+n'est pas mon affaire<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, qu'au simple point de vue artistique et
+pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne f&ucirc;t-ce que pour montrer ce
+que valent des travaux qui ont co&ucirc;t&eacute; si cher. Je ne suis qu'un
+critique,&mdash;peu de chose, moins que rien,&mdash;protestant, avec une plume qui
+ne fera pas de barricades, contre l'id&eacute;al d'une municipalit&eacute; souveraine,
+qui est libre de ne pas l'&eacute;couter, et qui, j'en suis s&ucirc;r, usera de cette
+libert&eacute; comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant
+de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.</p>
+
+<p>Non que j'esp&egrave;re en aucune fa&ccedil;on convertir l'administration &agrave; mes id&eacute;es:
+je ne suis pas si na&iuml;f. J'ose &agrave; peine esp&eacute;rer d'&ecirc;tre lu. Mais ce n'est
+plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et
+d'arch&eacute;ologue en repos.</p>
+
+<p>Toutefois, malgr&eacute; l'&eacute;vidence du droit, il convient d'aborder cette
+mati&egrave;re avec pr&eacute;caution. M. le pr&eacute;fet de la Seine n'est point avare de
+ses <i>communiqu&eacute;s</i>: il en produit autant que de nouvelles voies, et
+quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Les
+d&eacute;cisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et
+tout-puissant qui, non content de les convertir en &#339;uvres, avec une
+rapidit&eacute; litt&eacute;ralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment
+moral de ses administr&eacute;s &agrave; leur soumission mat&eacute;rielle, et de les imposer
+&agrave; leur admiration comme &agrave; leur volont&eacute;. Il est difficile aujourd'hui de
+parler de Paris sans que, des plus hautes r&eacute;gions de la magistrature
+urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole
+pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions
+pour arriver &agrave; dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut
+peut-&ecirc;tre pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne para&icirc;t pas
+tout &agrave; fait &agrave; la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela
+prouve, du reste, que M. le pr&eacute;fet de la Seine aime la discussion; nous
+l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous r&eacute;ponde,
+pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de
+go&ucirc;t pour ce syst&egrave;me de riposte qui consiste &agrave; foudroyer l'adversaire &agrave;
+son aise, apr&egrave;s avoir pris la pr&eacute;caution d'enclouer ses batteries, et
+nous ne tenons pas plus &agrave; le subir que nous ne tiendrions &agrave; l'imposer.</p>
+
+<p>Ici, qu'on nous permette une r&eacute;miniscence classique. Quand un g&eacute;n&eacute;ral
+romain montait au Capitole, loin de s'inqui&eacute;ter des quelques voix
+discordantes qui se m&ecirc;laient aux acclamations de la foule, il voulait
+les entendre, et les r&eacute;clamait au besoin comme un assaisonnement du
+concert. On organisait une opposition par ordre derri&egrave;re le char du
+triomphateur. C'&eacute;tait l&agrave;, sans doute, un raffinement de sensualit&eacute;
+pa&iuml;enne qui serait aujourd'hui d&eacute;plac&eacute;, et je ne demande pas qu'on le
+ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette r&eacute;surrection serait
+impossible. Mais, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; nous avons emprunt&eacute; tant de choses &agrave;
+l'histoire du peuple qui a produit Jules C&eacute;sar, le souvenir m'a paru
+tout &agrave; fait de mise.</p>
+
+<p>Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure
+que les &eacute;trangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur
+extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans <i>le
+Constitutionnel</i>, et dans plusieurs journaux &eacute;galement accr&eacute;dit&eacute;s,
+auxquels un publiciste fameux a pr&ecirc;t&eacute; r&eacute;cemment un concours inattendu,
+que la transformation de Paris est le miracle du si&egrave;cle; il est d'usage
+de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont
+gard&eacute; la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'&eacute;pith&egrave;te de
+<i>prodigieuse</i>, ou tout au moins d'<i>admirable</i>. Derni&egrave;rement, un homme
+d'esprit, en une com&eacute;die fameuse applaudie deux cents fois de suite sur
+un de nos premiers th&eacute;&acirc;tres, faisait des embellissements de Paris son
+argument le plus victorieux contre les <i>ganaches</i> qui s'obstinent &agrave; nier
+le progr&egrave;s de toutes choses et les charmes particuliers de l'&eacute;poque
+actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un
+contribuable obscur, qui n'est pas m&ecirc;me fonctionnaire? Je suis honteux
+d'opposer &agrave; cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique.
+Mais, puisque j'ai le malheur d'&ecirc;tre une de ces <i>ganaches</i> que
+l'argument ne suffit pas &agrave; convaincre; puisque j'ai le mauvais go&ucirc;t de
+ne point me trouver d'accord avec l'esth&eacute;tique des cantates et du
+<i>Constitutionnel</i>, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule,
+sans chercher &agrave; l'att&eacute;nuer, et de me punir de mes torts en les expiant
+par une confession publique et sinc&egrave;re.</p>
+
+
+
+
+<h3 style="margin-top:15%;"><a name="PARIS_NOUVEAU" id="PARIS_NOUVEAU"></a>PARIS NOUVEAU</h3>
+
+<p class="c">ET</p>
+
+<h2>P A R I S &nbsp; F U T U R</h2>
+<hr />
+<h4>PARIS NOUVEAU</h4>
+
+
+<h2 class="m"><a name="Ia" id="Ia"></a>I</h2>
+
+<h4>COUP D'&#338;IL G&Eacute;N&Eacute;RAL</h4>
+
+
+<p>Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoud&eacute; sur la balustrade
+des tours de Notre-Dame, regardait Paris &eacute;tendu sous ses pieds, voici ce
+qu'il voyait: un oc&eacute;an de toits aigus, de pignons taill&eacute;s, de clochetons
+sculpt&eacute;s, de tourelles accroch&eacute;es aux angles des murs; un luxuriant
+fouillis de pyramides de pierre, d'ob&eacute;lisques d'ardoises, de donjons
+massifs, de tours a&eacute;riennes, de fl&egrave;ches brod&eacute;es en dentelles; un
+labyrinthe fourmillant et profond, o&ugrave; se confondaient dans un harmonieux
+p&ecirc;le-m&ecirc;le les devantures sculpt&eacute;es, les fen&ecirc;tres histori&eacute;es, les portes
+enjoliv&eacute;es, les solives curieusement ouvr&eacute;es, les murailles cr&eacute;nel&eacute;es,
+les &eacute;glises aux grands porches ogivaux surcharg&eacute;s de statues, les h&ocirc;tels
+somptueux et s&eacute;v&egrave;res avec leurs for&ecirc;ts de chemin&eacute;es, de girouettes, de
+sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes
+d&eacute;coup&eacute;es &agrave; jour, d'arabesques &eacute;tincelantes, de vis, de spirales, de
+gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchev&ecirc;trement
+de ruelles serpentait d'un bout &agrave; l'autre de la ville, faisant &agrave; travers
+les hautes maisons pittoresques des perc&eacute;es capricieuses et charmantes,
+m&eacute;nageant aux regards des perspectives infinies, o&ugrave; l'impr&eacute;vu naissait
+et renaissait &agrave; chaque pas; m&ecirc;lant sans cesse, dans le plus amusant
+amalgame, le hideux &agrave; la gr&acirc;ce et le grandiose au burlesque.</p>
+
+<p>Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariol&eacute;e de
+bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de
+magistrats et de pr&eacute;lats en robes de soie, emb&eacute;guin&eacute;s de velours et
+d'hermine; d'archers et de sergents de la pr&eacute;v&ocirc;t&eacute;, en hoquetons, c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas
+rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attel&eacute;e &agrave; son
+rouet; de trouv&egrave;res, la harpe au dos et le tambourin pendu &agrave; la
+ceinture. Ici, une confr&eacute;rie s'avan&ccedil;ait, la banni&egrave;re du patron en t&ecirc;te;
+l&agrave;, un chapitre portait en procession la ch&acirc;sse de son saint; plus loin
+les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur s&eacute;ance,
+escort&eacute;s des compagnons en grand costume, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de la bande
+joyeuse des m&eacute;n&eacute;triers. Partout les &eacute;coliers turbulents de l'Universit&eacute;
+animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs f&ecirc;tes.
+C'&eacute;tait un &eacute;blouissement, un r&ecirc;ve, souvent un cauchemar. Un grand po&euml;te
+a d&eacute;crit ce spectacle magique et prestigieux que pr&eacute;sentait chaque jour
+le Paris du moyen &acirc;ge, et je serais f&acirc;ch&eacute; qu'on p&ucirc;t croire que j'ai
+voulu recommencer la description apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propri&eacute;taire, &eacute;lecteur, expert jur&eacute;
+et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne
+Vend&ocirc;me, escort&eacute; de sa famille, et qu'il prom&egrave;ne ses regards majestueux
+sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner &agrave; l'&eacute;querre, s'allonger au
+cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les &eacute;troites et
+bizarres ruelles de la vieille cit&eacute; sont devenues de larges <i>art&egrave;res</i>,
+crois&eacute;es &agrave; angles droits, le long desquelles une population correcte
+circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des
+sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques
+et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes
+&eacute;glises gothiques, qui rappellent le moyen &acirc;ge comme l'auteur d'<i>Alonzo</i>
+rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble &agrave; la Madeleine, et la
+Madeleine, qui ressemble &agrave; la Bourse; des auberges qui singent des
+palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des caf&eacute;s
+suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le
+tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer
+d'&eacute;difices, et les signes particuliers de la haute civilisation &agrave;
+laquelle nous sommes parvenus. Partout s'&eacute;panouit dans sa fleur ce beau
+style municipal et administratif, destin&eacute; &agrave; faire l'admiration des chefs
+de bureau. Partout flamboie sobrement et r&eacute;glementairement une
+architecture &eacute;galitaire de stuc et de pl&acirc;tre, o&ugrave; rien ne d&eacute;passe le
+niveau, o&ugrave; pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces
+id&eacute;als d'architecture tel qu'en peut r&ecirc;ver un pr&eacute;fet de police dans ses
+songes les plus d&eacute;sordonn&eacute;s.</p>
+
+<p>La for&ecirc;t touffue du vieux Paris a &eacute;t&eacute; &eacute;mond&eacute;e, taill&eacute;e, rogn&eacute;e, peign&eacute;e
+et liss&eacute;e, comme le jardin de Boileau par son <i>gouverneur</i> Antoine,
+comme le parc de Versailles par le N&ocirc;tre et la Quintinie. L'&eacute;dilit&eacute;
+moderne, pour parler la langue officielle, a fauch&eacute; &agrave; tour de bras la
+sombre for&ecirc;t, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a
+proprement taill&eacute;e en losanges, en pyramides, en quinconces et en
+plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est poss&eacute;d&eacute;e par
+la rage de l'&eacute;l&eacute;gance et de la correction classique. Elle n'a jamais
+assez de gouvernement, cette nation qui passe pour r&eacute;volutionnaire, et
+qui l'est par soubresauts et par brusques r&eacute;veils: il lui en faut dans
+ses arts comme dans ses m&#339;urs, dans ses maisons comme dans ses lois. La
+toilette de Paris est devenue une question de cadastre administr&eacute;e par
+des arpenteurs, et centralis&eacute;e entre les mains d'une bureaucratie
+inflexible, une sorte d'appendice mat&eacute;riel aux articles du code
+Napol&eacute;on. La grande ville s'est disciplin&eacute;e &agrave; la fa&ccedil;on d'un r&eacute;giment
+sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, rang&eacute;es de front
+par ordre de taille, &eacute;chelonn&eacute;es par uniformes, soigneusement astiqu&eacute;es
+du haut en bas, comme des soldats &agrave; la parade. Les bourgeois pour qui
+c'est une supr&ecirc;me jouissance de contempler au Champ de Mars des
+fantassins align&eacute;s &agrave; perte de vue, tous les m&ecirc;mes, restant debout trois
+heures en plein soleil sans broncher d'un millim&egrave;tre, sans que l'&#339;il du
+caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une diff&eacute;rence dans
+les plis des gu&ecirc;tres, la direction du fusil ou l'expression des
+physionomies, ceux-l&agrave; doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car
+il pr&eacute;sente &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me opulence de lignes et la m&ecirc;me vari&eacute;t&eacute;
+d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue &agrave; Paris: c'est la rue de Rivoli.
+Non contente d'avoir pouss&eacute; sa trou&eacute;e jusqu'au bout de la ville, elle
+repara&icirc;t partout, en se d&eacute;guisant sous une multitude de noms. Encore un
+peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des
+<i>boulevards</i>.</p>
+
+<p>Paris, au moyen &acirc;ge, c'&eacute;tait un drame de Shakespeare: Paris,
+aujourd'hui, c'est une trag&eacute;die de M. Viennet, corrig&eacute;e par S. E. le
+mar&eacute;chal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un po&euml;me &eacute;pique revu par
+un professeur de grammaire. Sans m&eacute;priser les trag&eacute;dies de M. Viennet,
+je pr&eacute;f&egrave;re les drames de Shakespeare: j'esp&egrave;re que M. Viennet ne s'en
+offensera pas. On a oppos&eacute; souvent avec complaisance Paris, la ville de
+marbre, &agrave; Lut&egrave;ce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans
+cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du
+carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer
+mes regrets, et me voici tout pr&ecirc;t &agrave; avouer qu'il en est probablement de
+ce Paris du moyen &acirc;ge,&mdash;tant pleur&eacute; par les artistes, tant chant&eacute; sur la
+lyre et le mirliton par les faiseurs de po&euml;mes et de romances,&mdash;comme de
+Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont
+belles surtout &agrave; distance, vues de loin ou de haut, et &agrave; la condition
+qu'on n'y entre point. Mais &agrave; chaque pas, au fond de ses ruelles sombres
+et sales, autour de ses places &eacute;troites et encaiss&eacute;es, &agrave; l'angle d'un
+carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, &eacute;tincelait tout &agrave; coup un bijou
+architectural qui, de sa vive lumi&egrave;re, &eacute;clairait joyeusement ces
+t&eacute;n&egrave;bres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant
+leurs &eacute;crins, et balayer la boue sans enlever les perles.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, en faisant le proc&egrave;s du nouveau Paris, je suis le
+premier &agrave; lui accorder les circonstances att&eacute;nuantes. Il a &eacute;t&eacute; ingrat et
+oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cit&eacute; qui l'a port&eacute;
+laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce
+qu'il a fait de bon et de beau. Il a donn&eacute; de l'air et de la lumi&egrave;re &agrave;
+ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratt&eacute; la l&egrave;pre qui
+rongeait depuis des si&egrave;cles ses plus hideux quartiers, secou&eacute; la vermine
+dont son &eacute;piderme &eacute;tait d&eacute;vor&eacute;. Paris nouveau a trac&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques
+promenades, a ouvert des squares, a d&eacute;gag&eacute; des monuments: en &eacute;largissant
+ses rues, en d&eacute;blayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses
+cloaques, il a pourvu &agrave; son hygi&egrave;ne mat&eacute;rielle et &agrave; son hygi&egrave;ne
+politique; il a travaill&eacute; du m&ecirc;me coup contre la peste et contre les
+r&eacute;volutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygi&egrave;ne est une
+excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble,
+au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme
+de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entr&acirc;t au besoin en
+compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstin&acirc;t pas &agrave; croire la
+perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts
+et chauss&eacute;es daignassent avoir quelques &eacute;gards pour les chefs-d'&#339;uvre
+gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une
+question de mesure, de civilit&eacute; et de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il n'y a plus que trois endroits dans Paris o&ugrave; l'on puisse retrouver une
+ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Genevi&egrave;ve, la Cit&eacute;
+et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et
+mon c&#339;ur d'antiquaire &eacute;tait r&eacute;joui. Apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; la rue des
+Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment &agrave; quatre si&egrave;cles en
+arri&egrave;re, je m'arr&ecirc;tai un quart d'heure dans la crotte, coudoy&eacute; par les
+beurri&egrave;res et les gar&ccedil;ons bouchers, pour contempler d'un &#339;il attendri la
+jolie tourelle brod&eacute;e d'arabesques qui fait l'angle de la rue des
+Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assur&eacute;ment un rare chef-d'&#339;uvre, mais il
+reste si peu de tourelles aujourd'hui &agrave; Paris! La premi&egrave;re fois que je
+passerai par l&agrave;, il est probable qu'elle n'y sera plus.</p>
+
+<p>Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou d&eacute;fait: les lamentations des
+<i>vieux partis</i> n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du
+pr&eacute;sent, en t&acirc;chant de se pr&eacute;parer &agrave; l'avenir, et sans prodiguer au
+pass&eacute; de st&eacute;riles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose
+de parcourir avec soin pour en dire, &agrave; mon go&ucirc;t et sans parti pris, le
+bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis
+promettre d'&ecirc;tre juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me
+force plus souvent &agrave; condamner qu'&agrave; absoudre.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IIa" id="IIa"></a>II</h2>
+
+<h4>LES RUES.&mdash;PLAN STRAT&Eacute;GIQUE DU NOUVEAU PARIS</h4>
+
+
+<p>Apr&egrave;s ce coup d'&#339;il g&eacute;n&eacute;ral du haut des tours de Notre-Dame, descendons
+dans la rue, et v&eacute;rifions en d&eacute;tail cette premi&egrave;re vue d'ensemble.</p>
+
+<p>Cet examen ne va pas sans difficult&eacute;, et quelquefois sans p&eacute;ril. La mue
+de Paris, commenc&eacute;e depuis douze ans, est une op&eacute;ration laborieuse et
+compliqu&eacute;e. Le monstre s'&eacute;puise en efforts, il crie, il geint, il se
+d&eacute;bat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin
+le sol des d&eacute;bris de sa vieille peau.</p>
+
+<p>Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se r&eacute;signer &agrave; acheter
+son admiration au prix qu'elle m&eacute;rite. Il est condamn&eacute; au spectacle
+ind&eacute;finiment prolong&eacute; de la coulisse et &agrave; tout ce tripotage des
+machinistes que la toile de fond cache &agrave; l'Op&eacute;ra. Il tr&eacute;buche aux amas
+de d&eacute;combres entass&eacute;s dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers
+effondrant une masure ou un palais &agrave; coups de pioche, faisant pleuvoir
+les pierres, ou attel&eacute;s &agrave; une corde et tirant &agrave; grands cris un pan de
+mur, qui s'&eacute;croule dans un tourbillon de poussi&egrave;re, avec un mugissement
+d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons d&eacute;capit&eacute;es, &eacute;ventr&eacute;es,
+coup&eacute;es en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fen&ecirc;tres
+bris&eacute;es ou les murailles abattues tous les secrets de leur am&eacute;nagement
+int&eacute;rieur, z&eacute;br&eacute;es de ces raies noires et sinistres que laissent
+derri&egrave;re eux les conduits des chemin&eacute;es, et qui semblent le signe de
+ralliement des d&eacute;molisseurs,&mdash;esp&egrave;ces de cadavres branlants, mi-debout,
+mi-couch&eacute;s, r&eacute;sign&eacute;s &agrave; l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'&acirc;me et
+les yeux. Il faut &agrave; chaque pas man&#339;uvrer, se courber, faire un d&eacute;tour,
+fr&ocirc;ler les maisons ou prendre le milieu de la chauss&eacute;e, &eacute;couter un
+<i>gare</i>! &eacute;viter &agrave; ses pieds un tas de moellons ou de mortier; &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, une charrette, un cheval, un ma&ccedil;on tout blanc de pl&acirc;tre; sur sa
+t&ecirc;te, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant,
+enjambant et regimbant, savourer jusqu'&agrave; la derni&egrave;re note cet abominable
+concert form&eacute; du grincement de la <i>truelle Berthelet</i> sur la muraille,
+de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson aga&ccedil;ante
+du cric et du cabestan, et des jurements enrou&eacute;s des Limousins.</p>
+
+<p>Les rues de Paris sont en d&eacute;m&eacute;nagement perp&eacute;tuel comme ses habitants. L&agrave;
+o&ugrave; il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule
+aujourd'hui; l&agrave; o&ugrave; il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou
+six. Des maisons s'&eacute;l&egrave;vent sur l'emplacement des anciennes voies; des
+voies nouvelles font leur trou&eacute;e &agrave; travers des p&acirc;t&eacute;s de maisons jet&eacute;es
+bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge,
+bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards
+font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines,
+comme ces monstrueux c&eacute;tac&eacute;s qui d&eacute;peuplent la mer pour s'arrondir, et
+ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits
+poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inqui&eacute;ter
+que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille &acirc;mes,
+laborieusement cr&eacute;&eacute;e par l'effort persistant de quinze si&egrave;cles, la
+premi&egrave;re et d&eacute;j&agrave; la plus belle du monde, est comme non avenue, et le
+Paris nouveau en prend &agrave; son aise avec elle, absolument comme s'il avait
+&agrave; se d&eacute;ployer de toutes pi&egrave;ces dans un espace vide. Au lieu de
+s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de
+Louis-Philippe, de s'associer &agrave; lui en se contentant de l'embellir et de
+le modifier au besoin, il pr&eacute;f&egrave;re le renverser sans fa&ccedil;on, comme ces
+mottes de terre qu'on &eacute;carte ou qu'on broie du pied sur son passage.</p>
+
+<p>Vous avez vu ces fant&ocirc;mes que les physiciens cr&eacute;ent et chassent &agrave; leur
+gr&eacute; avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair; ainsi les rues apparaissent ou
+s'&eacute;vanouissent, pauvres ombres chinoises ob&eacute;issant au moindre clin
+d'&#339;il de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilit&eacute; de celles qui
+vivent n'est pas moindre que l'instabilit&eacute; de celles qui meurent. M&ecirc;me
+quand on respecte leur existence, m&ecirc;me quand elles ne sont pas rogn&eacute;es
+ou coup&eacute;es en deux, m&ecirc;me quand on ne les reprend pas pour les prolonger,
+en modifier la direction ou les &eacute;largir, les voies de Paris restent
+soumises &agrave; une mobilit&eacute; perp&eacute;tuelle et sont toujours en travail. On les
+empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on
+d&eacute;plante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des
+vespasiennes, ou bien on les d&eacute;molit; on exp&eacute;rimente les syst&egrave;mes les
+plus divers sur la chauss&eacute;e et sur le trottoir, on r&eacute;pare l'asphalte, on
+&eacute;tend de nouvelles couches de bitume empest&eacute; et br&ucirc;lant; on les &eacute;ventre
+pour creuser un &eacute;gout, on les referme; on les rouvre pour placer une
+conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour r&eacute;parer les
+tuyaux de gaz, et pendant des semaines enti&egrave;res la rue est sillonn&eacute;e de
+tranch&eacute;es b&eacute;antes, d'o&ugrave; s'exhalent des miasmes suffocants.</p>
+
+<p>Tel est le premier trouble apport&eacute; &agrave; la jouissance des admirateurs du
+nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas
+encore sans m&eacute;lange, et que, malgr&eacute; toute l'ardeur et la bonne volont&eacute;
+de nos magistrats, il reste toujours &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques d&eacute;bris de la
+vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de
+Paris a des bigarrures qui en d&eacute;truisent l'unit&eacute; et l'harmonie. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'une art&egrave;re de vingt m&egrave;tres de large, voici une petite ruelle qui n'a
+pas dix pieds<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; et derri&egrave;re ce beau monument rectiligne, tout neuf et
+tout reluisant, on d&eacute;couvre dans le lointain un grand vilain b&acirc;timent
+noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient
+rendre de si grands services &agrave; la construction d'une caserne! Puis,
+partout des maisons en ruines, des d&eacute;molitions commenc&eacute;es, des
+constructions inachev&eacute;es, des barri&egrave;res en bois, des cl&ocirc;tures de
+planches sales et disjointes, des &eacute;chafaudages &agrave; perte de vue, tout
+l'appareil de la ma&ccedil;onnerie et de la charpenterie, choses d&eacute;sagr&eacute;ables &agrave;
+l'&#339;il de l'amateur classique qui aime la propret&eacute;! Il s'avoue tout bas,
+en soupirant, qu'il est p&eacute;nible d'assister &agrave; ces d&eacute;tails de toilette,
+dont il ne faudrait voir que le r&eacute;sultat, et qu'on est oblig&eacute; de rendre
+pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver &agrave; le faire si beau.</p>
+
+<p>Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera termin&eacute;e, si elle
+doit jamais l'&ecirc;tre. Plus ne sera besoin alors d'&eacute;chafaudages et de
+cl&ocirc;tures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de
+vieilles maisons &agrave; d&eacute;molir; et quant &agrave; ces grands vilains b&acirc;timents
+noirs, qui vous choquent &agrave; juste titre, on n'en gardera que tout juste
+ce qu'il faut pour produire un agr&eacute;able contraste, une surprise
+piquante, apr&egrave;s les avoir gratt&eacute;s, nettoy&eacute;s, blanchis et redor&eacute;s du haut
+en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets &agrave; chaque pas des
+rues de trente m&egrave;tres, des avenues bord&eacute;es de palais, et des boulevards
+&agrave; bouche que veux-tu.</p>
+
+<p>En attendant, il ne faut pas m&eacute;priser les r&eacute;sultats conquis. On fait ce
+qu'on peut. On nous a d&eacute;j&agrave; donn&eacute; une cinquantaine de boulevards
+nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter,
+et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de S&eacute;bastopol et de
+Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du
+prince Eug&egrave;ne, de Magenta, de Malesherbes, de l'&Eacute;toile et de Monceaux,
+le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolong&eacute;e, les boulevards des
+Trois-Couronnes et de la Sant&eacute;, les deux boulevards Pereire, les
+boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-Andr&eacute;, Haussmann, Richard-Lenoir,
+et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des ma&ccedil;ons occup&eacute;s
+ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons
+en avoir, en y joignant les compl&eacute;ments prochains, plus de cent-vingt
+aujourd'hui. En v&eacute;rit&eacute;, la plume se fatiguerait &agrave; ces &eacute;num&eacute;rations
+hom&eacute;riques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait
+volontiers M. le pr&eacute;fet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant &agrave;
+Louis XIV:</p>
+
+<p class="c">Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'&eacute;crire.</p>
+
+<p>Je ne puis d&eacute;ployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans d&eacute;couvrir
+de tous c&ocirc;t&eacute;s des multitudes de larges avenues, n&eacute;es d'hier ou &agrave; na&icirc;tre
+demain, et que je ne soup&ccedil;onnais pas, sans m'&eacute;tonner chaque fois
+davantage de la quantit&eacute; de boulevards que peut contenir une capitale.
+Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgr&eacute; la contagion de
+l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles
+que M. le pr&eacute;fet de nous en faire.</p>
+
+<p>Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilit&eacute; de Paris. Ce
+qui est vrai au moment o&ugrave; nous l'&eacute;crivons ne l'est plus peut-&ecirc;tre au
+moment o&ugrave; cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces
+changements au vol, ils &eacute;chappent sans cesse. Le courant vous d&eacute;passe,
+vous d&eacute;borde, et flue entre les mains qui cherchent &agrave; le saisir.</p>
+
+<p>Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est &agrave;
+l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste r&eacute;seau strat&eacute;gique
+artistement con&ccedil;u. Il faut bien le dire: ce qu'on a appel&eacute; les
+embellissements de Paris n'est au fond qu'un syst&egrave;me g&eacute;n&eacute;ral d'armement
+offensif et d&eacute;fensif contre l'&eacute;meute, une mise en garde contre les
+r&eacute;volutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une
+infatigable pers&eacute;v&eacute;rance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en
+douter. Tout est con&ccedil;u dans les voies nouvelles &agrave; ce point de vue, fort
+l&eacute;gitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position
+respective, leur point de d&eacute;part et d'arriv&eacute;e, tout, jusqu'&agrave; la nature
+du pavage adopt&eacute;. Nous l'allons montrer ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>Qu'on &eacute;tudie sur une carte le syst&egrave;me g&eacute;n&eacute;ral des rues neuves de Paris,
+on s'apercevra bien vite qu'il a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute; <i>a priori</i> dans le but de
+d&eacute;gager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des
+forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et
+populaires, de m&eacute;nager partout des issues inattaquables &agrave; la force
+arm&eacute;e, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits
+ininterrompues, qui s'appuient et se compl&egrave;tent l'une l'autre, toutes
+les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la
+moindre lacune dans l'intervalle, tous les &eacute;difices importants &agrave; de
+vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards
+int&eacute;rieurs, les boulevards int&eacute;rieurs aux boulevards ext&eacute;rieurs et aux
+portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un
+point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit press&eacute;,
+englouti, an&eacute;anti entre une quadruple rang&eacute;e de <i>boulevards</i> convergeant
+vers lui &agrave; droite et &agrave; gauche, devant et derri&egrave;re,&mdash;amples vomitoires,
+o&ugrave; les r&eacute;giments pourront se d&eacute;ployer sans obstacles, o&ugrave; l'artillerie et
+la cavalerie chemineront &agrave; l'aise, o&ugrave; le canon, enfilant &agrave; pleine gueule
+ces belles rues toutes droites, trac&eacute;es &agrave; souhait pour lui, fera rafle &agrave;
+tout coup. Une caserne s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; chaque point de jonction, et les forts
+dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront d&eacute;sormais bien
+&agrave; faire. Le m&eacute;tier est g&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les <i>embellissements</i> du
+Paris imp&eacute;rial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan
+strat&eacute;gique suivant lequel ils ont &eacute;t&eacute; dirig&eacute;s. En v&eacute;rit&eacute;, c'est &agrave;
+croire que l'architecte en chef de la ville est un officier sup&eacute;rieur du
+g&eacute;nie militaire, ou que M. le pr&eacute;fet de la Seine a fait ses &eacute;tudes &agrave;
+l'&Eacute;cole polytechnique et les a compl&eacute;t&eacute;es &agrave; l'&Eacute;cole d'application de
+Metz. Vauban n'e&ucirc;t pas pr&eacute;par&eacute; avec plus de soin les op&eacute;rations d'un
+si&eacute;ge. Voyez plut&ocirc;t. Le boulevard S&eacute;bastopol, qui traverse tout Paris,
+en coupant la rue de Rivoli &agrave; angle droit, et qui met le palais du
+Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la
+gare de l'Est, isole d'un bout &agrave; l'autre les deux redoutables rues
+Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des
+ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'&eacute;meute: les
+rues Aubry-le-Boucher, du Clo&icirc;tre-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche,
+la partie sup&eacute;rieure de la m&ecirc;me voie et le boulevard Saint-Germain, avec
+la rue des &Eacute;coles, lanc&eacute;s &agrave; travers le foyer turbulent du faubourg
+Saint-Marceau, divisent en tron&ccedil;ons et trouent par de larges saign&eacute;es le
+repaire des &eacute;tudiants et celui des chiffonniers. Les barri&egrave;res de
+l'&Eacute;cole de m&eacute;decine et de l'&Eacute;cole de droit, comme celles de la rue
+Clopin, sont perc&eacute;es &agrave; jour. Il reste encore quelque chose &agrave; faire en
+pleine montagne Sainte-Genevi&egrave;ve: on le fera, gardez-vous d'en douter.</p>
+
+<p>Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eug&egrave;ne, qui vont
+se r&eacute;unir tous deux &agrave; la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne, commandent ainsi au faubourg
+Saint-Antoine, que la large rue du m&ecirc;me nom coupait d&eacute;j&agrave; par le milieu.
+Ce boulevard du Prince-Eug&egrave;ne, qui a recueilli tant de mal&eacute;dictions pour
+le terrible abatis de th&eacute;&acirc;tres qu'il a fait &agrave; son premier pas, on se f&ucirc;t
+bien gard&eacute; d'y renoncer, e&ucirc;t-il d&ucirc; soulever mille fois plus d'anath&egrave;mes
+encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait &eacute;t&eacute; plus adroitement
+con&ccedil;u, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein
+centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et d&eacute;gage le chemin de
+Vincennes, o&ugrave; il y a, comme on sait, un tr&egrave;s-joli fort, plein de jolis
+soldats; il met en rapport la caserne du Ch&acirc;teau-d'Eau avec les
+chasseurs de la forteresse; enfin il compl&egrave;te de la mani&egrave;re la plus
+ing&eacute;nieuse, apr&egrave;s le boulevard Mazas d'une part, apr&egrave;s les boulevards
+Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison gr&acirc;ce &agrave; laquelle on
+peut prendre &agrave; t&ecirc;te et &agrave; queue ce formidable faubourg, qui se souvient
+un peu trop d'avoir renvers&eacute; la Bastille, et l'investir pour monter &agrave;
+l'assaut de ses barricades. C'est une &#339;uvre d'artiste, et l'auteur a d&ucirc;
+s'y mirer avec complaisance.</p>
+
+<p>Le point de d&eacute;part du boulevard du Prince-Eug&egrave;ne s'appuie sur le flanc
+gauche d'une caserne, plac&eacute;e l&agrave; &agrave; l'intersection de toutes ces grandes
+voies, comme le temple du <i>genius loci</i>. Sur le flanc droit de la m&ecirc;me
+caserne s'appuiera le point de d&eacute;part du boulevard Magenta: c'est le
+vieux mythe d'Ant&eacute;e qui reprenait des forces en touchant la terre. Le
+boulevard Magenta continue celui du Prince-Eug&egrave;ne en ligne droite, et,
+croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers
+inqui&eacute;tants, entre les boulevards int&eacute;rieurs et les boulevards
+ext&eacute;rieurs. Ainsi seront domin&eacute;s et tenus en &eacute;chec les faubourgs
+Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonni&egrave;re, et s'&eacute;tablira une
+communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne,
+centre o&ugrave; tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies,
+comme jadis autour du forum.</p>
+
+<p>Jetez maintenant les yeux sur l'H&ocirc;tel de Ville, le but naturel de tous
+les &eacute;meutiers, le si&eacute;ge de tous les gouvernements provisoires, le point
+le plus important et le plus disput&eacute; de Paris, aux jours de r&eacute;volutions.
+Aujourd'hui l'H&ocirc;tel de Ville, d&eacute;gag&eacute; de toutes parts, et trois fois pour
+une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de
+Rivoli, en outre proprement flanqu&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re d'une caserne
+respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de
+main.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin de poursuivre la d&eacute;monstration? Restons-en l&agrave;. Le
+lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui &eacute;taient
+n&eacute;cessaires pour &eacute;tablir un point dont ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui s'en doutent ne
+se doutent pas assez. Pas un d&eacute;tail n'a &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute; dans l'ensemble, et
+le gouvernement a retourn&eacute; d'avance tous les atouts pour lui.</p>
+
+<p>Ainsi partout l'&eacute;meute est d&eacute;bout&eacute;e et r&eacute;duite en vasselage; partout
+ses quartiers g&eacute;n&eacute;raux sont traqu&eacute;s dans leurs repaires et pris entre
+deux feux. Les nouvelles voies, larges, d&eacute;gag&eacute;es, d&eacute;couvertes,
+s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes
+comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la
+sym&eacute;trie est de plus un profond calcul strat&eacute;gique. Celles m&ecirc;mes qui
+paraissent trac&eacute;es sans but direct, cette multitude d'avenues
+g&eacute;om&eacute;triques qui vont &agrave; l'aventure, d'ici, de l&agrave;, &agrave; droite, &agrave; gauche, se
+poursuivant, se croisant, partant tout &agrave; coup comme des fus&eacute;es sous vos
+pieds et courant &agrave; perte de vue n'importe o&ugrave;, d'une allure aussi
+intr&eacute;pide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques
+boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc
+de Triomphe et vont t&ecirc;te baiss&eacute;e, &agrave; travers ravins et montagnes, aboutir
+aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent
+encore indirectement &agrave; la r&eacute;alisation du m&ecirc;me plan.</p>
+
+<p>&Agrave; ces causes de d&eacute;route pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui
+a sa valeur: c'est que le macadam a supprim&eacute; le pav&eacute;, cet &eacute;l&eacute;ment
+essentiel de la barricade. Voil&agrave; ce qui prot&eacute;ge le macadam contre les
+plus vives et les plus justes r&eacute;criminations.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est l&agrave; de tous points une
+invention damnable, et je le trouve pr&eacute;cieux aux jours de soleil, du
+moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la
+plupart des transformations de Paris nouveau, il tend &agrave; favoriser le
+d&eacute;veloppement du luxe, en n&eacute;cessitant l'emploi et en multipliant par l&agrave;
+m&ecirc;me le nombre des &eacute;quipages. Quant aux pi&eacute;tons assez mal avis&eacute;s pour ne
+pas comprendre les n&eacute;cessit&eacute;s d'une ville de luxe, c'est &agrave; eux &agrave; se
+garer de la poussi&egrave;re; et quant aux arbres, ils ont d&eacute;j&agrave; tant d'autres
+chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il
+serait bon seulement de les faire &eacute;pousseter matin et soir. Si donc il
+n'y avait que des voitures &agrave; Paris et s'il y faisait toujours beau, il
+faudrait &eacute;lever des statues &agrave; Mac-Adam. Mais le climat parisien est
+aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil
+que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au
+brouillard et d'antith&egrave;se &agrave; la pluie, et l'on sait quelle chose
+hom&eacute;rique, in&eacute;narrable et sans nom, devient le macadam par les jours de
+pluie.</p>
+
+<p>Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de
+toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien,
+mais encore plus d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; la plante des pieds. Il engloutit des
+oc&eacute;ans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: <i>Pav&eacute;
+de bonnes intentions</i>, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam,
+lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle &agrave; tous ceux qui
+ont travers&eacute; une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne
+voulait qu'un terrain &eacute;gal et doux &agrave; la marche, il y aurait mieux que
+cela, et je conseillerais &agrave; ceux que ce soin regarde d'aller faire un
+tour en Hollande et d'y &eacute;tudier ce pavage uni et propre comme un
+parquet, que la pluie m&ecirc;me ne fait que laver sans le salir. Mais on
+veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne
+dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous &eacute;tonnent
+toujours de sa part.</p>
+
+<p>Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon
+d&eacute;sormais de s'entendre. Qu'on nous parle du r&eacute;seau strat&eacute;gique des
+nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment trac&eacute;es, combin&eacute;es avec
+art, comme autant de parall&egrave;les, de sapes et de circonvallations,
+destin&eacute;es &agrave; r&eacute;duire une place rebelle; qu'on nous pr&eacute;sente le nouveau
+Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et
+abandonn&eacute; aux op&eacute;rations des officiers du g&eacute;nie,&mdash;gens aimables,
+d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agr&eacute;menter &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs
+tranch&eacute;es derri&egrave;re un bouquet d'arbres ou un kiosque,&mdash;&agrave; la bonne heure,
+j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets
+que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des pr&eacute;cautions
+contre l'&eacute;meute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne
+pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je
+n'admire plus du tout.</p>
+
+<p>Ce caract&egrave;re math&eacute;matique des rues se retrouve dans leurs moindres
+d&eacute;tails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les
+c&ocirc;t&eacute;s. Pour &eacute;viter une courbe invisible &agrave; l'&#339;il et insensible au pied,
+on fait des perc&eacute;es &agrave; travers le terrain comme pour les tunnels de
+chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on
+ouvrira une voie g&eacute;om&eacute;trique &agrave; coups de pics et de sondes en creusant la
+montagne Sainte-Genevi&egrave;ve, d&ucirc;t-on d&eacute;molir le Panth&eacute;on, ou l'isoler sur
+une cime, au haut d'un escalier de cinquante degr&eacute;s. Il y a des maisons,
+sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perch&eacute;es dans la nue,
+et aux extr&eacute;mit&eacute;s de la rue de Rivoli, qui sont juch&eacute;es sur des
+trottoirs de huit &agrave; dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque c&ocirc;t&eacute;
+du boulevard de S&eacute;bastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient
+b&acirc;ties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pomp&eacute;i: le sol
+&eacute;tait &agrave; la hauteur du deuxi&egrave;me &eacute;tage. Au coin de la rue
+Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une
+dizaine de degr&eacute;s pour arriver aux rez-de-chauss&eacute;e de droite, et en
+descendre presque autant pour arriver &agrave; ceux de gauche. &Agrave; la jonction de
+la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un c&ocirc;t&eacute; des
+ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un
+syst&egrave;me de talus et d'escaliers compliqu&eacute;s. En face du Panth&eacute;on, on
+montait au Luxembourg comme &agrave; un grenier, et l'on y monte encore comme &agrave;
+un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la
+M&eacute;gisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du
+March&eacute;-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe
+avec le boulevard de S&eacute;bastopol, sur beaucoup de points les abords du
+boulevard Saint-Germain et de la rue des &Eacute;coles, offrent le spectacle de
+quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive &agrave; joindre le
+Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la
+rue Bellefonds sont camp&eacute;es sur des escarpements sauvages et dominent de
+dix m&egrave;tres le square Montholon, o&ugrave; l'on descend comme dans un entonnoir.
+La rue Marbeuf est divis&eacute;e dans sa longueur en deux parties parall&egrave;les,
+dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours
+du rond-point de l'&Eacute;toile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon,
+d&eacute;fient toute description: il est prudent de faire son testament avant
+de s'aventurer dans cet inextricable d&eacute;dale tout h&eacute;riss&eacute; de ravins, de
+contre-forts, d'&eacute;chelles et d'escaliers &agrave; pic<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. La travers&eacute;e de la
+B&eacute;r&eacute;sina n'est qu'une plaisanterie pr&egrave;s de la travers&eacute;e de la rue du
+Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de
+temps il doit durer. C'est la fr&eacute;n&eacute;sie, l'ivresse, la folie furieuse de
+la ligne droite; c'est le chaos math&eacute;matique. Sur plus d'un point, M.
+le pr&eacute;fet de la Seine a trouv&eacute; moyen d'arriver &agrave; la confusion par
+l'exc&egrave;s et l'abus de la g&eacute;om&eacute;trie. Au rebours de Caussidi&egrave;re, il lui est
+arriv&eacute; de faire du d&eacute;sordre avec de l'ordre.</p>
+
+<p>Dans la partie sup&eacute;rieure du boulevard Saint-Denis, les tranch&eacute;es
+entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en
+ont &eacute;t&eacute; la suite avaient produit les r&eacute;sultats les plus inou&iuml;s. Ce
+quartier semblait avoir &eacute;t&eacute; boulevers&eacute; par un cataclysme dont on a
+cherch&eacute; &agrave; r&eacute;gulariser les traces sans pouvoir les faire enti&egrave;rement
+dispara&icirc;tre. Ici, c'&eacute;tait un trottoir bord&eacute; de balustrades qu'on avait
+m&eacute;nag&eacute; devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse &agrave; hauteur de
+premier &eacute;tage, absolument comme un balcon; l&agrave;, c'&eacute;taient des maisons
+&eacute;tag&eacute;es de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-&#339;uvre pour faire des
+boutiques &agrave; la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la
+rue et servant de voie d'acc&egrave;s au bureau d'une fonderie, qui
+anciennement &eacute;tait au rez-de-chauss&eacute;e et se trouvait maintenant au
+premier, sans avoir chang&eacute; de place; ailleurs, des portes coch&egrave;res qui
+s'ouvraient &agrave; deux battants &agrave; hauteur d'entresol. Le boulevard
+Bonne-Nouvelle, pr&egrave;s la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard
+Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En
+s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de
+l'ab&icirc;me, on a le vertige &agrave; voir tourbillonner sous ses pieds cette
+flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur
+le mont Blanc, ce serait pittoresque; &agrave; Paris, devant le th&eacute;&acirc;tre de M.
+M&eacute;lingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment
+se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces
+quelques douzaines de maisons juch&eacute;es en observatoire &agrave; droite et &agrave;
+gauche de la chauss&eacute;e, comme pour faire la nique &agrave; l'architecture
+&eacute;galitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?&mdash;Bah!&mdash;Est-ce
+&eacute;conomie?&mdash;Fi donc!&mdash;C'est tout simplement que M. Haussmann n'&eacute;tait pas
+encore pr&eacute;fet de la Seine.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III</h2>
+
+<h4>L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILIT&Eacute; PUBLIQUE.<br />
+LA VILLE DES NOMADES</h4>
+
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, l'expropriation pour cause d'utilit&eacute; publique avait d&eacute;j&agrave;
+fait son chemin; elle r&eacute;gnait, mais n'&eacute;tait point arriv&eacute;e pourtant &agrave; la
+pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui.
+Les auteurs de cette loi ne pr&eacute;voyaient gu&egrave;re le cruel abus qu'on en
+ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorit&eacute; sp&eacute;ciale
+une sorte de b&eacute;lier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte
+inflexible et sauvage, pouss&eacute;e par tous les instincts d'une
+centralisation effr&eacute;n&eacute;e. Elle cogne de la t&ecirc;te et des pieds, elle
+frappe, elle d&eacute;molit, elle pulv&eacute;rise, elle broie, la monstrueuse
+machine; elle d&eacute;vore sans cesse et ne peut se repa&icirc;tre. Ce n'est pas
+l'expropriation pour cause d'utilit&eacute; publique; c'est l'expropriation
+pour cause de bon plaisir. Elle porte grav&eacute;e au front le vers de
+Juv&eacute;nal,&mdash;un po&euml;te d'aujourd'hui, n&eacute; dix-huit cents ans trop t&ocirc;t:</p>
+
+<p class="c"><i>Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</i></p>
+
+<p>Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant
+les tribunaux, et pas la dixi&egrave;me partie de ce qu'en pense le public, qui
+subit, mais qui juge.</p>
+
+<p>Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les d&eacute;bats entre la ville et les
+expropri&eacute;s, l'opinion, repr&eacute;sent&eacute;e par le jury, prend invinciblement la
+d&eacute;fense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans rel&acirc;che
+par le chiffre des indemnit&eacute;s qu'elle alloue. Cette protestation n'en
+vaut peut-&ecirc;tre pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas
+de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en d&eacute;finitive,
+qui paye ces indemnit&eacute;s-l&agrave;; mais il proteste, parce qu'il est le
+jury,&mdash;et aussi parce que, en mati&egrave;re d'expropriation, on ne sait pas,
+ou plut&ocirc;t on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon
+proc&eacute;d&eacute; de confr&egrave;re &agrave; confr&egrave;re, &agrave; charge de revanche; c'est une semaille
+qui peut se changer en moisson.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat de choses a donn&eacute; naissance &agrave; une industrie nouvelle, celle de
+l'homme qui sp&eacute;cule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris
+pour sp&eacute;cialit&eacute; d'acheter, de b&acirc;tir, d'&eacute;tablir une maison de commerce
+dans un quartier qu'ils pr&eacute;voient devoir bient&ocirc;t dispara&icirc;tre. Le
+quartier n'est pas difficile &agrave; trouver: on n'a gu&egrave;re que l'embarras du
+choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus s&ucirc;r que les
+autres. On cite un limonadier, d&eacute;j&agrave; d&eacute;moli trois fois, par suite de
+savants calculs, et qui, d'indemnit&eacute;s en indemnit&eacute;s, est parvenu &agrave;
+reconstruire derni&egrave;rement un caf&eacute; monstre, une merveille,&mdash;qu'il esp&egrave;re
+bien voir d&eacute;molir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il
+ira b&acirc;tir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine o&ugrave;
+l'<i>utilit&eacute; publique</i> n'aura rien &agrave; voir.</p>
+
+<p>Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent &agrave; l'oreille
+n'a pas m&ecirc;me craint de la pr&ecirc;ter &agrave; de hauts personnages, accus&eacute;s
+d'imiter sur un autre terrain ces ministres d&eacute;chus, qui passaient pour
+escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques
+leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces,
+aussi bien en d&eacute;fendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a os&eacute; le
+premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il
+n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que
+de condamner un syst&egrave;me qui pr&ecirc;te le flanc &agrave; de pareils comm&eacute;rages, et
+leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la pr&eacute;vention ou de la
+malignit&eacute; publique.</p>
+
+<p>Nous avons tous appris par c&#339;ur, au coll&egrave;ge, un joli conte du bonhomme
+Andrieux. Il s'agit d'un meunier t&ecirc;tu, dont le petit moulin est convoit&eacute;
+par le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, pour l'agrandissement du ch&acirc;teau. L'intendant des
+b&acirc;timents royaux le mande aupr&egrave;s de lui, et un dialogue int&eacute;ressant
+s'&eacute;tablit entre eux:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><br />&laquo;Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?<br />&mdash;Rien du
+tout, car j'entends ne le vendre &agrave; personne.<br /><i>Il vous faut</i> est
+fort bon, mon moulin est &agrave; moi<br />Tout aussi bien au moins que la
+Prusse est au roi.&raquo;<br />&nbsp;</p></div>
+
+<p>On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-m&ecirc;me le
+meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><br />&laquo;Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...<br />&mdash;Je suis le
+ma&icirc;tre.&mdash;Vous, de prendre mon moulin?<br />Oui, si nous n'avions pas des
+juges &agrave; Berlin.&raquo;<br />&nbsp;</p></div>
+
+<p>Le monarque est d&eacute;sarm&eacute; par ce mot. Que voil&agrave; un monarque d&eacute;bonnaire,
+malgr&eacute; sa r&eacute;putation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation
+pour cause d'utilit&eacute; publique n'&eacute;tait pas encore invent&eacute;e alors!
+Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton
+aujourd'hui &agrave; un sous-chef des bureaux de l'H&ocirc;tel de Ville!</p>
+
+<p>L'expropriation, devenue reine et ma&icirc;tresse, se passe des fantaisies de
+sultan blas&eacute;. Elle ach&egrave;te le terrain et le b&acirc;timent, d&eacute;molit celui-ci et
+revend celui-l&agrave;, rach&egrave;te, revend encore, permet, retire, se ravise, et
+joue &agrave; la maison comme l'enfant au ch&acirc;teau de cartes. On l'a vue, apr&egrave;s
+avoir laiss&eacute; construire des &eacute;difices gigantesques sur le sol d&eacute;blay&eacute; par
+elle, changer tout &agrave; coup d'id&eacute;e, et le racheter pour les d&eacute;truire, au
+moment o&ugrave; l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es restera c&eacute;l&egrave;bre dans les fastes de l'expropriation.
+Hom&egrave;re, qui a consacr&eacute; plusieurs chants &agrave; la toile de P&eacute;n&eacute;lope, e&ucirc;t fait
+tout un po&euml;me sur le rond-point des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Ces co&ucirc;teuses
+incons&eacute;quences sont le ch&acirc;timent des volont&eacute;s trop promptes et qui se
+savent trop ma&icirc;tresses d'elles-m&ecirc;mes. Leur incertitude na&icirc;t de la h&acirc;te
+de leurs d&eacute;cisions, que rien n'arr&ecirc;te et ne m&ucirc;rit au passage. Elles
+affichent leur insuffisance dans leurs variations. &Agrave; chaque instant,
+l'<i>&eacute;dilit&eacute;</i> parisienne semble r&eacute;p&eacute;ter le mot du m&eacute;decin de la l&eacute;gende:
+<i>Faciamus experimentum</i>. Mais quand l'exp&eacute;rience est manqu&eacute;e, le patient
+en souffre plus que le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces
+tergiversations apr&egrave;s le fait accompli, est ce qui s'est pass&eacute;, il y a
+quelques ann&eacute;es, dans la cour int&eacute;rieure du Louvre. Je cite ici ce
+d&eacute;tail, entre parenth&egrave;ses, pour sa signification g&eacute;n&eacute;rale, et j'esp&egrave;re
+que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les <i>gestes</i> de
+l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oubli&eacute;. On essaya
+d'&eacute;tablir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carr&eacute;s,
+avec des bancs, puis on supprima les carr&eacute;s et les bancs pour revenir &agrave;
+de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-&ecirc;tre quelque erreur
+de d&eacute;tail, mais en att&eacute;nuant plut&ocirc;t qu'en exag&eacute;rant. Au centre de la
+cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet
+d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue &eacute;questre, puis la
+statue &eacute;questre fit place &agrave; un petit massif de gazon et de fleurs, puis
+le massif s'&eacute;vanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour
+arriver &agrave; ce beau r&eacute;sultat qu'on a boulevers&eacute; la malheureuse cour
+pendant deux ou trois ans. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus simple et plus &eacute;conomique de
+commencer par o&ugrave; on a fini, c'est-&agrave;-dire de ne pas commencer du tout.</p>
+
+<p>Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore &agrave; quelques-uns des
+<i>embellissements</i> de Paris.</p>
+
+<p>Quel chapitre instructif nous pourrions &eacute;crire en examinant par quels
+rapports &eacute;troits s'encha&icirc;nent ces abus de l'expropriation avec le mode
+de nomination de la municipalit&eacute; parisienne, &eacute;lue par le pouvoir qu'elle
+contr&ocirc;le, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses &agrave; dire aussi
+sur les cons&eacute;quences &eacute;conomiques du syst&egrave;me, sur ce m&eacute;pris inou&iuml; de la
+d&eacute;pense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur
+les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favoris&eacute;
+que celui de l'&Eacute;tat, n'est pas m&ecirc;me vot&eacute; indirectement par le
+contribuable, qui a d&eacute;vor&eacute;, par lui-m&ecirc;me ou par ses annexes, pr&egrave;s de six
+milliards depuis 1852, et, &agrave; l'heure qu'il est, d&eacute;passe des neuf
+dixi&egrave;mes, c'est-&agrave;-dire de 180 millions, celui de la Suisse enti&egrave;re, et
+&eacute;gale celui de l'Espagne!</p>
+
+<p>Mais ce chapitre me m&egrave;nerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le
+laisse, avec bien d'autres, &agrave; ceux qui entreprendront l'histoire
+politique de ce temps.</p>
+
+<p>Par quel miracle incessamment renouvel&eacute; la ville peut-elle subvenir &agrave;
+l'effroyable consommation de deniers que repr&eacute;sentent ces travaux
+cyclop&eacute;ens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la n&ocirc;tre. On
+assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis
+enchant&eacute; pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a
+deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, et l'imp&ocirc;t, qui nous regarde beaucoup. Elle joue &agrave; merveille de
+ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-&ecirc;tre seulement en
+joue-t-elle un peu trop.</p>
+
+<p>Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de f&ecirc;te et de triomphe,
+lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du
+Prince-Eug&egrave;ne, du premier surtout. Ce jour-l&agrave;, on avait renouvel&eacute; pour
+Sa Majest&eacute; l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il
+fit scier dans la nuit et tomber &agrave; l'aube, comme d'un coup de baguette,
+sous les yeux du monarque, une for&ecirc;t qui g&ecirc;nait le point de vue, et
+celle de Potemkin pour la czarine, &agrave; qui il montra des villages en toile
+peinte tout le long des d&eacute;serts de l'Ukraine,&mdash;joli tour de
+prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps
+d'ailleurs sous les fen&ecirc;tres de chaque Parisien. <i>Le Constitutionnel</i> a
+rendu compte de la f&ecirc;te dans cette langue dont il a le secret, et il a
+trouv&eacute; pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'&agrave; lui.
+Lorsque les invit&eacute;s eurent admir&eacute; &agrave; loisir &laquo;le bel aspect que pr&eacute;sentait
+la ligne du boulevard,&raquo; suivant l'heureuse expression du respectable M.
+Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on proc&eacute;da &agrave;
+l'apoth&eacute;ose du syst&egrave;me, et l'<i>Expropriation pour cause d'utilit&eacute;
+publique</i> apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale,
+affable, souriante, l'air tout &agrave; fait engageant, et le front couronn&eacute; de
+roses. &Agrave; cette vue, l'enthousiasme des ma&ccedil;ons s'&eacute;leva jusqu'au lyrisme:
+ils se jet&egrave;rent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes
+les maisons se d&eacute;cor&egrave;rent, comme par enchantement, d'inscriptions
+lyriques o&ugrave; dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que
+la post&eacute;rit&eacute; recueillera:</p>
+
+<p class="c">&Agrave; NAPOL&Eacute;ON III<br />
+<span class="smcap">les ouvriers du b&acirc;timent reconnaissants!</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est le v&eacute;ridique <i>Constitutionnel</i> qui le dit, et je le crois sans
+peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus color&eacute;
+dans la forme, du repr&eacute;sentant Nadaud &agrave; la L&eacute;gislative: &laquo;Quand le
+b&acirc;timent va, tout va.&raquo;</p>
+
+<p>Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une
+tr&egrave;s-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des
+capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne
+savent pas tout le bien qu'on leur veut.</p>
+
+<p>Nous avons eu r&eacute;cemment deux nouvelles &eacute;ditions, revues et
+consid&eacute;rablement augment&eacute;es, de cette ing&eacute;nieuse harangue; mais cette
+fois la chose s'est pass&eacute;e tout &agrave; fait en famille. Paris se rappellera
+longtemps le discours du tr&ocirc;ne prononc&eacute;, &agrave; l'ouverture de la derni&egrave;re
+session municipale, par notre Grand-&Eacute;dile. Il est impossible de boire &agrave;
+sa sant&eacute; et de se porter un toast &agrave; soi-m&ecirc;me avec plus de satisfaction
+na&iuml;ve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann &agrave; faire l'apologie de M.
+le pr&eacute;fet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant
+d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous
+comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment &eacute;difiant entre le chef
+et les membres du conseil de tutelle donn&eacute; &agrave; cet &eacute;ternel mineur qu'on
+appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents
+membres, les membres s'applaudissent d'avoir &eacute;t&eacute; choisis par un si
+excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a &eacute;lus est le
+plus grand chef du monde, et le chef d&eacute;clare &agrave; son tour qu'il est
+impossible de r&ecirc;ver de meilleurs membres que ceux qu'il a &eacute;lus.
+Spectacle aimable, et bien propre &agrave; toucher quiconque a le sentiment de
+l'harmonie!</p>
+
+<p>Seulement, dans ces discours <i>pro domo su&acirc;</i>, pleins de vues si
+originales et si neuves, peut-&ecirc;tre M. le pr&eacute;fet de la Seine abuse-t-il
+un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu
+qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si <i>nomades</i> et si
+<i>vagabonds</i>, est-il bien g&eacute;n&eacute;reux &agrave; M. le pr&eacute;fet de les en railler avec
+une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a chang&eacute; dix fois de
+domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue
+des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des &Eacute;coles l'en a chass&eacute;. Il s'est
+r&eacute;fugi&eacute; rue de la Harpe; le boulevard de S&eacute;bastopol a jet&eacute; sa maison
+bas. Il a cherch&eacute; un nouvel asile derri&egrave;re l'Od&eacute;on; la rue de M&eacute;dicis
+l'a forc&eacute; de fuir. En d&eacute;sespoir de cause, il a pass&eacute; l'eau: le boulevard
+Magenta, le boulevard du Prince-Eug&egrave;ne et cinq ou six autres l'ont
+poursuivi, traqu&eacute;, accul&eacute;. M. Haussmann lui reproche de d&eacute;m&eacute;nager trop
+souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la
+plaisanterie lugubre.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IVa" id="IVa"></a>IV</h2>
+
+<h4>LES MAISONS</h4>
+
+
+<p>Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes
+ont b&acirc;ti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des
+quartiers o&ugrave; elles ressemblent &agrave; des palais: entr&eacute;e monumentale,
+surmont&eacute;e de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout,
+de l'or au balcon, etc. J'ai examin&eacute; en d&eacute;tail un de ces palais dans la
+rue de Rivoli: il est habit&eacute; au rez-de-chauss&eacute;e par un marchand de vin
+et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste;
+au troisi&egrave;me par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'&ecirc;tre
+nomm&eacute;. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, m&ecirc;me les
+huissiers, loge&acirc;t &laquo;sous des lambris dor&eacute;s.&raquo; Mais ce bronze est du zinc,
+cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des d&eacute;cors
+de th&eacute;&acirc;tre: il faut les voir &agrave; distance, sans chercher &agrave; les toucher du
+doigt.</p>
+
+<p>Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais,
+avaient bien leur prix. Pour l'&eacute;l&eacute;gance elles font pi&egrave;tre mine &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus &agrave; y
+loger leurs chevaux. Les portes d'entr&eacute;e rustiques conduisent &agrave; des
+appartements carrel&eacute;s; mais l'escalier est large et monumental, les
+couloirs sont vastes, les d&eacute;gagements faciles, les plafonds &eacute;lev&eacute;s. Une
+famille patriarcale tiendrait sans g&ecirc;ne dans ces grandes pi&egrave;ces, o&ugrave; l'on
+n'en &eacute;tait pas venu encore &agrave; mesurer l'espace &agrave; un centim&egrave;tre pr&egrave;s. Les
+palais nouveaux, s&eacute;pulcres blanchis, faits de pl&acirc;tras et de rognures de
+pierre, que le moindre coup de vent &eacute;branle du haut en bas, sont divis&eacute;s
+verticalement et horizontalement en tranches exigu&euml;s, dans chacune
+desquelles un m&eacute;nage parisien &eacute;touffe, faute d'air, de lumi&egrave;re et
+d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pav&eacute;s. Ce que
+l'administration a rendu d'air &agrave; la ville en &eacute;largissant les rues, les
+propri&eacute;taires le retirent, et au del&agrave;, en r&eacute;tr&eacute;cissant les appartements.
+Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogn&eacute; par l'ampleur et la
+multiplicit&eacute; des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent,
+pour ainsi dire, ne laissant pas m&ecirc;me entre elles un espace suffisant
+pour que deux maisons adoss&eacute;es s'y puissent d&eacute;velopper &agrave; l'aise. Le
+terrain est hors de prix, et on l'&eacute;conomise pr&eacute;cieusement comme s'il
+&eacute;tait d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils
+seraient trop heureux!</p>
+
+<p>Des mouches m&ecirc;me auraient peine &agrave; respirer en ces r&eacute;duits &eacute;troits,
+encombr&eacute;s des mille et un brimborions de la mode. On y a constat&eacute; des
+cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons r&eacute;centes rappellent, pour la
+plupart, ces bo&icirc;tes &agrave; compartiments o&ugrave; les caricaturistes nous montrent
+les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des
+trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles &agrave; six
+&eacute;tages. Le propri&eacute;taire &eacute;conomise dans l'escalier une niche pour le
+concierge, qui n'est pas toujours aussi bien log&eacute; qu'un chien de garde,
+et sous la partie sup&eacute;rieure du toit une rang&eacute;e de chambres, o&ugrave; l'on ne
+peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un m&egrave;tre
+carr&eacute;, la cour est un entonnoir t&eacute;n&eacute;breux, hant&eacute; par des exhalaisons
+pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosph&egrave;re, et o&ugrave; j'ai vu plus
+d'une fois, gracieusement adoss&eacute;s, la pompe des locataires et... le
+cabinet <i>intime</i> du portier.</p>
+
+<p>Je demande pardon du d&eacute;tail, mais il compl&egrave;te le tableau. &Ocirc; bonnes gens
+de province, vous &ecirc;tes bien veng&eacute;s!</p>
+
+<p>Tous ces <i>palais</i> semblent jet&eacute;s dans le m&ecirc;me moule, et il est ais&eacute; de
+comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et
+l'&eacute;l&eacute;vation; elle n'impose pas le nombre des &eacute;tages, mais elle fixe un
+<i>minimum</i> de hauteur pour chacun d'eux, et un <i>maximum</i> d'&eacute;l&eacute;vation pour
+la maison. Les propri&eacute;taires, qui n'aiment pas &agrave; perdre de place, au
+prix o&ugrave; sont les terrains, d'une part prennent g&eacute;n&eacute;ralement ce <i>minimum</i>
+pour r&egrave;gle et se gardent bien de le d&eacute;passer; de l'autre atteignent
+l'extr&ecirc;me limite de ce <i>maximum</i>, pour faire rendre au sol tout ce qu'il
+peut porter et compenser en &eacute;l&eacute;vation le peu d'&eacute;tendue de la superficie.
+De l&agrave; cette richesse et cette vari&eacute;t&eacute; de coup d'&oelig;il qui, d&egrave;s l'entr&eacute;e
+d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des
+rang&eacute;es de maisons pass&eacute;es au m&ecirc;me niveau, et offrant de la base au
+sommet le m&ecirc;me nombre de fen&ecirc;tres strictement rang&eacute;es sur la m&ecirc;me ligne.</p>
+
+<p>Cent personnes vivent entass&eacute;es les unes au-dessus des autres sur les
+diff&eacute;rents &eacute;chelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut
+toucher de la t&ecirc;te les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans
+ces abominables cages parisiennes, o&ugrave; l'on est condamn&eacute; &agrave; tous les
+bruits, &agrave; toutes les odeurs, &agrave; toutes les maladies de ses compagnons de
+cha&icirc;nes. Bon gr&eacute; mal gr&eacute;, par les fen&ecirc;tres vous recevrez les confidences
+olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le
+pi&eacute;tinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les chemin&eacute;es, des
+bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes.
+Au-dessous, madame a la migraine: vous voil&agrave; condamn&eacute;, par la galanterie
+et la compassion, &agrave; mettre des pantoufles et &agrave; marcher sur la pointe des
+pieds pendant huit jours; vis-&agrave;-vis, mademoiselle &eacute;tudie son piano, et
+r&eacute;p&egrave;te six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce
+supplice est de ceux qui ne se d&eacute;crivent pas. Des enfants qui jouent &agrave;
+la toupie dans l'appartement sup&eacute;rieur suffisent &agrave; vous rendre tout
+travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une
+armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de
+la nuit vous r&eacute;veille en sursaut. Vous &ecirc;tes bloqu&eacute; et traqu&eacute; par un
+essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble,
+s'il prend fantaisie &agrave; votre concierge de manger de la soupe aux choux,
+il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux
+c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une &agrave; une et
+jusqu'&agrave; la lie.</p>
+
+<p>Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai &eacute;prouv&eacute; moi-m&ecirc;me,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 8em;">Qu&aelig;que ipse miserrima vidi,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et quorum pars magna fui.</span><br />
+</p>
+
+<p>Telle est la r&egrave;gle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en
+particulier dans les maisons b&acirc;ties &agrave; l'usage des millionnaires; il est
+inutile de me les opposer. La plupart des propri&eacute;taires, gens sagaces,
+ont imagin&eacute; un moyen ing&eacute;nieux d'&eacute;viter &agrave; leurs locataires tous ces
+petits d&eacute;sagr&eacute;ments, en les rempla&ccedil;ant par d'autres qui les compensent
+avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause premi&egrave;re;
+comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent m&ecirc;me pas: cette cause
+est pass&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour
+ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires,
+mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce
+sont des rois absolus qui trouvent plus commode de r&eacute;former leurs sujets
+que de se r&eacute;former eux-m&ecirc;mes, et qui b&acirc;tissent tout un syst&egrave;me
+d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres d&eacute;fauts. Par exemple,
+pour &eacute;viter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la
+soupe aux choux, ce qui est attentatoire &agrave; la dignit&eacute; d'un citoyen
+libre. Pour &eacute;viter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des
+enfants, ce qui est attentatoire &agrave; la moralit&eacute; publique: il est vrai que
+l'exigu&iuml;t&eacute; de ses appartements suffirait &agrave; elle seule pour le lui
+interdire. Les chiens sont mis &agrave; l'index, les oiseaux &agrave; peine tol&eacute;r&eacute;s.
+On commence m&ecirc;me &agrave; proscrire le piano, ce qui est dur,&mdash;au moins pour
+les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et
+ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-m&ecirc;mes au
+propri&eacute;taire des cours mieux a&eacute;r&eacute;es, des appartements plus hauts et des
+plafonds plus &eacute;pais.</p>
+
+<p>Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de
+l'orl&eacute;ans pour de l'elbeuf, &agrave; l'entr&eacute;e de l'hiver, voudrait encore vous
+faire payer les frais de sa malhonn&ecirc;tet&eacute; et de sa ladrerie, et ne vous
+livrerait sa redingote qu'&agrave; la condition expresse que vous ne sortirez
+pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propri&eacute;taire parisien
+ressemble &agrave; ce tailleur, et voil&agrave; le beau march&eacute; que nous signons tous
+les jours, en payant fort cher pour cela.</p>
+
+<p>Car, il faut bien en revenir l&agrave;, ces appartements, ou plut&ocirc;t ces
+<i>compartiments</i> mesquins, de si haute apparence et de si pauvre r&eacute;alit&eacute;,
+marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez,
+dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations
+dont je parlais tout &agrave; l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent
+encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides,
+o&ugrave; l'on mange de maigres biftecks, mais o&ugrave; l'on fait payer les dorures
+aux consommateurs. Toutes ces magnificences ext&eacute;rieures, command&eacute;es de
+plus en plus par la transformation et les <i>embellissements</i> de la ville,
+sont un leurre puissant &agrave; la vanit&eacute; parisienne, qui de tout temps a
+mieux aim&eacute; et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la
+r&eacute;alit&eacute;, qu'elle ne ferait de la r&eacute;alit&eacute; sans les apparences. Les
+propri&eacute;taires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte &agrave;
+ces go&ucirc;ts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalit&eacute;s
+du dehors, en &eacute;conomisant sur la solidit&eacute;, l'espace et le confortable,
+ce qu'ils ont donn&eacute; au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les
+Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent &agrave; se
+laisser duper.</p>
+
+<p>Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues
+par des boulevards de trente m&egrave;tres, l'&eacute;largissement prodigieux de
+toutes les voies nouvelles, ont singuli&egrave;rement r&eacute;tr&eacute;ci et par l&agrave; m&ecirc;me
+accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a d&eacute;cupl&eacute; et
+parfois presque centupl&eacute; de prix, en proportion des demandes, et pour
+bien d'autres motifs encore. Tel m&egrave;tre carr&eacute;, qui jadis valait
+vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de
+mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de
+S&eacute;bastopol. Les sp&eacute;culateurs se sont jet&eacute;s sur cette nouvelle proie.
+Tout ce que le Limousin renferme de ma&ccedil;ons ne peut suffire &agrave; la t&acirc;che,
+et la multitude des b&acirc;tisses, comme on dit en style technique, a fait
+hausser la main-d'&#339;uvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que
+les propri&eacute;taires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant
+d'un bon nombre de pr&eacute;textes, qui ne manquent pas davantage, pour &eacute;lever
+le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, m&ecirc;me lorsqu'ils
+en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne r&eacute;clame pas contre eux
+l'application du <i>maximum</i>. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un
+logement est, comme le pain, un objet de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;; mais je
+trouve que nous avons bien assez de r&eacute;glementation pour notre bonheur,
+et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander &agrave; l'&Eacute;tat un
+certain genre de services, o&ugrave; il s'empresse toujours de d&eacute;passer nos
+d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>De temps en temps, quand les g&eacute;missements des locataires, ce pauvre
+peuple taillable &agrave; merci, s'&eacute;l&egrave;vent en ch&#339;ur sur un ton plus lamentable
+que d'ordinaire, l'administration s'inqui&egrave;te et avise. Elle fait un
+discours &eacute;loquent, elle publie une note cat&eacute;gorique et concluante, d'o&ugrave;
+il appert, de la fa&ccedil;on la plus nette du monde, qu'elle ne d&eacute;molit pas
+une maison sans en b&acirc;tir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement
+quinze ou vingt mille logements vacants &agrave; Paris, et que, par cons&eacute;quent,
+la chert&eacute; des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument
+ind&eacute;pendant des derniers travaux, contraire &agrave; la logique des choses, et
+qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les
+embellissements de Paris n'ont caus&eacute; aucune aggravation de charges aux
+Parisiens, et que le d&eacute;gr&egrave;vement des taxes locales en sera, au
+contraire, la cons&eacute;quence infaillible.</p>
+
+<p>Et les loyers montent toujours.</p>
+
+<p>Mais du moins, comme les malades de Moli&egrave;re, on a la satisfaction de
+savoir que l'on meurt dans les r&egrave;gles. Et cela est agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Donc les appartements parisiens r&eacute;unissent l'extr&ecirc;me chert&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me
+incommodit&eacute;. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et
+terre, soumis &agrave; toutes les servitudes impos&eacute;es par le propri&eacute;taire, le
+concierge et les voisins, toujours press&eacute; d'en sortir, soit pour aller
+chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,&mdash;oui, vraiment,
+de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on
+jamais bien r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; l'influence que ce genre d'habitation doit
+n&eacute;cessairement exercer sur le temp&eacute;rament physique et moral des
+Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caract&egrave;re
+inquiet, sur cette irritabilit&eacute; nerveuse qui en fait le peuple le plus
+mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafra&icirc;chissant,
+salutaire &agrave; l'esprit et au c&#339;ur, plus calmant et plus b&eacute;nin que le
+<i>chez-soi</i>. Sans paradoxe, je suis convaincu que le <i>home</i> anglais, cet
+int&eacute;rieur si paisible et si confortable, si isol&eacute; de tous les tumultes
+du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand
+r&ocirc;le dans les prosp&eacute;rit&eacute;s de l'histoire politique et sociale de la
+nation, aussi bien que dans la patriarcale f&eacute;condit&eacute; de ses mariages. O&ugrave;
+est le <i>chez-soi</i> possible &agrave; Paris? Allez donc vous rafra&icirc;chir et vous
+retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de tous c&ocirc;t&eacute;s par la pression du dehors! L'administration
+urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprim&eacute; que les moyens
+mat&eacute;riels des r&eacute;volutions, en supprimant les pav&eacute;s et les
+enchev&ecirc;trements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des
+principales causes morales, tant que subsisteront ces
+logis-compartiments, vou&eacute;s &agrave; toutes les tyrannies tracassi&egrave;res; tant
+qu'elle n'aura pas transplant&eacute; le <i>home</i> sur les bords de la Seine. Je
+sais bien qu'il est difficile de donner &agrave; chacun de nous, comme aux
+habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien
+moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte
+de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme &agrave; s'effrayer pour si
+peu!</p>
+
+<p>&Ocirc; ch&egrave;re maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopop&eacute;e),
+quel doux souvenir j'ai gard&eacute; de toi, et comme je te revois souvent, du
+fond de ces affreux appartements o&ugrave; l'on ne p&eacute;n&egrave;tre que par escalade, et
+d'o&ugrave; l'on ne sort qu'avec cette fatigue f&eacute;brile et cette esp&egrave;ce de
+courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troubl&eacute; par les
+bruits de la rue! Elle est b&acirc;tie au grand air, la maison de province,
+tout pr&egrave;s de l'&eacute;glise, dont on voit le clocher de son lit, et &agrave; cinq
+cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la pr&eacute;c&egrave;de, un cep o&ugrave;
+pendent des raisins picor&eacute;s par les moineaux la tapisse du haut en bas.
+On y entre sans grimper, et d&egrave;s le seuil on est chez soi. Au
+rez-de-chauss&eacute;e, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la
+salle &agrave; manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier
+&eacute;tage, les chambres &agrave; coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre
+que Paris ne conna&icirc;t pas; au-dessus, le grenier; derri&egrave;re, un jardin o&ugrave;
+babillent les oiseaux, o&ugrave; fleurissent les roses, o&ugrave; les pommiers et les
+groseilliers m&ucirc;rissent; au bout, la rivi&egrave;re. Par la fen&ecirc;tre, on voit des
+p&ecirc;cheurs &agrave; la ligne, des b&#339;ufs qui passent et du linge bien blanc,
+&eacute;tendu sur des cordes dans des pr&eacute;s tout verts; on entend les chansons
+des fillettes et les bons contes des lavandi&egrave;res entrem&ecirc;l&eacute;s de vigoureux
+coups de battoir.</p>
+
+<p>Elle est b&acirc;tie en briques rouges, la maison de province, et elle co&ucirc;te
+dix mille francs! Pas d'&#339;il dans votre vie, pas de pieds sur votre t&ecirc;te,
+pas de t&ecirc;te sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de
+concierge! On n'y vit pas sous la constante pr&eacute;occupation du terme et
+sous la terreur du cong&eacute;. Rien ne vous emp&ecirc;che d'y agir &agrave; votre gr&eacute; et
+d'y dormir &agrave; votre aise quand il vous en prend envie. Vous &ecirc;tes chez
+vous. Il n'y a qu'&agrave; fermer les volets pour s'isoler compl&egrave;tement du
+reste de la cr&eacute;ation. La famille y demeure depuis six g&eacute;n&eacute;rations; la
+m&egrave;re y est morte, l'enfant y est n&eacute;, vous y &ecirc;tes n&eacute; et vous y mourrez
+vous-m&ecirc;me. Toute la maison d&eacute;borde de traditions et de souvenirs; vous
+ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent
+avec une irr&eacute;sistible douceur par tous les objets qui vous entourent.</p>
+
+<p>Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, camp&eacute;s sous des
+tentes nomades, r&eacute;duits &agrave; chaque instant &agrave; emporter notre maison sous la
+plante de nos pieds, nous semons notre vie en d&eacute;tail &agrave; tous les coins de
+la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre
+trace et ne restera sacr&eacute; pour nous par cette r&ecirc;verie magique que chaque
+coup d'&#339;il ram&egrave;ne &agrave; la pens&eacute;e attendrie. Comme des grains de sable
+&eacute;parpill&eacute;s sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de
+notre existence gisent oubli&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave;. Hier, un &eacute;tranger que je n'ai
+jamais vu habitait &agrave; cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la
+donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer &agrave; un autre,
+que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succ&eacute;d&eacute; &agrave; un mort. La
+chambre d'auberge indiff&eacute;rente et glac&eacute;e, le wagon toujours en
+mouvement, o&ugrave;, d&egrave;s qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le
+remplacer, voil&agrave; l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom,
+elle ne porte que des num&eacute;ros, comme ces cabanons de bagnes o&ugrave; l'homme
+lui-m&ecirc;me devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne
+m&eacute;moire, qu'on a perdu sa m&egrave;re au num&eacute;ro 24, qu'on s'est mari&eacute; au num&eacute;ro
+15, qu'on a eu son premier enfant au num&eacute;ro 36; c'est tout. Et on se
+demande &agrave; quel num&eacute;ro l'on mourra.</p>
+
+<p>Hier, une vision du pass&eacute; s'&eacute;tait pench&eacute;e sur mon c&#339;ur. Il faisait un
+doux soleil d'automne; le macadam avait la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'un ciel sans
+nuage, et le nouveau Paris lui-m&ecirc;me me souriait d'un air tendre et tout
+&agrave; fait engageant. L'id&eacute;e me prit de revoir encore une fois certaine
+maison que je sais. Je voulais seulement passer &agrave; pas lents sur le
+trottoir, lever les yeux &agrave; la hauteur du troisi&egrave;me &eacute;tage et regarder
+l'<i>endroit</i>. Il y a ainsi des jours de soleil o&ugrave; l'on est heureux &agrave; bon
+compte. &Agrave; peine arriv&eacute;, un grand serrement de c&#339;ur me prit. Il n'y avait
+plus rien; la rue m&ecirc;me avait disparu, et sur l'emplacement de la maison
+d&eacute;molie, des ouvriers &eacute;tendaient une couche de bitume fumant, qui
+empestait l'air &agrave; cent pas.</p>
+
+<p>Cruel Paris! Paris inf&acirc;me! qu'il faut t'aimer follement pour te
+pardonner tout cela!</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="Va" id="Va"></a>V</h2>
+
+<h4>LES SQUARES ET LES PROMENADES</h4>
+
+
+<p>Maintenant, comme T&eacute;l&eacute;maque sortant des Enfers pour entrer aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin
+cette partie plus agr&eacute;able de la description du nouveau Paris. Quoi
+qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les pr&eacute;c&eacute;dents
+chapitres, la v&eacute;rit&eacute; est que j'ai faim et soif d'admirer, et que
+personne ne loue avec une satisfaction &eacute;gale &agrave; la mienne, quand j'en
+puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.</p>
+
+<p>L'administration parisienne, qui, par nature et par syst&egrave;me, n'a pas
+souvent des id&eacute;es riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche,
+le jour o&ugrave; elle s'est avis&eacute;e d'ouvrir &ccedil;&agrave; et l&agrave; des squares, comme autant
+d'oasis dans ce grand d&eacute;sert de pierre o&ugrave; les lorettes et les
+vaudevillistes peuvent seuls respirer &agrave; l'aise. Elle nous devait bien ce
+petit d&eacute;dommagement pour tant de pl&acirc;tras, de moellons, d'asphalte et de
+becs de gaz. Gr&acirc;ce &agrave; cette innovation, le bourgeois de Paris, alt&eacute;r&eacute;
+d'ombre et de verdure, n'est plus condamn&eacute; &agrave; les aller chercher au loin,
+jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et
+l'autre &agrave; quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et
+le Parisien n'en demande jamais davantage.</p>
+
+<p>Dans l'histoire de l'&eacute;dilit&eacute; actuelle, c'est l'&eacute;pisode des plantations
+que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet
+&eacute;pisode-l&agrave; ne date que de nos jours. Les r&eacute;gimes pr&eacute;c&eacute;dents avaient bien
+fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres
+furent plant&eacute;s dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron,
+lieutenant civil et pr&eacute;v&ocirc;t des marchands, l'un des hommes qui ont le
+plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce r&egrave;gne aussi et les
+deux suivants virent la cr&eacute;ation des jardins du Luxembourg, des
+Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus
+tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. C'est l&agrave; un ensemble respectable, et qui m&eacute;rite qu'on en
+tienne compte, si l'on veut bien r&eacute;fl&eacute;chir surtout qu'on ne l'avait
+point fait payer par ces compensations d&eacute;sastreuses que nous verrons au
+chapitre suivant. Mais le pass&eacute; est pass&eacute;: revenons au pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Jusqu'aujourd'hui, on nous a donn&eacute; une douzaine de squares, sans compter
+ceux des communes annex&eacute;es. Il y en a sur la place Louvois, devant le
+Conservatoire des arts et m&eacute;tiers, sur l'emplacement du vieux Temple, &agrave;
+la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le
+terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant
+Sainte-Clotilde, derri&egrave;re l'h&ocirc;tel de Cluny, etc., sans parler des
+parterres qui s'&eacute;tendent de chaque c&ocirc;t&eacute; du Louvre, vis-&agrave;-vis le pont des
+Arts et l'&eacute;glise Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les
+massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre v&eacute;g&eacute;tation
+des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de
+cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais
+non compl&eacute;ter, le r&eacute;seau strat&eacute;gique du Paris nouveau, en reliant l'une
+&agrave; l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs
+Poissonni&egrave;re et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au
+confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans
+tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extr&eacute;mit&eacute;s du
+nouveau pont Louis-Philippe. On en m&eacute;dite d'autres, dont la place est
+d&eacute;j&agrave; marqu&eacute;e. Voil&agrave; ce qui s'appelle marier l'agr&eacute;able &agrave; l'utile, et
+c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.</p>
+
+<p>De plus, il est question de cr&eacute;er deux squares grandioses aux extr&eacute;mit&eacute;s
+sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais &agrave;
+triple &eacute;tage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville &agrave; ses pieds
+pour panorama, et dont les plateaux superpos&eacute;s communiqueraient les uns
+avec les autres par des escaliers monumentaux dispos&eacute;s en fer &agrave; cheval;
+&agrave; la Glaci&egrave;re, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient
+dispos&eacute;es de telle fa&ccedil;on que, de tous les endroits, on p&ucirc;t jouir du plus
+merveilleux point de vue, en particulier du <i>magique</i> coup d'&#339;il
+qu'offre la vall&eacute;e de la Bi&egrave;vre, domin&eacute;e par une colline couverte de
+maisons et, dans le lointain, par les d&ocirc;mes du Panth&eacute;on et du
+Val-de-Gr&acirc;ce. Ce sont l&agrave; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent des projets, pas autre chose,
+et de la coupe aux l&egrave;vres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce
+proverbe-l&agrave; est bien vieux, et ne para&icirc;t plus gu&egrave;re de saison.
+Autrefois, on e&ucirc;t pu r&eacute;pondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui
+il faut r&eacute;pondre modestement: C'est tr&egrave;s-probable. Le premier mot a pour
+synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'&eacute;dilit&eacute;
+parisienne.</p>
+
+<p>L'&eacute;tablissement du jardin anglais &agrave; triple &eacute;tage sur la butte Montmartre
+offrant surtout des difficult&eacute;s particuli&egrave;res, qui exigeront d'&eacute;normes
+d&eacute;penses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. D&eacute;j&agrave; des
+l&eacute;gions d'ouvriers sont install&eacute;es aux buttes Chaumont et sur les
+carri&egrave;res du Centre, combl&eacute;es et nivel&eacute;es, pour y installer &agrave; grands
+frais une promenade pittoresque et grandiose<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Un tel projet devait sourire &agrave; l'imagination titanique de M. le pr&eacute;fet de la Seine, qui
+serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de pr&egrave;s avec la m&eacute;moire de
+la reine S&eacute;miramis, et de lui rendre des points en fait de jardins
+suspendus. Il est &eacute;vident que le souvenir de Babylone et des sept
+merveilles du monde, chant&eacute;es sur tous les tons par les po&euml;tes-badauds
+de l'antiquit&eacute;, n'a pas &eacute;t&eacute; sans influence sur les embellissements de
+Paris, apr&egrave;s toutefois certaines pens&eacute;es strat&eacute;giques que nous avons
+essay&eacute; d'indiquer plus haut,&mdash;et qu'on a la noble &eacute;mulation de d&eacute;tr&ocirc;ner
+les anciens,&mdash;ne f&ucirc;t-ce que pour venger la civilisation moderne du
+m&eacute;pris syst&eacute;matique des arch&eacute;ologues, et pour leur montrer qu'on peut
+vaincre ais&eacute;ment ces pr&eacute;tendus prodiges, admir&eacute;s jadis par des peuples
+enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant &agrave; un autre
+h&eacute;ros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos
+une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'&acirc;ge
+actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'&eacute;poque mythologique, dans
+les tableaux de l'histoire et les d&eacute;clamations des classes?</p>
+
+<p>Les jardins suspendus de Babylone d&eacute;pass&eacute;s par les jardins anglais des
+buttes Montmartre et Chaumont, &laquo;admirable mati&egrave;re &agrave; mettre en vers
+latins,&raquo; pour un prochain grand concours!&mdash;Beau paragraphe &agrave; ajouter &agrave;
+une nouvelle &eacute;dition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!</p>
+
+<p>Nous sommes loin,&mdash;quoiqu'il y ait &agrave; peine huit ou dix ann&eacute;es de
+cela,&mdash;du temps o&ugrave; il n'existait d'un bout &agrave; l'autre de Paris qu'un seul
+square, celui de la place Royale.</p>
+
+<p>On cr&eacute;e maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une
+maison. On fait pousser &agrave; merveille du gazon sur le bitume et des
+massifs de verdure sur les pav&eacute;s; au besoin, on se passerait
+parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver &agrave; tous les
+r&eacute;sultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'&agrave; la campagne qu'on a encore
+la na&iuml;vet&eacute; de croire &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de la nature pour avoir des fruits
+et des fleurs, comme &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; du raisin pour faire du vin. &Agrave;
+Paris, nous sommes plus avanc&eacute;s que cela.</p>
+
+<p>Ceux de mes lecteurs qui sont assez favoris&eacute;s des dieux pour poss&eacute;der
+une maison des champs savent ce qu'il en co&ucirc;te de temps et d'attente
+avant de jouir de l'arbre qu'ils ont plant&eacute; eux-m&ecirc;mes. C'est quelquefois
+l'affaire de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations. En confiant une <i>quenouille</i> &agrave; la
+terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:</p>
+
+<p class="c">Mes arri&egrave;re-neveux me devront cet ombrage.</p>
+
+<p>Il semble donc qu'il y e&ucirc;t l&agrave; un obstacle quasi insurmontable pour la
+cr&eacute;ation des squares; mais l'administration parisienne, f&eacute;conde en
+ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'&eacute;tait
+de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a us&eacute; pour
+quelques-uns de ce stratag&egrave;me aussi ing&eacute;nieux que simple. Qui emp&ecirc;che de
+faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, &agrave;
+l'instar de cet <i>impresario</i> de province qui donnait <i>la Dame blanche</i>
+en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font
+tous les jours du civet de li&egrave;vre sans li&egrave;vre? L'autre moyen n'est, par
+malheur, ni aussi simple, ni aussi &eacute;conomique. Il consiste &agrave; enlever du
+sol qui les a vus na&icirc;tre des arbres tout entiers, avec leurs racines et
+le terrain adh&eacute;rent, pour les transporter ainsi partout o&ugrave; l'on veut, &agrave;
+l'aide d'un appareil ing&eacute;nieux, mais dont l'emploi co&ucirc;te fort cher<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+De plus, le <i>sujet</i> n'&eacute;chappe pas toujours aux dangers de cette
+op&eacute;ration chirurgicale, encore aggrav&eacute;s par ceux du voyage. La nature se
+venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplant&eacute; dans un autre sol
+semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il
+d&eacute;p&eacute;rit &agrave; vue d'&#339;il sous les tassements du sol et la mortelle poussi&egrave;re
+du macadam. On avait un g&eacute;ant dans la for&ecirc;t; on n'a plus dans le square
+qu'un nain rabougri et contrefait. L&agrave;-bas il se nourrissait d'air vif et
+pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non
+filtr&eacute;e. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute
+maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on
+prodigue &agrave; ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le
+prot&egrave;ge de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en
+toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler &agrave;
+ces petits vieux emmitoufl&eacute;s de flanelle et de coton, soutenus par des
+b&eacute;quilles, chauves, branlants, rid&eacute;s, exhalant &agrave; dix pas une odeur de
+tisane et de lait de poule: on peut bien le pr&eacute;server de la mort, mais
+on ne peut le rattacher &agrave; la vie. Ces pauvres arbres &eacute;tiques font peine
+&agrave; voir; ils vivent de r&eacute;gime comme des poitrinaires, et, par les
+chaleurs de l'&eacute;t&eacute;, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner
+de l'ombre que de leur en demander.</p>
+
+<p>Les squares, de dimensions fort diverses, sont jet&eacute;s &agrave; peu pr&egrave;s dans le
+m&ecirc;me moule. Autour du monument qui sert de centre,&mdash;presque toujours une
+fontaine,&mdash;s'arrondit une pelouse, couverte &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petits massifs
+de fleurs, agr&eacute;ablement dispos&eacute;s. Le long des grilles s'&eacute;tendent de
+larges plates-bandes de gazon, &eacute;maill&eacute;s de fleurs aussi, et d'arbustes
+au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me
+permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les
+all&eacute;es, des bancs &agrave; claire-voie, au dossier renvers&eacute;, attendent les
+promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y
+joignent des chaises pour leurs habitu&eacute;s du grand ton.</p>
+
+<p>Quelquefois le square se compose exclusivement de rang&eacute;es d'arbres, sans
+pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste,
+d&egrave;s que l'automne ram&egrave;ne la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment
+d'une sobri&eacute;t&eacute; de v&eacute;g&eacute;tation et d'une maigreur de physionomie qui
+rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de
+la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins
+de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui
+semblent faites en pierre et en carton peint, et o&ugrave; l'on sent
+l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs,
+les grilles, les larges all&eacute;es et les bancs, vous verrez ce qui restera.
+Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du
+gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;s de toutes pi&egrave;ces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le
+square du Temple, a-t-on commenc&eacute; par raser les grands arbres du jardin
+qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public?
+L'administration se croirait-elle d&eacute;shonor&eacute;e de conserver de beaux
+arbres qui ne lui co&ucirc;teraient rien, au lieu d'en planter de ch&eacute;tifs qui
+lui co&ucirc;tent fort cher?</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, ce n'est pas l&agrave; un inconv&eacute;nient r&eacute;el pour le vrai Parisien,
+le Parisien pur sang, celui qui, m&ecirc;me dans le paradis terrestre,
+regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgr&eacute; l'amour effr&eacute;n&eacute;
+qu'il affiche pour la vill&eacute;giature, au retour de chaque printemps, il
+n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La
+campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de <i>genre</i>, une petite
+gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez s&ucirc;r que, sans le respect
+humain, le g&eacute;ranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait
+amplement &agrave; ses instincts champ&ecirc;tres. Il lui faut la nature des environs
+de Paris, les fritures d'Asni&egrave;res, la poussi&egrave;re de Romainville, les
+mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres &agrave;
+trois &eacute;tages de Robinson, o&ugrave; l'on mange du filet au mad&egrave;re et des
+meringues &agrave; la cr&egrave;me, au milieu du roucoulement des modistes de la rue
+Vivienne et du gazouillement ing&eacute;nu des fleuristes du Palais-Royal. Ce
+qu'il trouve et ce qui lui pla&icirc;t, dans ces campagnes &eacute;tiol&eacute;es de la
+banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui
+rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent &agrave;
+ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de
+plaisir, des montagnes russes, et la vue du d&ocirc;me des Invalides &agrave;
+l'horizon. Son id&eacute;al est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de
+Meudon, en nombreuse soci&eacute;t&eacute;. Il d&eacute;teste les <i>trous</i> o&ugrave; l'on ne voit
+personne, o&ugrave; il n'y a pas d'estaminets, o&ugrave; l'on ne rencontre dans ses
+promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nu&eacute;es
+de petits insectes; o&ugrave; l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il
+loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit &agrave; la mode, et &agrave;
+proximit&eacute; du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne
+voudrait d'une maison de campagne d'o&ugrave; il n'entendrait pas le sifflet de
+la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:&laquo;Le
+chemin de fer passe &agrave; deux pas; j'entends tous les trains.&raquo; Son r&ecirc;ve
+serait qu'on p&ucirc;t b&acirc;tir les villes &agrave; la campagne, ou transporter la
+campagne &agrave; Paris. Les squares sont justement faits pour r&eacute;pondre &agrave; ce
+r&ecirc;ve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus
+de verdure et d'ombrage, il se plaindrait am&egrave;rement que les arbres
+l'emp&ecirc;chent de voir passer les omnibus.</p>
+
+<p>Et pourtant l'ingrat ne hante gu&egrave;re ces squares qu'il admire tant: il se
+contente presque toujours de les regarder &agrave; travers les grilles, ou de
+les traverser pour abr&eacute;ger son chemin, et il en laisse la libre
+possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la
+population la plus assidue, et &agrave; peu pr&egrave;s la seule permanente. L'&eacute;l&eacute;ment
+populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait
+qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y pr&eacute;lasse. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, on voit
+poindre un schako conqu&eacute;rant derri&egrave;re une nourrice, et des duos de
+troupiers non grad&eacute;s, se tenant par le petit doigt, errer comme des
+ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur
+un banc, causant politique et tra&ccedil;ant sur le sable, avec leurs cannes,
+des lignes strat&eacute;giques, destin&eacute;es &agrave; d&eacute;montrer la prise de S&eacute;bastopol,
+ou &agrave; r&eacute;sumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre
+les Anglais. Heureusement, des l&eacute;gions de babys roses tourbillonnent au
+milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de
+soleil, leurs frais &eacute;clats de rire et leur joyeux babil.</p>
+
+<p>La mode n'a donc pas adopt&eacute; les squares: il faut en prendre son parti.
+Elle a moins adopt&eacute; encore la promenade cr&eacute;&eacute;e &agrave; grands frais sur
+l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour
+jusqu'&agrave; la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets
+et de tapissi&egrave;res que d'&eacute;quipages armori&eacute;s sur ce magnifique boulevard,
+qui avait r&ecirc;v&eacute; des destin&eacute;es plus hautes et qui semble tout attrist&eacute;
+d'une telle chute. Figurez-vous les ar&egrave;nes de N&icirc;mes ou le Colys&eacute;e, b&acirc;tis
+tout expr&egrave;s pour servir de th&eacute;&acirc;tre &agrave; un vaudeville de Vad&eacute;! Telle est
+l'impression qu'on &eacute;prouve en voyant cette royale esplanade bord&eacute;e de
+chantiers et de marchands de vin, et sillonn&eacute;e en tous sens par des
+marquises coiff&eacute;es de foulards et des dandys arm&eacute;s de crochets en guise
+de sticks. On a pu m&eacute;tamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on
+n'a pu changer le quartier. En e&ucirc;t-on fait cent fois plus encore, il
+&eacute;tait difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, born&eacute;s &agrave; tous
+les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des
+pompes fun&egrave;bres, l'abattoir et l'h&ocirc;pital Saint-Louis, ce champ d'asile
+de ce que la m&eacute;decine appelle en termes gracieux &laquo;les maladies
+cutan&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Avez-vous souvenir de ce qu'&eacute;tait l'ancien canal Saint-Martin, surtout
+dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste
+intacte vous en donnera au besoin une id&eacute;e, quoique bien insuffisante.
+Avec ses ponts tournants, ses &eacute;cluses, ses bords escarp&eacute;s, ses berges
+encombr&eacute;es, le jour il &eacute;tait d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect
+sinistre. D'un acc&egrave;s toujours difficile et souvent p&eacute;rilleux, le vieux
+canal aux eaux croupissantes avait, comme la for&ecirc;t de Bondy, sa l&eacute;gende
+pitoyable, grossie &agrave; plaisir par la terreur quasi superstitieuse des
+citadins. C'&eacute;tait un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La
+police elle-m&ecirc;me n'a jamais su au juste le nombre des pi&eacute;tons avin&eacute;s qui
+ont tr&eacute;buch&eacute;, au milieu d'une chanson bachique, dans ce t&eacute;n&eacute;breux cours
+d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient &agrave; l'aff&ucirc;t, cach&eacute;s
+parmi les complaisantes &eacute;paves de la rive, le passant d&eacute;sarm&eacute; et sans
+d&eacute;fiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou &agrave;
+l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin
+revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs
+g&eacute;missements lugubres dans les pi&egrave;ces de M. Dennery. La transformation
+op&eacute;r&eacute;e a rel&eacute;gu&eacute; toutes ces lamentables histoires dans le domaine des
+m&eacute;lodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire n&eacute;anmoins qu'elle a
+restreint le p&eacute;ril plut&ocirc;t qu'elle ne l'a fait enti&egrave;rement dispara&icirc;tre,
+puisqu'elle ne s'est attaqu&eacute;e qu'&agrave; une partie privil&eacute;gi&eacute;e du parcours,
+et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'&agrave; la Villette, le vieux
+canal reste ce qu'il &eacute;tait jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient
+encore beau jeu dans toute l'&eacute;tendue de l'enclos Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Ceci est une premi&egrave;re restriction, qui pourra para&icirc;tre na&iuml;ve, &agrave; force
+d'&ecirc;tre naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-&ecirc;tre pas tout &agrave;
+fait si na&iuml;ve: c'est que les gigantesques travaux ex&eacute;cut&eacute;s par M.
+Alphand n'ont pas &agrave; beaucoup pr&egrave;s, dans leur ensemble, un caract&egrave;re
+d'utilit&eacute; publique qui puisse &ecirc;tre mis en balance avec les frais &eacute;normes
+qu'ils ont co&ucirc;t&eacute;s. J'y vois, comme dans bien d'autres cr&eacute;ations du
+nouveau Paris, un emploi de moyens tout &agrave; fait en disproportion avec le
+but, comme pour faire croire &agrave; la grandeur du r&eacute;sultat par celle de
+l'effort.</p>
+
+<p>Cette remarque ressemble &agrave; une contradiction, apr&egrave;s tout ce que je viens
+de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voul&ucirc;t
+simplement ouvrir une large voie &agrave; la circulation dans ces parages d'un
+abord jusque-l&agrave; si rebutant, soit qu'on voul&ucirc;t d&eacute;truire une cause
+permanente de p&eacute;rils, il suffisait de d&eacute;blayer, d'&eacute;galiser et d'&eacute;largir
+les rives du canal. On ne voit pas o&ugrave; &eacute;tait la n&eacute;cessit&eacute; de l'enterrer
+lui-m&ecirc;me sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'ex&eacute;cuter une de
+ces &#339;uvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur
+grandiose inutilit&eacute;. Notez bien, en effet, que la partie centrale de
+cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, &eacute;tant couverte de
+petits jardins qui servent &agrave; dissimuler les prises d'air, ne peut
+profiter en rien &agrave; la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le
+plaisir pastoral et champ&ecirc;tre de faire ces petits jardins qu'on a pris
+la d&eacute;termination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la
+part de l'administration, des go&ucirc;ts bucoliques, dignes d'&ecirc;tre chant&eacute;s
+sur le pipeau par Th&eacute;ocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de
+lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a c&eacute;d&eacute;
+derechef &agrave; l'instinct s&eacute;duisant du grandiose, et au d&eacute;sir de s'illustrer
+par un de ces chefs-d'&#339;uvre qui fournissent une si belle mati&egrave;re aux
+articles de journaux, aux discours des pr&eacute;fets, voire aux descriptions
+de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives
+au bon peuple de Paris.</p>
+
+<p>L'esplanade du canal Saint-Martin se d&eacute;veloppe sur une largeur d'environ
+quarante m&egrave;tres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit
+petits squares, clos de grilles, y sont m&eacute;nag&eacute;s de distance en distance:
+on peut les voir &agrave; son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue
+singuli&egrave;rement le charme. Une fontaine jaillissante s'&eacute;l&egrave;ve au milieu de
+chacun d'eux, et &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; se cachent dans des massifs verdoyants
+les soupiraux circulaires, destin&eacute;s &agrave; donner de l'air et du jour au
+canal souterrain. De temps &agrave; autre, on voit tout &agrave; coup jaillir de ces
+soupiraux des panaches de fum&eacute;e, qui d&eacute;noncent au promeneur le passage
+invisible d'un bateau &agrave; vapeur sous ses pieds.</p>
+
+<p>Mais ce spectacle du dehors n'est rien aupr&egrave;s de celui du dedans. Les
+amateurs d'&eacute;motions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant
+d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La
+premi&egrave;re sensation qu'on &eacute;prouve est &eacute;trange, &agrave; se voir glisser sous
+terre, entre les murs d'une vo&ucirc;te de quatre m&egrave;tres de haut et de quinze
+de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des
+roulements de fiacre sur sa t&ecirc;te. Il semble qu'on soit entr&eacute; dans le
+royaume des gnomes. Le soleil, p&eacute;n&eacute;trant par les soupiraux, d&eacute;coupe sur
+la vo&ucirc;te une s&eacute;rie de cercles &eacute;tincelants, et la lumi&egrave;re int&eacute;rieure est
+assez abondante pour &eacute;clairer tout le trajet. D'un bout &agrave; l'autre, on y
+peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette exp&eacute;dition est
+curieuse &agrave; faire une fois, mais &agrave; la longue elle manque de pittoresque,
+ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des
+ing&eacute;nieurs.</p>
+
+<p>Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte
+d'appendice fastueux au chapitre des &eacute;gouts parisiens. Ils ferment, par
+un trait final qui d&eacute;passe tous les autres, ce hardi d&eacute;veloppement de la
+ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une
+&eacute;tendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de
+l'aqueduc d'Ancus Martius et du <i>cloaque</i> de Tarquin! Ce sont des jouets
+d'enfants, bons &agrave; rel&eacute;guer dans l'histoire ancienne avec les sept
+merveilles du monde, et qui feraient sourire de piti&eacute; le moindre de nos
+conseillers municipaux. Les Romains sont d&eacute;pass&eacute;s, voil&agrave; qui est
+entendu, et si quelque sto&iuml;cien incorrigible osait encore n'&ecirc;tre pas
+suffisamment fier de son pays et de son &eacute;poque, il ne resterait qu'&agrave; le
+renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand &eacute;gout collecteur.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="VIa" id="VIa"></a>VI</h2>
+
+<h4>LES PARCS ET JARDINS</h4>
+
+
+<p>Lorsque Turenne eut &eacute;t&eacute; emport&eacute; par un boulet de canon, on cr&eacute;a huit
+mar&eacute;chaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela
+ces huit mar&eacute;chaux <i>la monnaie de M. de Turenne</i>. Le mot me revient en
+m&eacute;moire comme tout &agrave; fait de circonstance, au moment o&ugrave;, apr&egrave;s avoir
+parl&eacute; des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs
+et jardins. Assur&eacute;ment, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que
+cette multitude de squares sem&eacute;s, comme autant d'&icirc;lots de verdure, sur
+toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, si je pouvais y voir autre chose que la menue
+monnaie des grands parcs boulevers&eacute;s et des grands bois r&eacute;duits &agrave; la
+portion congrue.</p>
+
+<p>Je ne veux rien exag&eacute;rer: le boulet de canon de l'alignement, point&eacute; par
+l'artillerie de l'utilit&eacute; publique, n'a pas encore jet&eacute; bas ces beaux
+jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a
+rudement &eacute;corn&eacute;s et rogn&eacute;s au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus
+ou moins senti les &eacute;claboussures de cette terrible mitraille. Qui
+oserait se dire aujourd'hui compl&eacute;tement rassur&eacute;? Les habitu&eacute;s du
+Luxembourg, comme ces invit&eacute;s &agrave; la f&ecirc;te napolitaine donn&eacute;e au
+Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se prom&egrave;nent sur un volcan. L'ombre
+de M. Haussmann, arm&eacute; de sa baguette magique, les poursuit partout: ils
+appr&eacute;hendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le
+jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au d&eacute;tour de chaque
+all&eacute;e, ils croient voir la silhouette mena&ccedil;ante d'un ing&eacute;nieur arm&eacute; de
+ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est
+une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini
+<i>d'embellir</i> Paris, ils sentiront l'&eacute;p&eacute;e de Damocl&egrave;s suspendue sur leur
+t&ecirc;te, et ne dormiront pas tranquilles.</p>
+
+<p>Comment leur en vouloir? Le pass&eacute; les instruit et les met en garde
+contre l'avenir. On a d&eacute;j&agrave; pris sur leur jardin l'espace n&eacute;cessaire pour
+&eacute;largir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute
+compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles
+neuves: peut-&ecirc;tre en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie compl&eacute;tement
+inutile, qui relie la rue de Vaugirard, &agrave; partir du derri&egrave;re de l'Od&eacute;on,
+&agrave; la rue Soufflot, a coup&eacute; un grand tiers de l'admirable grotte de
+M&eacute;dicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de
+l'&eacute;motion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de
+croire d&eacute;finitivement enterr&eacute;, apr&egrave;s son rejet par la commission
+municipale de 1849. Une p&eacute;tition, sign&eacute;e par de nombreux habitants du
+quartier, vint porter au S&eacute;nat des dol&eacute;ances et des protestations qu'il
+accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les
+dol&eacute;ances de ce monde. Le S&eacute;nat lui-m&ecirc;me ne les sauva pas de leur
+in&eacute;vitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire
+un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme
+r&eacute;volutionnaires, triompheraient sous l'&eacute;gide de cette auguste
+assembl&eacute;e, qu'on e&ucirc;t difficilement soup&ccedil;onn&eacute;e d'un esprit d'ind&eacute;pendance
+mals&eacute;ante et de tendance &agrave; la r&eacute;bellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul
+contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint t&ecirc;te &agrave; l'orage, et
+fit rentrer dans le silence les flots irrit&eacute;s du S&eacute;nat. Ce fut un beau
+spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps <i>conservateur</i> de
+l'empire fran&ccedil;ais ne put m&ecirc;me conserver son jardin: ce n'&eacute;tait pas
+encourageant pour un d&eacute;but dans la carri&egrave;re de l'opposition. Esp&eacute;rons,
+en d&eacute;pit de ce pronostic f&acirc;cheux, qu'il sera plus heureux pour la
+Constitution.</p>
+
+<p><i>Et nunc erudimini</i>, journalistes na&iuml;fs qui faites de l'opposition aux
+embellissements de Paris!</p>
+
+<p>Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le
+grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas
+l'empereur,&mdash;un homme du moins dont l'omnipotence d&eacute;passe celle m&ecirc;me du
+chef de l'&Eacute;tat, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois
+compte de sa politique, et qu'il est contr&ocirc;l&eacute; par un conseil l&eacute;gislatif
+qu'il n'a pas &eacute;lu lui-m&ecirc;me. Cette omnipotence de M. le pr&eacute;fet est
+absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre o&ugrave; elle s'exerce;
+elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M.
+Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'id&eacute;al et l'apog&eacute;e de la
+centralisation. Il l'avait prouv&eacute; d&eacute;j&agrave; par tous ses actes, et il a pris
+soin de le d&eacute;clarer tout r&eacute;cemment encore, dans un acc&egrave;s de
+condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien
+voir, sans rien entendre, <i>les yeux fix&eacute;s sur la post&eacute;rit&eacute;!</i> Avec une
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; hautaine et d&eacute;daigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme
+un vainqueur &agrave; une ville prise d'assaut. Que le S&eacute;nat et les expropri&eacute;s
+en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M.
+Gu&eacute;roult, qu'&agrave; prier l'Esprit-Saint de r&eacute;pandre ses gr&acirc;ces sur l'esprit
+de M. Haussmann, d'illuminer sa volont&eacute; et d'inspirer ses d&eacute;crets.</p>
+
+<p>Depuis la m&eacute;morable s&eacute;ance du S&eacute;nat dont nous venons de parler, M. le
+pr&eacute;fet de la Seine a d&ucirc; se r&eacute;p&eacute;ter plus d'une fois, avec un l&eacute;gitime
+orgueil, le mot de la M&eacute;d&eacute;e de Corneille:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?&mdash;Moi.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Moi, dis-je, et c'est assez.</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>H&eacute;las! oui, c'est assez; c'est m&ecirc;me beaucoup trop.</p>
+
+<p>Donc, apr&egrave;s quelque d&eacute;lai accord&eacute; aux convenances,&mdash;car on est homme du
+monde, et le S&eacute;nat, apr&egrave;s tout, malgr&eacute; le d&eacute;plorable exemple qu'il avait
+donn&eacute; aux vieux partis, m&eacute;ritait certains &eacute;gards,&mdash;on vit les ouvriers
+revenir &agrave; l'&#339;uvre interrompue. Les tranch&eacute;es s'ouvrirent: d'ignobles
+barricades en planches se dress&egrave;rent au travers du noble jardin envahi
+par des hordes de ma&ccedil;ons; on abattit les grands platanes et les
+marronniers centenaires, sous les yeux des badauds constern&eacute;s, mais
+curieux,&mdash;sous les yeux du S&eacute;nat, si mal r&eacute;compens&eacute; de cette initiative,
+qui n'&eacute;tait encore de sa part qu'un acte d'ob&eacute;issance &agrave; une invitation
+souveraine. On d&eacute;monta la fontaine, on num&eacute;rota les pierres, comme font
+les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta
+proprement le tout, sans rien casser, &agrave; une vingtaine de m&egrave;tres en
+avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les
+ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un
+bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Ch&acirc;telet. Il ne faut
+point m&eacute;dire du progr&egrave;s: qui sait si, quelque jour, on ne transportera
+pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-S&eacute;verin, sous pr&eacute;texte qu'ils
+contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les d&eacute;molir.</p>
+
+<p>Ainsi raccourcie, la magnifique all&eacute;e de platanes de la <i>Grotte de
+M&eacute;dicis</i> a perdu toute sa po&eacute;sie, en perdant sa plantureuse pelouse,
+remplac&eacute;e par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres
+ombrages qui semblaient verser le <i>frigus opacum</i> chant&eacute; par Virgile, et
+le myst&eacute;rieux lointain de sa fontaine, g&acirc;t&eacute;e par l'adjonction d'un
+groupe blanch&acirc;tre qui choque comme une dissonance.</p>
+
+<p>Joignez &agrave; ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+subies, sous le r&egrave;gne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais
+&agrave; ses d&eacute;pens, et vous aurez son bilan d&eacute;finitif,&mdash;d&eacute;finitif jusqu'&agrave; ce
+jour du moins. Il est temps de le clore, en v&eacute;rit&eacute;. Mais des bruits
+sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la P&eacute;pini&egrave;re, ce
+d&eacute;licieux r&eacute;duit o&ugrave; le promeneur peut se croire &agrave; deux cents lieues de
+Paris, et respirer &agrave; pleins poumons, loin des becs de gaz et du
+roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en
+fleurs. En fait d'<i>embellissements</i>, tout est possible aujourd'hui, je
+le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; n&eacute;anmoins je me refuse
+absolument &agrave; croire &agrave; celui-l&agrave;, tant que je ne l'aurai pas vu de mes
+propres yeux. Je me refuse &agrave; croire, jusqu'&agrave; ce que le doute ne soit
+plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique &agrave; des entrepreneurs
+de b&acirc;tisses, et qu'on ait le courage de faire &eacute;lever la nouvelle &Eacute;cole
+polytechnique au beau milieu de la P&eacute;pini&egrave;re. Le jardin des Tuileries a
+&eacute;t&eacute; un peu plus respect&eacute;. On s'est content&eacute; d'abord de lui prendre &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y
+tailler un jardin pour le ch&acirc;teau. Ce jardin, isol&eacute; par un foss&eacute; de deux
+m&egrave;tres, a enlev&eacute; au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains
+pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le
+Parisien, qui a la m&eacute;moire tenace, n'a pu s'emp&ecirc;cher de se ressouvenir
+que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient
+mieux respect&eacute; les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce
+et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y &eacute;lever une
+orangerie qui fait pendant au jeu de paume b&acirc;ti du c&ocirc;t&eacute; de la rue de
+Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il
+para&icirc;t qu'on en a eu besoin pour une &eacute;curie. La terrasse a &eacute;t&eacute; ainsi
+d&eacute;pouill&eacute;e de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du
+public, on l'a ferm&eacute;e &agrave; la circulation.</p>
+
+<p>Les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis
+petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont gu&egrave;re perdu que le
+carr&eacute; Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques
+supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens
+sont &eacute;gaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas &agrave;
+b&acirc;tir de belles maisons de chaque c&ocirc;t&eacute; de l'all&eacute;e centrale, comme il y
+en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de
+terrain perdu fait mal &agrave; voir. L'administration a l&agrave; plusieurs millions
+sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point &agrave; laisser perdre les
+millions. Seulement, ce jour-l&agrave;, elle nous donnera un beau square autour
+de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas d&eacute;j&agrave; donn&eacute;
+d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?</p>
+
+<p>Nous y voici donc enfin, &agrave; ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de
+Paris nouveau! Parlons-en tout &agrave; notre aise. Mais, avant d'y entrer,
+arr&ecirc;tons-nous en route, s'il vous pla&icirc;t, dans cette petite cabane de
+fort pi&egrave;tre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un
+<i>paradis</i>, d'apr&egrave;s l'enseigne et les affiches appos&eacute;es &agrave; la porte.
+Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus pr&eacute;cieux, dans ce
+si&egrave;cle d'industrie et de progr&egrave;s! Ce jardin, fabriqu&eacute; en entier par la
+main de l'homme<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, o&ugrave; tout est faux, depuis les feuilles des girofl&eacute;es,
+des lilas et des g&eacute;raniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de
+vigne; depuis les gouttes de ros&eacute;e &eacute;tincelant sur le gazon, jusqu'aux
+insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes
+flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'&agrave; la terre
+qui garnit les plates-bandes,&mdash;cet ing&eacute;nieux jardin, travaill&eacute; bien
+mieux que nature, et o&ugrave;, pour comble de perfectionnement, on a supprim&eacute;
+le parfum des fleurs, qui ne sert qu'&agrave; donner des migraines, est tout
+bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,&mdash;symbole du
+lieu et symbole du temps, o&ugrave; l'art remplace au besoin la nature et la
+supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne &agrave;
+l'&eacute;dilit&eacute; une le&ccedil;on utile, dont elle profitera, nous l'esp&eacute;rons: il lui
+enseigne discr&egrave;tement l'art de cr&eacute;er &agrave; l'avenir, sur le premier point
+venu de l'asphalte, des squares et des parcs o&ugrave; l'on n'aura qu'&agrave; passer
+le plumeau chaque matin comme sur une &eacute;tag&egrave;re, et qui feront par leur
+propret&eacute; et le bon ordre de leur v&eacute;g&eacute;tation l'admiration des amis d'une
+nature correcte, &eacute;l&eacute;gante et disciplin&eacute;e, en harmonie avec les
+splendeurs &eacute;galitaires du nouveau Paris. En m&ecirc;me temps, il est plac&eacute; sur
+la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une
+pr&eacute;paration. C'est le prologue du po&euml;me, le portique du temple.</p>
+
+<p>Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie for&ecirc;t, un
+peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui
+poussaient &agrave; tort et &agrave; travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de
+la mousse, de grandes herbes qui vous g&ecirc;naient les pieds, des mares, des
+fourr&eacute;s sans queue ni t&ecirc;te,&mdash;un <i>trou</i> enfin! La nature s'y permettait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la v&eacute;g&eacute;tation
+s'en donnait &agrave; c&#339;ur joie. C'&eacute;tait intol&eacute;rable. &Agrave; la porte de Paris, du
+c&ocirc;t&eacute; le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a
+mis fin &agrave; ce scandaleux d&eacute;sordre. Les ing&eacute;nieurs ont pass&eacute; l&agrave;!
+Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement d&eacute;cim&eacute;, est, en
+attendant mieux, le triomphe de la nature &eacute;l&eacute;gante, et, comme s'exprime
+le propri&eacute;taire du <i>Paradis artificiel</i> dans ses affiches, &laquo;un nouveau
+fleuron ajout&eacute; au laurier de l'industrie fran&ccedil;aise.&raquo; On ne s'attendait
+gu&egrave;re &agrave; voir l'industrie en cette affaire.</p>
+
+<p>Un architecte-paysagiste, M. Var&eacute;, et un ing&eacute;nieur des ponts et
+chauss&eacute;es, M. Alphand, ont donn&eacute; leurs soins au <i>plan</i> du nouveau bois.
+Un architecte et un ing&eacute;nieur, &ocirc; nature! Jamais for&ecirc;t ne fut &agrave; pareille
+f&ecirc;te. L'architecte a arrang&eacute; les choses en paysage historique, &agrave; la
+mani&egrave;re de feu Bidault, avec des <i>fabriques</i> dans le fond, des moulins
+d'op&eacute;ra comique, des pigeonniers cr&eacute;nel&eacute;s et des cascades &agrave; grand
+spectacle; l'ing&eacute;nieur a jet&eacute; l&agrave;-dessus le charme prestigieux des
+avenues larges de cent m&egrave;tres, des all&eacute;es bord&eacute;es de trottoirs et des
+cantonniers en costume administratif<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Gr&acirc;ce &agrave; leurs efforts combin&eacute;s,
+le bois de Boulogne a &eacute;t&eacute; <i>embelli</i> absolument de la m&ecirc;me mani&egrave;re et
+avec le m&ecirc;me succ&egrave;s que la ville de Paris, dont il est la digne
+succursale champ&ecirc;tre. On en a fait un pendant &agrave; la rue de Rivoli.</p>
+
+<p>Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de
+Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour rem&eacute;dier autant que possible &agrave;
+cette f&acirc;cheuse exception, de peigner et d'&eacute;monder les arbres, de
+ratisser, d'&eacute;galiser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a &eacute;t&eacute;
+fait de main d'homme: les lacs, les &icirc;les, la butte Mortemart, construite
+par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivi&egrave;re, et
+couronn&eacute;e d'un vieux c&egrave;dre qu'on a transport&eacute; au sommet, les sentiers,
+les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa
+grotte et ses stalactites,&mdash;tout jusqu'aux poissons des lacs, couv&eacute;s par
+M. Coste et &eacute;clos par les proc&eacute;d&eacute;s de la pisciculture. Il n'y manque que
+le canard m&eacute;canique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail &agrave; mettre
+sous verre, ou &agrave; exposer sur un gu&eacute;ridon avec la classique &eacute;tiquette:
+&laquo;Le public est pri&eacute; de ne pas toucher.&raquo;</p>
+
+<p>Rendons, du reste, cet hommage &agrave; l'artiste qu'il y a souvent tr&egrave;s-bien
+imit&eacute; la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande
+cascade, qui a absorb&eacute; &agrave; elle seule deux cents m&egrave;tres cubes de blocs de
+gr&egrave;s pris dans les carri&egrave;res de Fontainebleau. Les guides vous
+expliquent cela au m&egrave;tre et &agrave; la toise, comme pour les marmites des
+Invalides. On y rencontre des notaires pos&eacute;s en points d'exclamation, et
+des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule
+dans les lacs, &agrave; telles enseignes qu'elle y est charri&eacute;e par la pompe &agrave;
+feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agr&eacute;ment&eacute; de bateaux peints,
+de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de caf&eacute;s-restaurants, et
+autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis
+des grilles!</p>
+
+<p>En de certains endroits, par exemple du c&ocirc;t&eacute; de la porte Maillot, M.
+l'architecte et M. l'ing&eacute;nieur des ponts et chauss&eacute;es ont laiss&eacute; des
+coins de nature toute nue, qui semblent honteux et d&eacute;pays&eacute;s dans un
+ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin
+en loin,&mdash;&agrave; la <i>mare d'Auteuil</i>, o&ugrave; il reste un saule pleureur, et au
+<i>rond des Ch&ecirc;nes</i>, o&ugrave; il y a des arbres &acirc;g&eacute;s de trois si&egrave;cles,&mdash;trouver
+des r&eacute;duits &agrave; demi sauvages, que les habitu&eacute;s de Longchamp regardent
+avec d&eacute;dain, ou plut&ocirc;t qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part
+de l'architecte, est-ce amour de l'antith&egrave;se, est-ce condescendance pour
+les go&ucirc;ts vulgaires des <i>arch&eacute;ologues</i> de la nature, ou d&eacute;sir de faire
+mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?</p>
+
+<p>Mais je n'ai garde de m&eacute;dire des travaux qui ont transform&eacute;&mdash;et
+rogn&eacute;&mdash;le bois de Boulogne! Jamais &#339;uvre ne fut mieux appropri&eacute;e &agrave; sa
+destination. On l'a fabriqu&eacute; tel qu'il le fallait pour les go&ucirc;ts et les
+besoins de ses habitu&eacute;s. La ville de Paris a interrog&eacute; le bois, avec une
+variante au proverbe: &laquo;Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu
+dois &ecirc;tre.&raquo; La <i>mare aux Biches</i> et le <i>parc aux Daims</i> sont faits &agrave;
+souhait pour les r&ecirc;veries de ces messieurs et de ces dames; la <i>route du
+lac</i> contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre
+jeunesse dor&eacute;e, et les crinolines &agrave; la mode trouvent un th&eacute;&acirc;tre digne
+d'elles dans le <i>rond des Cascades</i>. Longchamp, le Turf, le Pr&eacute; Catelan,
+le parc de la Soci&eacute;t&eacute; d'acclimatation, l'Hippodrome, compl&egrave;tent les
+d&eacute;lices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des
+deux sexes. On peut pr&eacute;voir le moment o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; cette myst&eacute;rieuse loi
+de d&eacute;placement qui entra&icirc;ne toutes les villes en les faisant glisser,
+comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-&agrave;-dire dans un sens
+contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne
+se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-&ecirc;tre en deviendra
+le centre. Alors on le d&eacute;coupera en tranches, qu'on vendra fort cher,
+comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de
+Saint-Cloud; et des h&ocirc;tels se dresseront &agrave; tous les points pittoresques,
+pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on
+trouve au bord du L&eacute;man ou devant la chute du Rhin.</p>
+
+<p>Le bois de Boulogne a son pendant &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de Paris, dans le
+bois de Vincennes. &Agrave; eux deux ils font, &agrave; l'orient et &agrave; l'occident de la
+grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se compl&eacute;tera
+bient&ocirc;t, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les
+vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la
+Glaci&egrave;re. Vincennes est le <i>Bois</i> de l'est de Paris, l'Eldorado
+populaire des &eacute;l&eacute;gants du <i>faubourg Antoine</i>. Les artilleurs y abondent,
+promenant &agrave; leurs bras conqu&eacute;rants, parmi les bourgeois couch&eacute;s sur
+l'herbe, les grisettes endimanch&eacute;es du bal d'Idalie, qui valent bien les
+lorettes &agrave; toutes voiles de Mabille et du Ch&acirc;teau des Fleurs. Le
+boulevard du Prince-Eug&egrave;ne abr&egrave;ge le chemin d'un kilom&egrave;tre, pour les
+habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.</p>
+
+<p>Ce dernier bois n'a pas &eacute;chapp&eacute; lui-m&ecirc;me aux transformations et aux
+am&eacute;liorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade
+comparable en splendeur &agrave; celle des opulents et des oisifs; mais
+h&acirc;tons-nous de dire que, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, on n'y a pas tout &agrave; fait r&eacute;ussi,
+et que les <i>embellissements</i> du bois de Vincennes ne l'ont pas <i>enlaidi</i>
+autant que ceux du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Le lecteur me dispensera ais&eacute;ment de d&eacute;crire les lacs, les rivi&egrave;res, les
+perc&eacute;es, les buttes factices, les villas jet&eacute;es sur les flancs de la
+for&ecirc;t, et tous les agr&eacute;ments m&eacute;nag&eacute;s dans le paysage. Ce qui me touche
+beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement &agrave; cause de sa
+destination pl&eacute;b&eacute;ienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la
+mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous
+savez, le peuple n'a pas les go&ucirc;ts raffin&eacute;s du dandy: on a fait des
+concessions &agrave; ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgr&eacute;
+sa physionomie un peu maigre et quelquefois &eacute;triqu&eacute;e, est dans son
+ensemble un fort joli morceau, qui a m&ecirc;me des endroits tout &agrave; fait
+app&eacute;tissants.</p>
+
+<p>Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces
+endroits, des barri&egrave;res en fil de fer, qui font vilain effet dans le
+paysage, et qui barrent d&eacute;sagr&eacute;ablement le chemin au promeneur toutes
+les fois qu'il a envie d'aller s'&eacute;tendre &agrave; l'ombre. On voyage autour du
+bois plut&ocirc;t qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, o&ugrave; le
+public d&eacute;file devant la pi&egrave;ce capitale, au cri sans cesse r&eacute;p&eacute;t&eacute; du
+gardien: &laquo;Circulez, messieurs, circulez!&raquo; L'administration a-t-elle peur
+qu'on ne lui use son herbe,&mdash;ou qu'on ne la mange?</p>
+
+<p>J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a &eacute;t&eacute; diminu&eacute; d'une
+bonne moiti&eacute; par les empi&eacute;tements successifs du g&eacute;nie militaire et du
+chemin de fer. On l'a refoul&eacute; par degr&eacute;s pour b&acirc;tir, sur l'emplacement
+des vieux arbres s&eacute;culaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps
+de garde, une &eacute;cole de pyrotechnie, un fort et deux redoutes li&eacute;es par
+une enceinte bastionn&eacute;e, avec pont-levis, caserne vo&ucirc;t&eacute;e &agrave; l'&eacute;preuve de
+la bombe et deux magasins &agrave; poudre. Si l'artillerie vient en aide aux
+architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait,
+on a coup&eacute; la partie comprise entre le ch&acirc;teau et le champ de man&#339;uvre
+de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranch&eacute;es et
+poser ses rails en pleine for&ecirc;t. De quart d'heure en quart d'heure, le
+sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effar&eacute;s:
+&laquo;Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilit&eacute; publique.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai gard&eacute; le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de
+rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien
+fait, mais apr&egrave;s l'avoir d&eacute;pouill&eacute;, mutil&eacute;, apr&egrave;s avoir abaiss&eacute; au
+niveau d'un square vulgaire ce qui &eacute;tait le plus adorable jardin de
+France, l'id&eacute;al de la nature arrang&eacute;e. Il y a des gens,&mdash;je les ai
+entendus, et ils paraissaient de bonne foi,&mdash;qui osent parler des
+embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges
+qu'y a op&eacute;r&eacute;s la baguette f&eacute;erique de l'&eacute;dilit&eacute; parisienne. Ce serait &agrave;
+faire fr&eacute;mir le bon sens r&eacute;volt&eacute;, si l'on ne savait que les trois quarts
+de ces audacieux pan&eacute;gyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,&mdash;ce
+sont les seuls &agrave; qui l'on puisse pardonner,&mdash;et que le dernier quart se
+compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers &agrave; leur
+admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En
+dehors de ces deux cat&eacute;gories, nul homme dou&eacute; de sentiment et de raison
+n'a le droit d'&eacute;noncer s&eacute;rieusement une pareille ineptie.</p>
+
+<p>Il faut le dire &agrave; haute et intelligible voix: le nouveau parc de
+Monceaux est le plus d&eacute;sastreux, le plus navrant &eacute;chantillon du syst&egrave;me
+suivi dans les <i>restaurations</i> des jardins publics. C'est encore M.
+Alphand qui a &eacute;t&eacute; ici l'ex&eacute;cuteur des hautes &#339;uvres de la ville de
+Paris. Le bilan des am&eacute;liorations est facile &agrave; dresser: un boulevard qui
+le coupe en deux, des routes carrossables,&mdash;pourquoi pas des chemins de
+fer?&mdash;qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des
+stalactites et des stalagmites qui ressemblent &agrave; des joujoux en terre
+cuite, et qui sont gard&eacute;s par un surveillant &agrave; demeure et par des
+&eacute;criteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaur&eacute;s, les
+cascades remises &agrave; neuf, un pont blanchi, les grands ombrages d&eacute;truits,
+le silence et le myst&egrave;re, qu'on y respirait partout autrefois, chass&eacute;s
+pour toujours; un vernis banal de repl&acirc;trage et de rebadigeon jet&eacute; sur
+les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,&mdash;voil&agrave; ce
+chef-d'&#339;uvre en abr&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>Il est bien entendu qu'on a profit&eacute; de l'occasion pour le rogner en tous
+sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes
+et b&acirc;tir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a d&eacute;pec&eacute;
+une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et
+l'on a choisi celle qui renfermait un d&eacute;licieux parterre de fleurs et
+l'une des plus belles <i>ruines</i> du jardin. Sur la lisi&egrave;re du square
+actuel, non loin de la Naumachie, &agrave; travers ce qui reste d'arbres et
+d'ombrages, on voit se dresser un &eacute;criteau, et sur cet &eacute;criteau l'&#339;il
+stup&eacute;fait lit ces mots <i>Terrains &agrave; vendre</i>!</p>
+
+<p>Terrains &agrave; vendre! &Ocirc; les ing&eacute;nieurs des ponts et chauss&eacute;es! &ocirc; les
+barbares!</p>
+
+<p>Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression
+que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aim&eacute;e. Ils cherchent
+les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les all&eacute;es
+ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respect&eacute; m&ecirc;me semble
+avoir perdu son charme et son myst&egrave;re. On a &eacute;clairci et r&eacute;gularis&eacute;
+partout. De tous les points, on aper&ccedil;oit des boulevards, des grilles, du
+bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et
+glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris.
+Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison
+peut-&ecirc;tre; mais cela &eacute;tait divin autrefois! J'en appelle avec certitude
+&agrave; tous ceux qui ont gard&eacute; l'ineffa&ccedil;able souvenir de l'ancien jardin,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; tous ceux qui l'ont vu.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; ce que le <i>Constitutionnel</i>, dans cet admirable article dont
+j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, appelle l'une des plus belles <i>cr&eacute;ations</i> de M.
+Alphand: jugez de ce que doivent &ecirc;tre les autres! Dumolard faisait des
+cr&eacute;ations dans ce genre. Il dit encore, le <i>Constitutionnel</i>, qu'on a
+<i>rajeuni enti&egrave;rement</i> le parc de Monceaux.&mdash;Oui, comme ces barbiers qui
+vous <i>rajeunissent</i> en vous coupant un bout d'oreille et un tron&ccedil;on de
+nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne &agrave;
+rajeunir nos lois, et qu'on ne <i>rajeunisse</i> plus nos jardins! Mais ce
+qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du
+<i>Constitutionnel</i>.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII</h2>
+
+<h3>INTERM&Egrave;DE</h3>
+<h4>PROMENADE PITTORESQUE &Agrave; TRAVERS LE NOUVEAU PARIS</h4>
+
+<p class="e"><br />
+Muse, changeons de style et quittons la satire:<br />
+C'est un m&eacute;chant m&eacute;tier que celui de m&eacute;dire;<br />
+&Agrave; l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal.<br />
+<br /></p>
+
+<p>Ainsi parle quelque part le prudent Boileau, qui n'avait eu garde
+pourtant de s'attaquer &agrave; Colbert et aux distributeurs de pensions. Je
+veux suivre un moment son conseil et, sans sortir du sujet, d&eacute;lasser le
+lecteur, et me d&eacute;lasser moi-m&ecirc;me, par un petit interm&egrave;de sur le pipeau
+rustique. Arriv&eacute; &agrave; mi-terme de l'&acirc;pre mont&eacute;e que j'ai entrepris de
+gravir, je me sens quelque peu las, et ne suis pas f&acirc;ch&eacute; de me d&eacute;tendre
+un moment: Les lecteurs graves,&mdash;professeurs d'humanit&eacute;s, po&euml;tes
+&eacute;piques, diplomates et procureurs g&eacute;n&eacute;raux,&mdash;sont loyalement pr&eacute;venus
+d'avoir &agrave; passer ce chapitre. Si M. Nisard le lit, je l'avertis qu'il
+n'y rencontrera aucune v&eacute;rit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale exprim&eacute;e en un langage d&eacute;finitif.</p>
+
+<p>Ceci pos&eacute; et bien entendu, je commence sans autre exorde.</p>
+
+<p>Le titre de ce chapitre &eacute;tonnera beaucoup de lecteurs. Que peut-il y
+avoir de pittoresque dans le nouveau Paris? Peu de chose, je l'avoue,
+mais quelque chose n&eacute;anmoins: on le va voir tout &agrave; l'heure, ou ce sera
+ma faute. La ville de marbre et de carton-pierre qu'on nous b&acirc;tit est
+grandiose, monumentale, &eacute;pique, c'est convenu; mais j'ose croire que M.
+Haussmann lui-m&ecirc;me n'a jamais &eacute;lev&eacute; ses pr&eacute;tentions jusqu'&agrave; y mettre le
+moindre brin de pittoresque. J'ai fini pourtant par en trouver un brin
+en y cherchant toute autre chose, et je n'en suis pas plus fier qu'il ne
+faut.</p>
+
+<p>L'immense mouvement de reconstruction de Paris a cr&eacute;&eacute; une foule de
+maisons neuves, dont les rez-de-chauss&eacute;e, &agrave; peine termin&eacute;s, sont
+accapar&eacute;s aussit&ocirc;t par de petites industries vagabondes, en attendant
+les vrais locataires, qui commencent &agrave; se faire attendre longtemps. Ces
+rez-de-chauss&eacute;e, souvent sans portes et sans fen&ecirc;tres, ouverts &agrave; tous
+les vents et &agrave; tous les regards, semblent faits expr&egrave;s pour certains
+industriels de la rue, qui y cumulent le double b&eacute;n&eacute;fice du toit
+hospitalier et de l'exposition en plein air. Ils leur permettent de
+s'&eacute;tablir au centre de Paris, dans des quartiers populeux et riches,
+pour une redevance modique, facile &agrave; pr&eacute;lever sur les recettes
+quotidiennes. On les loue au mois, &agrave; la semaine ou au jour.</p>
+
+<p>Les industriels nomades des nouveaux rez-de-chauss&eacute;e parisiens se
+partagent en trois cat&eacute;gories principales: les photographes populaires,
+les marchands de bric-&agrave;-brac, tenant bazars et boutiques &agrave; treize sous,
+les montreurs de curiosit&eacute;s et particuli&egrave;rement de femmes colosses.
+Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, ces int&eacute;ressants personnages comptent parmi ceux qui
+ont le plus profit&eacute; de la transformation de Paris. Ceci est une
+circonstance att&eacute;nuante, que je porte au b&eacute;n&eacute;fice de M. le pr&eacute;fet de la
+Seine.</p>
+
+<p>Les bazars ne demandent pas une longue description. Ils n'ont rien
+d'oriental. G&eacute;n&eacute;ralement, dans les rez-de-chauss&eacute;e des maisons neuves,
+ils sont r&eacute;duits &agrave; leur plus simple expression, et s'&eacute;talent sur une
+table portative ou m&ecirc;me &agrave; terre. Ces bazars sont le lieu d'asile et la
+grande fosse commune de toutes les porcelaines en fa&iuml;ence, porte-monnaie
+en papier, bronzes en zinc, parapluies mont&eacute;s en jonc, cannes revernies
+et recoll&eacute;es, cha&icirc;nes d'or en chrysocale, diamants en bouchons de
+carafe, &eacute;pingles de corail &agrave; un sou, cristaux en verre, &eacute;ventails en
+papier d'emballage. On y trouve des cadres histori&eacute;s &agrave; trente centimes
+et des tableaux &agrave; l'huile &agrave; deux francs, ex&eacute;cut&eacute;s &agrave; la m&eacute;canique par les
+jeunes aveugles ou les prisonniers. Les objets d'art y pullulent, en
+particulier les dessus de pendules, repr&eacute;sentant Corinne sur le cap
+Mis&egrave;ne, Malek-Adel aux genoux de Mathilde, ou le jeune et beau Dunois
+prenant cong&eacute; de sa belle, avec son casque et sa guitare. Parmi les
+gravures en taille-douce et les lithographies colori&eacute;es, vou&eacute;es au
+sentimentalisme &agrave; outrance, les planches intitul&eacute;es: <i>le D&eacute;part</i>, <i>le
+Retour</i>, <i>Heureuse m&egrave;re</i>, etc., obtiennent g&eacute;n&eacute;ralement un beau succ&egrave;s.
+<i>B&eacute;lisaire</i> et <i>le Soldat laboureur</i> sont aussi tr&egrave;s-loin d'&ecirc;tre us&eacute;s,
+en d&eacute;pit des plaisanteries impuissantes des petits journaux. Le peuple
+se moque bien des petits journaux, qui ont la pr&eacute;tention de r&eacute;genter
+l'esprit fran&ccedil;ais, et qui ne r&eacute;gentent que les loustics des brasseries!
+La fibre sentimentale domine chez les masses; elles ne se pr&eacute;occupent
+que du sujet: quand il les attendrit, il est toujours trait&eacute; avec
+beaucoup d'art. C'est ce qui assure le triomphe des m&eacute;lodrames, de
+certains tableaux du Salon et de certaines romances poitrinaires.</p>
+
+<p>Pour faire contre-poids au genre m&eacute;lancolique, il y a aussi les
+lithographies gouailleuses et gauloises, &agrave; l'usage de la partie avanc&eacute;e
+de la population. Les ing&eacute;nieuses estampes qui obtiennent le plus de
+succ&egrave;s dans ce genre, si &eacute;minemment fran&ccedil;ais, sont celles qui
+repr&eacute;sentent trois gros moines, ventrus et bourgeonn&eacute;s comme des
+Sil&egrave;nes, attabl&eacute;s &agrave; un jeu de cartes devant une demi-douzaine de brocs
+monstrueux, et un cur&eacute; qui, surpris &agrave; d&icirc;ner un vendredi, fourre
+pr&eacute;cipitamment un poulet sous la nappe, et ne laisse plus voir qu'un
+hareng dans son assiette, aux yeux de son visiteur &eacute;difi&eacute;.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment ces deux sujets sont beaux: ils ont je ne sais quelle fleur
+de raillerie attique, qui doit les rendre recommandables aux
+intelligences cultiv&eacute;es, et l'on y retrouve toute la force de
+dialectique et toute la puissance d'ironie qui caract&eacute;risent aujourd'hui
+nos immortels h&eacute;ritiers de Voltaire. Il faut, sans nul doute, applaudir
+&agrave; ces piquantes &eacute;pigrammes qui entretiennent le feu sacr&eacute; de la haine
+des j&eacute;suites chez la nation la plus spirituelle du monde. Oserai-je
+ajouter toutefois que je les trouve un peu faibles? Oui, et M. Cayla me
+comprendra, j'en suis s&ucirc;r. Dans une autre lithographie, on voit un
+capucin qui confesse une jeune fille, en clignant de l'&#339;il d'un air
+malin &agrave; l'aveu de certains <i>p&eacute;ch&eacute;s mignons</i>, et en faisant une moue
+luxurieuse avec sa bouche lippue. Ceci est d&eacute;j&agrave; mieux, sans &ecirc;tre encore
+le dernier effort du genre. Toujours la gaudriole fut l'amie de la libre
+pens&eacute;e, et il faut qu'elles marchent de concert et se compl&egrave;tent l'une
+l'autre pour achever l'&eacute;mancipation de l'esprit humain, comme l'ont bien
+compris Rabelais, Voltaire, Diderot, et l'illustre ami de M. Perrotin,
+feu B&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an pass&eacute; et
+de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que
+les <i>Aventures de Cartouche</i> et les <i>M&eacute;moires de Vidocq</i>. Leur
+population se compose g&eacute;n&eacute;ralement du marchand, de l'<i>aboyeur</i>, et d'un
+comp&egrave;re qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, ach&egrave;te
+avec discernement, paye longuement et revient fr&eacute;quemment.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; sont aussi install&eacute;es de petites boutiques de comestibles o&ugrave;
+l'on d&eacute;bite des fragments de fromages, des fritures myst&eacute;rieuses au
+gr&eacute;sillement provocateur, au fumet s&eacute;duisant; des limonades polonaises,
+confectionn&eacute;es avec des d&eacute;tritus de r&eacute;glisse et des r&eacute;sidus de peau de
+citron; des cr&egrave;mes &agrave; la vanille &agrave; un sou la tasse, et des glaces
+panach&eacute;es &agrave; deux liards le verre. G&eacute;n&eacute;ralement ces cuisines en plein
+vent sont desservies par des Arl&eacute;siennes ou des Cauchoises, dont les
+formes robustes et les bonnets insens&eacute;s font l'admiration du gamin de
+Paris.</p>
+
+<p>Aimez-vous la photographie?&mdash;Moi non plus,&mdash;comme disait Grassot, dont
+on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je
+lui en veux d'avoir multipli&eacute; outre mesure les formes du laid. Mais si
+je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour
+leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion
+d'eux-m&ecirc;mes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, ador&eacute;s
+des bourgeois, et tr&egrave;s-propres &agrave; r&eacute;concilier l'art avec les admirations
+de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier,
+les incompris des Salons, ont une consolation toute pr&ecirc;te en se faisant
+photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des
+incapacit&eacute;s de l'art. Le m&eacute;tier est fort commode et fort couru, parce
+qu'il peut, &agrave; la rigueur, se passer d'&eacute;tudes et d'intelligence, ce qui
+est toujours une condition facile &agrave; remplir.</p>
+
+<p>Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui
+a six pieds de long,&mdash;quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai
+d&eacute;couvert un autre dans un rez-de-chauss&eacute;e du nouveau boulevard
+Malesherbes, &agrave; qui il ne manque, pour &ecirc;tre aussi grand que lui, que ce
+qui manque &agrave; Nadar lui-m&ecirc;me pour &eacute;galer la girafe. Ce n'est pourtant pas
+son &eacute;l&egrave;ve: comme mademoiselle Lenormand et le <i>c&eacute;l&egrave;bre Moreau</i>, Nadar
+n'a jamais form&eacute; d'&eacute;l&egrave;ves. Mais s'il n'a pas d'&eacute;l&egrave;ves, il a des rivaux,
+je l'en pr&eacute;viens, surtout dans cette partie du boulevard de S&eacute;bastopol
+qui s'&eacute;tend entre la rue Soufflot et la rue des &Eacute;coles. L&agrave; sont
+entass&eacute;s, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus
+&eacute;tonnants les uns que les autres. Je d&eacute;fie M. Courbet de regarder sans
+enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les
+genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont cr&eacute;&eacute; le portrait &agrave; un
+franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le
+portrait &agrave; vingt-cinq centimes, &laquo;le m&ecirc;me que celui &agrave; un franc,&raquo; dit
+l'affiche. C'est un coup d'&eacute;clat et un coup d'&Eacute;tat, sup&eacute;rieur &agrave; celui
+qui a illustr&eacute; M. de Girardin, lorsqu'il cr&eacute;a la presse &agrave; quarante
+francs.</p>
+
+<p>Ces industriels joignent quelquefois &agrave; leur art la vente des faux-cols
+et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier
+noir d&eacute;coup&eacute;, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un
+verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de
+mademoiselle L&eacute;onie Leblanc, et tout bas, &agrave; l'oreille, des vues
+st&eacute;r&eacute;oscopiques, o&ugrave; les amateurs de ces sortes de choses jouissent du
+coup d'&#339;il enchanteur de deux jambes de filles d&eacute;chauss&eacute;es trois lignes
+(ou pouces) plus haut que la police ne le permet.</p>
+
+<p>Les com&eacute;diennes des divers th&eacute;&acirc;tres de Paris fournissent le principal
+aliment de ces <i>vues</i> au st&eacute;r&eacute;oscope et des galeries photographiques. On
+nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes,
+faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,&mdash;id&eacute;al supr&ecirc;me dont les
+r&eacute;gisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent
+sournoisement chaque jour. Puisqu'on les repr&eacute;sente ainsi, c'est
+qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais
+elles en sont enchant&eacute;es: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est
+un triomphe et une cons&eacute;cration. Elles envoient ces images &agrave; leurs amis
+de c&#339;ur et les r&eacute;pandent dans leur famille. La petite s&#339;ur y puise un
+noble sujet d'&eacute;mulation, la m&egrave;re en pleure de joie, et les camarades en
+cr&egrave;vent de jalousie. Pauvres <i>clowns</i> de la publicit&eacute;, mis&eacute;rables
+cr&eacute;atures, mettant toute leur gloire et toute leur &acirc;me &agrave; &ecirc;tre les jouets
+banals du public, et rivalisant entre elles avec rage &agrave; qui lui sera
+servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en
+bas, riant, pleurant, grima&ccedil;ant &agrave; volont&eacute;, montrant les dents, tirant la
+langue, faisant l'&#339;il en coulisse, d&eacute;couvrant la gorge, cambrant les
+hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre
+noir, &agrave; la crapaudine!</p>
+
+<p>Revenons aux photographes des rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Voici une affiche que j'ai copi&eacute;e &agrave; la devanture de l'un d'entre eux:</p>
+
+<p class="c"><br />PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES<br />
+X***, <i>Pi&eacute;montais</i><br />
+MENTIONN&Eacute; PAR <i>LE SI&Egrave;CLE</i> DU 19 SEPTEMBRE<br />
+&Eacute;l&egrave;ve de M. Disd&eacute;ri<br />
+PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR<br />
+<i>Rabais de moiti&eacute; pour MM. les militaires</i><br />
+<span class="smcap">salon sp&eacute;cial pour les nouveaux mari&eacute;s</span><br />
+Portraits instantan&eacute;s<br />
+Ressemblants toute la journ&eacute;e.<br /><br />
+</p>
+
+<p>C'est simple, mais c'est beau.</p>
+
+<p>Le d&eacute;partement des charlatans et saltimbanques est le plus curieux de
+tous. On y trouve des femmes &agrave; barbe, des veaux &agrave; deux t&ecirc;tes, des
+sauvages d&eacute;vorant des carottes crues avec une voracit&eacute; indomptable, des
+ph&eacute;nom&egrave;nes de tout genre, des nains, des g&eacute;ants, et surtout des femmes
+colosses. Tant qu'il y aura des saltimbanques et des badauds, la femme
+colosse sera par excellence la grande <i>attraction</i>.</p>
+
+<p>Pour ma part je connais actuellement trois femmes colosses sur le
+parcours des nouveaux boulevards; je les ai vues, je leur ai parl&eacute;. La
+plus remarquable des trois a dix-huit ans, &agrave; ce qu'assure l'affiche, et
+cette jeune personne p&egrave;se 250 kilog. Une annonce mirifique, qui trahit
+des intentions tr&egrave;s-litt&eacute;raires, occupe les deux c&ocirc;t&eacute;s de la porte
+d'entr&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Venez voir la magnifique g&eacute;ante, n&eacute;e dans la Nouvelle-Castille, &eacute;close
+comme une fleur des tropiques sur les bords du Guadalquivir, dont les
+eaux, sem&eacute;es d'or et d'argent, arrosent les rives enchant&eacute;es de la belle
+Andalousie, et baignent S&eacute;ville, cette superbe capitale, consid&eacute;r&eacute;e
+comme la huiti&egrave;me merveille du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Elle a l'honneur de donner ici ses s&eacute;ances publiques, destin&eacute;es &agrave;
+toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; tous les &acirc;ges et &agrave; tous les sexes.</p>
+
+<p>&laquo;La devise de la reine des g&eacute;antes est <i>politesse</i>, <span class="smcap">d&eacute;cence</span> et SOURIRE!&raquo;</p>
+
+<p>Au-dessus s'&eacute;tend une toile superbe, une &#339;uvre d'art, sign&eacute;e du nom de
+Mauclair, le peintre ordinaire de MM. les saltimbanques. Elle repr&eacute;sente
+la reine des g&eacute;antes en costume de C&eacute;lim&egrave;ne, un &eacute;ventail &agrave; la main, la
+robe coquettement retrouss&eacute;e jusqu'au genou, ainsi qu'il se pratique
+dans le grand monde, et entour&eacute;e d'un groupe d'hommes comme il faut, de
+belles dames et d'officiers sup&eacute;rieurs, dont les gestes et les attitudes
+sont empreints d'une profonde admiration.</p>
+
+<p>S&eacute;duit par les sollicitations du pitre, qui a une bonne figure, pleine
+de candeur et de conviction, j'entrai. Le pitre me pr&eacute;senta &agrave; la reine
+des g&eacute;antes, qui m'accueillit avec une politesse exquise; il m'assura
+d'ailleurs qu'elle avait re&ccedil;u une &eacute;ducation distingu&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est peut-&ecirc;tre elle qui a r&eacute;dig&eacute; l'annonce.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions seuls. Elle me demanda un cigare. Le pitre m'expliqua que le
+m&eacute;decin lui conseillait de fumer pour maigrir.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, le <i>grand spectacle oriental</i> vous offre la
+repr&eacute;sentation de la <i>Prise de P&eacute;kin</i>. &Agrave; la porte, un monsieur bien mis,
+mais r&acirc;p&eacute;, parlant en termes &eacute;l&eacute;gants, mais &eacute;maill&eacute;s de <i>cuirs</i>, annonce
+le spectacle:</p>
+
+<p>&laquo;On verra, dit-il avec une fougue entra&icirc;nante, les colonnes se former en
+masses serr&eacute;es pour marcher &agrave; l'assaut du palais d'&eacute;t&eacute;. On verra les
+murailles s'&eacute;crouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette
+et du tambour, se mariant &agrave; la grande voix du canon.&raquo;</p>
+
+<p>Une chandelle d'un sou et des fus&eacute;es de deux liards repr&eacute;sentent &agrave;
+merveille les bombes et les boulets. L'&eacute;croulement des murailles se
+r&eacute;sume en deux morceaux de carton disjoints et renvers&eacute;s &agrave; l'aide d'une
+ficelle; les colonnes serr&eacute;es se composent de quatre soldats et d'un
+g&eacute;n&eacute;ral d&eacute;coup&eacute;s tout d'un bloc dans une image d'&Eacute;pinal et coll&eacute;s sur
+bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre
+en action les travaux de sape et de mine de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise; un autre,
+s'avan&ccedil;ant par soubresauts saccad&eacute;s, figure la fuite du Fils du ciel et
+de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus &eacute;lev&eacute; est justement
+de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le
+g&eacute;nie du saltimbanque. Vous eussiez donn&eacute; ces bonshommes, hauts de deux
+pouces, &agrave; M. Victorien Sardou lui-m&ecirc;me, qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien embarrass&eacute;
+d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste &eacute;tablissement,
+sans subvention, a trouv&eacute; moyen d'en faire sortir successivement la
+victoire de l'Alma, le si&eacute;ge de S&eacute;bastopol, la bataille de Magenta, et
+saura, au besoin, quand les com&eacute;dies guerri&egrave;res ne donneront plus, en
+tirer le drame du <i>Courrier de Lyon</i>.</p>
+
+<p>On rencontre m&ecirc;me parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par
+exemple, ceux des messieurs qui ont invent&eacute; quelque chose, qui exposent
+un nouveau syst&egrave;me d'a&eacute;rostats ou de cabinets inodores.</p>
+
+<p>Il y a quelque temps, un ancien professeur de math&eacute;matiques, de plus
+Allemand, exhibait, dans un rez-de-chauss&eacute;e du boulevard de Magenta, le
+fl&ucirc;teur de Vaucanson, revu, perfectionn&eacute; et augment&eacute;: une femme, assise,
+avec un larynx en caoutchouc, dou&eacute; d'une voix qui a une &eacute;tendue de deux
+octaves, comme celle des fortes chanteuses, et ex&eacute;cutant toute sorte
+d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence
+d'une prima donna. Cette machine a d&ucirc; co&ucirc;ter cher, moins cher toutefois
+qu'il n'en co&ucirc;te au Conservatoire pour former et &agrave; l'Op&eacute;ra pour payer un
+premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut &ecirc;tre appel&eacute;e &agrave;
+rendre, le jour o&ugrave; les directeurs aux abois auront &agrave; lutter contre une
+gr&egrave;ve des t&eacute;nors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les
+points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants
+d'air, qui emp&ecirc;cherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que
+M. Mario, si souvent enrhum&eacute;, se bornerait sur la sc&egrave;ne &agrave; ouvrir la
+bouche et &agrave; se livrer &agrave; une mimique expressive?</p>
+
+<p>Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands
+de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis
+de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute,
+boulevard de S&eacute;bastopol, un p&eacute;dicure accompagn&eacute; d'une femme en ch&acirc;le
+jaune et d'un hibou. Une fen&ecirc;tre sans vitres leur sert d'encadrement.
+Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La
+femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou.
+Le hibou et le p&eacute;dicure regardent aussi les passants.</p>
+
+<p>Le p&eacute;dicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perch&eacute;
+tout le jour sur ses pattes. Le p&eacute;dicure a une physionomie engageante.
+De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la
+foule, toujours amass&eacute;e devant son &eacute;talage, le regarde lui-m&ecirc;me avec une
+curiosit&eacute; avide. Une grande pancarte, plant&eacute;e comme une banni&egrave;re sur le
+devant de la sc&egrave;ne, repr&eacute;sente un monsieur tr&egrave;s-distingu&eacute;, un artiste,
+coupant un cor &agrave; une dame avec tant de dext&eacute;rit&eacute; et de belles fa&ccedil;ons
+que la dame lui sourit d'un air tout &agrave; fait heureux. Au-dessous, la
+l&eacute;gende explique que le p&eacute;dicure a &eacute;t&eacute; admis &agrave; l'honneur de soulager un
+ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes
+les dix minutes, le p&eacute;dicure se l&egrave;ve et frappe la pancarte avec une
+baguette; alors la foule regarde la pancarte,&mdash;et c'est tout.</p>
+
+<p>Je voudrais bien savoir &agrave; quoi pense la femme du p&eacute;dicure, &agrave; quoi r&ecirc;ve
+le hibou!</p>
+
+<p>On voit que le pittoresque ne perd jamais enti&egrave;rement ses droits. Chass&eacute;
+du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqu&eacute; de rue en
+rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui
+ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti m&ecirc;me de son
+plus cruel ennemi. Comme le li&egrave;vre qui se r&eacute;fugie entre les jambes du
+chasseur, le pittoresque aura prolong&eacute; sa vie en se pr&eacute;cipitant au c&#339;ur
+m&ecirc;me de la place, et il aura fait sa derni&egrave;re apparition et obtenu son
+dernier triomphe dans les lieux destin&eacute;s &agrave; lui servir de tombeau.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a>VIII</h2>
+
+<h4>LES MONUMENTS</h4>
+
+
+<p>Le nouveau Paris a &eacute;t&eacute; rempli, bourr&eacute; jusqu'au bord de monuments dans
+tous les styles et dans toutes les dimensions, comme ces jardins
+hollandais o&ugrave; leurs propri&eacute;taires entassent les <i>curiosit&eacute;s</i> par
+centaines,&mdash;rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On
+n'a pas seulement trac&eacute; des squares, perc&eacute; des boulevards, align&eacute; des
+rues, d&eacute;blay&eacute; et gratt&eacute; les anciens &eacute;difices; on a &eacute;lev&eacute; des palais et
+des halles, des &eacute;glises et des th&eacute;&acirc;tres, des h&ocirc;pitaux et des casernes,
+des tours, des ponts, des fontaines. On a pr&eacute;par&eacute; sur tous les points de
+la ville une ample mati&egrave;re aux descriptions des <i>Guides</i>, &agrave;
+l'admiration des provinciaux et &agrave; la jalousie des Anglais.</p>
+
+<p>Le premier de ces monuments, par sa date et par son importance, c'est le
+nouveau Louvre. Le r&eacute;gime actuel aura eu la gloire de mener rapidement &agrave;
+terme, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;caution qu'il avait prise de supprimer au pr&eacute;alable
+tous les obstacles, cette r&eacute;union des deux grands palais monarchiques,
+r&ecirc;v&eacute;e par Henri IV, Louis XIV et Louis-Philippe; r&ecirc;v&eacute;e surtout, comme la
+continuation de la rue de Rivoli, par Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, dont Napol&eacute;on III
+semble s'&ecirc;tre propos&eacute; de reprendre tous les projets pour les achever;
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e par le gouvernement provisoire, et toujours rest&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat
+th&eacute;orique. En cinq ans, moins de temps qu'il n'en faudra pour l'Op&eacute;ra,
+l'&#339;uvre a &eacute;t&eacute; d&eacute;finitivement achev&eacute;e. Jetons un coup d'&#339;il, puisque nous
+ne pouvons rien faire de plus dans les limites de ce volume, sur ce
+colossal impromptu de pierre et de marbre.</p>
+
+<p>Au point de vue purement artistique, l'entreprise offrait des
+difficult&eacute;s sp&eacute;ciales, dont il est juste de tenir compte. Le Louvre et
+les Tuileries, construits isol&eacute;ment et sans aucune id&eacute;e de r&eacute;union
+future, ne sont pas situ&eacute;s dans le m&ecirc;me axe: on a dissimul&eacute; cette
+divergence, d'ailleurs peu sensible, par la cr&eacute;ation de deux squares
+destin&eacute;s &agrave; rompre la perspective, mais qui ne peuvent masquer le d&eacute;faut
+de parall&eacute;lisme des pavillons centraux qu'en masquant ces pavillons
+eux-m&ecirc;mes, et tout au moins une partie des b&acirc;timents, c'est-&agrave;-dire en
+cachant pr&eacute;cis&eacute;ment le coup d'&#339;il qu'on a voulu produire. Heureusement,
+ces squares sont plant&eacute;s d'arbres parisiens, dont le maigre rideau de
+verdure laisse de nombreux interstices &agrave; la vue. Il fallait trouver, en
+outre, pour les constructions nouvelles, une forme qui s'harmonis&acirc;t &agrave; la
+fois avec l'architecture du Louvre et avec celle des Tuileries, deux
+&eacute;difices b&acirc;tis &agrave; des &eacute;poques diverses et d'un type compl&eacute;tement
+distinct, dont les parties m&ecirc;mes, successivement greff&eacute;es de si&egrave;cle en
+si&egrave;cle sur le tronc central, pr&eacute;sentent des &eacute;chantillons de tous les
+styles et des traces de toutes les fantaisies.</p>
+
+<p>Cette t&acirc;che &eacute;tait de celles qui ne s'improvisent pas, et nous sommes s&ucirc;r
+de n'&eacute;tonner ni M. Haussmann ni M. Lefuel, en constatant qu'ils n'y ont
+que fort incompl&eacute;tement r&eacute;ussi. Sans doute, &agrave; l'aide d'artifices
+&eacute;l&eacute;mentaires, on a bien pu voiler &ccedil;&agrave; et l&agrave; les diff&eacute;rences de niveau des
+b&acirc;timents et tourner quelques autres obstacles d'un ordre subalterne;
+mais, sur des points plus importants, les derni&egrave;res constructions n'ont
+fait que mettre en relief ces discordances qu'elles devaient att&eacute;nuer,
+et en accro&icirc;tre consid&eacute;rablement le nombre. Si l'on examine la fa&ccedil;ade
+r&eacute;cemment &eacute;lev&eacute;e sur la rue de Rivoli, on s'aper&ccedil;oit que l'architecte,
+entra&icirc;n&eacute; par le d&eacute;sir de cr&eacute;er un riche vis-&agrave;-vis au Palais-Royal, en a
+brusquement chang&eacute; le style &agrave; la partie centrale, dont les panneaux
+sculpt&eacute;s, les ornements de la frise et des baies, la riche d&eacute;coration,
+imit&eacute;e de la fin du seizi&egrave;me si&egrave;cle, jurent avec la simplicit&eacute; s&eacute;v&egrave;re du
+reste de la fa&ccedil;ade. Dans l'aile neuve qui cl&ocirc;t &agrave; l'ouest, en retour
+d'&eacute;querre, le petit jardin ouvert sur la m&ecirc;me rue, les fen&ecirc;tres, sans
+cesser de reproduire la forme et les moulures de celles du vieux Louvre,
+prennent tout &agrave; coup une dimension diff&eacute;rente, assez sensible pour
+blesser l'&#339;il et briser d&eacute;sagr&eacute;ablement la perspective. Autant qu'on
+peut le deviner sous l'appareil d'&eacute;chafaudages qui l'enveloppent du haut
+en bas comme une carapace, la reconstruction du pavillon de Flore va
+ajouter un trait de plus &agrave; cette confusion f&acirc;cheuse. Le gros &#339;uvre du
+b&acirc;timent, avec ses disgracieux &#339;ils-de-b&#339;uf surmont&eacute;s de petites
+lucarnes de deux ou trois pieds carr&eacute;s, pareilles &agrave; celles d'un grenier,
+ne rappelle en rien jusqu'&agrave; pr&eacute;sent l'architecture de Philibert Delorme,
+non plus que celle de Ducerceau. Le pan de galerie neuve adjacent &agrave; ce
+pavillon ne reproduit pas non plus le type de la galerie du bord de
+l'eau, qu'il d&eacute;borde par une saillie de cinq ou six m&egrave;tres, en faisant
+pour ainsi dire planer sur elle la menace assur&eacute;e d'une d&eacute;molition
+prochaine<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Il serait facile de multiplier ces observations. Les incoh&eacute;rences que
+nous venons de signaler, d'autres encore, dont l'&eacute;num&eacute;ration ne pourrait
+trouver place que dans un travail technique, ne sont pas, comme celles
+de l'ancien Louvre, le r&eacute;sultat naturel de la n&eacute;cessit&eacute; des
+circonstances et de la diversit&eacute; des temps; elles sont n&eacute;es de cette
+esp&egrave;ce de vagabondage artistique dont toutes les &#339;uvres architecturales
+de ces quinze derni&egrave;res ann&eacute;es nous offrent le curieux et triste
+t&eacute;moignage; elles viennent de la pr&eacute;cipitation fi&eacute;vreuse et meurtri&egrave;re
+avec laquelle on veut <i>bacler</i> en trois ou quatre ans la t&acirc;che d'un
+demi-si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Et pourtant ce ne sont l&agrave; que les moindres griefs de la critique contre
+le nouveau Louvre. Elle doit lui adresser un reproche plus grave et qui
+porte plus haut. Du centre de la vaste place dessin&eacute;e par le p&eacute;rim&egrave;tre
+des deux palais, promenez un regard attentif sur l'&#339;uvre de Visconti et
+de son successeur: ce qui vous frappera tout d'abord, en contraste avec
+l'abondance et la richesse des moyens mis en jeu, c'est la pauvret&eacute; de
+l'effet g&eacute;n&eacute;ral. Si le grand art, suivant la d&eacute;finition des ma&icirc;tres, est
+celui qui produit le plus d'effet avec le moins d'effort, le nouvel
+&eacute;difice est pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire du grand art. Cette m&eacute;diocrit&eacute; de
+l'effet tient en partie sans doute au peu d'&eacute;l&eacute;vation relative de cet
+immense parall&eacute;logramme de b&acirc;timents, dont le niveau, suffisant pour la
+cour int&eacute;rieure du Louvre, n'est plus ici proportionn&eacute; &agrave; l'extension du
+point de vue; mais elle tient encore plus &agrave; l'absence de grandes lignes
+architecturales, au manque de style, &agrave; la st&eacute;rilit&eacute; de l'invention
+remplac&eacute;e par l'exub&eacute;rance de la d&eacute;coration. Il faut &eacute;tudier de pr&egrave;s,
+fragment par fragment, cette &#339;uvre de d&eacute;tails, sans chercher &agrave;
+l'embrasser dans l'harmonie d'un coup d'&#339;il d'ensemble. Il y a trop
+d'arabesques, de colonnes, d'acrot&egrave;res, de statues, de bas-reliefs, de
+cariatides (un ornement que nos architectes prodiguent aujourd'hui sans
+mesure et souvent &agrave; faux): plus l'art est &eacute;lev&eacute;, plus il est sobre de ce
+faste d&eacute;coratif, dont l'abus ne sert qu'&agrave; prouver son impuissance et
+l'&eacute;touffe au lieu de l'aider. Avec une simple ligne, gracieuse ou
+s&eacute;v&egrave;re, il en dit plus qu'avec toutes ces pompes amollies de la
+d&eacute;cadence, avec cet &eacute;talage th&eacute;&acirc;tral qui fait ressembler le nouveau
+Louvre &agrave; un d&eacute;cor d'op&eacute;ra, auquel il manque seulement, pour produire
+toute son impression, d'&ecirc;tre &eacute;clair&eacute; par un jet de lumi&egrave;re &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s le rapport de M. le ministre d'&Eacute;tat, qui &eacute;num&egrave;re scrupuleusement
+les kilogrammes de fonte, les m&egrave;tres cubes de b&eacute;ton, les m&egrave;tres carr&eacute;s
+de zinc et de peinture &agrave; l'huile absorb&eacute;s par cet immense ouvrage, il y
+a deux cent soixante et un morceaux de sculpture r&eacute;partis dans les
+nouvelles constructions. C'est assur&eacute;ment la moiti&eacute; de trop, pour le
+moins, si l'on en veut retrancher tous ceux dont l'effet est nul ou
+contraire au but qu'on se proposait. Ces longues files de statues, par
+exemple, qui s'alignent au-dessus des portiques, &agrave; l'aplomb de chaque
+colonne, &eacute;crasent l'architecture par leur masse, et, pour peu qu'on les
+examine &agrave; distance, elles confondent leurs profils sur la muraille du
+fond et se d&eacute;robent &agrave; la vue. Le luxe d&eacute;passe surtout la mesure dans les
+trois pavillons en avant-corps qui coupent chacune des fa&ccedil;ades neuves,
+et il est rendu plus sensible encore par le contraste avec les grandes
+surfaces planes et nues des galeries interm&eacute;diaires. L&agrave;, comme dans la
+partie centrale de la fa&ccedil;ade sur la rue de Rivoli, &laquo;ce ne sont que
+festons, ce ne sont qu'astragales.&raquo; Le regard monte de la base au sommet
+sans pouvoir trouver un point de repos, pas m&ecirc;me sur les toits, dont
+les ar&ecirc;tes se cachent sous des ouvrages en plomb repouss&eacute;, d'un travail
+compliqu&eacute; et minutieux, et dont les lourdes et bizarres chemin&eacute;es
+forment &agrave; elles seules autant de monuments fantastiques du go&ucirc;t le plus
+extravagant. Cette ornementation implacable, en fatiguant l'&#339;il par son
+&eacute;blouissement banal et continu, finit par blesser cruellement le go&ucirc;t.
+On se sent noy&eacute;, &eacute;perdu, d&eacute;sorient&eacute; devant cette profusion inou&iuml;e, qui
+ne vous laisse m&ecirc;me plus la facult&eacute; de discerner les nuances; et, pour
+ma part, au sortir de cet examen, je me suis surpris plusieurs fois &agrave;
+contempler avec bonheur les grandes murailles blanches des plus humbles
+maisons voisines.</p>
+
+<p>L'architecte a donn&eacute; &agrave; son &#339;uvre la toilette excessive d'une parvenue.
+On a envie de lui appliquer le mot de ce peintre ancien &agrave; son confr&egrave;re:
+&laquo;N'ayant pu la faire belle, tu l'as faite riche.&raquo; Il n'y a pas trace
+d'une id&eacute;e &eacute;lev&eacute;e, ni m&ecirc;me d'une id&eacute;e, dans cet ambitieux tapage de
+d&eacute;tails qui, consid&eacute;r&eacute;s isol&eacute;ment, ne sont point sans m&eacute;rite, mais ne
+semblent se r&eacute;unir que pour se nuire l'un &agrave; l'autre, et que je
+comparerais volontiers &agrave; ces concerts &agrave; grand orchestre o&ugrave; nulle phrase
+m&eacute;lodique ne se d&eacute;gage du d&eacute;luge de notes et du fracas des instruments,
+o&ugrave; la sonorit&eacute; de la musique &eacute;tonne les sens, et ne dit rien &agrave; l'esprit
+ni &agrave; l'&acirc;me. L'art a perdu l&agrave; une de ces occasions solennelles comme il
+ne s'en rencontre pas deux en un si&egrave;cle, m&ecirc;me avec des pr&eacute;fets tels que
+M. Haussmann. Le nouveau Louvre est grand par l'&eacute;tendue, il ne l'est
+point par la pens&eacute;e ni par le style. &laquo;Il demeurera, aux yeux de la
+post&eacute;rit&eacute;, comme le type colossal du mauvais go&ucirc;t,&raquo; a pu dire M. de
+Montalembert, avec une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; qui n'est que de la justice. Un
+douloureux sentiment s'empare de l'observateur &agrave; l'aspect de tant de
+talent, d'habilet&eacute;, de z&egrave;le et de d&eacute;penses prodigu&eacute;s en pure perte, d'un
+si vaste d&eacute;ploiement de forces pour aboutir &agrave; un si maigre r&eacute;sultat. Que
+l'administration se vante de la merveilleuse rapidit&eacute; de cette immense
+improvisation, qui suffit, en effet, &agrave; justifier bien des &eacute;tonnements,
+c'est son droit; mais le n&ocirc;tre est de lui r&eacute;pondre par le mot d'Alceste:
+&laquo;Le temps ne fait rien &agrave; l'affaire,&raquo;&mdash;ou par le vers du po&euml;te:</p>
+
+<p class="c">
+Le temps n'&eacute;pargne pas ce qu'on a fait sans lui.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne sais si mes lecteurs se souviennent encore du sujet propos&eacute; par
+l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, lors du dernier concours d'architecture pour
+le prix de Rome, et de la mani&egrave;re dont les &eacute;l&egrave;ves l'avaient trait&eacute;. Il
+s'agissait du <i>plan d'un escalier principal pour le palais d'un
+souverain</i>, mati&egrave;re pleine d'actualit&eacute; en pr&eacute;sence de la reconstruction
+d'une partie des Tuileries. Sans doute, la maison pure et simple n'est
+pas admise &agrave; l'Acad&eacute;mie, qui ne conna&icirc;t que les palais, ou tout au plus
+les maisons romaines, comme celle du prince Napol&eacute;on: il &eacute;tait permis
+toutefois de voir dans ce programme une avance et une galanterie, dont
+elle a &eacute;t&eacute; bien mal r&eacute;compens&eacute;e par le d&eacute;cret du 15 novembre. En se
+bornant &agrave; demander un escalier, l'Acad&eacute;mie avait fait acte de prudence.
+Par le luxe in&eacute;narrable de dorures, d'arabesques et de statues que les
+jeunes &eacute;l&egrave;ves, d&eacute;j&agrave; rompus aux traditions pr&eacute;sentes, avaient d&eacute;ploy&eacute;
+dans ce fragment, on pouvait juger sans peine, mais non sans effroi, de
+ce qu'ils auraient mis dans un palais tout entier. Impossible de se
+conformer plus scrupuleusement au programme, qui recommandait, avec une
+sollicitude na&iuml;ve, d'y prodiguer toutes les magnificences de l'art. Quel
+escalier, bon Dieu! Non, les palais cyclop&eacute;ens de Ninive et de Babylone
+n'en avaient point de pareil. Instinctivement, le regard cherchait au
+bas des marches la reine S&eacute;miramis, mont&eacute;e sur son &eacute;l&eacute;phant blanc. Le
+fameux grand escalier du Louvre, o&ugrave; Percier et Fontaine avaient tenu &agrave;
+se surpasser, et dont le plafond &eacute;tait le chef-d'&#339;uvre d'Abel de Pujol,
+cet escalier mod&egrave;le qu'on a tout simplement d&eacute;moli, comme s'il se f&ucirc;t
+agi d'une cloison, pour op&eacute;rer un changement de distribution int&eacute;rieure,
+e&ucirc;t paru digne &agrave; peine d'une chaumi&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces conceptions
+gigantesques. M. Haussmann a mis le trouble et le vertige dans
+l'imagination de ces jeunes gens, dont le d&eacute;vergondage architectural
+avait de quoi faire dresser les cheveux sur la t&ecirc;te aux membres de la
+commission municipale, s'il leur reste encore des cheveux.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s le plan de Perrault, lorsqu'il eut &eacute;lev&eacute; la colonnade du Louvre,
+l'&eacute;glise Saint-Germain-l'Auxerrois devait dispara&icirc;tre pour laisser le
+champ libre &agrave; une vaste place. Ce temps n'avait gu&egrave;re plus de respect
+que le n&ocirc;tre pour l'antiquit&eacute; nationale, et la <i>barbarie</i> gothique en
+particulier choquait toutes ces intelligences &eacute;prises de la noble
+r&eacute;gularit&eacute; grecque. Aujourd'hui que la passion de d&eacute;gager les monuments
+ne conna&icirc;t plus de limites, on pouvait craindre que l'administration ne
+se souv&icirc;nt du projet de Perrault. Un louable scrupule l'a fait reculer.
+Mais, apr&egrave;s avoir si g&eacute;n&eacute;reusement sacrifi&eacute; l'une de ses manies, elle
+s'est d&eacute;dommag&eacute;e en donnant pleine carri&egrave;re &agrave; l'autre: celle de
+l'alignement. Elle a cru dissimuler le d&eacute;faut de parall&eacute;lisme de
+l'&eacute;glise avec le palais, parce qu'elle l'a report&eacute; sur une construction
+neuve qui ne fait, en le r&eacute;p&eacute;tant, que l'accentuer davantage. Elle a
+voulu cr&eacute;er un pendant &agrave; un temple gothique avec une mairie, sans tenir
+compte de la diversit&eacute; des si&egrave;cles ni de celle des destinations, ou
+plut&ocirc;t en t&acirc;chant de les combiner en un compromis barbare et monstrueux,
+qui reste absolument sans excuse aux yeux du bon go&ucirc;t et du bon sens. Ce
+que je vais dire ressemble &agrave; un blasph&egrave;me artistique, et pourtant je le
+dis sans h&eacute;siter: mieux valait encore reprendre le plan de Colbert et de
+Perrault, et raser l'&eacute;glise, que de la d&eacute;shonorer par cette hideuse
+association; que de lui river, en guise de boulet, cette copie b&acirc;tarde
+et d&eacute;risoire, o&ugrave; l'on a mari&eacute; de force le seizi&egrave;me si&egrave;cle avec le
+treizi&egrave;me, fait de la Renaissance avec les formes et les lignes du style
+gothique, du gothique en supprimant l'ogive, et qui reproduit son mod&egrave;le
+avec la fid&eacute;lit&eacute; gravement bouffonne d'une caricature enfantine.</p>
+
+<p>Une tour, ou plut&ocirc;t une quille de pierre, m&eacute;lange incompr&eacute;hensible et
+pr&eacute;tentieux de tous les styles, et dont on cherche en vain la raison
+d'&ecirc;tre, sert de trait d'union entre ces deux monuments qui, suivant le
+mot de J.-B. Rousseau, hurlent d'effroi de se voir accoupl&eacute;s. Cela fait,
+l'administration, saisie d'un mouvement de remords et de honte, s'est
+empress&eacute;e de planter au devant cinq ou six rang&eacute;es d'arbres pour en
+cacher l'aspect; mais, par une contradiction f&acirc;cheuse, elle va placer
+dans la tour, sans doute pour qu'elle serve &agrave; quelque chose, un carillon
+dont le tort sera de forcer les passants &agrave; lever la t&ecirc;te et &agrave; regarder
+le beffroi en entendant le concert.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que jamais l'architecture publique ait rien produit qui
+puisse rivaliser de ridicule et d'extravagance avec cette tour et cette
+mairie, devant lesquelles l'imagination recule confondue, et qui
+d&eacute;sarment la critique &agrave; force de la d&eacute;concerter. Mais ce n'est pas sur
+l'architecte qu'il faut faire retomber la responsabilit&eacute; de cette
+conception. Je plains, je ne condamne pas cet instrument quasi-passif,
+charg&eacute; de la besogne mat&eacute;rielle, et responsable d'une &#339;uvre qui n'est
+point la sienne. Il n'y a plus aujourd'hui d'architecture artistique; il
+n'y a qu'une architecture d'&Eacute;tat, la contre-partie de ce journalisme
+officiel qui signe ses articles et ne les &eacute;crit point. L'id&eacute;e premi&egrave;re
+appartient &eacute;videmment &agrave; l'administration, et il &eacute;tait impossible qu'elle
+about&icirc;t autrement. Que peut faire un malheureux artiste &agrave; qui l'on
+demande, c'est-&agrave;-dire &agrave; qui l'on impose d'ex&eacute;cuter, en quelques mois,
+une <i>mairie renaissance</i>, en la copiant sur une <i>&eacute;glise gothique</i>?
+Vitruve lui-m&ecirc;me ne s'en f&ucirc;t pas tir&eacute;. Il est vrai qu'en pareil cas on a
+la ressource de s'abstenir; mais c'est un parti extr&ecirc;me qu'il serait
+cruel d'exiger des architectes, dans leurs rapports avec la ville de
+Paris. Nous pousserons la charit&eacute; envers l'homme de talent qui a d&ucirc;
+passer sous ces rudes fourches caudines de l'id&eacute;e municipale, jusqu'&agrave;
+couvrir son nom d'un voile pudique et compatissant.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ses &eacute;normes, ses lamentables d&eacute;fauts, le nouveau Louvre, par la
+richesse et l'agr&eacute;ment de quelques parties, par le talent de d&eacute;tail
+qu'on y trouve, reste le chef-d'&#339;uvre des travaux entrepris depuis
+douze ans &agrave; Paris, et il brille comme un soleil au-dessus des autres
+palais qu'on nous a construits dans le m&ecirc;me intervalle.</p>
+
+<p>Que dire, par exemple, du palais de l'Industrie, ce grand b&acirc;timent
+lourd, monotone, d'une architecture massive et froide, &agrave; peine vari&eacute;e
+par des pavillons sans relief et sans style? De quelque endroit qu'on
+l'examine, il produit, au milieu des arbres de cette royale promenade,
+l'effet d'une immense cage de pierre et de verre d&eacute;pos&eacute;e sur le sol, en
+attendant qu'on l'emporte. Tant qu'il &eacute;tait destin&eacute; &agrave; recevoir seulement
+les produits industriels, on pouvait lui trouver un caract&egrave;re de
+solidit&eacute; et de gravit&eacute; suffisamment appropri&eacute; &agrave; son but; mais, en d&eacute;pit
+du titre que l'habitude lui conserve, c'est aujourd'hui l'&eacute;difice o&ugrave;
+l'art tient chaque ann&eacute;e ses assises, et il ne r&eacute;pond pas &agrave; la grandeur
+de cette destination.</p>
+
+<p>Ce malheureux palais a &eacute;t&eacute; si mal con&ccedil;u que le but qu'on s'&eacute;tait propos&eacute;
+en le cr&eacute;ant est justement celui pour lequel il est le moins propre. Il
+peut servir, et, en r&eacute;alit&eacute;, il sert &agrave; toute sorte d'usages, sauf &agrave;
+celui-l&agrave;. Habituellement il est vide et ne semble avoir &eacute;t&eacute; construit
+que pour loger son jardin. Dans les intervalles des expositions de
+beaux-arts, les orph&eacute;ons y donnent des concerts; on y organise des
+banquets, des assembl&eacute;es, des expositions de fleurs; on y met des
+chevaux, des porcs, des brebis ou des volailles grasses. C'est un local
+pour tout faire, comme la grande salle de Lemardelay ou de l'H&ocirc;tel du
+Louvre. Mais quand il s'agit d'une exposition de l'Industrie, comme
+celle qui se pr&eacute;pare pour l'ann&eacute;e 1867, on s'aper&ccedil;oit que ce Palais de
+l'Industrie ne peut servir &agrave; rien, et qu'il faudra en &eacute;lever un autre &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, en couvrant de b&acirc;tisses provisoires tout le Champ de Mars.</p>
+
+<p>Le nouveau Palais, ou plut&ocirc;t la nouvelle fa&ccedil;ade du Palais des
+Beaux-Arts, sur le quai Malaquais, ne r&eacute;pond pas davantage &agrave; son but. Ce
+pourrait &ecirc;tre aussi bien, sinon mieux, celle d'un grenier d'abondance.
+M. Duban s'est pr&eacute;occup&eacute; avant tout de choisir un motif architectural
+qui puisse, selon les n&eacute;cessit&eacute;s de l'avenir, s'&eacute;tendre, en se
+r&eacute;p&eacute;tant, par une simple juxtaposition &agrave; droite et &agrave; gauche, de telle
+sorte que l'unit&eacute; de l'ensemble n'ait point &agrave; souffrir de raccords
+disparates. Mais,&mdash;sans s'arr&ecirc;ter plus qu'il ne faut &agrave; une &#339;uvre
+secondaire, qui n'est apr&egrave;s tout qu'une fa&ccedil;ade lat&eacute;rale, l'entr&eacute;e d'une
+annexe,&mdash;il est impossible d'y reconna&icirc;tre un style nettement d&eacute;termin&eacute;,
+et l'on est en droit de lui reprocher la pauvret&eacute; de l'ornementation, le
+peu de caract&egrave;re de l'ensemble, la singuli&egrave;re gaucherie de ces vastes
+baies, dont les plus larges dominent les plus &eacute;troites, et de ces
+&eacute;normes &#339;ils-de-b&#339;uf align&eacute;s au sommet, d'o&ugrave; ils &eacute;crasent les &eacute;tages
+inf&eacute;rieurs sous leur poids. Comme la cariatide, l'&#339;il-de-b&#339;uf est en
+grande faveur aujourd'hui, et l'on sait le d&eacute;sastreux effet qu'il
+produit encore dans la grande salle des &Eacute;tats au Louvre, ce <i>hangar</i>
+splendide et difforme, sorte de joujou grandiose et inutile, qu'on ne
+peut que montrer, sans pouvoir s'en servir. Faut-il voir dans ce double
+triomphe une de ces lois de l'art qui sont fond&eacute;es sur la secr&egrave;te
+logique et le myst&eacute;rieux symbolisme des choses?</p>
+
+<p>Puisque nous sommes sur la rive gauche de la Seine, nous ne la
+quitterons pas sans avoir visit&eacute; la fontaine Saint-Michel: triste
+visite, que nous abr&eacute;gerons. Ce monument, &eacute;difi&eacute; &agrave; grand labeur, dans
+des proportions colossales, sur le plus beau boulevard du nouveau Paris,
+n'est qu'un immense avortement artistique, devant lequel l'esprit le
+plus indulgent se sent frapp&eacute; de surprise par la disproportion &eacute;vidente
+de l'effort et du r&eacute;sultat. Toutes les splendeurs de la d&eacute;coration n'ont
+m&ecirc;me pu sauver la mesquinerie du premier aspect. La faute en est un peu,
+nous le reconnaissons, au parti pris d'adosser la fontaine &agrave; une maison
+construite dans des conditions d&eacute;favorables, dont il a fallu subir la
+dure tyrannie. &Eacute;videmment, M. Davioud a &eacute;t&eacute; mis au supplice par cet
+&eacute;norme b&acirc;timent, qu'il n'a pu parvenir &agrave; masquer en entier: l'&eacute;l&eacute;vation
+de la toiture lui a command&eacute; celle du d&eacute;cor, et les deux aigles de plomb
+n'ont &eacute;t&eacute; plant&eacute;s aux deux extr&eacute;mit&eacute;s de ce terrible toit &agrave; plans
+convexes que pour le rattacher tant bien que mal au monument; mais rien
+n'a pu cacher la longue et prosa&iuml;que perspective des fen&ecirc;tres, des
+lucarnes et des tuyaux de chemin&eacute;e qui semblent converger au groupe de
+l'archange saint Michel. L'absence de soubassement de la fontaine, qu'on
+n'a m&ecirc;me point rehauss&eacute;e sur un socle pour aider au coup d'&#339;il, et dont
+le bassin inf&eacute;rieur domine le trottoir de trente centim&egrave;tres &agrave; peine,
+lui donne une &eacute;paisseur uniforme dans toute son &eacute;tendue; et, &agrave; la voir
+ainsi plaqu&eacute;e et comme &eacute;cras&eacute;e contre le mur, on la prendrait de loin
+pour une de ces couvertures en carton gaufr&eacute;, si fameuses dans les
+distributions de prix des &eacute;coles primaires.</p>
+
+<p>Ce ne sont l&agrave; toutefois que des explications secondaires: il faut
+chercher les principales dans la s&eacute;cheresse et l'incoh&eacute;rence de
+l'invention. Incoh&eacute;rence, c'est le nom de la fontaine Saint-Michel.
+Comme presque tous les monuments du nouveau Paris, et &agrave; un plus haut
+degr&eacute; encore, elle r&eacute;v&egrave;le l'absence d'une conception forte, d'une id&eacute;e
+dominante et suivie. On dirait une juxtaposition de pastiches divers,
+compos&eacute;s isol&eacute;ment par cinq ou six artistes, et soud&eacute;s ensuite l'un &agrave;
+l'autre. Autant de parties, autant de styles: ici du grec, l&agrave; du romain,
+ailleurs de la Renaissance et du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle. Autant
+d'ornements, autant d'id&eacute;es sans lien et sans harmonie. Du moins ne
+puis-je deviner par o&ugrave; le groupe de l'archange terrassant le d&eacute;mon,
+centre et point de d&eacute;part du monument, se rattache aux petits Amours
+enguirland&eacute;s de la frise et aux mythologiques Chim&egrave;res qui flanquent les
+vasques inf&eacute;rieures; quel est le lien invisible des abeilles, des aigles
+du fa&icirc;tage, des boucliers de bronze aux armes imp&eacute;riales, avec les
+cartouches marqu&eacute;s des initiales de Saint Michel et des insignes du
+vieil ordre monarchique institu&eacute; par Louis XI?</p>
+
+<p>On a voulu suppl&eacute;er &agrave; la richesse de la conception par celle de
+l'ex&eacute;cution, en poursuivant la vari&eacute;t&eacute; par l'emploi hasardeux des
+mat&eacute;riaux multicolores; on n'est arriv&eacute; qu'&agrave; la bariolure, sans parler
+des graves inconv&eacute;nients qu'entra&icirc;ne, pour la proportion apparente des
+objets, le d&eacute;faut d'accord et d'harmonie dans ces teintes diverses. Si,
+par exemple, les quatre colonnes qui encadrent la niche centrale
+paraissent &agrave; la fois si maigres et si lourdes, il ne faut pas
+l'attribuer seulement aux dimensions disproportionn&eacute;es de leurs bases et
+de leurs chapiteaux, mais &agrave; la fa&ccedil;on disgracieuse dont le marbre blanc
+vein&eacute; des deux extr&eacute;mit&eacute;s se relie au marbre rouge des f&ucirc;ts.</p>
+
+<p>Une fois l'&#339;uvre termin&eacute;e, l'administration s'est aper&ccedil;ue de ces
+disparates: il &eacute;tait un peu tard, mais elle va si vite qu'elle n'a
+jamais le loisir de s'en apercevoir auparavant. Alors elle a entrepris
+les ratures et les corrections qui ont paru le plus indispensables. Elle
+a supprim&eacute; les anges qui menaient les Chim&egrave;res en laisse; elle a
+remplac&eacute;, a l'attique, les plaques de marbre de diverses couleurs par
+une frise symbolique, repr&eacute;sentant de petits g&eacute;nies qui jouent dans de
+vastes rinceaux. Mais c'est la fontaine tout enti&egrave;re qu'il e&ucirc;t fallu
+reprendre de fond en comble.</p>
+
+<p>On ne refait point un po&euml;me manqu&eacute; en y changeant quelques vers et en y
+corrigeant deux ou trois sol&eacute;cismes.</p>
+
+<p>Ces &eacute;checs r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, qui semblent le dernier mot de toutes les
+entreprises de l'administration urbaine, tiennent d'abord &agrave; la
+pr&eacute;cipitation de sa marche, comme nous l'avons dit, car rien ne
+s'improvise moins que la puret&eacute; du style, l'harmonie des lignes, et
+cette beaut&eacute; d'ensemble qui r&eacute;sulte de la vari&eacute;t&eacute; dans l'unit&eacute;; mais ils
+tiennent aussi &agrave; l'absence de principe, &agrave; l'immixtion continuelle de
+l'id&eacute;al administratif, tant&ocirc;t absolu comme un syst&egrave;me, tant&ocirc;t ondoyant
+et divers comme un caprice, dans l'id&eacute;al artistique, qu'il modifie et
+p&eacute;trit &agrave; son gr&eacute;,&mdash;&agrave; l'intervention &eacute;vidente de conceptions et de
+volont&eacute;s contradictoires dans chaque monument public.</p>
+
+<p>Le lecteur ne conna&icirc;t peut-&ecirc;tre pas la longue fili&egrave;re par o&ugrave; doit passer
+tout projet avant d'arriver &agrave; son ex&eacute;cution, et l'interminable
+hi&eacute;rarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs,
+de commissions, qu'il doit escalader degr&eacute; par degr&eacute;, au hasard de
+laisser un lambeau de l'id&eacute;e primitive &agrave; tous les pas de cette marche
+laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan pr&eacute;alable, accompagn&eacute;
+d'un devis sommaire, d'apr&egrave;s les instructions qu'il re&ccedil;oit d'un chef de
+bureau, et en se conformant aux indications g&eacute;n&eacute;rales, aux dimensions et
+&agrave; la forme du terrain conc&eacute;d&eacute;, aux conditions mat&eacute;rielles trac&eacute;es par
+l'administration, qui n'est pas pr&eacute;cis&eacute;ment et qui n'a pas mission
+d'&ecirc;tre un corps artistique. Il le soumet &agrave; l'un des architectes charg&eacute;s
+de la direction particuli&egrave;re des &eacute;difices. Quand tous deux sont
+d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber
+d'accord avec le second, l'avant-projet va &agrave; l'architecte en chef de la
+ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre
+compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des
+architectes, qui fait lui-m&ecirc;me ses observations et ses retouches. Puis
+il arrive au pr&eacute;fet, qui recommence l'examen, indique des modifications
+nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est trac&eacute; le projet
+d&eacute;finitif, qui repasse par la m&ecirc;me fili&egrave;re pour y subir derechef les
+m&ecirc;mes &eacute;preuves, et finit, apr&egrave;s cette odyss&eacute;e dont Ulysse e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou
+refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse
+jamais.</p>
+
+<p>Et je n'ai indiqu&eacute; que les &eacute;tapes officielles, qui parfois se
+compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au
+chef de l'&Eacute;tat le droit d'intervention et de d&eacute;cision souveraine, m&ecirc;me
+lorsque les travaux sont en cours d'ex&eacute;cution? Ce droit, il l'a, et il
+en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus
+grand bien de l'art: on nous l'a souvent assur&eacute;, et nous ne commettrons
+point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.</p>
+
+<p>Mais,&mdash;en dehors, bien entendu, de cette derni&egrave;re intervention, purement
+facultative,&mdash;il n'en est pas moins vrai que cette longue fili&egrave;re, qui
+semblerait devoir &ecirc;tre une garantie, n'est le plus souvent qu'une g&ecirc;ne.
+Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale
+n'entre au port que comme ces vaisseaux radoub&eacute;s, qui ont &eacute;t&eacute; contraints
+de rel&acirc;cher ici pour refaire leur car&egrave;ne, l&agrave; pour acheter de nouvelles
+voiles, plus loin pour reconstruire leur grand m&acirc;t, ailleurs pour
+remplacer leur &eacute;quipage. Modifi&eacute; par l'un d'apr&egrave;s ses fantaisies et ses
+pr&eacute;f&eacute;rences personnelles, par l'autre d'apr&egrave;s ses id&eacute;es et ses
+traditions d'&eacute;cole, tir&eacute; au romain par celui-ci, ramen&eacute; au grec par
+celui-l&agrave;, nuanc&eacute; d'assyrien par un cinqui&egrave;me, subissant le contre-coup
+de toutes les volont&eacute;s contradictoires, de toutes les variations qui
+surviennent dans les conditions mat&eacute;rielles, dans les chiffres de la
+somme et les proportions du terrain allou&eacute;, il ne garde plus rien de
+l'esprit qui l'a con&ccedil;u. Ah! que nous comprenons bien le g&eacute;missement de
+l'une des plus d&eacute;plorables et des plus illustres victimes du syst&egrave;me,
+qui s'&eacute;criait un jour en parlant de son monument: &laquo;Je ne puis me
+r&eacute;soudre &agrave; passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent
+de ce c&ocirc;t&eacute;, je baisse la t&ecirc;te et je fais un d&eacute;tour.&raquo;</p>
+
+<p>Le principal personnage de cette hi&eacute;rarchie artistique, le seul ma&icirc;tre,
+ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le pr&eacute;fet de la Seine: il
+serait na&iuml;f de d&eacute;montrer cet axiome, et non moins na&iuml;f de s'en &eacute;tonner.
+Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par an&eacute;antir toute
+direction artistique, et, sur ce point du moins, l'exc&egrave;s de la
+centralisation nuit &agrave; l'unit&eacute;. C'est par l&agrave; que s'expliquent, d'une
+part, l'aspect d&eacute;cousu de tant de monuments; de l'autre, le retour
+permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de
+sa domination, de ce style neutre, impossible &agrave; d&eacute;finir, mais
+reconnaissable au premier coup d'&#339;il, que la post&eacute;rit&eacute; baptisera le
+style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.</p>
+
+<p>De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver &agrave; la place du
+Ch&acirc;telet, que la Seine &agrave; franchir, en passant entre le Palais de Justice
+restaur&eacute; et le nouveau Tribunal de commerce. Arr&ecirc;tons-nous un moment
+devant ce dernier, pour contempler le d&ocirc;me qui semble pouss&eacute; comme une
+superf&eacute;tation bizarre sur le toit de cet &eacute;difice juridique, o&ugrave; il ne
+peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard S&eacute;bastopol
+et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement
+postiche, plaqu&eacute; apr&egrave;s coup sur un monument qui n'en avait que faire,
+serait curieuse et instructive &agrave; tous &eacute;gards. Un jour, je suppose, M. le
+pr&eacute;fet a vu une photographie repr&eacute;sentant le d&ocirc;me de l'h&ocirc;tel de ville de
+Brescia: il est charm&eacute; de ce petit morceau; il appelle l'architecte et
+lui ordonne de l'adjoindre &agrave; son plan. &laquo;Mais ce d&ocirc;me ne r&eacute;pond nullement
+au caract&egrave;re de l'&eacute;difice, et ne s'harmonise pas avec le syst&egrave;me que
+j'ai adopt&eacute;. L&agrave;-bas il est parfaitement &agrave; sa place, ici il fera
+disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords
+disgracieux pour parvenir &agrave; asseoir sur la toiture ce suppl&eacute;ment
+inattendu qui va tout g&acirc;ter.&mdash;C'est &eacute;gal: le d&ocirc;me me pla&icirc;t, il r&eacute;pond
+bien &agrave; la gare de l'Est qu'on aper&ccedil;oit &agrave; l'autre bout de l'horizon. Je
+veux le d&ocirc;me.&raquo; Et l'architecte met le d&ocirc;me.</p>
+
+<p>Encore une fois, est-ce &agrave; lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous
+le courage de le bl&acirc;mer?</p>
+
+<p>Par le percement du boulevard de S&eacute;bastopol et de l'avenue Victoria,
+comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Ch&acirc;telet est
+devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel,
+qui laisse fuir le regard de tous les c&ocirc;t&eacute;s et n'a, pour ainsi dire,
+point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'&ecirc;tre donn&eacute;
+rendez-vous sur ce ch&eacute;tif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au
+centre tr&ocirc;ne la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par
+l'adjonction d'un maussade pi&eacute;destal orn&eacute; de sphinx, moins alourdie
+toutefois que la fontaine des Innocents, qui, &agrave; force de r&eacute;parations et
+de restaurations, en est venue &agrave; &ecirc;tre m&eacute;connaissable. La fontaine du
+Ch&acirc;telet a eu son heure de popularit&eacute;, le jour o&ugrave; une ing&eacute;nieuse et
+puissante machine l'a transport&eacute;e, debout, &agrave; douze m&egrave;tres de sa
+situation primitive, puis exhauss&eacute;e sur son nouveau pi&eacute;destal,
+absolument comme le c&egrave;dre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les
+pessimistes chagrins qui nient le progr&egrave;s du temps pr&eacute;sent ne nieront
+pas du moins celui de nos machines, capables de transf&eacute;rer la colline
+Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le
+pr&eacute;fet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'ob&eacute;lisque.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; se dressent deux th&eacute;&acirc;tres, dus encore &agrave; M. Davioud, l'un
+des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les
+ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces b&acirc;timents &eacute;tranges, qui ne
+ressemblent &agrave; rien de connu, affichent la pr&eacute;tention de cr&eacute;er un nouvel
+ordre d'architecture, non encore class&eacute; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent dans les
+<i>Trait&eacute;s</i> et les <i>Manuels</i> sur la mati&egrave;re. Ce sont des th&eacute;&acirc;tres; on ne
+sait ce qui les emp&ecirc;cherait d'&ecirc;tre des bazars ou des march&eacute;s couverts.
+Sauf quelques ornements des fa&ccedil;ades, rien n'y indique et n'y caract&eacute;rise
+leur but. Les deux &eacute;difices, vus en bloc, sont jet&eacute;s dans le m&ecirc;me moule,
+et reproduisent le m&ecirc;me aspect, &agrave; la fois bizarre et massif. Un
+p&eacute;ristyle perc&eacute; de cinq arcades en plein cintre, imm&eacute;diatement surmont&eacute;
+d'un foyer dont la disposition ext&eacute;rieure r&eacute;p&egrave;te celle du
+rez-de-chauss&eacute;e, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronn&eacute; en
+retrait par un attique perc&eacute; de lucarnes rondes, que domine un toit
+convexe &agrave; pans coup&eacute;s, semblable au couvercle d'une gigantesque bo&icirc;te,
+telle est la physionomie g&eacute;n&eacute;rale de ces monuments. On dirait que chacun
+d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en
+soulevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au th&eacute;&acirc;tre du Cirque, le premier &eacute;tage, qui forme galerie, allie &agrave; son
+arcature classique je ne sais quelles ambitieuses r&eacute;miniscences du style
+oriental, qui tranchent d'une fa&ccedil;on singuli&egrave;re sur le caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;ral
+de l'&eacute;difice. Cette fa&ccedil;ade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais
+au Cirque, comme au Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique, les c&ocirc;t&eacute;s et le derri&egrave;re,
+enti&egrave;rement nus, pr&eacute;sentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose
+d'une caserne. &Agrave; d&eacute;faut de lignes architecturales plus savantes et plus
+vari&eacute;es, n'e&ucirc;t-on pu du moins &eacute;gayer de quelques d&eacute;corations accessoires
+ces longs murs et cette interminable s&eacute;rie de fen&ecirc;tres, dont la
+simplicit&eacute; outr&eacute;e jure avec la destination des salles comme avec la
+physionomie monumentale de la fa&ccedil;ade, &agrave; laquelle tout le reste a &eacute;t&eacute;
+sacrifi&eacute;? Il y a ici, de la part de l'&eacute;dilit&eacute; parisienne, une de ces
+contradictions bien propres &agrave; d&eacute;router la critique, qui, si elle ne peut
+parvenir &agrave; go&ucirc;ter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en
+saisir l'esprit g&eacute;n&eacute;ral, et cherche de bonne foi &agrave; les comprendre et &agrave;
+s'en rendre compte.</p>
+
+<p>Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le
+motif, M. le pr&eacute;fet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune
+d&eacute;pense pour d&eacute;blayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient
+de faire pour le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, s'est appliqu&eacute; &agrave; entourer le Cirque
+d'un cordon de maisons particuli&egrave;res, destin&eacute;es &agrave; des caf&eacute;s, &agrave; des
+boutiques, &agrave; des h&ocirc;tels garnis, et d'un caract&egrave;re si peu architectural,
+que, &agrave; peine b&acirc;ties, il a fallu se mettre en frais consid&eacute;rables pour
+dissimuler leur d&eacute;plaisante apparence, en attendant peut-&ecirc;tre qu'on les
+supprime. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus simple de ne pas les b&acirc;tir. L'administration
+aura &eacute;t&eacute; prise cette fois d'un de ces acc&egrave;s d'&eacute;conomie qui saisissent de
+temps en temps les prodigues, et leur font mettre de c&ocirc;t&eacute; un bout de
+chandelle au moment m&ecirc;me o&ugrave; ils jettent les billets de banque par la
+fen&ecirc;tre. Ou peut-&ecirc;tre a-t-elle voulu apporter un l&eacute;ger temp&eacute;rament &agrave; un
+&eacute;tat de choses auquel elle aura largement contribu&eacute; pour sa part, et
+interrompre par quelques maisons habit&eacute;es cette longue ligne d'&eacute;difices
+et d'&eacute;tablissements publics, qui, prolong&eacute;e &agrave; droite et &agrave; gauche sur
+presque toute l'&eacute;tendue des quais, a pour cons&eacute;quence naturelle d'en
+d&eacute;truire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particuli&egrave;rement
+d&eacute;serts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant
+leurs points de contact.</p>
+
+<p>L'instinct populaire, si apte &agrave; d&eacute;couvrir du premier coup le d&eacute;faut
+saillant d'une &#339;uvre, celui par o&ugrave; elle touche au ridicule, et &agrave; le
+r&eacute;sumer d'un mot, a trouv&eacute; une m&eacute;taphore trivialement pittoresque pour
+exprimer son jugement sur les th&eacute;&acirc;tres de la place du Ch&acirc;telet. Il les a
+compar&eacute;s &agrave; deux grandes malles de voyage, comme il a compar&eacute; &agrave; un
+huilier colossal le groupe form&eacute; par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois
+et la tour qui l'unit &agrave; l'&eacute;glise. En regardant ces &eacute;difices &agrave; quelque
+distance, il est impossible de n'&ecirc;tre pas frapp&eacute; par la justesse de ce
+verdict du suffrage universel appliqu&eacute; &agrave; l'art.</p>
+
+<p>De tous les autres th&eacute;&acirc;tres r&eacute;cemment construits, celui de l'Op&eacute;ra, si
+je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le
+seul aussi qui m&eacute;rite de nous arr&ecirc;ter. Par une mesure excellente, &agrave;
+laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a &eacute;t&eacute;
+mis au concours, et, malgr&eacute; l'insuffisance du d&eacute;lai, une avalanche de
+plans de bonne volont&eacute; a r&eacute;pondu &agrave; l'appel. M. Haussmann n'a qu'&agrave;
+frapper du pied la terre pour en faire jaillir des l&eacute;gions
+d'architectes. Parmi tant de v&eacute;t&eacute;rans chevronn&eacute;s, c'est un jeune &eacute;l&egrave;ve
+de l'&eacute;cole de Rome qui a remport&eacute; la palme. Nous ne pouvons juger encore
+directement son &#339;uvre, qui commence &agrave; peine &agrave; sortir de terre, et &agrave;
+dessiner ses premi&egrave;res assises, &agrave; quelques pieds au-dessus du sol;
+mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'apr&egrave;s le plan en relief
+expos&eacute; &agrave; l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualit&eacute;s et
+les d&eacute;fauts en sont &agrave; peu pr&egrave;s les m&ecirc;mes que ceux du nouveau Louvre,
+c'est-&agrave;-dire la richesse des d&eacute;tails pouss&eacute;e jusqu'&agrave; l'exc&egrave;s, et leur
+vari&eacute;t&eacute;, jusqu'au d&eacute;cousu. Tout en louant la science et l'habilet&eacute;
+incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son &#339;uvre
+au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris imp&eacute;rial, on y
+voudrait une plus grande sobri&eacute;t&eacute; d'ornementation, des lignes plus
+simples et plus suivies, une plus puissante unit&eacute;. Le portique, trop
+&eacute;troit, semble ajout&eacute; apr&egrave;s coup au corps de l'&eacute;difice, au lieu d'en
+&ecirc;tre le point de d&eacute;part, et il prend un caract&egrave;re subalterne devant le
+d&eacute;veloppement des riches et &eacute;l&eacute;gants pavillons qui ornent les fa&ccedil;ades
+lat&eacute;rales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser ext&eacute;rieurement les trois
+grandes divisions du th&eacute;&acirc;tre: l'emplacement des foyers, par un p&eacute;ristyle
+et une terrasse; celui de la salle, par une coupole &eacute;cras&eacute;e, qui la
+couvre sans la dominer; celui de la sc&egrave;ne, par un immense fronton
+triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre
+quelque chose d'incoh&eacute;rent et de morcel&eacute; qui d&eacute;route le regard, et il y
+a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejet&eacute; &agrave;
+l'arri&egrave;re-plan et pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane,
+par une transformation impr&eacute;vue de toutes les conditions habituelles de
+l'art. Ce serait ici le cas de rappeler &agrave; M. Garnier un proverbe
+populaire, qu'il conna&icirc;t aussi bien que moi.</p>
+
+<p>Les exigences du programme, la n&eacute;cessit&eacute; d'isoler les uns des autres les
+nombreux services de ce monument colossal, depuis les entr&eacute;es du public
+et des abonn&eacute;s jusqu'&agrave; celle de l'empereur; de relier au th&eacute;&acirc;tre les
+magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration
+monstre, l'ont conduit &agrave; ces placages plus ou moins dissimul&eacute;s, qui
+rompent l'harmonie de l'&#339;uvre, et ressemblent &agrave; des excroissances
+parasites et mesquines accroch&eacute;es aux flancs de l'&eacute;difice. On pardonnera
+surtout beaucoup &agrave; l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature
+et la multitude des conditions qui lui &eacute;taient impos&eacute;es, en dehors m&ecirc;me
+des n&eacute;cessit&eacute;s du programme, et les exigences contradictoires qu'il
+devait concilier dans son plan. Imposer &agrave; un th&eacute;&acirc;tre outre ses magasins
+et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les &eacute;quipages et un
+grand corps de garde, lui imposer jusqu'&agrave; des &eacute;curies de trente chevaux
+pour l'attelage de Sa Majest&eacute; et pour son escorte, c'est vraiment
+pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du
+nouvel Op&eacute;ra un gigantesque pot-pourri architectural.</p>
+
+<p>Est-il bien s&ucirc;r aussi, malgr&eacute; la garantie du concours, que l'&#339;uvre
+primitive soit rest&eacute;e &agrave; l'abri de toute modification ult&eacute;rieure, qu'elle
+ait pu se d&eacute;rober enti&egrave;rement &agrave; l'action de la fameuse fili&egrave;re? N'a-t-on
+impos&eacute;, je veux dire conseill&eacute; &agrave; l'artiste aucune de ces am&eacute;liorations
+d&eacute;sastreuses qui, de progr&egrave;s en progr&egrave;s, finiraient par substituer le
+plan de la Bourse &agrave; celui du Parth&eacute;non? Si on me l'affirme, je t&acirc;cherai
+de le croire.</p>
+
+<p>Le nouvel Op&eacute;ra s'&eacute;l&egrave;ve sur une place &eacute;videmment trop petite.
+L'administration a cette fois &eacute;conomis&eacute; le terrain, pour regagner une
+parcelle des trente millions, sans parler des suppl&eacute;ments, que lui
+co&ucirc;tera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-H&ocirc;tel encombre
+de sa masse gigantesque les abords &eacute;triqu&eacute;s du th&eacute;&acirc;tre. Pendant sa
+construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'&eacute;dilit&eacute; se
+repentait de l'avoir laiss&eacute; b&acirc;tir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y
+avait l&agrave; rien que de tr&egrave;s-vraisemblable et de tr&egrave;s-conforme &agrave; la
+tradition. Un moment les ma&ccedil;ons arr&ecirc;t&egrave;rent leurs travaux, et le
+Grand-H&ocirc;tel, m&eacute;lancolique comme une ruine dans ses murs inachev&eacute;s, resta
+suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est born&eacute; &agrave; une
+modification du plan primitif de la Soci&eacute;t&eacute;, qui n'a fait, pour ainsi
+dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant
+une irr&eacute;gularit&eacute; choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activit&eacute; et
+en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se d&eacute;cidera &agrave;
+le racheter, en tout ou en partie, pour le d&eacute;molir. Cela lui co&ucirc;terait
+quelques millions de plus qu'alors<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; mais qu'est-ce que trois ou
+quatre pauvres millions pour elle, qui a d&eacute;j&agrave; mani&eacute; des milliards? Une
+goutte d'eau dans l'oc&eacute;an. En v&eacute;rit&eacute; ce ne serait pas payer la le&ccedil;on
+trop cher, si elle devait lui profiter.</p>
+
+<p>Mais cela ne suffit point. M&ecirc;me en agrandissant la place, l'Op&eacute;ra
+resterait sans perspective, puisqu'on s'est avis&eacute; trop tard qu'il ne se
+trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en cr&eacute;er une et
+d&eacute;blayer le point de vue, on n'a rien trouv&eacute; de mieux que de percer deux
+nouvelles voies qui vont d&eacute;boucher en face de lui sur le boulevard, car
+c'est l&agrave; &eacute;videmment le seul but, la seule explication possible de ces
+rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez
+plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais avec
+l'Op&eacute;ra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels
+qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse
+fonctionne de jour et l'Op&eacute;ra de nuit. Le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais! Je cherche
+en vain &agrave; qui pourra servir cette voie de communication entre les deux
+spectacles, puisque ceux qui iront &agrave; l'un n'iront pas en m&ecirc;me temps &agrave;
+l'autre,&mdash;&agrave; moins que ce ne soit aux critiques press&eacute;s qui auront besoin
+d'assister &agrave; deux repr&eacute;sentations le m&ecirc;me soir. Tracer une rue tout
+expr&egrave;s pour faciliter la t&acirc;che des critiques, cela est bien digne de la
+magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon
+ingratitude.</p>
+
+<p>Il est vrai que, pour achever l'&#339;uvre, la rue Lafayette va mettre
+l'Op&eacute;ra en rapport direct avec la Villette et son bassin! &Agrave; la bonne
+heure, au moins! voil&agrave; une satisfaction donn&eacute;e aux immortels principes
+de 89!</p>
+
+<p>Pour se rendre compte du prix que co&ucirc;tera l'Op&eacute;ra, il convient donc
+d'ajouter aux trente millions de sa construction, et aux quarante
+millions des expropriations ordonn&eacute;es pour lui faire place ou pour les
+rues aboutissantes, un nombre au moins &eacute;gal de millions pour le trac&eacute;
+des autres voies dont nous venons de parler. Il y a de grandes villes
+qui n'ont pas autant co&ucirc;t&eacute;. Mais il sera beau!</p>
+
+<p>Rendons cet hommage &agrave; la commission municipale et &agrave; son actif pr&eacute;sident
+que leur z&egrave;le &eacute;tend sa sollicitude &agrave; tous les besoins. Apr&egrave;s les
+th&eacute;&acirc;tres et les casernes, les &eacute;glises ont trouv&eacute; leur tour. On nous en
+b&acirc;tit de toutes parts dans les genres les plus vari&eacute;s, depuis le
+gothique pur et le gothique fleuri jusqu'au style de la Renaissance et
+du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, sans parler du style byzantino-moscovite de la
+chapelle grecque, dont la grande coupole fait r&ecirc;ver les bons bourgeois
+parisiens aux minarets de Stamboul. Par un &eacute;trange renversement de
+r&ocirc;les, dont il ne faut pas lui envier le privil&eacute;ge, car ce d&eacute;dommagement
+lui &eacute;tait bien d&ucirc;, la banlieue a accapar&eacute; les plus belles, quoique les
+moins co&ucirc;teuses de ces &eacute;glises: c'est sans doute qu'on n'a pas jug&eacute;
+n&eacute;cessaire de surveiller d'aussi pr&egrave;s et d'<i>am&eacute;liorer</i> avec autant
+d'ardeur les plans de ces architectes suburbains, qui ont pu &eacute;chapper
+ainsi, jusqu'&agrave; un certain point, aux perfectionnements de la redoutable
+fili&egrave;re. Parmi les &eacute;difices religieux &eacute;lev&eacute;s &agrave; Paris depuis dix ans,
+nous n'en connaissons pas qui vaillent Saint-Jean-Baptiste, de
+Belleville, Saint-Bernard, de la Chapelle, et Notre-Dame, de
+Clignancourt.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la date r&eacute;cente de son ach&egrave;vement, Sainte-Clotilde, commenc&eacute;e en
+1847, &eacute;chappe au cadre de ce livre. Elle reste jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+l'exp&eacute;rience la moins malheureuse inspir&eacute;e par l'imitation de cette
+grande architecture gothique, qu'il est si difficile de faire revivre,
+parce qu'elle est un art tout d'inspiration, de hardiesse et d'&eacute;lan, qui
+ne s'est jamais formul&eacute; en r&egrave;gles fixes comme l'architecture grecque.
+Rue Saint-Lazare, dans l'axe de la Chauss&eacute;e-d'Antin, M. Ballu construit,
+selon le style de la Renaissance, l'&eacute;glise de la Trinit&eacute;, qui, avec son
+grand porche surmont&eacute; d'une belle rosace, son clocher de soixante-cinq
+m&egrave;tres de haut, son mur-pignon, couronn&eacute; d'une balustrade d&eacute;coup&eacute;e &agrave;
+jour et de deux tourelles, avec le square et la fontaine dont elle sera
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, produira du boulevard l'effet d'un joli fond de d&eacute;cor pour
+fermer la perspective de la rue. L'&eacute;glise Saint-Fran&ccedil;ois-Xavier est trop
+peu avanc&eacute;e encore pour qu'il soit possible d'en rien dire. Dans le
+faubourg Poissonni&egrave;re, l'&eacute;glise Saint-Eug&egrave;ne, improvis&eacute;e en vingt
+mois,&mdash;avant le nouveau Louvre, cela pouvait passer encore pour une
+improvisation,&mdash;montre un &eacute;chantillon du style gothique (il faut le
+croire du moins, sans pouvoir le sp&eacute;cifier davantage) r&eacute;duit &agrave; sa plus
+simple expression, et mari&eacute; &agrave; l'art industriel du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.
+On sait que, par motif d'&eacute;conomie,&mdash;un motif qui &eacute;chappe forc&eacute;ment aux
+discussions de la critique, car, selon le proverbe, n&eacute;cessit&eacute; n'a point
+de loi,&mdash;l'architecte de Saint-Eug&egrave;ne a inaugur&eacute; l'emploi du fer et de
+la fonte substitu&eacute;s &agrave; la pierre dans l'ornementation de cet &eacute;difice.</p>
+
+<p>Sans avoir cette excuse &agrave; invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la
+m&ecirc;me id&eacute;e, pour l'appliquer sur une plus vaste &eacute;chelle et dans des
+conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son
+&eacute;glise de Saint-Augustin, dont le gros &#339;uvre se dessine au point de
+bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a &eacute;t&eacute; conduit &agrave; cette
+exp&eacute;rience d&eacute;licate et dangereuse par son succ&egrave;s dans la construction
+des halles centrales. Mais d'une halle &agrave; une &eacute;glise, il y a toute la
+distance qui s&eacute;pare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M.
+Baltard n'ait sacrifi&eacute; l'art &agrave; la science, et l'architecte &agrave;
+l'ing&eacute;nieur. Il s'est laiss&eacute; entra&icirc;ner par l'attrait d'un probl&egrave;me &agrave;
+r&eacute;soudre, d'une ressource nouvelle &agrave; cr&eacute;er; il a vu surtout dans son
+&eacute;glise une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la
+statique et ses &eacute;tudes sur la combinaison des forces et des r&eacute;sistances,
+plus encore que de cr&eacute;er un monument qui satisf&icirc;t &agrave; toutes les lois de
+la beaut&eacute; artistique: c'est en quoi je dis que l'ing&eacute;nieur a domin&eacute;
+l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier r&eacute;sultat de
+donner &agrave; un &eacute;difice le vulgaire cachet d'un b&acirc;timent commercial. Qu'on
+le r&eacute;serve pour les gares, les march&eacute;s, les bazars, rien de mieux: on en
+peut m&ecirc;me tirer l&agrave; des effets heureux; mais, &agrave; moins d'une n&eacute;cessit&eacute;
+imp&eacute;rieuse comme celle qui existait pour la construction de
+Saint-Eug&egrave;ne, je voudrais qu'on l'excl&ucirc;t soigneusement de toute &#339;uvre
+artistique et monumentale, sp&eacute;cialement des &eacute;glises. Dans un &eacute;difice
+gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie
+moderne, de toutes les mati&egrave;res celle qui semble r&eacute;pugner le plus &agrave; se
+laisser fa&ccedil;onner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un
+anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+becs de gaz, dans un temple protestant.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pour rester &eacute;conomique, ce qui est sa seule justification
+possible, l'emploi du fer et de la fonte impose &agrave; l'architecte une s&egrave;che
+et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fen&ecirc;tres et des
+rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les ar&ecirc;tes de la
+vo&ucirc;te, toutes ces parties dont chaque d&eacute;tail &eacute;tait si d&eacute;licatement
+vari&eacute; par le ciseau de l'ouvrier, coul&eacute;es dans le m&ecirc;me moule, vont
+reproduire partout une disposition uniforme. L&agrave; est la grande
+difficult&eacute;, &agrave; laquelle on n'&eacute;chapperait qu'en multipliant et en
+diversifiant les moules, c'est-&agrave;-dire en reportant sur ce point les
+d&eacute;penses supprim&eacute;es sur la mati&egrave;re premi&egrave;re. Quand l'&eacute;glise
+Saint-Augustin sera termin&eacute;e, nous jugerons de quelle mani&egrave;re s'y sera
+pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance
+que nul n'est plus capable que lui d'en venir &agrave; bout.</p>
+
+<p>Ce que nous pouvons &agrave; peu pr&egrave;s juger jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, c'est la
+conception et la physionomie ext&eacute;rieure du monument. Il est d'un style
+difficile &agrave; d&eacute;finir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher
+compl&eacute;tement &agrave; aucune &eacute;poque ant&eacute;rieure,&mdash;ni &agrave; la Renaissance, dont il
+n'a pas la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, la richesse et la gr&acirc;ce; ni, malgr&eacute; son d&ocirc;me, au
+dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majest&eacute;.
+En somme, c'est quelque chose de neuf, qui t&eacute;moigne d'une louable
+ind&eacute;pendance et qui vise avant tout &agrave; l'originalit&eacute;. L'ensemble n'est
+pas d&eacute;pourvu de physionomie. En sa qualit&eacute; d'architecte en chef de la
+ville de Paris, il est &agrave; croire que M. Baltard n'a pas eu &agrave; discuter
+avec l'esth&eacute;tique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son
+contr&ocirc;le personnel, n'a &eacute;t&eacute; soumis qu'&agrave; celui de M. le Pr&eacute;fet, qu'il est
+difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une
+habilet&eacute; et d'une hardiesse r&eacute;elles; il lui en a fallu beaucoup, rien
+que pour vaincre les difficult&eacute;s de l'emplacement ingrat, en forme de
+triangle irr&eacute;gulier, qu'on lui a assign&eacute;. Il ne manque &agrave; l'&eacute;glise
+Saint-Augustin que le caract&egrave;re d'une &eacute;glise: au premier abord, &agrave; cette
+architecture solide et math&eacute;matique, on dirait d'une forteresse ou d'une
+prison. Si M. Baltard &eacute;tait homme &agrave; s'occuper des d&eacute;tails, je lui
+conseillerais d'en all&eacute;ger la masse s&eacute;v&egrave;re par quelques sacrifices aux
+gr&acirc;ces, qu'on ne hante point assez dans les trait&eacute;s de statique et de
+g&eacute;om&eacute;trie.</p>
+
+
+<p style="margin-top:5%;">Toutes les fois que nos yeux sont afflig&eacute;s par un de ces &eacute;difices
+d&eacute;plorables dont l'art pr&eacute;fectoral continue &agrave; nous menacer, une pens&eacute;e
+et un souvenir se repr&eacute;sentent obstin&eacute;ment &agrave; notre esprit. Il y a deux
+ans, &agrave; l'inauguration du boulevard du Prince-Eug&egrave;ne, on avait dispos&eacute;
+sur la place du Tr&ocirc;ne une d&eacute;coration, compos&eacute;e d'un portique circulaire,
+d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figur&eacute;e provisoirement en
+charpente et en toile, afin de permettre les modifications n&eacute;cessaires,
+conform&eacute;ment a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'apr&egrave;s
+plusieurs essais de transformation on n'a rien trouv&eacute; de mieux que de
+supprimer le tout. Combien de m&eacute;comptes et de b&eacute;vues &eacute;pargn&eacute;s &agrave;
+l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le m&ecirc;me
+proc&eacute;d&eacute; &agrave; la plupart des &eacute;difices nouveaux, avant leur ach&egrave;vement
+d&eacute;finitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois
+eussent d'abord &eacute;t&eacute; figur&eacute;es en carton, je suis s&ucirc;r que M. Hittorf et M.
+Ballu se fussent des premiers attel&eacute;s &agrave; la corde des d&eacute;molisseurs. Et
+quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-m&ecirc;me, si l'on avait pu,
+le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme
+une toile peinte! Quand on songe que, gr&acirc;ce &agrave; cette pr&eacute;caution
+&eacute;l&eacute;mentaire, il n'est peut-&ecirc;tre pas un monument du nouveau Paris qui ne
+nous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute;, on &eacute;prouve un sentiment de regret dont la vue m&ecirc;me
+de Napol&eacute;on I<sup>er</sup> en costume d'apoth&eacute;ose sur la cime de la colonne
+Vend&ocirc;me ne peut suffisamment temp&eacute;rer l'amertume.</p>
+
+<p>Je doute qu'il y ait un seul des m&eacute;faits artistiques de l'administration
+actuelle contre lequel l'opinion publique se soit soulev&eacute;e avec une plus
+&eacute;nergique unanimit&eacute; que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une
+imagination &eacute;gar&eacute;e par le souvenir des C&eacute;sars, et dont la solennit&eacute;
+confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la litt&eacute;rature
+et l'art, sous la direction de l'abb&eacute; Delille et de David, professaient
+qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait
+comprendre encore ce caprice imp&eacute;rial; et la statue de bronze, rev&ecirc;tue
+de la toge romaine, &agrave; la veille des d&eacute;sastres de 1812 et de 1814,
+aurait pu r&eacute;pondre comme ce C&eacute;sar mourant &agrave; ceux qui l'interrogeaient:
+<i>Sentio me fieri Deum</i>. Mais aujourd'hui, apr&egrave;s la r&eacute;volution qui a
+balay&eacute; tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un
+gouvernement qui se fait gloire d'&ecirc;tre issu du suffrage universel et de
+r&eacute;v&eacute;rer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des id&eacute;es
+nouvelles et du droit populaire, c'est un &eacute;norme contre-sens historique
+et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des
+canons autrichiens, et d&eacute;roulant en spirales, de la base au sommet, un
+immense fouillis d'&eacute;paulettes, de colbacks, d'uniformes modernes,
+substitu&eacute; &agrave; la figure l&eacute;gendaire de Napol&eacute;on en redingote grise et en
+petit chapeau, telle qu'elle est rest&eacute;e dans le souvenir et le culte de
+la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention,
+qui ne r&eacute;pond &agrave; aucun sentiment et n'en &eacute;veille aucun. Il y a l&agrave; une
+pu&eacute;rilit&eacute; emphatique et d&eacute;clamatoire qui fait sourire. &Eacute;tait-ce bien la
+peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington
+en <i>costume</i> d'Achille au sortir du bain?</p>
+
+<p>Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle &agrave; faire ici?
+La colonne Trajane s'&eacute;levait &agrave; Rome: il &eacute;tait tout simple que les
+artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et
+ils n'auraient pas song&eacute; &agrave; les d&eacute;guiser en Pharaons, sous pr&eacute;texte
+d'apoth&eacute;ose. Nous autres, nous sommes en France, &agrave; Paris, en l'an de
+gr&acirc;ce 1865, et cette statue th&eacute;&acirc;trale, dress&eacute;e en place publique, &agrave;
+quarante m&egrave;tres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil
+au bras, en face de l'&Eacute;tat-Major devant lequel on peut voir rang&eacute;s en
+ligne les tambours de la garde nationale, &agrave; dix pas du boulevard, des
+omnibus de la Bastille et du Grand-H&ocirc;tel, peut passer pour une mascarade
+&agrave; peu pr&egrave;s aussi ridicule que l'Alcide, en perruque &agrave; triple marteau, de
+la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement
+lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions <i>acad&eacute;miques</i>
+de l'arr&ecirc;t&eacute; par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur,
+quelques semaines plus tard, d&eacute;poss&eacute;dait l'Acad&eacute;mie de la direction de
+l'&Eacute;cole des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les &eacute;l&egrave;ves dans une
+routine d&eacute;guis&eacute;e sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment
+comprendre les n&eacute;cessit&eacute;s de l'id&eacute;al moderne.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc ce qu'on nous a donn&eacute; en fait de monuments nouveaux! Si du
+moins on respectait les anciens, puisqu'on &eacute;prouve une telle impuissance
+&agrave; les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir &agrave; le
+reconna&icirc;tre, ont &eacute;t&eacute; restaur&eacute;s avec soin, avec amour, par exemple la
+Sainte-Chapelle, dont les travaux &eacute;taient commenc&eacute;s d&egrave;s les derni&egrave;res
+ann&eacute;es du r&egrave;gne de Louis-Philippe; Notre-Dame, o&ugrave; je ne regrette que les
+pr&eacute;cieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient
+enrichi les chapelles de leurs <i>mais</i> et de leurs <i>ex-voto</i>; la tour
+Saint-Jacques, qu'on a isol&eacute;e, en l'ench&acirc;ssant, comme un joyau, dans un
+maigre &eacute;crin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqu&eacute; ces d&eacute;gagements avec
+la furie d'ex&eacute;cution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait
+fallu les payer ch&egrave;rement par de v&eacute;ritables h&eacute;catombes de maisons, je
+sais gr&eacute; &agrave; l'administration du z&egrave;le qu'elle a mis &agrave; d&eacute;blayer les
+principaux &eacute;difices des p&acirc;t&eacute;s de b&acirc;timents o&ugrave; ils &eacute;taient enfouis.</p>
+
+<p>Mais voici le revers de la m&eacute;daille. Ce beau z&egrave;le, excellent en
+principe, ne sait point s'arr&ecirc;ter &agrave; temps dans ses applications. Comme
+il ne sent jamais le frein, il court &agrave; toute bride, emport&eacute; par
+l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait gu&egrave;re
+plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient rest&eacute;s
+debout, et encore non-seulement gratt&eacute;s, badigeonn&eacute;s et recr&eacute;pis, mais
+raccommod&eacute;s et compl&eacute;t&eacute;s &agrave; la derni&egrave;re mode. Hormis les trois ou quatre
+que j'ai cit&eacute;s, devant lesquels,</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; cet air v&eacute;n&eacute;rable, &agrave; cet auguste aspect,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les meurtriers surpris sont saisis de respect.</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>ceux qu'on n'a pas d&eacute;truits, on les a mutil&eacute;s, et ceux qu'on n'a pas
+mutil&eacute;s, on les a <i>restaur&eacute;s</i> &agrave; la fa&ccedil;on des tableaux du Louvre,
+c'est-&agrave;-dire en y rempla&ccedil;ant les teintes noires par de belles teintes
+blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'&acirc;me par de jolies
+petites couleurs gaies qui r&eacute;jouissent l'&#339;il. Qui nous expliquera par
+suite de quel myst&eacute;rieux encha&icirc;nement d'id&eacute;es on a pu voir en m&ecirc;me temps
+nos <i>&eacute;diles</i> faire pomper sur les monuments neufs une composition
+noir&acirc;tre destin&eacute;e &agrave; les vieillir, et faire gratter les vieux monuments
+pour les rajeunir? Les trois quarts des plus v&eacute;n&eacute;rables &eacute;difices qui ont
+surv&eacute;cu &agrave; la destruction de l'ancien Paris sont employ&eacute;s &agrave; des usages
+divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'&eacute;glise
+Saint-Barth&eacute;lemy, avant sa d&eacute;molition, &eacute;tait devenue un bal d'&eacute;tudiants,
+comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a
+install&eacute; le th&eacute;&acirc;tre du Panth&eacute;on dans l'&eacute;glise Saint-Beno&icirc;t (aujourd'hui
+d&eacute;molie), un march&eacute; dans les Carmes de la place Maubert, des m&eacute;tiers &agrave;
+vapeur dans l'&eacute;glise romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de
+vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de
+bains, ont &eacute;lu leur g&icirc;te dans la chapelle des Mathurins (dont les restes
+viennent de dispara&icirc;tre), dans le splendide h&ocirc;tel de la Valette, dans
+l'h&ocirc;tel de la Bazini&egrave;re, dans les &eacute;glises Saint-Sauveur et Saint-Jacques
+de l'H&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Mais ces profanations ne sont pas toutes, &agrave; beaucoup pr&egrave;s, du fait de
+l'administration pr&eacute;sente, et les pr&eacute;c&eacute;dentes en peuvent r&eacute;clamer
+largement leur part. En outre, quelques-unes sont le r&eacute;sultat naturel et
+fatal de la marche du temps, des r&eacute;volutions, de l'extinction des
+familles, du d&eacute;placement et du morcellement des fortunes. Autant vaut,
+d'ailleurs, un marchand de vins dans l'h&ocirc;tel de la Valette qu'une
+caserne de gardes municipaux dans l'h&ocirc;tel du mar&eacute;chal d'Ancre, ou un
+mont-de-pi&eacute;t&eacute; dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et
+particulier &agrave; la municipalit&eacute; actuelle, c'est moins de g&acirc;ter les vieux
+monuments ou de les profaner, que de les d&eacute;truire. On ne se doute pas
+assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la fr&eacute;n&eacute;sie de
+l'alignement, ont &eacute;br&eacute;ch&eacute; ou renvers&eacute; &agrave; Paris, en dix ann&eacute;es,
+non-seulement de maisons historiques, mais d'&eacute;difices curieux ou
+ravissants, tomb&eacute;s en poussi&egrave;re sous la pioche et jet&eacute;s en morceaux dans
+le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville;
+et des centaines de monuments, qui &eacute;chappaient &agrave; l'attention de la foule
+par leur petitesse ou se d&eacute;robaient sous d'affreux p&acirc;t&eacute;s de maisons en
+pl&acirc;tre, mais qui faisaient les d&eacute;lices de l'arch&eacute;ologue, ont pu
+dispara&icirc;tre sans qu'ils s'en doutassent.</p>
+
+<p>Le seul trac&eacute; du boulevard de S&eacute;bastopol et de ses annexes, sur la rive
+gauche, a culbut&eacute; par douzaines les clo&icirc;tres, les chapelles, les
+coll&eacute;ges de la vieille Universit&eacute;. La rue des &Eacute;coles a fait une
+effroyable perc&eacute;e &agrave; travers tous ces antiques et v&eacute;n&eacute;rables asiles de
+l'&eacute;tude qui peuplaient la montagne Sainte-Genevi&egrave;ve, ce lieu de
+p&egrave;lerinage o&ugrave; l'Europe enti&egrave;re venait chercher la science. La place de
+Gr&egrave;ve, bien qu'elle ait gard&eacute; son H&ocirc;tel de ville, a perdu toute sa
+physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des
+innombrables souvenirs historiques &eacute;voqu&eacute;s par son nom. Et voici qu'on
+parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le
+ventre &agrave; l'&Eacute;cole de m&eacute;decine, pour traverser d'un bout &agrave; l'autre le
+noble faubourg, ce quartier paisible o&ugrave; les rues sont larges, le
+commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'h&ocirc;tels qui restent
+d&eacute;serts tout l'&eacute;t&eacute;, sorte de Th&eacute;ba&iuml;de de Paris qui n'a certes nul besoin
+qu'on y ouvre de nouveaux d&eacute;bouch&eacute;s &agrave; la circulation, et o&ugrave; cette
+prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les <i>vieux
+partis</i>, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les
+recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en
+boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que
+le faubourg Saint-Honor&eacute;? C'&eacute;taient, &agrave; peu pr&egrave;s, les deux seuls points
+de Paris o&ugrave; il y e&ucirc;t encore de vastes h&ocirc;tels qui se d&eacute;veloppassent en
+largeur, au lieu de se d&eacute;velopper en hauteur, des cours qui ne
+ressemblassent point &agrave; des puits art&eacute;siens, et des jardins ailleurs que
+sur le rebord des fen&ecirc;tres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut
+permettre &agrave; aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de
+se d&eacute;rober &agrave; l'envahissement du commerce et &agrave; l'&eacute;galit&eacute; du niveau
+commun.</p>
+
+<p>Ces trou&eacute;es des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec
+l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la
+maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le coll&eacute;ge de Bayeux et
+dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean
+de Latran ne les feraient pas d&eacute;vier d'un millim&egrave;tre. En 1806, des
+faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas form&eacute; le
+projet de prolonger la rue des Prouvaires &agrave; travers l'&eacute;glise
+Saint-Eustache? En ce temps arri&eacute;r&eacute;, le triomphe de la ligne droite
+&eacute;tait encore ind&eacute;cis: aujourd'hui, on n'e&ucirc;t point h&eacute;sit&eacute;, quitte &agrave;
+recoudre apr&egrave;s coup une abside postiche &agrave; l'&eacute;glise, comme on a fait pour
+Saint-Leu. Le plus pr&eacute;cieux bijou architectural du treizi&egrave;me si&egrave;cle et
+une borne-fontaine sont absolument &eacute;gaux devant la ligne droite: la
+ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des
+monuments. P&eacute;risse l'art plut&ocirc;t qu'un principe! Peut-&ecirc;tre est-ce acheter
+un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, trac&eacute;e au
+tire-ligne, au compas et au fil &agrave; plomb, et offrant dans ses voies
+principales, au lieu de ces rang&eacute;es de vastes et antiques h&ocirc;tels, une
+double haie de marchands de vin, de restaurants et de caf&eacute;s.</p>
+
+<p>Que serait-ce donc si, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des h&ocirc;tels et des monuments de tout genre,
+nous voulions &eacute;num&eacute;rer toutes les rues illustres ou fameuses,&mdash;ces rues
+qui &eacute;crivaient l'histoire enti&egrave;re de Paris dans leurs noms
+pittoresques,&mdash;disparues, englob&eacute;es, ras&eacute;es de fond en comble par ces
+insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines?
+Et comme si ce n'&eacute;tait pas encore assez, &eacute;coutez les faiseurs de
+projets, les <i>mouches du coche</i> de l'attelage municipal: ils vous
+d&eacute;montreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le
+r&eacute;sidu de la vieille cit&eacute; disparaisse jusqu'&agrave; la lie, de les d&eacute;baptiser,
+pour enlever &agrave; Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur
+odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands
+hommes ou de victoires; d'autres, plus ing&eacute;nieux encore, d'affubler
+chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie
+du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de mani&egrave;re &agrave;
+m&eacute;tamorphoser le plan de Paris en une carte de France<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>En compensation de tant de ruines, on nous a b&acirc;ti ce que nous avons vu:
+du moyen &acirc;ge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique d&eacute;barrass&eacute; de
+l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain m&ecirc;l&eacute;s de chinois; de la
+Renaissance b&acirc;tard&eacute;e de d&eacute;cadence; des imitations de Vitruve, des copies
+de Vignole, des r&eacute;miniscences de Saint-Pierre, des calques du Parth&eacute;non;
+partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style pr&eacute;fectoral
+dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il faut chercher ailleurs la v&eacute;ritable architecture du nouveau
+Paris. Les monuments o&ugrave; s'affirment et se d&eacute;montrent le g&eacute;nie
+particulier de l'administration comme celui de l'&eacute;poque pr&eacute;sente, ce ne
+sont pas ceux qui affichent la pr&eacute;tention d'arriver jusqu'&agrave; l'art et de
+relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caract&egrave;re
+d'utilit&eacute;, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui
+sont inspir&eacute;s par les besoins du luxe et du confortable, par les
+exigences croissantes du plaisir.</p>
+
+<p>Dans la premi&egrave;re cat&eacute;gorie, les gares, les ponts, les puits art&eacute;siens,
+les casernes, tout ce qui est &#339;uvre d'ing&eacute;nieur plut&ocirc;t que d'architecte,
+voil&agrave; les vrais &eacute;difices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel.
+J'ai nomm&eacute; les casernes; on nous en a b&acirc;ti sur tous les points: la
+caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de
+commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derri&egrave;re l'H&ocirc;tel de
+ville et dans la Cit&eacute;; la caserne typique du Prince-Eug&egrave;ne, celle de la
+P&eacute;pini&egrave;re, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour
+l'&eacute;tat-major de la garde de Paris, pr&egrave;s de la pr&eacute;fecture de police, cinq
+ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en b&acirc;tit
+encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont prot&eacute;g&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait &eacute;t&eacute; reconstruit,
+sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite
+de cette fi&egrave;vre de d&eacute;molition, de r&eacute;paration et de reconstruction qui
+pousse l'&eacute;dilit&eacute; actuelle &agrave; ne pas laisser un coin de Paris, pas une
+rue, pas un &eacute;difice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et
+pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription
+qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la post&eacute;rit&eacute; n'en
+ignore, que tel monument, commenc&eacute; par Louis XIV, a &eacute;t&eacute; termin&eacute; ou
+reb&acirc;ti sous le r&egrave;gne de Napol&eacute;on III. De plus, on nous a donn&eacute; deux
+ponts enti&egrave;rement neufs, baptis&eacute;s par nos r&eacute;centes victoires: &agrave; coup
+s&ucirc;r, ce sont de beaux ponts, solidement camp&eacute;s sur leurs arches hardies,
+comme il sied &agrave; des ponts qui ont co&ucirc;t&eacute; &agrave; eux seuls autant que trois ou
+quatre &eacute;glises r&eacute;unies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de
+Solf&eacute;rino, soul&egrave;ve une r&eacute;flexion qui n'est pas sans int&eacute;r&ecirc;t. Lorsqu'il
+&eacute;tait si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer
+dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle
+arri&egrave;re-pens&eacute;e inqui&eacute;tante il s'&eacute;tend en face du palais de la
+L&eacute;gion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de pr&eacute;voyante
+sollicitude, n'aurait point voulu se m&eacute;nager ainsi un argument
+irr&eacute;sistible pour raser quelque jour le palais<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Les deux chefs-d'&#339;uvre de cette architecture utilitaire, qui appartient
+&agrave; l'art moins qu'&agrave; la science, c'est le grand &eacute;gout collecteur et les
+Halles centrales. Le grand &eacute;gout est une merveille souterraine, une
+cr&eacute;ation prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler
+de loin &agrave; l'admiration. &Agrave; la rigueur, on peut approcher les Halles de
+plus pr&egrave;s, et m&ecirc;me y entrer un moment. Pour nous, cette vaste
+construction, d'une hardiesse l&eacute;g&egrave;re et d'une solide &eacute;l&eacute;gance, o&ugrave; l'air
+et la lumi&egrave;re p&eacute;n&egrave;trent avec tant d'abondance, o&ugrave; tout a &eacute;t&eacute; si
+habilement calcul&eacute; pour la commodit&eacute; des am&eacute;nagements et les besoins de
+la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en
+gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente
+gigantesque en fer et en brique, comme il convient &agrave; un march&eacute; couvert,
+est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe
+chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait
+craquer successivement toutes les ceintures o&ugrave; l'on essaye de le
+contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'&eacute;difice le plus
+irr&eacute;prochable &eacute;lev&eacute; dans ces douze derni&egrave;res ann&eacute;es. Quoi qu'en veuille
+faire croire la critique officielle, nous sommes &agrave; une &eacute;poque de prose,
+et il y a l&agrave; une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par
+l'&eacute;vidence de leur signification.</p>
+
+<p>Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture,
+devenue st&eacute;rile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du
+luxe et du confortable. Apr&egrave;s les Halles, les monuments par excellence
+palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-H&ocirc;tel et l'H&ocirc;tel du Louvre,
+ces deux caravans&eacute;rails babyloniens de la civilisation la plus raffin&eacute;e,
+ces deux cit&eacute;s mod&egrave;les qui peuvent loger sous le m&ecirc;me toit la population
+d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation
+puissante toutes les ressources de la vie mat&eacute;rielle et toutes les
+commodit&eacute;s de la vie &eacute;l&eacute;gante. Ce sont encore ces grands caf&eacute;s, ces
+jardins f&eacute;eriques, tous ces &eacute;tablissements frivoles et charmants,
+demeures royales &eacute;lev&eacute;es au plaisir devenu roi, et o&ugrave; les conceptions
+ambitieuses de l'architecture d'&Eacute;tat sont vaincues par la souple adresse
+et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.</p>
+
+<p>Je conseille &agrave; mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le caf&eacute;
+Parisien, derri&egrave;re le Ch&acirc;teau-d'Eau, le Grand-Caf&eacute;, au rez-de-chauss&eacute;e
+du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions,
+ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces
+innombrables, o&ugrave; ruisselle le reflet de ses milliers de lumi&egrave;res, sa
+belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze,
+et le carillon joyeux qui &eacute;miette les heures &agrave; ses insouciants
+habitu&eacute;s;&mdash;le second, d&eacute;cor&eacute; par l'&eacute;lite de la jeune peinture et les
+plus brillants &eacute;l&egrave;ves de l'&eacute;cole de Rome, avec ses trois plafonds, o&ugrave; M.
+Gustave Boulanger a repr&eacute;sent&eacute; les Provinces aux grands crus d&eacute;filant
+processionnellement entre deux haies prostern&eacute;es de fid&egrave;les; M. &Eacute;mile
+L&eacute;vy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans
+le culte sacr&eacute; de la jouissance, et s'avan&ccedil;ant en p&egrave;lerinage vers la
+J&eacute;rusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de
+l'Op&eacute;ra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un &eacute;l&egrave;ve de
+Flandrin, les all&eacute;gories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture,
+de la Science, voire de la Po&eacute;sie, qu'on ne s'attendait gu&egrave;re &agrave; trouver
+en pareil lieu;&mdash;enfin le troisi&egrave;me, avec sa fa&ccedil;ade agr&eacute;ment&eacute;e de
+sculptures, son comptoir splendide, surmont&eacute; d'un cadre en boiserie
+d&eacute;licatement ouvrag&eacute;, sa rotonde &agrave; deux &eacute;tages, entrecoup&eacute;e de seize
+arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie
+bord&eacute;e de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au
+riche cadran, o&ugrave; les heures sont marqu&eacute;es par une ronde de douze
+nymphes, son balcon &agrave; jour ornement&eacute; de masques et de m&eacute;daillons, son
+foyer, que d&eacute;corent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de
+Debay, enfin les moulures et dorures qui d&eacute;roulent de la base au sommet
+leurs &eacute;tincelantes arabesques; ce sont l&agrave;, sans contredit, des
+monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau
+Paris.</p>
+
+<p>Je n'ai pas &agrave; discuter ici l'illusion de quelques bonnes &acirc;mes, faciles &agrave;
+l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau &eacute;l&egrave;vent
+l'esprit, et qu'il finit toujours par s'&eacute;tablir une certaine harmonie
+entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont r&ecirc;v&eacute; &agrave; ce propos je
+ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aper&ccedil;u les
+fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et
+un <i>signe du temps</i>.</p>
+
+<p>Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand
+style, et son habilet&eacute; f&eacute;conde en ressources quand il ne s'agit que de
+confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente
+rapide de la d&eacute;cadence, et celui du tapissier-d&eacute;corateur, dont le
+progr&egrave;s s'accro&icirc;t chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant,
+que souvent il se marque dans un m&ecirc;me &eacute;difice et s'y r&eacute;v&egrave;le c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te
+sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau
+Louvre. Sans remonter jusque-l&agrave;, qu'il nous suffise de renvoyer aux
+th&eacute;&acirc;tres de la place du Ch&acirc;telet, et d'indiquer simplement au lecteur la
+diff&eacute;rence frappante qui existe entre l'architecture ext&eacute;rieure de ces
+&eacute;difices et leur architecture int&eacute;rieure, entre la d&eacute;cadence du go&ucirc;t, si
+visible d'un c&ocirc;t&eacute;, et les progr&egrave;s d'&eacute;l&eacute;gance, de luxe et de commodit&eacute;,
+si incontestables de l'autre.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IXa" id="IXa"></a>IX</h2>
+
+<h4>CONCLUSION.</h4>
+
+
+<p>R&eacute;sumons-nous et concluons. Que r&eacute;sulte-t-il de cette &eacute;tude sommaire?
+Qu'est-ce que Paris a gagn&eacute; aux vastes travaux qui l'ont transform&eacute; de
+fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?</p>
+
+<p>Ce qu'il y a gagn&eacute;, on le voit assez du premier coup d'&#339;il, et il serait
+pu&eacute;ril de le dissimuler. Il y a gagn&eacute; un certain aspect grandiose et
+monumental, r&eacute;sultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce
+d&eacute;corum, de cette uniformit&eacute;, qui, suivant plusieurs, doivent constituer
+le caract&egrave;re essentiel dune grande capitale. Il y a gagn&eacute; de l'air, de
+la lumi&egrave;re et de l'espace. On a d&eacute;blay&eacute; les quartiers insalubres,
+d&eacute;gag&eacute; les monuments, trac&eacute; d'un bout &agrave; l'autre de la ville un savant
+r&eacute;seau strat&eacute;gique. Voil&agrave; tout, &agrave; peu pr&egrave;s, et ce n'est point &agrave; moi
+qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas &eacute;t&eacute; plus long &agrave;
+r&eacute;gler.</p>
+
+<p>Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau r&eacute;sultat en ne sachant
+pas s'arr&ecirc;ter &agrave; temps, et que, d'une transformation utile, l&eacute;gitime et
+qui pouvait &ecirc;tre si f&eacute;conde, on se soit obstin&eacute; &agrave; faire, en la poussant
+&agrave; un intol&eacute;rable exc&egrave;s, une r&eacute;volution &eacute;tay&eacute;e sur un monceau de ruines,
+et sur des fondations pires que les ruines elles-m&ecirc;mes! Ce n'est pas le
+principe que nous bl&acirc;mons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de
+pr&eacute;texte. On avait commenc&eacute; par 89; on finit par 93. Le terrorisme de
+l'&eacute;querre et du compas plane sur nos t&ecirc;tes, et voici douze ans que le
+comit&eacute; de l'expropriation sans appel si&eacute;ge &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville. M.
+Haussmann pouvait &ecirc;tre le second fondateur de la vieille cit&eacute;
+historique; ce r&ocirc;le n'a pas suffi &agrave; son ambition et il a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; en
+&ecirc;tre le destructeur. Il a voulu devenir le <i>Fl&eacute;au</i> de l'&eacute;dilit&eacute; et
+l'Attila de la ligne droite.</p>
+
+<p>Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court &agrave; dresser. Il y
+a perdu le pittoresque, la vari&eacute;t&eacute;, l'impr&eacute;vu, ce charme de la
+d&eacute;couverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage
+d'exploration &agrave; travers des mondes toujours nouveaux et toujours
+inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait
+sp&eacute;cial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage
+humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honor&eacute;, du pays
+latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis &agrave; la
+Chauss&eacute;e-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il
+semblait que l'on pass&acirc;t d'un continent dans un autre. Tout cela formait
+dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,&mdash;ville de
+l'&eacute;tude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville
+du mouvement et du plaisir populaires,&mdash;et pourtant rattach&eacute;es les unes
+aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voil&agrave; ce qu'on
+est en train d'effacer sous la monotone &eacute;galit&eacute; d'une magnificence
+banale, en imposant la m&ecirc;me livr&eacute;e &agrave; tous les anciens quartiers, en
+per&ccedil;ant partout la m&ecirc;me rue g&eacute;om&eacute;trique et rectiligne, qui prolonge dans
+une perspective d'une lieue ses rang&eacute;es de maisons, toujours les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Paris sera bient&ocirc;t un grand phalanst&egrave;re dont toutes les asp&eacute;rit&eacute;s, tous
+les angles, tous les reliefs auront disparu, &eacute;galis&eacute;s et aplatis sous le
+m&ecirc;me niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple
+et si accentu&eacute;e, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui
+fait liti&egrave;re des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus
+sacr&eacute;s; une ville de boutiques et de caf&eacute;s, qui vous poursuit de
+l'&eacute;ternelle obsession de son &eacute;talage tapageur et de sa fausse richesse;
+une ville d'apparat, destin&eacute;e &agrave; devenir la grande auberge des nations,
+le caravans&eacute;rail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de
+Porthos, d'or brod&eacute; par devant, de vil buffle par derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Les travaux r&eacute;cents ont, d'ailleurs, l'inconv&eacute;nient in&eacute;vitable de ces
+vastes entreprises, qui sont le r&eacute;sultat d'un syst&egrave;me pr&eacute;con&ccedil;u plut&ocirc;t
+que d'une &eacute;tude attentive des besoins qu'elles pr&eacute;tendent satisfaire.
+Appliqu&eacute;s pour ainsi dire <i>a priori</i>, tout d'un bloc et avec une
+rigidit&eacute; math&eacute;matique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au
+lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux n&eacute;cessit&eacute;s et
+de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans
+leurs transformations les plus radicales, ce caract&egrave;re factice et
+superficiel auquel il est impossible de se m&eacute;prendre. Ils se superposent
+aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler,
+sans r&eacute;pondre &agrave; leurs besoins, et en transportant toutes les apparences,
+toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux
+qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit
+commer&ccedil;ant et le mince bourgeois des lieux o&ugrave; il vivait en paix depuis
+des si&egrave;cles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux
+humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les
+quartiers dans leur uniformit&eacute; contre nature, aussi oppos&eacute;e &agrave; la vari&eacute;t&eacute;
+des aspects qu'&agrave; la diversit&eacute; des besoins d'une grande ville, ils
+jettent le faubourg Saint-Antoine dans le m&ecirc;me moule que le faubourg
+Saint-Germain, prom&egrave;nent leur niveau sur le pays latin et les alentours
+de la Bourse pour les &eacute;galiser, transplantent le boulevard des Italiens
+en pleine montagne Sainte-Genevi&egrave;ve, avec autant d'utilit&eacute; et de fruit
+qu'une fleur de bal dans une for&ecirc;t, et cr&eacute;ent des rues de Rivoli dans la
+Cit&eacute; qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale,
+d&eacute;moli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une &eacute;glise, un
+h&ocirc;pital et un palais.</p>
+
+<p>Cette transformation de Paris, dont Paris se f&ucirc;t si bien pass&eacute;, et pour
+laquelle on r&eacute;clame non-seulement notre docilit&eacute;, mais notre
+enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne
+vaut. De plus, elle nous a repris en d&eacute;tail tout ce qu'elle nous
+accordait en gros, et aussit&ocirc;t qu'on &eacute;tait tent&eacute; de reconna&icirc;tre son
+bienfait, elle se contredisait en le d&eacute;truisant. Le d&eacute;veloppement des
+rues s'est fait aux d&eacute;pens de celui des maisons et des appartements; les
+nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumi&egrave;re dans les quartiers
+insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les
+cours et les jardins, mis d'ailleurs &agrave; l'index par la chert&eacute; croissante
+des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du
+macadam, qu'ils n'&eacute;vitent qu'au prix d'une poussi&egrave;re non moins
+d&eacute;sastreuse. Enfin, tout en s'appliquant &agrave; donner aux rues un caract&egrave;re
+grandiose et monumental, l'administration a marqu&eacute; ses &eacute;difices de ce
+cachet particulier de mauvais go&ucirc;t et de pompeuse mesquinerie que nous
+avons constat&eacute;.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre quelque lecteur est-il tent&eacute; de me trouver bien s&eacute;v&egrave;re. Le
+sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop
+avanc&eacute;es qu'il se trouvera d'honn&ecirc;tes gens, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s dans la
+question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou
+de d&eacute;nigrement ce qui n'est que l'expression bien incompl&egrave;te, et
+forc&eacute;ment mod&eacute;r&eacute;e, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde
+les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au
+sentiment public, et, j'ajoute tout bas, &agrave; celui m&ecirc;me des architectes
+qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il p&ucirc;t se produire en toute
+ind&eacute;pendance. S'ils se mettaient un jour &agrave; parler, ils en diraient bien
+d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau
+Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, &agrave; d&eacute;faut de
+celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un g&eacute;missement. Qui
+pourrait m'indiquer o&ugrave; les &eacute;difices qu'on nous inflige ont trouv&eacute; des
+approbateurs? &laquo;Dans <i>le Constitutionnel</i>,&raquo; me r&eacute;pondra-t-on. C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>Ce qui frappe comme le caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;ral de cette architecture b&acirc;tarde,
+c'est l'absence d'un principe d&eacute;termin&eacute;, le manque de suite et d'id&eacute;al,
+en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte
+la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, o&ugrave; les plus
+grandes victoires de l'invention ne vont qu'&agrave; confondre les styles sous
+pr&eacute;texte de les unir, &agrave; en bouleverser les dispositions fondamentales
+sous pr&eacute;texte de les renouveler. L'ensemble n'est pas vari&eacute;, il est
+d&eacute;cousu. C'est une s&eacute;rie d'essais et de t&acirc;tonnements, qui, ne se tenant
+par aucun lien artistique, ne repr&eacute;sentent rien, et o&ugrave; l'incoh&eacute;rence ne
+s'affiche pas seulement d'un &eacute;difice &agrave; l'autre, mais dans les diverses
+parties d'un m&ecirc;me &eacute;difice. On commence d'une mani&egrave;re, on finit d'une
+mani&egrave;re diff&eacute;rente; l'id&eacute;e qu'on n'a pas pris le temps de m&ucirc;rir, se
+modifie en chemin, ou se d&eacute;nature sous toutes les alluvions &eacute;trang&egrave;res
+qu'elle est condamn&eacute;e &agrave; subir.</p>
+
+<p>Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caract&eacute;ristique,
+originale, propre au temps, mais on ne voit pas m&ecirc;me de pers&eacute;v&eacute;rance et
+de fixit&eacute; dans l'imitation. Il n'y a point l&agrave; d'&eacute;clectisme, il y a de
+l'ind&eacute;cision: on dirait que l'art &eacute;nerv&eacute; n'a plus la force de sentir son
+impuissance et de choisir ses mod&egrave;les. Lorsque toutes les &eacute;poques, m&ecirc;me
+les plus abaiss&eacute;es par la d&eacute;cadence, se sont cr&eacute;e, ou du moins ont
+adopt&eacute; un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconna&icirc;t &agrave; premi&egrave;re
+vue, le seul cachet de l'architecture pr&eacute;sente, celle de toutes pourtant
+qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne
+pourra se reconna&icirc;tre qu'&agrave; l'absence de style. La confusion des langues
+a pr&eacute;sid&eacute; &agrave; ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne,
+comme disent les professeurs de rh&eacute;torique, la ville o&ugrave; toutes les
+id&eacute;es, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une
+m&ecirc;l&eacute;e contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de
+monuments disparates.</p>
+
+<p>Une &eacute;poque, ou plut&ocirc;t une administration,&mdash;car je crois avoir &eacute;tabli que
+c'est l&agrave; le fait particulier de l'administration,&mdash;qui l&egrave;gue de tels
+&eacute;difices &agrave; la post&eacute;rit&eacute; comme le dernier effort de son imagination et de
+son go&ucirc;t, est d&eacute;finitivement jug&eacute;e au point de vue artistique. Le
+programme de M. Duruy lui-m&ecirc;me, que penserait-il et qu'aurait-il dit de
+l'&eacute;tat des beaux-arts au si&egrave;cle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment un grand si&egrave;cle architectural, si, au lieu des Invalides,
+de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laiss&eacute;
+comme le t&eacute;moignage supr&ecirc;me de son g&eacute;nie, command&eacute;s par le roi, compos&eacute;s
+et dirig&eacute;s par ses plus &eacute;minents architectes, surveill&eacute;s et approuv&eacute;s
+par ses ministres, ex&eacute;cut&eacute;s par ses premiers ouvriers, chant&eacute;s par ses
+po&euml;tes officiels, admir&eacute;s avec orgueil par ses critiques en titre, la
+mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel
+et le Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question:
+c'est d&eacute;j&agrave; trop d'avoir pu la poser.&mdash;Il est vrai que nous ne sommes
+plus au si&egrave;cle de Louis XIV.</p>
+
+<p>N'est-il pas temps enfin de s'arr&ecirc;ter dans cette voie o&ugrave;, depuis douze
+ans, sans nous laisser respirer, on nous entra&icirc;ne &agrave; toute vapeur vers un
+terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours &agrave; mesure
+qu'on esp&egrave;re l'atteindre? Est-il n&eacute;cessaire de faire un si long et si
+rude chemin, &agrave; travers tant de ruines et de fondri&egrave;res, pour arriver au
+&laquo;d&eacute;gr&egrave;vement des taxes locales,&raquo; et n'avons-nous pas bien m&eacute;rit&eacute; qu'on
+plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destin&eacute; &agrave; marquer le
+<i>couronnement</i> de l'&eacute;difice?</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous
+apprendre, et de part et d'autre nous savons &agrave; quoi nous en tenir.
+Monsieur le pr&eacute;fet de la Seine, ayez piti&eacute; de nous! votre peuple vous
+demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore,
+agenouill&eacute; dans la poussi&egrave;re de ses ruines. Gr&acirc;ce pour notre faiblesse!
+faites tr&ecirc;ve &agrave; ces embellissements forcen&eacute;s, implacables, dont
+l'&eacute;ternelle menace trouble notre sommeil. Arr&ecirc;tez d'un geste ce flot
+imp&eacute;tueux de d&eacute;molitions, cette mer montante, d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e &agrave; votre voix,
+qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours
+&agrave; nos pieds, avec l'inexorable s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'un ch&acirc;timent fatal. Monsieur
+le pr&eacute;fet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne f&ucirc;t-ce
+que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!</p>
+
+
+
+
+<h3 style="margin-top:15%;"><a name="PARIS_FUTUR" id="PARIS_FUTUR"></a>PARIS FUTUR</h3>
+
+<p class="b"><br />&laquo;Je ne fais que commencer.&raquo;<br />
+(<i>Parole attribu&eacute;e &agrave; M. Haussmann.</i>)<br />
+<br />
+&laquo;Ce qui reste &agrave; faire est au moins<br />
+aussi consid&eacute;rable que ce qui vient<br />
+d'&ecirc;tre accompli.&raquo;<br />
+<br />
+(<i>Discours de M. le pr&eacute;fet de la Seine</i><br />
+<i>&agrave; la Commission municipale, le 29</i><br />
+<i>novembre 1864.</i>)<br /><br />
+</p>
+
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, j'eus une vision.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me
+r&eacute;veillais tout &agrave; coup au moment o&ugrave; sonnait la premi&egrave;re heure de l'ann&eacute;e
+1965.</p>
+
+<p>Et l'ange pr&eacute;pos&eacute; par Dieu &agrave; la garde de Paris, me soulevant par les
+cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'o&ugrave; il me montra la
+grande ville &eacute;tendue &agrave; mes pieds.</p>
+
+<p>Et voici ce que je vis:</p>
+
+<p>Je vis une merveille qui e&ucirc;t excit&eacute; l'admiration de Bar&ecirc;me, et fait
+tomber Monge et Legendre en extase.</p>
+
+<p>Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses
+nouvelles ceintures et d&eacute;bord&eacute; de toutes parts sur ses alentours, en les
+engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilom&egrave;tres
+de tour, et remplissait &agrave; lui seul le d&eacute;partement de la Seine.
+Versailles &eacute;tait son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de
+former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient
+sur les tours de leur cath&eacute;drale, pour voir si le flot de Paris
+n'arrivait pas enfin jusqu'&agrave; eux. D'&eacute;tape en &eacute;tape, les derniers
+tron&ccedil;ons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient
+expirer sur les bords de la for&ecirc;t de Chantilly, proprement taill&eacute;e en
+parc &agrave; l'anglaise. Le boulevard de S&eacute;bastopol avait pouss&eacute; sa pointe en
+&eacute;claireur jusqu'aux portes de Senlis, et des &icirc;lots de maisons
+grandioses, sem&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; travers la plaine aride et nue, dans un
+d&eacute;sordre sagement r&eacute;gl&eacute; par le compas des ing&eacute;nieurs, comme autant de
+jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur
+la route de Fontainebleau. Le temps &eacute;tait bien loin o&ugrave; une audace timide
+et arri&eacute;r&eacute;e voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville,
+dont il &eacute;tait d'abord la sentinelle avanc&eacute;e: d&eacute;pass&eacute; par la mar&eacute;e
+montante &agrave; laquelle il croyait servir de phare et de point de
+ralliement, le monument de Chalgrin n'&eacute;tait plus qu'une &eacute;pave surnageant
+encore dans les lointains les plus recul&eacute;s de la capitale agrandie, et
+cette porte d'entr&eacute;e, qui avait voulu changer de r&ocirc;le, maintenant punie
+de son ambition, ressemblait &agrave; une porte de sortie sur le vieux Paris.
+La ville avait fait la moiti&eacute; du trajet au-devant de l'Oc&eacute;an, et l'Oc&eacute;an
+s'&eacute;tait avanc&eacute; &agrave; sa rencontre, si bien que l'antique l&eacute;gende de Paris
+port de mer &eacute;tait enfin une v&eacute;rit&eacute;. Le monstrueux cancer, s'&eacute;tendant
+toujours, avait rong&eacute; toutes les chairs vives autour de lui, et,
+d'annexions en annexions, la France enti&egrave;re &eacute;tait devenue sa banlieue.</p>
+
+<p>&Agrave; force de se transformer et de s'embellir, la grande cit&eacute; avait fini
+par faire peau neuve des pieds &agrave; la t&ecirc;te. Il n'y restait plus aucun
+vestige de ce pass&eacute; t&eacute;n&eacute;breux qui d&eacute;shonorait encore &ccedil;&agrave; et l&agrave; sa
+splendeur en l'an de gr&acirc;ce 1865. Un si&egrave;cle de travaux assidus, dirig&eacute;s
+par une demi-douzaine de pr&eacute;fets qui se transmettaient comme un h&eacute;ritage
+sacr&eacute; la monomanie furieuse de la b&acirc;tisse et le <i>delirium tremens</i> de la
+d&eacute;molition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.</p>
+
+<p>Au centre s'&eacute;tendait une vaste place d'une lieue de circonf&eacute;rence,
+autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de
+Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais
+juste aussi beaux les uns que les autres.</p>
+
+<p>Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante m&egrave;tres de large, et,
+par ordonnance, &eacute;tait bord&eacute; de maisons de cinquante m&egrave;tres de haut et
+de cinquante fen&ecirc;tres de fa&ccedil;ade. Toutes ces maisons, dont la largeur
+&eacute;galait l'&eacute;l&eacute;vation, formaient une longue s&eacute;rie de cubes gigantesques,
+r&eacute;guli&egrave;rement align&eacute;s. Des lois sages en avaient d&eacute;termin&eacute;, d'apr&egrave;s une
+base uniforme, le mode de d&eacute;coration ext&eacute;rieure et de distribution
+int&eacute;rieure: chacune d'elles renfermait un &eacute;gal nombre d'appartements,
+d'&eacute;gale dimension. Les m&ecirc;mes lois sages avaient &eacute;galement d&eacute;termin&eacute;
+l'emplacement et la forme des boutiques de chaque esp&egrave;ce. Il y avait,
+par exemple, des caf&eacute;s de premi&egrave;re, de deuxi&egrave;me et de troisi&egrave;me classe,
+comme les pr&eacute;fets, et pour chaque cat&eacute;gorie &eacute;tait r&eacute;gl&eacute; avec pr&eacute;voyance
+le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des
+ornements et des dorures.</p>
+
+<p>Les caf&eacute;s de premi&egrave;re classe, bien entendu, &eacute;taient seuls admis sur la
+ligne des boulevards. Ainsi l'&#339;il n'&eacute;tait plus bless&eacute; par ces disparates
+choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle
+abandonn&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, et le niveau centralisateur, cet instrument des
+civilisations compl&egrave;tes, avait pass&eacute; partout. Les industries ouvri&egrave;res,
+les fabriques, le petit commerce &eacute;taient parqu&eacute;s dans les quartiers
+interm&eacute;diaires: il y avait les rues de ma&icirc;tre et les rues de service,
+comme il y a les escaliers de ma&icirc;tre et les escaliers de service dans
+les maisons bien organis&eacute;es.</p>
+
+<p>De cette place, on pouvait d'un coup d'&#339;il, en pivotant sur soi-m&ecirc;me,
+embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu
+&eacute;tait occup&eacute; par une grande caserne monumentale de forme circulaire,
+surmont&eacute;e d'un phare, &#339;il immense et vigilant d'o&ugrave;, chaque nuit, un jet
+puissant de lumi&egrave;re &eacute;lectrique s'&eacute;lan&ccedil;ait sur tous les points de la
+ville; perc&eacute;e, vis-&agrave;-vis des cinquante boulevards, de cinquante
+embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et
+flanqu&eacute;e d'&eacute;l&eacute;gantes rotondes, qui &eacute;taient des postes de sergents de
+ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (<i>utile dulci</i>),
+&#339;uvre d'un professeur de cette &Eacute;cole des Beaux-Arts r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e par
+l'intervention salutaire de l'&eacute;l&eacute;ment administratif, repr&eacute;sentait dans
+une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une
+aur&eacute;ole au front, terrassant l'Hydre aux cent t&ecirc;tes de la
+D&eacute;centralisation; et une frise d&eacute;roulait autour de l'&eacute;difice les
+&eacute;pisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Cinquante sentinelles, post&eacute;es aux cinquante guichets de la caserne,
+vis-&agrave;-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette
+d'approche, apercevoir, &agrave; quinze ou vingt kilom&egrave;tres de l&agrave;, les
+cinquante sentinelles des cinquante barri&egrave;res. Un vaste syst&egrave;me de fils
+&eacute;lectriques, rayonnant du centre aux extr&eacute;mit&eacute;s, mettait de toutes parts
+ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la t&ecirc;te
+&agrave; chaque membre les signaux n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>Un premier boulevard circulaire, de cent m&egrave;tres de large, bord&eacute;
+d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la m&ecirc;me
+dimension, faisait le tour de la ville, en suivant int&eacute;rieurement
+l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications,
+d&eacute;truites et combl&eacute;es, n'&eacute;taient plus qu'un sujet de dissertation pour
+les arch&eacute;ologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans
+l'intervalle, &eacute;chelonn&eacute;s de kilom&egrave;tre en kilom&egrave;tre, s'arrondissaient
+concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges
+de moiti&eacute;, car le Paris de l'an 1965, id&eacute;al de la sym&eacute;trie, et o&ugrave;, par
+un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouv&eacute; moyen
+de ramener la ligne courbe elle-m&ecirc;me aux principes de la ligne droite,
+offrait cet inappr&eacute;ciable avantage d'&ecirc;tre rigoureusement fond&eacute; sur le
+syst&egrave;me d&eacute;cimal. On pouvait le parcourir et l'&eacute;tudier comme un probl&egrave;me
+de math&eacute;matiques.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante
+boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'&eacute;tendait,
+suivant les th&eacute;ories g&eacute;om&eacute;triques les plus pures, une place, dont le
+p&eacute;rim&egrave;tre &eacute;tait exclusivement compos&eacute; de monuments. Car on ne permettait
+pas aux monuments de s'&eacute;parpiller partout, sans ordre et sans m&eacute;thode.
+Ils &eacute;taient centralis&eacute;s. Les provinciaux et les &eacute;trangers n'avaient plus
+besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le
+boulevard droit devant eux en sortant de leur h&ocirc;tel; le soir, ils se
+trouvaient de retour &agrave; leur point de d&eacute;part, ayant vu &agrave; fond toutes les
+curiosit&eacute;s du premier cercle, sans avoir eu &agrave; s'enfoncer dans les rues
+lat&eacute;rales, abandonn&eacute;es aux n&eacute;cessit&eacute;s de la vie courante. Le lendemain
+ils recommen&ccedil;aient pour le cercle suivant. Ils savaient m&ecirc;me d'avance o&ugrave;
+se trouvaient les &eacute;glises et o&ugrave; se trouvaient les mairies, o&ugrave; les
+casernes et o&ugrave; les th&eacute;&acirc;tres, qui alternaient comme les rimes dans un
+po&euml;me &eacute;pique, et ils pouvaient d&eacute;terminer, par un simple coup d'&#339;il jet&eacute;
+sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les
+diverses cat&eacute;gories d'&eacute;difices, absolument comme les math&eacute;maticiens
+d&eacute;terminent le quatri&egrave;me terme d'une proportion. Jamais un Anglais
+n'&eacute;prouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul
+Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontr&eacute; un seul dans les rues.
+Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les
+monuments &agrave; d&ocirc;me, et l&agrave; les monuments sans d&ocirc;me; &agrave; droite le style
+ancien, et &agrave; gauche le style moderne.</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur en chef de la ville avait invent&eacute; une puissante machine pour
+transporter dans l'alignement les anciens &eacute;difices conserv&eacute;s. C'est
+ainsi que l'H&ocirc;tel de Ville avait &eacute;t&eacute; d&eacute;plac&eacute; de cinq cents m&egrave;tres, et
+que l'h&ocirc;tel des Invalides avait d&ucirc; tourner sur lui-m&ecirc;me, pour occuper sa
+place dans la cit&eacute; nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de
+Sainte-Genevi&egrave;ve et autres &eacute;taient venues se ranger docilement dans le
+bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, o&ugrave; elles
+figuraient parmi les curiosit&eacute;s naturelles, creus&eacute;es en grottes et
+arrang&eacute;es en cascades. Le mont Val&eacute;rien avait &eacute;t&eacute; taill&eacute; en colosse de
+Rhodes, dont les deux mains tenaient &eacute;lev&eacute;e sur la ville une paire de
+flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine
+hydraulique d'o&ugrave; les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables;
+Montmartre &eacute;tait coiff&eacute; d'un d&ocirc;me, orn&eacute; d'un immense cadran &eacute;lectrique
+qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de
+r&eacute;gulateur &agrave; toutes les horloges de la ville.</p>
+
+<p>On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui
+de faire de Paris un objet de luxe et de curiosit&eacute; plut&ocirc;t que d'usage,
+une <i>ville d'exposition</i>, plac&eacute;e sous verre, h&ocirc;tellerie du monde, objet
+d'admiration et d'envie pour les &eacute;trangers, impossible &agrave; ses habitants,
+mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle
+offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se
+plaindre, on lui r&eacute;pondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne
+point savoir sacrifier leur commodit&eacute; personnelle aux m&acirc;les joies de
+l'orgueil patriotique.</p>
+
+<p>Le syst&egrave;me monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit
+certaines cons&eacute;quences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.
+Comme la construction des b&acirc;timents et leur genre d'architecture &eacute;taient
+d&eacute;termin&eacute;s <i>a priori</i> par le plan g&eacute;n&eacute;ral de la ville, au lieu de
+s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en r&eacute;sultait que
+les &eacute;difices &eacute;taient employ&eacute;s parfois &agrave; des fonctions impr&eacute;vues. Les
+&eacute;coles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des d&ocirc;mes. Il y
+avait des palais qui n'&eacute;taient occup&eacute;s que par leur concierge. Il y en
+avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais
+b&acirc;ti, on n'en savait que faire, et on se h&acirc;tait d'y mettre une statue,
+ou un jardin, ou bien de le faire peindre &agrave; fresque, ou bien encore de
+cr&eacute;er &agrave; son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne
+servait &agrave; rien. Du reste, tous les palais, m&ecirc;me ceux qui ne logeaient
+qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur
+gouverneur et leur administration.</p>
+
+<p>Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que
+voici: le long des maisons, un trottoir divis&eacute; en deux &eacute;tages pour les
+deux courants de pi&eacute;tons marchant en sens oppos&eacute;; le long des trottoirs,
+une chauss&eacute;e pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient
+un des c&ocirc;t&eacute;s de la rue; au centre, s&eacute;par&eacute;es de la chauss&eacute;e par un
+parapet, quatre rang&eacute;es de rails pour les chemins de fer qui
+sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance
+en distance, les deux rives du remblai, et m&ecirc;me dans les rues o&ugrave; ne
+p&eacute;n&eacute;traient pas les chemins de fer, &agrave; tous les carrefours et sur les
+points les plus encombr&eacute;s, des ponts volants, comme celui que j'avais vu
+jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant &agrave; franchir, sans
+courir le risque d'&ecirc;tre &eacute;clabouss&eacute; ou &eacute;cras&eacute;, l'oc&eacute;an de fiacres et
+d'omnibus qui tourbillonnaient &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Chaque nuit, &agrave; deux heures du matin, apr&egrave;s la rentr&eacute;e des th&eacute;&acirc;tres, et
+lorsque la ville enti&egrave;re &eacute;tait plong&eacute;e dans les bras du sommeil, des
+machines &agrave; vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et
+chassant les immondices dans les &eacute;gouts. Cinq ou six r&eacute;giments de
+balayeuses, suivis d'une arm&eacute;e de frotteurs, se r&eacute;pandaient sur les
+trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.</p>
+
+<p>Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre &agrave; la circonf&eacute;rence
+portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante
+portes correspondantes, ceux des d&eacute;partements dont chacune de ces villes
+&eacute;tait le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient &eacute;t&eacute;
+r&eacute;serv&eacute;s aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus
+importants &eacute;taient baptis&eacute;s au titre des victoires de l'empire; les
+places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la
+royaut&eacute;. On avait distribu&eacute; aux rues interm&eacute;diaires, dans un ordre
+logique et m&ucirc;rement &eacute;tudi&eacute;, les noms des g&eacute;n&eacute;raux, des ministres, des
+industriels et m&ecirc;me de quelques &eacute;crivains, si bien que la connaissance
+de la g&eacute;ographie et de l'histoire aidait &agrave; se retrouver dans Paris, de
+m&ecirc;me qu'une promenade dans Paris &eacute;tait une le&ccedil;on d'histoire et de
+g&eacute;ographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers &eacute;taient
+devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse &agrave;
+se pr&eacute;senter &agrave; l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait
+les chefs de pension et les p&egrave;res de famille promener m&eacute;thodiquement des
+bandes d'enfants &agrave; travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin
+les &eacute;tiquettes et la direction des rues. Paris &eacute;tait comme un grand
+tableau mn&eacute;motechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la
+capitale faisait partie des livres &eacute;l&eacute;mentaires adopt&eacute;s par le conseil
+imp&eacute;rial de l'instruction publique pour les &eacute;coles mutuelles et les
+classes inf&eacute;rieures des lyc&eacute;es.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces
+vilaines &eacute;tiquettes qui &eacute;crivaient autrefois au coin de chaque voie
+l'histoire t&eacute;n&eacute;breuse des m&#339;urs et usages du vieux Paris. Plus de rues
+des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Gar&ccedil;ons, du
+Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi
+donc! cela puait le moyen &acirc;ge et la mauvaise compagnie!</p>
+
+<p>L'&#339;il n'&eacute;tait plus davantage attrist&eacute; par ces grands monuments, noirs
+et sombres, en style gothique, c'est-&agrave;-dire barbare, qu'un reste de
+superstition avait d'abord &eacute;pargn&eacute;s. &Agrave; force de restaurations,
+Notre-Dame paraissait enfin pr&eacute;sentable. On avait ras&eacute;
+Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en
+regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi &agrave;
+cette sage d&eacute;termination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi
+avaient &eacute;t&eacute; transport&eacute;s dans la tour Saint-Jacques, devenue, au
+rez-de-chauss&eacute;e, un poste de garde nationale, afin de servir au moins &agrave;
+quelque chose.</p>
+
+<p>Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg
+Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:
+jet&eacute; aux tombereaux. Les boulevards de cinquante m&egrave;tres tr&ocirc;naient
+partout avec l'&eacute;galit&eacute; de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands
+h&ocirc;tels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles
+surann&eacute;s de l'oisivet&eacute; aristocratique, comme aux lieux o&ugrave; s'ouvraient
+nagu&egrave;re les coll&eacute;ges et les clo&icirc;tres de la vieille Universit&eacute;, ces
+d&eacute;bris de la f&eacute;odalit&eacute; et de la scolastique, s'&eacute;tendaient &agrave; perte de vue
+de belles rang&eacute;es de magasins &eacute;tincelants et de caf&eacute;s dor&eacute;s sur
+tranches. Par quelque bout qu'on pr&icirc;t la nouvelle ville, c'&eacute;tait
+toujours le m&ecirc;me Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied
+&agrave; la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni t&ecirc;te, ni
+commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait
+aux po&euml;tes (il en restait encore, h&eacute;las! et l'administration tol&eacute;rait
+m&ecirc;me ces insens&eacute;s avec bienveillance, et les nourrissait &agrave; ses frais
+dans un prytan&eacute;e, pour lui faire des cantates aux jours de f&ecirc;tes)
+l'occasion naturelle de comparer la grande ville &agrave; la vo&ucirc;te des cieux.</p>
+
+<p>En regardant les maisons de plus pr&egrave;s, j'observai deux d&eacute;tails, qui
+m'avaient &eacute;chapp&eacute; d'abord, et qui intrigu&egrave;rent singuli&egrave;rement ma
+curiosit&eacute;. &Agrave; la fa&ccedil;ade de chacune d'elles &eacute;tait adapt&eacute; un petit
+instrument, semblable &agrave; un compteur, dont je ne pus comprendre le but.
+Mon guide m'expliqua que c'&eacute;tait un a&eacute;rom&egrave;tre, servant &agrave; mesurer les
+m&egrave;tres cubes d'air respirable strictement n&eacute;cessaires &agrave; chaque
+appartement, et &agrave; v&eacute;rifier si chaque locataire jouissait de la part
+d'oxyg&egrave;ne &agrave; laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des
+s&eacute;ries de jolis pavillons qui, &agrave; ce que j'appris bient&ocirc;t, &eacute;taient
+destin&eacute;s &agrave; des locations suppl&eacute;mentaires. Les maisons avaient leurs
+imp&eacute;riales, &agrave; l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les
+magasins du rez-de-chauss&eacute;e co&ucirc;taient de cinquante &agrave; cent mille francs
+de loyer, que le moindre appartement montait &agrave; dix mille, le prix de ces
+pavillons ne d&eacute;passait pas mille &eacute;cus. C'&eacute;tait l'asile ordinaire des
+employ&eacute;s du gouvernement et des journalistes c&eacute;libataires. Quant aux
+ouvriers, rel&eacute;gu&eacute;s au del&agrave; du mur d'enceinte, ils faisaient matin et
+soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre &agrave; leurs travaux;
+mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,
+et les candidats &agrave; la d&eacute;putation leur rappelaient de temps &agrave; autre
+qu'ils &eacute;taient &laquo;le peuple souverain.&raquo;</p>
+
+<p>De vingt pas en vingt pas s'&eacute;levaient, sur toutes les lignes des
+boulevards, de charmantes vespasiennes &agrave; trois compartiments, en forme
+de tourelles gothiques; car l'administration, pour r&eacute;pondre aux
+calomnies de certains pamphl&eacute;taires, log&eacute;s dans les pavillons des toits,
+avait tenu &agrave; prouver qu'elle comprenait tous les styles.</p>
+
+<p>Les kiosques des marchands de journaux se dressaient &agrave; tous les coins de
+rues. Gr&acirc;ce aux lumi&egrave;res de l'opinion, &eacute;clair&eacute;e par une longue
+exp&eacute;rience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,
+qu'une ingratitude pers&eacute;v&eacute;rante n'avait pas d&eacute;courag&eacute;e, le nombre des
+feuilles r&eacute;dig&eacute;es dans un bon esprit s'&eacute;tait multipli&eacute; d'une fa&ccedil;on
+rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques &eacute;tait fait
+par une escouade sp&eacute;ciale d'agents en uniforme, &agrave; qui d'autres agents du
+service de s&ucirc;ret&eacute; publique apportaient matin et soir les liasses de
+gazettes contenant les libres appr&eacute;ciations des agents sup&eacute;rieurs, sans
+uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le
+contr&ocirc;lassent plus s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien
+Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les
+boulevards s'allongeaient apr&egrave;s les boulevards, les places succ&eacute;daient
+aux places, les d&ocirc;mes aux colonnades et les colonnades aux d&ocirc;mes. Sans
+une cuisson douloureuse &agrave; la plante des pieds, il m'e&ucirc;t sembl&eacute; que je
+restais immobile, au centre d'un vaste d&eacute;cor qui se d&eacute;roulait autour de
+moi, en revenant perp&eacute;tuellement sur lui-m&ecirc;me. Au bout de quelques
+heures de marche, je d&eacute;bouchai tout &agrave; coup devant le Palais-Royal, et je
+vis avec satisfaction qu'on l'avait r&eacute;uni au Louvre, comme les
+Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le
+trouvant pas: sauf la partie r&eacute;serv&eacute;e au ch&acirc;teau, il &eacute;tait devenu
+invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le caf&eacute; de la
+Terrasse et l'Orangerie avaient pouss&eacute; de toutes parts leurs
+ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly
+se pr&eacute;lassait sur le grand bassin, reli&eacute; par un canal souterrain &agrave; la
+Seine, et l'avenue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es prolongeait sa bordure d'h&ocirc;tels
+jusqu'&agrave; la place de la Concorde.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau, deux boulevards se croisaient sur
+l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abus&eacute; de la
+tol&eacute;rance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille m&egrave;tres
+d'excellent terrain, et enlever &agrave; la circulation des capitaux
+consid&eacute;rables. On avait r&eacute;uni &agrave; travers le jardin la rue Soufflot &agrave; la
+rue de Fleurus, et la rue Bonaparte &agrave; la rue de l'Ouest, pour la plus
+grande commodit&eacute; des charretiers et pour mettre <i>Bobino</i> en
+communication avec le Panth&eacute;on. L'avenue de l'Observatoire se mirait
+avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres
+recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux o&ugrave; fut la P&eacute;pini&egrave;re,
+l'odeur des lilas &eacute;tait remplac&eacute;e par l'odeur du troupier; on vendait de
+l'absinthe perfectionn&eacute;e dans la grotte de M&eacute;dicis, et les porteurs
+d'eau venaient remplir leurs haquets &agrave; la fontaine de Jacques de
+Brosse. Mais, en guise de d&eacute;dommagement pour les &acirc;mes romantiques,
+l'&eacute;dilit&eacute; de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place
+Saint-Sulpice, autour de l'Ob&eacute;lisque et de l'Arc de Triomphe de
+l'&Eacute;toile, accordant ainsi &agrave; la nature son droit au soleil, toutefois
+sans lui permettre d'empi&eacute;ter sur celui des boutiques. D'ailleurs un
+perfectionnement ing&eacute;nieux s'&eacute;tait introduit dans la fabrication des
+squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les
+arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur
+r&ocirc;le dans ces oasis, o&ugrave; l'on poussait la pr&eacute;caution jusqu'&agrave; cacher dans
+les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi
+l'on avait conserv&eacute; ce qu'il y a d'agr&eacute;able dans la nature, en &eacute;vitant
+ce qu'elle a de malpropre et d'irr&eacute;gulier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je d&eacute;bouchai
+sur une place immense, dont la coupole &eacute;tait vitr&eacute;e, par mesure de
+pr&eacute;caution contre les injures du soleil et de la pluie. Le p&eacute;rim&egrave;tre en
+&eacute;tait form&eacute; tout entier par quatre monuments, o&ugrave; se r&eacute;sumaient &agrave;
+merveille les int&eacute;r&ecirc;ts principaux et les besoins essentiels d'une grande
+capitale: une mairie, une caserne, un th&eacute;&acirc;tre et la succursale de la
+Bourse. Par une exception glorieuse et bien m&eacute;rit&eacute;e, cette place, au
+lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un
+victorieux,&mdash;de celui qui avait vaincu les t&eacute;n&egrave;bres et les r&eacute;sistances
+du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,
+qu'on n'avait fait que suivre en le d&eacute;passant. Au milieu de la place,
+sur un haut pi&eacute;destal de bronze, se dressait la statue colossale de ce
+second fondateur de la cit&eacute;, en costume de Grand &Eacute;dile, rev&ecirc;tu de la
+toge et du laticlave. &Agrave; demi soulev&eacute; sur sa chaise curule, d'un geste
+imp&eacute;rieux et serein il &eacute;tendait un doigt sur la carte de Paris d&eacute;ploy&eacute;e
+devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait
+comme un glaive. De petits g&eacute;nies jouaient &agrave; ses pieds avec des niveaux,
+des pioches et des truelles.</p>
+
+<p>En m'approchant, je m'aper&ccedil;us que cette statue servait en m&ecirc;me temps de
+calorif&egrave;re et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la
+poitrine et un tuyau de po&ecirc;le dans le dos; elle jetait du feu par le
+haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu
+de cand&eacute;labre pendant la nuit. La flamme int&eacute;rieure pr&ecirc;tait au bronze
+des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,
+plac&eacute;es entre les l&egrave;vres, les paupi&egrave;res et les narines, se changeaient
+en bouches de lumi&egrave;re, r&eacute;percut&eacute;es &agrave; l'infini par la vo&ucirc;te de cristal.
+Cette mani&egrave;re d'utiliser jusqu'&agrave; l'inutile, et de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer l'art par
+une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus &eacute;clatante
+r&eacute;v&eacute;lation du progr&egrave;s dans ses rapports avec la nouvelle capitale.</p>
+
+<p>Les quatre faces du pi&eacute;destal &eacute;taient remplies par autant de bas-reliefs
+expressifs et ing&eacute;nieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville
+de Paris, coiff&eacute;e de ses tours, dirigeant la th&eacute;orie des communes
+suburbaines, et venant &agrave; leur t&ecirc;te se prosterner aux genoux du Grand
+&Eacute;dile, qui la relevait eu lui donnant sa main &agrave; baiser. &Agrave; droite, le
+Grand &Eacute;dile &eacute;tait assis &agrave; sa table de travail, plong&eacute; dans une
+m&eacute;ditation profonde et les yeux fix&eacute;s sur un plan; de chaque c&ocirc;t&eacute; de
+lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour
+l'&eacute;clairer, et la commission municipale, rang&eacute;e en cercle dans un
+religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. &Agrave;
+gauche, le Grand &Eacute;dile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une
+for&ecirc;t de d&ocirc;mes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger
+devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres ex&eacute;cut&eacute; par les
+Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai
+vaguement un &eacute;pisode o&ugrave; la Ville de Paris jouait un r&ocirc;le dont je ne me
+rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main
+sur son c&#339;ur, en signe de reconnaissance &eacute;ternelle, ou sur sa bourse,
+pour payer les violons de la municipalit&eacute;. La face post&eacute;rieure du
+pi&eacute;destal &eacute;tait divis&eacute;e en deux parties: l'une repr&eacute;sentait l'Assomption
+de la Ville de Paris, soulev&eacute;e vers la nue sur les bras d'une l&eacute;gion
+d'architectes et d'ing&eacute;nieurs, nus comme des Amours pour les besoins du
+style. La France, la main &eacute;tendue, la contemplait dans une attitude
+d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-P&eacute;tersbourg, Berlin,
+Rome et Constantinople, sym&eacute;triquement rang&eacute;es sur le premier plan,
+faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie
+repr&eacute;sentait l'apoth&eacute;ose du Grand &Eacute;dile, et je n'en ai plus qu'un
+souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inf&eacute;rieur,
+la Post&eacute;rit&eacute;, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut &agrave; H&eacute;liodore,
+chassait &agrave; coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de
+l'Envie et du D&eacute;nigrement.</p>
+
+<p>J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Post&eacute;rit&eacute; frappait &agrave; tour de
+bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir d&eacute;j&agrave; le
+fouet de la Post&eacute;rit&eacute; sur ma propre t&ecirc;te. Il me sembla qu'on marchait
+vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal
+articul&eacute;s. Un bras vigoureux me secoua.</p>
+
+<p>Je me dressai sur mon s&eacute;ant. Par la fen&ecirc;tre entr'ouverte p&eacute;n&eacute;traient
+jusqu'&agrave; mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussi&egrave;re. Le
+bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des
+charrettes lourdement charg&eacute;es et de la truelle Berthelet grin&ccedil;ant sur
+la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge &eacute;tait
+devant moi: il ressemblait &agrave; la Civilisation du bas-relief de droite.</p>
+
+<p>&laquo;Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main &agrave; sa
+casquette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, un r&ecirc;ve, un bien beau r&ecirc;ve! Mais, si ce n'&eacute;tait qu'un r&ecirc;ve,
+pourquoi m'avez-vous &eacute;veill&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une sommation de la Ville de Paris, la troisi&egrave;me depuis six ans,
+d'avoir &agrave; vider les lieux dans le d&eacute;lai de deux mois, pour faire place &agrave;
+la prolongation du boulevard Saint-Germain.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! m'&eacute;criai-je, vous voyez bien que ce n'&eacute;tait pas un r&ecirc;ve!&raquo;</p>
+
+
+<h2 class="m"><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2>
+
+<hr />
+
+<h3><a name="Ib" id="Ib"></a>I</h3>
+
+<h4>LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS</h4>
+
+
+<p>Il ne sera pas hors de propos de compl&eacute;ter ce volume en soumettant au
+lecteur quelques observations et quelques doutes sur la r&eacute;cente liste
+des noms de rues, &eacute;dit&eacute;e par notre infatigable commission municipale le
+24 ao&ucirc;t de l'an 1864. Ce sont remarques purement <i>platoniques</i>, si je
+puis ainsi dire,&mdash;comme il importe de s'y r&eacute;signer pour toutes les
+critiques qui s'attachent au nouveau Paris, m&ecirc;me quand il ne s'agit pas,
+comme dans la circonstance pr&eacute;sente, d'un fait accompli.</p>
+
+<p>Il faut rendre d'abord cette justice &agrave; la nomenclature de la commission,
+qu'elle a m&eacute;content&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s tout le monde. Les journaux des opinions
+les plus diverses se sont rencontr&eacute;s sur le terrain de l'opposition: je
+ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des gr&acirc;ces
+d'&eacute;tat.</p>
+
+<p>Il est possible, comme je l'ai lu dans un <i>communiqu&eacute;</i>, que cette mesure
+ait pour r&eacute;sultat l'am&eacute;lioration du service postal. Ce point de vue
+administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous
+permettra d'y &ecirc;tre peu sensible. D'ailleurs, les analogies r&eacute;elles, mais
+incompl&egrave;tes, ou faciles &agrave; discerner nettement l'une de l'autre, qu'on
+pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais &eacute;t&eacute; un obstacle
+s&eacute;rieux &agrave; la rapidit&eacute; des communications, comme &agrave; Londres par exemple,
+ou elles sont innombrables et bien autrement compliqu&eacute;es. Il est &agrave;
+craindre que ce changement n'embrouille d'un c&ocirc;t&eacute; ce qu'il &eacute;claircit de
+l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en d&eacute;truira
+d'anciens<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Un homme qui a &eacute;t&eacute; incapable jusqu'&agrave; pr&eacute;sent de
+distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des
+Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il &eacute;crit &agrave;
+la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le
+sera-t-il pas tout autant de se loger dans la t&ecirc;te, sans erreur et sans
+confusion, cette foule de nouveaux noms substitu&eacute;s aux anciens; et
+est-il bien s&ucirc;r que la t&acirc;che se trouvera simplifi&eacute;e pour lui ou pour les
+interm&eacute;diaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers
+et les commissionnaires, directement int&eacute;ress&eacute;s &agrave; la question, pensent
+du soulagement que l'administration leur a pr&eacute;par&eacute;. Pour ma part, je
+sens que le pr&eacute;tendu fil d'Ariane de la commission municipale va me
+d&eacute;router pour longtemps.</p>
+
+<p>Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas termin&eacute;,&mdash;et les plus
+optimistes n'osent pr&eacute;voir quand il le sera,&mdash;nous voil&agrave; tenus de
+renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de <i>Guides</i>, de
+d&eacute;meubler et de remeubler sans cesse notre m&eacute;moire, oblig&eacute;e par ces
+transformations incessantes &agrave; plus de d&eacute;m&eacute;nagements encore que n'en a
+eu &agrave; subir le citoyen le plus traqu&eacute; par l'expropriation. Les libraires
+demandent gr&acirc;ce, les g&eacute;ographes n'y peuvent suffire. &Agrave; peine &agrave;
+l'&eacute;talage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.
+Les <i>Indicateurs</i> s'essoufflent &agrave; vouloir fixer au vol la ville du jour,
+dont la mobilit&eacute; raille tous leurs efforts, et ils en sont r&eacute;duits &agrave;
+jeter leurs tableaux au pilon avant m&ecirc;me de les avoir mis en vente.
+Paris se d&eacute;robe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre
+possession, comme ces si&eacute;ges qu'un enfant taquin renverse derri&egrave;re vous
+au moment o&ugrave; vous allez vous y asseoir. L'arm&eacute;e des &eacute;diteurs va pour la
+vingti&egrave;me fois se remettre &agrave; l'&#339;uvre; mais avant qu'ils aient fini, on
+aura perc&eacute; deux ou trois nouvelles rues, ratur&eacute; une douzaine
+d'anciennes, projet&eacute; cinq ou six nouveaux boulevards et dress&eacute; une
+nouvelle nomenclature, qui les forceront &agrave; recommencer. C'est leur
+affaire, apr&egrave;s tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe
+dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis
+longtemps invent&eacute; l'art d'imprimer en caract&egrave;res mobiles, M. le pr&eacute;fet
+de la Seine le leur aurait enseign&eacute; &agrave; lui seul.</p>
+
+<p>Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms
+supprim&eacute;s, et celle des noms substitu&eacute;s. La division et la marche de cet
+examen se pr&eacute;sentent d'elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Examinons d'abord le premier point.</p>
+
+<p>C'est une r&egrave;gle &eacute;l&eacute;mentaire, et dont personne, je crois, ne contestera
+la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et
+seulement en cas de n&eacute;cessit&eacute; r&eacute;elle,&mdash;n&eacute;cessit&eacute; mat&eacute;rielle ou n&eacute;cessit&eacute;
+morale,&mdash;tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes
+consacr&eacute;es, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces
+noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter
+suffisamment que les anciennes &eacute;tiquettes de nos rues ont une
+signification; qu'elles &eacute;crivent, pour ainsi dire, &agrave; tous les pas, la
+chronique des m&#339;urs, des usages, des croyances, des divertissements de
+nos p&egrave;res, l'histoire physique et civile de la plus illustre cit&eacute; du
+monde. Avant les <i>embellissements</i> cruels qui ont produit dans la
+vieille ville l'effet d&eacute;sastreux de dix si&eacute;ges et de trois ou quatre
+bombardements, on e&ucirc;t pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les
+annales de Paris. Je le r&eacute;p&egrave;te, la commission municipale ne le sait pas
+assez, et il est f&acirc;cheux que, parmi les membres fort honorables dont
+elle se compose, on n'ait point song&eacute; &agrave; donner place, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+savants, des administrateurs, des commer&ccedil;ants, des artistes, &agrave; quelque
+arch&eacute;ologue qui e&ucirc;t &eacute;tudi&eacute; cette histoire, qui la compr&icirc;t, l'aim&acirc;t, et
+e&ucirc;t pu en enseigner le respect &agrave; ses confr&egrave;res. Assur&eacute;ment, un avou&eacute; ni
+un ing&eacute;nieur ne sont &agrave; d&eacute;daigner dans le conseil souverain de la ville;
+je ne trouve m&ecirc;me nullement qu'un peintre comme Delacroix et un &eacute;crivain
+comme Scribe y fussent d&eacute;plac&eacute;s. Mais ce qu'il y faudrait surtout,
+puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propri&eacute;t&eacute; de
+l'histoire, et non d'un domaine priv&eacute; qu'on puisse tailler &agrave; sa guise
+comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui conn&ucirc;t vraiment
+Paris,&mdash;et c'est l&agrave; justement, si j'en juge par les apparences, ce &agrave;
+quoi l'on n'a point song&eacute;.</p>
+
+<p>Que l'on ait consid&eacute;r&eacute; comme absolument n&eacute;cessaire de remplacer par de
+nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi,
+je n'ai pas du tout l'intention d'aller &agrave; l'encontre. En principe, on ne
+peut bl&acirc;mer cette id&eacute;e, surtout apr&egrave;s l'annexion de la banlieue, qui a
+consid&eacute;rablement accru le nombre de ces r&eacute;p&eacute;titions. Mais s'est-on
+strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprim&eacute;s
+faisaient-ils bien r&eacute;ellement double emploi? On va en juger.</p>
+
+<p>J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune fa&ccedil;on
+dans cette cat&eacute;gorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues
+Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a
+d&eacute;baptis&eacute; les seules qui existassent. Il &eacute;tait si facile de placer M.
+Cousin ailleurs que dans la premi&egrave;re de ces rues, dont la d&eacute;nomination
+exhalait un parfum gothique &agrave; r&eacute;jouir le c&#339;ur des antiquaires! M.
+Cousin, qui est &eacute;clectique, se f&ucirc;t content&eacute; de celle qu'on lui e&ucirc;t
+offerte. En sa qualit&eacute; d'arch&eacute;ologue passionn&eacute;, il a d&ucirc; souffrir de
+raturer avec son nom celui d'une rue du treizi&egrave;me si&egrave;cle, et je le
+pr&eacute;viens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans
+peine. Si l'on tenait &agrave; le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour
+ne point d&eacute;ranger ses habitudes, il y avait la rue des Poir&eacute;es, qui
+n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait
+probablement accommod&eacute; aussi bien que le chancelier Gerson,&mdash;ou la place
+Louis-le-Grand, que, par une contradiction singuli&egrave;re avec le principe
+m&ecirc;me de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le
+patronage du m&ecirc;me chancelier.</p>
+
+<p>Le 10<sup>e</sup> arrondissement poss&eacute;dait une rue de Chastillon, ainsi nomm&eacute;e
+de l'un des architectes qui ont construit l'h&ocirc;pital Saint-Louis. Certes,
+Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues
+de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste
+de l'administration m&ecirc;me courrait risque d'&ecirc;tre diminu&eacute;e d'un bon
+tiers. Je n'aurais point conseill&eacute; de le mettre; il fallait le laisser
+puisqu'il y &eacute;tait. L'avenue des Triomphes n'&eacute;tait pas davantage un
+double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de
+l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant
+&agrave; la rue de la Triperie, je con&ccedil;ois qu'on l'ait d&eacute;baptis&eacute;e sans autre
+motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos
+p&egrave;res n'&eacute;taient pas gens si d&eacute;licats que M. le pr&eacute;fet de la Seine.</p>
+
+<p>Comment et par o&ugrave; la rue Vend&ocirc;me pouvait-elle se confondre avec la place
+ou le passage du m&ecirc;me nom? Qu'on ait supprim&eacute; la rue de Beauvau, dans le
+12<sup>e</sup> arrondissement, parce que cette d&eacute;signation pouvait faire croire
+qu'elle conduisait &agrave; la place Beauvau, situ&eacute;e bien loin de l&agrave;; qu'on ait
+agi de m&ecirc;me pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au
+quai du m&ecirc;me titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel
+qu'une rue qui conduit &agrave; une place porte le m&ecirc;me nom que cette place,
+ne f&ucirc;t-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situ&eacute;
+dans une rue porte le m&ecirc;me nom que cette rue, ne f&ucirc;t-ce que pour
+indiquer l'endroit o&ugrave; il se trouve. Cela est si vrai que la commission
+elle-m&ecirc;me, par une incons&eacute;quence bizarre, a suivi, dans ses
+d&eacute;nominations nouvelles, une marche semblable &agrave; cette qu'elle condamnait
+dans les d&eacute;nominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la
+place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage
+d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris &agrave; t&acirc;che de se condamner
+de sa propre main.</p>
+
+<p>Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Genevi&egrave;ve
+faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Genevi&egrave;ve, soit avec la
+rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage
+non-seulement d'&ecirc;tre connu et consacr&eacute; depuis longtemps, mais encore
+d'&ecirc;tre tout &agrave; fait charmant, beaucoup plus, &agrave; coup s&ucirc;r, que celui du
+g&eacute;om&egrave;tre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins
+ais&eacute;ment de toutes les autres rues du Moulin sem&eacute;es sur les divers
+points de Paris, et elle indiquait &agrave; ceux qui aiment &agrave; retrouver la
+trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux &agrave;
+la fin du dix-septi&egrave;me et au commencement du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle,
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par
+une des plus spirituelles com&eacute;dies de Dancourt.</p>
+
+<p>Si c'est une r&egrave;gle &eacute;l&eacute;mentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris
+qu'en cas de n&eacute;cessit&eacute; absolue, il n'est pas moins &eacute;vident que les
+changements doivent porter de pr&eacute;f&eacute;rence sur les voies les moins
+anciennes, les moins historiques, les moins consacr&eacute;es par le temps et
+les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains
+parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue
+possession du droit de cit&eacute; qui &eacute;tait jadis une protection efficace. La
+commission, j'aime &agrave; lui rendre cette justice, a g&eacute;n&eacute;ralement suivi
+cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine
+&agrave; comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de
+Rossini et celui du Ranelagh, port&eacute;s &agrave; la fois par une rue et une
+avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques,
+commandaient de faire porter cette suppression plut&ocirc;t sur des rues
+subalternes, ou destin&eacute;es &agrave; dispara&icirc;tre prochainement, que sur
+d'importantes avenues, o&ugrave; le changement va produire une perturbation
+bien autrement consid&eacute;rable. On ne peut croire que la commission
+municipale, dans une pens&eacute;e d'opposition coupable, ait voulu humilier
+Rossini, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il venait de recevoir la croix de grand
+officier de la L&eacute;gion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait
+eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte aupr&egrave;s des
+journaux officieux, peut-&ecirc;tre a-t-elle cru, avec les grands &eacute;rudits du
+<i>Pays</i>, qu'il avait &eacute;t&eacute; fond&eacute; par un officier d'ordonnance du vainqueur
+de Waterloo, et que d&egrave;s lors elle faisait un acte patriotique en
+effa&ccedil;ant ce nom.</p>
+
+<p>Il y avait deux rues Pav&eacute;e, et deux rues des Marais, sans compter celles
+de la banlieue. Pourquoi avoir justement ratur&eacute;, sur ces quatre
+&eacute;tiquettes, celles qui &eacute;taient consacr&eacute;es par la possession la plus
+ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues plac&eacute;es sous le vocable de
+M&eacute;nilmontant, avoir respect&eacute; celles qui se trouvent &agrave; Belleville et
+d&eacute;baptis&eacute; celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs
+qui &eacute;taient pour ainsi dire incarn&eacute;s avec son nom? Pourquoi?...</p>
+
+<p class="c">Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.<br />
+</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tons donc ici cette premi&egrave;re partie de notre examen, et passons &agrave; la
+seconde, o&ugrave; nous aurons bien d'autres questions &agrave; faire.</p>
+
+<p>J'ai cherch&eacute; &agrave; me rendre compte des principes qui ont guid&eacute; la
+commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitu&eacute;s aux
+anciens, et je n'ai pu encore en venir &agrave; bout. Je vois bien dans sa
+liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus
+illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des pr&eacute;lats et des
+missionnaires jusqu'&agrave; des ath&eacute;es; mais je ne vois pas quelle marche elle
+a suivie, et la logique de son plan m'&eacute;chappe. On dirait qu'elle a mis
+p&ecirc;le-m&ecirc;le dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard
+par un commis des bureaux de l'H&ocirc;tel de Ville, et qu'elle les a inscrits
+dans l'ordre o&ugrave; les lui pr&eacute;sentait ce classique enfant aux yeux band&eacute;s,
+qui &eacute;tait charg&eacute; de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes
+loteries.</p>
+
+<p>Sauf peut-&ecirc;tre une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tent&eacute; de
+prendre pour un pur effet du hasard, elle ne para&icirc;t pas avoir cherch&eacute; un
+moment &agrave; proc&eacute;der autant que possible par voie d'assimilation, de
+mani&egrave;re &agrave; encha&icirc;ner en quelque sorte le nouveau nom &agrave; l'ancien souvenir.
+Il est &eacute;vident que le hasard seul a pu substituer le nom de Rapha&euml;l &agrave;
+celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud,
+l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la
+rue Desbordes-Valmore. Dans le cinqui&egrave;me arrondissement, si la Sorbonne
+a rappel&eacute; &agrave; la commission le chancelier Gerson, le coll&eacute;ge historique de
+Louis-le-Grand ne lui a rien rappel&eacute; du tout, ni son fondateur Guillaume
+Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Coll&eacute;ge de France
+n'a pas &eacute;t&eacute; plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu
+en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun
+c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'&eacute;loquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier
+directeur des Gobelins, ne lui est m&ecirc;me pas venu &agrave; la pens&eacute;e, dans le
+treizi&egrave;me arrondissement. Enfin, car il faut abr&eacute;ger, lorsqu'il s'est
+agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a song&eacute; &agrave;
+aucun des h&ocirc;tes fameux qui illustr&egrave;rent, au dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, cette
+place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'&agrave; la
+marquise de S&eacute;vign&eacute;.</p>
+
+<p>Une trentaine de saints ont &eacute;t&eacute; supprim&eacute;s dans l'ancienne nomenclature,
+sans compter ceux qui l'ont &eacute;t&eacute; en double et en triple exemplaire. Pas
+un d'eux n'a &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par un autre. Je n'en fais pas un crime &agrave; la
+commission: elle est de son si&egrave;cle, o&ugrave; les saints ne sont pas en aussi
+bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens &eacute;clair&eacute;s si elle
+avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconna&icirc;tre
+d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon go&ucirc;t d'admettre dans sa liste
+des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il
+&eacute;t&eacute; de meilleur go&ucirc;t encore, pendant qu'elle en &eacute;tait aux pr&eacute;dicateurs,
+de ne pas s'arr&ecirc;ter &agrave; Bridaine et d'aller jusqu'&agrave; Lacordaire; mais je
+n'insiste pas sur ce point d&eacute;licat. Ce que je voulais dire, c'est que
+les saints d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;s ont eu la plupart des g&eacute;om&egrave;tres et des naturalistes
+pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il
+e&ucirc;t fallu prendre garde &agrave; certains contrastes pour le moins bizarres,
+dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'ath&eacute;e Lalande substitu&eacute; au
+nom de Sainte-Marie.</p>
+
+<p>Les savants et les math&eacute;maticiens de tout genre, particuli&egrave;rement les
+ing&eacute;nieurs, se partagent presque toute la liste avec les g&eacute;n&eacute;raux. Quand
+je dis les g&eacute;n&eacute;raux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels,
+comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a trait&eacute;
+l'&eacute;paulette avec une v&eacute;ritable munificence: elle a recueilli jusqu'&agrave; des
+noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent
+m&ecirc;me pas soup&ccedil;onn&eacute; l'existence. Le d&eacute;cret du 2 mars pr&eacute;c&eacute;dent avait
+distribu&eacute; d'un coup les noms de dix-neuf g&eacute;n&eacute;raux, tous du premier
+empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transform&eacute;e en
+boulevard. Mais les savants ont &eacute;t&eacute; plus g&eacute;n&eacute;reusement favoris&eacute;s encore.
+Le royaume de Paris est aux ing&eacute;nieurs, et M. Haussmann leur devait bien
+cela. La gloire accord&eacute;e aux ing&eacute;nieurs morts est la garantie de celle
+qui attend les ing&eacute;nieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs,
+ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous
+alignez au cordeau est peut-&ecirc;tre celle qui dans vingt ans portera votre
+nom.</p>
+
+<p>Les math&eacute;matiques ont enfin trouv&eacute; leur grand jour de gloire. La
+commission a mis une aur&eacute;ole &agrave; la table des logarithmes. Elle a fait
+monter en masse les g&eacute;om&egrave;tres au Panth&eacute;on. D'Alembert, Deparcieux,
+Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy,
+Berz&eacute;lius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des m&eacute;t&eacute;ores
+dans la liste, o&ugrave; Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres &eacute;toiles de
+dixi&egrave;me grandeur, compl&egrave;tement inaper&ccedil;ues jusqu'alors du commun des
+mortels, rayonnent d'un timide et modeste &eacute;clat. Connaissiez-vous Bayen?
+Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamand&eacute; avait-il jamais
+frapp&eacute; vos yeux ou vos oreilles? Et n'&ecirc;tes-vous pas &eacute;merveill&eacute; des
+tr&eacute;sors d'&eacute;rudition qui se cachent dans le sein de la commission
+municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de
+Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant,
+&agrave; l'honneur de servir un jour de parrains &agrave; deux rues de Paris?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les g&eacute;n&eacute;raux et les ing&eacute;nieurs, les artistes n'ont pas &eacute;t&eacute;
+oubli&eacute;s. On a m&ecirc;me ressuscit&eacute;, pour la circonstance, le graveur
+Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est
+assur&eacute;ment pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je
+ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas &eacute;t&eacute; aussi g&eacute;n&eacute;reusement
+trait&eacute;es, et l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, avec Quinault, Lacretelle, Casimir
+Delavigne, et... Dangeau, fait pi&egrave;tre mine &agrave; c&ocirc;t&eacute; du brillant contingent
+fourni par ses s&#339;urs, l'Acad&eacute;mie des beaux-arts et l'Acad&eacute;mie des
+sciences. D&eacute;cid&eacute;ment l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise n'est pas en faveur
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce que la commission semble avoir particuli&egrave;rement oubli&eacute;, ce sont
+justement les noms auxquels elle e&ucirc;t d&ucirc; penser avant tout, c'est-&agrave;-dire
+ceux des hommes c&eacute;l&egrave;bres n&eacute;s &agrave; Paris. Je pourrais dresser ici sans peine
+une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore
+trouv&eacute; place au bapt&ecirc;me des innombrables rues de leur ville natale.
+Est-on bien fond&eacute; &agrave; d&eacute;daigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron,
+Arnauld, le p&egrave;re Bouhours, l'&eacute;b&eacute;niste Boule, Charlet, Carmontelle, les
+sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le
+moraliste Charron, le dramaturge la Chauss&eacute;e, Coll&eacute;, la Condamine,
+madame Deshouli&egrave;res, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'&eacute;conomiste
+Dupont de Nemours, le mar&eacute;chal de la Fert&eacute;, Nicolas Flamel, Fureti&egrave;re,
+Gail, Fr&eacute;ret, qui, d&eacute;j&agrave; consid&eacute;rables en eux-m&ecirc;mes, prennent une valeur
+bien plus grande lorsqu'on les compare &agrave; la majorit&eacute; des &eacute;lus? Si
+l'ex&eacute;cution d'un plan de Paris a m&eacute;rit&eacute; &agrave; Gomboust l'honneur de devenir
+le parrain d'une rue, &agrave; plus forte raison cet honneur n'&eacute;tait-il pas d&ucirc;
+&agrave; Sauvat et &agrave; cinq ou six autres, qui ont &eacute;crit l'histoire de la ville,
+qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se
+fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouv&eacute; place l&agrave; o&ugrave;
+l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et
+Jodelle, en leur qualit&eacute; de fondateurs de notre vieux th&eacute;&acirc;tre, eussent
+&eacute;t&eacute; d&eacute;plac&eacute;s aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? O&ugrave;
+&eacute;tait la n&eacute;cessit&eacute; de recourir si largement aux pays &eacute;trangers, quand
+Gros, Gu&eacute;rin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naud&eacute;,
+&Eacute;tienne Pasquier, Quatrem&egrave;re, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste
+Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des <i>M&eacute;moires</i>, sont encore exclus de
+la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on m&ecirc;me que Laujon, Legouv&eacute;,
+Lemierre, le N&ocirc;tre, Patru, Perrault, l'abb&eacute; de Ranc&eacute;, Tavernier,
+Santeuil, de Thou, l'orientaliste R&eacute;musat et le po&euml;te Villon n'eussent
+pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre
+l'avantage de la notori&eacute;t&eacute;, ils ont celui d'&ecirc;tre n&eacute;s &agrave; Paris? Madame de
+Sta&euml;l, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'&agrave;
+lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de
+langue et de plume contre le premier empereur?</p>
+
+<p>On a donn&eacute; &agrave; deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont
+jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira
+sans peine. Le g&eacute;nie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins
+n'e&ucirc;t-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands
+encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait sp&eacute;cialement &agrave; la
+commission municipale le voyage qu'il fit &agrave; Paris pour y conclure un
+trait&eacute; au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Universit&eacute;
+qui &eacute;tait alors la lumi&egrave;re du monde savant. Comme Dante, Boccace a
+s&eacute;journ&eacute; &agrave; Paris: on croit m&ecirc;me g&eacute;n&eacute;ralement qu'il y est n&eacute;. Malgr&eacute;
+cette circonstance, et bien que Boccace soit un des cr&eacute;ateurs de la
+prose italienne et des plus grands &eacute;rudits du quatorzi&egrave;me si&egrave;cle, je
+comprendrais que le souvenir de son <i>D&eacute;cameron</i> l'e&ucirc;t fait &eacute;carter, si
+la commission n'avait pris soin de d&eacute;truire elle-m&ecirc;me cette fin de
+non-recevoir en ajoutant Brant&ocirc;me sur cette liste o&ugrave; figurait d&eacute;j&agrave;
+Rabelais.</p>
+
+<p>En s'&eacute;cartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres
+oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres
+en grands hommes qu'il f&ucirc;t n&eacute;cessaire de fouiller, comme l'a fait la
+commission, dans les sous-sols de la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, pour en exhumer les
+Ginoux, les R&eacute;beval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers
+que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon
+&eacute;clatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je
+leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient
+pris une place que n'ont pu arriver &agrave; conqu&eacute;rir jusqu'&agrave; pr&eacute;sent ni des
+noms c&eacute;l&egrave;bres comme Prudhon et Mathurin R&eacute;gnier, ni des noms illustres
+comme madame de S&eacute;vign&eacute; et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et
+Lamand&eacute; se pr&eacute;lassent dans cette nomenclature d'o&ugrave; Turenne est exclu,
+cela est rude, et nous excuse assur&eacute;ment de courir sus &agrave; Lamand&eacute;, Ginoux
+et Thibaud.</p>
+
+<p>Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir &agrave; reconna&icirc;tre
+dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne
+les a pas suffisamment d&eacute;sign&eacute;s. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est
+peut-&ecirc;tre Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout
+y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que
+Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente
+Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les
+autres. Est-ce le numismate, l'homme d'&Eacute;tat, le th&eacute;ologien, le voyageur,
+l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne
+ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus &agrave; l'esprit que si elle
+s'appelait rue Durand ou rue Martin.</p>
+
+<p>Pour d'autres voies, le nom donn&eacute; par la commission, sans offrir la m&ecirc;me
+obscurit&eacute;, a l'inconv&eacute;nient de laisser dans l'incertitude sur le
+personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel
+Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a
+deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux &agrave; peu pr&egrave;s aussi
+c&eacute;l&egrave;bres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui
+se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les
+Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas
+tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussit&ocirc;t duquel
+il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la
+g&eacute;n&eacute;ration actuelle, parce qu'il a v&eacute;cu au milieu de nous; mais en
+sera-t-il de m&ecirc;me dans cinquante ans? Peut-&ecirc;tre a-t-on voulu les
+d&eacute;signer tous trois: rien n'emp&ecirc;chait d'&eacute;crire <i>rue des Vernet</i>. J'en
+dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore
+deux, que leur amiti&eacute; fraternelle pourra seule emp&ecirc;cher de se disputer
+le privil&eacute;ge d'avoir baptis&eacute; l'une des voies de Paris. Quant &agrave; la rue
+Ch&eacute;nier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'Andr&eacute;
+qu'elle rappelle plut&ocirc;t que celui de Marie-Joseph, le po&euml;te tragique.
+Mais pourquoi ne pas le dire? C'&eacute;tait l'affaire d'un simple pr&eacute;nom.</p>
+
+<p>Je ne con&ccedil;ois pas cette horreur des pr&eacute;noms affich&eacute;e par la commission
+municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette
+exception gracieuse a &eacute;t&eacute; faite en faveur de M. Victor Cousin, pour
+concentrer sans doute plus s&ucirc;rement sur la t&ecirc;te du philosophe un
+honneur que des esprits malavis&eacute;s eussent pu reporter au peintre et
+sculpteur Jean Cousin,&mdash;lequel, par parenth&egrave;se, e&ucirc;t bien m&eacute;rit&eacute; une
+place au soleil des rues de Paris, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Jean Goujon. Mais si l'on
+n'a pas eu peur d'&eacute;crire: <i>Rue Victor-Cousin</i>, on ne voit pas pourquoi
+l'on craindrait d'&eacute;crire: <i>Rue Horace-Vernet</i> ou <i>Andr&eacute;-Ch&eacute;nier</i>.</p>
+
+<p>Je suis aussi fort perplexe pour la v&eacute;ritable origine du nom de la rue
+d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du
+fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette
+voie me fait plut&ocirc;t croire que son nom est une galanterie d&eacute;licate &agrave;
+l'adresse d'une illustre famille moderne, en m&eacute;moire de l'h&ocirc;tel,
+r&eacute;cemment d&eacute;truit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon
+incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage?
+Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ing&eacute;nieur,
+et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette derni&egrave;re opinion ne
+manque pas de vraisemblance quand on a remarqu&eacute; la part faite aux
+ing&eacute;nieurs dans la nomenclature. &Eacute;tait-ce trop d'un simple pr&eacute;nom pour
+fixer les esprits &agrave; ce sujet?</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caract&eacute;riser, c'est
+aussi,&mdash;cas plus grave,&mdash;en les tronquant ou les d&eacute;figurant, que la
+commission a rendu certains noms m&eacute;connaissables. Ainsi elle &eacute;crit
+<i>d'Arcet</i> et <i>Danville</i>, quand il faudrait, au contraire, <i>d'Anville</i> et
+<i>Darcet</i>. En disant <i>H&eacute;ricart</i> pour <i>H&eacute;ricart de Thury</i>, <i>Brochant</i> pour
+<i>Brochant de Villiers</i>, <i>Dombasle</i> pour <i>Mathieu de Dombasle</i>, elle se
+figure ne faire qu'une abr&eacute;viation, et elle d&eacute;nature un nom
+patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que <i>Mathieu</i>
+n'&eacute;tait qu'un pr&eacute;nom: elle a eu tort. J'ai cherch&eacute; longtemps ce que
+pouvait &ecirc;tre ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place,
+et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu &agrave; retrouver, sous ce
+tron&ccedil;on informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant
+perp&eacute;tuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de
+l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis
+l'erreur banale qui a substitu&eacute; le simple constructeur &agrave; l'inventeur
+v&eacute;ritable, mais elle a &eacute;trangement d&eacute;figur&eacute; son nom. Il s'appelait, en
+effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un
+pr&eacute;nom.</p>
+
+<p>Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous
+sommes tous faillibles, et que nous avons droit &agrave; l'indulgence de M. le
+pr&eacute;fet de la Seine s'il nous est arriv&eacute; &agrave; nous-m&ecirc;me d'en commettre dans
+notre travail. Quant &agrave; la multitude de noms obscurs choisis par la
+commission, j'en tire la cons&eacute;quence qu'elle a &eacute;t&eacute; guid&eacute;e par la pens&eacute;e
+philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus
+modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit d&eacute;sesp&eacute;rer de conqu&eacute;rir
+un honneur o&ugrave; R&eacute;beval est arriv&eacute;, et qu'on peut se flatter, sans trop
+d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et
+Ginoux, Biscornet et Christiani.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IIb" id="IIb"></a>II</h2>
+
+<h4>UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE</h4>
+
+
+<p>Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'&eacute;tudes aussi
+obscur, aussi embrouill&eacute;, aussi envelopp&eacute; d'imp&eacute;n&eacute;trables t&eacute;n&egrave;bres que
+Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu &agrave; M. Flaubert plus d'imagination pour
+reconstruire Carthage, &agrave; M. Mariette et &agrave; M. Fiorelli plus de patience
+pour exhumer pierre &agrave; pierre Memphis et Pomp&eacute;ia, plus de science et de
+sagacit&eacute; &agrave; Cuvier pour reconstituer le mastodonte &agrave; l'aide d'une seule
+dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui &agrave; qui veut retrouver le
+Paris de nos a&iuml;eux sous les ruines et les transformations innombrables
+qui l'ont boulevers&eacute; de fond en comble, et le faire revivre dans sa
+physionomie, dans ses m&#339;urs, dans ses monuments et dans ses rues. On a
+si bien pris &agrave; t&acirc;che de trancher, sur tous les points &agrave; la fois, les
+liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres
+anneaux de cette cha&icirc;ne d'or qui rattachait le pr&eacute;sent au pass&eacute;, que
+l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte &agrave; un si&egrave;cle en
+arri&egrave;re, ne se r&eacute;v&egrave;le qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il
+faut extraire patiemment, &agrave; travers des monceaux de d&eacute;combres, les
+lambeaux mutil&eacute;s de ce tableau r&eacute;trospectif qui devrait, pour ainsi
+dire, &eacute;clater de lui-m&ecirc;me au grand jour et s'afficher &agrave; chaque pas dans
+le Paris d'aujourd'hui. Les annales eccl&eacute;siastiques de la vieille cit&eacute;
+ne sont pas moins difficiles &agrave; ressaisir, dans ces t&eacute;n&egrave;bres qui
+s'&eacute;paississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,
+physiques et monumentales: peut-&ecirc;tre m&ecirc;me le sont-elles davantage
+encore, car elles ont &eacute;t&eacute; plus rarement et, en g&eacute;n&eacute;ral, moins
+profond&eacute;ment explor&eacute;es.</p>
+
+<p>En relisant derni&egrave;rement l'<i>Histoire de la ville et de tout le dioc&egrave;se
+de Paris</i>, publi&eacute;e en 1754 par l'abb&eacute; Lebeuf, et dont un &eacute;rudit vient de
+donner une nouvelle &eacute;dition, laborieusement compl&eacute;t&eacute;e<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, j'&eacute;tais
+frapp&eacute; de voir &agrave; quel point cet ouvrage a doubl&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t et de prix
+par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale
+de la <i>ville nomade</i>. On peut dire, en un certain sens, que plus les
+derniers travaux lui donnent un caract&egrave;re arch&eacute;ologique et r&eacute;trospectif,
+plus il y gagne d'actualit&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y a gu&egrave;re qu'un si&egrave;cle que le savant acad&eacute;micien &eacute;crivait, et cet
+intervalle a suffi pour changer compl&eacute;tement le caract&egrave;re de son livre.
+La revue qu'il avait entreprise n'est plus gu&egrave;re maintenant qu'une revue
+des fant&ocirc;mes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est
+m&eacute;tamorphos&eacute;e en n&eacute;crologe. Des &eacute;glises, des couvents, des coll&eacute;ges
+qu'il d&eacute;crit, non-seulement la plupart ont &eacute;t&eacute; d&eacute;truits, mais souvent
+m&ecirc;me la trace en a disparu, et les &eacute;l&eacute;ments sur lesquels il appuie ses
+descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de rep&egrave;re et de
+comparaison qu'il choisit, se sont modifi&eacute;s ou &eacute;vanouis comme les
+monuments, de telle sorte que l'obscurit&eacute; s'accro&icirc;t de toutes les
+pr&eacute;cautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le
+lire, et pour le bien comprendre, f&ucirc;t-ce avec le secours assidu du
+commentateur le plus comp&eacute;tent, il est bon de s'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; par des
+&eacute;tudes pr&eacute;alables, et il est n&eacute;cessaire d'avoir sous les yeux un plan de
+ce Paris du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, qu'on semble avoir voulu d&eacute;finitivement
+enterrer dans la fosse de l'ancien r&eacute;gime.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Lebeuf avait trouv&eacute; intacts et debout &agrave; peu pr&egrave;s tous les
+monuments fond&eacute;s depuis l'origine de la monarchie. On consid&eacute;rait en ce
+temps-l&agrave; les &eacute;difices du pass&eacute; comme des t&eacute;moins de l'histoire; c'&eacute;tait
+un tr&eacute;sor acquis, que l'on respectait en cherchant &agrave; l'accro&icirc;tre. Nous
+avons chang&eacute; tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater
+que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles &eacute;glises pour se
+b&acirc;tir &agrave; la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc
+et des statues en carton-pierre. Au dernier si&egrave;cle, &eacute;crire les annales
+des monuments de Paris, c'&eacute;tait &eacute;crire les annales de Paris m&ecirc;me, depuis
+son origine et &agrave; toutes ses &eacute;poques; ce sera bient&ocirc;t, si M. Haussmann
+n'est enfin pris de remords, &eacute;crire tout simplement celles des vingt
+derni&egrave;res ann&eacute;es de notre existence.</p>
+
+<p>Rien ne peut mieux faire mesurer l'&eacute;tendue des ruines au prix desquelles
+la nouvelle capitale a pay&eacute; sa splendeur g&eacute;om&eacute;trique, que la lecture des
+vieux historiens de Paris, na&iuml;f inventaire de tant de tr&eacute;sors
+admirables, gaspill&eacute;s, jet&eacute;s au vent par des h&eacute;ritiers prodigues, ou
+&eacute;chang&eacute;s contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand
+je dis l'&eacute;dilit&eacute; moderne, je n'entends point parler seulement de celle
+que nous subissons depuis une douzaine d'ann&eacute;es; celle-ci est la plus
+coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de
+la R&eacute;volution avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; le vandalisme de restaurations et
+d'embellissements de MM. les ing&eacute;nieurs et les pr&eacute;fets de la Seine. Dans
+le chapitre des d&eacute;molitions, 1795 est la pr&eacute;face de 1865. Sur le seul
+point abord&eacute; par l'abb&eacute; Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des
+proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des &eacute;glises
+qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs &eacute;taient des &#339;uvres
+d'art, dont plus les humbles m&ecirc;me se recommandaient par quelque point &agrave;
+l'attention de l'historien et de l'arch&eacute;ologue; les trois quarts des
+couvents et des coll&eacute;ges, consacr&eacute;s par tant de souvenirs, ont
+enti&egrave;rement et d&eacute;finitivement disparu. Je ne puis songer &agrave; faire un
+relev&eacute; complet: rien que pour les deux volumes publi&eacute;s jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+dans la savante &eacute;dition qui me sert de guide, il embrasserait une
+centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin
+de donner au lecteur une id&eacute;e du reste.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses d&eacute;pendances.
+Notre-Dame vit toujours: on l'a m&ecirc;me restaur&eacute;e avec un respect pieux,
+sur lequel nous ne sommes pas blas&eacute;s, et que nous appr&eacute;cions d'autant
+mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle &eacute;tait flanqu&eacute;e
+de toutes parts, et qui faisaient &agrave; la basilique comme une couronne
+d'&eacute;glises: sur le c&ocirc;t&eacute; septentrional, Saint-Jean-le-Rond, o&ugrave; &eacute;tait son
+baptist&egrave;re; &agrave; quelques pas, en face, Saint-Christophe, un &eacute;dicule
+gothique d&eacute;licatement construit; par derri&egrave;re, Saint-Denis-du-Pas, qui
+remontait pour le moins au dixi&egrave;me si&egrave;cle? On sait ce que la populace
+parisienne a fait du palais archi&eacute;piscopal et de ses chapelles. La
+petite &eacute;glise de la Madeleine, c&eacute;l&egrave;bre par la haute et puissante
+confr&eacute;rie o&ugrave; les rois de France tenaient &agrave; se faire inscrire en premi&egrave;re
+ligne, qui avait pour abb&eacute; l'&eacute;v&ecirc;que de Paris et pour doyen la&iuml;que le
+premier pr&eacute;sident du parlement, a &eacute;t&eacute; d&eacute;truite sous la R&eacute;volution, comme
+cette humble Madeleine de la Ville-l'&Eacute;v&ecirc;que, qui a eu pour h&eacute;ritier le
+fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-B&#339;ufs
+n'est plus qu'un souvenir. Un autre &eacute;difice religieux de la Cit&eacute;, la
+microscopique &eacute;glise de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,
+m&eacute;tamorphos&eacute;e en ateliers, dans l'impasse du m&ecirc;me nom. Les Parisiens ne
+se doutent pas de la quantit&eacute; de couvents et de chapelles, d&eacute;bris
+souvent pr&eacute;cieux du grand art du moyen &acirc;ge, qui ont &eacute;t&eacute; absorb&eacute;s par des
+maisons particuli&egrave;res, et cachent leurs ogives d&eacute;shonor&eacute;es au fond d'un
+entrep&ocirc;t de charbons ou d'une boutique d'&eacute;picier, sans parler des autres
+monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,&mdash;rare &eacute;chantillon de la plus
+pure architecture gothique, o&ugrave; si&eacute;geaient jadis les assembl&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales
+de la glorieuse Universit&eacute; de Paris,&mdash;qui se d&eacute;robent &agrave; tous les regards
+au fond de ruelles d&eacute;tourn&eacute;es et de cours abjectes, dont les portes ne
+s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.</p>
+
+<p>Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument v&eacute;n&eacute;rable
+qui n'a &eacute;chapp&eacute; aux d&eacute;molisseurs que pour tomber sous la main plus
+terrible encore des restaurants, on aurait peine &agrave; retrouver la trace de
+la chapelle de Saint-&Eacute;loi, b&acirc;tie par les soins de la riche corporation
+des orf&eacute;vres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et
+enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'&eacute;glise coll&eacute;giale de
+Sainte-Opportune, un sp&eacute;cimen de cette noble architecture des treizi&egrave;me
+et quatorzi&egrave;me si&egrave;cles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,
+o&ugrave; &eacute;tait le beau mausol&eacute;e de Girardon; de l'&eacute;glise des Saints-Innocents,
+l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe
+Auguste, d&eacute;j&agrave; &eacute;rig&eacute;e en cure au douzi&egrave;me si&egrave;cle, si&eacute;ge de la grande
+confr&eacute;rie des <i>crieurs de corps et de vin</i>, si curieuse et si
+pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone &agrave; fanal, ses
+galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses
+volontaires, son portait o&ugrave; l'on voyait sculpt&eacute;e en relief la l&eacute;gende
+des trois vifs et des trois morts, le fameux cimeti&egrave;re avec sa danse
+macabre, et ces <i>charniers</i> historiques o&ugrave; &eacute;tait install&eacute;e une foire
+perp&eacute;tuelle, et o&ugrave; les &eacute;choppes d'&eacute;crivains publics, de ling&egrave;res, de
+marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et
+les &eacute;pitaphes.</p>
+
+<p>Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honor&eacute;, Saint-Nicolas et
+cet illustre coll&eacute;ge des Bons-Enfants, qui a l&eacute;gu&eacute; son nom &agrave; une rue, et
+dont les pauvres &eacute;coliers parcouraient la ville en demandant leur pain &agrave;
+grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos &agrave; leurs &eacute;tudes,
+n'ont pas &eacute;t&eacute; plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'H&ocirc;pital,
+avec son &eacute;glise et l'asile fond&eacute; en faveur des pauvres voyageurs par
+cette confr&eacute;rie des p&egrave;lerins de Compostelle, dont la magnifique
+procession r&eacute;jouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des
+Parisiens &eacute;merveill&eacute;s? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des
+vaillants farceurs de la rue et de l'h&ocirc;tel de Bourgogne, qui gardait les
+tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de
+leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? O&ugrave; sont l'&eacute;glise des
+Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique h&ocirc;pital de la
+Trinit&eacute;, dont les confr&egrave;res de la Passion avaient fait le berceau du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p class="c">
+Mais o&ugrave; sont les neiges d'antan?<br />
+</p>
+
+<p>Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une
+quinzaine d'&eacute;difices religieux balay&eacute;s de la surface du sol, et si bien
+balay&eacute;s que, pour la plupart, ils n'ont pas laiss&eacute; l'ombre d'un vestige,
+et que, souvent m&ecirc;me, il serait fort difficile d'en indiquer
+l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la m&ecirc;me instabilit&eacute; que ses
+monuments: on a tellement remu&eacute; et remani&eacute; le sol, les moindres coins de
+sa superficie ont si fr&eacute;quemment chang&eacute; de destination, de nature et de
+nom, tant&ocirc;t impasses et tant&ocirc;t larges avenues, hier charg&eacute;s de maisons &agrave;
+six &eacute;tages, aujourd'hui travers&eacute;s par des boulevards de trente m&egrave;tres,
+qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et
+changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait &agrave; &eacute;num&eacute;rer encore
+je ne sais combien de communaut&eacute;s et de monast&egrave;res, tous avec leurs
+&eacute;glises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.</p>
+
+<p>N'oublions pas Saint-Gervais et ses d&eacute;membrements, dont il ne reste pour
+ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'&eacute;glise et le prieur&eacute; de
+Saint-Martin-des-Champs, occup&eacute;s par le Conservatoire des arts et
+m&eacute;tiers, qui a &eacute;tabli sous les vo&ucirc;tes gothiques du sanctuaire un magasin
+de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,
+consacr&eacute; successivement par le s&eacute;jour de l'ordre religieux qui lui a
+donn&eacute; son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la
+captivit&eacute; de Louis XVI et de la famille royale; tour &agrave; tour lieu d'asile
+et de franchise, libre et profane acad&eacute;mie o&ugrave; la muse famili&egrave;re de
+Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vend&ocirc;me, retraite
+religieuse o&ugrave; les pri&egrave;res des Augustines montaient jour et nuit vers le
+ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu
+sauver le Temple. Apr&egrave;s 1848, ce n'&eacute;tait plus qu'une caserne; depuis
+1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orn&eacute; d'arbres &eacute;tiques et
+d'une maigre cascade.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution a d&eacute;truit Saint-Julien des M&eacute;n&eacute;triers, &eacute;lev&eacute; par la
+d&eacute;votion des jongleurs, ces po&euml;tes et ces musiciens nomades du bon vieux
+temps. Elle a renvers&eacute; aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,
+longtemps occup&eacute;e par une fabrique de plomb de chasse, restaur&eacute;e et
+isol&eacute;e de nos jours, a eu l'heureuse chance d'&eacute;chapper &agrave; l'artillerie
+des alignements braqu&eacute;s de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de
+S&eacute;bastopol a absorb&eacute; jusqu'&agrave; l'emplacement de cette curieuse et riche
+&eacute;glise du Saint-S&eacute;pulcre, o&ugrave; se r&eacute;unissaient en confr&eacute;rie les p&egrave;lerins
+de J&eacute;rusalem; et, en jetant &agrave; bas le Prado, il a fait dispara&icirc;tre les
+derni&egrave;res traces de la vieille &eacute;glise de Saint-Barth&eacute;ley, paroisse du
+Parlement.</p>
+
+<p>Si le boulevard S&eacute;bastopol n'avait commis que ce m&eacute;fait, nous lui
+pardonnerions ais&eacute;ment. Mais il en a commis bien d'autres,
+particuli&egrave;rement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard
+Saint-Germain et surtout la terrible rue des &Eacute;coles. Tous trois ont fait
+leur trou&eacute;e au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de coll&eacute;ges
+historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de
+Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsist&acirc;t de l'&eacute;glise fond&eacute;e &agrave;
+Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-J&eacute;rusalem; les restes de
+l'&eacute;glise Saint-Beno&icirc;t, qui &eacute;tait devenue un th&eacute;&acirc;tre intime, apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; un entrep&ocirc;t de farines et de grains; le coll&eacute;ge et la chapelle de
+Cluny, dont les d&eacute;bris charmants r&eacute;jouissaient le c&#339;ur de l'antiquaire
+&eacute;gar&eacute; dans les lointains parages de la rue des Gr&egrave;s; ce qui demeurait
+encore debout de l'&eacute;glise des Mathurins, illustr&eacute;e par le d&eacute;vouement des
+fr&egrave;res de la Trinit&eacute;; tout ce qui rappelait le souvenir du coll&eacute;ge du
+Tr&eacute;sorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du coll&eacute;ge de
+ma&icirc;tre Gervais, rue du Foin; des coll&eacute;ges de Bayeux, de S&eacute;ez et de
+Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans
+l'histoire de cette vieille universit&eacute; qui fut la gloire de Paris et de
+la France. S'il fallait &eacute;num&eacute;rer le reste des monuments disparus depuis
+deux tiers de si&egrave;cle, toutes les ruines commenc&eacute;es par les pr&eacute;c&eacute;dentes
+administrations de la ville, achev&eacute;es par le tremblement de terre des
+r&eacute;centes d&eacute;molitions, cet article se terminerait par un d&eacute;nombrement
+aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Hom&egrave;re. Est-il donc &eacute;crit
+que le pr&eacute;sent ne puisse vivre que par la destruction du pass&eacute;?</p>
+
+<p>Ce pass&eacute;, du moins, ne le laissons pas mourir dans la m&eacute;moire oublieuse
+des Fran&ccedil;ais de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,
+&agrave; d&eacute;faut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout
+par ce temps de d&eacute;molitions effr&eacute;n&eacute;es et d'embellissements implacables
+que des livres comme celui de l'abb&eacute; Lebeuf, malgr&eacute; leur s&eacute;cheresse,
+offrent une utilit&eacute; et un int&eacute;r&ecirc;t particuliers. Corrozel, Du Breul,
+Sauval, Germain Brice, Lemaire, F&eacute;libien et Lobineau, je voudrais que
+tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque
+membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par
+c&#339;ur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, d&egrave;s le
+treizi&egrave;me si&egrave;cle, &eacute;tait la capitale du monde, il est &agrave; croire qu'ils
+leur en apprendraient le respect.</p>
+
+
+
+<h2 class="m"><a name="IIIb" id="IIIb"></a>III</h2>
+
+<h4>LES PR&Eacute;CURSEURS DE M. HAUSSMANN.</h4>
+
+
+<p>&Agrave; entendre la plupart des pan&eacute;gyristes du syst&egrave;me actuel, il semblerait
+que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les
+r&eacute;gimes pr&eacute;c&eacute;dents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On
+est toujours port&eacute; &agrave; oublier le pass&eacute; devant le pr&eacute;sent. La v&eacute;rit&eacute; est,
+au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis
+Henri IV jusqu'&agrave; Louis-Philippe inclusivement, se sont pr&eacute;occup&eacute;s sans
+cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y
+arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles
+rues, &eacute;lev&eacute; de nouveaux monuments, plant&eacute; de nouveaux parcs ou de
+nouveaux jardins, d&eacute;ploy&eacute; en un mot, une activit&eacute; qui, sans &ecirc;tre aussi
+excessive que celle dont nous sommes les victimes, &eacute;tait mieux entendue
+et mieux r&eacute;gl&eacute;e. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les
+trouvera &eacute;num&eacute;r&eacute;s &agrave; leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,
+et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera &eacute;tonn&eacute; de voir
+que, depuis plus de deux si&egrave;cles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas
+un r&egrave;gne qui n'ait en r&eacute;alit&eacute; plus fait pour Paris que le r&eacute;gime actuel,
+parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait l&eacute;gu&eacute; plus de monuments
+durables &agrave; la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Tout le monde applaudissait &agrave; ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit
+&eacute;lev&eacute; alors ce concert universel d'oppositions, de r&eacute;criminations, de
+lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accapar&eacute; le privil&eacute;ge pour
+lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes
+devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?
+Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des &eacute;difices
+comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'H&ocirc;tel des Invalides, la Porte
+Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'&Eacute;cole Militaire, la
+colonne Vend&ocirc;me, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai
+d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la
+tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et
+le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on b&acirc;tissait alors sans
+d&eacute;truire, ou en ne d&eacute;truisant que le moins possible, tandis que de nos
+jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'&eacute;tayent sur un
+pi&eacute;destal de ruines. Un seul d&eacute;tail servira de point de comparaison: de
+1790 au premier septembre 1844, comme il r&eacute;sulte du <i>Dictionnaire des
+rues de Paris</i>, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux
+voies supprim&eacute;es, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine
+d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-si&egrave;cle,
+qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'&eacute;num&eacute;rer ici les travaux
+accomplis ou m&eacute;dit&eacute;s par les administrations pr&eacute;c&eacute;dentes. Je voudrais
+seulement pr&eacute;senter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce
+livre, un certain nombre de projets enfant&eacute;s par l'imagination f&eacute;conde
+des utopistes pour l'embellissement et la transformation mat&eacute;rielle de
+Paris. M. Haussmann a eu une foule de pr&eacute;d&eacute;cesseurs <i>platoniques</i>, dont
+les plans ing&eacute;nieux ne lui auraient rien laiss&eacute; &agrave; faire, s'ils avaient
+&eacute;t&eacute; en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appel&eacute;s
+&agrave; l'honneur de diriger les destin&eacute;es de Paris. Un voyage tr&egrave;s-abr&eacute;g&eacute; &agrave;
+travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de
+cit&eacute;s-mod&egrave;les, dont les r&ecirc;veries avaient devanc&eacute; les r&eacute;alit&eacute;s actuelles,
+ne sera peut-&ecirc;tre pas d&eacute;pourvu d'int&eacute;r&ecirc;t, et, sans diminuer en rien la
+gloire de M. Haussmann, qui assur&eacute;ment ne les conna&icirc;t pas, il pourra lui
+fournir &agrave; lui-m&ecirc;me une justification pour quelques-uns de ses travaux
+pass&eacute;s et des id&eacute;es pour ses travaux futurs.</p>
+
+<p>Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui
+publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'<i>Arr&ecirc;ts royaux</i>,
+dat&eacute;s de 1556, o&ugrave; il &eacute;mit toutes ses id&eacute;es sur la r&eacute;forme des lois, des
+institutions, des m&oelig;urs et usages, de la police, comme sur les
+embellissements et l'am&eacute;lioration de Paris. Il a si bien r&eacute;ussi &agrave; donner
+&agrave; son recueil la forme et le caract&egrave;re officiels, et, parmi bon nombre
+d'excentricit&eacute;s, sans pr&eacute;judice de quelques extravagances, il a m&ecirc;l&eacute;
+tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant
+d'ordonnances dont le temps s'est charg&eacute; de d&eacute;montrer la justesse, que
+plusieurs historiens ont &eacute;t&eacute; dupes de sa petite supercherie et ont fait
+honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et
+sociales de ma&icirc;tre Raoul Spifame.</p>
+
+<p>Des trois cent neuf arr&ecirc;ts dont se compose le livre de Spifame<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+cinq ou six seulement ont directement rapport &agrave; la ville de Paris, et
+sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus mod&eacute;r&eacute;es
+et les plus l&eacute;gitimes. Par les arr&ecirc;ts 291 et 292, il d&eacute;cr&egrave;te
+l'&eacute;tablissement d'&eacute;gouts, le pavement et l'&eacute;largissement des rues, le
+percement des impasses, enfin un syst&egrave;me de travaux destin&eacute;s &agrave; combattre
+&laquo;l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres
+maladies incognues,&raquo; &agrave; procurer la s&eacute;curit&eacute; au passant, &agrave; lui permettre
+d'&eacute;chapper aux r&eacute;voltes, aux s&eacute;ditions, aux attaques des voleurs, etc.
+Il veut que l'&icirc;le Notre-Dame, r&eacute;unie par un pont &agrave; l'&icirc;le voisine, soit
+environn&eacute;e de quais de pierre de taille, &laquo;y ayant plusieurs huisseries
+et poternes &agrave; d&eacute;valler &agrave; la rivi&egrave;re de toutes parts, pour du dedans des
+dicts quays par toute l'&eacute;tendue de la dicte isle, en faire une place
+marchande &agrave; y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans
+plus en empescher le port de Gr&egrave;ve, ni le port au Foing;&raquo; qu'on y
+b&acirc;tisse une succursale &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville, &laquo;o&ugrave; sera le bureau et
+comptouer des dictes marchandises,&raquo; et &agrave; l'un des bouts une grosse tour
+qui servira tant &agrave; loger les munitions de guerre, la poudre &laquo;et autres
+choses p&eacute;rilleuses,&raquo; qu'&agrave; tenir en respect les ennemis en cas de si&eacute;ge
+et &agrave; prot&eacute;ger Paris. L'arr&ecirc;t 509 et dernier ordonne que tous les m&eacute;tiers
+<i>puants</i>, malsains, bruyants soient renvoy&eacute;s hors Paris et confin&eacute;s dans
+la banlieue.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce pr&eacute;curseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,
+nous allons faire un saut de plusieurs si&egrave;cles, pour arriver tout de
+suite &agrave; l'&eacute;poque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de
+sortir. Nous ne nous arr&ecirc;terons m&ecirc;me pas aux vastes projets de Henri IV,
+ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des t&eacute;moignages dignes
+d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la
+pr&eacute;tention de faire une revue compl&egrave;te, qui demanderait un nouveau
+volume &agrave; elle seule? Parmi des centaines d'&eacute;lucubrations inspir&eacute;es de
+tout temps par le d&eacute;sir de transformer Paris, nous allons en choisir
+seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus
+originales et des moins connues.</p>
+
+<p>On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'am&eacute;lioration et
+l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup
+de choses aussi, et il en m&eacute;dita davantage, qui n'eurent pas de suites,
+et n'ont laiss&eacute; de traces que sur le papier. Au long r&egrave;gne de madame de
+Pompadour se rattachent particuli&egrave;rement un grand nombre de projets, qui
+ne visaient &agrave; rien moins qu'&agrave; renouveler la face de Paris. En premi&egrave;re
+ligne venait, comme toujours, l'ach&egrave;vement du Louvre; puis c'&eacute;tait le
+d&eacute;blayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la
+reconstruction de la Cit&eacute; presque tout enti&egrave;re. Le fr&egrave;re de la favorite,
+M. de Marigny, surintendant des b&acirc;timents, et le pr&eacute;fet de police, M. de
+Sartines, chacun dans sa sph&egrave;re, secondaient ces travaux et favorisaient
+ces plans de tout leur pouvoir. Surexcit&eacute;s par des circonstances si
+propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris
+feu, et cent voix bruyantes se mirent &agrave; sonner la charge, &agrave; pousser en
+avant, &agrave; aiguillonner les lenteurs officielles.</p>
+
+<p>Pendant douze &agrave; quinze ans, on vit para&icirc;tre une foule de m&eacute;moires,
+d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui
+proposaient leur id&eacute;e, b&acirc;tissaient leur syst&egrave;me, apportaient leur r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>En 1748, apr&egrave;s les succ&egrave;s de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,
+paraissait dans le <i>Mercure</i> l'explication d'une nouvelle place
+monumentale, dite la Place de Mars, &agrave; &eacute;tablir au carrefour Buci, sur les
+plans de l'architecte Lagren&eacute; p&egrave;re: la place de Mars n'a jamais exist&eacute;
+ailleurs que dans le <i>Mercure</i>. L'ann&eacute;e suivante, le m&ecirc;me journal
+publiait un m&eacute;moire sur l'ach&egrave;vement du Louvre. En 1756, parut un
+ouvrage d'une port&eacute;e plus vaste, et qui m&eacute;rite une place &agrave; part dans
+cette exploration des limbes o&ugrave; s'&eacute;laborait th&eacute;oriquement la ville de M.
+Haussmann. Je veux parler du <i>Projet des embellissements de la ville et
+faubourgs de Paris</i>, par Poncet de la Grave.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> L'auteur n'&eacute;tait alors
+qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un
+peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous r&eacute;v&eacute;ler, dans
+l'avertissement pr&eacute;liminaire, qu'il a publi&eacute; son ouvrage pour complaire
+&agrave; des personnes <i>de la premi&egrave;re consid&eacute;ration</i>, et <i>&eacute;lev&eacute;es en dignit&eacute;</i>,
+donnent pour ainsi dire &agrave; ses id&eacute;es un caract&egrave;re semi-officiel, comme on
+s'exprimerait aujourd'hui.</p>
+
+<p>Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son z&egrave;le s'&eacute;tend sur
+toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la
+cr&eacute;ation d'une vaste place, sur les d&eacute;bris du pr&eacute;au de la Foire
+Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place
+carr&eacute;e de quatre magnifiques h&ocirc;tels, b&acirc;tis dans le m&ecirc;me go&ucirc;t et sur le
+m&ecirc;me niveau que la colonnade du Louvre, et dont il d&eacute;crit en d&eacute;tail la
+riche ornementation. Derri&egrave;re ces quatre h&ocirc;tels, il trace une rue de
+vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre fa&ccedil;ades, puis il
+d&eacute;roule sur tous les c&ocirc;t&eacute;s une colonnade double, o&ugrave; alternent les
+marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont
+de bronze dor&eacute;, et qui sera couronn&eacute;e d'une terrasse &agrave; balustrade. Aux
+quatre angles de la colonnade il &eacute;l&egrave;ve quatre portes, sur lesquelles on
+placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des
+colonnes, du c&ocirc;t&eacute; des rues, sera ferm&eacute; par une grille de fer dor&eacute; de
+quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un pi&eacute;destal de marbre
+supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place
+surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze
+domin&eacute;e par la statue &eacute;questre du roi, d'une main tenant les r&ecirc;nes de
+son cheval, de l'autre montrant avec son b&acirc;ton de commandement les
+portes du Temple de Janus, figur&eacute;es &agrave; sa droite, &agrave; cot&eacute; de l'entr&eacute;e,
+avec les &eacute;cussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier
+et de laurier entrelac&eacute;es qui la recouvrent; la statue de la France
+dans le bas, couch&eacute;e sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et
+les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.</p>
+
+<p>Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en
+&eacute;levant au bout de cette rue un arc de triomphe &agrave; trois grandes portes,
+surmont&eacute; d'un statue &eacute;questre; qu'on ach&egrave;ve le vieux Louvre, en abattant
+les maisons qui s'opposent &agrave; ce travail; qu'on perce une large voie en
+face du grand vestibule qui donne sur la place du c&ocirc;t&eacute; de la rue
+Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-&Eacute;lys&eacute;es par l'adjonction
+d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barri&egrave;re doit &ecirc;tre
+remplac&eacute;e par un arc de triomphe &agrave; deux portes, et Paris clos tout
+entier par un boulevard, form&eacute; d'un mur sur lequel on conservera une
+esp&egrave;ce de terrasse, et qui sera coup&eacute; de tours carr&eacute;es et rondes
+alternativement. Il r&egrave;gle m&ecirc;me la construction des maisons, qui devront
+&ecirc;tre &eacute;lev&eacute;es de quatre &eacute;tages, non compris les mansardes; termin&eacute;es par
+une balustrade de pierre et orn&eacute;es de balcons &agrave; toutes les fen&ecirc;tres. Il
+propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le
+lecteur aurait peine &agrave; comprendre aujourd'hui, &agrave; cause des nombreuses
+modifications apport&eacute;es depuis lors &agrave; l'&eacute;tat des lieux; sugg&egrave;re des
+r&eacute;parations et des am&eacute;liorations pour tous les ponts existants, et en
+indique de nouveaux &agrave; b&acirc;tir sur divers points. Le Palais de Justice, les
+quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet
+d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude
+jusqu'&agrave; indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent
+indispensables pour loger les troupes employ&eacute;es &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de Paris,
+v&#339;u modeste et qui a &eacute;t&eacute; bien d&eacute;pass&eacute; par la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la deuxi&egrave;me partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur
+plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compl&eacute;ter. Ainsi il
+demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'&agrave; la
+rue Saint-Nicaise et dans l'&eacute;tendue enti&egrave;re de la perspective; qu'on
+forme alors une magnifique place, avec une grille perc&eacute;e de trois portes
+de marbre blanc qui seront orn&eacute;es de statues. Pour d&eacute;gager la colonnade
+du Louvre, qui venait d'&ecirc;tre finie et r&eacute;par&eacute;e par les soins du marquis
+de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les
+&eacute;difices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'&Eacute;cole, en
+d&eacute;couvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en tra&ccedil;ant
+une place bord&eacute;e de fa&ccedil;ades uniformes et d&eacute;cor&eacute;e de deux fontaines; puis
+de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entr&eacute;e.
+Poncet de la Grave, comme on voit, est tr&egrave;s-prodigue de places, de
+statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans,
+qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des
+embellissements qui r&eacute;pond &agrave; toutes les objections, mais en oubliant de
+nous dire &agrave; quelle source elle doit s'alimenter.</p>
+
+<p>Le projet le plus original de cette deuxi&egrave;me partie est celui du Palais
+des Savants, destin&eacute; &agrave; recevoir, en une longue et grandiose
+perspective, les statues de ceux qui se sont distingu&eacute;s dans les
+diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de
+tous les grands hommes de France. L'entr&eacute;e principale doit &ecirc;tre pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des
+premiers &eacute;crivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, form&eacute;e
+par l'in&eacute;vitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des
+beaux-arts, s'&eacute;l&egrave;vera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave
+fourre partout.</p>
+
+<p>L'auteur s'applique ensuite &agrave; d&eacute;gager, &agrave; d&eacute;blayer le pont Neuf et la
+place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant
+dans de minutieux d&eacute;tails; il &eacute;num&egrave;re pour les th&eacute;&acirc;tres Fran&ccedil;ais et
+Italien des am&eacute;liorations parmi lesquelles je signalerai simplement,
+bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des
+lustres, qui a &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute;e dans nos nouvelles salles. Revenant &agrave;
+l'H&ocirc;tel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en
+construis&icirc;t un autre dont la fa&ccedil;ade donnerait sur la Seine; dans la
+direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail &agrave;
+l'H&ocirc;tel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait
+plus que de jeter sur la rivi&egrave;re, vis-&agrave;-vis la fa&ccedil;ade du nouvel H&ocirc;tel de
+Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins &agrave; droite et &agrave; gauche,
+comme celui du pont Neuf, destin&eacute;s, l'un aux feux d'artifice, l'autre &agrave;
+recevoir un ch&acirc;teau d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les
+canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large
+rue, bord&eacute;e d'une galerie de colonnes coupl&eacute;es, et des terrasses &agrave;
+balustrades sur le haut de toutes les maisons.</p>
+
+<p>Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas &agrave; pas la
+troisi&egrave;me partie comme j'ai fait pour les deux pr&eacute;c&eacute;dentes. Il y a l&agrave;
+aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent
+seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonn&eacute; d'apr&egrave;s
+un syst&egrave;me de principes fixes et g&eacute;n&eacute;raux. Je me contenterai de
+signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan
+grandiose, entra&icirc;nant &agrave; sa suite l'alignement et l'&eacute;largissement de
+toutes les rues adjacentes, de mani&egrave;re &agrave; ouvrir autour de la statue
+&eacute;questre du roi une s&eacute;rie de magnifiques perspectives. Ce projet, que
+Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a &eacute;t&eacute; envoy&eacute; (il ne dit pas
+par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagren&eacute; avait propos&eacute;
+en 1748, et plusieurs autres, consacr&eacute;s &agrave; la transformation du m&ecirc;me
+lieu, et qu'il est &eacute;tonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me ann&eacute;e, Croizet publiait son <i>Plan du centre de la Cit&eacute;</i> (1756,
+in-8&deg;), qui se rattachait au syst&egrave;me g&eacute;n&eacute;ral d'embellissements con&ccedil;u par
+la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de
+l'architecte et ing&eacute;nieur R. Pitrou faisait para&icirc;tre une s&eacute;rie de onze
+planches, o&ugrave; son mari avait d&eacute;roul&eacute; sous toutes ses faces son projet
+d'&eacute;tablissement dans la Cit&eacute; d'une grande place circulaire d&eacute;cor&eacute;e
+d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel H&ocirc;tel de Ville,
+et desservie par un ensemble de larges rues neuves destin&eacute;es &agrave; assainir
+et &agrave; d&eacute;blayer le quartier<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>Une foule d'autres t&eacute;moignages contemporains, sur lesquels nous sommes
+oblig&eacute;s de courir rapidement, d&eacute;montrent le mouvement d'id&eacute;es que
+soulevait alors cette question de la transformation de la capitale.
+Ansquer, dans ses <i>Vari&eacute;t&eacute;s philosophiques et litt&eacute;raires</i> (1762),
+consacrait un chapitre curieux &agrave; <i>Paris tel qu'il est</i>, et <i>Paris tel
+qu'il sera</i>. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs m&eacute;moires
+sur le moyen d'amener &agrave; Paris les eaux de l'Yvette, et demandait
+l'&eacute;tablissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les
+architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres,
+soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille
+Dusaussoy, dans <i>le Citoyen d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, ou diverses id&eacute;es
+patriotiques</i>, demandait l'agrandissement des halles et march&eacute;s,
+l'ach&egrave;vement du Louvre et l'&eacute;tablissement d'une vaste place devant le
+p&eacute;ristyle du palais, en r&eacute;p&eacute;tant l'architecture de ce p&eacute;ristyle, mais
+suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruis&icirc;t
+Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'H&ocirc;tel des Monnaies, et
+celui-ci sur l'emplacement de l'H&ocirc;tel de Soissons. L'H&ocirc;tel de Ville
+devait &ecirc;tre transf&eacute;r&eacute; dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde
+d'oublier la statue monumentale du roi pour compl&eacute;ter la d&eacute;coration. Il
+voulait &eacute;galement qu'on termin&acirc;t les Tuileries, qu'on restaur&acirc;t
+l'H&ocirc;tel-Dieu, et sugg&eacute;rait une foule d'autres am&eacute;liorations partielles,
+dont plusieurs &eacute;taient tr&egrave;s-raisonnables et ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es depuis. Ce
+qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy,
+c'est que, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des projets, il donne toujours les moyens d'ex&eacute;cution,
+et s'occupe d'&eacute;tablir les ressources financi&egrave;res &agrave; l'aide desquelles ils
+pourront s'accomplir. Il appuie &agrave; diverses reprises sur la n&eacute;cessit&eacute; de
+cr&eacute;er une commission et une caisse pour les embellissements de la
+ville.</p>
+
+<p>Mercier a dispers&eacute; quelques id&eacute;es sur ce sujet dans son <i>Tableau de
+Paris</i>, o&ugrave; il revient particuli&egrave;rement, avec une certaine insistance,
+sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de
+faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de
+la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin
+aux portes de la ville<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Ce projet, qui pouvait jadis para&icirc;tre une
+utopie, est tomb&eacute; aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il
+est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il
+s'ex&eacute;cute. Mais c'est surtout dans l'<i>An 2440, r&ecirc;ve s'il en fut jamais</i>
+(1770), que Mercier a l&acirc;ch&eacute; la bride &agrave; son imagination. Ce qu'il r&eacute;forme
+principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et
+humanitaire o&ugrave; il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont
+les m&#339;urs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de
+transformer mat&eacute;riellement la ville. Son r&ecirc;ve le conduit dans de grandes
+et belles rues proprement align&eacute;es, suivant l'id&eacute;al commun &agrave; tous les
+pr&eacute;curseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris
+d&eacute;sordonn&eacute;s et bizarres qui d&eacute;chiraient autrefois son oreille. Il entre
+dans des carrefours spacieux, o&ugrave; r&egrave;gne un si bon ordre qu'on n'y
+aper&ccedil;oit pas le plus l&eacute;ger embarras, et o&ugrave; il ne rencontre pas de
+voitures pr&ecirc;tes &agrave; l'&eacute;craser. La ville offre un air anim&eacute;, sans trouble
+et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener &agrave; l'aise. Par
+malheur, Mercier a oubli&eacute; de nous dire comment on s'y est pris pour
+arriver &agrave; ce beau r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Le Louvre est achev&eacute;, et l'espace qui r&egrave;gne entre le Louvre et les
+Tuileries est devenu une place immense o&ugrave; se c&eacute;l&egrave;brent les f&ecirc;tes
+publiques. Ces deux monuments r&eacute;unis forment le plus magnifique palais
+de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingu&eacute;s. Il
+voit &laquo;une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des
+citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple &eacute;tait celui de la
+Justice. L'architecture de ses murailles r&eacute;pondait &agrave; la dignit&eacute; de son
+objet.&raquo; Une petite description n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; de trop pour servir de
+mod&egrave;le &agrave; nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est
+d&eacute;cor&eacute;, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes
+qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les
+statues &eacute;questres des souverains qui ont succ&eacute;d&eacute; &agrave; Louis XV figurent au
+milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf.
+L'H&ocirc;tel de Ville s'&eacute;tend en face du Louvre, et sur les d&eacute;bris de la
+Bastille, d&eacute;truite de fond en comble, on a &eacute;lev&eacute; un temple &agrave; la
+Cl&eacute;mence. L'H&ocirc;tel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur
+un seul point au centre de la cit&eacute;, est partag&eacute; en vingt maisons
+particuli&egrave;res aux extr&eacute;mit&eacute;s du nouveau Paris.</p>
+
+<p>Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau
+pure. Les maisons, commodes et &eacute;l&eacute;gantes, sont surmont&eacute;es de terrasses
+fleuries, que recouvrent des treilles parfum&eacute;es, de sorte que les toits,
+tous d'&eacute;gale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville,
+regard&eacute;e du haut d'une tour, para&icirc;t couronn&eacute;e de fleurs, de fruits et de
+verdure.</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre
+ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du
+<i>Temple de Dieu</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; nous ne pourrions l'accompagner au <i>Monument de
+l'humanit&eacute;</i>, ni dans ce th&eacute;&acirc;tre r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; o&ugrave; l'on joue sans aucun doute
+<i>la Brouette du vinaigrier</i>, quoique sa modestie l'ait emp&ecirc;ch&eacute; d'en rien
+dire, encore moins dans ces c&eacute;r&eacute;monies fun&egrave;bres o&ugrave; les cadavres des
+morts sont r&eacute;duits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allum&eacute;s,
+sans risquer de nous laisser entra&icirc;ner trop loin en dehors de notre vrai
+cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier
+chapitre de l'<i>An</i> 2440, cette note devenue bien plus juste encore
+aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour &eacute;pigraphe &agrave; ce volume:
+&laquo;Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble &agrave; un enfant
+rachitique. Tous les sucs montent &agrave; la t&ecirc;te et la grossissent. Ces
+sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du
+corps est diaphane et ext&eacute;nu&eacute;. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Le nom de Mercier appelle naturellement celui de R&eacute;tif de la Bretonne,
+et il serait facile de p&ecirc;cher &ccedil;&agrave; et l&agrave; plus d'une id&eacute;e relative au m&ecirc;me
+sujet dans les &#339;uvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du
+ruisseau. G&eacute;om&egrave;tres et romanciers, architectes et po&euml;tes, pas un qui
+n'essaye d'apporter sa pierre &agrave; l'&eacute;difice; pas un qui ne veuille
+r&eacute;former Paris, en m&ecirc;me temps que les lois, la foi et les m&#339;urs. Tous
+les philosophes et tous les r&ecirc;veurs de ce dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, dont
+l'activit&eacute; inqui&egrave;te et fi&eacute;vreuse n'allait &agrave; rien moins qu'&agrave; reconstruire
+la soci&eacute;t&eacute; enti&egrave;re sur d'autres bases, se rencontrent en une rare
+unanimit&eacute; sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps,
+depuis le <i>Mercure</i> jusqu'aux <i>Lunes</i> du cousin Jacques, sans s'y
+heurter &agrave; des multitudes de projets, dont les plus s&eacute;rieux ne sont pas
+toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort
+d'&ecirc;tre pr&eacute;matur&eacute;s. En 1776, &agrave; la date du 10 novembre, je trouve le plan
+de la rue de Rivoli trac&eacute; tr&egrave;s-nettement dans les <i>M&eacute;moires secrets</i>. En
+1780 (28 octobre), c'est la <i>Correspondance secr&egrave;te</i> qui traite la
+question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la
+prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'&agrave; la rue de Seine, en
+abattant un pavillon du coll&eacute;ge des Quatre-Nations (aujourd'hui
+l'Institut), pour cr&eacute;er une perspective superbe du Luxembourg aux
+Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet o&ugrave; l'on ne r&eacute;clame
+&agrave; grands cris cette d&eacute;molition des pavillons du palais Mazarin, capables
+de g&acirc;ter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et
+de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que
+des raisons moins graves ont suffi pour condamner &agrave; mort bien d'autres
+monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop
+quelle est la vertu secr&egrave;te qui a sauv&eacute; ces pavillons au milieu de tant
+de ruines.</p>
+
+<p>Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou
+timides, plaisants ou s&eacute;rieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de
+la cr&eacute;ation d'une place &agrave; la transformation radicale de la ville
+enti&egrave;re, on dirait que chaque candidat a pr&eacute;sente &agrave; la m&eacute;moire cette
+parole que Voltaire &eacute;crivait en 1749, et qui semble avoir servi de
+stimulant &agrave; tous les r&eacute;formateurs, comme elle a servi d'apologie aux
+derniers travaux de M. Haussmann: &laquo;On peut, en moins de dix ans, faire
+de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont &agrave; la
+t&ecirc;te de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus
+commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque
+homme assez z&eacute;l&eacute; pour embrasser de tels projets, d'une &acirc;me assez ferme
+pour les suivre, d'un esprit assez &eacute;clair&eacute; pour les r&eacute;diger, et qu'il
+soit assez accr&eacute;dit&eacute; pour les faire r&eacute;ussir!&raquo;</p>
+
+<p>Voltaire e&ucirc;t-il prononc&eacute; son <i>Eur&ecirc;ka</i> devant M. Haussmann? Peut-&ecirc;tre!
+Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je
+suis difficile &agrave; convaincre.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait con&ccedil;u lui aussi sa
+petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli,
+dans le tome II de ses <i>&#338;uvres choisies</i>, un court <i>M&eacute;moire sur Paris</i>,
+&eacute;crit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins
+curieux de tous ces vastes projets. Nous allons d&eacute;tacher les passages
+les plus piquants de ce M&eacute;moire, o&ugrave; le spirituel et frivole Fran&ccedil;ais de
+Bruxelles indique en quelques pages, &eacute;crites malheureusement d'un style
+un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres
+en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans
+avoir l'air d'y toucher.</p>
+
+<p>&laquo;On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est
+tout simple; on doit s'attendre &agrave; cela!<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Tout ce Carrousel, ces
+baraques, cette rue Saint-Nicaise, d&eacute;shonorent Paris par l'indigne petit
+moyen de faire argent de tout. La grande &eacute;conomie est de n'en pas
+avoir...<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> Des extr&eacute;mit&eacute;s du pavillon de la Com&eacute;die fran&ccedil;aise des
+Tuileries, on tirera une ligne de b&acirc;timents qui fermera cette place et
+joindra le vieux Louvre. La d&eacute;coration sera dans le genre des deux
+autres, sans y ressembler tout &agrave; fait. Un toit &agrave; l'italienne; vis-&agrave;-vis,
+des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place,
+une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame
+Infante, apportent la tristesse sur un quai o&ugrave; l'on ne doit voir r&eacute;gner
+que l'ordre et la magnificence. Apr&egrave;s l'avoir rendu soign&eacute;, d&eacute;cor&eacute;, et
+l'avoir d&eacute;barrass&eacute; de tout ce qui le d&eacute;figure, on b&acirc;tira, depuis le
+vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de m&ecirc;me
+ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera
+toutes les maisons qui sont &agrave; pr&eacute;sent entre la rue de la Monnaie et le
+vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on
+puisse se promener jusque-l&agrave;, toutes les maisons qui bordent le
+quai<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de
+laquelle il y aura, comme &agrave; l'autre, une fontaine immense, on pourra
+d&eacute;couvrir la rivi&egrave;re, sous cette galerie qui sera la premi&egrave;re galerie du
+monde.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut b&acirc;tir la place de Louis XV, du c&ocirc;t&eacute; du quai et des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, de m&ecirc;me que les deux b&acirc;timents qui sont &agrave; droite et &agrave;
+gauche de la rue Royale... Il y a d&eacute;j&agrave; assez de vide par le jardin, et
+il est n&eacute;cessaire de renfermer la rivi&egrave;re jusque vis-&agrave;-vis de l'&Eacute;cole
+militaire, o&ugrave; je veux que Paris finisse<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il faudra b&acirc;tir tout le
+Cours-la-Reine. On y fera des &eacute;curies pour le roi, d&eacute;cor&eacute;es avec tous
+les attributs et la magnificence possibles... Ce b&acirc;timent immense
+fermera les Champs-&Eacute;lys&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, comme la rue
+Saint-Honor&eacute; fait de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Une grande grille depuis l'&Eacute;cole
+militaire jusqu'&agrave; la Seine, une depuis la Seine jusqu'&agrave; ces &eacute;curies, et
+une autre derri&egrave;re, de toute la largeur des Champs-&Eacute;lys&eacute;es jusqu'au
+faubourg Saint-Honor&eacute;, d&eacute;termineront Paris du c&ocirc;t&eacute; de Versailles et du
+bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui
+enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la
+Chauss&eacute;e-d'Antin jusqu'&agrave; la rue Charonne. Ces deux lignes tir&eacute;es,
+bord&eacute;es de huit rang&eacute;es d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne
+sera plus permis de sortir pour b&acirc;tir, puisqu'il faut finir une fois<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>
+et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'ach&egrave;ve
+rien....</p>
+
+<p>&laquo;On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par
+exemple, le serait ais&eacute;ment par des fa&ccedil;ades uniformes et des toits &agrave;
+l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux
+b&acirc;timents &agrave; faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise d&eacute;grade
+tout. Que de m&ecirc;me les clochers soient d&eacute;fendus, si l'on s'avise de
+reb&acirc;tir des &eacute;glises<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.... Les ob&eacute;lisques, les thermes, les pyramides,
+les colonnes plac&eacute;es partout o&ugrave; il s'est pass&eacute; quelque grand &eacute;v&eacute;nement,
+le consacreront pour jamais &agrave; la m&eacute;moire.... De m&ecirc;me dans les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, qui, sans cela, ne m&eacute;ritent pas d'en porter le nom, je
+veux voir le buste ou la statue &eacute;questre des h&eacute;ros &agrave; qui la France doit
+ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets d&eacute;di&eacute;s &agrave; des actions
+moins &eacute;clatantes, mais plus h&eacute;ro&iuml;ques que des batailles.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens d'&eacute;difier pour le c&#339;ur, &eacute;difions pour l'esprit. Dans la cour
+immense, renferm&eacute;e entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront
+renferm&eacute;s toutes les acad&eacute;mies et les bustes de ceux qui ont fait le
+plus d'honneur et de plaisir... Les b&acirc;timents publics qu'on peut faire
+pour l'ordre, le secours et la f&eacute;licit&eacute; publique, orneront, par une
+fa&ccedil;ade simple, noble et sage, le quai de l'autre c&ocirc;t&eacute;, partout o&ugrave; l'on
+voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des d&eacute;p&ocirc;ts, des
+manufactures, tout ce qu'on voudra.</p>
+
+<p>&laquo;Je deviens un Chamouzet<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire
+pourquoi, dans les pays o&ugrave; il n'y a point de rivi&egrave;re, on voit arriver
+des navires &agrave; trois m&acirc;ts d&eacute;poser les richesses du nouveau monde &agrave; la
+porte des commer&ccedil;ants, dans le temps qu'on ne conna&icirc;t sur la Seine que
+la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien
+basses dans certains temps de l'ann&eacute;e, mais on pourrait la rendre plus
+profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'&agrave; la mer n'est
+pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir
+passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les
+jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, reb&acirc;ti en entier par de
+riches n&eacute;gociants, deviendrait une petite ville tout enti&egrave;re au
+commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal.
+C'est l&agrave; qu'on emploierait une belle s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'architecture, et que
+l'on &eacute;l&egrave;verait au milieu un superbe b&acirc;timent en arcades, pour la Bourse.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois l'air obscurci ou plut&ocirc;t &eacute;clair&eacute; par des pavillons d'or et
+d'azur; je vois d&eacute;j&agrave; flotter au gr&eacute; des vents, au milieu de Paris, les
+banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois,
+etc.&raquo; Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que
+le lecteur ne s'&eacute;crie comme l'Intim&eacute;:</p>
+
+<p class="c">
+Quand aura-t-il tout vu?<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Partout, dans Paris, o&ugrave; l'&#339;il sera choqu&eacute; de l'&acirc;pret&eacute; des pierres qui
+en rendent quelques parties semblables &agrave; des carri&egrave;res, des plantations
+et des tapis de verdure &eacute;gayeront et adouciront le tableau, quand cela
+ne sera pas contraire &agrave; la dignit&eacute;<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Il faut plaire quelquefois et ne
+pas toujours &eacute;tonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle
+soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le
+centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre m&ecirc;me au
+joli, vers les bords de cette immense cit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa
+d&eacute;coration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en
+a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain,
+vers l'ancienne Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise: toutes en ordres diff&eacute;rents
+d'architecture, et en &eacute;vitant le m&ecirc;me ton qui fatigue m&ecirc;me en sa
+beaut&eacute;... Partout des fontaines,&mdash;des cascades m&ecirc;me, si cela est
+possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafra&icirc;chit et vivifie
+tout... Que tout Paris ait l'air d'une f&ecirc;te: cela va si bien au
+caract&egrave;re des Fran&ccedil;ais!&raquo;</p>
+
+<p>Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver
+plus s&ucirc;rement, il fera bien de lire, dans le m&ecirc;me recueil du prince de
+Ligne, certain <i>Projet de ville agr&eacute;able</i> o&ugrave;, pour entretenir les c&#339;urs
+en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait &ecirc;tre peinte
+de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des
+tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une
+&eacute;charpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi
+haut, mais plus l&eacute;ger que les turbans; les femmes, des l&eacute;vites avec
+ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur
+la t&ecirc;te une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les
+brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas
+s'arr&ecirc;ter &agrave; mi-chemin dans la voie des r&eacute;formes.</p>
+
+<p>En 1791, le marquis de Villette &eacute;crivait les lignes suivantes, que je
+trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a
+reproduites dans le premier volume de son <i>Miroir de Paris</i>:</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on cr&eacute;e deux places d'&eacute;diles, j'en demande une pour moi. Je ne
+propose d'&eacute;lever aucun &eacute;difice<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Pour faire de Paris une des plus
+belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>: les
+chefs-d'&#339;uvre sont faits<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>; il ne s'agit que de les montrer.</p>
+
+<p>&laquo;Je renverserai des masures, et les passants seront enchant&eacute;s &agrave; la vue
+des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte
+Saint-Martin, et je laisse la place nette<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Je renverse une
+demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre
+hommage &agrave; cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Cent ouvriers, sous mes fen&ecirc;tres, &eacute;l&egrave;vent un parapet qui certainement
+n'avait besoin d'aucune r&eacute;paration; et voil&agrave; que, me croyant log&eacute; sur
+les bords de la Seine, on m'escamote la rivi&egrave;re. Si l'on en usait comme
+&agrave; Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune
+r&eacute;paration, et que la propret&eacute; anglaise a soin de peindre tous les ans;
+mais, en laissant l&agrave; toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en
+fait d'utilit&eacute; commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas,
+n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels &agrave;
+entreprendre?&raquo;</p>
+
+<p>Ici Charles de Villette &eacute;num&egrave;re rapidement une dizaine de ces travaux
+essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:</p>
+
+<p>&laquo;En r&eacute;formant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons
+plus ni Jacobins, ni Th&eacute;atins, ni grands ni petits Augustins, ni toute
+cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon go&ucirc;t s'offensaient &agrave;
+chaque pas<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Les monast&egrave;res seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et
+des &eacute;glises les unes seront &eacute;rig&eacute;es en paroisses, les autres seront
+supprim&eacute;es<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Il faut donc les d&eacute;baptiser dans la langue du peuple.
+Pourquoi ne donnerait-on pas &agrave; ces paroisses le nom des sections? C'est
+ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appel&eacute;s paroisse de
+Grenelle. Cette d&eacute;nomination para&icirc;t bien plus simple que le
+Pierre-aux-B&#339;ufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur,
+Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'H&ocirc;pital ou le
+Jacques-du-Haut-Pas<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Vous feriez de la vaste &eacute;glise des Th&eacute;atins un superbe magasin de bl&eacute;:
+les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivi&egrave;re, d&eacute;bordent
+commod&eacute;ment devant la porte<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Vous enl&egrave;veriez en m&ecirc;me temps ces deux pavillons du coll&eacute;ge Mazarin,
+qui donneraient tout &agrave; coup au plus beau quai de Paris une face
+nouvelle, et vous renonceriez bien vite &agrave; vendre, comme on vient de
+faire, les trois premi&egrave;res maisons du quai de Conti, qui d&eacute;passent
+l'alignement de la Monnaie.</p>
+
+<p>&laquo;Je propose d'enlever la grille d'or qui &eacute;tincelle dans les boues, et
+qui &eacute;crase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la
+Justice. Une porte simple, d'un style s&eacute;v&egrave;re, conviendrait mieux.
+J'aimerais &agrave; voir cette grille fastueuse &eacute;tal&eacute;e au milieu du Carrousel.
+On renverserait sans piti&eacute; les cahutes inf&acirc;mes qui nous cachent le plus
+beau des palais<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Je demande encore la permission de d&eacute;gager le pavillon de Flore<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, et
+de combler les foss&eacute;s du Suisse, m&ecirc;me sans &eacute;gard pour sa buvette. Ce
+passage, aujourd'hui le plus fr&eacute;quent&eacute; de Paris, o&ugrave; arrivent tant
+d'accidents dont je suis chaque jour t&eacute;moin, ne serait plus un objet de
+terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que
+l'on ouvr&icirc;t toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf
+jusqu'&agrave; l'angle du pavillon...</p>
+
+<p>&laquo;Les Capucines renvers&eacute;es feraient voir le boulevard<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Ces vastes
+monast&egrave;res des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine
+de la nation: c'est l&agrave; qu'il faut &eacute;lever le temple de la Patrie, en face
+de la place Vend&ocirc;me. Il se trouverait sur l'alignement des belles
+colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce
+nouvel &eacute;difice n&eacute;cessiterait le d&eacute;blayement de la rue projet&eacute;e, qui, en
+isolant tout &agrave; fait la demeure du prince, joindrait par contigu&iuml;t&eacute; le
+Carrousel &agrave; la place Louis XV.</p>
+
+<p>&laquo;Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante d&egrave;s le d&eacute;clin du
+jour, ne pourrait-elle pas &ecirc;tre m&eacute;tamorphos&eacute;e en une immense et superbe
+galerie couverte, o&ugrave; le commerce, en &eacute;talant ses richesses, animerait
+tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la
+promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les
+averses<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. Si l'on avait encore quelques millions &agrave; d&eacute;penser,
+assur&eacute;ment il vaudrait mieux les jeter l&agrave; qu'&agrave; Fontainebleau, Compi&egrave;gne
+ou Rambouillet...</p>
+
+<p>&laquo;Je me transporte aux deux extr&eacute;mit&eacute;s de Paris, et j'y place deux
+monuments nationaux: sur ces immenses d&eacute;bris de la Bastille, j'aimerais
+&agrave; voir un ob&eacute;lisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le
+souvenir, mais l'horreur du despotisme, encha&icirc;ner &agrave; sa base les quatre
+figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux mod&egrave;les ne
+seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient &agrave; merveille non pas
+le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur
+et le d&eacute;sespoir. Groupez &agrave; l'entour les embl&egrave;mes de l'autorit&eacute;, de la
+toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de
+tous les vices de l'ancien r&eacute;gime<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Je place l'autre monument &agrave; l'&Eacute;toile. Par contraste, j'asseois en id&eacute;e
+une pyramide de marbre blanc au m&ecirc;me endroit o&ugrave; Louis XVI avait &eacute;lev&eacute;
+une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre
+blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la
+Justice et de la Paix. Le supr&ecirc;me pouvoir ex&eacute;cutif qui a jet&eacute; par les
+fen&ecirc;tres <i>cent mille &eacute;cus</i> pour &eacute;clairer passag&egrave;rement la solennit&eacute; de
+son occupation<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, n'aurait-il pas un plaisir plus cher &agrave; son c&#339;ur
+d'employer la m&ecirc;me somme &agrave; nous laisser un monument durable de sa bonne
+foi et de son amour pour la constitution?</p>
+
+<p>&laquo;Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer &agrave; garantir
+ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.</p>
+
+<p>&laquo;J'esquive &agrave; toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le
+coin de la rue, et je re&ccedil;ois un timon pr&eacute;cis&eacute;ment dans le br&eacute;chet. C'en
+est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage
+libre au public, et que la Providence avait plac&eacute; l&agrave; pour mon salut.</p>
+
+<p>&laquo;Si les rez-de-chauss&eacute;e, si les boutiques des maisons qui forment les
+encoignures des rues &eacute;taient abandonn&eacute;s aux gens de pied, comme il y en
+a d&eacute;j&agrave; beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en r&eacute;sulterait d'utile,
+et combien de malheurs on pr&eacute;viendrait en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&laquo;En accordant ainsi, &agrave; chaque encoignure des carrefours, un espace en
+triangle de huit &agrave; dix pieds de c&ocirc;t&eacute; seulement, on fournirait aux
+malheureux pi&eacute;tons le moyen d'&eacute;chapper aux dangers presque in&eacute;vitables
+de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un
+grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards,
+et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile
+la nuit pour les citoyens qui font la garde<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Je crois inutile de poursuivre plus loin cet expos&eacute;, qui montre que le
+marquis de Villette e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne de devenir le secr&eacute;taire de M.
+Haussmann.</p>
+
+<p>Cependant, ce n'est l&agrave; qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui
+que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas
+Mitti&eacute;.</p>
+
+<p>Stanislas Mitti&eacute; a d&eacute;velopp&eacute; ses id&eacute;es dans une brochure qui porte pour
+titre: <i>Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris</i>
+(in-8&deg;, 1804). Il &eacute;num&egrave;re ses vues colossales comme la chose la plus
+simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et
+mythologique prodigalit&eacute; il entasse &agrave; tous les points de Paris les
+statues, les fontaines et les colonnades.</p>
+
+<p>Il d&eacute;core la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de
+coquille, attel&eacute; de chevaux marins et conduit par des Tritons, o&ugrave; l'on
+verra Neptune assis sur son char, et ayant &agrave; sa droite Mars, sur la t&ecirc;te
+duquel une Renomm&eacute;e posera la couronne de l'Immortalit&eacute;, tandis qu'une
+troupe de Nymphes et de Sir&egrave;nes, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e par un G&eacute;nie, portera les
+palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui
+conduit au temple de la Madeleine, il &eacute;tablit des pi&eacute;destaux surmont&eacute;s
+de taureaux, embl&egrave;mes de la force, pour faire pendant aux chevaux de
+marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles
+supporteront des statues en ga&icirc;ne, adoss&eacute;es &agrave; des barres de fer, sur
+lesquelles seront perch&eacute;s des aigles, faucons, vautours, qui &eacute;tendront
+un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.</p>
+
+<p>Dans le jardin des Tuileries, ind&eacute;pendamment de nouveaux parterres et de
+nouvelles all&eacute;es, de trois bassins &agrave; grands sujets mythologiques, d'un
+nombre infini de statues repr&eacute;sentant toutes les m&eacute;tamorphoses de la
+Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses
+les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir
+reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de
+faire savoir que, dans ce dernier, &laquo;l'int&eacute;rieur sera en marbre blanc,
+les portes en bronze cisel&eacute;, les fen&ecirc;tres en nappes d'eau transparentes,
+et les entre-crois&eacute;es en colonnes hydrauliques, sur lesquelles
+descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces
+entre-colonnes hydrauliques seront orn&eacute;es de cand&eacute;labres de porcelaine
+de S&egrave;vres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les
+bustes de nos plus grands capitaines.... La vo&ucirc;te en bas-relief sera
+parsem&eacute;e de pierreries qui, taill&eacute;es en pointe de diamant, &eacute;tincelleront
+&agrave; la lumi&egrave;re. Dans les angles seront des divinit&eacute;s.... Un parquet,
+m&eacute;lang&eacute; de bois de citron, d'&eacute;b&egrave;ne et d'acajou, formera une table
+m&eacute;canique de trois cents couverts, divis&eacute;e en trois parties..., dont la
+troisi&egrave;me composera le plateau, qui, aussi grand que le th&eacute;&acirc;tre de
+l'Op&eacute;ra, offrira diverses d&eacute;corations en relief, comme villes,
+rivi&egrave;res, campagnes, forteresses, arm&eacute;es rang&eacute;es en bataille; une autre
+fois, le plateau sera remplac&eacute; par un bassin qui repr&eacute;sentera la mer,
+sur lequel naviguera une flotille, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Dans les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, Mitti&eacute; &eacute;tablit quatre grottes &agrave; jour en forme
+d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront
+leurs eaux &agrave; grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues
+situ&eacute;s au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'&eacute;l&eacute;gants
+bocages, des berceaux myst&eacute;rieux, des ruisseaux et des cascades, un
+labyrinthe offrant, &agrave; chacun de ses d&eacute;tours, les plus riantes
+imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits &eacute;difices de
+fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de
+V&eacute;nus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres g&eacute;ants, dans
+le centre duquel s'&eacute;l&egrave;vera le temple de Diane, &laquo;qui sera octogone, avec
+les embl&egrave;mes de la chasse, et entour&eacute; d'un balcon pour qu'on puisse voir
+de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, &agrave; la fin des huit routes
+principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions
+antiques de la Gr&egrave;ce et d'Herculanum.&raquo; Il y arrange ensuite un rocher,
+surmont&eacute; d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec
+l'effigie d'Hom&egrave;re; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de
+coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe &agrave; feu pour les
+verser &agrave; cascades et &agrave; gros bouillons dans la rivi&egrave;re des Amazones. Au
+bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes
+sont port&eacute;es par des Amazones que surmonte la statue d'Act&eacute;on, et o&ugrave;
+l'on voit dans le plafond Diane entour&eacute;e de ses Nymphes, qui semblent en
+mouvement dans les airs, servira aux danses champ&ecirc;tres et aux concerts
+d'harmonie.</p>
+
+<p>Sur la rive droite du fleuve, il &eacute;tend la vall&eacute;e de Gargarathie, avec
+des chaumi&egrave;res, des vergers, des troupeaux de b&eacute;tail et des ruisseaux
+coulant doucement jusqu'au bout de la colline, &laquo;d'o&ugrave; ils se
+pr&eacute;cipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le m&eacute;canisme
+mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, o&ugrave; les Cyclopes forgeront
+des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'&eacute;normes
+marteaux&raquo; sous des vo&ucirc;tes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqu&eacute;
+par des mausol&eacute;es, des rameaux, des cypr&egrave;s, et o&ugrave; l'on descendra par des
+escaliers rustiques, &eacute;clair&eacute; par les faibles lueurs de lampes
+mortuaires, les pr&ecirc;tres et les pr&ecirc;tresses de l'Op&eacute;ra c&eacute;l&eacute;breront, en
+guise de spectacle, toutes les c&eacute;r&eacute;monies et tous les sacrifices du
+paganisme,&laquo;au son d'une musique d&eacute;chirante, de voix s&eacute;pulcrales et de
+timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'&acirc;me des impressions
+de terreur et d'effroi.&raquo;</p>
+
+<p>Ouf! restons-en l&agrave;. L'imagination mythologique du citoyen Mitti&eacute; est
+impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire.
+Apr&egrave;s ces &eacute;chantillons de son syst&egrave;me d'embellissements, il est pour le
+moins inutile de nous arr&ecirc;ter aux choses splendides qu'il s&egrave;me sur la
+place Vend&ocirc;me, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la
+place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en d&eacute;molissant
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le clo&icirc;tre et les rues voisines, etc. Le
+citoyen Mitti&eacute; &eacute;tait pourtant un financier habile, qui avait acquis
+quelque notori&eacute;t&eacute; dans les affaires d'administration. Il a soin de nous
+apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte
+du gouvernement, avaient fort admir&eacute; son plan, et il est certain en
+effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.</p>
+
+<p>Sans aller aussi loin que le trop ing&eacute;nieux Mitti&eacute;, on sait tout ce que
+Napol&eacute;on I<sup>er</sup> fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une
+cons&eacute;quence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils &agrave;
+&eacute;clore de toutes parts. Apr&egrave;s le r&egrave;gne de Louis XV, le r&egrave;gne de Napol&eacute;on
+I<sup>er</sup> est celui o&ugrave;, la verve des utopistes, d'ailleurs refoul&eacute;e et
+tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donn&eacute; la plus
+ample carri&egrave;re au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Acad&eacute;mie
+fran&ccedil;aise elle-m&ecirc;me proposait pour sujet de concours aux po&euml;tes en
+1811<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Parmi les multitudes de brochures publi&eacute;es sur ce sujet
+in&eacute;puisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet,
+qui les a r&eacute;unies et r&eacute;sum&eacute;es, en 1808, dans son volume d'<i>Observations
+sur les embellissements de Paris</i>. C'est l&agrave; qu'on pourra voir, entre
+autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les
+temples alors), qu'il propose d'&eacute;lever entre le Louvre et les Tuileries,
+et son projet pour compl&eacute;ter la d&eacute;coration de la place de la Concorde,
+par l'adjonction aux quatre angles de quatre ob&eacute;lisques enrichis de
+statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est
+absolument impossible &agrave; analyser, par le nombre et la vari&eacute;t&eacute; des points
+qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne
+s'&eacute;gare pas dans l'impossible, et la plupart de ses <i>observations</i> n'ont
+trait qu'&agrave; des r&eacute;formes et &agrave; des am&eacute;liorations de d&eacute;tail, ou tout au
+moins &agrave; des monuments d&eacute;cr&eacute;t&eacute;s, au sujet desquels il expose ses id&eacute;es et
+ses vues.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, c&eacute;l&eacute;br&egrave;rent les
+embellissements de Paris et expos&egrave;rent leurs syst&egrave;mes dans deux
+brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'ann&eacute;e m&ecirc;me de la
+chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du
+Nouvel-&Eacute;lys&eacute;e, tra&ccedil;ait le plan d'un monument original &agrave; &eacute;lever en
+l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la R&eacute;volution.
+Enfin, pour nous borner l&agrave;, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses
+<i>Projets d'embellissements de Paris</i> (in-folio, avec 13 planches), qu'il
+avait con&ccedil;us sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des
+ponts et chauss&eacute;es du d&eacute;partement de la Seine. Il y demandait
+particuli&egrave;rement l'&eacute;tablissement de trottoirs dans toutes les rues, la
+cr&eacute;ation d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures l&eacute;g&egrave;res et les
+cavaliers dans la partie gauche des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, depuis la place de
+la Concorde jusqu'&agrave; l'all&eacute;e des Veuves, y compris le Cours-la-Reine;
+enfin l'&eacute;rection de trois fontaines monumentales servies avec le m&ecirc;me
+volume d'eau du canal de l'Ourcq r&eacute;parti sur trois hauteurs diff&eacute;rentes:
+la premi&egrave;re sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-&agrave;-vis la rue
+Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire cr&eacute;&eacute;e au boulevard
+Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de mani&egrave;re &agrave;
+former point de vue d&egrave;s le Palais-Royal, et la troisi&egrave;me au milieu du
+Palais-Royal m&ecirc;me. Il donne les dessins de ces trois ch&acirc;teaux d'eau,
+dont le second est d'une majest&eacute;, le dernier d'une gr&acirc;ce et d'une
+&eacute;l&eacute;gance tr&egrave;s-remarquables. Quant &agrave; la place Royale, il voudrait qu'on
+la d&eacute;cor&acirc;t d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyr&eacute;n&eacute;es, imitation
+de la piscine de la cour des Lions, &agrave; l'Alhambra de Grenade.</p>
+
+<p>Il n'y a rien l&agrave; de bien &eacute;tonnant, non plus que dans le <i>Pr&eacute;cis
+historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec
+l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire</i>, publi&eacute; en 1827
+par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Am&eacute;d&eacute;e Tissot,
+jusqu'&agrave; la hauteur de Stanislas Mitti&eacute;, pour le moins.</p>
+
+<p>M. Am&eacute;d&eacute;e Tissot &eacute;crivait sous la Restauration. C'&eacute;tait un esprit
+f&eacute;cond, original et hardi, qui a exerc&eacute; sur tous les sujets son
+imagination in&eacute;puisable. La peine de mort, le jury, la t&eacute;l&eacute;graphie, le
+journalisme, les chambres, la litt&eacute;rature, la po&eacute;sie, les arts, la
+police et la politique, ont tour &agrave; tour ou en m&ecirc;me temps attir&eacute; ses
+m&eacute;ditations, et il a sem&eacute; dans toutes les voies des aper&ccedil;us o&ugrave;, au
+milieu de bon nombre de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s et d'extravagances, les id&eacute;es
+ing&eacute;nieuses ne manquent pas. Il a invent&eacute; le polydrame, les vers de
+quatorze syllabes, la <i>Soci&eacute;t&eacute; des gouvernements l&eacute;gitimes</i>, r&eacute;gl&eacute;e par
+des congr&egrave;s p&eacute;riodiques, le <i>Syst&egrave;me de contre-harmonie universelle</i>, et
+beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses
+brochures.</p>
+
+<p>On ne s'&eacute;tonnera plus maintenant qu'Am&eacute;d&eacute;e Tissot, ou de Tissot, comme
+il signe, ait &eacute;galement invent&eacute; une nouvelle mani&egrave;re de construire les
+maisons et les villes. C'est dans son volume de <i>Paris et Londres
+compar&eacute;s</i> (1830), que nous avons trouv&eacute; l'expos&eacute; de ce syst&egrave;me,
+applicable surtout &agrave; Paris dans la pens&eacute;e de l'auteur, et o&ugrave; M.
+Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra
+aussi qu'en poussant les cons&eacute;quences du syst&egrave;me actuel &agrave; leurs limites
+extr&ecirc;mes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (<i>Paris
+futur</i>), je n'ai rien exag&eacute;r&eacute;, et que je me trouve d&eacute;pass&eacute; encore, sur
+plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont r&ecirc;v&eacute;, avec une bonne
+foi et une gravit&eacute; parfaites, la transformation de la grande ville.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie
+centrale, de vingt-quatre &agrave; trente pieds de largeur, est creus&eacute;e &agrave; la
+profondeur de douze &agrave; quinze pieds. Cette rue basse est destin&eacute;e aux
+voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque c&ocirc;t&eacute; de
+cette rue basse sont les portes inf&eacute;rieures des maisons, les magasins de
+bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les &eacute;loigne
+des habitations, comme on le fait &agrave; Londres, pour s'&eacute;pargner le bruit et
+l'odeur d&eacute;sagr&eacute;able et dangereuse qui r&eacute;sulte du voisinage des &eacute;curies.</p>
+
+<p>&laquo;De chaque c&ocirc;t&eacute; de la rue basse est une balustrade &agrave; hauteur d'appui, et
+l&agrave;, depuis le trottoir d&eacute;couvert, qui a douze &agrave; quinze pieds de largeur
+et qui doit &ecirc;tre plant&eacute; d'arbres, on voit sans danger se croiser les
+rapides voitures &agrave; vapeur<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, les omnibus, les dames blanches et les
+&eacute;quipages des princes, des nobles et des parvenus.</p>
+
+<p>&laquo;Entre les maisons et ce trottoir, il existe, &agrave; son niveau, une galerie
+vitr&eacute;e de quinze &agrave; vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du
+Palais-Royal, mais mieux orn&eacute;e. Des tuyaux de chaleur, des po&ecirc;les plac&eacute;s
+de distance en distance temp&egrave;rent, en hiver, la rigueur du froid.</p>
+
+<p>&laquo;Des conduits de fra&icirc;cheur am&egrave;nent, en &eacute;t&eacute;, l'air frais des passages
+souterrains et des jardins dans cette galerie, o&ugrave; des toiles teintes
+interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.</p>
+
+<p>&laquo;On se servira de pr&eacute;f&eacute;rence de portes &agrave; coulisses, qui ne causent aucun
+bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.</p>
+
+<p>&laquo;Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre &eacute;tages au-dessus du sol,
+sont couvertes par des terrains orn&eacute;s d'arbustes, de fleurs et de
+statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice
+et respirer un air pur.</p>
+
+<p>&laquo;On n'emploie que la pierre, les m&eacute;taux, la brique et des mat&eacute;riaux
+incombustibles pour la construction de ces maisons<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. On pourra avoir,
+pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des
+moyens m&eacute;caniques. Tous les appartements d'une maison, e&ucirc;t-elle soixante
+locataires, seront chauff&eacute;s simultan&eacute;ment par des calorif&egrave;res, &agrave; un
+degr&eacute; r&eacute;gl&eacute; par le thermom&egrave;tre. Les escaliers et vestibules seront aussi
+chauff&eacute;s de cette mani&egrave;re<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.</p>
+
+<p>&laquo;Les galeries couvertes continueront leur cours, apr&egrave;s s'&ecirc;tre crois&eacute;es,
+par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en cha&icirc;nes, en fils de fer ou
+autres.</p>
+
+<p>&laquo;Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les
+quartiers, diff&eacute;rents ordres d'architecture<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, et m&ecirc;me ceux qui, tels
+que l'architecture gothique, turque, chinoise, &eacute;gyptienne, birmane,
+etc., ne sont point classiques<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Les fontaines, les ob&eacute;lisques, les pyramides, les salles de spectacle,
+de concert, de bal, les casinos, les temples pour les diff&eacute;rentes
+religions, les mus&eacute;es, seront toujours assez &eacute;loign&eacute;s des autres
+constructions pour produire le plus bel effet possible.</p>
+
+<p>&laquo;Les loyers de la ville centrale seront n&eacute;cessairement chers, mais il
+faut consid&eacute;rer quelles &eacute;conomies feront ceux qui l'habiteront.</p>
+
+<p>&laquo;On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas &eacute;quipage, &eacute;conomisera
+par ann&eacute;e deux cents francs, qu'il aurait d&eacute;pens&eacute;s de plus en
+habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait v&eacute;cu dans une ville
+comme Paris, o&ugrave; les cochers de fiacre semblent avoir fait avec
+l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait
+donc environ six cents francs par an d'&eacute;conomie par m&eacute;nage. C'est au
+propri&eacute;taire de la maison qu'on payerait cet exc&eacute;dant, pour se trouver
+assur&eacute; mat&eacute;riellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,
+contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussi&egrave;re, et
+g&eacute;n&eacute;ralement contre l'insalubrit&eacute;, les maladies et les cruels accidents
+qui r&eacute;sultent de l'imperfection des villes actuelles.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on observe combien ma nouvelle mani&egrave;re de construire les villes y
+diminuera la mortalit&eacute;, il faudra ajouter aux consid&eacute;rations qui
+pr&eacute;c&egrave;dent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus
+longtemps et mieux portant, pour les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Ce plan est assur&eacute;ment fort ing&eacute;nieux, mais Cyrano de Bergerac en avait
+expos&eacute; un plus ing&eacute;nieux encore dans son <i>Histoire comique de la lune</i>.
+Il raconte que les indig&egrave;nes de cet astre habitent des villes mobiles ou
+des villes s&eacute;dentaires. Dans les premi&egrave;res, les maisons, construites
+d'un bois fort l&eacute;ger, reposent sur quatre roues, et peuvent se d&eacute;placer
+sans peine &agrave; l'aide de voiles qu'on d&eacute;ploie au devant de ces vaisseaux
+terrestres, ou plut&ocirc;t lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un
+m&eacute;canisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour &eacute;viter
+les intemp&eacute;ries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur
+elles-m&ecirc;mes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des
+escargots dans leur coquille, me semblent particuli&egrave;rement dignes des
+m&eacute;ditations de nos architectes, et je les crois appel&eacute;es &agrave; jouer un
+grand r&ocirc;le dans les villes de l'avenir.</p>
+
+<p>Puisqu'on refait Paris &agrave; neuf, rien ne s'opposerait &agrave; ce qu'on appliqu&acirc;t
+le syst&egrave;me d'Am&eacute;d&eacute;e Tissot. Mais ce pr&eacute;d&eacute;cesseur de M. Haussmann sait
+s'adapter &agrave; toutes les situations, et, &laquo;en attendant la reconstruction
+successive de tout le vieux Paris,&raquo; il termine son volume par un <i>Projet
+d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la
+Concorde) et les Champs-&Eacute;lys&eacute;es</i>, projet qui pourrait &ecirc;tre d'une
+application imm&eacute;diate. Il est &agrave; remarquer que ces deux points de Paris
+sont ceux qui ont fourni le th&egrave;me le plus in&eacute;puisable &agrave; tous les
+faiseurs de plans: on l'a d&eacute;j&agrave; vu, et on le verra encore<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. Voici les
+points les plus saillants du projet de Tissot:</p>
+
+<p>Une double colonnade, allant de l'entr&eacute;e des Champs-&Eacute;lys&eacute;es &agrave; la
+barri&egrave;re de l'&Eacute;toile, en dessinant &ccedil;&agrave; et l&agrave; des places circulaires,
+servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les
+intemp&eacute;ries des saisons; la partie sup&eacute;rieure formerait une galerie,
+&eacute;galement destin&eacute;e &agrave; la promenade, et o&ugrave; l'on disposerait des gradins
+aux jours de f&ecirc;te. De distance en distance s'&eacute;l&egrave;veraient, support&eacute;es par
+des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans
+les architectures les plus vari&eacute;es et suivant tous les genres de
+fantaisie, surmont&eacute;es de terrasses avec des vases de fleurs, statues,
+kiosques et rotondes, entour&eacute;es de fontaines et de jardins anglais. On
+pourrait, pr&egrave;s de la Seine, construire une montagne artificielle,
+surmont&eacute;e d'un belv&eacute;d&egrave;re, embellie par une cascade, des grottes, un
+chalet suisse, et o&ugrave; l'on placerait en outre un observatoire public.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, en face des Tuileries, on &eacute;l&egrave;verait deux
+&eacute;difices, en harmonie avec le Garde-Meuble, d&eacute;cor&eacute;s de tableaux
+monumentaux de vingt-cinq &agrave; trente pieds de hauteur sur soixante &agrave;
+quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en m&eacute;tal peint,
+soit en relief. Ces deux &eacute;difices, dont les salles devraient pouvoir
+contenir cinq &agrave; six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y
+donnerait concerts, bals, banquets, com&eacute;dies, et on y ferait
+l'exposition des produits de l'industrie.</p>
+
+<p>Il serait convenable de compl&eacute;ter la d&eacute;coration de la salle par deux
+colonnes monumentales, torses et en partie dor&eacute;es, d'une hauteur pour le
+moins &eacute;gale &agrave; celle de la colonne Vend&ocirc;me, mais d'une forme plus
+gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de
+la Cl&eacute;mence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de
+pr&eacute;f&eacute;rence dans le jardin, l'auteur voudrait voir &eacute;tablir deux vastes
+rotondes vitr&eacute;es, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une
+esp&egrave;ce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie
+souterraine, soutenue par une double rang&eacute;e de colonnes massives, comme
+les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie
+souterraine, orn&eacute;e de bas-reliefs, rev&ecirc;tue de pierre de lave peinte,
+traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et
+conduirait aussi au Casino.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a longtemps, ajoute Am&eacute;d&eacute;e Tissot, que j'ai form&eacute; le projet d'un
+&eacute;difice d'un genre neuf, mais tr&egrave;s-simple, et destin&eacute; aux concerts. Il
+s'agirait d'une sph&egrave;re de quatre-vingts &agrave; cent pieds de diam&egrave;tre, dont
+une moiti&eacute; serait enfonc&eacute;e dans la terre et l'autre s'&eacute;l&egrave;verait
+au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient
+dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait
+plac&eacute; dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout
+resplendissant de l'&eacute;clat des lumi&egrave;res et r&eacute;unissant une brillante
+soci&eacute;t&eacute;, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y
+faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal
+refuserait d'avancer quatre-vingts &agrave; cent millions pour des
+constructions dans les Champs-&Eacute;lys&eacute;es<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>. Mais si la ville accordait
+de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les d&eacute;penses de
+pur embellissement &agrave; une soci&eacute;t&eacute; de capitalistes, ce projet serait
+peut-&ecirc;tre r&eacute;alisable.&raquo;</p>
+
+<p>Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble
+difficile de pouvoir d&eacute;passer Am&eacute;d&eacute;e Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant
+M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du <i>Livre des cent-et-un</i>
+(1834), l'article intitul&eacute; la <i>Ville nouvelle, ou le Paris des
+Saint-Simoniens</i>, et vous aurez assur&eacute;ment le <i>nec-plus-ultra</i> du genre.
+Rien n'est bouffon comme la gravit&eacute; prodigieuse avec laquelle M.
+Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, d&eacute;crit en style
+d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est
+&laquo;la forme humaine m&acirc;le,&raquo; conform&eacute;ment &agrave; celle de la soci&eacute;t&eacute; elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Paris! Paris! s'&eacute;crie Dieu,&mdash;le Dieu des Saint-Simoniens,&mdash;par la
+bouche de son interpr&egrave;te, les rois et les peuples ont ob&eacute;i &agrave; mon
+&eacute;ternelle volont&eacute;, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
+achemin&eacute;s avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la
+mer... Ils ont march&eacute; avec la lenteur des si&egrave;cles, et ils se sont
+arr&ecirc;t&eacute;s en une place magnifique.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave; que reposera la <i>t&ecirc;te</i> de ma ville d'apostolat, que je
+coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.</p>
+
+<p>&laquo;Les palais de tes rois seront son <i>front</i>, et leurs parterres fleuris
+son <i>visage</i>. Je conserverai sa <i>barbe</i> de hauts marronniers, et la
+grille dor&eacute;e qui l'environne comme un <i>collier</i>. Du sommet de cette t&ecirc;te
+je balayerai le vieux temple chr&eacute;tien<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a> us&eacute; et trou&eacute;, et son clo&icirc;tre
+de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une
+<i>chevelure</i> d'arbres, qui retombera en <i>tresses</i> d'all&eacute;es sur les deux
+<i>faces</i> des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un
+<i>bandeau</i> sacr&eacute; de palais blancs, retraite d'honneur et d'&eacute;clat, pour
+les invalides des &eacute;tablis et des chantiers.</p>
+
+<p>&laquo;Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les <i>muscles</i>
+d'un <i>cou</i> vigoureux et d'une <i>gorge</i> forte, je ferai sortir les chants
+et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs
+feront retentir chaque soir la s&eacute;r&eacute;nade en une seule voix.</p>
+
+<p>&laquo;Je comblerai les foss&eacute;s de cette place et j'en ferai une large
+<i>poitrine</i> qui s'&eacute;talera, bomb&eacute;e et d&eacute;couverte... Au dessus de la
+poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'o&ugrave; divergent et o&ugrave;
+convergent toutes les passions, l&agrave; o&ugrave; les douleurs et les joies vibrent,
+je b&acirc;tirai mon temple, foyer de vie, <i>plexus</i> solaire du colosse<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.
+Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses <i>flancs</i>. J'y placerai la
+Banque et l'Universit&eacute;, les halles et les imprimeries.</p>
+
+<p>&laquo;Autour de l'arc de l'&Eacute;toile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au
+parc de la Muette, je s&egrave;merai en demi-cercle les &eacute;difices consacr&eacute;s au
+plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les caf&eacute;s, les
+restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
+gazon, aux franges de fleurs<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tendrai le <i>bras gauche</i> du colosse sur la rive de la Seine; il sera
+pli&eacute; en arc &agrave; l'oppos&eacute; du coude de Passy. Le corps des ing&eacute;nieurs et les
+grands ateliers des d&eacute;couvertes en composeront la partie sup&eacute;rieure, qui
+s'&eacute;tendra vers Vaugirard, et je formerai l'<i>avant-bras</i> de la r&eacute;union de
+toutes les &eacute;coles sp&eacute;ciales des sciences physiques et de l'application
+des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera
+le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les
+lyc&eacute;es, que ma ville pressera sur sa <i>mamelle gauche</i>, o&ugrave; g&icirc;t
+l'Universit&eacute;. Ce sera comme une <i>corbeille</i> de fleurs et de fruits, aux
+formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des
+feuilles les s&eacute;pareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de
+grappes d'abeilles.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tendrai le <i>bras droit</i> du colosse en signe de force, jusqu'&agrave; la
+gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large <i>main</i> un vaste entrep&ocirc;t o&ugrave; la
+rivi&egrave;re versera la nourriture qui d&eacute;salt&eacute;rera sa soif et rassasiera sa
+faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
+passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine &agrave; la
+gloire industrielle, et j'en ferai une <i>&eacute;paulette</i> d'honneur sur
+l'<i>&eacute;paule</i> droite de mon colosse. Je formerai la <i>cuisse</i> et la <i>jambe
+droite</i> de tous les &eacute;tablissements de grosse fabrique; le <i>pied droit</i>
+posera &agrave; Neuilly. La cuisse gauche offrira aux &eacute;trangers de longues
+files d'h&ocirc;tels. La <i>jambe gauche</i> portera jusqu'au milieu du Bois de
+Boulogne les &eacute;difices consacr&eacute;s aux vieillards et aux infirmes.&raquo;</p>
+
+<p>Il faut renoncer &agrave; poursuivre l'expos&eacute; de cette m&eacute;taphore hardie, que M.
+Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus
+stup&eacute;fiant, sans m&ecirc;me s'apercevoir que son ing&eacute;nieuse distribution
+ram&egrave;nerait Paris, &agrave; force de progr&egrave;s, jusqu'&agrave; cette &eacute;poque du moyen &acirc;ge
+o&ugrave; chaque industrie, chaque branche de commerce &eacute;tait parqu&eacute;e dans le
+m&ecirc;me quartier. Ou ne pense pas &agrave; tout, et l'<i>harmonie</i> jouerait l&agrave; un
+vilain tour aux habitudes et aux n&eacute;cessit&eacute;s d'une grande ville. Il
+serait tr&egrave;s-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen
+d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,
+mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier
+latin. Des hauteurs o&ugrave; il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser &agrave;
+ces minces d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Le <i>Napol&eacute;on apocryphe</i> de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une
+transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie &agrave; celui de la
+raison pratique. On conna&icirc;t ce curieux ouvrage, o&ugrave; l'auteur, refaisant
+l'histoire au gr&eacute; de son audacieuse imagination, a &eacute;crit la biographie
+de Napol&eacute;on I<sup>er</sup> depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, &agrave; travers
+vingt ann&eacute;es d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique
+de sa destin&eacute;e, c'est-&agrave;-dire jusqu'&agrave; la conqu&ecirc;te du monde et la
+monarchie universelle. Dans ce r&ecirc;ve gigantesque, conduit par le r&ecirc;veur
+avec une dext&eacute;rit&eacute; rare, et qui, par moments, arrive &agrave; faire illusion,
+il n'a pas oubli&eacute; la question de la transformation de Paris, qui
+pr&eacute;occupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son
+neveu, h&eacute;ritier et continuateur de toutes les <i>id&eacute;es napol&eacute;oniennes</i>,
+semble avoir voulu reprendre pour l'achever.</p>
+
+<p>Le Napol&eacute;on de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Imp&eacute;riale,
+allant en droite ligne du Louvre &agrave; la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne, &laquo;large partout
+de quatre-vingts pieds, plant&eacute;e de quatre rang&eacute;es d'arbres et bord&eacute;e
+dans toute son &eacute;tendue de palais r&eacute;guliers et superbes, avec des
+galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue
+semblable, de m&ecirc;me largeur et de m&ecirc;me magnificence, et coupant &agrave; peu
+pr&egrave;s &agrave; angle droit la rue Imp&eacute;riale, s'&eacute;tendit depuis Saint-Denis
+jusqu'&agrave; Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moiti&eacute;s.
+Cette rue fut nomm&eacute;e la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet
+aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la
+grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense
+Champ-de-Mars, s'&eacute;tendant d'Aubervilliers &agrave; Saint-Ouen et de Paris &agrave;
+Saint-Denis. L'empereur fit d&eacute;fendre et entourer ce grand espace par des
+foss&eacute;s larges et rev&ecirc;tus de ma&ccedil;onnerie, dans lesquels des canaux
+amen&egrave;rent les eaux de la Seine. Cette plaine &eacute;tant domin&eacute;e par
+Montmartre, il fit aussi construire sur cette &eacute;l&eacute;vation une
+forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,
+ayant son diam&egrave;tre le plus long de Paris &agrave; Saint-Denis, et les deux
+autres angles &agrave; Saint-Ouen et Aubervilliers; &agrave; ces deux derniers points
+et &agrave; Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant
+contenir chacune vingt mille hommes. C'&eacute;taient comme trois villes
+militaires gardant une capitale...</p>
+
+<p>&laquo;La rue de Rivoli et la Bourse furent achev&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Presque toutes les places publiques furent restaur&eacute;es et orn&eacute;es des
+statues des mar&eacute;chaux qui &eacute;taient morts.... Les b&acirc;timents du quai
+d'Orsay furent termin&eacute;s, et une suite d'h&ocirc;tels r&eacute;guliers et semblables &agrave;
+ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au
+pont Louis XVI, et prolong&eacute;s au del&agrave; du Palais du Corps l&eacute;gislatif. Ces
+palais furent r&eacute;serv&eacute;s aux ambassadeurs des puissances &eacute;trang&egrave;res.... Le
+quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'I&eacute;na, fut termin&eacute; plus
+tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....</p>
+
+<p>&laquo;Les galeries du Louvre &eacute;tant termin&eacute;es dans leur entier, les maisons
+particuli&egrave;res qui existaient dans l'int&eacute;rieur furent d&eacute;molies. L'arc de
+triomphe du Carrousel disparut aussi: &laquo;C'est un jouet d'enfant,&raquo; avait
+dit Napol&eacute;on. Ainsi la place du Carrousel s'&eacute;tendit du Louvre aux
+Tuileries, et cet espac&eacute; immense ne fut plus divis&eacute; que par la grille
+qui ferme la cour d'honneur du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&laquo;On continua l'arc de triomphe de l'&Eacute;toile, qui devait &ecirc;tre enti&egrave;rement
+rev&ecirc;tu de marbre blanc.... D&eacute;j&agrave; Canova et Chaudet avaient achev&eacute; le
+mod&egrave;le des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui
+devaient, assises et adoss&eacute;es, couronner de leur repos majestueux le
+gigantesque &eacute;difice.&raquo; Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le
+bronze provenant des canons pris dans la derni&egrave;re guerre, et en 1828 ce
+bronze fut enti&egrave;rement dor&eacute;. Les deux colonnes de la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne,
+dans la grande rue Imp&eacute;riale, furent aussi tapiss&eacute;es du bronze de ces
+canons, et l'on y grava les noms des victoires et des g&eacute;n&eacute;raux qui s'y
+&eacute;taient le plus illustr&eacute;s. Le mont Val&eacute;rien fut taill&eacute; en pyramide
+fun&eacute;raire, pour servir de Saint-Denis &agrave; la dynastie imp&eacute;riale, et sur la
+place de la Concorde, on &eacute;leva la colonne napol&eacute;onienne, monolithe de
+cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diam&egrave;tre, en
+marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui d&eacute;roulaient la vie
+de l'empereur, couronn&eacute; d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une
+statue de Napol&eacute;on, en or massif, haute de vingt-huit pieds.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin
+l'&#339;uvre tr&egrave;s-s&eacute;rieuse et tr&egrave;s-approfondie d'un homme pratique, qui avait
+&eacute;videmment m&ucirc;ri ses vues pendant de longues ann&eacute;es, et dont le volume,
+aujourd'hui encore, pourrait fournir un tr&egrave;s-fructueux sujet de
+m&eacute;ditations &agrave; nos &eacute;diles. C'est <i>Paris au point de vue pittoresque et
+monumental, ou &Eacute;l&eacute;ments d'un plan g&eacute;n&eacute;ral d'ensemble de ses travaux
+d'art et d'utilit&eacute; publique</i>, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).
+L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,
+et les perfectionnements apport&eacute;s aux voies de communication. Suivant
+lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir
+sur la rive droite quatre grandes art&egrave;res principales: d'abord la grande
+rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la
+place du Ch&acirc;telet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs
+de cl&ocirc;ture de Paris<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>, o&ugrave; la perspective serait close par un
+rond-point au centre duquel s'&eacute;l&egrave;verait une colonne monumentale; puis
+la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des C&eacute;lestins &agrave; la
+Bourse, en coupant la grande rue du Centre, o&ugrave; elle formerait deux des
+rayons d'un carrefour hexagone, d&eacute;cor&eacute; d'une grande fontaine
+monumentale; les deux autres rayons seraient form&eacute;s par la grande rue du
+Nord-Est, allant du sud-est de la barri&egrave;re M&eacute;nilmontant &agrave; l'angle
+nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la derni&egrave;re de ces voies
+serait la grande me de l'H&ocirc;tel-de-Ville, appuyant sa t&ecirc;te au chevet de
+Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de l&agrave; vers la place de la Bastille.
+M. Meynadier suit pas &agrave; pas le trac&eacute; de ces rues, savamment calcul&eacute; de
+mani&egrave;re &agrave; &eacute;tablir des rapports directs entre des points importants, &agrave;
+rapprocher consid&eacute;rablement les distances, en traversant des rues
+&eacute;troites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en
+d&eacute;gageant les monuments et en cr&eacute;ant de beaux points de vue.</p>
+
+<p>Sur la rive gauche, M. Meynadier indique &eacute;galement d'autres voies de
+communication de premier et de second ordre, combin&eacute;es avec le m&ecirc;me
+soin pour d&eacute;blayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne
+suivrons pas le livre dans tous ces d&eacute;veloppements, non plus que dans
+les id&eacute;es qu'il sugg&egrave;re pour la construction d'une grande halle, d'un
+parc &agrave; l'anglaise situ&eacute; &agrave; sept cent cinquante m&egrave;tres du rond-point des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, reli&eacute; &agrave; l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de
+courtes avenues, &agrave; la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il
+insiste beaucoup); pour l'ach&egrave;vement du Louvre, l'embellissement des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,
+du rampant de Chaillot, o&ugrave; l'empereur avait r&ecirc;v&eacute; d'&eacute;lever, entre deux
+vastes parenth&egrave;ses de colonnes, un rival du Louvre, avec une fa&ccedil;ade de
+six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronn&eacute; d'une
+fl&egrave;che triomphale &eacute;levant la croix dans les nues, etc., etc.</p>
+
+<p>Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de <i>Stades vertes</i>, M.
+Meynadier, devan&ccedil;ant encore une des cr&eacute;ations de M. Haussmann, indique
+parmi les am&eacute;liorations les plus utiles et les moins co&ucirc;teuses,
+l'ouverture de petits squares sur diff&eacute;rents points des rues de Paris.
+Dans un autre, il demande l'&eacute;tablissement d'un immense jardin d'hiver,
+analogue &agrave; celui qu'on avait cr&eacute;&eacute;, il y a quelques ann&eacute;es aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces
+embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extr&ecirc;mement
+sommaire et &eacute;court&eacute;e, l'auteur dresse un tableau des terrains et
+b&acirc;timents inutiles, susceptibles d'&ecirc;tre ali&eacute;n&eacute;s, de mani&egrave;re &agrave; &laquo;produire
+soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,&raquo; et &agrave;
+pouvoir &laquo;&eacute;lever avec cette somme vingt somptueux &eacute;difices, sans qu'il en
+co&ucirc;te un centime au contribuable.&raquo; Il &eacute;tablit les chiffres et entre dans
+les plus menus d&eacute;tails, se pr&eacute;occupant toujours du point de vue
+pratique, et s'&eacute;cartant de toute combinaison qui ferait de son travail
+&laquo;un r&ecirc;ve des <i>Mille et une nuits</i>.&raquo;</p>
+
+<p>M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise
+toujours &agrave; l'&eacute;conomie. On entrevoit d&eacute;j&agrave; par o&ugrave; il diff&egrave;re de M.
+Haussmann. Il en diff&egrave;re encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on
+n'abatte aucun &eacute;difice recommand&eacute; par ses souvenirs et son architecture,
+que l'on conserve soigneusement &agrave; Paris son cachet pittoresque et sa
+physionomie g&eacute;n&eacute;rale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les
+jardins et les promenades, en se gardant bien d'y b&acirc;tir des maisons ou
+des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que &laquo;des barbares et des
+carriers.&raquo; De tous les ouvrages que nous avons rencontr&eacute;s jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent dans cette revue r&eacute;trospective, celui-l&agrave; est assur&eacute;ment le plus
+complet et le plus s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Si l'on se rapproche de notre &eacute;poque, les projets, comme on le juge
+bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donn&eacute;
+l'essor, au moins dans l'origine, &agrave; une foule de plans bizarres ou
+grandioses, possibles ou impossibles, expos&eacute;s par le moyen de la plume
+ou du crayon, et qu'il serait trop long d'&eacute;num&eacute;rer les uns apr&egrave;s les
+autres. C'est par exemple M. H&eacute;rard, architecte, qui publie en 1855 un
+projet de passerelles &agrave; construire au point de rencontre des boulevards
+Saint-Denis et de S&eacute;bastopol: ces passerelles, &agrave; galeries, figurent un
+carr&eacute; continu, dont chaque c&ocirc;t&eacute; est d&eacute;termin&eacute; par l'angle que forment en
+se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856,
+dans une s&eacute;rie de lithographies, son plan de chemins de fer dans les
+villes et particuli&egrave;rement dans Paris, avec un syst&egrave;me de vo&ucirc;tes
+supportant les rails, de voies de c&ocirc;t&eacute; pour les pi&eacute;tons et de ponts
+volants pour mettre ces voies lat&eacute;rales en communication. C'est,
+toujours en 1856, un ing&eacute;nieur en chef retrait&eacute;, M. Beaudemoulin, qui se
+fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et
+de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant &agrave; expliquer
+nettement. &Agrave; peu pr&egrave;s vers la m&ecirc;me date encore, un avocat demande, par
+une <i>Lettre au ministre du Commerce</i>, l'&eacute;tablissement d'une s&eacute;rie de
+tentes dans toute la longueur des rues, afin de pr&eacute;server le pi&eacute;ton de
+la pluie, du soleil, des intemp&eacute;ries et des miasmes de la voie publique,
+de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus
+lard, un architecte, dont j'ai oubli&eacute; le nom, propose de reconstruire la
+Cit&eacute; tout enti&egrave;re en style gothique, pour la mettre en harmonie avec
+Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport
+avec son antiquit&eacute;<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolong&eacute; beaucoup plus
+que je ne le croyais, malgr&eacute; mes efforts pour l'abr&eacute;ger et tout ce qu'il
+me resterait &agrave; dire encore. Un fait caract&eacute;ristique d'ailleurs, c'est le
+silence et l'abstention o&ugrave; restent g&eacute;n&eacute;ralement aujourd'hui les faiseurs
+de projets. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne para&icirc;t illogique, et cependant il est facile &agrave;
+comprendre. Au d&eacute;but des travaux actuels, on les avait vus se lever de
+toutes parts et accourir &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville, les mains pleines d'id&eacute;es;
+mais ils n'ont pas tard&eacute; &agrave; comprendre que leurs vues, si grandioses
+qu'ils les eussent jug&eacute;es d'abord, &eacute;taient bien mesquines en face de la
+r&eacute;alit&eacute;, et qu'ils n'avaient plus qu'&agrave; s'effacer humblement devant leur
+ma&icirc;tre &agrave; tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, &agrave; venir jeter
+des verres d'eau &agrave; la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M.
+Haussmann d'avoir r&eacute;duit &agrave; une stup&eacute;faction muette ces imaginations m&ecirc;me
+dont la f&eacute;condit&eacute; hardie semblait faite pour d&eacute;fier toute concurrence.
+Si le citoyen Milti&eacute; et M. Am&eacute;d&eacute;e Tissot revenaient au monde, il ne leur
+resterait plus d'autre ressource que de r&eacute;p&eacute;ter avec le po&euml;te:</p>
+
+<p class="c">
+Mon g&eacute;nie &eacute;tonn&eacute; tremble devant le sien.<br /><br />
+</p>
+<hr />
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Pour les c&ocirc;t&eacute;s politiques, administratifs et financiers de
+la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilit&eacute;, et avec
+le sentiment profond de mon incomp&eacute;tence, aux discussions de la Chambre,
+aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux
+remarquables o&ugrave; M. Ferdinand de Lasteyrie a creus&eacute; bien des faces de ce
+vaste sujet, que la diff&eacute;rence de mon cadre me condamnait &agrave; effleurer
+seulement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir, en particulier, plusieurs des innombrables
+<i>communiqu&eacute;s</i> adress&eacute;s &agrave; <i>l'Opinion nationale</i> et au <i>Journal des
+D&eacute;bats</i>. M. le pr&eacute;fet s'entend mieux que pas un &agrave; se faire une tribune
+de celle de ses adversaires.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne
+point remarquer l'inaction obstin&eacute;e qui condamne certains quartiers &agrave; un
+<i>statu quo</i> dangereux, en contraste avec l'activit&eacute; fi&eacute;vreuse et sans
+bornes qui impose &agrave; d'autres des transformations radicales dont ils
+n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux
+actuels, on r&eacute;clame en vain l'&eacute;largissement des &eacute;troites rues
+Saint-Andr&eacute;-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, o&ugrave;
+l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers.
+Mais ce ne serait l&agrave; qu'une op&eacute;ration utile, modeste et sans gloire: on
+a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; prolonger jusqu'au Panth&eacute;on la fastueuse inutilit&eacute; du
+boulevard de S&eacute;bastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se
+plaint la banlieue annex&eacute;e, sauf sur deux ou trois points de la rive
+droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue
+a gagn&eacute; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent &agrave; l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi,
+de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans
+participer &agrave; ce qu'elle prend, de loin, pour ses privil&eacute;ges. La banlieue
+ne conna&icirc;t pas son bonheur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir, &agrave; d&eacute;faut des quartiers eux-m&ecirc;mes, la s&eacute;rie d'articles
+extr&ecirc;mement curieux publi&eacute;s par M. de Co&euml;tlogon, dans la <i>Gazette de
+France</i>, en 1864 et 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Un journal de province s'est attir&eacute; un <i>communiqu&eacute;</i> pour
+avoir &eacute;valu&eacute; &agrave; une trentaine de millions les frais d'&eacute;tablissement de
+cette derni&egrave;re promenade: ils ne paraissent pas devoir d&eacute;passer le quart
+de cette somme, dit le <i>communiqu&eacute;</i>,&mdash;d'o&ugrave; l'on peut conclure hardiment
+qu'ils en atteindront au moins la moiti&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Chaque arbre ainsi transplant&eacute; revient, en moyenne, &agrave; deux
+cents francs. (<i>Revue des Deux Mondes</i> du 1<sup>er</sup> f&eacute;vrier 1865, article
+de M. Clav&eacute;.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Depuis que ceci est imprim&eacute;, le <i>Paradis artificiel</i> a
+disparu, &agrave; ce que nous croyons, ou il a &eacute;migr&eacute;. C'est dommage: il &eacute;tait
+l&agrave; &agrave; sa vraie place.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> L'administration du bois de Boulogne comprend quatre
+services, et de v&eacute;ritables arm&eacute;es d'employ&eacute;s, le tout n&eacute;cessit&eacute; par sa
+transformation en parc &agrave; l'anglaise. L'entretien de ses plantations
+figure sur les budgets ordinaire et extraordinaire de 1865 pour une
+somme de trois millions trois cent quatre-vingt-six mille francs, et
+l'on sait la distance habituelle qu'il y a du budget projet&eacute; au budget
+d&eacute;finitif. Que dites-vous du prix? Il me semble que c'est cher, mais je
+me trompe peut-&ecirc;tre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Aujourd'hui, la menace est accomplie. Il para&icirc;t qu'on avait
+con&ccedil;u des craintes sur la solidit&eacute; de cette galerie; mais ces craintes,
+venues &agrave; point nomm&eacute;, et qui font honneur au z&egrave;le ing&eacute;nieux de l'&eacute;dilit&eacute;
+actuelle, ont d&ucirc; se convaincre qu'elles &eacute;taient singuli&egrave;rement
+pr&eacute;matur&eacute;es, devant ces fondations d'une solidit&eacute; prodigieuse qui a
+oppos&eacute; une r&eacute;sistance h&eacute;ro&iuml;que au vandalisme des pioches et des leviers
+conjur&eacute;s contre elles. En restera-t-on l&agrave;, du moins? M. Berryer a eu
+l'indiscr&eacute;tion de le demander en pleine Chambre, dans la s&eacute;ance du 28
+mai 1864, et l'organe du gouvernement a bien voulu le rassurer, en
+affirmant d'une fa&ccedil;on solennelle qu'on n'avait pas <i>actuellement</i>
+l'intention de reconstruire en entier les Tuileries. Cet adverbe a fait
+fr&eacute;mir tous ceux qui sont au courant du vocabulaire officiel, et il
+suffit de jeter un coup d'&#339;il sur les derniers travaux pour &ecirc;tre fix&eacute;
+sur la valeur de cette r&eacute;ponse. Tout en professant le respect qui sied
+pour les paroles de l'orateur du gouvernement, on peut pr&eacute;dire, sans
+crainte de d&eacute;menti et sans avoir la pr&eacute;tention de se poser en proph&egrave;te,
+que le nouveau pavillon de Flore exigera un nouveau pavillon de Marsan,
+et que la reconstruction de la galerie du bord de l'eau entra&icirc;nera celle
+de la galerie qui longe la rue de Rivoli. Nous serons trop heureux si
+l'on ne va pas plus loin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Depuis que ceci est &eacute;crit, j'ai lu dans quelques journaux
+qu'en effet on venait de s'aboucher avec les propri&eacute;taires du
+Grand-H&ocirc;tel pour leur acheter le droit de d&eacute;molir l'angle du b&acirc;timent
+qui masque l'Op&eacute;ra, et qu'on &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; par le prix effrayant qu'ils
+en demandent. Il est &agrave; croire que ce temps d'arr&ecirc;t ne sera pas long.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'&agrave;
+Henri IV, et l'id&eacute;e qu'il avait con&ccedil;ue de faire converger vers la place
+de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites,
+rien n'&eacute;tait plus l&eacute;gitime. En son ouvrage intitul&eacute;: <i>Paris &agrave; la fin du
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle</i> (in-8&deg;, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan
+qui lui est propre, et qui consiste, en consid&eacute;rant Paris comme le
+centre d'un vaste &Eacute;tat, &agrave; pr&eacute;senter dans les d&eacute;nominations de toutes ses
+rues, impasses, places et quartiers, un r&eacute;sum&eacute; de la carte g&eacute;ographique.
+Sous la R&eacute;volution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom
+de la section des Arcis, avait fait sur le m&ecirc;me sujet une proposition
+beaucoup plus originale &agrave; la Convention. Voici comme elle &eacute;tait
+formul&eacute;e: &laquo;Les communes de la France seront divis&eacute;es en arrondissements
+particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place
+publique portera le nom d'une <i>vertu principale</i>. Les rues affect&eacute;es &agrave;
+l'arrondissement de cette place seront d&eacute;sign&eacute;es par les noms des
+<i>vertus</i> qui auront un rapport direct avec cette vertu principale.
+Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de
+quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de
+leur vertu principale.&mdash;&Agrave; Paris, par exemple, le Palais National
+s'appellera <i>Temple ou Centre du r&eacute;publicanisme</i>; l'H&ocirc;tel-Dieu, <i>Temple
+de l'humanit&eacute; r&eacute;publicaine</i>; la Halle, <i>Place de la frugalit&eacute;
+r&eacute;publicaine</i>. Les rues adjacentes, pour la premi&egrave;re, seront les rues de
+la G&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, de la Sensibilit&eacute;, etc., et pour la seconde, de la
+Temp&eacute;rance, de la Sobri&eacute;t&eacute;, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura &agrave;
+chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bient&ocirc;t la morale
+dans le c&#339;ur.&raquo; Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites?
+Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion
+de mettre les vertus du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle en lumi&egrave;re, &agrave; moins
+toutefois qu'on ne craigne, selon le cas pr&eacute;vu par le sagace citoyen
+Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un bruit court,&mdash;et l'exp&eacute;rience nous a appris que, sur le
+chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui
+courent,&mdash;un bruit court qu'on nous pr&eacute;pare un nouveau pont entre celui
+des Arts et celui des Saints-P&egrave;res, pour correspondre &agrave; un guichet du
+Louvre qui n'est pas encore ouvert, et &agrave; une rue qu'on se propose de
+percer. Seulement, quand il aura &eacute;t&eacute; b&acirc;ti, les deux autres seront
+devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour
+les d&eacute;molir.&mdash;M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a
+fait observer M. F. de Lasteyrie. Apr&egrave;s avoir ex&eacute;cut&eacute; s&eacute;par&eacute;ment les
+deux tron&ccedil;ons du boulevard de S&eacute;bastopol sur la rive droite et sur la
+rive gauche, il s'est aper&ccedil;u non-seulement qu'ils n'&eacute;taient pas dans le
+m&ecirc;me axe, mais encore qu'ils n'&eacute;taient ni l'un ni l'autre dans l'axe des
+deux ponts destin&eacute;s &agrave; les mettre en communication. Il a fallu les
+abattre tous deux pour les reconstruire &agrave; c&ocirc;t&eacute;: c'&eacute;tait l'affaire de
+quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler.
+Mais, apr&egrave;s cette op&eacute;ration, il s'est trouv&eacute; que le nouveau pont au
+Change n'&eacute;tait gu&egrave;re mieux que l'autre en ligne droite avec le
+boulevard. Voil&agrave; qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de
+le d&eacute;molir une seconde fois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ici encore ma conjecture s'est trouv&eacute;e v&eacute;rifi&eacute;e. La
+plupart des journaux ont racont&eacute;, vers la fin de d&eacute;cembre dernier,
+l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicili&eacute; &agrave; Paris, au
+lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place
+Wagram, et connu aujourd'hui sous sa premi&egrave;re appellation de place
+Pentagonale, le nom de Wagram ayant &eacute;t&eacute; donn&eacute; r&eacute;cemment &agrave; un autre
+square plac&eacute; dans le m&ecirc;me quartier. M. B..... envoya, le 22 d&eacute;cembre, de
+la rue Vivienne, o&ugrave; il a son bureau, une d&eacute;p&ecirc;che &agrave; sa famille, laquelle
+d&eacute;p&ecirc;che lui fut retourn&eacute;e le lendemain avec cette mention: <i>Destinataire
+inconnu.&mdash;La place Pentagonale n'existe pas.</i> M. B...., qui habite
+depuis plusieurs ann&eacute;es le lieu en question, trouva l'assertion un peu
+absolue. Fran&ccedil;ais, il se le f&ucirc;t tenu pour dit, et serait rest&eacute; convaincu
+que, par une erreur dont il &eacute;tait seul coupable, il avait cru demeurer
+en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est
+Anglais, et, fid&egrave;le &agrave; la devise de l'Angleterre: <i>Dieu et mon droit</i>, il
+adressa une r&eacute;clamation &agrave; la direction g&eacute;n&eacute;rale des lignes
+t&eacute;l&eacute;graphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le
+plus grand empressement.
+</p><p>
+&laquo;La derni&egrave;re &eacute;dition de la nomenclature des rues de Paris, &eacute;tait-il dit
+ou &agrave; peu pr&egrave;s dans cette lettre justificative, bien que dress&eacute;e par M.
+Sagansan, g&eacute;ographe de l'administration des postes, ne fait aucune
+mention de la place Pentagonale. Malgr&eacute; le z&egrave;le apport&eacute; par
+l'administration pour se <i>mettre sur la trace</i> des changements op&eacute;r&eacute;s
+dans la d&eacute;nomination des voies de communication, elle n'arrive pas
+toujours &agrave; des renseignements exacts, et doit s'en tenir &agrave; des documents
+officiels, malheureusement incomplets.&raquo;
+</p><p>
+Si une administration publique se trouve d&eacute;bord&eacute;e par l'activit&eacute; de M.
+Haussmann, dit <i>le Temps</i>, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au
+dire de M. le pr&eacute;fet de la Seine, gens nomades et tout &agrave; fait
+d&eacute;sordonn&eacute;s dans leurs allures?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> M. Cocheris, chez Durand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi
+progymnasmata</i>, in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Trois parties r&eacute;unies en un seul volume in-12, imprim&eacute;
+avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les
+observations du lecteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de
+Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un <i>M&eacute;moire</i> de Bouteville pour
+<i>l'embellissement de l'&icirc;le du palais</i>, dont il ne donne pas la date.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le projet d'amener les eaux de la mer &agrave; Paris, en
+prolongeant jusque-l&agrave; un port construit &agrave; Cherbourg, fut pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient
+comme capable d'entra&icirc;ner la ruine de la capitale par la filtration de
+l'eau sal&eacute;e &agrave; travers le terrain calcaire qui sert de base &agrave; Paris. Le
+comte de Las Cases, dans le tome IV du <i>M&eacute;morial de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne</i>, dit
+qu'il pr&eacute;senta &agrave; Napol&eacute;on, en 1812, un plan pour transformer le Champ de
+Mars en une naumachie qui e&ucirc;t servi d'ornement au Palais du roi de Rome,
+et qu'on aurait creus&eacute;e suffisamment pour recevoir de petites corvettes
+destin&eacute;es &agrave; l'instruction d'une &eacute;cole de marine install&eacute;e &agrave; l'&Eacute;cole
+militaire. Cette id&eacute;e est revendiqu&eacute;e par Naudy Perronnet, qui, dans un
+ouvrage publi&eacute; en 1825, et o&ugrave; il revient longuement l&agrave;-dessus, pr&eacute;tend
+l'avoir propos&eacute;e lui-m&ecirc;me en 1812, avec cette seule diff&eacute;rence qu'il
+&eacute;tablissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Le fameux Vri&egrave;s, qui depuis devait acqu&eacute;rir une autre
+illustration sous le titre de <i>Docteur noir</i>, avait renouvel&eacute; dans des
+proportions grandioses, vers 1855, ce projet du <i>Temple de Dieu</i>, o&ugrave; il
+voulait op&eacute;rer la fusion de tous les cultes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> C'est fait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux
+qui pourraient s'opposer &agrave; ses projets en pronon&ccedil;ant ce <i>vil mot
+d'argent</i>. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napol&eacute;on I<sup>er</sup>
+disait de Corneille: &laquo;S'il avait v&eacute;cu de mon temps, je l'aurais fait
+prince;&raquo; M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: &laquo;Je l'aurais
+fait membre de ma commission municipale.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Avis &agrave; M. le pr&eacute;fet de la Seine: il rougira de n'y avoir
+pas encore pens&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Paris a march&eacute; depuis, sans tenir aucun compte de la
+volont&eacute; du prince de Ligne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-l&agrave; qui e&ucirc;t fait
+entrer le prince de Ligne au conseil municipal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> On s'est avis&eacute; d'en b&acirc;tir quelques-unes: il est vrai que,
+depuis que l'auteur &eacute;crivait ceci, on en avait abattu beaucoup.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait
+pour l'am&eacute;lioration des h&ocirc;pitaux, des &eacute;tablissements de bienfaisance, et
+de l'assistance publique, ce qui est la meilleure mani&egrave;re de r&eacute;former
+Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Voil&agrave; nos squares, avec leurs plantations et leurs
+pelouses, qui n'ont rien de &laquo;contraire &agrave; la dignit&eacute;,&raquo; et o&ugrave; la nature
+garde un parfait <i>d&eacute;corum</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> M. Haussmann, h&eacute;las! n'a pas &eacute;t&eacute; si sage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Rien que cela. Le plan actuel est plus complet: &laquo;Il ne
+s'agit que d'abattre tout Paris, et de le reconstruire.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ceux de M. Haussmann ne l'&eacute;taient pas encore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Le conseil est un peu radical, il faut l'avouer, et il
+effrayerait des gens timides; mais M. le pr&eacute;fet de la Seine est homme &agrave;
+le comprendre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Il y a l&agrave; une id&eacute;e; mais d&eacute;molir une demi-douzaine de
+maisons, c'est bien mesquin: le jour o&ugrave; nous nous en m&ecirc;lerons, nous
+ferons mieux les choses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Passage recommand&eacute; &agrave; l'honorable g&eacute;n&eacute;ral Husson.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> On a vu, par la lecture de l'Appendice pr&eacute;c&eacute;dent, &agrave; quel
+point cette derni&egrave;re partie du v&#339;u de Ch. de Villette a &eacute;t&eacute; exauc&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Beaucoup plus simple, en effet, comme il serait plus
+simple aussi de d&eacute;baptiser les anciennes rues pour leur donner de beaux
+noms modernes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Cette raison &eacute;tait concluante: aussi l'&eacute;glise des Th&eacute;atins
+devint-elle un magasin de bl&eacute;, et Ch. de Villette v&eacute;cut assez pour voir
+ce beau triomphe de l'utilit&eacute; publique; puis on en fit une salle de
+spectacle, puis un caf&eacute;; apr&egrave;s quoi il ne resta plus qu'&agrave; la renverser.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> C'est fait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> On a fait mieux: on l'a d&eacute;moli.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> C'est fait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Voil&agrave; encore une fois la rue de Rivoli.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Admirable th&egrave;me pour un nouveau discours de M. Duruy &agrave;
+l'Association polytechnique, ou pour un bas-relief au fronton d'une
+caserne! Les vieux partis ne s'en rel&egrave;veraient pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> C'est l'auteur qui a soulign&eacute; <i>cent mille &eacute;cus</i>, tant il
+est &eacute;pouvant&eacute; d'une prodigalit&eacute; pareille. Il se serait form&eacute;, s'il e&ucirc;t
+v&eacute;cu jusqu'&agrave; nos jours.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Voil&agrave; l'id&eacute;e des refuges, dont il est question depuis
+quelque temps.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> C'est dans ce concours, o&ugrave; Victorin Fabre, Millevoye et
+Soumel remport&egrave;rent le prix et les accessits, que M. Viennet s'&eacute;criait
+avec un enthousiasme lyrique:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; chaque pas m'arr&ecirc;te un prodige nouveau;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout fl&eacute;chit sous l'&eacute;querre, ob&eacute;it au cordeau.</span><br />
+
+</p><p>
+Et on ne le couronna point!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Dans les premi&egrave;res pages de son volume, M. Am&eacute;d&eacute;e Tissot
+recommande l'usage des voitures &agrave; vapeur, ne f&ucirc;t-ce que pour &eacute;viter les
+miasmes insalubres qui r&eacute;sultent pour les rues des grandes villes de
+l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il f&ucirc;t d&eacute;fendu de fumer dans
+les rues, places, jardins et passages. D&eacute;cid&eacute;ment M. Tissot n'aime point
+les mauvaises odeurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait pr&eacute;conis&eacute;
+l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les b&acirc;timents pour les d&eacute;rober
+au p&eacute;ril d'incendie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> C'est un commencement de phalanst&egrave;re: nous nous y
+acheminons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> &Agrave; la bonne heure! Mais ce qui g&acirc;te l'id&eacute;e, c'est que
+l'auteur veut r&eacute;glementer la vari&eacute;t&eacute; elle-m&ecirc;me &laquo;suivant les quartiers.&raquo;
+Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'&ecirc;tre suivi aujourd'hui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Nos architectes sont classiques, tr&egrave;s-classiques, mais
+cela ne les emp&ecirc;che pas d'employer l'architecture turque, chinoise et
+birmane.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Cf. aussi <i>M&eacute;moire sur l'embellissement des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es</i>, par Eug&egrave;ne B&eacute;r&egrave;s. 1836, in-4&deg;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Le conseil municipal de 1830, oui, peut-&ecirc;tre; mais celui
+de 1865, non, &agrave; coup s&ucirc;r. Il a d&eacute;j&agrave; vot&eacute; mieux que cela.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Saint-Germain-l'Auxerrois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Plus loin, ce temple est d&eacute;crit, comme la ville, dans le
+plus grand d&eacute;tail. De m&ecirc;me que Paris est un <i>homme</i>, son temple est une
+<i>femme</i>!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> C'est la <i>ceinture</i>, comme le lecteur l'a compris sans
+doute.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> On voit que c'est tout &agrave; fait notre boulevard de
+S&eacute;bastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Je ne parle pas de <i>Paris moderne, plan d'une ville mod&egrave;le
+que l'auteur a appel&eacute;e Novutopie</i>, par Couturier de Vienne (1860,
+in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de
+tr&egrave;s-loin et tr&egrave;s-indirectement &agrave; notre sujet.</p></div></div>
+
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+
+<pre>
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+
+
+End of Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS NOUVEAU ET PARIS FUTUR ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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